Prison de Chicago, le 1er novembre 1887.
À M. Oglesby, gouverneur de l'Illinois,
J'apprends qu'il circule des pétitions vous demandant commutation de la peine de mort que le tribunal a prononcée contre moi. Devant cette démarche sympathique d'une partie de la population, je déclare qu'il n'y a lieu à aucune autorité.
Homme d'honneur et de conscience, je ne puis demander ma grâce. Je ne puis me repentir de ce que je n'ai pas fait.
Devrais-je alors demander pardon pour mes principes, pour ce que je crois juste et beau ? Jamais ! Je ne suis pas hypocrite et ne puis essayer de me faire pardonner d'être anarchiste ; au contraire, l'expérience des dix-huit derniers mois n'a fait qu'affermir mes convictions. On me demande si je suis responsable de la mort des policiers tombés sur le Haymarket ; je ne répondrai pas à cette question, non plus qu'on n'a jamais demandé à chaque abolitionniste s'il était responsable des actes de John Brown. Je ne demanderai pas ma grâce, ni même ne consentirai à la recevoir, si je devais y perdre ma propre considération. Si je ne puis obtenir justice, si je ne puis rendre à ma famille, je préfère que le jugement soit exécuté.
Toute personne un peu au courant des événements sait d'où vient cette haine des classes, l'excitation de l'opinion publique par une presse méchante, le désir de calomnier la classe dirigeante, d'arrêter le mouvement socialiste. Les partis intéressés nient qu'il en soit ainsi, pourtant c'est la vérité ; et si je puis le prédire, l'avenir considérera notre procès, notre condamnation et notre exécution, de la même façon qu'aujourd'hui nous considérons les intolérances et les cruautés des siècles passés voulant écraser les idées de la liberté.
L'histoire se répète. De tout temps, les puissants ont pensé que les idées de progrès seraient écartées par la suppression de quelques meneurs ; aujourd'hui la classe dirigeante est sûre de pouvoir arrêter le mouvement des revendications prolétariennes par la pendaison de quelques-uns de leurs défenseurs. Mais quoique les obstacles que l'on oppose aux progrès semblent insurmontables, la liberté a toujours passé outre, et cette fois encore, elle atteindra son but.
À toute époque, quand la situation du peuple est devenue telle qu'une grande partie se plaint des injustices existantes, les critiques sont déclarées fausses, et l'on attribue le mécontentement à l'influence délétère de meneurs ambitieux.
Aujourd'hui encore, beaucoup de personnes s'écrient que ce sont des révolutionnaires malhabiles qui ont créé l'immense mécontentement du peuple travailleur. Oh, vous qui parlez ainsi, ne pouvez-vous pas voir les signes des temps ? Ne voyez-vous pas comme les nuages s'amoncellent à l'horizon social ? Ne savez-vous pas, par exemple, que la direction de l'industrie et des moyens d'échange se concentre de plus en plus dans quelques mains ? Que les petits capitalistes sont mangés par les gros ? Que les « crédits », les « comptoirs d'échange » et autres associations ne se fondent que pour généraliser et systématiser l'exploitation des travailleurs ? Que, d'après le régime actuel, par suite du développement du machinisme, à mesure qu'une année s'écoule, les ouvriers sont jetés dans la rue ? Que dans quelques parties de cette immense république la majorité des paysans est obligée d'hypothéquer ses terres pour assurer sa soif de propriétés supérieures ? En un mot, que les riches deviennent toujours plus riches et les pauvres toujours plus pauvres ? Ou bien ne savez-vous pas que ceux-là mêmes qui ont pris racine dans les institutions sociales actuelles ont bâti leur honneur sur le malheur de l'autre partie, qui permet à un homme d'asservir un autre semblable ?
Au lieu de chercher un remède à ces maux, au lieu de chercher à s'éclairer sur les vraies causes du mécontentement croissant, la classe dirigeante — par la parole et par la presse — calomnie les réformateurs sociaux, ridiculise leurs idées et leurs projets, désarme et tient à l'écart les mécontents, et les envoie en prison et à l'échafaud lorsque l'occasion s'en présente.
Cela lui rapportera-t-il grand-chose ? Je ne le pense pas. Je répondrai en vous citant les paroles par lesquelles Benjamin Franklin terminait son pamphlet satirique Recette pour faire d'un petit État un grand, en 1776 : « Vous croyez, dit-il, toutes vos plaintes forgées par quelques démagogues en quête de désordre ; vous croyez que leur arrestation et leur pendaison tranquilliseront tout. Eh bien ! arrêtez et pendez tous ceux que vos soupçons désignent ; la mort de vos martyrs fera merveille pour l'obtention de votre chute. »
Moi aussi, je dis à la classe dirigeante : pendez quelques-uns de nos hommes de progrès, qui, sans ambition personnelle, ont servi la cause du travail et de l'humanité ; mais leur sang sera vengé sur le renversement de la société actuelle ; il hâtera l'avènement d'une nouvelle période de civilisation !
Magna est veritas et prevalebit.
« Grande est la vérité et la vérité prévaudra. »
Adolphe Fischer