« Vous ne m’avez pas regardée, j’ai autre chose à faire qu’à aller gambiller à quatre-vingt-quatre ans », avait rétorqué May Picqueray à des militantes du MLF qui lui proposaient de finir la soirée dans une boîte de nuit après leur passage dans une émission à la télévision française. Un film de Bernard Baissat, projeté dans une petite salle indépendante du quartier latin à Paris, a fait revivre cette anarchiste de combat, disparue en novembre 1983.
Cette arrière-grand-mère (trois enfants, huit petits-enfants, six arrière-petits-enfants), née en 1898 à Savenay, était un tempérament. Une bretonne têtue. À vingt ans, elle avait embrassé avec enthousiasme la cause de l’anarchie, après être allée écouter les « propos subversifs » du grand penseur libertaire Sébastien Faure, puis fait la connaissance de l’antimilitariste Louis Lecoin (le Français détenant le record d’années d’emprisonnement politique après Blanqui). Ces deux hommes, pourtant très différents, inspirèrent par la suite son action. Elle se disait la « fille spirituelle » du premier et elle continua le combat du second pour les objecteurs de conscience et les insoumis (en 1962, par une grève de la faim et une campagne menée par son journal Liberté, Lecoin avait obtenu pour les objecteurs un statut) en publiant à partir de 1971 un petit journal antimilitariste, Le Réfractaire, qu’elle maintint « à bout de bras » jusqu’à sa mort.
May Picqueray, qui militait depuis les années 20, avait fréquenté tous les anars possibles et imaginables. Déléguée anarcho-syndicaliste à Moscou en 1922, extrêmement active lors de la défense de Sacco et Vanzetti, de 1921 à 1927 elle vécut à St-Tropez près d’Emma Goldman et Alexandre Berkman. Lorsqu’elle évoquait son passé, les militants et les figures de toutes sortes qu’elle avait connus défilaient, de la grande Séverine, l’héritière de Vallès, à Armand, le champion de l’individualisme, en passant par Maruis Jacob, l’anar cambrioleur, ou Makhno, le révolutionnaire ukrainien. Sans oublier l’écrivain Joseph Kessel, à qui elle servit de secrétaire, ou le cinéaste René Clair, qu’elle eut l’occasion de rencontrer… May, dont les albums de photos étaient, selon son expression, de « vrais cimetières », ne se complut pas cependant dans le rôle de prêtresse du souvenir. Elle resta sur la brèche.
Les habitués des « manifs » contre l’armée ou le nucléaire connaissaient de vue cette petite femme aux cheveux blancs et à l’œil bleu qu’ils considéraient avec un respect amusé. Mais ce n’est qu’à la fin de sa vie que cette grand-mère de choc devint, on ne sait trop pourquoi, une « vedette » des médias. En profita-t-elle pour laisser un « message » ?
May Picqueray avait un « look » et une voix, c’était une véritable « pro » de la communication. Mais les histoires de sa vie, qu’elle raconte avec brio dans un livre autobiographique publié en 1980 et dans le film de Bernard Baissat, Écoutez May Picqueray, témoignent plus d’un engagement « exemplaire » que d’une recherche théorique. Pour elle, qui se définissait comme une « tête de lard », il n’y avait pas de place pour le doute. Sur certains sujets, pas question de discuter, la cause était entendue d’avance. Était-ce, comme le dit son amie Jeanne Humbert (néo-malthusienne de toujours qui a collaboré au Réfractaire), parce qu’elle était un « empereur » ou par suite d’un ouvriérisme non repenti ?
May, qui s’était rendue comme déléguée des « gars du bâtiment » en Russie en 1922, avait rejeté la révolution de type autoritaire, mais pas la Révolution. Elle n’a jamais condamné la violence comme moyen, rappelant avec malice que, dans sa jeunesse, elle allait dans les congrès avec un revolver sur elle et descendait dans la rue avec une « trique ». Lors de l’affaire Sacco et Vanzetti, elle n’avait pas hésité à adresser un colis piégé. Ces dernières années encore, elle emmenait aux « manifs », à toutes fins utiles, des petites bombes asphyxiantes d’autodéfense…
Elle ne parlait pas d’autogestion. Ce n’était pas son problème, semble-t-il. D’abord, elle ne prônait pas une classe ouvrière « clean », se rebellant contre ceux qui ne voulaient voir que des travailleurs marchant « dans les clous ». N’évoquait-elle pas, avec une joie non dissimulée, les exploits des illégalistes ? Sur le plan social et politique, May restait anar jusqu’au bout des ongles, rejetant avec dégoût des choses et des gens, en les prenant un peu de haut. Les « filles du MLF » n’étaient pour elle que « des filles de banquiers et de gros industriels » avec « une drôle de mentalité » ; quant aux gens d’aujourd’hui, ils étaient complètement « avachis », par « égoïsme », ayant perdu presque tout sens de la « solidarité » ; 68 n’avait été malheureusement qu’un « feu de paille » ; quant aux manifs des années 80, elles étaient « bidons ». « Les gens ne croient plus à rien », constatait-elle en ajoutant qu’il est moins dur d’être chômeur aujourd’hui qu’auparavant.
Bien entendu, May était restée extrêmement sceptique face à la gauche arrivée au pouvoir après le 10 mai 1981. Elle n’avait pas cru au changement, Bigeard et Hernu marchant « la main dans la main ». L’État, donc le militarisme, était toujours là. Amère leçon tirée de la révolution russe. Pourtant, il faut bien noter que si May ne voyait « pas de lueur du tout », elle se choquait du mot « défaitisme ». Son message, s’il y en a un, c’était d’y croire malgré tout et de se bagarrer, de faire, selon ses mots, « encore confiance à l’individu ».
May Picqueray faisait partie de cette génération de militant(e)s qui ont tenté d’assurer le relais entre le XIXe et le XXe siècle. Nous assistons aujourd’hui à la disparition de ce carré de monstres sacrés. L’impitoyable roue de l’Histoire a broyé leurs espoirs, sinon leurs certitudes.
Alain Dalotel
On peut lire de May Picqueray : May la réfractaire, préface de Bernard Thomas, Paris : Atelier Marcel Jullian, 1980. Bernard Baissat a commencé à constituer des « archives vivantes » sous forme de films style vidéo. André Claudot, peintre, Jeanne Humbert, militante libertaire et néo-malthusienne, Bizeau, poète centenaire, Marcel Body, anarchiste, et la Bourse du Travail de Paris ont été les sujets des premiers films. On peut s’adresser aux Productions Bernard Baissat, 3 allée des Hauts-Bois 93160 Noisy-le-Grand, tél. 303.41.91.