Albert Libertad

La Bête rouge

27 juillet 1905

Quel regret profond a éprouvé toute la Pensée humaine en apprenant qu'un homme avait risqué inutilement sa vie en essayant de supprimer la Bête rouge.

Je m'évoque la déception de Pressensé, de Quillard, d'Anatole France, de Mirbeau, de tout ce que la France contient de tyrannicides ; de tous ceux qui nous ont montré tel peuple exterminé, tel autre écrasé ; de tous ceux qui nous ont fait verser des larmes à nous décrire les scènes si tragiques qui se déroulent dans le pays de l'Homme seul.

Je devais, en cette place, écrire un article anarchiste ; je ne l'écrirai pas. Je parlerai aujourd'hui en homme de fraternelle liberté, laissant toutes mes conceptions économiques de côté. Ce matin, j'ai préféré ne pas ouvrir une feuille afin de laisser à mon indignation son originalité : car je suis sûr que Jaurès dans l'Humanité, Clemenceau dans l'Aurore, Cipriani dans la Petite République, Bérenger ou Meslier dans l'Action, que tous, socialistes et républicains, dans un commun accord, doivent regretter que le geste n'ait pas jeté aux quatre vents les membres de cette bête sanglante, de ce vampire.

Je me rappelle les discours de nos meilleurs conférenciers et je vibre encore aux images oratoires montrant cette hydre horrible comme un tigre tapi au fond de son antre ou comme une araignée au coin de sa toile ; je me rappelle les écrits des meilleurs penseurs détaillant point par point les crimes journaliers de ce monstre et comptant ses victimes par milliers ; je me rappelle les dessins des meilleurs crayons, des meilleures plumes et je vois toujours le sang dégoûtant des griffes acérées et la chair pendant au bec de cet oiseau de proie.

Je me rappelle, je sens, je vis tout cela et j'applaudis encore à ces formes magnifiques qui ont certainement fait naître chez tous le désir d'être celui qui libérerait la terre de ce monstre sanglant.

Avec ces orateurs, ces écrivains, ces maîtres du dessin, ces penseurs, j'ose espérer qu'enfin croulera dans le sang ce trône posé sur des cadavres, et que si l'arme de Brutus a dévié, elle n'en a pas moins indiqué la route à suivre, si sanglante et si périlleuse soit-elle.

ALBERT LIBERTAD.


extrait le 17 août 2026 de l'anarchie via Archives autonomies.
Libertad réagit à la tentative d'assassinat ratée de la Fédération révolutionnaire arménienne (Dachnak) et de plusieurs anarchistes contre le sultan ottoman, Abdulhamid II, principal organisateur des massacres hamidiens et surnommé le Sultan rouge. Il y fait référence à Pressensé, Quillard ou d'autres personnalités arménophiles, dreyfusardes et gravitant autour des cercles anarchistes, de la LDH, etc etc.