André Girard

L'Éducation libertaire

6 et 13 décembre 1895

      I

    II

I

Quoi ! laisser aux enfants la liberté absolue ? Ah ! bien oui ! C'est facile à dire !... Et puis ils ne seraient pas longs à vous monter sur le dos !... On ne voit que trop ce que deviennent les enfants « gâtés » !... etc., etc.

Autant d'objections maintes fois entendues, les mêmes, d'ailleurs, produites quand on parle de la liberté de l'homme.

C'est facile à dire ?... Je n'ai jamais soutenu que l'éducation fût chose facile et, pour ma part, je la tiens pour une des tâches les plus ardues de la vie. Et ceux qui s'élèvent avec le plus de véhémence contre l'idée qu'en ce moment je défends, sont précisément ceux-là qui ont le moins conscience de la responsabilité grande que confère l'éducation et qui se donnent le moins de mal pour acquérir cette conscience.

L'enfant est faible. Il est facile de lui clore la bouche d'un mot impérieux et d'exhaler sans retenue, en interminables et fréquentes gronderies, la mauvaise humeur refoulée tout le jour en face d'autres plus forts pouvant répliquer, mais avec qui l'on sait conserver des relations de courtoise urbanité. Pour beaucoup, l'exercice de l'autorité paternelle est une détente aux hypocrisies prétendues obligatoires de la vie quotidienne. L'éducation ainsi comprise est ce qu'il y a de plus facile.

Il est facile, aussi, de se laisser aller, en toute occasion, à son premier mouvement, quel que soit-il, maussade, ironique ou affectueux, sans préoccupation du trouble déconcertant que ses manifestations incohérentes jettent dans l'esprit de l'enfant. Tel est généralement le défaut de l'éducation maternelle.

Mais si l'on prend à cœur de faire plus tard de ses enfants des hommes dans la noble acceptation du mot, c'est-à-dire des êtres doués d'une raison saine et puissante en même temps que d'une sensibilité délicate, généreuse et vibrante, des cerveaux solidement équilibrés et des cœurs largement humanitaires et fortement épris d'indépendance et de justice, autrement grande alors surgit la difficulté.

Ainsi comprise, l'éducation ne sera plus un jeu, une préoccupation accessoire renvoyée aux seules heures de loisir ; elle ne sera plus « l'art d'agréer », l'éducation s'envisagera comme une des tâches les plus épineuses qu'il soit ; elle nous semblera nécessiter de longues et profondes réflexions, une étude méticuleuse de la nature, du caractère, des goûts, des aptitudes de l'enfant ainsi que de ses qualités et de ses défauts. Elle deviendra la préoccupation assidue de la majeure partie de notre vie domestique. Et ainsi comprise, loin de paraître une charge pénible, une désagréable corvée, par la grandeur du but poursuivi, en dépit et même en raison des difficultés à surmonter, elle se manifestera comme une lutte attachante et délicieuse, portant en soi sa récompense par le succès des efforts qu'elle aura suscités. Quel but grandiose, en effet, que de préparer une génération digne de comprendre et de réaliser l'idéal social que nous rêvons.

Considérable est la puissance de l'éducation dans la préparation des générations à venir. Par ce temps d'abjection généralisée, d'affaissement moral et de servilité universelle, elle est un des plus efficaces moyens pour relever l'humanité du bourbier où elle croupit.

Enseigner à l'enfant à se conduire lui-même, encourager le développement de son initiative, lui apprendre à ne relever que de sa conscience, à éviter les malpropretés morales comme on l'accoutume à la propreté physique, sans le désir d'autre récompense que celle incomparable de jouir de la netteté de son âme, lui inculquer le sentiment profond de sa dignité et de son indépendance, le préserver de la sotte vanité du pédant, le pénétrer d'un égalitaire respect à l'égard du moindre de ses semblables, tel est le but à viser, et il est grand !

L'autorité est inapte à l'atteindre. Quelle étrange présomption, en effet, que de prétendre enseigner la liberté par la servitude ! Servitude et indépendance, autorité et liberté sont des termes contradictoires, incompatibles, s'excluant réciproquement. Maintenir l'enfant en tutelle permanente, l'accoutumer à subordonner sa volonté à la vôtre, son initiative à votre direction, et chacun de ses actes à votre assentiment, n'est-ce pas, pour plus tard, lui préparer de cruelles déconvenues, lorsque, livré à lui-même dans la mêlée sociale, il n'aura plus à compter sur votre appui et ne devra s'inspirer alors que de son propre jugement ? Celui-ci, désorienté par l'inexpérience, s'égarera dans un dédale d'erreurs et de fantasmagories funestes.

Mis en présence de la réalité qu'il n'aura qu'entr'aperçue au travers du prisme trompeur de son imagination par votre faute dévoyée, il ne saura la reconnaître et usera en pure perte son temps et ses forces à la chercher où elle n'est point. Les rêves de son enfance, par vous si longtemps comprimés, auront enfin libre cours et sa vie seulement alors commencera ; mais comme, pris dans le tourbillon, il lui faudra lutter, lutter sans cesse et vaincre s'il ne veut être englouti, sa tâche sera double ; car, outre les ennemis nombreux dont il sera cerné, il lui faudra terrasser ses chimères et se distraire de la lutte pour réparer les brèches nombreuses dont ses désillusions ensanglanteront son cœur. Quelle responsabilité alors vous aurez encourue !

Innombrables sont les dangers de l'autorité. L'obéissance, l'abnégation de soi-même, tout en étouffant la personnalité, avilit le caractère. Insensiblement et fatalement, l'autorité substitue peu à peu l'estime, la flatterie et l'expansion naturelle, la dissimulation à la franchise, le mensonge à la sincérité. L'enfant trouvant en vous un maître, un pion grondeur et rigide, surveillera, en votre présence, ses actes, ses paroles, ses attitudes ; il modifiera, altérera, falsifiera sa personnalité dans le sens qu'il pensera devoir vous plaire et lui éviter des remontrances pénibles. Ce n'est pas lui que vous verrez, que vous entendrez, mais un être factice s'étant modelé suivant votre volonté et l'appréhension de votre humeur. En votre absence, il redeviendra lui-même ; mais il prendra sa revanche de la dissimulation qu'il se sera imposée sous vos yeux. Sa nature vainement comprimée tout à l'heure, éclatera et se donnera libre cours, mais exagérément, en raison de la contrainte que vous lui aurez fait subir. C'est alors que les fruits auxquels il n'aura pas osé toucher, lui paraîtront succulents. Il en goûtera et immodérément, car la pensée ne viendra pas un instant que vous aurez connaissance de sa faute. Quel criminel pense être pris ? Replacé ensuite devant vous, et questionné, il n'osera avouer et mentira, pensant encore que la vérité ne vous sera jamais connue. Le mensonge n'est engendré que par la crainte du châtiment. Et quoi de plus vil que le mensonge, cette lâcheté, ce reniement de ses actes ? Cependant, c'est vous qui l'aurez provoqué par votre maladresse, par votre inepte compréhension de votre rôle. Et peu à peu, vous vous aliénerez votre enfant ; vous aurez beau redoubler d'impérieuses injonctions, de plus en plus son âme vous restera fermée et tous les efforts de votre autorité n'aboutiront qu'à étendre le mal que vous tenterez en vain de pallier et que vous seul aurez causé.

Alors, que faire, direz-vous ?

Dans un prochain article j'examinerai les bienfaits de la liberté appliquée à l'éducation.

II

Lorsque nous voyons un être qui nous paraît hors d'état de se conduire lui-même, nous sommes invariablement tentés d'intervenir et, dans son intérêt, de lui imposer notre volonté pour le garer des « bêtises » dont nous le croyons susceptible. C'est ainsi que depuis des milliers de siècles, l'humanité demeure en tutelle parce qu'elle n'a jamais paru à ses maîtres — telle est du moins la raison ouvertement invoquée, mais à laquelle s'ajoutent des considérations cachées d'intérêt personnel — apte à faire un bon usage de sa liberté.

A-t-on jamais essayé cependant ? Et cette prévention contre la liberté d'autrui fut-elle jamais justifiée par l'expérience ? Je ne le crois pas. Toutefois, il est à remarquer que les peuples qui furent toujours le plus libres, atteignent comparativement aux autres un niveau moral supérieur.

Voyez encore les animaux sauvages et les animaux domestiques. Ceux-ci, accoutumés dès longtemps, à compter, pour leur subsistance, sur l'intervention de l'homme, ont peu à peu perdu l'instinct et le discernement qui nous surprennent au contraire chez ceux-là. L'animal libre possède ce savoir intime, que nous appelons instinct et qui n'est autre qu'une longue expérience héréditaire, des choses utiles ou nuisibles à son développement.

L'argument est concluant.

L'enfant naissant, inconscient agrégat organique, concentre toute son énergie vitale à l'accomplissement de ses seules fonctions digestives. Réceptacle passif de sensations qu'il est inapte à interpréter, nulle est sa personnalité. Nulles également sont ses dispositions, ses aptitudes, son idiosyncrasie. C'est un terrain libre de toute culture qu'il dépendra de l'éducateur de savoir ensemencer pour lui faire produire tels ou tels fruits. Peu à peu, au fur et à mesure que ses sensations se précisent, que sa connaissance du monde extérieur se développe, suivant la nature de ces sensations et du milieu ambiant, la personnalité prend naissance et le caractère s'accuse. Les qualités particulières, presque entièrement subordonnées aux influences externes subies dès l'instant de la génération, se font jour une à une et s'accentuent progressivement. Il est pour ainsi dire impossible, je le reconnais, de surveiller assez étroitement les premières impressions reçues durant cette période d'inconscience, pour pouvoir exercer une influence salutaire sur l'éclosion et la direction future du caractère et du tempérament de l'enfant. Cependant on peut affirmer l'importance de leur action déterminante. Tel enfant, par exemple, qui aura souffert de privations, soit durant la gestation, soit pendant les premiers mois de sa vie, apportera, en raison de l'affaiblissement qui en résultera, des dispositions physiques et psychiques moins saines, moins bien équilibrées que celui dont la venue au monde se sera effectuée dans de meilleures conditions. L'ensemble de ces diverses influences détermine donc le caractère et le tempérament de l'enfant. Ce sont elles qui constituent la qualité du terrain à cultiver, qui le rendent propre à telle ou telle culture.

L'influence de l'hérédité dont beaucoup s'exagèrent l'importance, est minime. Elle existe cependant ; mais elle est bientôt tellement amoindrie par l'action ultérieure du milieu et si facilement corrigible qu'elle peut être considérée comme négligeable. La théorie du criminel ou de l'honnête-né est absurde. L'influence du milieu qui s'exerce sur l'homme sans discontinuer a, certes, une autre puissance dans la détermination de ses actes ; et telle disposition, dite naturelle — mais qui n'est en réalité que le produit d'un ensemble d'influences de milieu — peut, suivant les cas, produire des actes tout à fait contraires au point de vue des conventions morales admises.

Aussi, est-il présomptueux de vouloir prescrire tel ou tel système précis d'éducation. L'ensemble des attributs qui constituent l'individualité est subordonné à trop d'influences diverses et trop variable en son aspect pour qu'il soit possible de formuler des règles fixes sur la méthode à adopter. L'éducateur devra s'inspirer, au fur et à mesure, des circonstances, du caractère particulier de l'enfant, tenir compte de ses aptitudes, de ses répugnances et modifier plus ou moins sa méthode suivant les résultats obtenus ou à obtenir. Néanmoins, l'influence déterminante du milieu dans les actes humains étant connue, la ligne de conduite générale se trace d'elle-même en ce qui concerne le développement chez l'enfant des qualités qui distinguent l'homme supérieur, l'anarchiste.

Cette ligne de conduite se résume en ces deux principes qu'il ne faudra jamais perdre de vue : le respect de la liberté de l'enfant, ayant pour conséquence le développement de son initiative et la suggestion par l'exemple. Le désir le plus cher du père anarchiste est de voir plus tard ses enfants aptes à se passer de toute direction extérieure, de toute autorité, de les voir ne relever que de leur propre volonté, ne s'inspirer que de leur jugement pleinement éclairé par une raison droite, saine et consciente de sa rectitude.

Un si beau résultat ne peut être atteint que par la liberté absolue laissée à l'enfant dès son plus jeune âge. L'enfant libre s'accoutume à penser, à comparer, à juger et à agir par lui-même. Par cette gymnastique intellectuelle, son esprit se fortifie. Mis en contact permanent avec la réalité, il la connaît, profite naturellement des leçons de choses qui se présentent à lui ; son expérience s'accroît au fur et à mesure des enseignements qu'il en tire et peu à peu se rectifie son jugement.

Au point de vue moral, la liberté a également une heureuse influence. Loin de lui présenter la pratique du bien comme une obligation irraisonnée, si l'on s'attache à lui faire contracter des habitudes de propreté morale, comme on lui enseigne la propreté physique, l'enfant également sollicité entre le bien et le mal, choisira le bien, par goût, par répugnance pour le mal, comme il évitera de marcher dans la crotte ou de se souiller d'ordure. L'attrait du fruit « défendu » lui sera inconnu parce que cette révolte contre une prescription étrangère ne lui paraîtra devoir lui procurer aucun agrément.

La morale est une habitude, une routine à inculquer. S'il arrive à l'enfant de fauter, le malaise qu'il en ressentira sera son châtiment. Ce serait une maladresse insigne que d'en chercher une autre. L'enfant, ainsi éduqué dans une accoutumance de propreté morale, sera suffisamment puni par le déplaisir que lui occasionnera la souillure de son âme, exactement comme il lui répugnera de demeurer dans un état de malpropreté physique. Toute intervention de votre part se bornera à porter son attention sur ce malaise et à en faire ressortir amicalement la cause. En agissant autrement, vous vous exposeriez à élever entre votre enfant et vous une barrière, celle qui sépare invariablement le maître de son subordonné.

On m'objectera que le système de liberté absolue a, lui aussi, des inconvénients : si on laisse à l'enfant le soin de former lui-même son jugement, il peut, en raison de son ignorance, mal interpréter ce qu'il voit, en tirer des conclusions erronées ou incomplètes, et, partant dès lors d'un ensemble de principes faux, dévoyer entièrement son esprit. Sans doute ; mais nous n'avons jusqu'ici examiné que le côté négatif de votre rôle. Si toute liberté doit être laissée à l'enfant, il ne s'ensuit pas que votre action sur lui doit être nulle et votre abstention complète.

Loin de là ! Il vous faudra, au contraire, vous efforcer sans relâche de détruire en son esprit tous les germes d'erreurs que vous y découvrirez, exercer une surveillance continue sur la formation de ses idées, sur l'éclosion de ses sentiments. Quand vous le voyez se fourvoyer dans une mauvaise voie, au lieu de lui barrer la route, comme le font la plupart des pères, et lui intimer l'ordre de rebrousser chemin, au lieu même de lui signaler vous-même son erreur et d'exercer sur lui une pression directe, tant douce soit-elle, attachez-vous à grouper autour de lui des circonstances qui l'amènent à reconnaître par lui-même son aberration. L'enfant a une curiosité inépuisable, une soif de savoir le pourquoi et le comment de ce qu'il voit qui vous aidera dans votre tâche. Qu'en tout et pour tout, vous sachiez tirer parti de ces dispositions pour provoquer chez lui, indirectement, l'effort intellectuel et moral qui le conduira à la connaissance du vrai et du bien. Étant le fruit de sa propre initiative, cette connaissance lui sera d'autant plus chère, et il s'attachera avec d'autant plus d'opiniâtreté à en conserver les avantages et à se conformer à ses conséquences.

En agissant ainsi, vous l'aurez laissé libre ; il n'aura pas senti votre opinion ni votre volonté subjuguer la sienne ; vous aurez contribué à développer en lui l'esprit de contrôle, d'initiative et à en faire plus tard une intelligence forte et indépendante.

Mais, comme tout doit être rigoureusement conséquent dans l'éducation, il vous faudra vous appliquer à toujours agir comme vous désireriez qu'agît votre enfant. L'enfant est doué d'un fort penchant à l'imitation. Observez-le et vous trouverez dans ses gestes, ses paroles, ses locutions, dans sa manière d'être et d'agir, une frappante analogie avec les vôtres. Vous avez donc là encore un moyen indirect d'influence qui pourra vous rendre de précieux services. Dans une certaine mesure, il vous sera aisé, grâce à cette suggestion par l'exemple, d'accoutumer insensiblement votre enfant à tenir une conduite digne, exempte de bassesse et d'hypocrisie.

Enfin, en règle générale, que vos efforts tendent à ce que l'enfant grandisse dans un milieu favorable à l'éclosion de sa personnalité, au développement de son indépendance intellectuelle, à l'élévation de son niveau moral ; évitez tout ce qui pourrait avilir, abaisser ou amoindrir son caractère ; n'exigez jamais de lui l'obéissance, mais sachez le déterminer à agir de son propre gré conformément à vos désirs ; traitez toujours avec lui d'égal à égal et entretenez entre vous et lui un respect et une estime réciproques ; en outre, en ce qui vous concerne personnellement, conformez rigoureusement votre conduite à vos enseignements, car n'oubliez pas que la curiosité de l'enfant vous observe et que la moindre de vos défaillances est aperçue ; gardez-vous de la plus petite injustice, car rien chez l'enfant n'est si vif que l'esprit de justice, et si vous parvenez, à force de persévérance, à remplir un programme si difficultueux, quand votre enfant aura atteint l'âge viril, la grandeur du résultat sera votre inappréciable récompense.

Grandiose est l'idéal social que nous rêvons ; le principal obstacle à sa réalisation immédiate réside dans le servilisme des foules contemporaines et leur peur de la liberté. Préparons donc une génération fière, libre, contemptrice de tout joug et de toute direction, c'est une des plus belles et des plus efficaces propagandes à tenter.

André Girard


extrait le 14 septembre 2026 du Libertaire, tiré de la collection d'Archives autonomies