#title La Liberté de l'enfant #author André Girard #SORTtopics France, enfants, presse anarchiste, éducation, Le Libertaire #date 29 novembre 1895 #source extrait le 14 septembre 2026 du *Libertaire* dans la collection d'*[[https://archivesautonomies.org/spip.php?rubrique609][Archives autonomies]]* #lang fr #pubdate 2026-09-14T20:41:20 Est-il préjugé plus fortement enraciné et plus généralement répandu que la prétendue nécessité d'asservir l'enfant de toutes façons et à tous moments, sous prétexte que, livrée à elle-même, sa nature ne saurait, en son développement, prendre une saine direction? Combien de gens, et des mieux intentionnés, croient de leur devoir de le circonvenir constamment, dans le but réputé louable de réprimer chez lui toute manifestation extérieure d'aucun sentiment catalogué pervers ou inconvenant! Encore l'enfant peut-il s'estimer heureux quand cette répression est exempte de grossièreté ou de brutalité. De l'instant de sa venue au monde jusqu'à l'âge viril, l'enfant grandit dans une servitude de toutes les heures, servitude physique et psychique, d'autant plus terrible qu'elle est voulue, raisonnée, érigée en système, et qu'en dehors d'elle, l'ignorance et la bêtise humaine n'aperçoivent que dangers et préjudices. Aussitôt qu'il est né, on l'immobilise en des langes fortement serrés, comme pour bien lui faire comprendre, dès son entrée dans la vie, quelle sera sa situation en cette bienheureuse société. Dès qu'il sait traduire un désir ou une volonté, on s'attache à le contrarier, du matin au soir, car il ne faut pas « gâter » les enfants. Cette résistance l'irrite-t-elle, on s'empresse de la renforcer d'une punition, privation d'un plaisir ou soumission imposée à un ennui, car l'enfant doit apprendre à obéir. Lorsque, dans son cerveau plus affermi, les idées se précisent et que s'éveille en lui la féconde curiosité des causes environnantes, on se débarrasse, en l'envoyant à l'école, de ses fastidieuses interrogations en même temps que de sa turbulence croissant avec la vitalité de ses forces physiques. Là, du matin au soir, sauf de courts, très courts instants, il devra demeurer à son banc, tranquille, silencieux et attentif. Un maître d'école, généralement grincheux et déplaisant, lui inculquera une foule de choses en soi peu attrayantes et qu'il aura soin de lui offrir sous leur aspect le plus désagréable et le moins facilement assimilable. Là encore, durant ces interminables heures, il devra s'astreindre à comprimer, à étouffer au plus profond de lui-même l'impérieuse poussée de son exubérance naturelle. Toute échappée involontaire de sa vitalité débordante sera sévèrement châtiée. A son âge luxuriant, de lui on exige qu'il égale en sérieux, en gravité, le pédagogue à sang-froid qui lui enseigne. Outre cette contrainte physique, on s'appliquera à fausser son cerveau, à déformer son entendement par une accumulation continue de préjugés, de conceptions erronées ou incomplètes; on pervertira son sens moral par la multiplication d'exemples historiques sottement choisis, par une apologie constante des crimes couronnés de succès et la réprobation virulente des dévouements sans profit; on exaltera son imagination par les descriptions détaillées de scènes de courage et de violence poétisées à dessein, par une héroïfication de la force brutale, du vol, du pillage et de l'assassinat; on lui inculquera le respect de l'autorité et de ceux qui la détiennent, l'admiration des grands conquérants, le mépris des révoltés qui succombèrent en luttant pour l'affranchissement de l'humanité, l'amour des fausses gloires, du clinquant, du panache, du drapeau, la haine aveugle et stupide des peuples d'au-delà tel ruisseau, l'infatuation de sa propre race et le dédain de toute autre, l'adulation du riche et le dégoût du miséreux; lui seront vantés Alexandre le Grand, César, Louis XIV, Napoléon, etc., tandis que le ridicule ou l'odieux poursuivront en son esprit Diogène, Vindex, Catilina, Huss, Jean de Leyde et toutes les victimes anciennes ou récentes de la tyrannie, de l'intolérance, de la duplicité et de la lâcheté gouvernementales. Chez lui, cette influence pernicieuse se continuera. Bourgeois, on lui imposera l'observance respectueuse d'une foule de pratiques sans raison d'être, auxquelles il lui sera interdit de se soustraire sous peine de manquer gravement aux « convenances » et de passer pour un malôtru; fils d'ouvrier, l'exemple de la résignation servile de ses parents à leur situation sociale et l'inconscience qu'ils étalent de leur dignité d'hommes, ne pourront guère contribuer à élever son niveau moral. Dans toutes les classes, l'obéissance, la soumission à la volonté d'autrui, l'abnégation de son individualité, la répression en lui de toute expansion originale et personnelle, sont exigées de lui sans réplique. C'est l'obéissance militaire dans toute son étendue, moins, quelquefois la brutalité, mais avec, en plus, l'asservissement moral. Questionne-t-il? — Un enfant ne doit pas tout savoir. Intervient-il en conversation pour émettre un avis? — L'enfant doit se taire et écouter. Fait-il un acte d'initiative? — De quoi te mêles-tu? Et ainsi de tout. Rien, rien ne lui est permis sans autorisation. C'est l'étouffement continu de son initiative, de sa personnalité. Actes, paroles, pensées, il doit tout conformer aux modèles paternel et maternel. A lui, il lui est interdit d'être lui. Etonnez-vous, après cela, de la persistance acharnée des préjugés! Et pourtant, pour qui sait lire dans l'âme de l'enfant, quelles richesses d'imagination, de sentiment, de bonne volonté; quels trésors de poésie, quelle fraîcheur de coloris et quelle originalité sensitive! Avec quelle intensité s'épandent ses joies et ses douleurs et avec quelle délicatesse vibre, au moindre contact, son âme toute entière! Le cœur de l'enfant est vaste comme l'espace qu'il sonde parfois d'un indéfinissable regard. Et vous, cœurs étriqués et desséchés par les petitesses et les platitudes de la vie, de quel droit voudriez-vous le rétrécir à votre image? De quel droit le comprimer, le pressurer, le piétiner de votre malencontreuse autorité? Ce cœur tout épris d'un idéal lointain et indéfini, de quel droit le rabaisser à tout instant, de par votre egoïsme, au terre-à-terre des calculs journaliers? Oh! laissez-le s'élancer vers les hauteurs de son rêve! Craignez de toucher à cette âme fragile et ne l'approchez qu'avec les plus grands ménagements! Respectez-la au moins à l'égal des frêles bibelots qui ornent votre cheminée et que vous craindriez de briser! Ou, avant d'y toucher, à cette âme, parfois d'abord énigmatique, penchez-vous sur elle et étudiez-la. Et si elle ne vous dit rien, si malgré vos efforts, elle vous reste fermée, n'en accusez que votre maladresse. C'est que vous n'aurez pas su trouver le mot magique qui l'eût ouverte; c'est que vous n'aurez pas su lui inspirer confiance; c'est qu'elle aura pressenti chez vous inimitié ou incompréhension. Ce ne sont pas alors toutes vos brutales injonctions qui la décideront à s'épancher. Plus désespérément que jamais, elle se réfugiera dans la nuit du silence. Peut-être, de guerre lasse, fera-t-elle quelques simulacres d'aveux; mais mieux vaudrait qu'elle se tût; car rien n'est alors sincère. Votre inopportune intervention n'aura produit que mensonge et hypocrisie. Et il en sera toujours ainsi lorsqu'à sa volonté, vous aurez substitué la vôtre. Aussi, laissez l'enfant libre! libre de penser, libre de parler, libre d'agir. Si, du fait de sa liberté, quelque danger le menaçait, écartez-le de lui; ou bien signalez-le lui, doucement, amicalement, en frère aîné plus expérimenté; s'il n'entend pas raison, faites diversion, ouvrez-lui un plaisir plus attrayant que le danger redouté, — rien n'est mobile comme l'esprit de l'enfant. Mais que jamais il ne sente sa volonté subjuguée par la vôtre. Qu'il vous sente son égal et non son maître; que toute votre supériorité il ne la voie qu'en un plus grand savoir, en une plus grande expérience de la vie, qui feront de vous à ses yeux son protecteur et ami. Oui; tout est là: devenir et rester l'ami de ses enfants. Et vous ne l'obtiendrez, cet inestimable résultat, qu'en laissant à l'enfant sa pleine et entière liberté. Car, libre avec vous, il ne vous craindra pas, il vous aimera... Les mille et mille menus soins de l'éducation ne lui apparaîtront pas comme les détails d'une servitude, mais comme des services dont il vous saura gré et dont il vous récompensera de son estime, de sa confiance et de son affection. André Girard