Anna Dondon

À la bergerie

31 janvier 1907

Il était une fois un gros exploiteur, nommé Cousin. Il n'était pas tisserand, mais il avait des stocks considérables d'étoffes. Il se disait marchand de confections. Le bougre avait élu domicile en face du temple de la Bourse.

Il avait à son service un grand nombre de brebis, ayant figure de femme. Sous la surveillance de quelques-unes d'entre elles, ces brebis faisaient beaucoup d'ouvrage et rapportaient gros durant l'année. Elles étaient sages et gentilles, se contentant de très peu, se laissant tondre volontiers, sans jamais se plaindre, n'ayant jamais aucun mot de reproche contre le berger dévorant.

Un jour, cependant, il entra dans la bergerie paisible, une vilaine brebis galeuse qui vint troubler leur quiétude et jeter le désarroi dans le troupeau. Elle pensait, cette méchante bête, que le berger était rapace, qu'il fallait s'en débarrasser à tout prix ; qu'avec de l'union, toutes pourraient manger à leur faim sans tracas, et même garder leur laine sur la peau, afin de protéger leur pauvre corps délicat.

Ce petit conte veut vous montrer que partout les brebis sont tondues par leurs bergers et surtout qu'elles en sont fort heureuses.

Allons, brebis bien sages, bien dociles et bien honnêtes, aurez-vous toujours cette résignation qui fait toute votre misère ? Ne sortirez-vous de ces bouges infects, où vous perdez votre santé et votre esprit ? Ne quitterez-vous ces ateliers où vous devenez chétives, malingres et affaiblies ?

Forcez donc tous les marchands à lancer la navette, et leurs femmes à manier l'aiguille. Ou craignez que les brebis galeuses en voyant les Bourses et les Bagnes, faits du ciment de votre résignation, ne se révoltent enfin et ne les écroulent sur vos têtes.

Anna Dondon


extrait le 7 septembre 2026 de l'anarchie, tiré d'Archives autonomies