#title Aux anarchistes
#author Anna Mahé
#SORTauthors Anna Mahé, Albert Libertad
#SORTtopics France, manifestes et communiqués, presse anarchiste, L'Anarchie
#date 11 avril 1907
#source extrait le 7 septembre 2026 de l'*[[https://archivesautonomies.org/IMG/pdf/anarchismes/avant-1914/anarchie/anarchie-n105.pdf][anarchie]]*, tiré d'*Archives autonomies*
#lang fr
#pubdate 2026-09-07T02:27:28
Deux ans se sont écoulés depuis que nous jetions la première feuille de *l'anarchie*. Nous commençons la troisième année avec le présent numéro.
Deux ans d'efforts, deux ans de luttes. Voici la halte. Qu'allons-nous dire, qu'allons-nous faire ?
Dire les mêmes paroles qu'au premier jour et suivre le même chemin !
Nous disions et nous disons :
L'heure nous paraît venue de jeter dans la circulation un organe anarchiste. Peut-être nous trompons-nous.
Rompre tout à coup avec les idées reçues dans l'humanité. Ne pas être l'opportuniste qui les suit, ni l'idéaliste qui bâtit dans l'île de Salente ou dans le pays de l'Utopie ; vouloir se vivre, non dans des caprices de fou ou de névrosé, mais en se mettant d'accord avec les connaissances scientifiques actuelles, la meilleure hygiène, la meilleure économie : cela peut paraître encore une œuvre prématurée.
Nous ne sommes pas des libertaires, des libérâtres. Un homme a dit : « La liberté de l'homme peut aller jusqu'où va sa puissance, ce qui ne veut pas dire qu'il ait raison de le faire. »
C'est ce que nous pensons.
De tout côté, à tout moment, dans le « milieu révolutionnaire », on entend ces mots : « Je suis bien libre. » Libre de vider force verres d'absinthe ou d'alcool, libre de violenter son prochain, libre de travailler dix ou douze heures ou d'abrutir son esprit ; libre d'être fainéant, d'être gendarme ou être rentier, si on en a la puissance ?
Il s'agit de savoir si cette liberté et cette puissance correspondent avec le plus grand développement de l'individualité humaine.
Nous ne voulons pas diminuer la liberté de l'individu puisque nous travaillons au contraire à augmenter sa faculté de puissance, mais nous voulons qu'à tout moment l'homme soit maître de lui, soit de force à envisager la minute présente et les minutes à venir.
Nous désirons que l'homme se considère comme une machine dont il doit retirer le maximum de travail, c'est-à-dire de jouissance. Qu'on le sache bien, le mécanicien qui brûle sa chaudière pour arriver à l'étape fait son dernier voyage.
Que les hommes aient la liberté de tout faire mais qu'ils sachent où les conduit chaque liberté et que seulement après avoir pesé le pour et le contre, ils se décident à agir.
Traçons dans notre cerveau, en lignes assez précises, non définitives pourtant, le croquis de l'existence que nous voulons vivre et entrons en lutte immédiate avec les forces adverses.
Disons-nous bien que détruire la Bastille est œuvre médiocre, si l'on conserve en soi l'idée de vindicte qui la fera reconstruire, style moderne pourtant; que l'autorité qui émane d'un seul n'est pas plus dangereuse que celle qui émane d'une aristocratie ou d'une démocratie. Le czarisme ou la république sont pour nous des gouvernements équivalents. La liberté d'un peuple est l'échelle qui montre la mentalité des individus qui le composent et non pas la forme de l'État.
La lutte que nous entreprenons est une lutte contre les individus, ce n'est pas contre le Gouvernement ou les élus que nous luttons, c'est puéril, c'est contre les électeurs ; ainsi procéderons-nous dans tout ordre d'idée. Oui, c'est contre le mouton, le mouton de Panurge, que nous nous tournons, contre l'homme qui vote, qui se syndique, qui se marie; dont tous les pas, tous les gestes sont tracés, non par son expérience, ni par celle de ses amis ou d'individus ayant intérêts parallèles, mais par l'autorité religieuse, patronale, syndicale, gouvernementale, c'est à dire par la synthèse de leur ignorance particulière.
Nous sommes anarchistes : c'est à dire contre toute autorité subjective d'où qu'elle vienne, et nous ne supportons l'autorité objective qu'à notre corps défendant. L'idée de dieu, d'honneur, de patrie, les lois. les règlements, sont des autorités subjectives ; c'est l'ignorance en leur portant la force des peuples, qui les rend objectives, c'est donc contre elle que nous lutterons. Aujourd'hui et non demain, à la minute présente, se forme un monde anarchiste, composé d'individus qui n'obéissent qu'à la force objective.
Ou a laissé courir ce lieu commun : « il n'y a que les anarchistes qui sont morts pour la Cause qui l'étaient véritablement. » Il y a ceux qui vivent, ceux qui veulent vivre encore et plus, en lutte pour le plus grand développement de leur individualité. Les réformistes, les socialistes, les révolutionnaires avant tout, les opportunistes, les les idéalistes, les briseurs de mur à coup de tête, n'auront pas place ici. Cette feuille *désire* être le point de contact de ceux qui, à travers le monde, vivent en anarchistes, sous la seule autorité de l'expérience et du libre examen.
Nous ne nous étions donc pas trompés, notre œuvre n'était pas prématurée, puisqu'elle a réussi. Elle a réussi sans compromissions, sans bassesses, sans recul. Nous nous retrouvons en cet avril 1907 comme en l'avril 1905 aussi confiants en la logique et en la force anarchistes.
Et pourtant quels tolle avons-nous soulevés, quelles colères avons-nous déchaînées, quelles rancunes avons-nous suscitées !
La lutte contre les individus que nous avons entreprise nous a valu bien des haines, nous a fait bien des ennemis. Toutes les vanités, toutes les lâchetés, toutes les ignorances se sont dressées contre nous. De droite et de gauche nous sont venus les coups. Socialistes, syndicalistes, libertaires s'associent pour nous boycotter.
Des appuis, des aides qui nous étaient venus aux premiers jours, ne pouvant penser que nous aurions l'orgueil de vivre nos paroles, nous ont abandonné aux montées du chemin, ou trop faibles, ou trop roublards. Mais à tous les tournants de route, par contre, venaient se joindre de nouvelles volontés. Et nous allons.
Le monde anarchiste que nous voulions former est en continuelle gestation.
Et notre vie est une insulte pour les faibles et les menteurs qui se targuent d'une idée qu'ils ne mettent jamais en pratique. Ceux qui se marient, qui se syndiquent et qui votent ; ceux qui ont toutes les tares des imbéciles qui les entourent, qui jouent, fument, se morphinent, s'alcoolisent ; ceux qui suivent les masses incapables de réagir contre les us et coutumes... tous ces troupeaux nous conspuent et nous jettent la pierre.
Nous n'avons même pas de respect pour « nos Morts » et « nos Pontifes ». Nous les aimons. Nous savons voir l'évolution qu'auraient pu faire les premiers, l'évolution que ne peuvent plus faire les seconds. Comme ils ont été plus loin que ceux qui les ont précédés, nous allons plus loin qu'eux.
Et qu'importent les cris, les hurlements, les défections, les injures et les calomnies à ceux qui peuvent répondre par leur vie même, par le travail fait. L'agitation, la propagande faites sont-elles contestables ? De soulever les meutes, cela nous amuse, cela prouve que nous passons, et qu'où nous passons les maîtres, les chiens et les laquais ne sauraient dormir.
Nous commencions à aligner les caractères dans le petit local noir de la rue Muller, nous sommes maintenant au large et au soleil. Nous étions obligés d'avoir recours à un effort de mercenaires pour imprimer *l'anarchie*. Ce numéro est fait entièrement par nous-mêmes.
Notre machine marche aujourd'hui à l'huile de bras. Les camarades feront que demain un moteur nous portera sa force.
Partout la forme étroite des groupements s'est élargie et partout le désir de vie libre fait éclore des milieux nouveaux.
En commençant cette troisième année nous pouvons dire que cette feuille « est » le point de contact entre ceux qui vivent en anarchistes sous la seule autorité de l'expérience et du libre-examen.
A. Mahé et A. Libertad