« C'est l'usage ! ... »
Mornes, elles répètent cela les mères, les sœurs, les amantes, de ceux qui s'en vont vers l'esclavage, vers l'abrutissement, peut-être vers la mort.
« C'est l'usage, c'est l'usage ! »
Et la phrase imbécile calme toutes les révoltes, endort le chagrin, la douleur du départ, fait taire les appréhensions.
La résignation, cette chose abominable qui fait les esclaves, s'étend comme un voile sur toutes les figures désolées des femmes, atténue les rictus de haine et de colère : l'usage est de souffrir, souffrons donc !...
Et nous autres, nous les femmes anarchistes nous venons crier à ces résignées notre haine de la résignation, nous voulons leur insuffler notre désir de joie, notre désir de vie.
L'heure approche où la caserne va arracher à leur vie les hommes de vingt ans. L'heure approche où ils rentreront au quartier, tête basse s'ils ont conservé avec leur raison le chagrin, l'appréhension du bagne qui s'ouvre ; les yeux brillants, les jambes chancelantes, s'ils ont cherché dans l'orgie l'oubli de la vie qui les attend.
Sur tous ces hommes qui vont franchir la porte de la caserne combien viendront avec joie, avec l'enthousiasme que donne la pensée de faire œuvre bonne et utile ? Quelques uns, à peine.
Les autres sont les résignés, les fils, les frères, les amants du troupeau de femmes qui bercent leur douleur de la phrase soporifique : « C'est l'usage, c'est l'usage ! » Eux-mêmes se la répètent pour calmer leur révolte, pour dompter la nausée qui monte malgré tout. Et, troupeau docile, ils viendront présenter leurs fronts au joug.
Tous nous connaissons l'horreur de la caserne. Tous nous avons entendu parler de cette vie abominable et déprimante, de la promiscuité dégoûtante de la chambrée, mais surtout de l'égorgement de la volonté, de la faillite intellectuelle de tous les esclaves du militarisme. Nous avons connu des jeunes gens sains, intelligents que la caserne rejetait broyés, finis, avec dans les veines le virus de l'obéissance. Nous les avons vu revenir si las, si hésitants, les mains et le cerveau si paresseux, qu'ils ne pouvaient vaincre l'emprise de la caserne, qu'ils étaient, malgré tous leurs efforts pour se ressaisir marqués pour des années si ce n'est pour toujours !
« N'est-ce pas l'usage ? À quoi bon protester puisque nous ne pouvons rien ? »
Ainsi vous répondront elles toutes les femmes à qui vous direz ces choses, les mères qui pleurent le fils absent, les femmes qui pleurent leur amour, les sœurs qui regrettent les douces heures d'intimité affectueuse.
Elles sont le nombre, comme ils sont le nombre aussi, ceux qui souffrent et détestent la caserne, et c'est leur résignation qui cause tout leur mal.
Demain, que le docteur Toulouse se voie écouté, et les femmes, iront dociles, elles aussi, à la caserne, elles iront sacrifier leur jeunesse et briser leur vie parce que cela deviendra un nouvel usage !...
Elles iront se parquer dans des casernes spéciales, car l'homme de science qu'est Toulouse ne voudrait jamais, au nom de la pudeur, que les hommes-soldats et les femmes-soldats puissent se rencontrer. Mais il veut bien de la promiscuité entre hommes et entre femmes. Il veut bien l'abrutissement pour tous et toutes. Ah ! le merveilleux projet, docteur Toulouse ! et combien les hommes et les femmes qui sortiraient de là seraient mûrs pour faire à la « Patrie » des enfants présentant toutes les garanties de stupidité et de docilité désirables.
Allons où donc se trouvera le député assez patriote pour déposer un projet de loi dans ce sens ?...
Quand donc serons-nous appelées pour deux longues années dans des casernes spéciales où nous serions occupées à préparer la vie matérielle des encasernés d'à côté ?
Et si nous ne voulions pas nous y rendre, est-ce que nos pères, nos frères et nos amants nous conseilleraient affectueusement la soumission au nouvel usage ?
Est-ce que nous irions au-devant de l'abominable esclavage. Est-ce que toutes les femmes de vingt ans consentiraient aussi aisément que leurs compagnons à faire abnégation de leur individualité ?
Pourquoi pas ? Ne serait-ce pas l'usage ?
Ah ! quand donc les femmes cesseront-elles de se résigner, quand donc refuseront-elles enfin de se laisser écraser et de laisser écraser leurs fils et leurs amis ? Quand donc les larmes honteuses de la douleur impuissante cesseront-elles de couler, quand donc la haine remplacera-t-elle la résignation stupide ? Et quand surtout cesserons-nous toutes d'encourager les jeunes gens que nous aimons à se courber sous l'esclavage.
Toutes, plus ou moins, nous sommes des égoïstes imbéciles ; nous consentons, dans l'espoir d'un retour incertain, à laisser broyer les intelligences et les corps des hommes ; nous entravons par nos frayeurs puériles, par des larmes, par des baisers, les révoltes qui pourraient germer chez des hommes encore épris de liberté, épris de la vie.
Aujourd'hui, nous les empêchons de fuir la caserne ; demain, quand se sentant trop écrasés ils pourront encore réagir brutalement, se libérer enfin du joug accepté par faiblesse, alors nous serons là pour leur conseiller la patience. Nous serons là pour leur parler raison, c'est-à-dire pour éteindre chez eux la lueur de révolte suscitée par les premières heures d'encasernement. Nous, les femmes, contribuerons à l'œuvre d'abâtardissement du militarisme.
Nous sommes de mauvaises mères, de mauvaises sœurs, de mauvaises amies. Nous consentons à la déchéance de l'homme que nous prétendons aimer pourvu que son corps nous revienne. Nous arrêtons ses élans, nous paralysons ses efforts lorsqu'il essaie de se libérer du métier d'assassin et d'esclave. Et cependant nous pourrions mieux ; les bourgeois le sentent sans doute et le docteur Toulouse a pensé peut-être que son projet réussissant, arriverait à tuer les velléités de révolte qui pourraient se lever chez les femmes.
Qu'elles nous écoutent celles qui voient arriver avec angoisse l'heure abominée de l'entrée à la caserne. Qu'elles ne soient plus les trembleuses, celles dont les baisers cherchent à briser les volontés. Qu'elles aident l'homme dans sa révolte. Qu'elles l'encouragent à continuer sa vie.
Et lorsque les gendarmes viendront chercher l'enfant, le frère ou l'amant, que ce soient elles qui les reçoivent. Qu'elles affirment leur volonté de garder près d'elles le jeune homme. Qu'elles crient à la face de tous leur haine de la caserne pourrisseuse d'hommes, leur haine de la société et de ses défenseurs.
C'est là le rôle de la femme. La résignation des foules est grosse de tyrannies nouvelles. La révolte seule peut secouer le joug. Il est temps que les femmes apportent toute leur ardeur à la lutte. La caserne abominable les meurtrit autant que les hommes. Il est temps qu'elles sachent vouloir employer leur énergie à détruire ce soutien de la société actuelle : le militarisme.
Anna MAHÉ.