Dans le numéro précédent de l'anarchie, Marcel Wingert pose aux camarades une série de questions relatives à la jalousie.
Avec anxiété il demande quels remèdes l'anarchisme peut fournir pour empêcher la jalousie en supprimant la laideur, les heurts entre les tempéraments trop divers, la sensiblerie, les névroses, les maladies influant sur le caractère.
Nous pouvons être un peu surpris de ces interrogations. L'anarchie ne peut donner un remède capable de guérir brusquement ces manifestations pathologiques.
Il est tout à fait évident qu'au lendemain d'une révolution, l'autorité, la propriété, l'argent supprimés, les hommes ne seraient pas pour cela changés brusquement. Trop de choses s'y opposent : l'atavisme, l'hérédité et l'éducation. Des faits déplorables se produiraient certainement et les idées anarchistes ne sauraient en être responsables. On ne pourrait même les accuser d'insuffisance, car les idées les plus intéressantes, les plus fortes ne prévalent pas immédiatement dans les cerveaux abîmés, ont le besoin d'être bien comprises ; ce n'est qu'après des luttes parfois terribles qu'elles arrivent à être assimilées, non pas de façon superficielle, comme chez la plupart des anarchistes, mais d'une façon bien précise, bien nette. Nous savons bien quelle difficulté éprouve un individu à saisir une idée et surtout à chasser impitoyablement l'idée fausse ; nous savons bien que malgré nos conceptions nous sommes encore jaloux, menteurs, propriétaires, autoritaires. Et comment, du jour au lendemain, ces tares que nous reconnaissons pourraient-elles s'effacer chez tous, même chez les gens bien portants, à plus forte raison chez les malades ?
Ainsi donc, je ne crois pas que nous puissions calmer les inquiétudes du camarade Wingert. Nous sommes des gens trop positifs pour nous leurrer d'espoirs chimériques. Certes, l'état disparu, l'autorité et l'argent supprimés, une grande partie des causes de maladies physiques, partant intellectuelles seraient supprimées ; mais les causes profondes, dont les racines remontent à des générations bien antérieures ne pourraient que s'atténuer de jour en jour sous l'influence bienfaisante d'une vie à peu près normale, exempte de la plupart des influences néfastes actuelles.
Il est des maladies qui, il y a quelques siècles décimaient les populations et qui, grâce à l'hygiène ont disparu ou à peu près : je veux parler de la lèpre, de la peste, de l'épilepsie. Certes, on peut nous opposer l'éclosion de maladies nouvelles, des névroses diverses qui brisent les énergies, mais orgueilleusement les anarchistes peuvent se dire que dans une société reposant sur leurs idées de telles maladies ne pourraient que s'atténuer puis disparaître.
Camarade Wingert, ne t'illusionne pas et surtout ne va pas t'imaginer que des remèdes radicaux et d'un effet immédiat vont t'être portés miraculeusement par des camarades, si compétents soient-ils. Constatons simplement l'effet certain d'améliorations que peuvent amener en les individus l'application des idées anarchistes, mais soyons assez lucides pour ne pas espérer supprimer instantanément les tares et en particulier les souffrances de la jalousie. Ce que nous pouvons croire, ce qui est fort probable, c'est que les progrès de la science et la supériorité intellectuelle des hommes de demain accéléreront la vitesse de décroissance de ces tares.
Jusque-là nous ne pourrons que plaindre les déshérités, les souffrants. L'application des théories anarchistes leur donnerait, du moins la vie matérielle assurée et des affections puissantes autour d'eux, si ce n'est de l'amour.
Anna Mahé