#title La morale et l'argent #author Anna Mahé #SORTtopics France, presse anarchiste, L'Anarchie, morale, anti-capitalisme, amour libre #date 4 juillet 1907 #source extrait le 7 septembre 2026 de l'*[[https://archivesautonomies.org/IMG/pdf/anarchismes/avant-1914/anarchie/anarchie-n117.pdf][anarchie]]*, tiré d'*Archives autonomies* #lang fr #pubdate 2026-09-07T23:11:14 Il était une fois une jeune fille jolie ou pas jolie, je n'en sais rien, et un jeune homme joli, si j'en crois le surnom qu'on lui donna dans le pays : Joli-Cœur. Je pourrais *ajouter* que ce surnom ne me rend pas rêveuse car j'ai plutôt l'horreur de ce qu'on est convenu d'appeler un beau garçon ; mais mon goût importe peu en l'histoire. La jeune fille, Andrée Piédallu, était affligée d'un père extrêmement millionnaire, paraît-il, alors que le jeune homme, Victor Dehaulon, était fils d'un plombier, plombier lui-même. Andrée devint amoureuse de Victor et le lui dit. Elle se souciait peu de ses parents et de leurs millions. Elle fila un beau matin avec son amoureux, préférant beaucoup d'amour à beaucoup d'argent. Ne fit-elle pas bien ? Et les gens heureux n'ayant pas d'histoire, il est probable que je ne vous aurais jamais raconté celle-ci, et pour cause, si immédiatement n'avait commencé la sarabande des indignations déchaînées par tant d'immoralité. La ville natale du beau plombier fut tout à fait scandalisée de cette fugue folle. Comment donc ! Un sans-le-sou enlever la fille d'un millionnaire ! Une jeune fille oser braver les préjugés, sacrifier à l'amour le luxe et la fortune, laisser l'espérance du mariage avec quelque monsieur chic, très riche et très noble, fort peu amoureux ou fort peu aimé. Mais que doit importer l'amour, lors du mariage ! Cette stupéfiante façon de se moquer de la morale courante fournit matière à force commentaires. Mais fut-ce bien la raison véritable du soulèvement général ? Somme toute je pense ne guère me tromper en jugeant l'indignation de la petite ville de l'Isle-Adam un peu superficielle. Il est fort probable que le beau plombier aurait déjà sa légende dans le pays, que les commères parleraient avec une certaine complaisance de ce roman, que les hommes envieraient cet heureux gaillard, que la boutique des parents regorgerait de clients à l'affût de nouvelles inédites... si les choses ne s'étaient gâtées. Un affreux malheur menace de fondre sur la ville : le père d'Andrée rend responsable la ville tout entière : c'est une ville corrompue, une ville dévergondée. M. Piédallu veut la fuir. Essayez un peu de quitter votre ville, chers amis ; je puis vous assurer que celle-ci demeurera tout à fait indifférente à votre exode. Un travailleur de moins ? Belle affaire ! Un de parti, dix de retrouvés ! Mais ce n'est pas vous qui allez partir. C'est Piédallu, et Piédallu n'est pas un travailleur, il ne laboure pas, il ne maçonne pas, il ne tisse pas, il ne contribue en rien à assurer l'existence de ses concitoyens. M. Piédallu fait travailler, il fait travailler beaucoup, car il a beaucoup de besoins et beaucoup de caprices. En échange du travail exténuant, de la nourriture, du vêtement, de l'abri et du plaisir, M. Piédallu donne des rondelles de métal, deux ou trois cent mille par an qu'il a eu grand soin d'abord de ramasser dans le pays. Il va donc partir. La ville, du coup, s'indigne pour de bon. Tant qu'il n'y a que petite histoire d'amoureux qui vont s'aimer en paix, loin des fâcheux, on peut se borner à quelques réflexions scandalisées sur l'impudeur de la fille, sur l'oubli des distances montré par le jeune homme, mais du moment que l'on est touché à la bourse, oh ! alors, tout change. Un concert de malédictions monte vers l'éhonté séducteur. Vertueusement la population s'abstient de frayer avec la famille du brandon de discorde que l'irrésistible plombier est entre la ville et le millionnaire consommateur. La boutique est mise à l'index, cependant qu'on se bat les flancs à la recherche des moyens capables de retenir l'irascible client. Supplications, pétitions, rien n'y fait. Il va déménager. Le malheur de l'histoire est qu'il ne déménage pas seul car il a fini par retrouver les amoureux et il a enlevé sa fille. Il la cache. L'amoureux proteste et dépose une plainte en séquestration contre le père. Naïvement, *Le Matin* raconte l'histoire. Les détails abondent, dont je vous fais grâce, mais la morale manque. Les lecteurs du *Matin* ne s'en apercevront peut-être pas. Je le regrette. Ils ont pourtant là une occasion merveilleuse de réfléchir à l'utilité de l'argent et à ses bienfaits. Ils pourraient admirer une fois de plus les préjugés faisant leur œuvre abominable ! — Jeune fille, tu aimes ? Qui donc aimes-tu ? — J'aime ce jeune homme qui vient parfois à la maison paternelle, en bourgeron bleu, réparer les toits et les gouttières. — Fi l'horreur ! Une héritière comme toi ne peut aimer un ouvrier. L'argent vous sépare. Vous êtes de mondes différents. Tu ne dois pas aimer en dehors du mariage et on n'épouse pas un plombier. — J'aime... — Que signifie cela ? Qu'est-ce que cela peut bien faire que tu aimes. Il s'agit bien d'amour ! Il s'agit d'argent. On n'aime pas un homme. On aime sa fortune, sa situation. — J'aime... — Mais malheureuse, songe à la fureur de ton père, à l'indignation du public, aux conséquences de ton geste, à ses suites. Tu vas, parce que tu aimes, ruiner une ville. — Je m'en moquerais bien par exemple. Mais cela n'est pas, cela ne peut être. Ferons-nous un désert d'une ville florissante, y poussera-t-il moins de blé, les arbres seront-ils improductifs, l'industrie sera-t-elle frappée de mort parce que nous nous aimerons ? Allons donc, ce ne peuvent être que de pauvres fous ceux qui se croiront lésés par notre joie. Je me moque d'eux. Je vais vers l'amour. Et comme elle a raison cette amoureuse. Si elle n'a pas pensé, si elle n'a pas dit ce que j'écris, n'a-t-elle pas agi de bonne façon. Habitants stupides de l'Isle-Adam, habitants aussi stupides de n'importe quelle ville, il me plairait fort que de tels accidents se produisent de temps en temps. Peut-être finiriez-vous par ouvrir les yeux et comprendre plusieurs choses qui jusqu'ici vous semblent des abominations : - que l'amour est chose bonne et belle ; - que l'argent n'a rien à faire avec lui, non plus que l'opinion des parents ou du reste de la société ; - que le départ d'un rentier n'enlève pas au pays un iota de sa véritable richesse mais le débarrasse d'un parasite, d'une bouche inutile, sans compter toutes celles de ses larbins. Mais bah ! les leçons seront-elles jamais des leçons pour les imbéciles et les résignés. Anna Mahé