Anna Mahé

Le Grand Soir

15 août 1907

Il est des reproches auxquels on est toujours sensible et quand un étranger vient vous dire qu'en France on n'est pas révolutionnaire, le moins que vous puissiez faire, c'est de hausser les épaules à l'énoncé de cette énormité, ou mieux encore de répondre :

« Les Français ne sont pas révolutionnaires ? Mais vous ne connaissez rien, mais vous n'avez jamais assisté à une réunion de Jaurès ou d'Allemane, voire de Sébastien Faure. Mais vous ne lisez donc pas les articles véhéments où l'on appelle la Révolution ? Pas révolutionnaires ? Et depuis quand ? Voyons on est révolutionnaire ici de naissance, par essence pourrais-je dire, aussi aisément qu'on respire, et je puis vous assurer qu'aucun orateur, fut-il éloquent et grandiloquent plus que Jaurès n'aurait de succès s'il n'évoquait devant son auditoire la grande Révolution de demain.

« Vous n'avez donc jamais, au sortir d'une conférence où la Révolution a été prédite, vu des mains se tendre vers les vôtres tandis qu'on vous disait avec attendrissement : « Ah ! quand nous y serons ! quand Elle surgira grande et belle, victorieuse, amenant sur la terre le bonheur pour tous !... »

Si l'interlocuteur n'est pas satisfait par votre démonstration lumineuse, s'il doute encore du révolutionnarisme français, vous serez sans doute persuadé qu'il ne sait trop ce qu'il veut et vous l'enverrez promener. Envoyez-le donc vers nous, je vous prie ; nous tâcherons de l'éclairer ; nous nous bornerons à continuer votre démonstration et nous dirons ceci :

Oui, on est révolutionnaire en France ; on croit à la Révolution comme d'aucuns croient en Dieu ; on attend sa venue ; on en parle comme d'un fait fatal qui se produira un jour sans qu'on sache pourquoi ni comment, sans qu'on y soit pour rien. Elle est une vieille amie qu'on rencontrera un soir au détour du chemin et qu'on embrassera avec effusion.

Et cette idée n'est pas faite pour effrayer ni les ouvriers, ni leurs pasteurs, pas plus que les bourgeois ou les conservateurs. M. Clemenceau lui-même en parlerait bien encore, même à un banquet de flics, avec une amitié un peu moqueuse, et Viviani nous dirait en termes fleuris et étoilés sa tendresse pour cette visiteuse de demain.

Seulement, voilà : tout le monde en parle avec attendrissement et personne n'y croit, personne ne se permettrait de penser sérieusement à la possibilité de la faire aujourd'hui. Le mot Révolution a lentement évolué ; il ne signifie plus rien maintenant ; il n'est qu'un mot, un chiffon qu'on agite au nez du populo pour le faire aboyer un tout petit peu, pour l'enthousiasmer. Ce n'est plus que l'hameçon manié avec une habileté merveilleuse par ceux qui aspirent à devenir les chefs ; elle est l'ombre que suit la foule, lâchant pour l'attraper la révolte possible.

Elle est devenue l'entité au nom de laquelle on endigue les énergies, au nom de laquelle on arrête les gestes. Dans une grève un orateur socialiste dira aux ouvriers un peu énervés, prêts à accomplir un acte de révolte : « Arrêtez ! vous allez compromettre par votre imprudence la Révolution qui arrive ; vous allez la faire avorter... Calmez vos justes colères ; réservez-les pour le jour où la Révolution surgira.

Et qu'à ce moment un homme se lève et dise : « Mais l'acte de révolte que nous voulons accomplir ne sera-t-il pas le signal ou tout au moins un avant-coureur de cette Révolution dont vous nous parlez en la reléguant toujours dans l'avenir ?... » qu'un homme dise cela, immédiatement l'orateur dira : « Cet homme est un agent provocateur » et la foule répétera : C'est un agent provocateur, c'est un agent provocateur, sortez-le, assommez-le : sur le dos de l'homme se passera la colère inutilisée de l'auditoire, et dans le calme revenu l'orateur chantera la Révolution... de demain.

Dans la rue, alors que s'étale tout l'appareil social, alors que la troupe et la masse des agents repousse insolemment la foule qui se laisse faire parce qu'elle est lâche et parce que le signal de la Révolution n'est pas pour aujourd'hui, si un homme accomplit un geste de révolte, aussitôt tous le renient, dans toutes les bouches, le même leit motiv revient : « Agent provocateur ! »

Ah ! certes, en France on est révolutionnaire, mais on n'est pas révolté.

Révolutionnaire, l'ouvrier qui se laisse exploiter et chasser sans un geste de colère, qui descend dans la mine, qui brûle ses poumons devant les hauts fourneaux des journées pleines.

Révolutionnaire, l'honnête citoyen que les agents font circuler quand bon leur semble, où bon leur semble.

Révolutionnaire le locataire aux abois qui se suicide parce qu'il ne peut payer son terme.

Révolutionnaire, l'ivrogne qui en buvant son absinthe expectore des lambeaux de phrases creuses où demain est engagé.

Révolutionnaires, tous les pleutres qui n'osant rien faire, confits dans leur sagesse veulent néanmoins être considérés comme des hommes aux idées avancées.

Révolutionnaires, ceux qui paralysent notre action et nous jettent au visage quand nous essayons de secouer le joug des épithètes « Agents provocateurs, mouchards ! »

Et révolutionnaires aussi, les quelques libertaires ou anarchistes qui pour s'excuser de ne rien faire, hors du domaine de la théorie se gaussent de nous lorsque nous accomplissons des gestes contre l'autorité, contre les préjugés qu'eux-mêmes condamnent mais respectent... jusqu'à la Révolution.

Ces hommes, qui dédaigneusement se rient des efforts que nous faisons, qui ne comprennent pas que nous essayons en toute occasion de conformer notre vie à nos principes, ce sont des révolutionnaires, soit ! Aussi bien le mot est assez galvaudé pour que nous n'y tenions guère, aussi bien nous semble-t-il assez inexact alors qu'on s'en affuble aux heures ternes de dépression que nous traversons.

Nous ne sommes pas des révolutionnaires puisque nous ne faisons pas la Révolution comme vous l'entendez, mais nous sommes des révoltés ! Nous ne parlons guère du Grand soir, mais nous montrons les actes de révolte possibles aujourd'hui. Nous ne sommes pas de purs théoriciens réfugiés dans le rêve comme vous pourriez le croire.

Nous regardons autour de nous et nous voyons de la besogne à faire. Nous combattons l'autorité sous quelque forme qu'elle se présente soit par la discussion, soit par la raillerie, soit par l'action effective. Et si nous ne faisons pas ainsi la Révolution dont tant parlent sans y croire nous essayons du moins de la préparer.

Qu'importent les méfiances ou les colères qui nous accueillent. Nous savons que nous sommes dans la bonne route puisque nous gênons non seulement ceux qui essaient de se hisser au pouvoir en agitant la marotte révolutionnaire, mais ceux qui y sont parvenus. Leurs colères peuvent nous briser, mais non détruire notre œuvre. Elles ne sauraient arrêter notre propagande. Elles ne peuvent que nous encourager dans notre travail d'éducation, nous avons à changer la mentalité des pauvres moutons, fils dégénérés de la Révolution qui se réclament d'elle, comme un ignorant se réclamerait du savoir de son père.

Et quand au lieu de parler sans relâche du Grand soir les hommes auront enfin une mentalité de révoltés, quand ils sauront exactement ce qu'ils veulent et ne confieront pas à d'autres le soin de remplir leurs vœux, alors peut-être arriveront-ils à secouer le joug qui les oppresse, et qu'aujourd'hui ils supportent dans l'espoir de le voir tomber un jour sous le souffle d'une Révolution salvatrice surgie on ne sait où, apportant avec elle le bonheur de l'humanité.

Anna Mahé


extrait le 8 septembre 2026 de l'anarchie, tiré d'Archives autonomies