Anna Mahé

Le Grand Soir

29 août 1907

      I

      II

I

À Georges Durupt,

Si j'avais énormément d'amour propre, je pourrais être vexée de n'avoir pas été comprise ; j'en suis seulement ennuyée et je me demande si j'ai été bien claire, si le désir de faire de l'ironie ne m'a conduite à l'obscurité. Certes, je me comprends bien, mais Durupt, et bien d'autres encore, ne m'ont pas comprise.

Voilà qu'on me fait dire que je suis contre la Révolution, ou plutôt que je n'y crois pas, tout en croyant à la Révolte.

Je ne sais comment Durupt et d'autres entendent une révolution ? Pour ma part, j'estime que toute révolution est une somme de révoltes partielles provoquées par une ou plusieurs causes. En temps ordinaire la révolution n'est pas, mais des actes de révolte peuvent se produire chaque jour. Je trouve bons les actes de révolte isolées, les actes contre l'autorité, qu'ils soient l'acte d'un Ravachol, d'un Emile Henry, d'un Vaillant, etc., ou l'acte de n'importe lequel d'entre nous résistant en toutes les circonstances de sa vie à l'autorité des représentants de la loi, à l'autorité qu'exerce sur les hommes la sottise des autres hommes. Ces actes isolés de réaction contre le milieu ont une portée très grande, ils habituent la foule à secouer sa résignation ; ils la font évoluer.

Et alors, si ces actes isolés de révolte m'intéressent, comment pourrai-je m'en désintéresser lorsqu'ils se groupent, forment un tout, une révolution ?... Je crois à la possibilité d'une révolution comme Georges Durupt et beaucoup d'autres, mais aussi, et toujours avec des camarades, je sais regarder autour de moi et j'y vois ceci : des hommes se sont servi du mot révolution comme d'une amorce : ils l'ont fait dévier de son sens réel ; ils l'ont employé à tout propos et hors de propos ; ils ont bercé la foule avec leurs discours vides où les mots sonnaient : des mots vides ; et le peuple a suivi ; nous avons vu ces faits étranges : des hommes s'intituler révolutionnaires que la voix d'un agent faisait trembler ; nous avons vu des partis socialistes révolutionnaires dont je n'ai pas besoin de parler, et des hommes se dire révolutionnaires avant tout. Et nous qui connaissons le caractère français, nous qui savons combien chez nous on se grise facilement de mots, nous cherchons à réagir contre cette tendance déplorable, et si nous employons rarement le mot révolutionnaire c'est — tu le sais bien Durupt — qu'actuellement il n'évoque rien du tout, ou du moins, qu'il peut prêter à équivoque.

Tiens, la meilleure preuve tu la fournis toi-même, lorsque dans mon article, je parle de ces révolutionnaires dont tu ris avec moi, de ceux qui pourraient dire s'ils étaient francs : « Parlons-en toujours, n'y pensons jamais », tu me réponds au nom des anarchistes, au nom des révoltés, des vrais révolutionnaires, si tu le veux bien.

Tu m'en veux un peu, je vois, d'évoquer l'avenir. Je pourrais te répondre, et ce serait puéril, que pareil reproche, si c'en est un, pourrait t'être adressé. Est-ce une religion de penser que ceux qui nous suivront pourront faire mieux que nous ?

Je crois que c'est une certitude si nous ne tablons pas sur d'improbables cataclysmes faisant reculer l'humanité de quelques siècles. Nos descendants, je le crois, profiteront de notre expérience en y ajoutant la leur. Je te concède que le présent nous intéresse beaucoup plus ; laissons donc de côté ta petite piqûre d'aiguille et crois bien que tu aurais tort de te penser visé par mon article.

J'ai un peu ri des éloges que tu me fais ; j'ai même pensé qu'ils étaient tout à fait inutiles, si ce n'est exagérés, mais je suis tout à fait heureuse de te voir joindre ton effort au mien et à celui des camarades pour rire de tous les prêcheurs de Révolution... à demain.

Anna Mahé

II

Comme Anna Mahé, je ne crois pas au succès d'une révolution présente. Les individus sont trop ignares, trop inconscients, trop abrutis, mais je pense qu'on peut préparer cette révolution en modifiant la mentalité des hommes, en travaillant à les débarrasser de leurs préjugés. Je croirais à la dite révolution quand une majorité d'hommes seront conscients et raisonnables, s'émanciperont de toute tutelle et se jugeront aptes à faire eux-mêmes leurs affaires.

Crois-tu que l'humanité actuelle est mûre pour le bouleversement de la société ? J'en voudrais bien voir le lendemain. Il est vrai, me diras-tu, qu'on ne peut rien savoir de ce qui se passera le lendemain d'une révolution, mais avec la mentalité des hommes tout permet de le présumer : il n'y aura qu'une forme politique de changée, l'état d'esprit sera le même. On pourra casser des vitres, démolir des murailles et changer le nom des maîtres actuels, mais la forme autoritaire restera toujours.

Cette révolution nous donnerait peut-être le collectivisme qui n'est que la féodalité étatiste dans toute son horreur, l'iniquité fonctionnariste et bureaucratique dans toute son absurdité. D'un pareil régime nous ne voulons pas. C'est une phase, dit-on, par laquelle nous serions forcés de passer, j'aimerais à la passer très rapidement ; nous aurions intérêt à ce que les individus soient assez conscients pour « l'outre-passer ».

Ce serait long, me diras-tu, d'attendre que tous les individus soient conscients pour faire la révolution sociale, pour être libre.

Je répéterais ta phrase : « Nous sommes tous pressés, mais il y a tant de chemins où l'on va un peu à l'aveuglette en ce carrefour de la vie que l'on bataille sur lequel prendre qui soit le plus court. » Cela est fort naturel. La réflexion pour prendre le bon chemin n'est pas du temps perdu. Ceux qui veulent arriver à vivre leur vie ne jouent pas aux dés sur la route à suivre. Si tous les chemins mènent à Rome, vers l'absurdité, il n'en est sans doute qu'un qui mène au bonheur, c'est celui de la raison.

Ne crois pas, camarade, que je pense que la raison exclut la révolution... au contraire.

Maurice Imbard


extrait le 8 septembre 2026 de l'anarchie, tiré d'Archives autonomies