Anna Mahé

Vers la... Révolution !

2 mai 1907

Le farouche Bousquet, l'homme du Midi aux périodes ronflantes (n'allez pas lire : qui font ronfler) a fait sa petite révolution. Oh ! n'ayez pas peur : Lépine est intact, nul flic n'a reçu d'égratignure, pas un patron n'a été abîmé. Le drapeau rouge n'est même pas sorti et pourtant il aurait pu avoir son petit succès dans la rencontre qui eut lieu entre l'infatigable leader de la boulange et la première vache de France, j'ai dit Clemenceau.

Ils étaient plusieurs : Savoie, Arnoult, Duthion, Lacroix, etc., mais Bousquet seul compte, Bousquet l'illustre, Bousquet le révolutionnaire, l'incorruptible Bousquet.

Ah ! on vote des lois et on ne les applique pas ! Bousquet se chargeait bien, lui, d'aller rappeler Clemenceau à un peu plus de logique et d'équité.

On ne les a pas éconduits. Ils ont pu bavarder avec ce bon M. Clemenceau. Et toutes les revendications des mitrons ont été écoutées gentiment. Même, dans sa crainte de laisser échapper quelque point de sa mémoire surchargée, l'excellent ministre a prié les délégués de vouloir bien formuler leurs demandes par écrit, afin de pouvoir mieux les examiner. Oh ! du reste, il ne s'est pas fait prier pour trouver légitime et équitable le repos hebdomadaire par roulement. On avisera.

En terminant, l'ex frère d'Etiévant a dit combien étaient regrettables les menaces et les quelques actes de violence commis par certains grévistes.

C'est Bousquet qui a répondu ! Bousquet le farouche, Bousquet le violent orateur a pris la parole... Ce qu'il a dit n'était pas la quintessence de certains discours d'antan comme vous l'auriez pu croire. Humblement, Bousquet raconta l'effort qu'il avait fait pour que la grève fût platonique, pour que tout se passât dans la plus stricte légalité, car Bousquet est un homme qui s'est toujours tenu sur le terrain de la légalité, croyez m'en, et aucun de ses discours n'a jamais contenu le moindre appel à la violence. Bousquet ne veut pas être cru responsable des actes des agents provocateurs. Bousquet s'en lave les mains.

En résumé les délégués de la boulange sont enchantés de l'accueil qui leur a été fait.

Je ne sais qui, m'a soufflé à l'oreille que ces gens-là, Bousquet en particulier qui fit déjà dans des circonstances analogues le voyage de la Bourse au ministère de l'intérieur que ces gens, dis-je, étaient des imbéciles.

J'ai pensé que ça pouvait bien être, mais que j'inclinais plutôt à les prendre pour des crapules.

Certes, Bousquet n'est pas un aigle — à mon humble avis, du moins — mais je ne le pense pas assez sot pour croire à l'efficacité du travail qu'il entreprend. Et parlant de Bousquet, je parle des délégués de la C. G. T., de ces conducteurs de troupeaux. Il est impossible que leur naiveté soit aussi flagrante. Seulement, ces gens tiennent à leur place et pour cela il est bon de n'être pas trop différent des moutons, il est bon de ne pas trop les effrayer, de rester dans l'habituelle routine, de sembler croire à l'efficacité de remèdes anodins.

Cela n'empêche pas de prononcer de violents discours, d'être plus révolutionnaires que n'importe qui, plus que vous, plus que moi, entendez-vous, et tous les ouvriers en sont bien convaincus.

Cela d'ailleurs n'engage à rien, les paroles s'envolent et leur souvenir même s'en efface dans la mémoire de leur auteur au moment précis où il est nécessaire.

Nous pourrions en être heureux si nous pensions que les ouvriers vont ouvrir les yeux et voir enfin l'évidente fourberie de ces gens. Nous pourrions espérer voir la foule chercher ailleurs, se fier un peu plus à elle et moins aux pantins qu'elle suit, mais si les ouvriers ne sont pas des crapules, ils sont de terribles imbéciles. Ils ne savent pas voir, ils ne veulent rien voir, ils sont tellement moutons que l'idée ne vient même pas de se débarrasser des bergers qui se jouent d'eux.

Voici venir le 1er mai ! Encore une fois le prolétariat va s'affirmer, encore une fois la grande salle de la Bourse du travail retentira des discours les plus violents. Encore une fois on fera la révolution... en paroles. Bousquet, l'individu partisan de la légalité viendra de sa voix la plus grosse de révolte nous parler de barricades et de révolution... à venir.

Aux bravos frénétiques de toute la salle, la séance levée l'Internationale sera entonnée :

C'est la lutte finale

Groupons-nous et demain.....

Oui, la suite à demain. Pour l'heure, on franchit le seuil et les flics sont là. Muets, le dos rond, les gueulards de tout à l'heure s'en vont vite, vite, avec au ventre la frousse salutaire d'un coup de botte dans les reins. C'est l'heure de l'apéritif. Le 1er mai, le jour des revendications sociales est surtout le jour des bistros. Entre deux verres on parle mieux de la révolution qu'on fera... demain ou à la Trinité.

Anna Mahé

P. S. — Voilà qu'un copain arrive et m'annonce l'arrestation de Bousquet, Lévy et Delalé. Lévy et Delalé, passe encore, mais Bousquet, Bousquet, l'homme légal, archi-légal. Comment cela peut-il se faire ? Est-ce que Clemenceau qui l'a si bien reçu se serait foutu de lui et des autres ? Ou bien, en bon copain veut-il le délivrer de la tentation, possible après tout, un 1er mai, de dire des choses féroces condamnées par les lois, Je reste un peu perplexe.

Mais surtout je songe avec angoisse à ce que sera ce pauvre 1er mai. Ni Lévy, ni Bousquet, ni Delalé, pas même ce sacré gêneur de Libertad ! Tous à l'ombre ! Alors ? Est-ce que les ouvriers en seront réduits à ne visiter que les bistros, après un pèlerinage dans la grande salle de la Bourse vierge d'orateurs ?

La révolution ne sera pas encore pour cette année.

Au 1er mai prochain.

A. M.


extrait le 7 septembre 2026 de l'anarchie, tiré d'Archives autonomies