#title Nouvelles partielles et partisanes n°4 #subtitle "Et l’État vous dit merci !" - Banderole dans les arbres de la route des chicanes et très tôt arrachée par les composantes… #author Anonyme #SORTtopics NDDL, ZAD, zadisme, répression, France, anarchisme contemporain, anarchisme autonome, éco-anarchisme #date 2017 (?) #source extrait le 4 août 2026 de [[https://fr.squat.net/wp-content/uploads/fr/2024/06/contre-la-legende-et-l-oubli-cahier-A3.pdf][Squat.net]] #lang fr #pubdate 2026-08-04T15:14:03 #notes Issu de la compilation De la légende à l'oubli (2024) concernant la ZAD de NDDL Salut, Un épisode d'une contre-histoire, à l'instar de quelques autres qui s'écrivent ou se racontent dans des cabanes de la ZAD… Mais qui ne seront jamais réunies en compil ! Ce lundi 22 janvier, dès 10h00, la Coord et Copain avaient mobilisé leurs troupes. Plus d'une demi-douzaine de gros tracteurs avec fourches et remorques, plusieurs centaines de retraités des comités de soutien des alentours avec pelles et sacs poubelle, ont envahi la route des chicanes pour la « libérer ». Ce qui avait été dit le lendemain de l'AG marathon de jeudi en « ateliers de préparation pour le chantier », et redit le lundi matin avant le démarrage, c'est : on déblaie toutes les chicanes. On déblaie le salon qui empiète sur la route aux Planchettes. On laisse Lama Fâché (la préfète est d'accord), on installe des ralentisseurs en gros cordage de marine (apparemment procurés par la CGT). Et, en signe d'apaisement, on laisse (pour le moment) l'Epicerie du Sabot. Lama Fâché et le Sabot étant des lieux symboliques de la lutte de 2012, auxquels sont fortement attachés les Zadistes historiques, annoncer de suite leur destruction n'aurait pas été bien malin… L'atmosphère était calme, mais les gens étaient sur leur garde. Les visages des paysans, conscients de la situation à risque, étaient fermés. Ceux des organisateurs, talkie-walkie à la ceinture ou en main, étaient tendus. La piétaille mobilisée, laissée dans l'ignorance des conflits engendrés surtout par la manière dont la décision avait été imposée, affichait sourire aux lèvres et bonne humeur à la boutonnière. Ils parlaient de consensus, ce qu'on leur avait dit. Ils ne se souciaient pas de la brutalité du processus jusqu'à ce que… Les « Zadistes » étaient partagés. Certains étaient affairés, pris par l'organisation matérielle, d'autres s'étaient donné le rôle de négociateurs : la consigne était à l'apaisement. Quelques-uns gardaient de façon déterminée des lieux symboliques afin qu'ils ne soient pas détruits. D'autres encore participaient en signe de conciliation et pour éviter le pire. Ou tout aussi probablement pour tenter de maîtriser l'angoisse qui grossit quand on pense à l'avenir. Quelques-uns allaient et venaient. Pas mal n'ont pas voulu en être, même s'ils ne pensaient qu'à ça au fond de leur tête. La victoire, la revanche se lisait sur le visage de certaines composantes. L'échec, l'amertume, l'humiliation sur celui des autres. Peu de banderoles ont été affichées : - Et l'État vous remercie, qui a été vite arrachée - L'État nous pisse dessus, l'Acipa dit qu'il pleut - On a gagné - Alors, on fait copain-copain ? (quelques jours plus tard) - *citoyennistes liquidateurs des luttes* (quelques jours plus tard) La matinée s'est passée comme prévue par les organisateurs : les tracteurs ont déblayé les chicanes et les pneus. Un manitou a déblayé les carcasses. Les comités de soutien et quelques Zadistes ont remblayé les trous. Certains triaient le matériel pour reconstruire. Le désaccord a pu certes s'exprimer de manière édulcorée à l'échelle individuelle, un zadiste se désolait que les citoyens à la manœuvre jettent les débris d'une cabane incendiée il y a trois semaines dans le fossé. Une autre demandait qu'on leur laisse encore un peu de temps, manière de résister à la pression de l'urgence. Une autre encore replantait des adventices sur un reste de chicane destiné à être de toute façon poussé dans le fossé au godet. Seule « tâche » dans le scénario : des irréductibles de Jesse James refusaient de laisser la place propre devant l'entrée de leur lieu de vie. Et en plus, ils parlaient mal le français ! Plusieurs Zadistes ont joué les conciliateurs. A l'usure, les habitants de J J ont accepté d'abord le retrait d'une carcasse, puis deux. Et le reste ensuite… L'après-midi fut plus hard-core. Les paysans, réunis pour pique-niquer, ont décidé de détruire l'Epicerie du Sabot, contrairement aux bruits qu'ils avaient fait courir le matin pour éviter les confrontations. Du coup, plein de gens se sont retrouvés devant l'Epicerie. Pendant une heure, les paysans de Copain et les pontes de la Coord se sont réunis dans le pré d'en face. En rond. Cercle fermé qui n'accepta aucun intrus. On les voyait s'engueuler, sans rien entendre. C'est eux qui avaient la main. C'est eux qui prenaient la décision. Les autres, Zadistes, comités de soutien étaient massés devant et dans l'Epicerie. Là aussi, les gens discutaient et s'engueulaient. Beaucoup étaient déterminés à ne pas laisser les tracteurs pulvériser le Sabot. Au bout d'une heure, les paysans sortirent de leur pré. Ils annoncèrent qu'ils ne détruiraient pas cette Epicerie, pour ne pas se confronter aux résistances. **Mais il fallait que les Zadistes la détruisent eux-mêmes dès le lendemain. Sinon…** les gendarmes (qui exercent toujours une pression en contrôlant certains ronds-points dans les alentours, mais pas aux abords immédiats de la Zad) les gendarmes mobiles viendraient eux-mêmes et que : 1. dans cette situation, personne ne viendra soutenir les Zadistes, alors seuls contre la force publique 2. quand « ils » seraient là, ils ne se contenteraient pas de nettoyer la route. Ils nettoieraient aussi les cabanes aux alentours, par souci de sécurité, bien sûr. Suivez mon regard… 3. Copain ne viendra pas dégager l'Epicerie avec des tracteurs le lendemain. Sur ce, ils quittèrent le terrain et retournèrent à leur salle de traite. Il était 16h30. Une partie des Zadistes, en particulier ceux qui habitent dans la zone Est, se sont réunis à leur tour dans le pré pour s'engueuler sur le fait de détruire eux-mêmes ou laisser le Sabot sur la route. Nous n'avons pas participé à cette réu. On n'avait pas le cœur de jouer les spectateurs dans ce douloureux psychodrame. Le lendemain, le Sabot fut détruit, à la pioche et à la pelle par des Zadistes. Ils ont donc obtempéré, espérant sauver Lama Fâché, la dernière habitation en terre-paille sur la route. Redoutable, le diktat de Copain et de la Coord : « vous ne voulez pas qu'on fasse le boulot que l'État nous demande de faire », ou plutôt, réécrivons pas l'histoire : « vous ne voulez pas qu'on fasse le boulot que, depuis des mois, voire des années, on promet à l'État de faire, parce que cela nous arrange, alors faites-le vous-mêmes ! » oblige des Zadistes à faire ce qu'ils ne s'imaginaient pas de faire, quelques heures auparavant. Ils ont autogéré la destruction de leurs propres symboles de lutte. Nous n'avons pas assisté non plus à cet épisode qui fut tumultueux, selon un témoin avec qui on a parlé. Un paysan rencontré l'année dernière nous avait dit « les Zadistes seront les cocus de l'histoire ». On pensait alors qu'il regrettait cette situation. On a vu ce même paysan, lundi, être déterminé à tout nettoyer, à libérer la route. Le réel objectif de ce nettoyage, chantier programmé sur trois jours, n'est pas la réouverture de la route, puisque la mise aux normes pour la réouverture d'une départementale est menée à son terme par la DDE. L'objectif est bien de prendre la main sur la partie réfractaire du mouvement, en lui imposant ses décisions, en l'obligeant de gré ou de force à participer. Un exemple : une camionnette installée en chicane, fut déplacée sur le talus. Jamais la DDE ne la laissera à cette place. C'est une mise en scène pour travailler sur l'acceptation symbolique de cette domination. Les Zadistes, qui avaient avalé bien des couleuvres depuis cinq jours, avaient eu le toupet de manifester un sursaut de résistance. Pas tous les Zadistes, vous l'avez compris maintenant. La fraction dominante se désolidarisant du reste du lot. Il fallait briser un bon coup les résistances. Ce fut l'objet de l'épisode suivant, joué le mardi matin, au moment même où le Sabot tombait sous les coups de pelle et de pioche. La préfète l'avait accepté : Lama Fâché resterait sur la route. Du moins, c'est l'annonce que l'interlocuteur de la préfète, un paysan de Copain, avait diffusée. Mais, le matin de ce mardi, deuxième jour du nettoyage, la préfète ne voulait plus laisser Lama Fâché sur la route. Du coup, les paysans ont annoncé qu'ils détruiraient ce lieu hautement symbolique, mercredi. Deuxième fois qu'ils passent en force, sans même faire semblant de rechercher le consensus. Normal, cette méthode avait marché une première fois, jeudi dernier. Il n'y eut pas de réelle réaction de la part des Zadistes opposants, mais isolés et démoralisés. Marchera-t-elle cette deuxième fois ? Nous le saurons ce matin. Vous le saurez un peu plus tard. Pour le moment, l'amertume et la désillusion assomment le monde des occupants. Pas tous, évidemment. Les gens participent ou assistent à leur propre implosion. Pour certains observateurs, le groupe de paysans poussent les Zadistes récalcitrants à bout, soit pour les mater un bon coup, soit pour les amener au clash et pouvoir se désolidariser d'eux en les accusant d'être les diviseurs. C'est une sorte de stratégie du choc, un tsunami sciemment provoqué, sans que nul ne puisse en contrôler toutes les conséquences. De toute manière, lors des négociations pour le foncier qui s'ouvrent, ils ne veulent pas s'encombrer d'encombrants. Il faut neutraliser les Zadistes devenus désormais inutiles. Cette route, fermée par l'État en 2013 et toujours interdite à la circulation, a été réouverte en 2013 « par le mouvement » quelques jours après que l'État ait mis des blocs de béton en travers. Ce sont les tracteurs qui ont poussé ces blocs de béton, avant tout pour libérer l'accès aux parcelles desservies par cette route. Mais tout le monde luttait main dans la main à l'époque. Et cette analyse était alors inaudible. Maintenant, ce sont les mêmes paysans qui obligent au nettoyage de cette route : ils n'avaient jamais accepté ces chicanes et ces cabanes, mais faisaient le dos rond tant que la lutte continuait. On ne sait jamais. On pouvait avoir besoin de ces chicanes et des Zadistes combattant les CRS en cas de reprise des travaux. Maintenant, « le mouvement » nettoie lui-même la route. Il est même prévu un service d'ordre lorsque la préfète viendra parader sur cette même route, enfin normalisée, en fin de semaine. Pour de vrai, il n'y a jamais eu de « mouvement » unitaire. Et il est fort probable que, ces derniers jours, on ait assisté au point de rupture irréversible dans ce dit mouvement. Comme dans la lutte No-TAV, en Italie, où depuis quelques temps déjà, les anarchistes ont été sortis du mouvement, manu militari, par leurs propres alliés de la veille. A NDDL, il se passe le même processus : les alliés de la veille brisent les résistances internes de leurs ex-camarades de lutte. Avant de gerber, on se doit d'analyser cette situation de fin de conflit afin de réfléchir avec qui on s'allie dans nos combats actuels ou futurs. Encore une fois, les luttes de territoires sont traversées par des luttes de classes. Au moment où il s'agit d'engranger les bénéfices de la victoire, ceux qui ont fait confiance à ceux qui les dirigent, qui les organisent dans la lutte tomberont de haut. Sachons que nos alliés d'aujourd'hui seront nos adversaires de demain, voire les alliés de nos ennemis. AG exceptionnelle du mouvement ce soir (mercredi 24 janvier). Après les deux passages en force des « composantes »[1], il est patent que l'horizontalité, la bienveillance, l'AG souveraine ne sont que du blabla pour endormir les idéalistes. Ceux qui ont « les pieds sur terre » (titre d'un film sur le Liminbout, village de la ZAD où vivent des paysans historiques) jettent les masques et ne s'embarrassent plus de ces fadaises. Beaucoup s'inquiètent pour l'avenir. Beaucoup sont dégoûtés : ils ne se sont pas battus pour en arriver là. En 2012, ils combattaient le préfet, ils ne se reconnaissent plus dans un mouvement qui aujourd'hui protège la préfète. Il est clair que l'écrémage, le nettoyage, vont se faire sans que l'État n'ait besoin d'intervenir. Il est toujours plus économique de pousser à la démission que de licencier, pas ? *** *Petite note pour ceux qui sont en relation avec les Zadistes du groupe de tête[2] qui avaient trouvé horribles nos articles sur la ZAD écrits en août et octobre 2017*. Non seulement on ne retire rien de ce qu'on a écrit, mais on les trouve bien modérés. Ce qui se passe sur le terrain confirme ce qu'on prévoyait. Ce qui se passe sur le terrain est encore plus *horrible* que nos articles écrits cet été. [1] Rappel : la première jeudi 18 janvier 2018 quand Copain annonce le début de chantier de nettoyage de la route pour le lundi. Et hier mardi, quand les mêmes Copain annoncent qu'ils vont détruire Lama Fâché, et mettre les miettes dans le champ d'à côté, pour ceux qui voudraient le remonter ailleurs. [2] Nom que nous donnons pour aller vite aux zadistes qui ont pris la direction de la composante « habitants », qui ne font pas tous partie du CMDO, mais qui sont flattés d'être reconnus comme personnes de confiance.