Les journaux étaient pleins, ces jours derniers, de détails sur les « crimes horribles » perpétrés par une sage-femme : Mme Chartier.
L'instruction promettait de « scandaleuses » révélations, des détails atroces. On aurait à juger, disaient certains journaux, sinon la plus grande, du moins une des plus grandes criminelles du siècle.
Tout à coup, le scandale diminue. Pour quelle raison ? Nous ne le savons pas encore, peu nous importe. Laissons les honnêtes gens à leur indignation et voyons ce que nous, anarchistes, devons penser de la pratique de l'avortement dans la société actuelle.
L'ignorance absolue des femmes sur les questions d'hygiène sexuelle amène la nécessité de l'avortement.
La jeune fille qu'on tient à garder chaste, aussi bien de corps que d'esprit, jusqu'au jour du mariage, n'a aucune idée du fonctionnement de ses organes, des soins dont ils doivent être l'objet ni de ce que doivent être les rapports sexuels.
Elle se marie ou bien se donne librement, mais ce n'est pas l'homme presque toujours aussi ignorant qu'elle sur ce sujet, qui peut l'enseigner utilement.
Au bout de quelques mois de vie sexuelle, la jeune femme est prise de troubles physiologiques. Elle consulte des amies « expérimentées », va voir le médecin ou la sage-femme, et sa grossesse confirmée, se réjouit ou se lamente, selon la situation.
Combien de femmes se sont trouvées seules à cette période de la vie, où faibles, malades, elles auraient eu si grand besoin d'affection et d'amour.
Chassées de leurs familles, abandonnées de l'amant ne trouvant pas de travail, que doivent-elles faire ?
Se suicider ? Accepter la charité méprisante de quelques grandes dames ? Ou chercher à se débarrasser du petit être qui se forme en elles ?
Ignorantes des terribles dangers auxquels elles s'exposent, elles vont supplier une sage-femme ou une amie de faire le nécessaire pour provoquer l'avortement.
Quatre-vingt-dix fois sur cent, le fœtus est expulsé, mais combien sortent indemnes de cette cruelle épreuve ?
Métrites, péritonites, etc., sont le processus obligé de ces sortes d'opérations, surtout si l'on n'observe pas les très grands soins d'hygiène et le repos absolu pendant quelques jours.
Et la justice cherche des coupables, et l'on veut punir ces malheureuses.
N'ont-elles pas assez souffert de recourir à cela ?
L'avortement est inévitable dans la société actuelle. Tant que la maternité dite illégitime sera cause de mépris et de souffrance, les femmes qui ont encore des préjugés chercheront à l'éviter, même au prix de leur vie.
Pour nous, femmes anarchistes, nous obéirions à d'autres considérations que le souci de notre honneur si nous voulions recourir à l'avortement. Ce serait par besoin, parce que la venue d'un enfant nous serait une trop lourde charge.
Pourtant il vaut mieux prévenir que guérir, et actuellement nous avons bien des moyens à notre disposition pour éviter la conception.
La femme consciente est seule responsable de la vie qu'elle peut donner. L'homme ne devrait en avoir nul souci.
Répandons le plus possible parmi nos camarades femmes les moyens de préservation.
Il y aura quand même toujours assez d'enfants, les joies de la maternité étant après tout, grandes et désirables.
Pour moi, j'éprouve dans la maternité la sensation d'un développement plus complet de mon être. Puis, cette petite vie près de moi m'intéresse, me passionne ; je vois en mon enfant l'avenir et quels beaux rêves je fais !
Mais la femme doit être maîtresse de son corps et pouvoir décider si elle veut être mère ou ne pas l'être.
Armandine Mahé.