#title Lettre du 2 juin 1880 au *Mot d'Ordre*
#author Balthazar Grün
#SORTtopics France, Royaume-Uni, Londres, Internationale noire, répression, violences policières, presse
#date 2 juin 1880
#source extrait le 15 août 2026 depuis *Le Mot d'Ordre* du 5 juin 1880
#lang fr
#pubdate 2026-08-15T22:14:35
Londres, 2 juin 1880.
Monsieur le rédacteur,
Depuis une dizaine de jours, je lis dans les journaux réactionnaires de France toute espèce de racontars à propos de l'intervention de la police de M. Andrieux, lors de la manifestation du 23 mai, sur la place de la Bastille.
Comme j'en sais aussi long que la police sur cette affaire, surtout en ce qui concerne la brutale agression dont a été victime M. Henri Rochefort, fils, j'estime qu'il est de mon devoir de dire à ce sujet toute la vérité, rien que la vérité.
Je me trouvais placé tout à fait à côté du fils du célèbre proscrit, et nous étions absolument paisibles et tranquilles l'un et l'autre. La foule devenant de plus en plus compacte, quatre ou cinq policiers sans uniforme, — des agents secrets — jugeant le moment venu d'intervenir, arrachèrent des mains d'un manifestant la couronne d'immortelles qu'il portait et la mirent en pièces. Une bagarre s'en suivit, de nombreux policiers survinrent et dégainèrent.
L'agent n° 307 n'avait pas reçu alors le coup de pied dans le ventre dont il se plaint ET QUI L'AURAIT OBLIGÉ DE METTRE LE SABRE AU CLAIR. J'ai les meilleures raisons du monde de savoir le moment précis où son abdomen a été endommagé. Un agent secret me donna à ce moment un violent coup de poing dans la figure, au-dessous de l'œil droit. Je le lui rendis naturellement et par suite d'un mouvement en avant que je dus faire, je mis involontairement M. Henri Rochefort à portée des policiers. Ils le reconnurent aussitôt et le n° 307 fit son agréable besogne. Le *Télégraphe* dit que ce policier dégaina parce qu'il était sur le point de désarmer un de ses collègues. Cela n'est pas vrai ; j'étais indigné de voir frapper un jeune homme absolument inoffensif et je m'apprêtais à enlever son sabre au n° 307 lui-même, qui s'en servait pour fendre la tête de M. Rochefort. J'affirme que ce n'est pas en remettant son sabre au fourreau qu'il atteint le chapeau du fils du proscrit, MAIS QU'IL N'A TIRÉ SON SABRE QUE POUR EN FRAPPER CE JEUNE HOMME. C'est ce que j'ai essayé d'empêcher de mon mieux et je déclare que sans mon intervention, M. Henri Rochefort eût couru le danger d'être très grièvement blessé. C'est à cause de cette intervention que je fus entouré, emmené, jeté en prison jusqu'à jeudi soir et finalement expulsé du territoire français.
Pour ce qui est de moi personnellement, je tiens à ajouter encore que lorsque je fus emmené, à l'intérieur de la gare de Vincennes, les agents secrets et les policiers me malmenèrent considérablement : deux hommes m'assommaient de coups de poings pendant que deux autres me tenaient les mains. Tous les courages, comme vous voyez !
Les journaux, en parlant de moi, ont affecté de dire que j'étais « un Allemand venu récemment de Cassel. » Si le fait était exact, il ne prouverait que ceci : à savoir que les socialistes révolutionnaires allemands sont les frères des socialistes français et que la solidarité internationale n'est pas un vain mot pour nous. La vérité, cependant, est autre : j'habitais Paris depuis trois ans, et lorsque je vins m'y fixer, j'arrivais de Rome où j'ai fait toutes mes études à l'Académie.
Mes coreligionnaires politiques de France m'ont, dans cette circonstance, donné des témoignages éclatants de leur estime et de leur amitié ; je les en remercie profondément. Le souvenir de leur bonne confraternité me dédommage amplement des brutalités des argousins de M. Andrieux.
Recevez, monsieur le rédacteur, mes salutations bien fraternelles.
BALTHAZAR GRÜN
*Sculpteur*,
22, Percy-Street, Fottenham Court Road.