Charles Malato

La peur

23 mars 1892

La presse a aboyé ferme tous ces jours : les mouchards de plume ont consciencieusement gagné leurs gages.

Que diable ! on se blasait un peu sur les rinçages de cuvettes. Rose Demay et Emilienne d’Alençon, « Mme D… manucure fin-de-siècle et son élève ; Jane et Maud, soins de la tête » ; tout ça commençait à laisser froid le public select.

Enfin, on a pu hurler à l’anarchiste ! Les chacals versaillais des grands jours se sont retrouvés ; Monsieur Prudhomme, tout en comprimant ses entrailles en révolte, a glapi, et les socialistes d’État ont bravement fait chorus.

— Trois explosions de dynamite ont eu lieu : la première chez la dame Sagan, apparentée au massacreur Galliffet. Résultat médiocre : un balai pulvérisé entre les bras du concierge.

La seconde a bouleversé le plafond d’un vieux juge et terrorisé les gages du noble faubourg.

La troisième a endommagé la vaisselle de la caverne Lobau, — il paraît que les gantes républicains mangent dans des assiettes ; fauves en temps de répression, ils redeviennent hommes devant la gamelle.

Sur ce, arrestations, perquisitions, saisies et procès à l’horizon.

Là où n’allaient pas les policiers officiels, les reporters complaisants se présentaient. Comédie agréable pour quiconque les connaît, les faire et s’en amuse.

Personnellement, j’ignore ce qu’il y a sous ces pétards et il est infiniment probable que, si je le savais, je ne le dirais pas. Avis aux curieux ! J’ai toujours considéré la dynamite comme un engin médiocre et bavard, à réputation surfaite, bon à briser des vitres et à effrayer les imbéciles. Néanmoins, il est plaisant de constater la frousse qui s’est emparée des bons ventrus.

Ceux-là ont bavé tout leur fiel, foiré toute leur peur. « Protégez-nous ! » geignaient-ils, les mains tendues vers M. Lozé, qui n’en pouvait mais. Les pétarades crevaient leur culotte, autrement violentes que celles des cartouches. Qui donc l’a dit : « la bourgeoisie finira dans ses latrines » ? Il y a eu des choses bien drôles.

Un ex-communard, qui a rendu des services à la préfecture en mouchardant ses anciens compagnons et qui fait dans la littérature, a parlé honneur et bravoure ; la girouette Ducret, apercevant l’ombre de Lavy, a crié : Sauve qui peut ! s’imaginant que les banquets du 18 mars allaient, au dessert, vomir la révolution. Le Figaro a donné sur l’organisation anarchiste et ses chefs des détails tout à fait réjouissants.

Deux ou trois écrivains bonnes âmes, au milieu de cette fièvre de peur et de réaction, ont voulu établir des catégories et marquer la différence entre anarchistes praticiens et anarchistes théoriciens.

Ils ont certifié qu’il y avait des perturbateurs rouges et des roses, les énergumènes de la rue et les dilettanti de salon. Je crois même que d’aucuns m’ont fait l’honneur, si honneur il y a ! de me comprendre dans cette dernière catégorie.

Libre à chacun d’apprécier les faits et de diriger sa vie comme il l’entend, c’est le principe même de l’anarchie. Toutefois, je doute qu’il se rencontre beaucoup de théoriciens décidés à choisir pour s’évader du péril l’heure où, sur les dénonciations des sous-Francisque, les révolutionnaires d’avant-garde sont pourchassés et incarcérés.

Charles Malato


extrait le 17 aout 2026 de Wikisource, tiré de l'Endehors
Malato réagit au premier attentat de Ravachol dans l'Endehors.