2.1 Continuité entre anarchisme du XIXe siècle et néo-anarchisme
2.2 Anarchisme extra-muros, anarchisme hybride et pratiques anarchisantes
2.3 Anarchisme, marxisme et néolibéralisme
3 Structure générale de la thèse
Prolégomènes - Historique de l’anarchisme
1 L’ère des précurseurs (600 av. J.-C. - 1840)
2 Les théoriciens de l’anarchisme (1840 -1870)
3 Développement international de l’anarchisme (1870 -1940)
4 Les mouvements sociaux contestataires de l’après-guerre (1945 - 1990)
5 Nouvel Anarchisme : opposition au néolibéralisme (1990 - ...)
Partie I - De l’anarchisme au néo-anarchisme
Chapitre 1 - La pensée anarchiste développée au XIXe siècle
1 Les inégalités de la société
1.3 Une égalité vue comme nécessaire
Chapitre 2 - L’anarchisme en pratique
1 Les propositions de l’anarchisme
1.1 Une organisation plus locale
1.3 Une organisation horizontale
2.1 La question de la violence
2.3 La désobéissance civile et la non-violence
Chapitre 3 - La réémergence de l’anarchisme ou néo-anarchisme
1 Un nouvel imaginaire anarchiste
2 Anarchisme et Altermondialisation
3 Vers un anarchisme plus organisé
5.3 Postanarchisme et Essentialisme
Chapitre 4 - Le néo-anarchisme : de nouvelles formes d’organisation
1 L’anarchisme moderne : Un mouvement diversifié
2 Anarchisme social ou anarchisme style-de-vie
3 Un néo-anarchisme plus présentiste : Les espaces libérés
3.1 Intentional Communities : Les communautés intentionnelles
3.3 Egalitarian Collectives : Les collectifs égalitaires.
4 De nouvelles pratiques de diffusion de la pensée anarchiste
4.1 Decentralized Networks : Les réseaux décentralisés
4.2 Multiplication des évènements à l’échelle locale
Partie II - L’anarchisme dans le contexte de développement du mouvement Occupy
Chapitre 5 - Préfiguration politique, anarchisme et Occupy
1.1 La préfiguration politique : une définition
1.2 Carl Boggs et la conceptualisation du terme
2 La préfiguration politique dans l’histoire de l’anarchisme
2.1 Bakounine et la révolution sociale
2.2 La préfiguration politique comme interprétation possible de la propagande par le fait
2.3 L’héritage historique de la préfiguration politique
3 La préfiguration politique dans les mouvements sociaux du XXIe siècle
3.1 La préfiguration comme révolution postmoderne
3.2 La préfiguration : négation du futur ou affirmation du présent ?
3.3 La préfiguration politique : une méthode expérimentale
4 La préfiguration en pratique
4.1 Le cas d’Occupy Wall Street
4.2 La préfiguration politique remise en question
4.3 Les obstacles aux mouvements préfiguratifs
Chapitre 6 - Le mouvement anarchiste américain à l’heure du numérique
1.1 Contraintes liées à la recherche sur internet
1.2 Les limites mises en place pour définir le corpus
1.3 Les apports de la cartographie
1.4 Analyse lexicométrique et webométrique
2 Les sites internet des groupes indépendants
2.1 Répartition chronologique et géographique
2.2 Le réseau anarchiste en ligne
2.3 Analyse de contenu des sites anarchistes
3 Les structures de type fédéral en ligne
3.1 Les fédérations régionales
3.2 Les fédérations nationales
4.1 Sites d’information et ressources anarchistes en ligne
4.2 Foires aux livres anarchistes
1 Une troisième vague des mouvements sociaux : quand l’activisme devient mondial
3 Anarchisme et mouvements de la troisième vague : des valeurs partagées
4 Mouvements de la troisième vague : des méthodes anarchistes
5 L’objectif des mouvements de la troisième vague : servir d’exemple
Chapitre 8 - David Graeber et le magazine Adbusters : un objectif révolutionnaire aux États-Unis
1.1 L’anarchisme du magazine Adbusters
1.2 La diversité des publications du magazine Adbusters
1.3 Le magazine Adbusters et David Graeber
2.1 L’imaginaire contestataire
2.2 Remise en question du néolibéralisme
4 Des propositions proches de l’anarchisme
4.1 Une organisation à l’échelle locale
4.2 Des alternatives économiques au capitalisme mondialisé
4.3 Des moyens d’action directs
5 Le magazine Adbusters dans l’actualité des évènements de l’année 2011
5.1 L’influence du contexte récent
5.2 Organiser le déclenchement du mouvement Occupy
Partie III - Le mouvement Occupy au prisme du néo-anarchisme
Chapitre 9 - L’organisation politique du mouvement Occupy : vers un nouvel ethos démocratique
1 Vers un nouvel ethos démocratique
2.2 Un mouvement sans leaders et sans revendications
3 Organisation politique d’OWS
No one should be forced to go along with a decision to which they did not assent.
3.2 Les structures de prise de décisions
3.3 La démocratie d’Occupy en pratique
3.4 Les obstacles à cette nouvelle praxis
4 La décentralisation : vers une plus grande efficacité
4.1 Une AG trop centralisatrice ?
1 Un contexte économique particulier
1.1 La crise des années 1970 et le néolibéralisme
1.3 Une demande de justice économique
3 Les réalisations économiques conceptuelles du mouvement Occupy
3.1 L’anticapitalisme d’Occupy Wall Street
3.2 L’apport d’un cadre théorique propice à la critique
3.3 Un retour à la conscience de classe ?
4 Les alternatives économiques élaborées par OWS
4.1 Une remise en cause des piliers du néolibéralisme
4.2 Des propositions d’alternatives économiques
Chapitre 11 - Le mouvement Occupy et les réseaux sociaux
1 L’importance du Web 2.0 dans la contestation politique
1.2 Web 2.0 et mouvements sociaux anti-néolibéraux
1.3 Occupy et les réseaux sociaux
1.4 Les limites de l’utilisation des réseaux sociaux par Occupy
2 Une analyse des groupes Occupy sur Facebook
2.1 Étude comparative quantitative entre les groupes Occupy et les groupes anarchistes
2.2 Analyse du contenu des publications Occupy
Chapitre 12 - Les limites et les apports du mouvement Occupy
1.1 Une opposition aux forces de police
1.2 La non-violence du mouvement Occupy
1.3 L’utilisation de la violence et le cas des Black Blocs
2.1 Une expérience de préfiguration politique limitée
2.2 Divisions sociales et divisions raciales
2.3 Occupy et la question du féminisme
3 Les apports du mouvement Occupy
3.1 Les infléchissements institutionnels
3.2 Transformation du cadre théorique
3.3 Internationalisation des idées antinéolibérales anarchisantes
3.4 Convergence des militants anticapitalistes
Articles scientifiques sur Occupy
B. Ouvrages sur l’anarchisme : travaux sur le mouvement, histoire, politique, société et philosophie
Anarchisme : ouvrages généraux
Articles scientifiques généraux
Ouvrages sur l’histoire de l’anarchisme
Politique anarchiste du XIXe siècle
Politique anarchiste du XXe siècle
Politique anarchiste du XXIe siècle
IV. Sites internet anarchistes
Sites internet des groupes anarchistes
Ouvrages d’analyse des mouvements sociaux
D. Corpus de Sources primaires
Articles du magazine Adbusters
Interviews réalisées dans le cadre de cet ouvrage
Ouvrages de théorie philosophique
Ouvrages de théorie économique
Ouvrages de sociologie du numérique
G. Biographies/autobiographies
Annexe 1 - Interview d’un participant à Occupy Philadelphia à l’Université de Temple
Annexe 2 - Interview d’un participant à Occupy Baltimore au Red Emma’s Bookstore Coffeehouse
Annexe 3 - Interview en ligne d’un participant à Occupy Detroit
Annexe 4 - Interview en ligne d’un participant à Occupy Pittsburgh
Annexe 5 - Interview en ligne d’un participant à Occupy San Diego
En premier lieu, je tiens à adresser toute ma gratitude à mon directeur de thèse, Monsieur le Professeur Emmanuel VERNADAKIS, pour la confiance qu'il m'a accordée en acceptant de diriger cette recherche. Merci pour son soutien, son enthousiasme et pour les nombreux conseils qu’il a su me prodiguer tant dans le cadre de mes activités scientifiques et professionnelles que dans la rédaction du manuscrit.
Je remercie sincèrement mon co-directeur de thèse, Monsieur Jean-Michel YVARD, pour le temps qu’il a consacré à de nombreuses relectures et pour ses critiques qui m'ont permis d'alimenter mes réflexions. Merci pour l’intérêt qu’il a porté à mon sujet de thèse tout au long de ce long processus de recherche et de rédaction. Je tiens également à remercier Madame la Professeure Donna KESSELMAN, Monsieur le Professeur Olivier FRAYSSÉ et Monsieur Vincenzo CICCHELLI d’avoir accepté de faire partie du jury de cette thèse. Merci d’avoir pris le temps d’examiner ce travail et de participer à ma soutenance.
Je remercie tout particulièrement ma mère, dont l’appui, les conseils et le soutien ont été primordiaux à la réalisation de ce travail. Merci pour ses relectures tout au long de ces années et pour nos échanges qui ont (finalement) permis d’aboutir à cette thèse.
Je tiens à exprimer tout particulièrement ma reconnaissance à Bryant Simon, qui m’a aidé à orienter ma recherche au cours des premiers mois et qui m’a permis d’accéder aux ressources d’Occupy Philly à la Bibliothèque Universitaire de l’Université de Temple, Philadelphie ; Gelareh Djahansouz-Yvard, qui a dirigé mes travaux de recherche lors de mes deux années de Master et m’a donné l’envie de persévérer dans mes recherches en entreprenant cette thèse ; Pierre-Marie Loizeau, qui a accepté de faire partie de mon comité de suivi de thèse et a contribué à l’amélioration de certains chapitres ; Sylvain Dodiau, qui m’a été d’une aide précieuse dans la réalisation des cartes inclues dans cette thèse ; et enfin à tous les membres du CRILA puis du CIRPall et tous les membres du département d’Anglais LLCER de l’Université d’Angers qui m’ont apporté un soutien professionnel et/ou personnel.
Merci enfin à tous ceux qui ont rendu cette thèse possible, famille ou amis, à travers leur soutien, leurs conseils, leurs critiques, leurs questions ou tout simplement le temps qu’ils ont su m’accorder, chacun à leur manière ; merci donc à Dominique, Bastien, Alastair, Patrick, David, Salomé, Yvelin, Pierre-Maxime, Claudia, Françoise, Marie, Lucas.
En juillet 2007, la crise des subprimes aux États-Unis se transforme en crise financière qui va impacter toute l’économie mondiale en l’espace de quelques mois. L’hégémonie du système économique néolibéral est alors ébranlée. Aux États-Unis, l’élection de Barack Obama en 2008 permet aux démocrates de contrôler la Chambre des représentants, le Sénat, démocrate depuis 2006, et la Maison-Blanche ; autrement dit, les principales institutions politiques nationales. Les démocrates obtiennent ainsi une liberté d’action certaine pour répondre à la crise financière. Toutefois, les mesures prises par l’administration Obama au cours des deux premières années ne suffisent pas à remporter l’adhésion de la gauche radicale. Au début des années 2010, les effets de la crise financière mondiale sont encore bien présents et les diverses politiques d’austérité mises en place contribuent à l’émergence de mouvements de contestation. Leurs revendications semblent s’articuler autour d’une question commune : la remise en cause du système économique néolibéral, dont les effets sur les populations divergent d’une région du monde à l’autre. On se souvient encore des Printemps arabes, qui débutèrent par la révolution de jasmin en Tunisie fin 2010, et des Indignados espagnols qui furent alors connus en France comme le mouvement des Indignés, en référence au pamphlet publié à l’automne 2010 par Stéphane Hessel, Indignez-vous ! Ces vagues de protestations incluent également les mouvements anti-austérité en Grèce ainsi que le mouvement protestataire de la place Taksim en Turquie. Ces mouvements sociaux prennent une nouvelle forme et se distinguent de ceux de la décennie précédente qui se rapportaient à l’altermondialisme.
Aux États-Unis, un mouvement de contestation se développa à l’automne 2011, d’abord à New York puis dans tout le pays, le mouvement Occupy. Ce mouvement débute le 17 septembre 2011, lorsqu’un groupe de manifestants s’installe dans le parc Zuccotti, à New York, en plein cœur du quartier d’affaires. Après avoir organisé une assemblée générale, les manifestants décident d’occuper ce parc en signe de protestation envers le système économique incarné par Wall Street. Le mouvement Occupy s’étend ensuite à près de 600 villes sur le territoire américain et prend une dimension internationale avec, comme point culminant, la journée de manifestation mondiale du 15 octobre 2011. Lors de cette journée, des rassemblements - en lien avec divers mouvements sociaux nationaux et internationaux et pas uniquement avec Occupy - ont lieu dans plus de 900 villes à travers plus de 80 pays. Par la suite, le campement Occupy de New York sera évacué par la police dans la nuit du 14 au 15 novembre 2011. Le mouvement perdure cependant jusqu’à la fin de l’année 2011 et au cours de l’année 2012.
C’est dans ce contexte que l’anarchisme, qui semblait jusque-là, dans le discours médiatique, faire référence à une idéologie vieille de plus d’un siècle, représentant soit une forme de chaos soit une forme d’angélisme, fut alors associé à ce mouvement Occupy naissant. Dans son ouvrage intitulé Translating Anarchy : the Anarchism of Occupy Wall Street, Mark Bray développe une conception qu’il convient de mentionner dès les premières pages de cette introduction tant elle servira de base de réflexion à tout le travail présenté dans ces pages. Selon lui, le mouvement Occupy a permis de traduire, de faire connaître et comprendre, la théorie anarchiste au grand public, en particulier aux États-Unis, à travers les diverses pratiques mises en place par ses participants. Le mouvement Occupy pourrait ainsi être perçu comme ayant contribué à réhabiliter l’idéologie et les pratiques anarchistes auprès d’une certaine partie de la population, brisant ainsi certaines idées reçues.
Les pages qui suivent se proposent d’étudier le cas particulier du mouvement Occupy Wall Street. Par le biais d’une approche tant historique que philosophique et sociologique ce travail s’inscrit dans le domaine de l’histoire des idées. Le mouvement Occupy servira de prisme permettant d’aborder l’anarchisme dans son ensemble. Cette étude d’Occupy sera conduite dans le cadre à la fois du mouvement anarchiste, qui a réémergé à la fin des années 1990 de façon mondiale et que l’on nomme néo-anarchisme, et des divers mouvements sociaux de ce début de XXIe siècle qui, dans ce travail, seront qualifiés d’anti-néolibéraux. De nombreux chercheurs tels David Graeber, Nathan Schneider, Mark Bray et Noam Chomsky, se sont déjà penchés sur l’aspect anarchiste du mouvement Occupy. L’objectif de ce travail ne saurait donc se résumer à apporter la preuve d’un lien entre l’anarchisme et Occupy, puisque ce travail a déjà été largement effectué par d’autres. Il s’agit davantage d’envisager le mouvement Occupy dans le contexte du mouvement anarchiste du XXIe siècle et des mouvements sociaux du début des années 2010. Le cas particulier du mouvement Occupy sera ainsi l’occasion de faire un état des lieux du mouvement anarchiste américain. Cela permettra d’identifier et de définir un certain nombre de pratiques propres aux mouvements radicaux de gauche et définies comme anarchisantes.
Il existe déjà plusieurs travaux visant à relier le mouvement Occupy à l’idéologie anarchiste. Peuvent être mentionnés ici les plus notables, qui ont servi de base théorique au travail de recherche mené ici : The Democracy Project : A History, a Crisis, a Movement de David Graeber, Translating Anarchy : The Anarchism of Occupy Wall Street de Mark Bray, Thank You, Anarchy : Notes from the Occupy Apocalypse de Nathan Schneider et Occupy de Noam Chomsky. Ces ouvrages riches en détails quant au déroulement des préparatifs, de l’organisation et de l’évolution du mouvement Occupy peuvent être perçus comme autant de comptes rendus quasi-exhaustifs des évènements qui se sont déroulés au parc Zuccotti. L’objectif de ces pages est cependant tout autre. On souhaite davantage comprendre jusqu’à quel point le mouvement Occupy peut être défini comme anarchiste, et ce tant sur un plan théorique que dans la pratique militante. Il s’agira ainsi d’examiner à la fois les publications émanant des groupes Occupy, relatives à la théorie politique du mouvement, et les pratiques mises en place au sein des différents campements.
Cet objectif principal se décline ensuite en plusieurs interrogations et analyses. Il s’agira d’abord d’interroger la définition du terme néo-anarchisme, qui traduit l’idée d’une réémergence du mouvement anarchiste au XXIe siècle. On émet l’hypothèse qu’il existe une cohérence au niveau idéologique entre l’anarchisme dit classique, du XIXe siècle, et l’anarchisme du XXIe siècle et que les modifications observées correspondent essentiellement à une évolution des pratiques. Cette question fera l’objet des chapitres 1 à 4 de ce travail.
Il conviendra ensuite d’examiner si l’anarchisme est ou non systématiquement identifié par les observateurs extérieurs. En effet, nombre de militants qui se réclament de l’anarchisme, conscients de la connotation négative que peut porter le terme « anarchisme », se contentent de mettre en place certaines pratiques qui lui sont propres sans le nommer de façon explicite. Le chapitre 4 permettra d’appréhender un certain nombre de pratiques associées au néo-anarchisme et le chapitre 5 s’attardera particulièrement sur la pratique de la préfiguration politique en examinant son rattachement historique et idéologique au mouvement anarchiste.
Si les liens entre Occupy et l’anarchisme ne sont plus à démontrer, ils doivent cependant apparaître dans cette liste d’objectifs. Les fondements théoriques et pratiques anarchistes du mouvement Occupy seront ainsi rappelés. Les chapitres 6 à 8 aborderont ainsi le contexte complexe dans lequel le mouvement Occupy s’est développé, à savoir celui du mouvement néo-anarchiste américain, celui des mouvements sociaux du début des années 2010 et celui plus précis de l’année 2011.
Il conviendra également de prendre en compte la diversité idéologique des militants qui ont participé au mouvement Occupy. Il s’agira de repérer s’il existe bien une base anarchiste tant dans les idées que dans la pratique, la majorité des participants au mouvement Occupy n’étant pas exclusivement des militants anarchistes. Cette diversité représente l’un des points essentiels de l’organisation de ce mouvement, qui sera analysée dans les chapitres 9 à 12.
Enfin, on examinera si les participants au mouvement Occupy se rangent ou non sous la bannière de l’anarchisme, sachant qu’ils possèdent une aspiration commune qui se traduit par un rejet du néolibéralisme. Cet anti-néolibéralisme, qui permet d’agréger des militants provenant de courants politiques très divers, sera fondamental dans l’analyse conduite aux chapitres 10 et 11 et dans une moindre mesure, également dans le chapitre 12.
Le travail de recherche effectué dans le cadre de cet ouvrage s’appuiera tant sur des sources universitaires, ouvrages et articles, que sur des sources primaires telles que des ouvrages, des témoignages, des documents etc. ou encore certaines interviews réalisées sur le territoire américain ou via les réseaux sociaux. Ces sources primaires, ont été produites par des militants, parmi lesquels on retrouve des anarchistes. Les interviews ont été réalisées entre 2014 et 2017. Celles datant de 2014 correspondent à un voyage de recherche accompli sur la côte Est des États-Unis. Celles réalisées via les réseaux sociaux se rapportent à des échanges avec les responsables de différents groupes et pages Facebook consacrées au mouvement Occupy. La méthodologie utilisée consiste ainsi en la combinaison d’une analyse discursive de documents primaires et secondaires, qu’il s’agisse de textes scientifiques ou militants. On se propose ici d’exposer certains concepts utilisés dans les postulats et les hypothèses de ce travail. On examinera ainsi ces concepts, nécessaires afin d’appréhender l’objectif général de ce travail, en suivant l’ordre dans lequel ils sont énoncés ci-dessus.
La première hypothèse considère le néo-anarchisme, l’anarchisme du XXIe siècle, comme étant en continuité idéologique avec l’anarchisme du XIXe siècle. On retrouve le terme de néo-anarchisme dans les écrits de nombreux auteurs, qu’ils soient universitaires, tel le sociologue Manuel Castells[1], ou militants, comme c’est le cas de Tomás Ibáñez. Ce terme se rapporte à la réémergence du mouvement anarchiste au tournant du XXIe siècle. En utilisant le terme de néo-anarchisme tout au long de cet ouvrage, on ne cherche donc pas à démontrer l’existence sociologique et politique de cette réémergence - ce qui a été largement accompli au travers de nombreux articles et ouvrages – mais à en décrire les particularités et le fonctionnement. L’emploi même du terme « néo-anarchisme » suppose qu’il existe une continuité certaine, au niveau idéologique, entre l’anarchisme du XIXe siècle et celui du XXIe siècle. Les évolutions, observées notamment par Ibáñez, se rapportent exclusivement à des aspects pratiques et indiquent une certaine influence des théories postmodernes sur la praxis anarchiste. Ces théories amènent les anarchistes, dans un premier temps, à remettre en question l’idée de révolution globale. On pourra alors s’appuyer sur les écrits d’Hannah Arendt et notamment sur sa critique de la tradition révolutionnaire[2], qui fait écho à une certaine redéfinition du concept de révolution par les anarchistes du XXIe siècle. Les idées postmodernes influent ensuite sur la praxis anarchiste en ce qu’elles confèrent une certaine importance au présent[3]. Cette conception, nommée présentisme, sera à la base d’une pratique militante définie comme de la préfiguration politique. Il convient de présenter brièvement cette pratique dès l’introduction tant elle impacte le travail d’analyse du mouvement Occupy. Influencé par les idées du contexte postmoderne dans lequel il se développe, et dont il est lui-même en partie l’inspirateur, l’anarchisme va donc évoluer dans ses pratiques tout en gardant une base théorique identique.
S’il y a, selon l’hypothèse formulée, une continuité entre l’anarchisme du XIXe siècle et celui du XXIe siècle, il ne saurait être question d’ignorer les évolutions que le mouvement a connues au fil des décennies. Ces évolutions indiquent que l’anarchisme s’adapte constamment aux systèmes politiques, économiques et sociaux au sein desquels il se développe. Uri Gordon, militant anarchiste, exprime une certaine transformation du mouvement, non pas en termes idéologiques mais en termes de militants[4]. Le terme « néo-anarchisme », souvent employé dans les pages qui suivent, ne désigne donc pas une forme d’anarchisme nouvelle qui aurait été mise à jour ; il s’agit plutôt de positionner l’anarchisme dans un cadre chronologique, suivant l’histoire du mouvement.
Partant de l’hypothèse que l’évolution de l’idéologie anarchiste s’est faite sans ruptures, il convient ici d’apporter une précision sémantique. Les écrits de divers auteurs font apparaître le terme d’ « anarchisme classique » ou de diverses variantes empruntant le même raisonnement - Old School Anarchism par exemple[5]. On parlera cependant dans ce travail, davantage de l’anarchisme du XIXe siècle, que d’un anarchisme classique. Ce choix se justifie par la rupture idéologique que l’emploi de ce terme peut rendre implicite, rupture qui irait à l’encontre de l’hypothèse de continuité du mouvement avancée plus haut. Par ailleurs, si l’anarchisme du XXIe siècle apparaît comme différent de celui du XIXe siècle, c’est parce que le propre de cette idéologie est d’être une réalité constitutivement changeante[6].
Certains auteurs perçoivent cependant une modification conséquente de l’idéologie anarchiste entre le XIXe siècle et le XXIe siècle. L’anarchisme du XIXe siècle est décrit comme exclusivement concerné par des questions économiques et politiques et délaissant les aspects plus sociaux de la critique qui découle naturellement de l’antiautoritarisme des théoriciens[7] – le féminisme, l’écologie, la lutte contre le racisme etc. par exemple. L’objectif de cet ouvrage ne consiste cependant pas à étudier la continuité idéologique entre l’anarchisme du XIXe siècle et celui du XXIe siècle sur tous les plans - cela représenterait, en outre, un travail plus important que celui effectué dans le cadre d’une seule thèse. Il s’agit d’examiner cette continuité au travers des concepts clés, fondamentaux pour la théorie anarchiste, que sont l’antiautoritarisme, la liberté ou encore l’égalité.
Afin de compléter la définition du néo-anarchisme, que l’on considère comme un préalable nécessaire aux analyses qui suivent, il convient, enfin, d’aborder la question du postanarchisme. Celui-ci se différencie largement du néo-anarchisme. Il s’agit d’une théorie développée par les universitaires Todd May et Saul Newman puis reprise par Lewis Call, entre autres. La méthode qui a conduit à l’élaboration de cette théorie consiste à appliquer à l’anarchisme certains concepts modelés par les penseurs du poststructuralisme tels Michel Foucault et Jacques Rancière. Ces concepts sont perçus comme venant réactualiser l’idéologie anarchiste, la rendant alors plus en accord avec ses propres principes de base[8]. La théorie postanarchiste sera discutée en détail dans le chapitre 3. On peut néanmoins préciser ici que l’un des éléments majeurs de sa critique repose sur la vision d’un anarchisme classique essentialiste. La théorie postanarchiste semble cependant problématique. D’une part, l’aspect essentialiste de l’anarchisme du XIXe siècle reste largement hypothétique et d’autre part, l’influence des théories anarchistes sur les penseurs poststructuralistes est pratiquement ignorée. Les concepts élaborés par ces derniers sont alors présentés comme des innovations permettant de transformer l’idéologie anarchiste. C’est la raison pour laquelle on préférera dans ces pages l’emploi du terme « néo-anarchisme », qui se conçoit comme une période historique et non comme un courant idéologique.
La reconnaissance, ou non, des principes anarchistes derrière des manifestations qui ont marqué différents moments de l'histoire correspond à la seconde hypothèse qu’on a formulée. On retrouve ainsi certaines idées issues de la pensée anarchiste au sein d’une multitude de mouvements politiques, religieux, écologistes etc. Si l’anarchisme n’est pas systématiquement reconnu, une question importante se pose cependant : comment définir ces pratiques empreintes d’anarchisme lorsqu’elles ne sont pas mises en place dans le cadre d’une stratégie générale suivant des principes ouvertement anarchistes ? Plusieurs appellations existent alors : Ibáñez parle d’anarchisme extramuros et d’anarchisme hybride, tandis que le Professeur Ronald Creagh utilise l’adjectif « anarchisant »[9]. Mark Bray, dans son ouvrage consacré au mouvement Occupy, s’inspire ouvertement du terme forgé par Creagh et utilise le terme anglais de anarchistic afin de définir une série de valeurs et de pratiques qui ne sont pas clairement identifiées comme anarchistes mais qui en ont les caractéristiques[10].
Parmi les théories s’approchant de l’objectif de l’anarchisme sans s’en réclamer ouvertement, on retrouve l’idéal démocratique anarchiste, qui repose sur un fonctionnement horizontal avec un type de prise de décisions au consensus. Cette organisation politique particulière peine à être définie par un terme unique, et on la trouve ainsi nommée démocratie directe, démocratie participative ou encore démocratie sans adjectif. Ces concepts politiques que l’on pourrait qualifier d’anarchisants sont donc les vecteurs d’idées anarchistes sans en porter le nom. L’anarchisme pouvant être défini comme un ensemble de pratiques[11], l’acception d’un terme définissant de manière précise la théorie politique anarchiste importe finalement moins que la réalité organisationnelle à laquelle elle correspond.
Suivant une logique similaire, certaines valeurs et pratiques de quelques courants religieux peuvent s’apparenter à celles du mouvement anarchiste sans s’en réclamer. On pense ainsi tout d’abord au Taoïsme, qui bien qu’étant porteur d’un essentialisme certain, véhicule des principes pacifistes et antiautoritaires. Le mouvement des Quakers, issu de la Réforme Radicale faisant suite à la Réforme Protestante, prône également un certain pacifisme accompagné d’un rejet des structures politiques officielles et a été notamment relié à l’idéal anarchiste par Ronald Creagh. On mentionnera également Léon Tolstoï, écrivain russe, qui a réalisé la synthèse de l’anarchisme et du christianisme en élaborant ce qui fut appelé l’anarchisme chrétien. De manière plus récente, le mouvement des Kibboutzim en Israël, de par son utilisation des théories de Kropotkine, peut être rattaché à des pratiques définies comme anarchisantes. Enfin, il convient de mentionner certaines interprétations du Coran et de la Sharia qui peuvent laisser entrevoir une forme d’adéquation entre l’islam et les théories anarchistes.
De même, certains concepts développés par Henry David Thoreau, associé historiquement à l’anarchisme individualiste américain, ont donné lieu à divers mouvements anarchisants. On pense ainsi à l’anarcho-primitivisme, qui s’inspire des écrits de Thoreau et se développe en marge du mouvement anarchiste. L’anarchisme parvient donc à influencer des mouvements et des courants politiques qui empruntent certains aspects de son idéologie sans en défendre nécessairement la globalité. L’anarchisme extramuros, l’anarchisme hybride ou encore les pratiques anarchisantes constituent ainsi un ensemble de mouvements, de pratiques et de courants politiques qui s’approprient certains aspects de l’idéologie anarchiste, de manière consciente ou inconsciente, et qui, à l’instar du mouvement Occupy, n’utilisent pas explicitement le terme « anarchisme ».
Quant à l’anarchisme dit de droite, ou anarcho-capitalisme, il ne représente pas une évolution particulière de l’idéologie anarchiste. Il correspond plutôt à une reprise du terme par des courants politiques ultra-libéraux, prônant une non-intervention de l’État dans le fonctionnement du système économique capitaliste. Dans un ouvrage intitulé An Anarchist FAQ, Iain McKay se pose la question :
Are “anarcho”-capitalists really anarchist ? In a word, no. While “anarcho”-capitalists obviously try to associate themselves with the anarchist tradition by using the word “anarcho” or by calling themselves “anarchists” their ideas are distinctly at odds with those associated with anarchism. As a result, any claim that their ideas are anarchist or that they are part of the anarchist tradition or movement are false. [...] It is true that they [...] call for an end of the state, but this is not because they are concerned about the restriction of liberty experienced by wage slaves and tenants but because they wish capitalists and land lords no to be bothered by legal restrictions on what they can and cannot do on their property[12].
L’anarcho-capitalisme s’éloignant de l’anticapitalisme et de la conception particulière qu’ont les anarchistes de la propriété, on ne s’attardera pas, dans le présent travail, sur cette notion.
Le troisième point qui découle de l’objectif général de cette recherche consiste à examiner le contexte social et politique au sein duquel le mouvement Occupy a émergé. Si l’on se concentre sur l’analyse de ce contexte particulier dans le cadre du néo-anarchisme, il convient d’appréhender dès à présent les similitudes et les différences que l’anarchisme entretient avec le marxisme et le néolibéralisme. Ces derniers sont, en effet, intrinsèquement liés à la fois au mouvement anarchiste du XXIe siècle et au mouvement Occupy. On parle ici de marxisme et non de communisme car, comme l’écrit David Graeber, l’idée de communisme est suffisamment vague pour qu’elle puisse être analysée comme faisant partie de n’importe quelle société humaine. Graeber utilise une définition très épurée du communisme : « from each according to their abilities, to each according to their needs[13] ». Le communisme marxiste quant à lui, correspond davantage à un courant politique structuré et peut ainsi être comparé à l’idéologie anarchiste. La critique du capitalisme proposée par le marxisme rejoint en bien des points celle des anarchistes, et il convient dès à présent d’insister sur ces points d’accord afin de ne pas poser comme postulat de départ une opposition irréconciliable entre le marxisme et l’anarchisme. On pourra ainsi citer, tout au long de ce travail, certaines réflexions élaborées par Marx sans pour autant les analyser comme totalement extérieures à la pensée anarchiste. Cela est d’autant plus vrai dans le contexte des mouvements radicaux de gauche aux États-Unis au XXIe siècle. Comme l’aborderont les chapitres 9 à 12, des militants se réclamant du socialisme, du communisme, du marxisme ou de l’anarchisme se retrouvent ainsi fréquemment pour organiser des alternatives communes et il n’est pas rare d’observer l’influence de Marx sur les milieux anarchistes. Certains militants anarchistes, depuis l’aube du mouvement au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, se définissent volontiers comme prônant une certaine forme de communisme. Peter Kropotkine, l’un des fondateurs de l’anarchisme, se réclame ainsi du communisme libertaire ou anarcho-communisme.
Les différences entre marxisme et anarchisme sont cependant relativement importantes, ainsi que l’illustre Iwona Janicka dans son ouvrage Theorizing Contemporary Anarchism : solidarity, mimesis and radical social change, consacré à l’étude de l’anarchisme au XXIe siècle.
In order to mark the difference between anarchism and Marxism, May proposes the term domination rather than exploitation. He argues convincingly that exploitation, as a fundamentally Marxist term, concentrates all fundamental problems of human relations in one area the economic sphere. It assumes not only that society can be transformed if we address its central, economy-related problem [...], but it also works with an implicit assumption that only those who have expertise in the problematic field can lead political resistance. It presupposes an avant-garde party (see May 2009 : 12). In contrast to this centralized idea of social intervention, domination is, as May puts it, a much more elastic concept. It can be defined as ‘referring more broadly to oppressive power relations’ (May 2009 : 12) not only in the economic sphere, but also in other realms of social experience : race, gender, sexuality, education and family structures. If one looks at the key problems of human relations through the lens of domination, any form of vanguard is automatically precluded because ‘political struggle occurs across too many registers there may be experts in this or that form of domination but there no experts in domination’ (May 2009 : 12)[14]
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Janicka met ici en évidence les deux conceptions majeures qui différencient l’anarchisme du marxisme : l’horizontalisme anarchiste, qui vient s’opposer à l’idée d’un parti politique d’avant-garde prônée par le marxisme, et l’élargissement de la critique systémique qui doit, pour les anarchistes, aller au-delà du domaine économique. Ce second point constitue un préalable nécessaire afin d’appréhender la critique anarchiste du néolibéralisme.
Le néolibéralisme constitue l’un des termes clés de ce travail. S’il représente une nouvelle phase du capitalisme mondial faisant suite aux applications des théories Keynésienne relatives à l’État-Providence, forme d’interventionnisme étatique sur l’économie, il ne saurait être résumé à son unique aspect économique. En effet, le néolibéralisme s’appuie sur un système politique précis, la démocratie représentative, perçu comme l’unique système qui permette de garantir à la fois la liberté et la sécurité des individus. Ses implications vont cependant au-delà de questions uniquement politiques et économiques, puisque le néolibéralisme tend à établir une sorte d’uniformisation mondiale tant au niveau de la production que de la consommation des biens et des services. La marchandisation et la logique de profit, inhérentes au système capitaliste, sont ainsi accrues et s’étendent peu à peu à l’ensemble des domaines de la société, y compris ceux préalablement définis comme des marchés publics[15]. Les écrits d’Hannah Arendt, qui s’intéresse aux notions de public et privé et à la manière dont elles s’opposent ou s’enchevêtrent au sein des sociétés, permettent d’éclaircir cette définition sociale du néolibéralisme. Arendt conçoit, en effet, cette recherche d’une croissance économique rapide et constante comme une expansion progressive de la sphère privée sur la sphère publique[16]. L’opposition au néolibéralisme va donc au-delà d’une simple critique économique, on parlera d’anti-néolibéralisme.
Le terme « anti-néolibéralisme » est, de manière générale peu usité. Si l’on a choisi de l’utiliser dans ces pages, il convient tout d’abord de le différencier de l’anticapitalisme. L’anti-néolibéralisme s’oppose à un système qui représente une version particulière du capitalisme mondialisé, basé sur une privatisation la plus large possible, tandis que l’anticapitalisme s’oppose à la propriété privée des moyens de production et à l’accumulation illimitée de richesses. Les divers courants qui composent l’anti-néolibéralisme ne sont donc pas nécessairement anticapitalistes - certains ne sont d’ailleurs ni communistes ni socialistes. Parmi les acteurs de l’anti-néolibéralisme on retrouve donc, outre les anticapitalistes, des courants généralement issus de la gauche modérée, qui prônent un retour à une forme d’État-Providence de type Keynésien, ainsi que des courants plus ancrés à droite. Ces derniers, suivant une vision empreinte de nationalisme, souhaitent voir émerger un capitalisme d’État, qui permettrait aux gouvernements d’avoir plus d’impact sur l’économie de leur pays - vision, ironiquement, proche des systèmes mis en place par les ex-pays membres de l’URSS. Si l’on a choisi d’employer ce terme d’anti-néolibéralisme, c’est afin de faire ressortir l’incohérence qui consisterait à classer l’ensemble des mouvements politiques s’opposant au néolibéralisme à l’extrême gauche, dans la sphère de l’anticapitalisme.
Pour ces mêmes raisons, les divers mouvements qui ont composé, au tournant du XXIe siècle, l’altermondialisme ne sauraient être considérés comme représentant, à eux seuls, toute l’étendue de l’anti-néolibéralisme. S’il est important de bien définir ce terme d’anti-néolibéralisme c’est parce que, de par son opposition à la haute finance, incarnée par Wall Street, et aux ultra-riches - les 1% - le mouvement Occupy se conçoit comme un mouvement profondément anti-néolibéral. Les différents campements Occupy mis en place aux quatre coins des États-Unis ont ainsi attiré une population extrêmement hétérogène en termes d’opinions politiques[17]. Ce sont là les quatrième et cinquième points mentionnés plus haut découlant de l’objectif général de cette étude : la diversité des participants au mouvement Occupy et leur potentielle adhésion à l’idéologie anarchiste. Si l’objectif de cet ouvrage consiste à mettre en évidence l’influence des théories et des pratiques anarchistes sur le mouvement Occupy, il ne saurait être question pour autant de minimiser l’impact d’une certaine minorité de droite, voire d’extrême droite, qui a pu, au travers de certains points de contestation, se reconnaître dans l’anti-néolibéralisme d’Occupy.
On s’efforcera dans une première partie (chapitres 1 à 4) de poser le cadre théorique, philosophique et idéologique de l’étude. On appréhendera l’anarchisme à travers ses théories et ses pratiques en mettant en évidence les similitudes et les divergences qui existent entre l’anarchisme du XIXe siècle et celui du XXIe siècle. Pour ce faire, le chapitre 1, intitulé « La pensée anarchiste développée au XIXe siècle », et le chapitre 2, intitulé « L’anarchisme en pratique », permettront d’une part d’appréhender l’idéologie et le mouvement anarchiste tels qu’ils ont été développés au XIXe siècle et au début du XXe. Ces chapitres serviront, d’autre part, de base théorique aux analyses développées dans les parties II et III. Le chapitre 3, intitulé « La réémergence de l’anarchisme ou néo-anarchisme », présentera, quant à lui, la pensée caractéristique de l’anarchisme au tournant du XXIe siècle et permettra une approche comparative visant à apprécier les éventuelles évolutions dont celui-ci a fait l’objet par rapport au mouvement du XIXe et du début du XXe siècle. On s’est également fixé comme objectif de circonscrire et de prendre en compte certains concepts et certaines pratiques définies comme anarchisantes, à la marge du mouvement anarchiste. Le chapitre 4, intitulé « Le néo-anarchisme : de nouvelles formes d’organisation », synthétisera les pratiques associées au néo-anarchisme. Il s’ancre dans le postulat qu’il existe une évolution des pratiques et non des idées et des valeurs entre l’anarchisme du XIXe siècle et celui du XXIe. Il permettra ainsi d’identifier de façon claire le néo-anarchisme dans les parties suivantes, davantage centrées sur le mouvement Occupy.
Une seconde partie (chapitres 5 à 8) sera consacrée à l’étude des origines du mouvement Occupy. Son objectif majeur consiste à explorer l’existence d’une base idéologique et militante anarchiste du mouvement Occupy. Le chapitre 5, intitulé « Préfiguration politique, anarchisme et Occupy », tentera une étude en profondeur de la question de la préfiguration politique. Il sera question de mettre en évidence les implications anarchistes, tant sur le plan historique qu’idéologique, de cette pratique caractéristique du mouvement Occupy. Le chapitre 6, intitulé « Le mouvement anarchiste américain à l’heure du numérique », proposera une étude, voulue aussi exhaustive que possible, de la présence anarchiste sur internet, à l’exception des réseaux sociaux - ce point étant abordé dans un chapitre ultérieur -, dans la période précédant le déclenchement du mouvement Occupy. Finalement, les chapitres 7 et 8, intitulés respectivement « Le néo-anarchisme dans les mouvements sociaux : des Printemps arabes au mouvement Occupy » et « David Graeber et le magazine Adbusters : un objectif révolutionnaire aux États-Unis », auront pour objectif de reprendre le contexte social particulier du début des années 2010, dans lequel le mouvement Occupy, s’est développé afin de l’approfondir.
Enfin, dans une troisième partie (chapitres 9 à 12), on analysera l’organisation du mouvement Occupy sous différents angles afin de mettre en évidence l’existence ou non d’une présence anarchiste récurrente. Les chapitres 9 et 10, intitulés respectivement « L’organisation politique du mouvement Occupy : vers un nouvel ethos démocratique » et « Les apports du mouvement Occupy à la contestation et à la transformation du cadre économique néolibéral », s’attarderont de manière détaillée sur les aspects politiques et économiques de l’organisation d’Occupy. Il sera ainsi question d’une part de définir le type particulier d’organisation démocratique prôné par les anarchistes et mis en place par Occupy et d’autre part d’aborder la question de l’anti-néolibéralisme et de l’anticapitalisme. Le chapitre 11, intitulé « Le mouvement Occupy et les réseaux sociaux », permettra d’une part d’appréhender l’importance de l’utilisation du web 2.0 par le mouvement Occupy et d’autre part de confronter les résultats obtenus au chapitre 6 avec ceux obtenus dans le cadre des recherches propres à ce chapitre. Finalement, le chapitre 12, intitulé « Les limites et les apports du mouvement Occupy », discutera des questions plus sociales telles les divisions raciales, le féminisme et l’utilisation de la violence, afin de s’interroger sur les apports et les limites d’Occupy et sur la manière dont ceux-ci peuvent être reliés à la base anarchiste du mouvement. Enfin, une partie historique, placée en prolégomènes, en amont de ces trois parties, a été conçue pour faciliter la perception du contexte global dans lequel le néo-anarchisme, et le mouvement Occupy de façon plus précise, se sont développés. Ces prolégomènes permettront une meilleure compréhension des divers renvois historiques, relatifs au mouvement anarchiste, tout au long de cet ouvrage.
C'est comme ça que tous les changements sociaux se sont produits dans l'histoire : grâce à beaucoup de gens, dont personne n'a jamais entendu parler, qui y ont travaillé.[18].
Noam Chomsky
Le choix a été fait d’intituler ces prolégomènes « historique » de l’anarchisme et non « histoire » de l’anarchisme afin de ne pas élever ceux-ci au rang des nombreux ouvrages qui existent déjà sur l’histoire de ce mouvement. Si l’histoire de l’anarchisme sera abordée de ses prémices jusqu’au XXIe siècle, l’objectif est d’être en mesure d’analyser les différents éléments concernant l’anarchisme contemporain tout au long de ce travail. L’écriture de ces prolégomènes a nécessité le recours à différents ouvrages de référence sur l’histoire du mouvement anarchiste. Deux ouvrages sont particulièrement importants : l’anthologie Ni Dieu ni Maître publiée par Daniel Guérin en 1970, qui est considérée comme une référence internationale, et l’ouvrage en trois volumes de Robert Graham intitulé Anarchism : A Documentary History Of Libertarian Ideas, publié entre 2004 et 2013.
Ces deux ouvrages majeurs sont des anthologies de l’anarchisme et non des ouvrages historiques relatant les faits et analysant leur portée à l’échelle locale ou globale. L’avantage de ces deux ouvrages réside dans la précision et la diversité avec lesquelles ils analysent les différentes perspectives du mouvement anarchiste. Ils présentent une vision globale du mouvement depuis ses prémices jusqu’à aujourd’hui (jusqu’à la fin des années 1940 en ce qui concerne l’anthologie de Daniel Guérin[19]). On trouve également d'autres travaux éclairants parmi lesquels L’ordre moins le pouvoir : Histoire & actualité de l’anarchisme de Normand Baillargeon publié en 1999 et L’anarchisme de Philippe Peltier publié en 2010. On n’oubliera pas l’ouvrage majeur de l’historien Max Nettlau intitulé Histoire de l’anarchie mais qui ne couvre pas la période contemporaine, l'étude s'arrêtant à la fin des années 1930[20].
A la lecture de ces ouvrages, il semble que la classification des données historiques s’opère selon deux modèles : soit par personnalité, soit par évènement marquant (soit les deux éventuellement). C’est-à-dire que, d’un côté, l’on raconte l’histoire du mouvement en citant les écrits et les prises de positions des individus les plus reconnus au sein du mouvement anarchiste. On cite alors successivement Max Stirner, Pierre-Joseph Proudhon, Mikhaïl Bakounine, Peter Kropotkine, Emma Goldman etc. D’un autre côté, les différents évènements marquants de l’histoire de l’anarchisme sont relatés sans que l’on puisse établir de liens idéologiques, géographiques ou temporels entre eux. On trouve alors la Commune de Paris, le massacre du Haymarket, la révolution russe, la révolte de Kronstadt, la guerre civile espagnole etc. Ces deux approches, si elles sont combinées, permettent d’avoir une vision d’ensemble de ce qu’a été l’anarchisme tant dans ses positions idéologiques que dans ses manifestations les plus remarquables et ayant eu le plus d’impact sur l’histoire mondiale. Cependant, il semble manquer une notion de continuité, qui permettrait d’observer l’évolution du mouvement au fil des décennies. Cette notion est pourtant nécessaire dans le cadre de ce travail. En effet, il s’agit de mettre en évidence une certaine réémergence des idées anarchistes. Il est donc primordial d’être en mesure de comprendre l’évolution des idées et des pratiques anarchistes tout au long de l’histoire.
Le découpage historique qui sera adopté dans ces prolégomènes s’appuie sur l’anthologie en trois volumes de Robert Graham, en modifiant certaines limites historiques. La première période que l’on pourrait qualifier de « préhistoire » anarchiste s’étale sur plusieurs millénaires et comprend de nombreux penseurs non-anarchistes mais perçus comme des précurseurs. Ils développent ainsi certaines idées qui peuvent être analysées comme « anarchisantes », pour reprendre le terme de Ronald Creagh[21]. La deuxième période débute ainsi en 1840, date de publication de Qu’est-ce que la propriété ? de Pierre-Joseph Proudhon, pour s’achever à la fin des années 1860, à l’aube du développement international du mouvement anarchiste. Une troisième période, qui correspond à ce que Graham a qualifié de « practice », s’étale ensuite du début des années 1870 à la fin des années 1930 voire au début des années 1940. Une quatrième période commence ensuite dans les années 1940 pour se terminer à la fin des années 1980 après l’émergence du néolibéralisme économique au niveau mondial. Enfin, une dernière période, qui correspond précisément à la période d’étude de ce travail, débute au début des années 1990 et se prolonge jusqu’à aujourd’hui.
L’Antiquité : Le plus ancien précurseur de l’anarchisme, Lao Tzeu, est un philosophe chinois, contemporain de Confucius, ayant vécu au VI e siècle av. J.-C. Il est le fondateur du taoïsme, courant tant philosophique que religieux. Ses réflexions rappellent à plusieurs égards celles de l’idéologie anarchiste. On peut noter des prises de positions qui font écho à l’antimilitarisme anarchiste :
Là où stationnent les armées pousse la ronce La disette a toujours couronné les combats [...] De la victoire même [le gentilhomme] ne se réjouit point Car se réjouir d’une victoire N’est-ce pas se réjouir de massacrer des hommes Et quand on se réjouit de massacrer des hommes Comment n’échouer point dans le monde des hommes[22].
En parallèle, on retrouve un certain rejet des lois, qui semble être une critique adressée au principe même de gouvernement, qui pourrait s’apparenter à l’antiétatisme anarchiste. Il écrit : « Plus l’on compte d’armes tranchantes Et plus le désordre sévit [...] Plus s’allongent les ordonnances Et plus foisonnent les bandits. [...] Je pratique le laisser-faire : le peuple évolue de lui-même[23]. » Robert Graham mentionne également un texte taoïste intitulé « Neither lord nor subject »[24], qui rappelle le fameux slogan anarchiste : « Ni Dieu ni Maître. »
Toujours dans la philosophie classique, il convient de citer l’école des cyniques, courant de pensée développé en Grèce antique sous l’égide du philosophe Antisthène (444-365 av. J.-C.). Son disciple le plus célèbre, Diogène (413-323 av. J.-C.), défendait des positions relativement proches de l’idéologie anarchiste[25], davantage que Lao Tzeu. Il soutenait par exemple l’égalité des sexes et la liberté sexuelle, prônait une doctrine dans laquelle la religion et le sacré en général n’avaient pas leur place, et enfin proposait un modèle de cité sans armes ni monnaie. Les bases théoriques de l’idéologie anarchiste, qui devait se développer ensuite au XIXe siècle, étaient donc déjà présentes dans la philosophie grecque à travers les cyniques. Inspiré, en partie, par les cyniques, Zénon (335-264 av. J.-C.), philosophe phénicien, créa le courant des stoïciens, également considéré comme précurseur des valeurs anarchistes[26]. La démocratie athénienne de manière générale, malgré son caractère que l’on pourrait qualifier d’oligarchique, a inspiré d’une certaine manière les anarchistes. Le modèle d’organisation politique que propose la démocratie athénienne, les anarchistes vont le reprendre et le nommer démocratie directe. Même si la démocratie directe pratiquée par les anarchistes au XXIe ne correspond pas trait pour trait à la démocratie de l’Athènes antique, son influence marquante se doit d’être soulignée ici.
Finalement, le Thrace Spartacus peut également être considéré comme précurseur de l’anarchisme, davantage par ses actions que par ses réflexions philosophiques. Il amena plus de 100 000 esclaves à se soulever contre Rome en l’an 73 av. J.-C. Cette attaque contre la République romaine peut ainsi être perçue comme un rejet du système hiérarchique au sein duquel la classe dominante, romaine, exploitait la classe dominée formée par les esclaves. En ce sens, Spartacus apporte un aspect pratique à la théorie développée par les autres précurseurs mentionnés dans cette section.
La Renaissance : A ce premier groupe de précurseurs, apparu durant l’Antiquité, succède un second groupe formé de penseurs appartenant à la Renaissance. Dès la fin du Moyen-âge, on observe l’émergence d’un courant de pensée humaniste avec tout d’abord l’écrivain français François Rabelais (1494-1553). Celui-ci emprunte différentes théories philosophiques classiques en allant notamment s’inspirer des cyniques et des stoïciens. Jean Préposiet, dans son Histoire de l’anarchisme, mentionne ainsi Rabelais dans le premier chapitre de son ouvrage portant sur les racines historiques de l’anarchisme. Il met en évidence l’attachement particulier de Rabelais à la liberté individuelle[27]. Rabelais dénonce, en effet, les abus de pouvoir tant de la monarchie que des instances religieuses. Cette double opposition reflète une fois de plus la dualité antiétatique et anticléricale exprimée par le slogan des années 1960 : « ni Dieu ni Maître ». Au XVIe siècle toujours, on retiendra Étienne de La Boétie (1530-1563) et son œuvre Discours de la servitude volontaire publiée en 1576. A travers cet ouvrage il offre une critique sévère du principe de gouvernement, quel qu’il soit. On peut retenir à titre d’exemple cette citation célèbre :
Il y a trois sortes de tyrans. Les uns règnent par l’élection du peuple, les autres par la force des armes, les derniers par la succession de race. [...] Ceux qui sont élus par le peuple le traitent comme un taureau à dompter, les conquérants comme leur proie, les successeurs comme un troupeau d’esclaves qui leur appartient par nature[28].
On peut encore ajouter deux écrivains et philosophes à ce groupe, Voltaire (1694-1778) et Diderot (1731-1784). Voltaire, tout d’abord, dissident politique, s’évertua à combattre la monarchie absolue ainsi que les dogmes religieux. Partisan de la rationalité il ne rejetait ni l’idée d’une monarchie ni l’idée d’un Dieu pour peu qu’elles soient fondées sur une base raisonnée. Son rôle de précurseur de l’anarchisme reste ainsi limité, comme le précise Préposiet[29]. Diderot, quant à lui, apporte une base au matérialisme et à l’athéisme.
Les utopies socialistes : Ce troisième groupe de précurseurs s’étale sur une période beaucoup plus restreinte et comprend des penseurs plus politisés, ayant un projet politique et social bien précis. L’une des plus anciennes manifestations à grande échelle d’un mouvement populaire qui aurait eu une influence sur le développement de l’anarchisme est la révolution française. On y trouve des doctrines totalement opposées les unes aux autres et qui sont à l’origine du socialisme, du communisme, de l’anarchisme et du républicanisme. Parmi les divers protagonistes de la révolution on peut retenir Gracchus Babeuf (1760-1797). Jean Préposiet décrit Babeuf comme un précurseur du socialisme français en amont de Proudhon[30]. Son Manifeste des Plébéiens, publié en 1795 dans son journal, Le Tribun du Peuple, permet de comprendre sa pensée dans le contexte particulier de la révolution. Il prend tout d’abord position contre le catholicisme, ce qui est une constante au sein de la révolution française. Il se démarque cependant des autres grandes figures de la révolution par sa vision politique. Il entend parvenir à une parfaite égalité entre les individus et propose pour ce faire la collectivisation des terres. Il écrit ainsi :
Que les membres du Directoire exécutif aient assez de vertu pour miner leur propre établissement. Qu’ils s’exécutent de bonne grâce, et qu’ils dédaignent, les premiers, tout cet échafaudage d’aristocratie superlative, cette institution gigantesque qui se soutiendrait toujours difficilement, parce qu’elle contraste trop fort avec les principes qui nous ont fait faire la révolution. Qu’ils rejettent tout cet attirail, toute cette pompe vénitienne, cette magnificence presque royale, qui scandalisent nos yeux déjà accoutumés à ne plus admirer que ce qui est simple et que ce qui retrace la pure égalité[31].
Plusieurs fois arrêté pour avoir critiqué le système politique mis en place sous la révolution et notamment les méthodes répressives qui lui sont associées, il est finalement condamné à mort en 1797. Babeuf pose ainsi les bases de l’anarchisme révolutionnaire, à travers une critique de l’autorité religieuse et politique ainsi qu’un rejet des méthodes basées sur la violence.
Plusieurs penseurs imaginèrent, au cours de cette période, des coopératives de production et de consommation, on pense en particulier à Charles Fourier (1772-1837) et Robert Owen (1771-1858). Fourier, dont les écrits inspirèrent Proudhon[32], était un socialiste français - terme qui, au début du XIXe siècle, définissait ce que l’on connaît aujourd’hui sous les noms de communisme et d’anarchisme. Il proposa une description détaillée de communautés basées sur la coopération qu’il nomma phalanstères. De nombreuses communautés furent ainsi créées au cours du XIXe siècle, notamment en France et aux États-Unis où l’on en compte près d’une quarantaine. Robert Owen, socialiste anglais, fonda également des coopératives de production et de consommation mais en préconisant l’intervention de l’État afin de s’opposer au libéralisme économique. Naissance de la pensée anarchiste : Le quatrième et dernier groupe de précurseurs comprend trois théoriciens dont les idées n’ont pas seulement inspiré Proudhon, Bakounine et les autres, mais sont à proprement parler des idées anarchistes. On présentera tout d’abord William Godwin (1756-1836), père de l’écrivaine Mary Shelley, qui s’inspira de Robert Owen. Kenneth C. Wenzer rapporte ainsi les propos de Godwin : People must “work and eat together, making the earth a common treasury...[for] the poorest man hath as true a title and just right to the land as the richest man...[It is the] government that gives liberty to the gentry to have all the earth and shuts out the poor. [...] “Any government is” therefore “an evil, [a] usurpation upon the private judgment and individual conscience of mankind.” [...] A “democratic” state is an oppression by an ambitious and benighted minority over a majority, which “introduces the evils of a fictitious unanimity” and stifles creative freedom[33].
Avec de telles déclarations, Godwin est considéré, dès la fin du XVIIIe siècle sinon comme un anarchiste, au moins comme un radical. Ses écrits inspireront, en effet, distinctement les différents théoriciens de l’anarchisme. Cette citation est caractéristique de la pensée antiétatique qui est à la base de l’anarchisme et rappelle également les différentes prises de position de la célèbre anarchiste russe, émigrée aux États-Unis pendant une partie de sa vie, Emma Goldman, notamment dans son essai « Majorities v. minorities[34]. » William Godwin pose également les premiers éléments du fédéralisme anarchiste. Sa vision du fédéralisme s’inspire du système des cités-états qui existait dans la Grèce antique. L’ouvrage majeur de William Godwin, publié en 1793, s’intitule Enquiry Concerning Political Justice and Its Influence on Morals and Happiness. Celui-ci se diffuse très rapidement parmi les radicaux et les associations de travailleurs. Préposiet consacre toute une section de son ouvrage à Godwin, héritier de la pensée des Lumières[35]. Cependant, même si certains historiens, notamment chez les anarchistes, reconnaissent Godwin comme le « père de l’anarchisme moderne », il est difficile de lui attribuer ce titre pour la simple raison qu’il ne prône pas ouvertement l’anarchisme. Ainsi, K. C. Wenzer précise : « Godwin used the word “anarchy” to refer to chaos and never perceived himself as an “anarchist”[36]. » Il reste cependant l’un des précurseurs les plus importants de la « préhistoire » anarchiste de par l’influence qu’il a eue sur les anarchistes du XIXe siècle.
Le second précurseur de ce dernier groupe est l’Américain Josiah Warren (1798- 1894). Ne se définissant pas lui-même comme un anarchiste, il fonda cependant différents magasins et colonies utopiques basés sur le principe économique suivant : cost is the proper limit of price[37]. Il s’opposa à ce qu’il percevait comme les inégalités du système politique et du système économique et fit un certain nombre de propositions visant à les modifier. Benjamin Tucker, Américain lui aussi et se posant en tant que successeur de Warren, écrivit à ce propos : « This seems to have been done independently by three different men, of three different nationalities, in three different languages : Josiah Warren, an American ; Pierre J. Proudhon, a Frenchman ; Karl Marx, a German Jew[38]. » Alors que l’histoire s’attache à présenter Proudhon comme le fondateur de l’anarchisme et Marx comme le fondateur de communisme, Tucker ajoute donc le nom de Warren à la liste. Il précise : « Marx went one way ; Warren and Proudhon the other. Thus were born State Socialism and Anarchism[39]. » Plus individualiste que son homologue français, Warren eut cependant un impact considérable sur l’anarchisme américain qui allait se développer au cours de la seconde moitié du XIXe siècle.
Le dernier précurseur de l’anarchisme, présent dans l’ensemble des ouvrages historiques et des anthologies anarchistes, est l’Allemand Johann Caspar Schmidt, autrement appelé Max Stirner (1806-1856). Il défend l’individualisme[40] et s’attaque à l’État car, écrit-il, celui-ci restreint la liberté des individus dans le but de les amener à accepter son existence et ses principes de propriété privée et d’autorité. Pour Stirner, l’État dresse l’individu « à devenir un « instrument utile », un « membre utile de la société »[41]. » Il défend ainsi l’égoïsme, ou le droit de l’individu à subvenir d’abord à ses propres besoins avant ceux de la société. Cet anarchisme individualiste ne signifie pas cependant une autarcie complète de l’individu ni un repli par rapport à la communauté. Daniel Guérin écrit : « Stirner distingue la société préétablie, qui est contrainte, de l’association, qui est un acte libre[42]. » On trouve ainsi déjà l’idée d’association libre qui sera reprise plus tard par Kropotkine et ses disciples. « [C]es associations, toujours résiliables, permettent au Moi de préserver sa souveraineté et son unicité, et constituent pour [lui] les seules lois naturelles et acceptables[43]. » L’ère des précurseurs de l’anarchisme s’achève ainsi au milieu du XIXe siècle avec la naissance du mouvement en 1840.
Naissance du mouvement anarchiste : L’acte fondateur de l’anarchisme est la publication de Qu’est-ce que la propriété ? par Pierre-Joseph Proudhon en 1840[44]. C’est dans cette première publication que Proudhon déclare « je suis anarchiste » et permet ainsi de mettre un nom sur cette idéologie. Proudhon défend des positions mutuellistes (système de coopératives et d’autogestion) et fédéralistes (associations libres de différentes communes). L’anarchisme se développe alors grâce aux écrits de Proudhon. Il influence tout particulièrement Mikhaïl Bakounine, qu’il rencontre en personne à Paris. En 1848, le premier journal officiellement anarchiste est créé par Proudhon sous le titre Le Représentant du Peuple. Il se vend à près de 40 000 exemplaires. Mais, 1848 correspond davantage à l’année au cours de laquelle de nombreuses révolutions éclatent à travers l’Europe. Bien que diverses dans leurs aspirations, ces révolutions, et en particulier la révolution française de 1848, inspirèrent les anarchistes Proudhon et Bakounine. Souhaitant donner une dimension politique et sociale à cette révolution, les deux anarchistes s’impliquèrent fortement, en particulier à Paris. Les révolutions européennes de 1848, également connues sous le nom de « Printemps des peuples », seront cependant réprimées par le royaume de Prusse et l’empire d’Autrichie. Seule la révolution française de 1848 aboutit à un nouveau système politique, la Deuxième République. Cette république est alors bien éloignée des idéaux anarchistes, communistes ou socialistes de l’époque, et ne dure que quatre années avant de se terminer par un coup d’état de la part de Napoléon III et un retour à l’Empire. On voit donc, et c’était déjà le cas pour une majorité de précurseurs depuis la Renaissance, que l’idéologie anarchiste plonge ses racines de façon particulière en France.
Premiers pas à l’international : Au cours des années 1850 et 1860, des mouvements anarchistes vont commencer à se former à l’international, mais sans pour autant qu’on les désigne comme tels. On pense ainsi au mouvement nihiliste en Russie, mené par Nikolaï Tchernychesvki et qui allia théories socialistes, anarchistes et révolutionnaires. Les écrits des nihilistes, notamment le célèbre Que faire ? de Tchernychevski, ainsi que les différents groupes qui se développèrent à partir des années 1860 eurent un fort impact sur les anarchistes russes des générations suivantes. Le mouvement nihiliste perdit de son ampleur après 1881 et l’assassinat du Tsar Alexandre II par le groupe révolutionnaire Narodnaïa Volia[45]. La vision bakouninienne, plus humaniste et universelle que celle des nihilistes, prendra alors le dessus dans les organisations anarchistes russes à venir.
Durant cette même période l’idéologie et la pratique anarchistes se développent également aux États-Unis sous l’influence de Josiah Warren, mentionné précédemment. Dès 1827, Warren créé sa première coopérative à Cincinnati, Ohio. En 1851, décidant de donner une nouvelle dimension à ces pratiques radicales, il fonde, avec Stephen Pearl Andrews et William B. Greene, la colonie Modern Times dans l’état de New York. Cette communauté sera alors qualifiée de « socialist community ». Ses inspirations anarchistes ne seront révélées que plus tard, notamment par Benjamin Tucker qui considère Warren comme son prédécesseur. Les États-Unis représentent également un terrain propice au développement des idées anarchistes, notamment au travers des différentes communautés d’immigrés qui s’y installent. En 1858, c’est un Français, l’anarchiste révolutionnaire Joseph Desjacques, qui s’installe à New-York afin d’y publier son journal : le Libertaire. L’anarchisme aux États-Unis prend ensuite un tournant plus populaire et moins théorique au cours des années 1870, période qui correspond à l’après-guerre civile.
L’envergure internationale que va connaître le mouvement anarchiste est, par ailleurs, le produit des différentes tentatives d’internationalisation du socialisme de la part des théoriciens radicaux de tous bords. Ainsi, en 1864, est créée l’AIT (Association Internationale des Travailleurs) autrement appelée Première Internationale, avec pour chefs de file Bakounine, Marx et Engels. Deux ans plus tard, le 3 septembre 1866, débute le premier Congrès de l’AIT. Cette association internationale va exister pendant près d’une décennie au cours de laquelle s’opposeront les antiautoritaires, menés par Bakounine, et les marxistes, menés par Marx. Cette opposition verra notamment en 1868 la fondation par Bakounine, avec près de 80 membres de l’AIT à sa suite, de l’Alliance Internationale pour la Démocratie Socialiste, une organisation anarchiste dépendant de l’AIT. Jugée contraire aux principes de l’AIT, cette alliance sera dissoute moins d’un an après sa création. Les conflits qui secouent la Première Internationale culminent en 1872 au Congrès de La Haye avec l’éviction de Bakounine et de ses partisans anarchistes[46].
L’AIT déclinera alors lentement jusqu’en 1876, tandis que de leur côté, les anarchistes s’empresseront de créer une nouvelle organisation internationale dans le but de sauvegarder l’élan révolutionnaire de l’AIT. L’Internationale antiautoritaire, anarchiste, sera créée quelques mois seulement après le Congrès de La Haye. Elle regroupera des organisations anarchistes de différents pays dont la France, la Suisse, l’Espagne, l’Italie et les États-Unis[47]. L’envergure internationale du mouvement anarchiste s’annonçait déjà, dès le début des années 1870.
Enfin, bien qu’ils n’appartiennent pas à la période ciblée (1840-1870), on ne peut clore ce point sur les théoriciens de l’anarchisme sans évoquer Peter Kropotkine. Il va, en effet, dès les années 1880, théoriser les pratiques anarchistes de façon précise afin de proposer un projet anarchiste qui puisse inspirer les militants sur le terrain. Il écrit tout d’abord dans le journal Le Révolté[48], entouré de Jean Grave et d’Elisée Reclus, avant de publier des ouvrages qui serviront de références aux futures générations d’anarchistes. On pense principalement à La Conquête du pain publié en 1892, L’entraide un facteur de l’évolution publié en 1902 et Champs, Usines et Ateliers publié en 1910. L’impact de ces ouvrages sur les pratiques anarchistes futures sera de nouveau mentionné et discuté ultérieurement.
La seconde période de l’histoire de l’anarchisme qui a été identifiée est la plus longue des quatre, et regroupe ce qui peut être considéré comme l’apogée de l’anarchisme. C’est un apogée tant en termes de présence dans l’espace public des différents pays industrialisés, qu’en termes d’importance des mouvements populaires qu’il a pu influencer. Les théories socialistes, tant communistes qu’anarchistes, sont extrêmement liées au mouvement ouvrier. Si elles ont connu une résurgence au cours des années 1870, c’est parce que cette période correspond au début de la seconde révolution industrielle. Celle-ci se terminera à l’aube de la Première Guerre Mondiale, date à laquelle le mouvement anarchiste ouvrier commence à décliner. Le début des années 1870 correspond également au premier évènement d’envergure dont les inspirations anarchistes sont, cette fois, nettement exprimées : la Commune de Paris. La Commune de Paris : Les premiers évènements débutent le 4 septembre 1870 à Lyon, avec l’établissement de la Commune de Lyon. Bakounine se rend sur place quelques jours plus tard et participe activement au soulèvement. Il souhaite donner une direction sociale au mouvement, qui s’attache tant au rejet de l’Empire qu’à la défense contre l’invasion prussienne. Cette première commune va entraîner à sa suite les Communes de Paris, de Toulouse, de Narbonne et de Marseille. Les ouvriers de cette dernière déclareront à cette occasion l’abolition de l’État. La Commune de Paris, quant à elle, débute le 18 mars 1871, en réponse à l’invasion prussienne menée par Bismarck et en signe de protestation contre le gouvernement provisoire mis en place par les monarchistes à la suite de la chute du Second Empire. L’anarchiste Louise Michel joue alors un rôle important dans la défense armée de cette Commune ainsi que dans son organisation. Les anarchistes s’occupent en priorité des questions sociales et éducatives. On assiste ainsi à la première expérience à grande échelle d’autogestion par les travailleurs, c’est l’application pratique des théories anarchistes formulées jusque là, notamment par Bakounine et ses alliés au sein de l’Internationale. Quelques semaines seulement après sa mise en place, des élections sont organisées dans la Commune de Paris et c’est près de 200 000 personnes qui viennent assister à l’annonce des résultats. Souhaitant étendre ce qu’ils jugent comme un succès à toute la France, les responsables de la Commune rédigent alors un document qu’ils intitulent : Déclaration de la commune de Paris au peuple français. Dans l’extrait suivant de cette déclaration, on retrouve distinctement toute l’idéologie anarchiste.
La révolution communale commencée par l'initiative populaire du 18 mars, inaugure une ère nouvelle de politique expérimentale, positive, scientifique. C'est la fin du vieux monde gouvernemental et clérical, du militarisme, du fonctionnarisme, de l'exploitation, de l'agiotage, des monopoles, des privilèges, auxquels le prolétariat doit son servage, la patrie ses malheurs et ses désastres. (...) Nous, citoyens de Paris, nous avons la mission d'accomplir la révolution moderne, la plus large et la plus féconde de toutes celles qui ont illuminé l'histoire. Nous avons le devoir de lutter et de vaincre ![49]
Cependant, le 22 mai 1871, quelques mois seulement après l’instauration de la Commune de Paris, commence une période qui deviendra célèbre comme la Semaine Sanglante. Le gouvernement provisoire, retranché à Versailles depuis le début de l’insurrection, vient alors reprendre Paris aux mains des Communards. Le 28 mai, la Commune de Paris est officiellement terminée. Près de 3 000 Communards, révolutionnaires, et un peu moins d’un millier de soldats ont été tués lors de combats. Au moins 20 000 personnes sont exécutées pour avoir participé à la Commune, des exécutions souvent sommaires conduites par des pelotons d’exécution. La violence de la répression jouera un rôle important dans la suite de l’histoire anarchiste puisqu’elle contribuera à légitimer, dans les années 1890 en particulier, la pratique de la propagande par le fait au cours de l’ère des attentats anarchistes.
Développement important en Europe : Le mouvement anarchiste connaît un essor au cours des années 1870, en particulier en Italie et en Espagne où il s’implante solidement. Différents journaux sont ainsi fondés en Espagne défendant l’anarchisme : en 1870 le journal Solidaridad est publié pour la première fois par la branche anarchiste de l’AIT espagnole, en 1872 sort La Revista Social qui devient le porte parole de l’AIT. La majorité anarchiste qui existe au sein de la branche espagnole de l’AIT se concrétise davantage après le Congrès de La Haye. En effet, un Congrès est organisé à Cordoue en décembre 1872, suite à la scission de la Première Internationale, au cours duquel les différents courants du socialisme espagnol décident de suivre l’Internationale antiautoritaire de Saint-Imier. En 1873, l’Espagne connaît à son tour une expérience révolutionnaire d’envergure qui permettra aux anarchistes de mettre en pratique leur idéologie. Il s’agit de la première république espagnole, érigée à la suite de l’abdication du Roi Amédée I. Le 11 juin 1873, le socialiste et libertaire Francisco Pi y Margall, également traducteur des œuvres de Proudhon en espagnol et adhérant aux idées de ce dernier, devient président de la République d’Espagne. Il prend alors différentes mesures symboliques comme la séparation de l’Eglise et de l’État, l’abolition de l’esclavage, le droit des syndicats et la journée de travail de 8 heures, autant de thèmes chers aux anarchistes. Mais, sa mise en pratique la plus notable des idées anarchistes sera la mise en œuvre d’un système fédéral de cantons indépendants, reposant sur la conception proudhonienne du fédéralisme. Les différents cantons du Sud de l’Espagne se tournent alors vers une forme d’organisation très anarchiste, le canton de Carthagène en est l’exemple le plus frappant. Cependant, l’opposition des monarchistes et des républicains amène Pi y Margall à démissionner, quelques semaines seulement après son accession au pouvoir. Le système fédéral est alors aboli et l’armée est envoyée afin de reprendre le contrôle des cantons les uns après les autres. Tout comme à la suite de la Commune de Paris, plusieurs exécutions ont lieu, ce qui amènera le nouveau président Nicolas Salmeron à démissionner à son tour.
En Italie, le mouvement anarchiste se forme autour de Carlo Cafiero et d’Errico Malatesta qui, inspirés par Bakounine, vont s’atteler, avec d’autres anarchistes, à créer une branche italienne de la Première Internationale. Cette branche sera officiellement fondée lors du Congrès de Rimini en 1872, où les différents participants se prononceront en faveur des antiautoritaires et contre les marxistes[50]. Les bases de l’anarchisme sont donc posées en Italie dès le début des années 1870. Il faudra cependant attendre quelques années avant que l’Italie ne connaisse à son tour sa première expérience anarchiste. Celle-ci débute en avril 1877 lorsque Malatesta, Cafiero et une trentaine d’anarchistes mènent une révolution sociale et communiste libertaire dans la petite ville de Letino[51]. Un discours est alors prononcé et les actes de propriété des terres sont brûlés. Le gouvernement italien fait appel à l’armée pour reprendre la ville. Les anarchistes, en fuite, se rendent finalement et seront envoyés en prison en attendant leur procès. Ils évitent la peine de mort par un concours de circonstances qui leur permet d’être acquittés[52].
Développement aux États-Unis : Au cours des années 1870, les États-Unis sont en pleine reconstruction après le choc de la guerre civile qui opposa deux systèmes économiques : le système agraire du Sud au système capitaliste du Nord. La victoire des capitalistes amène le mouvement ouvrier américain à s’organiser petit à petit et voit l’émergence des premiers syndicats. Ainsi, dès 1869 les Knights of Labor sont créés. Bien que ce syndicat n’ait ni dans ses ambitions ni dans ses pratiques de penchants anarchistes, il est intéressant à mentionner comme le premier syndicat d’envergure au sein duquel certains futurs anarchistes débuteront leur parcours radical. En 1877, a lieu à Chicago la première grande manifestation menée par des ouvriers. Albert Parsons, l’un des futurs martyrs du Haymarket, dont l’affaire sera évoquée plus bas dans cette section, faisait dès alors partie des organisateurs de cette manifestation[53]. Les années 1880 seront également la décennie qui verra le développement concret de l’anarchisme en Amérique. On peut tout d’abord citer différents journaux tels que Le Communiste-libertaire fondé en 1881 à Corning, Iowa, le fameux Liberty (1881-1908) fondé par l’Américain Benjamin Tucker et également The Alarm (1884-1889) fondé par Albert Parsons. A côté de ces différentes publications on trouve également des organisations anarchistes qui commencent à émerger sur le sol américain. En 1883 est fondée la branche américaine de l’International Working People’s Association[54]. On trouve parmi les fondateurs l’Allemand Johann Most et les deux futurs martyrs du Haymarket August Spies et Albert Parsons. Viennent ensuite les grèves de 1886 en faveur de la journée de huit heures de travail, soutenues par de nombreux radicaux, dont les anarchistes. A Chicago, ces derniers occupent une place particulièrement importante dans l’organisation de ces grèves. Le 4 mai 1886, un discours est prononcé au Haymarket Square de Chicago durant lequel des affrontements ont lieu entre les grévistes et la police. Une bombe est lancée au milieu de la foule tuant sept officiers de police. S’ensuit le procès de huit anarchistes, qui se termine par la condamnation à mort de cinq d’entre eux et l’emprisonnement des trois autres[55]. Cet épisode restera ancré dans la mémoire anarchiste et les huit accusés deviendront célèbres, reconnus comme les huit martyrs du Haymarket. La raison du succès de cet évènement tient surtout au fait que le procès semblait refléter le désir des pouvoirs publics d’éradiquer le mouvement anarchiste en éliminant ses membres les plus influents.
Dans le contexte particulier des États-Unis, l’existence de groupes anarchistes composés d’immigrés juifs dès les années 1880 se doit d’être mentionnée. Ces anarchistes, en provenance principalement de la Russie tsariste, vont avoir un rôle important dans le développement du mouvement en Amérique du Nord[56]. L’histoire des liens qui unissent les radicaux juifs à l’anarchisme aux États-Unis a fait l’objet de nombreux ouvrages et on ne développera pas ici outre mesure ce qui a déjà été analysé bien plus en détail par d’autres. On peut indiquer l’ouvrage d’Amedeo Bertolo, Juifs et Anarchistes : Histoire d’une rencontre, publié en 2008 ainsi que le chapitre 13 intitulé « Jewish Anarchism in the United States », tiré de l’ouvrage de Paul Avrich, Anarchist Portraits, publié en 1988. Avrich identifie le caractère cohésif de la langue et de la culture Yiddish au sein de ces groupes anarchistes juifs sur le sol américain. Il insiste également sur l’importance d’un militantisme athée, diffusé au travers d’une propagande antireligieuse et qui s’accompagne d’un rejet du judaïsme traditionnel[57]. Dans le cadre du mouvement anarchiste américain, il convient de mentionner l’influence certaine des idées et des actions d’Emma Goldman, Alexander Berkman et Johann Most.
L’ère des attentats anarchistes : Au début des années 1880, se développe la notion de propagande par le fait. On parle en anglais de propaganda of the deed. L’idée viendrait originellement de l’anarchiste Italien Andrea Costa. Elle fut cependant officialisée lors du Congrès anarchiste de Londres le 14 juillet 1881[58]. L’idée était de joindre à la propagande verbale et écrite la propagande par le fait. Elle peut ainsi se traduire par des attentats ou des assassinats politiques, mais pas seulement. La propagande par le fait donnera lieu à des évènements qui rendront cette période connue comme l’ère des attentats anarchistes. Colin Ward écrit sur cette période : « There was a period, a century ago when a minority of anarchists, like the subsequent minorities of a dozen other political movements, believed that the assassination of monarchs, princes, and presidents would hasten popular revolution[59]. »
Cette méthode de propagande vise également à montrer aux masses populaires la capacité des individus à s’opposer à l’autorité tant économique que politique. L’idée était de remobiliser les travailleurs en montrant que le pouvoir, quel qu’il soit, n’était ni immortel ni invincible. Cette théorie, basée sur la violence, rencontrera cependant l’opposition de nombreux anarchistes notoires tels que Peter Kropotkine et Fernand Pelloutier. Certaines tentatives de régicides ont eu lieu au cours des années 1870 et 1880 : sur l’empereur Guillaume Ier d’Allemagne en 1878 et en 1883, le roi Humbert Ier d’Italie en 1878 et le tsar Alexandre II de Russie en 1879, 1880 et 1881, lorsqu’il fut assassiné par le groupe nihiliste Narodnaïa Volia. Cependant, la véritable ère des attentats anarchistes débute dans les années 1890. En France, cette période est relativement restreinte dans le temps puisqu’elle ne dure que de 1892 à 1894. On assiste notamment au cours de ces deux années à un attentat contre la Chambre des députés en 1893 et à l’assassinat du président Sadi Carnot en 1894. D’autres attentats anarchistes ont lieu de façon isolée comme la tentative d’assassinat de Henry Clay Frick par Alexander Berkman en 1892 aux États-Unis ou encore l’attentat à l’explosif du navire SS Aramac par Larry Petrie en 1893.
Cependant, les deux pays qui connaissent la vague d’attentats la plus violente et la plus importante en nombre sont les deux pays au sein desquels le mouvement anarchiste est le plus développé : l’Espagne et l’Italie. En Italie les meurtres envers les dirigeants se multiplient : attentat contre le président du Conseil en 1894, puis contre le roi Humbert en 1897 et 1900. Des meurtres ciblés, visant des personnalités en particulier, bien souvent sous le prétexte d’une vengeance ont également lieu jusque dans les années 1910. Le cycle d’attentats anarchistes, et de violence qui s’ensuit, s’interrompt ensuite quelques années en Italie avant de reprendre au début des années 1920 après l’accession au pouvoir du fasciste Benito Mussolini. Dès 1924 le responsable du journal fasciste Fascio est assassiné par un anarchiste. Deux ans plus tard, en 1926, plusieurs attentats sont organisés par les anarchistes contre Mussolini. Ces derniers répondent à une répression drastique de la part du pouvoir fasciste, il en sera question de manière plus détaillée un peu plus loin. C’est donc un échange entre attentats anarchistes et mesures répressives fascistes qui s’ouvre en Italie au début des années 1920 et qui ne s’achèvera qu’avec la Seconde Guerre mondiale et l’affaiblissement conséquent du mouvement anarchiste italien.
En Espagne, c’est un véritable affrontement entre anarchistes et gouvernement conservateur qui débute à partir des années 1890. Les différentes altercations laissent des victimes des deux côtés. Les anarchistes organisent des attentats tandis que les forces gouvernementales emprisonnent et exécutent leurs opposants anarchistes. En 1909. le gouvernement fait exécuter le pédagogue libertaire Francisco Ferrer, provoquant une réaction internationale. En 1920, il déclare le syndicat anarchiste CNT illégal. De leur côté, les anarchistes assassinent le président du conseil Antonio Canovas del Castillo en 1897, le président du gouvernement Jose Canalejas en 1912, puis le président du conseil Eduardo Dato en 1921. Chaque nouveau meurtre entraîne une nouvelle série de mesures de la part du gouvernement, dans un cycle de violence qui durera jusqu’en 1936, date à laquelle débute la guerre civile espagnole.
La notion de violence attachée au terme « anarchie », que l’on retrouve dans l’opinion publique dès la fin du XIXe siècle, se voit renforcée d’une part par la décontextualisation des attentats les plus connus et d’autre part par l’attribution, à tort, de certains actes de violence politique à des anarchistes. Parmi ces derniers, on trouve l’assassinat de l’impératrice Elisabeth de Wittelsbach en 1898, perpétré par l’Italien Luigi Lucheni, dont l’implication dans le mouvement anarchiste reste sujet à débat, l’assassinat du président américain William McKinley en 1901 par Leon Czolgosz, dont le seul lien avec l’anarchisme est d’avoir assisté à une conférence d’Emma Goldman, ou encore la tentative d’assassinat du roi des Belges Léopold II en 1902 perpétré par Gennaro Rubino, alors espion italien infiltré dans les milieux anarchistes. Afin d’apporter une conclusion à cette ère des attentats anarchistes, il semble judicieux de citer cette remarque du journaliste français Claude Faber : « précisons toutefois que les principaux théoriciens et la majorité des militants [anarchistes] n’ont jamais franchement approuvé cette utilisation de la violence[60]. »
L’anarcho-syndicalisme et le développement mondial : A partir des années 1890 une nouvelle tendance de l'anarchisme commence à se développer : l’anarcho-syndicalisme. Les anarchistes s’étaient montrés plutôt réservés sur le terrain syndicaliste jusque là, considérant qu’il s’agissait déjà d’une forme d’acceptation du système capitaliste. En 1894, le Français Emile Pouget lance un appel aux anarchistes : « [Il] présent[e] le syndicat comme un lieu de propagande et de résistance mais aussi comme un outil pour préparer la révolution. Les anarchistes vont alors investir avec succès les syndicats[61]. » Dans le même temps, le Français Fernand Pelloutier contribue largement au développement des Bourses du Travail, lesquelles s’inscrivent dans une idée de syndicalisation des travailleurs. Pelloutier écrit : « l’État démocratique a son siège au Palais Bourbon. Le capitalisme possède son lieu privilégié : la Bourse financière. La Bourse du Travail permettra aux travailleurs d’avoir pignon sur rue, de se voir reconnaître le droit de s’associer librement au grand jour et d’avoir une existence matérielle reconnue[62]. »
Le syndicalisme se développe ensuite à l’international et permet à l’anarchisme de s’implanter dans de nombreux pays. On voit ainsi apparaître des syndicats anarchistes tels que les Industrial Workers of the World (IWW) en 1905 aux États-Unis, 1906 en Angleterre et 1908 en Australie, l’Union Syndicale Italienne (USI) en 1912 et la Confédération Nationale du Travail (CNT) en Espagne en 1932. La fin du XIXe et le début du XXe siècle voient également se développer de nombreuses associations anarchistes à l’international comme l’Union Anarchiste Italienne en 1919 et la Fédération Ibérique des Jeunesses Libertaires en 1932.
En Europe, l’anarchisme se propage dans de nombreux pays. Au Portugal, le renversement de la monarchie en 1910 est l’œuvre d’une alliance entre républicains et anarchistes. En Norvège, la Norsk Syndikalistik Federation (NSF) est fondée en 1916 et prend une direction anarcho-syndicaliste. En 1919, une insurrection contre le royaume de Hongrie met en place un gouvernement communiste. Parmi les révolutionnaires, on compte de nombreux anarchistes, notamment au sein des syndicats. La République des Conseils de Hongrie sera néanmoins organisée par le Parti communiste de Hongrie, fraîchement créé, sous l’égide de Moscou et retombera aux mains de la monarchie moins de six mois après sa création. En cette même année 1919, a lieu l’épisode des conseils ouvriers allemands. La République des conseils de Bavière est proclamée le 7 avril 1919 sous l’influence des anarchistes dont Erich Mühsam et Gustav Landauer. L’idéologie de cette république est ouvertement anticapitaliste et vise à décentraliser le pouvoir afin de le remettre entre les mains de conseils d’ouvriers et de soldats[63]. Cette tentative de révolution anarchiste s’achève lorsque l’armée est envoyée par le gouvernement socio-démocrate moins d’un mois après sa proclamation. L’anarchisme se développe enfin en Bulgarie avec la fondation de la Fédération Anarchiste Communiste de Bulgarie (FACB) en 1919.
L’anarchisme connaît également une évolution particulière en Amérique Latine au cours de cette période. À Cuba, son implantation remonte au début des années 1890 avec notamment un premier Congrès qui a lieu en 1892 et pose les bases de l’anarcho-syndicalisme sur l’île. Au Mexique, l’idéologie anarchiste se manifeste lors de la révolution mexicaine en 1910, en particulier à travers les frères Flores Magón. Ceux-ci ont en effet influencé la révolution et la création du PLM (Parti Liberal Mexicain) à travers leurs idées anarchistes. Le PLM restera cependant plus républicain qu’anarchiste et l’influence de l’anarchisme se limitera à un nombre restreint de territoires mexicains. Les Magonistes s’emparent pendant cinq mois de la Basse Californie, mettant en place la collectivisation des terres, créant des coopératives et s’opposant à toute forme de gouvernement. Ces idées pratiques leurs sont directement inspirées du fameux ouvrage La Conquête du Pain de Peter Kropotkine. Ce que l’on appellera par la suite la Commune de Basse Californie s’éteindra finalement sous la pression militaire du nouveau président mexicain Francisco Madero d’une part et du président des États-Unis William Taft de l’autre. En Argentine, l’anarchisme est présent dès 1887 sous l’influence d’Errico Malatesta, en exil à Buenos Aires à cette époque. Il aide à la création de la Sociedad Cosmopolita de Resistencia y Colocacion de Obreros Panaderos, première organisation anarchiste en Argentine. L’anarchisme continuera d’assoir son influence en Argentine avec la création de la Fédération Anarcho-Communiste Argentine (FACA) en 1935. De même, l’anarcho-syndicalisme se développe ensuite au Brésil au tournant du siècle. Le Brésil verra la création de plusieurs écoles libertaires et d’une « École Moderne » à São Paulo suivant les principes du pédagogue libertaire Francisco Ferrer. Le Brésil verra, de plus, l’organisation de plusieurs congrès anarchistes dont le plus important : le congrès anarchiste de l’Amérique du Sud en 1915. Le Chili connaît également des influences anarchistes avec le développement d’une branche de l’IWW en 1919. En Équateur, le mouvement anarcho-syndicaliste existe depuis le début du XXe siècle, mais connaît son apogée en 1922 avec la grève générale déclenchée par le syndicat Federacion Regional de Trabajadores del Ecuador.
Dans le reste du monde l’anarchisme connaît également un développement accru au début du XXe siècle. Aux États-Unis, où l’anarchisme était déjà bien implanté, cette période correspond à l’établissement de différentes colonies dites « utopiques » selon des principes anarchistes[64]. L’anarchisme se développe également au Japon sous l’influence de Shusui Denjiro Kôtoku qui s’inspire en particulier de Kropotkine et de l’expérience qu’il a reçue de sa rencontre aux États-Unis avec des membres de l’IWW. L’anarchisme japonais se développera ainsi jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. En Chine, l’anarchisme croît également à partir du XXe siècle grâce à un groupe d’étudiants chinois expatriés à Paris et également grâce aux contacts entre les travailleurs chinois en Californie et le syndicat anarchiste IWW. Ce dernier aura également un impact au Canada où il organisera différents mouvements de grèves dès le début des années 1910 en particulier avec les mineurs et les bûcherons. Enfin, à partir des années 1920 l’anarchisme se développe également en Corée, avec la création de la Korean Anarchist Federation en 1924.
La réaction mondiale : Si le mouvement anarchiste fut de plus en plus international à partir du XXe siècle, la réaction des États se développa également dans l’ensemble des pays où l’anarchisme prenait de l’ampleur. En France, alors que Jean-Jacques Liabeuf est exécuté en 1910 pour avoir assassiné un policier, l’anarchiste Gustave Hervé se voit sanctionné par quatre années de prison pour avoir défendu Liabeuf dans un journal anarchiste. La même année Emile Aubin est arrêté après avoir prononcé un discours et jugé pour antimilitarisme et outrage à Chef d’État. Quelques semaines plus tard, il est de nouveau jugé pour avoir prononcé un discours incitant à la désobéissance et injuriant l'armée. En Bulgarie, lors d’une manifestation lancée par les anarchistes pour protester contre le gouvernement, l’armée ouvre le feu sur la foule tuant trente personnes. Des évènements similaires vont également se produire hors de l’Europe. Au Mexique, dès 1901 les frères Magon Flores sont arrêtés pour publication d’articles subversifs et d’articles ridiculisant les autorités. En Argentine, où le mouvement anarchiste est particulièrement important, c’est le journal La Protesta qui est visé, ses locaux sont détruits en 1909. Le syndicat anarchiste IWW par son organisation et son caractère officiel rend plus aisé le contrôle par les gouvernements des anarchistes qui en sont membres. En Australie, les locaux du syndicat sont visés par la police en 1916 et les membres les plus importants sont arrêtés, sept d’entre eux écoperont de quinze années de prison pour leur engagement pacifiste face à la Première Guerre Mondiale. En 1916, l’IWW est déclaré illégal en Australie, en 1918 il est illégal au Canada. En 1920 les locaux de l’IWW au Chili sont ciblés et les membres les plus importants arrêtés. Au Japon, on assiste en 1923 à l’assassinat du célèbre anarchiste Osugi Sakae, de sa compagne et de son neveu de 6 ans par la police militaire, l’objectif étant de protéger l’intégrité du gouvernement. Trois ans plus tard, l’anarchiste Nakahama Tetsu est exécuté. Il s’était rendu coupable de deux tentatives de meurtre qui visaient à venger la mort d’Osugi Sakae. Le mouvement anarchiste connu finalement un coup presque fatal en 1936, 300 anarchistes furent placés en garde à vue ou arrêtés[65]. En Corée, Dongyoun Hwang, professeur en études asiatiques, mentionne l’arrestation de groupes anarchistes au cours des années 1920 : « [T]he Black Flag League […] was discovered prior to its inauguration on May 3, 1925 by the Japanese police. […] All the listed members of the Black Flag League were arrested, tried, found guilty, and sentenced to one year in prison, respectively[66]. »
Le cas de la révolution russe : En Russie, la position des gouvernements face aux anarchistes est un peu particulière. En effet, à partir d’octobre 1917 les Bolcheviks prennent le contrôle du pays, rétablissant de fait un État et un gouvernement, qui aboutira quelques années plus tard à la création de l’URSS. La Guerre Civile russe (1917- 1922) opposera différentes factions représentant différents courants idéologiques. La principale opposition verra l’Armée Rouge, communiste, dirigée par Léon Trotsky, faire face à l’Armée Blanche, tsariste, menée par Anton Dénikine. La politique de rigueur et de répression mise en place par les Bolcheviks au cours de cette période se voit alors défendue par ces derniers comme la conséquence nécessaire de l’opposition avec les forces tsaristes. En marge de cette opposition majeure on trouve les Armées Vertes, de petits groupes de paysans, organisés comme une guérilla. Elles s’opposent d’abord aux tsaristes puis également aux bolcheviks sous lesquels la répression fut d’une violence égale à celle connue sous le régime tsariste. Une quatrième armée se crée à partir de 1919 en Ukraine afin de lutter d’une part contre les partisans de Dénikine et d’autre part contre l’Empire Austro-Hongrois. Il s’agit de l’Armée Noire (couleur de l’anarchisme) de Nestor Makhno. Au cours d’une période de près de deux ans, l’Armée Noire instaure un système politique et économique basé sur les principes défendus par les anarchistes. Les Makhnovistes ont instauré en Ukraine ce qui restera certainement la première société libertaire fondée sur l’autogestion. Les terres furent cultivées en commun par les paysans groupés en « communes libres » ou en « soviets de travail libre » Durant plusieurs mois, les paysans ukrainiens eurent le sentiment de vivre - d’après des témoignages de l’époque - « sans aucun pouvoir politique »[67].
Cependant, ce système de soviets libres, initialement défendu par Lénine, ne conviendra pas aux Bolcheviks de Moscou qui exigeront de l’Armée Noire qu’elle se mette au service de l’Armée Rouge. Devant le refus de Makhno, Trotsky s’emploiera à mettre un terme à la Makhnovchtchina (armée insurrectionnelle de Makhno), ce qui sera accompli en 1921. La même année, l’Armée Rouge entre en conflit avec les marins de la ville de Kronstadt. Ceux-ci réclament entre autres le retour des soviets tels qu’ils existaient avant la révolution Bolchevik d’octobre 1917. Afin de comprendre leurs revendications, il convient de revenir sur la notion de soviet. L’anarchiste russe Voline s’intéresse tout particulièrement au concept de soviet qu’il définit comme un conseil d’ouvriers, de paysans et de soldats qui prennent ensemble les décisions propres à leur commune. Les différents soviets se regroupent ensuite en une fédération libre organisée selon des principes proches de ce qu’a pu décrire Bakounine. Alexander Berkman qui s’est rendu sur place après son expulsion des États-Unis cite le fameux slogan de la révolution Russe : « All Power to the Soviets[68]. » C’est donc ce type d’organisation, très anarchiste dans sa théorie, que réclament les révoltés de Kronstadt. En 1921, la révolution russe, qui avait débuté sur des bases théoriques et sur un soutien populaire anarchiste, a cependant largement dérivé tant sur le plan politique que sur le plan économique. Rapidement, les bolcheviks étouffent toute velléité syndicale et ferment les soviets. Ils instaurent la dictature prolétarienne, interdisent les autres partis politiques et supportent de moins en moins l’attitude critique des anarchistes. Ces derniers vont connaître, jusqu’en 1921, la mise à l’écart de la vie politique, le saccage de leurs locaux, les arrestations arbitraires, la mise hors la loi, la prison et, pour certains, la mort[69].
Sur le plan économique, Berkman observe également un certain recul des bolcheviks après la révolution d’Octobre : nationalisation, rationnement non-équitable, retour de la hiérarchie dans les usines. En mars 1921, Lénine revient fortement sur les accomplissements des bolcheviks :
Lenin announced at the 10th Congress of the Communist Party of Russia (March 1921) that his former policies were all wrong. The razvyorstka, the requisition of food, was pure robbery. Military violence against the peaseantry a ‘serious mistake’. [...] The Soviet bureaucracy is corrupt and criminal, a huge parasite. ‘The methods we have been using have failed.’ The people especially the rural population, are not yet up to the level of Communist principles. Private Ownership must be-reintroduced, free trade established. [...] Back to capitalism[70].
La Révolte de Kronstadt réclame donc le retour à un système très libre et très anarchiste de soviets. Elle est cependant fortement réprimée par les forces bolcheviks, en particulier par Trotsky, malgré l’intervention d’anarchistes de renom comme Emma Goldman et Alexander Berkman se posant en médiateurs. Ce dernier relate les faits tels qu’il les a vécus : « March 6–Today Kronstadt sent out by adio a statement of its position. It reads : Our cause is just, we stand for the power of the Soviets, not parties. [...] The substitute soviets manipulated by the Communist Party have always been deaf to our needs and demands ; the only reply we have ever received was shooting[71]. » La Révolte de Kronstadt est écrasée moins de deux semaines après son commencement. Cet épisode, qui s’ajoutera quelques mois plus tard à la répression contre la Makhnovchtchina, mettra un terme aux espoirs des anarchistes quant à d’éventuelles relations avec les communistes en Russie.
La Peur Rouge ou « Red Scare » : Suite à la révolution russe et à la prise du pouvoir par les communistes, commence aux États-Unis une période que l’on appellera la Peur Rouge (Red Scare). Celle-ci verra la répression, sur le sol américain, des communistes et des socialistes mais également des anarchistes. Ainsi, dès 1917, de nombreux membres du syndicat IWW sont arrêtés pour s’être opposés à la Première Guerre Mondiale. L’année suivante, une enquête est ouverte sur de nombreux individus qui ont souscrit un abonnement au magazine anarchiste édité par Emma Goldman : Mother Earth. En 1919, la répression s’intensifie avec le Deportation Act, qui permet aux autorités de renvoyer tout étranger qui prône de façon directe l’idéologie anarchiste dans son pays d’origine. L’année suivante commence le scandale de l’affaire Sacco et Vanzetti[72], deux anarchistes accusés de meurtre dans des conditions assez douteuses. D’autres affaires concernant l’arrestation d’anarchistes ayant publié des articles subversifs ont également lieu au cours des années suivantes. Cependant, l’affaire Sacco et Vanzetti représentera le point culminant de la première période de la « Red Scare » (1917-1920) de par son retentissement international et l’impact qu’elle aura sur d’autres mouvements radicaux quelques décennies plus tard.
L’opposition au fascisme : Au cours de cette même période, et dans les décennies qui suivent, l’anarchisme se heurte également à une répression importante dans des pays où il était particulièrement développé : l’Italie, l’Espagne et également l’Allemagne. Ces derniers connurent, en effet, une montée puis une victoire du fascisme. La répression fasciste en Italie est immédiate après la nomination au poste de président du conseil de Mussolini le 28 octobre 1922. Dès 1923 les journaux anarchistes sont censurés et de nombreux anarchistes et communistes sont arrêtés. En 1925 l’USI (Unione Sindacala Italiana), syndicat anarchiste, est dissout par les autorités. Enfin en 1926, des lois d’exceptions sont votées permettant l’arrestation et la détention d’anarchistes sans procès. En Allemagne, Hitler arrive au pouvoir quelques années après Mussolini, en 1933. Dès cette année, le journal Arbeiter-Echo, tenant des positions ouvertement anarcho-syndicalistes, est interdit de publier par le régime Nazi. De nombreux meurtres et arrestations ont également lieu, on peut citer l’assassinat en 1934 du poète anarchiste Erich Müsham au sein d’un camp de concentration Nazi.
La guerre civile espagnole : La violence et la répression par les armes que rencontrent les anarchistes au cours de ce début de XXe siècle atteint un point culminant, et décisif en Espagne au cours de la guerre civile. En effet, la victoire du Front populaire en 1936, qui voit l’alliance des socialistes, des communistes et des anarchistes, est rejetée par le camp conservateur mené par Francisco Franco. Ce rejet est l’élément déclencheur de la guerre civile. Des massacres ont lieu de chaque côté, dans le camp républicain comme dans le camp conservateur. Au milieu de ce chaos, les anarchistes parviennent à trouver leur place, notamment en Catalogne où ils développent des pratiques purement anarchistes, initiées dès 1932 avec l’abolition de la propriété et de la monnaie. Préposiet écrit : « pendant trois ans, l’Espagne a vu se réaliser sur son sol le communisme libertaire[73]. » Est tout d’abord mise en place la collectivisation des terres entre les communes de paysans. Les grands propriétaires sont expropriés pour créer des champs communaux :
[Les petits propriétaires] conserveraient le droit de rester indépendants, mais sans pouvoir prétendre bénéficier des avantages de la production en commun, et ils ne pourraient conserver que les terres qu’ils seraient capables de travailler eux-mêmes, l’emploi des salariés était rigoureusement prohibé[74].
Cette collectivisation au niveau agricole s’accompagne du développement de l’autogestion des entreprises au niveau industriel. La création, en 1932, de la FIJL (Federacioón Ibérica de Juventudes Libertarias) réunit plusieurs milliers d’anarchistes espagnols et permet une certaine cohérence du mouvement au cours des années de la guerre civile.
Suite au soulèvement des forces conservatrices de Franco, une véritable guerre s’ouvre entre fascistes et anarchistes, bien plus ouverte et violente que les oppositions qui ont lieu en Italie et en Allemagne. Après le système économique et politique, c’est le système éducatif qui est réformé en s’inspirant des théories du pédagogue anarchiste Francisco Ferrer, exécuté quelques années auparavant. La guerre civile espagnole devient un lieu privilégié d’expérimentation libertaire pour l’ensemble des anarchistes du monde. Une colonne italienne est même créée au sein de l’armée républicaine comprenant de nombreux anarchistes italiens. Emma Goldman se déplace également en Espagne spécialement pour venir en aide aux anarchistes de la CNT. De retour en Angleterre, elle organisera de nombreux meetings à travers le pays afin de défendre le camp républicain, et en particulier les anarchistes. Dans un ouvrage intitulé Anarchist seeds beneath the snow, consacré aux écrivains anarchistes anglais, David Goodway mentionne à plusieurs reprises le lien que cultive Goldman entre l’anarchisme anglais et les évènements de la guerre civile espagnole[75]. Cependant, si la solidarité internationale permet aux anarchistes de compter sur de nombreux soutiens, le camp conservateur va également obtenir de l’aide de ses alliés fascistes en les personnes de Mussolini en Italie et d’Hitler en Allemagne. Cette aide de poids est précieuse à Franco qui va ainsi mettre un terme à la guerre civile, prendre le pouvoir et assoir sa position idéologique en réprimant de manière assez sanglante l’ensemble du camp républicain. La défaite du front populaire tient également des dissensions entre ses diverses tendances, les communistes staliniens ayant notamment reçu l’ordre, de Moscou, d’endiguer la montée menaçante des trostkistes et des anarchistes[76]. Comme l’écrit Claude Faber : « sur ordre de Moscou, la police parallèle des communistes va alors arrêter et assassiner des centaines d’anarchistes[77]. »
Une période charnière de l’histoire de l’anarchisme : L’échec de l’expérience anarchiste en Espagne, dont les causes proviennent plus d’une défaite militaire que d’une impossibilité de la mise en pratique des théories anarchistes, s’inclut dans un moment charnière de l’histoire anarchiste qui connaît alors un déclin profond. Si certains auteurs, tels que Olivier Meuwly, ont vu dans cet échec la cause majeure, voire unique, de ce déclin, en parlant de « mort » de l’anarchisme, d’autres, comme Robert Graham, sont moins catégoriques. Ces derniers s’accordent à dire que, d’une part, la raison de l’échec des anarchistes en Espagne n’est pas idéologique et que, d’autre part, la résurgence des idées anarchistes au cours des années 1960 et du XXI e siècle sont la preuve que celles-ci n’étaient pas totalement mortes. La fin de cette seconde période de l’anarchisme peut cependant être définie de façon moins pointue et moins réductrice que la simple correspondance avec l’échec de la guerre civile espagnole. En effet, on peut définir cette limite de manière moins nette et plus étalée dans le temps.
Tout d’abord, 1939 correspond au début de la Seconde Guerre mondiale qui débouchera sur l’affrontement des deux blocs, Est et Ouest, au cours de la guerre froide. Celle-ci sera le théâtre de l’opposition entre deux courants idéologiques : le capitalisme et le communisme autoritaire. Tous les autres courants idéologiques seront relégués au second plan, y compris l’anarchisme. D’autre part, la répression du mouvement anarchiste a frappé à des endroits décisifs, c’est-à-dire dans les cinq pays au sein desquels celui-ci avait une importance relativement grande. On a ainsi successivement assisté à : la révolution d’Octobre, parfois qualifiée de coup d’État, en Russie, la Red Scare aux États-Unis, l’arrivée au pouvoir du fascisme en Italie, la défaite de la guerre civile et la victoire du fascisme en Espagne et l’occupation Nazi en France. Cette succession d’évènements qui a amené à la mort de nombreux anarchistes sur une période de moins de trente ans dans les cinq bastions les plus importants de l’anarchisme mondial permet également d’expliquer le déclin de celui-ci à la fin des années 1930
Enfin, malgré l’absence de dirigeants politiques au sein du mouvement anarchiste, de par sa nature même, il ne faut pas négliger l’importance des personnalités proéminentes au sein du mouvement : que ce soit par leurs écrits, leurs discours ou leurs actions militantes. Au cours d’un peu plus d’une décennie les principales personnalités de l’anarchisme international vont mourir les uns après les autres, certains de cause naturelle d’autres non. Une fois de plus, ces individus appartenaient en majorité aux cinq pays précédemment cités : Russie, États-Unis, Italie, Espagne et France. On peut ainsi noter le décès de : Emile Pouget en 1931, Errico Malatesta en 1932, Nestor Makhno en 1934, Alexander Berkman et Buenaventura Durruti en 1936, Benjamin Tucker en 1939, Emma Goldman en 1940, Lucy Parsons et Sébastien Faure en 1942, Max Nettlau en 1944 et enfin Voline en 1945. La limite que l’on peut fixer pour la fin de cette période et le commencement de la suivante n’est donc pas aussi nette que celle proposée par d’autres historiens, notamment Robert Graham, mais correspond davantage à la réalité historique dont il est plus aisé de définir des périodes charnières que des dates charnières.
Robert Graham, dans le second volume de son anthologie, défend l’idée que la réflexion théorique anarchiste a perduré au cours de l’après-guerre malgré les difficultés rencontrées. Sans nécessairement remettre en cause les théories développées par certains historiens, comme Normand Baillargeon, qui parle d’une traversée du désert du mouvement anarchiste, il s’attache à montrer que cette traversée ne fut pour autant ni stérile ni vide. Claude Faber, de son côté, met l’accent sur les difficultés de l’idéologie anarchiste à se développer dans le contexte de la guerre froide. Il précise ainsi que : « Dans les années 1950, un peu partout en Europe, l’anarchisme a du mal à perdurer. C’est en France, en Italie et en Espagne que le mouvement réussit à rester plus ou moins vivace[78]. » Ainsi, au cours de cette troisième période de l’histoire anarchiste, on observe un développement des idées anarchistes certain, mais un engouement moindre de la part des masses populaires à défendre l’anarchisme et les implicites culturels auxquels il renvoie.
Renaissance après la Seconde Guerre mondiale : En 1945, le fascisme est vaincu en Allemagne et en Europe par une coalition mondiale qui fait intervenir différents mouvements politiques et idéologiques, dont les anarchistes. A partir de là, le mouvement anarchiste mondial va connaître une lente renaissance à travers la création de différentes structures. En 1945, se forme en France la Fédération Anarchiste et en Italie la Federazione Anarchica. En 1946 c’est la fédération anarchiste japonaise qui voit le jour. Différentes associations seront ainsi créées tout au long de la période que couvre la guerre froide avec : en 1956 la fondation de la Federacion Anarquista en Uruguay et la création de l’Alliance Ouvrière Anarchiste en Belgique, en 1957 la création du Centre International de Recherche sur l’Anarchisme (le CIRA), en 1959 un Congrès Anarchiste fondateur au Brésil, et enfin, en 1968, à l’apogée des mouvements sociaux des années 1960, la création de l’Internationale Anarchiste regroupant les fédérations anarchistes de divers pays du globe. Ces différentes structures vont permettre aux anarchistes de pouvoir mieux s’organiser et de faire converger leurs revendications. Cependant, la guerre froide a tendance à ralentir la progression des mouvements anarchistes au niveau mondial avec, d’un côté, l’opposition classique entre communistes et anarchistes, et de l’autre, la seconde période de la « Red Scare », également qualifiée de Maccarthisme, qui a lieu aux États-unis.
L’opposition au communisme : Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le pouvoir du parti communiste de Moscou a bien grandi depuis la révolution russe et les épisodes de Kronstadt et de la Makhnovchtchina. Il possède désormais une influence dans de nombreux pays, notamment en Asie et en Amérique du Sud. À Cuba, tout d’abord, dès 1959 Fidel Castro va commencer à affaiblir le mouvement anarchiste. Au fil des années, les publications anarchistes seront censurées et les actions publiques interdites. Au Chili, le MIR (Movimiento de Izquierda Revolucionaria) est créé en 1965 sur des bases anarcho-syndicalistes. Il sera repris par le courant marxiste-léniniste quelques années plus tard, excluant les anarchistes. Enfin, en Bolivie, en 1967, Che Guevara se heurte à l’opposition des dirigeants communistes aidés par Moscou. Malgré ses idéaux communistes, Che Guevara propose une lecture plus révolutionnaire du communisme que celle du Kremlin. Cet épisode permet de mettre en évidence la répression organisée par Moscou au niveau mondial sur les radicaux de gauche qui ne sont pas prêts à suivre ses ordres. L’URSS n’est cependant pas la seule à s’opposer à la renaissance post-Seconde Guerre mondiale des idées anarchistes. La seconde « Red Scare » ou Maccarthisme : Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, le mouvement communiste américain est très développé. Cela va donner lieu à une politique américaine interne et externe que l’histoire retiendra sous le nom de Maccarthisme. Albert Fried contextualise cette doctrine en précisant : « The rise of McCarthyism owed much to the smashing Republican victory of 1946. The election that year gave Republicans control of both houses of Congress for the first time since 1928[79]. » Ainsi, la montée, d’un côté, de l’idéologie communiste et de l’autre des républicains au Congrès, va permettre le développement d’une idéologie antisubversive sur le sol américain. Cette idéologie sera appuyée par diverses lois du Congrès qui viseront à faciliter l’arrestation et le procès des individus suspectés d’avoir des liens avec des organisations communistes. Au cours de cette même période, des mesures sont prises en parallèle qui vont avoir pour effet d’affaiblir le syndicalisme. Donna Kesselman, Professeure de civilisation américaine et spécialiste des questions liées au travail et au syndicalisme, et Catherine Sauviat, Professeure d’Économie, mentionnent ainsi une des mesures emblématiques de cette période : « Depuis le Taft Hartley Act de 1947, l’employeur a le droit d’intervenir au cours de la campagne de syndicalisation pour empêcher le syndicat de s’implanter (« liberté d’expression de l’employeur ») et a recours pour ce faire à des consultants « anti-syndicats », une pratique qui a proliféré à partir des années 1970[80]. » L’un des objectifs subsidiaires de cette loi était également d’empêcher les individus suspectés d’être communistes d’accéder aux postes de direction des syndicats[81]. Cette loi, et les différentes autres mesures qui suivirent menèrent à l’arrestation et au licenciement d’un certain nombre de personnes sur le territoire américain à cause de leur engagement politique. Bien que le Maccarthisme ait pour but premier d’endiguer le développement du communisme, les anarchistes furent également victimes de cette seconde période de la Red Scare. Celle-ci dura, sous sa forme la plus violente, de 1947 à 1954, mais elle se prolongea de façon moins officielle jusqu’à la fin des années 1950 et même au-delà.
Les Conseils Hongrois de 1956 : Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, la Hongrie accueille avec enthousiasme la libération du régime fasciste par les troupes de Moscou. Cependant, quelques années plus tard, en 1956, un soulèvement populaire répondant à l’étouffement bureaucratique se répand à travers la Hongrie et prend une importance particulière à Budapest. L’historien David Irving précise : « C’est contre le régime lui-même, et non contre ses excès, que fut dirigé le soulèvement : la toute-puissance de l’appareil de l’État, l’absence de toute espèce de justice, le bas niveau de vie et l’interdiction des syndicats libres[82]. » Bien que cette insurrection ne dure que quelques semaines, elle a un impact sur les opposants de gauche aux régimes communistes. En effet, si cette tentative d’indépendance vis-à-vis du Kremlin ne revendique aucune base anarchiste, elle s’en inspire fortement en matière d’organisation. Claude Faber écrit : « Dans la plupart des villes, le pouvoir passe aux mains des conseils ouvriers. Les paysans liquident les coopératives d’État, les ouvriers s’organisent dans les usines, des groupes de travailleurs prennent les commandes des casernes, des services administratifs, de certaines usines[83]. » Il est intéressant de noter l’idée de conseils ouvriers qui fait écho à l’idéal des soviets pensé par les anarchistes au début du XXe siècle. L’insurrection de Budapest se terminera par l’entrée des chars de l’Armée Rouge dans la capitale Hongroise afin de rétablir l’obéissance au Parti Communiste de Moscou. Cette confrontation armée fera plusieurs milliers de morts et davantage de blessés. Les situationnistes : Le mouvement situationniste[84] trouve ses origines dans différents mouvements artistiques des années 1920 et 1930 liés à l’anarchisme, tels que le dadaïsme et le surréalisme. Le lien entre la politique et les arts a souvent été fait, en particulier chez les anarchistes où il s’agit d’une tradition datant de l’amitié entre Proudhon et Gustave Courbet. Sur le dadaïsme, Faber écrit : « Dada voulait briser les conventions artistiques, les hiérarchies, les limites et les frontières. Deux tendances se dessinent au sein du mouvement : l’une plutôt anarchiste individualiste, l’autre évoluant vers le communisme[85]. » À la suite de Dada, les surréalistes vont se rapprocher du mouvement anarchiste français dans les années 1950. Ils iront même jusqu’à collaborer avec les anarchistes pour certaines publications. C’est dans cette mouvance artistique que se développe tout d’abord le mouvement situationniste à partir de 1957. Une revue intitulée « internationale situationniste » est alors éditée pendant douze ans entre 1958 et 1969. Dans les années 1960, cependant, le mouvement situationniste prend une tournure plus politique et défend des valeurs revendiquées comme étant à la fois communistes et antiautoritaires : « Les situationnistes étaient convaincus que le prolétariat devait s’organiser en conseils d’ouvriers. L’abolition du travail, du salariat, du capital et de la marchandise devait annoncer des temps nouveaux[86]. » On retrouve, comme en Hongrie, l’idée de conseils d’ouvriers qui, non seulement, puise son origine chez les anarchistes russes, mais fait également partie intégrante de l’idéologie anarchiste de manière générale. Les travaux artistiques des situationnistes, tant en termes de posters que de tracts ou autres médias de diffusion des idées, permirent, entre autre, de faire éclore le mouvement de mai 1968. Celui-ci fut d’ailleurs largement soutenu par les situationnistes. L’internationale situationniste sera finalement dissoute en 1972 et ses anciens membres se retrouveront parmi les participants aux différents mouvements de tendance libertaire au cours des années 1970.
Mai 1968 : Les mouvements de grèves et de protestations qui eurent lieu en France, puis dans d’autres pays, au mois de mai 1968 restent la référence, ainsi qu’un symbole fort, des mouvements sociaux des années 1960 pour nombre d’anarchistes. Si les évènements de mai 1968 ont pour origine des protestations étudiantes à Paris, le mouvement s’étend bientôt à toute la France et à tous les corps de métiers. Claude Faber décrit ainsi la situation de la France : « Les étudiants manifestent en masse dans les rues, s’affrontent violemment avec les forces de l’ordre. Les syndicats ouvriers occupent les usines, les services publics sont paralysés. Les journalistes se révoltent contre la censure, les femmes réclament l’égalité[87]. » Les mouvements étudiants seront menés par la figure emblématique de Daniel Cohn-Bendit dont le rapprochement avec les idéaux anarchistes est relativement évident à identifier. En effet, membre de la Fédération Anarchiste il participera à la revue Noir et Rouge, ouvertement anarchiste. Il participera même en 1968 au Congrès de Carrare qui fut à l’origine de l’Internationale des fédérations anarchistes. George Marchais désignera d’ailleurs Cohn-Bendit comme « l’anarchiste allemand ».
Cependant, bien que les évènements de mai 1968 aient mené à une grève quasi-générale, à l’occupation des usines par les ouvriers et à celle des villes par les citoyens - à Nantes on parla même de « la commune de Nantes » - leurs liens directs avec le mouvement anarchiste français restent assez sporadiques. Luis Mercier-Vega décrit ainsi le mouvement de mai 1968 en France : « [Il] n’a que peu de contacts avec le mouvement anarchiste organisé. Ce n’est pas la Fédération anarchiste française qui place ses militants et ses drapeaux au sein des courants étudiants : ce sont des étudiants qui, pour symboliser leur volonté de table rase et de remise en question totale des hiérarchies, lèvent le drapeau noir, et [...] se créent un passé à base de Bakounine, de Bonnot et de Durruti[88]. » De nombreux ouvrages et témoignages relatent en détail les évènements de mai 1968, sur lesquels il convient de ne pas s’attarder outre mesure dans cet historique de l’anarchisme. Le mouvement eut cependant un retentissement international notamment en Allemagne, en Italie, en Belgique, et aux États-Unis. Les Kibboutzim : Au cours de cette troisième période de l’anarchisme (1940-1990), divers mouvements et projets communautaires se développent, de façon consciente ou non, avec des bases idéologiques anarchistes. On pense aux kibboutzim, aux hippies, aux provos et aux punks dont les tendances générales vont être exposées ci-dessous. Les kibboutzim, tout d’abord, sont des villages collectivistes créés en Israël après la guerre d’indépendance de 1947-1949 afin d’accueillir les colons juifs venus en particulier de l’Europe de l’Est. Bien qu’ayant une base religieuse, certains kibboutzim décident d’accueillir tous les individus indépendamment de leur religion. Le nombre de kibboutzim explose ainsi au cours des années 1950 et continue de croître jusque dans les années 1970. Yaacov Oved, dans un chapitre intitulé « L’anarchisme dans le mouvement des kibboutz » paru en 2008, écrit :
On étudia les idées de Kropotkine sur la société communautaire future dans les séminaires idéologiques du mouvement des kibboutzim. Cela concernait principalement ses livres L’Entraide et Champs, Usines, Ateliers. Il faut néanmoins rappeler que les institutions et les porte-parole du mouvement des kibboutzim évitaient soigneusement les définitions spécifiquement anarchistes[89].
La base théorique serait donc bien anarchiste même si les pratiques qui s’ensuivirent ne le furent pas systématiquement. David Catarivas, dans un ouvrage consacré à Israël, indique que les individus venus vivre dans les kibboutzim : « voulaient échapper à toutes les servitudes, à toutes les prisons. Ils voulaient surtout échapper à ce qu’ils considéraient comme une malédiction : l’argent, l’exploitation de l’homme par l’homme[90]. » Il est important de préciser que sur ces deux points l’idéologie anarchiste rejoint l’idéologie communiste. Les personnes venues habiter au sein des kibboutzim étant bien souvent arrivées de l’Europe de l’Est, alors aux mains des communistes, il est naturel que l’idéologie s’en ressente.
La formation des kibboutzim rejoint ainsi l’idéologie anarchiste sur un plan tant politique qu’économique. Dans un ouvrage consacré exclusivement aux liens entre anarchisme et kibboutzim, James Horrox présente ainsi l’organisation politique des kibboutzim : « voluntary, self-governing community, administered democratically by its members with neither legal sanction nor any framework of coercive authority to ensure conformity to its collectively-agreed upon behavioral norms[91]. » Economiquement, on retrouve également une organisation dont le style est très anarchiste : « communal ownership of all property, including the means of production and consumption, mutual responsibility and mutual aid, communal production and consumption, and directly democratic self-management[92]. » Enfin, Horrox précise que les kibboutzim étaient organisés selon un système d’alliances de types fédératives[93], faisant une fois de plus écho à la théorie anarchiste. Certains kibboutzim prirent également des positions fortement anti-monétaristes telles que le décrit Catarivas : « Il n’existe pas, au kibboutz, de boutiques, pas d’activités commerciales individuelles, personne n’est payé, personne ne vend quoi que ce soit, personne ne gagne d’argent[94]. » Néanmoins, à mesure que grandit l’État d’Israël, les kibboutzim furent de moins en moins autonomes et se rallièrent aux politiques mises en place par ce dernier. Les kibboutzim furent alors plus politisés et plus religieux, les quelques communautés qui gardèrent des principes proches de l’anarchisme sont rares.
Les Hippies : Le mouvement hippie est souvent perçu comme un mouvement avant tout non violent et promouvant la consommation de drogues. De ce point de vue, les liens idéologiques qu’il peut entretenir avec l’anarchisme semblent difficiles à établir. Cependant, deux précisions vont permettre de rendre ces liens plus aisément identifiables. Tout d’abord, le principe de non-violence, tel qu’il a été développé par Gandhi et Martin Luther King, a beaucoup inspiré les anarchistes dans leur pratique depuis l’après-guerre[95]. Ensuite, la contestation hippie ne tient pas uniquement au pacifisme et à la consommation de substances psychédéliques, elle défend également des positions économiques assez développées. Ainsi, bien que son origine soit plutôt artistique, le mouvement hippie, qui se développe au milieu des années 1960, devient peu à peu plus social et plus critique vis à vis du système économique et de l’impérialisme américain. Anne Lombard précise : « Pour les hippies, l’argent est la pierre de touche du système. Les gens s’évaluent en termes financiers. L’économie fondée sur l’argent est immorale, car elle repose entièrement sur le pouvoir et la manipulation[96]. » La vie dans les communautés hippies, en particulier dans le quartier de Haight-Ashbury à San Francisco, s’organise autour d’un rejet des pouvoirs publics, de l’économie de marché et même de l’argent lorsque c’est possible. Pour toutes ces raisons, les anarchistes considèrent le mouvement hippie comme proche d’eux idéologiquement. Les Provos : Le mouvement provo est un mouvement qui s’est développé en Hollande entre 1966 et 1967 et qui doit son origine à des militants anarchistes. Dans un article sur les provos, Nicolas Pas écrit :
Roel van Duyn essaya de doter le groupe d’une base idéologique inspirée de l'anarchisme et développa l'idée que la classe ouvrière classique n’était plus révolutionnaire puisque devenue, tout comme la bourgeoisie, bénéficiaire des acquis de la société de consommation. À l'opposition classique marxiste bourgeoisie-prolétariat, Van Duyn opposa la dichotomie provotariat (averti) - consommateur (asservi). Les consommateurs, comprenant aussi bien ouvriers que bourgeois[97]. L’objectif du mouvement provo est plus l’information que l’action directe et, en ce sens, il s’éloigne des pratiques anarchistes qui ont tendance à privilégier l’initiative tant au niveau politique qu’économique. Notons cependant l’importance de ce mouvement dans les milieux étudiants et l’impact qu’il aura sur les évènements de mai 1968 en France. Le Punk : Le mouvement punk débute officiellement au Royaume-Uni à partir de l’année 1976 et de la sortie du morceau Anarchy in the UK écrit par le groupe Sex Pistols sur lequel on peut entendre les paroles suivantes : « I am an anarchist [...] I wanna be Anarchy ». L’explosion punk dure quelques années, jusqu’au début des années 1980. Il se développe en particulier au Royaume-Uni avec les Sex Pistols et les Clash ainsi qu’aux États-Unis avec les Ramones. De nombreux groupes punks, dont l’histoire est particulièrement bien relatée dans l’ouvrage Art of Punk réalisé par Russ Bestley et Alex Ogg, se forment au cours de cette période. En plus de l’aspect musical, il existe tout un pan de l’art punk associé au graphisme que ce soit dans la réalisation d’affiches, de pochettes d’albums ou de flyers. Bestley et Ogg précisent ainsi : « La technique reflétait des styles plus anciens inspirés, entre autres, de l’art radical des dadaïstes, des surréalistes, des lettristes et des situationnistes[98]. » Dès ses débuts, l’art punk défend des positions révolutionnaires et antifascistes, soutient la révolution sexuelle des années 1960 et se moque ouvertement de la religion. Des références anarchistes assumées apparaissent dès le début des années 1980 avec le A cerclé ou encore le symbole de l’anarchisme au cours de la guerre civile espagnole[99]. Un courant de la musique punk que l’on nomme anarcho-punk se développe au Royaume-Uni et aux États-Unis au cours des années 1980. Ce dernier, qui comprend des groupes tels que Bad Religion, Black Flag, Minor Threat et les Misfits, eut une influence sur le mouvement anarchiste américain jusque dans les années 1990 et 2000[100].
Le cas de l’Espagne : Si l’on a choisi de placer l’Espagne à part, c’est parce, contrairement aux autres pays Européens, la dictature fasciste qui s’était installée dans les années 1930 ne fut pas éliminée par l’Alliance entre les États-Unis, le Royaume-Uni et la Russie qui mit un terme à la Seconde Guerre mondiale. En effet, le régime de Franco perdura jusqu’en 1975 et l’Espagne fut ainsi mise à l’écart des mouvements sociaux des années 1960 et 1970. Au cours des trente années qui séparent la fin de la Seconde Guerre mondiale de la fin du régime franquiste, l’opposition armée entre les anarchistes et les forces gouvernementales ne faiblit pas. Ainsi, en 1962, la CNT, réfugiée à l’étranger, approuve la création d’une section secrète dont l’unique but est de renverser le franquisme. En 1970 l’ambassade d’Espagne à Londres est attaquée avec des armes à feux. De nombreux incidents ont ainsi lieu, mais l’anarchisme en Espagne ne renaîtra réellement qu’à partir des années 1990 et l’avènement du néo-anarchisme. Anarchisme et écologie : Le mouvement écologiste est originellement lié à la droite et aux conservateurs, on parle d’ailleurs de conservatisme. L’anarchisme, de son côté, a défendu, notamment au travers des géographes Peter Kropotkine et Elisée Reclus, la préservation de la nature face à l’industrialisation croissante de la société. Reclus écrit, en 1905 : « Notre liberté, dans nos rapports avec la Terre, consiste à en reconnaître les lois pour y conformer notre existence[101]. » Aux États-Unis, Henry David Thoreau, considéré comme l’un des précurseurs de l’anarchisme outre-Atlantique, s’intéresse également beaucoup à la question environnementale et s’inscrit dans l’idéal anarchiste selon lequel les seules lois auxquelles l’individu devrait se conformer sont les lois naturelles. Cependant, les liens entre anarchisme et écologie ont tendance à s’affaiblir entre la fin du XIXe siècle et les années 1960. La redécouverte de l’écologie par le mouvement anarchiste s’opère grâce à différents auteurs dont Murray Bookchin, qui publie Post-Scarcity Anarchism en 1971. A sa suite, tout un mouvement éco-anarchiste se développe, en particulier aux États-unis où l’on parle de Green Anarchism. Au cours des années 1980, John Zerzan jouera un rôle particulièrement important dans le développement de ce courant de l’anarchisme. Ce point sera développé plus en détail dans la seconde partie de cet ouvrage.
Les années 1980 : La décennie des années 1980 représente d’un côté l’émergence du néolibéralisme et de l’autre l’accession au pouvoir, dans certains pays, d’une gauche institutionnalisée. Cette double conjoncture politique, ajoutée à l’échec des mouvements des années 1960 et 1970 à changer le système politique et économique, provoque un certain « vide » des actions anarchistes. Comme dans les années 1950, l’anarchisme n’a pas disparu mais se montre simplement plus rare sur la scène internationale. Tout d’abord, le néolibéralisme correspond à l’application des théories économiques, anti-interventionnistes, de Friedman et Hayek. Cette application se fera en parallèle aux États-Unis avec Reagan, dont le mandat dure de 1981 à 1989, et au Royaume-Uni avec Thatcher, dont le mandat dure de 1979 à 1990. C’est l’opposition à cette théorie néolibérale qui verra réémerger l’anticapitalisme anarchiste à partir des années 1990. D’un autre côté, le socialisme arrive au pouvoir dans plusieurs pays du bloc de l’Ouest au cours de cette décennie : Felipe Gonzalez en Espagne de 1982 à 1996, François Mitterand en France de 1981 à 1995 et Bettino Craxi en Italie de 1983 à 1987. Cette situation tend à redonner aux mouvements de gauche l’espoir que la réforme socialiste peut fonctionner davantage que la révolution anarchiste ou communiste, idée qui se développe particulièrement bien compte tenu de la situation dans laquelle se trouve le bloc communiste au cours des années 1980. Cependant, le socialisme du bloc de l’ Ouest ne rentre en conflit ni avec le capitalisme, ni avec le système politique de démocratie représentative et, à la fin des années 1980, les mouvements d’extrême gauche et en particulier l’anarchisme sont prêts à connaître un nouvel essor[102].
Cette quatrième période rejoint le troisième volume de l’anthologie de l’anarchisme dirigée par Robert Graham et qui s’intitule : The New Anarchism. Celui-ci s’oppose tout particulièrement au néolibéralisme à travers différents mouvements visant à défendre tantôt l’environnement tantôt la liberté des peuples à disposer de leurs terres face aux grands groupes industriels. La fin de la guerre froide et l’ouverture du bloc de l’Est va mettre fin à un monde bipolarisé et permettre l’émergence de nombreux mouvements contestataires. Si le néo-anarchisme, dont il sera question dans les chapitres 3 et 4, ne débute qu’avec les évènements de Seattle en 1999, il prend ses racines dès le début des années 1990 avec des mouvements tels que le Zapatisme au Mexique. L’objectif ici est de mettre en évidence la continuité de l’histoire de l’anarchisme jusqu’à la fin du XXe siècle afin de pouvoir ensuite replacer sa réémergence, sous la forme du néo-anarchisme, dans ce contexte historique.
Réémergence de l’anarchisme mondial : La réémergence de l’anarchisme au niveau mondial se traduit au cours des années 1990 et 2000 en partie par la multiplication d’organisations anarchistes de type fédérations ou groupements d’individus. Parmi les différentes organisations qui vont être présentées ci-dessous, l’on peut inclure l’Anarchist Federation du Royaume-Uni fondée en 1986, bien qu’elle date de quelques années avant le début de cette période. On peut également remarquer un développement intéressant en Amérique du Sud avec la création de la Federacion Anarquista Interciudadana au Chili en 1991 et de la Federação Anarquista Gaúcha au Brésil en 1995. Cette dernière s’appuie d’ailleurs sur le soutien de la Federación Anarquista Uruguaya mentionnée précédemment. On peut également noter dans cette partie l’apparition d’un groupe anarchiste en Turquie à partir de 1992. Cette réémergence, mise en évidence ici à travers la création de nouvelles fédérations anarchistes dans des pays où elles n’existaient pas encore, a également été possible grâce à l’ouverture des anciens pays du bloc de l’Est après la fin de la guerre froide.
L’ouverture du bloc de l’Est : A partir du début des années 1990, les anciens pays contrôlés par l’URSS vont s’ouvrir peu à peu au capitalisme mondial et avec lui aux idées anticapitalistes et antiautoritaires. On observe le développement de l’anarchisme en Europe de l’Est dès 1988 avec la création de la Federacja Anarchistyczna en Pologne. Les quelques années qui suivirent la chute du mur de Berlin virent ensuite un nombre important de mouvements anarchistes se développer en ex-URSS. En 1989 est créée l’initiative pour une Fédération Anarchiste en Allemagne (I-AFD) qui rejoint bientôt l’internationale des fédérations anarchistes. En 1991, c’est la Bulgarie, qui sous l’impulsion de Georgi Grigoriev, rentrant d’un exil de plus de quarante ans en France, reforme sa fédération anarchiste. En, 1995 la fédération anarchiste tchécoslovaque est créée en opposition à la fois au capitalisme et au bolchevisme, tous deux considérés comme des manifestations de l’autorité de l’État. Enfin, en 1997 c’est en Russie que se développe une initiative anarchiste avec la création de la bibliothèque Victor Serge à Moscou. Elle est l’une des rares manifestations de l’anarchisme, et des mouvements d’extrême gauche en général, en Russie au cours de ces dernières décennies. Le Zapatisme : Au Mexique, le mouvement zapatiste puise son idéal dans des valeurs proches de l’anarchisme, rejet du système politique et économique, et s’inscrit dans le courant antinéolibéral caractéristique de l’anarchisme des années 1990. Le 1er janvier 1994, les populations amérindiennes de l’État Mexicain du Chiapas, menées par le sous-commandant Marcos, se soulèvent contre le gouvernement mexicain. L’armée zapatiste de libération nationale (EZLN) est fondée, sans pour autant que la lutte armée ne soit considérée comme une fin en soi. Marta Duran de Huerta rapporte le discours de l’EZLN : « l’Ejército zapatista de liberacion nacional (EZLN) aspire au suicide, non pas que nous voulions qu’on nous tue, mais parce que nous aspirons à ne plus être soldats[103]. » Yvon Le Bot parle à ce sujet de « stratégie de non-violence » qu’il compare à Martin Luther King et à Gandhi. Concernant les revendications antinéolibérales des insurgés, Le Bot remarque que la date du début de l’insurrection correspond exactement à l’entrée en vigueur de l’ALENA (Accord de libre-échange Nord-Américain), traité symbolique du néolibéralisme mondial. De plus, on assiste du 27 juillet au 3 août 1996 à la : « rencontre internationale pour l’humanité et contre le néo-libéralisme organisée par l’EZLN au Chiapas[104]. » Ces rencontres annoncent déjà ce que sera quelques années plus tard le World Social Forum – il en sera question dans le chapitre 7. Le mouvement zapatiste se poursuit au cours des années 1990 et 2000 avec pour objectif la mise en place de gouvernements locaux respectant les droits des indigènes et luttant contre le néolibéralisme économique. Claude Faber conclut ainsi : « Les zapatistes refusent l’ordre politico-économique mondial imposé par les États-Unis. Certes, le mouvement n’est pas à proprement parler anarchiste. Mais il demeure le plus bel exemple de résistance et d’opposition au pouvoir étatique et financier. Pour ces raisons, les anarchistes lui vouent un énorme respect[105]. »
Le mouvement altermondialiste : L’opposition à la mondialisation se conçoit chez les anarchistes comme une opposition au développement mondial du néolibéralisme. En effet, le terme mondialisation peut se lire de deux manières différentes : il peut représenter le développement mondialisé du capitalisme tout comme il peut être perçu comme un partage mondial du savoir et des techniques. Pour cette raison, les anarchistes n’apprécient guère et rejettent même le terme d’antimondialisation. L’anthropologue et anarchiste David Graeber écrit ainsi :
The phrase « anti-globalization movement » is a coinage of the US media and activists have never felt comfortable with it. Insofar as this is a movement against anything, it’s against neoliberalism, which can be defined as a kind of market fundamentalism - or, better, market Stalinism - that holds there is only one possible direction for human historical development[106].
Le concept d’antimondialisation a ainsi parfois été associé à celui d’altermondialisme. Parmi les évènements marquants de l’altermondialisme de la fin des années 1990, on peut tout d’abord citer les manifestations qui eurent lieu lors du sommet de l’OMC (Organisation Mondiale du Commerce) à Seattle en 1999. Randall Amster y voit une résurgence de l’anarchisme qui survient après une période moins intense de son développement à l’échelle mondiale : « And then all of this changed, seemingly overnight, with the prominent role played by anarchist in the late-1999 protests against the world trade organization (WTO) in Seattle[107]. » Ces manifestations réunirent des personnes de différentes nationalités et menèrent au blocage d’un sommet international promouvant le néolibéralisme. L’année suivante, près de 10 000 personnes se réunissent à Washington, D. C. afin de protester contre un nouveau sommet de l’OMC. Cependant, l’opposition à la mondialisation néolibérale trouve son apogée en juillet 2001 lors des manifestations qui ont lieu à Gênes en parallèle du G8. Quelques centaines de milliers de personnes se réunissent lors de cette manifestation qui se terminera en émeutes et en affrontements avec la police. Dans chacune de ces manifestations, les anarchistes s’associent aux cortèges et revendiquent leurs positions contestataires. Les mouvements de protestation organisés en marge des G8 deviennent courants au cours des années 2000. Enfin, on peut citer l’existence, entre 2000 et 2006, de la CLAC (Convergence des Luttes Anti-Capitalistes). Celle-ci mena à l’organisation d’actions directes contre le capitalisme mondialisé. L’altermondialisme, très proche du néo-anarchisme, ne tiendra pas uniquement un rôle d’opposition et de contestation mais va également proposer des alternatives. Celles-ci font l’objet des chapitres 3 et 4.
L’expression du nouvel anarchisme : Le nouvel anarchisme, qui se développe à partir des années 1990, est un mouvement politique moins ouvrier, du fait de la désindustrialisation des pays riches, et qui va développer un aspect plus théorique que pratique. On assiste ainsi à l’organisation, par les anarchistes du monde entier, de conférences, de rassemblements commémoratifs ou encore de foires aux livres. Ainsi, le nouvel anarchisme, dont l’expression de l’anticapitalisme s’exprime à travers une opposition au néolibéralisme, a mené d’une part à l’apparition de mouvements directs qu’on a qualifié d’antimondialistes et d’autre part à l’organisation d’évènements visant à promouvoir la pensée théorique. L’association théorie-pratique présente tout au long de l’histoire anarchiste est une fois de plus identifiable. La propagation des idées anarchistes croît ainsi de manière internationale. D’autres actions similaires sont également organisées : festivals d’art, de théâtre, de cinéma mais également camps d’été anarchistes, comme en Autriche ou différentes conférences sur le féminisme, l’écologie etc.
L’historique de l’anarchisme présenté dans ces prolégomènes s’appuie sur certains ouvrages de références historiques mentionnés en introduction. Cet historique tend à mettre en évidence une continuité dans la théorie et dans la pratique anarchiste. Cette continuité est observable depuis 1840 et l’acte fondateur du mouvement anarchiste que représente la publication par Pierre-Joseph Proudhon de son ouvrage Qu’est-ce que la propriété ? En effet, la période dites des précurseurs ne possède pas cette caractéristique de continuité mais présente plutôt des manifestations anarchisantes qui se sont développées de façon sporadique. La continuité caractéristique du mouvement anarchiste, qui mène au néo-anarchisme, n’a ainsi pu exister qu’à partir du moment où l’idéologie anarchiste a été formulée et pensée.
Ces prolégomènes présentent par ailleurs un historique qui se veut non pas centré uniquement sur les personnalités proéminentes de l’anarchisme - comme cela peut être le cas des anthologies - ni sur les mouvements populaires mais qui se voit plutôt comme une synthèse de ces deux approches. L’histoire de l’anarchisme peut, en effet, être réduite à une liste d’individus qui dicteraient les principes théoriques et que d’autres exécuteraient à travers différents types de mises en pratique. A l’inverse, les écrits des personnages importants de l’histoire anarchiste ont davantage un rôle de commentaire qui peuvent être ou non repris par un certain nombre d’individus se réclamant de l’anarchisme.
D’un point de vue géographique, le mouvement anarchiste s’est étendu au fil de l’histoire à tous les continents. Si ces prolégomènes peuvent apparaître comme davantage centrés sur les évènements européens et Nord-Américains, dû en partie au fait que les ouvrages de références utilisés ont été produit dans un tel contexte, le mouvement anarchiste s’est cependant largement diffusé dans d’autres zones géographiques. Il existe ainsi un anarchisme japonais, un anarchisme chinois, un anarchisme australien, un anarchisme très important en Amérique du Sud etc. On peut par ailleurs observer que, au cours de chacune des quatre périodes de l’histoire anarchiste présentées dans cet historique, le développement de l’anarchisme a eu un lien particulier avec les États-Unis : de Josiah Warren aux mouvements hippies et pacifistes des années 1960 en passant par l’IWW et les martyrs du Haymarket de Chicago. Le mouvement Occupy pourrait alors constituer l’expression du néo-anarchisme, caractéristique de la cinquième et dernière période proposée, aux États-Unis.
Sous le regard incrédule de ceux qui l’avaient jeté depuis longtemps aux oubliettes de l’histoire, et à la surprise du plus grand nombre, pour ne pas dire de tout le monde, l’anarchisme connaît, depuis le début du XXIe siècle, un essor impressionnant qui se manifeste dans plusieurs régions du globe[108].
Tomás Ibáñez
[Anarchism] is a system of social thought, aiming at fundamental changes in the structure of society, and particularly – this is the common element uniting all its forms – at the replacement of the authoritarian state by some form of non-governmental cooperation between free individuals[109].
George Woodcock
L’idéologie anarchiste, bien qu’ayant des origines que l’on peut faire remonter jusqu’à l’Antitiquité, débute de manière officielle par cette déclaration de Pierre-Joseph Proudhon en 1840 dans son œuvre la plus célèbre, Qu’est-ce que la propriété ?° : Quelle forme de gouvernement allons-nous préférer ? - Eh ! Pouvez-vous le demander ? répond sans doute quelqu’un de mes plus jeunes lecteurs ; vous êtes républicain. - Républicain, oui ; mais ce mot ne précise rien. Res publica, c’est la chose publique ; or, quiconque veut la chose publique, sous quelque forme de gouvernement que ce soit, peut se dire républicain. Les rois aussi sont républicains. - Eh bien ! vous êtes démocrate ? - Non. - Constitutionnel ? - Dieu m’en garde. - Vous êtes donc aristocrate ? - Point du tout. - Vous voulez un gouvernement mixte ? - Encore moins. - Qu’êtes-vous donc ? - Je suis anarchiste. - Je vous entends - vous faites de la satire ; ceci est à l’adresse du gouvernement. - En aucune façon : vous venez d’entendre ma profession de foi sérieuse et mûrement réfléchie ; quoique très ami de l’ordre, je suis, dans toute la force du terme, anarchiste[110].
Proudhon développe alors, dans ses nombreux ouvrages, une critique politique, économique, sociale et morale de la société dans laquelle il vit. Il inspirera de nombreux penseurs du XIXe siècle parmi lesquels certains anarchistes, mais pas uniquement. C’est Mikhaïl Bakounine (1814-1876), philosophe et révolutionnaire anarchiste russe, qui, en reprenant en partie les idées de Proudhon, donnera un réel essor à cette idéologie. Il inspirera alors Peter Kropotkine (1842-1917), théoricien de l’anarchisme et du communisme libertaire, qui à son tour inspirera Emma Goldman, Alexander Berkman et une grande partie du mouvement anarchiste du XXe siècle. La continuité est donc une dimension importante de l’évolution de la pensée anarchiste au fil des décennies.
Cette continuité peut s’expliquer par la méthode qu’ont les anarchistes d’observer et d’analyser la société qui les entoure. Elisée Reclus, géographe et anarchiste français de renom, définit l’anarchisme comme étant « l’observation raisonnée des lois naturelles[111]. » Cette approche dites « naturelle » se veut objective. Elle amène Reclus, à travers ses écrits, à décrire l’organisation des sociétés à différents endroits de la Terre afin de les comparer[112], adoptant ainsi une approche anthropologique. Il s’agit là de la première étape de la pensée anarchiste : l’observation des inégalités qui existent au sein des sociétés humaines. La première proposition anarchiste consiste donc à prôner la nécessité de l’égalité entre l’ensemble des membres d’une société. Par ailleurs, l’idéologie anarchiste s’appuie sur une valeur de base qui est la liberté, on confond d’ailleurs fréquemment les termes « anarchiste » et « libertaire ». Cette liberté, selon Bakounine, découlera nécessairement de l’égalité entre les individus[113]. L’idéologie anarchiste s’oppose donc d’une part aux inégalités qui existent et d’autre part à toutes formes d’autorité, perçues comme portant atteinte à la liberté individuelle et collective. La liberté et l’égalité représentent ainsi les deux valeurs fondamentales de l’anarchisme. Cette conception s’est largement perpétuée puisqu’elle est présente chez les premiers écrivains tels Proudhon et Bakounine, jusqu’à des auteurs plus récents tel Randall Amster, qui les présente comme deux notions essentielles de la pensée anarchiste[114].
Si l’anarchisme s’oppose, dans ses premiers textes, particulièrement aux systèmes politiques et économiques de son temps, la recherche de liberté et d’égalité existe dans l’ensemble des domaines et à toutes les échelles de la société. La question morale est abordée assez tôt dans l’histoire du mouvement anarchiste avec notamment une critique ferme de l’Eglise, qui se retrouve bien souvent associée à l’État et est critiquée pour son organisation autoritaire et hiérarchisée. Bakounine écrit ainsi : No sooner did these institutions [the Church and the State] appear in the world than two ruling classes — the priests and the aristocrats — promptly organized themselves and lost no time in indoctrinating the enslaved people with the idea of the utility, indispensability, and sacredness of the Church and of the State[115]. C’est en prenant en compte la dimension non seulement économique et politique, mais également sociale et éthique, de l’anarchisme que l’on se propose d’étudier sa critique de la société et sa recherche d’égalité et de liberté. On cherche ici à mettre en évidence toute la diversité de la pensée anarchiste, en insistant particulièrement sur des concepts tels que l’égalité et la liberté qui peuvent être appliqués à tous les aspects des sociétés afin d’éviter une description qui s’appuierait uniquement sur une analyse politique et économique, qui rendrait peu aisées toutes distinctions entre l’anarchisme et le marxisme.
Préalablement à toute forme de critique, les penseurs de l’anarchisme au milieu du XIXe ont souhaité s’appuyer sur une observation dite naturelle de la société, afin que celle-ci puisse être d’une certaine manière légitimée. Avant d’analyser la pensée anarchiste et d’étudier ses liens avec les concepts d’égalité et de liberté précédemment cités, il convient donc de comprendre ces mécanismes d’observations, primordiaux dans le développement ultérieur des théories anarchistes.
La critique anarchiste concernant les inégalités économiques comporte différents arguments qui s’articulent tous autour d’une même notion : la propriété. Ce fut ainsi le point de départ de la pensée de Proudhon à travers son premier ouvrage : Qu’est-ce que la propriété ?. Deux grands types d’inégalités sont alors observés, les inégalités qui proviennent directement de l’existence de la propriété et celles qui sont le fruit de la relation entre travailleur et propriétaire. On retiendra pour premier argument le fait que la propriété en elle-même n’est pas productive. S’étant beaucoup inspiré des économistes classiques, Proudhon illustre cette non-productivité de la propriété comme suit : « Les produits, disent les économistes, ne s’achètent que par des produits. Cet aphorisme est la condamnation de la propriété. Le propriétaire ne produisant ni par lui-même ni par son instrument, et recevant des produits en échange de rien, est ou un parasite ou un larron[116]. » Cette déclaration est donc une attaque directe contre le système même de propriété, partant du principe que son existence même crée une inégalité. Bakounine, dans The Knouto-Germanic Empire and the Social Revolution, écrit de plus que si le propriétaire fournit bien un capital, ou une propriété, celui-ci ne peut rien produire à moins d’avoir été « fertilisé » par le travail[117]. L’inégalité provenant de la non-productivité de la propriété s’exprime dans la société par le fait que le propriétaire n’a nul besoin de travailler pour subvenir à ses besoins. On retrouve ici de façon assez nette l’idée de l’exploitation de l’homme par l’homme développée par Karl Marx dans son Capital, publié entre 1867 et 1894.
Comme second argument contre les inégalités provenant de la propriété on retrouve le caractère illimité que peut prendre la propriété d’un seul individu. Elisée Reclus remarque et analyse cette caractéristique dans son ouvrage L’Homme et la Terre. Il y écrit ainsi qu’en théorie, la propriété d’un seul individu pourrait « s’accroître indéfiniment, et même, en vertu du consentement presque universel, embrasser le monde entier[118]. » Il y a donc inégalité en ce sens que si la propriété d’un seul individu peut s’accroître sans limites cela signifie que celle des autres peut diminuer également sans limites. La répartition de la richesse humaine mondiale n’est donc pas effectuée de manière équitable, égalitaire. L’idéologie anarchiste en conclut donc que l’existence de la propriété ne permet pas ce partage équitable. Bakounine pousse plus loin la réflexion et écrit, dans The Capitalist System, que cette possibilité d’accroissement infini de la propriété est stimulée par le système économique capitaliste. Il écrit : All enterprises are forced by the same competition to sell their products at the lowest possible price. [The capitalist monopoly] can attain this two-fold result only by forcing out an ever-growing number of small or medium-sized capitalists, speculators, merchants, or industrialists, from the world of exploiters into the world of the exploited proletariat[119].
Le système capitaliste fonctionne grâce à la compétition qui existe entre les entreprises et entre les travailleurs. Pour Bakounine, c’est parce que le système capitaliste s’appuie sur cette caractéristique particulière de la propriété, potentiellement illimitée, qu’il engendre d’importantes inégalités entre les individus.
Enfin, le troisième argument des anarchistes à l’encontre des inégalités produites par le système de propriété s’appuie sur la critique du droit d’héritage. Proudhon insiste particulièrement sur cette question qui deviendra l’un des fondements de la pensée anarchiste après avoir été reprise et développée par Bakounine et Kropotkine. Bakounine exprime ainsi dans Statelesse socialism : anarchism la position anarchiste quant au droit d’héritage : « [Inheritance] right must necessarily be abolished, we believe, for as long as inheritance is in effect, there will be hereditary economic inequality, not the natural inequality of individuals but the artificial inequality of classes[120]. » Bakounine développe d’une part l’opposition entre l’inégalité naturelle et l’inégalité artificielle, qui rappelle l’approche naturaliste d’Elisée Reclus mentionnée en introduction, et d’autre part l’idée de la perpétuation des inégalités économiques grâce au droit d’héritage. Les inégalités décrites comme étant le fruit de la propriété se renouvellent et s’accroissent à chaque génération sous l’effet du principe d’héritage. Celui-ci constitue donc, pour les anarchistes également une forme d’inégalité.
La critique économique anarchiste s’appuie d’une part sur le principe de la propriété et d’autre part sur la relation entre ouvrier et propriétaire. L’inégalité majeure qui existe, dans l’idéologie anarchiste, entre le travailleur et le propriétaire provient de la question du partage de la production. Pour les anarchistes, l’individu ne peut rien produire seul, il a besoin du travail d’autrui afin de pouvoir lui-même produire un quelconque bien, il en sera question dans le chapitre 2. C’est en partant de ce postulat que Proudhon écrit : « toute production étant nécessairement collective, l’ouvrier a droit, dans la proportion de son travail, à la participation des produits et des bénéfices ; [et de plus] tout capital accumulé étant une propriété sociale, nul n’en peut avoir la propriété exclusive[121]. » Les bénéfices tirés de la production devraient donc, selon les anarchistes, être répartis de façon équitable entre l’ensemble des individus qui ont participé à cette production. Proudhon met en avant le fait qu’ouvriers et propriétaires apportant tous deux un élément nécessaire à la production, leur association devrait donc fonctionner selon un commun accord. Il s’adresse ainsi aux propriétaires :
Que vous ayez un droit partiel sur le tout pour les fournitures que vous avez faites et les subsistances que vous avez procurées, rien n’est plus juste : vous avez contribué à la production, vous devez avoir part à la jouissance. Mais votre droit n’annihile pas celui des ouvriers, qui, malgré vous, ont été vos collègues dans l’œuvre de produire[122].
Pour Proudhon, le partage des bénéfices n’étant pas jugé comme équitable, il révèle une inégalité majeure induite par le système économique et l’existence de la propriété. Afin de mettre en évidence cette inégalité entre travailleur et propriétaire, il choisit, à titre d’exemple, de comparer l’ouvrier à l’esclave et même à l’animal :
Voilà pourquoi l’esclave, à qui le planteur donne la paille et le riz, l’ouvrier civilisé, à qui le capitaliste paye un salaire toujours trop petit, n’étant pas les associés de leurs patrons, bien que produisant avec eux, n’entrent pas dans le partage du produit. Ainsi, le cheval qui traîne nos diligences, et le bœuf qui tire nos charrues, produisent avec nous, mais ne sont pas nos associés ; nous prenons leur produit, mais nous ne partageons pas[123].
L’inégalité qui existe dans le partage de la production soulève une autre critique de la part des anarchistes, celle du salariat. En effet, le principe du salaire, tel qu’il est défini dans le système capitaliste, suppose qu’il existe entre le travailleur et le propriétaire une certaine égalité qui leur permet de négocier le montant du salaire. Or, d’après Proudhon, « le salaire est la dépense qu’exigent l’entretien et la réparation journalière du travailleur ; vous avez tort d’y voir le prix d’une vente[124]. » Le salaire payé par le propriétaire au travailleur permet à ce dernier de subsister à ses besoins, mais il ne garantit en aucun cas le partage équitable de la production. Le salaire est donc perçu comme une conséquence de l’inégalité qui existe dans le partage des bénéfices. Kropotkine pousse davantage la réflexion et s’intéresse à l’échelle des salaires entre les travailleurs. La différence qui peut exister entre le salaire de différents travailleurs indique une certaine inégalité économique. Kropotkine écrit à ce propos :« Aussi disons-nous que toutes les théories sur l’échelle des salaires ont été inventées après coup pour justifier les injustices existant actuellement et que nous n’avons pas à en tenir compte[125]. » Alexender Berkman, théoricien et activiste anarchiste du début du XXe siècle, développe quant à lui le concept de wage slavery, qui sera largement repris par le mouvement anarchiste, notamment au XXIe siècle.
Les anarchistes perçoivent enfin une inégalité économique entre individus, observable à travers l’existence des classes sociales. En d’autres termes, pour les anarchistes, puisque la fortune personnelle varie d’un individu à l’autre, c’est bien qu’il n’y a pas d’égalité économique entre l’ensemble des membres de la société. Cette inégalité de fortune est, par ailleurs, d’autant plus importante qu’il existe un droit d’héritage. Ramenée aux relations travailleur-propriétaire, Bakounine décrit dans The Capitalist System cette inégalité comme un désavantage certain pour le travailleur : While being equal from the point of juridical fiction, the capitalist and the worker are anything but equal from the point of economic situation, which is the real situation. The capitalist is not threatened with hunger when he comes to the market ; he knows very well that if he does not find today the workers for whom he is looking, he will still have enough to eat for quite a long time, owing to the capital of which he is the happy possessor. […} After all, he was not impelled by an urgent necessity, but by a desire to improve his position, which, compared to that of the workers, is already quite comfortable, and so he can wait[126].
Cette inégalité économique est donc de façon indirecte également le produit du système de propriété. Ainsi, bien que les inégalités économiques observées et remises en cause par les anarchistes soient diverses, elles peuvent s’articuler autour d’une même critique : celle de la propriété. On peut alors conclure en résumant la position anarchiste quant aux inégalités économiques par cette fameuse affirmation de Proudhon, qui apparaît dès les premières lignes de Qu’est-ce que la propriété ? : la propriété c’est le vol.
La pensée anarchiste, bien que s’étant développée à partir de la critique de la propriété et du système économique capitaliste, s’appuie tout autant sur l’observation et la critique des inégalités politiques. L’anarchisme s’oppose tout d’abord au principe même de gouvernement, considérant son existence comme la cause des inégalités politiques présentes dans la société. Proudhon écrit ainsi : « le gouvernement de l’homme par l’homme, sous quelque nom qu’il se déguise, est oppression[127]. » Cette conclusion, chez les anarchistes, provient d’une analyse particulière du pouvoir et de l’effet qu’il peut avoir sur l’être humain. L’idée principale consiste à envisager quiconque détenant un quelconque pouvoir politique comme se trouvant dans une position de domination par rapport aux autres membres qui constituent la société. Il serait alors impossible d’exercer ce pouvoir politique autrement que par la domination. Bakounine, dans On representative governement and universal suffrage, écrit :
The feeling of superiority necessarily induced by a high position. [...] Political power means domination and where there is domination there must be a substantial part of the population who remain subjected to the domination of their rulers : and subjects will naturaly hate their rulers who will then naturally be forced to subdue the people by even more oppressive measures, further curtailing their freedom. Such is the nature of political power ever since its origin in human society[128]. Cette vision du pouvoir politique amène les anarchistes à penser toute forme de gouvernement comme une inégalité, la domination d’un individu sur un autre témoignant nécessairement d’une relation inégale.
Après avoir dénoncé le principe même de gouvernement, les anarchistes, en réponse au développement de la démocratie représentative au cours du XIXe siècle et du début du XXe siècle, affinent leur analyse et leur critique politique. Ils dénoncent les inégalités du système de représentation, perçu alors comme l’idéal politique qui garantirait la liberté et l’égalité du peuple face aux monarchies européennes. Deux arguments principaux de la pensée anarchiste s’attaquent au système représentatif. Tout d’abord, il semble impossible aux anarchistes qu’un individu seul puisse représenter l’opinion et les intérêts d’un grand nombre de personnes – comme c’est par exemple le cas des membres de parlements par rapport aux citoyens de leur circonscription. Bakounine écrit : « The whole system of representative government is an immense fraud resting on this fiction. That the executive and legislative bodies elected by universal suffrage of the people must or even can possibly represent the will of the people[129]. » L’immense diversité des individus qui composent la société ne pourrait donc être représentée par un seul individu, si honnête et brillant soit-il. C’est ce qu’ écrit Kropotkine dans cette longue citation alors qu’il décrit le travail du parlementaire dans un système de démocratie représentative.
Il devra voter l’impôt sur les chiens et la réforme universitaire, sans jamais avoir mis les pieds dans l’Université ni su ce qu’est un chien de campagne. Il devra se prononcer sur les avantages du fusil Gras et sur l’emplacement à choisir pour les haras de l’État. Il votera sur le phylloxera, le guano, le tabac, l’enseignement primaire et l’assainissement des villes ; sur la Cochinchine et le Guyane, sur les tuyaux de cheminée et l’Observatoire de Paris. [...] Protée omniscient et omnipotent, aujourd’hui militaire, demain éleveur de porcs, tour à tour banquier, académicien, nettoyeur d’égouts, médecin, astronome, fabricant de drogues, convoyeur ou négociant. [...] Et comme il lui est matériellement impossible d’avoir son opinion sur les mille sujets pour lesquels son vote fera loi, il causera cancan avec son voisin [...] ; et au moment du vote il se prononcera pour ou contre le rapport, selon le signal du chef de son parti[130].
Cette accumulation d’exemples vise à mettre en évidence l’impossibilité du parlementaire à être en quelque sorte omniscient. L’inégalité créée par cette impossibilité réside dans le fait que certains individus seront mieux représentés que d’autres en fonction des compétences du parlementaire qui les représente. Le problème, pour les anarchistes, vient principalement du fait que le parlementaire doit représenter un grand nombre de personnes. En effet, et il en sera question dans le chapitre 2, les anarchistes acceptent et même défendent l’idée de représentation dès lors que les représentants sont plus proches des citoyens qu’ils représentent et que leur pouvoir est limité d’une manière ou d’une autre.
Pour les anarchistes, les représentants du peuple possèdent un pouvoir trop important et s’en servent, bien souvent, dans le but de dominer le reste de la population. En d’autres termes, les représentants sont perçus comme ayant tendance à défendre leurs propres intérêts et les intérêts de ceux de la classe à laquelle ils appartiennent au détriment des intérêts des individus qu’ils représentent. Noam Chomsky, linguiste de renom et personnalité proéminente du mouvement anarchiste contemporain, illustre cette tendance comme suit :
Les politiques qui découlent de n’importe quel mécanisme de prise de décision tendent à correspondre aux intérêts des gens impliqués dans la prise des décisions, ce qui paraît certainement plausible. Ainsi, si une décision est prise par une autorité centralisée, elle représente les intérêts du groupe particulier qui est au pouvoir. Mais, si le pouvoir est réellement enraciné dans de grandes parties de la population - si les gens peuvent vraiment participer à la planification sociale - alors on peut imaginer qu’ils le feront par rapport à leurs propres intérêts et on peut s’attendre à ce que les décisions reflètent ces intérêts[131].
Cette citation de Chomsky met en avant d’une part la critique du système de représentation, et d’autre part la continuité qui existe entre les théories anarchistes du XIXe siècle et celles des penseurs contemporains Afin d’appuyer cette seconde observation, on peut ici citer Bakounine, qui s’exprime ainsi sur la question des représentants : « These naturally promote the interests of their class rather than the prosperity of the people, and their greatest talent is to sugargoat their bitter measures, to render them more palatable to the populace. Representative government is a system of hypocrisy and perpetual falsehood[132]. » L’inégalité que Bakounine cherche ici à dénoncer est celle observée entre les individus qui font partie de la classe des représentants et ceux faisant partie de la classe des représentés.
Au-delà de leur critique visant le principe de gouvernement et le système de démocratie représentative, les anarchistes décrivent également certaines inégalités qui découleraient de l’existence des nations. L’internationalisme, dont il sera question au chapitre 2, est ainsi apparu relativement tôt dans la pensée anarchiste, s’opposant aux différents nationalismes. Bakounine évoque ainsi la nation :
It shatters the universal solidarity of all men on the earth, and brings some of them into association only for the purpose of destroying, conquering, and enslaving all the rest It protects its own citizens only ; it recognizes human rights, humanity, civilization within its own confines alone. Since it recognizes no rights outside itself, it logically arrogates to itself the right to exercise the most ferocious inhumanity toward all foreign populations, which it can plunder, exterminate, or enslave at will[133].
Outre l’inégalité patente que suggère une telle définition des nations, c’est au travers d’un humanisme universaliste que Bakounine semble s’opposer au nationalisme. Pour les anarchistes, une nation qui serait universelle, mondiale, ne représenterait cependant pas le moyen d’éliminer ces inégalités, car l’existence même d’un gouvernement national est perçu comme une inégalité. Tout l’argumentaire anarchiste en matière de politique repose donc sur le fait qu’aucun individu ne devrait être investi d’une quelconque autorité sur un ou plusieurs individus sans qu’il y ait eu au préalable un accord mutuel.
A partir des différentes inégalités qu’ils observent dans la société, les anarchistes concluent qu’il existe un besoin nécessaire d’égalité. Randall Amster, dans un ouvrage intitulé Anarchism Today, met en garde sur ce que l’égalité anarchiste signifie et sur ce qu’elle n’est pas : « Anarchism’s version is neither the watered-down promise of “equal opportunity” that is often given lip service in liberal-capitalist societies, nor the rigid austerity of an “equal outcomes” approach frequently preferred by exponents of state socialism[134]. » L'anarchisme s'appuie donc sur l'observation et l'étude de phénomènes qu'il qualifie de naturels. Si Élisée Reclus rappelle fréquemment cet aspect de la pensée anarchiste, Kropotkine insiste également beaucoup sur la méthode des sciences naturelles et l'élaboration des lois naturelles[135]. C'est ainsi que les anarchistes mettent en avant deux types d'inégalités existant entre les êtres humains. D'une part les inégalités créées par l'homme dont il a été question jusque-là, et d'autre part les inégalités naturelles. Ces dernières représentent les différences de talent et de compétence qui peuvent exister entre les individus. Elles ne peuvent ni être effacées ni être réduites par l'action humaine, car n’en étant pas un produit direct. L'idéologie anarchiste soutient donc l’idée d’un besoin d'égalité artificielle dans le but de compenser les inégalités naturelles inévitables.
L'idéologie anarchiste exprime par ailleurs la nécessité d'égalité par l'importance qu’elle accorde à la vie humaine – prônant une certaine forme d’humanisme - et même à la vie de façon générale[136]. En effet, toute vie humaine étant également importante, il paraît naturel de défendre une égalité entre l’ensemble des individus. Emma Goldman, figure proéminente de l’anarchisme américain au début du XXe siècle, écrit à ce sujet : « All anarchists agree with Tolstoy in this fundamental truth : if the production of any commodity necessitates the sacrifice of human life, society should do without that commodity, but it can not do without that life[137]. »
Cette idée fondamentale de l’égalité transparaît largement dans les pratiques anarchistes du XIXe siècle à aujourd’hui, il en sera question dans le chapitre 2. L’égalité est perçue comme un point primordial aussi bien dans le partage des richesses que dans le partage des tâches. Proudhon évoque ainsi le partage des richesses : La valeur absolue d’une chose est donc ce qu’elle coûte de temps et de dépense : combien vaut un diamant qui n’a coûté que d’être ramassé sur le sable ? - Rien ; ce n’est pas un produit de l’homme. - Combien vaudra-t-il quand il aura été taillé et monté ? - Le temps et les dépenses qu’il aura coûté à l’ouvrier. - Pourquoi donc se vend-il si cher ? - Parce que les hommes ne sont pas libres. La société doit régler les échanges et la distribution des choses les plus rares, comme celle des choses les plus communes, de façon que chacun puisse y prendre part et en jouir[138].
On retrouve ici la question, évoquée précédemment, du partage de la production dans une société capitaliste comme étant vectrice d’inégalités économiques. Concernant le partage des tâches, Proudhon écrit : « La quantité limitée de la matière exploitable démontre la nécessité de diviser le travail par le nombre des travailleurs : la capacité donnée à tous d’accomplir une tâche sociale, c’est-à-dire une tâche égale, et l’impossibilité de payer un travailleur autrement que par le produit d’un autre, justifient l’égalité des émoluments[139]. » On retrouve ici le partage des rôles dans une société sans autorité supérieure, s’opposant aux inégalités politiques susmentionnées.
Le besoin d’égalité, chez les anarchistes, est donc d’une part un besoin artificiel qui doit compenser les inégalités naturelles et d’autre part un besoin de répondre aux inégalités artificielles, engendrées par l’être humain. Après avoir analysé en détail les différentes inégalités dénoncées par les anarchistes et le besoin d’égalité qui en découle, il convient d’examiner la recherche de liberté, toute aussi importante aux yeux des anarchistes, qui ne peut être pensée que dans la continuité d’une certaine forme d’égalité, préalablement définie. Bakounine exprime ainsi ce préalable nécessaire : « I am a convinced partisan of economic and social equality, for I know that outside this equality, freedom, justice, human dignity, morality, and the well-being of individuals as well as the prosperity of nations are all nothing but so many falsehood[140]. »
Bakounine, dans Stateless socialism : anarchism, encense ainsi le concept de liberté : « In the name of this liberty—which we recognize as the only basis for, and the only legitimate creator of, any organization, economic or political[141]. » Il en découle que l’anarchisme constitue une recherche de liberté, tant politique qu’économique. Dans sa définition du concept de liberté, l’anarchisme s’appuie, une fois encore, sur l’idée de lois naturelles opposées aux lois artificielles fabriquées par les êtres humains. Bakounine écrit ainsi sur la liberté :
The liberty which knows no other restrictions but those set by the laws of our own nature. Consequently there arc, properly speaking, no restrictions, since these laws are not imposed upon us by any legislator from outside, alongside, or above ourselves These laws are subjective, inherent in ourselves ; they constitute the very basis of our being. Instead of seeking to curtail them, we should see m them the real condition and the effective cause of our liberty[142].
Ainsi, les lois établies par les humains sont perçues comme restreignant les possibilités de l’individu tandis que les lois naturelles représentent simplement la limite entre ce qui est physiquement possible et ce qui ne l’est pas. La liberté, selon les anarchistes, consiste donc à pouvoir réaliser tout ce que la nature n’interdit pas.
La réduction de la liberté viendrait alors d’une part des différentes inégalités évoquées jusque-là, et d’autre part du fait que les lois qui régissent la société soient élaborées par des êtres humains, ce que l’idéologie anarchiste identifie comme de l’autoritarisme. Bakounine évoque ce sujet dans son ouvrage Dieu et l’État publié à titre posthume en 1882. Un extrait de cet ouvrage a d’ailleurs été par la suite publié seul sous le titre « What is authority ? » Bakounine y développe à nouveau sa conception de la liberté et y ajoute des précisions qu’il semble pertinent de rapporter ici : « The liberty of man consists solely in that he obeys natural laws because he has recognized them as such himself, and not because they have been imposed upon him by any external will whatever—divine or human, collective or individual[143]. » Bakounine exprime d’une part l’importance de la reconnaissance et de l’acceptation des lois auxquelles les individus se proposent d’obéir - idée qui se traduit dans les faits par une décentralisation du pouvoir et par une forme de localisme politique - et élargit d’autre part la conception anarchiste de l’autorité au divin, rappelant ainsi l’opposition de l’anarchisme à la religion.
Bakounine évoque son opposition à l’autorité religieuse dans un texte intitulé « The Paris Commune and the Idea of the State », où il indique que le fonctionnement de la nature et de l’univers serait révélateur de l’absence d’une quelconque autorité extérieure qui viendrait influer sur le cours des choses.
If order is natural and possible in the universe, it is only because the universe is not governed according to some pre-imagined system imposed by a supreme will. The theological hypothesis of divine legislation leads to an obvious absurdity, to the negation not only of all order but of nature herself. Natural laws are real only in that they are inherent in nature ; that is, they are not established by any authority[144]. L’autorité reconnue par Bakounine et les anarchistes c’est, encore une fois, l’autorité de la nature. Pour eux, cette autorité naturelle est synonyme de liberté et ils l’opposent à l’autorité humaine, artificielle. Cette autorité là, qu’ils observent dans la société, les anarchistes l’attaquent et lui opposent ce qu’ils nomment l’antiautoritarisme.
L’antiautoritarisme vise autant à promouvoir la liberté naturelle qu’à s’opposer à tous les systèmes d’autorité humaine qui existent. Bakounine évoque ainsi cette opposition : « Experience, on the contrary, demonstrates that a repressive and authoritarian system, far from preventing, only increases crime ; that public and private morality falls or rises to the extent that individual liberty is restricted or enlarged[145]. » La liberté est défendue face à l’autorité non pas uniquement afin que les relations entre individus soient plus équitables ou plus justes mais également pour ce qu’elle apporte à la morale. Le système autoritaire, qui réduit les libertés individuelles, ne fournit même pas, selon Bakounine, la sécurité qu’il prétend garantir. Bakounine développe sa critique de l’autorité dans « What is authority ? ». Il indique alors que l’autorité humaine n’étant pas infaillible, il ne semble pas raisonnable de suivre aveuglément son jugement : I recognize no infallible authority, even m special questions ; consequently, whatever respect I may have for the honesty and the sincerity of an individual, I have no absolute faith in any person. Such a faith would be fatal to my reason, to my liberty, and even to the success of my undertakings ; it would immediately transform me into a stupid slave, the tool of other people's will and interests. [...] I bow before the authority of specialists because it is imposed upon me by my own reason. I am conscious of my inability to grasp any large portion of human knowledge in all its details and developments. [...] Therefore there is 110 fixed and constant authority, but a continual fluctuation of mutual, temporary, and above all voluntary authority and subordination[146].
D’une part, si les anarchistes s’opposent à l’autorité, c’est principalement une autorité à grande échelle, celle qu’exerce un individu sur de nombreux autres. En d’autres termes, la relation d’autorité qui existe entre un individu et un autre semble altérer la liberté de celui qui la subit de façon moindre que celui qui évolue au sein d’un système autoritaire de grande ampleur. D’autre part, une relation d’autorité peut exister épisodiquement entre deux individus si celle-ci est mutuellement consentie. Amster écrit ainsi : « In an anarchist society someone with expertise may well represent an authority in a certain sphere, without then asserting his or her power in other matters[147]. » Ce consentement, qui est le résultat d’un processus de réflexion met en lumière l’importance de la raison dans la pensée anarchiste, héritage de la pensée des Lumières. On en revient une fois de plus à l’opposition à la foi, qu’elle soit politique, économique ou religieuse. La recherche de liberté et l’opposition à l’autorité qu’elle engendre se traduisent pour les anarchistes à la fois économiquement et politiquement.
L’antiautoritarisme anarchiste depuis ses prémices, au milieu du XIXe siècle, dénonce tout d’abord le système économique capitaliste. Ce système est perçu comme étant à la source d’un certain nombre d’inégalités, et de réductions de liberté. Dans sa critique du capitalisme, l’anarchisme rejoint l’analyse économique de Karl Marx exposée dans son œuvre Le Capital. Les deux idées principales, communes au marxisme et à l’anarchisme, sont : l’exploitation de l’homme par l’homme et la notion de plus-value. L’idée de l’exploitation de l’homme par l’homme provient du fait que le capital et les moyens de production sont la propriété d’un seul individu, le capitaliste, qui ne fait pas partie des travailleurs utilisant ces moyens de production. Les décisions économiques sont donc prises par des individus ne participant pas directement à la production grâce à leur force de travail. L’idée de la plus-value, dont Marx offre une explication et une critique détaillée[148], représente quant à elle la différence entre ce que le capitaliste paye comme salaire au travailleur et le bénéfice qu’il parvient à tirer de la vente de ce qui a été produit par ce même travailleur. Pour Marx la plus-value représente une part du travail de l’ouvrier qui ne lui est pas payé. Plus celle-ci est importante plus le travailleur pourrait être considéré comme ayant été exploité.
La plus-value dégagée par les capitalistes est donc perçue comme une inégalité économique dans l’idéologie marxiste comme dans l’idéologie anarchiste. La différence entre ces deux courants de pensée, et à travers eux entre Marx et Bakounine, réside dans l’alternative qu’ils proposent en lieu et place du capitalisme. Pour Marx et les communistes, les moyens de production et la plus-value devraient, au cours d’une phase post-révolutionnaire transitoire de transformation du modèle économique, appartenir à l’État, communiste, afin qu’il puisse procéder à un partage équitable. Pour les anarchistes, cette organisation, constituée d’un État, n’est pas compatible avec la liberté car faisant intervenir une fois de plus une autorité. Dans La Conquête du pain, Kropotkine illustre la vision économique anarchiste en l’opposant au système capitaliste[149]. Dans un système capitaliste les bénéfices doivent être maximaux, il faut donc que la consommation soit la plus conséquente possible. Grâce aux bénéfices tirés il est possible d’augmenter la production et donc de stimuler la consommation afin qu’elle augmente et donne davantage de bénéfices et ainsi de suite. Le système capitaliste s’articule donc autour d’une valeur de base : les bénéfices. Dans un système économique basé sur les principes que décrit Kropotkine, la consommation est vue comme la matière première qui permet à l’individu de vivre - nourriture, vêtements, logement etc. - et donc de produire. La production se base ainsi sur les besoins des individus, ce qu’il est nécessaire qu’ils consomment afin de pouvoir vivre. Ce système s’articule donc autour d’une valeur de base : les besoins de l’individu. Kropotkine appelle ce système « la science de la physiologie sociale[150]. »
Ce refus de placer les bénéfices au centre de l’attention économique indique un rejet du principe même de plus-value. Kropotkine écrit à ce propos : « En économie politique, l’anarchie est arrivée à la conclusion que le mal actuel n’est pas dans ce que le capitalisme s’approprie la « plus-value » ou le profit net, mais dans le fait même que ce profit net ou plus-value soit possible. [...] Le mal est dans ce qu’il peut y avoir une « plus-value » quelconque[151]. » La plus-value est vue comme une perte de la richesse produite par le travailleur au profit du capitaliste qui, lui, ne produit pas. Proudhon illustre cette idée au travers d’un exemple plus concret :
Si l’ouvrier reçoit pour son travail une moyenne de 3 fr. par jour, pour que le bourgeois qui l’occupe gagne, en sus de ses propres appointements, quelque chose, ne fût-ce que l’intérêt de son matériel, il faut qu’en revendant, sous forme de marchandise, la journée de son ouvrier, il en tire plus de 3 fr. L’ouvrier ne peut donc pas racheter ce qu’il produit au compte du maître. Il en est ainsi de tous les corps d’état sans exception ; le tailleur, le chapelier, l’ébéniste, le forgeron, le tanneur, le maçon, le bijoutier, l’imprimeur, le commis, etc., etc., jusqu’au laboureur et au vigneron, ne peuvent racheter leurs produits puisque, produisant pour un maître qui, sous une forme ou sous une autre, bénéficie, il leur faudrait payer leur propre travail plus cher qu’on ne leur en donne[152].
Le refus de donner une importance primordiale aux bénéfices montre d’autre part un rejet du système monétaire de façon général. Kropotkine, dans sa vision d’une société où les individus seraient plus égaux et plus libres, exclut l’idée de l’existence d’une quelconque monnaie sous quelque forme que ce soit[153]. Elisée Reclus, parle de son côté du « fléau de l’argent »[154]. Cette position anti-monétariste est caractéristique de la différence qui existe entre le système capitaliste et le système économique défendue par l’anarchisme.
Noam Chomsky écrit par ailleurs qu’il semble complexe pour un individu d’être entièrement libre dans un système capitaliste. On s’appuiera ici sur un outil d’analyse de la société américaine contemporaine élaboré par Chomsky et qu’il a nommé modèle de propagande[155]. Il décrit, à travers ses différents ouvrages, la manière dont fonctionnent les grands médias américains. Il insiste en particulier sur l’importance de la publicité : La presse ne gagne pas d’argent sur les gens qui achètent les journaux, ils en perdent. Mais la presse est une affaire commerciale : la grande presse a d’énormes intérêts économiques, tandis que la presse de moindre envergure a plutôt des intérêts commerciaux locaux, mais dans un cas comme dans l’autre, la presse est maintenue en vie par d’autres entreprises, via la publicité[156].
Le système capitaliste permettrait ainsi aux grandes entreprises de réinvestir leurs bénéfices afin d’obtenir un certain contrôle sur les médias et à travers eux sur l’opinion publique. L’opposition au système capitaliste devrait donc passer, selon Chomsky, par une opposition à ce modèle de propagande qui s’est développé au cours de ces dernières décennies. Pour lui, si l’État limite la liberté des individus c’est avant tout parce qu’une liberté absolue les amènerait à détruire l’État. Les progrès sociaux et les avancées en termes de libertés civiles empêchent l’État de réprimer la liberté par la force, il doit donc utiliser d’autres méthodes comme le modèle de propagande médiatique[157]. Pour Chomsky, la défense de la liberté face à l’autoritarisme économique passe donc d’une part par l’opposition aux fondements même du système capitaliste, l’existence de la plus- value et même de la monnaie, et d’autre part par l’opposition aux produits de ce système capitaliste, la publicité et la propagande médiatique.
La recherche de liberté, dans l’idéologie anarchiste, amène à un positionnement politique que l’on peut qualifier d’antiétatisme. Il s’agit d’une critique de l’État qui remet en cause son existence même. Bakounine illustre cet antiétatisme en l’associant à la notion de liberté :
Even when the State commands the good it brings forth evil ; for every command slaps liberty in the face ; because when the good is decreed, it becomes evil from the standpoint of human morality and liberty. Freedom, morality, and the human dignity of the individual consists precisely in this ; that he does good not because he is forced to do so, but because he freely conceives it, wants it, and loves it[158]. L’autorité que représente l’État, par son pouvoir de prise de décisions, affecte la liberté individuelle des citoyens qui sont régis par ses lois. En effet, les citoyens d’un État ne sont pas directement consultés avant toute prise de décisions, ils se doivent de respecter les lois qui existent, non par consentement mais par obligation. Pour Bakounine, l’État est néfaste pour la morale humaine. La manière dont un individu conçoit la moralité dépend d’un certain nombre d’éléments qui lui sont extérieurs et qui peuvent être plus ou moins restrictifs. En fonction du contexte politique et social dans lequel un individu se développe, sa conception de la morale sera infléchie dans une certaine direction. Bakounine reproche à l’État de guider cette conception de la morale de manière trop stricte, si bien que l’opinion et le ressenti personnel de chacun ne peut pleinement s’exprimer. Il écrit :
The morality of every state must conform to the particular conditions and circumstances of its existence, a morality which restricts and therefore rejects any human and universal morality. It must see to it that all its subjects think and, above all, act in total compliance with the patriotic morality of the State and remain immune to the influence and teachings of true humanistic morality This makes state censorship absolutely necessary[159].
Bakounine oppose ainsi la morale de l’État à une morale qui serait plus générale et engloberait toute l’humanité. Chaque État possède en effet un ensemble de valeurs morales qui lui sont propres et qui sont le reflet des principes moraux des individus qui dirigent cet État ou qui l’ont dirigé au moment de sa création. De fait, lorsqu’un État subit des changements radicaux, comme une modification profonde de son système politique, les valeurs et les principes moraux qu’il défend évoluent également. Cependant pour Bakounine, il reste la représentation de l’opinion d’une élite dirigeante. Il suppose donc que, libre du carcan que représenteraient les valeurs morales de l’État, de nouvelles valeurs, bénéfiques à l’humanité entière, et non plus uniquement aux membres d’un État en particulier, émergeraient. Les anarchistes vont ainsi défendre l’idée de la destruction de l’État - sans qu’il soit nécessairement question de violence physique. L’anarchiste Gustav Landauer écrit ainsi : « The state is a social relationship ; a certain way of people relating to one another. It can be destroyed by creating new social relationships ; i.e., by people relating to one another differently[160]. » Bakounine de son côté résume son point de vue en une phrase : « The triumph of humanity can be realized only through the destruction of the States[161]. » Cette affirmation est écrite dans un texte tiré de l’ouvrage de G.P. Maximoff The Political Philosophy of Bakunin publié en 1953, et qui s’intitule The Immorality of the State, titre suffisamment évocateur quant à l’opinion de Bakounine au sujet de l’État.
Bakounine parle par ailleurs de la destruction des États et non de l’État en général. Car, si les anarchistes rejettent le principe de l’État en raison de l’autorité qu’il représente, ils le rejettent tout autant du fait de l’opposition nécessaire qui existe entre les États. Bakounine écrit au sujet de cette opposition :
Whoever says State says a State, and whoever says a State affirms by that the existence of several States, and whoever says several States, immediately says : competition, jealousy, truceless and endless war. The simplest logic as well as all history bears witness to it. Any State, under pain of perishing and seeing itself devoured by neighbouring States, must tend towards complete power, and, having become powerful, it must embark on a career of conquest, so that it shall not be itself conquered ; for two powers similar and at the same time foreign to each other could not co-exist without trying to destroy each other[162].
Bien que dans cette citation il ne soit question que des États, il est bien clair pour Bakounine et les anarchistes que les guerres et les conquêtes entre États nuisent aux individus et à leur liberté. Afin d’expliquer la problématique liée à l’existence de plusieurs États, et de leur nécessaire opposition, les anarchistes mettent en avant l’intérêt de l’humanité toute entière, dans une forme d’humanisme une fois encore. Selon Bakounine, les États imposent une certaine division de l’humanité. Il écrit, dans The Immorality of the State, à ce sujet :
Here then we have humanity broken up into an indefinite number of States which are foreign, hostile, and menacing toward one another. There is no common right, and no social contract among them, for if such a contract and right existed, the various States would cease to be absolutely independent of one another, becoming federated members of one great State[163].
L’idéologie anarchiste creuse un peu plus en profondeur afin de mettre à jour les éléments sur lesquels repose l’État. Bakounine parle dans un premier temps de l’existence des classes sociales : « Whatever the form of government may be, so long as human society continues to be divided into different classes as a result of the hereditary inequality of occupations, of wealth, of education, and of rights, there will always be a class-restricted government and the inevitable exploitation of the majorities by the minorities[164]. » On en revient ici à la question de l’héritage et donc de la propriété. Si ce sont ces deux éléments, à l’origine de l’existence des classes sociales, qui permettent à l’État de se maintenir, alors les supprimer permettrait de supprimer l’État. Cependant, les anarchistes considèrent qu’en détruisant l’État ils en finiraient du même coup avec le capitalisme. On voit donc que ces deux courants, l’antiétatisme et l’anticapitalisme, se rejoignent et sont en quelque sorte complémentaires dans l’idéologie anarchiste.
Chomsky développe l’idée selon laquelle l’État repose également sur un contrôle des masses - par la propagande - mais également par la peur et le mystère qu’il dégage. Il écrit :
Tout gouvernement a besoin d’effrayer sa population et une façon de le faire est d’envelopper son fonctionnement de mystère. [...] Sinon, pourquoi les gens l’accepteraient-ils ? Ils veulent bien l’accepter parce qu’ils ont peur que quelques grands ennemis soient prêts à les détruire. A cause de cela, ils vont céder leur autorité au seigneur, ou au roi, ou au président ou à n’importe qui, juste pour se protéger. C’est ainsi que fonctionnent les gouvernements, c’est ainsi que fonctionne n’importe quel système de pouvoir et le système du secret en fait partie[165]. Chomsky reprend ainsi l’idée qui oppose la sécurité à la liberté. Plus l’une augmente plus l’autre est supposée diminuer. Cependant les anarchistes ne sont pas convaincus de la sécurité qu’apporterait nécessairement l’État. Chomsky émet d’ailleurs ici l’hypothèse selon laquelle l’État se doit de venir en réponse à une certaine peur afin que le sentiment de sécurité puisse fonctionner et que son existence soit justifiée. L’antiétatisme anarchiste repose donc également sur la volonté de présenter l’État comme n’étant pas la solution face à la peur de l’insécurité, qu’il cultiverait d’ailleurs lui-même dans son propre intérêt.
Enfin, à travers cette opposition à l’État, les anarchistes se démarquent de nouveau des marxistes. Bakounine, dans un texte intitulé « Marx, freedom, and the state », insiste sur la foi qu’ont les marxistes en l’État. En effet, le marxisme prône un État fort, dirigé par un parti qui défendrait les intérêts des travailleurs, et qui aurait vocation à disparaître après une période plus ou moins longue de transformation sociale et économique. Bakounine et les anarchistes rejettent nettement cette opinion, pour toutes les raisons susmentionnées. La vision internationaliste des anarchistes, qui sera développée dans le chapitre 2, amène ces derniers d’une part à prôner la destruction de l’État et d’autre part à s’opposer au patriotisme. Alexander Berkman, dans un article publié dans son journal The Blast, et intitulé « War Dictionnary », définit ainsi le patriotisme : « Patriotism - hating your neighbor[166]. » Bakounine critique fortement Marx sur ses positions patriotiques qu’il juge en inadéquation avec l’idéal de l’Association Internationale des Travailleurs[167]. Il compare ainsi Marx, en ce qu’il admire le gouvernement et la patrie, à Bismarck, premier chancelier impérial d’Allemagne. Cette forte critique à l’encontre des marxistes montre la volonté toute aussi forte des anarchistes de se débarrasser de l’État sous quelque forme qu’il soit.
Les inégalités qui existent dans la société selon les anarchistes ont des origines multiples. Il a été choisi, dans ce chapitre, de traiter en particulier les inégalités économiques et politiques, tout en restant conscient de ce que l’anarchisme n’admet aucune hiérarchie dans les valeurs qu’il défend[168]. Les théoriciens de l’anarchisme isolent ainsi deux causes majeures d’inégalité : la propriété, en ce qui concerne le domaine économique, et le gouvernement, en ce qui concerne la politique. On retrouve dans cette analyse le titre complet du livre de Proudhon considéré comme l’acte fondateur de l’anarchisme : Qu’est-ce que la propriété ? ou Recherche sur le principe du droit et du gouvernement. L’idéologie anarchiste cherche ensuite à renverser ces inégalités. Ainsi, si la théorie anarchiste est parfois vue comme destructrice c’est parce que, dans sa mise en pratique, elle prône la destruction de la propriété et la destruction de l’État à travers l’antiétatisme et l’anticapitalisme. Cependant, l’anarchisme n’est pas seulement destructeur, il a pour objectif de détruire d’abord afin de reconstruire de façon différente par la suite. On parlera dans ces pages d’un processus caractéristique de l’anarchisme celui de la destruction-création.
L’antiautoritarisme qui a été mentionné, montre une fois de plus la diversité idéologique de la pensée anarchiste qui ne saurait être uniquement centrée sur les domaines politiques et économiques. Cet antiautoritarisme constitue un point de départ théorique dans la pensée anarchiste qui doit amener à des propositions et à des pratiques plus constructives. C’est sur ce point que porte le chapitre 2. Il s’agit de montrer, après avoir analysé les principes théoriques, en quoi consiste la pratique de l’anarchisme dans toute sa diversité. On prendra le cas d’évènements qui appartiennent à l’histoire anarchiste dans son ensemble, en prenant soin de ne pas s’attarder sur l’anarchisme du XXIe siècle qui sera développé en détail dans les chapitres 3 et 4.
Au contraire du marxisme, l’anarchisme n’est pas avant tout un corpus de textes analytiques et programmatiques devant guider l’action, mais plutôt un ensemble de pratiques au sein desquelles se manifestent certains principes[169].
Tomás Ibáñez
La relation entre théorie et pratique constitue un axe primordial de l’idéologie anarchiste, l’une influençant l’autre de façon évidente. Emma Goldman, anarchiste russo-américaine influente de la fin du XIXe et du début du XXe siècle fait distinctement apparaître, dans sa définition de l’anarchisme, ces deux faces de l’idéologie : la théorie qui s’oppose à un système et la pratique qui propose des alternatives. On en revient à l’idée de destruction-création évoquée précédemment.
Anarchism, then, really stands for the liberation of the human mind from the dominion of religion ; the liberation of the human body from the dominion of property ; liberation from the shackles and restraint of government. Anarchism stands for a social order based on the free grouping of individuals for the purpose of producing real social wealth ; an order that will guarantee to every human being free access to the earth and full enjoyment of the necessities of life, according to individual desires, tastes, and inclinations[170].
Goldman parle ici d’un nouvel ordre social dont l’organisation diffère assez largement d’un système de gouvernement, de propriété et de religion. L’objectif de ce chapitre est d’une part de faire le lien entre les pratiques anarchistes et les propositions théoriques qui ont été formulées dans le chapitre 1, et d’autre part de mettre en évidence la spécificité de l’anarchisme par rapport à d’autres courants de pensée de la gauche radicale qui partagent en partie ses valeurs.
Dans un premier temps, on étudiera les diverses propositions pratiques de l’idéologie anarchiste, qu’elles soient politiques, économiques. L’anarchisme propose un modèle de société où la prise de décisions se fait de façon plus locale, au sein de chaque communauté. Celles-ci se rapprocheraient ensuite les unes des autres dans une structure de type fédération qui garantirait les échanges et la stabilité entre chaque communauté. D’un point de vue pratique, la société s’organiserait selon un principe de démocratie directe, qui sera développé dans le détail au chapitre 9.
Dans une seconde partie, il sera question de la méthode utilisée par les anarchistes afin d’aboutir à cet idéal de société. La question de la violence, et de la non-violence, qui vient à l’esprit lorsque l’on aborde l’anarchisme, sera alors traitée. On s’attardera ensuite en détail sur le concept de « propagande par le fait » qui, bien que fréquemment utilisé afin de désigner l’ère des attentats anarchistes, regroupe un ensemble de pratiques bien plus large. Enfin, les liens qui existent entre la pensée anarchiste et l’idée de désobéissance civile seront mis en lumière, dans ses fondements théoriques d’une part avec la pensée de Henry David Thoreau, et dans sa mise en pratique contemporaine. L’objectif de cette seconde partie consiste à relier, dans les chapitres suivants, ces différents moyens d’action à la pratique anarchiste américaine contemporaine.
Les anarchistes défendent un système dans lequel la prise de décisions se ferait de façon plus locale, au niveau non plus de la nation, ni de la région mais de la communauté. Cet idéal communautaire possède des origines multiples dans la pensée anarchiste. D’une part, il reflète le rejet, de la part d’une majorité de penseurs anarchistes, de l’individualisme. Bien qu’ayant été défendu par Max Stirner (précurseur de l’anarchisme) et en partie par Proudhon, l’individualisme reste marginal dans le mouvement anarchiste et ne trouve pas sa place chez Bakounine et Kropotkine, dont la pensée a largement structuré le mouvement anarchiste. Il convient cependant de remarquer que les précurseurs de l’anarchisme américain Josiah Warren, Lysander Spooner et Benjamin Tucker, qu’on a présenté dans l’historique de l’anarchisme placé en prolégomènes de cet ouvrage, sont tous trois des anarchistes individualistes convaincus. Kropotkine s’exprime ainsi sur l’individu, si les théories individualistes étaient mises en pratique :
Son développement resterait unilatéral. C’est pourquoi cette direction de pensée, quoique, à n’en pas douter, elle soit une invocation saine et utile au développement complet de l’individu, ne trouve un terrain propice que dans les cénacles artistiques et littéraires. [...] L’anarchisme individualiste [des proudhoniens américains] n’a cependant trouvé que peu de sympathie dans la masse des travailleurs[171].
Il ne rejette donc pas l’individualisme dans ce qu’il peut apporter au développement de l’individu mais plutôt pour son incapacité à fournir un modèle de société fonctionnel.
L’idéal communautaire anarchiste provient, d’autre part, de l’idée selon laquelle l’individu ne peut rien accomplir par lui-même, c’est-à-dire sans l’aide d’autrui. Les besoins de l’individu sont multiples, il ne peut par conséquent pas y subvenir sans s’associer à autrui ; ou plus exactement, s’il le pouvait, la dépense de temps et d’énergie qui lui serait nécessaire ne parviendrait pas à lui procurer la qualité de vie et le confort qu’il obtient en s’associant. Amster définit cette propension à s’associer volontairement comme le volontarisme[172], qui s’inspire largement de la pensée proudhonienne : L’homme isolé ne peut subvenir qu’à une très petite partie de ses besoins ; toute sa puissance est dans la société et dans la combinaison intelligente de l’effort universel. La division et la simultanéité du travail multiplient la quantité et la variété des produits ; la spécialité des fonctions augmente la qualité des choses consommables[173].
Proudhon influença sur ce point Bakounine, Kropotkine et l’ensemble du mouvement anarchiste. L’individu n’est donc pas opposé à la société mais se réalise plutôt à travers celle-ci. Bakounine reprend également cette idée en y incluant la liberté, valeur chère aux anarchistes. Pour ce théoricien, la société, l’association entre individu, permet la liberté :
Man completely realizes his individual freedom as well as his personality only through the individuals who surround him, and thanks only to the labor and the collective power of society. Without society he would surely remain the most stupid and the most miserable among all the other ferocious beasts... Society, far from decreasing his freedom, on the contrary creates the individual freedom of all human beings. Society is the root, the tree, and liberty is its fruit[174].
Cette idée d’une association nécessaire entre individus amène les anarchistes à concevoir une organisation de la société divisée en communautés autonomes. Dans la pensée anarchiste, cette organisation est perçue d’une part comme profitable au plus grand nombre et d’autre part comme répondant à une logique naturelle. Elisée Reclus et Peter Kropotkine, deux anarchistes et géographes, se sont intéressés aux sociétés animales afin d’en tirer des conclusions sur l’organisation des sociétés humaines. Leurs recherches et leurs observations ont largement influencé le mouvement anarchiste du XIXe et XXe siècle[175]. Les travaux de A. H. Harcourt, anthropologue et professeur émérite britannique, serviront ici de base théorique. Il discute de ce sujet dans un texte intitulé « Help, cooperation, and trust in animals ». Harcourt dresse tout d’abord la liste des espèces animales qui s’entraident afin de montrer qu’il s’agit là d’un comportement présent dans la nature et pas seulement créé par les êtres humains et ses sociétés complexes. Il définit ainsi le concept de coopération :
In short, a wide variety of animals help one another, cooperate with one another, in a variety of ways. Common to all the examples is the concept that in some way one animal has improved the chances of another (help) or two animals have mutually improved each other’s chances (cooperation) of reaching some sort of goal. [...] Most of the time I will not in fact distinguish between help and cooperation, for helping is so often merely one side of a cooperative action[176].
Après avoir observé et étudié l’existence de l’entraide et de la coopération chez les animaux, les anarchistes s’interrogent sur les raisons qui amènent ces derniers à adopter un tel comportement. Pour répondre à cette question, est d’adoptée une démarche voulue scientifique, c’est-à-dire tentant de tirer des conclusions à partir d’observations en excluant toute subjectivité. Il en ressort que les animaux ne coopèreraient nullement par sentimentalisme mais par nécessité. Hartcourt écrit : « The argument is that individuals cooperate because they increase their own chances of surviving, mating, and rearing offpsring to adulthood above what they would be without cooperation[177]. » La coopération serait donc un comportement naturel qu’un système politique et économique ne devrait pas freiner. La coopération étant une relation privilégiée entre deux individus elle est difficilement envisageable à grande échelle. C’est pourquoi le système politique et économique anarchiste se conçoit de façon locale et organisée autour d’une petite communauté. L’une des propositions pratiques de l’anarchisme découlant directement de cette volonté d’une organisation locale est son incapacité, volontaire, à proposer un programme général. Emma Goldman exprime distinctement cette idée lorsqu’elle écrit : « The methods of anarchism therefore do not comprise an iron-clad program to be carried out under all circumstances. Methods must grow out of the economic needs of each place and clime, and of the intellectual and temperamental requirements of the individuals[178]. » L’idée d’un programme général est perçue chez les anarchistes comme une négation de la diversité des situations locales qui existent. L’anarchisme prévoit, au contraire, un pouvoir de décision local afin d’apporter des solutions pécifiques aux problèmes rencontrés. Cette idée, toujours bien présente dans le mouvement anarchiste contemporain, apparaît également assez nettement dans l’organisation d’Occupy Wall Street. Bakounine rend ainsi compte de la diversité locale des problèmes qui peuvent être rencontrés : « Their [the workers] daily tribulations [...] are in reality infinitely diverse, taking on a multitude of different aspects, produced by a multitude of transitory and contributory causes[179]. »
Les anarchistes considèrent donc que l’individu ne peut produire seul tout ce que la société, à savoir les autres individus qui la composent, lui permet de produire et de posséder. Le travail d’un seul individu est perçu comme étant conditionné par le travail de tous les autres, et ce qu’il produit ne peut donc pas lui appartenir pleinement et devrait appartenir, en le divisant en portions, si petites soient-elles, à l’ensemble des autres membres de la société. La division en infimes parties de la valeur du produit étant en pratique impossible à réaliser, du fait de la diversité des besoins de chacun, les anarchistes considèrent donc que toute production est une production collective et que celle-ci créée ce qu’ils appellent la richesse sociale (social wealth en anglais). Bakounine exprime ainsi la société que les anarchistes souhaitent créer : « To organize a society which [...] will not allow anyone to share in the enjoyment of social wealth, always produced by labor only, unless he has himself contributed to its creation with his own labor[180]. » Bakounine précise qu’afin de profiter de la richesse sociale, l’individu doit avoir préalablement participé à sa production. Bakounine tente ensuite de lister les différents principes de l’organisation anarchiste, en voici un extrait :
2. Since all social wealth is produced by labor, he who consumes without working, if able to work, is a thief.
3. Only honest people should be entitled to political rights. Such rights shall belong only to the workers[181].
Une précision importante est tout d’abord apportée au principe énoncé précédemment, les individus doivent participer à la production de la richesse sociale uniquement s’ils sont en capacité de le faire, « if able » précise Bakounine. Cette subtilité montre que l’anarchisme en pratique ne souhaite pas forcer, au travers de ce qui serait une autorité de type dictatoriale, l’ensemble des individus, y compris ceux qui en sont incapables, à travailler. Cette idée que tous doivent participer à la production vise plutôt à contrer l’apparition d’une classe possédante qui n’aurait pas travaillé, car recevant ses revenus grâce à ses richesses. Il s’agit pour les anarchistes d’éradiquer ce qui est désigné par Marx comme l’exploitation de l’homme par l’homme et jugé caractéristique du système capitaliste.
La volonté d’organiser la société de façon plus locale peut être observée dans la pratique anarchiste à la fois politiquement et économiquement. De façon politique, tout d’abord, l’organisation locale s’oppose à l’organisation nationale des États, comme l’exprime Bakounine :
The life of each nation is subordinated to a plethora of different historical, geographical, and economic conditions, making it impossible to establish a model of organization equally valid for all. Any such attempt would be absolutely impractical. It would smother the richness and spontaneity of life which flourishes only in infinite diversity and, what is more, contradict the most fundamental principles of freedom[182].
Il s’agit donc d’une part d’une recherche de liberté, à laquelle Bakounine est fortement attaché, et d’autre part d’une volonté de laisser s’exprimer toute la diversité des opinions et des initiatives des individus. Comme il a été évoqué dans le chapitre 1, les anarchistes s’opposent à l’idée de représentation politique à l’échelle nationale, considérant qu’aucun individu ne serait en mesure de pleinement représenter un si grand nombre de personnes. L’accent est mis, chez les théoriciens de l’anarchisme, sur l’opposition entre représentants nationaux et représentants locaux. Elisée Reclus écrit : « Evidemment, les vrais intérêts locaux ne peuvent être compris par des administrations lointaines vivant en de grandes cités[183]. » Bakounine exprime quant à lui la difficulté de conserver un contrôle populaire sur les représentants : « If popular control over regional and local affairs is exceedingly difficult, then popular control over the federal or national government is altogether impossible[184]. » Cette difficulté de mettre en place un système de représentation, même à une échelle locale, a amené les anarchistes, au cours de l’histoire, à développer des pratiques politiques considérées aujourd’hui comme alternatives. Ces pratiques se retrouvent dans un système d’organisation politique particulier qualifié de démocratie directe, dont il sera question plus bas.
En dehors de ce que serait l’organisation de la société si elle était régie par les principes anarchistes, il semble pertinent d’analyser les pratiques anarchistes au sein du système politique et économique tel qu’il existe. Concernant le système électoral de représentation, les anarchistes s’opposent à celui-ci en s’abstenant d’y participer ; ils prônent l’abstention électorale. Cette position, toujours défendue par le néo-anarchisme, se retrouve dans un slogan bien connu et attribué à Emma Goldman : « If voting changed anything they’d make it illegal ». Cependant, dans la pratique, les anarchistes ont tendance à participer au système de représentation au niveau local, souhaitant ainsi mettre en évidence l’importance qu’ils y accordent par rapport aux affaires nationales. Bakounine écrivait : « This is why municipal elections always best reflect the real attitude and will of the people[185]. » Plus d’un siècle après, Noam Chomsky tient le même genre de propos lorsqu’on l’interroge sur cette question. « Est-ce que vous votez ? Je vote de façon différente. Je vote presque toujours lors d’élection au niveau le plus bas, comme pour des représentants de comité d’école, parce que là, cela fait une différence. [...] Au niveau de la présidence, la moitié du temps, je ne m’en donne même pas la peine[186]. »
D’un point de vue économique, les anarchistes prônent également une organisation plus locale, et cela se traduit en pratique de différentes manières. Tout d’abord, les anarchistes défendent une position anti-monétariste, c’est-à-dire qui s’oppose à toute forme de monnaie. Elisée Reclus, dans une description de son idéal de société, met en avant ce rejet du monétarisme :
Tout serait en voie de composer un cosmos harmonieux où chaque cellule aurait son individualité, correspondant à un libre travail personnel, et où tous s’engrèneraient mutuellement, chacun étant nécessaire à l’œuvre de tous. Le mécanisme fonctionnerait parfaitement si, par une survivance encore souveraine, chacun ne se croyait tenu d’avoir en main un signe représentatif de son droit à la consommation, c’est-à-dire la pièce d’argent, le « rond » de métal[187].
Cette position est l’application directe du principe de richesse sociale mentionné plus haut. En effet, considérant que chaque individu est dépendant du travail des autres et ne peut rien seul, il devient impossible de fixer un prix qui correspondrait à un travail individuel. Et, pour les anarchistes, s’il est impossible de payer un individu pour son travail, le concept même d’argent devient inopérant. Kroptkine écrit à ce sujet : « les services rendus à la société, que ce soit un travail dans l’usine ou dans les champs ou bien des services moraux - ne peuvent pas être évalués en unité monétaire. Il ne peut y avoir de mesure exacte de la valeur d’utilité, par rapport à la production[188]. » L’argent permet cependant à chaque individu de recevoir une part égale de la richesse créée. Cependant, afin d’assurer une certaine équité entre l’ensemble des membres de la société, les anarchistes basent la distribution des ressources non pas sur une division équitable de l’argent amassé mais sur les besoins des individus. Chacun ayant des besoins différents selon ses envies et ses activités, l’équité, selon les anarchistes, consiste à répondre autant qu’il est possible aux besoins de chaque individu. C’est la diversité des besoins qui rendrait le recours à n’importe quel système monétaire non équitable. Kropotkine exprime cette opinion de la manière suivante :
Il y aura toujours, et il est désirable qu’il y ait toujours, des hommes et des femmes dont les besoins seront au-dessus de la moyenne dans une direction quelconque. Tout le monde ne peut pas avoir besoin d’un télescope : car lors même que l’instruction serait générale, il y a des personnes qui préfèrent les études microscopiques à celles du ciel étoilé. Il y en a qui aiment les statues, et d’autres les toiles de maîtres tel individu n’a d’autre ambition que celle de posséder un excellent piano, tandis que l’autre se contente d’une guimbarde[189].
Conscient, cependant, que les biens matériels dont les individus peuvent avoir besoin ou envie n’existent pas nécessairement en abondance, Kropotkine, dans son ouvrage La conquête du pain, fait la proposition suivante : la prise au tas pour ce qui est en abondance et le rationnement - équitable - pour ce qui est rare[190]. Le rationnement des produits rares de façon équitable s’oppose au rationnement, perçu comme non équitable, qui existerait de facto dans une société capitaliste, les classes les plus aisées ayant accès à des produits que les classes inférieures n’ont pas les moyens de se procurer.
A cette position anti-monétariste, s’ajoute un refus de la compétition économique, c’est-à-dire du principe même de l’offre et de la demande. Le mouvement anticapitaliste, au sein duquel l’anarchisme trouve largement sa place, s’oppose à l’idée que les producteurs devraient être en compétition les uns avec les autres afin de vendre leur production. La monnaie étant abolie dans un système anarchiste la question de la compétition se poserait de façon différente. Il s’agit, pour les anarchistes, de repenser le système de production afin d’être en adéquation avec les besoins de la société. La société anarchiste étant organisée au niveau local, l’organisation économique de celle-ci serait moins complexe que celle d’un État. Harcourt écrit, concernant l’organisation locale : « An obvious preference throughout the animal kingdom is for kin, not only for genetic reasons, but presumably also for reasons of familiarity and trust[191]. » Les anarchistes en concluent qu’il existe chez les animaux une préférence naturelle envers la communauté et que cette analyse peut être appliquée aux sociétés humaines. Ils rejettent donc le principe de compétition induit par le capitalisme et défendent un système plus communautaire ou communiste. Alexander Berkman parle ainsi de cette impossibilité de calculer la valeur des biens afin d’apporter une définition du communisme : The exchange of commodities by means of prices leads to profit making, to taking advantage and exploitation, in short, to some form of capitalism. If you do away with profits, you cannot have any price system, nor any system of wages or payment. That means that exchange must be according to value. But as value is uncertain or ascertainable, exchange must consequently be free, without “equal” value, since such does not exist. In other words, labour and its products must be exchanged without price, without profit, freely according to necessity. This logically leads to ownership in common and to joint use. Which is a sensible, just, and equitable system, and is known as communism[192].
La notion de propriété des moyens de production est également remise en cause. Pour Proudhon, et plus généralement pour les anarchistes, l’instrument qui permet la production ne devrait pas être la propriété exclusive d’un individu - ou même d’un groupe d’individus. Il écrit :
La propriété du produit, quand même elle serait accordée, n’emporte pas la propriété de l’instrument ; cela ne me semble pas avoir besoin d’une plus ample démonstration. Il y a identité entre le soldat possesseur de ses armes, le maçon possesseur des matériaux qu’on lui confie, le pêcheur possesseur des eaux, le chasseur possesseur des bois et des champs, et le cultivateur possesseur des terres : tous seront si l’on veut, propriétaires de leurs produits ; aucun n’est propriétaire de ses instruments. Le droit au produit est exclusif, jus in re ; le droit à l’instrument est commun, jus ad rem[193].
Proudhon en conclut que l’instrument de production devrait être une propriété commune. Cependant, bien qu’étant commune, cette propriété n’est pas exclusive - Proudhon oppose nettement ces deux termes. Les théoriciens anarchistes qui ont écrit à la suite de Proudhon ont largement discuté cette question de la propriété des moyens de production. Elisée Reclus livre, dans son ouvrage L’homme et la Terre, un aperçu très précis de la position anarchiste sur le sujet. C’est à nouveau en prenant divers exemples aux quatre coins du monde que Reclus parvient à exprimer son point de vue :
Le principe est universellement reconnu dans l’Inde et dans tout l’Orient que l’on acquiert l’usage légitime de la terre en la vivifiant, c’est-à-dire en la cultivant de ses bras. Mais la culture une fois interrompue et la terre étant retombée en friche, tout nouvel arrivant peut se permettre, après un laps de trois ou de cinq années, de procéder à une nouvelle appropriation du sol par son travail.[194] [Et plus loin :] Les islandais sont, parmi les peuples européens, les seuls qui se soient mis en garde contre le monopole des terres : depuis 1884, le propriétaire qui ne cultive pas lui-même son fonds est tenu de le louer à un autre[195].
L’idée de propriété, en ce qui concerne les moyens de production, n’est donc pas définitive chez les anarchistes mais est conditionnée par le travail, par leur utilisation. Il s’agit là d’une réponse claire au système capitaliste. Colin Ward, historien et anarchiste britannique, dans son ouvrage publié en 2004 et intitulé Anarchism a very short introduction, illustre en une phrase l’organisation économique locale de l’anarchisme. « [Anarchist-communism] argues that property inland, natural ressources, and the means of production should be held in mutual control by local communities, federating for innumerable joint purposes with other communes[196]. » On retrouve ici d’une part l’idée de communes, évoquée tout au long de ce premier point, et d’autre part l’idée de fédéralisme qui va être développée dans point le suivant.
L’anarchisme prône une organisation politico-économique locale et communautaire. Cependant, cette organisation n’exclut pas l’existence d’un système fédéral au sein duquel chaque communauté et chaque groupement seraient libres et indépendants. C’est en combinant ces deux aspects, des communautés libres et une fédération internationale, que les anarchistes espèrent créer une société plus libre et plus égalitaire. Au milieu du XIXe siècle, l’anarchisme, comme de nombreux autres courants idéologiques de gauche, se veut révolutionnaire. Bakounine aspire à une révolution sociale, mais émet certaines réserves quant à une révolution qui n’aurait lieu que dans un seul pays. Pour lui, la révolution doit être internationale et, si elle ne se produit que localement, doit avoir pour objectif de s’internationaliser[197]. Bakounine et Marx créent en 1866 l’A.I.T. (Association internationale des travailleurs), porteuse de cet espoir internationaliste.
Si l’aspect révolutionnaire de l’anarchisme du XIXe siècle souligne particulièrement cet internationaliste, le néo-anarchisme reste également porteur d’une vision mondialisante. A titre d’exemple, les rencontres internationales de l’anarchisme, qui ont eu lieu en 2012 à Saint-Imier, ont été l’occasion de réunir 3000 anarchistes[198] appartenant à diverses organisations à travers le monde. Sur le site officiel de l’IFA (L’internationale des fédérations anarchistes), on peut ainsi lire : « Our international is composed of a number of national federations including Spain, France, Great Britain, Italy, Germany and German-speaking Switzerland, Slovenia, the Czech Republic, Belarus and Argentina[199]. »
L’antiétatisme anarchiste provient non seulement de ce que l’État représente une autorité, mais également de ce que son existence supposerait une certaine division de l’humanité en plusieurs nationalités. Reclus écrit ainsi : « Non seulement l’humanité est divisée en nations ennemies qui voient en la haine un sentiment patriotique ; chaque nation se subdivise en corps secondaires qui ont un esprit différent et hostile. Le soldat hait le bourgeois et celui-ci méprise l’ouvrier[200]. » Plus que le principe de l’existence des nations ou de l’existence des classes sociales, c’est bien l’idée de division de l’humanité qui est ici rejetée. Or, si ces divisions peuvent être sociales, provoquées par une différence de fortune, de classe sociale ou de catégorie socioprofessionnelle, elles peuvent également être matérielles. On pense ici aux frontières physiques qui délimitent les territoires nationaux des différents États. Reclus montre ainsi son opposition à cette forme particulière de division de l’humanité : « Toutes les bornes plantées entre les nations sont des œuvres de l’homme, et rien n’empêcherait qu’elles fussent déplacées ou simplement réduites en sable ou en mortier[201]. » C’est donc l’antiétatisme des anarchistes qui amène une vision internationaliste. Cependant, l’internationalisme ne représente pas une caractéristique propre à l’idéologie anarchiste. On pourrait même dire que la grande majorité des idéologies politiques sont internationalistes en ce sens qu’elles se considèrent comme l’idéologie la mieux adaptée et la plus juste. Afin de comprendre les objectifs concrets de l’anarchisme, il convient donc de définir plus en détail le système politique international qu’il se propose de mettre en place, à savoir un type particulier de fédéralisme.
Bakounine, dans un texte intitulé « Revolutionnary Catechism », propose une description détaillée du système de fédération anarchiste tel qu’il le conçoit. Il ne s’agit pas, dans la formulation, d’un programme qui aurait vocation à être rigoureusement appliqué, mais plutôt d’une proposition qui vise à donner un aspect pratique à la pensée de Bakounine. Le fédéralisme anarchiste s’entend comme la création d’une fédération libre de groupements d’individus, décrite comme suit par Bakounine : « Its free individuals will form voluntary associations, its associations will form autonomous communes, its communes will form autonomous provinces, its provinces will form the regions, and the regions will freely federate into countries which, in turn. will sooner or later create the universal world federation[202]. » Précisons qu’à chaque stade de regroupement, la liberté est laissée de se réunir en associations, en communes, en provinces et en régions ou bien de rester autonome. Bakounine précise par ailleurs que chaque individu et chaque groupe d’individus peut, à tout moment, décider de faire sécession et de se retirer du système fédéraliste, à quelque niveau que ce soit : The right of secession : every individual, every association, every commune, every region, every nation has the absolute right to self-determination, to associate or not to associate, to ally themselves with whomever they wish and repudiate their alliances without regard to so-called historic rights [rights consecrated by legal precedent] or the convenience of their neighbors[203].
La liberté reste donc au centre de la théorie bakouninienne. Kropotkine, qui va reprendre le fédéralisme bakouninien, propose trois types de groupements : territoriaux, par fonctions sociales et par affinités personnelles.
L’idée de communes indépendantes pour les groupements territoriaux, et vastes fédérations de métiers pour les groupements par fonctions sociales - les deux s’enchevêtrant et se prêtant appui pour satisfaire les besoins de la société -, permit aux anarchistes de concevoir d’une faon concrète réelle, l’organisation possible d’une société affranchie. Il n’y avait plus qu’à y ajoute les groupements par affinités personnelles - groupements sans nombre, variés à l’infini, de longue durée ou éphémères, surgissant selon les besoins du moment pour tous les buts possibles [...]. Ces trois sortes de groupements, se couvrant comme un réseau les uns les autres arriveraient ainsi à permettre la satisfaction de tous les besoins sociaux[204]. Cet approfondissement du concept de groupement libre, qui est un concept fondateur chez les anarchistes[205] permet d’appréhender le fonctionnement qu’adopterait une société anarchiste. Les groupements territoriaux se créent à cause de la proximité géographique des individus, il s’agit donc de l’aspect politique du fédéralisme anarchiste. Les groupements par fonctions sociales se créent entre individus qui partagent une même activité professionnelle, il s’agit de l’aspect économique du fédéralisme anarchiste. Et enfin, les groupements par affinités personnelles représentent un aspect social. On a donc, avec Kropotkine, la descritpion du fonctionnement social, politique et économique d’une société qui serait basée sur des principes anarchistes.
Bakounine développe ensuite sur la manière dont une société anarchiste parviendrait à trouver un certain équilibre entre l’indépendance des communes et une organisation fédérale :
No one shall have either the power or the right to interfere in the internal life of the commune. The commune elects all functionaries, law-makers, and judges. It administers the communal property and finances. Every commune should have the incontestable right to create, without superior sanction, its own constitution and legislation. But in order to join and become an integral part of the provincial federation, the commune must conform its own particular charter to the fundamental principles of the provincial constitution and be accepted by the parliament of the province. The commune must also accept the judgments of the provincial tribunal and any measures ordered by the government of the province. (All measures of the provincial government must be ratified by the provincial parliament.) Communes refusing to accept the provincial laws will not be entitled to its benefits[206].
Ce type de fédéralisme considère l’individu comme le maillon le plus important de la chaîne. Il est libre d’adhérer ou non à une quelconque association. Cependant, s’il choisit d’adhérer, il doit respecter les règles mises en place par l’ensemble des membres qui la composent, puisqu’on applique toujours le principe de la démocratie directe. Le même principe s’applique ensuite à chaque niveau de l’organisation fédérale. Chaque groupe est à son tour libre de s’associer ou non, mais doit respecter les règles de l’association à laquelle il choisit de participer si tel est le cas.
Bakounine s’intéresse également au système judiciaire qui pourrait être mis en place sous ce type particulier de fédération : « The provincial tribunal (also elected by universal suffrage) will adjudicate, without appeal, all disputes between communes and individuals, communes and communes, and communes and the provincial administration or parliament[207]. » On observe d’une part que l’aspect démocratique est conservé, on retrouve une fois encore un système d’élection directe, et d’autre part que l’organisation judiciaire proposée par Bakounine fonctionne de façon similaire à l’organisation politique décrite ci-dessus. En effet, les communes sont ainsi en charge des affaires concernant les individus, les provinces sont en charge des affaires concernant les communes et ainsi de suite. L’objectif principal du fédéralisme anarchiste restant tout de même de privilégier les décisions prises au niveau local, Bakounine propose certaines solutions en réponse à l’émergence potentielle de groupes librement créés dont le but ou l’existence même seraient néfastes à la communauté.
Neither society, nor any part of society — commune, province, or nation — has the right to prevent free individuals from associating freely for any purpose whatsoever : political, religious, scientific, artistic, or even for the exploitation or corruption of the naive or alcoholics, provided that they are not minors. To combat charlatans and pernicious associations is the special affair of public opinion. [...]. The difference between the recognized and unrecognized associations will be the following : the juridically recognized associations will have the right to the protection of the community against individuals or recognized groups who refuse to fulfill their voluntary obligations. The juridically unrecognized associations will not be entitled to such protection by the community[208].
Bakounine rappelle tout d’abord le principe de liberté absolue de l’individu à s’associer. L’existence d’une quelconque autorité dont le rôle serait de valider ou non la formation d’une association entre individus semble donc impossible. Plutôt que de dissoudre les associations qui seraient jugées néfastes, ce qui porterait atteinte à la liberté des individus qui ont librement formé ces associations, Bakounine propose un système de classement des associations, qui pourraient être reconnues ou non-reconnues. Cette idée peut être perçue comme une variante du concept juridique du bannissement, très prisé des anarchistes, qui est préféré à toute peine physique ou d’emprisonnement. Les règles de base de l’association libre sont respectées. Pour qu’un individu entre dans une association il doit en accepter les contraintes afin de pouvoir jouir des bénéfices que celle-ci procure. Mais dès lors qu’il passe outre ses contraintes, de façon intentionnelle, il ne peut plus prétendre à ces bénéfices. Le fédéralisme anarchiste repose donc entièrement sur le concept de la libre association entre individus évoqué dans la définition de Goldman.
L’organisation de la société en un système économique capitaliste et un système politique de monarchie ou de démocratie représentative, est perçue par les anarchistes comme étant hiérarchisée, verticale. A cette vision de la société, les anarchistes opposent une proposition d’organisation qu’ils qualifient d’horizontale. Cette horizontalité s’exprime tant sur les plans économique et politique que sur le plan social. La science de la physiologie sociale de Kropotkine, évoquée dans le chapitre 1, s’inscrit dans ce concept :
Il s’agit de produire, avec la moindre perte possible de forces humaines, la plus grande somme possible des produits les plus nécessaires au bien-être de tous. Cette vue d’ensemble ne saurait être du ressort d’un propriétaire privé. Et c’est pourquoi la société toute entière, la prenant pour idéal, sera forcée d’exproprier tout ce qui sert à procurer l’aisance en produisant les richesses. Il faudra qu’elle s’empare du sol, des usines, des mines, des moyens de communications, etc., et que, en outre, elle étudie ce qu’il faut produire dans l’intérêt de tous, ainsi que les voies et moyens de productions[209].
L’organisation économique décrite ici par Kropotkine est horizontale car collective, elle amènera les anarchistes à défendre l’idée de coopérative face à l’entreprise privée. La coopérative suppose d’une part, le partage équitable des profits entre les travailleurs et d’autre part, l’égalité de chaque travailleur dans la prise de décisions. Bakounine décrit cette organisation économique horizontale de la façon suivante :
Of course I [the administrator] shall work too, but my work will be of an altogether different kind and I will be remunerated at a much higher rate than the workers. It will not be the work of production but that of administration and exploitation. […] But isn't administrative work also productive work ? No doubt it is, for lacking a good and intelligent administration, manual labor will not produce anything or it will produce very little and very badly. But from the point of view of justice and the needs of production itself, it is not at all necessary that this work should be monopolized in my hands, nor, above all, that I should be compensated at a rate so much higher than manual labor. The co-operative associations already have proven that workers are quite capable of administrating industrial enterprises, that it can be done by workers elected from their midst and who receive the same wage[210].
Pour les anarchistes, la prise de décisions, telle qu’elle existe dans les coopératives doit s’appuyer sur un système politique également horizontal, celui de la démocratie directe.
Historiquement, la démocratie directe correspond au système politique qui existait à Athènes dans la Grèce antique. Dans un ouvrage consacré à la notion de démocratie, Jean-Vincent Holeindre, professeur de sciences politiques, et Benoît Richard définissent la démocratie directe comme suit : « Système par lequel les citoyens jouissant de leurs droits civiques votent directement les lois sans passer par des représentants élus[211]. » Elle se distingue ainsi de la démocratie participative, qui est un concept beaucoup plus récent apparu au début des années 2000, et est définie comme suit : « Ensemble des pratiques permettant aux citoyens de participer à l’élaboration des décisions prises par les représentants élus[212]. » La différence profonde qui existe entre la démocratie directe et la démocratie participative repose sur l’acceptation par cette dernière du système de représentativité. Cela s’explique historiquement, la démocratie directe, athénienne, a été remplacée par la démocratie représentative, tandis que la démocratie participative s’est développée en réponse aux imperfections ressenties de la démocratie représentative. L’idée de démocratie directe n’exclut pas, cependant, chez les anarchistes une certaine vision de la représentation, pourvu qu’elle soit locale et contrôlée. En effet, Bakounine parle déjà des « revocable mandates »[213], des mandats révocables qui permettraient aux personnes représentées d’avoir un contrôle direct sur l’action des représentants qu’ils ont élus.
Les défenseurs de la démocratie au XVIIIe siècle, qui vont élaborer un système visant à remplacer l’absolutisme monarchique, ont d’ailleurs une vision bien particulière de l’élection de représentants : « L’élection n’est pas à leurs yeux une procédure démocratique (comme l’est le tirage au sort) mais une institution aristocratique qui permet la sélection des dirigeants les meilleurs[214]. » Holeindre et Richard citent alors une réflexion de James Madison, l’un des pères fondateurs des États-Unis et grand défenseur du fédéralisme américain à la fin du XVIIIe siècle. Ce dernier oppose le principe de démocratie à celui de république : « Dans une démocratie, le peuple s’assemble et gouverne lui-même ; dans une république, il s’assemble et gouverne par des représentants et des agents. Par suite, une démocratie doit être bornée à un petit espace. Une république peut embrasser un grand pays[215]. » Madison rejette donc la démocratie, perçue comme trop directe. D’un point de vue historique, Madison et les pères fondateurs des États-Unis préfèrent ainsi la république romaine à la démocratie athénienne. Cette vision n’était cependant pas partagée par une majorité d’américains au lendemain de la guerre d’indépendance :
Dans chacun des treize États, le même clivage entre fédéralistes, partisans du nouveau système, et antifédéralistes, défendant la Confédération de 1781, se développa. Les antifédéralistes partaient en position de force : il semble en effet qu’une majorité des Américains ne se retrouvait pas dans les propositions fédéralistes. [...] Les principaux responsables antifédéralistes représentaient la « gauche » de leur époque[216].
La démocratie directe semble ainsi avoir ressurgi dans la théorie anarchiste et dans les quelques mises en pratiques de cette théorie, tandis que les monarchies qui existaient en Europe depuis la fin du Moyen-Âge ont été peu à peu remplacées par une démocratie représentative.
Afin de construire une démocratie plus directe, Bakounine propose l’abolition de toutes les institutions créées par la démocratie représentative et le système capitaliste : Abolition of all state universities : public education must be administered only by the communes and free associations. Abolition of the State judiciary : all judges must be elected by the people. Abolition of all criminal, civil, and legal codes now administered in Europe : because the code of liberty can be created only by liberty itself. Abolition of banks and all other institutions of state credit. Abolition of all centralized administration, of the bureaucracy, of all permanent armies and state police. [...] Immediate direct election of all judicial and civil functionaries as well as representatives [...] by the universal suffrage of both sexes[217].
Toutes ces abolitions s’inscrivent, en pratique, dans le processus de destruction-création précédemment évoqué dont elles ne représentent qu’une partie. La seconde phase, créative, tend à mettre en place une société orientée selon les principes analysés dans cette première section. Les pratiques mises en place par les anarchistes afin d’enclencher ce processus de destruction-création font l’objet de la section suivante.
Lorsque que l’on s’interroge sur les méthodes anarchistes, il semble raisonnable d’étudier la question de la violence politique. Si les théories anarchistes ne sont pas systématiquement perçues comme violentes, la pratique anarchiste est bien souvent associée à l’idée de chaos et de violence. La violence politique qui caractérise la pratique anarchiste s’est étalée sur environ trois décennies, des années 1880 au début du XXe siècle. Dans son ouvrage sur les anarchistes, qui cible précisément cette période de l’histoire, Vivien Bouhey indique que le recours à la violence comme pratique politique serait venue des nihilistes de Russie qui, dans les années 1870, perpétuèrent plusieurs attentats et assassinats à l’encontre du régime tsariste[218]. Cette violence politique s’est voulue, dès ses origines, d’une part ciblée et d’autre part organisée. Au cours de la décennie suivante, dans les années 1880, l’idée de l’assassinat politique se répand dans les milieux anarchistes, on parle de tyrannicide. De nombreuses tentatives d’assassinat visent ainsi différents chefs d’État au cours de cette période, que ce soit aux États-Unis, en France, en Italie, en Autriche etc. Pour plus de détails sur cette période de l’histoire anarchiste, on se référera à la section consacrée, dans les prolégomènes. Alexander Berkman, qui s’est lui-même rendu coupable d’une tentative d’homicide sur Henry Clay Frick, livre un témoignage qui semble prendre la forme d’une certaine justification de son acte :
And what happens to a man with his brain working actively with a ferment of new ideas, with a vision before his eyes of a new hope dawning for toiling and agonizing men, with the knowledge that his suffering and that of his fellows in misery is not caused by the cruelty of fate, but by the injustice of other human beings - what happens to such a man when he sees those dear to him starving when he himself is starved ? Such natures in such a plight and those by no means the least social or the least sensitive, will become violent, and will even feel that their violence is social and not anti-social, that in striking when and how they can, they are striking, not for themselves, but for human nature outraged and despoiled in their persons and in those of their fellow sufferers. [...] Are we to join the ignorant and brutal outcry which stigmatizes such men as monsters of wickedness, gratuitously running amuck in a harmonious and innocently peaceful society ? NO ! [...] The guilt of these homicides lies upon every man and woman who, intentionally or by cold indifference, helps to keep up social conditions that drives human beings to despair[219].
La vision, qui a pu être idéalisée dans certains milieux militants au XIXe siècle, de l’attentat anarchiste ciblé et prémédité à l’encontre d’un représentant de la classe politique ou économique jugé néfaste, ne dure cependant pas. Au cours des années 1880, de nombreux journaux anarchistes publient des modes d’emploi pour la fabrication artisanale d’engins explosifs[220]. Il s’ensuit, dans les années 1890, un certain nombre d’attentats beaucoup moins ciblés et organisés que ceux de la décennie précédente. Bouhey dresse alors une liste des attentats de ce type qui ont eu lieu en France[221] et remarque que la majorité des auteurs de ces attentats sont de jeunes hommes, qui sont anarchistes depuis peu, qui agissent seuls, sans l’appui de groupes anarchistes structurés, et avec très peu de préparation. D’une période d’attentats anarchistes, que l’on pourrait assimiler à des assassinats politiques, on passe à une période plus chaotique en terme de violence politique. La division entre ces deux périodes est cependant moins nette que cela, les attentats de type assassinat politique et organisés continuant d’exister en même temps que ceux moins organisés et moins ciblés.
La pratique se détache sur ce point de la théorie, ou plus exactement la pratique de la violence conduit à l’élaboration de nouvelles théories anarchistes. On pense en particulier à l’anarchiste allemand Johann Most qui, émigré aux États-Unis, théorisa l’utilisation de la violence comme un moyen de propagande et de lutte des classes sous l’expression propaganda of the deed : la propagande par le fait. Les théoriciens et fondateurs de l’anarchisme, Proudhon, Bakounine et Kropotkine, rejetaient cependant l’idée de la violence, qu’elle soit ciblée ou non. Bakounine écrivait ainsi : In general, we can say that carnage was never an effective means to exterminate political parties ; it was proved particularly ineffective against the privileged classes, since power resides less in men themselves than in the circumstances created for men of privilege by the organization of material goods, that is, the institution of the State and its natural basis, individual property[222].
Bakounine énonce ici l’une des idées principales de la critique anarchiste, ce sont les institutions qui sont en cause, pas les individus. Cette idée se traduit, par exemple par l’abstentionnisme anarchiste. En effet, si ce sont les institutions qui sont mauvaises, peu importe, pour les anarchistes, l’individu qui les représentera. De la même manière, la théorie anarchiste va avoir tendance à rejeter la violence politique dirigée contre un individu ou même contre une classe. Puisque ce sont les institutions qui sont en cause et non les individus, la destruction qu’appellent les anarchistes de leurs vœux est celle des institutions. Bakounine exprime ainsi le rejet des institutions : « If a government composed exclusively of workers were elected tomorrow by universal suffrage, these same workers, who are today the most dedicated democrats and socialists, would tomorrow become the most determined aristocrats, open or secret worshippers of the principle of authority, exploiters and oppressors[223]. » C’est en suivant ce raisonnement que les théoriciens de l’anarchisme concluent à l’inefficacité de la violence et la condamnent comme forme d’action politique. L’organisation d’assassinats politiques par les anarchistes à la fin du XIXe siècle et au début du XXe s’inscrit, cependant, dans le principe de la propagande par le fait, qui va être développé dans la section suivante.
La propagande par le fait est une notion qui est apparue au sein du mouvement anarchiste au début des années 1880. Comme l’écrit Bouhey, « pour les contemporains, la propagande par le fait, c’est avant tout l’attentat vengeur contre le bourgeois, attentat qui nécessite plus ou moins de préparation[224]. » L’objectif n’était pas seulement d’éliminer un individu pour ce qu’il représentait mais également de montrer que cette élimination était possible. Il s’agissait de montrer à la masse des travailleurs que le système politique et le système économique en place n’étaient pas intouchables ni inattaquables. On peut citer, à titre d’exemple, l’attentat perpétré par Alexander Berkman à l’encontre d’Henry Clay Frick lors des violentes grèves de Homestead, Pennsylvania en 1892. Si ce type d’action de propagande peut être considéré comme s’incluant dans la notion de propagande par le fait, il n’en représente cependant qu’une partie. Dans son ouvrage, Bouhey rappelle les différents types de propagandes utilisés alors par les militants anarchistes. Il existe trois types de propagandes : la propagande écrite qui comprend les différents textes théoriques, les pamphlets, les tracts et la presse anarchiste, la propagande orale, qui comprend les lectures et réunions publiques et les discours, et enfin la propagande par le fait, dont il est question ci-dessous.
L’idée de base de la propagande par le fait est l’action et la création d’espaces au sein desquels la théorie anarchiste serait appliquée en pratique. Il s’agissait de construire des alternatives plutôt que de propager un idéal, que ce soit par l’oral ou par l’écrit. On pense ainsi à la création de magasins coopératifs ou autogérés, bien que le mot n’existait pas encore au XIXe siècle, ou à de petites communautés autonomes. La violence politique n’était donc pas incluse dans cette première définition de la propagande par le fait. Bouhey précise : « Les théoriciens excluent l’assassinat politique, dont la condamnation est sans appel parce qu’il est susceptible de multiples interprétations, parce qu’il risque de discréditer ses auteurs eux-mêmes, et, plus grave, leurs idées. L’action n’est en fait envisagée au départ que sous la forme du mouvement insurrectionnel, : la réalisation de l’idéal anarchiste dans un petit périmètre, ville ou village[225]. »
Si la propagande par le fait a pour but original de montrer l’exemple en appliquant dans les faits la théorie anarchiste, elle comprend également d’autres pratiques qui, sans être nécessairement violentes, sont illégales. Bouhey parle ainsi d’anarchistes fabricant de la fausse monnaie, refusant de payer leur loyer ou encore cambriolant des banques. Concernant ce dernier point, l’idée viendrait, une fois encore, des nihilistes russes et, plus précisément, du groupe Narodnaïa Volia. Les anarchistes justifient ces pratiques illégales de façon très argumentées. « [Ils revendiquent] avec force le ‘droit à la restitution’ en proclamant ‘le droit de ceux qui n’ont rien’ à ‘prendre à ceux qui possèdent’, déclarant en agissant ainsi avoir été ‘absolument irréprochable du point de vue du droit naturel’[226]. » Ce type d’action, ancré dans la non-violence mais illégal, fait écho au principe et à l’état d’esprit des pratiques de la désobéissance, qui est l’objet de la section suivante.
Dans le cadre de la propagande par le fait, les anarchistes diffusent par ailleurs leurs idées abstentionnistes en participant tout de même au système électoral. Bouhey écrit : « Il s’agit pour les compagnons, là où ils le peuvent, de présenter aux élections un certain nombre de « candidats abstentionnistes » (ou « candidats pour la forme »), qui mènent dans leurs circonscriptions une vraie campagne abstentionniste, donc anarchiste[227]. » La propagande par le fait, véritable mise en pratique de l’anarchisme, regroupe donc des méthodes diverses légales et illégales, violentes et non-violentes.
La désobéissance civile permet de faire le lien entre l’anarchisme et les pratiques de type non-violentes. Ce lien pourra s’avérer pertinent dans l’analyse de l’aspect anarchiste du mouvement Occupy.
Henry David Thoreau : Avant d’être reprise par Gandhi au début du XXe siècle puis par Martin Luther King dans les années 1960, la notion de désobéissance civile fut développée par l’Américain Henry David Thoreau au milieu du XIXe siècle. Ne se considérant pas lui-même comme un anarchiste. Thoreau sera cependant souvent perçu comme l’un des précurseurs du mouvement aux États-Unis. Emma Goldman le décrira ainsi : « the greatest American anarchist[228]. » Le texte de Thoreau qui s’intitule Civil Desobedience (La désobéissance civile), et qui a plus tard inspiré Gandhi, portait un titre différent lors de sa première publication en 1849. Le titre original donné par Thoreau était : Resistance to Civil Government. Il fut modifié après sa mort en 1866, probablement par son éditeur. Le titre donné par Thoreau à son essai possède une connotation beaucoup plus anarchiste que l’idée de la désobéissance civile. L’essai en lui-même comporte en outre plusieurs passages qui rappellent la théorie anarchiste et permettent de comprendre l’admiration que les anarchistes lui portent, en particulier Emma Goldman. Thoreau invite explicitement à désobéir au pouvoir en place, quel qu’il soit, si celui-ci semble injuste. Il écrit : « All men recognize the right of revolution ; that is, the right to refuse allegiance to and to resist the government if its tyranny and its inefficiency are great and unendurable. but almost all say that such is not the case now[229]. » Cette prise de position de la part de Thoreau au milieu du XIXe siècle, n’est pas sans rappeler celle des Pères fondateurs des États-Unis, et en particulier de Jefferson. Ce dernier fut en effet désigné pour rédiger le premier texte qui deviendrait la Déclaration d’indépendance des États-Unis d’Amérique. Dans ce document fondateur de la nation américaine, on retrouve cette même idée d’un droit de rébellion face à un gouvernement qui serait jugé néfaste voire tyranique :
Governments are instituted among Men, deriving their just powers from the consent of the governed, - That whenever any Form of Government becomes destructive of these ends, it is the Right of the People to alter or to abolish it, and to institute new Government, laying its foundation on such principles and organizing its powers in such form, as to them shall seem most likely to effect their Safety and Happiness[230]. Thoreau va cependant au-delà d’une simple incitation à la désobéissance et encourage les citoyens mécontents du gouvernement à se désolidariser de l’État. Thoreau écrit dans La désobéissance civile :
Some are petitioning the State to dissolve the Union, to disregard the requisitions of the president. Why do they not dissolve it themselves, - the unions between themselves and the State, - and refuse to pay their quota into its treasury ? Do not they stand in the same relation to the State, that the State does to the union[231] ? Quelques années plus tard, en 1854, Thoreau donne un discours en faveur de l’abolition de l’esclavage au cours duquel il prononce cette phrase, qui le place dans une position proche des anarchistes : « My thoughts are murder to the State, and involuntarily go plotting against her[232]. »
La désobéissance civile au XXe siècle : Le concept de désobéissance civile, après ses débuts théoriques, a été mis en pratique à plusieurs reprises au cours du XXe siècle. L’exemple le plus connu reste celui de Mohandas Gandhi en Inde entre les années 1920 et les années 1940. Gandhi inspira de nombreux mouvements non-violents dont celui initié par Martin Luther King, qui défendit les droits des Afro-américains au cours des années 1960 aux États-Unis, et celui de Nelson Mandela en Afrique du Sud. L’influence de Gandhi sur de nombreux mouvements non-violents et/ou de désobéissance civile est telle qu’il peut être considéré comme une véritable icône en la matière. On s’attachera dans cette section à mettre en évidence le lien qu’entretient Gandhi avec l’anarchisme.
Tout d’abord, l’expression même de désobéissance civile qu’emploi Gandhi provient du titre de l’essai de Henry David Thoreau, qu’il a lu lors d’un séjour en prison. Il indique par ailleurs que l’idée de la non-violence et la méthode qui a été la sienne ne lui sont pas venues uniquement de Thoreau mais également de conceptions religieuses et philosophiques propres à sa culture. Dans une biographie consacrée à Gandhi, Louis Fischer écrit : « N’empêche que l’essai de Thoreau intitulé Civil Disobedience a influencé Gandhi. Il le qualifiait de « traité magistral qui a fait sur moi une profonde impression ». L’empreinte de Thoreau se retrouve sur un grand nombre de choses que Gandhi a faites[233]. » Fischer consacre un chapitre entier à la relation qui a existé entre Gandhi et Léon Tolstoï. Ce dernier, à l’origine d’un courant appelé l’anarchisme chrétien, défend l’idée que la doctrine christique serait en quelque sorte dévoyée par les Églises. On retrouve ici une approche similaire à celle des Quakers, à ceci près que Tolstoï écrit dans un contexte orthodoxe et non protestant. Tolstoï est un élément crucial de notre étude de la désobéissance civile car il a influencé à la fois le mouvement anarchiste et les mouvements de désobéissance non-violents, à travers Gandhi. Celui-ci échangea d’ailleurs plusieurs lettres avec Tolstoï entre 1909 et 1910, année de sa disparition. Ces lettres étaient signées : « Votre ami et frère, Léon Tolstoï[234] », montrant le respect mutuel qui existait entre ces deux hommes.
Les liens que Gandhi entretient avec l’anarchisme ne sont cependant pas simplement dus à sa relation avec Tolstoï, il partage également des positions idéologiques. Dès 1922, Chettur Sankaran Nair, ancien président du Congrès national indien - organisation prônant l’Indépendance de l’Inde - écrit un livre consacré à Gandhi et dont le titre est : Gandhi and Anarchy. Gandhi défend en effet l’idée d’une société sans État, basée sur la non-violence. Ses positions économiques sont également proches de l’anarchisme ; dans un ouvrage de la collection Que-sais-je ? consacré à Gandhi, on retrouve une section intitulée « anarchisme ou conservatisme ? » dans laquelle on peut lire : « Il admirait l’idée égalitaire du communisme et il s’opposait au principe même de « propriété privée » [...] il est également opposé aux modèles d’industrialisation et de centralisation qui caractérisaient la Russie soviétique. Gandhi rejette tout autant le capitalisme[235]. » L’historien anarchiste Colin Ward décrit également Gandhi comme un héritier non seulement de la pensée de Tolstoï mais également de celle de Kropotkine : Mohandas K. Gandhi, who built a unique ideology of non-violent resistance and peasant socialism from a series of semi-anarchist sources and linked them with Indian traditions. From Tolstoy he evolved his policy of non-violent resistance, from Thoreau he took his philosophy of civil disobedience, and from a close reading of Kropotkin his programme of decentralized and autonomous village communes linking agriculture with local industry. After independence was achieved, his political successors revered his memory but ignored his ideas[236].
Randall Amster fait également le rapprochement entre Gandhi et l’anarchisme dans une section de son ouvrage qu’il intitule : « Was Gandhi an Anarchist ? ». Il cite à cette occasion un discours du Mahatma prononcé en 1916 et dans lequel ce dernier affirme : « I myself am an anarchist[237]. » Gandhi s’éloigne cependant de l’anarchisme en ce qu’il s’appuie sur une morale religieuse. En ce sens il paraît presque naturel de rapprocher Gandhi de Léon Tolstoï, qui est parvenu à faire la synthèse entre l’anarchisme et la religion.
La désobéissance civile au XXIe siècle : Dans un ouvrage publié en 2012, Graeme Hayes et Sylvie Ollitrault apportent une définition détaillée de ce qu’est la désobéissance civile aujourd’hui. Il est tout d’abord précisé que l’acte de désobéissance civile se définit selon deux critères : il doit être public et il doit être non-violent. Un acte de désobéissance civile non public ne pourrait être considéré comme de la désobéissance civile et serait plutôt assimilé à un acte criminel, de désobéissance à la loi. Un acte qui serait public mais violent serait considéré comme un acte de rébellion catégorisé comme de la violence politique et non plus la désobéissance civile. Hayes et Ollitrault donnent ensuite une définition un peu plus précise en distinguant d’un côté la désobéissance civile directe et de l’autre la désobéissance civile indirecte. « La désobéissance civile directe suppose que l’individu ou le groupe soit directement visé, touché par une politique (par exemple, la discrimination) alors que la désobéissance civile indirecte s’apparente à une action altruiste, et demande un autre type de légitimation, l’individu n’étant pas directement « victime » de la politique[238]. » Pour les anarchistes, qui sont opposés au principe même de gouvernement, soutenir une action de désobéissance à une loi perçue comme étant injuste s’accorde avec leur position idéologique.
L’ouvrage de Hayes et Ollitrault montre également la difficulté qui existe à déterminer si la désobéissance civile s’inclue ou non dans le respect des institutions politiques et économiques. Selon une première définition théorique, la désobéissance civile ne pourrait exister qu’au sein même de ces institutions :
La désobéissance civile ne prend sa pleine signification qu’à condition, paradoxalement, de reconnaître l’obéissance à la loi comme la règle et la désobéissance comme une exception à cette règle. Son but est de promouvoir des réformes spécifiques et limitées de la loi, et cela à l’intérieur d’un régime d’institutions politiques et légales considérées comme presque justes. La désobéissance civile ne vise donc pas le renversement de l’État de droit : elle cherche, selon cette conception, à corriger les erreurs du système démocratique en place[239].
La désobéissance civile serait donc davantage réformiste que révolutionnaire, adoptant une position étatiste. Cette conception de la désobéissance civile va cependant à l’encontre de ce que prônent Thoreau et Gandhi qui, tout en usant de la non-violence, ne soutiennent pas l’État de droit. L’aspect réformiste de la désobéissance civile souligne néanmoins une transformation de la pratique anarchiste au XXIe siècle, qui n’adhère plus à l’idéal révolutionnaire du XIXe siècle. Il en sera question dans le chapitre 3, consacré au néo-anarchisme.
La désobéissance civile peut également être perçue comme un moyen de défier l’autorité des institutions. Concernant sa pratique au cours de ces dernières décennies, Hayes et Ollitrault écrivent :
Si la désobéissance civile a également séduit des mouvements libertaires, suscités de nouvelles sensibilités anticapitalistes, si elle est devenue le mode d’action collective favori des écologistes, c’est parce que leurs militants sont animés par un engagement radical qui entend défier les autorités en place (État, gouvernements, justice) et, de plus en plus, certains intérêts économiques[240].
On retrouve ici les deux piliers de l’idéologie anarchiste, d’un côté l’opposition à l’État et de l’autre l’opposition au système économique capitalisme. Hayes et Ollitrault consacrent à cette question économique une section qui s’intitule « contre la mondialisation néolibérale[241]. » Des évènements tels que l’opposition au sommet de l’OMC en 1999 à Seattle ou les manifestations qui eurent lieu en marge du G8 de Gênes en 2001 sont évoqués. Ces évènements, dont il sera question dans le chapitre 3, font partie des épisodes fondateurs de l’anarchisme du XXIe siècle.
La désobéissance civile, qui se définit comme non-violente, se rapproche cependant de l’anarchisme dans certaines de ses pratiques pouvant être considérées comme violentes. On pense par exemple aux faucheurs de maïs transgénique qui se réclament de la désobéissance civile. Ce type d’action peut être considéré comme violent d’un point de vue matériel. Cela rappelle, par ailleurs, la méthode du sabotage employée et défendue par les anarchistes au début du XXe siècle. S’il existe une part de violence dans les actes de la désobéissance civile, il devient possible de la relier de façon théorique et de façon pratique à l’anarchisme.
L’idéologie anarchiste mise en pratique suppose une réorganisation quasi-totale de la société, au niveau social, politique et économique. L’objectif d’une telle réorganisation consisterait en une décentralisation du pouvoir[242], afin que les décisions les plus importantes soient prisent de façon locale. Les structures proposées à l’échelle nationale ou même internationale sont donc de fait beaucoup moins rigides. La précision avec laquelle certains auteurs, notamment Bakounine, décrivent le fédéralisme anarchiste, montre l’organisation inhérente à la pensée anarchiste.
Afin d’atteindre ces objectifs de décentralisation et d’horizontalité, les anarchistes emploient différentes méthodes qui peuvent ou non être violentes. Historiquement, le recours à la violence reste cependant quelque chose qui se veut exceptionnel, dans l’espace et dans le temps. Par ailleurs, on a montré les liens étroits qui existent entre l’anarchisme et la non-violence, en particulier à travers l’étude de Thoreau, Tolstoï et Gandhi. Emma Goldman, dans une lettre qu’elle écrit à Alexander Berkman le 29 juin 1928, exprime la position complexe du mouvement anarchiste quant à la question de la violence : « It is only Tolstoy’s or Gandhi’s position which would make it inconsistent to take up arms in defence of the revolution. I wish I could take their position. Emotionally, I really do. I feel violence in whatever form never has and probably never will bring constructive results. [...] But no matter how much we will try, the change is bound to be violent[243]. » La pratique anarchiste reste très diversifiée et complexe à analyser, puisqu’elle est en constante évolution à la fois dans l’espace et dans le temps. On utilisera, dans les chapitres suivants, les caractéristiques spécifiques de la praxis anarchiste du XIXe siècle analysées dans ce chapitre afin de mettre en évidence les points de contact qui existent avec l’anarchisme du XXIe siècle.
It seems inevitable that anarchist concepts will be reinvented or rediscovered continually, in fields never envisaged by the propagandists of the past ; people in so many areas of human activity search for alternatives to the crudities and injustices of both free-market capitalism and bureaucratic managerial socialism[244].
Colin Ward
Dans son ouvrage intitulé Anarchisme en mouvement : anarchisme, néoanarchisme et postanarchisme (2014), Tomás Ibáñez définit le néo-anarchisme comme un courant qui débute en 1999 avec les manifestations anti-OMC de Seattle. Ces manifestations vont avoir un impact crucial non seulement sur le mouvement anarchiste, mais de façon plus générale sur les mouvements anti-néolibéraux[245]. Le néo-anarchisme se conçoit avant tout comme une période historique caractérisée par un certain nombre de pratiques. Au-delà de cette définition chronologique, on peut analyser le néo-anarchisme au travers de divers concepts qui soulignent l’évolution qu’il a connue par rapport à l’anarchisme du XIXe siècle. L’objectif de ce chapitre consiste ainsi à analyser les évolutions qui séparent l’anarchisme du XIXe siècle du néo-anarchisme. Ce dernier emprunte certains concepts à la pensée postmoderne, parmi lesquels on s’intéressera particulièrement au présentisme et au relativisme. Le présentisme amène une redéfinition de la notion de révolution qui vise à l’ancrer dans le présent. De cette idée découle celle de la préfiguration politique, pratique qui cherche à créer des alternatives dans le présent afin de servir d’exemple pour de futurs mouvements sociaux. Le relativisme, en mettant en cause l’existence d’une vérité absolue, implique le développement d’alternatives locales. C’est là une idée qu’on peut rattacher à l’anarchisme du XIXe siècle, mais qui va prendre une nouvelle dimension dans le cadre du néo-anarchisme.
On s’intéressera enfin à ce que l’on a appelé l’hypothèse postanarchiste, mentionnée succinctement en introduction, qui est le produit de l’hybridation de l’anarchisme et du poststructuralisme. Reposant sur les conceptions poststructuralistes du pouvoir, du sujet et de l’essentialisme, le postanarchisme est l’objet de nombreuses critiques au sein du mouvement anarchiste. Trop universitaire pour certains, pas suffisamment documenté sur la pensée anarchiste du XIXe siècle pour d’autres, le postanarchisme a fait beaucoup réagir. La question de l’essentialisme sera particulièrement discutée car étant considérée comme le point de désaccord majeur entre l’anarchisme et le postanarchisme.
Ibáñez souligne l’importance qu’a l’imaginaire dans toute lutte sociale, et a fortiori pour les anarchistes. Il parle de « [l’]extraordinaire importance de l’imaginaire et de son rôle dans la mobilisation des affects, dans la création d’un sentiment de communauté, et de sa capacité à attiser le désir de lutter et à déclencher éventuellement des mouvements de révolte[246]. » Il faut en effet, posséder une conviction très forte pour s’engager dans un mouvement social, quel qu’il soit, et espérer pouvoir ainsi transformer la réalité. Cette conviction s’appuie sur des évènements et/ou des mouvements qui inspirent l’individu dans sa pratique militante. Ces évènements et ces mouvements ont d’autant plus de portée qu’ils paraissent proches et réalisables. Par ailleurs, Ibáñez souligne l’importance de l’utopie, de l’imaginaire futur. Pour les anarchistes, l’utopie est importante car elle permet de donner une direction, un objectif vers lequel tendre, sans que cela ne soit pour autant un objectif à atteindre absolument. Ibáñez considère d’ailleurs l’utopie plus comme une carte de navigation[247] que comme un modèle qu’il faudrait appliquer à la lettre. Le nouvel imaginaire propre au néo-anarchisme fait ainsi naître une vision utopique réactualisée et donne au mouvement anarchiste du XXIe siècle une nouvelle carte de navigation.
L’une des premières caractéristiques du nouvel anarchisme est la modification de ce qu’Ibáñez appelle l’imaginaire anarchiste[248]. Le néo-anarchisme possède une volonté de s’inscrire dans son présent - on parlera à ce sujet du présentisme - et va ainsi s’inspirer d’évènements et de mouvements qui se trouvent dans son présent. Les références historiques qui servent de base au militantisme anarchiste sont modifiées. L’imaginaire anarchiste, au début du XXe siècle s’inspire d’évènements tels que la Commune de Paris, les émeutes et le massacre de Haymarket, la Commune de Kronstadt, la Makhnovchtchina, la guerre civile espagnole. Ces références ne sont pas abandonnées par les anarchistes, mais passent plus au second plan par rapport à des références plus récentes. Les nouvelles inspirations du mouvement anarchiste sont : Le Zapatisme au Mexique, les évènements de Seattle en 1999, le camp No Border de Strasbourg, le mouvement des Indignés et du 15-M en Espagne, le mouvement Occupy Wall Street, les évènements de la place Taksim en Turquie. Ces événements ont en commun une tendance à la préfiguration - qui sera évoquée dans les points suivants. lls se distinguent par-là des références historiques de la fin du XIXe siècle et du début du XXe siècle qui étaient plus dans un processus insurrectionnel.
Tout comme le néo-anarchisme, le mouvement altermondialiste débute avec les évènements de Seattle en 1999. Dans son idéologie, l’altermondialisme est proche des valeurs que prône l’anarchisme. Cependant, il s’agit d’un mouvement très diversifié et qui rassemble de nombreuses tendances de la gauche radicale mondiale. Dès ses premières manifestations en 1999, l’altermondialisme a été l’accumulation de différents groupes radicaux et d’ONG provenant des quatre coins du globe[249]. Paterson a étudié le mouvement altermondialiste en détail et exprime dans sa thèse toute sa diversité. Il décrit un continuum des différentes tendances qui existent au sein du mouvement. Parmi ces tendances, une est particulièrement tournée vers l’anarchisme : « The more intense elements of the alter-globalization movement wish to transform the existing global system through socialist or anarchist principle and so move beyond legislation and institutions that ensure that capitalism and existing social structures work more efficiently[250]. » Ainsi, la diversité du mouvement altermondialiste n’empêche pas la prépondérance des idées anarchistes. Celles-ci sont même considérées comme étant au premier plan du mouvement altermondialiste[251].
L’altermondialisme et le néo-anarchisme, l’anarchisme qui réémerge à la fin du XXe siècle, sont bien souvent présentés comme ayant les mêmes caractéristiques[252]. Ils se construisent tout d’abord sous forme de réseaux, des réseaux mondiaux qui regroupent différents collectifs agissant à un niveau local. Dans un livre intitulé The Continuum Companion to Anarchism édité par Ruth Kinna et publié en 2012, Wilson et Kinna présentent l’altermondialisme comme un mouvement intentionnellement divers et qui n’a aucun souhait de s’unifier derrière un parti un leader ou une quelconque théorie. Ils écrivent :
Much of this is due to the major role played by anarchist ideas, even though many in the movement do not call themselves anarchists. For example, the movement emphasizes and practices radically democratic principles, such as consensus decision-making, prefers direct action over lobbying or conventional protest, and creates networks rather than building parties or vanguards[253].
Les pratiques décrites ici, utilisation du consensus et de la démocratie directe, sont caractéristiques de l’anarchisme et du néo-anarchisme en particulier. Il en sera à nouveau question dans le chapitre 4 consacré à la pratique anarchiste contemporaine. L’existence potentielle d’un parti ou d’une élite fait référence à l’opposition qui existe dans les milieux radicaux entre la pensée anarchiste et la pensée marxiste.
Dans sa définition du néo-anarchisme, Tomás Ibáñez parle d’un anarchisme extra-muros, un anarchisme qui déborderait de ses frontières. Inclus dans cet anarchisme extra-muros on retrouve les mouvements de mai 1968, le mouvement 15-M en Espagne et le mouvement Occupy Wall Street. Ibáñez parle ainsi de cet anarchisme extra-muros : La nouveauté, aujourd’hui, c’est que le mouvement anarchiste n’est plus l’unique dépositaire, le seul détenteur, de principes antihiérarchiques, et pas davantage de pratiques non autoritaires, de formes d’organisation horizontales, de la capacité d’engager des luttes aux tonalités libertaires ou de la méfiance envers tous les dispositifs de pouvoir. Ces éléments se sont disséminés hors du mouvement libertaire pour être repris par des collectifs qui ne s’identifient pas comme anarchistes et qui affirment même, parfois, leur refus de se laisser enfermer dans les plis de cette identité[254].
Ces mouvements extra-muros ne sont donc pas anarchistes à proprement parler mais plutôt inspirés par l’anarchisme. Refusant toute étiquette, il est difficile de rattacher ces mouvements à une tradition idéologique unique. La présence d’idées et de pratiques directement empruntées à l’anarchisme, notamment en ce qui concerne le mouvement Occupy, permet cependant de relier ces expériences au néo-anarchisme en suivant l’hypothèse d’un anarchisme extra-muros. Cette hypothèse autorise à faire le lien entre anarchisme et altermondialisation. L’altermondialisation regroupe des militants écologistes, anarchistes, pacifistes etc. qui n’appartiennent pas volontairement au mouvement anarchiste mais qui empruntent à son idéologie. Ils se retrouvent donc inclus dans l’anarchisme extra-muros caractéristique du néo-anarchisme.
Ibáñez définit d’autre part le néo-anarchisme comme un anarchisme qui s’hybride, qui s’enrichit de nouvelles pratiques en s’inspirant d’autres mouvements, non exclusivement anarchistes[255]. Plusieurs exemples sont ainsi cités. Au mouvement de mai 1968, le néo-anarchisme emprunte les barricades et les slogans. Au cours des années 1980 il s’hybride d’une part avec la musique punk donnant naissance à l’anarcho-punk, et emprunte d’autre part au mouvement des squats. Afin d’appuyer cette caractéristique du nouvel anarchisme, Ibáñez écrit : « Si l’anarchisme contemporain évolue, c’est qu’il se trouve impliqué, avec d’autres collectifs, dans les luttes actuelles et que, ce faisant, il intègre à son propre bagage leurs principales caractéristiques, se convertissant ainsi en néo-anarchisme[256]. »
Cette hybridation donne lieu à la multiplication d’initiatives telles que la publication de livres et de périodiques, l’organisation de rassemblements commémoratifs, de foires aux livres, de séminaires et autres évènements[257], la création de librairies anarchistes ou d’espaces culturels anarchistes etc. En Allemagne, au début des années 1990, l’Université de Francfort propose des journées libertaires avec une foire aux livres libertaires. Ce type d’évènements se multiplie, on voit ainsi des foires aux livres anarchistes apparaître à différents endroits du globe : à Utrecht, Londres, Ljubljana, Florence, Paris etc. Il est important de noter que ces foires aux livres, une fois mises en place sont réitérées de façon annuelle. La propagation des idées anarchistes croît ainsi de manière internationale. D’autres actions similaires sont également organisées : festivals d’art, de théâtre, de cinéma mais également camps d’été anarchistes, comme en Autriche ou différentes conférences sur le féminisme, sur l’écologie et sur de nombreux autres thèmes chers aux anarchistes.
Dans un article sur l’organisation au sein du mouvement anarchiste, Federico Ferretti affirme que le mouvement anarchiste moderne manque d’ordre et d’organisation. Les théoriciens du XIXe siècle prônaient en effet un modèle social basé sur l’ordre, comme le rappelle justement Ferretti : « In 1851, Elisée Reclus (1830-1905) said that ‘anarchy is the highest expression of order’[258]. » Ferretti rappelle également le lien qui existe traditionnellement entre anarchisme et fédéralisme[259]. En effet, plus qu’une simple déclaration sur la nécessité d’un ordre social, les fondateurs de l’anarchisme au XIXe siècle ont théorisé tout un système organisationnel connu sous le nom de fédéralisme anarchiste, analysé au chapitre 2. Ferretti conclut et avance l’idée que le mouvement anarchiste devrait tendre vers plus d’ordre et d’organisation car c’est après tout de là que viennent ses racines, avec notamment les géographes anarchistes du XIXe siècle.
Comme il a été mentionné précédemment, le néo-anarchisme se construit en réseaux, c’est-à-dire au travers d’une multitude de groupes et de collectifs en relation les uns avec les autres. Ce type d’organisation donne lieu à différentes critiques de la part d’activistes au sein du mouvement anarchiste. Dimitri Roussopoulos parle, par exemple, d’un anarchisme constructif[260] qui devrait avoir une plus grande connexion avec le domaine public.
The premise for such a neo-anarchist’s politics is that anarchists should consciously choose to be deeply based in their neighbourhoods and communities. And/or deeply based in their workplaces while seeing to embrace community concerns. [...] In neighbourhoods every effort should be made to know one’s neighbours and thus to promote new social relations, new forms of civic action, more self-determination. This can take many different forms[261].
Au-delà de l’aspect purement organisationnel, cet appel à un anarchisme plus constructif a pour objectif de promouvoir de nouvelles relations sociales, afin de ramener l’anarchisme plus près des intérêts quotidiens et immédiats de la population. Cet objectif va avoir tendance à se réaliser au travers de différents projets et différents concepts qui se développent au sein de ce que certains nomment déjà l’époque postmoderne.
Bien que l’existence d’une nouvelle période historique qui succéderait à la modernité et dont l’idéologie fondatrice serait différente de celle de cette dernière reste hypothétique, certains concepts idéologiques ont eu, au cours des dernières décennies, et continuent d’avoir une certaine importance[262]. Dans cette section, les différents concepts considérés comme appartenant à la postmodernité vont être mis en regard avec les pratiques récemment développées du néo-anarchisme. On pense ainsi au présentisme, à la préfiguration et au relativisme.
Le Professeur de philosophie Theodore Sider définit ainsi le concept de présentisme : « presentism is the doctrine that only the present is real[263]. » L’important est ce qui se joue ici et maintenant, il faut donc tirer un maximum de choses du moment présent. De façon philosophique le présentisme s’oppose à l’éternalisme, il suppose que seules les choses du présent existent, les autres choses ont pu exister dans le passé ou existeront dans l’avenir, mais ce qui existe ce ne sont que les entités du présent[264]. Du point de vue des mouvements sociaux, et de l’anarchisme moderne, l’idée du présentisme est de changer les choses ici et maintenant plutôt que dans un avenir lointain. On n’oublie pas pour autant de penser une société idéale qui pourrait exister à l’avenir, mais cela ne représente plus une priorité. De même, les expériences du passé ne sont pas envoyées aux oubliettes mais influencent moins que les réalisations du présent[265].
En ce sens, on peut dire que le présentisme est intrinsèquement plus pratique que théorique. En cela, il s’adapte à l’idéologie anarchiste qui est plus une série de pratiques alternatives et subversives que l’application de textes théoriques fondamentaux, comme peut l’être le marxisme par exemple. Le processus de destruction-création, caractéristique de l’anarchisme, évoqué précédemment trouve également sa place dans l’idée du présentisme au travers de la création d’espaces alternatifs qui transforment la réalité présente. On peut citer ici l’hypothèse de John Holloway qui redéfinit la révolution comme l’accumulation de l’ensemble des projets alternatifs de par le monde[266]. Il parle ainsi de failles dans le système, de little cracks[267], que les altermondialistes (et à fortiori les anarchistes) doivent exploiter au maximum afin qu’elles se rejoignent et finissent par transformer la société toute entière. C’est le concept postmoderne de présentisme qui amène cette redéfinition et cet élan de création d’alternatives locales qu’elles soient politiques ou économiques et même sociales, culturelles etc.
Ibáñez écrit à ce sujet : « Lutter, ce n’est plus seulement dénoncer, s’opposer et s’affronter, mais créer, ici et maintenant, des réalités différentes. Les luttes doivent produire des résultats concrets sans se laisser conditionner par des espoirs situés dans le futur[268]. » L’idée d’Ibáñez est que le présent ne devrait plus être sacrifié afin d’entretenir seulement l’espoir d’un futur meilleur. Le présentisme présente une différence fondamentale avec l’anarchisme classique, l’anarchisme du XIXe siècle. Ce dernier considérait que les classes dirigeantes - les élites politiques et/ou économiques - ne se laisseraient pas déposséder de leur pouvoir de domination sans résister, et que, par conséquent, une révolution - dont la violence était regrettable mais cependant inévitable - était nécessaire. Goldman et Berkman parlent de manière abondante de leur désir de révolution[269]. Ils parlent de la cause, de défendre la cause, d’économiser leur salaire pour financer la cause, la révolution sociale. Le contexte social et politique de la fin du XIXe et du début du XXe siècle permet de comprendre cet engouement et cet espoir d’une révolution sociale généralisée dans un futur plutôt proche. L’histoire donne d’ailleurs raison aux espérances de Goldman et Berkman qui participèrent autant que possible aux différents évènements de la révolution russe, en particulier à partir de 1921, puis apportèrent leur soutien à la révolution espagnole de 1936. Cependant, le contexte actuel fait que l’espoir d’une révolution sociale s’estompe dans les milieux radicaux et se transforme en révolution par petites touches, inscrites dans le présent. Et c’est ce présentisme aujourd’hui qui donne lieu à l’idée de préfiguration. La préfiguration a remplacé l’idéal de révolution de l’anarchisme classique.
L’idée de la préfiguration ne débute pas avec le néo-anarchisme à la fin du XXe siècle. On retrouve des traces dès le XIXe siècle, et le concept est théorisé en 1977 dans un article de Carl Boggs[270]. L’utilisation du terme ainsi que les pratiques qui lui sont associées se développent cependant significativement depuis la fin du XXe siècle. Dans un article sur la préfiguration publié en 2015, Luke Yates définit cette dernière comme la tentative de construire des relations sociales alternatives ou utopiques dans le présent[271]. On retrouve l’idée de construction dans le présent qui montre le lien direct entre présentisme et préfiguration. Dans ce même article, Yates parle de « means-ends equivalence »[272] pour qualifier le concept de préfiguration. La fin et les moyens utilisés ne sont plus dissociés. La forme, l’organisation de mouvements sociaux préfiguratifs deviennent l’objectif à atteindre. C’est en cela que la recherche de quelconques revendications politiques ou économiques portées par ces mouvements est peu pertinente. L’objectif n’est pas tant d’apporter des modifications au système - politique et/ou économique - que de transformer la réalité de différentes manières au sein d’espaces alternatifs.
Dans la pratique, les mouvements préfiguratifs sont majoritairement issus de la gauche radicale et s’appuient sur les idées de démocratie directe et d’action directe. Yates conclut ainsi : « Prefigurative politics has thus, since Boggs, been aligned closely with anarchism, and notions of non-violent direct action[273]. » L’idée d’action directe et a fortiori de démocratie directe se rapprochent, on l’a mis en évidence dans le chapitre 2, des aspirations anarchistes. David Graeber fait fréquemment le lien entre anarchisme et démocratie directe, ainsi que toutes les pratiques alternatives qui lui sont associées. La démocratie directe décrite par Graeber consiste en de nouvelles modalités organisationnelles, celles-là même que les mouvements préfiguratifs veulent mettre en place afin de démontrer leur validité sur le terrain et leur efficacité. Ces nouvelles modalités comprennent l’organisation d’assemblées générales, de groupes de réflexions, de porte-paroles, de l’utilisation du consensus etc. Graeber - pour ne citer que lui - décrit largement toutes ces pratiques alternatives utilisées par les mouvements préfiguratifs. Il en sera question plus en détail dans le chapitre 4, consacré à la pratique de l’anarchisme de la fin du XXe siècle et du début XXIe siècle.
Les espaces alternatifs qui sont le produit des mouvements préfiguratifs ont pour objectif de transformer petit à petit, et non plus par une révolution sociale généralisée, la réalité du système. Ibáñez insiste particulièrement sur l’importance de l’idée de transformation :
Il s’agit donc d’arracher des espaces au système pour y développer des expériences communautaires ayant un caractère transformateur, car ce n’est que quand une activité transforme réellement et radicalement une réalité, même de façon provisoire et partielle, que s’établissent les bases pour aller au-delà d’une simple - bien que toujours nécessaire - opposition au système et créer une alternative concrète qui le défie en acte[274].
La transformation, même provisoire et partielle, fait écho à ce qui fut nommé « l’anarchisme style-de-vie ». Dans un article controversé publié en 1995, l’anarchiste Murray Bookchin oppose l’anarchisme dit « social » à l’anarchisme style-de-vie : Social Anarchism or Lifestyle Anarchism : An Unbridgeable Chasm. L’anarchisme social se concentre principalement sur les luttes sociales, sur l’opposition à toutes les formes de dominations dénoncées par les anarchistes. En ce sens, il a un aspect plus communautaire, plus collectif. L’anarchisme style-de-vie s’attache surtout à créer des espaces qui transforment la réalité, de façon plus préfigurative. Il est au contraire plus individualiste, Murray Bookchin le voit comme excessivement égoïste. Depuis, plusieurs auteurs, dont Ibáñez et Laurence Davies[275], ont défendu une vision différente, considérant que ces deux types d’anarchismes ne s’opposaient pas nécessairement. L’anarchisme style-de-vie, proche de la préfiguration, se développe avec le néo-anarchisme et n’est donc pas très reconnu lorsque Bookchin publie son article en 1995. Quelques années plus tard, il possède une place à part entière au sein de l’anarchisme et fait entrer la préfiguration dans le champ des nouvelles idées propres au néo-anarchisme.
Le néo-anarchisme s’appuierait en outre sur un concept qui semble être associé au cadre postmoderne, celui du relativisme. Il s’agit d’un concept selon lequel aucune vérité n’est absolue, et par conséquent aucune information formulée par un individu ne peut être perçue comme fondamentalement supérieure à une autre. Il n’existe pas de vérité universelle qui soit vraie partout et pour tout. Le relativisme n’affirme pas qu’il n’y a pas de vérité, mais plutôt qu’il existe de multiples vérités. De plus, il affirme que toute vérité est le produit de son contexte et des individus qui l’ont formulée. D’un point de vue éthique, les valeurs qui sont propres à chaque individu ne peuvent pas être objectivement hiérarchisées, il s’agit d’un jugement personnel. En d’autres termes, il n’existe, selon le relativisme, pas de normes éthiques fondamentales[276]. Chaque individu étant le seul créateur des valeurs qui lui sont propres - création toute relative puisque tributaire du contexte social qui entoure l’individu -, les valeurs éthiques défendues par les institutions, quelles qu’elles soient, ne sont pas plus - ni moins - légitimes que d’autres valeurs moins répandues. Dans son ouvrage, Moral Relativism, le Professeur Steven Lukes parle de la pluralité des valeurs et des liens qui existent entre ces dernières et la culture dans laquelle elles sont produites - ou au moins reconnues. Il écrit : « Concepts, beliefs, even sensations and the sentiments that underlie morality differ in deep ways from one historical period and one culture to another[277]. » Cette question est majeure, selon Lukes, car elle implique des conséquences politiques importantes. Tout comme les individus sont le produit de leur environnement, les valeurs sont le produit de la société, de la culture, dans laquelle elles se développent.
En philosophie, le relativisme s’oppose à l’universalisme. Dans un article consacré à cette question, Benjamin Matalon décrit comme suit les adeptes de l’universalisme : L’universaliste pense qu’il y a des valeurs, des conceptions du Vrai, du Bien, du Juste, du Beau, qui ont une portée universelle et qui donc devraient être communes à tous. Constater qu’elles ne le sont pas, qu’il y a des différences sur des points importants entre des individus ou des groupes le choque, et il pourra considérer de son devoir de les réduire, s’il en a le pouvoir[278].
Ainsi, alors que le relativiste refuse toute hiérarchisation des conceptions de chacun, l’universaliste crée de fait une hiérarchisation. En effet, en formulant l’hypothèse que certaines valeurs sont universellement partagées, il choisit, de façon arbitraire, de les privilégier au détriment d’autres valeurs pour la raison que les êtres humains doivent naturellement s’accorder avec celles-ci. L’emploi du terme posant l’hypothèse d’une nature humaine n’est pas anodin ici et renvoie à la question de l’essentialisme, qui se trouve en opposition avec les théories poststructuralistes et sera traitée dans la section suivante de ce troisième chapitre.
Refusant toute hiérarchisation il est concevable de voir les liens qui existent entre le relativisme et l’anarchisme. L’anarchiste Rudolf Rocker écrit à ce propos : « [Anarchism] does not believe in any absolute truth, or in any definite final goals for human development, but in an unlimited perfectibility of social patterns and human living conditions[279]. » De plus, l’anarchisme refuse qu’un idéal moral soit imposé sur les individus ou les groupes d’individus[280] - imposé par l’État ou par l’Eglise selon la formule classique de l’anarchisme du XIXe siècle. Le relativisme a, par ailleurs, des implications non seulement éthiques, mais également politiques et religieuses importantes. Ibáñez précise ainsi que le relativisme : « porte un coup mortel au principe même d’autorité dans ce qu’il a de plus fondamental. L’existence de vérités absolues et de valeurs universelles confère à ceux qui les revendiquent le droit quand ce n’est pas l’obligation morale, de soumettre et de faire plier ceux qui s’en écartent[281]. » On retrouve d’ailleurs cette idée d’autorité et d’obligation morale à soumettre ceux qui sont en désaccord avec le concept de vérité absolue dans la définition de l’universalisme donnée ci-dessus. Politiquement, le fait que certaines valeurs, certains droits, puissent être universels et de ce fait supérieurs aux autres valeurs, permet aux détenteurs du pouvoir politique de s’opposer à des individus ou à des groupes d’individus sous couvert de défendre ces valeurs universelles. Ibáñez met en évidence le fait que le choix de l’universalisme n’est pas dénué de sens ni d’intérêt : « La volonté de vérité est donc, directement, une volonté de pouvoir qui, de plus, prétend légiférer pour l’éternité. Sous cet angle, elle constitue donc un danger, une atteinte à notre liberté[282]. » S’il existe une vérité absolue, il appartient à quelqu’un, ou à quelques institutions, de la formuler. Les détenteurs du pouvoir, les élites politiques, formulent ainsi les valeurs qui vont devenir universelles et qui pourront être défendues par les institutions comme si elles étaient fondamentales et objectivement partagées par tous. Le développement du relativisme est donc vu d’un mauvais œil par les élites, qu’elles soient politiques ou même religieuses. Matalon précise que les politiques et les journaux sont plutôt hostiles au développement du relativisme au cours de la fin du XXe siècle. Ibáñez quant à lui s’étend plutôt sur les réticences des derniers papes - Jean Paul II et Benoît XVI - vis-à-vis de l’expansion de ce courant de pensée.
Dans son article sur les implications politico-philosophiques du relativisme et de l’universalisme, Matalon évoque de nombreux penseurs et philosophes du XXe siècle qui, sans s’en réclamer ouvertement, se retrouvent proches des idées du relativisme. Ces penseurs, ajoute-t-il, exercent d’ailleurs une influence considérable sur le développement du relativisme dans la période post-années 1960. Il mentionne en particulier Michel Foucault et Jacques Derrida. L’association de ces deux noms au relativisme est quelque chose de particulièrement éclairant, puisqu’il s’agit de deux grands penseurs associés au mouvement poststructuraliste. Ce mouvement se rapprocherait, selon certains écrivains radicaux du mouvement anarchiste, et en serait même l’une des manifestations.
Si l’on parle ici d’hypothèse postanarchiste c’est qu’il s’agit d’une théorie développée à la suite de l’expansion des idées liées au poststructuralisme et formulée largement dans les milieux universitaires. Certains écrivains anarchistes ont par la suite critiqué cette théorie en mettant en avant les inexactitudes qui existaient, notamment dans l’analyse de l’anarchisme du XIXe siècle.
Le poststructuralisme est un courant de pensée qui s’est développé à la suite du structuralisme à la fin des années 1960 et au cours des années 1970. Les principaux penseurs associés à ce mouvement que l’on étudiera ici sont Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida et Jean-François Lyotard. D’après Ibáñez, la pensée poststructuraliste repose sur trois concepts : le non-essentialisme, le sujet et le pouvoir. L’idée principale de l’essentialisme est qu’il suggère l’existence d’une nature humaine, des comportements sociaux qui seraient fondamentalement présents dans chaque individu.
Concernant la question du sujet, les opinions sont partagées quant à la position du poststructuralisme. Du point de vue d’Ibáñez, selon le poststructuralisme, le sujet est constitué par l’expérience, il est donc divers et variable[283]. Cela signifie que le sujet peut être amené à changer, il peut se transformer lui-même et à travers ce processus acquérir de nouvelles valeurs. Le poststructuralisme s’oppose sur ce point à son prédécesseur, le structuralisme. Ce dernier défend l’idée que si l’individu possède des valeurs éthiques, c’est toujours de façon inconsciente. Il lui est donc impossible d’agir sur lui-même et de changer ces valeurs. Dans un article consacré au poststructuralisme et à l’anarchisme, Todd May pointe du doigt les similitudes et les différences qui existent entre ces deux mouvements. La question du sujet, et en particulier de l’autonomie du sujet, semble être un point de désaccord important. May indique, par exemple, que le poststructuralisme s’attarde plus à décrire les mécanismes constitutifs de l’individu - qui sont fortement liés au contexte social - qu’à étudier sa possible autonomie. Selon May, si le poststructuralisme se rapproche de l’anarchisme dans sa critique de la représentation et son soutien aux actions locales et à la décentralisation[284], la question de l’autonomie du sujet représente un réel point de dissension.
Selon le poststructuralisme, le sujet se constitue aux travers de réseaux de savoir et de pouvoir[285]. Le concept de pouvoir a une importance particulière dans la pensée poststructuraliste, spécialement dans l’œuvre de Michel Foucault qui a beaucoup écrit sur ce point. Selon lui, le pouvoir ne se trouve pas uniquement dans l’État, ni dans les élites pour parler de façon plus générale. Les relations entre individus sont toutes des relations de pouvoir. Les individus s’influencent en effet les uns les autres de différentes manières à travers leur relation avec autrui. Foucault met en évidence le pouvoir de la norme, qui contraint à se conformer à ce qui est normal, ce qui est attendu de l’individu. Ce pouvoir, contrairement à celui de l’État, ne s’impose pas sur les individus de manière coercitive. Les conceptions anarchistes peuvent ainsi se retrouver dans cette définition plus large de pouvoir défendue par le poststructuralisme. Car l’anarchisme ne s’oppose pas au pouvoir, mais à la concentration de celui-ci dans les mains d’individus ou d’institutions de façon peu égalitaire. Cette concentration se traduit par la notion d’autorité, à laquelle l’anarchisme s’oppose dès ses débuts en s’autoproclamant mouvement antiautoritaire.
De par leur analyse de ces trois concepts - l’essentialisme, le sujet et le pouvoir - les poststructuralistes se rapprochent des idées anarchistes. Ibáñez fait d’ailleurs remarquer que Foucault et Deleuze ont été largement inspiré par les idées de Nietzsche[286]. Celui-ci développe ses idées dans la seconde moitié du XIXe siècle en parallèle du développement de l’anarchisme. Le lien entre anarchisme et poststructuralisme se retrouve donc déjà au niveau de leurs racines philosophiques. A la fin des années 1980, certains auteurs anarchistes tels que Hakim Bey ou Saul Newman s’intéressent de près à ce courant de pensée. Newman écrit ainsi : « Poststructuralism is [...], at least in its political orientation, fundamentally anarchist[287]. » Cet intérêt pour le poststructuralisme va donner naissance à partir des années 1990 à l’essor de l’hypothèse de l’existence du postanarchisme.
La première apparition du terme “postanarchisme” se trouve dans un texte publié par Hakim Bey en 1987 et intitulé « Postanarchism Anarchy ». Le postanarchisme se développe ensuite à partir des années 1990, en particulier sous l’influence de Todd May et de Saul Newman. Dans son ouvrage consacré au néo-anarchisme et au postanarchisme, Ibáñez rappelle brièvement le développement de ce dernier. En 1994, Todd May, un universitaire anarchiste nord-américain, publie un livre dont le titre, The Political Philosophy of Postructuralist Anarchism, énonce clairement l’une des dimensions essentielles du postanarchisme, à savoir l’incorporation à l’anarchisme d’importants éléments conceptuels empruntés au poststructuralisme. [...] Quelques années plus tard, alors que les échos de la grande manifestation de 1999, à Seattle, résonnaient encore, témoignant d’une résurgence de l’anarchisme, un autre livre, qui n’incluait pas non plus le terme « postanarchisme » dans son titre, reprenait en partie l’argumentation théorique de Todd May. Cet ouvrage publié en 2001, écrit par le professeur anarchiste australien Saul Newman - From Bakunin to Lacan : Anti-Authoritarianism and the Dislocation of Power -, concluait en appelant, textuellement, à se diriger vers « une politique postanarchiste ». [...] Les références à ce courant n’ont cessé de se multiplier, comme le prouve la sortie, en 2011, soit à peine dix ans après la publication du livre de Saul Newman, d’un premier recueil de textes postanarchistes : Post Anarchism Reader[288].
Le Professeur Newman est ainsi considéré comme le principal théoricien du postanarchisme. Il indique que le préfixe post- ne signifie en aucun cas quelque chose qui viendrait après l’anarchisme ou au-delà de l’anarchisme, mais qu’il s’agit simplement d’une hybridation, d’une complémentarité, entre les thèses anarchistes et celles du poststructuralisme. Selon cette conception, le postanarchisme serait l’adaptation de l’anarchisme dit « classique » aux changement sociaux politiques et technologiques[289]. L’anarchisme serait ainsi un produit de la pensée moderne, et le postanarchisme un produit de la pensée postmoderne. Ils partageraient certains aspects, comme l’importance de l’auto-transformation du sujet[290], et divergeraient sur d’autres points tels que la conception du pouvoir et l’importance du non-essentialisme.
On remarque, tout d’abord, que les penseurs du postanarchisme sont bien souvent des universitaires, et viennent fréquemment des pays anglophones : Hakim Bey (penseur et philosophe américain) Saul Newman (professeur australien), Todd May (universitaire Nord-Américain), Lewis Call (universitaire californien), Andrew Koch (universitaire américain) etc. La critique du postanarchisme s’est ainsi d’abord appuyée sur l’observation que la création de celui-ci venait plus d’en haut que de la base. Il a en effet été développé par des universitaires venant de pays développés, s’appuyant sur les théories d’élites intellectuels tels Foucault, Deleuze et Derrida. La critique du postanarchisme développe ensuite l’idée selon laquelle celui-ci représentait une vision plutôt intellectuelle et élitiste et manquait de connexion avec les nouvelles pratiques anarchistes qui se développaient en parallèle telles que le mouvement zapatiste et les évènements de Seattle. Le second point de critique du postanarchisme réside dans le fait que les conceptions qu’il admet de l’anarchisme classique seraient erronées. Pour créer le postanarchisme, il aurait ainsi fallu déformer et caricaturer l’anarchisme classique[291]. On pense d’une part au débat sur l’essentialisme - qui sera discuté dans la section suivante - mais également au concept de pouvoir. Selon Foucault le pouvoir n’émane pas seulement de l’État mais est présent partout dans les relations sociales. Jesse Cohn, auteur d’un texte sur l’anarchisme et l’essentialisme, montre que les textes de Kropotkine et Bakounine étaient déjà dans cette interprétation du pouvoir et critiquaient, par conséquent, plus la domination, l’autorité, que le pouvoir lui-même[292].
La critique de Vivien Garcia du postanarchisme, reprend ces différents points et va même plus loin :
[Il] reproche aux postanarchistes, outre d’importantes lacunes sur la connaissance de l’anarchisme, de se méprendre sur sa nature, en succombant à une déformation professionnelle toute universitaire et en ignorant que ces textes, indissociables de leur insertion dans l’action politique, ne sauraient être traités comme s’ils formaient un corpus théorique principalement philosophique[293].
Si l’on retrouve bien la critique de l’origine universitaire ainsi que des inconsistances théoriques sur l’anarchisme classique, on a également une critique plus spécifique sur la nature même de l’anarchisme. Garcia insiste sur le fait que les textes de l’anarchisme ne représentent pas un corpus théorique fondamental qui servirait de base inébranlable à toute action anarchiste. Cette précision est apportée afin de différencier une fois de plus l’anarchisme d’autres mouvements de la gauche radicale tels que le communisme - qui s’appuie sur le Capital et les textes fondateurs de Marx. D’autre part, des penseurs anarchistes américains tels que Murray Bookchin et John Zerzan s’opposent également fortement au postanarchisme.
De manière politique, le poststructuralisme s’oppose à la théorie du fondationalisme, qui défend l’idée qu’il existe des valeurs de base qui doivent être respectées car elles sont, d’une manière ou d’une autre, justifiées[294]. On se retrouve ici proche des idées du relativisme, mentionné précédemment comme l’un des concepts communs à l’anarchisme et à la postmodernité. La mise en place des ces valeurs absolues - « naturelles » pourrait-on ainsi dire en amorçant le débat sur l’essentialisme - permet aux institutions d’ostraciser ou bien de punir d’une manière ou d’une autre tous ceux qui ne les suivent pas, qui sont nécessairement - naturellement - « mauvais » ou dans l’erreur. May soulève tout de même un point d’ambiguïté dans le fondationalisme poststructuraliste : « How can the post-structuralists criticize existing social structures as oppressive without either a concept of what is being oppressed or at least a set of values that would be better realized in another social arrangement[295]. » La critique du fondationalisme par les postanarchistes possède des similarités avec la critique que ceux-ci font de l’essentialisme, qui sera discuté dans la section suivante. Les postanarchistes considèrent l’anarchisme classique comme fondationaliste car s’appuyant sur les valeurs de l’humanisme comme si celles-ci étaient bonnes par nature. De leur côté, les critiques du postanarchisme affirment que l’importance des valeurs humanistes pour les théoriciens de l’anarchisme classique sont largement exagérées afin de coller à leur vision de l’anarchisme et à sa nécessaire transformation grâce à l’apport des idées poststructuralistes.
Selon Todd May, cependant, le poststructuralisme est fondamentalement anarchiste, et il serait même plus anarchiste que l’anarchisme traditionnel. Le poststructuralisme ferait donc intégralement partie du mouvement anarchiste. Si l’on reprend l’idée d’hybridation développée par Ibáñez et qui a été évoquée dans le troisième point, on pourrait ainsi presque considérer le poststructuralisme comme s’étant hybridé avec l’anarchisme afin de donner naissance au postanarchisme. L’idée d’hybridation étant l’une des deux caractéristiques exposées afin de définir le néo-anarchisme, le postanarchisme serait donc un courant du nouvel anarchisme issu d’une hybridation au même titre que l’anarcho-punk, l’anarcha-féminisme, l’anarcho-primitivisme etc.
L’essentialisme est un concept philosophique qui suppose, d’une manière ou d’une autre, l’existence d’une nature humaine. Certaines valeurs éthiques, certains comportements, seraient donc adoptés par l’ensemble des individus, car présents en eux par nature. Ibáñez définit l’essentialisme comme suit :
L’essentialisme invite aussi à rapprocher autant que possible l’existence de l’essence qui la fonde. Au-delà de ce que nous semblons être, ou de ce que les vicissitudes de notre existence nous ont conduits à être, il se trouve que selon cette perspective, ce que nous sommes authentiquement est déjà inscrit dans notre essence. Nous devons donc retrouver cette essence derrière ce qui la dissimule pour coller à elle autant que possible et pouvoir enfin nous réaliser complètement[296].
Et c’est bien là ce qui est important pour les anarchistes - et les postanarchistes -, les comportements sociaux qui découlent, chez les essentialistes, de leur volonté de rejoindre leur nature profonde. L’acceptation de certaines restrictions des libertés individuelles causées par des idées essentialistes semble particulièrement dangereuse aux anarchistes et aux postanarchistes.
Comme il a été mentionné, l’essentialisme représente l’un des trois concepts majeurs du mouvement poststructuraliste. Ce dernier se définit alors comme non-essentialiste, c’est-à-dire qu’il ne reconnaît pas l’existence d’une quelconque nature humaine. Pour les poststucturalistes, il ne peut exister de nature humaine opprimée et dénaturée par le pouvoir de l’État ou de toute autre institution, car l’idée de pouvoir est, rappelons-le, perçue comme étant beaucoup plus large[297]. Le pouvoir est partout, notamment dans le discours. Chaque individu est ainsi influencé et dominé par des relations de pouvoir de la part des autres individus qui l’entourent. Le poststructuralisme étant fondamentalement non-essentialiste, il est naturel de retrouver ce concept dans le postanarchisme. D’après Saul Newman, le non-essentialisme du postanarchisme est l’un des points fondamentaux qui le distingue de l’anarchisme classique[298]. Selon cette vision, l’anarchisme serait essentialiste en ce qu’il considère que l’exercice du pouvoir par certaines institutions et l’autorité de manière générale oppriment et altèrent l’individu dans sa nature profonde. Celui-ci, libéré de ces entraves - politiques, économiques, sociales et autres - serait donc plus à même de se réaliser car retrouvant sa véritable nature[299]. On voit ici que les notions de pouvoir et d’essentialisme sont de nouveau très liées. Par ailleurs que l’essentialisme dont parlent les théoriciens du postanarchisme est un essentialisme dit fort. C’est à dire qu’il ne s’agit pas de définir l’anarchisme du XIXe siècle comme ayant théorisé un essentialisme dit faible, décrivant une nature humaine qui diviserait l’humanité en catégories basées sur le sexe, l’éthnicité ou tout autres attributs physiques ou cuturels. La nature humaine de l’essentialisme dit fort est à entendre comme reflétant un certain universalisme des comportements humains.
Comme il a été mentionné plus haut, les critiques du postanarchisme se concentrent principalement sur cette idée que l’anarchisme classique serait essentialiste. Jesse Cohn nie cette affirmation et critique ouvertement Todd May en déclarant que celui-ci caricature l’anarchisme classique afin de mettre en évidence la validité de ses théories, il parle de « May’s caricature »[300]. Ibáñez soutient également l’idée que l’anarchisme n’a jamais été essentialiste et ce depuis ses débuts au milieu du XIXe siècle. Pour lui, la libération de l’autorité est un idéal à atteindre, un objectif vers quoi les luttes anarchistes doivent tendre, mais pas la recherche de la nature fondamentale de l’être humain. Errico Malatesta, anarchiste du début du XXe siècle, écrivait déjà : It is not a matter of achieving anarchy today, tomorrow, or within ten centuries, but that we walk toward anarchy today, tomorrow, and always... every blow given to the institutions of private property and government, every uplifting of the popular conscience, every disruption of the present conditions, every lie unmasked, every part of human activity taken away from the control of the authorities, every augmentation of the spirit of solidarity and initiative, is a step toward anarchy[301]. Le but n’est donc pas tant d’atteindre l’objectif anarchiste, ce qui serait le cas si celui-ci posait comme hypothèse de départ que la nature de l’être humain doit être libérée de l’oppression exercée par les institutions, mais de tendre vers un idéal, autant que possible.
Selon la théorie postanarchiste, l’anarchisme serait essentialiste en ce sens qu’il considère que l’individu est naturellement bon, mais qu’il est en quelque sorte corrompu par l’existence de l’État et de son autorité. En supprimant l’État on atteindrait ainsi un stade idéal de l’humanité. Cependant, toute l’idéologie anarchiste repose sur un processus de destruction-création qui veut d’un côté en finir avec les institutions telles qu’elles sont et d’un autre côté proposer différentes alternatives. Le fait même que les anarchistes souhaitent construire des alternatives, et dépensent beaucoup d’énergie à théoriser ce qui devrait être construit, montre que l’individu n’est pas naturellement bon selon leur point de vue. Si tel était le cas, il suffirait de détruire les institutions et de laisser vivre l’humanité dans un état naturel, sans institutions et sans autorité.
L’argument d’un essentialisme anarchiste repose sur les conceptions que les théoriciens du XIXe siècle ont de la solidarité, on pense en particulier à Kropotkine. Selon l’idée postanarchiste, si les anarchistes considèrent l’individu comme étant capable de solidarité et considère la solidarité comme un facteur nécessaire à l’évolution c’est qu’ils considèrent les êtres humains comme ayant une essence naturellement solidaire et bonne. Cohn rectifie un peu cette vision : « Solidarity, community, and ethical relationships are not already there as an “essence” awaiting expression ; nor are they non-existent, so that they must be created ex nihilo. Rather, they exist as possibilities implicit in the biological and social matrix of nature and humanity[302]. » La solidarité, n’est perçue que comme une possibilité, tout comme l’idée que le pouvoir corrompt bien souvent l’individu. Celui-ci n’est pas nécessairement corruptible par nature, mais c’est une possibilité qui se réalise fréquemment. Cohn indique que ces deux positions - la possibilité de solidarité et la possibilité de corruptibilité - semblent s’opposer et que par conséquent l’essentialisme anarchiste semble contradictoire avec lui-même. Cependant, ce sont les être humains qui sont, pour ainsi dire, contradictoires, étant capables de solidarité comme d’être corrompus. Il n’y a donc pas de nature humaine selon l’anarchisme classique, mais seulement des possibilités qui se réalisent ou non en fonction du contexte social.
La réémergence de l’anarchisme à la fin du XXe siècle, qu’on nomme ici néo-anarchisme, réactualise en quelque sorte les théories anarchistes du XIXe siècle. Cependant, cette réactualisation ne va pas dans le sens d’une évolution des concepts fondamentaux et idéologiques de l’anarchisme mais plutôt vers une modification de la mise en pratique de ces concepts. Le mouvement anarchiste du XXIe siècle est plus diversifié qu’il ne l’était auparavant, notamment sous le double effet de l’anarchisme extra-muros et de l’hybridation décrit par Ibáñez. Cette diversité du néo-anarchisme rend sa présence dans certains mouvements sociaux, comme le mouvement Occupy, moins aisée à reconnaître. La modification des références historiques permet par ailleurs d’identifier plus facilement le néo-anarchisme malgré sa diversité. En effet, l’emprunt de certaines pratiques, de certains slogans, d’idées nouvelles à des mouvements tels que le Zapatisme ou les mouvements dans la lignée de celui de Seattle en 1999, laisse apparaître des liens entre le néo-anarchisme et certains mouvements plus récents comme OWS.
D’un point de vue plus théorique, le néo-anarchisme se modifie au travers des valeurs de la période à laquelle il appartient : la postmodernité. Si, par ailleurs, il s’hybride avec les concepts du poststructuralisme, il n’en ressort qu’un courant très intellectualisé de l’anarchisme et fortement critiqué. Le postmodernisme en revanche donne au néo-anarchisme différents concepts tels que le relativisme, qui permet la diffusion d’idées qui remettent en question de façon profonde toute forme d’autorité. D’autre part, le postmodernisme développe le concept de présentisme qui engendre à son tour l’idée de préfiguration. Cette idée, très importante - voire centrale - dans un travail portant sur le mouvement OWS, sera largement discutée dans la partie II. Le néo-anarchisme continue donc d’être identifiable au travers des différentes critiques formulées par l’anarchisme du XIXe siècle mais également au travers des diverses modifications qu’il a subies, exclusivement dans le domaine de la pratique.
By “anarchism” here I am speaking less about anarchism as a political identity, about explicitly “anarchist” organizations, individuals who refer to themselves as “anarchists” of one variety or another—though these have, certainly, increased dramatically in number in recent decades—so much as anarchism as a form of practice, an ethical system that rejects the seizure of state power, and, to the extent possible, any appeal to or entanglement in institutions of state power, and that relies instead on classical anarchist principles of self-organization, voluntary association, direct action, and mutual aid[303].
David Graeber
La réémergence de l’anarchisme indique qu’il y a eu un processus de rénovation. Celle-ci se manifeste d’abord par une réactualisation de certains concepts théoriques, mais également et surtout par une évolution des pratiques. Les pratiques du néo-anarchisme sont primordiales à concevoir non seulement afin de mettre en évidence les différences qui existent entre celles-ci et les pratiques de l’anarchisme dit classique, mais également afin de comprendre les liens entre le néo-anarchisme et le mouvement Occupy. A travers l’analyse de ces pratiques, qui sont très diversifiées, il sera question de définir les deux grandes tendances du néo-anarchisme, qui s’opposent parfois, l’anarchisme social et l’anarchisme style-de-vie[304].
Ces deux tendances tantôt s’opposent, tantôt se rejoignent, en particulier à travers les différents types d’espaces libérés que sont les communautés intentionnelles, les zones autonomes et les collectifs égalitaires. Suivant l’idée d’une redéfinition du concept de révolution, Saul Newman écrit : « Rather, we might think of revolution in terms of a multiplicity of insurrectional and autonomous spaces[305]. » Le lien est donc fait entre anarchisme social - davantage insurrectionnel - et anarchisme style-de-vie - basé sur des espaces plus autonomes et libérés.
L’époque moderne et le développement de nouvelles institutions et de nouvelles structures économiques, politiques et sociales avaient en leur temps donné naissance à des pratiques contestataires et alternatives adaptées aux nécessités de leur époque. De même, il est possible de percevoir l’émergence de nouvelles pratiques au sein du mouvement anarchiste du XXIe siècle comme répondant aux spécificités de l’époque postmoderne à laquelle il appartient. Ce chapitre permettra d’une part de mettre en évidence les différences qui existent entre ces deux types de pratiques et d’autre part d’obtenir une vision plus claire de ce qu’est le néo-anarchisme afin de pouvoir l’exploiter plus aisément dans l’analyse du mouvement Occupy.
Rappelons tout d’abord que l’idée d’une réémergence de l’anarchisme à la fin du XXe siècle et au début du XXIe siècle est une idée largement répandue dans la littérature tant anarchiste qu’universitaire. L’activiste anarchiste Cindy Milstein fait le lien entre cette réémergence et la multiplication des alternatives - des mises en pratiques - anarchistes au cours de ces deux dernières décennies : « The first decade of the 21st century has provided a remarkable opening for anarchism, thereby swelling the number of those who identify as anarchists. This has led to a flowering of anarchist infrastructure, from a dramatic increase worldwide in social centers and infoshops, to an upsurge in collectively run projects[306]. » Cette floraison d’infrastructures anarchistes est très diversifiée et est complexe à définir et à analyser - cela sera discuté dans le chapitre 6 - pour plusieurs raisons. D’une part, à cause de l’hybridation de l’anarchisme avec d’autres mouvements - c’est l’une des caractéristiques fortes du néo-anarchisme -, et d’autre part parce qu’il prend des formes tantôt permanentes tantôt brèves et que ses objectifs varient sur un continuum dont les deux pôles peuvent être représentés par ce que l’on appelle l’anarchisme social et l’anarchisme style-de-vie.
La diversité du mouvement anarchiste de ces dernières décennies peut s’expliquer, en partie, par la multiplication des initiatives anticapitalistes. « Capitalism is seen as a system of exploitation, domination, and coercion–simultaneously dehumanizing and denaturalizing in its quest to control people and conquer nature. Anarchists have figured prominently in the myriad anticapitalist demonstrations held around the world in recent years[307]. » Pour Randall Amster, les anarchistes ont largement pénétré toutes les manifestations de l’anticapitalisme au cours de ces dernières années, que ce soit en véhiculant les idées de l’anarchisme ou à travers des individus qui s’en réclament.
Graeber définit la diversité caractéristique du néo-anarchisme en proposant une liste non-exhaustive de pratiques : « Graeber highlights initiatives including cooperatives, infoshops, prisoner support networks, pirate radio, squats, independent media, community gardens, bicycle collectives, cooperative bookstores, Copwatch program, homeless and immigrant rights campaigns, and Food Not Bombs chapters as part of a “major manifestation of anarchist organizing”[308]. » Si toutes ces initiatives peuvent apparaître comme isolées et déconnectées les unes des autres, Amster y voit l’esquisse d’une société basée sur des principes anarchistes. En additionnant toutes ces initiatives, qui reflètent toute la diversité idéologique de l’anarchisme - en s’intéressant notamment aux questions sociales, politiques, économiques, environnementales, etc. -, il est possible de se faire une idée de ce que Amster, reprenant les éléments de langages de l’anarchisme, appelle « un nouvel ordre social ».
Free school, anarchist parenting, dumpster diving, pirate radio, infoshops hackers, bike co-ops, cohabitation, libertinism, urban farms, free stores, reading groups, sports, street theatres, and more. [...] Taken together, these endeavours convey the lived sense of anarchism, moving it from theory to practice and highlighting its potential for offering a comprehensive vision of social order absent domination and hierarchy[309].
Cependant, ce nouveau type d’organisation de l’anarchisme moderne semble, pour Amster, difficile à généraliser. Et il s’agit bien là de l’enjeu majeur du néo-anarchisme, non seulement multiplier les initiatives, les projets, les mises en pratiques alternatives, mais également convaincre un nombre d’individus de plus en plus important que, mises bout à bout, toutes ces alternatives peuvent représenter un réel projet de société. La multiplication des projets et la multiplication des participants sont deux choses bien distinctes et deux objectifs bien différents à atteindre. Sur ce point, Amster ne semble pas particulièrement optimiste. « For anarchists, it is the very presence of coercive state apparatus that disables individual moral reasoning as an effective principle for organizational engagement ; in such a paternalistic state, the net effect over time is to produce subjects whose abilities to coordinate spontaneously and equally will either atrophy or never develop[310]. » L’influence que peuvent avoir le contexte institutionnel et les médias de masses - que ce soit les médias traditionnels ou les réseaux sociaux (social media) - sur l’individu ne nuisent pas seulement, selon ce principe, à la capacité de considérer l’établissement d’une société anarchiste comme quelque chose de réalisable, de pratiquement faisable, - pour peu qu’on la considère comme quelque chose de souhaitable -, mais nuisent également à la capacité de s’engager afin de défendre des valeurs éthiques. La crise de la démocratie représentative pourrait par exemple s’expliquer par, non pas un désintérêt envers les structures politiques, mais une incapacité à défendre des valeurs quelles qu’elles soient. Il est même possible d’aller plus loin et de poser l’idée que, conditionné par la hiérarchisation qui existe à tous les niveaux de la société - institutions politiques, institutions économiques, monde du travail, éducation, inégalités sociales, etc. - l’individu devient incapable de penser une forme d’organisation différente. David Graeber, à travers une analyse anthropologique montre - notamment dans ses ouvrages Debt et The Democracy Project - les dérives que peuvent provoquer une vision excessivement ethnocentrique et présentiste des possibilités sociales, économiques et politiques. Il en sera question dans le chapitre 11.
La stratégie du néo-anarchisme peut également être différenciée, d’une certaine manière, de celle de l’anarchisme dit « classique », de façon sémantique. Amster précise : « It is also vital to articulate what the theory stands for rather than merely what it is against[311]. » L’idée de destruction-création caractéristique de l’anarchisme reste, mais l’accent est mis sur l’aspect création. L’objectif est de forger un nouveau vocabulaire, positif, des valeurs et des pratiques que l’anarchisme défend, plutôt que d’utiliser des mots appartenant au système - économique, politique, etc. - et de les rendre négatif. Il s’agit d’une simple transformation sémantique, d’un nouveau mode de communication et de diffusion des idées anarchistes qui n’affecte en rien ses principes et son idéologie. On passe ainsi d’une série de valeurs à défendre qui semblent négatives : antiautoritarisme, anticapitalisme, antimilitarisme, anti-hiérarchie, etc. à quelque chose de plus positif et créatif : égalitaire, économie solidaire, économie humaine, pacifisme, action directe, horizontalisme, etc. La transition peut paraître quelque peu superficielle, mais elle a également pour but - mise à part la volonté de se concentrer sur l’aspect créateur de l’action anarchiste - d’atténuer, sinon de gommer, l’idée d’un anarchisme essentiellement destructeur. Si l’hybridation de l’anarchisme, qui a été évoquée dans le chapitre précédent, peut en effet être perçue comme une fusion ou un mélange entre deux - ou plusieurs - tendances, dont l’une d’elle serait purement anarchiste, elle peut également être considérée comme une simple transformation sémantique, c’est-à-dire une transformation du signifié, de ce qui se trouve en surface, sans pour autant que l’idéologie à la base ne s’écarte un tant soit peu de sa composition purement anarchiste.
Avec sa diversité, l’anarchisme moderne remet en question l’idéal classique d’une révolution sociale. Ce changement, caractéristique du néo-anarchisme, a été mentionné dans le chapitre précédent en lien avec les concepts de présentisme et de préfiguration - qui se présentent comme des alternatives à l’idéal révolutionnaire. Il est difficile, cependant, de dire si c’est cette nouvelle définition de la révolution qui a engendré la multiplication des alternatives anarchistes ou bien si c’est cette multiplication qui a rendu le concept de révolution - au sens où on l’entendait dans l’anarchisme du XIXe siècle - obsolète. Hakim Bey décrit le nouveau sens que porte le mot « révolution » selon lui, et il va même un peu plus loin : « Revolution has never yet resulted in achieving this dream. the vision comes to life in the moment of uprising–but as soon as “the Revolution” triumphs and the State returns, the dream and the ideal are already betrayed. I have not given up hope or even expectation of change - but I distrust the word Revolution[312]. » L’idéal d’une révolution sociale telle qu’elle était envisagée dans les premières décennies de l’anarchisme au cours de la seconde moitié du XIX e siècle semble donner lieu à un courant de l’anarchisme qui serait plus insurrectionnel. A l’inverse, le développement très diversifié d’alternatives locales telles que celles mentionnées plus haut par Graeber et Amster, semble avoir permis l’émergence d’un anarchisme plus préfiguratif, plus enclin à mettre en pratique et à donner l’exemple d’une société différente. Ces deux courants tantôt perçus comme diamétralement opposés tantôt perçus comme complémentaires coexistent au sein du mouvement anarchiste moderne sous l’appellation d’anarchisme social et anarchisme style-de-vie.
L’anarchisme social, plus contestataire, se distingue de l’anarchisme style-de-vie, que l’on a pu relier au concept de préfiguration politique. Cette distinction débute en 1995 avec la publication par l’anarchiste Murray Bookchin d’un ouvrage intitulé : Social anarchism or lifestyle anarchism : an unbridgeable chasm[313]. Bookchin y défend fermement l’idée que l’anarchisme social est moins individualiste que l’anarchisme style-de-vie et est plus approprié afin de lutter contre toutes les formes de dominations sociales. De son côté, Hakim Bey rejette, comme cela a été mentionné, d’une part l’idée même de révolution : « Realism demands not only that we give up waiting for “the Revolution” but also that we give up wanting it[314] », et en cela il s’éloigne d’un anarchisme de type insurrectionnel ; et propose d’autre part l’idée des Temporary Autonomous Zones - les TAZ. Ces TAZ, dont il sera question en détail dans la section suivante de ce chapitre, ont pour objectif de penser l’insurrectionnalisme anarchiste d’une manière différente. Il écrit :
In short, we’re not touting the TAZ as an exclusive end in itself, replacing all other forms of organization, tactics and goals. We recommend it because it can provide the quality of enhancement associated with the uprising without necessarily leading to violence and martyrdom[315].
Les TAZ tendent à se détacher des formes d’organisations anarchistes plus classiques et à se rapprocher de ce qu’on l’on appellera l’anarchisme style-de-vie. Le premier article de Bey introduisant l’idée de TAZ a, en effet, été publié en 1985, soit dix ans avant la sortie du livre de Bookchin - en 1995. Il est raisonnable de penser que ce sont les publications d’Hakim Bey, et d’autres auteurs anarchistes suivant ses idées, qui ont amené Bookchin à théoriser l’existence de deux courants opposés et irréconciliables au sein du mouvement anarchiste.
L’idée de TAZ développée par Bey tend vers l’anarchisme style-de-vie, mais tend également vers l’idée de la préfiguration. La création de zones autonomes suppose dans le même temps la création d’une sorte de mini-société autonome qui pourrait suivre les principes de base de l’anarchisme. De manière sociologique, Hakim Bey oppose et différencie d’un côté l’idée de famille nucléaire et de l’autre l’idée de groupe. Pour cet auteur, l’idée de famille telle qu’on la conçoit aujourd’hui s’est développée avec la sédentarisation et la révolution agricole, alors que le groupe correspond davantage à ce qui pouvait exister auparavant - chez les peuples de chasseurs-cueilleurs nomades ou semi-nomades. Il précise d’ailleurs que, à cette époque, une tribu n’excédait probablement pas une cinquantaine de membres. Il écrit à ce sujet :
The family is closed, by genetics, by the male’s possession of women and children, by the hierarchic totality of agriculture/industrial society. The band is open - not to everyone, of course, but to the affinity group, the initiates sworn to a bond of love. The band is not part of a larger hierarchy, but rather part of a horizontal pattern of custom, extended kinship, contract and alliances, spiritual affinities, etc.[316] Si Bey s’intéresse tant à l’organisation sociale du groupe c’est qu’il perçoit les expériences communautaires - d’anarchisme style-de-vie -, de type TAZ, comme permettant la réalisation concrète des idées anarchistes.
Parallèlement, la possibilité qu’une société basée sur des principes anarchistes puisse émerger dans un avenir assez proche s’estompe peu à peu au sein du mouvement anarchiste au profit de l’émergence d’espaces plus restreints mais plus concrets et plus immédiats[317]. Colin Ward souhaite ainsi que le mouvement anarchiste dépasse le stade de mouvement contestataire afin de devenir plus créateur ici et maintenant. Bookchin s’opposera à cette vision en mettant au cœur du débat le concept de présentisme, qui a été évoqué dans le chapitre 3.
Dans un article publié en 2011 et qui s’intitule Social anarchism, lifestyle anarchism, and the anarchism of Colin Ward, Stuart White s’intéresse au débat qui a pu opposer Bey à Bookchin et tente de faire la synthèse de deux opinions en se référant à l’anarchiste britannique Colin Ward. Il met en évidence, tout d’abord, ce qui oppose ces deux courants de l’anarchisme moderne :
Bookchin points out that Bey does not simply celebrate the intrinsic worth of the TAZ here and now, but goes further in seeing action geared to wider social transformation as misguided because it is geared to a speculative future rather than the here and now. If lifestyle anarchism is defined in this way, then, as Bookchin argues, there does indeed seem to be a contradiction with social anarchism[318]. L’anarchisme social tel qu’il est décrit par Bookchin souhaite, sinon une révolution sociale venant de la base, au moins la fabrication et la poursuite d’une société différente dans ses valeurs et dans son organisation - politique, économique et sociale. Selon Bookchin, Bey serait exclusivement en faveur du présentisme, refusant l’idée d’un idéal futur. Cette conception amène deux notions présentes dans le néo-anarchisme à s’opposer : le présentisme et l’utopisme. Bien que souvent mal interprété - l’associant avec une certaine forme d’essentialisme angélique - le concept d’utopie semble être essentiel dans la pensée anarchiste. Il permet d’entrevoir un objectif à atteindre sur le long terme sans pour autant imposer un projet de société future rigide et immuable. Noam Chomsky met en garde contre la théorisation d’un idéal futur qui pourrait avoir comme conséquence de priver de libertés les générations à venir. Il écrit : « Whatever social structures and arrangements are developed, they ought to maximise the possibilities for people to pursue their own creative potential[319]. » Amster avertit que le concept d’utopie peut être perçu comme fondamentalement opposé au présentisme : « From another perspective, utopia dangerously promises future salvation and thereby deflects critical attention from the urgent needs of the present[320]. » Cependant, Amster évoque une tendance au sein du mouvement anarchiste à considérer certains évènements - certaines mises en pratique - du passé comme étant des manifestations, si brèves soient-elles, d’utopies anarchistes. Il cite la Commune de Paris, la Révolution espagnole, on pourrait ajouter par exemple les Kibboutzim ou encore le Chiapas mexicain. L’imaginaire anarchiste se construit autour des récits de ces évènements historiques et tente de les reproduire en procédant, une fois encore, à une transformation sémantique abandonnant le terme utopie au profit de celui de préfiguration.
La préfiguration, perçue comme intrinsèquement liée à l’anarchisme style-de-vie et au présentisme, se retrouve comme un modèle idéal qui remplace l’utopie et qui sort de ce fait du champ de l’anarchisme style-de-vie pour entrer dans celui de l’anarchisme social. Tout comme Colin Ward et Tomás Ibáñez, on voit s’esquisser une synthèse entre les deux courants de l’anarchisme qui sont parfois perçus comme fortement opposés. Cette synthèse est évidente lorsque Stuart White écrit : « Ward’s anarchism is informed, then, by a definite vision of a possible future society. However, a good deal of Ward’s work is less concerned with mapping the possible future than with celebrating what people can and do experience here and now[321]. » Il ne s’agit donc pas d’être soit totalement présentiste soit totalement tourné vers l’avenir, mais de concevoir les réalisations du présent comme étant une base solide sur laquelle construire un possible anarchisme dans l’avenir. L’idée de révolution sociale est donc mise de côté, mais les pratiques insurrectionnelles et contestataires propres à l’anarchisme social ne sont pas pour autant abandonnées.
Si le présentisme appliqué aux mouvements politiques et sociaux peut être défini comme la volonté d’agir dans ce qu’on nomme le « ici et maintenant », on peut associer ce concept caractéristique du néo-anarchisme aux formes de pratiques qui vont être décrites ci-dessous : les communautés intentionnelles, les TAZ et les collectifs égalitaires. Les pratiques néo-anarchistes sont très diversifiées et très nombreuses. La classification de ces pratiques reprend dans ce chapitre celle proposée par Randall Amster dans son ouvrage Anarchism Today. Il catégorise ces pratiques ainsi : « [While] a comprehensive listing of anarchist collaborations and collective experiments would be impossible to produce, the primary categories in which these exemplars fall are intentional communities, autonomous zones, egalitarian collectives, and decentralized networks[322]. Les espaces ainsi créés sont plus ou moins temporaires, plus ou moins tournés vers l’anarchisme style-de-vie et sont bien souvent indépendants les uns des autres. Leur diversité crée, dans le domaine de la recherche, une pluralité d’appellations que Francesca Polletta relève ainsi : « “free spaces,” along with “protected spaces,” “safe spaces,” “spatial preserves,” “havens,” “sequestered social sites,” “cultural laboratories,” “spheres of cultural autonomy,” and “free social spaces”–different names for the same thing[323]. » On ne s’attardera pas, dans le cadre de ce chapitre, sur la définition précises et détaillée de chacun de ces types d’espaces, qui permettraient d’échapper à l’influence des systèmes politiques et économiques. S’ils appartiennent tous au champ des pratiques néo-anarchistes, leurs objectifs et leurs caractéristiques organisationnelles permettent cependant de les distinguer les uns des autres.
Les communautés intentionnelles (IC) sont des espaces au sein desquels l’organisation sociale et les relations entre les individus - politiques et économiques - sont sensiblement différentes de celles qui existent dans la société au sein de laquelle elles se développent. Les IC n’appartiennent ainsi pas uniquement au domaine de la pratique anarchiste, mais ont des origines plus diverses. Dans l’introduction de son ouvrage consacré aux IC et intitulé Intentional Community : An Anthropological Perspective, Susan Love Brown les définit de la manière suivante : « The goals of intentional communities vary as much as the people who founded them, and they represent the views of small numbers of people. However, these small numbers can reach such a critical mass that the founding of intentional communities becomes a solution to the problem of an increasing unrest[324]. » Bien que locales et indépendantes dans l’espace qu’elles occupent, les IC sont le reflet d’une certaine forme de protestation. Ces protestations, pas nécessairement anarchistes, présentent cependant certaines caractéristiques communes selon Michael Kenny : « Intentional communities are communities of resistance. I define these communities as united by a set of beliefs that are resistant to many of the dominant systems, ideas and values prevalent under late capitalism[325]. » Les IC seraient ainsi plutôt anticapitalistes, voire anti-néolibérales si on considère l’expression « Late capitalism » comme se référant au capitalisme de ces dernières décennies.
Les IC existent précisément parce qu’elles permettent de regrouper des individus qui décident de s’organiser en communauté de façon intentionnelle. Il s’agit donc d’une organisation qui se fait par intérêt - ici au travers de la défense de certaines valeurs telles que l’anticapitalisme. En ce sens, les IC se rapprochent de certains types de communautés mentionnées en prolégomènes tels les phalanstères, les communautés utopiques ou encore les kibboutzim. Si elles ne sont pas systématiquement anarchistes du point de vue des valeurs qu’elles défendent, elles s’en rapprochent de par l’idée même qui les a amenées à se constituer de cette manière précise. Dans Intentional Community : An Anthropological Perspective, Lucy Jayne Kamau perçoit dans les IC deux concepts fondamentaux :
Intentional communities differ from the society that surrounds them, because they are intentional and because they are communal. Because they are intentional, people who live in them are not neighbors by happenstance ; they have chosen to live together. Because they are communal, they share things that neighbors do not normally share, such as wealth, property, labor, food, and sometimes even spouses[326].
L’objectif est bien de créer de nouvelles formes de relation sociale. D’une part en se regroupant par affinités et d’autre part en développant des relations que l’on pourrait qualifier de « plus poussées ». L’une est nécessairement la cause de la seconde, autrement dit c’est parce que les individus ont choisi de s’organiser ensemble qu’ils peuvent développer ce type de relations sociales.
Jonathan Andelson, dans l’ouvrage édité par Susan Love Brown, parle ainsi d’une volonté des membres des IC de se forger une nouvelle identité, une identité partagée[327] - commune. Le but des individus qui se consacrent à l’organisation des IC n’est pas cependant uniquement motivé par une volonté de transformer leur identité. Geoph Kozeny reprend les arguments précédemment énoncés de regroupements par affinités, et définit un objectif commun qui va au-delà de la simple transformation identitaire de l’individu : « An intentional community is a group of people who have chosen to live together with a common purpose, working cooperatively to create a lifestyle that reflects their shared core values. The people may live together on a piece of rural land, in a suburban home, or in an urban neighborhood, and they may share a single residence or live in a cluster of dwellings[328]. » Le concept de style de vie se trouve ainsi associé à la pratique des IC et rappelle l’anarchisme style-de-vie développé par Bookchin. Les IC sont, en effet, des espaces alternatifs créés dans le présent afin de modifier temporairement les normes sociales, politiques et économiques. Cette idée de style-de-vie n’est cependant pas toujours considérée comme quelque chose de positif pour les IC. « The two most common critiques levelled at most types of intentional communities accuse them of being lifestylist, devoid of any real connections to broader social and environmental movements[329]. » Tout comme Bookchin, Kenny voit la création d’espaces alternatifs autonomes tels que les IC comme excessivement déconnectés de la réalité des luttes sociales.
Si ces espaces autonomes ne permettent pas d’avoir un impact suffisant sur les mouvements sociaux en général - et le mouvement anarchiste en particulier - ils en sont cependant l’expression directe. Kenny illustre ce lien en réutilisant le concept de relativisme - évoqué dans le chapitre 3 - qui veut que chaque individu, chaque valeur éthique, chaque mouvement social soit le produit du contexte dans lequel il se développe. Il écrit : « Intentional communities are a response to the dominant economic and cultural conditions of their place and time[330]. » Les IC seraient donc d’une part l’expression de la société au sein de laquelle elles se développent - capitaliste, néolibérale et politiquement centralisée - et d’autre part l’expression du néo-anarchisme dont elles se rapprochent à divers degrés de par leur forme et/ou leur base idéologique. Le rapprochement des IC et des pratiques néo-anarchistes peut également être perçu par la diversité qui les caractérisent. Olive Jones, qui a étudié les IC en Nouvelle-Zélande, précise que : « the diversity of communal groups [...] encompasses religious communities, kibbutzim, monasteries, eco-villages, cohousing ventures, spiritual, environmental, and cooperative communities, as well as more recently, lifestyle villages, and gated communities (another list that is most certainly incomplete)[331]. »
La diversité des IC est d’autant plus grande que l’on considère toutes les expériences passées et présentes et non uniquement celles qui peuvent être associées au néo-anarchisme. Si l’on s’intéresse au cas particulier des États-Unis, les IC ont toujours eu - depuis la colonisation au XVIe et XVIIe siècle - une place particulière. Ronald Creagh y consacre d’ailleurs plusieurs travaux : Laboratoires de l’utopie : les communautés libertaires aux États-Unis et Utopies Américaines, expériences libertaires du XIX e siècle à nos jours. Parmi les IC d’inspirations anarchistes ou anarchisantes - qui tendent vers l’anarchisme sans s’en réclamer - on retrouve bien souvent les premières communautés Quakers et les phalanstères Fourieristes. Creagh a largement discuté des liens qui existent entre les Quakers et l’idéologie anarchiste dans son Histoire de l’anarchisme aux États-Unis d’Amérique :
Dans l’esprit des Quakers, l’administration publique est presque inutile et doit être réduite au plus simple appareil : ni bureaucratie, ni armée, ni police ; on ne tient guère plus à entretenir une caste de conseillers ou de fonctionnaires élus et certains de ceux qui remplissent des tâches publiques se glorifient de ne recevoir aucun traitement. [...] Aucune hostilité a priori ne met en question l’existence de la police, mais les Quakers en font l’économie : la communauté assume les fonctions d’ordre en s’attaquant aux causes de troubles pour éviter tout rôle répressif ; plutôt que de punir un homme, elle préfère le réformer. Dans les querelles entre Quakers, les différents se règlent à l’amiable dans les réunions ; refuser l’arbitrage de l’assemblée apparaît comme une faute : le contrevenant risque l’expulsion du groupe[332].
Creagh décrit avec précision l’organisation des communautés Quakers, notamment en Pennsylvanie, et la base idéologique qu’elles créent pour les futures communautés libertaires. Il montre également les liens entre les Quakers et quelques grands noms du mouvement anarchiste américain du XIXe siècle tels que Josiah Warren, qui en 1851 fonde la communauté qui sera qualifiée d’utopique Modern Times - des membres de la Société des Amis de l’Ohio y participeront[333] -, ou encore Benjamin Tucker dont le père était issu d’une famille de Quakers[334]. Selon Creagh, cependant, les tendances libertaires des Quakers s’estompent peu à peu et disparaissent passé 1880. En Angleterre également, les Quakers ont eu une relation sur la création d’IC avec notamment la colonie de Whiteway qui fut fondée par un membre de la Société des Amis et un groupe d’individus suivant les principes de l’anarchiste russe Léon Tolstoï.
Du côté dès phalanstères organisés selon les principes de Charles Fourrier, on en retrouve près d’une quarantaine aux États-Unis avec pour exemple la célèbre communauté Utopia fondée en 1844. L’expérience des IC est donc quelque chose de récurrent dans l’histoire des États-Unis bien que, rappelons-le, toutes ne soient pas anarchistes. Dans un article publié en 2002, William L. Smith identifie quelques centaines de communautés au XIXe siècle et plusieurs milliers dans la période qui s’étend des années 1960 à aujourd’hui[335]. Kenny, de son côté, s’en tient à un décompte plus précis : « In total, 1302 intentional communities were identified in North America—257 in Canada and 1045 in the United States[336]. » Jones compte 550 IC en 2006 selon une étude de la Federation of Intentional Communities (FIC)[337].
Plus récemment la création des kibboutzim en Israël après la Seconde Guerre mondiale, et les liens qu’ils entretiennent avec la théorie anarchiste, peuvent être cités comme des exemples d’IC – on se référera à la section consacrée au kibboutzim dans les prolégomènes pour plus de détails. Dans son ouvrage sur l’anarchisme au XXIe siècle, Amster s’attarde tout particulièrement sur le cas de Freetown Christania fondée en 1971 à Copenhague[338]. Organisée selon les principes de la démocratie directe, cette IC possède par ailleurs son propre système de monnaie - elle diffère ainsi d’autres IC comme par exemple les kibboutzim qui fonctionnent sans aucune monnaie[339]. Seán M. Sheehan décrit ainsi le fonctionnement politique de Christania, qui utilise largement le concept de consensus : « government is fully democratic, and all major decisions are reached at open meetings to which everyone residing in Christania is invited. When a general meeting is in progress, the shops and cafes close down and discussion of items on the agenda continues until a consensus is reached[340]. » Les exemples d’IC contemporaines autour du globe et proches des idées anarchistes pourraient être multipliés en citant par exemple Metelkova à Lubjana, Acorn Community Farm aux États-Unis, ou encore le « quartier anarchiste » d’Exárcheia à Athènes. L’important reste le rôle que ces IC ont au sein des pratiques néo-anarchistes et l’attraction qu’elles peuvent représenter - qui peut mener à une envie de les imiter - pour certains militants, notamment ceux qui se sont investis dans le mouvement OWS.
Si l’aspect style-de-vie et transformation identitaire évoqué plus haut fait des IC un terrain d’expérimentation très riche - avec des possibilités presque infinies -, il est également un frein à la multiplication de ces expériences alternatives à très grande échelle. Comme l’écrit Kenny : « intentional communities are not widespread, and often they are currently limited to particular niches of people who actively seek a particular lifestyle in line with their values, can afford to live in such a community, or have special needs[341]. » Les contraintes qu’exigent la vie dans les IC paraissent trop importantes pour bon nombre d’individus, même si ceux-ci partagent l’idéal défendu par ces dernières. En effet, si l’alternative sociale, politique et économique qu’offre les IC permet aux individus d’échapper aux dominations et aux injustices - réelles ou perçues - de la société, elle les coupe dans le même temps, d’une manière ou d’une autre, du reste du monde. L’anarchisme qui, comme bien des idéologies, souhaiterait s’étendre à l’humanité toute entière, s’est enrichi de l’expérience des IC depuis les communautés Quakers du XVIe siècle jusqu’aux espaces urbains du XXIe siècle. Percevant leur incapacité à insuffler un élan au mouvement anarchiste moderne, l’idée d’espaces plus limités dans le temps et/ou respectant les contraintes sociales, politiques et économiques qu’ils imposent, s’est peu à peu développée ; les fameuses zones autonomes de Hakim Bey : les TAZ.
Les zones autonomes sont des espaces au sein desquels des relations sociales alternatives peuvent être non seulement vécues, mais également exportées, diffusées, dans la société. L’objectif n’est donc plus simplement d’adopter un style de vie exclusivement alternatif, mais également de propager les idées qu’il défend. On parle, dans le monde anglophone, d’Autonomous zones ou plus simplement de « A-zones » ou de « @-zones ». Hakim Bey perçoit tout d’abord ces zones autonomes comme temporaires et parle de TAZ (Temporary Autonomous Zones) dans son ouvrage T.A.Z. : The Temporary Autonomous Zone, Ontological Anarchy, Poetic Terrorism publié en 1991. Il compare ainsi les TAZ à de la guérilla en insistant particulièrement sur l’aspect temporaire de ces pratiques. Cela est mis en évidence avec l’utilisation de la formule « strike and run »[342]. Cette approche éloigne les TAZ de l’anarchisme style-de-vie et des IC et lui confère un aspect plus insurrectionnel et plus proche de l’anarchisme social. Bey qualifie ainsi les TAZ : « an uprising which does not engage directly with the State, a guerrilla operation which liberates an area...and then dissolves itself to re-form elsewhere/elsewhen, before the State can crush it[343]. »
Si l’organisation sociale et les prises de décision se font, naturellement, selon des principes sinon purement anarchistes au moins proches de l’anarchisme, elles ne représentent pas l’objectif principal des TAZ. Davantage tournées vers le monde extérieur que les IC, les zones autonomes peuvent être considérées comme des centres communautaires dont les pratiques sont, une fois encore, très diverses. A-Zones arc community centres based upon anarchist principles, often providing meals, clothing and shelter for those in need. These sites, sometimes but not always squats, provide gathering places for exploring and learning about anti-authoritarian histories and traditions. Self-education is an important aspect of anarchist politics. A-Zones arc important as sites of re-skilling. DIY and participatory democracy arc important precisely because they encourage the processes of learning and independence necessary for self-determined communities[344].
Shantz décrit ainsi cette ouverture au monde extérieur des zones autonomes comme reflétant la volonté des militants qui y participent à s’auto-éduquer. Plus que de simples centres éducatifs, les TAZ, et les zones autonomes de façon générale, permettent de réunir les militants d’un quartier ou d’une agglomération afin d’échanger, de s’organiser et de militer. Les zones autonomes sont donc plus souvent urbaines contrairement aux IC qui, elles, peuvent être parfois rurales et d’autres fois urbaines.
Si les TAZ peuvent être perçues, notamment par Bey qui les qualifie de microcosmes de l’idéal anarchiste[345], comme se rapprochant des IC, elles s’en éloignent non-seulement de par leur objectif, qui vient d’être mentionné, mais également de par leur aspect volontairement éphémère. Celui-ci les rend par ailleurs plus difficiles à localiser et à analyser que les zones autonomes plus durables. Certaines TAZ dont le fonctionnement est particulièrement efficace ont d’ailleurs tendance à aller au-delà de leur caractère temporaire et à devenir simplement des zones autonomes. Des centres communautaires qui fonctionnent comme des zones autonomes se retrouvent partout sur le continent Nord-Américain : le Old Market Autonomous Zone, à Winnipeg, Manitoba ou encore le @-zone de Philadelphie en sont des exemples particulièrement éclairants. Shantz utilise le cas de Kensington Market afin de décrire le double rôle de rassemblement et d’éducation de ces zones :
An interesting example of an anarchist community centre is the Anarchist Free Space (AFS), a project begun in April 1999 in the multi-ethnic Kensington Market neighborhood in Toronto. The Free Space provided a venue for long-time anarchists, novices and non-anarchists alike to come together and share ideas about the prospects, difficulties and strategics for creating new, anti-authoritarian social relations. The primary vehicle for this was an ambitious Free Skool which offered a variety of classes on diverse issues[346].
Par ailleurs, Amster précise que, à travers ces zones autonomes, l’anarchisme - le néo-anarchisme - s’approprie l’espace public[347]. L’exemple d’initiatives telles que Reclaim the Streets ou encore Food Not Bombs montre cette volonté d’occuper l’espace public[348] et non plus uniquement l’espace politique. Le refus d’envisager la contestation politique comme uniquement subordonnée à la transformation des institutions fait écho d’une part au refus typiquement anarchiste de traiter avec l’État - que ce soit à travers les campagnes abstentionnistes ou l’incitation à l’insurrectionalisme -, et d’autre part à la particularité des mouvements sociaux dits de la troisième vague et aux Printemps arabes qui seront discutés dans le chapitre 7. Le Professeur anarchiste Saul Newman s’intéresse à cette idée de l’occupation physique des espaces publics :
Rather than seeking to take over state power, or to participate in state institutions at the level of parliamentary politics, many contemporary actors and movements endeavour to create autonomous spaces, social practices and relations, whether through the permanent or temporary occupation of physical spaces – squats, community centres and cooperatives, workplace occupations, mass demonstrations and convergences – or through the experimentation with practices such as decentralized decision-making, direct action or even alternative forms of economic exchange, which are not striated, conditioned or ‘captured’ by statist and capitalist modes of organisation[349].
Amster voit dans ces zones autonomes une ressource primordiale qui permet de véhiculer les idées du mouvement néo-anarchiste[350]. Elles ne sont cependant pas les seules à pouvoir tenir ce rôle : il existe en effet, comme cela sera mentionné dans la section suivante, des réseaux qui se trouvent totalement hors du champ de l’anarchisme style-de-vie et qui ont un objectif exclusivement de diffusion des idées. Un troisième groupe d’espaces libérés qui se trouvent à mi-chemin entre les IC et les zones autonomes possède également une place importante dans la pratique du néo-anarchisme ; les collectifs égalitaires.
Les collectifs égalitaires (EC) empruntent tout d’abord aux IC l’idée selon laquelle les principes anarchistes doivent être appliqués « ici et maintenant » afin de pouvoir bénéficier de l’expérience vécue de pratiques alternatives. La prise de décisions se fait en commun, la démocratie directe et le consensus y sont appliqués, et les bénéfices sont également répartis entre l’ensemble des participants lorsqu’il s’agit d’un collectif dont l’un des buts - car il existe nécessairement un but politique sous-jacent - est lucratif. Amster cite par exemple le cas du Mondragon Bookstore and Coffeehouse de Winnipeg, Manitoba qui est organisé selon les principes d’une coopérative. « We have no manager, and all worker members, regardless of starting skill or seniority, earn the same rate of pay[351]. » Cet exemple rappelle également celui du Red Emma’s Bookstore Coffeehouse de Baltimore.
Outre la nécessité de dégager un minimum de bénéfices afin de subsister, l’objectif de telles librairies est également, sinon primordialement, la diffusion d’idées à travers la vente d’ouvrages. Les EC s’organisent donc selon des principes anarchistes tout comme les IC, mais s’ouvrent au monde et ont pour objectif de soutenir le mouvement néo-anarchiste à l’instar des TAZ. Cette duplicité des EC se retrouve chez les membres qui en assument le fonctionnement dont les motivations varient d’un individu à l’autre. Alors que certains viennent y chercher un emploi qui n’est pas soumis aux normes hiérarchiques de la société, d’autres y voient une forme de militantisme qui peut paraître moins contraignante que les plus traditionnelles manifestations dans l’espace public.
Les activités des EC peuvent, comme bon nombre de pratiques du néo-anarchisme, être très diverses. Amster donne quelques exemples d’EC et des activités autour desquelles ils s’organisent. Le collectif ABC No Rio basé à New York par exemple sert de la nourriture végétalienne, organise des mouvements de protestation et s’attache à faire le lien entre art et activisme. La Iron Rail Library and Bookstore de la Nouvelle-Orléans s’organise elle autour d’une librairie et défend les droits des femmes et des homosexuels dans un espace communautaire qui rappelle celui des zones autonomes[352]. La frontière entre EC et zones autonomes est assez mince, ou pour être plus exact, ce qui débute comme un EC peut se transformer en véritable zone autonome si ses membres multiplient les initiatives locales - communautaires. La diffusion des idées anarchistes se combine ainsi, dans tous les types d’espaces libérés qui ont été mentionnés, de façon plus ou moins importante avec un anarchisme de type style-de-vie. Elle peut cependant également être organisée en elle-même et pour elle-même selon des pratiques qui sont propres au néo-anarchisme.
Si les pratiques de diffusion de la pensée et de l’action anarchiste telles que celles qui existent depuis l’émergence du mouvement au XIXe siècle - publication de journaux, plus ou moins locaux, et d’ouvrages - existent toujours, notamment à travers certaines maisons d’éditions telles que AK Press ou encore Black Roses Books - pour ne prendre que l’exemple des États-Unis -, de nouvelles pratiques ont émergé avec l’essor du néo-anarchisme. Ces pratiques se caractérisent, une fois de plus, par une grande diversité In terms of broad categories of engagement, there are clusters of infoshops, bookstores and publishing houses ; archives, databases, and listserves ; community centers, social spaces, and performance sites ; neotribal gatherings and anonymous high-tech cadres ; alternative currency exchanges, free economy groups, and work equity co-ops ; activist workshops, book fairs, and academic associations[353]. L’ensemble de ces pratiques ont été divisées ici en deux groupes qui correspondent à deux échelles géographiques différentes : l’échelle globale et l’échelle locale.
Les réseaux décentralisés semblent répondre plus efficacement au besoin évoqué dans le chapitre 3 d’un néo-anarchisme plus organisé. Leur objectif va au-delà de la simple libération d’un espace des contraintes sociales, politiques et économiques de la société : « The goal is not to ‘strive to be one community’ ... but to build many linked communities[354]. » Sans entrer en opposition avec l’indépendance des espaces, groupes, communautés et collectifs qui les composent, les réseaux se conçoivent comme des associations libres qui apportent une plus grande efficacité au mouvement anarchiste. Dans un article publié en 2012, Aaron Wachhaus perçoit les réseaux anarchistes comme permettant la diffusion d’informations et de ressources entre ces groupes. ll écrit : « Networks are intended to allow actors to mutually realize goals that are not attainable through individual efforts. They do so by replacing the rigid, imposed structure of hierarchy with flexible, self-organized connections for the exchange of information and resources[355]. » Le rejet des structures hiérarchisées au sein des réseaux décentralisés reflète d’une part l’antiautoritarisme caractéristique de la pensée anarchiste, et d’autre part un type d’organisation des mouvements sociaux plus classique et plus institutionnalisé. Les réseaux sont naturellement plus enclins à être utilisés par le mouvement anarchiste parce qu’ils répondent à la volonté d’une organisation horizontale de la part de ce dernier. A l’inverse de structures plus rigides telles que les partis politiques ou encore les ONG, les réseaux peuvent se concevoir comme des entités anarchistes parce qu’ils sont décentralisés. Amster oppose ces réseaux à des structures verticales telles que les États, les parties ou les entreprises : « It is about creating and enacting horizontal networks instead of top-down structures like states, parties or corporations ; networks based on principles of decentralized, non-hierarchical consensus democracies[356]. » De plus, la décentralisation des réseaux n’est pas la seule caractéristique qui différencie ces deux types d’organisation. Wachhaus distingue également cette opposition :
Several characteristics of anarchist organizations fit particularly well with networks. Anarchists view organizations as self-organizing, collaborative, and decentralized, a perspective that derives from their view of organization as a fundamentally social process—a dynamic—rather than a structure—a thing. This view shifts the emphasis in “social organization” away from structure (organization) and places a central emphasis on the links within the structure (social)[357].
Les prises de décisions et l’organisation de ces réseaux se font donc davantage de bas en haut permettant une certaine coordination plutôt que d’imposer une structure codifiée. Juris formule cette opposition comme suit : « Such differences reflect a struggle between two competing visions of democracy : one based on democratic representation within vertical structures and another rooted in direct participation through decentralized networks. »[358] Cette distinction rappelle l’opposition nette des anarchistes à la démocratie telle qu’elle est majoritairement perçue par les États modernes - c’est-à-dire représentative, à divers degrés - et leur engagement à défendre une démocratie plus directe[359].
Amster rapproche l’idée de réseaux de celle de fédération, plus ancrée dans la tradition anarchiste. Selon lui, l’idée de réseaux est l’évolution nécessaire de l’ancienne conception Bakouninienne des fédérations sous l’influence de la mondialisation postmoderne. Il écrit :
The presumption in Bakunin’s time was that individual units could choose whether to become imbricated within the larger workings of a global system, or they could simply opt out ; in this manner, autonomy and decentralization would be grounded in the power of the local community versus the imposition of the global federation. This is a worthwhile perspective, to be sure, but the realities of the modern era have rendered at least parts of it effectively moot. Today’s world is inherently global, and communities are thus necessarily (rather than optionally) incorporated into its matrix. [...] Local communities simply no longer have the option to wholly “opting out” since the character of the crisis being confronted is increasingly global in nature[360].
Sur ce point, Amster est ainsi en désaccord avec Colin Ward qui affirme que, malgré la mondialisation de fait de l’économie, certaines affaires purement locales et/ou communautaires n’impliquent pas une organisation globalisée et peuvent être traitées par les acteurs locaux. Colin montre son opposition ainsi :
It is often suggested that as a result of modern personal mobility and instant communications, we all live in a series of global villages and that consequently the concept of local control of local services is obsolete. […] We may share concerns with people on the other side of the world, and not even know our neighbours. But the picture is transformed at different stages in our personal or family history when we have shared interests with other users of the local primary school or health centre, and the local shop or post office. Here there is, as every parent will confirm, an intense concern with very local issues[361].
Amster rapproche par ailleurs indifféremment des collectifs qui se définissent comme des réseaux d’autres qui se définissent comme des fédérations. On peut citer par exemple Food Not Bombs, CrimethInc, Indymeida, la Anarchist Black Cross, Books Through Bars ou encore la NEFAC (North Eastern Federation of Anarchist Communists). Tous ces collectifs seront analysés plus en détail dans le chapitre 6 - en particulier leur possible implication dans le développement du mouvement Occupy. Le cas de la Anarchist Black Cross (ABC) est particulièrement intéressant puisqu’il existe d’un côté la « ABC Federation » et de l’autre la « ABC Network ». Ces deux entités sont des branches relativement récentes - issues d’un renouveau dans les années 1980 - d’une organisation créée au début du XXe siècle dont l’objectif était de soutenir et de défendre les prisonniers politiques et les révolutionnaires anarchistes. L’existence de ces deux branches montre le lien étroit qui existe aujourd’hui entre fédérations et réseaux.
Les réseaux décentralisés du néo-anarchisme rappellent, comme cela a été mentionné, la théorie des fédérations propre à la pensée anarchiste. Cette théorie, tout comme celle des réseaux, s’appuie sur deux points fondamentaux : des associations libres et locales et des relations librement choisies qui les relient les unes aux autres. Amster perçoit ce type d’organisation comme un pas vers l’internationalisation du mouvement néo-anarchiste : « The path to globalism, in this view, is to become more deeply rooted in local struggles and to find ways to link them together[362]. » Il prend l’exemple des alternatives qui se sont regroupées sous le nom de Peoples Global Action (PGA). Ces dernières, influencées notamment par les Zapatistes du Mexique, s’organisent en réseaux et incluent dans leurs pratiques la démocratie directe et la désobéissance civile[363]. Ce qui rend la PGA si intéressante aux yeux d’Amster c’est en particulier sa capacité à allier les deux points fondamentaux des réseaux cités ci-dessus - ce qui les rend similaires au fédéralisme anarchiste - : le local et le global. Milstein écrit : What these entities [in the PGA] (in particular, the sustained example of the Zapatista Army of National Liberation and its capacity to preserve village life and indigenous lifeways in the face of hegemonic forces) have demonstrated is “that municipalities can strive to become autonomous from statecraft and capital, to put human and ecological concerns first, while retaining regional and global links of solidarity and mutual aid[364].
La capacité de ces alternatives locales à se fédérer librement, permet ainsi au fédéralisme anarchiste, à travers les réseaux décentralisés, de passer de la théorie à la pratique.
Le concept d’autonomie est par ailleurs primordial et est une condition préalable à la constitution de ces réseaux. Cette autonomie s’exprime non seulement à travers la nécessaire indépendance des groupes qui composent les réseaux, mais également à travers l’autonomie individuelle des membres de ces groupes. « When contemporary anarchists talk about autonomy, they often refer to this personal imperative of self-management as a precondition for wider forms of association that exist in opposition to the state[365]. » L’autonomie de l’individu - point central de la pensée anarchiste - est implicite mais claire lorsque l’on évoque des associations libres ou encore des relations librement choisies. Il s’agit d’une condition préalable à l’établissement de toute fédération qui est absolument nécessaire et qui autorise à qualifier ce type particulier de fédéralisme de « fédéralisme anarchiste ». Amster précise ainsi : « Anarchists are keenly aware that without autonomy, federation can become fascism ; and without federation, autonomy often results in isolationism and, ultimately, eradication[366]. » Le fédéralisme sans autonomie ne fait, selon cette vision, que hiérarchiser encore davantage le système politique et tend plus vers une centralisation du pouvoir que vers une décentralisation - le fédéralisme allemand ou bien la tentative de fédéralisme européen en sont des exemples. La question s’est posée en des termes très concrets aux États-Unis à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle et fut l’un des déclencheurs de la guerre civile quelques décennies plus tard. La nécessité de l’autonomie des groupes met en évidence la volonté du néo-anarchisme - c’était d’ailleurs déjà le cas de l’anarchisme au XIXe siècle - de faire primer le local sur le global. Car si la diffusion de la pensée néo-anarchiste se trouve facilitée par l’existence des réseaux, elle se fait tout d’abord au niveau local.
Si l’on parle d’évènements à échelle locale, c’est d’une part parce qu’ils sont organisés par des groupes locaux, et d’autre part parce qu’ils ont tendance à être imités et ainsi à se multiplier. Ils ne deviennent pas des évènements reconnus internationalement mais le concept est parfois exporté afin de rester au plus proche de la réalité locale. Ainsi en 1983, au Royaume-Uni, débute la tradition des foires aux livres anarchistes de Londres, qui s’est prolongée jusqu’à aujourd’hui chaque mois d’octobre. L’idée d’une foire aux livres anarchistes provient de la foire aux livres socialistes qui était organisée à Londres à cette époque. À partir des années 2000, d’autres foires aux livres vont avoir lieu à travers le pays, tout d’abord à Manchester, puis à Cardiff et à Sheffield. Au Canada également, ce genre d’évènements s’est reproduit au cours des années 2000 avec une première foire aux livres anarchistes à Montréal en l’an 2000. Celle-ci sera la première d’une série de foires aux livres qui connaîtra un franc succès. En effet, quelques années plus tard, en 2002, une foire aux livres sera organisée à Edmonton, Alberta, en 2006 à Victoria, Colombie Britannique et Saskatoon, Saskatchewan, en 2008 à Winnipeg, Manitoba et enfin à partir de 2012 à Calgary, Alberta. Dans la foulée de cet élan anarchiste littéraire au sein des pays anglo-saxons, Dublin, en Irlande, organisera également sa foire aux livres anarchistes annuelle à partir de 2006 et jusqu’à aujourd’hui. Il faudra cependant attendre quelques années de plus avant que la tradition ne s’exporte en Australie avec la première foire aux livres organisée à Melbourne en 2011 et la seconde organisée à partir de 2014 à Sydney. Au cours des années 2000 - période de l’essor du néo-anarchiste -, ce type d’évènement s’exporte ainsi dans un nombre croissant de pays, en France, en Allemagne, dans les Balkans, en Argentine, au Brésil, etc.
D’autres évènements, qui peuvent sembler, de prime abord, moins axés sur la diffusion de la pensée anarchiste se développent également au cours de cette période. On pense ainsi aux manifestations de Seattle en 1999, aux mouvements de protestations contre l’OMC de manière générale et aux mouvements qui ont eu lieu en marge des G8 successifs. S’ils peuvent sembler purement insurrectionnels, ces mouvements s’organisent en parallèle d’évènements internationaux majeurs afin d’obtenir une visibilité mondiale. L’objectif est donc autant de mettre en évidence une certaine forme de contestation aux institutions politiques et économiques que d’inciter le reste du monde à se révolter et à agir - d’une manière ou d’une autre.
La diffusion de la pensée néo-anarchiste passe, enfin, par la multiplication sur les réseaux sociaux de pages et de groupes virtuels. Bien que ceux-ci ne représentent pas en soi un évènement, ils font partie des moyens de diffusion du nouvel anarchisme et seront analysés comme tels dans le chapitre 11. Par ailleurs, ces pages et ces groupes peuvent être administrés sur le long terme ou de façon plus brève, pendant quelques semaines à l’occasion d’un évènement ou en réponse à une actualité internationale par exemple, se rapprochant ainsi plus de l’idée d’évènement.
L’anarchisme renouvelé qui s’est développé depuis la fin du XXe siècle - dont les concepts théoriques nouveaux ont été discutés dans le chapitre 3 - a vu surgir de nouvelles formes d’organisations. La diversité de ses mises en pratiques a amené des auteurs tels que Tomás Ibánez à développer les idées d’anarchisme extra-muros et d’anarchisme hybridé. Les concepts théoriques propres à la période postmoderne permettent de comprendre cette diversité validant ainsi l’idée d’un néo-anarchisme qui a réémergé sous une forme nouvelle. C’est en effet sous la double action du relativisme et du présentisme que l’on voit apparaître de nombreuses mises en pratique qui tendent vers l’anarchisme style-de-vie critiqué par Murray Bookchin.
L’idée d’un anarchisme qui emprunterait à la fois à l’anarchisme social et à l’anarchisme style-de-vie peut être discutée s’agissant des communautés intentionnelles, des zones autonomes et des collectifs égalitaires. L’opposition entre ces deux courants, décrite par Bookchin au début des années 1990, semble cependant, selon certains auteurs plus récents, avoir été dépassée. Mais la question soulevée par Bookchin reste éclairante aujourd’hui si on la formule en d’autres termes et si l’on adopte une vision de l’histoire de l’anarchisme dans sa globalité. L’opposition que dénonce Bookchin renvoie à un débat qui a débuté dès les premiers pas du mouvement anarchiste et qui consiste à choisir entre le collectif et l’individu. D’un côté, l’anarchisme individualiste, égoïste, de Max Stirner et de l’autre un anarchisme plus collectiviste, plus communiste, celui de Peter Kropotkine. Toute la difficulté des mises en pratiques du néo-anarchisme - et de l’anarchisme en général - consiste à trouver le juste équilibre entre l’indépendance - l’autonomie - de l’individu et une organisation sociale basée sur la prise de décisions collective qui soit reconnue et acceptée par tous.
Si le néo-anarchisme modifie ses pratiques afin de s’adapter à la société postmoderne à laquelle il appartient, il fait également évoluer ses modes de diffusion. La communication instantanée permise par le développement d’internet a donné naissance à de nouvelles formes de diffusion de la pensée politique au niveau mondial - cela est vrai pour l’anarchisme mais également pour les autres mouvements sociaux et politiques. L’organisation en réseaux représente l’association entre d’un côté ces nouvelles formes de diffusion de la pensée sociopolitique et de l’autre des principes théoriques anarchistes restés quasi inaltérés depuis leur développement au XIXe siècle.
Si le néo-anarchisme s’est rénové dans ces principes théoriques, en se précisant plus qu’en se modifiant, il est possible de dire qu’il s’est davantage transformé dans sa pratique. Cette transformation a produit deux effets majeurs : d’une part une plus grande diversité des alternatives proposées par le mouvement anarchiste ; et d’autre part une expansion au niveau mondial beaucoup plus rapide et complète que ce qu’avait pu connaître le mouvement anarchiste à la fin du XIX e et au début du XXe siècle - notamment en ce qui concerne les pays du Sud. Ces deux effets - la diversité et l’expansion au niveau mondial - représentent également deux aspects important du mouvement OWS et seront discutés dans la partie III.
Anarchism is inherently pluralistic, and thus any attempt to characterize it as a single “anarchist movement” is doomed at the outset[367].
Randall Amster
[Contemporary anarchism] is about creating new forms of organization. It is not lacking in ideology. Those new forms of organization are its ideology[368].
Randall Amster
La préfiguration politique constitue l’un des nombreux outils utilisés par les mouvements sociaux de diverses natures et connaît une recrudescence depuis les années 1990. S’il a été question de la préfiguration politique dans le chapitre 3, c’est parce qu’elle possède une place importante dans ce que l’on appelle le néo-anarchisme. Il est ainsi particulièrement approprié de la mettre en relation avec le concept de présentisme, concept qui s’insère dans le cadre théorique du postmodernisme. Il s’agit dans ce chapitre de montrer comment, dans sa pratique, le mouvement Occupy s’inscrit dans la continuité d’une méthode - la préfiguration - qui est intrinsèquement liée à l’histoire et à l’idéologie anarchiste.
La définition sommaire de la préfiguration politique présente un type d’organisation dans lequel les moyens et les objectifs entretiennent un lien d’équivalence. Cette définition décrit simplement une méthode, mais ne donne aucune orientation politique spécifique à celle-ci. Cependant, la préfiguration politique, dans sa théorie et dans sa pratique, se rapporte de près à un idéal communautaire dont l’organisation politique serait participative et reposerait sur une démocratie directe. Ainsi, si la préfiguration est une méthode qui semble pouvoir s’appliquer à n’importe quel type de mouvement, en pratique elle est presque toujours liée à la prise de décisions au consensus et à une certaine forme d’altermondialisme. Les mouvements préfiguratifs sont essentiellement dirigés contre le néolibéralisme. L’objectif à long terme consiste à créer de nouvelles institutions qui viendraient remplacer le capitalisme et l’État-nation[369].
Lorsque Carl Boggs, professeur en sciences sociales, forge le terme « préfiguration politique » en 1977, il relie son concept à diverses tendances politiques et notamment à une certaine forme d’anarchisme. En s’appuyant sur l’histoire du mouvement anarchiste au milieu du XIXe siècle, il est possible d’établir un lien entre préfiguration et anarchisme dès les écrits de Bakounine. On retrouve ensuite ce lien tout au long de l’histoire de l’anarchisme, dans certaines approches de la propagande par le fait ainsi qu’au cours de plusieurs périodes marquantes de cette histoire telles la Révolte de Kronstadt ou encore la guerre civile espagnole. L’objectif est ici de mettre en évidence d’une part, le lien historique entre l’anarchisme et la préfiguration et d’autre part la portée préfigurative qui unit les mouvements sociaux du XXIe siècle. En s’appuyant sur la notion de présentisme, les mouvements préfiguratifs souhaitent construire des alternatives efficaces dans le but de procéder à des améliorations en suivant une méthode expérimentale. Cette stratégie, qui connaît un regain de popularité au XXIe siècle, vise à prendre de la distance avec les institutions politiques et l’État. Dans le cas du mouvement Occupy, la préfiguration politique représente le concept clé qui permet de comprendre l’absence de revendications claires du mouvement, l’horizontalisme de son organisation et le regard que portent les participants sur son impact.
L’expression qui définit la préfiguration politique avec le plus de précision est sans doute celle de la means-ends equivalence : en français l’équivalence entre les moyens et les objectifs. A l’échelle d’un mouvement social, cela signifie que les moyens de la contestation doivent être en adéquation avec les objectifs politiques, économiques, éthiques et sociaux dudit mouvement. Ainsi, un mouvement antiétatique tel que l’anarchisme ne saurait s’appuyer sur des structures étatiques afin d’atteindre son objectif qu’est la destruction de l’État. Dans un chapitre consacré à la préfiguration politique, Darcy Leach propose la définition suivante :
The term prefigurative politics refers to a political orientation based on the premise that the ends a social movement achieves are fundamentally shaped by the means it employs, and that movements should therefore do their best to choose means that embody or “prefigure” the kind of society they want to bring about[370]. L’équivalence entre les moyens et les objectifs peut cependant être analysée soit comme une adéquation soit comme une fusion. Cette divergence dans l’interprétation qui est faite de la définition du concept de préfiguration politique amène certains chercheurs à avoir un regard critique dont il sera question dans la quatrième partie de ce chapitre.
Dans un article sur les mouvements sociaux du XXIe siècle, Raphael Schlembach met l’accent sur l’aspect transformatif de la préfiguration politique. Celle-ci est ainsi définie comme un acte performatif[371], dans le sens que ce qui est fait dans les mouvements préfiguratifs ne s’effectue pas dans le cadre de la réalité sociopolitique, mais a pour objectif de transformer cette réalité. Schlembach propose la définition suivante :
The idea of prefiguration is often tied in with anarchist political theory. Rather than a Leninist conception of history, in which revolution is the final outcome of stages of class struggle, prefigurative theory makes the case that the means and ends of struggle should not be separated. Social change, or revolution, here is an act of the presence, not a goal to be achieved in the future. In activist politics, prefiguration thus denotes the desire ‘to be the change we want to see’, or ’to build a new world in the shell of the old’[372].
La construction du concept de préfiguration se fait ici en opposition aux méthodes propres au marxisme-léninisme. Cette opposition est primordiale dans la définition du concept de préfiguration politique, puisqu’elle se retrouve d’une part dès les premières utilisations du terme par Carl Boggs - dont il sera question en détail dans la section suivante -, et qu’elle constitue, d’autre part, l’une des causes majeures de la scission de la Première Internationale entre les partisans de Marx et ceux de Bakounine. Cette opposition entre marxisme et préfiguration politique est admise tant sur un plan idéologique qu’historique.
L’association de la notion de présentisme, dans ce qu’elle a de plus radical, avec la préfiguration politique est, en revanche, plus ou moins nuancée selon les auteurs. On en revient ici au débat entre adéquation ou fusion des moyens et des objectifs. En d’autres termes, la transformation de la société dans l’avenir - par rapport à une transformation dans le présent - est-elle totalement écartée ou simplement passée au second plan ? Wini Breines, professeure de sociologie et d’anthropologie, fut l’une des premières à réutiliser le terme de préfiguration politique développé par Carl Boggs. Elle décrit comme suit l’usage qu’elle en fait :
The term prefigurative politics is used to designate an essentially anti-organizational politics characteristic of the [new left] movement, as well as part of the new left leadership, and may be recognized in counter institutions, demonstrations, and the attempt to embody personal and anti-hierarchical values in politics. Participatory democracy was central to prefigurative politics. [...] The crux of prefigurative politics imposed substantial tasks, the central one being to create and sustain within the live practice of the movement, relationships and political forms that "prefigured" and embodied the desired society[373].
Cette définition, publiée dans un article paru en 1980, et qui reste fidèle à l’usage que Carl Boggs souhaitait faire de ce nouveau terme, ne dénigre pas l’importance de l’avenir par rapport au présent. L’objectif est d’incarner, dans le présent, ce qui est désiré pour l’avenir.
Cette définition de la préfiguration politique, basée sur l’idée d’agir dans le présent tout en rejetant les institutions et la hiérarchie, connaît un certain succès auprès des anarchistes, qui vont y reconnaître les valeurs qu’ils défendent. Ils vont rapidement accepter et reprendre ce terme de préfiguration politique, à l’image de Cindy Milstein, l’une des figures de proue de l’anarchisme du XXIe siècle : « anarchists utilize means that point in the direction of their ends. […] Anarchists participate in the present in the ways that they would like to participate, much more fully and with much more self-determination, in the future[374]. » Pour Tomás Ibáñez, l’anarchisme se doit d’être préfiguratif et il cesserait d’être de l’anarchisme si tel n’était plus le cas[375]. Si le terme forgé par Carl Boggs rencontre un tel succès auprès des anarchistes, c’est parce que Boggs lui-même le définit en des termes bakouniniens et en opposition au marxisme.
Le concept de « prefigurative politics » fut forgé par Carl Boggs, professeur de sciences sociales et politiques, en 1977 dans un article intitulé « Revolutionary process, political strategy, and the dilemma of power ». Boggs déclare s’être inspiré, pour créer ce terme, des idées de Gramsci, penseur communiste italien, et de Bookchin, l’une des grandes figures de l’anarchisme américain du XXe siècle[376]. Boggs définit et développe sa conception de ce qu’est la préfiguration politique en l’opposant à des pratiques constitutives de l’idéologie marxiste. Ainsi, l’idée d’un parti centralisateur des pouvoirs politiques de type marxiste se voit opposée à un concept anarchiste qu’est le localisme : The party by definition is essentially an instrumental vehicle designed for concrete political tasks rather than the cultural objectives of reshaping everyday life and abolishing the old social division of labor ; it tends naturally to be an agency of domination rather than of prefiguration. Since the prefigurative function can be fully carried out only through local structures, it is they - rather than the party-state - that must become the primary agencies of the revolutionary process[377].
Si Boggs semble préférer le localisme de la préfiguration à l’institution que représente un parti de type marxiste, c’est parce que sa définition du processus de transformation de la société à travers une révolution est également plus anarchiste que marxiste. La révolution sociale, provenant de la base, est préférée à une révolution politique qui aurait pour objectif de s’emparer de l’État. Boggs exprime sa préférence pour une révolution sociale - anarchiste - dans la critique qu’il adresse à la bureaucratie marxiste : One of the most striking theoretical limitations of the entire Marxist tradition is the virtual absence of any systematic critique of bureaucracy. […] The main attack on bureaucratic centralism has indeed come from outside Marxism - from anarchism, council communism and other prefigurative tendencies that rejected in principle the struggle for state power. The relationship between anarcho-communism and organized Marxist movements has been one of tension and hostility - for example, between Bakunin and Marx in the First International, between the Makhnovist anarchists and the Bolsheviks, between the Spanish anarcho-syndicalists and the Soviet-inspired Communists, and between the new left and present-day Marxist-Leninists[378].
Boggs identifie ici de manière très claire la préfiguration politique à l’anarchisme. Cette identification sera très peu contestée par la suite, mais il importe de bien la reconnaître car elle provient de celui qui est à l’origine même du terme de préfiguration politique.
Boggs reprend par ailleurs les évènements importants - traditionnellement mentionnés par les anarchistes - de l’histoire de l’anarchisme. Il évoque la scission de la Première Internationale, la Makhnovchtchina et la guerre civile espagnole, et les relie directement à son concept de préfiguration. Boggs propose au travers de son article une histoire du conseillisme, une tendance du communisme - parfois appelée communisme de gauche -, dans différents pays européens : l’Italie, la Hollande, l’Allemagne et la Russie. Le communisme de conseils se rapproche, dans ses positions idéologiques comme dans les pratiques qu’il propose, de l’anarcho-communisme - ou communisme libertaire. Au cours de la révolution russe, anarchistes et conseillistes proposèrent une critique radicale de l’usage Léniniste des soviets[379]. Boggs analyse ainsi le conseillisme : Councilism thus rejected both the dictatorship of the proletariat and the strategy of transformation through established structures, insisting that the outcome in both cases was nothing more than the conquest of existing state power rather than its supersession. Under such circumstances, there could be no anticipation of the future in the present ; the egalitarian, liberatory ends of socialism would inevitably be suppressed by the contradictory methods and forms used to advance them[380].
[...] Councils alone would not be enough, however. They would have to be coordinated by a Federation of Councils that would presumably emerge as an institutionalized mechanism of authority in the post-crisis period[381].
Boggs montre, une fois de plus, l’incompatibilité de la préfiguration politique avec le marxisme-léninisme, en la rapprochant de l’anarchisme d’une part, et du communisme de conseils d’autre part. Il juge les objectifs socialistes du marxisme comme utilisant des méthodes contradictoires, et on voit, dès lors, l’esquisse du concept de means-ends equivalence. Par ailleurs, Boggs conçoit les conseils communistes uniquement comme un moyen de mettre en place un localisme face à la volonté centralisatrice des partis de type marxiste-léniniste. Il propose alors une superstructure de type fédéral - une fédération des Conseils. Ainsi, la description que fait Boggs de la préfiguration politique, qui serait une méthode fonctionnant dans un cadre organisationnel à la fois local et fédéré, renvoie directement aux conceptions politiques de Bakounine.
Boggs fait également le lien entre préfiguration et antiétatisme, concept majeur de la théorie anarchiste. Il définit ainsi l’antiétatisme :
Anti-statism expresses three basic concerns : (1) fear of reproducing hierarchical forms of authority under a new ideological rationale ; (2) criticism of leftist parties and trade unions because their bureaucratic organizations perpetuate the split between leaders and masses and fail to carry out revolutionary objectives ; and (3) commitment to a vision of prefigurative struggle through local, intimate structures that anticipate a future liberated society and "state"[382].
Les trois piliers de l’antiétatisme qu’exprime Boggs s’insèrent complètement dans la théorie et la pratique anarchiste et pourraient être résumés ainsi : (1) l’antiautoritarisme ; (2) l’horizontalisme ; et (3) la préfiguration. Pour Boggs, la préfiguration politique est donc l’un des éléments constitutifs de l’antiétatisme. A travers sa critique du marxisme-léninisme et son soutien au localisme et à l’antiétatisme, Boggs donne des indications quant à l’utilisation qui peut être faite du terme qu’il vient de forger. Celui-ci tend vers le conseillisme et l’anarchisme, deux courants politiques très proches tant sur le plan idéologique qu’historique. Boggs semble pourtant porter son intérêt sur une définition kropotkinienne de l’anarchisme : l’anarcho-communisme. Il écrit : A central dilemma of Marxism, then, has been how to create a revolutionary praxis that would avoid reproducing in some way the values and institutions of bourgeois society. The strategic outlook most consistently sensitive to this problem has been anarcho-communism, which actually owes more to the various anarchist and syndicalist traditions than to Marxism itself. Its unifying theme is the idea of prefiguration : creating local, collective small-scale organs of socialist democracy (e.g., workers' councils, soviets, action committees, neighborhood associations) that can give expression to the spontaneous and total energy of popular struggles because they are more closely merged with such struggles[383].
L’anarcho-communisme permet à Boggs de faire le lien entre anarchisme et conseillisme. La préfiguration politique est donc, dès ses origines, associée à l’anarchisme – l’anarcho-communisme de Kropotkine – et à ses idées : localisme, antiétatisme et fédéralisme. Dans un article portant sur l’anarchisme et l’utopie, Ruth Kinna écrit à ce sujet : « there is little dispute about the centrality of prefiguration in anarchist literatures[384]. »
L’histoire de la théorisation et de la pratique de la préfiguration politique par les anarchistes trouve son origine dans le conflit qui oppose Marx à Bakounine au sein de la Première Internationale. Tandis que les partisans de Marx prônent une révolution politique, qui s’appuierait sur une période transitoire de dictature du prolétariat, ceux de Bakounine proposent une révolution sociale, qui s’organiserait de façon horizontale à travers des conseils dont la pratique serait basée sur la préfiguration. Dans un article consacré à l’utilisation de la préfiguration au XXIe siècle, Matthjis van de Sande, professeur assistant de philosophie politique spécialisé sur la question de la préfiguration, expose ce point de dissension entre Marx et Bakounine [Marx] stressed that revolutionary struggle should be directed against the structural basis of capitalism and private property rather than its superficial workings and articulations (such as the state or hereditary law). But Bakunin propagated a radical consistency between the means and ends of political struggle. How, he asked, could the goal of a classless and stateless society be served through the means of statism or even dictatorship?”[385] Cette opposition, qui met en lumière l’aspect préfiguratif de la pensée Bakouninienne, repose ainsi plus sur la forme que sur le fond. L’objectif sociopolitique est le même pour Marx et Bakounine, mais la méthode qui permettra de l’atteindre diverge. Bakounine, qui propose une méthode correspondant déjà à la means-ends equivalence, peut être considéré comme un initiateur de la pratique de la préfiguration politique[386].
Cette critique de la révolution politique et de la dictature du prolétariat, prônées par le marxisme, existe bien avant la révolution Bolchevik. Alors que le marxisme était encore plus théorique que pratique, Bakounine s’alarmait déjà du danger potentiel que représentait la dissociation entre les moyens d’action et les objectifs à long terme[387]. Concernant la révolution sociale et l’antiétatisme, Bakounine écrit :
The social theory of the antistate socialists or anarchists leads them directly and inevitably towards a break with all forms of the State, with all varieties of bourgeois politics, and leaves no choice except a social revolution. The opposite theory, state communism and the authority of the scientists, attracts and confuses its followers and, under the pretext of political tactics, makes continuous deals with the governments and various bourgeois political parties[388].
Cette idée, somme toute théorique, de la part de Bakounine se retrouve dans certains écrits anarchistes sous des formulations plus critiques de la mise en pratique des théories marxistes. C’est le cas notamment d’Emma Goldman qui, après s’être rendue en Russie à la suite de la révolution de 1917, réaffirme la position de Bakounine en faveur de la préfiguration politique à travers la means-ends equivalence. Le militant anarchiste Uri Gordon écrit ainsi :
Emma Goldman’s landmark statement in her Afterword to My Disillusionment in Russia (1924) [ :] Concluding her memoir, Goldman asserts that “No revolution can ever succeed as a factor of liberation unless the means used to further it be identical in spirit and tendency with the purposes to be achieved”[389].
La préfiguration politique dans l’anarchisme du XIXe siècle se fait donc à travers d’une part une critique théorique du marxisme, en lui opposant la révolution sociale, et d’autre part une critique de la mise en pratique de cette théorie par les diverses révolutions inspirées du marxisme. La préfiguration au sein du mouvement anarchiste ne se construit cependant pas uniquement en opposition au marxisme, mais se conçoit comme un moyen d’action à part entière.
A la fin du XIXe siècle et au début du XXe siècle, en marge des actions prônant une révolution sociale, les anarchistes développent et participent à diverses expériences communautaires dites « utopiques ». Ces communautés ne sont néanmoins pas nécessairement considérées comme une fin en soi. Ronald Creagh déplore le fait que peu d’anarchistes s’investissent réellement dans de tels projets. Ceux qui le font, Josiah Warren, Emma Goldman ou Alexander Berkman par exemple, ne renoncent pas pour autant à leur idée première qu’est l’avènement de la révolution sociale. Ronald Creagh parle de réticence silencieuse de la part des anarchistes, il écrit :
On aurait pu penser que cette réticence silencieuse aurait eu lieu dans le grand débat sur l’adéquation des moyens aux fins, sur la stratégie destinée à promouvoir la société souhaitée ; on aurait pu voir les partisans d’institutions qui, dès à présent, préfigurent un des autres avenirs possibles, affronter ceux qui jugent ces efforts vains tant qu’une révolution générale ne s’est pas réalisée […] Ce débat n’a pas vraiment eu lieu, parce que le mouvement organisé et surtout les activistes contemporains ont eu le sentiment que les communautaires désertaient le terrain des luttes urbaines et sociales[390].
Si les anarchistes ne s’investissent pas autant que ce que l’on aurait pu penser dans les communautés intentionnelles – « utopiques » -, tel ne sera pas le cas des mouvements préfiguratifs du XXIe siècle. L’essor du néo-anarchisme, plus présentiste, s’opposant au néolibéralisme en s’associant aux mouvements altermondialistes, va permettre de produire ce lien entre communautarisme et anarchisme. On retrouvera cette idée dans les écrits d’une nouvelle génération d’anarchistes constituée notamment de David Graeber, Cindy Milstein ou encore Uri Gordon.
Si la propagande par le fait a longtemps fait uniquement référence à l’ère des attentats anarchistes, les différentes pratiques qu’elle englobe, comme cela a été mentionné au chapitre 2, sont bien plus larges. La création d’espaces alternatifs basés sur des principes anarchistes peut être identifiée comme une construction répondant à la théorie bakouninienne de la means-ends equivalence. La préfiguration politique anarchiste représenterait ainsi une autre facette de la propagande par le fait qui s’opposerait à l’analyse qui la définit comme idée essentiellement violente et destructrice. Ruth Kinna affirme cette opposition :
Bakunin’s prefiguration and the way many anarchists in the 19th century applied this idea in practice “contests the frequent and unthinking association of anarchism with destruction, and instead stresses the experimental, productive and innovative characteristics of anarchist practices that challenge and seek to replace or challenge hierarchical and oppressive social forms”[391].
La pratique de la préfiguration au XIXe et au début du XXe siècle se fait d’abord à travers la création de communautés socialistes dites utopiques en Amérique et en Europe puis par la mise en place de conseils au sein de divers mouvements révolutionnaires – en Russie, en Espagne, en Allemagne etc. Ces expériences et la propagande par le fait ne s’inscrivent cependant pas de manière égale dans une démarche préfigurative. Dans un article portant sur la géographie anarchiste, Anthony Ince écrit : « Early anarchists undertook “propaganda by the deed” as a proto-prefigurative deconstruction of statist-capitalist apparatus, often painted in the mainstream press as terrorism due to some participation in targeted acts of political violence[392]. » Il n’est ici plus question de préfiguration pour qualifier la propagande par le fait, mais d’un type de pratique moins abouti – dans sa réalisation de la means-ends equivalence de Bakounine -, la proto-préfiguration.
L’objectif de la propagande par le fait était de montrer, par l’action, aux masses populaires que le changement – social, politique, économique – était réalisable. De même, la préfiguration politique a pour objectif de démontrer la viabilité d’une société basée sur des principes anarchistes. Kinna relie ainsi la préfiguration au concept d’utopie :
The consistent feature of anarchist thinking about utopianism is the prefigurative framing of social transformation – a framing that in different ways was designed to challenge principles of certainty and inevitability. Utopia was not held up as “the end” in the means-ends relationship, but invoked in order to assert the possibility of different alternatives, each dependent on direct action[393].
L’idée de la possibilité de développer des alternatives, s’oppose à une certitude et à une inévitabilité et reflète l’essence même de ce qu’était la propagande par le fait. Dans son interprétation la plus violente, dans l’organisation d’attentats et d’assassinats politiques, la propagande par le fait vise l’inévitabilité de relations sociales vécues comme une domination économique et politique. Dans un article consacré à la propagande par le fait, Arthur H. Garrisson écrit : « according to Kropotkin, an act of terror ‘awakens the spirit of revolt ; it breeds daring …. Soon it becomes apparent that the established order does not have the strength often supposed … the monster is not so terrible …’[394] » En montrant la vulnérabilité des élites, l’objectif n’est pas de porter une vision politique précise, qui serait basée sur une idéologie en particulier et qui viserait potentiellement à prendre le pouvoir par la force, mais de montrer qu’une alternative est possible et réalisable. Ainsi, si la préfiguration politique est historiquement liée à l’anarchisme, son influence sur les mouvements sociaux peut s’étaler au-delà de ce cadre, comme ce fut le cas à l’époque de la propagande par le fait.
Le recours à la préfiguration politique, depuis les années 1960, va au-delà des milieux anarchistes et des mouvements qui les entourent – anarcho-communisme, anarcho-syndicalisme, conseillisme etc. Leach décrit cette évolution de la pratique de la préfiguration :
The first prefigurative movements were anarchist and syndicalist responses to the early stages of industrialization and bureaucratization in Europe. Other early examples include the Paris Commune in 1871, the “council communist” insurgencies in Russia, Italy, and Germany after World War I, the anarchist collectives in the Spanish Civil War, and the Hungarian uprising of 1956 (Boggs 1977). [...] From the 1960s onward, however, the approach has become both more clearly articulated and more widespread, such that one can now identify a stable prefigurative tendency or wing in a wide range of movements around the world, most notably in women’s, environmental, autonomous, peace, and indigenous rights movements, and on a more global scale in the movements against neoliberal globalization (Day 2005 ; della Porta et al. 2006 ; Graeber 2009)[395]
.
Un certain nombre de mouvements sociaux – dont les objectifs sont plus ciblés que ceux d’un mouvement politique – reproduisent donc la pratique de la préfiguration en l’extrayant de son contexte théorique anarchiste d’origine. Wini Breines s’intéresse, par exemple, aux pratiques préfiguratives mises en place au sein des mouvements contre la guerre du Vietnam dans les années 1960 :
Throughout 1966 and 1967, as anti-draft and anti-war activities multiplied and intensified, so did reflection on their organization and significance. One of the most impressive spokespeople at this time was Greg Calvert, elected National Secretary of SDS [Students for a Democratic Society] at the Clear Lake Convention. He was an articulate leader of prefigurative politics. In an important dialogue that revealed the heart of prefigurative politics, Calvert explored the meaning and ramifications of the attempt to create community, so central to new left politics[396].
Si la préfiguration politique est pratiquée par divers mouvements non anarchistes depuis les années 1960, on peut alors la considérer comme un héritage de l’anarchisme du XIXe et du début du XXe siècle.
Par ailleurs, depuis sa conceptualisation par Carl Boggs, le terme de préfiguration politique a été largement accepté et repris par les anarchistes. On peut y voir, une fois de plus, l’opposition entre l’anarchisme et le marxisme-léninisme. Young et Schwartz écrivent :
Even post-revolutionary leaders as diverse as Lenin, Trotsky, Mao, and Fidel have failed to fully confront the abstraction of labor. They have instead focused attention on the redistribution of wealth and income while downplaying the need for workers’ control over the work process and permitting workers virtually no input in decisions about distribution – such decisions have been controlled by the state or, in some variants, global capitalist markets. […] Holloway thus concludes, quite accurately, that the ‘revolutions of the twentieth century failed not because they were too radical but because they were not nearly radical enough’[397].
Ce qu’il manquait à ces révolutions, d’un point de vue anarchiste, c’est donc l’horizontalisme, un concept associé à la définition même de la préfiguration. L’interprétation qui est faite de cette dernière renforce l’idée d’une continuité entre l’anarchisme du XIXe siècle et sa réémergence à la fin du XXe siècle.
Afin de mettre en lumière cette continuité, certains auteurs ont appliqué le terme de préfiguration politique créé en 1977 à divers évènements majeurs de l’histoire anarchiste plus anciens. Van de Sande exprime ainsi le lien historique que représente la préfiguration :
“prefigurative” practices existed well before the introduction of this rather abstract concept. As a practice, prefigurative politics has indeed known many different forms and articulations, from the nineteenth-century utopian socialist projects, most of which unfortunately failed dramatically, to the occupations of factories, workplaces, and universities in 1970s Italy and France, to the civil rights movement in the United States ; and from the Paris Commune of 1871 to the rebellious Zapatistas in southern Mexico to alter globalization activists who attempt to organize themselves through direct democratic and/or consensus-oriented decision-making processes[398].
Ce lien historique, tracé par les partisans de la continuité entre anarchisme du XIXe siècle et néo-anarchisme, est remis en question dans le débat entre adéquation et fusion concernant la means-ends equivalence. Ainsi, dans un article consacré au néo-anarchisme et au mouvement Occupy, Blair Taylor évoque une rupture entre l’anarchisme dit « classique » et le néo-anarchisme, illustrée par la question de la préfiguration politique. Il écrit : « the classical anarchist concern with consistency of means and ends has, in its neoanarchist form, evolved into their fusion : form becomes content, political goals become synonymous with and indistinguishable from movement form[399]. » Il y aurait donc là une évolution entre un souci de faire correspondre les moyens aux buts – adéquation - et une conception selon laquelle les moyens sont le but - fusion. Cela suppose une forme exacerbée de présentisme dans le néo-anarchisme, comme si l’idée de construire un modèle d’organisation sociale alternative dans le but d’inspirer de futurs mouvements s’était dissoute.
Cette analyse de la préfiguration telle qu’elle serait perçue par les anarchistes du XXIe siècle suppose une certaine transformation du concept et amoindrie sa portée politique. Si la forme, la pratique d’une organisation sociale alternative, est l’unique objectif, cela suppose qu’une vision politique globale et à long terme est inexistante. L’idée de fusion des moyens et des objectifs aurait remplacé l’idée d’adéquation ou d’équivalence. Or, dans un ouvrage publié en 1924, Emma Goldman exprime une position sur la question de la préfiguration politique qui vient contredire l’idée d’une discontinuité historique du sens de la means-ends equivalence dans les mouvements anarchistes :
There is no greater fallacy than the belief that aims and purposes are one thing, while methods and tactics are another. This conception is a potent menace to social regeneration. All human experience teaches that method and means cannot be separated from the ultimate aim. The means employed become, through individual habit and social practice, part and parcel of the final purpose ; they influence it, modify it and presently the aims and means become identical[400].
L’idée de fusion – de caractère identique dans le cas présent – se retrouve déjà dans les écrits des anarchistes de la période dite classique. L’analyse qu’ils font de cette fusion n’exclut cependant pas l’objectif futur qu’est la révolution sociale. Si l’idée de préfiguration politique s’est transformée avec le néo-anarchisme, c’est principalement parce que celui-ci se rattache au présentisme - une notion qui ne nie pas l’importance du futur, mais le fait passer au second plan. Uri Gordon décrit ainsi le néo-anarchisme : « Networks of collective and affinity groups replace unions and federations as the organisational norms. [...] A stronger emphasis is given to prefigurative direct action and cultural experimentation[401]. » La préfiguration politique est donc historiquement liée à l’anarchisme, mais son utilisation croissante est plus récente et peut être associée à la réémergence de l’anarchisme au XXIe siècle.
Après avoir connu un certain succès dans les années 1960, aux États-Unis, notamment avec les mouvements de la nouvelle gauche – New Left –, la préfiguration politique perd de son importance sur le continent Nord-Américain. Ruth Kinna parle d’une réémergence du concept au sein des mouvements anticapitalistes à la fin du XXe siècle[402], que l’on peut rapprocher de la réémergence de l’anarchisme dans ce même contexte. Les années 1990 correspondent à une période d’essor du capitalisme néolibéral qui s’accompagne, dans le domaine politique, de ce qu’on a qualifié de consensus néolibéral - l’acceptation d’un système de démocratie représentative comme étape ultime de l’évolution politique des sociétés humaines. Cette idée, qui va de pair avec celle de la fin de l’histoire, va poser un cadre idéologique qui aboutira à ce que l’on a appelé la crise de la représentativité. Celle-ci pourrait être perçue comme un facteur déclencheur de la réémergence des pratiques préfiguratives si l’on se réfère aux réflexions de Ronald Creagh sur le sujet : « Les périodes d’effervescence communautaire ont été précédées par un désintérêt, un détachement ou une hostilité populaire à l’égard des institutions traditionnelles. Ces attitudes résultaient de bouleversements sociaux, de campagne de presse et parfois d’un mysticisme démocratique exacerbé[403]. » Ainsi, si la préfiguration politique est née au XIXe siècle au sein du mouvement anarchiste, elle réémerge grâce aux anarchistes du XXIe siècle tels que Cindy Milstein, Benjamin Franks, Marianne Maeckelbergh ou encore David Graeber[404]. Pour Graeber, par exemple, le mode d’organisation est primordial pour les anarchistes et la préfiguration lui semble être indissociable de la pratique anarchiste[405]. La préfiguration va être utilisée de façon croissante à cause, notamment, de la théorisation du concept par certains anarchistes ; théorisation permise grâce à la conceptualisation du terme par Carl Boggs.
Ruth Kinna fait alors le lien entre préfiguration et utopie. Pour cette auteure, l’utopie est un concept révolutionnaire qui est lié à la pratique de la préfiguration politique[406], et à travers elle à l’anarchisme. Kinna écrit : « The important indicator of utopianism as an alternative to the elitism of authoritarian socialism was the expression of anarchist ideals through direct actions that plotted means consistently to the ends of struggle[407]. » Dans le débat entre réformisme et révolution, l’utopie serait plutôt révolutionnaire puisqu’elle se conçoit comme une alternative au socialisme d’État. Cependant, si l’utopie est un concept révolutionnaire dans le sens où elle doit s’appuyer sur des pratiques préfiguratives, alors le sens même du concept de révolution a évolué et a été redéfini tel qu’on l’a mentionné dans le chapitre 3.
Iwona Janicka, dans son ouvrage consacré à l’anarchisme du XXIe siècle, exprime cette nouvelle définition de la révolution comme une transformation sociale lente. Il ne s’agit plus d’attendre un changement social soudain mais d’organiser une révolution par petites touches – pour reprendre l’expression de John Holloway. Janicka écrit : Building a community or a collectivity that works differently from the oppressive structures around it is already an act of localized social transformation. It means creating an alternative structure, an alternative microclimatic space that is good to live in for the dominated person in question by providing her with co-immunity. Such an alternative is also created in the hope of affecting and inspiring people who encounter it[408].
Cette révolution plus lente, vue comme une transformation sociale, se confond avec la préfiguration politique puisqu’elle prône un certain localisme et qu’elle possède un double objectif, celui de résister à ce qui est vécu comme une domination politique, économique et sociale d’une part, et celui d’être une source d’influence pour de potentiels futurs projets d’autre part. Si Janicka relie le concept phare de son ouvrage – slow social transformation – à la préfiguration, en proposant une définition de son concept presque identique à cette dernière, elle le relie également à l’anarchisme et à sa pratique : Uri Gordon’s Anarchy Alive ! (2008) describes anarchism in a way that makes it possible to consider it as an effective form of harnessing of slow social transformation. It is tantamount to collectively creating habitable spheres on a daily basis in the hope that other people or groups will be mimetically infected by the change that is implemented in anarchist collectivities[409].
L’utilisation croissante de la préfiguration politique par les mouvements sociaux du XXIe siècle est le signe d’un changement de stratégie important. Ce changement peut s’expliquer par la modification du contexte politico-économique induit par l’hégémonie du néolibéralisme. Dans un article qui propose une critique de la préfiguration à travers l’exemple du mouvement Occupy, Jan Rohgalf, spécialiste des mouvements sociaux du XXIe siècle, propose une autre hypothèse, la préfiguration aurait gagné en intensité lorsque le « mythe » de la révolution a échoué[410].
Cette assertion rappelle les écrits d’Hannah Arendt, qui a largement étudié le concept de révolution. Arendt met en avant une certaine contradiction qui existe dans la volonté de différencier le moment révolutionnaire de la société idéale qui est supposée lui succéder. La citation suivante fait ainsi écho à la réflexion qui existe aujourd’hui autour du concept de préfiguration politique :
Should freedom in its most exalted sense as freedom to act be the price to be paid for foundation ? This perplexity, namely, that the principle of public freedom and public happiness without which no revolution would ever have come to pass should remain the privilege of the generation of the founders, has not only produced Robespierre's bewildered and desperate theories about the distinction between revolutionary and constitutional government which we mentioned earlier, but has haunted all revolutionary thinking ever since[411].
Arendt met ici en évidence l’inadéquation entre les moyens et les fins – means-ends. Elle propose ainsi une critique de la pratique révolutionnaire traditionnelle, critique qui semble s’appuyer sur le fait que celle-ci n’est pas préfigurative. Les réflexions d’Hannah Arendt, dans sa critique de la tradition révolutionnaire, sont donc comparables aux positions défendues par les théoriciens de l’anarchisme. Les expériences de révolutions non-préfiguratives à grande échelle qui n’ont pas été à la hauteur des espoirs qu’elles avaient suscités, peuvent être considérées comme ayant permis l’émergence du concept de révolution postmoderne, par petites touches. On en revient ici à l’idée de la fin du mythe révolutionnaire.
Le Professeur Eric Csapo dans son ouvrage Theories of mythology insiste sur l’importance sociale que revêtent les mythes[412]. Il définit ainsi cette aspect des mythes : « The way we know something is of social importance is through use : if it is important a story will be repeated or alluded to frequently in social discourse. […] [M]yth is a function of social ideology[413]. » Il serait ainsi possible de définir un « mythe de la révolution ». Pour Csapo, le mythe se conçoit, de plus, comme un récit qui doit être perçu comme étant vrai. Le concept de révolution possède bien ces deux caractéristiques, il s’inscrit dans le réel et revêt une importance sociale certaine. Son remplacement par le concept de préfiguration politique, qui s’opère dans un cadre postmoderne, pourrait alors être défini comme l’effacement d’un mythe. Cette transition s’insère dans les valeurs propres au postmodernisme tel le présentisme. L’imaginaire anarchiste, évoqué au chapitre 3, perd ainsi, sous l’influence du présentisme, de cette importance sociale dont parle Csapo pour ne plus posséder qu’une importance historique.
La notion de présentisme est liée à la préfiguration politique puisqu’elle est une cause directe du succès que rencontre cette dernière depuis le début du XXIe siècle. Uri Gordon attire l’attention sur la différence qu’induit cette notion entre l’anarchisme du XIXe siècle et le néo-anarchisme :
So far we have seen that the temporal framings accompanying anarchist accounts of ethical strategy have been generative rather than prefigurative in the temporal sense, seeking to intervene in shaping the future out of the present.
[...] What remains of activist dispositions towards the future ? One response – 'perhaps nothing' – marks a recent strand in activist expression which attempts to absorb revolutionary accomplishment entirely into current ethical practices, dissociating from the future altogether[414].
Si les anarchistes pratiquent la préfiguration afin de modeler l’avenir, de créer des exemples à reproduire dans la société post-révolutionnaire, les néo-anarchistes souhaitent transformer la société dans ce qu’ils nomment le « ici et maintenant ». L’objectif est plus dans le présent que dans l’avenir. Est-ce à dire, pour autant, que le futur est totalement ignoré au profit d’une transformation éphémère sans vision globale ?
Le présentisme, caractéristique du postmodernisme, donne un nouvel essor à la préfiguration et s’oppose de fait à la théorie bakouninienne de la révolution sociale. Uri Gordon défend ainsi une vision néo-anarchiste de la préfiguration politique : « People would be much more attracted to becoming part of a movement that enriches their own lives in an immediate way, than they would joining a mass movement in which their desires and needs are suspended for the sake of advancing the ‘thankless’ work of the revolutionary organisation[415]. » Cette conception de la motivation des individus à rejoindre des mouvements sociaux s’appuie très largement sur la notion de présentisme. On pourrait cependant lui opposer toute l’organisation militante et syndicale anarchiste du XIXe et du début XXe siècle qui était centrée autour de l’idée d’une révolution sociale à venir. A la lumière du présentisme postmoderne, cette conception futuriste peut paraître moins attractive car s’apparentant à une certaine forme d’utopisme. Dans sa théorisation de l’utopie liée à la préfiguration, Kinna aborde la transformation de ce que l’on pourrait appeler le futurisme en une certaine forme de présentisme.
Utopians were patient in the sense that they were prepared to wait for the emergence of felt desire, through their anger and grief. […] In contemporary activism, the positive value attached to the ability to tap negative passions […] does not suggest that utopian patience has been eclipsed. But their invocation suggests a narrowing of contemporary anarchist utopianism and in the notion of prefigurative practices open to activists[416].
L’utopie, qui se traduisait comme une alternative possible à atteindre dans un avenir plus ou moins lointain, signifie, à la lumière du présentisme, la mise en place de pratiques préfiguratives. C’est à travers un processus de création – la préfiguration – que la destruction du système néolibéral est envisagée[417]. Le futur n’est donc pas dénigré, mais subordonné aux actions directes organisées dans le présent. Taylor appuie cette interprétation : « For writers like Graeber and Day, neoanarchism centers on a prefigurative politics–an approach to social change focused on movement forms and practices which ‘prefigure’ in the here and now the qualities desired in the good society[418]. »
Les pratiques préfiguratives sont ainsi envisagées dans cet ici et maintenant et non dans l’espoir d’une transformation sociale future. Marianne Maeckelbergh exprime cette idée dans un ouvrage consacré à l’impact politique du mouvement altermondialiste : « Practising prefiguration means removing the temporal distinction between the struggle in the present toward a goal in the future ; instead, the struggle and the goal, the real and the ideal, become one in the present[419]. » Dans le contexte présentiste (et plus généralement postmoderne), le futur n’est plus envisagé – dans le sens où il n’est plus planifié –, et le passé est perçu comme une série d’évènements historiques dont la portée mythique a été affaiblie. Les acteurs sociaux concentrent alors leur attention sur la construction d’alternatives dans le présent à travers des expériences préfiguratives. Si le futur n’est pas planifié, cela ne signifie pas pour autant qu’il perde toute son importance. Van de Sande aborde ainsi cette conception du futur :
Although in a prefigurative practice one aims to realize long-term “ideals,” it is at the same time fully oriented to everyday practices that strive to represent such distant goals directly. As its name suggests, in prefigurative action a world to come is constituted in the here and now. […] Prefiguration in anarchist theory is thus characterized by a certain directness and is often closely associated with direct action (see Franks 2003 ; Graeber 2009). Moreover, as many contemporary anarchist theorists and activists stress, one important personal motivation to favor a prefigurative approach is that by doing so one also strives to live “as if one is already free” (Graeber 2009, 233 ; see also Crass 2013, 28 ; Gordon 2008, 39)[420]. L’idéal à long terme n’est donc pas effacé mais bien mis au second plan. Il s’agit d’une méthode que l’on pourrait qualifier d’expérimentale, puisqu’elle souhaite modifier le futur en multipliant les expériences – et en apprenant de leurs réussites et de leurs échecs – dans le présent.
Si la préfiguration politique était utilisée par les anarchistes au XIXe siècle et au début du XXe siècle comme une pratique en marge des moyens d’action propres à cette époque, elle est devenue, au XXIe siècle, presque incontournable dans les milieux anarchistes. Randall Amster écrit : « In fact, for many contemporary anarchists working collaboratively, there is no clear distinction between the processes’ employed and the groups substantive aims ; rather, the two spheres are mutually reinforcing and contribute equally to telling a story about anarchism’s efficacy and desirability as a mode of living in–and learning about–our world[421]. » Cette analyse amène à penser que les anarchistes du XXIe siècle pratiquent la préfiguration politique sans que cela ne découle nécessairement d’une quelconque application théorique. Les anarchistes, pratiquant déjà la préfiguration avant que celle-ci ne soit théorisée et conceptualisée, continuent cette pratique sans utiliser le terme de façon systématique. David Graeber appuie cette idée : According to Chuck Munson, who as manager of www.infoshop.com, has conducted the most comprehensive surveys of the North American anarchist community, roughly 90% of American anarchists do not identify with any particular sect or tendency at all. They are what I have elsewhere referred to as “small-a” anarchists, [...] tending to operate outside of anarchist-only groups, and whose ideological practice largely consists of teaching by example[422].
Cet enseignement par l’exemple représente l’aspect préfiguratif des pratiques anarchistes au XXIe siècle, même si celles-ci ne sont pas désignées comme telles.
Par ailleurs, l’utilisation croissante de pratiques préfiguratives par divers mouvements sociaux représente un changement de point de vue par rapport aux différentes sphères de la société - politique, économique et civile. L’objectif n’est plus d’obtenir une certaine reconnaissance de la part des institutions, mais plutôt d’aller à leur encontre afin de les transformer voire de les éradiquer. La préfiguration politique semble alors être la méthode la plus efficace afin de construire des alternatives en dehors des institutions. Jan Rohgalf définit la préfiguration comme un laboratoire social : « a laboratory for the democracy of the many[423]. » Ronald Creagh parlait, à propos des communautés intentionnelles, de laboratoires de l’utopie. Cette idée montre l’aspect expérimental que revêt la préfiguration. Les expérimentations ainsi menées doivent permettre de faire évoluer à la fois la théorie et la pratique et s’appuient systématiquement sur l’adéquation entre les moyens et les objectifs. Il ne s’agit pas d’expérimenter cette adéquation en des lieux et des moments précis, mais bien d’expérimenter le fonctionnement de cette adéquation afin de l’améliorer.
Van de Sande exprime ainsi cet enjeu expérimental dont l’objectif est l’amélioration des pratiques alternatives :
[P]refigurative practices must therefore be inherently experimental and experiential. In anarchist theory, prefiguration is often presented as a strategy of direct confrontation with the many forms of injustice, repression, and exploitation that characterize the capitalist order. This means in practice that the radical inversion of such relations and forms of repression entails the hypothetical formulation of alternatives and their continuous reformulation through “trial and error.” The famous Zapatista slogan “Preguntando caminamos” (or, “Asking, we walk”) perfectly illustrates such an experimental view on radical political processes[424].
La préfiguration politique ne préfigure pas un futur parfait ou utopique - l’utopie est utilisée plus comme un outil que comme un objectif à atteindre. A l’instar des concepts développés par le postmodernisme, le néo-anarchisme admet que la perfection n’existe pas. Une constante amélioration est nécessaire, ce qui explique que les défauts et les erreurs des expériences préfiguratives ne peuvent être analysés comme un signe de leur échec. Il s’agit plutôt d’un tâtonnement expérimental qui, à l’image de la méthode scientifique expérimentale, admet autant les échecs que les réussites dans l’optique de produire une amélioration quelconque. Cette conception expérimentale de la préfiguration politique se rapporte, de façon philosophique, à la notion de conséquentialisme, dont il est question dans la section suivante.
Dans le cas du mouvement Occupy Wall Street, le recours à la préfiguration politique peut être perçu comme une conséquence de l’influence des pratiques et de la théorie anarchistes sur le mouvement[425]. Par ailleurs, la question de l’influence de l’anarchisme peut se poser à l’égard d’autres mouvements sociaux dans lesquels la préfiguration politique joue un rôle central. Van de Sande détaille ainsi l’occupation de la place Tahrir lors de la Révolution Égyptienne de 2011, tout en restant mesuré quant à l’influence de l’anarchisme sur cette dernière :
The occupation of Tahrir Square in Cairo, while not explicitly predicated on contemporary anarchist or autonomist theory, could equally be described as a prefigurative practice. This square, which was occupied for weeks, housed a complete alternative society under construction. Here people with various cultural, political, and religious backgrounds met in collective resistance against the regime in power. An alternative miniature society was organized on the square : health care and first aid were provided in the improvised field hospitals, food was distributed, barricades were fortified, journals and pamphlets were written and circulated, press releases were published on the movements’ blogs and Facebook accounts, and a local radio station broadcasted day and night[426].
Si ce type d’organisation d’une société miniature se rapproche d’une organisation sociale de type communautaire, il est à distinguer des communautés intentionnelles – parfois qualifiées d’utopiques – mentionnées au chapitre 4. Le positionnement géographique de ces mouvements préfiguratifs met en lumière une divergence de méthode pour provoquer une transformation sociale. Tandis que les communautés intentionnelles se développent « en marge » de la société – dans le sens où elles se restreignent à un espace géographique défini – les mouvements du début des années 2010 tels que la Révolution Égyptienne, les Indignados espagnols ou encore Occupy Wall Street, s’inscrivent au cœur des espaces publics urbains. Pleyers et Glasius parlent à ce propos de « mouvements des places » - dont il sera largement question dans le chapitre 7. Cette précision géographique permet d’entrevoir la portée transformative de la préfiguration politique qui, dans le cas du mouvement Occupy, souhaite placer cette transformation au centre de la vie publique et politique.
La conception de ce qu’est la vie politique, selon les participants du mouvement Occupy, s’éloigne cependant de tout ce qui pourrait s’apparenter à une quelconque institutionnalisation. Le mouvement n’est pas perçu comme une manifestation protestataire classique, mais comme une construction préfigurative de démocratie directe[427]. Les institutions politiques ne sont donc plus visées directement, elles sont davantage ignorées afin de construire un mouvement indépendant de toutes structures étatiques ou reliées à l’État. Van de Sande exprime ainsi le point de vue des Indignados espagnols sur leur relation à l’État :
[T]he relation between states or “systems” and revolutionary actors can also be conceptualized the other way around : “We are not against the system. The system is against us.” Instead of an attempt to directly confront political and/or state apparatuses and replace them in practice, “building the new society within the shell of the old” can also be seen as a process in which one tries to escape from dominant relations of repression and exploitation. In this case it is rather the system itself that tries to intervene in—or gain control over—such autonomous and resistant practices[428].
La préfiguration politique fonctionne ainsi comme un système de création - d’alternatives - et non de transformation. Le système politique alternatif préfiguré par les participants a pour objectif de fonctionner hors des institutions et de la sphère politique. Ce rejet des institutions distingue les mouvements préfiguratifs du XXIe siècle de ceux des années 1960 et 1970 appartenant aux New Social Movements. Schlembach rappelle par ailleurs que ce rejet répond à une volonté délibérée des participants de s’extraire de l’influence de la sphère politique : « [OWS] did not begin in a predefined political space, or in the attempt to capture an established political realm for its own ideas. It is no coincidence here that it rejected parliamentarism. In many instances, political parties and established trade unions were not permitted to promote their agendas or organisations in the occupied spaces and squares[429]. » Ainsi, la portée transformative de la préfiguration politique souhaite s’étendre à l’ensemble de la société et pas uniquement aux institutions politiques.
La préfiguration offre une série de pratiques alternatives qui comprend l’utilisation du consensus comme mode de prise de décisions et d’assemblées générales dans le but d’aboutir à une auto-organisation de type local. Dans un article consacré à l’anarchisme et au mouvement Occupy, John L. Hammond identifie cinq grands principes de l’anarchisme : l’horizontalisme ou consensus, la préfiguration, l’autonomie, l’entre-aide et la résistance[430]. Il met ensuite en relation ces principes avec l’organisation du mouvement Occupy :
The tenets of anarchism determined OWS’ political intervention. Specifically, three of these tenets in combination — horizontalism, prefiguration, and autonomy — meant that the movement was more focused on the present than the future and more concerned with its internal organization in the small physical space of Zuccotti Park than with achieving social and economic change. Together they meant that OWS did little to combat the ills of U. S. society directly, even though that was its ostensible purpose[431].
Outre le débat entre une définition présentiste ou futuriste de la préfiguration, Hammond montre ici qui si cette dernière fonctionne au sein du mouvement Occupy c’est parce qu’elle est associée à l’horizontalisme et à une forme de démocratie directe - plus autonome. Ces concepts théoriques renvoient à une réalité pratique alternative qui définit, une fois de plus, la préfiguration comme quelque chose de créatif et non uniquement de protestataire.
Hammond décrit cette utilisation de la préfiguration politique comme une impossibilité d’impacter la société de façon directe et immédiate. L’objectif de la préfiguration est cependant différent. Il s’agit de démontrer, par la pratique, qu’une conception alternative des rapports sociaux est envisageable et réalisable. L’anarchiste Uri Gordon écrit : « It is much easier for people to engage with the idea that life without bosses or leaders is possible when such a life is displayed, if on a limited scale, in actual practice rather than being argued for on paper[432]. » Si l’on prend en compte cette perspective, l’existence même du mouvement Occupy à travers le pays, et plus largement à l’international, constitue un élément suffisant pour conclure à son succès. La question de la mesure du succès des mouvements préfiguratifs, compte tenu du fait qu’ils ne visent pas à transformer les institutions de façon précise et ciblée, se pose fréquemment tant dans les milieux universitaires qu’anarchistes.
Ruth Kinna s’intéresse ainsi à la pratique de la préfiguration par les anarchistes : « The commitment to prefiguration leads anarchists to reject [...] consequentialism, the idea that the outcomes of actions are the proper measures of rightness[433]. » Les mouvements préfiguratifs, puisque opposés à la notion de conséquentialisme, ne peuvent être évalués sur la base de leur impact sur la sphère politique. Leur succès ne peut être mesuré qu’en reprenant la définition même du concept, qui suppose une équivalence entre les moyens et les objectifs - means-ends equivalence. Van de Sande illustre ainsi l’anti-conséquentialisme de la préfiguration politique :
[I]n prefigurative political practice, the distinction between political means and ends is reconceptualized, as the means aim to reflect and comply with the longer-term political goals. This entails a continuous revaluation and reformulation of such goals within the experimental practice itself ; that is, the means and ends are “mirrored.” As Benjamin Franks (2003, 23–4) argues, prefigurative (and/or direct) action is anticonsequentialist : rather than valuing a specific practice (solely) on the basis of its outcomes and results, one should instead approach action from its own perspective and strive to maintain a continuity between means and ends within a practice itself[434].
La pratique de la préfiguration ayant un aspect expérimental, ses objectifs - et la mesure de leur succès - évoluent constamment. Dans une perspective présentiste, les participants aux mouvements préfiguratifs ne portent pas de jugement de valeur sur leur mouvement autre que celui de son existence dans le ici et maintenant. Ronald Creagh remet ainsi en cause cette volonté d’évaluer la réussite d’un mouvement préfiguratif : [C]urieusement, les participants « échouent » mais ce sont les sociologues qui pleurent. Tant de larmes versées par une science « neutre » ne dissimuleraient-elles pas les grimaces de la censure et la méconnaissance de la temporalité propre à l’utopie libertaire ? Car l’équation « courte durée = échec » trahit l’idéologie occidentale dominante. Au nom de quoi décide-t-on a priori que l’éphémère est moins essentiel que le durable ? […] La solidité relative des groupes autoritaires, en contraste avec le caractère éphémère des associations libertaires, démontrerait que l’anarchisme est invivable[435].
C’est la multiplication des expériences préfiguratives qui doit in fine produire une transformation sociale. Le caractère éphémère ou l’anticipation d’un impact sur le long terme n’entrent pas en ligne de compte puisque la perspective est anti-conséquentialiste. Le conséquentialisme, qui s’oppose traditionnellement aux éthiques déontologiques, n’est cependant pas dénigré par la préfiguration politique au profit de ces dernières. Kinna écrit : « the commitment to prefiguration leads anarchists to reject both consequentialism, the idea that the outcomes of actions are the proper measures of rightness, and deontology[436]. » La déontologie ne s’intéresse pas aux conséquences des actions mais à leurs motivations et au bien-fondé de leur existence. Si les anarchistes rejettent cette approche, c’est avant tout parce qu’ils n’acceptent aucun dogme, aucune règle morale préétablie et universelle qui pourrait servir de base à un quelconque jugement déontologique.
Les origines anarchistes de la préfiguration politique amènent certains universitaires à remettre celle-ci en question. Tout d’abord, ce sont les conditions mêmes dans lesquelles le terme a été forgé qui sont critiquées. Carl Boggs propose en 1977 une définition dont il a été question en début de chapitre. John Hammond écrit à ce propos : The term prefiguration was coined by Carl Boggs (Boggs, personal communication) to characterize revolutionary movements in Russia, Italy, Spain, and the U. S. New Left (Boggs 1977). It was applied by Sheila Rowbotham (1979) to the women’s movement of the 1970s ; by Wini Breines (1980 ; 1989) to the U. S. Students for a Democratic Society (SDS), and by myself to the Portuguese Revolution (Hammond, 1984 ; 1988). In none of these cases was it identified with anarchism, though it clearly evokes a concept proposed by anarchists around the turn of the 20th century (cf. Franks, 2003 ; 2008 ; Romanos, 2013)[437]
.
Si l’on ne peut tirer de conclusions générales quant à l’utilisation qui fut faite du terme après 1977, il est toutefois important de rappeler ici que la définition de Boggs rapproche la préfiguration du conseillisme et de l’anarchisme et s’oppose au marxisme. L’introduction du terme préfiguration politique par Carl Boggs en 1977 doit, par ailleurs, être considérée comme une transformation universitaire et méthodologique dans l’analyse des mouvements sociaux - et en particulier des mouvements liés à l’anarchisme - et non comme une évolution de la pratique et/ou de la théorie anarchiste. Ruth Kinna écrit ainsi :
[T]he term “prefiguration” does not appear in nineteenth century anarchist discourses, at least not commonly. For some contemporary writers this absence is significant and its emergence in the last two decades or so captures sense that there has been a shift in thinking, or perhaps in emphasis, in contemporary anarchist thought in the post-second war period. Indeed, some tie the concept tightly to recent activism[438].
Outre ces analyses particulières de la conceptualisation du terme, ce sont les liens entre l’anarchisme et la préfiguration qui sont également remis en question, notamment à travers la question de l’étatisme. Kevin A. Young and Michael Schwartz, dans un article portant principalement sur l’ouvrage de John Holloway Crack Capitalism, proposent une critique de la préfiguration politique. Ils développent ainsi l’idée selon laquelle l’existence d’un gouvernement plutôt libéral pourrait bénéficier à la création d’alternatives telles que les expériences préfiguratives :
Many movements have succeeded in part by exploiting the conflicts between differing components of government, as the US Civil Rights movement did in the 1960s (Robnett, 1997), and as various anti-colonial and indigenous movements in Latin America have been doing for centuries (Serulnikov, 2003 ; Stern, 1993 [1982]). At times the state apparatus might even be harnessed to sponsor prefigurative institutions, as seems to be suggested by the Venezuelan communal councils and the adoption of participatory budgeting schemes by city and regional governments in countries like Brazil, India, and Spain (Baiocchi, 2005 ; Ellner, 2009)[439].
Des concessions sont ici envisagées avec l’État, ce qui éloigne la pratique de la préfiguration de son origine anarchiste, distinctement antiétatiste. Cette acceptation de l’État donne lieu à une conception réformiste de la préfiguration, qui vient s’opposer une fois de plus à l’anarchisme, dont l’idéologie est davantage révolutionnaire. L’argument de Young et Schwartz est le suivant :
Reforming dominant institutions themselves is also necessary to protect liberatory experiments. The collectives that establish liberated areas – whether they be fully counter-institutional formations like the Zapatista Juntas, or tiny realms of liberation like the community assemblies in Argentina – must possess the tools needed to defend themselves against the attacks of the dominant institutions around them and, in the process, change the functioning of these institutions[440].
Si l’on prend en compte la redéfinition du concept de révolution – la révolution par petites touches que préconise Holloway – le réformisme peut se concevoir afin de protéger les espaces autonomes et les espaces qui fonctionnent selon les principes de la préfiguration politique. Cependant, si l’on accepte l’idée que la préfiguration est originellement et intrinsèquement liée à l’anarchisme, n’y a-t-il pas une contradiction à l’associer au réformisme comme le font Young et Schwartz ?
La justification qu’ils donnent de cette acceptation du réformisme est la suivante : We desperately need to reduce net carbon emissions, and right now only states have the power to sign treaties, enforce emissions reductions, and redirect national investment. We must target states, international bodies, and polluters through a variety of means – civil disobedience, boycotts, legislative struggle, the monitoring of carbon-offset trading, and so on — at the same time that we construct alterna-tives for the future[441].
Young et Schwartz acceptent l’intervention de l’État afin de résoudre les problèmes dans l’urgence du présent. Ils adoptent néanmoins une posture plus critique et plus ouverte à la création d’alternatives dans l’avenir, et c’est là une posture caractéristique du marxisme – on se rappelle que la dictature du prolétariat était basée sur une centralisation des pouvoirs politiques et que son objectif final était la disparition de l’État. Cependant, la préfiguration politique se conçoit, en particulier dans le contexte des mouvements anti-néolibéraux, comme une émanation du présentisme caractéristique de l’époque. La préfiguration se doit d’être expérimentée dans le présent, elle ne peut être une construction alternative dans l’avenir. Il n’y a plus de préfiguration si celle-ci est repoussée dans le temps. Ainsi, cette approche marxiste du concept de préfiguration tend à amoindrir l’aspect alternatif et présentiste de la préfiguration politique. Dans une section consacrée à la préfiguration, intitulée « The Limits of Prefigurative Movements », Blair Taylor déplore l’absence d’alternatives politiques claires proposées par les mouvements préfiguratifs. Son article, portant sur le néo-anarchisme et le mouvement Occupy, ne considère donc pas la préfiguration comme une alternative en soi, mais plutôt comme un mouvement qui devrait proposer des alternatives.
Dans son article portant sur le processus post-politique et la préfiguration, Raphael Schlembach considère la préfiguration non pas comme une création alternative, mais comme une méthode protestataire dirigée contre les institutions. Il met en relation la méthode préfigurative et les institutions démocratiques, en replaçant ces dernières dans un contexte post-politique. Le processus de post-politisation correspond au consensus néolibéral dans la sphère politique, consensus qui fait suite à l’effondrement du bloc communiste à la fin des années 1980. Le néo-anarchisme, et la préfiguration politique qui semble le caractériser, se construisent donc dans un contexte post-politique. Schlembach interroge ainsi la place de la préfiguration dans ce contexte particulier : The Occupy movement does not present a political manifesto, a defined and demarcated alternative. Rather it seeks, in an inversion of post-political domination, to reopen a deliberative space for discussion. The question is whether we should situate this deliberation within the realm of the process of post-politicisation, or within the counter-hegemonic narrative. […] The challenge to the post-political does not lie in the prefigurative enactment of democracy in General Assemblies using consensus-decision making understood as an affirmative process, but in its negative conception as an antagonistic, if contradictory, challenge to technocratic society[442]. D’après Schlembach, ce qui rend le mouvement Occupy anti-néolibéral - s’opposant au consensus néolibéral et au processus post-politique - ce n’est pas son utilisation de la préfiguration, mais son rejet des institutions et des élites qui les dirigent. De ce point de vue, la préfiguration aurait donc sa place au sein du consensus néolibéral, ce qui, une fois de plus, contredirait la relation qu’elle entretient avec l’anarchisme. S’il semble y avoir une contradiction, c’est parce que c’est la définition même du concept de préfiguration - la means-ends equivalence - qui est problématique pour ces auteurs. Blair Taylor évoque ainsi une dissolution du politique dans la tactique[443]. Contrairement à l’analyse anarchiste, qui voit dans l’organisation de mouvements préfiguratifs une forme d’alternative politique, Taylor juge problématique ce qu’il considère comme une fusion de la forme et du fond qui réduit la théorie politique à de la tactique[444]. Cette fusion, davantage définie comme une équivalence par les anarchistes, constitue cependant la base de la préfiguration. Il s’agit d’une nouvelle forme d’organisation, d’un nouveau trait de caractère des mouvements sociaux, qui est jugé problématique car il ne s’inscrit pas dans un cadre institutionnel. On retrouve ainsi l’opposition entre réformisme et révolution, entre le marxisme et l’anarchisme.
Dans son article de 1977, Carl Boggs donne trois raisons qui peuvent affaiblir, voire faire échouer les mouvements préfiguratifs :
Jacobinism, in which popular forums are repressed or their sovereignty usurped by a centralized revolutionary authority ; spontaneism, a strategic paralysis caused when parochial or antipolitical inclinations inhibit the creation of broader structures of effective coordination ; and corporativism, which occurs when an oligarchic stratum of activists is co-opted, leading them to abandon the movement’s originally radical goals in order to serve their own interests in maintaining power[445].
On retrouve dans cette énumération deux traits de caractères propres à l’anarchisme. D’une part, Boggs exprime la nécessité pour les mouvements préfiguratifs d’être organisés de façon horizontale, c'est-à-dire de rejeter les élites qui pourraient se former par Jacobinisme ou dans un objectif de récupération politique. D’autre part, il prône un mouvement créateur d’alternatives et pas uniquement protestataire. On retrouve alors le processus de destruction-création évoqué précédemment et qui constitue la définition de la révolution sociale anarchiste.
Ce dernier point, condition sine qua non de la réussite des mouvements préfiguratifs selon Boggs, ne fait cependant pas l’unanimité – en particulier parce qu’il remet en cause le réformisme, beaucoup plus courant dans l’organisation de mouvements sociaux à cette époque. Dans un article paru en 2013, à la suite du mouvement Occupy, Taylor écrit cependant :
Listening to the general assemblies held in Zuccotti Park, one hears little discussion of political vision, policy measures, the feasibility of socialism in one country or even the Tobin Tax. Instead, most discussion centers on the logistics of maintaining the occupation : feeding people, noise issues (one especially contentious example was whether or not to limit how long drum circles could play in Liberty Square), keeping warm and sleeping arrangements. As a result, general assemblies often had the character of rather long house meetings punctuated with political slogans. Frustration with perceived inefficiency of the length and efficiency of the Assemblies engendered high rates of attrition and burnout, and contributed to the short lifespan of the mobilization[446].
Taylor semble ici considérer que l’accent mis sur la forme au détriment des revendications constitue un obstacle au succès du mouvement. L’importance accordée à la forme représente cependant l’un des points clés de la définition de la préfiguration politique. Taylor s’oppose ainsi aux réticences exprimées par Boggs en ce sens qu’il semble déplorer l’absence de critiques – de protestations – précises à l’encontre des institutions. L’obstacle que représente le surcroît de protestation par rapport à l’organisation interne du mouvement serait donc une critique anti-réformiste et ne pourrait s’entendre que dans un contexte anarchiste ou anarchisant.
L’importance de la forme et de l’organisation du mouvement semble également constituer un obstacle – il s’agit une fois de plus de bien différencier les communautés intentionnelles des expériences préfiguratives. La particularité des mouvements préfiguratifs vient de la totale liberté de participation qu’ils accordent aux individus, ceux-ci n’étant contraints par aucune structure. Rohgalf écrit ainsi : OWS is not a community on which the existence of its members depend. The occupants come deliberately together to run a protest camp for a while. Some start ‘camping’ full-time, others spend their free time there, and yet others just drop by every now and then. Many occupants may feel a strong commitment to the camp and set all their hope on it. Those who are disappointed with the development of OWS will perhaps decide not to come back at all. However, it is important to note that they do not depend on the other occupants or on OWS to carry on their lives[447]. On touche là à une limite de la préfiguration dont l’objectif est de construire une organisation sociale nouvelle au sein même de la société qui existe - in the shell of the old. Les participants ont la possibilité de retourner dans la société institutionnelle à n’importe quel moment. Cette liberté totale accordée aux individus peut s’analyser comme un élément qui vient biaiser l’expérimentation sociale que représente la préfiguration. Dans une société entièrement basée sur l’horizontalisme et la prise de décisions au consensus - qui ressemblerait à un fédéralisme de type bakouninien - l’individu aurait également la liberté de quitter la commune à tout moment, mais se verrait de facto forcé de rejoindre une autre commune fonctionnant selon des rapports sociaux identiques.
Afin de juger de la pertinence et de l’efficacité des mouvements préfiguratifs à faire entrevoir la possibilité d’une société alternative de grande ampleur, l’outil proposé ci-dessous par Young et Schwartz semble particulièrement approprié :
What of counter-institutions such as the recuperated worker-controlled factories in Argentina that continue to operate within a capitalist market system ? The new labor regime inside the plants has overcome certain forms of alienation by eliminating the sale of labor power and giving the workers collective control over the production process. But most of the recuperated factories are still producing goods for exchange in the surrounding capitalist market, meaning that workers are still alienated from the products of their labor [...]. The tyranny of the market implies that the workers in the recuperated factories may not have much choice about what they produce, about the quality of the product, or about who will ultimately utilize it. [...] Thus, instead of a dichotomy where some actions are liberatory and others not, it makes sense to think of abstraction and liberation as endpoints on a continuum, with different liberatory actions falling at various points. Actions can be liberatory if they push in the direction of self-determination and away from the tyranny of abstracted labor, but there is a wide variation among those actions[448].
L’idée d’un continuum d’actions qui poussent plus ou moins dans la direction d’un certain anticapitalisme peut être appliquée aux mouvements préfiguratifs. La liberté qu’ils accordent et les diverses modalités organisationnelles et de prise de décisions ne peuvent être évaluées de façon binaire. La société que préfigurent ces mouvements sociaux peut être perçue comme utopique, dans le sens où celle-ci ne représente pas un objectif à atteindre mais bien une direction vers laquelle tendre. Rudolf Rocker écrit : « I am an anarchist not because I believe in anarchism as a final goal, but because there is no such thing as a final goal. Freedom will lead us to continually wider and expanding understanding and to new social forms of life[449]. » Les obstacles aux mouvements préfiguratifs ne constituent donc pas une base pour conclure à leur échec, mais plutôt un élément à prendre en compte dans la démarche expérimentale qui les caractérise.
La préfiguration politique est liée à l’anarchisme tant dans sa définition – sous une forme de proto-préfiguration dès le XIXe siècle – que dans sa conceptualisation par Carl Boggs en 1977. On retrouve ce lien historique dans les écrits théoriques de Bakounine, de Kropotkine et de Goldman, et dans diverses mises en pratique pendant la Commune de Paris, la révolution russe ou encore la guerre civile espagnole. Les mouvements sociaux des années 1960 et 1970, qui utilisent l’outil qu’est la préfiguration politique, font revivre, d’une certaine manière, une pratique initialement développée par les anarchistes.
Au cours des années 1990, la préfiguration politique réémerge avec le néo-anarchisme et les mouvements altermondialistes. Ce regain de popularité de la méthode préfigurative ne brise pas le lien avec l’anarchisme du XIXe siècle. L’importance portée au présent n’annihile pas toute vision politique pour l’avenir. Elle est le reflet du caractère expérimental de la préfiguration politique, caractère qui implique le rejet d’une analyse conséquentialiste. La réussite ou l’échec d’un mouvement social préfiguratif ne peut se mesurer par l’accomplissement d’une transformation institutionnelle. L’existence même du mouvement constitue en soi une réussite, car elle permet de réunir différents acteurs sociaux, il en sera question dans le chapitre 12.
La préfiguration politique a pour objectif de s’extraire des institutions afin de créer de nouvelles formes d’organisations sociales. Cette aspiration provoque certaines critiques, notamment de la part de penseurs marxistes et d’auteurs dont le modèle de référence en matière de mouvements sociaux reste la New Left des années 1960 et 1970. La préfiguration politique est donc bien une émanation de l’idéologie anarchiste et, par conséquent, s’attire les critiques des socio-libéraux et d’une certaine branche du marxisme. Bien que la révolution sociale ne soit plus d’actualité, la préfiguration politique conserve une vision révolutionnaire – révolution postmoderne ou par petites touches – et l’opposition entre réformisme et révolution se retrouve. Les racines anarchistes du mouvement Occupy ne sont donc pas uniquement à chercher dans un passé récent, avec l’essor du néo-anarchisme à la fin des années 1990, mais se retrouvent bien dans un passé plus ancien avec les bases théoriques du mouvement, posées dès le milieu du XIXe siècle.
The North American anarchist movement, once an important part of the radical working class movements of the late 19th century, was considered dead and buried by the end of the 20th […]. During the November 1999 protests against the World Trade Organization (WTO) in Seattle, however, anarchists made an unexpected comeback[450]. - Owens and Palmer L’évènement fondateur du néo-anarchisme reste les manifestations organisées en 1999 à Seattle à l’occasion du sommet de l’OMC. Le mouvement anarchiste ressurgit brusquement aux États-Unis à la fin du XXe siècle aux yeux du grand public à cette occasion. Dans un article consacré à l’impact des évènements de Seattle sur le mouvement anarchiste américain, Lynn Owens et L. Kendall Palmer montrent l’intérêt suscité par l’anarchisme dans les médias à la suite de ces évènements. Ils utilisent le graphique ci-dessous pour étayer leur thèse :[451] Fig. 1 Évolution du nombre de références à l’anarchisme dans les grands médias américains Par ailleurs, la fin des années 1990 correspond également à l’accroissement d’un nouvel outil technologique, internet. Apparu sur le devant de la scène médiatique en 1995[452], internet se développe lentement jusqu’à la fin des années 1990 avant de connaître une explosion au XXIe siècle. Afin d’adopter une démarche sociologique, il convient de replacer l’étude menée dans le cadre de ce chapitre dans son contexte historique plus large. Le développement du néo-anarchisme entre 1999 et 2011 - période bornée d’une part par les manifestations de Seattle et d’autre part par le déclenchement du mouvement Occupy Wall Street - s’insère dans un contexte plus large d’innovation technologique, avec la massification d’internet, et la mondialisation néolibérale. On prendra soin de porter une attention particulière aux pratiques militantes tant en ligne que hors ligne, et d’articuler ces deux types d’expression sociale.
Dans le cadre de ce chapitre, on a employé les méthodes sociologiques classiques que sont l’observation et la constitution de corpus. Des critères de recherche relativement restrictifs ont cependant dû être appliqués afin d’obtenir un corpus cohérent. Le détail des difficultés rencontrées et des critères ainsi appliqués sera présenté dans la première section de ce chapitre. On a également choisi de fractionner l’étude du mouvement anarchiste américain en ligne en divers points afin d’obtenir une analyse structurée et cohérente. On étudiera ainsi d’abord les sites relatifs aux groupes indépendants puis les sites rattachés à des structures de type fédéral et enfin les sites qui représentent des productions de diverses natures : information, recherche, foires aux livres.
On cherchera, tout au long de ce chapitre, à comprendre comment les anarchistes du XXIe siècle ont utilisé cette nouvelle technologie qu’est internet pour servir leurs pratiques. Notre objectif est d’identifier une présence - ou une non-présence - anarchiste sur internet en amont des évènements survenus en 2011 lors du mouvement Occupy. Dans quelle mesure la coïncidence entre le contexte historique et le contexte technologique précédemment citée peut expliquer la réémergence de l’anarchisme au XXIe siècle ? Que peut-on déduire du recensement et de l’analyse des sites internet quant au mouvement néo-anarchiste américain ? Précisons que seuls les sites internet seront exploités dans ce chapitre et non les réseaux sociaux - leur succès de masse n’étant avéré qu’à partir des années 2009-2010. Nonobstant l’abondance de données potentiellement exploitables sur les réseaux sociaux au cours la période de recherche, ceux-ci seront traités séparément, dans le chapitre 11.
L’une des difficultés majeures liées à la recherche sur internet provient de l’instabilité des sources. En effet, les informations publiées sur le web peuvent s’avérer très volatiles, à cause, notamment, de mises à jours régulières. Cette mutabilité rapide est observée dès les premières années de l’ouverture d’internet au grand public : « En 1997, le fondateur de l’Internet Archive, Brewster Kahle, a évalué à 44 jours la durée de vie moyenne d’une adresse web[453]. » La recherche sur internet, dans une perspective sociologique à un instant précis connaît, par ailleurs, moins de difficultés dues à ce caractère volatile du web que ce que peuvent connaître des approches plus diachroniques. Thierry Vedel, politologue et chercheur au CNRS, fait la constatation suivante : « lorsqu’une page est mise à jour, son contenu antérieur disparaît la plupart du temps. Dès lors, il est difficile d’avoir une perspective historique sur les contenus et pratiques politiques sur le web[454]. » La période choisie pour la recherche dans ce chapitre, antérieur à 2011, entraîne donc une difficulté au niveau de la collecte des données en raison de cette volatilité caractéristique d’internet. Si des solutions existent tel l’organisme Internet Archive, qui permet de retrouver des pages disparues à partir de leur URL, le problème de la recherche de sources dont l’URL n’est pas connue subsiste.
Outre cette première difficulté, qui vient entraver la constitution de corpus, la question de la validité des données recueillies se pose. La majorité des sites internet ne sont pas des sites officiels ou publics, mais des sites privés ; c’est le cas des sites anarchistes pris en compte dans ce chapitre. Il faut ainsi composer avec une invérifiabilité des données collectées et nuancer les résultats de recherche. Cette invérifiabilité s’accompagne fréquemment d’un anonymat des auteurs et des administrateurs de sites. L’adresse IP des sites ne donne, en fin de compte, que peu d’informations. En utilisant le service de recherche whois, accessible sous Windows via l’invite de commande, il est possible d’obtenir des informations générales sur un site internet : adresse IP, date de création, localisation etc. Cependant, en pratique, dans de nombreux cas on obtient uniquement des informations sur l’hébergeur web et non sur le site en question. Par conséquent, les différents services de recherche fournis par les registres internet s’avèrent exploitables uniquement dans le cas ou une personne (physique ou morale) a acheté un nom de domaine, l’URL de celui-ci ne comprenant donc pas le nom de l’hébergeur. Dans le cadre de ce chapitre, les sites internet étudiés ne sont ni des sites officiels, ni des sites commerciaux, à but lucratif. Les individus ou groupes d’individus qui administrent ces sites n’achètent donc pas, dans la majorité des cas, leur propre nom de domaine et préfèrent utiliser un hébergeur, alternative plus pratique et qui a l’avantage d’être gratuite.
Un débat existe, en outre, sur la question du rôle social des technologies numériques et en particulier d’internet. Dans un ouvrage consacré à la sociologie d’internet, Jean-Samuel Beuscart, Éric Dagiral et Sylvain Parasie interrogent la place accordée à la technique :
Deux possibilités doivent être écartées : la thèse d’une neutralité de la technique, selon laquelle la technique serait totalement dépourvue d’effets sur le social ; la thèse du déterminisme technique, qui attribuerait à la technique un ensemble d’effets mécaniques sur la société. Cette seconde thèse est particulièrement répandue, soit qu’on se réjouisse des effets positifs d’internet, soit qu’on déplore ses effets négatifs. La sociologie invite à porter un regard plus nuancé, attentif aux influences réciproques entre la technique et le social[455].
S’agissant des sites internet pris en compte dans ce chapitre, on ne peut nier une certaine influence de la technologie sur les pratiques militantes anarchistes. Si ces pratiques ont incontestablement évolué, c’est, toutefois, davantage dans un souci d’adaptation aux techniques contemporaines que de mutation idéologique. Par ailleurs, nombre de ces adaptations au monde numérique ne sont en fait que des équivalences de moyens d’action plus traditionnels tels que les tracts, les pétitions, les journaux militants etc.[456]
Le débat sur la technique pose en outre la question plus spécifique du caractère politique d’internet. Dès 2001, le sociologue Fabien Granjon remarque qu’internet permet des mobilisations militantes transnationales qui sont le reflet d’une internationalisation de la critique sociale[457]. Internet permet ainsi aux militants, anarchistes compris, de s’adapter à la mondialisation qui connaît une accélération au cours des années 1990 à la suite de l’effondrement du bloc Communiste. Granjon perçoit l’utilisation militante d’internet comme un moyen de répondre au néolibéralisme lancé dans les années 1980[458]. De par la liberté nouvelle qu’il offre, internet serait ainsi un espace qui pourrait permettre de contourner le monopole des élites économiques et même, en partie, de s’affranchir de l’État[459]. Dominique Cardon décrit internet comme : « un laboratoire, à l’échelle planétaire, des alternatives à la démocratie représentative[460]. » Cette description n’est pas sans rappeler le concept de préfiguration politique définie comme un laboratoire social. Internet semblerait donc être un espace privilégié pour le développement d’idées et de pratiques hors de l’État et des structures politico-économiques officielles. Ce constat est à relativiser cependant, compte tenu des innombrables possibilités d’utilisation d’internet par les États et les grandes entreprises mondiales. Thierry Vedel nuance la nature démocratique que revêtirait internet qu’il considère comme se trouvant : « entre cyberdémocratie et personnification du Big Brother imaginé par Orwell[461]. » Beuscart, Dagiral et Parasie soutiennent également l’idée qu’internet ne favorise pas, par nature, les mobilisations horizontales[462], bien que cela reste l’une des possibilités offertes par cet outil. Internet semble en définitive profiter autant au néolibéralisme dans son objectif de mondialisation économique qu’aux groupes contestataires, anarchistes inclus, qui cherchent à diffuser leurs idées et à faciliter l’organisation de structures transnationales. Internet serait donc un espace politiquement neutre, que l’anarchisme a pu investir sans plus de facilités ou d’obstacles que toute autre idéologie politique, et dont l’ampleur et la volatilité rendent la recherche délicate.
Le premier aspect méthodologique à prendre en compte dans l’analyse de sites internet est la constitution d’un corpus. Cette étape cruciale peut s’avérer délicate en raison des différentes caractéristiques du web mentionnées précédemment : volatilité, invérifiabilité, dimension indéfinie. Vedel fait ainsi la constatation suivante : « la constitution de corpus numériques est extrêmement malaisée. Divers logiciels permettent certes de collecter et d’archiver automatiquement les données publiées sur internet. Mais l’abondance de ces données et la multiplicité des sites rendent la tâche infinie[463]. » Le répertoriage et l’analyse des sites se heurtent à la surabondance des données présentes sur le web, dont on ne connaît ni les dimensions ni les limites[464]. Face à cette surabondance il devient indispensable de définir précisément les bornes du corpus que l’on choisit d’étudier. Pour pouvoir être exploitable, un corpus doit être circonscrit au moyen de diverses limites qui sont le reflet de choix méthodologiques.
Dans le cadre de ce chapitre, il est question de rendre compte de l’état du mouvement anarchiste américain en ligne avant les évènements du mouvement Occupy de 2011. Afin de localiser des sites web émanant de groupes anarchistes répartis sur le territoire des États-Unis, on a procédé à une recherche en utilisant deux moteurs de recherches : Google, le plus couramment utilisé, et DuckDuckGo, le moteur de recherche proposé par le navigateur Tor Browser, l’une des portes d’entrée qui permet d’accéder au darkweb. Ce dernier outil ne permet cependant pas d’afficher directement les « sites cachés » du darkweb, puisqu’il est indispensable de connaître l’URL de ces sites - se terminant en .onion pour le logiciel Tor - pour s’y rendre. Cependant, même en restant sur le web - ou surface web - les résultats de recherche de DuckDuckGo divergent de ceux fournis par Google et leur utilisation conjointe peut ainsi permettre d’élargir ces résultats. C’est dans cette perspective de complémentarité que ces deux moteurs de recherches ont été choisis.
Les termes de la recherche ont été, par ailleurs, limités afin de cibler des sites faisant distinctement référence à l’anarchisme ou au mouvement anarchiste. On a ainsi utilisé la racine morphologique du terme - < anarch > - suivi de l’opérateur de recherche * qui permet de remplacer un ou plusieurs caractères. Tout les mots commençant par < anarch > sont ainsi inclus dans la recherche : anarchy, anarchism, anarchist, anarchists, anarcho-communism, anarcho-syndicalism etc. Suite à cette entrée dans les deux moteurs de recherche utilisés, l’objectif a été d’identifier les sites internet anarchistes afin de les répertorier selon différents critères (localisation géographique, date de création, type d’organisations représentées...) qui serviront de base à l’analyse des résultats proposés dans les sections suivantes. Seuls les sites directement reliés à l’anarchisme ont été pris en compte, et non tout l’univers des sites radicaux de gauche : communistes, antifa, syndicalistes etc. Étudier cet univers radical en ligne serait un apport incontestable dans l’étude des mouvements d’extrême gauche américains, en particulier si l’on reprend l’idée d’un anarchisme extra-muros développée par Ibáñez et précédemment évoquée dans le chapitre 3.
Dans un article publié en 2003 et intitulé « Making the News : Anarchist Counter-Public Relations on the World Wide Web », Lynn Owens et Kendall L. Palmer ont réalisé un travail comparable sur le mouvement anarchiste en ligne. Leur objectif de recherche consistait à vérifier l’hypothèse selon laquelle l’anarchisme en ligne aurait notablement évolué à la suite des évènements de 1999 à Seattle. Ils ont étudié d’une part les sites internet, et d’autre part les différents liens proposés par ces sites afin de faire apparaître ce que l’on pourrait appeler le « réseau anarchiste en ligne ». Dans le cadre de ce chapitre, une méthodologie similaire a été utilisée afin de mettre à jour ce réseau anarchiste en modifiant néanmoins certaines variables : la zone géographique a été limitée aux États-Unis, la période prise en compte étendue aux années précédant 2011 – c’est-à-dire précédant le déclenchement du mouvement Occupy -, et l’orientation politique des sites étudiés réduite uniquement à l’anarchisme.
Owens et Palmer ont ainsi recensé 391 sites internet anarchistes sans restriction de pays. Ce chapitre - et ce travail de façon générale - étant centré sur les États-Unis, la méthode de recherche utilisée ici consiste à isoler les sites anarchistes américains. Pour ce faire, on applique la méthode de recherche énoncée précédemment (anarch* sur Google et DuckDuckGo) aux principales régions métropolitaines situées sur le territoire des États-Unis. On recherche, par exemple, des résultats pour l’entrée « anarch* Chicago » sur les deux moteurs de recherche utilisés. Les cinquante régions métropolitaines (Metropolitan Statistical Area abrégé en MSA) utilisées dans ce chapitre ont été sélectionnées en s’appuyant sur le recensement américain de 2010, qui a établi un classement de ces MSAs. Les résultats de ce recensement sont disponibles gratuitement en ligne sur www.census.gov et les cinquante MSAs prises en compte pour ce chapitre ont été placées en annexe. Cet aspect géographique de la recherche menée donnera lieu à différentes cartes qui seront exploitées dans les sections suivantes et utilisées ultérieurement, dans la troisième partie de cet ouvrage, afin de procéder à une comparaison géographique entre les mouvements anarchistes et Occupy.
Vingt-quatre sites internet ont ainsi été identifiés dans le cadre des limitations géographiques indiquées ci-dessus. Cependant, ces 24 sites ne représentent probablement pas l’ensemble des sites anarchistes reliés à des groupes locaux aux États-Unis. Si on admet l’impossibilité, inhérente aux caractéristiques mêmes d’internet, de toute exhaustivité dans la constitution de corpus, on peut cependant affirmer que pour chacune des cinquante MSAs prises en compte, les sources les plus visibles - apparaissant dans les premiers résultats de recherche - ont été recueillies. Par ailleurs, dans un souci sociologique d’articuler les moyens mis en place par les anarchistes en ligne et hors ligne, il convient de nuancer les résultats des recherches qui ont été menées en ligne, notamment concernant les données chronologiques. Par exemple, si un groupe n’a publié des informations sur son site que sur une période de temps définie, on a tendance à analyser cette période de temps comme la période active du groupe dans ses actions tant en ligne que hors ligne. Cependant, on ne peut exclure l’hypothèse que ces groupes ont continué d’être actifs sur le terrain sans pour autant que cela ne se manifeste d’une façon ou d’une autre en ligne. Les échanges et les activités visibles en ligne ne sauraient servir de base à une interprétation généralisée des contextes sociaux qui sous-tendent ces activités. Par ailleurs, les sources « officielles » se rapportant à des groupes militants très localisés n’existant pas nécessairement, certaines informations se retrouvent uniquement à l’aide de sources non-académiques que l’on se doit de juger comme potentiellement moins fiables. L’utilisation de forums ou de sites d’information anarchistes s’avère ainsi utile afin de collecter des informations sur certains groupes de taille très modeste et dont la durée de vie s’avère avoir été extrêmement éphémère.
L’un des procédés d’analyse utilisé dans ce chapitre consiste à avoir recours à des cartes du territoire des États-Unis dont les objectifs analytiques sont divers. Dans un ouvrage consacré à la sociologie du numérique, Dominique Boulier exprime ainsi l’intérêt de la cartographie pour les autorités gouvernementales : « La capacité des États à « tenir » leur territoire, à le connaître, à le piloter et mieux encore à le gouverner peut bénéficier largement des apports du numérique[465]. » De façon analogue, on peut penser que si la cartographie bénéficie aux États pour s’organiser, elle bénéficierait tout autant aux mouvements sociaux. La visualisation géographique de la répartition des forces politiques sur un territoire peut ainsi servir tant au gouvernement qu’aux militants ou encore aux citoyens ou aux sociologues. L’objectif d’une démarche scientifique telle que celle proposée dans ce chapitre est de décrire des actions sociales, ici liées à internet. On ne décrit pas simplement l’existence des sites internet ou des individus qui administrent ces sites, mais on analyse les activités en ligne parce qu’elles impliquent certaines interactions sociales. Une fois de plus c’est la relation entre le hors ligne et le en ligne qui est primordiale et qui est d’autant plus visible qu’elle est cartographiée. Dans ce chapitre, l’utilisation de la cartographie servira trois objectifs principaux : - Dans la section portant sur les sites internet anarchistes reliés à des groupes locaux indépendants, elle permettra, via une classification des liens proposés par ces sites, de créer une carte du réseau anarchiste américain sur internet, à l’image de ce qu’ont pu proposer Owens et Palmer sous forme de tableaux. Une telle carte mettra en lumière les sites les plus actifs sur le web et les plus interconnectés avec les autres groupes.
- Dans la section consacrée aux structures de type fédéral, elle permettra une analyse géographique des différentes antennes de ces structures. L’Anarchist Black Cross (ABC) par exemple possède des branches dans nombre de grandes villes américaines. Une analyse cartographique permettra d’apprécier l’étendue de cette organisation ainsi que la répartition géographique de ces antennes.
- Enfin, dans les différentes sections de ce chapitre, elle permettra de procéder à une analyse comparative. L’objectif servira autant à expliquer la présence de certaines manifestations, telles que les anarchist bookfairs, par l’existence de groupes anarchistes locaux, qu’à exposer les raisons d’une absence de groupes indépendants par la présence d’antennes reliées à l’une des diverses fédérations analysées.
- Dans une moindre mesure, la cartographie permet également de comprendre l’absence, dans certaines villes, de groupes anarchistes, par la densité de population élevée de certaines régions des États-Unis. On pense, par exemple, aux MSAs de Los Angeles et de Riverside, dont la proximité géographique peut entraîner l’existence d’un seul groupe anarchiste pour les deux zones ou encore à la région comprenant les MSAs de Indianapolis, IN, Louisville, KY, Cincinnati, OH, et Columbus, OH, très concentrée.
L’usage d’internet transcende par ailleurs les clivages géographiques et sociaux habituels[466]. Cartographier les résultats obtenus à la suite d’une analyse menée exclusivement sur internet peut ainsi apporter un regard nouveau sur la répartition géographique du mouvement anarchiste avant 2011. Si internet transcende les clivages géographiques et sociaux, il permet également de dépasser certains sectarismes politiques dans un processus qui fait écho, une fois encore, à cet anarchisme extra-muros proposé par Ibáñez dans sa définition du néo-anarchisme. L’étude du réseau anarchiste en ligne, notamment à travers la cartographie, permettra de mettre en lumière cette porosité entre néo-anarchisme et mouvements radicaux de gauche. Owens et Palmer observent dès 2003 cette porosité qui semble être exacerbée par le développement d’internet :
According to Sprite (para. 27, n. d.), the online community should therefore “extend beyond @ [anarchist] groups to other autonomist, anti-authoritarian, and non-authoritarian groupings … thus leading towards more change and understanding of each other.” The goal is to situate anarchism within the larger radical social movement milieu by extending links to other groups in order to express solidarity and create new ties[467].
La cartographie utilisée dans ce chapitre aura par conséquent la fonction de produire un support permettant une analyse globale et de faciliter la comparaison entre les différentes formes de l’anarchisme en ligne prises en compte.
L’analyse lexicométrique menée dans le cadre de ce chapitre a été réalisée à l’aide d’un logiciel libre spécialisé dans les méthodes d’analyse de texte, Lexico 3.6. Ce programme permet de ramener un texte ou un corpus de texte, à un tableau lexical constitué de la liste exhaustive des mots contenus dans le texte ou le corpus[468]. Dans ce tableau on obtient la fréquence d’apparition de chaque lemme - forme lexicale qui synthétise les formes fléchies de chaque mot (l’infinitif pour les verbes, par exemple). Outre la fréquence d’apparition, les logiciels lexicométriques permettent également diverses fonctionnalités telles que le contexte d’apparition ou encore le nombre d’occurrences de certaines associations de mots, qui seront utilisées comme outils d’analyse dans les sections suivantes. La lexicométrie possède des applications diverses : elle permet de dégager des thématiques - des tendances générales - et de mesurer les ressemblances et les divergences de textes dans une approche comparative. Les limitations mises en place pour circonscrire le corpus étudié dans ce chapitre permettent de tendre vers une certaine représentativité des sites anarchistes américains et d’être ainsi en mesure de produire des conclusions tendancielles, sans pour autant avoir atteint une parfaite exhaustivité. La portée comparative de la lexicométrie sera, en outre, moins exploitée dans ce chapitre, dont l’objectif reste d’étudier le mouvement anarchiste américain avant 2011 dans ce qu’il a de cohésif. Dans la troisième partie de cet ouvrage, on proposera une comparaison plus poussée des mouvements anarchistes et Occupy. Précisons également que les résultats fournis à l’aide d’outils lexicométriques ne sauraient donner lieu à des conclusions intangibles mais devraient plutôt suggérer des hypothèses ou des tendances, qu’il conviendra d’étayer.
L’analyse des sites internet présente certaines spécificités et a ainsi donné lieu à une méthodologie, la webométrie. Dans un ouvrage consacré à l’analyse des sites web, le Professeur Sébastien Rouquette montre qu’il existe un impératif pratique des sites internet[469]. La hiérarchisation des pages au sein d’un site à travers diverses rubriques et sous-rubriques doit permettre à l’internaute de circuler aisément sur le site. L’analyse de ces rubriques devient donc un moyen d’analyser les sites internet en prenant en compte cet impératif pratique. Dans le cadre de ce chapitre, les 24 sites identifiés possèdent tous une structure et des noms de rubriques différents. On s’est néanmoins intéressé à une rubrique en particulier qui revient sur chacun des sites étudiés, même si elle porte un nom différent, et qui présente en quelques paragraphes le fonctionnement du site et du groupe militant auquel il est associé. Selon les sites, cette rubrique peut ainsi être nommée : about us, mission statement, statement of principles, points of unity ou encore who we are. C’est le texte contenu dans ces rubriques qui servira de base à l’analyse lexicométrique dont les résultats seront présentés dans la section portant sur les sites internet.
Dans une approche purement webométrique, le texte des sites web n’est pas pris en compte pour sa valeur linguistique mais plutôt pour la portée iconographique que lui confère sa mise en page et les éléments extra textuels qui l’entourent. Cet aspect sera peu développé dans ce chapitre puisque, encore une fois, il ne s’agit pas de procéder à une analyse comparative entre les sites qui constituent le corpus mais à une analyse de contenu au sein d’un corpus cohésif, en particulier sur le terrain des idées afin d’établir, dans la partie 3, un lien avec le mouvement Occupy. La mise en page et l’aspect purement iconographique des sites revêtent, par ailleurs, plus d’importance pour les sites commerciaux, à but lucratif et dont l’objectif est d’attirer des clients ou pour les sites officiels des instances publiques qui doivent suivre un certain nombre de standardisations au niveau de la présentation. Dans le corpus étudié, chaque groupe étant indépendant, et par conséquent libre d’organiser son site internet, une analyse qui repose sur la forme n’aurait pas grand intérêt, sinon celui de démontrer l’hétérogénéité des sites anarchistes qui est, en outre, repérable assez aisément sans avoir à recourir à une analyse webométrique aussi poussée. Par ailleurs, l’objectif de ces sites internet anarchistes est bien souvent plus interne qu’externe. Il s’agit moins de convaincre de potentiels nouveaux militants, tâche qui requerrait de porter une attention particulière à la forme, que de créer des liens et des plateformes d’informations pour les militants déjà convaincus. L’objectif externe poursuivi par les groupes anarchistes est atteint à travers d’autres canaux virtuels, tels que les réseaux sociaux, dont l’analyse dans le chapitre 11 nécessitera une approche qui prend en compte l’aspect iconographique.
Le corpus qui sera utilisé dans ce chapitre, dans le cadre d’une analyse lexicométrique, peut donc être synthétisé comme suit :
- corpus : 24 sites internet, actifs au cours de la période précédant 2011 ; - sources : sites apparaissant dans les résultats de la recherche « anarch* + ville » dans les moteurs de recherche Google et DuckDuckGo ; - outil : Lexico 3.6 ; - traitement : le texte contenu dans les rubriques de type « about us ».
La recherche effectuée, dont les modalités ont été précisées dans la section précédente, a permis d’identifier un total de 31 sites anarchistes dans les cinquante plus grandes MSAs du territoire américain. Cependant, sur ces 31 sites internet, seuls 24 ont été créés ou sont reliés à des groupes locaux fondés avant 2011. La date de création des groupes prise en compte ici doit servir à juger de l’existence des groupes et non de l’existence des sites en eux-mêmes. L’existence de certains groupes précédant celle de leurs sites internet, qui représentent avant tout un nouveau média de communication, c’est la date de création du groupe, et non celle du site, qui a été retenue. Précisons également que, attendu que l’on souhaite dresser le portrait du mouvement anarchiste américain avant les évènements d’Occupy, les sites retenus dans ce chapitre doivent correspondre à des groupes qui ont été fondés avant le mois de septembre 2011. Le graphique ci-dessous permet d’apprécier l’évolution chronologique des sites anarchistes au cours de cette période pré-Occupy.
Fig. 2 Évolution chronologique des sites anarchistes jusqu'à 2011 Ce graphique donne lieu à deux observations principales sur l’évolution du mouvement anarchiste en ligne et hors ligne aux États-Unis. Tout d’abord, la proportion des sites internet identifiés correspondant à des groupes fondés avant 1999 est non négligeable, puisqu’il s’agit d’un quart des sites étudiés (6 sur 24). Il existe donc une implantation locale anarchiste historique, qui a su s’adapter au changement technologique que représente internet. D’autre part, les trois-quarts des sites correspondent à des groupes fondés après 2001, ce qui témoigne, une fois de plus, de cette réémergence de l’anarchisme depuis le début du XXIe siècle. Le graphique permet également de constater une certaine accélération dans le développement des groupes anarchistes sur internet jusqu’en 2011. Cette dernière remarque est à nuancer, cependant, puisque la période 2001-2011 correspond à une époque au cours de laquelle le nombre de sites internet a augmenté de façon significative. S’il est impossible d’établir un ratio valable entre le nombre de sites anarchistes et le nombre total des sites internet créés – en raison du caractère indéfini de la taille d’internet – qui permettrait, potentiellement, de montrer que l’anarchisme s’est développé plus rapidement que d’autres mouvements, on peut néanmoins affirmer que l’anarchisme américain a, tout au moins, su suivre cette évolution technologique et la mettre à profit jusqu’à l’émergence d’un mouvement d’envergure tel que Occupy.
D’un point de vue géographique, les 24 sites internet étudiés se répartissent entre 17 MSAs sur le territoire américain. La carte ci-dessous permet de visualiser d’une part la répartition géographique des 24 groupes reliés aux sites étudiés et d’autre part l’évolution chronologique – au moyen d’un découpage en trois périodes : avant 1999, 2000-2005 et 2006-2011.
0 2 4 6 8 Fig. 3 Carte des groupes anarchistes américains avant 2011 par année Le nombre de sites qui ont pu être identifiés – vingt-quatre – peut certes sembler modeste. Cependant, rappelons que seuls les sites renvoyant à des groupes ou des espaces explicitement anarchistes ont été pris en compte. De nombreux sites ont ainsi été écartés : les blogs, les sites historiques, les sites calendriers, les sites d’informations – il en sera question dans la section 4 de ce chapitre – les sites portant sur l’idéologie et la pratique mais ne se référant pas directement à un groupe local physique etc. De plus, de nombreux groupes locaux peuvent être placés, sur le spectre politique, parmi les radicaux de gauche. Ces groupes peuvent être composés, en partie, d’anarchistes, proposer des publications anarchistes et recevoir des personnalités proéminentes du mouvement de façon occasionnelle mais ils n’entrent pas dans les critères délimités dans ce chapitre. De nombreux groupes sont, par ailleurs, très éphémères - on pense notamment à des groupes de lectures, des cafés anarchistes etc. - et laissent uniquement sur internet des traces de leurs courtes existences (quelques mois voire quelques semaines pour certains groupes). Ces traces se présentent, bien souvent, sous la forme de sources secondaires, des blogs, des forums etc., qui mentionnent l’existence de tels évènements mais ne permettent pas d’accéder à un site internet à part entière et ne sont donc pas suffisantes pour constituer la preuve de l’existence d’un groupe anarchiste indépendant pérenne tel que les 24 groupes identifiés sur la figure 3. Enfin, ce point prend en compte uniquement les groupes anarchistes indépendants, dans le sens où ils ne sont affiliés à aucune structure de type fédéral – aussi libre soit-elle. La répartition et l’évolution chronologique de ces structures seront discutées en détail dans la section suivante. Pour toutes ces raisons, les vingt-quatre sites identifiés ici peuvent être considérés comme représentant le tissu numérique des associations indépendantes anarchistes aux États-Unis dans la période pré-Occupy.
La répartition géographique présentée sur la carte ci-dessus montre une concentration particulière des groupes anarchistes dans la région du Nord-Est et sur la côte Ouest. L’apparition de groupes d’extrême gauche tels que les sites anarchistes étudiés ici est, d’une certaine manière, prévisible dans ces zones géographiques, puisqu’il s’agit de régions traditionnellement démocrates – « libérales » au sens américain du terme. Il ne s’agit pas ici de faire l’amalgame entre les libéraux et les démocrates d’un côté, qui s’inscrivent dans une démarche dite progressiste, et les radicaux de gauche de l’autre – socialistes, communistes et anarchistes. Cette distinction entre progressistes et radicaux reflète, dans les États-Unis néolibéraux du XXIe siècle, la dichotomie plus classique qui opposait les réformistes aux révolutionnaires. Ces deux tendances, placées aujourd’hui du côté gauche du spectre politique américain, se retrouvent néanmoins en ce qu’elles s’opposent de manière générale au conservatisme. Les deux zones géographiques que sont le Nord-Est et la côte Ouest se caractérisent en outre par une forte densité de population et une concentration d’aires urbaines.
Fig. 4 Carte des aires urbaines aux États-Unis en 2010[470] La carte ci-dessus, produite par le bureau du recensement des États-Unis, peut être appréciée ici dans une perspective comparative. En effet, les similitudes qui existent entre les deux cartes présentées dans ce point montrent une tendance de l’anarchisme sur le territoire américain à se développer davantage en zone urbaine, d’une part, et dans des régions politiquement plus libérales, d’autre part.
Afin d’appréhender l’étendue du mouvement anarchiste sur internet avant 2011, il convient non seulement d’identifier les sites internet et de les analyser pour ce qu’ils sont, mais également d’observer les connexions qui existent entre ces différents groupes et vers d’autres espaces internet qui peuvent représenter ce que Tomás Ibáñez qualifie d’anarchisme extra-muros[471]. Internet étant un moyen de communication, qui s’est développé depuis les années 1990, il convient d’étudier les échanges que son utilisation implique. Ainsi, en reprenant la méthodologie mise en place par Owens et Palmer dans un article portant sur le mouvement anarchiste à la suite des évènements de Seattle en 1999 et cité dans la section précédente, on s’est intéressé à la rubrique « liens » (links) des sites internet étudiés. L’intérêt porté aux liens proposés sur les 24 sites tient autant à leur nombre qu’à leur provenance. Le tableau ci-dessous propose un aperçu de ces deux critères d’analyse :
| Analyse numérique | Provenance des liens | ||||
|---|---|---|---|---|---|
| Nbre de liens | Nbre de sites | % de sites | Type de liens | Nbre de liens | % de liens |
| 0-4 | 13 | 54,2 | Anarchistes (US) | 96 | 19,4 |
| 5-20 | 4 | 16,6 | Anarchistes (reste du monde) | 6 | 1,2 |
| 21-50 | 3 | 12,5 | Autres (US) | 392 | 79,2 |
| 51-100 | 3 | 12,5 | Autres (reste du monde) | 1 | 0,2 |
| 101 > | 1 | 4,2 | |||
| Total | 24 | 100 | Total | 495 | 100 |
Trois observations notables ressortent de ce tableau. Tout d’abord, la majorité des sites possèdent très peu de liens (entre 0 et 4), ce qui laisse à penser que créer un réseau à l’aide de liens destinés à l’internaute ne fait pas nécessairement partie des priorités pour les groupes anarchistes. Ensuite, parmi les groupes qui possèdent des liens, l’immense majorité renvoie ses internautes vers des sites internet américains (on arrive à 98,6 % si l’on additionne les lignes anarchistes et autres du tableau). On peut alors émettre l’hypothèse que les groupes anarchistes qui administrent les sites internet étudiés ici s’efforcent de développer un réseau plutôt local – ce qui correspond tout à fait à la pensée politique qu’ils défendent. Enfin, près de 80 % des liens ont été classés dans la section « autres », c’est-à-dire renvoyant à des sites qui ne sont pas explicitement anarchistes mais peuvent être communistes, socialistes ou plus généralement alternatifs ou se définissant comme radicaux de gauche sans préférence pour une idéologie politique précise. Certains des liens rangés dans cette catégorie « autres » peuvent, par ailleurs, appartenir à ce néo-anarchisme extra-muros mentionné plus haut. Ils renvoient à des groupes dont l’objectif est soit plus local soit davantage centré sur un aspect de la pensée anarchiste et ne se réclament pas nécessairement de l’idéologie dans son intégralité. Si l’on s’attarde sur les principaux thèmes abordés par les sites dont les liens ont été classés dans « autres », on trouve : des librairies radicales mais non anarchistes (19 %), des sites féministes (13 %), des groupes de soutien aux prisonniers (12 %), des sites centrés sur les questions économiques (8 %). Par ailleurs, un nombre minime de liens renvoie vers des sites basés hors des États-Unis (1,2 %). Ils concernent dans l’ordre : le Canada, l’Australie, l’Irlande et l’Espagne. Il s’agit donc, en majorité, de pays anglophones, mais l’échantillon est trop faible (7 sites au total) pour permettre de dégager une quelconque tendance.
Le réseau anarchiste analysé ici, qui correspond aux liens proposés par les sites internet, doit permettre d’illustrer d’une part les relations entre les différents sites anarchistes et d’autre part l’importance d’une certaine ouverture vers le néo-anarchisme extra-muros de chacun de ces sites. La carte ci-dessous fait apparaître ces deux critères :
Fig. 5 Carte du réseau anarchiste américain en ligne avant 2011 On observe tout d’abord un nombre très restreint de liens reportés sur la carte, en particulier lorsque l’on compare ce nombre avec les 96 liens anarchistes aux États-Unis mentionnés dans le tableau précédent. Cette différence significative s’explique par l’aspect même de la carte, qui nécessite des liens à l’échelle nationale pour être visibles. La majorité des liens contenus dans les 96 indiqués dans le tableau se rapportent à des sites ou des groupes qui se situent dans la même ville que le site qui fournit lesdits liens. Ceux-ci ne peuvent donc être observés sur une carte nationale. Cette absence de lien est, cependant, porteuse de sens, puisqu’elle souligne, une fois de plus, l’importance de l’action locale dans la pratique anarchiste en ce début de XXIe siècle. Le réseau anarchiste inter-MSAs se compose donc uniquement de cinq aires urbaines : Boston, Seattle, Philadelphie, Baltimore et Chicago. Ces cinq métropoles permettront une analyse comparative dans la section suivante, consacrée aux fédérations et aux foires aux livres. Le réseau anarchiste sur internet montre donc une certaine porosité du néo-anarchisme aux États-Unis, qu’on peut analyser comme un néo-anarchisme extra-muros ainsi qu’une tendance à se concentrer sur le local – tendance qui peut cependant être nuancée par l’existence de fédérations dont l’objectif est géographiquement plus large.
La méthodologie de l’analyse lexicométrique réalisée dans cette section a été présentée en détail dans la première section. Il s’agit d’une analyse de contenu du texte extrait des différentes rubriques des sites anarchistes qui présentent l’historique, les motivations et les objectifs des groupes administrant ces sites. On a procédé à une analyse de tous ces textes, l’objectif étant de formuler des conclusions davantage tendancielles que comparatives. Le logiciel de lexicométrie Lexico 3.6 permet de dresser le tableau des formes identifiées dans le corpus selon leur fréquence. On a ensuite effectué un classement afin de retenir uniquement les mots lexicaux, excluant ainsi les prépositions, les déterminants, les conjonctions etc. L’option « groupe de formes » permet, enfin, de réaliser une recherche par racine morphologique afin d’affiner le nombre d’occurrence de chaque forme. Le corpus étudié permet ainsi d’obtenir les résultats suivants :
| Rang | Forme | Fréquence | Rang | Forme | Fréquence |
|---|---|---|---|---|---|
| 1 | class- | 74 | 6 | struggl- | 55 |
| 2 | anarch- | 63 | 7 | space- | 55 |
| 3 | collectiv- | 61 | 8 | social- | 49 |
| 4 | people- | 60 | 9 | time- | 43 |
| 5 | communit- | 58 | 10 | world- | 36 |
Notons tout d’abord que les formes < collectiv- >, < communit- > et < space- > n’apportent que peu d’informations compte tenu du fait que les groupes étudiés ici se définissent majoritairement comme des collectifs, des communautés ou des espaces anarchistes. La présence de ces formes est donc peu significative puisqu’elle reflète simplement le caractère descriptif des textes qui constituent le corpus. Les formes les plus porteuses de sens dans ce classement sont : class-, people-, struggl-, social- et world-. Dans la présentation qu’ils font d’eux-mêmes, les 24 groupes anarchistes étudiés ici mettent ainsi l’accent sur l’action politique et sociale en utilisant un vocabulaire que l’on pourrait qualifier de socialiste – au sens classique du terme, employé au XIXe siècle – voire de marxiste.
Cette observation est d’autant plus notable si l’on examine les résultats de recherche de cooccurrences délivrés par le logiciel en utilisant l’option « segments répétés » – apparition de plusieurs formes de façon successive. De même que pour l’analyse des racines morphologiques présentée ci-dessus, on a conservé ici uniquement les successions de mots lexicaux. Ainsi, en prenant en compte l’intégralité des segments répétés identifiés par le logiciel, seuls deux segments concernent des mots lexicaux : « oppressed classes » et « working class » - avec des fréquences respectives de 14 et 12. L’idée de lutte des classes, portée par les marxistes et acceptée et reprise par les divers courants de la gauche socialiste au XIXe siècle – dont l’anarchisme –, se retrouve ici et est utilisée par les néo-anarchistes américains comme un outil pour se définir. Outre le caractère non-sectaire que cette observation suggère pour le mouvement néo-anarchiste, qui tente ainsi d’assembler tout un pan de la gauche radicale, l’utilisation de telles conceptions politiques met en évidence une certaine continuité idéologique entre l’anarchisme du XIXe siècle et le néo-anarchisme du XXIe siècle.
Notons, par ailleurs, que certaines formes, que l’on aurait pu davantage associer à la pensée anarchiste, ne se trouvent que bien plus bas dans le classement. C’est le cas de < state > (34), < power- > (34), < revolution- > (28), < individual- > (24) ou encore < violen- > (15). Se définissant comme des espaces anarchistes, les 24 groupes étudiés ici présentent une vision politique basée sur l’existence de classes sociales en mettant l’accent sur une classe désignée comme opprimée, travailleuse ou encore populaire. Cette vision, centrée sur les questions socio-politico-économiques qui paraît ressortir de l’analyse de contenu conduite ici, semble remettre en question la particularité anarchiste consistant à refuser l’hégémonie de la critique économique sur les autres formes de contestation.
Ce point est consacré à l’étude de structures fédératives qui se rapprochent des réseaux décentralisés mentionnés dans le chapitre 4. Randall Amster utilise les deux appellations de façon équivalente, précisant cependant que les réseaux décentralisés seraient l’évolution postmoderne des fédérations anarchistes plus traditionnelles[472] qui suivent la tradition bakouninienne. Les réseaux se distinguent des fédérations d’un côté en ce qu’ils rassemblent à la fois des individus et des groupes et d’un autre côté par leur organisation plus volatile et leur existence plus éphémère.
Certaines particularités de la recherche en ligne concernant les fédérations doivent être mentionnées ici. S’il est possible de dater avec une certaine précision la création d’une fédération à l’aide de sources primaires ou secondaires, il est moins aisé de connaître la date de fondation d’un groupe, d’une branche ou d’un chapitre d’une de ces fédérations. Ainsi, les chapitres/branches que l’on peut déclarer comme actifs au moment de la recherche ont potentiellement pu être créés entre 2011 et le moment de ladite recherche. Les cartes qui vont être présentées ici restent donc hypothétiques. Cependant, l’existence d’une branche d’une fédération, même si l’année de sa création se situe hors de la période étudiée, indique un environnement social propice au développement d’associations d’individus anarchistes. L’analyse géographique proposée dans ce point reste donc valide dans une perspective comparative qui la mettra en regard avec les observations relatives aux sites internet des groupes indépendants présentés dans la section précédente et aux foires aux livres anarchistes qui seront exposées dans la section suivante.
Notons enfin qu’il existe de nombreux groupes, indépendants ou fédérés, qui se définissent comme antifascistes – plus simplement antifas – et qui n’entrent pas dans les critères d’analyse de ce chapitre car ne s’intégrant pas explicitement dans la pensée et la pratique purement anarchiste. Les militants antifas et anarchistes se retrouvent et s’entremêlent, dans la réalité sociale, se fondant dans une catégorie sociale et politique plus large constituée de radicaux de gauche. Une fois encore, seuls les groupes et fédérations possédant un lien direct et/ou évident avec l’anarchisme ont été sélectionnés afin d’analyser le mouvement anarchiste américain en ligne dans sa singularité. On n’ignore pas, cependant, la complexité de la réalité sociale et les enchevêtrements qui existent entre ces différents groupes sociaux.
Il existe tout d’abord des fédérations qui ont pour objectif de réunir des groupes locaux dans une même région d’Amérique du Nord. Trois de ces fédérations régionales particulièrement actives sur internet et possédant des sites complets et détaillés ont ainsi pu être identifiées sur le territoire américain au cours de la période 1999-2011. Trois autres fédérations moins abouties ou ayant laissé des traces moindres sur internet, ont été ajoutées. La carte ci-dessous permet de localiser les six fédérations régionales qui vont être analysées dans cette section.
Fig. 6 Carte des fédérations anarchistes régionales en Amérique du Nord
La fédération régionale la plus emblématique mais également la plus ancienne est sans doute la NEFAC (North Eastern Federation of Anarchist Communists). Fondée au début des années 2000, elle rassemble des groupes tant aux États-Unis, dans la région du Nord-Est, qu’au Canada, dans les provinces du Québec et de l’Ontario. La NEFAC devient Common Struggle en 2011 avant de rejoindre la Black Rose Anarchist Federation – dont il sera question dans la section suivante – en 2014[473]. De nombreux liens associés à la NEFAC sont à ce jour des liens morts, ce qui entrave l’accès aux sources primaires. Reste que cette fédération a eu une importance particulière dans la période pré-Occupy dans diverses métropoles américaines telles Boston, New-York ou encore Baltimore.
Se présentant comme un réseau et non comme une fédération, la NEAN (North East Anarchist Network) se situe dans la même aire géographique que la NEFAC. Fondé en 2007, ce réseau vise à rassembler tant les groupes que les fédérations déjà existantes. Son objectif est décrit comme suit :
With recognition and respect for existing organizations, networks, and federations engaged in these struggles, we have created a network, not to replace any of them but to connect all of them, not as an end in itself but as a process and a means to pursue the following collective aims :
1. To strengthen our mutual aid across the Northeast […].
2. To open up lines of communication and coordination among groups active in the North East[474].
Le Nord-Est des États-Unis fait partie des régions particulièrement riches en groupes et organisations anarchistes, comme cela a été mentionné dans la section précédente. Le besoin ressenti d’harmoniser les organisations, les réseaux et les fédérations de la manière dont le site officiel de la NEAN le décrit témoigne de cette concentration d’anarchistes dans cette région. La figure 6 permet d’apprécier de manière patente cette concentration, pour le moins en ce qui concerne les fédérations régionales.
D’autres fédérations régionales ont laissé moins de traces sur internet et ne peuvent donner lieu à une analyse plus poussée que la simple mention de leur existence. Ainsi, certains sites anarchistes[475] évoquent l’existence d’un réseau nommé Great Plains anarchist network qui aurait existé a minima entre 2002 et 2006. Les liens qui renvoient à ce réseau étant morts au moment de la recherche aucune autre information n’a pu être collectée. Il semblerait cependant que ce réseau ait servi d’embryon à la création d’une fédération dont les sources sont plus avérées : la Midwestern anarchist federation (MAF sur la légende de la carte). Cette fédération, débutée en 2008 identifie plusieurs groupes affiliés (placés sur la carte) ainsi qu’un texte de cadrage qui permet une analyse plus approfondie. À ces deux structures s’ajoutent deux fédérations/réseaux dont l’existence fut vraisemblablement plutôt éphémère et qui se sont développés autour de l’année 2005 : la southeast anarchist network et la southern california anarchist federation - qui ont été grisées sur la carte par manque d’informations quant à la localisation précise des groupes qui ont pu adhérer à ces structures.
Les fédérations et les réseaux susmentionnés possédant un site internet suffisamment développé et opérationnel pour en tirer un texte de présentation ou expliquant les objectifs visés ont pu faire l’objet d’une analyse lexicométrique, à l’instar de ce qui a été réalisé dans la section précédente concernant les sites des groupes indépendants. Les racines morphologiques des mots lexicaux possédant la plus haute fréquence d’apparition sont dans l’ordre : < anarch- > (20), < group- > et < network- > (14), < movement- > (13), < people- > (12), < struggl- > (10) et < resist- > (7). Par ailleurs, aucune forme répétée composée de mots lexicaux ne ressort de ce corpus. Outre les formes descriptives qui apportent peu à l’analyse de contenu telles < anarch- >, < group- >, < network- > et < movement- >, on peut s’intéresser ici aux formes à haute fréquence davantage porteuses de sens. L’accent est mis sur la lutte et la résistance - 17 occurrences si l’on additionne les deux formes -, c’est-à-dire sur une certaine confrontation. On peut émettre l’hypothèse que ces fédérations et ces réseaux suivent une ligne politique analogue à celle des groupes indépendants et se reconnaissent ainsi dans ce qui serait une réactualisation du concept de lutte des classes. Les fédérations régionales semblent, finalement, se construire comme des réseaux - les réseaux décentralisés évoqués par Amster - qui permettent une certaine coordination entre les groupes anarchistes locaux sans nécessairement infléchir leur positionnement politique. Les fédérations nationales quant à elles - et c’est l’objet de la section suivante - vont avoir davantage tendance à concentrer leur attention sur un aspect précis de la pensée anarchiste.
Les fédérations nationales analysées dans cette section mettent l’accent sur des aspects de la pensée anarchiste tels que l’antimilitarisme, le syndicalisme ou encore le rejet du système carcéral. On s’attardera sur plusieurs structures : la Anarchist Black Cross, la Anarchist Black Rose Federation, les Industrial Workers of the World et l’organisation Food not Bombs. Une fois encore, seuls les sites internet sont pris en compte dans ce chapitre et non les pages ou les groupes créés sur les réseaux sociaux - qui feront l’objet d’une analyse plus aboutie dans le chapitre 11.
La Anarchist Black Cross (ABC), tout d’abord, est une organisation dont les origines remontent au début du XXe siècle dans la Russie tsariste. Divers troubles politiques telle la révolution russe de 1905 produisent une augmentation des emprisonnements, des exils et des exécutions d’individus dissidents, notamment des socialistes et des anarchistes[476]. Dans la seconde moitié du XXe siècle, la ABC se développe à l’international et notamment aux États-Unis. Dans un article consacré à la ABC aux États-Unis, Hackett décrit en ces termes l’action de soutien de prisonniers politiques menée par les différents groupes de cette fédération : « The ABC attempts to situate political prisoners’ actions and ideologies within a larger sociohistorical framework to better understand the significance and meaning of the act or the propaganda of the deed[477]. » Il s’agit donc de tenter d’expliquer les motivations sociales et politiques d’anarchistes ayant perpétré des actions illégales. Aux États-Unis la ABC s’est divisée en deux entités distinctes mais non antagonistes, la Anarchist Black Cross Federation fondée en 1995 et la Anarchist Black Cross Network fondée en 2001[478]. Dans une perspective sociologique plus contemporaine, Randall Amster décrit ainsi le fonctionnement de la ABC en 2012 :
The Anarchist Black Cross (ABC) [...] traces its earliest roots back to the coordinated provision of materials and support to anarchist prisoners at the turn of the twentieth century. Like other decentralized networks, the ABC is a concept and not a top-heavy organisation, meaning that anyone doing work within its basic principles can adopt the moniker[479].
La ABC américaine est, en effet, plutôt flexible dans le sens où aucune contrainte administrative ou pratique n’est exigée, seule l’acceptation de principes de base idéologiques conditionne la reconnaissance d’un groupe comme faisant partie du réseau. Le site officiel de la ABCF décrit ainsi son action :
Political Prisoners and Prisoners of War are not in prison for committing social “crimes”, nor are they criminals. Different PP/POWs participated in progressive and revolutionary movements in varying levels. Some in educational and community organizing, others in clandestine armed and offensive people’s armies. All are in prison as a result of conscious political action, for building resistance, building and leading movements and revolution… for making change.
The ABCF also works to build alliances with the communities and the movements the prisoners participated in prior to their incarceration. [...] It is through these coalitions that we continue to ensure that imprisoned comrades are not forgotten by their movements or our own. [...] We also produce information about PP/POWs, the struggles they came from and the movements they represent[480].
La ABCF est composée de groupes basés à Los Angeles, New York et Brooklyn. On a, par ailleurs, pu identifier de nombreux autres groupes utilisant le nom ABC sur le territoire des États-Unis. Vingt-et-un d’entre eux possèdent un site internet qui leur est propre et ont été comptabilisés dans le cadre de ce chapitre[481].
Une autre organisation de type fédéral, présente sur l’ensemble du territoire des États-Unis, est le syndicat Industrial Workers of the World (IWW). Bien que ne reconnaissant officiellement aucune affiliation à une idéologique politique en particulier, les IWW possèdent un fort lien avec la pensée et l’histoire anarchiste. Emma Goldman en fait largement mention dans son autobiographie Living my Life en soulignant les liens historiques qui réunissent le mouvement anarchiste américain et les IWW[482]. Ce syndicat, fondé en 1905 à Chicago[483], se développe dans une période associée au Big Business au cours de laquelle divers mouvements ouvriers tentent d’obtenir une régulation plus aboutie de leurs conditions de travail. Dans un ouvrage consacré aux IWW, Salvatore Salerno met en lumière le rôle des anarchistes dans la fondation du syndicat, en particulier leur présence lors de la première convention et leur participation à l’écriture de son manifeste - on pense ici à certaines personnalités importantes du mouvement anarchiste telle Lucy Parsons[484]. Précisons que le site internet des IWW aux États-Unis fournit une liste détaillée des différents groupes actifs sur le territoire. Ainsi, certaines villes possèdent uniquement des délégués - des individus responsables de représenter le syndicat - tandis que d’autres ont vu se développer des groupes plus importants. Dans le cadre de ce chapitre, seules les villes possédant un groupe ont été comptabilisées pour ne pas affecter la lisibilité de la carte ci-dessous (figure 7). Le cas des IWW est particulièrement intéressant puisqu’il pose la question des liens qu’entretiennent le mouvement anarchiste et les syndicats de façon générale en ce début de XXIe siècle.
La carte ci-dessous présente la répartition géographique des différentes branches de trois structures de type fédéral sur le territoire des États-Unis : la ABC, les IWW et la Black Rose Anarchist Federation (BRAF) dont le cas, un peu particulier va être discuté ci-après. Fig. 7 Carte des fédérations anarchistes nationales aux États-Unis La BRAF est une fédération qui fut fondée en 2013, c’est-à-dire hors de la période délimitée pour la recherche dans le cadre de ce chapitre, à savoir 1999-2011. La raison pour laquelle elle a tout de même été incorporée aux résultats de recherche tient à l’objectif que cette fédération poursuit. La rubrique « Mission Statement » du site internet de la BRAF fait apparaître les informations suivantes :
We are an organization of revolutionaries who share common visions of a new world – a world where people collectively control their own workplaces, communities and land and where all basic needs are met. […] As those actively seeking to construct this vision we are inspired by the traditions of anarchist-communism, anarcho-syndicalism, especifismo, platformism, feminism, queer liberation, black liberation, abolitionism, anti-racism and their history of global struggle for liberation. […] We believe in the need to create spaces for the development of new revolutionaries that allow the grouping together of similarly minded militants. We see the need to build a specifically anarchist organization united around a common set of ideas, strategy, and practice[485].
De nombreux groupes, individus et fédérations ont rejoint la BRAF au fil des années, à l’instar de la NEFAC susmentionnée. La présence de branches affiliées à la BRAF sur le territoire américain témoigne ainsi de traces, réelles ou virtuelles, de l’existence d’un terreau anarchiste qui s’est par la suite structuré. L’existence de ces « traces », plutôt que de groupes opérationnels à proprement parler, justifie la décision de représenter les branches de la BRAF sur la carte ci-dessus avec des marques de taille moindre par rapport aux branches des autres fédérations. La figure 7 présente une répartition géographique qui semble exposer une plus grande concentration des groupes anarchistes dans le Nord-Est, la région des Grands Lacs et la côte Ouest. Les structures de type fédéral, loin de venir combler les espaces géographiques laissés vacants par les groupes indépendants analysés dans la section précédente paraissent confirmer une certaine tendance géographique, même si l’on observe davantage de groupes répartis de façon éparse hors des zones susmentionnées. A noter, toutefois, que quelques groupes semblent former une concentration au niveau des principales villes du Texas.
La quatrième et dernière grande structure fédérale qui a été retenue pour ce chapitre - Food Not Bombs - n’a pas été placée sur la figure en raison de la surabondance des branches qu’elle possède sur le territoire des États-Unis. L’organisation Food not Bombs possède, à ce jour près de 450 groupes simplement aux États-Unis. La carte ci-dessous indique leur répartition géographique :[486] Fig. 8 Carte des groupes de l’organisation Food Not Bombs en Amérique du Nord Si cette carte montre, à nouveau, une concentration dans les régions précédemment citées - Nord-Est, Grands Lacs et côte Ouest - il est davantage pertinent de la comparer à la figure 4 présentant les principales aires urbaines des États-Unis. La présence de groupes affiliés à Food not Bombs semble, en effet, pouvoir être davantage corrélée par une concentration de population que par une concentration de groupes anarchistes.
Revenons tout de même sur l’histoire et la structure de cette organisation et sa portée anarchiste. Créée en 1980 dans le Massachusetts, FNB possède un site officiel qui décrit ainsi son fonctionnement :
Food Not Bombs is an all-volunteer organization dedicated to nonviolent social change. Food Not Bombs has no formal leaders and strives to include everyone in its decision making process. Each group recovers food that would otherwise be thrown out and makes fresh hot vegan and vegetarian meals that are served in outside in public spaces to anyone without restriction. […] Each independent group also serves free meals at protests and other events[487].
L’absence de leaders et le mode de prise de décisions en commun représentent des pratiques qui sont associées à l’anarchisme. David Graeber décrit le mode de fonctionnement de Food not Bombs dans un article intitulé « The rebirth of anarchism in North America » :
But Food Not Bombs is not an organization. There is no overarching structure, no membership or annual meetings. It’s just an idea—that food should go to those that need it, and in a way that those fed can themselves become part of the process if they want to—plus some basic how-to information (now easily available on the internet), and a shared commitment to egalitarian decision-making and a do-it-yourself (DIY) spirit[488].
A l’instar des IWW cités précédemment, FNB ne reconnaît officiellement aucune idéologie politique en particulier. Cependant, divers universitaires tel David Graeber font le lien avec l’anarchisme, allant même jusqu’à y voir une réactualisation du concept d’entraide développé par Kropotkine[489],[490].
Outre cette similitude idéologique, FNB se rapproche de l’anarchisme de par les relations qu’elle entretient avec diverses associations telles que la ABC[491] ou encore les IWW. Son site officiel liste ainsi les divers groupes associés : « Food Not Bombs works in coalition with groups like Earth First !, The Leonard Peltier Defense Committee, Anarchist Black Cross, the IWW, Homes Not Jails, Anti Racist Action, Farm Animal Rights Movement, In Defense of Animals, the Free Radio Movement and other organizations[492]. » D’un point de vue historique, FNB était également présente à Seattle le 28 novembre 1999 lors des manifestations organisées contre le sommet de l’OMC afin de fournir aux manifestants altermondialistes une aide tant logistique qu’alimentaire[493]. Cette implication dans le soutien des manifestants participant à divers mouvements sociaux a conduit FNB à soutenir certaines démarches alternatives telles que le mouvement Occupy[494]. Cette abondance géographique des groupes FNB ne correspond, cependant, probablement pas à une abondance de militants anarchistes. Dans un article consacré à Food not Bombs et à la résurgence d’une démocratie plus radicale aux États-Unis, Nik Heynen pose ainsi les limites de l’élaboration d’un parallèle entre FNB et l’anarchisme : « It is certainly not the case that all who share food with FNB agree with anarchist social theory, or their tactics geared towards non-violent direct action ; more likely, they are just hungry[495]. » Cependant, quand bien même ils ne représentent plausiblement qu’une minorité, les anarchistes présents dans les divers groupes FNB doivent être pris en compte dans la mesure où ils militent au sein d’une structure de type fédéral dont les principes organisationnels s’accordent avec l’idéologie plus large de l’anarchisme. De nombreuses autres structures de type fédéral de taille plus modeste viennent s’ajouter à celles qui ont été mentionnées dans ce point telles la Anarchist People of Color, la 1 st of May Alliance ou encore Books Through Bars. Toutes ces structures, qu’elles fédèrent un nombre de groupes importants ou non, participent à la mise en œuvre de diverses pratiques associées au néo-anarchisme.
Les réalisations dont il est question dans cette section sont prises en compte tant pour leur développement sur internet que pour l’activité militante physique qu’elles représentent toutes nécessairement, à des degrés divers. La production de contenu virtuel reste toujours l’émanation d’un travail réalisé dans le monde réel. Dans l’optique d’une analyse sociologique, il convient d’effectuer ce rappel afin de mettre l’accent, dans cette section, sur ce qui est en ligne et ce qui est hors ligne.
Les médias traditionnels – ou mainstream – caractéristiques du XXe siècle tels la télévision et les journaux à grand tirage, sous l’effet d’un processus de massification de la diffusion de l’information, ont engendré une certaine uniformisation de l’offre journalistique[496]. Pierre Bourdieu décrit d’ailleurs cette uniformisation comme découlant de pressions commerciales[497]. Dans un ouvrage consacré à la sociologie d’internet, Beuscart, Dagiral et Parasie définissent plusieurs zones médiatiques dans lesquelles chaque média peut être rangé : la zone de mainstream, la zone intermédiaire et la zone d’information alternative[498]. Cette dernière est constituée des sites militants et des sites participatifs tels ceux dont il est question dans cette section. Ces sites ouvrent un nouveau champ de possibilités à la production et à la diffusion d’informations, qui s’articule autour d’une certaine forme de liberté, permise par l’accroissement constant d’internet. Beuscart, Dagiral et Parasie décrivent ainsi cette transformation : Hier, la presse ou la télévision imposaient leurs contenus à des publics largement captifs ; aujourd’hui, l’individu a la possibilité de faire entendre sa propre opinion ou d’attirer l’attention du public sur des sujets qui ne sont jamais évoqués par les médias traditionnels. De la même façon, un grand nombre de plateformes repose sur le principe d’une participation large et égalitaire[499].
Un public non-captif a ainsi la possibilité de s’informer de manière plus alternative, d’une part en s’affranchissant des médias traditionnels, et d’autre part selon un rythme qui peut varier en fonction des évènements d’actualité. Beuscart, Dagiral et Parasie font ainsi ressortir cette variabilité de l’intensité de la consommation d’informations en fonction du contexte politique[500]. Dans leur article publié en 2003, Owens et Palmer mentionnent, par exemple, l’augmentation du trafic sur les sites anarchistes à la suite des évènements de Seattle en 1999[501].
Les sites d’information anarchistes : De nombreux sites d’information alternatifs, s’insérant dans le mouvement anarchiste en ligne, se sont développés au fil des années dans une perspective souvent plus internationale que liée uniquement au territoire américain. On peut tout d’abord mentionner infoshop.org, un site d’information créé en 1995 par Chuck Munson et qui se définit officiellement comme anarchiste : The Infoshop project is run by a collective of anarchists, anti-authoritarians, socialists and people of other political stripes. We don’t adhere to a specific flavor of anarchism or libertarianism, but we’ve often been called “big tent anarchists.” We take that to mean that we provide a wide range of anarchist news, opinion and information with the idea that our readers and users have the freedom to make use of that info as they see fit[502].
Ce site internet possède certaines caractéristiques qui en font un espace hybride, dans le cadre de la classification adoptée dans cette section. Il s’agit en effet, à la fois d’un site d’information, qui relaye des informations nationales et internationales et d’un espace qui fournit divers documents théoriques sur le mouvement anarchiste, sa pensée et son histoire. Il constitue donc tant un média alternatif qu’une base de données.
Un autre site d’information alternatif qu’il convient d’étudier dans ce chapitre est le Independent Media Center (Indymedia) fondé en 1999 afin de fournir une couverture médiatique aux évènements survenus à Seattle cette année là. Le site officiel d’Indymedia fait apparaître les informations suivantes s’agissant des motivations relatives à sa création et ses objectifs :
The center acted as a clearinghouse of information for journalists, and provided up-to-the-minute reports, photos, audio and video footage through its website. Using the collected footage, the Seattle Independent Media Center (seattle.indymedia.org) produced a series of five documentaries, uplinked every day to satellite and distributed throughout the United States to public access stations. The center also produced its own newspaper, distributed throughout Seattle and to other cities via the internet, as well as hundreds of audio segments[503].
Si Indymedia n’est pas explicitement anarchiste, son développement rapide au début des années 2000 s’articule avec la progression de l’altermondialisme et l’émergence du néo-anarchisme. Il a un rôle important dans la diffusion d’informations en ligne pour les internautes anarchistes d’un point de vue non seulement historique – puisqu’il couvre des évènements marquants pour les anarchistes tels que Seattle – mais également médiatique. En effet, des articles liés aux différentes manifestations de l’anarchisme dans le monde entier peuvent être identifiés tout au long de la période 1999-2011. Dans un article consacré à Indymedia, Sara Platon et Mark Deuze analysent en détail le mode de fonctionnement du site et son exploitation de certaines caractéristiques propres à internet :
At the time of writing (winter 2002), there are more than 80 IMCs (or, in short, Indymedia) worldwide and millions of Indymedia web-pages are being viewed every day. The enormous popularity of this network has mainly to do with the particular features of the internet – seen here in terms of what Lessig (2001) has called an end-to-end (e2e) innovation commons. Its inherent democratic, chaotic, decentralized nature and freedom from official control has made the internet a strong medium for civil society[504].
La structure même d’Indymedia, décentralisée et démocratique, lui permet de s’insérer dans le paysage néo-anarchiste en ligne, même si son orientation politique est plus large. D’autres sites d’information anarchistes qui ont contribué à enrichir le néo-anarchisme en ligne peuvent être mentionnés ici, on pense par exemple à It’s Going Down qui se définit comme un centre pour les mouvements anarchistes, antifascistes, anticapitalistes et anticolonialistes[505]. D’autres sites, en revanche, n’ont pas été retenus – c’est le cas du centre for a stateless society qui se définit comme anarchiste mais appartient, dans son orientation politique et idéologique, au mouvement libertarien américain qui prône un anarchisme de marché. Il s’agit de l’anarchisme de droite ou anarcho-capitalisme dont l’étude semble peu pertinente dans le cadre de ce travail pour les raisons évoquées dans l’introduction générale.
La presse anarchiste locale sur internet : Notons tout d’abord qu’il existe une profusion de supports médiatiques anarchistes locaux qui ne se trouvent pas répertoriés ou même publiés sur internet. Adopter une démarche de recherche qui produirait des résultats que l’on voudrait exhaustifs, en mettant en place des critères de recherche très sélectifs – à l’instar de ce qui a pu être fait dans la section consacrée aux sites indépendants – serait peu adapté ici pour deux raisons. D’une part, la diffusion et la consommation d’information sur internet se fait davantage à travers des sites d’information tels ceux mentionnés ci-dessus, que par des publications à tirage régulier. Et d’autre part, la proportion des publications anarchistes – on parle ici de publications dans des revues ou des journaux locaux – hors ligne surpasse largement celle des publications en ligne. Une étude centrée uniquement sur l’aspect numérique aurait donc peu de chances d’être représentative. Par ailleurs, une étude qui porterait sur la presse anarchiste locale à la fois hors ligne et en ligne et qui se voudrait la plus exhaustive possible dépasserait largement le cadre de cet ouvrage et, au vu de l’abondance des données qu’elle produirait, ne saurait être cantonnée à une partie d’un chapitre voire même à un seul chapitre. Pour toutes ces raisons, il convient ici de mentionner l’existence de nombreuses revues anarchistes en ligne, sans en proposer une étude approfondie par souci d’éviter de produire une analyse minimaliste. Précisons tout de même qu’un magazine en particulier – Adbusters – fera l’objet d’un traitement spécifique dans le chapitre 8 en raison des liens qui le relie au mouvement Occupy.
Les sites d’édition en ligne : Plusieurs sites internet proposent des publications qui ne sont pas nécessairement liées à l’actualité mais correspondent davantage à des documents théoriques ou pratiques, relatifs au mouvement anarchiste. L’un des projets les plus complets en termes de ressources anarchistes est le site The Anarchist Library qui recense près de 3500 documents produits par pas moins de 1600 auteurs connus ou anonymes[506]. Le projet et ses objectifs sont décrits ainsi :
theanarchistlibrary.org is (despite its name) an archive focusing on anarchism, anarchist texts, and texts of interest for anarchists. […] Often, you may find the texts hosted here on other sites that also aim to be digital libraries, and often the texts are taken from them (the source is always listed). But this library provides (together with the on-line version of each text) one or more high quality PDFs in various sizes and formats[507].
Cette base de données en ligne étant particulièrement riche, on a souhaité procéder à une analyse quantitative des publications fournies. On s’est alors restreint à l’analyse de deux catégories d’auteurs, les théoriciens de l’anarchisme de la fin du XIXe et du début du XXe siècle tels Proudhon, Bakounine, Kropotkine, Goldman, Malatesta, Parsons etc. et les personnalités anarchistes proéminentes de la seconde moitié du XXe et du début du XXIe siècle tels Bookchin, Zerzan, Ward, Graeber, Grubacic, Milstein etc. On s’est intéressé pour chacun de ces auteurs, d’une part au nombre de publications accessibles sur The Anarchist Library, et d’autre part à la longueur de ces publications en nombre de pages. Les résultats observés sont les suivants :
Analyse des publications des personnalités anarchistes sur le site The Anarchist Library Nombre d’auteurs Nombre de publications Nombre de pages Longueur des publications (en pages)
Total Médian Total Par auteur moins de 50 50 à 100 plus de 100 Anarchistes classiques 35 437 7 16 718 38,26 377 20 40 86,3% 4,6% 9,1% Anarchistes contemporains 15 178 5 6 419 36,06 156 10 12 87,6% 5,6% 6,8% On remarque d’une part le nombre médian de publications par auteur, relativement conséquent. Il ne s’agit pas de publier uniquement l’œuvre principale d’un auteur, mais bien de proposer une richesse bibliographique. On précise qu’on a choisi de faire apparaître dans ce tableau la médiane et non la moyenne, cette dernière ayant tendance a être excessivement haute en raison de la surabondance des publications proposées pour certains auteurs - plus de cinquante dans certains cas. On remarque également une tendance à privilégier un format court, moins de cinquante pages, la moyenne se situant entre 35 et 40 pages. Si certaines œuvres de plusieurs centaines de pages sont accessibles dans leur intégralité, la majorité des publications proposées reste donc relativement courte.
D’autres initiatives similaires incluent la Spunk Library, active en particulier dans les années 1990[508] ainsi que le collectif CrimethInc, un collectif qui permet la circulation et la libre publication et décrit comme l’un des sites anarchistes importants sur internet par l’anarchiste Uri Gordon[509]. Beuscart, Dagiral et Parasie pointent du doigt l’intérêt que peut revêtir internet pour les mouvements sociaux s’agissant de l’accès à diverses ressources[510]. Pour le mouvement anarchiste, la publication de textes tant classiques que contemporains et dont l’accès est entièrement libre permet une propagation des idées théoriques bien plus importante que ce que pourraient accomplir des moyens plus traditionnels tels les tracts, les revues ou les ouvrages vendus en librairie. Owens et Palmer soulignent quant à eux le pouvoir que ces méthodes de publications peuvent procurer aux mouvements sociaux : « The World Wide Web, however, significantly alters the media landscape of protest, giving activists access to a mass medium that they themselves control. The Web places activists on a more equal footing with other media outlets when waging the battle over public relations[511]. » Beuscart, Dagiral et Parasie montrent, par ailleurs, que les sites d’information comme les sites d’édition ne permettent pas nécessairement aux mouvements sociaux d’étendre leur base. Ils écrivent : « [les études sociologiques montrent que] ce sont les internautes qui sont les plus intéressés par la chose publique qui sont les premiers consommateurs d’information politique[512]. » Cet argument peut être perçu comme une limite des sites étudiés dans cette section. Cependant, la question se pose de l’objectif visé par ces sites. La mise à disposition de ressources et d’informations anarchistes semble davantage poursuivre un but de consolidation du mouvement que d’extension de sa base. Dans cette optique, le potentiel d’internet reste donc opérant pour le mouvement néo-anarchiste en ligne. Les maisons d’édition : Si les maisons d’édition ne sont pas des organisations qui fonctionnent exclusivement en ligne, leur site internet permet un accès à la liste exhaustive des ouvrages édités. Plusieurs maisons d’édition américaines ont pris le parti d’une part d’éditer des auteurs anarchistes contemporains et d’autre part de rééditer certains classiques de la pensée anarchiste. La maison d’édition la plus explicitement anarchiste est sans doute AK Press, fondée d’abord à Édimbourg en Écosse elle se développe ensuite particulièrement aux États-Unis. Dans son texte de présentation, AK Press écrit ainsi : « We're anarchists, which is reflected both in the books we provide and in the way we organize our business[513]. » Le site internet d’AK Press propose par ailleurs tout un panel de produits allant au-delà de la simple édition d’ouvrages. On trouve ainsi des documents sous forme vidéo, audio, ebook, des périodiques ou encore divers accessoires : vêtements, calendriers, cartes postales, sacs etc.
D’autres maisons d’édition, moins spécifiquement anarchistes, incluent Black Rose Books et PM Press. Black Rose Books, fondée à Montréal, Québec à la fin des années 1960, ne fait pas apparaître explicitement une volonté de publier uniquement des ouvrages anarchistes. Elle fournit cependant un commentaire du type d’auteurs qu’elle choisit d’éditer :
Our list of writers has come to include many key authors in the social sciences and humanities, with particular strength in politics, cultural studies, history, philosophy, sociology and environmental and urban issues. Some are of international status, and […] we feel fortunate to include such thinkers as Noam Chomsky, Murray Bookchin (January 14, 1921 – July 30, 2006) and George Woodcock, (May 8, 1912 - January 28, 1995) among them. As well, each year we re-issue nearly-forgotten (costly) classics ; we are the only publisher (so far as we know), to have published the complete works of Peter Kropotkin[514].
Cette liste succincte mentionnant le nom de quatre auteurs anarchistes ou ayant travaillé sur le mouvement donne ainsi une idée de l’orientation des choix éditoriaux pratiqués par Black Rose Books. Enfin PM Press se présente davantage comme une maison d’édition radicale et publie des écrits à la fois orientés vers le marxisme et l’anarchisme. Ses objectifs sont décrits ainsi :
We seek to create radical and stimulating fiction and nonfiction books, pamphlets, T-shirts, visual and audio materials to educate, entertain, and inspire you. We aim to distribute these through every available channel with every available technology, whether that means you are seeing anarchist classics at our bookfair stalls ; reading our latest vegan cookbook at the café ; downloading geeky fiction e-books ; or digging new music and timely videos from our website[515].
La diversité des moyens de diffusion de l’information évoquée dans cette présentation reflète les différents points d’articulation de la présence anarchiste sur internet utilisés dans ce chapitre : les sites internet correspondant à des groupes, les sites d’information, les sites d’édition et enfin les foires aux livres anarchistes ou anarchist bookfairs.
Les foires aux livres anarchistes - ou anarchist bookfairs - se sont particulièrement développées comme un moyen de rassembler les anarchistes, et les radicaux de façon plus générale, d’une région géographique donnée depuis le début du XXIe siècle. La recherche menée concernant ces foires aux livres anarchistes cible exclusivement des évènements qui incluent le terme anarchisme dans leur intitulé. Ce critère de recherche réduit nécessairement le champ des résultats et il ne faut pas écarter la possibilité que certaines foires aux livres radicales, auxquelles des militants anarchistes participeraient, puissent exister sans qu’elles n’aient pour autant été retenues dans ce chapitre. Par ailleurs, on s’est une fois de plus concentré sur les cinquante MSAs précédemment citées et l’on ne prend pas en compte les foires aux livres anarchistes organisées dans divers pays anglophones telle celle de Londres, débutée en 1983[516], bien avant l’avènement du néo-anarchisme, ou celles d’autres grandes villes : Manchester, Montréal, Toronto, Vancouver etc.
Dans le but de procéder à une analyse chronologique des différentes foires aux livres anarchistes sur le territoire des États-Unis, on a pris en compte la date de première occurrence de ces manifestations annuelles. Si, certaines foires aux livres ont pu ne pas se perpétuer jusqu’en 2011, c’est la multiplication numérique et géographique qui présente un intérêt dans ce point. En outre, la date de première occurrence est davantage identifiable que la date d’une éventuelle dernière occurrence. En effet, chaque foire aux livres se présente sous une forme qui indique d’une part l’année et d’autre part le rang - le numéro de l’édition. S’il est ainsi possible d’en déduire l’année de la première occurrence, il serait moins aisé d’identifier une dernière occurrence, qui ne pourrait être suggérée que par l’absence d’informations relatives à l’occurrence suivante. Une absence apparente d’informations ne pouvant constituer la base d’une recherche scientifique on a donc préféré s’attarder sur la date de première occurrence. Le graphique ci-dessous fait apparaître l’évolution chronologique des foires aux livres anarchistes. Fig. 9 Évolution chronologique du nombre de foires aux livres anarchistes aux États-Unis jusqu'à 2011 Ces foires aux livres anarchistes se sont développées essentiellement au XXIe siècle et en particulier dans la période précédant 2011 - avec près des deux-tiers dans la période 2009-2011. On peut donc constater une certaine amplification de ces manifestations anarchistes à l’orée du mouvement Occupy. Cependant les foires aux livres anarchistes ne représentent pas pour autant une innovation apparue conjointement avec le néo-anarchisme, puisqu’on en a identifié dès la fin du XXe siècle. Il s’agit donc d’une pratique préexistant au néo-anarchisme mais qui a connu un succès important dans la période couverte par celui-ci.
Dans un objectif comparatif, on peut également apprécier la répartition géographique des différentes foires aux livres anarchistes dans cette période 1999-2011. La carte ci-dessous fait apparaître cette répartition pour les onze foires aux livres identifiées.
0 1 2 3 4 Avant 2000 2001 2003 2005 2007 2009 2011 Fig. 10 Carte des foires aux livres anarchistes américaines sur la période 1999-2011 Si cette carte ne fait apparaître que onze foires aux livres sur les cinquante MSAs prises en compte - soit un ratio de 1,1 pour 5 - c’est en parti, à cause de la proximité de certaines MSAs qui, peut-on supposer, diminue le nombre de ces manifestations dont l’ampleur permet de réunir des militants anarchistes provenant d’une zone géographique assez large. On pense ainsi à des zones telles que : San Fransisco-San Jose-Sacramento, Los Angeles-Riverside ou encore D. C.-Baltimore-Philadelphia. On observe cependant, très nettement, que la répartition géographique sur le territoire des États-Unis rejoint celle des groupes et des fédérations mentionnées dans les points précédents, c’est-à-dire avec une concentration dans les régions du Nord-Est et de la côte Ouest. Ces zones géographiques feront l’objet d’une attention particulière lors de l’analyse du mouvement Occupy dans la partie III.
Le choix d’internet comme objet d’étude a, tout d’abord, mené à diverses contraintes méthodologiques exposées dans la première section de ce chapitre. Ces contraintes, liées au caractère illimité et indéfini de l’espace virtuel, entravent la possibilité d’aboutir à des résultats de recherche exhaustifs. Par conséquent, divers critères de recherche, relativement restrictifs, ont dû être appliqués afin d’obtenir un corpus cohérent. Il convient ainsi de préciser que toutes conclusions établies à la suite de la recherche menée dans le cadre de ce chapitre ne sauraient être absolues et doivent davantage être considérées comme des hypothèses ou des tendances générales qu’il s’agirait de corréler à l’aide de recherches similaires et complémentaires.
Plusieurs filtres de recherche ont été appliqués dans ce chapitre, donnant lieu à des conclusions tendancielles qu’il conviendra de reprendre dans la partie III. Tout d’abord, la majorité des sources prises en compte par les critères de recherche susmentionnés font apparaître une date de création des projets - et non des sites internet - qui se situe au sein de la période de recherche 1999-2011. La réémergence de l’anarchisme au XXIe siècle semblerait donc pouvoir être observable tant sur le terrain que sur internet. Ensuite la répartition géographique des différentes manifestations de ce néo-anarchisme en ligne provient d’individus ou de groupes localisés principalement dans deux zones : le Nord-Est et la côte Ouest - et dans une moindre mesure dans la région des Grands Lacs et dans les métropoles texanes. Cette constance dans la répartition géographique tendrait donc à prouver d’une part que les manifestations du néo-anarchisme se situent dans des régions à majorité libérale - ou démocrate -, et d’autre part que les anarchistes présents dans une région ont tendance à s’investir dans les différents types d’alternatives retenus dans ce chapitre : groupes, fédérations, presse locale et/ou générale et foires aux livres. Par ailleurs, l’analyse lexicométrique montre une insistance sur l’idée de lutte des classes et de résistance, idée suffisamment large pour permettre de réunir des militants aussi bien purement anarchistes que simplement radicaux. Cette observation, soutenue par une analyse de contenu plus contextuelle permet de formuler l’hypothèse de l’existence d’un anarchisme extra-muros tel qu’il est décrit dans l’ouvrage d’Ibáñez. Enfin, l’analyse du réseau anarchiste en ligne et de l’organisation des structures de type fédéral fait apparaître une certaine importance donnée au local - ou localisme - en adoptant, notamment, une forme de réseau décentralisé, caractéristique du néo-anarchisme et évoquée dans le chapitre 4. Cette étude, menée sur le terrain virtuel qu’est internet, semble donc corréler les caractéristiques du néo-anarchisme présentées dans le chapitre 3 : présentisme, localisme, porosité.
La réémergence de l’anarchisme aux États-Unis semble donc correspondre à la coïncidence entre un contexte historique, économique et social - celui de l’hégémonie du néolibéralisme - et un contexte technologique, caractérisé par le développement croissant d’internet. Les anarchistes semblent ainsi avoir su utiliser cet outil numérique et tirer profit tant de sa capacité à construire des interactions sociales horizontales que de son caractère éphémère et instable. Les anarchistes du XXIe siècle sont parvenus à s’adapter et à s’organiser en utilisant l’outil qu’est internet afin de mettre en place des manifestations et des réseaux divers tels que : les fédérations, les sites d’information, les foires aux livres ou encore les sites de ressources théoriques. Les anarchistes n’ont donc pas attendu 2011 et le mouvement Occupy pour investir l’espace numérique. Cependant, si la décennie 1999-2009 correspond à une explosion du nombre de sites internet - et du nombre d’internautes -, celle débutée en 2010 a amené une nouvelle révolution technologique dans le domaine des interactions sociales : les réseaux sociaux. Ceux-ci, dont l’utilisation a fortement impacté l’organisation du mouvement Occupy, feront l’objet d’une analyse particulière dans le chapitre 11.
“The Occupy protests seemed to come out of nowhere,” according to mainstream media sources across the political spectrum, from Fox News Network to The New York Times. [...] The use of the word “nowhere” effectively reduces the history of revolutionary action leading up to the Occupy movement to “nothing”[517].
Thomas Nail
A la fin des années 1970 et au cours des années 1980, le capitalisme a pris une nouvelle direction connue sous le nom de néolibéralisme. Cette nouvelle direction du capitalisme, qui survient au moment où la guerre froide se termine, a permis le développement d’un capitalisme mondialisé[518]. Sous l’influence des théories économiques de Milton Friedman et de Friedrich Hayek, le président Américain Ronald Reagan et la Première Ministre du Royaume-Uni Margaret Thatcher ont mis en place des politiques néolibérales qui avaient pour but de désengager l’État du secteur privé. Le résultat fut une politique de « laissez-faire » très avantageuse pour les grandes entreprises. Depuis lors, les critiques à l’encontre du système économique sont définies indifféremment par le nom d’antilibéralisme et d’anticapitalisme. Dans ce travail, ces deux termes ont été écartés afin de privilégier l’utilisation du terme anti-néolibéralisme, comme on l’a mentionné dans l’introduction générale. Il s’agit d’éviter la confusion entre le libéralisme économique et le libéralisme politique, qui représente aux États-Unis l’aile gauche du spectre politique. Cette interprétation d’un libéralisme plus politique qu’économique provient par ailleurs directement de la pensée des Lumières.
A la fin du XXe siècle, l’opposition au néolibéralisme est devenue si importante que l’on a assisté au lancement d’un mouvement mondial contre le sommet de l’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) à Seattle en 1999. Ce mouvement a attiré des milliers d’activistes qui provenaient de différentes organisations sociales – dont certains organisés au sein du Direct Action Network (DAN) - et de diverses organisations non-gouvernementales (ONG). Les relations entre les activistes et les autorités se sont envenimées à tel point que le gouvernement a dû avoir recours à la Garde Nationale. A partir de ce moment charnière que représentent les évènements de Seattle, l’altermondialisme s’est développé. L’altermondialisation, qui se définit en opposition au capitalisme mondialisé, prend ses racines dans les mouvements sociaux et la contrecutlture des années 1960. Cependant, la diffusion rapide des idées et des méthodes de l’altermondialisme au niveau continental et mondial a été possible notamment à travers l’organisation de divers contre-sommets en parallèle des G7 et des G8 et du World Social Forum (WSF). Débuté en 2001, le WSF est un rassemblement annuel[519] de groupes, d’organisations et d’individus dont l’objectif est de s’opposer au néolibéralisme. Il témoigne de la réémergence de la participation mondiale aux mouvements sociaux en ce début de XXIe siècle.
Les participants aux mouvements qui ont émergé à partir de la fin du XXe siècle et jusqu’aux années 2010 ne se revendiquent cependant pas majoritairement de l’anarchisme. Ce chapitre vise à déterminer à quel point l’idéologie anarchiste est présente dans tous ces mouvements. L’argumentaire développé dans ce chapitre s’attarde en particulier sur les mouvements sociaux du début des années 2010. Il s’étale ainsi des Printemps arabes en 2011 aux évènements de 2013 en Turquie et au Brésil en passant par le mouvement Occupy. Des universitaires ont fait le lien entre ces mouvements et l’idéologie anarchiste. On pense à Mohammed A. Bamyeh, en Égypte, Graeber pour le mouvement Occupy ou encore Farro et Demirhisar concernant le mouvement protestataire de 2013 en Turquie. On s’appuiera dans ce chapitre sur un concept développé par Donatella Della Porta, celui d’une « troisième vague » des mouvements sociaux. Della Porta affirme que les mouvements sociaux sont devenus transnationaux afin de s’opposer à la mondialisation du capitalisme[520]. En réutilisant le concept de troisième vague de Della Porta, ce chapitre vise à mettre en évidence la continuité des mouvements du début des années 2010 et leur utilisation croissante d’idées et de méthodes anarchistes - ou au moins anarchisantes.
On s’efforcera donc tout d’abord de présenter ce concept de troisième vague, en soulignant la spécificité de cette approche dans le domaine de l’analyse des mouvements sociaux. Il sera alors question d’établir un lien entre l’anarchisme et les mouvements de la troisième vague, en comparant notamment les valeurs défendues - valeurs qui se rapprochent particulièrement dans les domaines politique, économique et social. La combinaison entre anticapitalisme et antiétatisme au sein de ces mouvements pourra servir de base à la recherche d’un éventuel terreau anarchiste ou anarchisant. On s’intéressera également à l’aspect anarchiste des méthodes utilisées par certains acteurs de ces mouvements, que ce soit dans le monde Arabe - en Égypte et en Tunisie -, en Europe ou aux États-Unis. Enfin, on analysera les objectifs de ces mouvements qui, d’un côté, semblent anarchisants car n’ayant mis en avant aucun dirigeant ou responsable politique, et d’un autre côté empruntent au néo-anarchisme l’idée de redéfinition du concept de révolution.
Deux approches principales existent pour analyser les mouvements sociaux[521],[522] : la Political Opportunity Structure (POS) et la New Social Movements (NSM). La POS insiste sur l’institutionnalisation des mouvements sociaux. Il s’agit d’une approche qui était adaptée aux mouvements des droits civiques qui se sont déroulés aux États-Unis dans les années 1960. Ces mouvements avaient pour objectif d’intégrer divers groupes sociaux tels que les Afro-Américains, les Hispaniques et les Amérindiens au système politique. La NSM, d’un autre côté, insiste sur l’autonomie des mouvements sociaux. Elle fut forgée par Alain Touraine après les années 1960 et avait pour objectif d’étudier de nouveaux types de mouvements au sein des sociétés postindustrielles. La NSM ne s’attarde pas sur les aspects politico-économiques, mais insiste davantage sur les aspects sociaux et culturels[523]. Cependant, les mouvements anti-néolibéraux et pro-démocratie - deux notions caractéristiques du néo-anarchisme - qui ont émergé depuis la fin des années 1990 ont formulé des revendications qui se rattachent largement - bien que pas exclusivement - aux champs du politique et de l’économique. Il semble donc nécessaire d’utiliser un nouveau cadre afin d’analyser ces mouvements.
Dès 1999, Davis perçoit ce besoin d’une nouvelle approche. Elle propose une méthode très détaillée, basée sur la notion de distance par rapport à l’État : « the distance of engagement with the state[524]. » Elle identifie quatre manières différentes pour un individu d’être dans une situation de distance par rapport à l’État - que cela soit ou non intentionnel : géographiquement, institutionnellement, culturellement ou par classe. La même année - en 1999 - les protestations de Seattle se produisent. Celles-ci constituent un moment charnière, crucial dans l’histoire des mouvements sociaux. Della Porta utilise cet évènement comme point de repère ; elle parle ainsi d’une période « post-Seattle » qu’elle nomme la troisième vague des mouvements sociaux[525]. Cette troisième vague survient après une première vague qui correspond aux mouvements antérieurs aux années 1960 et une seconde qui correspond à ce qu’on a appelé les nouveaux mouvements sociaux, qui ont émergé dans les années 1960 dans un contexte postindustriel.
La période des mouvements de la troisième vague représente l’émergence de l’altermondialisme et correspond à la période propre au néo-anarchisme. Au cours de ces mêmes années, l’anthropologue et anarchiste David Graeber raconte, à travers ses diverses publications, son parcours en tant qu’activiste. Débuté en 1999 avec les évènements de Seattle, il a tout d’abord participé au mouvement Global Justice Movement, qu’il considère basé sur des principes anarchistes[526], avant de prendre part au Direct Action Network. Ce dernier s’est développé à l’occasion des manifestations de Seattle et a duré quelques années, jusqu’en 2001. Opposé à la mondialisation économique, ce réseau était alors affilié à certains groupes anarchistes. Comme il en a été question dans les chapitres 3 et 4, l’histoire du mouvement altermondialiste et du néo-anarchisme ont été entremêlées bien avant les mouvements des années 2010. Il semble ainsi légitime de se demander si l’altermondialisme ne représenterait pas en quelque sorte le nouveau visage de l’anarchisme.
Les manifestations de Seattle, qui représentent le point de départ de la nouvelle vague des mouvements sociaux, trouvent leurs racines dans les nombreux mouvements sociaux des années 1980 et 1990. Ceux-ci incluent les nombreux mouvements indigènes qui ont eu lieu sur le continent américain, Nord et Sud[527]. Della Porta souligne le fait que ces mouvements indigènes sont bien souvent liés à une contestation des accords de libéralisation économique signés dans les années 1980 et 1990[528]. « Aux origines du mouvement zapatiste au Mexique, il y a la défense du ejido, c’est-à-dire des terres communes de tradition maya, reconnues comme telles dans l’article 27 de la Constitution mexicaine, abrogé après les accords de libéralisation économique entre le Mexique, le Canada et les États-Unis, l’ALENA[529]. » Ainsi, pour reprendre l’exemple mexicain, l’armée Zapatiste de libération nationale (Ejército Zapatista de Liberación Nacional, EZLN) n’est pas qu’un simple mouvement pour les droits des indigènes, mais est porteuse de revendications économiques. Elle a attiré à elle de nombreux participants qui s’opposaient aux conséquences culturelles, sociales et économiques des accords néolibéraux. Le mouvement Zapatiste a, en outre, débuté délibérément le jour où l’ALENA (Accords de Libre Echange de l’Atlantique Nord[530]) entrait en vigueur. Dans son organisation, il puise dans l’idéologie anarchiste, déjà largement présente dans les idées de la révolution Mexicaine de 1910 à 1920. Dans un ouvrage intitulé Le Miroir du Mexique, Claudio Albertani écrit à ce propos : « Par choix conscient, les zapatistes proposaient d’eux-mêmes de nombreuses et limpides définitions par la négative : nous ne sommes pas un parti, pas une guérilla, pas non plus une armée traditionnelle. De plus, ils rejetaient ouvertement le projet révolutionnaire qui avait dominé le siècle : la prise du pouvoir d’État et son contrôle par une élite de révolutionnaires[531]. »
De façon similaire, les Printemps arabes sont le résultat d’un long processus débuté de nombreuses années avant 2010[532]. C’est la combinaison des contextes de crises nationales et internationales qui a permis au mouvement des Printemps arabes de se développer. En effet, ceux-ci débutent avec la révolution tunisienne qui s’oppose tant au néolibéralisme qu’au régime politique de Ben Ali. La Tunisie a par la suite inspiré les autres révolutions arabes, bien que toutes n’aient pas été directement anti-néolibérales - les révolutions syrienne et libyenne par exemple ont vu le jour principalement pour des raisons politiques. Par ailleurs, différents forums sociaux mondiaux ont permis à des activistes de nombreux pays - y compris ceux des pays arabes - de se rassembler et de partager des idées et des méthodes concernant l’organisation de l’altermondialisme. Le premier forum social du Maghreb, par exemple, fut organisé au Maroc en 2008 - l’expérience fut renouvelée deux fois en 2009 et en 2014. La question des forums sociaux est donc primordiale dans l’étude des mouvements qui se sont déroulés depuis 1999.
En parallèle des mouvements de la troisième vague, à partir de janvier 2001, se développe la tradition des forums sociaux mondiaux (World Social Forum : WSF). Le premier WSF organisé à Porto Alegre au Brésil en 2001 se conçoit comme un contre-sommet s’opposant au World Economic Forum, qui réunit chaque année les élites économiques mondiales à Davos, en Suisse. Dans un article consacré au WSF Peter Nikolaus Funke montre cette volonté du WSF de se positionner en rupture avec le World Economic Forum :
Seeking to improve upon the organizationally challenging anti-World Economic Forum protests in Davos from the mid-1990s, emphasizing the social instead of the economic in its name, and meeting in Latin America where the failures of neoliberal policies might have become most obvious, the World Social Forum contrasts starkly with the European-based World Economic Forum. The latter meets under heavy security in the mundane ski resort Davos in the Swiss Alps and restricts participation to the few elites of politics, business and culture whereas the World Social Forum is open to almost anyone[533].
Les origines du WSF sont par ailleurs identiques à celles des mouvements de la troisième vague. En effet, l’organisation du premier WSF est directement influencée d’une part par le mouvement Zapatiste et d’autre part par les protestations de 1999 à Seattle[534].
Les différents forums sociaux, et le WSF de façon particulière, possèdent des points communs avec le mouvement néo-anarchiste d’une part et le mouvement Occupy d’autre part. Il existe tout d’abord un débat quant à la fonction principale que devrait avoir le WSF : doit-il plutôt être un espace ou un mouvement politique ? Chico Whitaker, l’un des fondateurs du WSF, défend plutôt l’idée de forums sociaux vus comme des espaces. Il critique ainsi le fait que les évènements organisés par les organisateurs du WSF soient mieux préparés et mieux encadrés que ceux proposés par les participants eux-mêmes[535]. Il se positionne davantage en faveur d’évènements auto-organisés et autogérés, rappelant de ce fait l’idée anarchiste d’un mouvement qui irait du bas vers le haut. Dans cette optique, il propose dès les premières années du WSF une organisation sans leaders. Sa vision du WSF au milieu des années 2000 semble déjà préparer le terrain pour les mouvements du début des années 2010 :
A space has no leaders. It is only a place, basically a horizontal space, just like the earth’s surface, even if it has some ups and downs. It is like a square without an owner. If the square has an owner other than the collectivity, it fails to be a square, and becomes private territory. Squares are generally open spaces that can be visited by all those who find any kind of interest in using it. Their purpose is solely being a square, whatever service they render to its users. The longer they last as squares the better it is for those who use them for what they offer for the realisation of their respective objectives[536].
Cette idée de Whitaker, bien avant le début des mouvements du début des années 2010 rappelle l’analyse qu’en font Pleyers et Glasius lorsqu’ils parlent de « mouvements des places[537]. » Le WSF est perçu comme ayant une fonction similaire à celle de la place publique et préétablit, en quelque sorte, les bases des mouvements du début des années 2010 ; y compris et en particulier celles du mouvement Occupy.
Outre les idées d’une absence de leaders et d’un espace comparable aux places publiques, les WSF rejoignent le néo-anarchisme et le mouvement Occupy en ce qu’ils ne proposent pas un programme qu’il conviendrait de suivre. Ainsi, Whitaker ne souhaite pas que le WSF prenne des décisions qui engageraient l’ensemble des participants de cet évènement. S’il y a eu débat entre les organisateurs des différents WSF sur cette question, on peut considérer que la position défendue par Whitaker est plutôt sortie vainqueur si l’on observe l’absence de programme - assumée et même revendiquée - caractéristique des mouvements du début des années 2010. L’absence de programme et d’un certain nombre de propositions qui devraient être suivies, ou au moins acceptées, par l’ensemble des participants du mouvement n’est cependant pas quelque chose de nouveau dans le cadre des mouvements de la troisième vague. L’opposition Zapatiste au néolibéralisme était déjà conçue comme devant apporter une multiplicité de réponses. Funke écrit : « The Zapatista outlook is epitomized in their slogan ‘one no and many yeses,’ capturing the unified ‘no’ to neoliberalism while acknowledging the diversity and plurality of alternatives, needs, aspirations, tactics or ways of living and doing[538]. » Dans un article portant sur la définition du WSF, Patomäki et Teivainen perçoivent bien la mésinterprétation de l’absence de programme, souvent analysée comme une faiblesse et/ou un manque de cohérence de ces mouvements. Reprenant le fameux slogan du WSF « another world is possible », ils écrivent :
An increasing number of participants and observers of the WSF process have started to ask what the other world(s) might look like. Thus far, the WSF has been able to provide few concrete answers to that question. While this has been often considered a key limitation of the WSF, for some of its original creators, the WSF should not even attempt to give any clear answer to that question, at least not through a unified voice[539].
A la suite du WSF, de nombreux forums sociaux se mettent en place à une échelle plus réduite : continentale, nationale, régionale ou locale. Dès 2004, Patomäki et Teivainen perçoivent déjà cette tendance : « It has been suggested that WSF should assume a new form in the future. Instead of a massive once-a-year event and a number of thematic, regional, national and local events during the year, these could be coordinated into a simultaneous burst of social forums all over the planet[540]. » Une multitude de forums sociaux va ainsi émerger au cours des années 2000 : Social forums have been organized on all five continents, in various regions (e.g. Maghreb Social Forum, the Mediterranean Social Forum, the Midwest Social Forum (USA), Southern African Social Forum), multiple national settings (e.g. Brazil Social Forum, Chile Social Forum, Danish Social Forum, Social Forum in Germany,iv US-Social Forum in Atlanta in June 2007), countless localities (e.g. Berlin, Chicago, Genoa, Houston, Quebec, Rio de Janeiro, or Sydney) and around thematic axis (e.g. Boarder Social Forum in Juarez, Migration Social Forum)[541].
Ce qui est particulièrement pertinent pour l’analyse comparative menée dans ce chapitre, c’est la manière dont ces différents forums sociaux s’organisent, non seulement de façon individuelle mais également sur un plan plus global en une sorte de réseau. Funke présente l’exemple suivant :
A local forum, such as the Berlin Social Forum, is not nested in and subordinate to the German Social Forum, which itself does not fold into the European Social Forum and the latter does not defer to the World Social Forum. Rather the various levels are interlinking asymmetrically [...]. Consequently, participation in social forums does not necessarily overlap. That is to say, some groups and individuals might be active on the World Social Forum level but not on the continental, national or local level[542].
On se rapproche ainsi fortement du fédéralisme anarchiste de Bakounine, mais également de l’idée de réseaux, développée dans le chapitre 4, qui garantissent l’autonomie de chaque groupe tout en permettant une certaine convergence[543].
Funke développe largement cette idée de réseaux. Il parle d’une part, à propos des forums sociaux, d’un mouvement hétérogène en utilisant le terme de « Global Social Forum Process[544] », et propose d’autre part une analyse particulière de ce mouvement qu’il nomme le Global Social Forum Rhizome. Le rhizome, dans l’étude des mouvements sociaux, se trouve être un type particulier de réseaux qui, par son aspect pragmatique, semble se rapprocher de la vision que s’en font les néo-anarchistes. Escobar écrit : « The concept of the rhizome thus ‘suggests networks of heterogenous elements that grow in unplanned direction, following the real-life situations they encounter’[545]. » De manière assez intéressante, Funke emprunte l’idée de rhizome aux penseurs Félix Guattari et Gilles Deleuze, précédemment cités comme étant l’une des sources principales des théoriciens du postanarchisme. Funke semble cependant déplorer le fait que le Global Social Forum Rhizome ne permette pas de construire un mouvement cohérent avec des revendications et un programme clair, ne mesurant peut-être pas la dimension anarchisante de ce réseau qui se veut décentralisé. Notons par ailleurs que les forums sociaux fonctionnent selon le principe du consensus, déjà mentionné dans les principes anarchistes et qui sera de nouveau discuté dans le chapitre 9. La décentralisation et l’autonomie des forums sociaux, défendues notamment par Whitaker, semblent répondre davantage aux attentes des participants. On observe en effet au cours des années une diminution du nombre de participants aux WSF et une augmentation du nombre de forums sociaux locaux. Constatant l’absence de programme des forums sociaux, Patomäki et Teivainen s’interrogent sur l’accomplissement potentiel de ce réseau : The idea of the WSF is clearly not, however, to create a well-defined political programme, compete in elections or take over states. The question is, is it possible to do anything other than merely organize a pluralist space for meetings, discussions and festivities ? Can transnational civil society organizations and movements accomplish anything efficacious to bring about ‘another world’[546].
L’accomplissement principal des forums sociaux semble être d’avoir permis la création de ce réseau à l’échelle mondiale. Ce réseau, ou ce rhizome, a ainsi pu créer un lien entre des individus et des groupes qui partagent certaines valeurs communes. Il s’est agit de rassembler et de connecter entre eux des mouvements sociaux, des réseaux qui existaient déjà à une échelle plus locale, des syndicats, des ONG, des organisations diverses etc. Chico Whitaker décrit ainsi cet objectif primaire et cet accomplissement : One specific objective : to allow as many individuals, organisations, and movements as possible that oppose neoliberalism to get together freely, listen to each other, learn from the experiences and struggles of others, and discuss proposals of action ; to become linked in new nets and organisations aiming at overcoming the present process of globalisation dominated by large international corporations and their financial interests[547].
Les différentes interviews menées dans le cadre de ce travail avec des individus ayant participé au mouvement Occupy aux États-Unis montrent par ailleurs que, s’ils considèrent en majorité qu’Occupy a été un succès, c’est en grande partie parce qu’il a permis de rapprocher des individus et des groupes qui ne se connaissaient pas auparavant ou qui n’avaient pas nécessairement l’habitude de travailler ensemble[548]. Funke décrit les forums sociaux comme ayant permis de réunir toute la gauche mondiale, qu’elle soit socialiste, marxiste, anarchiste ou autre[549]. Leur organisation semble cependant plutôt anarchiste si l’on considère l’absence de programme, l’absence de leaders, l’utilisation du consensus, la création d’un réseau de type décentralisé ou encore la volonté de ne rester qu’un espace ouvert et non un mouvement qui pourrait aboutir à la fondation d’une sorte de parti politique.
De nombreux participants aux forums sociaux ne semblent pas conscients de cet aspect anarchiste, ou anarchisant, et appellent à la création d’un mouvement[550] - et non plus seulement d’un espace -, avec des leaders et une hiérarchie plus explicite. Funke, par exemple, espère qu’ainsi le Global Social Forum Process pourrait donner plus de résultats. Suivant le cadre théorique des anciens mouvements sociaux, comme ceux adaptés à la POS, certains individus et certains groupes souhaitent voir le mouvement des forums sociaux s’institutionnaliser. Certaines observations faites par Patomäki et Teivainen montrent le décalage entre cette aspiration et la spécificité des mouvements de la troisième vague : « There are many groups within the WSF that aim to build global democratic institutions, and some of them place considerable emphasis on a world parliament as a key to any global democratization. Only few of these groups, however, believe that the WSF itself could or should be transformed into a world parliament[551]. » En effet, la projection des systèmes politiques des pays occidentaux au niveau international va à l’encontre des aspirations des participants aux mouvements de la troisième vague, qui souhaitent justement modifier ces systèmes politiques et les institutions sur lesquelles ils s’appuient. La création de certains partis politiques mondiaux annonce déjà cette volonté de mondialiser les institutions politiques de démocratie représentative. Cette mondialisation politique va à l’encontre de l’idée de réseaux - de rhizome -, qui se rapproche du fédéralisme anarchiste et qui a été précédemment évoquée, et suppose une plus grande centralisation du pouvoir de décision et une plus grande hiérarchisation des institutions. Patomäki et Teivainen remarquent d’ailleurs : « we believe that there are also possibilities for democratizing world politics that go beyond simply projecting democratic institutions as we know them into global contexts[552]. »
L’organisation des WSF et les mécanismes de prise de décisions qui y sont associés font cependant débat. L’objectif d’un réseau décentralisé et horizontal semble n’être qu’une aspiration qui ne se traduit pas dans la pratique. Patomäki et Teivainen observent :
There are some 120 insiders in the International Council, 1000 to 2000 semi-insiders who follow, and take part in, discussions but do not participate in decision-making. Then there are those hundreds of thousands who participate in various social forums but merely abide by decisions made by the few. This is why there is a widespread perception that the WSF is a top-down organization, despite all talk to the contrary[553].
Chico Whitaker amène par ailleurs une vision qui relève moins de l’observation et de l’analyse depuis l’extérieur que de l’expérience vécue sur le terrain. Il confirme cette vision trop centralisée du Comité International, qu’il dénonce ouvertement : [Some people] even say that the present composition of the Brazilian Committee is not representative, because it does not take into account the proportional participation of all the forces or political tendencies that should be in the leadership of the Forum process. They also say that the International Council should be ‘conducted’ by some persons, or reduced to a group that represents others. These proposals would only be justified if the Forum was a movement, but they are not adequate to a Forum-as-space, to a ‘square’, that — as we have already seen before — does not admit having or representing a ‘political direction’. More than anything, the Forum needs people and institutions willing to perform the task of organising the use of the square without interfering with what is discussed in it, and even less in the freedom that should be guaranteed to all its participants[554]. La tentative de transformation du WSF en une sorte de mouvement politique pourrait expliquer, partiellement, le succès et la multiplication des forums sociaux à une échelle plus locale. L’idée, anarchisante, que ces forums ne doivent pas servir à faire la synthèse des positions défendues par les divers participants mais plutôt de permettre l’expression et la diffusion de celles-ci dans toute leur diversité montre une fois de plus qu’il existe des valeurs partagées par l’ensemble des participants à ces forums et par extension à l’ensemble des acteurs sociaux des mouvements de la troisième vague.
Les revendications des mouvements de la troisième vague sont principalement politiques et économiques. Politiquement ces mouvements s’appuient sur la méfiance des peuples vis à vis des élites dirigeantes et des divers systèmes politiques. En Europe et en Amérique du Nord cela a mené à ce que l’on nomme la crise de la démocratie représentative. Dans ces pays, le manque d’intérêt dans le système politique et dans la vie politique de manière générale est un phénomène croissant depuis ces dernières années. Des initiatives et des mouvements s’opposant aux gouvernements nationaux et aux politiques de l’UE ont ainsi précédé le mouvement des Indignados et Occupy[555]. Aux États-Unis, une certaine forme d’espoir a émergé après l’élection d’Obama. « There were people passionately committed to the idea it should be possible for progressive policies to be enacted in the United States through electoral means. Obama's failure to do so would seem to leave one with little choice but to conclude that any such project is impossible[556]. » En effet, en 2008, le président Obama a été élu avec un Congrès entièrement démocrate[557]. Le désenchantement que les premières années de l’administration Obama a pu représenter pour une certaine partie de la population américaine a eu un effet catalyseur dans le succès du mouvement Occupy quelques années plus tard. Dans le monde arabe, la méfiance de la population vis à vis des élites - y compris les élites politiques - est devenue claire à travers le rejet des régimes autoritaires. Mohammed A. Bamyeh a passé beaucoup de temps sur la Place Tahrir pendant les cinq premières semaines des manifestations égyptiennes. Il souligne la difficulté qui existe à définir ce que le terme « régime » signifie pour la population. Certains l’utilisent afin de se référer uniquement aux individus à la tête de l’État, d’autres se réfèrent au système institutionnel dans son ensemble[558]. Dans les deux cas le terme « régime » indique l’intention des participants de mettre fin à la dictature. Cependant, l’idéologie derrière ces deux utilisations du terme est bien différente. Elle peut être modérée ou bien radicale dans ces objectifs, suivant qu’elle vise à remplacer les individus au pouvoir ou bien à modifier le système institutionnel dans son ensemble. Les manifestants modérés auraient ainsi pour but de mettre en place un système institutionnalisé et plus démocratique. Les plus radicaux souhaitent un nouveau type de système politique, moins centralisé. Ainsi, bien qu’il ne s’agisse pas d’une position unanime, l’idée du rejet des institutions était bien présente en Égypte lors des évènements de la place Tahrir.
Le concept de « distance par rapport à l’état », développé par Diane E. Davis, peut être réutilisé ici afin de créer un parallèle avec l’anarchisme. L’idée est que les acteurs sociaux qui ont participé aux mouvements de la troisième vague ont tous été dans une situation de distance par rapport à l’état - pas tous de la même manière cependant. Les participants des révolutions arabes ont ainsi connu une distance de classe par rapport à l’État, sous l’effet de l’oppression d’une élite dirigeante - politique, militaire ou encore économique à travers un système de capitalisme de connivence. Les participants aux mouvements des Indignados et Occupy - en Europe et en Amérique du Nord - ont connu une distance institutionnelle par rapport à l’état, se sentant peu concernés par la vie politique et négligés par la classe politique. Dans une moindre mesure, les participants à ces deux mouvements peuvent également être considérés comme ayant connu une distance de classe puisqu’il existe un sentiment que les élites politiques et économiques sont connectées d’une certaine manière (le slogan d’OWS « We are the 99% » en témoigne). Plus récemment, les manifestations qui ont eu lieu au Brésil en 2013 peuvent être considérées comme le résultat d’acteurs sociaux ayant connu une distance à la fois géographique et institutionnelle. Selon Davis, la marginalisation de certains individus et leur éloignement de l’État les amèneraient à s’engager dans des actions collectives et locales et à remettre en question l’État national[559].
La notion de distance par rapport à l’État est particulièrement éclairante afin d’étudier ces mouvements sociaux dans une perspective anarchiste. L’antiétatisme représente en effet l’une des caractéristiques principales de l’anarchisme. L’idée que la conscience politique qui amène à manifester et à s’organiser dans des mouvements qui luttent notamment contre le néolibéralisme se développe lorsque l’État a moins d’emprise sur les individus tendrait à montrer que des idées anarchistes existent et peuvent se développer au sein de ces mouvements. Selon Bakounine, l’état s’oppose à la liberté, l’éloignement par rapport à l’État amène donc logiquement les individus à être plus libres et à pouvoir s’organiser au sein d’initiatives alternatives. On peut également reprendre ici l’idée du modèle de propagande développée par Chomsky, qui veut que les élites politiques et économiques - qui se confondent parfois - aient la main mise sur les médias afin, notamment, d’éviter que certains individus ne se sentent distanciés par rapport à l’État. Ce dernier, conscient qu’il ne peut subsister que s’il s’impose en tout lieu et à tout moment - pour reprendre les théories de l’anarchisme du XIXe siècle -, utiliserait donc ce système de propagande moderne. Le fait de permettre ou d’éviter la création de cette distance par rapport à l’État est donc primordial tant pour l’État lui-même, qui souhaite maintenir sa légitimité, que pour le mouvement anarchiste - et le mouvement altermondialiste de façon plus générale - afin de supprimer l’État à travers une révolution par petites touches qui permettrait la création d’une nouvelle organisation sociale.
L’anarchisme a pour objectif de mettre en place un type de démocratie plus directe et plus locale, en opposition à l’État perçu comme centralisé ou autoritaire. Ce qu’on appelle ainsi la crise de la démocratie représentative, qui traverse principalement les pays du Nord, peut être perçue comme une manifestation de la présence d’idées anarchisantes - une distanciation institutionnelle par rapport à l’État d’un nombre croissant d’individus. En effet, parmi les idéologies traditionnelles de la gauche, le communisme et le socialisme supportent l’idée d’un État fort. Dans les pays arabes, l’identification de ces deux types de démocratie - représentative et directe - est moins évidente. L’opposition au système autocratique et parfois autoritaire au profit d’un système plus démocratique laisse peu de place à une discussion sur le type de démocratie qui devrait être préférée. Cependant, Bamyeh affirme que les idées anarchistes, qui mènent à demander la création d’une société civile, sont présentes et ancrées dans la culture arabe à travers le concept de shari’a qui est un « projet quasi-anarchiste » et qui n’admet pas l’autorité de l’État[560]. Dans tous les cas, les caractéristiques majeures de l’organisation politique défendue par l’anarchisme sont une démocratie plus directe et plus locale. Les mouvements de la troisième vague se sont appuyés sur ces principes sans être nécessairement conscients de leurs implications anarchistes. Un mouvement tel que l’anarchisme possède de nombreux exemples théoriques et pratiques d’organisations communautaires - les communautés intentionnelles par exemple, ou de façon plus générale toutes les expériences qui peuvent être décrites comme appartenant au courant de l’anarchisme style-de-vie - qui pourraient être utilisées par les participants aux mouvements de la troisième vague afin d’aller au-delà et d’entamer ainsi une réelle révolution par petites touches à une échelle plus globale.
Au-delà de la cohérence de leurs revendications politiques, les mouvements du début des années 2010 partagent également certaines valeurs économiques. Comme cela a été mentionné, ils peuvent être perçus comme étant en continuité avec les mouvements anti-néolibéraux qui ont émergé à l’échelle mondiale depuis les années 1990. On pense ainsi à l’EZLN au Mexique, au Global Justice Movement, au Direct Action Network, et aux différents forums sociaux organisés tout autour du globe. A la différence de ces mouvements du début des années 2010, l’opposition de l’anarchisme au système économique dominant possède une histoire bien plus ancienne, renvoyant aux origines du mouvement au milieu du XIXe siècle. Faut-il rappeler ici que la Ière Internationale se constitua sous l’influence des idées de Marx, Engels et Bakounine ? Si la critique économique des anarchistes et celle des communistes se rapprochent voire s’entremêlent, le clivage se crée concernant les alternatives proposées. Le chapitre 1 s’attarde largement sur la question de la critique économique de la pensée anarchiste et sur les alternatives qu’elle propose.
Selon Chomsky, des années 1980 jusqu’aux récentes manifestations qui se sont produites au début des années 2010, très peu de mouvements de masse se sont opposés au système économique dominant. Il écrit : « In both cases, in Egypt and the United States, and in fact much the world, what’s happening is a reaction–in my opinion a much too-delayed reaction–to the neoliberal policies of roughly the last thirty years[561]. » Les mouvements du début des années 2010 relèvent donc bien, pour Chomsky, d’une question économique. Dans certains pays arabes - en Tunisie, en Égypte et au Yémen par exemple - le néolibéralisme a pu facilement s’implanter grâce à l’aide d’un capitalisme de connivence[562], [563]. Ce type de capitalisme fonctionne grâce aux bonnes relations qui existent entre les élites politiques et économiques - appartenant au monde des affaires et au monde de la commercialisation à grande échelle - au sein d’un pays. Les régimes autoritaires de ces pays ont appuyé le développement néolibéral qui a causé une répartition inégale des richesses. Walter Armbrust, enseignant en études modernes du Moyen-Orient à l’Université d’Oxford, prend l’exemple de l’Égypte et écrit : « [high-ranking members of the government] were enriched through a conflation of politics and business under the guise of privatization. This was less a violation of the system than business as usual. Mubarak’s Egypt, in a nutshell, was a quintessential neoliberal state[564]. » Les inégalités économiques créées par le néolibéralisme ont été l’un des facteurs qui a mené à la révolution que ce soit en Tunisie[565], en Égypte[566] ou au Yémen. En effet, le principe de l’économie de l’offre défend l’idée que la conquête de nouveaux marchés renforce la croissance économique. Cette conquête peut se traduire par une privatisation de certains marchés publics ou peut être internationale et viser des marchés nationaux notamment dans des pays du Sud en voie de développement. En Europe, les racines anticapitalistes du mouvement des Indignados sont plus claires. En effet, les organisations et les partis d’extrême gauche critiquant ouvertement le système capitaliste ont existé depuis des décennies - le NPA en France, le Enhedslisten au Danemark (parti d’extrême gauche socialiste et vert), le Bloc nationaliste galicien en Espagne n’en sont que quelques exemples parmi tant d’autres.
Aux États-Unis, la situation est très différente, en particulier en ce qui concerne l’histoire de l’anticapitalisme. Cependant, selon Graeber, la situation est en pleine évolution : « In 2008, 15% felt the United States would be better off adopting a socialist system ; three years later, the number had gone up, to one in five [...] Among Americans between fifteen and twenty-five, a plurality did still prefer capitalism : 37%, as opposed to 33% in favour of socialism. (The remaining 30% remained unsure)[567]. » Un tiers de la jeunesse américaine serait donc opposé au capitalisme selon cette étude. Ceci pourrait constituer une explication du succès qu’a rencontré le mouvement OWS.
Plus récemment, des mouvements qui peuvent trouver leur place dans cette troisième vague se sont produits au Brésil et en Turquie en 2013. La caractéristique anti- néolibérale de cette période peut une fois de plus être observée dans les deux cas. Dans un article portant sur le mouvement protestataire de 2013 en Turquie, Farro et Demirhisar confirment la volonté des participants de remettre en question les institutions politiques ainsi que le système capitaliste. Un groupe nommé « Muslim anticapitalists » est ainsi mentionné. Cela montre la pénétration des idées anticapitalistes et leurs capacités à répondre à certaines attentes dans des contextes culturels divers. Rappelons que, au cours des dernières décennies, l’anarchisme est loin d’être la seule idéologie qui s’oppose au capitalisme - on pense ainsi au marxisme, au trotskysme et à certaines formes de socialisme. Cependant, la présence d’idées anticapitalistes, sous la forme d’un anti-néolibéralisme, dans les mouvements de la troisième vague si et quand elle est associée à une certaine forme d’antiétatisme suggère une proximité avec les idées et les idéaux anarchistes. Ainsi, l’antiétatisme qui ne serait pas anticapitaliste pourrait être défini comme libertarien, et l’anticapitalisme qui ne serait pas antiétatiste pourrait appartenir soit au marxisme soit à un type de nationalisme social.
Dans un article qui expose les méthodes contestataires utilisées au cours des révolutions arabes, Bamyeh montre le style très anarchiste de leur émergence[568]. Ses arguments portent principalement sur la spontanéité et l’absence de dirigeants qui caractérisent ces diverses vagues de protestation. Les Printemps arabes ont été le fruit d’un soulèvement populaire et n’ont suivi aucune trajectoire pré-planifiée qui aurait pu venir d’un quelconque parti ou d’une quelconque organisation politique. Cependant, Bamyeh avertit qu’il ne faudrait pas tracer un lien trop fort entre l’anarchisme et les Printemps arabes en terme d’objectifs et de revendications. Il écrit : « The explicit goal of all Arab revolutions is the establishment of a liberal state–a civic state–not an anarchist society[569]. » Ainsi, il ne faut pas confondre les méthodes et les idéaux des mouvements de la troisième vague. Cela est particulièrement vrai lorsque l’on parle des révolutions arabes au sein desquelles les positions antiétatistes existaient mais ne représentaient pas une majorité.
En termes de méthodes, l’utilisation des réseaux sociaux est une innovation qui est caractéristique de ces mouvements. De nombreux travaux universitaires concernant les réseaux sociaux ont été menés, en particulier dans le contexte des Printemps arabes[570], [571]. Le mouvement Occupy a également largement utilisé les réseaux sociaux. Les participants d’Occupy les ont utilisés comme outil de communication interne au sein d’une même ville et comme outil de communication avec les autres campements Occupy du pays ou même de la planète. Parmi les outils de communications utilisés par Occupy on trouve le site internet InterOccupy.org qui a été particulièrement efficace en termes de communication interne. L’avantage des réseaux sociaux et d’internet est qu’ils permettent la diffusion des idées et le partage des moyens d’action à l’échelle mondiale, au Nord comme au Sud. Le néo-anarchisme, depuis la fin des années 1990 utilise également internet et les réseaux sociaux dans son organisation, que ce soit des groupes de lecture anarchistes, des cafés anarchistes, des foires aux livres anarchistes etc. Les réseaux sociaux permettent aux individus et aux groupes de partager des idées et des moyens d’action hors de toute structure politique. Cela implique une organisation de petits groupes d’action indépendants qui communiquent entre eux mais ne travaillent pas sous une autorité centralisée. Cette vision s’oppose, par exemple, à celle du communisme et du socialisme moderne qui restent très structurés, y compris dans un contexte international - on pense par exemple au Parti socialiste européen et au Parti de la gauche européenne. De ce point de vue, les réseaux sociaux permettent une organisation des mouvements plus anarchistes.
La pratique de la violence politique peut également se poser lorsque l’on tente de relier des mouvements sociaux à la pratique anarchiste. Cependant, comme cela a été mentionné dans la partie I, le néo-anarchisme a des finalités plus sociales, politiques et économiques qu’essentiellement violentes. Selon Michel Wieviora, les mouvements du début des années 2010 ont été majoritairement pacifiques. Cependant, il fait également cette remarque : « Violence takes place at the margin–where the place of a programme or vision for the future is taken over by ideology, the desire for revolution or anarchy[572]. » Pourtant, le néo-anarchisme n’a pas recours à la violence de la même manière que les anarchistes de la fin du XIXe siècle. Des idées anarchistes, ou parfois simplement des traces d’idées anarchistes, peuvent être identifiées dans presque tous les mouvements appartenant à la troisième vague, la violence ne représente pas cependant un point central de ces mouvements.
Les pratiques des mouvements de la troisième vague sont par ailleurs imprégnées d’un certain internationalisme. Les manifestations anti-néolibérales des années 1990 possédaient, cependant, déjà une telle vision. Cela est particulièrement visible à travers le nom des organisations créées à cette période : le Global Justice Movement et le Global Day Action par exemple. Plus récemment, les acteurs sociaux des Printemps arabes dans certains pays - en Égypte et en Tunisie par exemple - ont entretenu des relations avec les mouvements européens et avec Occupy. Bien que leur objectif principal ait été national, ils étaient conscients de la portée mondiale de leur action. Certains manifestants du mouvement protestataire de 2013 en Turquie se sentaient ainsi proches d’autres mouvements tels que les Indignados en Espagne[573], et certains groupes du mouvement Occupy toujours actifs. Cependant, parmi ces mouvements, Occupy est le seul qui ait développé une vision mondiale de ses revendications anti-système, suivie d’une mise en pratique de cette vision. Des groupes Occupy ont été créés dans tous les États-Unis en l’espace de quelques semaines après la première occupation du parc Zuccotti à New York. Il fallut moins d’un mois pour que le mouvement s’étende à toute la planète et atteigne un point culminant avec une manifestation mondiale le 15 octobre 2011. Ce jour-là, des manifestations furent organisées dans 951 villes de 82 pays différents[574]. En réalisant cet objectif d’internationalisation, Occupy a ainsi concrétisé la vision de l’internationalisme anarchiste - un mouvement venu de la base, qui n’était encadré par aucun parti ou aucune organisation et qui s’est étendu au monde entier. Plus qu’une simple réalisation pratique, Occupy a produit une analyse théorique de son internationalisation à travers un texte le « Occupy Global May Manifesto ». L’aspect anarchiste de ce texte est aisément observable : « We do not make demands from governments, corporations or parliament members, which some of us see as illegitimate, unaccountable or corrupt. We speak to the people of the world, both inside and outside our movements. »
Ce qui va être discuté dans cette section concerne le but à long terme de ces mouvements sociaux et leur degré d’attachement aux idéaux anarchistes. Se pose tout d’abord la question de la définition de ces mouvements : sont-ils des mouvements révolutionnaires ou simplement des mouvements sociaux ? Afin de répondre à cette question, il convient préalablement d’établir la différence fondamentale qui existe entre les deux. Selon Davis, la définition d’un mouvement social est la suivante : « collectively organized actors who are removed enough from the state to mobilize and make demands on it, but not so distanced that tearing it down is the preferred option[575]. » Précisons que les Printemps arabes d’un côté et les mouvements des Indignados et Occupy de l’autre sont différents en termes d’objectifs et de revendications - malgré la diversité qui existe également entre les revendications des différents mouvements dans les pays arabes. Les manifestations en Europe et en Amérique ne se seraient jamais transformées en mouvements révolutionnaires selon Chomsky. « To have a revolution–a meaningful one– you need a substantial majority of the population who recognize or believe that further reform is not possible within the institutional framework that exists. And there is nothing like that here, not even remotely[576]. » Bien que son analyse concerne les États-Unis, ses arguments semblent transférables au reste des pays du Nord. Dans ces pays, la démocratie représentative constitue la norme politique. Les mouvements sociaux qui se sont produits dans ces pays étaient davantage dirigés contre les pratiques néolibérales et le capitalisme qu’en faveur d’une destruction de l’État-nation ou d’un changement profond du système institutionnel. Par conséquent, il n’existerait pas de majorité dans la population des pays du Nord qui souhaite voir éclater une révolution. Cependant, si l’on considère la redéfinition du concept de révolution opérée depuis quelques années par divers mouvements alternatifs, dont le néo-anarchisme fait partie, la révolution est en cours. Puisqu’il s’agit, selon cette redéfinition, plus d’un processus que d’un évènement il semble difficile de pouvoir lui attribuer des limites dans le temps tant que cette révolution n’est pas arrivée à son terme ou n’a pas été avortée.
Dans les pays arabes, la volonté des manifestants à créer une véritable révolution est moins évidente, même si les manifestations étaient ouvertement dirigées contre les élites dirigeantes - politiques et/ou économiques. D’un côté, Wieviora rejette l’idée de révolution. Il affirme que les acteurs sociaux demandaient davantage de justice sociale et de démocratie mais n’avaient aucune intention de prendre le pouvoir :
These actors indicate the mobilisation of generations who were not involved in politics, distrusted it or were not interested in it, who wish to participate in the life of the City in a different way. They do not want to be involved in parties and classical forms of mobilisation and so those who contribute to the re-enchantment of democracy by inventing new forms of participation and deliberation[577].
Les acteurs sociaux dans certains pays arabes tels que la Tunisie, l’Égypte et le Yémen, voulaient ainsi changer les institutions, si ce n’est par la force, au moins en mettant en place un nouveau type de gouvernement. En Égypte, en Tunisie et au Yémen ce changement a effectivement eu lieu, même s’il ne fut pas pérennisé. Ainsi, même si l’objectif premier des Printemps arabes n’était pas de déclencher une révolution, ce fut tout de même le résultat obtenu dans certains pays. Cela est particulièrement vrai si l’on reprend la définition de la révolution proposée par Davis. Elle décrit la révolution comme le moment où démolir l’état est l’option qui semble la meilleure[578]. De plus le terme « révolution » est omniprésent dans l’article de Bamyeh précédemment cité qui porte sur les manifestations en Égypte et sur les Printemps arabes en général[579].
La volonté des acteurs sociaux des mouvements du début des années 2010 de s’opposer ou de rejeter les institutions, les place parfois dans une position ambiguë, en particulier lorsqu’il s’agit de pérenniser leur action. En effet, ils se voient incapables de négocier avec les institutions qu’ils rejettent justement à cause de ce refus idéologique[580]. Pleyers et Glasius perçoivent cela comme une faiblesse ou une limite au champ des possibilités de ces mouvements. Cependant, en termes de pratiques anarchistes, l’incapacité de ces mouvements à désigner des représentants afin de négocier avec les institutions de l’État vient du fait que cela ne fait simplement pas partie des préoccupations du mouvement. Dans le même article, Pleyers et Glasius soulignent le fait que les participants passent un temps croissant à se préoccuper davantage de l’organisation du mouvement et de l’espace occupé. C’est précisément cela qui différencie ces mouvements d’autres mouvements moins anarchistes : il s’agit d’un caractère préfiguratif - dont il a été question dans le chapitre 5. Les revendications politiques, économiques et sociales qui ont été discutées plus haut sont un point crucial mais ne sauraient être les seules revendications de ces mouvements. De ce point de vue, l’objectif final n’est pas de modifier la société à travers les institutions mais de modifier les institutions elles-mêmes. Il s’agit d’une nouvelle finalité qui diffère de celles des mouvements plus anciens, notamment ceux des années 1960. Cela montre, une fois encore, l’inadaptabilité de la POS (Political Opportunity Structure), qui étudie des mouvements sociaux qui souhaitent s’institutionnaliser, à ce type de mouvements sociaux. Pour atteindre ce nouvel objectif, les mouvements du début des années 2010 ont tenté d’être des exemples de manifestations, d’inspiration anarchiste, pour le reste du monde - même si en effet le terme « anarchisme » lui-même n’apparaît pas systématiquement.
L’objectif de ces mouvements à se définir comme des exemples va être discuté ici dans le cadre des mouvements de la troisième vague mais renvoie à la question plus large de la préfiguration qui a été abordée dans le chapitre 5. La première façon pour ces mouvements de se poser en tant qu’exemple est de montrer qu’un type de démocratie différent est possible et peut fonctionner pour un grand nombre de personnes, et pas uniquement à l’échelle d’une communauté, comme ce fut le cas de nombreuses réalisations propres à l’altermondialisme. Le type de démocratie défendu par les mouvements de la troisième vague et défendu par les anarchiste depuis plus d’un siècle se rapproche de la démocratie directe[581]. On retrouve une aspiration à la démocratie au sein de nombreux mouvements du début des années 2010 y compris les Printemps arabes, les Indignés grecques et espagnoles, Occupy, et même des mouvements plus tardifs tels que le mouvement protestataire de 2013 en Turquie[582], [583], [584]. Le type de démocratie prôné par ces mouvements se rapproche de l’idée d’autogestion des collectifs. Elle utilise certains outils spécifiques tels que les assemblées générales, le consensus et l’horizontalisme, ce concept sera davantage développé au chapitre 9. Les mouvements qui s’organisent selon ce système choisissent délibérément de ne pas désigner de dirigeants ni de représentants. Ils ne cherchent pas la représentativité politique au sein des institutions ni ne souhaitent se constituer en parti politique. L’utilisation de ce type de démocratie au sein des mouvements de la troisième vague est rarement associée à l’anarchisme. Une plus grande connaissance du lien qui existe entre anarchisme et démocratie pourrait ainsi permettre aux participants de tels mouvements de s’ouvrir à un ensemble de théories et de pratiques peut-être peu connues qui sont celles de l’anarchisme.
Bien que les Printemps arabes aient, à termes, mis en péril les régimes autoritaires en place - avec plus ou moins de succès comme le montrent les évènements qui en ont découlés - l’objectif originel des participants n’était pas, rappelons-le, de prendre le pouvoir[585]. En effet, l’absence de dirigeants au sein du mouvement lui-même représentait un pas vers une nouvelle forme d’organisation politique, sans dirigeants. Il n’y avait pratiquement aucune organisation dans certains mouvements, comme en Tunisie et en Égypte. Selon Bamyeh, les mouvements de protestations étaient organisés différemment : « [from] the little person, not the historical figure, the hero, or the savior[586]. » Une fois de plus, il s’agit d’une position particulièrement liée à l’anarchisme. De son côté, le mouvement OWS a été beaucoup plus influencé par le néo-anarchisme dès ses prémices. Les participants ont également mis en avant leur volonté de ne pas désigner de figures dirigeantes ni de porte-paroles. David Graeber, par exemple, qui a été l’un des organisateurs des premières heures du mouvement et qui a abondamment écrit à ce sujet, n’a pas ressenti le désir de devenir l’une des figures de proue du mouvement. Il écrit : « Myself, I’ve never been much of a rabble-rouser. During the entire time I'd been involved in Occupy, I'd never once made a speech[587]. » Noam Chomsky, reconnu pour son engagement anarchiste depuis les années 1970, a fait quelques apparitions et quelques discours, en particulier au campement Occupy de Boston. Cependant, il n’a pas participé aux actions de la même manière que Graeber. Il s’est positionné dans un rôle plus extérieur au mouvement, commentant son fonctionnement sans essayer d’en prendre le contrôle. Le 22 octobre 2011, il a parlé ainsi au campement Occupy de Boston : « My voice wouldn’t help. And besides, you don’t want leaders ; you want to do it yourselves. [Applause and cheers] We need representation, but you need to pick them yourselves and they need to be recallable representatives. We’re not going to fall into some system of control and hierarchy[588]. » De telles positions provenant de Graeber et de Chomsky ne sont en rien surprenantes puisqu’’ils adhèrent à la pensée anarchiste. Ce qui était moins prévisible, cependant, c’est l’engouement populaire pour cette idée d’un mouvement sans dirigeants et sans porte-paroles. L’idée était de réclamer une nouvelle forme d’organisation politique. Afin de mettre en place une telle organisation, les participants du mouvement ont voulu montrer, en utilisant une méthode préfigurative, que cela était réalisable à grande échelle. Le rejet des démocraties représentatives dans les pays du Nord et le rejet des systèmes autocratiques dans les pays arabes - Moubarak, Ben Ali et Saleh par exemple - montre cet attrait pour une organisation horizontale, sans dirigeants ni représentants, même si le lien entre ce qui est rejeté et ce qui est proposé n’est pas toujours évident à définir. En effet, ce qui a pu manquer aux révolutions arabes pourrait être un lien plus clair entre leurs aspirations politiques - le développement d’un gouvernement civil avec des représentants élus - et leurs méthodes révolutionnaires - qui furent bien souvent dépourvues de dirigeants et de représentants.
Un autre moyen de servir d’exemple pour le reste du monde et pour les futurs mouvements sociaux a été de proposer des alternatives au capitalisme. Ces alternatives se sont davantage développées en Europe et en Amérique du Nord[589]. Les participants de ces mouvements ont par exemple développé des projets d’économie sociale, tentant de mettre en place des organisations dont l’objectif était plus social que lucratif. De telles alternatives existaient déjà avant les mouvements de la troisième vague mais n’étaient peut-être pas aussi reconnues qu’elles le sont à présent. Un autre type d’alternatives fut la création de monnaies locales et indépendantes. Il s’agit là encore d’une idée très anarchiste et qui avait été mentionnée selon les termes du géographe et anarchiste Elisée Reclus dans le chapitre 1. Plusieurs raisons peuvent par ailleurs expliquer le manque d’alternatives économiques développées dans le monde arabe, en comparaison de ce qui a existé dans les pays du Nord. Tout d’abord, on peut mentionner l’absence d’une société civile fonctionnelle, due en particulier à une liberté d’expression moins étendue. Dans les pays du Nord, par exemple, certains groupes ont mis en place de telles alternatives depuis plusieurs années - voire plusieurs décennies. Dans les pays arabes les plus touchés par les effets du néolibéralisme - la Tunisie, l’Égypte et le Yémen par exemple - il existe un certain manque d’alternatives économiques. Par ailleurs, les critiques subversives qui émergent dans le monde arabe se développent dans un contexte national. En Égypte, en Tunisie et au Yémen, l’accent est mis à la fois sur l’opposition au régime politique autoritaire et sur l’opposition à une élite économique. Cette position découle du capitalisme de connivence qui existe dans ces pays. Enfin, l’organisation de projets économiques alternatifs dans les pays du Nord provient de la destruction de l’économie locale, de l’urbanisation et de la centralisation des activités économiques. Ce processus étant moins avancé dans le monde arabe - même si le néolibéralisme tend à s’implanter peu à peu dans certains de ces pays -, la construction de telles alternatives peut paraître moins primordiale, en particulier comparée au renversement de la dictature.
Ces deux façons de servir d’exemple, c’est-à-dire de pratiquer la préfiguration politique, montrent une autre innovation des mouvements de la troisième vague. Cette innovation est caractéristique de l’approche anti-systémique de l’anarchisme. L’idée de classe n’est pas aussi forte qu’elle a pu l’être jusque dans les années 1960, à une époque où la pensée marxiste avait plus d’influence sur les mouvements subversifs. La fin de la guerre froide, à la fin des années 1980, a ouvert une nouvelle période pour les mouvements sociaux au sein desquels les idées de prolétariat et de lutte des classes, caractéristiques de l’idéologie communiste, ont commencé à décliner. Au lieu de la lutte des classes, qui s’oppose à l’hégémonie d’une élite politico-économique, la notion de lutte anti-systémique s’est développée. Elle se propose de rejeter non plus les élites mais les systèmes politiques et économiques, à savoir la démocratie représentative – et à plus forte raison les régimes autoritaires dans les pays arabes - et le capitalisme. Wieviorka perçoit ce changement d’opposition et décrit ainsi les participants des mouvements de la troisième vague : « actors incapable of designating a social class adversary, or more important, do not even wish to do so[590]. » L’opposition se dirige plus contre les institutions et moins contre les individus - ceux d’une classe privilégiée et/ou dirigeante. Cela est une fois de plus à relativiser concernant les régimes dictatoriaux où l’opposition au dictateur lui-même était forte. Mais le processus reste valide puisqu’il ne s’agit pas pour autant d’une lutte de classe, mais plus d’une lutte contre un système - dictatorial.
Si le communisme et l’anarchisme se rejoignent dans leur opposition au système capitaliste, l’opposition à la démocratie représentative de la manière dont elle a été formulée par les mouvements de la troisième vague implique une certaine opposition à la notion d’État-nation, que les communistes ne partagent pas avec les anarchistes. La dimension anti-systémique des mouvements de la troisième vague est ainsi idéologiquement anarchisante. Farro et Demirhisar parlent d’actions collectives contre la domination systémique et analysent ces actions comme ayant pour objectif de régénérer le système institutionnel. Le passage d’un système dominant à une nouvelle forme d’organisation qui s’effectuerait sous la forme d’une régénération peut, par ailleurs, être rapproché de la pratique néo-anarchiste En effet, si l’anarchisme est toujours perçu aujourd’hui comme violent, c’est parce qu’il soutient l’idée de la destruction de l’État et de la destruction du système capitaliste. Rappelons ici le concept de destruction-création propre à l’anarchisme et qu’il est possible d’exprimer plus simplement en parlant de transformation ou encore de régénération.
La réémergence de l’anarchisme sous la forme du néo-anarchisme coïncide avec l’émergence de l’altermondialisme à la fin des années 1990. Ces deux mouvements se sont constitués en réaction aux politiques néolibérales mises en place à partir des années 1980. Elles ont par ailleurs été liées depuis deux décennies dans leurs théories et dans leurs pratiques. Les mouvements qui ont émergé au début des années 2010 portaient les traces de ce lien. Si Occupy possède de nombreux traits anarchistes, cela est dû à plusieurs facteurs. D’un côté, il existe un contexte anarchiste américain qui s’est développé depuis les évènements de Seattle en 1999 - dont il a été question dans le chapitre 6. D’un autre côté, Occupy a emprunté des idées aux mouvements des Indignados et aux Printemps arabes - en particulier en Tunisie, en Égypte et au Yémen, où les revendications des participants étaient à la fois politiques et économiques. Ces derniers ont, de façon plus limitée, également été influencés par l’anarchisme.
Le mot « anarchisme » n’apparaît pas fréquemment dans le contexte des mouvements du début des années 2010, en particulier dans les grands médias. Cependant, en termes d’idées et de mises en pratique, ce que l’anarchisme défend se retrouve à travers l’altermondialisme, l’anti-néolibéralisme et les projets alternatifs qu’ils mettent en place. Il s’agit d’un processus de transmission des idées et des pratiques anarchistes d’un mouvement à l’autre qui s’est déroulé au début des années 2010. Néanmoins, on peut avancer l’idée que l’efficacité de ces mouvements serait plus grande s’ils étaient pleinement conscients de leur dimension anarchisante. Ils seraient ainsi en mesure de puiser dans l’histoire et dans la littérature anarchiste. Lorsque l’antiétatisme se trouve associé à l’anticapitalisme il est alors possible de parler de caractéristiques anarchistes ou de caractéristiques anarchisantes. Les mouvements du début des années 2010 peuvent être perçus comme une chaîne, chacun étant en interaction avec celui qui le précède et celui qui lui succède de façon chronologique. Par conséquent, l’anarchisme au sein des mouvements du début des années 2010 a commencé à émerger avec les révolutions arabes - en Tunisie puis en Égypte -, est passé par les protestations en Grèce et le mouvement des Indignados en Espagne, jusqu’à atteindre un point culminant avec le mouvement Occupy. Ainsi, les mouvements de la troisième vague, et plus récemment les mouvements du début des années 2010, semblent avoir participé à l’émergence du néo-anarchisme - notamment à travers leur caractère préfiguratif - qui a donné naissance à une expérience alternative mondiale politique, économique et sociale, le mouvement Occupy Wall Street.
[This is the story of ] a missionary and a Samoan, whom he discovered lying on the beach : MISSIONARY : Look at you ! You’re just wasting your life away, lying around like that. SAMOAN : Why ? What do you think I should be doing ? MISSIONARY : Well, there are plenty of coconuts all around here. Why not dry some copra and sell it ? SAMOAN : And why would I want to do that ? MISSIONARY : You could make a lot of money. And with the money you make, you could get a drying machine, and dry copra faster, and make even more money ? SAMOAN : Okay. And why would I want to do that ? MISSIONARY : Well, you’d be rich. You could buy land, plant more trees, expand operations. At that point, you wouldn’t even have to do the physical work anymore, you could just hire a bunch of other people to do it for you. SAMOAN : Okay. And why would I want to do that ? MISSIONARY : Well, eventually, with all that copra, land, machines, employees, with all that money - you could retire a very rich man. And then you wouldn’t have to do anything. You could just lie on the beach all day[591].
David Graeber
Les éléments déclencheurs du mouvement Occupy sont multiples, du mouvement anarchiste américain dans toute son histoire, en passant par des mouvements plus récents - depuis la fin des années 1990 - tels que l’altermondialisme et ce que l’on a ici appelé le néo-anarchisme, largement influencé par le concept de préfiguration politique. Doivent également être mentionnés les Printemps arabes et les divers mouvements protestataires européens de la première moitié de l’année 2011. On s’intéresse ici non pas aux causes profondes qui ont mené au mouvement Occupy mais plutôt aux inspirateurs, ceux qui ont contribué au déclenchement du mouvement de façon concrète et délibérément appelé de leurs vœux cette occupation du parc Zuccotti le 17 septembre 2011. Il s'agit de mettre en lumière les idées et les prises de position de certains acteurs de la vie politique sans pour autant oublier que, si le mouvement Occupy a pu fonctionner, c'est avant tout grâce aux individus qui y ont participé plus qu'aux personnalités médiatisées.
On s'intéresse dans ce chapitre à deux facteurs déclencheurs du mouvement Occupy qui - et ce sera notre hypothèse de base - semblent liés à l’anarchisme moderne : les publications de l’anthropologue David Graeber, qu’on a largement mentionné dans les chapitres précédents, et celles du magazine Adbusters. Ce magazine est le produit d’un collectif qui se définit comme suit : « We’re an international collective of artists, designers, poets, punks, writers, directors, musicians, philosophers, drop outs, and wild hearts[592]. » Son objectif a une visée tant politique que sociale. Parmi les auteurs qui seront cités dans ce chapitre, il convient de mentionner Kalle Lasn, auteur, réalisateur et co-fondateur du magazine et Micah White, contributeur régulier au magazine et dont le rôle dans l'organisation du mouvement Occupy Wall Street a été majeur. Notons également que le magazine Adbusters s’intéresse aux évènements sociaux, politiques et économiques dans une mesure plus large que le simple commentaire d’actualité.
Il convient par ailleurs de citer, parmi ceux qui sont à l'origine de l'organisation du mouvement Occupy, des personnalités et des groupes tels que David DeGraw, journaliste alternatif, le collectif Anonymous, actif sur internet, ou encore le groupe New Yorkers Against Budget Cuts. Les collectifs et les personnalités qui ont inspiré le mouvement Occupy, ou ceux qui se définissent comme des inspirateurs du mouvement, représentent par ailleurs des tendances politiques et économiques diverses. On a choisi de concentrer notre analyse du magazine Adbusters sur les numéros 93 à 97, représentant une période de temps s’étalant de janvier à septembre 2011, période riche en mouvements sociaux au niveau international, comme on a tenté de le montrer au chapitre 7. On trouve parmi les publications du magazine Adbusters qui vont être citées dans ce chapitre des positions en faveur, par exemple, du primitivisme, de l'anticapitalisme ou encore du malthusianisme. C'est cette pluralité qui rend nécessaire une analyse centrée en particulier sur le magazine Adbusters et Graeber dont les liens avec le néo-anarchisme et l'influence qu'ils ont pu avoir sur le mouvement Occupy font l'objet de ce chapitre. L'objectif est de montrer qu'à différents niveaux, que ce soit les références historiques, les idées économiques, sociales et politiques défendues ou les propositions concrètes développées, l'idéologie anarchiste et les individus qui adhèrent à celle-ci ont pu faire partie assez largement du mouvement Occupy grâce aux diverses prises de position du magazine Adbusters et de David Graeber.
Si le magazine Adbusters et l’équipe qui coordonne sa publication ne sont pas exclusivement anarchistes, ils défendent des positions qui se rapprochent de cette idéologie. L’anarchisme qui se manifeste dans les numéros 93 à 97 du magazine Adbusters s’exprime de deux manières : d’une part de façon indirecte par des prises de positions anarchistes et/ou anarchisantes, et d’autre part de façon directe en publiant des textes d’auteurs anarchistes ou défendant l’anarchisme. Se concentrant sur la critique et la remise en question du système économique mondial, et en particulier sur la publicité de masse qui en est l’un des effets, le magazine Adbusters semble rejoindre l’idéologie anarchiste particulièrement sur le plan économique. Dans le numéro 93 du magazine, un extrait de l’ouvrage de Fred Magdoff et Michael D. Yates, The ABCs of the Economic Crisis, est publié et rappelle certains passages de l’œuvre de Kropotkine. Ce dernier écrivait : « Il faut dire aussi que, grâce à leur position privilégiée, les riches font souvent du travail absolument inutile ou même nuisible à la société. Empereurs, ministres, chefs de bureaux, directeurs d'usines, commerçants, banquiers, etc.[593] » L’idée de Kropotkine était que, en supprimant certaines fonctions qu’il considérait alors comme « parasites » dans la société, la richesse pourrait être mieux redistribuée. Magdoff et Yates font un constat un peu similaire en pointant du doigt les activités économiques non-productives. No society can survive if the only economic activity - or even the dominant activity - is lending and borrowing money. The same can be said for buying already-made things at one price and selling them at a higher price. If the only economic activity is merchant trade, everyone will soon die because nothing is being produced. At its most fundamental level, an economy is a system of production of at least some useful outputs. When so much labor is devoted to the buying and selling of pieces of paper, with the sole aim of converting money into money, something profoundly irrational is taking place[594].
Dans le même numéro, Joel Kovel, éditeur d’un journal socialiste et écologiste, expose également ses thèses anticapitalistes de manière très anarchisante[595]. Il appelle à la transition vers une société non-capitaliste, organisée de bas en haut et dont l’activité économique serait plus locale. Ce qui rappelle, dans son article, la pensée anarchiste, c’est l’idée que les mouvements sociaux, pour atteindre ces objectifs, devraient être organisés hors des institutions politiques. Il écrit : « We are living under a regime that controls both the state and the economy and that regime will have to be overcome at its root if we are to save the future[596]. » Le rejet des institutions politiques comme étant le mode opératoire le plus efficace afin de lutter contre les inégalités économiques est typiquement anarchiste - en comparaison avec d’autres mouvements anticapitalistes tels que le socialisme ou le communisme. La toute dernière page de ce numéro 93 propose un texte de Rudolf Bahro qui lance un appel : « Let us withdraw not only our votes from the Great Machine and its servants. Wherever possible we must altogether stop playing that game, and we must gradually incapacitate everything that runs in the old direction[597]. » S’opposant ouvertement au capitalisme mondial, ce texte défend également un thème cher à la pensée anarchiste : l’abstentionnisme.
La critique des institutions tant économiques que politiques laisse percevoir l’aspect anarchiste du magazine Adbusters. Cependant, tout au long des cinq numéros qui ont été pris en compte dans le cadre de ce chapitre, les références anarchistes sont par endroits plus explicites. Par exemple, Micah White, un des contributeurs réguliers du magazine, cite un ouvrage anarchiste, The Coming Insurrection, parmi les sources influençant l’anticapitalisme en Europe[598]. On retrouve également, tout au long des numéros, divers textes d’auteurs anarchistes tels que : un extrait du livre Anarchism and Aspirations de Cindy Milstein[599], un texte de Lawrence Morley qui se définit comme un anarchiste[600], divers extraits tirés des ouvrages de David Graeber et enfin un extrait du livre The Politics of Post Anarchism de Saul Newman[601]. Le numéro 97 du magazine Adbusters porte par ailleurs le même titre : The Politics of Post Anarchism. A côté de ces références anarchistes, le magazine Adbusters publie également certains articles qui utilisent le terme « anarchisme » de façon erronée - non politique. Dans un article sur une possible révolution aux États-Unis, Chris Hedges, un correspondant pour le New York Times, utilise ainsi « anarchy » comme un synonyme de chaos[602]. Dans le même numéro, Laurie Penny, une des auteurs du journal The New Statesman, qualifie d’anarchistes certains manifestants anglais aux agissements violents[603]. Notons que Hedges et Penny publient tous deux dans des médias que l’on pourrait qualifier de médias de masse. Ainsi, le magazine Adbusters publie, ou republie, des textes dont les orientations politiques sont très diverses, ce qui explique la présence à la fois d’auteurs anarchistes et d’auteurs utilisant le terme à mauvais escient.
Les publications du magazine Adbusters sont diverses à plusieurs égards. D’une part, elles renvoient à des concepts politiques et philosophiques qui vont de la pensée postmoderne évoquée au chapitre 3 à des idées empruntées à des courants de pensées plus traditionnels. D’autre part, elles défendent des positions politiques aussi diverses que l’écologisme, le marxisme, le socialisme, l’anarchisme et l’islamisme. Les valeurs des publications du magazine Adbusters : D’un point de vue théorique, on retrouve ainsi des éléments appartenant à la pensée postmoderne tels que le relativisme, le non-essentialisme et la redéfinition du concept de révolution. Dans un texte publié dans le numéro 93 du magazine, Tasos Sagris parle ainsi de la question de la vérité : « There are millions of people who don’t trust any official ideology or academic authority or any political leadership, who don’t vote for any legal organization, who mistrust rich philanthropists. The people of our time don’t believe in any universal truth or any specific lifestyle, any way of life or spiritual value system, any political agenda[604],[605]. »
Des notions importantes dans le domaine de la contestation sociale sont également discutées dans le magazine Adbusters, telles que la liberté ou encore la démocratie. Dans un texte publié dans le numéro 95, Brett Stevens s’oppose à la liberté telle qu’elle est formulée par la pensée individualiste postmoderne. Il écrit : In our time it is not only unfashionable but inconceivable to think outside the method of preserving individual autonomy. We worship “freedom” - a negative definition focused not on what we can do but on what we cannot be obligated to do. Our civilization understands itself [...] [as a facilitation] of individuals doing what pleases them so long as they do not interrupt others doing the same and disturb the peace[606].
L’individualisme postmoderne, ici remis en cause, ne s’oppose pas nécessairement à l’anarchisme. En effet, certains anarchistes importants du XIXe siècle s’insèrent dans le courant individualiste, à l’instar de Max Stirner ou Benjamin Tucker. Cependant, si l’anarchisme individualiste insiste particulièrement sur la liberté individuelle, il ne dénigre pas pour autant l’idée d’une organisation des sociétés humaines en communes.
Outre la critique du concept de liberté, le magazine Adbusters remet également en cause celui de démocratie. Saul Newman propose ainsi une redéfinition du concept de démocratie. Pour cet universitaire, le terme « démocratie » ne semble plus adapté aux attentes des participants aux mouvements alternatifs.
[T]he anticapitalist movement challenges not only the hegemony of neoliberal capitalism but also the symbolic claim of the “democratic” state to speak for its citizens. Radical movements today are not post- or anti-democratic. However : they simply find the current forms of democracy on offer inadequate, and seek to open the political space to alternative and more democratic modes of democracy. [...] The situation is changing, and the new forms of autonomous politics that are currently emerging demand the use of another term : anarchism[607].
La démocratie anarchiste, qui semble se trouver quelque part entre la démocratie directe et la démocratie participative, sera discutée de façon plus approfondie dans le chapitre 9. La redéfinition de concepts associés à la postmodernité tendant, de plus, vers des positions anarchistes, montre une fois encore les liens entre le magazine Adbusters et cette idéologie.
Dans sa diversité, le magazine Adbusters propose également des extraits et des textes qui défendent des positions idéologiques s’éloignant de la pensée anarchiste. On trouve ainsi plusieurs témoignages sous forme de lettres adressées à la rédaction, exprimant des visions politiques plus larges que celle du cadre de l’anarchisme. Dans le numéro 93 on peut ainsi lire une lettre de Doris Pozzi qui écrit :
My family and I have put in vegetable gardens, orchards and water tanks. We have chickens that provide us with eggs. We don’t have a TV and are looking to move off the grid for all utilities. The food we don’t grow ourselves we buy locally at farmers’ markets. Most of our clothes come from second hand/thrift shops. In a nutshell, we are aiming to live with a smaller footprint on the planet[608].
Le primitivisme qu’expérimentent certains individus et dont ils se font les défenseurs de façon plus ou moins consciente, possède par ailleurs une place dans la pensée de certains auteurs anarchistes. L’anarchisme vert, ou Green Anarchism, possède d’ailleurs son propre courant primitiviste avec des personnalités importantes telles que John Zerzan[609]. Dans les cinq numéros du magazine Adbusters pris en compte ici, c’est Rudolf Bahro qui insiste en particulier sur cette notion. Il propose cependant un modèle de société très cadré, qui ne saurait s’accorder avec l’idéologie anarchiste : There are too many Germans in Germany, too many Americans in America, and so on. Our territory cannot support our daily average use of energy : 150 to 160 kilowatt-hours per person. Let us then at least accept a reduction in the number of births ; naturally population movements caused by the metropolitan industrial system also must stop, for they only cause problems and solve none. And then lowering the basic load affects our material basic needs for food, clothing, housing, education and health, and also the need for (military) security, for mobility and communication, and for pleasure and development. [...] What, then, must clearly disappear ? Obviously nuclear energy production. But we must also give up the private automobile, largely abandon truck and special vehicle traffic, and close most airports[610].
Ce que propose Bahro dans cet extrait tend ainsi vers le primitivisme, mais de façon plus radicale et plus encadrée que l’anarchisme primitiviste. Les propositions de Bahro supposent en effet que le changement global proposé soit organisé - dirigé - par une certaine forme d’autorité mondiale. La nécessité d’une structure verticale et dominante qui aurait pour rôle d’imposer cette transformation de la société est d’autant plus évidente si l’on prend en compte les idées malthusiennes, anti-immigrations et presque anti-technologies défendues dans cet extrait. Dans le numéro 95 le magazine Adbusters propose un extrait de l’ouvrage Can Life Prevail ? A Radical Approach to the Environnemental Crisis de Pentti Linkola. Cet auteur finlandais est présenté comme défendant des positions extrêmes et provocatrices sur la question de l’environnement. L’expression du malthusianisme dans l’extrait choisi par les éditeurs magazine Adbusters semblent en effet avoir pour objectif de choquer le lecteur.
Who misses all those who died in the Second World War ? Who misses the 20 million executed by Stalin ? Who misses Hitler’s six million Jews ? Who misses the British, French, Russians, Japanese, Germans, Americans and everyone else who died ? Israel creaks with overcrowding. [...] Who misses the unused procreation potential of those killed in the Second World War ? Is the world lacking another 100 million people at the moment ? Is there a shortage of books, songs, movies, porcelain dogs, vases ? Are one billion embodiments of motherly love and one billion sweet silver-haired grandmothers not enough[611] ? Des positions politiques diverses : Bien qu’ayant pour objectif principal une certaine forme d’anti-consumérisme, à travers la critique de la publicité, le magazine Adbusters publie un certain nombre de textes défendant des positions politiques qui ne sont pas nécessairement en lien avec le domaine économique - mêmes s’ils finissent souvent par s’en rapprocher dans leurs conclusions. Cela reprend, d’une certaine manière, l’idée plutôt anarchiste de la non-hiérarchisation des revendications évoquées dans l’introduction générale. Tout d’abord, à travers notamment - mais pas uniquement - l’exemple du primitivisme, le magazine Adbusters propose des textes qui s’insèrent dans le courant écologiste. Notons tout d’abord que, de manière générale, de nombreuses pages sont consacrées à la question de l’écologie et du changement climatique. Ainsi, dans un texte publié dans le numéro 97 par Clive Hamilton, ce dernier met en garde d’une part contre le changement climatique et d’autre part contre la réaction des masses face à l’annonce de ce changement. Il note deux attitudes des individus que l’on pourrait qualifier ainsi : l’impuissance et le scientisme. Hamilton indique en effet que l’une des réactions courantes face à la question du changement climatique est de rejeter la responsabilité sur les grandes structures industrielles, en particulier celles des pays en voie de développement. L’autre attitude qu’il dénonce consiste à croire en un potentiel futur progrès technologique qui apporterait une solution au problème. D’une part, le fait de replacer l’individu au centre de la solution à ce problème global, plutôt que de n’envisager le problème que comme une question géopolitique, fait tendre cet écologisme vers une sorte d’anarchisme vert. D’autre part, le rejet du scientisme fait écho aux positions des fondateurs de l’anarchisme tels que Bakounine et Kropotkine qui refusaient d’un bloc la croyance religieuse et la croyance dans le progrès technologique.
Dans ce même numéro, le magazine Adbusters publie un texte de Paul Gilding qui a notamment tenu un rôle important au sein de l’association Greenpeace. Celui-ci alerte face au changement climatique et ce qu’il peut avoir comme impact sur l’économie mondiale. Pour Gilding, la période contemporaine correspond autant à la destruction de l’écosystème qu’à l’effondrement du système économique mondial. Son optimisme, assumé, face à ce changement mondial se rapproche, à l’inverse de l’anarchisme, d’une forme de scientisme. Il écrit :
We shouldn’t despair in the face of what the science is telling us - it is precisely the severity of the problem that will drive a response that is overwhelming in scale and speed and will go right to the core of our societies. It is the crisis itself that will push humanity to its next stage of development and allow us to realize our evolutionary potential. It will be a rough ride, but in the end, we will arrive at a better place[612]. Dans un article de ce même numéro d’Adbusters, l’intellectuel Allen D. Kanner fait également le lien entre écologie et économie. Il y défend l’idée que les municipalités, ou les instances politiques locales de façon générale, ont le pouvoir d’interdire aux grandes entreprises de polluer[613]. L’idée est que lorsque toutes les localités se préoccuperont d’écologie et prendront de telles mesures, cela signifiera la fin de la pollution industrielle et par la même occasion la fin du système capitaliste. Cette vision du changement économique au travers des institutions politiques s’oppose à la perspective anarchiste qui défend l’idée d’un changement venant de la masse populaire, du bas vers le haut. L’écologisme d’Adbusters s’exprime donc de différentes manières, certaines plutôt anarchistes, d’autres non.
Des positions plus novatrices : A côté de l’anticapitalisme, de l’anti-consumérisme et de l’écologisme, les publications du magazine Adbusters défendent parfois des positions moins classiques. On pense ici aux textes qui défendent l’adoption d’un régime alimentaire végétarien ou végétalien - c’est-à-dire sans viande ni poisson et, pour les végétaliens, sans produits laitiers ni œufs. Les publications pro-végétariennes ou pro-vegan (végétaliennes) sont diverses dans le degré de leurs revendications. On trouve par exemple dans le numéro 94 une page, incluse dans un « dossier » critiquant les fast-food, la citation suivante attribuée à Albert Einstein : « Nothing will benefit human health and increase chances for survival of life on Earth as much as the evolution to a vegetarian diet[614]. » Cet argument d’autorité pose le régime végétarien comme raisonnablement bon, mais ne porte en soi aucune revendication précise. L’appel est plus clair, par exemple, dans cette lettre d’une lectrice, dans le numéro 93, qui propose d’organiser une semaine sans viande (ou sans poisson). L’objectif est d’attirer l’attention sur les conditions dans lesquelles les animaux dont provient cette viande sont traités[615]. Cette revendication est à la base du militantisme pro-végétarien et pro-vegan. Les éditeurs du magazine Adbusters publient d’ailleurs dans le numéro 95 le discours d’un militant des droits des animaux comparaissant devant une cour de justice pour des actes de vandalisme. Ce militant, Walter Bond, se réclame d’un mouvement de résistance appelé Animal Liberation Front (ALF). Il expose ses arguments de manière forte, que l’on pourrait qualifier de provocatrice :
Though this court has real and actual power, I question its morality. I doubt the court is interested in the precautious that I took to not harm any person or bystander and even less concerned with the miserable lives that sheep, cows and mink had to endure, unto death, so that a Colorado business could profit from their confinement, enslavement and murder. [...] In a society that values money over life, I consider it an honor to be a prisoner of war, the war against interspecies slavery and objectification[616] !
La forme selon laquelle cette action, illégale, a été menée rappelle celle des attentats anarchistes ciblés de la fin du XIXe siècle. Il existe une similarité entre ces deux types d’actions d’une part à travers la volonté de ne faire aucun dommage collatéral - de ne blesser aucun individu mise à part la personne ciblée dans le cas des attentats anarchistes - et d’autre part par l’utilisation du temps de parole au cours du procès afin de défendre un idéal ainsi qu’un certain nombre de valeurs plutôt que son propre cas.
Une autre position novatrice des publications du magazine Adbusters est perceptible à travers certains textes qui défendent l’idée d’un islam intrinsèquement démocratique et anticapitaliste. Cette affirmation n’est pas sans rappeler l’idée développée par Bamyeh dans le chapitre précédent concernant la nature anarchisante du concept de shari’a. Il s’agit d’une position défendue d’une part par les auteurs des textes publiés dans le magazine, mais également, semble-t-il par la rédaction d’Adbusters qui consacre une page, dans le numéro 95, à la publication d’une citation en gros caractère du prophète Mohammed : « The highest form of Jihad is to speak the truth in the face of an unjust ruler[617]. » Le magazine Adbusters souhaite ici, peut-on supposer, d’un côté défendre l’idée selon laquelle la religion musulmane serait opposée au principe de la dictature et de l’autre insister sur la distinction entre l’islam et les auteurs d’attentats terroristes qui s’en réclament. De façon plus économique, c’est Alastair Crooke, un diplomate britannique, qui, s’appuyant sur le Coran, développe l’idée d’un rejet, par l’islam, de l’individualisme et de l’économie de marché qui semble lui être associée. Il écrit :
The Qur’an is a reminder of old truths already known to us all : for humans to live together successfully society must practice compassion, justice and equity. This insight lies at the root of political Islam. Instead of the preeminence of the market, to which other social and community objectives are subordinating, the making of a society based on compassion, justice and equity becomes the overriding objective - to which other objectives, including markets, are subordinated[618].
Si cette interprétation de l’islam peut sembler faire écho à certaines positions proches de l’anarchisme, on peut supposer que c’est l’idéal communautaire qui les rapproche. La nécessité de la compassion afin d’aboutir à une société humaine fonctionnelle rappelle par ailleurs le titre de l’essai de Kropotkine : L’Entraide, un facteur de l’évolution. Dans une lettre adressée au magazine Adbusters, un lecteur précise et complète ce qu’écrit Alastair Crooke concernant l’islam et ses liens avec le domaine économique. [W]e do not dare to dream. As with a prisoner who is content to live in a cell, our politics is more about what we can do to make our life comfortable within the confines of our prison, whatever that may be. The Islamic prohibition on charging interest on loans, and the distinction it makes between trade, which is encouraged, and usury, which is forbidden, is an inspiration to those of us who dare to dream outside the box[619].
Plus que la simple remise en question du marché par le Coran, cet extrait propose une vision de l’islam qui remet en cause le principe du prêt à intérêt - qui est à la base de l’économie néolibérale mondialisée - et la notion de propriété d’une manière proche de ce qu’avait pu faire Proudhon dans l’ouvrage fondateur de l’anarchisme : Qu’est-ce que la propriété ? L’islam semble se rapprocher également de l’idéologie anarchiste lorsqu’on lit, dans le numéro 95, un court texte d’Alastair Crooke qui exprime ainsi sa position : « The Qur’an demands that human beings return to some of these “old truths” [...]. The first of these truths, known to all, is that the invisible hand is a myth. There is no God-given nature implanted in human beings[620]. » Si cette citation met en avant d’une part une interprétation non-essentialiste de l’islam, elle reprend également une expression très connotée économiquement, celle de la main invisible. Théorisée d’abord par Adam Smith, elle est devenue, pourrait-on dire, le credo du néolibéralisme qui défend la dérégulation des marchés et soutient l’idée que cette main invisible - telle la Providence - permettrait le contrôle de l’économie mondiale. Les positions plus novatrices défendues par le magazine Adbusters que sont le militantisme pro-végétarien et la perception d’un islam opposé à l’économie mondiale possèdent ainsi des points de convergence non négligeables avec l’idéologie anarchiste.
Aux liens qui existent entre l’anarchisme et le magazine Adbusters, que l’on a pu déterminer en analysant les divers textes publiés dans les cinq numéros pris en compte dans ce chapitre, s’ajoutent des connexions entre le magazine et David Graeber. Dans le numéro 97, la rédaction du magazine Adbusters publie un extrait de l’ouvrage de Graeber - le dernier en date au moment de la publication du magazine, Debt : The First 5.000 Years. Les deux sources principales de ce chapitre consacré aux inspirateurs du mouvement Occupy se croisent donc ici. Graeber est présenté à la fois comme un anthropologue, un anarchiste et un militant défendant l’action directe. Notons que l’extrait choisi par la rédaction d’Adbusters reflète l’engagement anarchiste de Graeber puisqu’il dénonce à la fois les institutions politiques et économiques et les liens étroits qu’elles peuvent entretenir.
[There] is a veritable obsession on the part of the rulers of the world–in response to the upheavals of the 1960s and 1970s–with ensuring that social movements cannot be seen to grow, flourish or propose alternatives ; that those who challenge existing power arrangements can never, under any circumstances, be perceived to win. To do so requires creating a vast apparatus of armies, prisons, police ; various forms of private security firms and police and military intelligence apparatus, and propaganda engines of every conceivable variety, most of which do not attack alternatives directly so much as create a pervasive climate of fear, jingoistic conformity and simple despair that renders any thought of changing the world, an idle fantasy[621].
Pour Graeber, les appareils d’État protègent le capitalisme en s’assurant que les mouvements sociaux alternatifs n’aboutissent pas.
Une page avait déjà été consacrée à un texte de Graeber dans le numéro précédent, annonçant d’ailleurs en fin d’article la sortie prochaine du livre Debt : The First 5.000 Years. Graeber revenait alors sur la révolution Égyptienne de 2011 et sur la possibilité d’un tel mouvement populaire en d’autres lieux, notamment au Royaume-Uni. Graeber pointe du doigt les différences qui existent entre un mouvement révolutionnaire en Égypte - où la population semblait guetter la moindre faille dans le système autoritaire de Moubarak pour s’y engouffrer - et un possible mouvement révolutionnaire au Royaume-Uni, où il s’agirait davantage d’entretenir la conviction au sein de la population qu’un système social, politique et économique différent puisse succéder au néolibéralisme. Graeber expose ainsi la méthode qui lui semble adéquate : You not only have to reveal the system as vulnerable - which the students began to do - you not only have to overcome the endless divisions politicians and media have created between students, trade unionists, immigrants and the unemployed - but you also have to convince people that a social order based on human solidarity and mutual aid would even be possible. There is only one known way to do that, and that is for people to experience it. This is why, emboldened by the students, grassroots organizations across the UK are planning to respond to the attacks by a wave of occupation, turning every shut-down youth center, hospital or library into an experiment in real democratic self-management[622].
En reprenant cet extrait de David Graeber, la rédaction Adbusters diffuse deux notions importantes et primordiales à la construction du mouvement Occupy : la préfiguration politique - discutée en détail dans le chapitre 5 - et l’occupation. L’idée d’occupation est développée peu à peu dans les publications du magazine Adbusters au cours de l’année 2011 et en particulier à partir du numéro 96 de juillet/août publié après les évènements des Printemps arabes et les manifestations des Indignados en Espagne.
Graeber est, enfin, cité par un des lecteurs dans le numéro 94. Dans une longue lettre portant sur le recours à la violence dans les mouvements contestataires, ce lecteur déplore le fait que David Graeber ne soutienne pas l’utilisation de la violence malgré ses prises de position en faveur des Black Blocs – il sera question de ce concept dans le chapitre 12. Bien qu’il s’agisse de critiquer ses positions, le fait que Graeber soit mentionné par les lecteurs du magazine Adbusters montre l’importance que sa pensée a pu avoir sur ces derniers. On peut ainsi supposer que l’anarchisme du magazine Adbusters - qui défend par ailleurs des positions idéologiques diverses - combiné avec la pensée anarchiste de Graeber a pu influer sur la formation du mouvement Occupy et lui donner une direction anarchiste.
Les références historiques utilisées à la fois par le magazine Adbusters et par David Graeber sont importantes dans la compréhension de l’idéal de société qu’ils défendent et qui a pu inspirer les premiers pas du mouvement Occupy. Pour reprendre les termes d’Ibáñez, il s’agit de définir l’imaginaire contestataire de ces deux sources d’inspiration du mouvement Occupy. L’objectif d’une telle analyse réside dans la comparaison qui pourra alors être faite avec l’imaginaire néo-anarchiste évoqué au chapitre 3. Si les évènements de 1848 ont largement inspiré les premières années du mouvement anarchiste, on en retrouve également des traces dans les publications d’Adbusters. Micah White, dans le numéro 94 du magazine, publie un long article dans lequel il compare la méthode des barricades utilisées en 1848 en Europe et celle employée à Seattle au cours des évènements de 1999. Notons tout d’abord que White débute et termine son article par une citation de l’anarchiste Mikhail Bakounine, ce qui montre d’une part, une fois de plus, les liens entre Adbusters et l’anarchisme, et d’autre part l’importance de la théorie anarchiste en matière de moyens d’action contestataires. Concernant cette idée d’imaginaire contestataire on peut noter cette citation de Micah White en conclusion de son article : « What is clear, however, is that we are entering an exciting time of activist innovation - like 1848, 1999 and 2003[623]. » Les révolutions européennes de 1848 sont ainsi placées comme un point historique de référence qui sert d’inspiration aux mouvements contestataires contemporains.
Un dossier paru dans le numéro 96 pose également comme référence historique les mouvements des droits civiques aux États-Unis au cours des années 1960. On y trouve ainsi un texte qui relate un des évènements marquant de l’histoire des Blacks Panthers ainsi que plusieurs pages sur Martin Luther King Jr. et le principe de non-violence de manière générale. Dans un souci de continuité historique, le portrait de MLK est associé, dans les pages qui suivent, à un portrait de Gandhi et un autre de Nelson Mandela[624]. Trois courts textes rappellent le principe de non-violence et exposent la pensée de ces trois figures historiques. Cet intérêt, de la part de la rédaction d’Adbusters, pour ces trois personnages qui ont milité, chacun dans un contexte historique et culturel spécifique, pour les droits humains, se manifeste par la forme que prennent ces quelques pages. Il y a, en effet, une certaine idéalisation de ces figures historiques au travers de pages présentant une photographie de type portrait en format A4 accompagnée d’un court texte et d’un bref rappel sur le destin dramatique des trois - l’assassinat dans le cas de Gandhi et MLK, une peine de prison à vie, finalement écourtée, pour Mandela.
De son côté, l’universitaire anarchiste David Graeber, utilisant les ressources qui lui sont disponibles dans le domaine de l’anthropologie, multiplie les exemples de sociétés humaines organisées selon des principes alternatifs. L’imaginaire contestataire que souhaite construire Graeber n’est pas exclusivement historique. Bon nombre des sociétés qu’il évoque sont en effet plutôt récentes et leur éloignement par rapport aux populations des pays industrialisés est plus géographique qu’historique. Par ailleurs, il développe de nombreux arguments autour de l’idée du communisme. Celui-ci peut être perçu comme une référence historique, comme un cadre au sein duquel les mouvements sociaux peuvent s’organiser, permettant une certaine continuité. Si Graeber défend le communisme malgré ses positions résolument anarchistes, c’est qu’il s’agit plutôt d’un communisme libertaire que d’un communisme de type marxiste, plus avant-gardiste et lié aux structures politiques des démocraties représentatives. Graeber défend l’idée que le communisme se retrouve dans toutes les relations sociales de toutes les sociétés humaines à des degrés divers. Il écrit : « When we start thinking of communism as a principle of morality rather than just a question of property ownership, it becomes clear that this sort of morality is almost always at play to some degree in any transaction– even commerce. If one is on sociable terms with someone, it’s hard to completely ignore their situation[625]. » Si l’imaginaire contestataire qui se manifeste dans les écrits de Graeber est plus large que la pensée communiste, il insiste essentiellement sur cette idée et sur des questions de moralité de façon générale dans son ouvrage Debt : The First 5.000 Years qui a d’une certaine manière inspiré le mouvement Occupy. L’éthique, selon lui, a un lien direct avec la question de la dette dans les sociétés humaines depuis plusieurs millénaires. La perspective historique qui est la sienne se concentre par ailleurs davantage sur des évènements plus récents, visant probablement davantage à remettre en question le néolibéralisme qu’à réactualiser un certain imaginaire anarchiste.
Graeber revient tout d’abord sur l’histoire de la dette dont il sera question dans la troisième section de ce chapitre. Il rappelle ensuite brièvement l’histoire du capitalisme. Pour lui le capitalisme apparaît dès la fin du XVe siècle avec la généralisation de la monnaie, l’apparition du prêt à intérêts et le retour de l’esclavage et du servage, qui annoncent déjà ce qui sera qualifié plus tard d’exploitation par le salariat (wage slavery en anglais). Plusieurs articles publiés dans le magazine Adbusters abordent également la question de l’histoire du capitalisme. William I. Robinson identifie ainsi quatre grandes phases dans l’évolution du système capitaliste. La première période correspond au mercantilisme et s’étale de la découverte des Amériques jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, ; la seconde correspond à la révolution industrielle et à la formation des États-nations ; la troisième qu’il qualifie de « corporate capitalism » débute à la fin du XIXe siècle et se termine au début des années 1970 ; et enfin la quatrième et dernière période correspond à la mondialisation économique et à la création d’un marché unique à l’échelle mondiale[626], il s’agit de ce que l’on a appelle le néolibéralisme. Après s’être appuyé sur le concept d’État-nation pour se développer, le capitalisme, dans sa phase néolibérale, tend, selon Robinson, à affaiblir voire à supprimer l’État-nation afin de créer une sorte de marché unique - c’est d’ailleurs l’un des arguments qui permet d’expliquer la montée des nationalismes dans divers pays industrialisés et particulièrement impactés par les politiques néolibérales. Dans le numéro 94 du magazine Adbusters, un extrait d’article paru dans un quotidien japonais est publié, dans lequel Yoko Kato revient également sur l’émergence d’une nouvelle étape du capitalisme depuis les années 1970[627].
Le rappel historique des origines du néolibéralisme semble donc compter tant pour Graeber que pour le magazine Adbusters. Cela, peut-on supposer, a pu avoir un effet sur la direction qu’a pris le mouvement Occupy, permettant de développer une compréhension plus aboutie du système auquel ce mouvement s’opposait. Graeber remonte également dans l’histoire afin de considérer la période qui précède celle du néolibéralisme. Pour lui, la critique du capitalisme mondialisé qui existe aujourd’hui ne devrait pas défendre l’idée d’un retour à un capitalisme plus national. Après la Seconde Guerre mondiale, les pays du bloc de l’Ouest adoptent une politique économique qui suit les théories de Keynes et qu’on a appelé le « Keynesian deal ». Graeber exprime ainsi ses réticences face à ce système : « It would appear that capitalism, as a system, simply cannot extend such a deal to everyone. Quite possibly it wouldn’t even remain viable if all its workers were free wage laborers ; certainly it will never be able to provide everyone in the world the sort of life lived by, say, a 1960s auto worker in Michigan or Turin with his own house, garage, and children in college[628]. » Si l’État-Providence défendu par Keynes semble intenable, pour Graeber, c’est que cette politique économique, bien que plus sociale, reste ancrée dans le capitalisme et admet - voire s’appuie sur - des inégalités sociales nécessaires.
Ainsi, avant d’entrer dans les détails de la critique du néolibéralisme, Graeber indique que ces inégalités sociales peuvent également être le fruit d’un capitalisme non-néolibéral, bien qu’elles soient alors moindres. Graeber rappelle donc ici ses positions anticapitalistes et pas uniquement anti-néolibérales[629]. Son analyse historique du capitalisme remet par ailleurs en question l’idée que le processus d’industrialisation serait à l’origine du développement du capitalisme. Pour lui, l’apparition des usines et du principe du salariat qui y est associé sont plutôt la conséquence de ce système économique.
Here we come face to face with a peculiar paradox. It would seem that almost all elements of financial apparatus that we’ve come to associate with capitalism - central banks, bond markets, short-selling, brokerage houses, speculative bubbles, securization, annuities - came into being not only before the science of economics (which is perhaps not too surprising), but also before the rise of factories, and wage labor itself. This is a genuine challenge to familiar ways of thinking. We like to think of the factories and workshops as the “real economy,’ and the rest as superstructure, constructed on top of it. But if this were really so, then how can it be that the superstructure came first[630] ?
L’anticapitalisme de Graeber s’appuie donc sur l’idée que c’est ce qu’il nomme la « superstructure » à laquelle il faut s’opposer. Cette superstructure, qui constitue la base historique du capitalisme, s’est transformée au cours des différentes phases de l’évolution de ce dernier. Ainsi, au cours de la période néolibérale, Graeber insiste particulièrement sur la notion de la création monétaire par l’emprunt. Au cours de la phase néolibérale du capitalisme le pouvoir de création de la monnaie est passé des banques centrales (nationales), aux banques privées. Afin de réguler la valeur de leur monnaie, les États n’ont plus la possibilité d’imprimer de la monnaie papier. Au lieu de cela, ce sont les banques privées qui créent de la monnaie virtuelle par l’emprunt. Par un jeu d’écriture, les banques privées ont donc la capacité de créer de la monnaie qu’elles prêtent ensuite aux individus et/ou aux États. Lorsque les débiteurs remboursent l’emprunt, la monnaie qui avait été créée est détruite - les profits des banques correspondent alors aux intérêts qui ont été versés. Graeber définit cette création monétaire virtuelle comme une création à partir de rien : « out of thin air ». Il écrit : It’s the Fed[eral Reserve] that has the power to print money. The banks that receive loans from the Fed are no longer permitted to print money themselves, but they are allowed to create virtual money by making loans ostensibly, at a fractional reserve rate established by the Fed - though in practice, even these restrictions have become largely theoretical. [...] Henry Ford once remarked that if ordinary Americans ever found out how the banking system really worked, there would be a revolution tomorrow[631].
Graeber essaie ainsi de faire connaître les mécanismes du système financier, notamment la création monétaire par l’emprunt, afin de nourrir la possibilité de cette révolution sur le sol américain. Il sera ainsi pertinent d’analyser la popularité de cette idée parmi les participants au mouvement Occupy afin d’évaluer la réussite de Graeber dans la diffusion des idées qui lui paraissent devoir être propagées[632]. Graeber évoque également l’importance des bons du trésor américain, les Treasury Bonds, qui sont, d’après lui, devenus la nouvelle réserve monétaire mondiale depuis l’abandon de l’étalon or en 1971 par Nixon.
Insofar as the government issues T-bonds, it actually is, in one sense, printing money : circulating debt tokens that - as one apparently paradoxical effect of Nixon’s floating the dollar - have now themselves come to replace gold as the world’s reserve currency : that is, as the ultimate store of value in the world, yielding the United States enormous economic advantages[633].
Les États-Unis sont donc présentés comme l’économie majeure du capitalisme mondiale. L’impact que peut avoir un tel ouvrage sur la société américaine et les réactions qu’il a pu susciter - notamment au travers du mouvement Occupy - montrent que l’anticapitalisme et les positions anarchistes de Graeber rassemblent une certaine partie de la population américaine.
Outre les mécanismes du néolibéralisme et l’analyse du système économique actuel, Graeber consacre de nombreuses pages à la notion clé de son ouvrage : la dette. Graeber adopte une nouvelle fois une approche historique, en analysant les origines de la dette. Il débute son ouvrage en rapportant ainsi qu’il y a plus de cinq mille ans, les habitants de la Mésopotamie avaient déjà mis au point le concept de dette, alors que la monnaie n’existait pas encore. Le débiteur remboursait ainsi sa dette de diverses manières, mais pas monétairement. Graeber écrit : « For thousands of years, the struggle between rich and poor has largely taken the form of conflicts between creditors and debtors–of arguments about the rights and wrongs of interests payments, debt peonage, amnesty, repossession, restitution[634]. » La monnaie serait alors apparue plus tardivement, lors de la formation des premiers États. Afin de financer leurs activités, ces États auraient alors contracté une sorte de dette auprès de la population, qui leur fournissait en échange diverses marchandises. Cette dette allait devenir de la monnaie. Celle-ci pouvait alors être collectée en tant qu’impôt par l’État qui l’avait originellement distribuée. Le rôle des États est donc primordial dans la création de la monnaie, puisqu’elle ne représente que l’expression de la dette qui, elle, est bien plus ancienne. Graeber souligne l’importance de ce rôle comme suit : « Governments use taxes to create money, and they are able to do so because they have become the guardians of the debt that all citizens have to one another. This debt is the essence of society itself. It exists long before money and markets, and money and markets themselves are simply ways of chopping pieces of it up[635]. »
Mis à part son rôle dans la création historique de la monnaie, l’État est indispensable afin que le système de dette monétarisée fonctionne. Puisque la monnaie est l’émanation de l’autorité de l’État, les dettes contractées en monnaie dépendent de cette autorité. Celui-ci établit les règles qui déterminent les éventuelles sanctions qui peuvent être prises si le débiteur se trouve dans l’incapacité de rembourser sa dette. Pour Graeber, le rôle de l’État dans l’émergence de l’économie de marché est essentiel. Il écrit :
It’s money that had made possible for us to imagine ourselves in the way economists encourage us to do : as collection of individuals and nations whose main business is swapping things. It’s also clear that the mere existence of money, in itself, is not enough to allow us see the world this way. If it were, the discipline of economics would have been created in ancient Sumer, or anyway, far earlier than 1776, when Adam Smith’s The Wealth of Nations appeared. The missing element is in fact exactly the thing Smith was attempting to downplay : the role of government policy[636].
La monnaie est donc quelque chose de très politique et est intrinsèquement liée au concept de dette. Mais c’est la diffusion de la monnaie au fil des siècles dans toutes les strates des sociétés humaines qui a permis au capitalisme de se transformer et de donner naissance à un nouveau comportement social : le consumérisme.
La question de l’éthique est fréquente dans les théories anti-néolibérales. Graeber et le magazine Adbusters l’expriment de manière différente Graeber s’appuie sur une position plus globale et de nouveau plus historique, tandis qu’Adbusters insiste sur des problématiques plus spécifiques au continent Nord-Américain. Dans le numéro 93 du magazine Adbusters, on trouve par exemple un paragraphe critiquant le lobbying, dont la conclusion est la suivante : « Why do the people of America put up with this level of corruption at the heart of their democracy[637]. » La corruption dénoncée ici montre une volonté de la part de la rédaction d’Adbusters de mettre en lumière les relations qui existent entre le système politique et le système économique. Bien que de telles relations aient existé tout au long de l’histoire du capitalisme, la particularité du néolibéralisme réside dans ce que ses opposants nomment la marchandisation de la société. L’idée est de rendre accessible au marché un nombre croissant de domaines économiques. Cette marchandisation est liée à la question éthique, puisque les anticapitalistes considèrent que certains domaines de l’économie ne devraient pas avoir pour objectif de dégager un quelconque profit. Graeber déplore ainsi l’importance qui est donnée à la valeur marchande des biens et des services et au profit potentiel qui peut en être tiré : Who was the first man to look at a house full of objects and immediately assess them only in terms of what he could get from them in the market ? Surely, he can only have been a thief. Burglars, marauding soldiers, then perhaps debt collectors, were the first to see the world this way. It was only in the hands of soldiers, fresh from looting towns and cities, that chunks of gold and silver [...] could become simple, uniform bits of currency [...] [that] could be accepted anywhere, no questions asked. And it continues to be true. Any system that reduces the world to numbers can only be held in place by weapons, whether these are swords and clubs, or, nowadays, “smart bombs” from unmanned drones[638].
La perspective de Graeber dans cet extrait est plus générale que centrée sur le cas spécifique du néolibéralisme. Cependant, il présente comme immorale la volonté de tirer profit - économiquement - d’un maximum de situations.
On retrouve cette idée de marchandisation dans différents articles publiés dans le magazine Adbusters. Ceux-ci ne portent pas nécessairement directement sur la question économique, mais l’abordent de manière plus spécifique - cela s’explique par la diversité des publications du magazine Adbusters déjà mentionnée. Ainsi, dans le numéro 94, est publié un article du Professeur Mikkel Borch-Jacobsen portant sur les troubles bipolaires et leur exploitation par l’industrie pharmaceutique. Outre l’aspect médical de cet article, l’extrait choisi vise à mettre en évidence la remise en cause de la privatisation du domaine médical pour des raisons éthiques.
Healy calls [this] the “manufacture of consensus” : By subsidizing one research program instead of another, one conference or symposium, one journal, one publication, one learned society and so on, the pharmaceutical industry doesn’t just make precious allies among the “key opinion leaders” of the medical establishment, it also gains a very efficient means of steering the academic discussion toward the illness that interest it at any given moment. [...] Pharmaceutical companies today launch diseases in the way fashion companies launch a new brand of jean : creating needs that align with industrial strategies and the duration of patents. The techniques Healy describes are the same as those used by the pharmaceutical industry to sell, or oversell, conditions as diverse as depression, osteoporosis, hypertension, social phobia, metabolic syndrome, high cholesterol, attention deficit/hyperactivity disorder, fibromyalgia, premenstrual dysphoric disorders, panic attacks, restless leg syndrome, and so forth. In each case the existence and risks of one condition or another are amplified in order to better persuade us to swallow chemical products[639].
La critique du consumérisme d’un point de vue moral tend à opposer la recherche du profit aux besoins des individus. Cela fait écho au lien qui unit l’anti-consumérisme à l’anti-néolibéralisme. Les défenseurs du néolibéralisme soutiennent, en effet, l’idée que le libre échange, et la concurrence libre qui lui est associée, sont les mieux à même de répondre aux besoins des individus[640]. La question de l’immoralité de la marchandisation de la société se retrouve dans un court texte de l’écrivaine et militante Grace Lee Boggs publié dans le numéro 97 et qui porte le titre : World War IV.
The war in which the whole world is now engaged, is a new kind of war : an ongoing and total war, the war of the Empire of Money against Humanity. The Empire of Money seeks to impose the logic and practice of capital on everything, to turn every living being, the Earth, our communities and all our human relationships into commodities to be bought and sold on the market. It seeks to destroy everything that human beings have created : cultures, languages, memories, ideas, dream, love, and respect for one another[641].
Si l’éthique correspond à une certaine recherche de la vertu, à ce qu’il est bon et juste de faire, alors cette citation pose la marchandisation de la société et ce qui est nommé l’Empire de l’Argent comme des concepts contraires à l’éthique. L’opposition au consumérisme n’est donc pas seulement l’expression d’une certaine forme d’anti-néolibéralisme, qui ferait alors intervenir les concepts purement économiques de l’utile et de l’inutile, mais touche au domaine plus personnel que représentent les valeurs éthiques.
La question éthique s’exprime également chez Graeber à travers la notion de dette. Son ouvrage, Debt : the first 5.000 years, débute d’ailleurs par cette distinction entre ce qui relève d’une question économique et ce qui relève d’une question morale. Graeber part de l’assertion que chacun doit payer sa dette : « “Surely one has to pay one’s debt.” The reason it’s so powerful is that it’s not actually an economic statement : it’s a moral statement. After all, isn’t paying one’s debts what morality is supposed to be all about[642] ? » Cependant, Graeber met en lumière le fait que certains individus et certains États se retrouvent dans une situation où ils doivent continuellement rembourser une dette croissante du fait du système de prêt à intérêts et de la fluctuation des taux d’intérêt. De plus, Graeber oppose à cette assertion morale du remboursement de la dette une conscience éthique qui devrait définir des limites au pouvoir de la morale économique.
If you end up having to abandon your home and wander in other provinces, if your daughter ends up in a mining camp working as a prostitute, well, that’s unfortunate, but incidental to the creditor. Money is money, and a deal’s a deal. From this perspective, the crucial factor [...] is money’s capacity to turn morality into a matter of impersonal arithmetic - and by doing so, to justify things that would otherwise seem outrageous or obscene[643].
On en revient ici à l’idée de Grace Lee Boggs qui oppose l’argent à un certain humanisme. La critique du consumérisme qui se trouve au croisement de revendications économiques et de revendications éthiques se construit en réponse au contexte historique dans lequel elle se développe, la période postmoderne.
La dépression postmoderne : Le magazine Adbusters publie régulièrement des articles qui concernent la santé mentale et abordent le problème de la dépression en faisant le lien avec le cadre néolibéral et consumériste qui entoure la période postmoderne. Ainsi, dans le numéro 93, deux publications se succèdent, l’une du sociologue français Alain Ehrenberg et l’autre qui est une interview du journaliste américain Ethan Watters. Ces deux textes mettent en évidence les relations entre l’individualisme postmoderne et la multiplication des cas de dépressions mentales. Ethan Watters affirme par exemple : I think that human beings cannot feel at ease mentally if they are disconnected from their sense of a role within a group. I think that the human mind is deeply permeable to the goals and expectations of the people around us, and if we don’t pay attention to that, if we think of ourselves as the captains of our own destiny, always able to pick ourselves up by our own individual bootstraps, then we are likely to experience that sort of postmodern insecurity that leads us to a certain form of American hyper-introspection - always looking inward[644].
L’idée développée ici est que, pour combattre la dépression, il est nécessaire de recréer certains liens entre les individus. On en revient ici au concept anarchiste selon lequel l’individu seul ne peut rien produire par lui-même et a nécessairement besoin, même dans une moindre mesure, du travail d’autrui. De plus, au-delà de questions purement sociales, cette condamnation de l’individualisme renvoie également aux travaux de Kropotkine sur l’entraide et la solidarité. La critique de l’individualisme exacerbé, caractéristique de la postmodernité, que propose le magazine Adbusters semble donc être compatible avec l’idéologie anarchiste.
On peut également citer un court extrait de Jacques Waardenburg, universitaire néérlandais spécialiste de l’histoire des religions, qui écrit sur la pensée islamique au XXe siècle. Cet extrait critique l’individualisme de la période postmoderne en le reliant au mode de vie des pays Occidentaux. Le texte de Waardenburg consacré à la pensée islamique rappelle les réflexions de Mohammed A. Bamyeh concernant l’opposition de l’islam au néolibéralisme, analysé au chapitre 7. L’idée de solitude sociale à laquelle il est fait référence renvoie quant à elle au concept de dépression postmoderne qui constitue l’objet de cette section. Waardenburg écrit : « Today the West stands for a disintegrating society in which egoism and social solitude prevail. It is the land of loss of mind, where materialism reigns and where people are imprisoned by their desire of goods and money[645]. »
Les effets de cet individualisme postmoderne sont par ailleurs observés de manière particulièrement importante sur les campus Nord-Américains. Darren Fleet, l’un des éditeurs du magazine Adbusters, publie un court article dans lequel il décrit la recrudescence des maladies mentales sur les campus universitaires et plus particulièrement des cas d’anxiété et de dépression. Pour cet auteur, le système compétitif et individualiste des universités serait la cause de cette recrudescence. Il écrit :
These results indicate what happens when the dominant economic ideology of the age, neoliberalism, creeps into the mentality of science and arts. The campus isn’t a place to study Heidegger anymore. Nor is it a place to query the relative nature of the Bohr atom. It is a place to get a leg up on the competition and the competition is fierce. This is a place to cheat when you can, to choose easy courses with easy professors, to trade learning for sycophancy, to deliberately ask one question per class, regardless of interest, for that extra participation grade[646].
La critique du consumérisme se conçoit donc dans un contexte néolibéral et individualiste qui favorise l’apparition d’états dépressifs. A travers ses diverses publications, les éditeurs du magazine Adbusters tentent de définir la consommation comme un comportement addictif qui pourrait être apparenté à un trouble psychique. Un court texte du sociologue William Robert Catton Jr. est publié dans le numéro 96 à ce sujet : « Calling out overconsumption is the last taboo of late-stage Western civilization. Talking about our consuming too much is simply not done in polite society. It tells us what we don’t want to hear ; that we are hooked on consumption that we do so want to have more than we need ; that those of us with the most wealth are self-evidently the most addicted[647]. » Le magazine Adbusters s’attaque également de façon évidente, de par son titre en premier lieu, à la multiplication de la publicité dans l’espace public physique comme virtuel. Le nombre toujours croissant de publicités est une conséquence directe de l’apparition d’un nouveau mode de consommation qui a accompagné l’émergence du néolibéralisme.
La publicité : Si l’existence de la publicité est critiquée pour elle-même par le magazine Adbusters, c’est en particulier la multiplication d’annonces publicitaires qui est visée. Dans le numéro 93 du magazine, un dossier s’attarde sur l’histoire de la publicité et son évolution au fil du temps. La publicité telle qu’elle existe aujourd’hui est définie comme stimulant les désirs en jouant sur les émotions du consommateur. Le magazine Adbusters parle même de la plus grande expérience psychologique jamais menée sur la race humaine. La publicité est vécue comme un phénomène aliénant qui peut mener à divers troubles tels que la dépression ou l’anxiété, mentionnées précédemment. La question de l’aliénation, et en particulier de l’aliénation par le salariat, est par ailleurs chère à Marx et aux théoriciens du communisme, qu’ils soient libertaires ou autoritaires, au XIXe siècle. La multiplicité des publicités est explicitement visée dans une double page du numéro 93 présentant la photographie d’un espace urbain envahit par les messages publicitaires et sous laquelle on peut lire : « 3000 marketing messages a day seeping into your brain whether you like it or not[648]. » Dans un article intitulé « A Unified Theory of Mental Pollution[649]. » Micah White souhaite faire partager sa vision de la publicité comme une sorte de pollution. La ligne éditoriale d’Adbusters de par le choix de ses publications et par les articles de ses éditeurs s’oppose ouvertement au principe même de la publicité.
Dans le numéro 95, la rédaction d’Adbusters publie un extrait d’un texte de Michael Löwy, sociologue franco-brésilien, qui fait le lien entre le mode de consommation de ces dernières décennies, le système économique capitaliste - actuellement dans une phase néolibérale - et l’utilisation de la publicité. Löwy utilise ici le concept du non-essentialisme afin de s’opposer à l’idée d’une tendance naturelle chez l’être humain à consommer et à échanger des biens dans le but d’en tirer un certain profit. Il écrit : The compulsive consumerist behavior in advanced capitalist society is not the manifestation of “human nature,” nor of some innate tendency of individuals to consume more and even more. Nothing comparable is ever found in pre-capitalist communities or societies ; it is proper to capitalist modernity and inseparable from the religious cult of modernity-worship actively promoted by the advertising system[650].
Cette question d’un essentialisme consumériste est également abordée par Graeber dans l’ouvrage qui sert de référence à ce chapitre. Dans une section consacrée au mythe du troc - « The Myth of Barter » - Graeber indique que les économistes théorisent les relations humaines comme étant nécessairement des échanges de biens ou de services. Ces échanges peuvent être réalisés soit par le troc soit par de la monnaie, mais l’objectif premier est que chacun des deux partis qui participe à l’échange pense en avoir tiré le meilleur profit. Graeber s’oppose à cette théorie, mais décrit son existence comme suit : « [The economy is] a discipline that concerns itself first and foremost with how individuals seek the most advantageous arrangement for the exchange of shoes for potatoes, or cloth for spears, it must assume that the exchange of such goods need have nothing to do with war, passion, adventure, mystery, sex, or death[651]. » L’idée de Graeber rejoint celle de Löwy en affirmant que les relations humaines ne sont pas exclusivement, ni naturellement, tournées vers la recherche d’un quelconque profit matériel, mais répondent à des besoins et des envies divers.
Löwy, qui voit dans cette théorie d’un essentialisme consumériste quelque chose de néfaste, appelle de manière explicite à lutter contre la propagation de la publicité, qui serait l’un des symptômes de cette théorie. Il écrit :
Advertising is an essential gearing in the infernal neoliberal/capitalist spiral of ever-increasing, ever-expanding production / consumption / accumulation [...]. Every attempt to put limits to advertising’s aggression - until we are able, one day, to get rid of it altogether - is an environmental duty, a political and moral imperative for all those who hope to save our natural environment from destruction[652].
Les éditeurs du magazine Adbusters s’engagent d’ailleurs explicitement dans cette direction. Si le consumérisme est largement critiqué, notamment à travers la critique de la publicité, le magazine va au-delà de la simple critique et lance des appels directs aux lecteurs afin qu’ils repensent et modifient leurs modes de consommation. Dans le numéro 97 du magazine, un texte aux accents provocateurs plutôt court est publié, demandant de façon plutôt claire aux habitants des pays développés de repenser leur mode de consommation. En voici la retranscription dans son intégralité :
You blame China. You blame India. You blame America. You blame the CEOs, the oil companies, the vague and incoherent ‘system’, the international regulatory regimes, the hypocrisy of the left, the righteous of the right, the educators, the economy, your parents, your childhood, your job, your bank account, your mental health, your government, everyone and everything but yourself. Wake up ! This is no joke. This is actually happening and your five planet-lifestyle is the primary cause of it[653]. Les textes d’Adbusters comme ceux de Graeber se concentrent sur une critique de l’organisation politique, économique et sociale contemporaine. Bien que puisant dans un corpus théorique plus classique, leur objectif est bien d’avoir une influence sur le monde en ce début de XXIe siècle à travers la critique qu’ils peuvent en faire, mais également à travers les diverses propositions qui sont les leurs.
L’idée d’une organisation de la société à une échelle plus locale est l’un des principes fondateurs de la pratique anarchiste. Ce principe est cependant repensé et réadapté à la lumière des transformations qu’apporte le néo-anarchisme. Celui-ci se développe dans un contexte néolibéral, où le capitalisme est mondialisé, et où ce qui est local s’oppose à ce qui est mondial. Dans une section du numéro 93 du magazine Adbusters, consacré à la publication du courrier des lecteurs, plusieurs messages adressés au magazine parlent d’une organisation locale. Robert Dixon évoque ainsi un concept qu’il nomme en anglais localization et qu’il définit comme suit : « Localization involves paying for local food, local services and local products even if they cost more than cheap imports. This creates a stronger local economy ; addresses food safety concerns of imports ; and reduces transportation pollution and energy costs. Localization is the opposite of globalization[654]. » L’objectif est de produire et de consommer les produits locaux. L’économiste chilien Manfred Max-Neef exprime son point de vue sur la question dans une interview publiée par la rédaction d’Adbusters :
To bring butter from 10,000 kilometers to a place where you already make the best butter, under the argument that it is cheaper, is a colossal stupidity. They don’t take into consideration the environmental impact of 10,000 kilometers of transport. And part of the reason it’s cheaper is because it’s subsidized. So it’s clearly a case in which the prices do not tell the truth. It’s all tricks. And those tricks do colossal harm. If you bring consumption closer to production, you will eat better, you will have better food, you will know where it comes from and you may even know the person who produces it. You will humanize consumption. But the way economics is practiced today is totally dehumanized[655].
Cette idée est assez récurrente dans le discours du magazine Adbusters que ce soit à travers les publications de spécialistes tels que Max-Neef, des éditeurs ou des contributeurs au magazine, tels Kalle Lasn et Micah White, ou encore simplement des lecteurs.
Le concept de localization s’opposant à la mondialisation peut être perçu comme une forme d’altermondialisme. Les différentes publications qui défendent ce concept dans les pages d’Adbusters vont plus loin que la simple critique de la mondialisation économique telle qu’elle existe en ce début de XXIe siècle. Il s’agit d’une proposition concrète qui peut se traduire en moyens d’action permettant d’insuffler un changement social. Dans cette optique, les éditeurs du magazine Adbusters publient des articles, des images et des slogans dont l’objectif est d’influencer ouvertement le comportement de ses lecteurs. Dans le numéro 97, par exemple, on peut lire le court texte suivant, mis en forme comme une liste de choses à faire : « I do this for one year : Feed my body good food. Feed my mind good ideas. Boycott all megacorps and construct a new life around local, family, indie[656]. » L’organisation à l’échelle locale défendue par le magazine Adbusters ne se cantonne pas exclusivement aux domaines du politique et/ou de l’économique. L’objectif est bien d’apporter un changement au niveau économique et politique, mais également d’avoir un impact sur la santé, l’écologie, les rapports humains, la façon de percevoir la consommation etc. On en revient ici au refus caractéristique de l’anarchisme de hiérarchiser les points de contestations. Un texte de l’artiste et militant écologiste Friedensreich Hundertwasser, publié dans le numéro 94 du magazine et intitulé « The Holy Shit », regroupe de façon assez synthétique ces différents objectifs du localisme. Il y évoque tant la délocalisation de la production que celle du stockage et du recyclage des déchets engendrés par la consommation[657].
L’idée d’une organisation locale, caractéristique de l’anarchisme dès le XIXe siècle, va de pair avec l’idée de la redéfinition du concept de révolution qui est, elle, plutôt associée au néo-anarchisme. Kalle Lasn exprime de façon très imagée le type de révolution que la rédaction du magazine Adbusters souhaite voir émerger. We attack capitalism - not at officialy sanctionned protests - but like bees attacking a wounded beast with a billion incessant stings. We keep escalating our actions until the cost of doing business as usual becomes impossible to bear, and the bloodied beast finally falls to its knees. This November’s Carnival is a good time to start : Let them have their conferences and summits ... we will have our revolution of everyday life[658].
Cette révolution du quotidien fait le lien entre l’idéal politique d’une société plus locale et les moyens d’action qui permettront de faire émerger une telle société. Le rôle du magazine Adbusters est envisagé au-delà du continent Nord-Américain et se veut mondial. Dans les dernières pages du numéro 93, la rédaction du magazine Adbusters publie un court texte du philosophe et militant politique Rudolf Bahro intitulé « Our Revolution ». Ce texte, qui date dans sa version originale de 1994, ouvrait déjà la voie à la redéfinition de la révolution. Bahro écrit :
Let us withdraw not only our votes from the Great Machine and its servants. Wherever possible we must altogether stop playing that game, and we must gradually incapacitate everything that runs in the old direction : military installations and freeways, nuclear power stations and airports, chemical factories and large hospitals, supermarkets and factory-like educational institutions... Let us reflect on how we can feed, warm, clothe, educate, and keep ourselves healthy independently of the Great Machine[659].
L’objectif des éditeurs du magazine Adbusters est d’une part de faire connaître et de diffuser leur point de vue sur la question de la redéfinition de la révolution, et d’autre part de permettre une diffusion de leur message à l’échelle mondiale. En effet, le texte de Bahro est reproduit sur une double page en douze langues différentes : chinois, allemand, portugais, italien, français, russe, suédois, turc, arabe, néerlandais, japonais et enfin anglais. La question de la redéfinition de la révolution est par ailleurs abordée par certains auteurs tels que Lawrence Morley, qui se définit comme un anarchiste progressiste. De façon assez naturelle, on peut observer dans ce texte de Morley intitulé « Revolt » un rapprochement entre les idées d’un anarchisme nouveau, progressiste, qu’on peut apparenter au néo-anarchisme, et la redéfinition du concept de révolution, l’un des fondements essentiels de ce néo-anarchisme. « I, as a Progressive Anarchist, want the complete overthrow of present societies, but not now, not immediately, not violently, but gradually and peacefully as ideas gradually seep through one’s mind. The intention of this revolutionary is to assault your mind and destroy your beliefs[660]. »
Le morcellement du système économique et politique à l’échelle mondiale par le biais de ce mouvement de localization est perçu comme un moyen de renverser les grandes puissances. Chris Hedges, un correspondant pour le New York Times, à la manière de Graeber, donne à cette idée une perspective historique.
Joseph Tainter, in his book The Collapse of Complex Societies, argues that the costs of running and defending an empire eventually become so burdensome and the elite become so calcified, that it becomes more efficient to dismantle the imperial superstructures and return to local forms of organization. At that point the great monuments to empire, from the Sumer and Mayan temples to the Roman bath complexes, are abandoned, fall into disuse and are overgrown[661].
Si cette idée d’un retour à des activités plus locales ne s’attache pas à créer des alternatives exclusivement dans le domaine économique, d’autres propositions communes à Graeber et au magazine sont davantage ciblées et concernent notamment la monnaie et le système de production.
Rappelons tout d’abord que la volonté d’une organisation à échelle plus locale n’a pas une portée uniquement politique. Il s’agit également de réorganiser plus localement la société au niveau économique, social, culturel etc. la section précédente peut donc être perçue comme faisant partie des alternatives économiques au capitalisme mondialisé proposées par Graeber et le magazine Adbusters. Suivant l’idéal anarchiste, Graeber espère un changement global qui soit à la fois politique économique et social. C’est la raison pour laquelle il peut parfois s’avérer hasardeux de classer les propositions qui sont faites dans l’une ou l’autre de ces catégories. Ainsi, Graeber propose la création et l’utilisation d’une monnaie alternative en cessant d’utiliser la monnaie des États. La valeur d’une monnaie vient de ce qu’elle est soutenue et légitimée par les États. Pour Graeber, la proposition d’une monnaie alternative est non-seulement une proposition économique, qui a pour objectif de ne plus subir les fluctuations créées par le marché, mais également une proposition politique. En refusant la monnaie légitimée par les États, c’est l’État lui-même que l’on rejetterait. Percevant les sphères politiques et économiques comme étant liées l’une à l’autre, les propositions de Graeber et du magazine Adbusters sont bien souvent à la fois politiques et économiques.
Une idée alternative qui reste cependant très liée au domaine économique est celle de la décroissance. L’objectif est clair, s’opposer au concept de croissance proposé par les économistes néolibéraux. Le magazine Adbusters reprend ainsi un extrait du penseur français André Gorz qui exprime ouvertement cette prise de position : The boldest concept which modern political economy dared envisage was that of “zero growth” in physical consumption. Only one economist, Nicholas Georgescu-Roegen, has had the common sense to point out that, even at zero growth, the continued consumption of scarce resources will inevitably result in exhausting them completely. The point is not to refrain from consuming more and more, but to consume less and less - there is no other way of conserving the available reserves for future generations. This is what ecological realism is about[662].
Cet extrait, publié sous le titre Zero Growth souligne bien la différence qui existe entre une croissance qui serait nulle et l’idée qu’est la décroissance. L’extrait choisit par les éditeurs du magazine Adbusters provient d’un ouvrage publié en 1975 par André Gorz intitulé Écologie et Politique. Cette manière de faire le lien entre l’écologie et l’économie traduit une volonté d’appuyer la critique du capitalisme mondialisé sur une conception de l’économie réelle et non uniquement virtuelle. L’idée de décroissance touche par ailleurs largement aux modes de consommation et se retrouve ainsi dans les moyens d’action mis en place par les différents acteurs sociaux qui font l’objet de la section suivante.
Si les moyens d’action proposés ici, notamment par le magazine Adbusters, ne se rapportent pas exclusivement aux domaines politique et économique, ils s’inscrivent cependant dans le même cadre idéologique que ce qui a été présenté depuis le début de ce chapitre. On peut tout d’abord citer l’extrait de Chris Hedges, mentionné plus haut : « We will have to take care of ourselves. We will rapidly create small, monastic communities where we can sustain and feed ourselves. It will be up to us to keep alive the intellectual, moral and culture values the corporate state has attempted to snuff out[663]. » L’idée est double, d’une part inciter les individus à agir de façon directe, par eux mêmes, et d’autre part encourager la création de communautés. Cette seconde idée se rapproche des communautés intentionnelles anarchistes mentionnées au chapitre 4 ainsi que du principe de préfiguration politique qui a été l’objet du chapitre 5. Il convient de noter que le magazine Adbusters apporte également son soutien à cette idée qui influencera largement le mouvement Occupy.
Inspiré par les évènements des printemps, Micah White et les éditeurs du magazine Adbusters soutiennent des moyens d’action qui vont au-delà du cadre légal traditionnel des mouvements de protestations politiques et sociaux. On en revient à la question du rôle de la société civile face à l’État évoquée dans le chapitre 7 - rôle largement déterminé par la définition que l’on a de cette notion. La rédaction d’Adbusters perçoit la société civile comme antagoniste à l’État et opposée tant aux élites politiques qu’aux élites économiques, qui seraient intrinsèquement liées. Ainsi, dans un article publié dans le numéro 97 du magazine, Micah White s’oppose à l’idée, qu’il décrit comme étant répétée tel un mantra, selon laquelle : « if the biggest corporations were to pay their taxes then the world could return to the “good ol’days” before austerity[664]. » Pour lui, cette idée est contre productive puisqu’elle suppose que toute autre forme d’action sociale serait inutile. Il suffirait de s’en remettre à la sphère politique, et donc à l’État, afin de peser sur la sphère économique, ce qui aurait pour conséquence d’effacer les actions menées en dehors de ces sphères par la société civile. Micah White adopte une perspective historique afin d’exposer son point de vue et d’apporter son soutien à des actions plus directes.
How shortsighted we have become ? In Karl Marx’s days we spoke of funding social revolution through expropriation, forcefully taking ill-gotten riches away from the wealthy. Today we whine, plead and beg corporations into doling out money to support public services. Sure, we are “owed” that tax money but we have seen what effect corporate lucre has on everything it funds : [...] lobbyists write the nation’s laws because the high cost of elections excludes all but corrupt politicians hooked on corporate campaign donations[665].
Les actions telles que le lobbying seraient donc inefficaces puisqu’elles ne proviennent non pas de la société civile mais de la sphère économique. Le magazine Adbusters puise alors son inspiration dans des moyens d’action historiques plus directs tels que l’expropriation.
Parmi les moyens d’action directs potentiellement plus directs, la question de la violence est également abordée. C’est une question toujours importante au sein du mouvement anarchiste et que l’on retrouve ici particulièrement dans le courrier de lecteurs adressés à la rédaction du magazine. On peut ainsi lire, dans le numéro 94, une longue lettre adressée à la rédaction d’Adbusters et portant uniquement sur cette question au sein des mouvements sociaux. L’auteur de cette lettre déplore le fait que la rédaction d’Adbusters ne soutienne pas ouvertement la violence comme moyen d’action. Your issue #92 circles nervously around the issue of violence in pursuit of change. The editors know that violence may be one of the means necessary to destroy the plutocracy, but they also know that the readership cannot bear the sight of blood. [...] We are also given the opportunity to admire those heroic young firebrands in the black bloc, whose vandalism is sanctified by being limited to brand-name storefronts. Again, no bloodshed allowed. My question is, why must we limit ourselves to half measures and mocking symbolism when the plutocrats will stop at nothing to subjugate us[666] ?
Cette prise de position renvoie à un débat récurrent dans les milieux anarchistes, et révolutionnaires de manière générale. Il est intéressant d’une part de noter l’existence d’un tel débat parmi les lecteurs du magazine Adbusters, et d’autre part de noter que cette lettre, qui défend l’utilisation d’un type de violence qui va au-delà du vandalisme, puisque étant appelé à être sanglant, a été publiée. Bien que la publication de cette lettre ne permette pas de tirer des conclusions quant aux opinions des membres de la rédaction sur cette question, elle montre que la débat sur l’utilisation ou non de la violence suscite un intérêt. Notons que dans le précédent numéro, les éditeurs du magazine Adbusters avaient publié une lettre d’un lecteur qui défendait la position inverse :
To oppose a violent system with violence only reinforces the system itself. A fight against oppression will find strength and ultimately success through intelligent, peaceful action that exposes the greed and fear that corrupts any system it leaches onto, including capitalism. [...] Violence, anger and aggression are immediate and dramatic but they divert media and the masses away from real issues and create a smokescreen in which the freedom of plain and simple truth is lost[667].
Dans une tentative de proposer un moyen d’actions non nécessairement violent, Micah White écrit, dans le numéro 97 du magazine, un texte intitulé « To Live without Dead Time ». Cette idée de Dead Time est d’ailleurs récurrente tout au long du numéro. Une brève définition est donnée à la page 81 :
To live without dead time means to embody a great refusal, to find pleasure in struggle, to transform every moment of existence into a repudiation of the consumerist nightmare and an affirmation of a revolutionary possibility. A semester, a year, a decade without Big Macs, Frappucinos and World of Warcraft but overflowing with midnight adventures of blackspotted billboards, guerrilla gardening and spectacular synchronized global memewar actions. Imagine if a huge number of us start living in this way, turning daily life itself into a form of resistance that re-enchants the city and reawakens the promise of a people’s insurrection. The way forward is through this kind of radical play[668].
L’idée est donc d’utiliser un moyen d’action bien connu, le boycott. Il ne s’agit cependant pas de boycotter un produit ou une marque en particulier afin d’obtenir une quelconque réaction de la part des élites économiques qui contrôlent la production et/ou la distribution du produit ou de la marque. La méthode est plus générale, il s’agit de boycotter l’ensemble des produits proposés par les grandes entreprises et les méga corporations - qui sont ici abrégées en megacorps. L’objectif est également moins ciblé puisqu’on ne cherche pas à faire pression sur telle ou telle entreprise mais à transformer de façon globale le système de production, de distribution et de consommation. Dans ce même numéro, les éditeurs du magazine Adbusters proposent un jeu, qu’ils nomment le « killcap game » et où il est de nouveau question de vivre sans ces fameux dead times. Quelques exemples sont donnés afin de comprendre le principe du jeu : It’s easy to play ... 10 points for walking away from Starbuck, 15 for jamming McDonalds, 50 for boycotting Exxon, or unswoosh your footwear to reach the bonus round. When you’ve got enough blackspot points, it’s time to face the ultimate challenge ; Can you swear off all megacorps ? Now you’re living... making a difference... ensuring that the future will compute[669].
Le magazine Adbusters reprend ainsi les codes de la publicité pour la parodier et infléchir le comportement des consommateurs. Il ne s’agit plus d’encourager les individus à consommer un quelconque produit mais de pousser à sa non-consommation.
La question de l’organisation de mouvements et/ou d’évènements à caractère politique en utilisant internet et les réseaux sociaux est également largement abordée dans les différents numéros d’Adbusters. Le chapitre 11 reviendra plus en détail sur l’utilisation des réseaux sociaux, et en particulier de Facebook, au sein du mouvement Occupy. Dans un article consacré exclusivement aux moyens d’action, Micah White dresse un bilan mitigé de ce qu’internet peut apporter aux mouvements sociaux : [T]he next generation of activists will readily acknowledge that the internet plays a crucial tactical role. In the battle for the mind, the speedy dissemination of mindbombs, image-ambushes and thought-viruses is strategically essential. This is memewar, after all, and the web levels the battlefield against the propagandists of consumerism[670].
Cette idée d’utiliser internet afin de mener la bataille idéologique rappelle ce qu’ont pu mettre en place les anarchistes à la fin du XIXe siècle et qu’on appelait la propagande. La propagande était tant orale qu’écrite, avec l’impression de journaux anarchistes à échelle locale ou nationale, de pamphlets et de livres. La technologie ayant évolué, la bataille idéologique et la propagande suivent naturellement cette évolution. Cependant, Micah White met en garde contre un activisme qui serait uniquement sur internet et qu’il nomme clicktivism :
Still, real-world action is the only way to achieve social revolution. Clicking a link can never replace taking to the streets. Nor can we rely on digital technologies to get people off the screens.
Activism is scary. Social change is initially unpopular and insurrection always starts with disobedience. Trepidation is, therefore, the healthy response to the reality of culture jamming. Moments before victory, every revolutionary has felt the gut-pang of anxiety. But clicktivism encourages us to shirk these emotions, to hide behind the mouse, to embrace the inaction of passive clicking. Against this tendency, let us welcome butterflies back into our bellies[671].
Internet et les réseaux sociaux sont donc cruciaux lorsqu’il s’agit de véhiculer des idées ou de planifier un évènement quelconque, mais, selon Micah White, ils ne sauraient remplacer l’activisme de terrain. Le chapitre 11 mettra en lumière les différentes fonctions qu’a pu remplir internet au sein du mouvement Occupy. Les prises de positions de White font, par ailleurs, écho à un débat théorique quant aux implications de l’outil internet dans l’organisation d’alternatives anti-systémique, il en sera question dans la première section du chapitre 11.
On retrouve dans divers numéros du magazine Adbusters des articles portant sur des évènements sociaux récents, tels le forum économique mondial[672] ou l’affaire WikiLeaks[673], pour ne citer que quelques exemples. En ce début d’année 2011, le magazine Adbusters s’intéresse également toujours de façon assez poussée aux émeutes de 2008 en Grèce, plus particulièrement à Athènes. Un extrait de plusieurs pages de l’ouvrage We are an image from the future/The Greek revolt of December 2008 publié conjointement par A. G. Schwartz, Tasos Sagris et Void Network en 2010 est proposé dans le numéro 93 du magazine. L’idée principale de cet extrait, qui vise à faire le point sur les évènements survenus en Grèce en 2008, est la suivante : « Nothing changed but everything is different »[674]. La citation suivante permet de mieux appréhender le regard que portent les auteurs sur ces évènements.
Nobody trusts the government. Everyone knows that capitalism is destroying the planet, turning life into commodities, humanity into a destructive mechanism ; it is suppressing creativity, love and fantasy ; turning basic needs into a constant problem ; and offering none of the happiness promised to the ex-Soviet Bloc countries.
Neoliberalism is dying. Everything is different.
We are here in the highways and in the squares, out in the streets, downtown in Exarchia and in the city center, still hanging around on the corner where Alexis liked to meet his friends. A whole new generation of people is around[675].
On retrouve ici une tendance anti-néolibérale. Cependant, on note également les prémices d’une nouvelle idée qu’est l’occupation de l’espace public comme forme de revendication. Cette idée influencera largement les mouvements sociaux des années 2010 et fait écho à l’expression mentionnée dans les chapitres précédents des mouvements des places[676].
Le magazine Adbusters s’intéresse également largement au contexte contemporain de ce début d’année 2011, marqué par les révolutions des Printemps arabes. Dans le numéro 96 de l’été 2011, La rédaction d’Adbusters publie plusieurs articles les uns à la suite des autres qui peuvent être mis en relation par le fait qu’ils posent la question d’une possible « révolution » - ou en tout cas d’un mouvement social de grande ampleur - dans divers pays anglophones. Si la contestation du système a pu mener plusieurs pays arabes à se soulever les uns après les autres, les éditeurs du magazine Adbusters se demandent s’il pourrait en être de même dans les pays dits du Nord et plus particulièrement les pays anglo-saxons. Un texte de Laurie Penny est publié sous le titre « Will the Revolution begin in London ? » :
So can a revolution happen here, just like it happened in Egypt ? [...] Even though the oppression taking place in the UK is grounded in the same transfer of wealth to the global rich from the global poor, Britain is a different sort of country from Libya, Tunisia or Egypt, and if a cultural shift of anything approaching a similar magnitude is to take place on these shores, it will look very different from the cinematic revolutionary spectacle of Tahrir Square[677].
L’influence des Printemps arabes est claire, et c’est le cas de l’Égypte et de la place Tahrir qui semble la plus emblématique. Cependant, les différents articles publiés dans ce numéro du magazine Adbusters restent conscients du fait que le contexte politique, économique et social qui a vu se développer des mouvements contestataires dans les pays arabes n’est pas tout à fait le même que celui des pays anglo-saxons. Stephen Henighan montre bien cette idée dans son article « Unleashing Canada’s revolutionnary potential » :
Yet the G-20 protests in Toronto on June 26 and 27, 2010, proved that the potential for anger to swell into insurrection was alive in the Canadian psyche. The more than 900 arrests that took place in those two days, many of them of peaceful placard-wavers or unsuspecting pedestrians, also offered a hint of why revolutions don’t happen here : Canada is very heavily policed.
[...] If Canadians are to express their revolutionary potential [...] they will need to find their Tahrir Square[678].
Enfin, dans le même ordre d’idée, Richard Neville publie un article qui s’intitule « The spark that lights up Australia », dans lequel il écrit : « there’s still a fighting chance of achieving planetary repair and saving the human race from appalling suffering and decimation. We can expect, and we can be part of, a new wave of activism. This could happen suddenly, like in Tunisia and Egypt[679]. »
A côté de l’importance qui est donnée aux Printemps arabes, et aux espoirs qu’ils peuvent susciter, le magazine Adbusters s’intéresse également au travers d’un article du sociologue Manuel Castells au cas espagnol. Castells s’intéresse d’une part à l’organisation du mouvement - horizontale, non-violente, utilisant un système de comités - et s’efforce d’autre part de montrer que les revendications portées par ce mouvement sont concrètes. Une liste non-exhaustive de mesures défendues par les assemblées des campements espagnols est ainsi proposée :
[R]ight to housing, including the expropriation of unsold housing stock in order to place it on the market under a program of protected rents ; quality public services, including the elimination of wasteful administrative spending, the hiring of health and education workers, cheap and eco-friendly public transport ; control over banks, constituting a public banking system under the control of society, with those entities that go bankrupt returning to public funds the capital they have received ; fiscal reform, raising taxes on the very wealthy and on banks, and controlling fiscal fraud and capital movements ; civil liberties and participative democracy[680].
Le volet économique de ces propositions s’inscrit une fois encore dans le courant anti-néolibéral. Dans ce même numéro du magazine, le philosophe et militant italien Franco Berardi publie un article intitulé « Lesson on insurrection » dans lequel il reprend cette critique du néolibéralisme.
Power today, true power, is no longer held in Rome. Economic, social and financial decisions over individual countries such as Italy, France, Portugal or Greece are no longer taken by national parliaments. They are taken by a finance committee, formally constituted at the European level. This is the rule and the ferocious application of the neoliberal, monetarist principle[681].
L’insurrection proposée par Berardi se justifie donc d’une part par l’opposition au système économique mondial néolibéralisé, et d’autre part par le fait que la conscience collective de ce système mondial est suffisamment forte. Berardi avance l’idée que l’indignation seule n’est plus suffisante. Il écrit : « the time for indignation is over. Those who get indignant are already starting to bore us. Increasingly, they seem to us like the last guardians of a rotten system, a system without dignity, sustainability or credibility. We don’t have to get indignant anymore, we have to revolt[682]. » Cette réflexion fait écho à l’essai publié en octobre 2010 par Stéphane Hessel « Indignez-vous ! » dont le succès a largement dépassé les frontières de la France en étant l’une des sources d’inspiration, entre autres, du mouvement espagnol. Les mouvements radicaux de gauche du monde entier, dont le néo-anarchisme fait partie, ont travaillé à la propagation d’idées anti-néolibérales depuis la fin des années 1990. Pour Berardi, et pour le magazine Adbusters à travers lui, la phase de diffusion des idées et d’indignation arrive en 2011 à son terme et doit céder la place à une phase de révolte, d’insurrection. Cette nouvelle phase se veut non-violente et organisée de façon horizontale. Sur la non-violence, Berardi écrit ; « This is the meaning of insurrection : to take possession of what is ours and to awaken the collective body that for too long has been paralyzed in front of a screen and needs to find itself alive again in a Tahrir Square[683]. » L’influence des Printemps arabes est une fois de plus observable. Ils représentent en quelque sorte le fil conducteur de ce numéro 97 publié à la fin de l’été 2011.
L’idée d’une organisation horizontale, dont l’origine historique peut être attribuée à l’anarchisme du XIXe siècle, semble être l’un des moteurs des différents mouvements de ce début d’année 2011. Dans un court extrait d’un article publié par Michael Hardt et Antonio Negri dans The Guardian en février 2011, le magazine Adbusters met en lumière cette spécificité de la révolution égyptienne. « The organisation of the revolts resembles what we have seen for more than a decade in other parts of the world, from Seattle to Buenos Aires and Genoa and Cochabamba, Bolivia : a horizontal network that has no single, central leader. Traditional opposition bodies can participate in this network but cannot direct it[684]. » Cette organisation horizontale est à la base des mouvements de contestation anti-néolibéraux qui s’influencent les uns les autres, comme cela a été évoqué dans le chapitre précédent, telle une réaction en chaîne. On retrouve de nouveau cette idée dans le mouvement 15-M d’Espagne, puis dans le mouvement Occupy, il en sera question dans la partie III.
Enfin, l’idée d’un mouvement qui occupe l’espace public - et toute la réflexion politique et sociale qu’implique cette notion - est déjà présente et réfléchie dans les Printemps arabes et dans le mouvement espagnol. Berardi termine sa « Leçon sur l’insurrection » de la manière suivante :
[F]rom the moment when the collective body has awoken, the process of self-organization of the collective mind will begin. This is the insurrection I am calling you to. There are millions of us thinking this way. So the next time 300,000 of us take to the streets, let’s not go back home at the end of the day. Let’s go on the streets with our sleeping bags, knowing that on that night we won’t sleep in our beds. This is the first step, this is the step we must take[685].
Ce premier pas évoqué par Berardi, dans un numéro du magazine Adbusters publié à l’été 2011, a ainsi pu être effectué d’une part par le mouvement espagnol puis, à plus grande échelle, par le mouvement Occupy. Castells participe également à cette réflexion en écrivant, à propos du mouvement espagnol : « what is transformative is the process more than the product[686]. » La création d’un mouvement préfiguratif antérieur au mouvement Occupy va ainsi pouvoir servir de base et de source d’inspiration. Le magazine Adbusters, en relayant ses divers articles et publications sur les mouvements du début de l’année 2011, rassemble donc une panoplie d’idées et de moyens d’action qui vont pouvoir être utilisés afin de faire émerger un mouvement social anti-néolibéral d’ampleur en Amérique du Nord.
David Graeber s’inscrit également dans le contexte politique, économique et social récent lorsqu’il écrit son ouvrage consacré à la dette. Ce contexte lui permet de pressentir l’utilité que pourrait avoir son ouvrage si ce n’est dans l’organisation pratique du mouvement, au moins dans ce qu’il dévoile un certain nombre d’alternatives économiques au capitalisme néolibéral.
It was this larger political context [the financial crisis of mid-2008] that transformed what I had originally conceived as a theoretically oriented academic book into something much larger : an attempt to see if it was still possible to use the intellectual tools available to someone like myself - historical, ethnographic, theoretical - to actually influence public debate on issues that really mattered. [...] A work taking in a broad sweep of human history would necessarily reveal just how many different ways humans had found to arrange their political and economic lives in the past and, in doing so, help open up our sense of the future[687].
Cet ouvrage, publié en mai 2011, a donc une visée politique et pas uniquement universitaire dans l’esprit de Graeber. L’objectif est similaire à celui du magazine Adbusters, amener le lecteur à entamer une réflexion afin de déclencher une mobilisation du plus grand nombre et ainsi de former un nouveau mouvement social. Alors que le livre de Graeber est publié, Micah White signe un texte dans le numéro 95 d’Adbusters intitulé « Revolution in America ». Si les espoirs de Graeber d’un mouvement social de grande ampleur apparaissent au lecteur seulement s’il perçoit, entre les lignes, l’objectif politique de l’auteur, ce n’est pas le cas des déclarations de Micah White. Ses intentions sont claires, dès la fin du printemps 2011.
This is a sincere call for an American Revolution against the decadent, vile plutocrats that are driving our nation into the ground. Super-consumers, sinister bankers, celebrity whores dine on foie gras and truffles while upwards of 25 million Americans are unemployed and 2.8 million homes are in foreclosure. A cabal of greedy bastards has turned America, the pioneer of modern democracy, into a corporatocracy where a handful of non-human megacorps own our government, political parties, courts, schools and media. The opulent 1% are sucking us dry even as they push us, debt-ridden and redundant, over the precipice. Only an insurrection against their monied despotism can save us now[688].
Si l’organisation pratique reste encore à définir, le cadre théorique contestataire est déjà posé. On retrouve d’une part l’opposition au néolibéralisme à travers la critique des megacorps, et d’autre part l’idée des 1% qui donnera naissance au fameux slogan d’Occupy Wall Street : We are the 99%.
Dans ce même numéro, l’idée d’une manifestation à Wall Street commence déjà à apparaître. A la page 80, une image est présentée au-dessus de laquelle on peut lire : « What if we turned flash mobs into revolutionnary events[689] ? » Au-dessous on peut voir un smartphone qui vient de recevoir le message suivant de la part de la rédaction d’Adbusters : « Friday Noon ... go to Wall St ... wear blk[690]. » Dans le numéro suivant, l’article de Laurie Penny, précédemment cité, se termine ainsi : « As I walked home tonight, I spotted a sticker slapped across a hoarding congratulating the Royal Couple, small but perfectly legible. Destroy their hallucinations with our desires, it said. Resist. Strike. Occupy[691]. » Ces différentes idées, publiées au travers d’articles, de slogans ou d’images vont s’agréger et former la base de ce que sera le mouvement Occupy. Si les éditeurs du magazine Adbusters espèrent ainsi voir émerger un mouvement social, en trouvant son inspiration notamment dans les Printemps arabes et le mouvement des Indignados espagnols, il prépare également Occupy de façon beaucoup plus concrète, organisée et presque militante. Le numéro 97 du magazine, sorti à la fin de l’été 2011, passe d’une étape ou l’organisation d’un mouvement est simplement suggérée à une étape où celle-ci est planifiée de façon plus pragmatique.
On retrouve une mention du mouvement Occupy dès la couverture de ce numéro 97 avec une petite bulle en haut à droite qui montre un aperçu du poster créé par la rédaction d’Adbusters avec le hashtag #OCCUPYWALLSTREET. Ce poster est proposé au centre du magazine ; il s’agit de la fameuse image de la danseuse perchée sur le taureau en bronze de Wall Street. Au-dessus, on peut lire : « What is our one demand ? » et en-dessous « #occupywallstreet September 17th. Bring tents[692]. » L’évènement est de nouveau mentionné quelques pages plus loin dans une section qui est une sorte d’agenda des mobilisations à venir avec le texte : « Seizure of the financial district begins Sept. 17[693]. » Enfin, un dernier rappel est fait à la toute dernière page du magazine où l’on peut lire « see you Sept. 17, Wall St. bring tent[694]. » Bien que les groupes qui ont lancé le mouvement Occupy et permis sa réalisation soient nombreux, Le magazine Adbusters amène cette vision idéologique qui semble se rapprocher du néo-anarchisme. L’appel à la mobilisation lancé par le magazine Adbusters est anti-néolibéral, suggère un mouvement horizontal et se veut dans la continuité des mouvements européens et des Printemps arabes. Si la pratique de l’anarchisme dans l’organisation du mouvement Occupy semble aujourd’hui être communément admise, la présence d’idées anarchistes chez ses inspirateurs est moins évidente. David Graeber par exemple, ouvertement anarchiste, se focalise dans un premier temps beaucoup plus sur l’idée de dette - qui est le thème principal de son ouvrage le plus récent à l’époque puisque publié en mai 2011 - que sur la présence ou non d’idées et de pratiques anarchistes. Il revient sur l’influence qu’a pu avoir son livre sur le mouvement Occupy :
When I returned to New York in June of 2011, I went looking for an activist project of some sort, and ended up one of the eighty-odd activists who worked to plan the occupation of Zuccotti Park. But at the time, I didn’t really see the two things as much connected. In fact, I worked hard to keep them separate - after all, I didn’t want to become some vanguardist intellectual imposing his ideological vision on a movement ; I also thought it would be rather sleazy to use a social movement to promote one’s book. I tried to avoid talking about the book, or the argument in it, during activist meetings and events. But I came to find this increasingly difficult. Every time I gave a book talk with any number of young people in the crowd, at least one of them - and often several - would approach me afterward to inquire about the prospects of creating some sort of movement around this issue of student debt[695].
Le déclenchement du mouvement Occupy s’est donc fait, entre autres, par le magazine Adbusters, qui bien que ne se réclamant d’aucune idéologie en particulier semble se retrouver dans la définition du néo-anarchisme donnée dans la partie I, et par David Graeber, dont l’ouvrage a eu une influence et un succès auprès des participants au mouvement plus important que ce qu’il n’avait imaginé.
Parmi les divers groupes, organisations et personnalités qui ont influencé de manière plus ou moins large le mouvement Occupy, le magazine Adbusters et l’anthropologue David Graeber ont été retenus dans ce chapitre pour deux raisons : d’une part l’importance de leur contribution au mouvement Occupy et d’autre part les liens qu’ils entretiennent avec l’idéologie et les pratiques anarchistes. Si ce lien est clair chez Graeber, qui se définit lui-même comme un anarchiste, il est sujet à analyse pour le cas du magazine Adbusters. Il a ainsi été montré que le magazine Adbusters pouvait être porteur de positions anarchisantes, que ce soit par son utilisation d’un corpus de textes théoriques et historiques faisant référence à l’anarchisme ou par ses propositions d’actions concrètes et pratiques qui sont celles de l’altermondialisme et du néo-anarchisme. Le magazine Adbusters ayant un lien avec l’anarchisme d’une part et ayant influencé le développement du mouvement Occupy d’autre part, il est possible d’en conclure que la transmission d’idées anarchistes au mouvement Occupy se soit faite, entre autres, à travers ce magazine et également à travers les différents ouvrages de David Graeber.
Les participants au mouvement Occupy qui sont venus aux premières réunions - en août et en septembre 2011 - qui ont conduit à la journée du 17 septembre, ont apporté avec eux ce bagage idéologique anarchiste. Leur engagement anarchiste n’est sans doute pas, dans la majorité des cas, dû uniquement aux écrits publiés dans le magazine Adbusters et par Graeber, il est antérieur à l’année 2011. Mais ce qu’ont permis Adbusters et Graeber c’est de mobiliser ces individus en particulier afin qu’ils participent aux réunions d’août et de septembre 2011 et finalement au mouvement Occupy lui-même. Il ne s’agit donc pas de dire que le magazine Adbusters et David Graeber sont les garants de l’anarchisme au sein du mouvement Occupy. Ce sont les individus qui ont participé au mouvement qui ont amené cet anarchisme, précisément parce qu’il s’est agit d’un mouvement horizontal venant de la base. Mais l’influence du magazine Adbusters et de Graeber est importante car c’est elle qui a amené ces individus à se mobiliser. De nombreux participants à ces premières réunions pré-Occupy étant soit anarchistes soit influencés par l’idéologie anarchiste, les pratiques qu’ils ont adoptées étaient proches des pratiques prônées par l’anarchisme depuis le XIXe siècle. L’étude de ces pratiques, dans ce qu’elles peuvent emprunter à l’anarchisme, dans leur fonctionnement concret au quotidien et dans leurs réussites et leurs échecs, est l’objet de la troisième partie de cet ouvrage.
Clearly the movement did not succeed despite the anarchist element. It succeeded because of it[696].
David Graeber
Anarchy is democracy taken seriously. [...] Anarchy is democracy taken all the way, in every major sector of social life[697].
Edward Abbey
Le 17 septembre 2011 près de 2000 personnes se rassemblent devant Wall Street, à New-York, pour manifester leur opposition aux inégalités économiques croissantes. S’ensuit la mise en place d’un campement d’abord à New-York, dans le parc Zuccotti, puis dans de nombreuses villes américaines avant de s’étendre à toute la planète. Rapidement, le mouvement OWS perçoit la possibilité de se transformer en mouvement préfiguratif, c’est-à-dire de créer des alternatives politiques et économiques qui pourraient servir d’exemple aux militants du monde entier. Ce chapitre se concentre sur l’aspect politique de l’organisation du mouvement. Il repose tant sur des sources universitaires que sur un certain nombre d’interviews de participants qui ont été actifs au sein du mouvement Occupy dans différentes villes américaines et dont les transcriptions ont été placées en annexe dans leur intégralité. La volonté de créer un espace de démocratie différent de celui de la démocratie représentative amène à penser qu’un nouvel ethos démocratique pourrait être en train d’émerger de façon globale depuis le début du XXIe siècle au sein des mouvements sociaux anti-néolibéraux. L’organisation politique complexe d’OWS semble par ailleurs se rapprocher, de par ses théories et sa pratique, de l’idéal démocratique anarchiste. Les concepts de démocratie et d’anarchisme pouvant, de prime abord, sembler antinomiques, on se référera aux chapitres de la première partie de cet ouvrage afin d’appréhender les rapports qu’ils entretiennent. De nombreux militants et personnalités anarchistes américains ont d’ailleurs contribué fortement au développement du mouvement à travers tout le pays. On pense principalement à David Graeber et, dans une moindre mesure, à Noam Chomsky. Randall Amster présente ce dernier en ces termes :
Perhaps the leading figure in recent decades bringing a global perspective to anarchism (and vice versa) has been Noam Chomsky. His trenchant analysis of world politics and current events, coupled with his critical reading of recent history through a lens of U.S. imperialism in particular, has served to inform and inspire generations of anarchists. In his impressive body of work, Chomsky has elucidated the stark parameters of geopolitics, empire building, realpolitik, and ongoing attempts by nation-states to capitalize on ostensible “threats” as a means of expanding their internal control and external hegemony at once[698].
L’influence de Chomsky sur l’ensemble du mouvement anarchiste américain, et mondial, motive un certain intérêt, dans ce chapitre, pour l’avis et le positionnement qu’il a pu exprimer vis-à-vis du mouvement Occupy. Quant à David Graeber, outre le rôle primordial qu’il a joué lors des premiers rassemblements de juillet et août 2011 afin de préparer et d’organiser ce qui allait devenir OWS[699], c’est l’ouvrage qu’il a publié à propos du mouvement Occupy qui s’avère particulièrement précieux dans l’analyse de son organisation politique. Le titre de cet ouvrage, The Democracy Project, montre toute l’importance que revêt la notion de démocratie pour le mouvement OWS.
Le mouvement a également permis à certains participants de découvrir cet aspect démocratique de l’anarchisme, comme ce participant d’Occupy Pittsburgh qui déclare : « Occupy actually showed me the existence of anarchist theory. » Cette nouvelle forme de participation démocratique découle de la critique de la démocratie représentative américaine. Plusieurs participants interrogés soulignent le caractère peu démocratique des institutions américaines en affirmant qu’il s’agit davantage d’une république que d’une démocratie. Les nouvelles formes de participation démocratique créées au sein du mouvement Occupy sont cependant remises en question de différentes manières. D’un côté, de la part des participants souhaitant institutionnaliser le mouvement (présenter un candidat aux élections présidentielles de 2012 par exemple). D’un autre côté, de la part des participants plus radicaux, d’inspiration anarchiste, souhaitant développer le mouvement dans une direction moins centralisée sur les assemblées générales et ainsi lier la participation politique à la participation socio-économique. Ce chapitre interroge cette recherche d’une alternative à la démocratie représentative américaine. Il s’agit de déterminer jusqu’à quel point cette expérimentation d’un mode de prise de décisions plus démocratique et alternative, conduite par le mouvement Occupy, se rapproche de l’idéal politique de l’anarchisme.
Depuis la fin du XXe siècle, un mouvement dit altermondialiste s’est développé et, avec lui, certaines pratiques collectives participatives ont connu un essor. Les AG (Assemblées Générales) décisionnaires sont devenues un moyen d’expression collectif de plus en plus courant. Depuis le Global Justice Movement en passant par le mouvement anti-OMC de Seattle, par le mouvement des Indignados et jusqu’au mouvement OWS, cette pratique politique n’a cessé de croître et d’évoluer. Par ailleurs, l’idéologie anarchiste prône un type de démocratie qui peut s’avérer difficile à définir. Les écrits de Proudhon peuvent être interprétés comme un refus du principe même de démocratie en ce sens qu’ils dénoncent le suffrage universel. Cependant, au milieu du XIXe siècle, le système de démocratie représentative est loin d’être majoritaire au niveau mondial. Si Proudhon rejette la démocratie, c’est en particulier parce qu’il rejette l’idée de gouvernement, l’idée d’une autorité quelconque[700]. Dans un ouvrage consacré exclusivement aux théories politiques, intitulé Théories, Alain Renaut, professeur de philosophie politique et d'éthique, précise que l’anarchisme rejette également l’idée de démocratie directe en définissant cette dernière comme un système qui permettrait aux citoyens de voter directement les lois. Outre l’impossibilité matérielle qu’impliquerait un tel système à un niveau national, les anarchistes défendent un type de démocratie moins centralisé. La démocratie anarchiste se veut plus locale et faisant participer la totalité de la population.
Le système démocratique que le mouvement OWS a tenté de mettre en place semble s’inspirer de l’idéal démocratique anarchiste susmentionné. Le vocabulaire utilisé afin de définir ce type particulier de démocratie, décentralisé, non-hiérarchisé et qui repose sur la prise de décisions au consensus, ne fait cependant pas l’unanimité. Le terme de « démocratie directe » peut être utilisé pour se référer à la démocratie dite athénienne qui était en usage au Ve siècle av. J.-C. en Grèce Antique[701]. Elle peut être définie comme suit : « Système par lequel les citoyens jouissant de leurs droits civiques votent directement les lois, sans passer par des représentants élus[702]. » Dans un ouvrage consacré à l’histoire, la théorie et la pratique de la démocratie, Jean-Vincent Holeindre considère la démocratie directe comme une pratique associée principalement à la démocratie athénienne antique, avec des assemblées vingt à trente fois par an, qui a ensuite pu être utilisée comme modèle par divers mouvements au cours des années 1960 et 1970[703]. Ce modèle est fréquemment repris dans le discours politique anarchiste. David Graeber s’en réclame ainsi et l’utilise comme un synonyme du type de démocratie que les anarchistes souhaitent voir émerger. On trouve également la notion de démocratie directe associée à l’idée de consensus et de refus de la hiérarchisation[704]. Dans un article consacré aux assemblées des Indignados à Madrid, Héloïse Nez associe le système de démocratie directe avec le principe d’horizontalité défendu par le mouvement[705]. Tout cela amène à penser que la démocratie directe définit correctement l’organisation politique recherchée par OWS et par le mouvement anarchiste. Cependant, d’autres théoriciens, comme David Altman et Alain Renaut, donnent une toute autre définition de la démocratie directe. Celle-ci est vue comme un système qui implique nécessairement un vote à bulletin secret et qui se doit d’être institutionnalisé afin de fonctionner en complément de la démocratie représentative[706]. D’un point de vue pratique, l’outil privilégié de la démocratie directe serait alors le référendum organisé soit par le gouvernement soit par initiative populaire. Contrairement à la première, cette seconde définition ne reflète plus l’influence de l’idéologie anarchiste. En effet, la théorie anarchiste repose sur le développement d’un mode de prise de décisions qui remplacerait la démocratie représentative. La critique de cette dernière remonte aux origines mêmes de la théorie anarchiste et correspond à un rejet du principe d’élections représentatives. Afin d’appuyer leurs positions anti-électorales, les anarchistes s’appuient sur une histoire de la démocratie représentative proche de ce que peut proposer Holeindre dans son ouvrage consacré à la démocratie. Il décrit, en effet, la pensée des défenseurs de la démocratie représentative au XVIIIe siècle comme suit : « L’élection n’est pas à leurs yeux une procédure démocratique (comme l’est le tirage au sort) mais une institution aristocratique qui permet la sélection des dirigeants les meilleurs[707]. »
Suivant cette réflexion, la démocratie directe, telle qu’elle est perçue dans la seconde définition proposée dans cette section, représenterait donc un complément à la démocratie représentative. Elle viserait alors à introduire davantage de démocratie dans un système historiquement pensé pour rester élitiste. Si l’on admet cette seconde définition de la démocratie directe, ce que le mouvement Occupy a tenté de mettre en place ne correspond donc pas à cette notion. Lorsqu’on l’interroge sur OWS en tant qu’expérience de démocratie directe, un participant à Occupy Pittsburgh répond ainsi : « I will say that Occupy was kind of more of an experiment in anarchist organizational forms. [...] If it was simply an experiment in direct democracy it would have been more majority rule. But it was not. We were about consensus and autonomy. »
Au vu de cette ambiguïté du concept de démocratie directe, qui représenterait soit un complément soit une alternative à la démocratie représentative, il semble approprié de rechercher une meilleure définition de l’organisation politique d’OWS. Si Héloïse Nez, qui écrit sur le mouvement espagnol des Indignados, mouvement précurseur et politiquement proche d’OWS utilise bien le terme « démocratie directe », elle emploie de façon plus abondante le terme « démocratie participative ». Au sens littéral, la participation est ce qui est recherché par les anarchistes : une participation de l’ensemble des citoyens à un niveau local et de manière non-hiérarchisée. Nez oppose d’ailleurs la participation à la délégation[708], montrant ainsi une volonté de dépasser la démocratie représentative en mettant en place une démocratie participative. Dans un article consacré à l’organisation politique du mouvement Occupy, Andrew Cornell, enseignant et activiste, se penche sur la question du consensus. Il associe ce principe à différents concepts politiques tels que la démocratie directe, la démocratie participative, l’horizontalisme etc.[709] Le mouvement OWS, qui a largement utilisé ce principe de consensus dans son organisation – il en sera question plus loin dans ce chapitre –, se trouve ainsi associé à l’idée de démocratie participative[710]. Cependant, le terme « participatif » ne précise pas à quel niveau cette participation est souhaitée : local, national etc. ni au sein de quelles institutions. Graeber revient sur les origines de la démocratie représentative aux États-Unis et précise que celle-ci s’est développée selon le modèle anglais au sein duquel la participation possédait un objectif de simple consultation de la masse populaire par le pouvoir monarchique qui demandait une approbation préalable à la promulgation des lois. Pour Graeber, l’idée de représentation telle qu’elle est conçue aux États-Unis va à l’encontre du principe démocratique de participation des masses populaires au processus de prise de décisions[711]. Le type de démocratie défendue par les anarchistes s’oppose ainsi d’une part à la démocratie représentative et semble d’autre part rejeter cette appellation de démocratie participative, si celle-ci ne représente qu’une simple consultation sans modifier en profondeur le système institutionnel, jugé trop vertical, et le processus de prise de décisions. Alain Renaut, quant à lui, indique que la participation est à la base de la démocratie, quelle qu’elle soit[712]. La définition qu’il donne de la démocratie participative est la suivante : elle se réaliserait « à travers la mise en place, entre l’individu et les institutions gouvernementales, d’un dispositif vaste et continu d’instances de délibérations destinées à organiser des procédures de discussion et d’argumentation publiques[713]. » Une fois encore, on observe un décalage entre deux types de démocratie participative : l’une repose sur le consensus et l’horizontalisme et peut être qualifiée d’anarchisante, l’autre vient soutenir et compléter le fonctionnement des institutions étatiques de la démocratie représentative. Jean-Vincent Holeindre exprime ainsi cette idée de complémentarité entre démocraties représentative et participative : « Distincte donc de la démocratie directe, puisqu’elle ne remet pas en cause l’élection des représentants des citoyens ni leur légitimité, [la démocratie participative] se présente comme un complément à la démocratie représentative, dont elle conteste pour diverses raisons la monopolisation du processus de décisions par les élus[714]. » La démocratie participative aurait donc pour objectif de remédier à la crise de légitimité que traverse la démocratie représentative tandis que la démocratie directe aurait davantage pour objectif de remplacer cette dernière par un système politique tout autre. Cette distinction entre les objectifs des démocraties directe et représentative peut être expliquée par une analyse historique des deux concepts. Holeindre précise ainsi que la démocratie directe fait avant tout référence au système développé dans l’antiquité grecque à Athènes, tandis que la démocratie représentative n’apparaît qu’au début des années 2000 comme une alternative à la trop grande concentration des pouvoirs politiques par les représentants élus[715].
Afin de définir le type particulier de démocratie qui caractérise OWS et les mouvements sociaux de ces dernières années, il convient donc de penser au-delà de la démocratie directe et de la démocratie participative. Les termes de « démocratie délibérative », de « démocratie locale », de « démocratie réelle » ou de « démocratie radicale » ont ainsi pu être évoqués. Lors d’un entretien accordé à la revue Participations, John Dryzek, professeur de science politique, revient sur l’idée de l’élaboration d’un système démocratique délibératif mondial. Il définit la démocratie délibérative comme un système politique riche qui comprend des formes variées de délibération. Tout comme l’idéal d’OWS, et de l’idéologie anarchiste qui l’inspire, Dryzek parle d’une démocratie à échelle locale qui aurait pour objectif de trouver d’autres manières d’organiser la représentation[716]. Cependant, le système délibératif mondial proposé par Dryzek diffère de l’idéal internationaliste anarchiste. S’il rejette à plusieurs reprises, dans cet entretien, l’idée d’un « parlement mondial » dont le fonctionnement serait calqué sur les différents parlements nationaux existants, l’objectif de Dryzek est bien d’aboutir à une assemblée délibérative mondiale afin de centraliser l’opinion de la société civile de la planète toute entière[717]. Cette assemblée serait à même de donner une direction à l’humanité, sans contraindre les nations ni les peuples. L’idéal anarchiste, que l’on retrouve dans des proportions plus ou moins grandes dans les mouvements sociaux du début du XXIe siècle, soutient également des structures fédératives aux niveaux régional, continental puis mondial. La différence réside cependant en ce que la structure politique qui détiendrait le pouvoir de décision resterait la communauté, le groupe local. Autrement dit, les institutions mondiales créées ne serviraient qu’à rapporter les décisions prises lors de délibérations et de prises de décisions à l’échelle locale. OWS a ainsi repris ce modèle anarchiste de fédérations en se développant dans de nombreuses villes américaines avec des groupes hautement indépendants. Les valeurs et les moyens d’action défendus par les participants à travers les États-Unis diffèrent ainsi parfois largement d’une ville à l’autre. Cette notion de démocratie délibérative semble donc, elle aussi, relativement controversée et il serait peu approprié de définir ainsi l’organisation politique du mouvement Occupy.
Dans un article portant sur les nouvelles formes de participation politique, Justo Serrano Zamora, assistant de recherche à l’Institut de Recherche sociale (Institut für Sozialforschung) de Francfort, évoque les termes de démocratie radicale[718] et de démocratie réelle. Ceux-ci semblent plus adaptés au contexte d’OWS, en particulier parce qu’ils sont défendus par l’anthropologue et anarchiste David Graeber. Zamora met en regard différents points de vue portant sur ces nouvelles formes de participation : L’approche de Graeber diffère des positions moins « radicales » comme celle d’Ogien et de Laugier, qui ne voient pas dans les revendications d’une démocratie réelle une volonté d’en finir avec la sphère du pouvoir, mais plutôt une réforme et une revitalisation de la démocratie représentative. Au contraire, Graeber n’hésite pas à y identifier un caractère révolutionnaire visant une démocratisation radicale de l’ordre politique[719].
Une fois encore, on observe une dualité du concept, qui peut s’envisager soit comme une remise en question du système existant soit comme un élément complémentaire de ce système et qui viendrait soutenir son fonctionnement. L’article de Zamora ouvre une discussion éclairante en évoquant de « nouvelles formes de participation ». Ces nouvelles formes, qui se sont développées depuis 1999 et les manifestations de Seattle, ont été mises à l’épreuve de la pratique au travers de divers mouvements tels que les Printemps arabes, les Indignados ou encore OWS. La focalisation du mouvement Occupy sur cette modification du fonctionnement démocratique a permis de développer, sur le sol américain puis au-delà, un nouvel ethos démocratique. Le principe démocratique s’est élargi aux yeux du grand public grâce au mouvement Occupy qui a permis de proposer une nouvelle praxis dont il sera question dans les points suivants de ce chapitre. Ce nouvel ethos démocratique développé par OWS peine cependant à se définir lui-même ou à être défini depuis l’extérieur par les différents observateurs. Un des participants à Occupy Detroit interrogé dans le cadre de ce chapitre illustre ce nouvel ethos démocratique en opposant le principe de démocratie à d’autres formes d’organisations politiques, comme le républicanisme. Lorsqu’on l’interroge sur l’opposition qui existerait entre la démocratie directe et la démocratie représentative, il répond ainsi : « Democracy is opposed by fascism and oligarchy. » Ainsi, la démocratie semble être l’objectif visé par le mouvement Occupy quel que soit l’adjectif qu’on lui accole : directe, participative, délibérative, radicale, réelle etc. Holeindre souligne l’importance, pour les Pères Fondateurs des États-Unis, que revêt la distinction entre démocratie et république. Il rappelle ainsi les prises de positions de James Madison, quatrième président des États-Unis et architecte de la Constitution américaine : « Dans une démocratie, le peuple s’assemble et gouverne lui-même ; dans une république, il s’assemble et gouverne par des représentants et des agents. Par suite, une démocratie doit être bornée à un petit espace. Une république peut embrasser un grand pays[720]. » Les anarchistes, prônant le localisme et l’autogestion, se retrouveraient ainsi dans ce débat à soutenir la démocratie – sans adjectifs – face à la république. Holeindre précise à cet égard que Madison rejette l’héritage historique de la démocratie athénienne, lui préférant celui de la République romaine[721]. Le participant à Occupy Détroit interviewé souligne également cette distinction entre démocratie et république : « The US is not a democracy ; the electoral college makes it a republic : as much as we believe our votes count, in the Presidential race we are voting for the electoral college who votes for the President[722]. » Si le problème de la recherche d’un adjectif qui qualifierait de manière satisfaisante la pratique démocratique, inspirée de l’anarchisme, du mouvement Occupy semble quelque peu insoluble, l’idée d’une démocratie sans adjectifs s’opposant à la république pourrait représenter un compromis acceptable. Dans son ouvrage consacré au mouvement Occupy, Noam Chomsky exprime ainsi le fonctionnement d’une société qui serait démocratique en opposition à l’organisation actuelle des institutions américaines : Suppose we had a functioning democratic society. Let’s just imagine that. What would a primary look like, say, in New Hampshire ? What would happen in a primary would be that the people in a town would get together and discuss, talk about, and argue about what they want policy to be. Sort of like what’s been happening here in the Occupy movement. They should formulate a conception of what the policy should be. Then if a candidate comes along and says, « I want to come talk to you, » the people in the town ought to say, « Well, you can come listen to us if you want. So you come in, we’ll tell you what we want, and you can try to persuade us that you’ll do it ; then, maybe we will vote for you. » That’s what would happen in a democratic society. What happens in our society ? The candidate come to town with his public relations agents and the rest of them. He gives some talks, and says, « Look how great I am. This is what I am going to do for you. » Anybody with a grey-cell functioning doesn’t believe a word he or she says. And then maybe people vote for him, maybe they don’t. That’s very different from a democratic society[723].
D’autres témoignages font part d’une division entre les participants d’OWS, certains souhaitant respecter les lois et le système de démocratie représentative tandis que d’autres ont pour objectif de les remettre en question[724]. Bernhardt soutient que la volonté d’OWS était davantage liée à cette deuxième vision et précise que Occupy s’oppose à l’État démocratique. Ces divers témoignages se complètent et mettent en lumière le rejet de l’État de la part des participants au mouvement OWS. C’est cependant l’État sous sa forme centralisée et institutionnalisée qui est rejeté, et moins le type de démocratie, représentative ou directe. Le commentaire de ce participant à Occupy San Diego résume de façon relativement éclairante cette opposition aux institutions davantage qu’au type de démocratie : « Direct democracy and true representative democracy could be very similar but when you have corrupt representative democracy it would seem they do oppose each other[725]. »
S’appuyant sur les théories d’Antonio Gramsci, Benjamin Levy, dans sa thèse de doctorat consacrée à l’analyse de l’assemblée générale d’Occupy Vancouver, perçoit le mouvement OWS comme une sorte de mini-société. Il compare l’organisation du mouvement à un État, qui prendrait une forme différente de la forme gouvernementale qui est la sienne dans les démocraties représentatives telles qu’elles existent au XXIe siècle[726]. Selon lui, cette organisation préfigurative est légitimée par ce qu’elle comprend une société politique et une société civile. La société politique se réalise à travers l’AG et les différents groupes de travail qui y sont associés. L’assemblée générale, qui est décisionnaire, légifère, en quelque sorte, sur le fonctionnement de la mini-société qu’est OWS. C’est cet aspect d’Occupy qui en fait un mouvement se voulant préfiguratif – au sens où il reprend l’idée de préfiguration politique développée au chapitre 5. Parallèlement à cette société politique, la société civile représente ce qui lie les membres du groupe à travers des normes idéologiques et éthiques[727]. Ces normes ne sont pas formulées de manière explicite mais sont plutôt décrites comme un ensemble de comportements attendus de la part des participants de façon implicite. Il s’agit ainsi de protéger l’intérêt commun et le bon fonctionnement de cette mini-société, en utilisant notamment le consensus dont il sera question dans la section suivante.
Toute l’attention portée à l’organisation interne du mouvement représente par ailleurs autant de temps et d’énergie qui n’est pas utilisé afin de formuler et d’organiser la communication externe, davantage revendicatrice, du mouvement. La principale raison qui justifie ce choix stratégique est la volonté pour les participants d’OWS de créer un mouvement préfiguratif, c’est-à-dire un mouvement qui donne à voir un exemple de fonctionnement politique alternatif. Uri Gordon fournit un inventaire non-exhaustif des possibilités alternatives qui peuvent être réalisées à travers la préfiguration et qui ont pu être observées dans la praxis du mouvement Occupy :
Unlike the trade unions, NGOs and political parties who also participated in alter-global protests, radical groups rejected top-down organisation, lobbying, and programmes to seize state power. Instead they have promoted anti-hierarchical and anticapitalist practices : decentralised organisation in affinity groups and networks ; decision-making by consensus ; voluntary and non-profit undertakings ; lower consumption ; and an effort to identify and counteract regimes of domination and discrimination (e.g. patriarchy, racism, homophobia and ableism) in activists' own lives and interactions. It is with these practices – not with any temporal framing – that 'prefigurative politics' is typically associated[728].
L’objectif préfiguratif poursuivit par le mouvement Occupy se manifeste d’un côté par la volonté des participants de se livrer à une expérience politique alternative, et d’un autre côté par une certaine ambition de créer un modèle fonctionnel pour d’autres mouvements sociaux présents ou à venir. Ce premier point, qui relève de l’expérimental, se traduit par une réactualisation constante de la praxis qui se réalise à travers une remise en question permanente de l’organisation du mouvement par les participants. Amster exprime ainsi cette idée : « The question of whether or not people are immediately capable of self-organization without rigid structure or control is, then, perhaps not the most relevant one. Anarchists, instead, might ask : what do people need to learn, what do I need to learn, to practice, to become more capable ? How can we support each other in those practices, in that learning[729] ? »
L’objectif préfiguratif d’OWS se traduit d’autre part par la volonté qui a été celle des participants de s’étendre rapidement à tout le territoire américain puis à toute la planète à travers ce que l’on a appelé Occupy Global. David Graeber se félicite d’ailleurs du succès d’Occupy à l’international et de la diffusion de la stratégie préfigurative qu’il a engendré : « Hundreds of thousands of Americans (and not only Americans, of course, but Greeks, Spaniards, and Tunisians) now have direct experience of self-organization, collective action, and humans solidarity. This makes it almost impossible to go back to one’s previous life and see things the same way[730]. » Mark Bray, dans l’ouvrage qu’il a consacré au mouvement Occupy, évoque quant à lui la difficulté que peut représenter la mise en place d’un système de prise de décisions comparable à ce qui a été expérimenté par OWS à une échelle plus large que celle d’un campement dont l’espace physique se restreint bien souvent à une place ou à un parc.
Many I spoke with, including anarchists, were sceptical or hesitant to speak about the potential for a directly democratic system at a larger regional or global level because our use of consensus at a large level wasn’t easily scalable. I think we were on the right track with the spokescouncil’s use of delegates, which were conduits for WG [Working Groups] decisions rather than autonomous representatives. That provided a hint at what scalable direct democracy could look like. In the future, we must not shy away from creating more large-scale decision-making bodies that operate through mandates carried by recallable delegates[731].
Le fonctionnement précis de ce que Levy nomme la société politique d’OWS sera analysé en détail dans la section suivante Cependant, il convient d’observer ici que les participants au mouvement Occupy s’interrogent sur les modalités pratiques qui permettraient de mettre en place le système politique qu’ils expérimentent à une échelle plus large. L’objectif préfiguratif, expérimental et inspirant, représente donc l’aboutissement d’une pensée critique et constructrice et non simplement une réponse à ce qui a pu être perçu comme un manque de leadership ou de revendications unitaires.
Le mouvement OWS possède cette particularité de n’avoir fait émerger et de n’avoir désigné aucun leader. Il s’agit d’une part d’une volonté de mettre en place un nouvel ethos démocratique qui repose sur des principes inspirés des valeurs anarchistes et d’autre part de sauvegarder l’aspect préfiguratif du mouvement. L’absence de leaders empêche le mouvement d’être décrit comme ayant la volonté de s’institutionnaliser. Graeber fait ce rapprochement entre leaders, revendications et institutionnalisation du mouvement : « Asking why OWS refuses to create a leadership structure, and asking why we don't come up with concrete policy statements is of course two ways of asking the same thing : Why don't we engage with the existing political structure so as to ultimately become part of it[732] ? » La désignation de leaders permettrait d’une part de fournir des interlocuteurs à qui les pouvoirs publics pourraient s’adresser, et d’autre part des responsables aux éventuelles débordements et violences dont il sera question dans le chapitre 12. L’absence de leaders se justifie également par la vision horizontaliste portée par le mouvement. Dans sa thèse de doctorat, consacrée aux méthodes politiques mises en place par Occupy Denver, Catherine Greschner rapporte l’interview qu’elle a conduite de l’un des participants d’Occupy Denver : « What I like about Occupy...is that it is not leaderless, it has many leaders for many projects...if they get rid of one leader, a thousand other leaders pop up ; one can even say that it is a 'leader-full' movement[733]. » Cette vision de l’organisation politique interne d’OWS est particulièrement éclairante et révélatrice de la manière dont le mouvement a pu évoluer d’un stade délibératif vers un stade plus pratique dans lequel la participation politique est intrinsèquement liée à la participation sociale.
Si le mouvement Occupy insiste ainsi sur l’absence de leaders désignés et reconnus, il s’applique par ailleurs à refuser l’élaboration d’un quelconque programme ou même d’une série de mesures politiques qu’il souhaite mettre en œuvre. L’objectif d’OWS n’est pas tant de présenter une liste de revendications précises qui aboutirait à la modification de la politique gouvernementale, pas plus qu’il ne s’agit pour les participants au mouvement de « prendre le pouvoir » de quelque manière que ce soit[734]. Cette idée serait d’ailleurs en total désaccord avec le principe même du nouvel ethos démocratique décrit dans la première partie. Il s’agit davantage, comme l’écrit Schneider, de proposer un mode de prise de décisions démocratique différent : « The process of bottom-up direct democracy would be the occupation’s chief message at first, not some call for legislation to be passed from on high[735]. » On retrouve ici un positionnement qui montre toute l’influence de l’idéologie anarchiste dans la méthode de revendication choisie. L’objectif n’est pas tant de peser sur les institutions existantes que cela soit à travers une modification du cap fixé par le gouvernement ou au travers d’élections à l’échelle nationale, mais de proposer un système politique démocratique qui, à terme, remplacerait le système existant. Ce nouveau système qui s’appuierait sur une organisation des relations sociales et politiques différente, se développe dès les premières semaines du mouvement et est l’objet de la section suivante.
De manière générale, tous les espaces de participation mis en place afin de prendre des décisions au sein du mouvement Occupy fonctionnent selon le même modèle, celui du consensus. Graeber définit le consensus comme un modèle qui n’implique pas un vote des participants mais une discussion qui doit permettre d’aboutir à la synthèse de toutes les opinions[736]. Ainsi, aucune voix n’est supérieure ou inférieure à une autre, on en revient à l’absence de leaders. Dans un but davantage descriptif que directif, Graeber énumère quatre principes qui correspondent à l’objectif que les groupes fonctionnant par consensus tentent d’atteindre :
Cette définition évite, intentionnellement, de fournir des applications pratiques trop précises afin de pouvoir s’adapter à tous types de situations et à tous types de groupes. Il s’agit ici pour Graeber d’exposer la finalité recherchée par l’utilisation du consensus et non la méthode utilisée.
Noam Chomsky vante également les mérites de la prise en compte de l’opinion de chaque individu en réutilisant la formule de l’historien Howard Zinn : « the countless small actions of unknown people[738]. » De même, nettement inspiré par l’idéologie anarchiste, un participant d’Occupy Pittsburgh présente le consensus comme s’opposant à une certaine domination de la majorité : « We used consensus based democracy. It rules out tyranny of the majority[739]. » Cette opposition entre minorités et majorités fait écho à un thème récurrent de la littérature anarchiste et pose la question du processus de prise de décisions employé par les anarchistes, potentiellement réutilisable par le mouvement Occupy. Graeber montre par ailleurs que, dans son histoire, l’anarchisme ne s’est pas opposé de façon systématique à la prise de décisions par un vote à la majorité : « When anarchism was part of the broader workers’ movement, for example, it tended to accept that “democracy” meant majority voting[740]. » Le consensus ne représente donc pas un dogme ni une tradition pour le mouvement anarchiste - ce qui serait assez antinomique avec l’idéologie anarchiste - mais davantage un outil qui s’est popularisé au cours de la période néo-anarchiste. Bray retrace ainsi l’histoire de l’utilisation du vote à la majorité au sein du mouvement anarchiste :
Yet historically anarchists have made decisions based on majority voting. Bakunin's "International Brotherhood" voted that way (sometimes based on two thirds for important matters), the major anarcho-syndicalist unions such as the CNT vote(d) that way, large international anarchist congresses voted that way, and current "class struggle" anarchist and libertarian socialist groups such as Common Struggle Libertarian Communist Federation (formerly known as the North Eastern Federation of Anarchist Communists, NEFAC) and the Workers Solidarity Alliance (WSA) vote by majority. […] Therefore, the point is that anarchists are fine with both majority and consensus forms of decision-making as long as they're based on voluntary association[741].
L’utilisation du vote à la majorité par la NEFAC et la WSA, qui sont deux structures contemporaines du néo-anarchisme, réfute l’idée d’un changement de tactique au sein du mouvement anarchiste qui serait passé d’un mode de prise de décisions plus classique, à la majorité, à une version réactualisée caractéristique de la réémergence du mouvement à la fin du XXe siècle.
Graeber développe ensuite son propos sur les origines de l’utilisation du consensus dans l’histoire des mouvements sociaux aux États-Unis. Si ces origines sont multiples, Graeber insiste en particulier sur l’influence du SNCC – largement encensé par Chomsky – des communautés Quakers et du mouvement féministe :
In the United States, on the other hand, consensus, rather than majority voting, has often been used by grassroots organizers who were not, explicitly, anarchists : SNCC, the Student Nonviolent Coordinating Committee, which was the horizontal branch of the civil rights movement, operated by consensus, and SDS, Students for a Democratic Society, claimed in their constitutional principles to operate by parliamentary procedure, but in fact tended to rely on consensus in practice. […] The American Society of Friends, the Quakers, for instance, had spent centuries developing their own form of consensus decision making as a spiritual exercise. Quakers had also been active in most grassroots American social movements from Abolitionism onward, but until the 1970s they were not, for the most part, willing to teach others their techniques for the precise reason that they considered it a spiritual matter, a part of their religion. [...] It was really only a crisis in the feminist movement […] that eventually inspired some dissident Quakers to pitch in and begin disseminating some of their techniques. […] This is just one example of how what has now come to be called “Anarchist Process” – all those elaborate techniques of facilitation and consensus finding, the hand signals and the like – emerged from radical feminism, Quakerism, and even Native American traditions[742].
Mark Bray, dans son ouvrage consacré au mouvement Occupy, retrace une histoire similaire de l’utilisation du consensus tout en mentionnant certaines associations qui ont perpétré cette tradition dans les années 1980 et jusqu’au XXIe siècle telles ACT UP, Earth First ! ou encore Food Not Bombs[743]. Si l’utilisation du consensus au sein du milieu associatif a connu un renouveau dans les années 1960, elle a perduré pendant plusieurs décennies jusqu’aux mouvements altermondialistes du XXIe siècle et jusqu’à OWS. Bray montre ainsi que, si la pratique du consensus a pu se développer de façon si organisée et à si grande échelle au sein du mouvement Occupy, c’est grâce à l’expérience que possédaient déjà certains participants de ce type de prise de décisions. Certaines personnalités sont ainsi mentionnées afin de mettre en évidence l’importance de cette expérience, telle l’activiste Lisa Fithian, surnommée « Professor Occupy »[744].
Afin que cette discussion à grande échelle basée sur le principe du consensus fonctionne, plusieurs outils, dont il sera question plus bas, sont par ailleurs employés. Chaque participant a ainsi le droit d’utiliser son droit de véto (‘block’ en anglais). Le recours à ce droit de véto ne doit cependant pas être systématique. L’objectif est d’encourager la discussion et la négociation afin de concilier les points de vue. La participation est ainsi au centre du principe du consensus. Graeber précise les conditions d’utilisation d’un véto : « a block has to be based on a moral, ethical, or safety concern that's so strong you'd consider leaving the movement were the proposal to go forward[745]. » Si l’on reprend les principes fondamentaux énoncés par Graeber, le droit de véto est l’un des axes fondamentaux qui permet au consensus d’être fonctionnel. Graeber décrit ainsi la méthode utilisée par le mouvement Occupy pour répondre aux véto posés en assemblée générale :
There are various ways of dealing with a block. The easiest is simply to drop the proposal. The facilitator might encourage the blocker to meet up with those who brought the proposal, to join the relevant working group for instance, and see if they can come up with some kind of reasonable compromise. Sometimes, especially if others feel the block isn’t justified (e.g., “I don’t think it’s anti‐Semitic to have the next meeting on Friday even though it’s a Jewish holiday. Most of us are Jewish and we don’t care!”[746]), there might be some process for challenging a block : for instance, asking if at least two other members of the group are willing to sustain it. (We sometimes speak of “consensus minus one” or “consensus minus two” to describe such a situation)[747]
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L’objectif principal reste donc de favoriser la discussion entre les participants et de s’assurer que tous les avis soient pris en compte. Graeber insiste en conclusion sur l’importance de formuler des principes unifiants de manière explicite, afin de donner une certaine légitimité aux véto. Ceux-ci peuvent ainsi servir à bloquer une proposition qui semble aller à l’encontre de l’un des principes unifiants établis[748].
Afin d’être fonctionnel, OWS a parfois dû opérer certaines modifications telles que le consensus moins un ou deux évoqué par Graeber voire certaines formes de votes à la majorité. Graeber, présent dès les premiers jours, évoque ainsi la possibilité de retourner à un vote au deux-tiers en cas de blocage[749]. Pour lui, il s’agit d’un plan de repli tout à fait acceptable afin de ne pas perdre en efficacité :
If it is a large group, it is usually a good idea to have some fallback : if there is a strong feeling that most people want to go ahead, regardless of a block, one can turn to a supermajority vote. During our first August 2 meeting for Occupy Wall Street, for instance, we decided on a version of “modified consensus” where we could in the event of a logjam fall back on a two‐thirds majority, but later, a few days into the actual occupation, the General Assembly agreed on moving to a 90 percent fallback. […] It is important though not to fall back on this automatically : if someone blocks, the most likely reason is a failure of process, that is, a legitimate concern was raised and not addressed. In that case, the group might do well to go back and reconsider the proposal. But, especially in a very large group, one will have to fall back on such expedients now and then[750].
Leach, de son côté, parle de consensus modifié en analysant le fonctionnement global d’OWS. Elle précise qu’une décision ne peut être bloquée que si au moins 10% des participants utilisent leur véto[751]. Il s’agit ainsi d’un consensus à 90%. Nez précise que cette option avait déjà été utilisée par les Indignados en Espagne, certains quartiers utilisant un consensus à 80%[752]. L’objectif de ce type de consensus « altéré » est de garantir l’efficacité de l’AG mais également la rapidité de la prise de décisions. C’est pourquoi on aboutit parfois à un consensus que l’on pourrait qualifier de mixte. Les décisions qui doivent être prises à court terme suivent la règle du consensus « altéré » (au deux tiers, à 80% ou à 90%), tandis que les décisions qui ont vocation à avoir un impact à long terme et être plus lourdes de conséquences pour l’avenir du mouvement sont décidées au consensus classique. L’argument d’un consensus classique qui rassemble malgré l’hétérogénéité peut être invoqué face à la critique qui le perçoit comme excessivement consommateur de temps et d’énergie. Graeber insiste par ailleurs sur la distinction entre le consensus tel qu’il a été évoqué jusque là et qui est caractéristique de certains mouvements sociaux, et une forme de consensus moins libre du fait de pressions sociales, économiques ou politiques :
The real problem here is when consensus is a decision‐making process by groups that are already based on sharp inequalities of power (either recognized or not) or that already have a culture of conformism—to take an extreme example, the way consensus is practiced within a Japanese corporation, or even an American one like Harley‐Davidson. In cases like this, there’s no doubt that demanding “consensus” can make all this even worse. But in cases like this we’re not really talking about consensus at all, in the terms being laid out here, but rather, forced unanimity. There is no more effective way to destroy the radical potential of such democratic procedures than to force people to pretend to use them when actually they’re not[753].
Si Graeber utilise cet exemple très parlant en opposant un consensus « réel » à ce qui peut s’apparenter à une unanimité forcée, c’est pour mettre l’accent sur l’importance de l’environnement social dans lequel le consensus est mis en place. Différents obstacles qu’ont pu rencontrer les campements Occupy dans leur organisation et leur fonctionnement politique et social seront abordés plus bas. Ce mode particulier de prise de décisions qu’est le consensus se réalise en outre, au sein du mouvement Occupy, à travers différentes structures organisationnelles dont l’analyse constitue l’objet de la section suivante.
L’organisation politique d’OWS et les structures de prise de décisions développées par le mouvement s’avèrent complexes, car il ne s’agit pas simplement de discuter de tous les sujets au cours d’une AG. Dès le premier jour, le 17 septembre 2011, le mouvement se compose d’une assemblée de 2000 personnes qui se divise alors en petits groupes afin de permettre un dialogue préalable à la tenue de l’AG[754]. Graeber et Bray décrivent en détail le fonctionnement de cette AG, qui se réunira ensuite quotidiennement pour discuter tant des questions générales que des points plus techniques[755]. L’organisation telle qu’elle est synthétisée par Graeber mérite d’être retranscrite ici dans son intégralité afin de pouvoir mener une analyse détaillée : 1. Someone makes a proposal for a certain course of action 2. The facilitator asks for clarifying questions to make sure everyone understands precisely what is being proposed 3. The facilitator asks for concerns a. During the discussion those with concerns may suggest friendly amendments to the proposal to address the concern, which the person originally bringing the proposal may or may not adopt b. There may or may not be a temperature check about the proposal, an amendment, or the seriousness of a concern c. In the course of this the proposal might be scotched, reformulated, combined with other proposals, broken into pieces, or tabled for later discussion. 4. The facilitator checks for consensus by :
a. Asking if there are any stand‐asides. By standing aside one is saying “I don’t like this idea, and wouldn’t take part in the action, but I’m not willing to stop others from doing so.” It is always important to allow all those who stand aside to have a chance to explain why they are doing so.
b. Asking if there are any blocks. A block is not a “no” vote. It is much more like a veto. Perhaps the best way to think of it is that it allows anyone in the group to temporarily don the robes of a Supreme Court justice and strike down a piece of legislation they consider unconstitutional ; or, in this case, in violation of the fundamental principles of unity or purpose of being of the group[756].
Cette méthode de consensus, qui inclut une période consacrée à la discussion et une période consacrée aux éventuelles oppositions voire aux véto, ne s’applique pas uniquement au fonctionnement de l’AG. Les divers groupes, de taille plus modeste, qui constituent le cœur même de la structure organisationnelle du mouvement Occupy utilisent également cette méthode, homogénéisant d’une certaine manière le mode de prise de décisions du mouvement dans sa globalité.
Afin de permettre à l’AG, qui rassemble un nombre particulièrement grand d’individus, de rester fonctionnelle il est décidé, par la suite, de créer des groupes de travail (« Working Groups » abrégé en WG) représentant les différents points d’intérêt des participants. Chaque participant peut ainsi s’investir d’une manière différente selon ses envies et ses objectifs. Graeber décrit quatre WG originels : « Outreach, Communication/Internet, Action, and Process/Facilitation[757]. » Chaque groupe organise alors une discussion et prend des décisions – en utilisant la méthode du consensus – qui seront ensuite examinées et validées par l’AG le cas échéant. Graeber précise également que cette pratique de délégation à des WG n’est pas circonscrite au campement originel de New York mais se réplique dans les autres grandes villes américaines : « Every Occupy General Assembly had these ; by November 2011, the New York City General Assembly already had over thirty of them. Some were permanent and structural […]. Some were organized around specific actions or campaigns and might therefore be either permanent or temporary[758]. » Ces WG ont ainsi pris des formes et des appellations très diverses d’un campement Occupy à l’autre. Afin de témoigner de cette grande diversité, on peut ici dresser une liste, complète mais dont on ne peut affirmer l’exhaustivité, des différents WG qui ont ainsi pu être mis en place au sein du mouvement Occupy : Food, Tactics, Arts and Culture, Outreach, Media/Press, Facilitation, Housing, Accounting, Direct Action. Ecology, Transgender Issues, Communication, Internet, Entertainement, Sanitation, Security etc. Cette liste met en évidence d’une part toute la complexité de ce qui a pu être mis en place tout au long du mouvement Occupy et d’autre part la volonté de répondre à toutes les questions pratiques de la mini-société que représente Occupy dans un processus, encore une fois, préfiguratif. Graeber précise par ailleurs que deux structures peuvent être identifiées de façon systématique dans les campements Occupy autour desquelles tout le reste semble s’être organisé : la cuisine et la bibliothèque[759].
Graeber expose également de façon très détaillée le rôle et le fonctionnement des WG au sein de l’organisation politique complexe d’OWS :
Working groups are created by the General Assembly or larger group, in order to fulfill a specific task or carry out some kind of work : research, education, whatever it may be. Sometimes this happens because there’s a generally recognized need (“Is anyone willing to take responsibility for sanitation issues for the camp?”), sometimes because a group of people has an idea (“Some of us want to create a group to think about how sanitation systems would work in an egalitarian society”). The New York City GA operates by the principle that anyone wishing to create a working group needs to assemble at least five initial members. [...] What the GA is doing when it approves a working group is empowering it to act in the name of the GA. It’s basically a form of delegation. It doesn’t create vertical hierarchies because working groups are open to anyone. In fact, when a General Assembly or action planning meeting breaks out into working groups during the course of a meeting, this is actually a way of ensuring no one takes on too much influence, since it’s physically impossible to take part in more than one at the same time[760].
Si cette explication poussée des structures organisationnelles du mouvement Occupy ne requiert pas davantage d’éléments descriptifs afin de saisir le fonctionnement interne du mouvement, il est possible d’en tirer certains commentaires analytiques. Tout d’abord, il convient de remarquer le souci de pragmatisme dans la mise en place de structures permettant à un groupe très large de prendre des décisions de façon fonctionnelle. L’organisation décrite par Graeber permet en effet de répondre à la difficulté, récurrente à la constitution d’un mouvement préfiguratif, que représente l’autogestion d’un groupe composé de plusieurs centaines, voire de plusieurs milliers, d’individus. On note également une volonté de promouvoir une organisation basée sur un principe d’horizontalisme qui fait écho à l’idéal anarchiste en matière de relations sociales et politiques.
En parallèle des structures de base que représentent les AG et les WG, le mouvement Occupy a proposé un troisième lieu de discussion et de prise de décisions : les conseils des porte-paroles (« Spokes Councils » en anglais, que l’on abrègera en SC). Chaque WG, dont le nombre et les objectifs thématiques varient d’un campement à l’autre, désigne ainsi un porte-parole qui aura pour mission de relayer le résultat des discussions menées au sein du groupe. Graeber décrit ainsi cette troisième structure de l’organisation d’OWS : « At Spokescouncils, where only one “spoke” from each working group can take part in the formal discussion (other members are encouraged to attend and whisper in his or her ear or consult discreetly), no one can speak for the same group twice in a row[761]. » Bray évoque la création des SC en l’analysant comme une réponse à l’inefficacité en termes d’organisation pratique du campement de l’AG : Once organizers started to realize that the GA was ill-prepared for dealing with logistical issues, a series of proposals in late October 2011 led to the approval of a spokescouncil which started running in early November. In a spokescouncil, each groups represented appoints a delegate to present their collective decision to the larger body. The delegate is not a representative because they merely communicate the will of the smaller group[762].
Cette distinction faite entre porte-paroles (ou délégués) et représentants témoigne, une fois de plus, de l’attention portée au développement de ce nouvel ethos démocratique - inspiré de l’anarchisme - et qui tend à proposer une alternative à la démocratie participative et à ses codes sociaux. Ainsi, tout comme les WG, les SC servent un double objectif, pragmatique d’une part, permettant une discussion fonctionnelle au sein d’un groupe très large, et anarchisant d’autre part, s’assurant par un jeu de rotation des porte-paroles désignés qu’aucune élite dirigeante élue ne puisse émerger du processus. On a donc trois espaces différents, les AG, les WG et les SC qui constituent la structure politique du mouvement Occupy et qui lui permettent de prendre des décisions au consensus de façon horizontale. Darcy K. Leach, dans un article portant sur les méthodes démocratiques employées par le mouvement Occupy, montre toute la complexité de cette organisation et la difficulté que celle-ci peut représenter pour des néophytes. Les WG ne sont ainsi pas les seuls groupes qui existent, mais ne représentent qu’un type de groupe particulier. On trouve également des Operation Groups, des Movement Groups et des Caucuses[763].
Dans l’exercice de la pratique du consensus et du développement du nouvel ethos démocratique dont il est question dans ce chapitre, le mouvement Occupy a mis en place un certain nombre d’outils garantissant un système opérationnel. On pense tout d’abord, lors des AG, à l’utilisation de ce qui fut appelé le microphone populaire (« People’ Mic » en anglais). Nathan Schneider présente ainsi le fonctionnement de cet outil : « There was enough of a crowd that the facilitators had to demonstrate the “people’s microphone” which would become a hallmark of the movement : the speaker addresses the audience in short phrases, and those who can hear repeat them in turn for the benefit of those who can’t. Less can be said that way, and less quickly, but more actually tends to be heard[764]. » Cet outil favorise ainsi davantage la diffusion d’informations à grande échelle que la discussion à proprement parler qui, elle, est rendue possible grâce à la division des assemblées en WG comme mentionné dans la section précédente. Il s’agit donc ici d’une réponse pragmatique à l’affluence qu’ont connue les campements Occupy plus que d’une méthode alternative porteuse d’un fort caractère politique.
Un autre outil caractéristique de ces espaces de participation est le recours à des signaux gestuels (« hand signals » en anglais). Il s’agit de gestes que les participants font afin de montrer leur accord, leur désaccord, leur lassitude, leur désir de réagir à ce qui vient d’être dit ou afin de demander une clarification. Il existe en tout huit signes différents qui ont été utilisés lors des discussions à grande échelle au sein du mouvement Occupy[765]. Schneider propose ainsi un exemple d’utilisation de ces signaux gestuels : « People wiggled their fingers in the air when they liked what was being said and wiggled them down at the ground when they didn’t, so through these discussions everyone got to know one another a little better[766]. » Ce système permet aux participants de réagir rapidement à ce qui est en train d’être dit sans toutefois interrompre de façon bruyante la discussion. De nombreux individus peuvent ainsi réagir simultanément et avoir un impact sur la discussion sans rompre la fluidité du débat. Cela permet d’une part de gagner du temps, en permettant aux participants de s’exprimer sans attendre un tour de parole, et d’autre part d’inclure dans la discussion un nombre important de participants.
Une organisation pratique codifiée s’ajoute à ces différents outils afin de garantir le bon fonctionnement des discussions et, une fois encore, afin de proposer des assemblées dont la durée permet à une majorité de participants d’y assister dans son intégralité. Levy distingue deux rôles majeurs au sein de ces espaces participatifs : le rôle de modérateur et le rôle de participant[767]. L’objectif principal reste l’efficacité, on comprend aisément qu’une discussion entre plusieurs centaines de personnes peut prendre du temps si l’organisation n’est pas précisément définie. Au sein du mouvement OWS, les AG, les WG et les SC employaient généralement deux modérateurs[768]. Graeber précise qu’il était d’usage de désigner un homme et une femme dans un souci de parité. Autant que possible, le but était de fonctionner avec deux modérateurs différents à chaque AG. Graeber expose ainsi le rôle de ces deux modérateurs : « One to keep the meeting running, the other to “take stack” (that is, the list of people who’ve asked to speak)[769]. » Leach évoque la possibilité d’avoir jusqu’à cinq modérateurs en divisant un peu plus les tâches de chacun et en ajoutant un rôle de « modérateur de temps » qui s’assure que chacun ait droit au même nombre de minutes pour s’exprimer[770]. Il existe également plusieurs façons de modérer une assemblée, en faisant passer les intervenants les uns à la suite des autres ou bien en les laissant interagir les uns avec les autres.
L’organisation complexe du mouvement Occupy en AG, WG et SC a l’avantage de permettre une certaine cohésion au sein du mouvement, Nez invoque déjà cet argument dans son analyse du mouvement espagnol des Indignados. Pour cette auteure, la prise de décisions par consensus « permet en effet de créer de la cohésion interne utile à l’action collective, au sein d’un mouvement traversé par de fortes tensions générationnelles, politiques et idéologiques[771]. » Les participants au mouvement OWS représentent par ailleurs un groupe d’individus fortement hétérogène, en particulier au niveau idéologique. L’un des participants d’Occupy Detroit déclare : « We had all kinds from Black Flag Anarchists to Dems to socialists to even a few small gov. Republicans (minority view)[772]. » Le besoin de cohésion est donc réel, en particulier au regard de l’objectif préfiguratif de créer une mini-société basée sur des relations sociales et politiques différentes entre individus. Le consensus présente également un avantage au niveau participatif, puisqu’il permet aux participants de reformuler leur pensée[773], de la préciser et de l’affiner. Toute cette organisation, tant dans sa structure que dans les outils pratiques qu’elle déploie et dont le double objectif est à la fois l’efficacité et le caractère préfiguratif, se heurte cependant à certains obstacles qui vont être discutés dans la section suivante.
Les divers structures et outils mis en place et utilisés dans l’organisation politique d’OWS comportent nombre d’imperfections, inhérentes au processus de préfiguration politique dont l’une des caractéristiques principales réside dans son aspect expérimental. De nombreuses critiques, qui ont pu être utilisées pour améliorer cette structure de base, ont ainsi émergé. Tout d’abord, la grande complexité de l’organisation politique d’OWS peut amener les participants peu familiarisés avec ce type de pratiques à être plus réservés au cours des assemblées. Leach souligne toute l’ironie de ce constat. En effet, la structure politique d’OWS a été pensée et mise en place afin de garantir un maximum de participation et sa trop grande complexité semblerait avoir pu, par endroits, produire l’effet inverse[774]. Ce problème, tout comme la stratégie politique dont il découle, n’est pas inédit au sein du mouvement Occupy, il se posait déjà dans le mouvement des Indignados en Espagne. Nez écrit :
Un fossé s’est ainsi installé entre les indignés qui se rendent disponibles pour « travailler » régulièrement dans les groupes et ceux dont la participation se limite à l’assemblée générale. [...] « Les indignés les plus actifs commencent à développer « [une] compétence spécifique, [un] langage propre, [une] culture qui leur est propre[775].
Ce système créerait ainsi, de façon involontaire, une élite participative qui connaît les codes de cette nouvelle organisation politique et les utilise de façon plus systématique et plus poussée que les néophytes. Leach parle alors de bureaucracies of anarchy[776] : une bureaucratie anarchiste dont l’évocation même semble constituer un oxymore. Pleyers et Glassius mentionnent également l’obstacle que peut représenter la grande complexité de la structure décisionnaire d’OWS, en insistant principalement sur l’attention trop importante portée à l’organisation interne du mouvement : « Sensibles à la démocratie interne et au caractère préfiguratif du mouvement, les activistes en viennent à dédier une part croissante de leur temps à l’organisation du mouvement, aux dépens des revendications et de la mise en œuvre d’alternatives, ce qui conduit à une démobilisation d’une partie des participants[777]. » Il convient de ne pas s’attarder ici sur les différentes critiques, porteuses d’un certain étatisme ou d’une volonté d’institutionnalisation, de la préfiguration politique déjà mentionnées en détail dans le chapitre 5. Cependant, l’argument de Pleyers et Glassius permet d’entrevoir une certaine évolution du mouvement Occupy qui a abouti à la constitution de campements centrés sur l’objectif préfiguratif de façon consciente et volontaire.
L’hétérogénéité mentionnée précédemment amène également certaines difficultés malgré l’utilisation du consensus comme outil d’inclusion des divers groupes sociaux présents de façon équitable. Différents témoignages provenant de participants et d’observateurs du mouvement vont dans ce sens. Un participant à Occupy San Diego déclare : « Many ideas and voices still had no place to speak. » Une participante à Occupy Vancouver décrit, dans l’article de Levy, ses difficultés à intervenir lors de l’AG : « You can almost physically see this wall of mostly white, mostly young, mostly male people, kind of around the stage [...] kind of gatekeeping, because they think their proposal is the most important one, so they’re going to wait at the stage all night so that they’re the first ones up there[778]. » Dans une certaine mesure, la mini-société que fut Occupy a pu avoir tendance à reproduire les discriminations sociales présentes dans la société américaine. Pierre Bourdieu parle d’habitus afin de décrire ce phénomène[779]. L’individu tend à reproduire les inégalités sociales qui lui sont familières. Ainsi, il est difficile de créer de toute pièce de nouvelles normes éthiques et morales, qui s’appliqueraient uniquement à la mini-société que représente OWS puisque celle-ci existe au sein même de la société américaine et n’est pas entrée dans un processus qui aurait eu pour objectif de la rendre totalement indépendante de cette dernière.
Enfin, le consensus peut perdre en efficacité s’il devient un objectif à atteindre davantage qu’un outil démocratique. En effet, l’idée d’un accord qui puisse convenir à l’ensemble des individus présents réunis en assemblée peut sembler difficilement atteignable, en particulier si l’on considère l’hétérogénéité que l’on vient d’évoquer. Rohgalf précise que cette hétérogénéité, cette polyphonie, caractérise le mouvement OWS[780] ; elle ne saurait être opposée à une recherche d’unité ou d’unanimité artificielle dans l’unique but d’aboutir à une plus grande simplicité ou même de proposer une image plus cohésive aux observateurs extérieurs. La question du consensus et de sa mise en pratique est d’ailleurs un point de discussion important au sein du mouvement OWS. Un des participants d’Occupy Detroit confie : « Occupy Detroit operated [...] on consensus : to the point of absurdity ; I personally walked out once during an attempt to get a consensus regarding what represented a consensus or as I call the Meta-Consensus Moment. » L’objectif de la prise de décisions au consensus est de permettre à toutes les voix d’être entendues et d’avoir un poids dans la direction que prendra le groupe. Les divers témoignages et analyses mentionnés dans la section précédente mettent en lumière les difficultés qui peuvent exister afin d’aboutir à un tel résultat. Bernhardt perçoit ces difficultés et compare la prise de décisions à l’aide du consensus, utilisée en assemblées avec le système démocratique étatique. Sa critique repose sur l’objectif final de ces deux modèles de prise de décisions politiques : aboutir à une décision unique qui s’applique à tout le groupe. « The general assembly shares with the state-centric model of democracy a drive toward reaching singular decisions and enforcing uniformity on an inherently heterogeneous people[781]. » Cette remarque est particulièrement éclairante puisqu’elle questionne le fonctionnement des AG en l’opposant au cadre anarchiste, plus large, dans lequel le mouvement OWS se développe. Uri Gordon décrit un fonctionnement politique anarchiste tel qu’il pourrait être mis en pratique et s’interroge sur l’applicabilité de mesures prises de façon démocratique :
Democratic discourse assumes without exception that the political process results, at some point, in collectively binding decisions. That these decisions can be the result of free and open debate by all those affected does not change the fact that the outcome is seen to have a mandatory nature. Saying that something is collectively binding makes no sense if each person is to make up their own mind over whether they are bound by it. Binding means enforceable and forcibility is a background assumption of democracy. But the outcomes of anarchist process are inherently impossible to enforce. That is why the process is not ‘democratic’ at all, since in democracy the point of equal participation in determining decisions is that this is what legitimates these decisions’ subsequent enforcement[782].
On en revient ici à un problème inhérent à la pratique de la préfiguration politique et déjà évoqué dans le chapitre 5 : contrairement aux communautés intentionnelles, le public n’est pas captif. La méthode d’application des décisions prises au consensus traditionnellement utilisée par les anarchistes et qui consiste en l’exclusion d’un des membres du groupe s’il vient à enfreindre l’une des règles décidées collectivement ne peut donc pas être mise en place. On touche là à l’une des limites pratiques du mouvement Occupy dont la résolution nécessite une analyse critique du mouvement dans son ensemble et sera développée plus longuement dans le chapitre 12.
Graeber précise par ailleurs que le rôle de l’AG n’est en aucun cas de prendre toutes les décisions et que c’est la raison pour laquelle les WG – et les SC qui en découlent – ont été mis en place, dans un souci de délégation du pouvoir décisionnaire. L’AG a pour rôle de répondre aux problèmes d’ordre général et éventuellement aux questions plus techniques, si celles-ci n’ont pu être solutionnées au sein même des WG[783]. L’AG doit donc permettre l’inclusion de l’intégralité des participants dans la prise de décisions, mais ne saurait se transformer en cadre rigide qui viendrait entamer la liberté de fonctionnement des WG voire la liberté des individus. Conscient des défauts de fonctionnement qui peuvent caractériser le mouvement Occupy, Graeber insiste tout au long du quatrième chapitre de son ouvrage, intitulé How Change Happens, sur la multiplicité des tactiques que permet l’utilisation du consensus[784]. Chaque groupe doit ainsi pouvoir proposer une méthode d’organisation et de fonctionnement qui lui est propre et qui lui convient. Graeber rappelle ainsi le caractère préfiguratif du mouvement OWS qui, s’il a pour objectif d’être un exemple pour de futurs mouvements sociaux, n’ambitionne pas de devenir un modèle d’organisation et de fonctionnement qu’il s’agirait de décalquer ou de reproduire à l’identique. Cette volonté de proposer un cadre non contraignant est perceptible tant à l’échelle de chaque campement qu’à une échelle plus globale avec la mise en place d’un système fédératif hautement décentralisé.
Bernhardt évoque le concept de réseaux comme un moyen de dépasser les inconvénients du consensus. Il ne remet pas en cause l’existence des assemblées mais voit l’organisation en réseaux comme un supplément qui permet un nouveau type d’interactions sociales et donc de nouvelles formes de participation politique. « Networks can function as a desirable supplement to assemblies and as a desirable alternative to the model of a single, general assembly. Thus, I position “network democracy” as an alternative to “direct democracy”[785]. » S’inspirant de l’ouvrage de Hardt et Negi sur la démocratie, quatre types de réseaux sont évoqués, dont un correspondrait à l’idéal démocratique d’OWS : on parle de réseaux répartis (ou full-matrix networks). Hardt et Negri décrivent ainsi ce type de réseaux : « There is no center and all nodes can communicate directly with all others[786]. » L’idée d’assemblée n’est pas rejetée par Bernhardt, en revanche c’est l’idée d’assemblée générale qui est contestée, car pour lui l’AG est, par nature, centralisatrice. L’idée de réseaux répartis, où chaque participant peut interagir avec les autres sans devoir passer par l’AG, constitue bien un pas vers une sorte de décentralisation. Bernhadt parle alors de « self-authorization »[787]. Chaque individu prend des décisions pour lui-même et est libre d’être suivi ou de s’associer à d’autres participants s’il le désire. En prenant cette direction, le mouvement OWS avancerait encore un peu plus vers une pratique anarchiste. Cependant, les anarchistes utilisent les AG de façon quelque peu différente de ce qu’a pu mettre en place le mouvement OWS. Mark Bray exprime ainsi cette différence : « Historically, anarchists have made many decisions through general assemblies but they have often been general assemblies of members. Allowing anyone and everyone to participate on an equal footing right off the street was useful for propaganda but that practice is not appropriate for all decision-making bodies[788]. » Encore une fois, l’idée d’un public non-captif constitue un obstacle à la vision anarchiste des mouvements préfiguratifs, empêchant l’établissement de principes unifiants pouvant aboutir à une adhésion ou à un rejet. Les anarchistes soutiennent toutefois une décentralisation telle celle évoquée par Bernhardt, laissant une grande autonomie aux individus ainsi qu’une liberté totale d’association. Dans un ouvrage intitulé An Anarchist FAQ, Iain McKay définit brièvement l’ambition décentralisatrice de l’anarchisme : « Anarchists desire a decentralized society, based on free association. [...] Rather than taking the management of their own affairs away from people and putting it in the hands of others, anarchists favour organizations which minimise authority, keeping power at the base, in the hands of those affected by any decisions reached[789]. » Si le principe même de l’AG, utilisée par le mouvement Occupy peut apparaître comme centralisateur, la décentralisation de la prise de décisions peut être distinctement observée à travers le réseau des différents campements Occupy, fortement horizontal et non-hiérarchisé.
Par son utilisation de la structure politique que représente l’AG, OWS peut apparaître comme ayant manqué partiellement à son objectif de décentralisation. Le mouvement a cependant mis en place certaines structures qui, sans entrer dans le champ des modes de prise de décisions, indiquent une volonté décentralisatrice. On pense par exemple à l’organisation de structures coopératives. Noam Chomsky se félicite ainsi de cet aspect d’OWS : « One of the striking features of the movement has simply been the creation of cooperative communities–something very much lacking in an atomized, disintegrated society–that include general assemblies that carry out extensive discussion, kitchens, libraries, support system, and so on[790]. » Graeber mentionne également l’existence de structures dont l’objectif n’est plus purement politique avec une fonction décisionnaire, mais qui répondent à des besoins sociaux. Il décrit ainsi cette organisation plus sociale d’OWS : « Each camp quickly developed a few core institutions : if it was any size, at least there would be a free kitchen, medical tent, library, media/communication, center where activists would cluster together with laptops and information center for visitors and new arrivals[791]. » Ces différentes structures, mises en place au sein d’OWS, se gèrent de façon autonome, en autogestion. C’est-à-dire que l’assemblée générale ne légifère pas sur tous les aspects pratiques de ces structures. L’initiative et la participation personnelle y sont ainsi plus faciles qu’au sein des AG et de leur organisation complexe. La participation des individus doit donc également être sociale et ne pas rester uniquement politique au sein d’un tel mouvement. Les décisions sont prises en faisant et non plus afin de faire. Un des participants d’Occupy San Diego souligne la raison pour laquelle, selon lui, ce type de participation semble plus facile pour les participants : « The free libraries, medical, a few schools, they will all happen in any society mainly because the people want those things in their society[792]. »
Cette propension à vouloir décentraliser le lieu de la prise de décisions rappelle d’une part l’anarchisme et d’autre part les structures politiques amérindiennes. Les mouvements pour le droit des amérindiens, aux États-Unis et sur le reste du continent américain, ont d’ailleurs été l’une des sources d’inspiration du mouvement altermondialiste auquel OWS est rattaché. Ces mouvements amérindiens défendent une démocratie locale dont l’unité principale serait la communauté. Cet idéal communautaire peut par ailleurs être rapproché de celui des mouvements religieux qui font le lien entre anarchisme et religions - judaïsme, christianisme, islam - et ont été mentionnés tout au long de cet ouvrage[793]. Pour en revenir à l’idée de réseaux, Juris cite un des slogans du CNI (Congreso Nacional Indigena) qui semblerait pouvoir s’appliquer à une définition du fonctionnement politique du mouvement Occupy : « Act in assembly when together, act in network when apart[794]. » Dans un article traitant de l’aspect politique des mouvements sociaux du XXIe siècle, Jackie Smith avance également l’idée d’un rapprochement entre les idéaux de mouvements sociaux tels qu’OWS et certaines revendications amérindiennes. Les mouvements amérindiens prônent une autonomie collective de la communauté par rapport à l’État, souhaitant opposer un idéal communautaire et collectif à l’individualisme caractéristique du capitalisme néolibéral mondialisé[795]. La décentralisation ne saurait être seulement politique et doit donc s’accompagner d’une décentralisation économique. L’un des participants à Occupy San Diego interrogé lie également le système de démocratie amérindienne avec l’anarchisme : « Direct democracy according to "western history" is traced back to Athens, Greece but if you take world history then you can include indigenous society which in my opinion anarchism is linked to[796]. »
Zamora souligne l’importance des places dans les différents mouvements sociaux des années 2010[797]. On pense ainsi à la place Tahrir au Caire, la Puerta del Sol à Madrid, Zuccotti Park à New-York ou encore la place Taksim à Istanbul. Pleyers et Glasius (2013) présentent également cet aspect des mouvements des années 2010 dans leur article : « La résonance des « mouvements des places » »[798], dont l’idée principale a été largement mentionnée dans le chapitre 7. Les campements du mouvement Occupy se sont également installés sur des places, souvent proches du centre-ville dans les différentes agglomérations américaines. L’utilisation de cet espace bien particulier a pour objectif d’une part d’être visible par le plus grand nombre, et d’autre part d’inciter les citoyens à participer sans distinctions sociales ou politiques. Graeber exprime ainsi la raison pour laquelle l’utilisation de cet espace public a pu être bénéfique pour l’aspect anarchiste du mouvement :
The idea of occupying a public space was directly inspired by the revolutions in the Middle East – the role of Tahrir Square most famously – as well as Syntagma Square in Athens and the reclaimed public spaces in Spanish cities like Barcelona and Madrid. But the model was also perfect strategically because it allowed a common ground between liberals and others working in the tradition of civil disobedience who wished to democratize the system, and anarchists and other anti-authoritarians who wished to create spaces entirely outside the system’s control. Both could agree that the action was legitimate based on a moral order prior to the law : since those practicing civil disobedience felt they were answering to universal principles of justice on which the law itself was founded, and anarchists felt the law itself lacked all legitimacy[799].
Ainsi, la stratégie d’occupation de places publiques employée lors des Printemps arabes et dans diverses villes européennes, notamment en Espagne et en Grèce, aurait constitué un terreau propice au développement d’un élan anarchiste – ou anarchisant à tout le moins – d’ampleur, car suffisamment ouvert et inclusif. L’occupation de lieux publics permet par ailleurs de créer un espace que certains peuvent utiliser afin de dialoguer, de débattre ou même d’enseigner[800]. Si la décentralisation mise en place par OWS n’est pas allée assez loin du point de vue de nombreux participants défendant des idées radicales, il convient de préciser que la décentralisation politique, qui permet une démocratie plus locale et plus participative, ne se réalise pleinement que si elle est accompagnée d’une décentralisation sociale allant de pair avec une décentralisation économique dont il sera question dans le chapitre suivant.
Le mouvement Occupy américain est un mouvement hétérogène. Les participants viennent d’horizons sociaux, politiques et idéologiques différents. Chaque ville a ainsi pu développer, pourrait-on dire, un mouvement Occupy qui lui est propre. L’organisation politique de chaque campement reste commune et repose avant tout sur la prise de décisions au consensus avec une structure organisationnelle basée sur des AG, des WG et des SC. Le mouvement a été qualifié de nombreuses façons, ajoutant autant d’adjectifs au concept de démocratie : démocratie directe, démocratie participative, démocratie délibérative, démocratie réelle, démocratie locale, démocratie radicale, démocratie au consensus etc. La définition précise du système démocratique d’OWS restant à définir, on propose d’y voir le développement d’un nouvel ethos démocratique, qui se rapproche de l’idéal politique anarchiste.
OWS peut être placé dans le cadre plus vaste que représente l’altermondialisme. Dans sa volonté de créer une mini-société qui pourrait faire de lui un mouvement préfiguratif, OWS s’est attaché à développer des alternatives politiques mais également sociales et économiques. Ces trois composantes d’OWS semblent être indissociables. Sa volonté de proposer un modèle de société alternatif ne peut donc passer uniquement par l’organisation politique. et par la mise en place de structures décisionnaires démocratiques. D’autre part, la décentralisation souhaitée par certains participants, plus proches de l’anarchisme, a également pour objectif de lier ces trois aspects du mouvement Occupy. La participation politique, stimulée par l’utilisation du consensus, ne peut donc se suffire à elle-même. Le nouvel ethos démocratique, mis à jour à travers OWS, associe la participation socio-économique à la participation politique démocratique. Il convient donc d’examiner et d’analyser l’aspect social et économique, tant sur un plan revendicatif qu’organisationnel, du mouvement Occupy. Le chapitre suivant s’attache ainsi à mettre en évidence l’existence de structures économiques alternatives qui viennent compléter l’aspect politique - proposant un processus de prise de décisions nouveau - de l’organisation préfigurative d’OWS.
Despite the power of pro-capitalism ideology, Occupy has been able to contest it in amazingly profound ways in an amazingly short time and for an amazing number of Americans[801].
Richard Wolff
L’antagonisme patent qui existe entre le mouvement Occupy et le monde de la finance, incarné par Wall Street, témoigne de l’intérêt porté par OWS à la question économique. Le facteur économique le plus apparent, qui permet d’appréhender l’émergence d’un tel mouvement au début des années 2010, semble être la crise financière survenue au cours des années 2007 et 2008. Cependant, les divers éléments contestataires du discours porté par les participants au mouvement OWS reflètent une opposition plus systémique. Cet intérêt pour la question économique pourrait alors être analysé davantage comme une réponse, à long terme, à la mutation du système capitaliste en néolibéralisme au cours des années 1970 et 1980 que comme une réaction sur le vif à la crise financière de 2008. Le mouvement Occupy peut ainsi être considéré comme une réponse économique au contexte néolibéral au sein duquel il se développe, en particulier à travers son opposition à Wall Street et l’élaboration de son concept phare des 99%.
Ce concept des 99%, provenant du constat que les 1% des individus les plus aisés posséderaient plus de la moitié des richesses, peut être perçu comme une certaine forme de retour à une conscience de classe qui indiquerait une tendance anticapitaliste du mouvement Occupy, allant au-delà de la simple opposition au néolibéralisme. Si cet anticapitalisme ne donne pas nécessairement lieu à la mise en place de pratiques répondant à une stratégie globale permettant de changer de façon significative le système économique mondial, il permet l’élaboration d’un cadre théorique au sein duquel la critique de ce système est rendue possible. Le tabou vis à vis du capitalisme qui pouvait exister aux États-Unis semble en effet avoir été remis en cause par OWS. Le mouvement a ainsi pu mettre en place divers projets alternatifs dirigés contre les piliers du néolibéralisme et du système capitaliste.
Si l’aspect économique du mouvement Occupy semble ainsi aller au-delà de la simple contestation, c’est parce qu’il propose ce cadre théorique permettant une critique systémique du capitalisme mondialisé. On s’interrogera dans ce chapitre sur la manière dont OWS peut représenter une réponse anti-systémique à la fois au contexte économique néolibéral et au système capitaliste dans son ensemble. Par ailleurs, s’il s’agit bien d’une réponse à ce contexte économique particulier, il conviendra de déterminer quels changements théoriques, pratiques et comportementaux le mouvement Occupy a ainsi engendré. La méthode organisationnelle préfigurative du mouvement Occupy aura alors pu faire émerger un cadre théorique propice tant à la transformation discursive de la contestation qu’à l’élaboration d’alternatives ciblant de façon précise et méthodique les fondements du système capitaliste néolibéral.
La crise économique des années 1970 entraîne le monde, au cours des décennies qui suivent, dans une nouvelle phase du capitalisme. Après les trois grandes phases que représentent le mercantilisme du XVIIe et du XVIIIe siècle, le capitalisme industriel du XIXe et du début du XXe siècle et la régulation de l’économie par l’État, connue sous le nom d’État-Providence, le capitalisme se conçoit sous une quatrième forme, celle du néolibéralisme. Dans un article consacré aux liens entre néolibéralisme et mouvement Occupy, Levin Welch décrit ainsi cette transformation : « Neoliberalism is both state policy and ideology that explicitly privileges private ownership over public control. Neoliberalism is the current hegemonic ideology of the world capitalist system, the latest “brand” in a long list of time-/ place-specific ideologies justifying the development of global capitalism over the past several hundred years[802]. » Au vu de cette évolution historique, le néolibéralisme est bien souvent défini en opposition au keynésianisme, défenseur de l’État-Providence, qui le précède. La politique néolibérale vise ainsi à réduire l’influence de l’État sur l’économie en opérant d’une part une dérégulation du marché et d’autre part en ouvrant de nouveaux marchés, qui jusque là représentaient un monopole de l’État, au secteur privé. Dans un article portant sur les liens entre l’anarchisme et OWS, Morgan Rodgers Gibson décrit ainsi cette évolution : The pursuit of neoliberal policies has promoted trade liberalisation in areas conducive to corporate interests, increased the centrality of markets to social and economic life and, above all, advanced the interests of monopoly capital. Broadly speaking, neoliberalism represents the ‘deepening penetration of capitalism into political and social institutions as well as cultural consciousness itself’ (Thompson 2005, 23). Neoliberalism increases the dominance of capital over everyday life. Consequently, capitalism becomes an explicit cultural logic, advanced through political worldviews that place the market at the centre of social life[803]. Une fois encore, il s’agit d’un changement radical au niveau politique quant au rôle de l’État dans les relations économiques entre les différents acteurs sociaux. La comparaison entre ce système économique apparu au cours des années 1970 et le keynésianisme qui le précède peut être exposée ainsi : « One way to read the history of neoliberalism’s development is a shift in economic policy from state-centric Keynesianism, which operated as a type of contract guaranteeing workers a minimum cut from the surplus value they created through state regulation to that of market liberalization and deregulation[804]. » Cette transformation économique profonde a nécessité plusieurs décennies avant de s’imposer comme un système mondial à part entière, son développement a cependant été rendu possible grâce à la concomitance des mandats de Ronald Reagan aux États-Unis et de Margaret Thatcher au Royaume-Uni. Gibson décrit ainsi cette direction politique mondiale aux origines du néolibéralisme : From Deng Xiaoping’s embrace of capitalism in China, to the policies of the Reagan administration in the US and the Thatcher government in the United Kingdom, nation-states sought to curb the power of labour, promote the dominance of supply-side economics and liberate the power of finance globally while attempting simultaneously to roll back social spending and the welfare state[805].
Si cette transformation économique progressive, entreprise sous l’ère Reagan-Thatcher, peut être analysée comme un changement de cap politique, s’éloignant ainsi du keynésianisme, elle semble également être une réponse aux différentes difficultés rencontrées par l’économie américaine au cours des années 1960 et 1970. On pense ainsi à l’inflation de dollars de la fin des années 1960 et du début des années 1970 qui a conduit à l’abandon des accords de Bretton Woods et aux deux chocs pétroliers des années 1970[806]. Chomsky évoque par ailleurs le processus de désindustrialisation entamé aux États-Unis dans les années 1970 accompagnant cette transition économique du néolibéralisme. Son analyse de la situation économique avant et après cette période charnière que représentent les années 1970 se concentre principalement sur le rôle des banques dans l’économie réelle et financière :
Before the 1970s, banks were banks. They did what banks were supposed to do in a state capitalist economy : they took unused funds from your bank account, for example, and transferred them to some potentially useful purpose like helping some family to buy a home or send a kid to college, or whatever it might be. That changed dramatically in the 1970s. Until then, there were no financial crises[807]. Chomsky souligne ici le poids de la finance dans l’économie mondiale, exacerbé par la mise en place de politiques néolibérales au fil des années. Cette remarque sur le rôle des banques n’est pas sans rappeler l’intérêt que porte Graeber, dans son ouvrage Debt : the first 5.000 years, à la création monétaire par l’emprunt, caractéristique du système économique néolibéral, et développée dans le chapitre 8. La mondialisation qui découle de cette transformation économique initiée à la suite des évènements des années 1970 est ainsi qualifiée de mondialisation néolibérale par Chomsky afin, une fois de plus, de rejeter l’idée selon laquelle les mouvements altermondialistes seraient antimondialistes.
Les différents mouvements sociaux du début des années 2010, qui trouvent leur place au sein du mouvement altermondialiste, peuvent ainsi être considérés comme un tout cohésif qui se construit en opposition à cette quatrième forme qu’a pris le capitalisme : le néolibéralisme. Dans un texte intitulé « Globalization and the Perils of Democracy », l’écrivain Pankaj Mishra exprime ainsi cette cohésion :
The specific contexts may seem very different from each other, and the grievances may be phrased differently from place to place. Nonetheless, public anger derives from a single source : a form of economic progress that, geared toward private wealth creation, is indifferent to, if not contemptuous of, ideas of collective welfare, social justice, and environmental protection[808].
Le mouvement OWS participe de cet élan contestataire dirigé à l’encontre du système économique néolibéral mondial. Dans son ouvrage intitulé Occupy, Chomsky développe l’idée selon laquelle Occupy serait une réponse aux politiques néolibérales engagées depuis la fin des années 1970 : « I think [Occupy] should be regarded as a response, the first major public response, in fact, to about thirty years of a really quite bitter class war that has led to social, economic and political arrangements in which the system of democracy has been shredded[809]. » Ainsi, Chomsky regarde le développement du néolibéralisme, qui est une réponse à la crise des années 1970, comme un évènement majeur de l’histoire économique et politique mondiale de la fin du XXe siècle et qui serait l’un des facteurs à l’origine des révoltes et des mouvements sociaux qui ont émergé au début des années 2010. Jacob Blumenfeld, qui a codirigé un ouvrage intitulé The Anarchist Turn en 2012, suit un raisonnement similaire dans la postface de cet ouvrage. Il retrace ainsi l’histoire des demandes sociales aux États-Unis, de l’après-guerre jusqu’au mouvement Occupy :
Occupy Wall Street and its subsequent multiplications followed the trajectory of American social struggle which began in the labour riots after the Civil War. [...] The normal American citizen, the 99 percent, from Reconstruction to the Second World War, was baptized in blood and blessed with material gains. [...] With a relative peace gained for white workingmen, the sphere of political engagement opened to the other 99 percent, the black population. The slowly building post-war struggle for civil rights exploded in the 1960’s. [...] But the struggle for a total demand [nbp : Freedom, equality, peace, everything] broke in the mid-1970’s, when the crisis of the US economy led to a renewed class assault on those who make the country run. [...] The demandless struggle is not « radical » because it has no demands. [...] Occupy Wall Street is the first major American response to the economic crisis of 2008. But the economic crisis of 2008 is the first major result to the failed response to the crisis of the 1970’s[810].
Il convient donc de souligner l’importance du néolibéralisme, et de la mondialisation qui en découle, sur le développement des mouvements altermondialistes au niveau mondial, et en particulier aux États-Unis. Dans un texte intitulé « The Making of the American 99 percent and the Collapse of the Middle Class », inclus dans l’ouvrage collaboratif édité par Janet Byrne The Occupy Handbook, Barbara et John Ehrenreich avancent l’idée selon laquelle le contexte économique américain, au sein duquel le développement du néolibéralisme a été particulièrement intensif, aurait été singulièrement propice à l’émergence de mouvements altermondialistes. Le remplacement quasi-total de l’État-Providence par des politiques néolibérales aurait ainsi contribué à l’apparition d’un concept tel celui des 99% :
One reason the concept of an economic 99% first took root in America rather than, say, Ireland or Spain is that Americans are particularly vulnerable to economic dislocation. We have little in the way of a welfare state to stop a family or an individual in free-fall. Unemployment benefits do not last more than six months or a year, though in a recession they are sometimes extended by Congress. At present, even with such an extension, they reach only about half the jobless. Welfare was all but abolished in the late 1990s, and health insurance has traditionally been linked to employment[811].
Si la crise des années 1970 a mené au développement du néolibéralisme, et dans un second temps à l’émergence de mouvements altermondialistes, la contestation populaire que représente le mouvement OWS ne saurait être dissociée de l’évènement plus récent dans l’histoire de l’économie américaine qu’est la crise financière mondiale de 2007-2008.
Dans un article publié dans le journal The Guardian en septembre 2011 et intitulé « Occupy Wall Street rediscovers the radical imagination », Graeber évoque l’idée d’une certaine continuité entre la crise des années 1970 et celle plus récente de 2008. Pour lui, l’une serait la conséquence, à long terme, de l’autre :
What we've learned now is that the economic crisis of the 1970s never really went away. It was fobbed off by cheap credit at home and massive plunder abroad – the latter, in the name of the "third world debt crisis". But the global south fought back. The "alter-globalisation movement", was in the end, successful : the IMF has been driven out of East Asia and Latin America, just as it is now being driven from the Middle East. As a result, the debt crisis has come home to Europe and North America, replete with the exact same approach : declare a financial crisis, appoint supposedly neutral technocrats to manage it, and then engage in an orgy of plunder in the name of "austerity"[812].
Le néolibéralisme mondialisé serait donc à l’origine de la Grande Récession de la fin des années 2000, y compris les mouvements sociaux qui ont découlé de cette dernière dans une contestation plus générale dirigée contre le système économique néolibéral. Le mouvement OWS peut ainsi être considéré tant comme une réponse à la crise de 2007- 2008 qu’au néolibéralisme, de façon plus générale, débuté dans les années 1970. Dans un article consacré aux liens entre le mouvement Occupy et la crise de 2008, Thomas E. Reifer adopte également cette approche d’une certaine continuité historique de l’économie néolibérale. Pour cet auteur, les dérives du système économique, les bulles spéculatives en l’occurrence, ont engendré une réaction anti-système : « Like the interconnected speculative bubbles from the 1980s on that culminated in the 2008 global financial crisis, similar waves of interconnected antisystemic movements have brought us the World Social Forum, the Arab Spring, and Occupy Wall Street[813]. » C’est donc le fonctionnement même du système économique néolibéral qui est contesté par les divers mouvements altermondialistes, dont OWS fait partie, depuis ses origines dans les années 1970.
Dans un article intitulé « The crisis and a way forward : What we can learn from Occupy Wall Street », Ben Brucato avance l’idée selon laquelle le mouvement OWS aurait permis de rendre publique une certaine contestation anti-néolibérale et ne serait pas uniquement une réaction sur le vif à la crise financière de 2007-2008 : « The Occupy Wall Street movement more effectively addresses the cause of the financial crisis than economists and discussions in the mainstream press. Three years into an economic recession that rivals the Great Depression, economists are scrambling for explanations of its origins and the steps to take[814]. » Cette explication anti-néolibérale des causes de la crise de 2008 peut être observée, par ailleurs, au travers de l’analyse du concept majeur du mouvement Occupy qui est celui des 99% - concept qui sera développé plus en détail dans la section suivante. Brucato exprime ainsi cette opposition des participants au mouvement OWS à la sphère financière, apparue dès les premiers rassemblements organisés à New York :
On September 17, 2011, several hundred activists marched to Wall Street, near the New York Stock Exchange. This was the beginning of an uprising now known as Occupy Wall Street. This broad group of citizens, who claim unity as ‘‘the 99%’’ against the corporate influence in American politics, was more clear in assigning blame for the financial crisis : it belongs to the top 1 percent[815].
Si OWS a eu pour effet de désigner un responsable à la crise de 2008 – en l’occurrence les 1% – il a également été l’instrument d’une contestation et d’une certaine forme de remise en question du système économique – néolibéral – qui a permis cette responsabilité. La crise de 2008 a contribué à déconstruire ce que Hannah Appel, dans un article intitulé « Occupy Wall Street and the Economic Imagination », nomme l’imagination néolibérale[816] : l’association entre un système politique de démocratie représentative qui met en place une certaine dérégulation et un système économique, moins contraint, qui peut ainsi se développer selon des principes dits de libre-échange. Brucato montre cette opposition, nourrie par OWS, entre les intérêts des 99% et ceux des 1%[817]. Ces derniers sont perçus comme responsables de la crise financière et les participants au mouvement Occupy, ressentant une certaine appartenance à cette nouvelle classe sociale que représente la notion des 99%, refusent de soutenir l’effort économique visant à faire perdurer le système néolibéral qui a permis à cette crise de se produire. Dans un ouvrage intitulé Occupy the Economy : Challenging Capitalism, le Professeur et économiste Richard D. Wolff évoque ainsi ce refus : « People in Europe and the U.S. are in the streets in great numbers. Talk about the very selective use of the terms “austerity” and “belt tightening.” Because the people in the streets are saying, “Hey, we didn’t cause this crisis. Why do we have to pay for it?”[818]. » Le mouvement OWS conteste ainsi tant le pouvoir des élites économiques – les 1% – que le système économique de manière générale. Il s’oppose tant au capitalisme qu’au néolibéralisme version contemporaine de ce dernier. Pour Mark Bray, c’est tout le système économique mondial qui est remis en cause par la crise de 2008 et les mouvements sociaux qu’elle a engendrés : « In the context of the turmoil caused by the economic crisis of 2008, the failures of capitalism and the instability of the global economic system were apparent. Occupy pushed economists, commentators, and politicians to reflect on capitalism[819]. »
Si c’est le système capitaliste dans son ensemble qui semble être remis en question à la suite de la crise de 2008, c’est cependant la logique d’affranchissement de l’État propre au néolibéralisme qui semble la plus visée. Richard Wolff exprime ainsi les contradictions du système néolibéral qui ont été mises en lumière par la crise de 2008 : Europeans were affected because European banks were major investors in the U.S. speculative boom that built up to the crisis. Just like here in the U.S., European banks lost their capacity to repay their investors or even refund the money of the depositors because they had risked too much in speculative instruments that collapsed, and like U.S. banks, they turned to their governments for a handout. The same bankers who had been giving speeches for years about the joys of the free market and the need to keep the government out of the economy ran, each one faster than the other, for government handouts[820].
Le sauvetage des grandes banques par les divers gouvernements, tant en Amérique qu’en Europe, relance le débat sur la forme que devrait prendre l’économie mondiale, entre le keynésianisme et le néolibéralisme. Par conséquent, si la crise de 2008 a fait émerger des mouvements sociaux dénonçant les inégalités économiques croissantes, les revendications anti-systémiques des participants à ces mouvements – et en particulier à OWS – ne se sont pas dirigées unanimement à l’encontre du système capitaliste dans sa globalité. Ce qui a pu rassembler un grand nombre d’individus autour de la contestation économique portée par le mouvement Occupy c’est avant tout la volonté de voir mise en place une certaine justice économique.
En parallèle de ces critiques anti-systémiques, le mouvement OWS, sans formuler de demandes excessivement précises, se positionne en faveur d’une certaine forme de justice économique, symbole de cette opposition entre les 99% et les 1%. Graeber salue ainsi cette prise de position : « In other words, for the first time in most of our living memories genuine grassroots movement for economic Justice has emerged in America[821]. » La demande de justice économique mise en lumière par les différents observateurs et participants - journalistes et universitaires - ne relève, par ailleurs, pas uniquement d’une analyse du mouvement menée en aval. En effet, le site internet OccupyWallStreet.net, créé à l’automne 2011 par l’AG de New York, mentionne explicitement cette revendication de voir se développer une justice économique : « Occupy Wall Street is part of an international people’s movement fighting for economic justice […] #OWS is the 99% trying to wrestle control of its government out the hands of the 1%[822]. » Dans un texte intitulé « Boycott ! » et publié dans The Occupy Handbook, l’écrivain et journaliste Michael Lewis se propose de recentrer le débat concernant les revendications du mouvement OWS sur ce qui préoccupe les participants. Pour lui, il s’agit d’une part des inégalités économiques et d’autre part des conséquences que ces inégalités ont sur le système politique américain[823].
Ce sentiment d’inégalité économique provient, entre autres, de l’évolution de la politique fiscale américaine depuis l’après-guerre. Peter Diamond et Emmanuel Saez, deux professeurs en économie rattachés respectivement au M.I.T. et à l’université de Berkeley, se proposent, dans un texte intitulé « Taxing High Earnings », d’analyser cette évolution fiscale concernant la catégorie socio-économique qui peut être définie comme représentant les 1% dénoncés par OWS. Diamond et Saez retracent ainsi cette évolution en indiquant un taux de prélèvement à 70% dans les années 1960 et 1970, comparé aux 35% en vigueur au moment du déclenchement du mouvement OWS[824]. Afin d’apporter ici une analyse plus détaillée de cette évolution fiscale, on a choisi de reprendre le graphique ci-dessous publié par le journaliste Bill Snyder dans une rubrique intitulée « Higher taxes on the rich were once the norm » :[825] Fig. 11 Prélèvement fiscal de la plus haute tranche aux États-Unis (1915-2019) On observe assez nettement sur ce graphique les deux périodes précédemment citées que représentent le New Deal/keynésianisme de 1933 jusqu’aux années 1970 et le néolibéralisme depuis les années 1970. L’injustice économique ressentie, exposée ici en taux de prélèvement fiscal, va ainsi pouvoir donner lieu soit à un rejet du système économique dans sa globalité soit à une certaine forme de nostalgie du keynésianisme et de l’État-Providence - il en sera question en détail plus bas.
Si le mouvement OWS a revendiqué de façon ouverte cette demande de justice économique, il a également permis de canaliser l’attention du grand public autour de cette question, provoquant ainsi diverses réactions de la part de groupes ne possédant pas nécessairement de liens ni d’affinités avec le mouvement Occupy. Appel évoque ainsi le cas d’un groupe d’étudiants en économie à l’Université d’Harvard :
The discipline of economics too has faced challenges to its reproduction in unexpected places. Harvard students walked out of their compulsory Economics 10 class, for the course’s failure, in their words “to equip its students with a broad and critical understanding of economics.” “We are walking out of your class today,” the students wrote, “both to protest your inadequate discussion of basic economic theory and to lend our support to a movement that is changing American discourse on economic injustice” (Concerned Students of Economics 10 2011)[826].
On observe ici une reconnaissance du pouvoir transformatif qu’a pu posséder le mouvement OWS quant à la popularisation de certains concepts économiques. L’ancien président de la Réserve fédérale, Paul Volcker, fait par ailleurs remarquer que, si le mouvement Occupy s’est de fait positionné en faveur d’une justice économique il s’est rapidement mué en mouvement qui a transcendé les catégories sociales à travers son concept phare des 99% : « What started as a diffuse protest against economic injustice became a vast experiment in class building. The 99%, which might have seemed to be a purely aspirational category just a few months ago, began to will itself into existence[827]. » Par conséquent, si le contexte économique du néolibéralisme, de la crise de 2008 et des mouvements altermondialistes prônant une certaine forme de justice économique a rendu possible le déclenchement d’un mouvement d’envergure tel que Occupy, c’est à travers l’élaboration de concepts tels que l’occupation ou encore les 99% que le mouvement s’est construit et a pu rassembler un nombre non-négligeable d’individus.
Lors de la mise en place du mouvement Occupy, conçu pour répondre au contexte économique exposé dans la partie précédente, au cours de l’été 2011, le choix géographique stratégique de Wall Street et du quartier d’affaires (Financial District) n’a pas été anodin. L’objectif contestataire des fondateurs du mouvement est assez clair : désigner le monde de la finance et le processus de financiarisation de l’économie - propre au néolibéralisme - comme responsable des inégalités économiques. Gibson relaye ainsi les déclarations du mouvement OWS quant à ce choix géographique : « Targeting the symbolic centre of monopoly capital, Wall Street, the movement sought to highlight the ‘corrosive power of major banks and multinational corporations over the democratic process’, as well as the role of the economic elite in creating ‘an economic collapse that has caused the greatest recession in generations’[828]. » L’objectif est donc de viser les élites économiques dans leur ensemble, qu’il s’agisse des banques ou des grandes entreprises. Gibson mentionne également certaines oppositions à Wall Street qui revêtent un caractère davantage anti-systémique : « The Declaration of the Occupation of New York City, formulated by the New York City General Assembly (NYCGA), the Assembly of Occupy Wall Street, announced that Occupy comes ‘at a time when corporations … place profit over people, self-interest over justice, and oppression over equality’, a time when capital dictates how power is exercised[829]. »
L’argument qui consiste à opposer le profit aux avancées sociales est relativement récurrent dans le discours anti-néolibéral, en particulier au cours de la période post-2008, suite à la Grande Récession, caractérisée par la mise en place de politiques dites d’austérité. Graeber décrit ainsi le déroulement d’un rassemblement organisé en amont du mouvement OWS, à la fin du mois de juillet 2011 : « the purpose of the meeting was to have presentations about various anti-austerity movements growing around the world–in Greece, Spain, and elsewhere–and end with an open discussion about how to bring a similar movement here[830]. » L’objectif inspiré par ces mouvements anti-austérité était donc double : désigner la financiarisation de l’économie comme une cause de la crise qui a mené à ces politiques d’austérité, et dénoncer l’influence de la sphère économique sur la sphère politique causée par un excès de pouvoir du monde de la grande finance. Quelques semaines après le commencement du mouvement Occupy, Obama souligne cette opposition au système financier : « The protesters are giving voice to a more broad-based frustration with how our finance sector works[831]. » Les journalistes de FOX NEWS quant à eux établissent un constat similaire tout en mettant l’accent sur le poids de l’argent dans le système électoral américain : « Hundreds of demonstrators gathered on Wall Street . . . to protest the influence of money in U.S. politics and decry what they perceive to be the injustices of the financial system[832]. » Cette préoccupation du mouvement OWS pour l’excès de pouvoir accordé à la sphère économique, et aux grands groupes financiers en particulier, peut donc être observée tant par l’analyse des déclarations officielles du mouvement que par le regard que portent les divers acteurs politiques sur celui-ci.
Les divers points de contestation - qui n’ont pas été métamorphosés en revendications précises et unitaires et ce de façon intentionnelle - du mouvement OWS se rapportent, en majorité, à des questions financières et économiques. Si aucune revendication n’a en fin de compte été portée de manière officielle par le mouvement OWS, la question a fait débat au cours des différentes AG de New York. Schneider propose une liste, non exhaustive, des diverses propositions qui ont ainsi pu être suggérées afin de répondre à l’idée lancée dans le magazine Adbusters d’une demande unique et unitaire :
● Impose a Tobin tax (or a “Robin Hood tax”) on financial transactions, a popular proposition among some economists for simultaneously bringing the most speculative markets a bit more under control while generating revenue for social programs. This idea was described in one of the planning GAs on a photocopied sheet of paper signed under the activist pen name “Luther Blissett.” ● Restore the Glass-Steagall Act of 1933, which was repealed by Bill Clinton in 1999. It prevented investment banks from gambling with money deposited in their commercial affiliates, putting a further brake on speculation and lessening the public’s exposure to the banks’ risk.
● Overturn the U.S. Supreme Court’s Citizens United decision, which massively deregulated the campaign finance system.
● Demand universal employment in New York, with the accompanying socialist mantra “A job is a right!” ● “End the Fed.” The various libertarian contingents (and fans of the online documentary sensation Zeitgeist) were especially insistent on this proposal for the abolition of the Federal Reserve.
● “End the wars, tax the rich.” This slogan of the anti-war movement tended to come from older voices, and it figured prominently in the October 2011 Coalition[833].
Toutes ces propositions ont en commun une volonté de transformer le système économique et/ou financier néolibéral. Ainsi, l’idée d’une taxe Tobin, d’une taxe sur les riches, de l’abolition de la Réserve Fédérale ou d’une suppression de la décision de la Court Suprême dans l’arrêt Citizens United v. Federal Election Commission correspondent à une demande de régulation de l’économie par le gouvernement et va à l’encontre de l’idée néolibérale d’une dérégulation générale ; la restauration du Glass-Steagall Act, mis en place en 1933 correspond à une volonté de retourner vers un système économique plus keynésien, calqué sur le New Deal ; et enfin la demande pour un emploi universel reprend les codes utilisés par les divers courants du socialisme. Qu’il s’agisse de propositions précises et ciblées sur une question économique en particulier ou davantage généralistes, les participants au mouvement Occupy semblent articuler leurs critiques et leurs demandes autour d’un rejet soit du néolibéralisme soit du système capitaliste dans son ensemble.
Graeber analyse sur ce point le mouvement Occupy comme un élément catalyseur de la remise en cause du néolibéralisme à la suite de la crise de 2008. Il perçoit ainsi ce qu’a pu exposer OWS aux yeux du grand public :
What we are witnessing can also be seen as a demand to finally have a conversation we were all supposed to have back in 2008. There was a moment, after the near-collapse of the world's financial architecture, when anything seemed possible. Everything we'd been told for the last decade turned out to be a lie. Markets did not run themselves ; creators of financial instruments were not infallible geniuses ; and debts did not really need to be repaid – in fact, money itself was revealed to be a political instrument, trillions of dollars of which could be whisked in or out of existence overnight if governments or central banks required it. Even the Economist was running headlines like "Capitalism : Was it a Good Idea?"[834] Ainsi, pour Graeber, il ne s’agit pas d’une remise en cause simplement du néolibéralisme ou des politiques mises en place à l’égard du monde de la finance, mais bien d’une réaction anti-systémique au capitalisme mondialisé. Cependant, si le capitalisme dans son ensemble a bien pu être remis en question par le mouvement OWS, c’est avant tout l’élite économique que représentent les 1%, face aux 99%, qui est visée par le mouvement.
L’idée de ce concept des 99%, qui deviendra le slogan phare du mouvement Occupy « We are the 99% », est apparue lors des rassemblements précédant le 17 septembre 2011, organisés au cours du mois d’août 2011. A l’instar de Mark Bray, plusieurs auteurs attribuent cette idée à David Graeber : « The first person to propose that OWS use the language of “99%” was the anarchist anthropologist David Graeber who suggested that we speak of ourselves as “a 99% Movement[835]. » Graeber ne revendique néanmoins pas la paternité exclusive de cette expression, qu’il perçoit davantage comme le résultat d’une réflexion et d’une discussion collective. La définition que donnent les participants à OWS de ce concept a pour objectif de créer une certaine unité de ce que l’on pourrait appeler les masses populaires, en opposition aux élites économiques que représenteraient les 1%. Gibson retransmet ainsi cette définition : « We are the 99 percent. We are getting kicked out of our homes. We are forced to choose between groceries and rent … We are suffering from environmental pollution. We are working long hours for little pay and no rights, if we’re working at all. We are getting nothing while the 1 percent is getting everything. We are the 99 percent[836]. » Cette déclaration s’inscrit donc dans une logique de rassemblement en soulevant diverses questions : économiques, sociales, environnementales... Le nombre important d’individus qui viennent participer au mouvement au cours de l’automne 2011 témoigne de la réussite de cette entreprise de rassemblement populaire. Welch parle alors de coalition entre les différents courants politiques qui se sont retrouvés autour de cette idée des 99% :
The ideologies of the movement were as diverse as the coalition, the most salient of which were anarchism, communism, socialism, and some libertarianism. These ideological traditions (excluding libertarianism) seek to promote the equal distribution of resources in society and created the foundation on which the frame “we are the 99%” was built. As far as Occupy was concerned, “the 1%” were the enemy. They controlled Wall Street and Washington DC and are thus responsible for the 2008 financial collapse[837].
Cette coalition majoritairement d’extrême gauche, se retrouvant sur une certaine forme d’antiétatisme avec une minorité libertarienne, conçoit l’idée des 99% non seulement comme un moyen de s’auto-définir en tant que nouvelle catégorie sociale - il en sera question dans la section suivante - mais également comme une opposition aux élites de la sphère politique et de la sphère économique, qu’elle perçoit comme étant intrinsèquement liées. Wolff évoque cette connexion entre les sphères politiques et économiques et l’analyse comme un trait caractéristique de l’accumulation illimitée de richesse propre au système capitaliste :
If you allow an economic system in which 1 percent of the people have more than half the wealth and the other 99 percent have to share the other half, then the 1 percent are not going to be so stupid as to not realize that one of the ways you secure yourself is to control the political system. And they accomplish that with their money, because that’s what they have in abundance. So they use a portion of their money to control the political system, to manipulate what the voters know, to manipulate the candidates from which the voter chooses, to control all of that. They have therefore been able to make sure that the political process does not, cannot, will not even conceive of, let alone move in the direction of fundamentally altering the system that puts those 1 percent at the top. That’s what anyone in the position of 1 percent rich, when the other 99 percent are struggling would do[838].
Le système capitaliste induirait donc une influence nécessaire de la sphère économique, définie par le mouvement OWS comme les 1%, sur la sphère politique. Welch insiste sur l’idée d’opposition aux 1%, qui représenteraient un ennemi et une cible pour OWS : « Occupy identified friends and enemies. Enemies (targets) were members or servants of the 1% and the state (see Fig. [below]) ; friends are the 99%, that is, everyone else who is not included in the list of enemies[839]. » Dans une perspective exclusivement économique, analysant les liens entre OWS, le néolibéralisme et la crise du capitalisme de 2008, Welch dresse ainsi un tableau des différents ennemis identifiés par les 99% sur les différents médias de communication utilisés par le mouvement (sites internet et réseaux sociaux) :[840],[841] Fig. 12 Occupy Targets : les cibles du mouvement Occupy Il convient tout d’abord de remarquer cette dualité dans l’identification des ennemis entre l’État et les 1%, qui correspond à une double opposition d’une part à la sphère politique et d’autre part à la sphère économique. On observe là ce qui semble être une forme d’antiétatisme couplée à un certain anticapitalisme, rappelant l’aspect anarchisant du mouvement OWS. Si l’opposition à Wall Street, aux grandes entreprises et aux banques correspond bien à une vision anti-néolibérale et l’opposition au président et aux décisions gouvernementales visant à encadrer les mouvements sociaux à un rejet de l’appareil d’État, l’incorporation de la police dans cette liste d’ennemis laisse apparaître les différentes altercations qui ont eu lieu entre celle-ci et les participants à OWS, dont l’aspect violent sera discuté dans le chapitre 12.
Welch analyse par ailleurs cet antagonisme entre les 99% et les 1% comme une réactualisation du concept du rêve américain.
For Occupy, owners of big business and large banks, that is, the 1%, have “hijacked” this beautiful country and its “government of and for the people.” Accordingly, the 1% successfully disenfranchised the majority of “the people” from the political and economic process, leaving them to suffer the consequences of the 1%’s greed and bad decisions. Occupy called for a resurgence of political activity because our elected representatives no longer “work in the interest of the 99%” [...] In other words, the 99% must “take back” control of the government from the 1% if we are to have a real democracy again. This viewpoint is a typical rendition of the American Dream in US politics (conservative and liberal alike) that characterize the Dream as something to be “reclaimed” from a group of people who “hijacked” or “stole” the democracy that we used to have[842].
Cette interprétation, somme toute passéiste, de ce que représentent les 99% pourrait correspondre à une portion des participants qui voit dans son opposition au néolibéralisme une manière de prôner un retour à un capitalisme moins financiarisé de type keynésien. Si les élites économiques ont pu obtenir un pouvoir jugé excessif, ce serait avant tout la conséquence de politiques de dérégulation des marchés propres au néolibéralisme. Gibson exprime ainsi ce rejet de la part du mouvement Occupy : Occupy rejects the basic notion, central to the spread of neoliberalism, that economic and social policy that works in the interests of capital ultimately works in the interests of humanity. The movement’s famous expression, ‘we are the 99 per cent’, reflects both Occupy’s rejection of the ideological legitimations of neoliberalism, and its assertion of the interests of the majority in opposition to the social dominance of capital[843].
Le processus économique décrit ici et qui consiste à privilégier financièrement par des décisions politiques les individus qui représentent les 1% se rapporte à la théorie économique dite du ruissellement (trickle down economics en anglais). L’utilisation de cette théorie est caractéristique des politiques mises en œuvre au cours de la période néolibérale et sa critique correspond, une fois encore, à une vision anti-néolibérale. S’il est important, dans la perspective d’une analyse économique du mouvement OWS, de comprendre cette opposition au monde de la grande finance et au néolibéralisme - représentée par le choix stratégique de manifester à Wall Street et d’identifier des ennemis comme appartenant à la catégorie des 1% - il convient de mettre en évidence l’impact du mouvement, à travers la mise en place de diverses alternatives et la popularisation de certains concepts économiques, sur le débat quant à la remise en cause du système néolibéral.
Le mouvement OWS, de par son ampleur et le nombre d’individus qu’il a rassemblé, s’est constitué comme un ensemble très diversifié, impliquant des participants qui portaient des visions politiques parfois incompatibles. La question de l’anticapitalisme entre ainsi dans la catégorie des sujets qui n’ont pas entièrement fait l’unanimité au sein du mouvement. Richard Wolff met l’accent sur la pluralité des participants au mouvement Occupy qui, concernant le capitalisme, se répartissent principalement entre deux points de vue, les anticapitalistes et les anti-néolibéraux : There are many currents in the Occupy movement. I was talking to one of the many organizers at Zuccotti Park, and he told me that he was advocating for a better capitalism. His view was that we can do better, we can change the tax code and the rich can pay their fair share of taxes. So there are different currents coursing through this movement. [...] The wind is blowing in new directions and the time has finally arrived where it’s socially acceptable to question and challenge the systemic failures, injustices and harm caused by capitalism[844].
Ce que l’on nomme ici anti-néolibéralisme correspond à une vision réformiste de la stratégie à adopter afin de transformer le système économique et s’oppose à l’anticapitalisme qui, lui, est davantage anti-systémique. L’un des problèmes posés par cette opposition réside dans la méconnaissance de bon nombre de participants des réponses et des alternatives qui pourraient être mises en œuvre afin de provoquer ce changement systémique. Mark Bray note ainsi cette apparente méconnaissance : As I mentioned earlier, 78% of OWS organizers were opposed to capitalism. Yet it’s not always entirely clear what it means to be anticapitalist. This is not a problem confined to OWS. Socialists of all stripes have long debated whether mutualism, state socialism, Parecon, and a number of other theories are really anticapitalist or not. Considering that the United States has been without a significant Left, not to mention revolutionary Left, for some time, many OWS organizers were not steeped in radical theory. […] While this may have hampered the movement, it also provided space for a more creative sense of experimentation and possibility than if everyone had come in with their pre-packaged outlooks[845].
Bien qu’une majorité d’organisateurs semble s’être positionnée en opposition au capitalisme, on ne saurait donc affirmer si cette majorité s’insère dans une démarche réformiste ou anti-systémique.
Bray évoque assez longuement le cas de nombre de participants qui se déclarent anticapitalistes mais ne semblent pas, dans leurs argumentaires revendicatifs, aller au- delà d’un certain réformisme vis-à-vis du système économique. Il rapporte ainsi les propos de plusieurs participants sur la question de l’anticapitalisme : I heard a great deal of ambiguity when it came to capitalism. The following quotes demonstrate a theme that I heard from organizers whose politics straddled progressivism and radicalism or those who were recently radicalized : “I’m against this version of capitalism.” “Capitalism in its current form isn’t working.” “I don’t like capitalism as it is.” “Capitalism as it exists today isn’t working.” An equitable economy is impossible “within the vision we have of capitalism right now.” “I’m not against capitalism entirely, but the way that it is now is only working for very few people.”[846] Ce type de discours peut correspondre soit aux conséquences de l’ambiguïté mentionnée ci-dessus quant à la définition de ce qu’est ou non l’anticapitalisme, soit à une volonté affichée de transformer le système néolibéral afin de revenir à l’État-Providence et au keynésianisme. Ce deuxième type de discours, bien qu’il semble avoir été minoritaire si l’on en croit les chiffres avancés par Bray, comprend donc à la fois une prise de position contestataire à l’encontre du système néolibéral et des arguments visant à défendre le capitalisme, lorsqu’il existe dans une version moins financiarisée. On trouve ainsi dans l’ouvrage de Janet Byrne, The Occupy Handbook, un texte de Martin Wolf, rédacteur associé et commentateur économique en chef au Financial Times, intitulé « Reforming Western Capitalism » dans lequel l’économie de marché y est largement encensée : « the market economy has proved itself over two centuries uniquely able to generate sustained rises in prosperity. It has produced previously unconceivable increases in standard of living. […] Competitive market economies work. But they are, like all human inventions, imperfect[847]. » S’il semble assez cohérent de lire ce type d’argument sous la plume de Martin Wolf, il semble plus surprenant de le retrouver dans un ouvrage consacré au mouvement OWS. Il convient donc, une fois de plus, de souligner l’importance qu’a pu avoir l’idéal réformiste au sein d’OWS quant à la stratégie à mettre en place afin de remédier aux inégalités économiques mentionnées précédemment.
L’aspect anticapitaliste du mouvement OWS amène par ailleurs ses participants à percevoir la crise de 2008 comme la manifestation d’une caractéristique structurelle du capitalisme financiarisé. Brucato décrit ainsi ce qu’il désigne comme une approche postmoderne :
For this movement, the crisis was not a dysfunctional failure of financial capitalism but the essence of its utilization of catastrophe to consolidate financial capital. We see in this approach a distinctly postmodern analysis of class relations and political economy in which cognitive capital becomes central and financialization is a fundamental yet new process of capital accumulation[848].
Si cette critique économique exprimée par OWS semble, une fois de plus, dirigée à l’encontre du capitalisme, l’attention particulière portée à l’aspect jugé excessivement financiarisé du système indique de nouveau un rejet des caractéristiques spécifiques au néolibéralisme. Dans un article consacré à l’étude du mouvement Occupy sur les réseaux sociaux, Kevin DeLuca, Sean Lawson et Ye Sun analysent le discours de plusieurs bloggeurs conservateurs et/ou se réclamant politiquement de la droite. L’interprétation que proposent ces bloggeurs du mouvement OWS place également celui-ci dans un cadre anticapitaliste :
The most common argument in response to protesters’ expressed frustration with banks and the influence of the super rich on American politics was to argue that ‘‘Obama is the problem, not Wall Street and not Capitalism’’ (longtimeconservative, 2011). [...] A contributor to RedState.com wrote :
The corporatists in Wall Street—who are sympathetic to crony capitalism, not free market enterprise—are to blame for our nation’s financial woes. Interestingly enough, these protesters have no complaints about them or their ties to the Obama Administration. Nevertheless, these Occupy Wall Street hooligans routinely blame capitalism for their problems. (lithamcongal91, 2011)
Ironically, these bloggers are (inadvertently to be sure) agreeing with a central concern expressed by the OWS protesters— that is, crony capitalism—but see leading Democratic political figures as the true cause of the problem. If the purity of capitalism has been sullied, for right-leaning bloggers it is their erstwhile political opponents, the socialists-in-capitalist-clothing Democrats, who are surely to blame, not the true believers on Wall Street[849].
Ainsi, la droite conservatrice et néolibérale identifie l’attrait du mouvement OWS pour les courants socialistes et l’anticapitalisme. Le capitalisme de connivence qu’elle dénonce se rattache, par ailleurs, à la porosité jugée excessive par Occupy entre la sphère politique et la sphère économique. Cependant, cette droite néolibérale interprète les échecs du système économique, et les mouvements contestataires qui en découlent, non pas comme un aspect structurel du néolibéralisme mais davantage comme la démonstration d’un manque de dérégulation - un signe que le néolibéralisme n’a pas encore pu s’accomplir pleinement. OWS est donc perçu comme un mouvement plus anti-systémique que réformiste.
Ce rejet du système capitaliste correspond alors, dans l’idéal des divers participants au mouvement, à une volonté de mettre en place un système économique qui tendrait vers le socialisme, le communisme ou l’anarchisme. Dans son ouvrage Debt : The First 5.000 Years, dont l’influence sur OWS est assez reconnue, Graeber avance l’idée selon laquelle le capitalisme doit être opposé au concept de liberté. Pour lui, ce système repose sur une certaine privation de la liberté des travailleurs - les 99% - au profit d’une minorité dominante - les 1%. Son argumentation consiste à déconstruire l’idée d’un capitalisme qui aurait permis l’émergence du travail libre et à réexaminer la période au cours de laquelle le capitalisme s’est développé, afin de souligner l’importance de l’esclavage, dans les colonies, du servage, en Pologne et en Russie, et du système de péonage - servitude pour dettes - dans ce développement[850]. Dans un article intitulé « The Relation Between Production, Labor Regimes and Leisure Forms : From slavery to digital capitalism », Olivier Frayssé, professeur en civilisation américaine à l’Université Paris-Sorbonne, interroge également l’évolution des régimes de travail notamment au cours de la période capitaliste. Il souhaite ainsi démystifier un régime de production à l’ère du numérique qui est parfois idéalisé. L’organisation du travail au sein d’un système de capitalisme numérique, concept qui se rattache aux théories néolibérales, reposerait d’une part sur ce que Frayssé conçoit comme une forme de neo-Taylorisme, et d’autre part sur une sorte de fusion entre le domaine du travail et celui des loisirs[851]. On assisterait donc à une réduction de la liberté du travailleur en ce sens que son activité professionnelle serait soit standardisée et aliénante soit devenue omniprésente, débordant alors sur la sphère privée.
Pour Graeber, il est essentiel de définir ce concept de liberté, en particulier dans l’opposition entre libre marché et travail libre : « In its basic nature capitalism has something to do with freedom. For the capitalists, this means the freedom of the marketplace. For most workers, it means free labor. Marxists have questioned whether wage labor is ultimately free in any sense (since someone with nothing to sell but his or her body cannot in any sense be considered a genuinely free agent)[852]. » Si l’analyse de l’argumentation de Graeber dans cet ouvrage peut apparaître comme relativement théorique par rapport à la réalité du mouvement OWS, il convient de rappeler l’influence de cet ouvrage, publié au printemps 2011, sur certains participants. Par ailleurs, la mention et la popularisation de ces notions de libre marché et de travail libre a pu permettre de transformer le discours politico-économique contestataire en y insérant des notions anti-néolibérales et anticapitalistes. Richard Wolff perçoit cette transformation comme l’un des succès d’OWS à l’encontre de l’anticapitalisme : « What Occupy is accomplishing is to fight back [...] against the silence and the taboo of challenging capitalism. People are finally questioning and confronting systemic economic injustice, the recession of democracy, and the alienation, poverty and instability that have resulted from putting the market, rather than democracy, at the center of our society[853]. » En adoptant un discours argumenté et conceptualisé non seulement à l’encontre du néolibéralisme mais de façon plus générale contre le système capitaliste, OWS a pu briser ce qui peut s’apparenter à un sujet tabou et ainsi créer un cadre au sein duquel un discours contestataire alternatif a pu être rendu possible.
L’organisation du mouvement Occupy, analysée dans le chapitre 9, horizontale, non-hiérarchisée et sans leaders - trois caractéristiques empruntées à l’anarchisme - a permis la création, sur le sol américain, d’espaces de liberté tant discursifs que réflexifs. La préfiguration politique, qui représente la pierre angulaire de cette organisation, se présente comme un outil largement théorisé et pratiqué par les mouvements néo-anarchistes et semble avoir grandement contribué à générer cet espace de liberté, ce cadre théorique propice à la critique anti-systémique. Gibson évoque ainsi la manière dont les anarchistes souhaitent mettre en place une alternative économique au capitalisme :
Anarchists maintain that in pursuit of anarchical social forms, individuals and communities should simultaneously decide upon and live (prefigure) social arrangements, rather than having them imposed from without or after a revolutionary moment. This is consistent with the view of various anarchists, including Chomsky, Graeber and Rocker, that it would be arrogant and profoundly undemocratic to declare how anarchist social forms should be organised or how they would function[854].
L’idée d’une organisation préfigurative est de produire un espace alternatif au sein duquel différentes initiatives non-capitalistes pourraient être proposées et mises en place. Graeber se concentre ainsi davantage sur la transformation des relations sociales et du système politique permettant de prendre les décisions que sur l’élaboration précise d’un système économique qui pourrait émerger afin de venir remplacer le capitalisme. Il conjecture ainsi ce qu’il pourrait advenir du système capitaliste si une société venait à adopter une perspective anarchiste dans l’organisation des ses relations sociales et politiques :
I myself am confident, based on history, that even if we did try to maintain a market economy in such a free society—that is, one in which there would be no state to enforce contracts, so that agreements came to be based only on trust— economic relations would rapidly morph into something libertarians would find completely unrecognizable, and would soon not resemble anything we are used to thinking of as a “market” at all. 1 certainly can’t imagine anyone agreeing to work for wages if they have any other options. But who knows, maybe I’m wrong. I am less interested in working out what the detailed architecture of what a free society would be like than in creating the conditions that would enable us to find out[855].
L’objectif du mouvement OWS, pour Graeber, serait donc de produire un cadre qui rende possible la mise en pratique d’alternatives économiques au capitalisme. Cependant, afin de créer cette possibilité, il convient au préalable de transformer l’organisation politique et sociale de la société.
Cette transformation devrait, dans un premier temps, concerner la définition d’un processus de prise de décisions nouveau, avant même d’élaborer des systèmes alternatifs complexes très codifiés et rigides. La théorisation de tels systèmes s’éloignerait par ailleurs de l’idéal anarchiste, puisqu’elle représenterait une sorte de programme dogmatique à appliquer, niant ainsi l’importance des particularismes locaux préconisés par les anarchistes dans une perspective relativiste et localiste. On sortirait alors du principe horizontaliste mis en œuvre par le mouvement Occupy pour aller vers la construction d’un mouvement plus vertical, possédant une sorte d’avant-garde qui rappellerait la stratégie marxiste. Mark Bray évoque ainsi l’analyse faite par certains participants de ce que requiert la mise en œuvre de cette transformation qui se doit, dans un premier temps, d’être sociale et politique :
For [some occupiers] we cannot construct models for a new world because we cannot really think beyond capitalism while we are stuck in it. All we can do is push things in a non-hierarchical direction and future generations will organize things based on their circumstances. Interestingly, Marx made a similar historicist argument about definite theories of the future society because our political thoughts are conditioned by our material conditions[856].
Ainsi, au-delà même du fait que la production d’une théorie précise et codifiée éloignerait le mouvement de ses racines anarchistes, l’environnement idéologique et culturel du capitalisme dans lequel évoluent les participants à OWS les empêcherait d’être en capacité même de pouvoir penser toute autre forme d’organisation économique. L’idée d’un individu qui serait le produit de son environnement social, culturel, politique et économique rappelle en outre les théories postmodernes évoquées au chapitre 3 dans lesquelles le néo-anarchisme puise certaines de ses réactualisations stratégiques.
Si le mouvement Occupy n’a donc pas comme ambition de proposer des alternatives concrètes et structurées au système économique mondial, son objectif peut être perçu comme étant la transformation de cet environnement capitaliste en exposant aux yeux du plus grand nombre certaines notions économiques alternatives qui, mises bout à bout, formeront ce cadre théorique propice à la critique anti-systémique. Parmi ces notions, Welch insiste particulièrement sur l’importance de briser le tabou de l’anticapitalisme : « They broke the taboo of discussing capitalism, its exploitation of workers and the environment, and the material and symbolic inequality it creates[857]. » Au-delà de l’aspect purement symbolique de briser un tel tabou dans un pays comme les États-Unis d’Amérique, le mouvement Occupy a pu avoir une sorte d’effet de repolitisation des masses populaires, notamment à travers l’utilisation du concept des 99%. Pour Welch, la fin du tabou sur la critique du capitalisme va de pair avec la popularisation du concept des 99% :
Occupy broke the seeming code of silence about economic inequality in the United States to a point where the terms “the 99%” and “the 1%” are now a part of mainstream conversations. So, while it is easy to say that Occupy didn’t accomplish their grand goals of wealth and power redistribution, we should not forget that in order to solve massive problems, we must first talk about them[858].
Si la popularisation du concept des 99% représente une repolitisation des masses populaires, c’est qu’au préalable, un processus de dépolitisation avait été engagé. Graeber fait correspondre ce processus, historiquement, avec la mise en place des politiques néolibérales, évoquées dans la première partie, à partir de la fin des années 1970 :
In fact, most of the economic innovations of the last thirty years make more sense politically than economically. Eliminating guaranteed life employment for precarious contracts doesn’t really create a more effective workforce, but it is extraordinarily effective in destroying unions and otherwise depoliticizing labor. The same can be said of endlessly increasing working hours. No one has much time for political activity if they’re working sixty-hour weeks[859].
Pour Graeber, la dérégulation caractéristique du néolibéralisme ne s’explique pas uniquement par une volonté d’accumulation de capitaux, en cherchant à stimuler la croissance économique, mais également par une entreprise cohérente et intentionnelle de dépolitisation des masses populaires. L’objectif du mouvement OWS face à cette réalité politique serait alors de repolitiser ces masses en ravivant, à travers son concept des 99%, une certaine forme de conscience de classe, reprenant ainsi un élément discursif commun au marxisme et à l’anarchisme.
Si certains universitaires considèrent le mouvement Occupy comme ayant ravivé une certaine conscience de classe, c’est avant tout parce qu’il a développé le concept des 99%. Ainsi, pour Mark Bray, la popularisation de ce concept représente l’un des succès majeurs d’OWS :
The concept of the 99% transcended Occupy to become an iconic political symbol around the world. It became so omnipresent that it even made its way into mainstream electoral politics, sitcoms, and advertising. Around the one-year anniversary of OWS in September 2012, many considered the concept of “the 99%” to be the most lasting achievement of the movement. John Carney of CNBC tweeted “I reckon #OWS was so successful that the accomplishments have turned invisible. 99% is everyone’s term now.”[860] Par ailleurs, si ce concept a pu être diffusé aussi rapidement et aussi pleinement dans les grands médias et dans le discours politique de façon générale c’est parce qu’il n’appartient pas au registre des éléments discursifs anticapitalistes traditionnels. En effet, au contraire de termes tels que « classes », « class consciousness », « working class » ou encore « wage slavery », l’idée des 99% ne semble appartenir à aucune idéologie politique en particulier. Bray évoque ainsi l’idée de lutte des classes déguisée : Like Occupy Wall Street itself, the concept of the 99% was so successful because it reclaimed a sense of class conflict under a seemingly apolitical guise. […] In a country where any political rhetoric about the plight of the working class and the avarice of the rich is painted as ‘class warfare,’ though it rarely is unfortunately, “we are the 99%” was a popular shield against such portrayals[861].
L’anticapitalisme caractéristique des mouvements socialistes, marxistes et anarchistes aurait donc procédé à une évolution discursive afin de se diffuser au plus grand nombre. Le sentiment d’appartenance à cette nouvelle catégorie sociale constituée des 99% pourrait donc bien être analysé comme un retour d’une certaine conscience de classe.
Barbara et John Ehrenreich, dans un texte consacré à la construction de ce concept des 99%, avancent l’idée selon laquelle d’une part les 99% représenteraient une nouvelle catégorie sociale, ou une nouvelle classe, et d’autre part la conceptualisation des 1% représenterait non pas l’émergence d’une nouvelle classe correspondant à une certaine élite économique, mais l’identification de celle-ci par les 99%. Le mouvement Occupy aurait donc permis de dévoiler cette classe des 1% au grand public, classe qui était restée, en quelque sorte, invisible jusque-là :
The “other men” (and of course women) in the American class alignment are those in the top 1% of the wealth distribution - the bankers, hedge-fund managers, and CEOs targeted by the Occupy Wall Street movement. They have been around for a long time in one form or another, but they only began to emerge as a distinct and visible group, informally called the “super-rich,” in recent years. Extravagant levels of consumption helped draw attention to them : private jets, multiple 50,000 square-foot mansions, $25,000 chocolate desserts embellished with gold dust. But as long as the middle class could still muster the credit for college tuition and occasional home improvements, it seemed churlish to complain. Then came the financial crash of 2007-2008, followed by the Great Recession, and the 1% to whom we had entrusted our pensions, our economy, and our political system stood revealed as a band of feckless, greedy narcissists, and possibly sociopaths. Still, until a few months ago, the 99% was hardly a group capable of […] articulating “the identity of their interests[862].
Cet argumentaire semble s’appuyer sur une supposition selon laquelle les masses populaires auraient été peu conscientes de l’existence de cette classe des 1%, ou peu inclines à remettre en question cette existence, jusqu’au commencement du mouvement Occupy et le choix de son concept des 99%. Si cette hypothèse peut paraître éclairante dans la mesure où les mouvements anti-néolibéraux et anticapitalistes ont été relativement sporadiques sur le sol américain au tournant du XXIe siècle, c’est sans compter les nombreux participants au mouvement OWS qui possédaient, en amont, une expérience quelconque des divers mouvements sociaux radicaux organisés depuis les années 1960. Si l’on remonte dans l’histoire anarchiste américaine, on remarque que cette identification des 1%, ou des « super-riches », ne représente pas une découverte mais plutôt la réactualisation d’un concept, celui de classes sociales. Dans son autobiographie, intitulée Living My Life, Emma Goldman relate ainsi une anecdote qui souligne cette identification de la classe des 1% :
I decided to apply for a rise. I knew it was no use talking to the foreman and therefore I asked to see Mr. Garson. I was ushered into a luxurious office. American Beauties were on the table. Often I had admired them in the flower shops, and once, unable to withstand the temptation, I had gone in to ask the price. They were one dollar and a half apiece — more than half of my week’s earnings. The lovely vase in Mr. Garson’s office held a great many of them. […] The beautiful room, the roses, the aroma of the bluish smoke from Mr. Garson’s cigar, fascinated me. I was recalled to reality by my employer’s question : “Well, what can I do for you?” I had come to ask for a rise, I told him. The two dollars and a half I was getting did not pay my board[863].
Ainsi, le « niveau de consommation extravagant » évoqué par Barbara et John Ehrenreich ne semble pas être une caractéristique de l’accumulation de richesses, propre au néolibéralisme mais davantage être un aspect structurel du système capitaliste. Si cette identification et cette conscience de classe ne présentent pas un aspect nouveau pour les mouvements radicaux, c’est donc qu’il s’agit d’un retour à la conscience de classe, d’une repolitisation, faisant suite à une dépolitisation.
Mark Bray évoque cet aspect de classe associé au concept des 99%, mais nuance néanmoins son propos quant à l’impact que cet aspect pourrait avoir sur le long terme : « The beauty of “the 99%” is that it opens seemingly non-ideological space where de-politicized Americans can engage in dialogue and action around class. The ugliness of “the 99%” is that it obscures vastly unequal power dynamics between upper, middle, working class and poor people[864]. » Le retour à la conscience de classe, qui semble être une conséquence du concept des 99% forgé par le mouvement Occupy, représenterait finalement une portion trop large de la population américaine, fusionnant plusieurs catégories sociales - plusieurs classes – en une seule. Bray exprime ses réticences quant à l’idéalisation d’un retour à une conscience de classe telle qu’elle a pu exister par le passé. Cependant, bien qu’il décrive le concept des 99% comme un aplanissement apparent des dynamiques de classe, il y perçoit la possibilité d’une conscience de classe naissante[865]. Ainsi, l’idée d’un retour d’une certaine conscience de classe à travers le concept des 99% semble appropriée mais ne saurait être confondue avec l’idée de classe qui caractérise le marxisme, l’anarchisme et le socialisme, au sens originel du terme. Les réalisations économiques conceptuelles d’OWS que sont le développement d’un cadre théorique permettant un discours anticapitaliste et un retour à la conscience de classe représentent donc d’une part une avancée propice au développement des idées anarchistes, et d’autre part un socle théorique permettant la mise en place de divers projets alternatifs, se rapprochant, à divers degrés, de la praxis anarchiste et qui vont être discutés dans la section suivante.
Le système capitaliste mondialisé, sous sa forme néolibérale, s’appuie sur plusieurs notions fondamentales interconnectées que sont, entre autre mais pas exclusivement, la question de la dette, la création monétaire par l’emprunt ou encore la spéculation financière. La critique anti-néolibérale apportée par le mouvement OWS s’accompagne ainsi d’actions contestataires visant de manière précise l’une ou l’autre de ces notions qui représentent les piliers du néolibéralisme. Hannah Appel évoque ainsi deux groupes qui ont émergé du mouvement Occupy à l’automne 2011 afin de cibler ces piliers :
The Alternative Banking working group started in October 2011, about a month into Occupy Wall Street. After a series of initial meetings, the group decided to split in two. The first, now called Occupy Bank, explores and, if possible, seeks to establish alternative banking systems, starting with a single alternative institution. The second group, now simply referred to as Alt Banking, attempts to understand and educate people about the current financial system, as well as to come up with short-and long-term plans to improve and reimagine it[866].
Le groupe Occupy Bank semble donc s’inscrire dans une perspective réformiste, en proposant un système bancaire qui serait moins financiarisé et dont l’organisation différerait des structures monopolisées qui existent. Le second groupe, Alt Banking, semble davantage attaché à l’idée d’une forme d’éducation populaire quant au fonctionnement du système économique et financier propre au néolibéralisme. Dans son ouvrage intitulé Debt : The First 5.000 Years – analysé dans le chapitre 8 –, Graeber adopte une démarche similaire, visant à populariser certains concepts économiques tel celui, central, de la dette, liée à la question de la création monétaire par l’emprunt. Si ces notions avaient déjà été mentionnées dans le chapitre 8, il s’agit ici d’appréhender leur impact sur la critique économique formulée par OWS. Dans la réédition de son ouvrage, republié à la suite des évènements liés au mouvement Occupy, Graeber fait le lien entre le mouvement et la question de la dette – concept phare de l’ouvrage. Pour lui, cette question a connu une importance particulière :
When the occupation of Zuccotti began - and we had no idea who, if anyone, was actually going to show up at the occupation - we discovered that the largest contingent by far were debt refugees. After the suppression of the camps, we began a series of popular assemblies to explore where people wanted us to take the movement, and the assemblies around debt were far and away larger and more enthusiastic than the others. Before long, I had joined up with Strike Debt ! - a working group of Occupy that I had actually avoided getting involved with in its early days, for precisely the reasons outlined earlier - and helped formulate the strategy for the Debt Resistors’ Operations Manual, the Rolling Jubilee, and other projects[867].
Si la popularisation de notions économiques, qui s’est faite par divers points d’entrée dont Graeber et le groupe Alt Banking, a constitué une étape indispensable menant à une plus grande compréhension de la part des participants à OWS du système économique et de son fonctionnement, elle a également permis d’engendrer divers projets constructifs pouvant être perçus comme représentant la praxis économique du mouvement Occupy. Le réseau Strike Debt !, mentionné par Graeber, s’inclut dans cette praxis en s’attaquant au pilier du néolibéralisme que représente la dette. Le site officiel de Strike Debt ! définit ainsi ce collectif :
Strike Debt is a decentralized network of debt resisters, including activists, artists, and organizers. Started in New York City in 2012, Strike Debt has achieved much since its origin : the creation of anti-debt organizations around the US, the writing and publication of The Debt Resisters’ Operations Manual, and the material support and organizational base for the Rolling Jubilee and the Debt Collective[868]. Deux alternatives principales ont donc été produites par ce réseau Strike Debt ! : le Debt Collective et le Rolling Jubilee, qui correspondent respectivement à une association d’individus et au programme mis en place en grande partie par cette association. Le Debt Collective se définit ainsi :
We are a membership organization working to transform our individual financial struggles into a source of collective power. As the old saying goes, if you owe the bank $100,000 the bank owns you. But if you owe the bank $100 million, you own the bank. Together, we own the bank. We have already erased millions in medical and student debt via our Rolling Jubilee initiative and our first collective campaign won $600 million – and counting – in student debt discharges[869].
Il s’agit de reconnaître le fonctionnement de la dette comme un élément structurel du néolibéralisme et de venir perturber le système de vente et de rachat des dettes privées après qu’elles aient été cédées par le créancier original. Ce système a, par ailleurs, été largement utilisé aux États-Unis depuis la fin des années 1990, avec l’établissement de diverses entreprises spécialisées dans le rachat et le recouvrement de dettes restées impayées. Le programme Debt Jubilee se propose ainsi de perturber, dans un but transformatif, cette activité de rachat et de recouvrement :
Banks sell debt for pennies on the dollar on a shadowy speculative market of debt buyers who then turn around and try to collect the full amount from debtors. The Rolling Jubilee intervenes by buying debt, keeping it out of the hands of collectors, and then abolishing it. We’re going into this market not to make a profit but to help each other out and highlight how the predatory debt system affects our families and communities. Think of it as a bailout of the 99% by the 99%[870].
Le système de vente et d’achat de dettes permet aux créanciers de mettre en vente des titres de dette en réponse à une cessation de paiement de la part du débiteur. Une fois ces titres vendus, il n’appartient donc plus au créancier original de recouvrer la dette, mais à la personne ou l’entreprise qui les a rachetés. Le créancier original peut ainsi récupérer une part de son investissement – part modeste dans de nombreux cas – et l’entreprise, si elle parvient à recouvrer la dette aura ainsi effectué un bénéfice. Le rôle du Debt Jubilee consiste donc à racheter des titres de dette et de s’abstenir ensuite de procéder au recouvrement. Si cette initiative, soutenue par Graeber, peut sembler négligeable face à la solidité du système économique néolibéral, il s’agit cependant d’une part d’une action concrète qui va au-delà de la simple revendication contestataire, et d’autre part d’une attaque ciblée à l’encontre de l’un des piliers du néolibéralisme, qui a pu être identifié grâce à un processus de théorisation et de popularisation de certains concepts économiques effectués préalablement.
Hannah Appel, qui a travaillé sur l’organisation d’Occupy Denver, mentionne diverses formes de résistance économique mises en place par les participants. Si la question de la dette semble également avoir un rôle central, les moyens d’action mis en œuvre diffèrent de ceux proposés par Strike Debt ! :
Although the nuts and bolts of strike debt aren’t all that radical […] within the group it sparked a conversation about the core nature of debt and how our financial system is built upon it which is a gutsy conversation to spread. The simple nature of attempting to lessen the conceptual burden of debt through completely lawful means puts it in the category of soft resistance […]. The only widely publicized economic resistance during the past few years was a campaign to have people close out their accounts at large banks and move their money to local credit unions. [...] The reason for this campaign was to translate into action the distrust, if not outright disdain, the populous had for large banking institutions and the governmental bailout they received to prevent economic collapse in the fall of 2008[871].
Ainsi, le programme de rachat de dettes élaboré par le Debt Collective est considéré comme n’étant pas suffisamment radical par Appel, en particulier par rapport à d’autres actes dits de résistance et se rapprochant de ce que serait un boycott des grandes institutions bancaires. Appel souligne cependant l’importance de l’aspect pédagogique de ce type de projet, permettant de démocratiser la connaissance du fonctionnement du système économique et financier, préalable indispensable à l’émergence de pratiques plus radicales. Dans un extrait précédemment cité et intitulé « Boycott ! », Michael Lewis formule une proposition d’action comparable à ce qu’ont pu mettre en place les participants à Occupy Denver :
If I were in charge I would probably reorganize the movement around a single, achievable goal : a financial boycott of the six “too big to fail” Wall Street firms : Bank of America, Citigroup, JPMorgan Chase, Goldman Sachs, Morgan Stanley, Wells Fargo. We would encourage people who had deposits in these firms to withdraw them, and put them in smaller, not "too big to fail" banks. We would stigmatize anyone who invested, in any way, in any of these banks[872].
Lewis envisage donc une réaction de masse à la crise de 2008 qui permettrait au mouvement OWS d’avoir un impact général sur l’économie américaine et non plus disséminé de façon sporadique. Cependant, si un tel boycott de masse était organisé, à supposer qu’il soit possible d’obtenir un résultat significatif par un simple retrait d’épargnes, il en découlerait une modification de l’équilibre économique néolibéral, transformant une fois de plus le système capitaliste. Par conséquent, l’hypothèse d’une action de boycott massif à l’encontre de grandes entreprises ciblées ne possède en rien un caractère anticapitaliste. Si les piliers du néolibéralisme sont visés tant par une popularisation de certaines notions économiques, dans un but pédagogique, que par des pratiques de lutte contre les effets du système, l’aspect préfiguratif du mouvement Occupy, se rattachant à la praxis anarchiste, le rend plus enclin à la mise en place de diverses alternatives, dont les logiques économiques et sociales diffèrent de celles du capitalisme, qu’à l’établissement de programmes visant à perturber le bon fonctionnement des mécanismes propres au néolibéralisme.
Afin de mettre en pratique la remise en cause des piliers du néolibéralisme qui a émergé du mouvement Occupy, diverses propositions ont été formulées par des participants ainsi que par certains observateurs extérieurs qui ont pu apporter leur soutien au mouvement. Ces propositions, dont l’analyse détaillée va être proposée ci-dessous, reprennent, dans leur ensemble, certains concepts socio-économiques caractéristiques de l’anarchisme.
Le contrôle ouvrier : Ce concept socio-économique, utilisé et défendu historiquement par diverses tendances politiques dont les anarchistes, les communistes et les socialistes, se rapproche de la notion plus systématiquement liée à l’anarchisme qu’est l’autogestion. Dans son ouvrage The Democracy Project, consacré à l’analyse du mouvement Occupy, Graeber évoque cette idée du contrôle ouvrier comme alternative économique, couplée au concept de démocratie directe davantage politique : The basic idea of workers’ control is that if you’re involved in a project, you should have an equal voice in how it’s executed. The second principle, that of direct democracy, is that everyone affected by a project of action should have a say in how it is conducted. Obviously the implications here are quite different. [...] While there are some who have tried to present these two principles—direct democracy and workers’ control—as a stark choice, a truly democratic society would likely have to rely on a combination of both. If there were a paper mill in a small town, there’s no reason everyone in the town whose life was somehow affected by the mill would need or want to weigh in on its vacation policies ; there’s every reason they might wish to be consulted on what the mill was pouring into the local river[873].
L’idée de Graeber est ici d’imaginer l’utilisation du contrôle ouvrier à grande échelle c’est-à-dire de façon systématique et récurrente par les diverses entreprises d’une société donnée. Si cette analyse peut apparaître comme exclusivement théorique, il est à noter que l’utilisation du contrôle ouvrier représente une pratique existante sur le sol américain mais à une échelle bien moindre que le modèle façonné par Graeber. Chomsky en propose ainsi un exemple dans son ouvrage consacré à Occupy :
So, for example, when I mentioned about the Ohio network of worker/community-owned enterprises, that’s a traditional anarchist vision. Enterprises, not only owned but managed by participants in a free association with one another is a big step beyond. It could be at the federal level. So yes, it’s a highly democratic conception of a structured, organized society with power at the base. It doesn’t mean that it doesn’t have representatives - it can have, but they should be recallable and under the influence and control of participants[874].
Des expériences de contrôle ouvrier existent ainsi de manière très localisée sur le territoire américain – on pense par exemple aux espaces mentionnés dans le chapitre 4 concernant les collectifs égalitaires. Mark Bray considère, cependant, que la multiplication de ces espaces de taille modeste s’implantant de façon extrêmement localisée ne peut suffire à produire une transformation sociale d’envergure :
Given the imminence of ecological catastrophe and global capitalism’s inability to infinitely expand we need to start thinking about how we can position ourselves to steer things away from some post-apocalyptic authoritarian regime and toward a genuine libertarian socialism. And we won’t be able to get there if we retreat into insular, counter-cultural bookstores, co-ops, cafes, and community gardens. Such alternatives can be highly valuable in demonstrating the potential of workers’ self-management and they can contribute to the formation of networks of resistance, but if they don’t engage with the broader population they run the risk of veering into escapism[875].
Bray apporte ici son point de vue personnel sur la façon dont devrait évoluer dans l’avenir le mouvement anarchiste, de façon générale, et le mouvement Occupy dont il semble être l’une des manifestations de façon plus précise. Cet engagement vers un public plus large prôné par Bray semble être, au vu des analyses développées dans ce chapitre, l’un des objectifs qu’a pu atteindre le mouvement Occupy : sortir des milieux radicaux et autogérés, inconnus du grand public, les notions et les pratiques alternatives propres à l’anarchisme.
L’entraide : L’organisation sociale complexe du mouvement OWS, basée sur la notion de préfiguration politique, semble s’être constituée autour de l’idée d’autogestion et d’entraide. Gibson analyse cet aspect central d’OWS comme une caractéristique anarchisante du mouvement, visant à inverser la logique des relations sociales induite par le capitalisme :
At encampments worldwide, cooperative libraries, healthcare clinics, media centres, childcare centres and collective kitchens, among other institutions, developed, operating on anarchical principles of collective self-organisation and mutualism. Furthermore, these mutualistic practices were conducted through methods of production and exchange that rejected and attempted to transcend capitalistic hierarchies of property ownership and wage slavery. These practices aimed to develop an ‘economy of care, a network of mutual aid’[876].
Le mouvement Occupy peut non seulement être analysé comme une initiative préfigurative qui fonctionne, dans son organisation, selon un processus d’entraide, mais doit également être perçu comme utilisant ce concept d’entraide de façon ouvertement intentionnelle. Ainsi, Mark Bray reproduit dans son ouvrage consacré à OWS un tract élaboré par le mouvement Occupy à l’occasion du 1er mai 2012, sur lequel apparaît explicitement cet attachement à l’entraide comme modalité organisationnelle :[877] Le texte substantiel de ce tract a été retranscrit ci-dessous : Mutual aid is the voluntary, mutually beneficial exchange of resources and services. Everyone has something of value to offer in society ; instead of looking to corporations or the state, we can look to one another for what we need. This practice has existed for thousands of years in myriad societies as well as among nonhuman animals. Capitalism manufactures false scarcity - mutual aid creates cooperation not competition.
L’intérêt porté par le mouvement Occupy à ce concept d’entraide semble donc, d’une part, posséder un caractère constructif, visant à mettre en place des relations socio-économiques nouvelles entre individus, et d’autre part s’opposer aux normes sociales produites par l’État et le système économique capitaliste. Par ailleurs, ce concept se rattache directement à l’idéologie anarchiste de façon historique : il fait écho au titre d’un essai publié par Peter Kropotkine, L’Entraide : un facteur de l’évolution. Enfin, rappelons que si la création d’alternatives économiques se conçoit, pour le mouvement Occupy, comme le complément d’une transformation tout d’abord sociale, l’aspect politique, et donc décisionnaire, ne saurait être dissocié de cet aspect économique. Bray exprime ainsi l’objectif de transformation visé par OWS :
The destruction of capitalism and the construction of a classless, environmentally sustainable, democratic economy characterized by mutual aid and solidarity that prioritizes the fulfillment of human need. The development of forms of participatory and direct democracy grounded in local communities, groups, and bodies that empower individuals and collectivities. The elimination of all hierarchical social relations, whether founded in concepts of sexuality, race, gender, or any other. That is what Occupy Wall Street wanted (and much of what anarchists want too)[878].
Qu’il s’agisse donc de proposer, au niveau politique, une démocratie plus directe ou, au niveau socio-économique, la conception de relations basées sur l’entraide, le mouvement Occupy - et cela se rattache à son caractère préfiguratif - défend une organisation plus localiste, à l’échelle d’une communauté.
La communauté : Si cette notion semble principalement porteuse d’un sens social, elle correspond également à un idéal d’organisation économique décentralisée. Le mouvement Occupy, porté par une praxis préfigurative et expérimentale, s’est construit davantage comme une communauté émergente que comme un mouvement social, au sens plus traditionnel du terme. Barbara et John Ehrenreich décrivent ainsi l’organisation des campements Occupy :
The occupation encampments that enlivened approximately 1,400 cities this fall provided a vivid template for the 99%’s growing sense of unity. Here were thousands of people -- we may never know the exact numbers -- from all walks of life, living outdoors in the streets and parks, very much as the poorest of the poor have always lived : without electricity, heat, water, or toilets. In the process, they managed to create self-governing communities[879].
Si l’idée de communautés perçue comme une unité économique de base a pu être envisagée par certains participants à OWS – dont les anarchistes – comme un moyen de proposer une alternative à la mondialisation néolibérale, plusieurs traits caractéristiques de ces « communautés » Occupy doivent être soulignés afin d’éviter un rapprochement trop prompt entre l’idéal économique basé sur le localisme et les campements du mouvement Occupy. D’une part, ces campements représentent des communautés émergentes, dans le sens où les individus qui les composent n’entretenaient aucune relation spécifique au préalable, et d’autre part, les participants au mouvement, qui pourraient correspondre aux membres d’une communauté, ont eu la possibilité de s’impliquer au sein de ladite communauté de façon plus ou moins régulière et intense – on en revient à la notion de captivité du public qui sera analysée dans le chapitre 12. Les campements Occupy ne représenteraient ainsi potentiellement pas des communautés à part entière dans l’idéal décentralisé du localisme. Mark Bray évoque quant à lui les dangers de l’excès de localisme :
Many anarchists and non-anarchists envisioned a post-capitalist economy based on small-scale cooperatives and communes. While a good number saw such bodies collaborating at a larger level through regional federations, some either eschewed large-scale collaboration or hadn’t thought far enough ahead to mention it. […] The most significant anarchist groups and theoreticians have consistently advocated the incorporation of small communities and collectives into larger regional federations of production and consumption based on the recognition that resources are not spread equally across the earth. Without coordination there would be no way to redress the global inequality created by capitalism. Extreme localism would merely reproduce it. To me, it’s indicative of an excessive tactical emphasis on withdrawal from the state and capital rather than direct attacks upon them[880].
Ainsi, dans une perspective anarchiste, Bray préconise la théorisation, sinon l’élaboration, de structures de type fédéral afin de connecter les diverses communautés les unes aux autres. Les campements Occupy semblent avoir suivi cette voie et, bien qu’ils diffèrent de la définition traditionnelle qui se rattache à l’idée de communauté, peuvent être perçus comme des unités locales qui pourraient constituer la base d’un système économique décentralisé.
Une économie de don : Il s’agit d’un système économique au sein duquel les marchandises ne sont pas échangées, que ce soit contre une certaine quantité d’or, de monnaies ou de tout autres produits, mais données sans garantie explicite d’obtention de marchandises ou de services en retour. Les campements Occupy ont ainsi pu fonctionner selon un tel système : « OWS activists also established an infrastructure based on a gift economy and mutual aid in contrast to capitalist exchange[881]. » La mise en place de cette économie de don correspond, une fois encore, à une volonté des participants de se détacher du fonctionnement de l’économie capitaliste. David Graeber évoque en détail ce type d’économie dans son ouvrage Debt : The First 5.000 Years dont l’influence sur le mouvement OWS a été mentionnée précédemment. Il propose ainsi une approche anthropologique de cette économie en s’appuyant sur les travaux de l’anthropologue et ethnologue Marcel Mauss dont il suggère une analyse critique :
There's an enormous anthropological literature on gifts, for instance, starting with the French anthropologist Marcel Mauss's essay of 1925, even on "gift economies" that operate on completely different principles than market economies-but in the end, almost all this literature concentrates on the exchange of gifts, assuming that whenever one gives a gift, this act incurs a debt, and the recipient must eventually reciprocate in kind[882].
[…] The giving and taking of gifts often takes on a distinctly gamelike quality, continuous often with the actual games, contests, pageants, and performances that also often mark popular festivals. As with society at large, the shared conviviality could be seen as a kind of communistic base on top of which everything else is constructed. It also helps to emphasize that sharing is not simply about morality, but also about pleasure. Solitary pleasures will always exist, but for most human beings, the most pleasurable activities almost always involve sharing something : music, food, liquor, drugs, gossip, drama, beds[883].
Ainsi, pour Graeber, l’économie de don se différencie de l’économie capitaliste en ce sens qu’elle n’induit pas nécessairement un échange ou une quelconque forme de réciprocité. Pour le mouvement Occupy, l’intégration de ce concept d’économie de don à la théorie et la praxis du mouvement n’indique pas nécessairement une volonté de revenir à un système économique dont l’anthropologie a pu démontrer la validité dans des contextes historiques et spatiaux divers, mais davantage d’affirmer que d’autres systèmes, basés sur des logiques sociales différentes, peuvent être fonctionnels. Mark Bray évoque ainsi cette volonté :
In his 1925 “Essay on the Gift,” anthropologist Marcel Mauss demonstrated that pre-modern societies often functioned on ‘gift economies’ where individuals pursued the well-being of others rather than personal ‘profit.’ I’m not saying that we should ‘go back’ to the ways of earlier societies, but that these examples show that if human societies were so drastically different in the past, then it is inevitable that in the future they will be drastically different in ways that we can barely imagine[884]. On en revient ici à l’idée d’un cadre théorique, qui permet à la fois la mise en place d’expérimentations diverses et la transformation du discours portant sur le capitalisme et le néolibéralisme. Les alternatives économiques expérimentées par le mouvement Occupy semblent donc représenter une série de possibilités, concrétisées par l’existence de ce cadre théorique.
Le mouvement Occupy s’est construit à la fois dans un contexte économique global néolibéral et dans le contexte plus récent de la crise financière survenue en 2007 et 2008. Ces contextes, respectivement large et plus restreint, ont produit l’émergence de tendances anticapitalistes et anti-néolibérales, sur le sol américain, suffisamment développées pour aboutir à la mise en place d’un mouvement social d’envergure. La contestation altermondialiste, caractéristique du XXIe siècle, doit également être prise en compte dans l’analyse contextuelle du développement d’OWS en raison, notamment, de son intérêt pour le concept de justice économique. Si le mouvement Occupy correspond bien à une réponse économique de ces contextes particuliers c’est avant tout à travers son opposition à Wall Street et l’élaboration de son concept phare des 99%. La cible désignée de ce mouvement, incarnée par Wall Street, souligne l’anti-néolibéralisme patent du mouvement Occupy. Par ailleurs, le concept des 99% se veut non seulement créateur d’une certaine unité des masses populaires, mais également un moyen de dénoncer les inégalités économiques, en revenant à l’idée altermondialiste de justice économique. Ces inégalités seraient ainsi à l’origine d’un pouvoir jugé excessif de la sphère économique, créant ainsi une élite économique, et permettraient d’expliquer l’anticapitalisme propre au mouvement Occupy.
Le développement de cet anticapitalisme sur le sol américain, qui peut être analysé comme un succès d’OWS, peut cependant posséder différentes significations pour les participants à OWS dont le bagage politique est extrêmement hétérogène. Il peut ainsi représenter soit un anti-néolibéralisme, souhaitant revenir à une forme de capitalisme davantage régulée et s’inscrivant alors dans une démarche réformiste vis à vis du système économique, soit un anticapitalisme anti-systémique prônant alors une forme d’organisation économique qui tend vers le socialisme, le communisme ou l’anarchisme. En tout état de cause, on peut affirmer que le rejet du système économique tel qu’il existe en 2011, au moment des évènements rattachés à OWS, a engendré un cadre théorique au sein duquel le tabou lié à la critique anticapitaliste a pu être brisé, conférant ainsi au mouvement Occupy une fonction qui touche à l’éducation populaire. Si certains témoignages et certaines analyses laissent entrevoir, à travers ce processus d’éducation populaire, un possible retour de ce que l’on peut nommer la conscience de classe, il convient néanmoins de nuancer cette affirmation afin de ne pas confondre la définition de classe sociale telle qu’elle peut être acceptée par les marxistes et les anarchistes avec l’unité qu’a pu créer le concept des 99% au sein des campements Occupy. L’accent mis par Graeber sur l’importance de la dette et de la compréhension par le plus grand nombre du fonctionnement économique du néolibéralisme – et par d’autres groupes tels Strike Debt ! ou encore Occupy Banking – peut également être analysé comme s’intégrant à cet objectif d’éducation populaire. En effet, si les solutions suggérées par ces différents groupes ne semblent pas portées en elles les germes d’un mouvement de type révolutionnaire, elles sont mises en place pour leur potentiel pédagogique. Par conséquent, si le mouvement OWS n’a pas renversé le système économique néolibéral, ni même infléchi la direction de l’idéologie néolibérale de manière significative, son apport, sur le plan économique, tient en la transformation du cadre théorique contestataire qu’il a engendré, permettant ainsi d’affirmer son caractère intrinsèquement préfiguratif et de servir d’exemple et d’inspiration à de futurs mouvements sociaux.
The best way to understand the powerful drive to keep the physical occupations going, I argue, is to recognize that participants have largely related to the occupations not merely as a tactic but, rather, as the physical and communal embodiments of the virtual crowds of individuals aggregated through the viral flows of social media[885]. – Jeffrey S. Juris
Au printemps 2011, des mouvements de protestation révolutionnaires se développent les uns après les autres dans les pays arabes, donnant naissance au concept de Printemps arabes. Les participants à ces divers mouvements s’appuient de manière spontanée, large et inédite sur l’utilisation des réseaux sociaux afin d’organiser et de structurer leur action. Dans la presse on va alors parler de révolution Facebook ou de révolution 2.0. Les mouvements sociaux entrent ainsi dans l’ère du digital – période concomitante à la période du néo-anarchisme. Si ce chapitre envisage l’utilisation des réseaux sociaux dans le contexte particulier du mouvement Occupy, on s’attardera dans une première partie à l’usage du web 2.0 par les mouvements sociaux de façon plus large. On pourra ainsi s’appuyer sur des exemples empruntés aux divers mouvements du début des années 2010 afin de mettre en évidence l’évolution particulière qu’ont connue les pratiques militantes au travers de l’utilisation du web 2.0
La méthode de recherche utilisée dans le cadre de ce chapitre se veut le reflet de ce qui a pu être fait dans le chapitre 6. En effet, on retrouve dans l’étude du web 2.0 les contraintes liées à l’invérifiabilité des données et la dimension indéfinie de l’espace virtuel étudié, caractéristiques de l’outil internet. Les données collectées sur les réseaux sociaux constituent une source d’information primaire qui témoigne, tout de même, de l’existence d’un certain nombre d’idées et de pratiques de la part de certains utilisateurs. Dans le cas particulier du mouvement Occupy, on s’intéressera à la manière dont les outils du web 2.0 participent à la reconfiguration des liens sociaux entre participants au sein du mouvement et entre le mouvement et le monde extérieur. Deux usages principaux des réseaux sociaux, requérant des approches différentes, semblent avoir été faits par les groupes occupy : une communication interne, à but organisationnel, et une communication externe, liée à la pratique préfiguratire.
Dans un second temps, on utilisera une méthode analytique similaire à celle proposée au chapitre 6. Ainsi, on présentera les résultats d’une recherche menée en particulier sur Facebook, réutilisant les cinquante MSAs dont la liste se trouve en Annexe 6. Cette recherche, effectuée d’une part pour les groupes anarchistes et d’autre part pour les groupes Occupy aura un double objectif. D’un côté, l’étude de la présence anarchiste sur Facebook permettra de compléter les résultats obtenus au chapitre 6 portant sur les espaces plus « traditionnels » d’internet. D’un autre côté, l’étude des groupes occupy donnera lieu à une analyse comparative entre la présence anarchiste et la présence de participants à Occupy sur les réseaux sociaux. On s’appuiera de nouveau sur la cartographie afin de souligner d’éventuelles similitudes ou différences entre ces deux types de présence en ligne.
On s’intéressera enfin au contenu des publications des groupes Occupy. De façon quantitative, on s’est intéressé aux types de publications (texte, image, slogan...) ainsi qu’aux domaines auxquels elles se rapportent : politique, économique, sociales etc. De façon qualitative, on a de nouveau eu recours au logiciel de lexicométrie Lexico 3.0 afin d’extraire les mots lexicaux les plus utilisés. On se propose, au travers de cette double analyse, de mettre en évidence les différents aspects de la communication interne et externe des groupes Occupy qui peuvent présenter des similitudes avec l’idéologie anarchiste et/ou l’utilisation que ses militants font des technologies du web 2.0.
L’outil internet, originairement très statique, plaçant l’internaute dans une position passive et créant ainsi une relation comparable à celle induite par les médias traditionnels, s’est mué, au tournant du XXIe siècle, en réseau de sites webs permettant certaines interactions sociales de la part des usagers. Ce qu’on nomme alors Web 2.0 correspond à une évolution de l’outil qui permet aux internautes de produire eux-mêmes du contenu[886]. Cette possibilité nouvelle de création et d’interaction entre les internautes a rapidement été exploitée par divers mouvements sociaux, comme l’exprime ainsi Levin Welch :
The creation of Web 2.0 began in the 1990s when activists would use e-mail and listservs as means of communication to plan meetings, share ideas, and promote collective action. Since then, in the Middle East and North Africa, Central and South America, Australia, and in the United States, social media has played a critical role (some would argue a decisive role) in organizing waves of protest, political reform, civil unrest, or the overthrow of national governments[887].
Les sites internet représentant cet aspect interactionnel du Web 2.0 de la façon la plus significative sont sans nul doute les réseaux sociaux de type Facebook et Twitter – qui constituent un point central dans l’analyse du mouvement Occupy que propose ce chapitre. Si Facebook et Twitter sont fondés respectivement en 2004 et en 2006, ce n’est qu’à la fin des années 2000 que leur popularité commence réellement à être notoire aux États-Unis.
On a choisi dans ce chapitre de donner une importance particulière à Facebook, par rapport à Twitter, en raison d’une part de son mode de fonctionnement plus coopératif – il en sera question plus bas – et d’autre part du nombre plus important d’utilisateurs Facebook tant au niveau mondial qu’au niveau des États-Unis. Au niveau mondial, le portail en ligne Statista laisse apparaître les chiffres suivants pour le troisième trimestre de l’année 2011, au moment du déclenchement du mouvement OWS : nombre d’utilisateurs Facebook, 800°millions[888], nombre d’utilisateurs Twitter, 100 millions[889]. Le Pew Reasearch Center propose des chiffres portant exclusivement sur les utilisateurs américains, plus pertinents pour l’analyse à laquelle on souhaite aboutir. Les résultats montrent une différence significative et relativement constante entre le nombre d’utilisateurs Facebook et Twitter, de l’ordre de un pour trois à un pour quatre[890]. L’importance particulière donnée à Facebook dans ce chapitre peut donc être justifiée ici par sa popularité particulièrement notable.
Certaines données montrent par ailleurs, dans une moindre mesure, l’importance de Twitter. Ainsi, le sociologue Dominique Boullier présente l’évolution mondiale du nombre quotidien de tweets émis, depuis les prémices du site.[891] Une fois encore, il s’agit de données mondiales et non uniquement restreintes aux États-Unis. Cependant, on observe une nette augmentation sur la période correspondant à l’existence du mouvement OWS. Si on insiste particulièrement sur l’usage de Facebook, il ne semble donc pas négligeable d’inclure certains points de comparaison avec l’usage qui a pu être fait de Twitter. Dans une étude plus récente, le Pew Reasearch Center précise par ailleurs que la plupart des utilisateurs de Twitter s’expriment rarement, et que les 10% des utilisateurs adultes les plus prolifiques produisent 80% des tweets aux États-Unis[892]. Ainsi, que ce soit par le nombre de ses utilisateurs ou par son aspect plus collectif et horizontal, Facebook semble être le réseau social le plus adapté au type d’organisation sociale particulier que le mouvement Occupy a souhaité mettre en place.
Les technologies de l’information et de la communication jouent un rôle de plus en plus important dans les divers mouvements et manifestations politiques mondiales. Leur utilisation croissante dans ce domaine est le reflet de la dimension qu’elles ont prise dans l’ensemble des relations sociales des sociétés contemporaines. L’étude du Web 2.0 et des réseaux sociaux ne saurait ainsi être totalement détachée de la réalité sociale – on en revient au lien qui existe entre activités en ligne et hors ligne mentionnées au chapitre 6. Boullier évoque ainsi ce lien dans les mouvements sociaux du début des années 2010 : « La contagion permise par ces réseaux, qui ont gagné parfois une large partie de la population équipée comme en Tunisie, doit cependant se traduire dans la rue, et les mouvements d’occupation immobiles de places (Tarhir, Taksim, Maidan, ou les mouvements Occupy) sont la face physique et urbaine de cette connexion permanente[893]. » Par ailleurs, dans le cas du mouvement Occupy, ce recours aux réseaux numériques a été emprunté aux Printemps arabes de 2011 qui s’étaient produits quelques mois auparavant. Beaudouin et Velkovska, dans un article consacré à la communication sur internet, évoquent le développement de ce qu’elles nomment des interactions asynchrones[894]. L’outil internet et son évolution en Web 2.0 viennent ainsi modifier l’organisation traditionnelle des groupes militants de sorte que l’objectif et le contenu contestataire restent les mêmes, mais la tactique évolue, s’adapte aux nouvelles avancées technologiques. Cette évolution est rapprochée du concept de néo-anarchisme – développé tout au long de ces pages – qui définit un anarchisme caractéristique de ce début de XXIe siècle résultant non pas d’une altération de l’idéologie ni d’un changement profond de stratégie, mais d’une adaptation au contexte social, économique et politique. C’est donc à la fois l’hégémonie mondiale de l’idéologie néolibérale au niveau politique et économique et le développement croissant des nouvelles technologies qui donnent forme à ce nouvel anarchisme.
L’utilisation d’internet, et des réseaux sociaux en particulier, permet d’une part une plus grande visibilité et d’autre part l’organisation de mobilisations à l’échelle mondiale[895]. Cela est particulièrement vrai pour le mouvement Occupy, qui a connu une expansion croissante à l’échelle des États-Unis puis au niveau mondial, comme l’indique Levin Welch : « Using Web 2.0 as a tool for organization and mobilization was truly effective as the movement boasted occupations in over 1500 cities and towns across the world (750 in the United States) by the end of 2012[896]. » Cependant, si les réseaux sociaux permettent de tels rassemblements de manière ponctuelle et éphémère, cela ne se traduit pas nécessairement par une coordination stratégique et idéologique très développée. Juris note ainsi cette limite que peut représenter l’utilisation du Web 2.0 dans la mise en place de journées d’action globale :
Although social networking tools allow activists to rapidly circulate information and to coordinate physical movements across space, they are perhaps most effective at getting large numbers of individuals to converge in protest at particular physical locations. Rather than generating organizational networks, these tools primarily link and help to stitch together interpersonal networks, facilitating the mass aggregation of individuals within concrete locales through viral communication flows. In this sense, rather than mobilizing “networks of networks” the use of Twitter and Facebook within social movements tends to generate “crowds of individuals.”[897] Le manque de coordination au sein du mouvement Occupy, notamment dans l’élaboration d’une stratégie générale, représente en effet l’une des limites qu’a pu connaître le mouvement. Si on la mentionne ici afin de nuancer l’impact du Web 2.0 sur les mouvements sociaux – qu’il ne saurait être question de surestimer –, on s’attardera plus en détail sur les aspects restrictifs du mouvement Occupy dans le chapitre 12. En outre, les NTIC (nouvelles technologies de l’information et de la communication), et le Web 2.0 auquel elles sont liées, se sont particulièrement développées aux États-Unis au cours de ces trente dernières années[898]. La période qui a vu l’acceptation mondiale du consensus néolibéral correspond ainsi également à une période de transition technologique. Préalablement à l’introduction des NTIC et du numérique, les médias que l’on pourrait définir comme traditionnels étaient en quelque sorte des médias à sens unique, qui plaçaient l’utilisateur dans une position réceptive et passive. L’apparition du Web 2.0, davantage tourné vers les interactions sociales, a permis une certaine évolution de la pratique politique militante. En effet, l’utilisation des réseaux sociaux permet une diffusion d’informations plus rapide, plus ciblée et à plus grande échelle que ce que peuvent offrir des outils plus traditionnels tels les tracts ou les discours.
Par ailleurs, au-delà des avantages purement pratiques que les réseaux sociaux peuvent représenter pour les mouvements sociaux, leur utilisation croissante découle également en partie d’une vision très négative des médias traditionnels. Josh Hands exprime ainsi l’une des raisons permettant d’expliquer ce dénigrement : « Mass communications, for most of the latter half of the twentieth century, were dominated by the technology of the analogue broadcast media. Critics such as Herbert Marcuse defined this technology, including television, radio, cinema, and newspaper publishing, as fully intertwined with capitalist domination[899]. » Cet entrecroisement perçu entre les grandes entreprises et la sphère médiatique va ainsi produire à la fois un rejet des médias traditionnels, mais également une appréciation plus positive des réseaux sociaux. Dans le cas du mouvement Occupy, c’est la couverture médiatique particulière de la part des médias traditionnels qui a partiellement engendré leur rejet. DeLuca, Lawson et Sun notent ainsi un certain déséquilibre en terme de couverture entre les médias traditionnels et les réseaux sociaux :
In the world of traditional mass media organizations, OWS was stillborn, first neglected, and then frivolously framed. On the public screens of social media, OWS’s emergence was vibrant, its multiple manifestations much discussed, analyzed, celebrated, and attacked. Before protests can be championed or condemned, they must first exist— they must have presence on the myriad public screens that constitute our social realities[900].
La popularité grandissante des NTIC permet alors aux réseaux sociaux de devenir un vecteur d’informations alternatif particulièrement adapté à des mouvements anti-néolibéraux qui perçoivent les médias traditionnels comme intrinsèquement liés au système économique capitaliste. Eric Clark, de l’Université de Södertörn, rapporte ainsi les propos d’un participant au mouvement Occupy qu’il a interviewé :
People are aware that traditional media, specifically television, is corporately owned in the U.S. So whether or not NBC or CBS40 has direct Wall Street ties to public knowledge, a lot of them do, even the NYPD have those ties [in economic terms]. There was a certain sense of a class identity within corporations. Corporations couldn’t jump on an anti-corporate agenda and give the protesters and activists of Occupy complete free reign to say whatever they needed to say, they wouldn’t give them the coverage to sensationalize it. They couldn’t be completely open to the message that Occupy Wall Street stood for because it was anti-corporate. People understood that the media was not going to be telling the truth 100% of the time so social media became our media. It became a public media it was a free open source media for the public to come in and produce their own material[901].
Les réseaux sociaux sont perçus non seulement comme un outil à la fois pratique et permettant de s’extraire des médias traditionnels liés aux élites économiques, mais également comme possédant un caractère intrinsèque garant d’une certaine liberté d’expression.
Cette liberté d’expression s’accompagne d’un fonctionnement que l’on pourrait qualifier d’horizontal. Tout en prenant ses distances avec ce qui pourrait être perçu comme un optimisme technologique, Tomás Ibáñez tente ainsi de mettre en évidence le potentiel que peuvent représenter les réseaux sociaux pour le néo-anarchisme : [S]ur le plan technologique, les NTIC, parallèlement à l’indéniable danger qu’elles représentent pour nos libertés, vont dans le sens de ce que prône ou requiert l’anarchisme : elles favorisent l’horizontalité des décisions, des échanges et des relations, accroissent les possibilités d’auto-organisation et permettent la rapide propagation d’initiatives locales. […] En dépit de forts risques liberticides, les NTIC permettent également la constitution d’un milieu propice au développement des pratiques anarchistes, en favorisant l’horizontalité et l’auto-organisation, en facilitant l’exercice de la démocratie directe, en multipliant les possibilités de créativité collective et en impulsant l’action directe[902].
Les divers aspects du fonctionnement des réseaux sociaux, décrits ici par Ibáñez, compatibles avec le mouvement anarchiste représentent bien un potentiel plus que le postulat d’un inévitable bénéfice des NTIC au profit du néo-anarchisme. Restait donc aux anarchistes, au tournant du XXIe siècle, à être en mesure de s’approprier ces nouvelles technologies particulièrement adaptées à leur praxis. Jeff Shantz, professeur de sociologie à la Kwantlen Polytechnic University de Vancouver, évoque ainsi la présence du mouvement anarchiste sur internet : « While remaining highly suspicious of the impacts of technology–its class-exclusivity and its possible uses as means of social control–anarchists have become proficient in wielding these technological products as tools for active resistance. Anarchy has developed a busy presence on the internet[903]. » Cette présence anarchiste en ligne renvoie à l’analyse menée à travers le chapitre 6, portant spécifiquement sur le cas des États-Unis, et dont les résultats mettent en lumière une activité particulièrement dense des anarchistes américains sur internet qui peut être reliée, en nuançant cette conclusion conjecturelle, à une réalité sociale dans le monde physique et pas uniquement virtuel. Si internet, et les réseaux sociaux de façon plus spécifique, semblent donc spécialement adaptés aux mouvements sociaux anti-néolibéraux et à la praxis anarchiste plus spécifiquement, il convient d’étudier leur utilisation au cours de la période active du mouvement Occupy.
Les réseaux sociaux semblent particulièrement adaptés à un mouvement social tel qu’Occupy qui s’inspire des idées et reprend des pratiques associées à l’anarchisme. Deluca analyse les réseaux sociaux comme de nouveaux espaces sociaux qui offrent la possibilité d’une participation médiatique d’un genre nouveau sans pour autant privilégier une idéologie politique au détriment d’une quelconque autre[904]. Josh Hands nuance également l’idée selon laquelle les réseaux sociaux, de par leur fonctionnement incitant fortement à la participation, seraient davantage favorables aux courants politiques reposant sur une organisation horizontale. Si les idées radicales de gauche peuvent se développer plus aisément sur les réseaux sociaux, il en va de même pour toute autre idée politique, y compris, pour ne prendre que cet exemple, le consumérisme[905]. Dans un article consacré à l’utilisation des réseaux sociaux par le mouvement Occupy, Anastasia Kavada exprime par ailleurs la spontanéité et la flexibilité que permettent les réseaux sociaux : « The internet can provide more power to entrepreneurial activists who can organize protests without the resources and structures offered by conventional organizations. This facilitates ‘organizing without organizations’, as it permits the coordination of collective action without costly and complex organizational infrastructures.[906]. » En effet, le fonctionnement des réseaux sociaux semble particulièrement adapté à l’organisation politique et sociale du mouvement Occupy, lié à la praxis anarchiste, au détriment de structures contestataires plus traditionnelles tels les partis politiques, les syndicats ou les ONG. Cette absence de structure rigide a permis au mouvement d’une part de conserver une organisation sinon anarchiste au moins anarchisante, à divers degrés selon les campements, et d’autre part d’éviter toute porosité, toute récupération par les organisations traditionnelles susmentionnées.
Le mouvement Occupy utilise ainsi les caractéristiques propres aux réseaux sociaux que sont la collaboration, la participation et la co-création de contenus. D’un point de vue sociologique, les campements Occupy peuvent être définis comme des communautés d’intérêt, dont l’organisation a été reconfigurée par l’utilisation des réseaux sociaux[907]. Megan Boler, Professeure à l’Université de Toronto, souligne l’importance des réseaux sociaux, de manière générale, dans l’élargissement rapide de la base militante du mouvement Occupy.
Occupy Wall Street wouldn’t exist without the fast-as-hell sharing of information over Twitter, personal e-mail exchanges among both participants and skeptics, blogs such as We Are the 99% (a site that showcases photos of people from all over the world sharing personal stories of economic struggle), Facebook […] and YouTube footage that captures precisely how personal struggle translates into collective political action[908].
Welch souligne l’intérêt particulier qui peut être porté à Twitter en précisant que Kalle Lasen, co-fondateur du magazine Adbusters – voir le chapitre 8 –, y a initialement lancé le mouvement[909]. Yannis Theocharis, Professeur à l’Université de Brême spécialisé dans la communication et les médias, s’est intéressé à l’utilisation de Twitter dans les mouvements étudiants[910]. Il apparaît ainsi que, si Twitter représente un outil pertinent et efficace dans l’organisation de mouvements sociaux, il semble avoir été supplanté, dans le cas du mouvement Occupy, par Facebook.
Il convient de ne pas négliger l’importance de Twitter dans le mouvement Occupy, même si elle est moindre que celle de Facebook. Li Tan, de l’Université de l’État de Washington, relève ainsi un minimum de 1500 tweets quotidiens utilisant les #occupy et #occupywallstreet au cours de la période active du mouvement[911] – Twitter appliquant des restrictions dans le processus de recherche, il est impossible de connaître le nombre exact de tweets quotidiens si celui-ci va au-delà des 1500[912]. Deluca rend également compte de certaines données statistiques permettant d’apprécier l’évolution du nombre de mentions du mouvement Occupy sur Twitter. On passe ainsi de 4 300 le 17 septembre 2011 à 47 856 le 14 octobre[913]. Dans une perspective plus comparative, Paolo Gerbaudo, spécialiste de l’étude des réseaux sociaux dans les mouvements militants en particulier chez les jeunes, propose les chiffres suivants : « In the US the most visible accounts of the Occupy movement included the Twitter accounts @OccupyWallStreetNYC with 171,000 followers and @OccupyWallStreet with 199,000 followers, and the Facebook pages Occupy Wall St with 551,000 likes, and Occupy Together with 252,000 likes[914]. » A l’instar de Levin Welch, on portera ainsi une attention particulière à l’utilisation de Facebook par les participants au mouvement Occupy[915].
Cet intérêt porté à Facebook ne repose pas cependant uniquement sur une analyse numérique laissant apparaître une plus grande implication en terme de nombre d’individus. Véronique Mesguich et Armelle Thomas proposent une définition des divers réseaux sociaux sous la forme d’un tableau à double entrées. Elles identifient ainsi deux axes : professionnel-grand public et mutualisation-personnel[916] :
Mutualisation Personnel Professionnel Wiki Linkedin Grand public Facebook Twitter Facebook apparaît donc comme particulièrement adapté à l’organisation spécifique, inspirée de la praxis anarchiste, du mouvement Occupy puisqu’il est défini comme un réseau permettant une mutualisation et destiné au grand public. Ce qui distingue alors Facebook de Twitter, c’est le type de relations qu’ils permettent entre les utilisateurs. Facebook est un réseau social personnel tandis que Twitter s’apparente davantage à un outil de micro-blogging[917], moins participatif. Dans un ouvrage consacré à l’ouverture au monde chez les jeunes, les sociologues Vincenzo Cicchelli et Sylvie Octobre soulignent à la fois le caractère horizontal et le fort potentiel émotionnel des réseaux sociaux : « [E]motional exchanges are at the very core of all social media platforms : “likes” and “followers” are indicators of a regime of emotional value that not only has a commercial impact, but also helps to refashion ties for a generation that emphasizes horizontal exchanges[918]. » L’horizontalisme mentionné ici renforce l’idée d’une utilisation potentiellement bénéfique des outils du Web 2.0 par les anarchistes. De plus, l’aspect émotionnel évoqué par Cicchelli et Octobre correspond au caractère même des réseaux sociaux, qui permettent aux utilisateurs de se mettre en scène, de produire du contenu destiné au monde. Ce dernier point rend les réseaux sociaux particulièrement adaptés à la pratique préfigurative caractéristique du mouvement Occupy – il en sera question plus bas.
L’utilisation des réseaux sociaux par le mouvement Occupy a servi un double objectif, interne et externe, dans la stratégie de communication mise en place. Les réseaux sociaux ont en effet permis à la fois d’organiser des événements politiques et de coordonner des regroupements en un lieu et à un moment déterminé. Ainsi, pour le mouvement Occupy comme pour le mouvement anarchiste, les liens sociaux développés grâce aux réseaux sociaux sont doubles : du groupe vers l’extérieur et du groupe vers le groupe. Kavada évoque de manière générale les espaces en ligne utilisés par Occupy : The online spaces of the movement were used to broadcast and support the decision-making process taking place face-to-face. For instance, in Occupy Wall Street, the minutes of the meetings were uploaded on the www.nycga.net website. […] The general assembly was also live-tweeted and live-streamed and this material was uploaded online as a record of the movement[919].
Cette utilisation des outils numériques comme outil de diffusion renvoie à une pratique de communication externe qui s’ancre dans la démarche préfigurative propre au mouvement Occupy. En effet, la diffusion en direct des assemblées générales correspond à une volonté de mettre en scène, pour ceux qui ne peuvent ou ne souhaitent pas être présents physiquement, l’organisation sociale et le fonctionnement politique particulier du mouvement Occupy. Si Twitter ne possède pas les fonctionnalités collaboratives et horizontales de Facebook – Twitter étant plus vertical avec cette idée de « followers » notamment – son utilisation est cependant adaptée à un objectif de diffusion. Facebook semble ainsi approprié pour transposer l’organisation inspirée de la praxis anarchiste sur l’espace virtuel et Twitter pour diffuser le nouvel ethos démocratique analysé au chapitre 9 en réalisant l’objectif démonstratif de la préfiguration politique. Welch s’intérese donc particulièrement à l’utilisation de Facebook : « Occupy used Facebook (FB) for more than just raising money or recruiting members—FB was a tool used to articulate social problems, grievances, hopes, fears, and dreams. It was the central forum by which a social movement ideology was developed and a narrative about the origins and purpose of the movement was constructed[920]. » De façon similaire, on s’intéressera dans ce chapitre majoritairement à l’utilisation de Facebook.
L’utilisation d’internet et des réseaux sociaux a joué un rôle important afin de permettre une participation optimale de l’ensemble des individus souhaitant se rapprocher du mouvement d’une manière ou d’une autre. Des groupes OWS se sont créés sur internet sans qu’ils ne soient nécessairement l’expression d’un groupe physique cohérent. Certains individus ont ainsi participé à OWS à travers le monde numérique sans s’impliquer physiquement. Cela a par exemple pu être le cas pour des individus résidant loin de toute agglomération mais souhaitant tout de même participer à OWS, celui-ci s’étant développé essentiellement dans les zones urbaines. De même, les jeunes n’ayant pas atteint la majorité ont eu la possibilité de s’investir à travers l’utilisation des nouvelles technologies. Afin de définir ce type de participation exclusivement virtuelle, le terme de slacktivisme – néologisme associant les mots anglais slack et activism – a été employé par divers universitaires tel Skoric qui en propose ici une définition : It has been used to denote different types of online engagement that require little effort from the participants, and are thus deemed less worthy than traditional forms of participation. Slacktivism frequently describes new forms of youth activism, in which the satisfaction is derived from having done something good for society without actively engaging in politics, protest or civil disobedience, or spending and raising money. Therefore, because these activities do not involve financial or personal risks, they typically do not require the participants to confront socially entrenched norms and practices, but serve as a form of light commitment that brings only social acknowledgement and praise[921].
Ce slacktivisme se conçoit donc comme un concept principalement négatif qui viendrait se substituer à une participation réelle sans en présenter tous les avantages en terme de potentiel transformateur. Evgeny Morozov, spécialiste des implications sociales et politiques dans l’usage fait des nouvelles technologies, évoque également le slacktivisme qu’il perçoit comme une action militante n’ayant aucune conséquence politique réelle. Pour cet auteur, il permet davantage d’accroître le sentiment d’utilité et le confort psychologique des individus qui y ont recours que d’avoir un impact significatif dans des campagnes politiques sur le long terme[922]. Kavada mentionne par ailleurs une transformation induite par les réseaux sociaux de la structure permettant l’adhésion des individus à des groupements militants. Devenir membre d’un groupe ne demande alors pas plus d’effort qu’un simple clic[923]. De ce fait, de nombreux membres ont pu adhérer en ligne à divers groupes rattachés au mouvement Occupy sans s’inscrire nécessairement dans la même ligne politique et militante, si imprécise soit elle. La question des néophytes et de la difficulté de créer une cohérence de type communautaire tout en maintenant une inclusivité maximale sera discutée dans le chapitre 12, consacré aux limites rencontrées par le mouvement Occupy.
L’utilisation des réseaux sociaux par le mouvement Occupy ne saurait être réduit à cet usage passif – ce slacktivisme – de certains participants. Kavada souligne ainsi l’importance de la diffusion en ligne en continue et de l’action des individus recevant les informations diffusées :
[It] relegated the people participating online to spectators of the processes unfolding face-to-face. […] [T]he people watching the general assemblies on livestream were at times given the opportunity to participate remotely by asking questions or making comments (personal interview, 10 June 2013). […] [They] also played a crucial role in diffusing information about the movement and in providing feedback which in turn aided the movement’s process of self-reflection. The ‘likes’ and comments served as useful metrics for the activists running the social media accounts of the movement, allowing them to evaluate the movement’s resonance and success. In this regard, Spyros noted how following the metrics on the Facebook page helped him to draft guidelines for other content creators to ensure that the information they posted was engaging (personal interview, June 9, 2013). […] Therefore, the process of creating the common texts and codes of the collective was mainly undertaken face-to-face while social media played a supportive role as they were spaces for broadcasting the activities taking place in the physical space, through livestreaming and live-tweeting[924].
Kavada précise par ailleurs que la participation des internautes est restée quelque chose de très marginal. L’organisation horizontale de prise de décisions au consensus représentant un ensemble de pratiques relativement complexe, la participation supplémentaire des individus non présents physiquement aurait alourdi cette organisation de façon excessive[925]. La participation des internautes s’est donc cantonnée à un rôle de spectateur, servant, une fois encore, l’objectif préfiguratif du mouvement. L’idéal social et politique promu par le mouvement Occupy possédant un caractère presque communautaire, s’opposant à une simple forme de contestation à l’encontre des institutions, les pratiques militantes en ligne de type pétition et e-voting n’ont pas réellement été utilisées[926]. Le slacktivisme décrit par Morozov, qui représente par ailleurs une réalité sociale incontestable dans la pratique militante sur internet, semble donc avoir été plutôt marginale et peu exploitée par le mouvement Occupy.
Dans un chapitre consacré au développement des idéologies politiques sur les réseaux sociaux, Christian Fuchs, professeur à l’Université de Westminster spécialisé dans les technologies de l’information et de la communication, s’est proposé de définir la fréquence d’utilisation des divers moyens de communication utilisés par le mouvement Occupy. Il prend ainsi en compte tant les communications réelles que virtuelles et s’intéresse exclusivement à la communication interne, entre participants au mouvement. Le tableau ci-dessous laisse apparaître les résultats ainsi obtenus :[927] On observe pour les moyens de communications utilisés très fréquemment une prédominance de la communication en personne et de Facebook, et pour ceux utilisés modérément une priorité accordée aux e-mails et aux conversations téléphoniques. Ce tableau montre donc d’une part l’utilisation concomitante de moyens virtuels et réels, et valide d’autre part le choix fait dans ce chapitre de porter un intérêt particulier à Facebook par rapport à Twitter. Fuchs analyse ces résultats en présentant un effet de renforcement mutuel de l’utilisation de moyens de communication en ligne et hors ligne : [T]he frequency of activism tends to positively influence the frequency of media use for informing oneself about the movement, sharing user-generated content online, communicating between activists using various media and using media for protest mobilisation communication. The use of face-to-face communication and online communication tend to mutually reinforce each other. […]. There is a dialectic of online and offline protest communication : Activists use multiple online and offline channels for obtaining information, discussing protests and trying to mobilise others. Online communication and face-to-face communication for these purposes tend to mutually reinforce each other[928].
Cette utilisation des réseaux sociaux dans une perspective de communication interne semble donc avoir été un support aux moyens de communication traditionnels plus qu’un substitut.
Par ailleurs si l’utilisation des nouvelles technologies tant pour la communication interne que pour la communication externe semble avoir efficacement servi le mouvement Occupy malgré les diverses limites évoquées ici, la gestion collective de ces outils a soulevé certains problèmes organisationnels relatifs à des préoccupations idéologiques. Gerbaudo mentionne ainsi une gestion des réseaux sociaux en contradiction avec le principe d’horizontalité structurant toute l’organisation du mouvement Occupy et porteuse d’un caractère hiérarchisant[929]. Cette hiérarchie découle en partie du problème précédemment évoqué et qui sera analysé dans le chapitre 12 de la présence de néophytes, peu investis mais requérant tout de même d’être inclus dans le processus de prise de décisions et dans l’organisation sociale du mouvement. Cette opposition entre militants néophytes et vétérans est présentée par Gerbaudo comme suit : [A]s asserted by Shawn Carrié, an activist part of the team responsible for managing one of the main Occupy Wall Street Twitter accounts @OccupyWallStreetNYC, veteran activists frequently tried to set some control on new people wanting to be involved in the team, because of the perception that if the group had been left unconditionally open ‘it would have been a complete chaos’. This understandable element of caution, however, often became an excuse for excluding outsiders as lamented by Joan Donovan “[T]eams became very rigid. It was very difficult to pass in and out of these social media groups. […] [A] number of concerns, including fears about possible infiltrators or opportunists, as well as the desire of maintaining some control over content production by more veteran activists practically ran against the commitment to radical openness[930].
Conscients de cette antinomie entre l’idéal horizontal de l’organisation globale du mouvement et la gestion particulière de la diffusion sur les réseaux sociaux, les militants responsables de cette gestion ont tenté de mettre au point certaines solutions afin d’appréhender cette difficulté pratique. Gerbaudo précise ainsi que, au sein du groupe responsable de gérer la diffusion sur internet, la prise de décisions restait horizontale et au consensus. Ce qui pose problème ce n’est donc pas l’horizontalité dans la prise de décisions au sein du groupe de gestion mais l’horizontalité au niveau de la participation. Rappelons cependant, comme on l’a précisé au chapitre 9, que l’organisation du mouvement Occupy fonctionne à partir de working groups qui prennent leurs décisions de façon presque exclusivement autonome, l’AG n’ayant pas pour rôle de réguler les campements dans les moindres détails. Il est donc matériellement impossible pour l’ensemble des participants de prendre part aux décisions de tous les working groups. Ce qui provoque cette contradiction s’agissant du groupe gérant la diffusion sur les réseaux sociaux c’est la vraisemblable imperméabilité entre les membres du groupe et les néophytes souhaitant également s’y investir.
Gerbaudo relate ainsi les propos de l’un des membres fondateurs du groupe gérant les réseaux sociaux.
‘Initially it was three of us working on the Facebook page of Occupy. It was me and two friends who I really trusted. And once the movement took off, we started adding more people to the group’ ‒ explains Isham Christie, an Occupy Wall Street activist and one of the founders of the main OWS Facebook fan page. ‘We tried to incorporate people from what we thought were our multiple audiences in the movement, and incorporate people from the different issue areas that we thought were important. We had people coming from the housing perspective, from the student debt perspective, and from other issues areas we considered important’[931]. Si Isham Christie exprime ici une volonté d’inclusivité et de diversité des opinions au sein du groupe, on ne peut définir cette approche comme purement horizontale. En effet, l’organisation du mouvement Occupy en groupes de travail suppose une liberté totale de chaque participant à s’investir dans le groupe souhaité. Or, ici on a recours à ce qui pourrait s’apparenter à un recrutement, sur la base de réseaux individuels. Le groupe qui gère la diffusion sur les réseaux sociaux ne peut donc être totalement considéré comme représentatif de toute la diversité du mouvement au même titre que les autres working groups. Au fait de cette difficulté, les membres du groupe ont alors pris le parti de mettre en avant ce manque de représentativité :
As this Occupy Wall Street status update shows, activists often stressed that despite appearances the Occupy social media pages did not represent the movement : ‘You should know that this or any other page does not speak for the movement. Attend your local GA or occupation and let your actions speak for yourself and stay united. (Occupy Wall St., 9 October 2011)’ […] For instance, in Occupy Seattle the activists managing the Facebook page had a policy of adding their initials when they were publishing status updates […] This was an attempt to subvert the rules of the platform in a way that respected the belief of the movement in direct participation and the rejection of central leadership[932].
Si l’utilisation des réseaux sociaux comme outil de communication aussi bien interne qu’externe entraîne un certain nombre de contradictions avec les principes anarchisants du mouvement Occupy, les participants au mouvement, conscients de ces difficultés, ont tenté par divers moyens de minimiser leur impact. L’intérêt particulier porté à Facebook dans l’analyse des liens entre Occupy et les nouvelles technologies se doit donc d’être nuancé afin d’appréhender les résultats de la recherche menée comme une partie seulement de l’articulation entre la participation en ligne et la participation hors ligne.
On a procédé, dans le cadre de ce chapitre, à une étude comparative visant à mettre en relation la présence de militants anarchistes et de participants au mouvement Occupy sur les réseaux sociaux et en particulier sur Facebook. En reprenant la méthodologie utilisée au chapitre 6, la recherche a été ciblée sur les cinquante premières MSAs (Metropolitan Statistical Area). Il convient de préciser ici qu’à l’automne 2011, le territoire américain a connu plus de 600 points d’occupation[933]. Occupy n’est donc pas un mouvement social exclusivement urbain, et l’attention particulière portée aux 50 premières MSAs se conçoit davantage comme un moyen d’effectuer une analyse comparative avec les résultats présentés au chapitre 6 que comme ayant vocation à fournir une analyse exhaustive. On a, dans un premier temps, procédé à la collecte de données purement numériques en s’intéressant au nombre d’abonnés ou aux mentions « j’aime » des divers groupes et pages Facebook étudiés. Cette collecte a été effectuée à la fin de l’année 2013 ce qui implique une potentielle variation par rapport à la période active du mouvement Occupy à l’automne 2011. Pour les cinquante MSAs prisent en compte dans cette étude les recherches suivantes ont ainsi été effectuées : « Occupy + ville » et « anarch* + ville » – l’opérateur de recherche * permettant de remplacer un ou plusieurs caractères. On a ensuite relevé le nombre d’abonnés ou de mentions « j’aime » pour chaque page ou groupe. Le tableau ci-dessous présente les résultats de cette recherche et indique d’une part le nombre d’abonnés ou de mentions « j’aime » en valeur absolue, et d’autre part le pourmillage par rapport à la population totale de la MSA. Cette seconde donnée est particulièrement éclairante afin de faire ressortir l’importance du mouvement Occupy et de l’anarchisme dans les MSAs les moins peuplées. Pour chacune des quatre colonnes de données du tableau, on a choisi de faire ressortir les dix résultats les plus importants.
| MSAs | Occupy : valeur absolue | Occupy : ‰ | Anarchisme : valeur absolue | Anarchisme : ‰ |
|---|---|---|---|---|
| New York-Newark-Jersey City, NY-NJ-PA | 174857 | 9,5 | 2912 | 0,2 |
| Los Angeles-Long Beach-Anaheim, CA | 63189 | 5,2 | 2478 | 0,2 |
| Chicago-Naperville-Elgin, IL-IN-WI | 98 | 0,0 | 1294 | 0,2 |
| Miami, FL | 27032 | 4,9 | 514 | 0,1 |
| Philadelphia, PA--NJ--DE--MD | 34830 | 6,4 | 2620 | 0,5 |
| Houston, TX | 16236 | 3,3 | 444 | 0,1 |
| Washington, DC--VA--MD | 3360 | 0,7 | 38 | 0,0 |
| Atlanta, GA | 17559 | 3,9 | 112 | 0,0 |
| Boston, MA--NH--RI | 40450 | 9,7 | 1684 | 0,4 |
| Detroit, MI | 13307 | 3,6 | 2369 | 0,6 |
| Phoenix--Mesa, AZ | 11904 | 3,3 | 1276 | 0,4 |
| San Francisco--Oakland, CA | 65112 | 19,8 | 1464 | 0,4 |
| Seattle, WA | 58525 | 19,1 | 591 | 0,2 |
| San Diego, CA | 2401 | 0,8 | 30 | 0,0 |
| Minneapolis--St. Paul, MN--WI | 6294 | 2,4 | 5 | 0,0 |
| Tampa--St. Petersburg, FL | 18683 | 7,7 | 186 | 0,1 |
| Denver--Aurora, CO | 38983 | 16,4 | 2534 | 1,1 |
| Baltimore, MD | 10437 | 4,7 | 0 | - |
| Riverside--San Bernardino, CA | 6298 | 3,3 | 91 | 0,0 |
| Las Vegas--Henderson, NV | 7045 | 3,7 | 230 | 0,1 |
| Portland, OR--WA | 64760 | 35,0 | 1556 | 0,8 |
| Cleveland, OH | 8481 | 4,8 | 403 | 0,2 |
| San Antonio, TX | 5370 | 3,1 | 2 | 0,0 |
| Pittsburgh, PA | 83 | 0,0 | 325 | 0,2 |
| Sacramento, CA | 7819 | 4,5 | 0 | - |
| San Jose, CA | 6779 | 4,1 | 0 | - |
| Cincinnati, OH--KY--IN | 368 | 0,2 | 17 | 0,0 |
| Kansas City, MO--KS | 7385 | 4,9 | 324 | 0,2 |
| Orlando, FL | 11132 | 7,4 | 245 | 0,2 |
| Indianapolis, IN | 14392 | 9,7 | 30 | 0,0 |
| Milwaukee, WI | 10023 | 7,3 | 9 | 0,0 |
| Columbus, OH | 0 | - | 22 | 0,0 |
| Austin, TX | 20604 | 15,1 | 757 | 0,6 |
| Charlotte, NC--SC | 6432 | 5,1 | 20 | 0,0 |
| Providence, RI--MA | 7731 | 6,5 | 140 | 0,1 |
| Jacksonville, FL | 6747 | 6,3 | 375 | 0,4 |
| Memphis, TN--MS--AR | 7273 | 6,9 | 0 | - |
| Salt Lake City--West Valley City, UT | 0 | - | 1029 | 1,0 |
| Louisville/Jefferson County, KY--IN | 7881 | 8,1 | 0 | - |
| Nashville-Davidson, TN | 1288 | 1,3 | 1 | 0,0 |
| Richmond, VA | 8901 | 9,3 | 1095 | 1,1 |
| Buffalo, NY | 14040 | 15,0 | 0 | - |
| Hartford, CT | 4652 | 5,0 | 0 | - |
| New Orleans, LA | 11112 | 12,4 | 0 | - |
| Raleigh, NC | 7244 | 8,2 | 472 | 0,5 |
Si l’on ne peut conclure, à l’observation de ce tableau, à une parfaite concordance entre la présence des militants Occupy et anarchistes, on remarque l’importance de certaines MSAs pour les deux mouvements telles : Boston, San Fransisco, Denver, Portland et dans une moindre mesure New-York, Philadelphie et Austin. On retrouve ici les villes principales de l’anarchisme en ligne mentionnées au chapitre 6, à l’exception de Denver et Portland dont le militantisme anarchiste semble donc s’exprimer davantage sur les réseaux sociaux que sur les sites internet.
On remarque par ailleurs plusieurs MSAs pour lesquelles le nombre d’abonnés ou de mentions « j’aime » sur les groupes et les pages Facebook Occupy est relativement conséquent mais ne laisse apparaître aucune correspondance numérique avec d’éventuels groupes ou pages anarchistes. C’est le cas de Baltimore, Sacramento, San Jose, Memphis, Louisville, Buffalo, Hartford et New Orleans. En procédant à une comparaison avec les résultats présentés au chapitre 6, cette non-concordance amène à diviser ces MSAs en deux groupes. D’un côté, les MSAs telles Baltimore, Louisville et New Orleans, et dans une moindre mesure Sacramento, San Jose et Hartford, qui possèdent des groupes anarchistes présents sur internet utilisant des outils plus classiques de type sites webs. Il existe donc des groupes physiques d’individus se réclamant de l’anarchisme présents dans ces MSAs qui ont connu des manifestations conséquentes liées au mouvement Occupy. D’un autre côté, les groupes Occupy de Memphis et Buffalo semblent s’être développés en dehors de tout contexte anarchiste local. En effet, les différentes études menées n’ont révélé aucune présence anarchiste que ce soit en termes de sites internet, d’évènements publiés en ligne ou de groupes sur les réseaux sociaux. Il convient ainsi de rappeler que, si le campement mis en place dans le parc Zuccotti à New-York a été largement influencé dans ses idées et dans sa pratique par l’anarchisme, il existe une grande diversité idéologique et pratique entre les divers campements qui se sont développés sur tout le territoire américain.
A l’instar de la méthode employée dans le chapitre 6, il semble par ailleurs pertinent d’avoir recours à une analyse comparative géographique. On a ainsi placé sur une carte les résultats du tableau en utilisant les données en pourmillage par rapport à la population, ce qui semble attester de façon plus adaptée d’un intérêt de la population locale pour le mouvement. On obtient ainsi une première carte pour les données relatives au mouvement Occupy :
Fig. 13 Groupes et pages Facebook Occupy La répartition des groupes Occupy semble tout d’abord relativement homogène sur le territoire américain, compte tenu de la géographie des zones urbaines – voir la figure 4 du chapitre 6[934]. On peut cependant remarquer une importance particulière de la côte Ouest et des villes du Sud situées autour du golfe du Mexique. Comparons cette première carte à celles relatives aux groupes et aux pages anarchistes :
Fig. 14 Groupes et pages Facebook anarchistes On observe sur cette seconde carte une importance de la côte Nord-Est ainsi que des villes du Sud autour du golfe du Mexique. Les autres MSAs ne peuvent être décrites comme formant une cohérence géographique. Denver, Salt Lake City, Portland et San Francisco semblent particulièrement développées dans la moitié Ouest du pays.
Si l’on prend en compte les résultats de l’étude menée au chapitre 6 et que l’on y ajoute les résultats de cette deuxième carte, représentant la présence anarchiste sur les groupes et les pages Facebook, on obtient donc trois zones particulièrement fournies en termes de présence anarchiste en ligne auxquelles s’ajoutent Denver et Salt Lake City : le Nord-Est, la côte pacifique et le pourtour du golfe du Mexique. Pour ce qui est des groupes et pages Facebook Occupy on a fait état d’une présence importante sur la côte Ouest et sur le pourtour du golfe du Mexique, deux zones qui peuvent être mises en relations avec la présence de militants anarchistes en ligne. Cependant, l’importance assez marquée d’anarchistes dans le Nord-Est, à Boston, New-York, Philadelphie et Baltimore notamment, ne semble pas avoir induit un développement particulièrement conséquent de campements Occupy dans la région - en pourmillage par rapport à la population générale, encore une fois. Il convient alors de rappeler d’une part que les campements sont très hétérogènes et que si les anarchistes s’y sont impliqués, leur proportion a pu considérablement varier d’une ville à l’autre, et d’autre part que le mouvement Occupy est d’inspiration anarchiste et non mené par des individus anarchistes – ce qui serait en outre contradictoire vis-à-vis de l’idéologie qu’ils défendent. La présence d’anarchistes au sein des divers campements Occupy ne peut suffire, à elle seule, à engendrer l’adhésion d’un nombre conséquent d’individus. Les résultats présentés dans le tableau 1 indiquent en effet une proportion d’anarchistes située entre 0‰ et 1.1‰ et une proportion de soutiens au mouvement Occupy située entre 0‰ et 35‰. Cet écart fait ainsi ressortir l’impossibilité pour les anarchistes, si nombreux soient-ils à s’investir dans le mouvement Occupy, à avoir un impact significatif sur le nombre total de participants. Le mouvement Occupy n’est ainsi pas considéré comme anarchisant, s’incluant dans la pratique anarchiste, à cause du nombre de militants anarchistes y ayant participé, mais bien à cause des idées et des pratiques qu’il a développé et mis en place.
On s’est intéressé dans un second temps aux informations publiées sur les groupes et pages Facebook Occupy recensés dans la section précédente. Ces publications sont diverses et ont été classées en deux catégories : des publications idéologiques, proposant une critique ou une revendication politique, économique et/ou sociale, et des publications ayant pour objectif de décrire ou de donner à voir l’organisation particulière du mouvement. Cette analyse a été réalisée en utilisant uniquement les publications postées entre le 17 septembre et le 15 novembre 2011, dates correspondant au commencement et à l’éviction du campement situé dans le parc Zuccotti à New-York. Le tableau ci-dessous rend compte des résultats concernant les dix MSAs les plus importantes pour les mouvements Occupy – en gras dans le tableau 1 – et les cinquante MSAs analysées de façon globale :
| MSAs | Publications idéologiques (en %) | Publications descriptives (en %) |
|---|---|---|
| Portland, OR--WA | 0 | 100 |
| San Francisco--Oakland, CA | 29,85 | 70,15 |
| Seattle, WA | 23,08 | 76,92 |
| Denver--Aurora, CO | 30,56 | 69,44 |
| Austin, TX | 20,41 | 79,59 |
| Buffalo, NY | 20 | 80 |
| New Orleans, LA | 15,15 | 84,85 |
| Indianapolis, IN | 8,3 | 91,7 |
| Boston, MA--NH--RI | 22,81 | 77,19 |
| New York-Newark-Jersey City, NY-NJ-PA | 32 | 68 |
| Total général | 15,51 | 84,49 |
Les résultats montrent une tendance assez nette à privilégier les publications descriptives par rapport aux publications qu’on a désignées comme idéologiques – relevant d’une critique ou d’une certaine forme de revendication. Les réseaux sociaux ont donc été largement utilisés par les divers groupes Facebook Occupy afin de mettre en évidence l’organisation particulière mise en place au sein des campements. Le manque de revendication, qui constitue l’une des critiques majeures adressées au mouvement, se traduit ainsi distinctement à travers ces données. On peut, en outre, interpréter l’importance des publications descriptives comme une manifestation de l’objectif préfiguratif du mouvement Occupy. En effet, la préfiguration implique d’une part la création de normes sociales et politiques nouvelles – analysées au chapitre 9 – et d’autre part la diffusion des pratiques associées à ces nouvelles normes. On peut donc, en un sens, dire que les réseaux sociaux ont été particulièrement appropriés afin de servir la portée préfigurative du mouvement Occupy.
Les publications postées sur Facebook par les différents groupes Occupy sont particulièrement diversifiées. Elles peuvent être descriptives ou davantage idéologiques et se rapporter à des questions, économiques, politiques ou sociales. On peut relier cette diversité à la diversité des slogans évoqués par Rohgalf :
Some slogans were aimed at Wall Street bankers, others were declarations of solidarity, while yet others also addressed problems of the encampment itself (like ‘Queering Occupy Wall Street!’). Although certain elements frequently reappear on the signs, they differ significantly from the uniform, mass-produced flags and banners used by political parties, trade unions, or professional NGOs[935].
Deux thèmes principaux ressortent cependant de l’analyse menée sur les groupes Facebook : des publications économiques et des publications politico-sociales. On s’est donc proposé, parmi les publications classées comme idéologiques, d’observer la proportion des publications relatives à l’économie et celles relatives à des questions politiques et/ou sociales.
| MSAs | Politiques | Économiques |
|---|---|---|
| Portland, OR--WA | - | - |
| San Francisco--Oakland, CA | 15 | 85 |
| Seattle, WA | 11,11 | 88,89 |
| Denver--Aurora, CO | 27,27 | 72,73 |
| Austin, TX | 50 | 50 |
| Buffalo, NY | 50 | 50 |
| New Orleans, LA | 20 | 80 |
| Indianapolis, IN | 0 | 100 |
| Boston, MA--NH--RI | 15,38 | 84,62 |
| New York-Newark-Jersey City, NY-NJ-PA | 37,5 | 62,5 |
| Général | 22,3 | 77,7 |
Une fois encore, les divers résultats sont significatifs et font état d’une tendance majoritaire, qui montre l’importance des publications relatives à l’économie par rapport à celles portant sur des questions politiques et/ou sociales. Le mouvement Occupy, en termes de revendications sur les réseaux sociaux semble donc apporter une place particulière à la critique économique, ce qui est en accord avec les conclusions du chapitre 10 qui dépeint Occupy comme un mouvement lancé à l’encontre des institutions économiques et donc particulièrement enclin à s’intéresser à ces questions. Si les publications économiques surpassent celles plus politiques et sociales, cela tient également aux objectifs du mouvement Occupy dans ces domaines. En effet, la préfiguration politique utilisée par Occupy vise non pas à transformer les institutions politiques existantes mais à en créer de nouvelles. Exprimer une critique quelconque à l’encontre du système politique serait donc peu pertinent. De plus, l’aspect politique et social du mouvement Occupy transparaît à travers la pratique de la préfiguration politique et celle-ci a été largement diffusée sur les réseaux sociaux, comme le montre le tableau 2. L’analyse du contenu des publications Facebook des groupes et pages Occupy correspond donc d’une part à l’aspect revendicatif du mouvement, dirigé à l’encontre des institutions économiques, et d’autre part au caractère préfiguratif qui relie le mouvement à l’idéologie anarchiste.
On a enfin procédé à une analyse lexicométrique du contenu posté par les divers groupes et pages Occupy sur Facebook au cours de cette même période, du 17 septembre au 15 novembre 2011. Les données recueillies correspondent aux textes des différentes publications Facebook et ne comprennent donc ni les commentaires ni le contenu textuel des diverses illustrations publiées (dessins, photographies…). A l’aide du logiciel Lexico 3.6, on a alors cherché à faire ressortir les formes lexicales les plus utilisées dans le discours des participants au mouvement Occupy sur Facebook. A l’instar de Levin Welch, on souhaite ainsi identifier des thèmes généraux à travers l’analyse de mots-clés[936]. En effet, les mots-clés du discours peuvent être analysés comme correspondant à des éléments de base structurant l’idéologie, plus large[937]. Une première grille de données a pu être produite en combinant le texte des publications Facebook des 45 MSAs, indiquées dans le tableau 1, possédant un groupe ou une page Facebook :
| Rang | Forme | Fréquence | Rang | Forme | Fréquence |
|---|---|---|---|---|---|
| 1 | people | 494 | 6 | working | 223 |
| 2 | group- | 445 | 7 | consensus | 181 |
| 3 | proposal- | 355 | 8 | meeting- | 165 |
| 4 | GA | 298 | 9 | police | 164 |
| 5 | assembly- | 247 | 10 | movement- | 157 |
On observe tout d’abord que, mises à part les formes people et police, les racines morphologiques présentées dans ce tableau correspondent à des pratiques mises en place par le mouvement Occupy dont l’objectif est la création d’un nouvel ethos démocratique, tel qu’on l’a analysé dans le chapitre 9. Si l’on s’intéresse par ailleurs aux segments répétés, le premier groupe de formes qui apparaît est working group- avec une fréquence de 132. On reste donc bien dans des conceptions purement organisationnelles. Li Tan, qui s’est proposé de manière similaire d’étudier les mots-clés utilisés par Occupy sur Twitter, dresse une liste des formes les plus fréquemment employées : news, live, protest-, police, photo-, livestream et post-[938]. En comparant ces résultats avec les formes du tableau 4 on observe ainsi une certaine cohérence du discours des groupes et pages Occupy sur les réseaux sociaux. L’importance donnée à l’organisation sociale et politique analysée au chapitre 9 se trouve retranscrite dans le discours publié sur les réseaux sociaux. Il s’agit bien à la fois d’utiliser ces réseaux comme des outils de communication interne et de communication externe. De façon interne, si ces formes ressortent le plus fréquemment, cela témoigne de publications indiquant les horaires, les lieux et les modalités des divers évènements relatifs à la pratique du nouvel ethos démocratique. Pour ce qui est de la communication externe, les réseaux servent donc bien l’objectif préfiguratif du mouvement Occupy en donnant à voir cette organisation sociale et politique particulière au reste du monde. Cette analyse lexicométrique permet donc, une fois de plus, de souligner l’importance de l’organisation du mouvement en tant que mini-société hors des institutions par rapport à de quelconques revendications politiques, économiques et/ou sociales.
Dans un second temps, on s’est intéressé à l’influence potentielle que pouvait avoir eu une présence anarchiste en ligne sur les publications des groupes et pages Occupy. Pour ce faire, on a sélectionné les cinq MSAs possédant les groupes et pages Facebook anarchistes les plus importants et les cinq MSAs ne possédant aucun groupe ou page anarchiste. On a alors procédé à une analyse lexicométrique similaire pour chacune de ces dix MSAs. Dans un souci de lisibilité des données et afin d’obtenir des résultats exploitables, compte tenu de la quantité limitée de données recueillies pour certaines MSAs, seules les deux formes les plus fréquentes ont été conservées pour chaque MSA. On a ainsi pu élaborer le tableau suivant :
| Groupe anarchiste inexistant : MSA | Forme | Groupe anarchiste important : MSA | Forme |
|---|---|---|---|
| Buffalo, NY | People (26) | Denver--Aurora, CO | 99% (3) |
| Group (23) | Solidarity (3) | ||
| New Orleans, LA | Group (145) | Richmond, VA | Police (3) |
| People (128) | People (3) | ||
| Baltimore, MD | General (38) | Portland, OR--WA | Committee (9) |
| Assembly (33) | Volunteers (9) | ||
| Sacramento, CA | People (38) | Detroit, MI | Monday (9) |
| Corp (37) | Rally (8) | ||
| Louisville/Jefferson County, KY--IN | GA (13) | Austin, TX | Report (38) |
| People (13) | Committee (25) |
Les formes présentent à la fois dans ce tableau et dans le tableau 4, représentant les données générales des 45 MSAs prises en compte, ont été mises en gras dans le tableau 5 ci-dessus. On observe ainsi que, pour les MSAs ne possédant pas de groupe anarchiste seules trois formes, toutes présentes dans le tableau 4, ressortent : people, group et general assembly. A l’inverse, les MSAs possédant des groupes anarchistes importants utilisent un panel de mots-clés beaucoup plus diversifié. On retrouve dans les deux colonnes le vocabulaire propre à la préfiguration, ayant pour objectif de mettre en évidence une organisation sociale et politique particulière. Cependant, les MSAs qui possèdent un groupe anarchiste important utilisent des termes qu’il convient d’analyser tels 99%, police, solidarity et volunteer. On pourrait ainsi relier le recours à ce concept des 99% à un certain anticapitalisme, comme cela a été mis en évidence au chapitre 10, la mention de la police comme une émanation anarchisante d’une certaine forme d’antiétatisme, et enfin l’emploi de termes se rapportant à l’entraide comme une réactualisation des théories kropotkinienne. S’il convient de préciser que le nombre d’occurrences des formes analysées ici est relativement faible, amoindrissant d’une certaine manière la pertinence de toute interprétation, on peut tout de même émettre l’hypothèse selon laquelle la présence accrue de militants anarchistes a pu orienter le discours de certains campements Occupy dans une direction plus radicale et moins généraliste.
L’utilisation du Web 2.0 et plus précisément des réseaux sociaux n’est ni une caractéristique spécifiquement anarchiste ni une spécificité du mouvement Occupy. L’utilisation importante qu’en ont fait ces deux mouvements montre cependant leur ancrage dans les pratiques politiques propres au XXI e siècle. Le mouvement Occupy a ainsi su utiliser les réseaux tant dans un objectif de communication interne, afin de servir l’organisation sociale et politique particulière qui le caractérise, que de communication externe afin de donner à voir cette organisation au reste du monde. Ce double objectif laisse une fois de plus apparaître la diversité idéologique qui caractérise le mouvement Occupy. En effet, les pratiques organisationnelles mises en place par le mouvement, largement influencées par l’anarchisme, ont vocation à servir d’exemple à divers futurs mouvements à travers le monde sans insister de manière patente sur ces inspirations anarchistes.
La comparaison géographique effectuée dans le cadre de ce chapitre laisse entrevoir une certaine relation entre la présence en ligne de militants anarchistes et de participants au mouvement Occupy. Cependant, cette relation n’est pas suffisamment systématique pour qu’il soit possible de conclure à une influence directe des anarchistes sur les groupes et pages Facebook Occupy. Par ailleurs, l’analyse du type de publication et des mots-clés utilisés par les groupes et pages Facebook témoigne du caractère éminemment préfiguratif du mouvement Occupy. Par conséquent, si les militants anarchistes présents sur internet, et plus particulièrement sur les réseaux sociaux, ont influencé d’une quelconque manière le discours et la pratique virtuelle des groupes Occupy, c’est une fois encore à travers l’accent qui est mis sur l’organisation sociale et politique du mouvement, c’est-à-dire à travers le concept de préfiguration politique. Le néo-anarchisme, dans son utilisation du Web 2.0, suit donc cette définition qui le décrit comme un ensemble de pratiques et non comme une idéologie qui suivrait de façon rigide certains textes fondateurs[939].
[I]f the occupiers finally manage to break the 30-year stranglehold that has been placed on the human imagination, as in those first weeks after September 2008, everything will once again be on the table – and the occupiers of Wall Street and other cities around the US will have done us the greatest favour anyone possibly can[940].
David Graeber
Le mouvement Occupy a connu, à partir du 17 septembre 2011, un rapide succès en termes de participants et de lieux d’occupation. Son développement en tant que mouvement d’occupation effectif de places publiques en plein cœur des villes américaines n’a cependant duré que quelques mois. Cette existence éphémère pourrait être perçue comme résultant directement de certaines limites dans l’organisation du mouvement. Le caractère préfiguratif du mouvement Occupy représente cependant plus une expérience d’organisation alternative que le résultat d’une volonté d’implanter un mouvement durable sur des places publiques. L’étude des limites et des apports du mouvement Occupy sera abordée ici dans le but de déterminer l’existence d’un éventuel impact de l’anarchisme sur les conséquences du mouvement. On cherche à savoir ce qui a pu limiter le mouvement Occupy dans sa transmission de l’anarchisme au plus grand nombre – en suivant l’idée de l’ouvrage de Mark Bray Translating Anarchy selon laquelle Occupy aurait permis de populariser l’idéologie anarchiste – et ce qu’il a pu apporter au néo-anarchisme et aux idées qu’il défend tels l’anticapitalisme, l’antiétatisme ou encore la lutte contre les diverses inégalités (raciales, sexuelles…).
La question de la violence semble être la première limite qui pourrait apparaître dans un mouvement tel qu’Occupy largement influencé par l’idéologie anarchiste. L’inclusivité importante du mouvement, qui donne lieu à une hétérogénéité des participants, peut également être considérée comme une limite puisque admettant la participation d’individus aux objectifs parfois contradictoires. Cette inclusivité résulte toutefois de la particularité géographique d’Occupy et de l’importance donnée aux libertés individuelles – concept largement emprunté à l’anarchisme. D’autres limites telles que les discriminations raciales et sexuelles semblent avoir plus profondément affecté le mouvement Occupy en fragilisant la tentative de création théorique d’une nouvelle superclasse des 99%. Malgré ces diverses limites, le mouvement Occupy a produit des résultats positifs tant en théorie qu’en pratique. Il a d’une part eu un impact sur le cadre théorique néolibéral – comme cela a pu être mis en évidence dans le chapitre 10 – et d’autre part permis un rapprochement et une certaine forme de coordination entre des acteurs sociaux séparés géographiquement et/ou idéologiquement. Ainsi, malgré la complexité que peut représenter la mesure du succès d’un mouvement tel qu’Occupy, la mise en regard de ses limites et de ses apports devrait permettre d’adopter un point de vue moins dichotomique.
L’analyse d’un mouvement social tel Occupy, qui s’est implanté dans une métropole mondiale, au cœur même du quartier d’affaires de ce qui représente sans doute la plus importante place financière de la planète, et dont les valeurs ouvertement anticapitalistes ont été largement inspirées par l’idéologie anarchiste, amène nécessairement à s’interroger sur l’utilisation qui a pu être faite de la violence. David Graeber et Mark Bray, dont l’implication à la fois dans le mouvement anarchiste et le mouvement Occupy est indiscutable, tendent à analyser l’utilisation de la violence comme une réponse, sinon inévitable au moins explicable, à certaines actions menées par les forces de police. Graeber exprime ainsi le cadre initial dans lequel se tiennent les manifestations de rue, qu’elles prennent la forme de marches ou d’occupations : It is best, in fact, to think of all occupations and street actions as a kind of war. I know this sounds extreme, but years of reflection and experience have driven me to the conclusion that there’s really no more appropriate way to describe what happens. I should emphasize ; this is not in any way a call for violence. It is always best not to hurt other human beings if one can possibly avoid it […]. However, there are two sides to any conflict, and in any street action, one side does show up prepared for a war : armed, backed up by SWAT teams, helicopters, and armored vehicles, making it known from the beginning that they are prepared to use violence in the pursuit of political ends[941].
L’émergence de comportements violents serait donc, selon ce point de vue, intrinsèquement liée à la préparation excessive des forces de police à qui les moyens auraient été donnés d’aller au-delà du simple maintien de l’ordre. L’un des évènements les plus marquants relatés par nombre de participants et d’observateurs du mouvement est sans doute l’éviction du campement du Zuccotti Park à New York le 15 novembre 2011. Si de nombreux récits ont pu décrire en détail le déroulement de cette éviction, on a choisi de retranscrire ici celui de Patrick F. Gillham, Bob Edwards et John A. Noakes, trois sociologues qui ont travaillé sur le rôle de la police dans le développement du mouvement Occupy. La description qu’ils proposent de cet évènement insiste particulièrement sur le recours à la violence par les forces de police et l’objectif patent d’exclure toutes caméras :
Shortly after midnight on 15 November approximately 1,000 NYPD officers, many in riot gear, surrounded Zuccotti Park. Available video footage and news reports indicate a chaotic scene ensued and the details of what happened over the next few hours are sketchy. […] Darkness vanished when police activated bright lights from the top of the mobile watchtower and other booms, before announcing through bullhorns that activists would be evicted from the park immediately. The activistoperated live stream video from inside the park shows some occupiers anxiously waiting for the police to move in, while others are busy trying to remove personal items from inside their tents. […] Immediately after entering the park, police moved toward the live stream camera in an apparent effort to confiscate the camera and complete their control of media coverage. Activists set up a skirmish line around the live streaming camera as they tried to make sure that the whole world could see what was transpiring. But police quickly broke through the line and incapacitated the live stream camera. Elsewhere in the park police tore down tarps and tents, including the field kitchen and medic station. Some activists were terrified, others defiant, all were vulnerable against the body armored, trenchant wielding officers. Police pushed activists to the ground with clubs and shields and incapacitated those who resisted with pepper spray. Police cuffed in zip ties any activist unable to escape from the park. Over 200 people were arrested […]. Almost everything was disposed of including tents, cell phones, sleeping bags, laptops, books, clothing, medicine, and eye glasses[942].
L’éviction de Zuccotti Park, perçue par les participants au mouvement comme injuste et excessivement violente, s’accompagne ainsi de nombreuses arrestations. En mai 2012, Chomsky comptabilise plus des 7000 arrestations dans 166 villes américaines depuis le début du mouvement[943].
Au-delà de la violence et des multiples arrestations, ce qui est reproché aux forces de police, et qui nourrit une certaine opposition à leur encontre au sein du mouvement Occupy, c’est le recours à diverses tactiques visant à affaiblir le mouvement. Divers auteurs tels David Graeber, Mark Bray, Nathan Schneider ou encore Chris Hedges mentionnent – voire dénoncent – l’existence d’agents de police infiltrés au sein du mouvement Occupy. Dans son ouvrage consacré au mouvement Occupy, Graeber évoque à de nombreuses reprises ce qui représente pour lui un problème et qu’il qualifie de « undercover cops »[944]. Ces agents infiltrés peuvent avoir un rôle passif, d’observateur, en particulier lors des AG, ou être davantage actifs et inciter à la violence. C’est ce que déplore le journaliste Chris Hedges : « It is a safe bet that among Black Bloc groups in cities such as Oakland are agents provocateurs spurring them on to more mayhem[945]. » En tout état de cause, l’intérêt porté par les participants au mouvement à cette question des agents de police infiltrés montre toute la méfiance, sinon l’opposition, à l’égard des forces de police qui a pu caractériser le mouvement. Graeber fait, par ailleurs, état de diverses tactiques qu’il considère comme étant caractéristiques de la stratégie déployée par les forces de police lorsqu’il s’agit d’encadrer un mouvement social : Many of the homeless ex-convicts end up settling in Zuccotti Park, for instance, reported having been actually bused to the location on release from Rikers Island officers who told them that free food and lodging were available in the park. This is a common tactic. In Greece, just about everyone I talked to who’d been involved in the General Assembly at Syntagma Square told stories of pickpockets and drug dealers being informed by the police that they would not be prosecuted for carrying out their trade among the protesters[946].
Si cette tactique en particulier ne tombe pas précisément dans le domaine de la violence, il semble important de la mentionner ici car elle permet de mettre en lumière cette opposition aux forces de police et les divers arguments qui en découlent.
L’opposition aux forces de police amène cependant diverses réflexions, en particulier au regard de l’objectif social visé par le mouvement Occupy et qui s’incarne dans la formulation de son concept phare des 99%. L’analyse qu’en font Graeber et Bray consiste à appréhender de façon séparée la structure et les individus. Bray exprime ainsi cette séparation dialectique :
Another related problem was the liberal line “the police are the 99%.” […] As a description it’s accurate to point out that the police are working class, but as a normative claim the 99% is intended to describe class resistance. Therefore, it’s essential to understand that, regardless of their class origins, the police are the army of capital historically born out of southern slave patrols and industrial labor disputes. CSI or Law and Order may tell us that they exist to catch serial murderers, but their primary structural role is to protect private property and enforce the social hierarchies that grease the wheels of capitalism[947].
Bray considère ainsi que, même si les forces de police ne représentent pas directement, en tant qu’individus, les élites ciblées par le mouvement Occupy, elles en sont l’instrument direct, en tant que structure. L’inclusion des individus au sein de la nouvelle classe sociale que représenteraient les 99% ne saurait donc empêcher la critique et l’opposition aux forces de police, en tant que structure, de la part des participants au mouvement Occupy. Graeber développe un argumentaire quelque peu similaire, mais insiste davantage sur l’effet que l’on pourrait qualifier d’aliénant de la structure sur l’individu au sein des forces de police :
“The police” are not a collection of individuals acting in accord with their personal feelings, judgments, or moral assessments. They are a group of government functionaries who, as part of the terms of their employment, have agreed to set their personal opinions and feelings aside—at least in any circumstance where they receive direct orders—and to do as they are told. They are part of an administrative bureaucracy marked by a top-down chain of command, and even the highest-ranking officers, with the most discretion, are only there to carry out the orders of political authorities whom they must obey. In such circumstances, their personal feelings are utterly irrelevant. I have spoken to many activists at the WTO protests in Seattle who saw riot police crying behind their visors, so upset were they when given orders to attack obviously peaceful young idealists. They attacked them anyway. Often they didn’t do it particularly well. But neither did they disobey orders. Not only are police trained and vetted so as to be reliable in this regard, the entire existing political and economic system depends on this reliability[948].
Si Graeber soutient également l’idée selon laquelle le système politique et économique utilise les forces de police tel un instrument, afin d’assurer sa pérennité, il développe un argument peu courant dans le discours anarchiste qui consiste à minimiser la responsabilité individuelle en mettant en avant une chaîne de commandement rigide et inaltérable. Le débat quant à l’opposition aux forces de police est ainsi posé, en interrogeant l’importance et la responsabilité que doivent porter la structure et l’individu. Bray exprime une opinion qui diverge sensiblement de l’argumentaire de Graeber susmentionné : « I would have hoped we could have gotten beyond the ‘they were only following orders’ excuse. Of course, they’re people with families—all structures of oppression are operated by people with families—but we can’t use the structure to excuse the individuals who collectively compose the structure[949]. » Cependant, si Graeber insiste sur cette distinction entre individus et structure, il ne s’agit nullement « d’excuser » la violence ni les tactiques précédemment citées utilisées par les forces de police, mais davantage de penser une stratégie qui pourrait permettre aux mouvements sociaux tel Occupy d’atteindre leurs objectifs. Graeber expose ainsi la stratégie qu’il conçoit :
When there is a political challenge to the system, a large protest or act of civil disobedience, one witnesses increasingly extreme behavior—the use of agents provocateurs to encourage protesters to attack police so they can be arrested. […] [W]hen protest begins to be truly effective, police will invariably be ordered to act as a political force, with the aim of suppressing political opposition even at the expense of seriously endangering, injuring, or traumatizing members of the public. Thus while the police as individuals are part of the 99 percent, as an institutional structure they are the most basic support for that entire structure of institutional authority that makes the wealth and power of the 1 percent possible. There is absolutely nothing wrong with dealing with police in a friendly and respectful way as individuals—it is clearly the right thing to do, not just because it’s good to be friendly and respectful to everyone, but even from a strategic perspective : when regimes do crumble and fall, when revolutionaries actually win the day, it’s always because the soldiers or police sent to shoot them refuse to do so[950].
Il s’agit donc moins de séparer les individus de la structure, en soulignant le pouvoir d’aliénation que possède celle-ci sur ces derniers, afin de minimiser la violence qui peut être utilisée, que de reconnaître l’existence d’un tel pouvoir d’aliénation dans un objectif stratégique qui consiste à pousser les individus à s’émanciper de la structure. Afin de réaliser un tel objectif, le mouvement Occupy a mis en place, d’une certaine manière – et jusqu’à un certain point – une stratégie de non-violence.
A l’été 2011, divers rassemblements ont lieu à New York afin d’esquisser les prémices de ce qui deviendra le mouvement Occupy. Si la question de la violence s’inscrit comme l’un des sujets importants à aborder, elle n’est pas tranchée en amont du déclenchement du mouvement le 17 septembre de cette même année. Nathan Schneider rapporte ainsi une conversation téléphonique qu’il a entretenue avec Micah White, l’une des figures de proue du magazine Adbusters, le 12 août :
The worst outcome would be to get there and they just fumble it by doing this whole lefty game we always play, which is self-defeatist. We go there, make some unreasonable demand, like, we want to abolish capitalism and we won’t leave until we do. And well, that’s like the war on terrorism ; that’s an impossible dream. Or they just squander it by being some hipster, anarchist insurrection like, we’re gonna smash some stores and make a spectacle[951].
La possibilité évoquée par Micah White d’un mouvement qui aurait pu correspondre à un type de manifestation plus classique - éphémère et revendicatrice -, au sein duquel des comportements violents auraient émergé de façon sporadique et incontrôlée, est en quelque sorte balayée par la décision des participants à OWS à mettre en place un mouvement de préfiguration politique. La constitution de campements, qui réunit par ailleurs une masse hétérogène d’individus, donne au mouvement un caractère constructif, se proposant de créer une organisation sociale, politique et économique alternative, et éloigne dans le même temps l’élaboration d’une stratégie basée uniquement sur la destruction ciblée de biens et d’infrastructures. Barbara et John Ehrenreich évoquent alors l’absence majeure de comportements violents au sein même des campements constitués par le mouvement :
Sometimes these differences led to conflict in Occupy, encampments – for example, over the role of the chronically homeless in Portland, Oregon, or the use of marijuana in Los Angeles – but amazingly, despite all the official warnings about health and safety threats, there was no “Altamont moment” : no major fires and hardly any violence. In fact, the encampments engendered almost unthinkable convergence : people from comfortable backgrounds learning about street survival from the homeless, a distinguished professor of political science discussing horizontal versus vertical decision making with a postal worker, military men in dress uniforms showing up to defend the Occupiers from the police[952].
L’aspect préfiguratif d’OWS aurait donc permis aux participants de construire une mini-société à la fois alternative et non-violente. Par ailleurs, si OWS a pu apparaître comme un mouvement qui, sinon ouvertement favorable aux comportements violents, laissait à tout le moins la possibilité à ces comportements de se développer, c’est supposément en partie dû au caractère anarchiste qui l’a inspiré dès ses prémices. Bray évoque ainsi cette interprétation médiatique :
In their [the media] eyes, anarchists were punk kids in black breaking stuff and while we had our fair share of punk kids in black, they didn’t break things [...]. Very rarely did reporters put the pieces together to realize that our general assemblies, consensus decision-making process, lack of hierarchy, resistance to electoral politics, ad emphasis on direct action had anarchism written all over them[953]. L’anarchisme serait donc intrinsèquement non-violent, car mettant l’accent davantage sur le caractère constructif, mentionné ci-dessus, d’organisations alternatives. Une fois encore, c’est à travers le concept de préfiguration politique que l’anarchisme se manifeste au sein du mouvement Occupy, en y appliquant un modèle non-violent.
L’organisation de mouvements sociaux appliquant une stratégie globale qui soutient ou dénonce le recours à la violence a été largement théorisée par le mouvement anarchiste. Dans son ouvrage consacré au fonctionnement d’OWS, Graeber se propose de revenir sur deux concepts majeurs de cette théorisation : l’action directe et la désobéissance civile. Si l’on ne reviendra pas ici sur l’historique et la pratique de la désobéissance civile - développés dans le chapitre 2 - il convient d’analyser les similitudes et les différences qu’elles possèdent avec le concept d’action directe. Graeber définit ainsi ce concept :
Most obviously, the refusal to make demands was, quite self-consciously, a refusal to recognize the legitimacy of the existing political order of which such demands would have to be made. Anarchists often note that this the difference between protest and direct action : protest, however militant, is an appeal to the authorities to behave differently ; direct action, whether it’s a matter of a community building a well or making salt in defiance of the law (Gandhi’s example again), trying to shut down a meeting or occupy a factory, is a matter of acting as if the existing structure of power does not even exist. Direct action is, ultimately, the defiant insistence on acting as if one is already free[954].
Graeber oppose ainsi, d’une certaine manière, l’action directe à un type de manifestation plus classique et revendicatrice et moins anti-systémique. Cette opposition rappelle l’évolution structurelle des mouvements sociaux au tournant du XXIe siècle, mentionnée dans le chapitre 5, qui permet la popularisation de la préfiguration politique. L’action directe et la préfiguration, deux concepts caractéristiques du néo-anarchisme, fonctionneraient donc de pair, l’une perpétrant des actions transitoires - éventuellement violentes - en faisant abstraction du cadre politico-économique et du système institutionnel et l’autre proposant une construction alternative en dehors de ce même cadre mais avec l’objectif d’élaborer une structure plus chronique. Quelle serait alors la différence entre l’action directe et la désobéissance civile ?
This raises another important distinction : between civil disobedience and direct action, which is often, mistakenly, thought to be simply a difference of militancy (civil disobedience is assumed to be a matter of blockading things, direct action, of blowing them up). Civil disobedience means refusal to comply with an unjust law, or legally valid, but unjust, order. As such, an act of civil disobedience can also be a direct action : as when one, say, burns one’s draft card, on the principle that one would not have draft cards in a free society, or insists on one’s right to be served at a segregated lunch counter. But an act of civil disobedience does not have to be a direct action, and ordinarily acts of civil disobedience do not question the legal order itself : only specific laws or policies. In fact they often explicitly aim to work within that legal system. This is why those engaged in civil disobedience so often welcome arrest : it allows them a platform to challenge the law or policy either legally or in the court of public opinion[955].
La distinction entre désobéissance civile et action directe tiendrait donc en ce que l’une remet en cause le système économique et politique dans sa globalité et l’autre non. Cette dualité pourrait ainsi être perçue sur le même plan que l’opposition évoquée au chapitre 10 entre anticapitalistes et anti-néolibéraux, qui s’inscrivent toutes deux dans le cadre plus large et ancien de l’antagonisme entre réformisme et révolution. Selon Graeber, OWS aurait été à la fois une action directe et un acte de désobéissance civile[956], témoignant une fois de plus de toute l’hétérogénéité de ce mouvement, mais n’apportant pas davantage d’informations quant à la légitimation ou non de la violence par le mouvement.
Si l’anarchisme prône la non-violence dans le modèle organisationnel qu’il propose - notamment à travers la pratique de la préfiguration politique - c’est en partie une réponse à l’utilisation de la violence dite légitime utilisée par l’État, qu’il combat. Graeber définit ainsi la vision antiétatique de l’anarchisme : « [Anarchism] is a political movement that aims to bring about a genuinely free society–and that defines a “free society” as one where humans only enter those kinds of relations with one another that would not have to be enforced by the constant threat of violence[957]. » Si donc le mouvement Occupy défend une stratégie de non-violence c’est pour dénoncer, voire lutter contre, la violence institutionnelle. Chris Hedges développe ainsi l’argumentaire classique associé à la désobéissance civile et à la non-violence : « we have to go through the process of trying to work with the system and getting screwed. It is only then that we get to move beyond it[958]. » Cette argumentaire, qualifié de classique, repose sur l’idée qu’en adoptant des comportements non-violents, la violence de l’État n’en sera que plus apparente et permettra ainsi l’adhésion du plus grand nombre à la cause défendue par le mouvement. Cette pratique, caractéristique des mouvements initiés par Ghandi et MLK, est décrite ainsi par Hedges :
Nonviolent movements, on some level, embrace police brutality. The continuing attempt by the state to crush peaceful protesters who call for simple acts of justice delegitimizes the power elite. It prompts a passive population to respond. It brings some within the structures of power to our side and creates internal divisions that will lead to paralysis within the network of authority. Martin Luther King kept holding marches in Birmingham because he knew Public Safety Commissioner “Bull” Connor was a thug who would overreact[959].
L’utilisation de la violence par l’État, portée à la vue de la population, permettrait ainsi de provoquer une réaction de masse.
Graeber réfute cependant ce lien de cause à effet si largement admis en insistant sur l’importance de la couverture médiatique dans ce processus de délégitimation de la violence d’État. En s’appuyant sur divers exemples, dont ceux de Ghandi et de Greenpeace, il montre le rôle primordial de l’utilisation des médias afin de rendre la pratique de la non-violence fonctionnelle. Graeber indique ainsi la raison pour laquelle le mouvement OWS a fait le choix d’une stratégie globale de non-violence alors qu’il est l’héritier des mouvements anti-néolibéraux et altermondialistes inspirés par les évènements, violents, de Seattle en 1999 :
As one of the authors of the original Gandhian strategy, I can recall how well aware we were, when we framed this strategy, that we were taking an enormous risk. Gandhian strategies have not historically worked in the US ; in fact, they haven’t really worked on a mass scale since the civil rights movement. This is because the US media is simply constitutionally incapable of reporting acts of police repression as “violence.” […] Many of the young men and women who formed the famous Black Bloc in Seattle were in fact eco-activists who had been involved in tree-sits and forest defense lock-downs that operated on purely Gandhian principles—only to find that in the US of the 1990s, non-violent protesters could be brutalized, tortured (have pepper spray directly rubbed in their eyes), or even killed, without serious objection from the national media. So they turned to other tactics[960].
La violence utilisée par les mouvements sociaux du XXIe siècle, au cours de la période de réémergence de l’anarchisme, caractérisée notamment par l’apparition des Black Blocs - dont il sera question dans la section suivante -, serait donc, en partie, une conséquence de cette inefficacité de la pratique de la non-violence. Graeber insiste particulièrement sur le rôle des médias qui, dans le cas du mouvement Occupy, peut être contrebalancé par l’apparition des réseaux sociaux et la possibilité pour les participants de diffuser une interprétation des évènements différente de celle proposée par les médias traditionnels. C’est parce qu’il remet ainsi en cause la neutralité des médias traditionnels, à l’instar de Noam Chomsky et de son modèle de propagande, que Graeber perçoit la pratique de la non-violence comme ayant perdu toute efficacité :
If the police decide to attack a group of protesters, they will claim to have been provoked, and the media will repeat whatever the police say, no matter how implausible, as the basic initial facts of what happened. This will happen whether or not anyone at the protest does anything that can be remotely described as violence. [...] [N]o matter how many times the police lie about such matters, the national media will still report their claims as true, and it will be up to protesters to provide evidence to the contrary. Sometimes, with the help of social media, we can demonstrate that particular police attacks were absolutely unjustified, as with the famous Tony Bologna pepper-spray incident. But we cannot by definition prove all police attacks were unjustified, even all attacks at one particular march ; it’s simply physically impossible to film everything that happens from every possible angle all the time. Therefore we can expect that whatever we do, the media will dutifully report “protesters engaged in clashes with police” rather than “police attacked non-violent protesters”[961].
Sans nécessairement prôner l’utilisation de la violence comme stratégie générale, ni même comme tactique transitoire, Graeber s’atèle ici à mettre en évidence l’inefficacité, dans le cadre des mouvements sociaux du XXIe siècle de la pratique d’une non-violence de type Ghandienne. Dans un article qui se veut une réponse aux critiques formulées par Chris Hedges concernant le recours à la violence par le mouvement Occupy, Graeber se propose de déconstruire l’image de non-violence exclusive associée à la figure de Ghandi :
Gandhi was part of a very broad anti-colonial movement that included elements that actually were using firearms, in fact, elements engaged in outright terrorism. He first began to frame his own strategy of mass non-violent civil resistance in response to a debate over the act of an Indian nationalist who walked into the office of a British official and shot him five times in the face, killing him instantly. Gandhi made it clear that while he was opposed to murder under any circumstances, he also refused to denounce the murderer. This was a man who was trying to do the right thing, to act against an historical injustice, but did it in the wrong way because he was “drunk with a mad idea.” […] He was regularly challenged to prove his non-violent credentials by assisting the authorities in suppressing such elements. Here Gandhi remained resolute. It is always morally superior, he insisted, to oppose injustice through non-violent means than through violent means. However, to oppose injustice through violent means is still morally superior to not doing anything to oppose injustice at all. And Gandhi was talking about people who were blowing up trains, or assassinating government officials. Not damaging windows or spray-painting rude things about the police[962].
En s’attaquant au caractère non-violent iconique de la figure de Ghandi, Graeber se propose d’une part de nuancer une perception à tendance manichéenne de la conception de la violence et de la non-violence, et d’autre part de poser le débat de la définition même de ce que représente la violence : assassinats, actes terroristes, destruction de matériel, détérioration de matériel... Si le mouvement Occupy a pu être le théâtre de comportements violents, il convient donc d’en définir la nature, l’ampleur et le soutien qui a pu y être associé.
Le mouvement Occupy, de par son caractère préfiguratif, se conçoit comme une alternative non-violente puisque ne cherchant pas à s’opposer directement, de manière violente ou non-violente, aux institutions politiques et économiques. Son opposition réside davantage dans la démonstration qu’une organisation sociale, politique et économique différente - hors du capitalisme et de l’étatisme - est fonctionnelle que dans une volonté d’infléchir les décisions politiques et économiques de ces institutions. Dans un article consacré aux mouvements sociaux d’ampleur internationale, Mark Chou rapporte les résultats d’une enquête menée auprès des participants à Occupy : « an October 2011 survey of participants of OWS and Occupy Chicago revealed that 30% of residents at Zucotti Park and 58% of Occupiers scattered variously throughout Chicago’s downtown considered the use of violence (particularly against the government) a legitimate and justified method[963]. » Cet attrait pour l’utilisation de la violence comme tactique potentielle transparaît bien souvent dans les médias comme étant intrinsèquement lié à la présence de militants appartenant aux Black Blocs. Le journaliste Chris Hedges affirme ainsi que les anarchistes des Black Blocs représenteraient le cancer du mouvement Occupy, et constitueraient l’un des éléments permettant d’expliquer le déclin progressif du mouvement[964]. La présence de Black Blocs au sein du mouvement Occupy reste cependant sporadique et pourrait, selon Graeber, être interprétée comme un point de focalisation médiatique peu pertinent : « As I mentioned earlier, the very presence of Black Blocs is often treated by liberal commentators as itself a form of violence. […] But the truth is in 90 percent of occupations, no one has employed Black Bloc tactics at all[965]. »
Graeber pose, par ailleurs, la question de la nature de la violence employée par les Black Blocs, et de manière plus générale par les participants au mouvement Occupy. Il décrit ainsi le fonctionnement des Black Blocs et le rapport qu’ils entretiennent à la violence :
Black Blocs are formations, mainly composed of anarchists or other anti-authoritarians, that come to actions dressed in masks and identical black hoodies, partly as a display of revolutionary solidarity, but also to indicate the presence of people willing to engage in more militant action should it be required. In America, they tend to consider themselves nonviolent but also to define “violence” as damage to living beings ; they are often willing to engage in symbolic attacks on corporate property, and sometimes even to fight back in limited ways if directly assaulted by police. Just as often, though, ‘militant tactics’ might just be a matter of spray painting slogans, or linking arms or forming a shield wall to protect more vulnerable protesters from police[966].
La définition précise de la notion de violence représente ainsi un point central permettant d’appréhender les mécanismes théoriques qui amènent les Black Blocs à adopter une stratégie admettant, mais ne reposant pas exclusivement sur, des actes qualifiés de violents. La non-violence des Black Blocs, suggérée par Graeber, ne peut être valide que si l’on considère la violence comme représentant des actes dirigés uniquement à l’encontre des individus et que l’on exclut toutes détériorations ou destructions de biens matériels et d’infrastructures. La question des Black Blocs a engendré de nombreuses discussions parmi les observateurs et les participants au mouvement Occupy, on a choisi ici d’analyser ce débat via la mise en regard de deux articles : l’un de Chris Hedges intitulé « The Cancer in Occupy » et l’autre, qui constitue une réponse au premier, publié par Graeber et qui s’intitule « Concerning the Violent Peace-Police ». Ces deux articles, publiés à quelques jours d’intervalle au début du mois de février 2012 se proposent d’aborder le fonctionnement, la stratégie et l’impact qu’ont pu avoir sur le mouvement Occupy les Black Blocs. On a choisi ici de reporter diverses citations extraites de ces deux articles en opérant un classement thématique visant à mettre en lumière les différents arguments développés par Hedges et les réponses qu’y apporte Graeber.
Hedges[967] Graeber[968] A group The Black Bloc movement bears the rigidity and dogmatism of all absolutism sects. Its adherents alone possess the truth. They alone understand. They alone arrogate the right, because they are enlightened and we are not, to dismiss and ignore competing points of view as infantile and irrelevant.
Black Bloc is a tactic, not a group. It is a tactic where activists don masks and black clothing […], as a gesture of anonymity, solidarity, and to indicate to others that they are prepared, if the situation calls for it, for militant action.
The ideology “The Black Bloc can say they are attacking cops, but what they are really doing is destroying the Occupy movement,” the writer and environmental activist Derrick Jensen told me […] “Their attacks on cops are simply a means to an end, which is to destroy a movement that doesn’t fit their ideological standard.” Black Blocs do not represent any specific ideological, or for that matter anti-ideological position. […] It follows one can no more speak of “Black Bloc Anarchists,” as a group with an identifiable ideology, than one can speak of “Sign-Carrying Anarchists” or “Mic-Checking Anarchists.” Destructive They dress in black, obscure their faces, move as a unified mass, seek physical confrontations with police and destroy property.
It taps into the lust that lurks within us to destroy, not only things but human beings. It offers the godlike power that comes with mob violence. […] It is the same sickness that fuels the swarms of police who pepper-spray and beat peaceful demonstrators. It is the sickness of soldiers in war. It turns human beings into beasts.
I have on more than one occasion taken part in Blocs where property damage has occurred. (I have taken part in even more Blocs that did not engage in such tactics. It is a common fallacy that this is what Black Blocs are all about. It isn’t.) […] In fact, anarchists like myself were the real core of the group that came up with the idea of occupying Zuccotti Park, the “99%” slogan, the General Assembly process, and, in fact, who collectively decided that we would adopt a strategy of Gandhian non-violence and eschew acts of property damage.
Terrorists John Zerzan, one of the principal ideologues of the Black Bloc movement in the United States, defended “Industrial Society and Its Future,” the rambling manifesto by Theodore Kaczynski, known as the Unabomber, although he did not endorse Kaczynski’s bombings.
It was back in 1999 that people used to pretend “the Black Bloc” was made up of nihilistic primitivist followers of John Zerzan opposed to all forms of organization.
Nowadays, the preferred approach is to pretend “the Black Bloc” is made up of nihilistic insurrectionary followers of The Invisible Committee, opposed to all forms of organization. Both are absurd slurs. Yours is also 12 years out of date.
On EZLN The real enemies, they argue, are not the corporate capitalists, but their collaborators among the unions, workers’ movements, radical intellectuals, environmental activists and populist movements such as the Zapatistas. […] Black Bloc anarchists spend most of their fury not on the architects of the North American Free Trade Agreement (NAFTA) or globalism, but on those, such as the Zapatistas, who respond to the problem.
It is a grotesque inversion of value systems.
Your comment about Black Bloc’ers hating the Zapatistas is one of the weirdest I’ve ever seen. Sure, if you dig around, you can find someone saying almost anything. But I’m guessing that […] if you took a poll of participants in the average Black Bloc and asked what political movement in the world inspired them the most, the EZLN would get about 80% of the vote. […] (Have you ever actually talked to someone who has taken part in a Black Bloc ? Or just to people who dislike them ?)
Diversity of tactics The Black Bloc’s thought-terminating cliché of “diversity of tactics” in the end opens the way for hundreds or thousands of peaceful marchers to be discredited by a handful of hooligans “Diversity of tactics” is not a “Black Bloc” idea. The original GA […] that planned the original occupation, if I remember, adopted the principle of diversity of tactics […] at the same time as we all also concurred that a Gandhian approach would be the best way to go. This is not a contradiction : “diversity of tactics” means leaving such matters up to individual conscience.
Acts of violence Groups of Black Bloc protesters, for example, smashed the windows of a locally owned coffee shop in November in Oakland and looted it. It was not, as Jensen points out, a strategic, moral or tactical act. It was done for its own sake.
You write that Black Bloc’ers smashed up a “locally owned coffee shop” ; I doubted this when I read it, since most Black Blocs agree on a strict policy of not damaging owner-operated enterprises, and I now find in Susie Cagle’s response to your article that, in fact, it was a chain coffee shop, and the property destruction was carried out by someone not in black. But still, you’re right : A few such incidents will inevitably occur.
Tout d’abord, les Black Blocs ne constitueraient ni un groupe socialement structuré ni l’expression d’une idéologie politique particulière. La conception de militants appartenant aux Black Blocs et s’opposant de façon naturelle aux autres militants, ici participant à Occupy, serait donc erronée. De plus, Graeber tente de déconstruire l’analyse manichéenne, jugée simpliste, qui tendrait à opposer les « membres » des Black Blocs, intrinsèquement violents, aux participants non-membres davantage enclins à adopter une attitude non-violente. Loin de nier l’existence de comportements violents de la part des Black Blocs, Graeber articule son propos en suggérant une remise en cause de l’analyse faite par Hedges du concept de diversité des tactiques. Si Graeber y voit la preuve d’une démarche réflexive de la part des Black Blocs, visant à envisager le recours à la violence comme une possibilité tactique acceptable – et non comme l’essence même d’une stratégie globale –, Hedges perçoit ce concept comme un simple vecteur discursif permettant de justifier certains actes violents dénués de tout sens politique intrinsèque. Graeber précise cependant que l’AG d’OWS s’est prononcée en faveur de ce concept de diversité des tactiques, non pas dans le but de justifier de quelconques comportements violents, mais afin de respecter une certaine liberté individuelle en matière de choix tactiques et stratégiques – position qui rappelle l’importance des associations libres entre individus portée par le mouvement anarchiste. Si la question des Black Blocs et de leur rapport à la violence ne saurait être tranchée par la simple mise en regard des arguments échangés par Graeber et Hedges, l’analyse de ces deux articles permet de nuancer l’interprétation, parfois simpliste, qui tend à priver les participants aux Black Blocs de toute conscience politique structurée, sans pour autant remettre en cause leur utilisation de la violence comme appartenant au champ des possibles en matière de tactique militante.
Bien que les Black Blocs ne représentent pas une idéologie politique particulière, il convient cependant de remarquer que leur association par les médias au mouvement et à l’idéologie anarchiste a pu jouer un rôle dans la réémergence de celui-ci au tournant du XXIe siècle. Dans un article consacré au développement de l’anarchisme sur internet publié en 2003, Lynn Owens et Kendall L. Palmer analysent le développement du néo-anarchisme comme étant intrinsèquement lié à la médiatisation des tactiques propres aux Black Blocs :
We show how two separate recent innovations worked together to help spur a resurgence of anarchist activism : the Web and the Black Bloc. […] Although anarchists were busy increasing their presence online, they remained invisible in the real world. Some saw the Black Bloc protest tactic as a way of generating a higher level of visibility for anarchist activists and ideas[969].
Ainsi, bien que leur stratégie ne soit pas exclusivement basée sur l’utilisation systématique de la violence, cet aspect tactique de leur pratique militante a pu avoir un impact sur la réémergence de l’anarchisme. Graeber s’interroge par ailleurs sur la pertinence des tactiques admettant la violence comme possibilité transitoire ou excluant complètement son utilisation et conclut :
We need to think about what sort of tactics would best allow us to maintain the democratic nature of the movement. The question is rarely framed this way, but it should be. […] The conclusion [is] that either a strategy of armed uprising, or of pure Gandhian nonviolence, would necessarily have to rely on charismatic leaders and military-style discipline that would ultimately undermine any genuine participatory democracy[970].
L’acceptation ou l’exclusion systématique de la violence dans l’élaboration d’une stratégie globale nuirait donc au principe horizontaliste, emprunté à l’anarchisme, du mouvement Occupy. Il semble ainsi que, si ces stratégies – de type soit insurrectionnel soit Ghandien – apparaissent comme étant en opposition avec les principes fondateurs du mouvement Occupy, c’est parce qu’elles reposent sur l’idée d’une confrontation directe avec les institutions politiques et économiques. Le concept de diversité des tactiques, acceptant le recours à la violence comme possibilité transitoire, serait donc la stratégie la mieux à même de garantir la liberté individuelle des participants propre au cadre anarchiste du mouvement Occupy. Reste que l’utilisation de la violence semble peu efficace dans la construction d’un mouvement de type préfiguratif dont l’objectif réside moins dans l’organisation d’un mouvement contestataire dirigé à l’encontre des structures économiques et politiques dominantes que dans la création d’un espace de liberté hors de l’influence de ces structures. On peut alors supposer que le recours à la violence aurait été peu adapté et davantage dénigrée par les participants au mouvement Occupy si l’objectif préfiguratif avait été réalisé de manière optimale.
L’une des limites de la pratique de la préfiguration politique, déjà évoquée dans le chapitre 5, réside dans la non-captivité du public. En effet, l’objectif étant de créer une alternative à l’intérieur du système politico-économique ambiant - au cœur même des grandes métropoles en termes géographiques - sur des places publiques très ouvertes, il ne saurait être question de restreindre la participation aux mouvements préfiguratifs par un processus d’adhésion à un quelconque programme préconçu déterminant les limites et le fonctionnement de l’association entre individus que représentent ces mouvements. Il convient ainsi de différencier les mouvements sociaux pratiquant la préfiguration politique des communautés intentionnelles évoquées au chapitre 4. Graeber mentionne cette différence en insistant d’une part sur l’existence d’un certain nombre de règles qui viendraient conditionner cette adhésion et d’autre part sur la possibilité physique qu’une organisation communautaire permet afin de faire respecter ces règles : We’re used to thinking of groups as collections of people with some kind of formal membership. If you agree to join a group that already has a set of rules — a labor union, or for that matter an amateur softball league — you are, by the very act of joining, also agreeing to be bound by those rules. If it is a group that operates by majority vote, that means you are agreeing to be bound by majority decisions. If it is a vertical group with a leadership structure, it means you’re agreeing to do what the leaders say. You still have recourse : if you object to a decision, you can quit, or refuse to comply, which might cause the group to reconsider the decision but is more likely to mean you’ll be penalized in some way, or expelled. But the point is there is some kind of sanction. The group can coerce behavior through the threat of punishment. But if you’re talking about an activist meeting or public assembly, as opposed to a group composed of formal members, none of this is true. No one at a public meeting has agreed to anything. They are just a bunch of people sitting in a room (or standing in a public square). They are not bound by a majority decision unless they all agree to be. And even if they do agree, if a participant later finds a decision so objectionable he or she changes his or her mind, there’s not much the group can do about it. No one is really in a position to force anyone to do anything. And if it’s a horizontal or anarchist inspired group, no one wishes to be in such a position[971].
L’absence de processus adhésif fait du mouvement Occupy, et des mouvements préfiguratifs de façon générale, un espace au sein duquel la liberté de participation est totale. La participation aux AG est, en effet, ouverte à tous, quel que soit leur investissement passé, présent ou futur au sein du mouvement. Le contraire impliquerait nécessairement une remise en cause du principe d’horizontalité cher à Occupy, puisque induisant une forme de hiérarchisation entre les participants néophytes et ceux s’étant déjà plus largement investis en amont. Bray reconnaît ainsi les avantages de l’inclusivité caractéristique du mouvement Occupy en termes d’attractivité et d’unification de la classe des 99% mais indique également qu’elle peut potentiellement être la source de dissensions entre les participants au mouvement puisque permettant à des individus opposés aux valeurs défendues par Occupy de peser sur les décisions lors des AG[972].
Malgré ses défauts, Graeber avance l’idée selon laquelle cette inclusivité extrême constituerait un moyen de prouver l’efficacité du mode de prise de décisions employé par OWS à grande échelle. Il évoque l’importance de la liberté de participation : As for meetings between strangers : if one just assembled a random group of people off the street and forced them to attend a meeting against their will, probably they would be unable to find much common ground (other than in forming a plot to escape). But no one comes to a meeting of their own free will unless they want to get something out of it, a common goal everyone is there to achieve. If they don’t get sidetracked and constantly bear in mind what they came for, they can, generally speaking, overcome their differences[973].
La totale liberté de participation constituerait donc un moyen d’expérimenter la prise de décisions horizontale au consensus à grande échelle hors du cadre communautaire plus traditionnel. Graeber insiste particulièrement sur l’importance de ne pas idéaliser la communauté[974], qu’il semble difficile de multiplier à l’excès dans une société postmoderne atomisée et largement individualiste. Bray évoque ainsi le cas des Quakers, dont l’organisation communautaire est hautement fonctionnelle, en précisant qu’il existe une triple proximité entre les membres de la communauté : au niveau personnel, au niveau géographique et au niveau idéologique/religieux[975]. Si l’exemple des Quakers fonctionne de manière autarcique, il semble difficilement applicable à plus grande échelle - et si tel était le cas, on s’éloignerait de l’idéal internationaliste de l’idéologie anarchiste.
Les communautés possèdent en outre une caractéristique particulière, celle d’un public dit captif. Les membres doivent ainsi se soumettre à un processus d’adhésion permettant d’une part de maintenir une série de règles préétablies comme cadre organisationnel de la communauté, et d’autre part de régler le problème de la présence de néophytes non familiarisés avec le fonctionnement social du groupe. Bray évoque ce problème comme l’une des limites récurrentes au bon fonctionnement du mouvement Occupy : « Over time, fewer and fewer organizers attended the GAs because they had dozens of other meetings and tasks they had to deal with throughout the week, the GAs were increasingly populated with people who had little to no investment in the movement (some were quite literally tourists)[976]. » Bray mentionne ainsi à maintes reprises la présence de néophytes qui selon lui ne possèdent pas les normes sociales anarchisantes qui permettent à un groupe de fonctionner de manière horizontale en utilisant un mode de prise de décisions au consensus[977]. Ces néophytes adopteraient un point de vue excessivement individualiste, freinant ainsi l’élan anarchiste du mouvement basé sur une réalisation avant tout collective. De plus, la non-captivité du public amène certains participants à prendre part à la prise de décisions collective sans pour autant s’investir par la suite et être ainsi affectés par les décisions qu’ils ont participé à prendre. Conscients de cette limite, les participants au mouvement Occupy vont alors choisir de privilégier une organisation basée sur les groupes d’affinité davantage que sur les AG. Bray analyse ainsi ce glissement stratégique :
Occupy had an organizing model designed for smaller groups of relatively like-minded people cemented by personal relationships. So, with the avalanche of hype, responsibility, and new, inexperienced people, a tension developed between inclusivity and efficiency. The most extreme manifestation of that was the contrast between the declining importance of the GA and increasing role of affinity groups[978]. Le développement de ces groupes d’affinité au sein du mouvement Occupy témoigne d’une certaine réhumanisation de l’organisation sociale d’OWS tout en courant le risque de détériorer l’aspect purement horizontal et égalitaire caractéristique du mouvement et de ses influences anarchistes. La libre participation et la non-captivité du public posent également le problème de la remise en question de l’horizontalisme du mouvement. Graeber évoque ainsi un processus non contrôlé de hiérarchisation au sein du mouvement Occupy qui a tendance à accorder de facto plus de pouvoirs aux participants les plus actifs et les plus investis :
People who do more work will, of course, have more influence. This does give a certain advantage to those who have more time on their hands. Inevitably, some will start coordinating together and this will mean some people have privileged access to information. This is the real problem. In any egalitarian group, information tends to become the limited resource : if hierarchies develop, it’ll be because some people have ways of finding out what’s happening that others do not. Formalizing this by declaring those with privileged access to information a “leadership” is not going to ameliorate the problem, it will only make it worse. The only way to ensure that this group doesn’t actually start imposing their will on others, even without intending to, is to create mechanisms that ensure that information is as widely available as possible, and constantly reminding the most active members that there is no formal leadership structure and no one has the right to impose their will[979].
Ainsi, Graeber propose de penser et de mettre en place certains mécanismes spécifiques dans le but de contrer cet effet hiérarchisant qui résulte directement de la volonté du mouvement Occupy de rester hautement inclusif.
L’inclusivité du mouvement Occupy, soutenue par une non-captivité de ses participants, pose donc divers problèmes pratiques dans l’organisation du mouvement en tant que communauté sociale unifiée sur le long terme. Mais s’agit-il réellement d’une limite de la préfiguration politique plus que d’une caractéristique intrinsèque à sa pratique ? Le principe même de la pratique préfigurative se conçoit comme un mouvement social à moyen terme dont l’objectif est d’une part d’attirer l’attention sur elle et d’autre part d’expérimenter une forme alternative d’organisation sociale, politique et économique afin d’inspirer de futurs mouvements sociaux. Elle est donc, par définition, transitoire, et c’est en cela qu’elle s’oppose aux communautés intentionnelles qui ont vocation à être plus stables et à s’envisager sur le long terme. En cela, les limites organisationnelles rencontrées par le mouvement Occupy ne constituent pas un échec, en particulier si l’on reprend l’idée de la méthode expérimentale - dont la préfiguration politique s’inspire largement - selon laquelle la réussite ou l’échec d’une expérience représente toujours un pas en avant vers la perfection de la théorie et de la pratique.
Les diverses inégalités sociales qui caractérisent la société américaine au cours de la période active du mouvement Occupy ont eu tendance, suivant un processus normatif, à se refléter dans la composition sociale du mouvement. On retrouve, en effet, au sein du mouvement Occupy, certains traits caractéristiques du cadre social plus large – national – dans lequel il s’inscrit. Dans un article consacré au développement du mouvement Occupy, Jeffrey S. Juris rapporte les résultats d’une étude détaillant la composition des participants au mouvement Occupy : « data from visitors to the #Occupy Wall Street website (http://www.occupywallstreet.org) in early October 2011 suggested that responders were largely white (81 percent), male (62 percent), young (64 percent younger than 35), well educated (65 percent have a college degree or better), and nonaffluent (72 percent make less than $50,000 a year)[980]. » Si l’on considère ces chiffres, montrant une proportion d’hommes blancs supérieure au sein du mouvement Occupy par rapport à la population américaine totale, comme étant représentatifs du mouvement dans son ensemble, alors il convient de chercher la cause de cet écart en termes de représentativité sociale. Dans un article consacré aux questions sociales et raciales au sein du mouvement Occupy, Richard A. Jones avance l’idée selon laquelle le concept même des 99%, dont l’objectif premier est de dénoncer les inégalités économiques, contribuerait à construire une unité de classe au détriment d’inégalités raciales latentes[981]. Afin d’appréhender de façon égale ces deux catégories sociales, qui en outre s’entrecroisent largement, il convient d’adopter une analyse historique permettant de revenir à la création de ces catégories. Ainsi, dans le contexte propre à l’histoire des États-Unis, les classes sociales se sont formées au cours d’une période de ségrégation institutionnalisée, donc nullement sur la base d’une division raciale – l’anarchisme américain se développe d’ailleurs au XIXe siècle parmi les travailleurs les plus modestes et très majoritairement blancs. Cette superposition des inégalités sociales et raciales se produit de façon significative à la suite des mouvements des droits civiques au cours des années 1960 mettant un terme à la ségrégation.
Barbara et John Ehrenreich reviennent sur le concept des 99% qu’ils perçoivent – il en a été question dans le chapitre 10 – comme trop large : « class happens […] most decisively when people are prepared to nourish and build it. If the “99 percent” is to become more than a stylish meme, if it’s to become a force to change the world, eventually we will have to confront some of the class and racial divisions that lie within it[982]. » Pour eux, le mouvement Occupy est traversé par ces divisions sociales, raciales et culturelles. Cependant, dans une perspective anarchiste, la distinction entre divisions sociales et raciales ne saurait donner lieu à une forme de hiérarchisation des luttes – l’opposition aux inégalités raciales se retrouvant ainsi subordonnée à celle visant les inégalités économiques et sociales. Jones analyse ainsi ces divisions sociales : « The mode of production creates the social divisions (including racial ones) so that multicultural societies can be more easily exploited[983]. » Les divisions sociales induites par le fonctionnement du néolibéralisme et son caractère individualisant, incluraient ainsi les inégalités raciales au même titre que les inégalités économiques et il conviendrait, pour le mouvement Occupy, de s’y opposer de façon égale.
Cependant, dans les faits, l’environnement social possède un pouvoir normatif sur toutes tentatives de transformation qui en émergent, et le mouvement Occupy ne fait pas exception. Dans un article consacré au néolibéralisme et au mouvement Occupy, Levin Welch évoque une manifestation particulière du racisme présent dans le mouvement Occupy et que l’on pourrait qualifier de daltonisme racial : On the one hand, Occupy proposed building “democratic alternatives” to the current economic, political, and social system, yet on the other hand, it did not put forth a coherent or feasible plan for such action that would consider the complexities of race and gender within neoliberal capitalism. […] Occupy adhered (to a certain extent) to the rhetoric and logic of colorblind racism in the sense that it denied its own whiteness (both in terms of its major ideas and the majority of its membership) and thus the real differences of lived experiences that exist between whites and non-whites in the global capitalist system. Occupy often ignored the importance of race in social, political, or economic life, effectively dismissing or alienating the concerns of potential allies of color. This, in part, helps explain the emergence of splinter groups, such as Occupy the Hood and Decolonize Oakland. While many would leave the problem with demographics, I think this is an example of the power of neoliberalism in influencing thought to separate everything from one another (the economy is separate from the environment, race and gender are separate from class, etc)[984]
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Welch met ici en évidence le pouvoir normatif de l’environnement néolibéral au sein duquel le mouvement Occupy se développe. La convergence des luttes, chère aux mouvements d’extrême gauche – et au mouvement anarchiste en particulier – représente l’une des solutions élaborées afin de limiter la priorisation de certains engagements sociaux – basés sur la classe - au détriment d’autres engagements – de race ou de genre par exemple. Son application dans la pratique reste toutefois expérimentale, en particulier dans un mouvement tel qu’Occupy qui est davantage anarchisant que purement anarchiste.
Dans un article publié en 2012, Angie Beeman, professeur associée en sociologie revient largement sur cette idée de daltonisme racial influençant la critique sociale proposée par le mouvement Occupy. Afin de permettre une approche critique de cette idée, il semble important d’apporter ici une définition précise de cette idée de daltonisme racial ou color-blind ideology :
Many racism theorists believe that color-blind ideology, which became prominent during the late 1960s–early 1970s, is the dominant racist ideology of the twenty-first century. Unlike earlier racist ideologies, color-blind ideology rests on the seemingly positive belief that we should not judge one another by the color of our skin. In fact, we should not notice skin color at all. This kind of thinking has a way of translating into racism-evasiveness so that not only do we try to deny differences in skin color ; we deny the existence and significance of racism. […] [M]embers of interracial organizations strategically deploy a racially unified, color-blind identity ; one that minimizes the significance of racism in order to maintain solidarity. […] The avoidance of explicit talk on racism is influenced partially by internal organizational culture and partially by external racist culture[985].
Le daltonisme racial se conçoit donc comme une forme de racisme à part entière, caractéristique du XXIe siècle. Si le mouvement Occupy a pu soutenir cette idée c’est donc potentiellement d’une part afin de ne pas nuire à l’unité du mouvement – en supposant, une fois encore, que les inégalités raciales seraient subordonnées aux inégalités économiques et que s’y attarder trop intensément réduirait l’inclusivité du mouvement – et d’autre part une preuve du pouvoir normatif du cadre néolibéral dans lequel le mouvement Occupy s’est développé. Il ne s’agirait ainsi pas d’une forme de racisme explicite et intentionnelle mais plutôt d’une omission stratégique et d’une reproduction inconsciente des normes de l’environnement social. Beeman précise cependant que le mouvement a tenté, autant que possible, de s’extraire du cadre idéologique néolibéral et de cette notion de daltonisme racial qui semble y être intrinsèquement liée :
The General Assembly at OWS originally put out a declaration that stated, “As one people, formerly divided by the color of our skin, gender, sexual orientation, religion, or lack thereof, political party and cultural background, we acknowledge the reality : that there is only one race, the human race, and our survival requires the cooperation of its members.” Manissa McCleave Maharawal, one of the people who blocked the declaration, writes in Racialicious that she felt uncomfortable especially with the language on being one human race. When she […] approached the person who originally wrote the declaration, he argued that this part of the statement was “scientifically true.” She writes, “No we needed to tell him about privilege and racism and oppression and how these things still existed, both in the world and someplace like Occupy Wall Street.” After the declaration was blocked, the group went back to work on it. Now, the declaration […] goes onto name discrimination based on ethnicity, gender identity, sexual orientation, and age as a significant issue. Sticking to the colorblind declaration might have been the quick and easy route to take, but OWS chose not to follow that path[986].
Beeman montre ici la présence d’une réflexion parmi les participants au mouvement Occupy sur cette question du daltonisme racial, qui vise à nier l’existence même des couleurs au sein de l’espèce humaine. Il convient alors de préciser que le processus décrit dans cette citation – émission d’une déclaration, utilisation du block, discussion et émission d’une seconde déclaration – correspond à la pratique du consensus décrite dans le chapitre 9 et témoignant de manière caractéristique de l’influence de l’idéologie anarchiste sur la praxis du mouvement Occupy. On peut ainsi supposer que ce mode particulier de prise de décisions serait particulièrement efficace car porteur d’une capacité transformative permettant de penser au-delà du cadre néolibéral, dont émane pourtant un fort pouvoir normatif. Beeman conclut en envisageant OWS comme un espace permettant potentiellement de s’affranchir de ce daltonisme racial :
The color-blind identity of “the 99%” is powerful and necessary to move a large base, but the reality is that not everyone in that 99% is affected equally by Wall Street’s greed. Conversations about how current arrangements affect people differently need to be held as do talks about potentially exclusive language. […] OWS captivated the world with their non-hierarchical, horizontal approach that respected everyone and refused to shut down discussion. It is arguably the best prepared organization to successfully battle against the color-blind ideology that has immobilized many other organizations[987].
L’idéologie anarchiste qui influence la pratique préfigurative caractéristique du mouvement Occupy envisage les divisions sociales comme hautement plurielles et basées autant sur l’aspect économique que racial ou encore sexuel. Le mouvement Occupy, d’inspiration anarchiste, peut ainsi être perçu comme un espace permettant la non-hiérarchisation des oppositions vis-à-vis de ces divers types de divisions. L’hétérogénéité des participants au mouvement – qui implique une hétérogénéité des idéologies politiques en présence – montre cependant que, dans la pratique, cette non-hiérarchisation n’a pas été complète et il convient de ne pas idéaliser OWS qui reste avant tout une expérience préfigurative, qui se conçoit comme une tentative au sein d’un processus plus large fonctionnant selon une méthode expérimentale.
Dans la description qu’il fait du processus démocratique propre au mouvement Occupy, Graeber mentionne – il en a déjà été question dans le chapitre 9 – la SDS (Students for a Democratic Society), les traditions Quakers et Amérindiennes mais également l’influence du mouvement féministe[988]. Dans un article consacré au rôle des femmes dans le mouvement Occupy, Megan Boler indique que, si le mouvement a été forgé par les valeurs d’un certain nombre de participants se réclamant de l’anarchisme, il est également le fruit de plusieurs individus (femmes et hommes) se définissant plus précisément comme anarcha-féministes[989]. Rappelons, à l’occasion d’un bref aparté historique, que l’idéologie anarchiste ne peut se concevoir que comme une théorie intrinsèquement féministe. Dès les prémices du mouvement, au milieu du XIXe siècle, Bakounine et Kropotkine soulignent l’importance de l’égalité entre femmes et hommes. Dans son ouvrage iconique La Conquête du pain, Kropotkine exprime ainsi cette nécessité du féminisme :
Ceux-mêmes qui veulent l’affranchissement du genre humain n’ont pas compris la femme dans leur rêve d’émancipation. [...] Sachons qu’une révolution qui s’enivrerait des plus belles paroles de Liberté, d’Egalité et de Solidarité tout en maintenant l’esclavage du foyer ne serait pas la révolution. La moitié du genre humain, subissant l’esclavage du foyer de cuisine, aurait encore à se révolter contre l’autre moitié[990].
On se gardera ici de définir le mouvement anarchiste comme ayant été, ou comme étant, en toutes circonstances tourné vers le féminisme. Il s’agit plutôt de reconnaître un point théorique – et non effectivement appliqué de manière systématique – qui est au cœur même des fondements de l’idéologie anarchiste dans la seconde moitié du XIXe siècle. Dans un article consacré à la place des femmes au sein des mouvements sociaux du XXIe siècle, Manjima Bhattacharjya évoque ainsi la présence des femmes et des idées féministes au sein du mouvement Occupy :
Women were everywhere within the Occupy movement’s mobilisation and protests ; it is significant that in these early days there were no specific demands related to women’s economic rights, or attempts to integrate feminist economic analyses into its vision of alternative economic realities. At Occupy Wall Street, a series of Feminist General Assemblies were organised that addressed not only women’s role in an economic justice movement, but also took up issues of patriarchy, heterosexism, and transphobia. Safe spaces committees were formed within encampments, in order to build secure spaces for women to camp and meet. Occupy caucuses have been set up for women, as well as people of colour and queer people, and groups such as Occupy Patriarchy and Women Occupying Wall Street have emerged, in order to highlight women’s demands from the Occupy movement[991].
Ainsi, bien qu’aucune demande spécifique aux inégalités économiques rencontrées par les femmes n’ait été formulée dès les premiers jours du mouvement, divers espaces de délibération et de revendication ont été mis en place pour répondre à ces questions, à l’instar de l’AG féministe et des safe spaces. Ces espaces sûrs représentent un moyen d’inciter les femmes à s’investir dans le mouvement autant que les hommes sans craindre pour leur sécurité. Si ces safe spaces sont rarement remis en question, leur assimilation à ce que serait un aspect purement féministe du mouvement Occupy est vivement critiquée. Dans un article intitulé « Why Does Occupy Matter ? » Jenny Pickerill et John Krinsky expriment ainsi cette critique : « Feminism needs to be taken seriously and not confined to ‘women’s issues’ or perceived to be solved by creating ‘safe spaces’[992]. » De façon similaire, Bhattacharjya évoque certains cas de harcèlement sexuel et déplore la réduction des revendications féministes à de simples questions de sécurité :
Women faced sexual harassment while participating in protests, and this was raised at General Assembly meetings. But women also raised key questions about the role and relation of women in Occupy. Should they remain limited to issues of sexual harassment and safety ? What about their demands for economic justice, knowing they were paid less, that poverty affected them in unique, distressing ways ; that women of colour are acutely affected by foreclosures, and that queer/non-conforming people do not find jobs easily[993] ? Il ne s’agit nullement de dénigrer l’intérêt de ces safe spaces ni même de remettre en cause l’importance de discuter, en AG, des comportements violents envers les femmes et des cas de harcèlement sexuel. L’objectif de cette critique est de mettre en lumière le manque de lien opéré par les participants à Occupy entre leurs revendications économiques visant à lutter contre les inégalités et le féminisme qui s’oppose également à ces inégalités. Pickerill et Krinsky développent un argumentaire très similaire : While it is difficult to generalise across all the different Occupy camps which took place, it appears that feminism and its assertion of respect for different genders have yet to be taken seriously. […] Many places established ‘safe spaces’ in which to protect women, but in a movement focused on tackling economic equality it would seem reasonable that social and gender equality should be at the forefront of debates[994].
Pickerill et Krinsky pointent là une contradiction du mouvement Occupy dont l’idée principale, représentée par le concept des 99%, est entièrement articulée autour des inégalités économiques patentes de la société américaine mais qui semble faire abstraction des inégalités entre les femmes et les hommes sur ce même plan. L’attention portée par le mouvement Occupy à la question économique semble ainsi éclipser toutes les autres formes d’inégalités. Bhattacharjya émet alors l’hypothèse selon laquelle la volonté de mettre en place un système horizontal, sans leaders – trait caractéristique de la pratique anarchiste –, représenterait l’une des causes de cet effacement de la multiplicité des inégalités présentent dans la société américaine. Elle exprime ainsi cet argument :
[I]n the young Occupy movement, ‘inclusion’ and ‘diversity’ became severely contested terms, and many participating activists in the United States said that the movement’s focus on wealth concealed other differences based on gender, class, race, and sexual orientation. Represented as largely ‘leaderless’ by the media, in practice Occupy’s leadership was a group of white men. In projecting itself as leaderless, the movement lost the opportunity to question and reflect on its own internal dynamics[995].
Par conséquent, si le féminisme reste intrinsèquement lié à la théorie anarchiste, son application pratique dans le cadre du mouvement Occupy semble avoir été loin d’être pleinement optimale. Ainsi, qu’il s’agisse d’inégalités liées au genre, à la couleur de peau ou à l’orientation sexuelle, le concept majeur du mouvement Occupy, posant la question des inégalités en termes uniquement économiques, semble avoir restreint son discours contestataire dans un objectif d’inclusivité maximale. Cependant, le fait que tant d’observateurs et de participants aient noté ce contraste dans l’intérêt porté aux différentes formes d’inégalités souligne une pluralité des opinions au sein du mouvement Occupy, même si certaines tendances sont restées minoritaires. Il convient, une fois de plus, d’insister sur l’aspect expérimental du mouvement Occupy et de considérer ce déséquilibre entre les différentes formes d’inégalités abordées comme un aspect perfectible des mouvements préfiguratifs et anarchisants auquel il sera nécessaire d’apporter des modifications suite à d’éventuelles réflexions stratégiques.
Si le mouvement Occupy a pu avoir un impact sur les institutions politiques et économiques américaines, il ne s’agit pas d’une quelconque conséquence à un positionnement stratégique transformatif, Occupy étant avant tout un mouvement préfiguratif. Randall Amster précise que, traditionnellement, le succès d’un mouvement social peut être mesuré à travers son influence sur le système en place[996]. Cependant le caractère révolutionnaire – entendu ici dans son interprétation postmoderne décrite au chapitre 3 – du néo-anarchisme, et du mouvement Occupy qu’il influence, rend cette méthode inopérante. En effet, la réalisation de l’objectif anti-systémique du mouvement Occupy ne saurait être mesurée en termes de transformations ou d’infléchissements du système en place. Si le mouvement Occupy a, tout de même, pu produire ce type de transformation, c’est qu’il s’agit avant tout d’une réponse de la part des instances dirigeantes à l’émergence et au développement du mouvement. Welch précise ainsi que la nature horizontaliste du mouvement Occupy a rendu difficile, voire quasi-impossible, la récupération du mouvement par les divers acteurs politiques traditionnels opérant au sein du système politique et économique[997]. Les infléchissements institutionnels provoqués par l’existence du mouvement Occupy ne représentent donc pas nécessairement le signe d’un succès du mouvement, mais témoignent plutôt d’une conséquence subsidiaire et non contrôlée de son existence.
Si l’objectif global du mouvement Occupy s’incarne dans un changement radical de système politco-économique – qui s’éloignerait du néolibéralisme –, Chomsky précise que la pratique anarchiste tend généralement à se focaliser sur des points de contestation précis. Il donne ainsi quelques exemples d’objectifs particuliers et immédiats :
Anarchist movements are very concerned with achieving specific goals. That’s what they have traditionally been and that’s what they should be. In this case, as I said, there are very specific short-term goals that have large support : fiscal policy, controlling financial institutions, dealing with environmental problems which are extraordinary significant, shifting the political system so that elections are not simply blocked, and so on. All of these are very direct and immediate concerns[998].
Le mouvement Occupy ayant systématiquement et intentionnellement refusé de produire tous types de revendications précises, dans un souci une fois encore d’inclusivité, cet aspect décrit par Chomsky, qui semble caractéristique de la praxis anarchiste, n’a pu transparaître dans son développement. Cependant, lorsqu’on l’interroge sur les objectifs précis du mouvement Occupy, Chomsky répond ainsi : « Three of our main goals are : 1) occupy the mainstream and transition from the tents and into the hearts and the minds of the masses ; 2) block the repression of the movement by protecting the right of the 99 percent’s freedom of assembly and right to speak without being violently attacked ; and 3) end corporate personhood[999]. » Si les deux premiers objectifs restent relativement généraux – proposer un discours contestataire alternative accessible au plus grand nombre –, le troisième aborde une fois de plus un point de revendication très précis. Il convient cependant de bien différencier les diverses propositions apportées par les observateurs extérieurs tels que Chomsky et la réalité du mouvement Occupy, qui s’est gardé de formuler de telles propositions. De façon similaire, Scott Turow, avocat et romancier américain, suggère une modification des règles électorales : « Now the Occupy Wall Street protesters have been driven from many of their encampments, I have an unusual suggestion for how they should next deploy their considerable energies : work across the nation for a constitutional amendment requiring Congress to regulate the expenditure of private money on elections[1000]. » Ces propositions représentent ainsi moins une interprétation de l’aspect réformiste, non formulé, du mouvement Occupy, qu’un apport extérieur de la part d’observateurs semblant suggérer des possibilités contestataires à un mouvement qui en serait dépourvu. Au-delà de ces suggestions externes, le mouvement Occupy a infléchi la politique économique américaine de par son existence même et sa persistance. David Madland, Karla Walter et Nick Bunker, membres du Center for American Progress Action Fund, think tank progressiste et libéral associé à l’administration Obama, évoquent ainsi cet infléchissement : « Political leaders obsessed with the debt and deficits have been forced to focus on jobs and inequality. Tax breaks for the wealthy that were untouchable before September 17, 2011, are suddenly in the crosshairs of Congress. Giant corporations that pay no taxes are finally being called to account[1001]. » Par conséquent, si l’infléchissement institutionnel causé par le mouvement Occupy correspond à une attente de la part de certains observateurs extérieurs, il semble avoir été provoqué de façon involontaire par un mouvement avant tout préfiguratif et anti-systémique.
La transformation du cadre contestataire a déjà été évoquée au chapitre 10 concernant l’aspect économique. On avance cependant ici l’idée selon laquelle cette transformation de la conscience économique des américains s’est accompagnée d’une transformation plus sociale remettant en cause les comportements individuels et collectifs induits par le néolibéralisme. Richard D. Wolff exprime ainsi les changements dans la société américaine qu’a produit le mouvement Occupy :
The Occupy movement is changing many things in the United States. One would have to make a long list of the way it’s doing it. For one, it’s inspiring college students and young people with the idea that change is really possible. After decades of teaching college students that the only thing for them to do is to strive as individuals to get a good job and look out for number one, we’re suddenly seeing a movement driven by some of our brightest young people, saying no, there’s a better way, and it’s the path to social change that will benefit not just you but all of the others in a collective and community kind of action. Such ideas articulated in many ways all across the country and around the world, represent a shift in the population[1002].
Il y aurait donc eu, selon Wolff, une remise en question de la part d’une certaine partie de la jeunesse de l’individualisme caractéristique du néolibéralisme au profit d’une perception, sinon communautaire, au moins plus collective de la société dans son ensemble. La participation au mouvement Occupy, avec son mode de fonctionnement horizontal et son processus de prise de décisions basé sur le consensus a pu donner à de nombreux individus l’expérience d’une organisation collective fonctionnelle s’éloignant du principe individualiste du néolibéralisme. Chomsky souligne, dans son ouvrage consacré à Occupy, que le principe même de la pratique anarchiste réside dans l’auto-organisation collective :
I don’t think anyone has the authority to say this is what an anarchist society is going to look like. There are people who think you can sketch it out in great detail, but my own feeling here - I essentially agree with Marx - is that these things have to be worked out by people who are living and functioning in freedom and work out for themselves what kinds of societies and communities are appropriate for them[1003].
Cette auto-organisation collective et cette liberté dans le choix du mode de fonctionnement de la collectivité correspondent précisément à ce que les participants à Occupy ont pu connaître – voire découvrir – en prenant part au mouvement. On peut ainsi supposer que la mise en place du mouvement Occupy a contribué à produire ce premier type de changement d’ordre social.
Une seconde forme de transformation du cadre contestataire concerne le vocabulaire employé afin de décrire et/ou de critiquer le système économique. Wolff observe ainsi que l’utilisation de l’expression « income inequality » a augmenté de manière significative depuis le début du mouvement Occupy[1004]. Bray note également ce type de transformation, qui correspond à une forme d’évolution du discours sur le système capitaliste tel qu’évoqué dans le chapitre 10, et mentionne ce qui pourrait s’apparenter à une contre-transformation lexicale de la part des partisans du néolibéralisme :
In the wake of Occupy, an article in TIME Magazine considered “How to Save Capitalism.” In a CNN article Richard Quest asked, “Is Capitalism Outdated in the 21st Century?” Even Republican strategist Frank Luntz said, “I’m so scared of this anti-Wall Street effort. I’m frightened to death...They’re having an impact on what the American people think of capitalism.” At a strategy session of the Republican Governors Association in Florida in the Fall of 2011 Luntz argued that Republicans shouldn’t even use the ‘c-word’ any more. He said : “I’m trying to get that word removed and we’re replacing it with either ‘economic freedom’ or ‘free market’…The public…still prefers capitalism to socialism, but they think that capitalism is immoral.” Luntz was right, according to a Pew Research poll from December 2011 50% of those surveyed had a positive view of capitalism (40% negative) while only 31% had a positive view of socialism (60% negative), but this was not the case with the youth. Among those 18-29, 46% were positive about capitalism (47% negative), while 49% were positive about socialism (43% negative)[1005].
L’évolution lexicale engendrée par le mouvement Occupy peut être analysée – à la manière de ce qui a été proposé au chapitre 10 – comme ayant permis de briser le tabou, présent aux États-Unis, du capitalisme. La réponse à cette évolution consisterait ainsi à accentuer le processus – déjà entamé depuis plusieurs décennies - de remplacement systématique du terme « capitalisme » par ceux de « économie de marché » ou de « libre marché ». Que ces changements lexicaux aient un impact significatif ou non sur la perception des américains du système capitaliste, on observe une remise en cause importante de la part des jeunes de ce système au profit d’une économie basée sur des principes socialistes, de manière générale.
En parallèle de ces transformations sociales et économiques provoquées par le mouvement Occupy, on note une transformation d’ordre politique qui a pu, en partie, infléchir la perception de la société américaine de l’anarchisme et de ses militants. Graeber mentionne la présence de ce qu’il considère comme étant des militants évidents de l’anarchisme dès les premiers rassemblements visant à planifier le mouvement Occupy[1006]. Dans une interview accordée à Nathan Schneider, il décrit ainsi les anarchistes qui se sont investis dans le mouvement Occupy :
[T]here was mainly what I like to call the small-a anarchists, people like myself. I couldn’t tell what kind of anarchist I am. I don’t feel any need to work in groups that are made up exclusively or mainly of anarchists as long as they operate on anarchist principles. I see anarchism more as a way of doing things, a broad series of ethical commitments and principles, rather than an ideology. So people like that there were a lot of them[1007].
Si l’anarchisme ne représente pas une idéologie rigide et inaltérable mais correspond davantage à une série de principes éthiques et organisationnels, on peut supposer que le mouvement Occupy a permis à un certain nombre d’individus d’acquérir l’expérience d’un fonctionnement anarchiste sans nécessairement en avoir conscience. Par ailleurs, la présence, vraisemblablement minoritaire, de militants ouvertement anarchistes parmi les participants au mouvement Occupy a pu permettre une prise de conscience, sans doute partielle, de ce que l’idéologie anarchiste représente et des valeurs qu’elle défend. Mark Bray rapporte ainsi les propos d’un participant anarchiste à Occupy :
I feel that it’s important to show that I’m not a scary person as an anarchist. Yes, I do believe that the state and the capitalist economic system are vicious, evil, and monstrous institutions that must be shut down, burned down, pulled down and taken down wall by wall by any non-violent means necessary. But that doesn’t necessarily mean that I’m out to be frightening. No ! Personally I think I’m quite friendly. I’m quite affable … I want to surprise people. I want people to think after they get to talk to me that this person is an anarchist but he’s not the kind of anarchist I thought he would be. This isn’t what I imagined in my mind when I thought of anarchists[1008].
Le mouvement Occupy pourrait donc être, de façon minime, à l’origine d’une transformation d’ordre politique qui aurait modifié l’image de l’anarchisme dans la société américaine. Randall Amster évoque ainsi la réémergence de l’anarchisme à travers le mouvement Occupy : « [W]hile it would be an overstatement to call OWS an anarchist movement per se, it is also the case that its presence is indicative of anarchism’s increasing political influence[1009]. » Par conséquent, si le mouvement OWS est une conséquence directe d’un processus de réémergence de l’anarchisme au cours de la décennie précédant son lancement, il pourrait également être la cause d’un processus de dédiabolisation de l’anarchisme, ostracisé depuis la première Red Scare qui débute en 1917. Ces diverses transformations du cadre contestataire correspondent à une modification de la société américaine et leur analyse ne doit pas occulter les apports du mouvement Occupy au niveau international.
Le mouvement Occupy, déclenché tout d’abord dans la ville de New York, s’est rapidement développé que cela soit en nombre de participants ou en nombre de villes possédant un campement ou une place occupée. Les six premières semaines du mouvement ont ainsi constitué une période d’affluence particulière[1010]. Si le mouvement Occupy est avant tout perçu comme un phénomène Nord-Américain, les initiatives organisées le 15 octobre 2011 dans le cadre de ce qui fut qualifié de journée d’action mondiale (Global Day of Action) soulignent le caractère internationaliste du mouvement. Bhattacharjya précise ainsi que l’expansion du mouvement a rapidement atteint près de 600 points d’occupation aux États-Unis et que cette journée internationale du 15 octobre concerne 951 villes situées dans 82 pays différents[1011]. L’ampleur de cette journée d’action mondiale suffit à mettre en évidence l’existence d’une certaine capacité de coordination entre les divers mouvements sociaux de cette année 2011. Dans un article consacré aux mouvements sociaux du début des années 2010, Benjamin Tejerina, professeur de sociologie à l’université du Pays basque, précise que ces différents mouvements ont pour but de provoquer un changement au niveau mondial afin de s’opposer au capitalisme et aux politiques d’austérité propres au néolibéralisme[1012]. Si on ne peut parler factuellement d’une réelle coopération entre les mouvements sociaux du début des années 2010, il semble approprié d’évoquer une certaine cohérence tant sur le plan tactique qu’idéologique. Juris considère ainsi une certaine utilisation des nouvelles technologies comme un facteur permettant d’expliquer cette cohérence : When I arrived at the Boston Common, where hundreds of other marchers had already gathered for the #Occupy Everywhere protest on October 15, I started to monitor dozens of local, national, and global #Occupy-related Twitter feeds […]. Hundreds of thousands of marchers had already gathered in the Puerta del Sol square in Madrid and the Plaça de Catalunya in Barcelona, occupiers were preparing for events in Mexico City, several thousand occupiers and supporters had gathered in Zuccotti Park in New York City, and another large group had gathered in the Bronx. During global justice actions in the late 1990s and 2000s, I usually had to wait until evening to learn what had happened elsewhere that day […]. On October 15, 2011, I was able to simultaneously participate in and follow events in dozens of cities around the world from my handheld phone set[1013].
Outre la simplification, en termes logistiques, de l’organisation d’une journée d’action mondiale, les nouvelles technologies et en particulier les réseaux sociaux permettent également de renforcer le sentiment d’unité entre des militants géographiquement éloignés. C’est donc la concomitance entre un contexte mondial contestataire particulier et une avancée relativement récente au niveau des technologies de la communication qui permet cette journée mondiale.
Certaines analyses critiques déplorent cependant un manque général de coordination entre les divers mouvements du début des années 2010 en dehors de cette unique journée d’action mondiale. La cohérence qui existe toutefois – notamment au niveau des idées anticapitalistes et antinéolibérales – entre ces mouvements semble alors correspondre davantage à une série d’influences mutuelles qu’à une réelle coordination structurée. Ce réseau d’influence rappelle l’objectif démonstratif propre à la méthode de la propagande par le fait : il s’agissait moins de croire en un changement profond et systémique qui résulterait d’une action isolée et éphémère que de mettre en évidence, par l’action, le fait que le système en place n’était nullement inébranlable. Donatella Della Porta mentionne également ce manque de coordination et propose une comparaison avec le Global Justice Movement du début des années 2000 : The degree of transnational coordination of the protest seems, however, lower than for the Global Justice Movement at the turn of the millennium, for which the world Social Forums and then the macro-regional Social Forum, had represented a source of inspiration and offered arenas for networking. At the same time, surveys carried out in various European countries, indicated a growing importance given to the national level of government[1014].
Cette importance donnée au contexte national, que ce soit dans un objectif insurrectionnel concernant les Printemps arabes ou d’institutionnalisation au sein des mouvements issus des Indignados en Espagne, peut être analysée comme ayant constitué un frein à l’internationalisation d’une série de mouvements dont l’aspect anarchisant aurait dû permettre une certaine forme de coordination. Bray déplore également ce manque de développement à l’international, mais y voit plutôt une conséquence de l’impact excessif des théories localistes. Il appelle à envisager le mouvement Occupy, restreint à des places publiques au cœur des grandes métropoles, comme un tremplin vers une forme d’organisation plus large. Il intitule ainsi l’un des chapitres de son ouvrage consacré au mouvement Occupy « Beyond “socialism in one park”[1015]. » Il propose alors un retour critique sur les raisons de ce qu’il considère comme l’échec du mouvement Occupy :
I think a lot of people learned the wrong lessons from our failures. Many walked away thinking that direct democracy was impossible beyond small groups of people and either concluded that direct democracy was unrealistic or organizing large groups was problematic. If anarchists are serious about building a just, democratic society, we need to reflect that world in our practice. That means that while it’s fine to have small collectives and groups, we also need big formations that project our vision of global mutual aid and democratic coordination. Since consensus was so heavily associated with anarchism, anarchism reaped the benefits of its successes and suffered the stigma of its failures when in fact the historical range of anarchist organizing models is far more flexible than OWS reflected[1016].
Si l’importance accordée au localisme aurait ainsi diminué la portée internationale du mouvement Occupy, Bray insiste sur la nécessité de créer des structures larges, mais pas impérativement internationales. Le mouvement Occupy devrait donc être en mesure de développer des alternatives, éventuellement fédérées, afin de faire converger des individus pas uniquement anarchistes mais se reconnaissant dans sa mise en pratique, telle qu’elle a été expérimentée au travers du mouvement Occupy.
Le mouvement Occupy, notamment grâce à son concept des 99% et à son absence de revendications officielles, s’est révélé hautement inclusif. Il peut ainsi être analysé comme un espace et un moment au sein desquels un rassemblement a pu avoir lieu entre différents individus politisés ou non, et porteurs de valeurs hétérogènes. Levin Welch évoque ainsi le caractère unificateur du mouvement Occupy :
Above all, the Occupy movement showed that there is great potential for radical coalition building across a variety of groups throughout the nation and the world. The common charge against Occupy was the message was unclear, but that is not necessarily true. They did connect a myriad of seemingly disconnected problems (e.g., student debt, police brutality, and climate change) in ways that not only galvanized enough people to take to the streets and risk arrest or worse, but that it fundamentally challenged the legitimacy of neoliberalism as hegemonic ideology and state policy[1017].
Pour Welch, cette convergence des participants au mouvement Occupy remet en question à la fois le système économique dominant néolibéral et le fonctionnement étatique. C’est, une fois de plus, l’individualisme induit par le néolibéralisme qui est contré en construisant un mouvement inclusif et unifiant. Dans son ouvrage consacré à Occupy et publié en 2012, Chomsky observe également les différents liens qui ont pu être créés grâce au mouvement : « The most exciting aspect of the Occupy movement is the construction of the linkages that are taking place all over. If they can be sustained and expanded, Occupy can lead to dedicated efforts to set society on a more humane course[1018]. » Chomsky pose la question de la perpétuation de ces liens, de cette convergence, alors que le mouvement Occupy n’a que quelques mois d’existence. Une interview réalisée au printemps 2014, deux ans après la fin du mouvement, d’un des participants à Occupy Baltimore laisse apparaître, avec un peu plus de recul, l’argument suivant :
[The Occupy movement] allowed people from various organizations and horizons to get together. It’s been a driving force and it made radicals want to create new structures together. I’m not one of those who say it was a failure. We’re still benefiting today of the fruits created by the Occupy movement. Everyone active in the [Occupy] movement is now active in other structures[1019].
Cette convergence aurait ainsi perduré entre les différents courants du radicalisme de gauche américain. Certains évènements sociaux post-Occupy pourraient alors être considérés comme s’insérant dans une sorte de continuité avec celui-ci. À titre d’exemple, on peut mentionner le mouvement Fight for $15, déclenché à la fin de l’année 2012 et qui a pu être relié par certains auteurs et journalistes au mouvement Occupy[1020]. L’aspect revendicatif du mouvement Occupy étant principalement d’ordre économique – comme le met en évidence le chapitre 10 – il convient de ne pas assimiler cette convergence des militants radicaux avec une convergence, sans parler d’une non-hiérarchisation, des luttes sociales. Welch observe ainsi un manque de théorisation et de conscientisation du concept d’intersectionnalité :
I cannot help but think of the emerging theoretical tradition of intersectionality. Intersectionality demands that we do not reduce one kind of oppression to another (e.g., it is all about class or race or gender) and embrace the complexities of social life. In other words, it is about centering the people, not their oppressors. Maybe if Occupy had ideologically centered the hood, the reservation, the poor and working class, and not Wall Street, a more holistic understanding of the past and vision for the future could have materialized. Or maybe not, but it seems clear that the differences between the 99% became too great to sustain the movement beyond a couple of years[1021].
La contestation excessivement économique du mouvement Occupy, dirigée, par ailleurs, très largement contre les symboles du néolibéralisme, aurait donc constitué un frein à la convergence des divers groupes sociaux impactés par le fonctionnement du néolibéralisme. Un participant à Occupy Philadelphie interviewé en 2014 soutient l’idée d’un apport en termes de convergence, sinon sociale, au moins politique : « I saw some people who got radicalized in the process. [The Occupy movement] gave a platform to converge socialists, communists and anarchists. Once we got to know each other we got along with each other, and it’s still true today. It really brought working class people together[1022]. » Il semblerait donc que, si le mouvement Occupy a pu produire une certaine convergence, c’est avant tout entre les militants radicaux et politisés et non entre les différentes catégories sociales qui constituent la classe ouvrière américaine. Si le mouvement Occupy a pu bénéficier au mouvement anarchiste, et au radicalisme de gauche de manière générale, il convient donc de nuancer ses apports afin de ne pas idéaliser son impact sur le système politique et économique américain, tout en observant qu’il n’est pas question d’un échec complet.
La mesure du succès ou de l’échec d’un mouvement social tel que le mouvement Occupy peut s’avérer complexe, en raison de son caractère préfiguratif. En effet, son fonctionnement hors des institutions traditionnelles et son organisation relative à l’action directe – c’est-à-dire se développant comme si ces institutions n’existaient pas – ne permettent pas de mesurer son éventuelle réussite par l’ampleur d’une quelconque transformation institutionnelle qui aurait résulté de son existence. La première limite qu’il convient d’analyser lorsque l’on s’intéresse à un mouvement largement influencé par l’idéologie anarchiste est celle de l’utilisation de la violence. Dans le cas du mouvement Occupy, l’existence d’une certaine opposition aux forces de police semble révéler un certain antiétatisme, somme toute prévisible dans un cadre anarchiste. Cependant, la pratique de la non-violence par le mouvement Occupy semble également posséder des racines anarchistes, bien que son utilisation de manière absolue et dogmatique continue de faire débat. Le concept de diversité des tactiques envisage alors le recours à la violence comme une possibilité dont le choix est laissé à chaque militant dans un souci de liberté individuelle maximale. Les Black Blocs, qui utilisent ce concept de diversité des tactiques de manière à défendre leur utilisation de la violence, semblent toutefois avoir agi de façon sporadique et exceptionnelle au cours du mouvement Occupy.
L’aspect préfiguratif du mouvement pourrait également être analysé comme ayant limité sa viabilité, notamment en raison de l’importante inclusivité qu’il provoque. Il convient cependant de souligner le contraste entre les expériences de type communautaire et les mouvements de type préfiguratif. La préfiguration politique induit nécessairement une plus grande flexibilité dans l’acceptation des participants ainsi qu’une existence plus éphémère des mouvements sociaux. L’inclusivité et l’hétérogénéité des participants au mouvement Occupy ne sauraient donc être analysées comme des marques de l’échec du mouvement, mais davantage comme une caractéristique intrinsèque à la pratique de la préfiguration.
On peut appréhender comme limite du mouvement tout choix stratégique qui a pu éloigner Occupy de l’anarchisme, les deux étant originellement liés dans la théorie – anti-systémique et inspirée par les écrits de penseurs tels Graeber, Kropotkine et Chomsky – et dans la pratique – de la préfiguration politique. Ainsi, l’élaboration d’une nouvelle superclasse sociale incarnée par le concept des 99% tend à réduire les inégalités sociales liées au système néolibéral à une simple question économique. Cette subordination, en quelque sorte, des inégalités sexuelles, raciales, ethniques etc. à la question économique semble donc représenter la limite la plus tangible au mouvement Occupy. Il convient d’observer que cette hiérarchisation des inégalités s’éloigne effectivement de la théorie anarchiste. L’impact de concepts tels que le daltonisme racial et l’effacement de la question féministe dans les inégalités économiques souligne l’influence du cadre néolibéral et de son pouvoir normatif y compris sur les militants radicaux et les individus anti-néolibéraux.
Les apports du mouvement Occupy peuvent être appréhendés comme une transformation de ce cadre théorique néolibéral, mais qui serait toutefois limitée à l’aspect économique. En effet, divers mots permettant de penser le capitalisme et, le cas échéant, d’y apporter un regard critique, ont ainsi pu être popularisés – ou repopularisés – grâce à Occupy. La transformation du cadre théorique peut donc être perçue comme ayant été entamée par le mouvement Occupy mais nécessitant un développement plus large afin d’être pleinement opérante. Par ailleurs, le mouvement Occupy a produit un certain nombre de rapprochements tant au niveau national qu’international entre des individus et des organisations hétéroclites partageant une conception commune de l’anti-néolibéralisme. Par conséquent, si les apports du mouvement Occupy relèvent d’une transformation du cadre néolibéral, les limites du mouvement se rapportent davantage à cette même transformation qu’aux questions plus subsidiaires de l’inclusivité excessive ou encore de la violence.
Le mouvement Occupy, débuté en 2011, a été l’occasion de remettre sur le devant de la scène une idéologie politique qui a connu un succès grandissant au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, l’anarchisme. Un temps affaibli, voire sur le déclin, le mouvement anarchiste a su, à l’orée du XXIe siècle, se réinventer et opérer ce qu’on a qualifié de réémergence. Le mouvement Occupy a alors amené la presse internationale à aborder l’anarchisme de façon plus aboutie qu’en le réduisant à une forme de désordre, de confusion, qui viendrait nécessairement nuire au bon fonctionnement de la société. Occupy a ainsi invité ses participants, et le grand public qui a pu observer son développement, à repenser le concept d’anarchisme de manière pragmatique, en tenant compte de ses positionnements idéologiques et de ses nombreuses mises en pratiques dans un passé tant lointain que récent. La réémergence de l’anarchisme au tournant du XXIe siècle trouve, pour ainsi dire, une « vitrine » dans le mouvement Occupy, afin d’exposer de nouvelles formes de pratique qui lui sont propres. Cette transformation de la praxis anarchiste sert alors de base à la conceptualisation de ce qui a été qualifié de néo-anarchisme.
Cependant, la réémergence de l'anarchisme au tournant du XXIe siècle n'est pas toujours perçue comme une transformation altérant exclusivement la pratique. On souhaite ainsi lui attribuer des altérations idéologiques, en insistant sur son aspect anti-essentialiste - à l'instar du postanarchisme de Todd May et Saul Newman -, en diminuant ses aspirations révolutionnaires ou encore en introduisant l'idée d'un localisme qui viendrait s'opposer à l'idéal internationaliste des anarchistes du XIXe siècle. Le présent travail a tenté de mettre en évidence le fait que le néo-anarchisme, issu de cette réémergence, corresponde davantage à une modification de la praxis, plutôt que de la doctrine. Le mouvement Occupy peut alors être considéré comme s'inscrivant dans la continuité des expériences anarchistes en ce qu'il se réapproprie les idées anarchistes tout en réactualisant ses pratiques. On souhaite ici, dans un premier temps, répondre aux objectifs généraux de cet ouvrage, à savoir mettre en évidence une certaine continuité entre l’anarchisme du XIXe siècle et celui du XXIe siècle, proposer une étude approfondie du néo-anarchisme afin de pouvoir l’identifier plus aisément lorsqu’il se manifeste dans un quelconque mouvement social, exposer le contexte social, politique et économique complexe qui a mené au déclenchement du mouvement Occupy, et enfin identifier les différentes formes de la présence anarchiste au sein du mouvement Occupy. Dans un second temps, on proposera un certain nombre de perspectives permettant d'approfondir la recherche tant dans le domaine de l'anarchisme du XXIe siècle que dans le domaine plus large des mouvements sociaux, en particulier sur le territoire américain. Réponses aux objectifs de recherche
On s'est tout d'abord intéressé à la question de la réémergence de l'anarchisme. Selon notre hypothèse, il s'agissait davantage d'une réponse à un changement contextuel au niveau politique, économique et social que d’une véritable altération de l'idéologie anarchiste. Il s’avère que de nombreux changements de pratique ont été observés sur le terrain. Ainsi, la révolution sociale, générale et internationale a laissé place à une révolution postmoderne par petites touches, souhaitant exploiter la moindre petite fissure du système néolibéral. L'expression de la violence anarchiste au travers d'attentats meurtriers et d'assassinats ciblés a été remplacée par la destruction ciblée de biens matériels et le blocage de certains événements majeurs de la vie politique et économique mondiale, tel le sommet de l'OMC à Seattle en 1999 et les divers sommets internationaux G7, puis G8. L'idéal organisationnel des fédérations régionales, nationales et internationales a également muté pour devenir un enchevêtrement de réseaux plus ou moins importants géographiquement, visant à permettre une plus grande indépendance des groupes et des individus. Enfin, l'idée de préfiguration politique, associée à la redéfinition du concept de révolution susmentionnée, a donné lieu à la création de nombreux espaces dits autogérés, hors du cadre institutionnel, représentant une certaine forme de réactualisation des communautés utopiques du XIXe siècle.
S'il y a donc bien eu une modification des pratiques, la première partie de ce travail tend à prouver que l'idéologie anarchiste, fondée et développée dans la seconde moitié du XIXe siècle, est restée relativement la même. L'idéal anti-autoritaire, bien qu'il ait donné lieu, au cours du XXe siècle, au développement de pratiques nouvelles s'adaptant au contexte social, politique et économique évolutif, reste ainsi le maître-mot permettant de définir le mouvement anarchiste. L'anticapitalisme du XIXe siècle, s'appuyant largement sur les syndicats et sur les mouvements ouvriers de façon générale, s'est ainsi transformé en anti-néolibéralisme. Il ne saurait être question d'y voir là un quelconque changement idéologique, car il s'agit bien davantage d'une adaptation de l'anarchisme au contexte économique. De même, l'intérêt grandissant de l'anarchisme pour la question féministe ne constitue pas une évolution idéologique mais plutôt le développement d'une base théorique, déjà présente dans les écrits fondateurs de Kropotkine ou de Goldman. Pareillement, l'écologisme anarchiste - parfois appelé anarchisme vert - se retrouve dans les écrits de Kropotkine, Reclus ou encore Thoreau. L'unique point purement théorique qui semble avoir fait l'objet d'une modification significative est celui de l'essentialisme. Le postanarchisme de May et Newman, qui s'appuie quasi-exclusivement sur cette idée, a cependant été largement critiqué et invalidé par des auteurs tels Tomás Ibáñez, Vivien Garcia et Jesse Cohn. Le débat suscité par l’essentialisme reste néanmoins pertinent afin d’appréhender l'idéologie anarchiste dans une perspective philosophique mais ne suffit pas pour conclure à une transformation patente de cette idéologie au cours de ces dernières décennies. On a donc bien une modification des pratiques du mouvement anarchiste, accompagnée du développement de certains centres d'intérêts, qui correspond à une adaptation de l'idéologie, restée inchangée, aux contextes politiques, économiques et sociaux spécifiques aux divers espaces géographiques et aux périodes historiques.
On s'est ensuite intéressé aux pratiques dites anarchisantes, définies comme faisant partie d'un anarchisme extra-muros ou hybride. On s’efforcera de mettre en évidence le fait que la préfiguration politique, tant dans sa conceptualisation par Carl Boggs que dans les expériences historiques qui peuvent a posteriori être définies par elle, est intrinsèquement liée à l'anarchisme. Il convient donc de penser tout mouvement politique se réclamant de la préfiguration politique comme lié à cet anarchisme extra-muros, c'est-à-dire comme utilisant les pratiques qui lui sont associées sans pour autant s'en réclamer. Bien que la pratique de la préfiguration politique semble n'être qu'un outil organisationnel qui sert les intérêts de différentes idéologies politiques, le chapitre 5 s’est efforcé de montrer qu'elle était historiquement et conceptuellement associée à l'anarchisme. Horizontale et consensuelle, l'organisation politique défendue par les anarchistes, peine par ailleurs à être définie. Si l'on retrouve des modèles politiques alternatifs, telles la démocratie directe, la démocratie participative ou encore la démocratie sans adjectif, aucun ne semble définir parfaitement l'idéal anarchiste. Ces modèles peuvent cependant être pensés comme appartenant au domaine de l'anarchisme hybride, c'est-à-dire s'inspirant partiellement des théories anarchistes dans leur conceptualisation. Il a ainsi été avancé que la présence discrète de l’anarchisme, qui représente un ensemble de pratiques et non un ensemble de textes fondateurs dogmatiques, s’est glissée dans les pratiques et la conceptualisation de différents modèles sociaux alternatifs.
Pour reprendre la thèse de Mark Bray, le mouvement Occupy semble bien avoir « traduit » l'anarchisme à un public élargi sans qu'il n'ait nécessairement été nommé de manière explicite. Cela ne saurait cependant être interprété comme le signe d'un quelconque échec de l'anarchisme vis à vis de son implication au sein du mouvement Occupy. En effet, depuis ses premiers écrits théoriques au milieu du XIXe siècle, l'anarchisme s'est fixé pour objectif de déclencher une révolution sociale qui émergerait spontanément de la base et non de créer une avant-garde comme cela a pu être le cas dans les courants marxistes. De ce point de vue, le mouvement Occupy suit donc une logique anarchiste de par la spontanéité de son déclenchement et son refus de désigner un leader. Le mouvement Occupy ne peut cependant être réduit à une expérience exclusivement anarchiste. Il s'agit d'un mouvement ancré d'abord dans l'anti- néolibéralisme - qui représente la base de sa contestation anti-systémique - et qui a ensuite, à travers la pratique de la préfiguration politique, qui prévoit un mode de prises de décisions au consensus et une organisation horizontale, mis en place des pratiques anarchistes. Il a ainsi permis aux militants anti-néolibéraux, qui représentent un public très hétérogène incluant des communistes, des socialistes, des démocrates, des radicaux etc., de faire l'expérience de l'anarchisme. Les pratiques anarchistes ont donc été popularisées à travers le mouvement Occupy. On peut ainsi considérer le mouvement Occupy comme un succès pour l'anarchisme, même si le terme « anarchisme » n'a pas été systématiquement employé.
Le mouvement Occupy possède donc une base anarchiste, comme l'ont démontré divers auteurs tels Graeber, Bray ou Schneider. Cela se traduit par un certain nombre de pratiques, comme l'a montré le chapitre 9, et par un certain nombre d'idées, en particulier dans le domaine économique, et c'est ce que met en évidence le chapitre 10. Si l'aspect économique - anti-capitaliste et/ou anti-néolibéral - semble être prédominant, on a vu que, à travers notamment la préfiguration, l'aspect politique et social ne devait pas être négligé. En effet, si l'antiétatisme propre à l'anarchisme ne s'exprime pas explicitement, on a montré qu'il existait un certain rejet des institutions politiques jugées excessivement liées à la sphère économique et en particulier au milieu de la haute finance. Les diverses limites exprimées dans les chapitres 9 et 12 quant à l'organisation particulière du mouvement Occupy soulignent par ailleurs le caractère expérimental du mouvement propre à la pratique préfigurative.
Si les liens qui unissent l'anarchisme au mouvement Occupy ont été soulignés par de nombreux chercheurs en amont du travail de recherche propre à cet ouvrage, on a tenté de montrer dans cette recherche qu'Occupy s'incluait à la fois dans le mouvement anarchiste réémergeant et dans un mouvement anti-néolibéral caractéristique du XXIe siècle. On a ainsi mis en évidence, dans le chapitre 7, l'appartenance du mouvement Occupy au contexte large de l'anti-néolibéralisme et à celui, plus spécifique, des mouvements du début des années 2010. Occupy ne saurait être appréhendé comme une expérience américaine anarchisante unique sortie de son contexte politique, économique et social à l'échelle planétaire. Le néo-anarchisme faisant partie de l'anti-néolibéralisme, il s'exprime plus ou moins dans les divers mouvements qualifiés d'altermondialistes, alternatifs ou encore anti-austérité. On a souhaité, à travers ce travail, montrer que dans l'hétérogénéité propre à l'anti-néolibéralisme et dans la multiplicité des actions qu'il propose, l'anarchisme s'est exprimé de façon plus notoire au travers du mouvement Occupy.
Enfin, si le néo-anarchisme se retrouve à ce point relié à l'anti-néolibéralisme, c'est parce que le néolibéralisme n'est pas perçu comme un système exclusivement économique mais comme un modèle de société. Économiquement, il s'agit d'un système capitaliste, individualiste prônant une dérégulation des marchés par un affaiblissement du rôle de l'État ; politiquement, le consensus néolibéral - produit de la victoire du capitalisme mondial sur le communisme d'État à la fin de la guerre froide - a érigé la démocratie représentative comme l'unique système politique garant à la fois de la liberté et de la sécurité des citoyens ; et enfin socialement, le néolibéralisme a engendré une certaine uniformisation culturelle mondiale, affaiblissant de facto les particularismes locaux - conceptualisés sous le terme de localisme. Si l'anarchisme tend à aborder l'autoritarisme auquel il s'oppose comme un tout systémique, le mouvement Occupy s'est concentré spécifiquement sur des questions économiques, comme le montre le chapitre 10 ; et c'est là l'une de ses limites, mentionnée au chapitre 12. La hiérarchisation des points de revendication, contestée historiquement par le mouvement anarchiste, a amené le mouvement Occupy à se concentrer excessivement sur les inégalités économiques entre les 1% et les 99% et sur l'influence de la sphère économique sur la sphère politique, délaissant en quelque sorte certains thèmes contestataires tels le féminisme, l'écologisme, la lutte contre le racisme, la lutte contre l'homophobie etc. Le néolibéralisme étant, encore une fois, perçu par les anarchistes comme un modèle de société et non comme un système purement économique, on peut alors émettre l'hypothèse selon laquelle ces limites auraient été moindres l'idéologie anarchiste eût été encore plus manifeste dans l'organisation du mouvement Occupy.
Perspectives de recherche
Suite à ces réflexions, on se propose de mettre en avant un certain nombre de perspectives de recherche qui pourraient soit permettre d'approfondir certains éléments peu développés ici, car périphériques aux objectifs principaux, soit s’inscrire dans la continuité de notre recherche. Il semblerait alors pertinent de mener une recherche plus détaillée sur le mouvement anarchiste américain au XXIe siècle. Une étude de terrain plus poussée pourrait permettre de compléter d'une part les nombreuses études conduites dans ce domaine, qui portent essentiellement sur l'analyse d'ouvrages académiques et/ou militants et appréhendent les caractéristiques idéologiques du mouvement, et d'autre part l'analyse en ligne proposée dans cet ouvrage, en particulier au chapitre 6. On pourrait alors procéder à un recensement statistique des diverses revues anarchistes locales, trop modestes pour être disponibles en ligne, et des événements tels les foires aux livres, les groupes de lecture, les concerts ou encore les cours libres. Ce recensement donnerait lieu, au-delà de l'aspect purement numérique, à une analyse des thèmes abordés et du modèle d'organisation des groupes anarchistes. L'anarchisme étant perpétuellement en mouvement[1023], un tel travail ne représenterait qu’un témoignage dont la valeur serait instantanée. Cependant, on pose l'hypothèse selon laquelle il serait ainsi possible de mettre en lumière une certaine homogénéité idéologique et organisationnelle - qu'il conviendra de définir - malgré l'apparente diversité du mouvement anarchiste.
Dans la continuité de la distinction qui a été faite dans cet ouvrage entre les pratiques anarchistes et anarchisantes, une étude comparative mettant en regard la pénétration des idées anarchistes et la revendication du terme « anarchisme » aux États-Unis pourrait être menée. Cette étude permettrait de déterminer jusqu'à quel point l'anarchisme pourrait déclencher une plus grande adhésion de la part de la population américaine si ses idées étaient plus nettement définies dans le débat public. On pourrait alors s'interroger sur l'intérêt et les conséquences d'un changement terminologique qui proposerait le remplacement définitif du terme "anarchisme" au profit d'autres appellations tels : anti-autoritarisme, anti-néolibéralisme, mouvement libertaire, communisme libertaire, autogestion etc. Cela autoriserait par ailleurs à procéder à un classement des idées anarchistes en fonction de la popularité que celles-ci rencontrent au sein de la population américaine.
L'expression « gauche radicale », dans le contexte américain, correspond à un groupe social hétérogène, politiquement actif, constitué d'individus se réclamant de divers courants et idéologies politiques : démocrates, socio-démocrates, socialistes, communistes, anarchistes etc. Si l'on a mentionné dans ce travail la diversité idéologique des militants de la gauche radicale, notamment au travers de l’hétérogénéité des participants au mouvement Occupy, il conviendrait d'analyser, dans le détail, les liens qui peuvent exister entre ces militants et les divers groupes politiques auxquels ils appartiennent. Comme on l'a montré dans le chapitre 12 à travers les interviews de divers participants, le mouvement Occupy semble avoir permis un certain rapprochement entre les militants de la gauche radicale. Une étude des divers courants composant cette dernière, de leur fonctionnement, de leur organisation et de leurs objectifs, dans un contexte post-Occupy, pourrait d'une part s'inscrire dans la continuité de cet ouvrage en cherchant à déterminer l'impact effectif d'Occupy sur la gauche radicale américaine, et d'autre part permettre de mettre en lumière les similitudes idéologiques et organisationnelles de différents courants qui, bien qu'historiquement différenciés, semblent converger dans leur opposition au néolibéralisme.
Le chapitre 6, consacré à l'étude du mouvement anarchiste américain en ligne, s'est concentré sur le recensement de sites web se réclamant explicitement de l'anarchisme. On a ainsi écarté une quantité importante de sites de notre étude car non-exclusivement et/ou non ouvertement anarchistes parmi lesquels de nombreux groupes dits « anti-fascistes ». Dans la continuité à la fois de ce travail et des travaux réalisés par Mark Bray, en particulier à travers son ouvrage Antifa : The anti-fascist Handbook, on pourrait procéder à une analyse comparative des mouvements anarchistes et antifas sur le territoire américain. Certaines questions semblent alors pertinentes : le mouvement anti-fasciste a-t-il connu une réémergence à l'instar du mouvement anarchiste ? Les militants anti-fascistes et anarchistes représentent-ils deux populations bien distinctes ou y a-t-il un enchevêtrement de ces deux groupes sociaux sur le terrain politique ? L'impact de l'anti-fascisme en termes d'adhésion de la population américaine est-il plus ou moins grand que celui du mouvement anarchiste, compte tenu de l'image négative associée à ce dernier ?
Si le mouvement Occupy a permis de briser le tabou de l'anticapitalisme aux États-Unis de manière transitoire, comme on a tenté de le mettre en évidence au chapitre 10, une analyse de discours portant sur un corpus médiatique représentatif pourrait permettre d'évaluer la pérennité de cette transformation discursive. L'impact des idées anticapitalistes dans la période post-Occupy devrait également être mis en regard avec l'impact de l'anti-néolibéralisme. Comme on l'a montré à travers ces pages, l'anti-néolibéralisme n'équivaut pas à l’anticapitalisme en termes d'aspirations idéologiques sur le long terme. L'anti-néolibéralisme réunit des militants anticapitalistes mais également des militants de gauche prônant un retour à un système économique de type keynésien basé sur l'État-Providence ainsi que des militants d'extrême droite favorables à un type de socialisme nationaliste. L'anarchisme dit de droite s'insère également dans cet anti-néolibéralisme capitaliste puisqu’il s'oppose à la régulation des marchés par l'État et propose un modèle similaire à celui du capitalisme industriel de la seconde moitié du XIXe siècle - on parle d'ailleurs d'anarcho-capitalisme. En prenant en compte cette distinction entre anticapitalisme et anti-néolibéralisme, une étude de terrain permettrait de déterminer la profondeur des idées anticapitalistes, et non uniquement anti-néolibérales, au sein de la population américaine.
Enfin, divers travaux portant sur l'analyse de mouvements sociaux ou politiques tels Black Lives Matter et la campagne pour la primaire démocrate de Bernie Sanders en 2016, pourraient adopter comme postulat de départ l'existence d'un certain héritage du mouvement Occupy - ou plus largement des mouvements du début des années 2010. Il pourrait alors être pertinent d'analyser la transposition des formes d'organisation anarchistes, ou anarchisantes, du mouvement Occupy vers ces différents mouvements. Dans un ouvrage publié en 2018 et relatant sa campagne pour la primaire de 2016, Bernie Sanders reprend certains concepts tel l’horizontalisme qui rappellent la praxis anarchiste. Dès les premières lignes de l’introduction il écrit : « Real change never occurs from the top down, It always happens from the bottom up[1024]. » L’hypothèse d’une potentielle influence pourrait ainsi s’appuyer sur certaines sources primaires tels les travaux de Sanders. Dans un cadre plus large le mouvement Nuit Debout et le mouvement des gilets jaunes pourraient également faire l’objet de travaux visant à identifier d’éventuelles transmissions provenant des mouvements du début des années 2010. On pense ainsi à un héritage dans l'idéal politique, économique et social défendu mais également en termes de modèle organisationnel ainsi qu'en termes de participants qui ont pu s'investir individuellement dans chacun de ces mouvements. Les diverses perspectives de recherche proposées ici représentent finalement à la fois des propositions permettant d'approfondir et/ou d'être dans la continuité de certains aspects développés dans le présent travail et un retour réflexif sur la recherche et les résultats obtenus au terme du travail de recherche qu'a représenté cet ouvrage.
Les sources bibliographiques utilisées dans le cadre de cet ouvrage sont présentées ici de manière à faire ressortir le processus de recherche, d’expérimentation puis d’analyse qui a caractérisé ce travail. Les sections A à C présentent ainsi les sources qui se rapportent d’abord au mouvement Occupy, axe principal de cet ouvrage, puis à l’anarchisme, tant en termes historiques qu’idéologiques et politiques, et enfin aux mouvements sociaux de ce début de XXIe siècle de manière générale. Vient ensuite une section D regroupant les sources primaires, collectées tant sur le terrain que via les outils numériques. On y trouvera les articles du magazine Adbusters ainsi que les interviews de participants au mouvement Occupy. Enfin, les sections E à H se composent de sources plus théoriques ayant permis l’étude et l’analyse de ces sources primaires et secondaires. Y sont classés des ouvrages portant sur l’histoire, la politique, la philosophie, l’économie et surtout la sociologie.
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221. Annexe 3 - Interview en ligne d’un participant à Occupy Detroit
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31 mars 2014
Chercheur : I am working on the Occupy movement and its potential links with anarchism. Would say the Occupy movement can be linked to anarchism ?
Participant : Well, there was a large contingent of anarchist in occupy Philly. The Wooden Shoe [anarchist library in Philadelphia] started it. They donated material to the movement. Initially, it was more pen-left, with socialists and anarchists.
Chercheur : How many people were there ?
Participant : Well, at first we were about 200, mostly radicals. It was good in the beginning. there was a lot of “faith” in the GA and people had a lot of autonomy. We became a parallel social service for the homeless.
Chercheur : Were there any specific demands ?
Participant : It was more revolutionary, we did not call for any reforms. I didn’t see any reformists in the GA, so I’d say it was rather a revolutionary movement.
Chercheur : So you would say that radicals, revolutionaries came ?
Participant : I saw some people who got radicalized in the process. [The Occupy movement] gave a platform to converge socialists, communists and anarchists. Once we got to know each other we got along with each other, and it’s still true today. It really brought working class people together.
Chercheur : How and when did it end ?
Participant : It ended by the end of February 2012. There were internal tensions. The police raided the camp and that was basically the end.
Chercheur : So you think the police represented an obstacle ?
Participant : Yes. The police were brutal and disrespectful. The Philly police officer on facebook said he’d raped us and send us to jail. But another obstacle was the presence of Democrats. They tried to seize upon the movement. And Occupy did not favor Democrats. There was a split in the movement. The most moderate wanted to leave the GA and work with the City Hall. This was directly at odds with anarchism. The idea was “if you want change get in the government and change it”. I don’t see that happening in this country.
Chercheur : Why exactly did you participate ?
Participant : I hoped it was going to spread a national discussion, to educate the people. Americans don’t understand their political system. I hoped it would help join the working class people together.
Chercheur : And it spread to the entire country, didn’t it ?
Participant : Well, in a way it was restricted to some areas. If you take a map of the US, look at where social and radical populations are located. That’s where it popped up. The places where it worked were predictable.
Chercheur : You seem to be defining yourself as a radical. What event, book, people inspired you ?
Participant : Well, my parents became radicalized through the Marxist theories of the IRA. As a radical, I try to bring working class people together. Today, a lot of our youth is apolitical. Obama, or example, he’s like a movie star, it’s superficial. Americans are too much into superficiality rather than into facts. The final nail that made me a radical was the Federal government’s response to Katrina in New Orleans.
Chercheur : What needs to change then, according to you ?
Participant : We need market regulation, regulation for ecology. Companies pollute our country and there’s no regulation. [Occupy] is a stepping stone towards socialism. There are many socialist advances in this country but people refuse to see it as socialism. There’s political schizophrenia in this country.
2 avril 2014
Chercheur : Hello. This bookstore coffeehouse is called the Red Emma’s [referring to anarchist Emma Goldman], does it mean it’s all about anarchism ? I mean, would you define yourself as an anarchist ?
Participant : Myself, I am not an anarchist. I’d rather identify with communism. People working here can be anarchists, there’s some communists like myself and some others declare themselves as socialists.
Chercheur : How did you get to work here ?
Participant : Well, I was originally part of a group called Black Planet, that ended in 2004. And then we created this bookstore, the Red Emma’s.
Chercheur : So the organization of work here is what, anarchist, socialist, communist ?
Participant : We work as a cooperative. We have strong links with trade unions, especially the IWW. We’re all members, even though some are more active than others.
Chercheur : What do you think about the Occupy movement ? Did you participate ?
Participant : Occupy was set up by radicals, anarchists and socialists, it was much criticized by the far right at the time. I think it allowed people from various organizations and horizons to get together. It’s been a driving force and it made radicals want to create new structures together. I’m not one of those who say it was a failure. We’re still benefiting today of the fruits created by the Occupy movement. Everyone active in the [Occupy] movement is now active in other structures.
Chercheur : Were anarchists and radicals clearly identifiable within the movement ?
Participant : Not that I noticed. There was no Black Blocs, as was the case in Seattle in 1999.
Chercheur : Thank you very much for your time.
Participant : Thank you.
3 mai 2016
Chercheur : I am a French researcher specialized in American social movements and currently working on the Occupy movement. I'm interested in the political aspect of Occupy, and I am studying how it may have been an experiment of direct democracy. I have already some theoretical sources. Would you mind answering a few questions about the organisation of Occupy and direct democracy ?
Participant : I think mostly Occupy Detroit exists as a history lesson at this point ; although some spin offs, such as "Detroit Eviction Defense", formerly known as "OCCUPY Detroit Eviction Defense" still thrive and do excellent work.
Chercheur : According to you, can occupy be described as an experiment of direct democracy ? If it can, what made it so ? Which practices ?
Participant : The US is not a democracy ; the electoral college makes it a republic : as much as we believe our votes count, in the Presidential race we are voting for the electoral college who votes for the President. Occupy Detroit operated (I use past tense as there has not been an actual General Assembly in over a year) on consensus : to the point of absurdity ; I personally walked out once during an attempt to get a consensus regarding what represented a consensus or as I call the Meta-Consensus Moment.
Chercheur : Did you try to make it an experiment of direct democracy on purpose or did you realise it afterwards, once it was done ?
Participant : Nothing was deliberate : These were young, mostly white folks doing it all by the seat of their (our) pants.
Chercheur : What inspired you to put in place direct democracy : books, films, blogs, articles about other groups ... ?
Participant : I think that Adbusters and Occupy Wall Street were the inspiration : not much media available in a primitive urban camp.
Chercheur : Do you think that direct democracy is linked with a particular political ideology ?
Participant : No : we had all kinds from Black Flag Anarchists to Dems to socialists to even a few small gov. Republicans (minority view).
Chercheur : Do you think direct democracy was a way to set up something outside of the institutions ?
Participant : The most lasting legacy is the Eviction Defense Committee : Formerly known as Occupy Detroit Eviction Defense Committee ; they totally ROCK. And have saved many people's homes ! My favorite moment was one fall day when they dropped off the dumpster to evict a family. We went around and collected all the neighbors bags of leaves from their yard clean-up and piles that dumpster FULL of bags of LEAVES ! The dumpster driver was so dumbfounded ! Eventually he agreed to leave (no pun intended) if we would just remove the bags from his dumpster ! Success ! That family is still living in their home and is active helping others stay in their hard earned homes.
Chercheur : Would you say that direct democracy and representative democracy oppose each other ?
Participant : No : Democracy is opposed by fascism and Oligarchy.
11 mai 2016
Chercheur : I am a French researcher specialized in American social movements and currently working on the Occupy movement. I'm interested in the political aspect of Occupy, and I am studying how it may have been an experiment of direct democracy. I have already some theoretical sources. Would you mind answering a few questions about the organisation of Occupy and direct democracy ?
Participant : Okay well I can only really speak to what made me participate so if I am quoted my name is Mikhail Schipani.
Chercheur : According to you, can occupy be described as an experiment of direct democracy ? If it can, what made it so ? Which practices ?
Participant : Largely the general assemblies. I really am not sure how to answer this question specifically so I may come back to it. I will say that occupy was kind of more of experiment in anarchist organizational forms. That is why we used consensus based democracy. It rules out tyranny of the majority. That’s why I found this question so hard at first. If it was simply an experiment in direct democracy it would have been more majority rule. But it was not. We were about consensus and autonomy. Occupy was a structure for as Nuit Debout has heen saying the convergence of the struggles. For a struggle (specially ones that don’t agree on everything) there has to be some sort of structure that allows them to remain autonomous. They have to know that even if they are the minority there problems won’t just be thrown under the rug.
Chercheur : Did you try to make it an experiment of direct democracy on purpose or did you realise it afterwards, once it was done ?
Participant : I wasn't there in the beginning so I can't really say I know. According to things like the internet and people I know it started out as an assembly on Zuccotti park about what to do about the bankers, they obviously just stole billions of dollars on the form of bailouts. At this assembly no decision was made so they decided to stay. Then it blew up from there. If this story is true then it’s really a mixture of both. It started with a directly democratic form of assembly so I would say yes.
Chercheur : What inspired you to put in place direct democracy : books, films, blogs, articles about other groups ... ?
Participant : None of the above. I was in high school. I learned we lived in a republic. Not a democracy. I learned the reasoning the founding fathers had (they didn’t trust the people). That’s really all I needed to hear. I started writing my own anarchist philosophy before I knew of philosophical anarchism. I was calling it constitutional anarchism because I said it meant no rulers not no rules. Occupy actually showed me the existence of anarchist theory. It made me realize I wasn’t alone.
Chercheur : Do you think that direct democracy is linked with a particular political ideology ?
Participant : This is a big yes and no for me. That’s also kind of the beauty of it. I mean if it’s really linked to any it’s anarchism. The only thing direct democracy (and anarchism) can ever promise is that whatever happens at least the people directly chose it. I don’t know what else to say about this for now
Chercheur : Do you think direct democracy was a way to set up something outside of the institutions ?
Participant : Look up libertarian municipalism. If you ask me there is your answer which is basically yes.
Chercheur : Would you say that direct democracy and representative democracy oppose each other ?
Participant : Yes they are. Especially in a capitalist world. Even in a non capitalist one there will never be a representative that has the same thought processes inputs or values as myself. So [how] can I say they represent me at all ? Representative democracy is a trick.
16 mai 2016
Chercheur : I am a French researcher specialized in American social movements and currently working on the Occupy movement. I'm interested in the political aspect of Occupy, and I am studying how it may have been an experiment of direct democracy. I have already some theoretical sources. Would you mind answering a few questions about the organisation of Occupy and direct democracy ?
Participant : Ask away.
Chercheur : According to you, can occupy be described as an experiment of direct democracy ? If it can, what made it so ? Which practices ?
Participant : I don't think occupy was a direct democracy, it tried to be but in my opinion the people did not allow it, when GAs happened at the occupy WS I attended (San Diego (home base), Fullerton, LA, Albuquerque, Chicago, Seattle, NYC). When some folks spoke they got more respect and had ideas acted on, because of it many ideas and voices still had no place to speak.
Chercheur : Did you try to make it an experiment of direct democracy on purpose or did you realise it afterwards, once it was done ?
Participant : From my understanding it was planned that way, anarchism style of governing in a sense, not a vote but a consensus. Trouble was it never really defined consensus process which made it easy to manipulate like any undefined process.
Chercheur : What inspired you to put in place direct democracy : books, films, blogs, articles about other groups ... ? Participant The free libraries, medical, a few schools, they will all happen in any society mainly because the people want those things in their society, trouble is which "ism" society were we working on, reformist believed we should focus more on established governing body while many understood the Occupy WS was about opening a conversation about the corruption through banking in [the] country, how it influenced government and also should we maybe replace and rewrite a new constitution.
Chercheur : Do you think that direct democracy is linked with a particular political ideology ?
Participant : Direct democracy according to "western history" is traced back to Athens Greece but if you take world history then you can include indigenous society which in my opinion anarchism is linked to.
Chercheur : Do you think direct democracy was a way to set up something outside of the institutions ?
Participant : I would love to see a world with real direct democracy or a consensus process but an educated society is needed for that to ever be a reality, it could replace the institutions we have now but time is needed to do that because the people are not ready for it.
Chercheur : Would you say that direct democracy and representative democracy oppose each other ?
Participant : Direct democracy and true representative democracy could be very similar but when you have corrupt representative democracy it would seem they do oppose each [other]. If people removed their apathetic attitudes and cared about their politics in this country like they did NFL football or anything similar to that then we would have a much different county.
| Rang | MSAs | Population |
|---|---|---|
| 1 | New York-Newark-Jersey City, NY-NJ-PA | 19 567 410 |
| 2 | Los Angeles-Long Beach-Anaheim, CA | 12 828 837 |
| 3 | Chicago-Naperville-Elgin, IL-IN-WI | 9 461 105 |
| 4 | Dallas-Fort Worth-Arlington, TX | 6 426 214 |
| 5 | Philadelphia, PA-NJ-DE-MD | 5 965 343 |
| 6 | Houston-The Woodlands-Sugar Land, TX | 5 920 416 |
| 7 | Washington-Arlington-Alexandria, DC-VA-MD-WV | 5 636 232 |
| 8 | Miami-Fort Lauderdale-Pompano Beach, FL | 5 564 635 |
| 9 | Atlanta-Sandy Springs-Alpharetta, GA | 5 286 728 |
| 10 | Boston-Cambridge-Newton, MA-NH | 4 552 402 |
| 11 | San Francisco-Oakland-Berkeley, CA | 4 335 391 |
| 12 | Detroit-Warren-Dearborn, MI | 4 296 250 |
| 13 | Riverside-San Bernardino-Ontario, CA | 4 224 851 |
| 14 | Phoenix-Mesa-Chandler, AZ | 4 192 887 |
| 15 | Seattle-Tacoma-Bellevue, WA | 3 439 809 |
| 16 | Minneapolis-St. Paul-Bloomington, MN-WI | 3 348 859 |
| 17 | San Diego-Chula Vista-Carlsbad, CA | 3 095 313 |
| 18 | St. Louis, MO-IL | 2 787 701 |
| 19 | Tampa-St. Petersburg-Clearwater, FL | 2 783 243 |
| 20 | Baltimore-Columbia-Towson, MD | 2 710 489 |
| 21 | Denver-Aurora-Lakewood, CO | 2 543 482 |
| 22 | Pittsburgh, PA | 2 356 285 |
| 23 | Portland-Vancouver-Hillsboro, OR-WA | 2 226 009 |
| 24 | Charlotte-Concord-Gastonia, NC-SC | 2 217 012 |
| 25 | Sacramento–Roseville–Folsom, CA | 2 149 127 |
| 26 | San Antonio-New Braunfels, TX | 2 142 508 |
| 27 | Orlando-Kissimmee-Sanford, FL | 2 134 411 |
| 28 | Cincinnati, OH-KY-IN | 2 114 580 |
| 29 | Cleveland-Elyria, OH | 2 077 240 |
| 30 | Kansas City, MO-KS | 2 009 342 |
| 31 | Las Vegas-Henderson-Paradise, NV | 1 951 269 |
| 32 | Columbus, OH | 1 901 974 |
| 33 | Indianapolis-Carmel-Anderson, IN | 1 887 877 |
| 34 | San Jose-Sunnyvale-Santa Clara, CA | 1 836 911 |
| 35 | Austin-Round Rock-Georgetown, TX | 1 716 289 |
| 36 | Virginia Beach-Norfolk-Newport News, VA-NC | 1 676 822 |
| 37 | Nashville-Davidson–Murfreesboro–Franklin, TN | 1 670 890 |
| 38 | Providence-Warwick, RI-MA | 1 600 852 |
| 39 | Milwaukee-Waukesha, WI | 1 555 908 |
| 40 | Jacksonville, FL | 1 345 596 |
| 41 | Memphis, TN-MS-AR | 1 324 829 |
| 42 | Oklahoma City, OK | 1 252 987 |
| 43 | Louisville/Jefferson County, KY-IN | 1 235 708 |
| 44 | Hartford-East Hartford-Middletown, CT | 1 212 381 |
| 45 | Richmond, VA | 1 208 101 |
| 46 | New Orleans-Metairie, LA | 1 189 866 |
| 47 | Buffalo-Cheektowaga, NY | 1 135 509 |
| 48 | Raleigh-Cary, NC | 1 130 490 |
| 49 | Birmingham-Hoover, AL | 1 128 047 |
| 50 | Salt Lake City, UT | 1 087 873 |
Four Star Anarchist Organization à Chicago — https://4sao.wordpress.com/
North Texas Anarchism à Dallas — https://antifadallas.wordpress.com/
A-space à Philadelphie — https://phillyaspace.com/
Wooden Shoe Books à Philadelphie — http://woodenshoebooks.com/home.html
Miami Autonomy and Solidarity à Miami — https://miamiautonomyandsolidarity.wordpress.com/about/
The Lucy Parsons Center à Boston — http://lucyparsons.org/collective.php
Noise Bridge à San Francisco — https://www.noisebridge.net/
Bound Together Anarchist Collective Bookstore à San Francisco — https://boundtogetherbooks.wordpress.com/
Trumbullplex à Détroit — https://trumbullplex.org/
Seattle Solidarity Network à Seattle — http://seasol.net/
Left Bank Books à Seattle — https://www.leftbankbooks.com/aboutUs.php
Minneapolis Autonomous Radical Space à Minneapolis — https://minnehahafreespace.org/
Red Emma's à Baltimore — https://www.redemmas.org/
Pittsburgh Organizing Group à Pittsburgh — http://www.steelcityrevolt.org/
Greater Pittsburgh Anarchist Collective à Pittsburgh — https://itsgoingdown.org/greater-pittsburgh-anarchist-collectives-space-now-open-hours/
Pittsburgh Anarchy à Pittsburgh — http://pghanarchy.tumblr.com/
Vegas Anarchist Cafe à Las Vegas — http://vegas.anarchistcafe.org/
Austin Anarchist Study Group à Austin — https://astudygroup.wordpress.com/
Amos House Community à Nashville — https://amoshouse.wordpress.com/
No Borders à Louisville — https://imaginenoborders.org/
The Wingnut à Richmond — https://thewingnutrva.wordpress.com/
the flying brick ! à Richmond — https://flyingbrickrva.wordpress.com/
Acorn Community à Richmond — http://www.acorncommunity.org/
Nola Anarcha à la Nouvelle Orléans — http://nolaanarcha.blogspot.com/
Action directe
Concept associé au militantisme anarchiste, elle peut être légale ou illégale et violente comme non-violente. L’action directe se distingue de l’action parlementaire ou politique en ce sens que l’individu, ou le groupe d’individus, agissent sans tenir compte du cadre institutionnel. Il s’agit de mener des actions comme si l’idéal de société recherchée existait déjà.
Anarchisant
Se rapporte à une personne, un groupe de personnes, une pratique ou une idée qui se rapproche de l’idéologie anarchiste, tend vers elle sans la nommer de manière explicite, soit par choix soit par méconnaissance de celle-ci.
Anti-néolibéralisme
Terme relativement nouveau dans le discours politique, il s’utilise afin d’établir une distinction avec les termes d’anticapitalisme et d’antilibéralisme. A l’inverse de l’anticapitalisme il repose sur une opposition au néolibéralisme, forme particulière du capitalisme mondialisé. On trouve ainsi des anti-néolibéraux défendant un capitalisme plus régulé, suivant le modèle keynésien et prônant un retour à l’État-providence. L'anti-néolibéralisme se distingue également de l'antilibéralisme, qui rejette à la fois le libéralisme économique et le libéralisme politique. L'anti-néolibéralisme se constitue essentiellement en opposition à la mondialisation telle qu'elle est produite par le capitalisme de type néolibéral.
Démocratie directe
Principalement associée à la démocratie dite athénienne qui était en usage au Ve siècle av. J.-C. en Grèce Antique, il s’agit d’un système par lequel les citoyens votent directement les lois, sans passer par des représentants élus. Ce système politique a par la suite été utilisé comme modèle par divers mouvements sociaux au cours des années 1960 et 1970. Son utilisation par le mouvement anarchiste reste variable. Tandis que certains semblent accepter pleinement le terme, d’autres lui opposent un mode de prise de décisions moins centralisé, objectant qu’un vote direct de l’ensemble des citoyens serait matériellement possible à un niveau national.
Démocratie participative
Système politique à travers lequel les institutions gouvernementales et les citoyens discutent et délibèrent sur les lois. La démocratie participative ne remet pas en cause l’élection des représentants à l’échelle nationale ni leur légitimité. Elle semble davantage correspondre à un complément de la démocratie représentative, ayant pour objectif de remédier à la crise de légitimité que traverse cette dernière.
Désobéissance civile
Refus de se soumettre à une loi ou à un système politique perçus comme injustes. Le terme provient d’un essai écrit par Henry David Thoreau en 1849 et dont le titre originel était Resistance to Civil Government. A l’inverse de l’action directe, un acte de désobéissance civile se conçoit rarement comme un moyen de remettre en cause un système dans son intégralité. Il s’agit davantage de s’opposer à une loi ou une série de mesures ciblées.
Essentialisme
Concept philosophique qui suppose, d’une manière ou d’une autre, l’existence d’une nature humaine. Selon cette perspective, ce que l’individu est, profondément, serait inscrit, préalablement à toute prise de décisions, dans son essence. Certaines valeurs éthiques, certains comportements, seraient alors adoptés par l’ensemble des individus, car présents en eux par nature.
Keynésianisme
Voir « Néolibéralisme ».
Localisme
Courant d’idées visant à privilégier ce qui est local, que ce soit à un niveau économique, social ou politique. Il est ainsi relié à des concepts tels que l’économie de proximité et la démocratie directe. Le localisme se veut d’une part être en opposition à la mondialisation néolibérale, et est d’autre part porteur d’un caractère écologiste certain. En effet, en ramenant la production et la consommation à un niveau local, l’objectif est de limiter les dépenses énergétiques liées au transport de marchandises. Le localisme se conçoit en terme de zones géographiques restreintes, en dépit des frontières nationales qui pourraient fragmenter ces zones. En cela, il se rapporte davantage au radicalisme de gauche.
Néo-anarchisme
Période de l’histoire du mouvement anarchiste qui débute dans les années 1990 et n’est pas encore achevée à ce jour. Elle suppose une certaine continuité idéologique avec le mouvement anarchiste du XIXe et du début du XXe siècle. S’hybridant avec divers mouvements radicaux de gauche et développant de nouvelles formes de pratique, l’anarchisme aurait, au cours des années 1990, réémergé au niveau mondial, donnant naissance au néo-anarchisme.
Néolibéralisme
Le néolibéralisme désigne aujourd’hui une nouvelle phase du capitalisme mondial. Débuté dans les années 1970 sous la houlette de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher, cette nouvelle direction du capitalisme fait suite aux applications, depuis les années 1930, des théories Keynésiennes relatives à l’État-Providence. Tandis que ces dernières représentaient une forme d’interventionnisme étatique sur l’économie, le néolibéralisme prend la direction opposée en prônant un non-interventionnisme strict. Le néolibéralisme ne saurait cependant être réduit à son unique aspect économique. En effet, il s’appuie sur un système politique précis, la démocratie représentative, perçu comme l’unique système qui permet de garantir à la fois la liberté et la sécurité des individus. Le néolibéralisme tend également à établir une sorte d’uniformisation mondiale tant au niveau de la production que de la consommation des biens et des services. La marchandisation et la logique de profit, inhérentes au système capitaliste, sont ainsi accrues et s’étendent peu à peu à tous les domaines de la société.
Postanarchisme
Théorie politique visant à réinterpréter l’anarchisme à la lumière de la pensée poststructuraliste et postmoderne. Il se développe à partir des années 1990 sous l’influence des universitaires Todd May et Saul Newman. Le postanarchisme représenterait l’adaptation de l’anarchisme du XIXe siècle aux changements sociaux politiques et technologiques. En ce sens, l’anarchisme serait ainsi un produit de la pensée moderne, et le postanarchisme un produit de la pensée postmoderne.
Postmodernisme
Concept philosophique et intellectuel développé au tournant du XXIe siècle, le postmodernisme tente de définir l’ensemble des valeurs qui caractérisent la période historique actuelle, débuté à la fin du XXe siècle. Il remet en cause un certain nombre de concepts propres à la modernité telle la place prépondérante de la raison ou encore l’acceptation de l’existence d’une vérité absolue et d’une possible objectivité. Il lui oppose des concepts tels le relativisme et le présentisme. Ce dernier revêt une importance particulière dans le domaine politique et dans la forme que prennent les mouvements sociaux. Le rejet d’un rationalisme poussé à l’extrême rend caduque toute anticipation du futur, cause première du succès de la préfiguration politique. En parallèle, la remise en cause des grandes idéologies et de principes tels que l’opinion publique donnent lieu à une crise de confiance en la démocratie représentative.
Préfiguration politique
Concept reposant sur l’idée selon laquelle les objectifs de toute action politique sont déterminés par les moyens mis en place. A l’échelle d’un mouvement social, les moyens de la contestation doivent être en adéquation avec les objectifs politiques, économiques, éthiques et sociaux du mouvement. Il s’agit ainsi de créer et de faire perdurer des pratiques qui « préfigurent » l’idéal de société recherché. A travers ces pratiques, l’objectif consiste également en la création d’alternatives dans le présent qui pourront servir d’exemple pour de futurs mouvements sociaux.
Présentisme
Théorie philosophique selon laquelle seul le présent est réel. Appliquée aux mouvements politiques et sociaux, il s’agit d’accorder une importance particulière au concept du « ici et maintenant ». Cette perspective s’oppose à ce qui peut s’apparenter à un futurisme, qui conditionne l’accomplissement d’un idéal de société dans l’avenir à l’action militante menée dans le présent. Dans le contexte particulier de l’anarchisme, le présentisme contribue à la redéfinition du concept de révolution. Sous l’influence du contexte postmoderne, le néo-anarchisme tend à adopter une définition de la révolution qui se veut plus locale et plus étalée dans le temps, évoluant alors de manière exponentielle. On parle de révolution par petites touches.
Propagande par le fait
Stratégie d’action politique historiquement associée à l’ère dite des « attentats anarchistes », à la fin du XIXe siècle. Elle se conçoit comme un complément des propagandes écrites et orales qui avaient traditionnellement cours jusque là. Si elle fait ainsi référence à un type d’actions particulièrement violentes et illégales, la propagande par le fait représente l’utilisation de moyens très divers. Il s’agit, en effet, de mettre en évidence la validité des théories anarchistes. Il peut ainsi être question de créer des espaces au sein desquels la théorie anarchiste serait appliquée, comme il peut s’agir de montrer la vulnérabilité des élites politiques et économiques en ayant recours à des assassinats ciblés.
Révolution postmoderne/par petites touches
Voir « Présentisme ».
Troisième vague des mouvements sociaux
Théorie utilisée notamment par Donatella Della Porta, professeure en sciences politiques à l’Institut Universitaire Européen. Elle englobe les divers mouvements sociaux anti-néolibéraux survenus depuis la fin des années 1990, on parle alors d’une période post-Seattle. Cette troisième vague survient après une première vague qui correspond aux mouvements antérieurs aux années 1960 et une seconde qui correspond à ce qu’on a appelé les nouveaux mouvements sociaux, qui ont émergé dans les années 1960 dans un contexte postindustriel. Dans l’histoire du mouvement anarchiste, cette période des mouvements de la troisième vague représente l’émergence de l’altermondialisme et correspond à la période propre au néo-anarchisme.
Web 2.0
Parfois également appelé web participatif, le Web 2.0 correspond à une mutation de l’outil internet au tournant du XXIe siècle. Une plus grande implication des utilisateurs est alors envisageable, leur permettant de produire eux-mêmes du contenu. Le Web 2.0 rendrait ainsi possible un nouveau type d’interactions sociales, qui se manifestent notamment, mais pas exclusivement, à travers les réseaux sociaux.
Titre : Le mouvement Occupy aux États-Unis dans le cadre de la réémergence de l’anarchisme au XXIe siècle
Mots clés : Occupy - néo-anarchisme - préfiguration politique - anti-néolibéralisme – anarchisme - mouvements sociaux des années 2010
Résumé : En juillet 2007, la crise des subprimes aux États-Unis se transforme en une crise financière qui va impacter toute l’économie mondiale en l’espace de quelques mois. Au cours des années suivantes, de nombreux mouvements sociaux contestataires vont alors émerger les uns après les autres. Les États-Unis verront ainsi l’apparition d’un mouvement de contestation à l’automne 2011, le mouvement Occupy Wall Street. Et, tandis que l’anarchisme semblait faire référence à une idéologie vieille de plus d’un siècle, représentant soit une forme de chaos soit une forme d’angélisme, il fut alors associé à ce mouvement Occupy naissant. Ce travail se propose d’étudier le cas particulier du mouvement Occupy dans le cadre à la fois du mouvement anarchiste américain et des divers mouvements sociaux de ce début de XXIe siècle, qui peuvent être qualifiés d’anti-néolibéraux. Le mouvement anarchiste a, par ailleurs, réémergé à la fin des années 1990 de façon mondiale. On tentera alors de faire état d’une certaine continuité idéologique entre l’anarchisme du XIXe siècle, qui a vu se développer un mouvement politique d’envergure, et celui du XXIe siècle. Cette continuité idéologique sera alors mise en regard avec diverses réactualisations de la praxis anarchiste depuis le début du XXIe siècle. Cette conception représente l’élément principal qui permet de définir ce qu’on a appelé le néo-anarchisme. C’est ainsi, par le biais de ces réactualisations des pratiques anarchistes qu’on étudiera le fonctionnement du mouvement Occupy, en prenant soin de le replacer dans le contexte social, politique et économique particulier de l’année 2011.
Title : The Occupy movement within the framework of reemerged anarchism in the 21st century
Keywords : Occupy - neo-anarchism - prefigurative politics - anti-neoliberalism – anarchism - social movements of the 2010s
Abstract : In July 2007, the subprime mortgage crisis in the United States turned into a financial crisis that in a few months had an impact on the world economy. During the following years, various protest social movements emerged one after the others. The U.S. thus witnessed the outbreak of a protest movement in the fall of 2011, the Occupy Wall Street movement. And, though anarchism seemed to be referring to an ideology over a hundred years old, embodying either a form of chaos or a kind of angelism, it was then connected to the nascent Occupy movement. This work proposes to study the special case of the Occupy movement within the framework of both the American anarchist movement and the various social movements of the early 21st century that can be defined as anti-neoliberal. Besides, the anarchist movement has re-emerged in the late 1990s on a global scale. It is possible to report a certain ideological continuity between 19th century anarchism, that witnessed the emergence of a major political movement, and that of the 21st century. This continuity will then be compared to numerous updates of the anarchist praxis since the beginning of the 21st century. This conception represents the main element allowing a definition of what was called neo-anarchism. It is thereby by means of these updates of the anarchist practices that the organization of the Occupy movement will be studied, while being careful to place it within its specific social, political and economic context in the year 2011.
[1] Manuel Castells. « Neoanarquismo », La Vanguardia, 21 mai 2005. p. 26.
[2] Peter Baehr éd. The Portable Hannah Arendt, Harmondsworth, Middlesex, England : Penguin Books, 2000. p. 508-509.
[3] Tomás Ibáñez. Anarchisme en mouvement : Anarchisme, néoanarchisme et postanarchisme, Paris : Nada éditions, 2014. p. 110.
[4] Gordon, Uri. « Utopia in contemporary anarchism », Anarchism and Utopianism, Manchester and New York : Manchester University Press, 2009 : 260-75. p. 261.
[5] Iwona Janicka. Theorizing Contemporary Anarchism : solidarity, mimesis and radical social change, London New York : Bloomsbury Academic, 2017. p. 162.
[6] Ibáñez, op. cit., p. 52-54.
[7] Taylor, Blair. « From alterglobalization to Occupy Wall Street : Neoanarchism and the new spirit of the left », City, vol. 17, no 6, 2013 : 729-747. p. 733.
[8] Janicka, op. cit., p. 153.
[9] Ronald Creagh. Histoire de l’anarchisme aux États-Unis d’Amérique, Grenoble : Éditions la pensée sauvage, 1981.
[10] Mark Bray. Translating Anarchy : The Anarchism of Occupy Wall Street, Alresford : John Hunt Publishing, 2014.
[11] Ibáñez, op. cit., p. 53.
[12] Iain McKay. An Anarchist FAQ, Oakland ; CA : AK Press, 2007. p. 481-503.
[13] David Graeber. Debt : the first 5.000 years, Brooklyn New York : Melville House, 2011 (b). p. 94.
[14] Janicka, op. cit., p. 165.
[15] Peter N. Funke. « The Global Social Forum Rhizome : A Theoretical Framework », Government and International Affairs Faculty Publications. Paper 119, 2012. p. 4.
[16] Baehr, op. cit., p. 514.
[17] Taylor, op. cit., p. 741.
[18] Noam Chomsky. Comprendre le pouvoir deuxièmement mouvement, Bruxelles : Éditions Aden, 2006. p. 65.
[19] Daniel Guérin publie son anthologie en 1965 avec pour objectif de proposer un ensemble de textes retraçant les fondements de l’idéologie anarchiste. S’il déborde jusqu’aux années 1940, il se concentre essentiellement sur le XIXe siècle et le tout début du XXe siècle.
[20] Max Nettlau, disparu en 1944, n’a pas été en mesure de continuer son anthologie sur la seconde moitié du XXe siècle.
[21] Creagh, op. cit.
[22] Lao-Tzeu. La voie et sa vertu, Paris : Éditions du Seuil, 1949. p. 75-76.
[23] Ibid. p. 107.
[24] Robert Graham éd. Anarchism : A Documentary History Of Libertarian Ideas, VOLUME TWO : The Emergence Of The New Anarchism (1939-1977), Montreal, New York, London : Black Rose Books, 2009. p. ix.
[25] Jean Préposiet. Histoire de l’anarchisme, Paris : Éditions Tallandier, 1993. p. 18.
[26] Ibid. p. 19.
[27] Ibid. p. 28-29.
[28] Christian Ruby. Discours de la servitude volontaire : La Boétie, Paris : Ellipses Éditions, 2016. p. 51-52.
[29] Préposiet. op. cit., p. 30.
[30] Ibid. p. 240.
[31] Gracchus Babeuf. Le Manifeste des Plébéiens, Paris : Mille et une nuits, 2010. p. 66.
[32] Préposiet, op. cit. p. 154.
[33] Kenneth C. Wenzer. « Godwin’s Place in the Anarchist Tradition - a Bicentennial Tribute », Social Anarchism, 2006, vol. 20, 1995. [En ligne]. [consulté le 28 octobre 2014], disponible sur http://www.socialanarchism.org/mod/magazine/display/27/index.php
[34] Emma Goldman. Anarchism and other essays, Minneapolis : Filiquarian publishing LLC, 2005.
[35] Préposiet. op. cit., p.37-41.
[36] Wenzer, op. cit.
[37] Crispin Sartwell. The practical anarchist : writings of Josiah Warren, New York : Fordham University Press, 2011. p. 72.
[38] Benjamin Tucker. Individual liberty : selections from the writings of Benjamin R. Tucker, New York : Vanguard Press, 1926. p. 4.
[39] Ibid. p. 5.
[40] Préposiet. op. cit. p. 140-143.
[41] Daniel Guérin. Ni Dieu ni Maître : anthologie de l’anarchisme, Paris : Éditions La découverte, 2011. p. 24.
[42] Ibid. p. 13.
[43] Normand Baillargeon. Histoire et actualité de l’anarchisme, Marseille : Agone, 2008. p. 48.
[44] Pierre-Joseph Proudhon. Qu’est-ce que la propriété ? ou Recherche sur le principe du droit et du gouvernement, Paris : Librairie Générale Française, 2009.
[45] Préposiet, op. cit., p. 365-366.
[46] Ibid. p. 88.
[47] Gaetano Manfredonia, L’Anarchisme en Europe, Paris : Presses Universitaires de France, 2001. p. 56.
[48] Préposiet, op. cit., p. 268.
[49] Commune de Paris, Commune de Paris. Déclaration au peuple français. Affiche. 19 avril 1871, no 170, Imprimerie nationale, Paris, 1871.
[50] Préposiet, op. cit., p. 290.
[51] Ibid. p. 138.
[52] Ibid. p. 291-292.
[53] Howard Zinn. A People’s History of the United States, London & New York : Longman, 1980. p. 244.
[54] Ibid. p. 262.
[55] Ibid. p. 265-266.
[56] Paul Avrich. Anarchist Portraits, Princeton University Press : Princeton, 1988. p. 176.
[57] Ibid. p. 180.
[58] Préposiet. op. cit., p. 386.
[59] Colin Ward. Anarchism : a very short introduction, Oxford : Oxford University Press, 2004. p. 13.
[60] Claude Faber. L’anarchie une histoire de révoltes, Toulouse : Les essentiels milan, 2002. p. 22.
[61] Ibid. p. 24.
[62] Préposiet, op. cit. p. 429.
[63] On retrouve ici l’influence du concept de soviet dont il sera à nouveau question plus bas.
[64] Le concept de « colonnies utopiques » n’est pas nouveau sur le sol américain. On pense en particulier aux diverses colonnies fondées dans les années 1840 et 1850 selon les principes du socialiste français Charles Fourrier. Des personnages célèbres tels que Nathaniel Hawthorne ou encore Ralph Waldo Emerson y ont d’ailleurs séjourné.
[65] John Crump. The Anarchist Movement in Japan, Anarchist Communist Editions, 1996. p. 53.
[66] Dongyoun Hwang. Anarchism in Korea : Independence, Transnationalism, and the Question of national Development 1919-1984, Albany : State university of New York Press, 2016. p. 97-98.
[67] Faber, op. cit. p. 26.
[68] Alexander Berkman. Life of an Anarchist : The Alexander Berkman Reader, New York : Seven Soties Press, 2004. p. 245.
[69] Faber, op. cit. p. 28.
[70] Berkman. op. cit. p. 252.
[71] Ibid. p. 212.
[72] L’affaire Sacco et Vanzetti fait référence au procès de deux anarchistes italiens, Nicola Sacco et Bartolomeo Vanzetti, arrêtés puis condamnés à mort à la suite de deux braquages qui eurent lieu an 1920. L’enquête fut, et reste à ce jour, très controversée à cause, en partie, du manque de preuves fournies.
[73] Préposiet, op. cit. p. 107.
[74] Ibid. p. 109.
[75] David Goodway. Anarchist seeds beneath the snow : left-libertarian thougt and british writers from William morris to Colin Ward, Liverpool : Liverpool University Press, 2006. p. 123-135 et 149-152.
[76] Ibid. p.108-109 et 113-115.
[77] Faber, op. cit. p. 33.
[78] Ibid. p. 38.
[79] Albert Fried. McCarthyism The Great American Red Scare, Oxford : Oxford University Press, 1997. p. 23.
[80] Donna Kesselman, et Catherine Sauviat. « Les enjeux de la revitalisation syndicale face aux transformations de l’emploi et aux nouveaux mouvements sociaux », Chronique Internationale de l'IRES, vol. 160, no. 4, 2017 : 19-37. p. 31.
[81] Ibid. p. 38.
[82] David Irving. Insurrection ! L’enfer d’une nation : Budapest 1956, Paris : Editions Albin Michel, 1981. p. 10.
[83] Faber, op. cit. p. 39.
[84] Le terme « situationiste » provient de l’idée, développée par Guy Debord (auteur et cinéaste français), selon laquelle la libre création de situations par les individus dans leur vie quotidienne pourrait permettre de développer des modes de vies alternatifs. L’objectif étant, pour les situationistes, de changer le monde.
[85] Faber, op. cit. p. 40.
[86] Ibid. p. 45.
[87] Ibid. p. 44.
[88] Luis Mercier-Vega. L’increvable anarchisme, Paris : 10/18 Union Générale d’Editions, 1970. p. 13.
[89] Oved, Yaacov. « L'anarchisme dans le mouvement des kibboutz » in Juifs et anarchistes. Histoire d’une rencontre », Amedeo Bertolo éd., Paris : Éditions de l'Éclat, 2008. p. 201.
[90] David Catarivas. Israël : Petite planète, Paris : Édition du Seuil, 1957. p. 23.
[91] James Horrox. A Living Revolution : Anarchism in the Kibbutz Movement, Oakland, CA : AK Press, 2009. p. 7.
[92] Ibid. p. 63.
[93] Ibid. p. 108-109.
[94] Catarivas, op. cit. p. 23.
[95] Cela tient sans doute au fait que Ghandi fut lui-même influencé par les théories anarchistes du XIXe siècle dans sa pratique de la non-violence.
[96] Anne Lombard. Le mouvement Hippie aux États-Unis, Bruxelles : Casterman, 1996. p. 112.
[97] Pas, Nicolas. « Images d'une révolte ludique. Le mouvement néerlandais Provo en France dans les années soixante », Revue historique, vol. 634, no. 2, 2005 : 343-373. p. 348.
[98] Russ Bestley et Alex Ogg. Art of Punk : La musique, le graphisme, le stylisme, Paris : Hugo et Cie, 2012. p. 38.
[99] Ibid., p. 128-129.
[100] Ce point sera développé plus en détail dans la seconde partie de cet ouvrage.
[101] Baillargeon, op. cit. p. 146.
[102] Concernant les États-Unis, Noam Chomsky développe l’idée que l’opinion publique était, de manière générale, plus méfiante et encline à contester les décisions gouvernementales au cours des années 1980. Il s’appuie sur le discours du gouvernment sous Reagan et sous JFK afin d’étayer sa théorie.
[103] Marta Duran de Huerta. Yo, Marcos, Mexico : Ediciones del Milenio, 1994. p. 65.
[104] Yvon Le Bot. Le rêve Zapatiste, Paris : Éditions du Seuil, 1997. p. 27.
[105] Faber, op. cit. p. 49.
[106] Robert Graham éd. Anarchism : A Documentary History Of Libertarian Ideas, VOLUME THREE : The New Anarchism (1974-2012), Montreal, New York, London : Black Rose Books, 2013. p. 27.
[107] Randall Amster. Anarchism Today, Santa Barbara : Praeger, 2012. p. xxii.
[108] Ibáñez, op. cit. p. 13.
[109] George Woodcock. Anarchism, Harmondsworth, Middlesex : Penguin Books, 1963. p. 11.
[110] Proudhon, op. cit. p. 421.
[111] Elisée Reclus. Du sentiment de la nature dans les sociétés modernes et autres textes, Charenton : Éditions premières pierres, 2002. p. 91.
[112] Elisée Reclus. L’homme et la Terre, Paris : La découverte/Poche, 1998.
[113] Sam Dolgoff éd. Bakunin on Anarchy, New York : Vintage Books, 1971. p. 262.
[114] Amster, op. cit. p. 147.
[115] Dolgoff, op. cit. p. 8.
[116] Proudhon, op. cit. p. 303.
[117] G. P. Maximoff. The political philosophy of Bakunin : scientific anarchism, New York : The Free Press, 1953. p. 180.
[118] Reclus, 1998, op. cit. p. 320.
[119] Maximoff, op. cit. p. 184.
[120] Dolgoff, op. cit. p. 126.
[121] Proudhon, op. cit. p. 251-252.
[122] Ibid. p. 244.
[123] Ibid. p. 376-377.
[124] Ibid. p. 244.
[125] Pierre Kropotkine. Œuvres, Paris : La Découverte, 2001. p. 140.
[126] Maximoff, op. cit. p. 186-187.
[127] Proudhon, op. cit. p. 439.
[128] Dolgoff, op. cit. p. 221.
[129] Ibid. p. 220-221.
[130] Kropotkine, op. cit. p. 20.
[131] Noam Chomsky. Comprendre le pouvoir : l’indispensable de Chomsky, premier mouvement, Bruxelles : Les éditions Aden, 2005 (b). p. 119.
[132] Dolgoff, op. cit. p. 224.
[133] Ibid. p. 133.
[134] Amster, op. cit. p. 12.
[135] Kropotkine, op. cit. p. 53-54.
[136] Voir sur ce point toute la branche écologiste de l'idéologie anarchiste qui ne sera pas approfondie dans cet ouvrage mais qui revêt néanmoins un intérêt dans la compréhension de ce qu'est l'anarchisme.
[137] Goldman, op. cit. p. 65.
[138] Proudhon, op. cit. p. 270.
[139] Ibid. p. 260.
[140] Maximoff, op. cit. p. 271.
[141] Dolgoff, op. cit. p 126.
[142] Ibid. p. 261-262.
[143] Maximoff, op. cit. p. 250.
[144] Dolgoff, op. cit. p. 271.
[145] Ibid. p. 80.
[146] Ibid. p. 229-230.
[147] Amster, op. cit. p. 7.
[148] Karl Marx. Le Capital Livre II et III, Paris : Gallimard, 2008. p. 1442.
[149] Kropotkine, op. cit. p. 97-99.
[150] Ibid. p. 50.
[151] Ibid. p. 46-47.
[152] Proudhon, op. cit. p. 326.
[153] Kropotkine, op. cit. p. 142.
[154] Reclus, 1998, op. cit. p. 157.
[155] Chomsky, 2005, op. cit.
[156] Ibid. p. 53.
[157] Ibid. p. 38-44.
[158] Dolgoff, op. cit. p. 240.
[159] Ibid. p. 317.
[160] Gustav Landauer. Revolution and Other Writtings : A Political Reader, Gabriel Kuhn éd., Oakland, CA : PM Press, 2010.
[161] Maximoff, op. cit. p. 140.
[162] Dolgoff, op. cit. p. 316.
[163] Maximoff, op. cit. p. 138.
[164] Dolgoff, op. cit. p. 144.
[165] Chomsky, 2005, op. cit. p. 32.
[166] Berkman, op. cit. p. 151.
[167] A.I.T. fondée en 1864 et dont les deux grands chefs de files sont Marx et Bakounine.
[168] L’idée du relativisme qui sera présentée dans le chapitre 3 est une constante de la pensée anarchiste bien qu’elle soit devenue plus primordiale au cours de ces dernières décennies.
[169] Ibáñez, op. cit. p. 53.
[170] Goldman, op. cit. p. 23.
[171] Kropotkine, op. cit. p. 40.
[172] Amster, op. cit. p.8-9.
[173] Proudhon, op. cit. p. 281.
[174] Dolgoff, op. cit. p. 236.
[175] L’homme et la Terre de Reclus et La morale anarchiste et L’entraide un facteur de l’évolution de Kropotkine en particulier.
[176] A. H. Harcourt. « Help, cooperation, and trust in animals » in Cooperation and prosocial behaviour, Robert A. Hinde et Jo Groebel éds., Cambridge : Cambridge University Press, 1991. p. 15.
[177] Harcourt, op. cit. p. 17
[178] Goldman, op. cit. p. 23.
[179] Maximoff, op. cit. p. 304.
[180] Dolgoff, op. cit. p. 126-127.
[181] Ibid. p. 99.
[182] Ibid. p. 77.
[183] Reclus, 1998, op. cit. p. 188.
[184] Dolgoff, op. cit. p. 223.
[185] Ibid.
[186] Chomsky, 2005, op. cit. p. 110-111.
[187] Reclus, 1998, op. cit. p. 358.
[188] Kropotkine, op. cit. p. 143.
[189] Ibid. p. 114.
[190] Ibid. p. 99-104.
[191] Hartcourt, op. cit. p. 23.
[192] Berkman, op. cit. p. 292.
[193] Proudhon, op. cit. p. 240.
[194] Reclus, 1998, op. cit. p. 320.
[195] Ibid. p. 330.
[196] Ward, op. cit. p. 2.
[197] Dolgoff, op. cit. p. 95.
[198] Le Matin, 3000 anarchistes se sont retrouvés à St-Imier, [en ligne], 12 août 2012 [consulté le 07 septembre 2015]. Disponible sur : http://www.lematin.ch/suisse/3000-anarchistes-retrouves-stimier/story/27711278
[199] i-f-a.org, Conclusions on Saint-Imier : IFA-IAF, [en ligne]. [consulté le 07 septembre 2015]. Disponible sur : http://i-f-a.org/index.php/congress-document/281-conclusions-on-st-imier-ifa-iaf
[200] Reclus, 1998, op. cit. p. 357.
[201] Ibid. p. 184.
[202] Dolgoff, op. cit. p. 98.
[203] Ibid. p. 78.
[204] Kropotkine, op. cit. p. 24.
[205] On pense notamment à la définition de l’anarchisme donnée par Goldman en début de chapitre : « Anarchism stands for a social order based on the free grouping of individuals »
[206] Dolgoff, op. cit. p. 83.
[207] Ibid. p. 84.
[208] Ibid. p. 82.
[209] Kropotkine, op. cit. p. 48.
[210] Maximoff, op. cit. p. 195-16.
[211] Jean-Vincent Holeindre et Benoît Richard coord. La démocratie, histoires, théories, pratiques, Auxerre : Sciences humaines éditions, 2010. p. 319.
[212] Ibid. p. 319-320.
[213] Dolgoff, op. cit. p. 153.
[214] Holeindre et Richard, op. cit. p. 53.
[215] Ibid.. p. 53.
[216] François Vergniolle de Chantal. Fédéralisme et antifédéralisme, Paris : PUF : Que sais-je ?, 2005. p. 19.
[217] Dolgoff, op. cit. p. 78.
[218] Vivien Bouhey. Les anarchistes contre la république : contribution à l’histoire des réseaux sous la Troisième République (1880-1914), Rennes : Presses Universitaires de Rennes, 2008. p. 139.
[219] Berkman, op. cit. p. 138.
[220] Bouhey, op. cit. p. 141.
[221] Ibid. p. 275-277.
[222] Dolgoff, op. cit. p. 150-151.
[223] Ibid. p. 221.
[224] Bouhey, op. cit. p. 149.
[225] Ibid. p. 137.
[226] Bouhey, op. cit. p. 147.
[227] Ibid. p. 143.
[228] Goldman, op. cit. p. 17.
[229] Henry David Thoreau. Civil disobedience and other essays, New York Dover thrift Editions, 1993. p. 3.
[230] John Grafton éd. The Declaration of Independence and Other Great Documents of American History 1775- 1865, Mineola, New York : Dover Publications, 2000. p. 7.
[231] Ibid. p. 7.
[232] Ibid. p. 30.
[233] Louis Fischer. La vie du Mahatma Gandhi, Paris : Belfond, 1983. p. 86-87.
[234] Ibid. p. 92.
[235] Robert Deliège. Gandhi, Paris : PUF : Que sais-je ?, 1999. p. 97-98.
[236] Ward, op. cit. p. 12.
[237] Amster, op. cit. p. 60.
[238] Graeme Hayes et Sylvie Ollitrault. La désobéissance civile, Paris : Presses de la fondation nationale des sciences politiques : collection contester, 2012. p. 19.
[239] Ibid. p. 17.
[240] Ibid. p. 169.
[241] Ibid. p. 87.
[242] On entend ici par « pouvoir » l’idée de relations sociales verticales, du haut vers le bas. Il ne s’agit pas pour les anarchistes de s’opposer au pouvoir dans le sens que celui-ci prend selon l’analyse foucaldienne. Il en sera question dans le chapitre 3.
[243] Berkman. op. cit. p. 266.
[244] Ward, op. cit. p. 31.
[245] Funke, op. cit. p. 5.
[246] Ibid. p. 88.
[247] Ibid. p. 89.
[248] Ibáñez, op. cit. p. 33.
[249] William B. Paterson. Altering world order : The alter-globalization movement and the World Trade Organization (Doctorat d’études politiques – Université de Stirling, Écosse), décembre 2006 [En ligne]. [consulté le 15 novembre 2018]. Disponible sur : https://www.researchgate.net/publication/37244431_Altering_world_order p. 5.
[250] Ibid. p. 192-193.
[251] Laurence Davis. « Anarchism and the Future of Revolution » in The Continuum Companion to Anarchism, Ruth Kinna éd., New York : Continuum International Publishing Group, 2012. p. 212.
[252] Officer Cadet Matthew Hou. « Canadian Federalism and the Anti-Globalization Movement : Managing Violence through Evolution », Federalism-E, vol. 11, 2010. p. 57.
[253] Matthew Wilson et Ruth Kinna. « Key terms » in The Continuum Companion to Anarchism, Ruth Kinna éd., New York : Continuum International Publishing Group, 2012. p. 342-343.
[254] Ibáñez, op. cit. p. 30.
[255] Ibid. p. 33.
[256] Ibid. p. 47.
[257] Dimitri Roussopoulos. « The Politics of Neo-Anarchism (2012) » in A Documentary History of Libertarian Ideas : The New Anarchism (1974-2012), Robert Graham éd., New York : Black Rose Books, 2013. p. 36.
[258] Federico Ferretti. « Organisation and formal activism : insights from the anarchist tradition », International Journal of Sociology and Social Policy, vol. 36, no 11/12, 2016 : 726-740. p. 3.
[259] Ibid. p. 16.
[260] Roussopouos, op. cit. p. 36.
[261] Ibid. p. 36.
[262] Ibáñez, op. cit. p. 108-112.
[263] Theodore Sider. « Presentism and ontological commitment », The Journal of Philosophy, vol. 96, no 7, 1999 : 325-347. P. 325.
[264] Neil McKinnon. « Characterizing Presentism » in Basic Philosophical Concepts, in New Papers on the Present Focus on Presentism, Roberto Ciuni, Kristie Miller et Giuliano Torrengo éds.,, Munich : Philosophia Verlag GmbH, 2013.
[265] Ibáñez, op. cit. p. 90-91.
[266] John Holloway. Crack Capitalism, New York : Pluto Press, 2010.
[267] John Holloway. Crack Capitalism, New York : Pluto Press, 2010.
[268] Ibáñez, op. cit. p. 34.
[269] Emma Goldman. Living my life : In two volumes, Volume one, New York : Dover Publications, 1970.
[270] Carl Boggs. « Marxism, prefigurative communism, and the problem of workers’ control », Radical America, vol. 11, no 6, 1977 (a) : 99-122.
[271] Luke Yates. « Rethinking prefiguration : Alternatives, micropolitics and goals in social movements », Social Movement Studies, vol. 14, no 1, 2015 : 1-21. p. 2.
[272] Ibid. p. 2.
[273] Ibid. p. 3.
[274] Ibáñez, op. cit. p. 34.
[275] Laurence Davis. « Social anarchism or lifestyle anarchism : An unhelpful dichotomy », Anarchist Studies, vol. 18, no 1, 2010 : 62-82.
[276] Ibáñez, op. cit.
[277] Steven Lukes. Moral Relativism, London : Profile Books, 2008. p. 93.
[278] Benjamin Matalon. « Deux attitudes politico-philosophiques : universalisme et relativisme », Les cahiers psychologie politique, numéro 26, janvier 2015. [En ligne] http://lodel.irevues.inist.fr/cahierspsychologiepolitique/index.php?id=2963 consulté le 2 mars 2018.
[279] Rudolf Rocker. Anarchism and Anarcho-Syndicalism, London : Freedom Press, 2001. p. 14.
[280] Todd May. « Post-Structuralism and Anarchism (1989) » in A Documentary History of Libertarian Ideas : The New Anarchism (1974-2012), Robert Graham éd., New York : Black Rose Books, 2013.
[281] Ibáñez, op. cit. p. 139.
[282] Ibid. p. 140.
[283] Ibid.
[284] May, op. cit. p. 417.
[285] Ibid. p. 418.
[286] Ibáñez, op. cit. p. 78.
[287] Saul Newman. « The Politics of Post-Anarchism (2003) » in A Documentary History of Libertarian Ideas : The New Anarchism (1974-2012), Robert Graham éd., New York : Black Rose Books, 2013. p. 431.
[288] Ibáñez, op. cit. p. 66-67.
[289] Ibid.
[290] May, op. cit.
[291] Ibáñez, op. cit. p. 77.
[292] Jesse Cohn. « Anarchism and Essentialism (2003) » in A Documentary History of Libertarian Ideas : The New Anarchism (1974-2012), Robert Graham éd., New York : Black Rose Books, 2013.
[293] Ibáñez, op. cit. p. 77.
[294] May, op. cit. p. 421.
[295] Ibid. p. 421.
[296] Ibáñez, op. cit. p. 119.
[297] Newman, op. cit.
[298] Ibid. p. 431.
[299] Ibáñez, op. cit. p. 74.
[300] Cohn, op. cit. p. 438.
[301] Graham, 2013, op. cit. p. 584.
[302] Cohn, op. cit. p. 438.
[303] David Graeber. « The rebirth of anarchism in North America, 1957-2007 », Historia Actual Online, no 21, 2010 : 123-131. p 123.
[304] Amster, op. cit. p. 87.
[305] Newman, Saul. « Postanarchism and space : Revolutionary fantasies and autonomous zones », Planning Theory, vol. 10, no 4, 2011 : 344-365. p. 353.
[306] Cindy Milstein. Anarchism and Its Aspirations, Oakland, CA : AK Press, 2010. p. 5.
[307] Amster, op. cit. p. 15.
[308] David Graeber. Direct Action : An Ethnography, Oakland, CA : AK Press, 2009. p. 218 et 236.
[309] Amster, op. cit. p. 18.
[310] Amster, op. cit. p. 91.
[311] Amster, op. cit. p. 21.
[312] Hakim Bey. « Temporary Autonomous Zones (1985) » in A Documentary History of Libertarian Ideas : The New Anarchism (1974-2012), Robert Graham éd., New York : Black Rose Books, 2013. p. 69.
[313] Murray Bookchin. Social anarchism or lifestyle anarchism : an unbridgeable chasm, San Francisco : AK Press, 1995. p. 23.
[314] Bey. op. cit. p. 70.
[315] Ibid. p. 69.
[316] Ibid. p. 70.
[317] Il ne s’agit pas ici de remettre en cause la mise en place d’alternatives à petite ou grande échelle au cours des premières décennies du mouvement anarchiste, mais il s’agit plutôt de s’intéresser à la multiplication de telles alternatives au cours de ces dernières années.
[318] Stuart White. « Social anarchism, lifestyle anarchism, and the anarchism of Colin Ward », Anarchist Studies, vol. 19, no 2, 2011 : 92-104. p. 118-119.
[319] Noam Chomsky. Chomsky on Anarchism, Barry Pateman éd., Oakland CA : AK Press, 2005 (a). p. 222.
[320] Amster, op. cit. p. 19
[321] White, op. cit. p. 124.
[322] Amster, op. cit. p. 103.
[323] Francesca Polletta. « ‘Free Spaces’ in Collective Action », Theory and Society, vol. 28, no 1, 1999 : 1-38.p. 1.
[324] Susan Love Brown éd. Intentional Community : an anthropological perspective, New York : State University of New York Press, 2002. p. 5.
[325] Kenny, Michael. Communities of Resistance : The Success and Resilience of Intentional Communities in North America (Mémoire d’études environnementales – Université York, Toronton, ON, Canada), 31 juillet 2014 [En ligne]. [consulté le 12 mars 2018]. Disponible sur : https://fes.yorku.ca/wp-content/uploads/2018/10/Michael_Kenny_2014_MES.pdf. p. 11.
[326] Lucy Jayne Kamau. « Liminality, communitas, charisma, and community » in Intentional Community : an anthropological perspective, Susan Love Brown éd., New York : State university of New York press, 2002. p. 17.
[327] Jonathan G. Andelson. « Coming Together and Breaking Apart : Sociogenesis and Schismogenesis » in Intentional Community : an anthropological perspective, Susan Love Brown éd., New York : State university of New York press, 2002. p. 131.
[328] Kozeny, Geoph. « Intentional Communities : Lifestyle Based on Ideals » in Communities Directory : A Guide to Cooperative Living, Fellowship for Intentional Communities éd., Fellowship for Intentional Community, 1995. p. 18.
[329] Kenny, op. cit. p. 3.
[330] Ibid. p. 10.
[331] Richard A. Jones. « OWS and the class/race dynamic », Socialism and Democracy, vol. 26, no 2, 2012 : 30- 32. p. 9.
[332] Creagh, op. cit. p. 26-27.
[333] Ibid. p. 73.
[334] Ibid. p. 157.
[335] William L. Smith. « Intentional communities 1990-2000 : A portrait », Michigan Sociological Review, 2002 : 107-131.
[336] Kenny, op. cit. p. 7.
[337] Jones, op. cit. p. 11.
[338] Amster, op. cit. p. 104.
[339] La question de la monnaie dans les pratiques anarchistes et dans l’organisation du mouvement OWS sera discutée plus en détail dans le chapitre 10.
[340] Seán M. Sheehan. Anarchism, London : Reaktion Books, 2003. p. 117.
[341] Kenny, op. cit. p. 1.
[342] Bey, op. cit. p. 70.
[343] Ibid. p. 101.
[344] Jeff Shantz. « Beyond the state : The return to anarchy », disClosure : A Journal of Social Theory, vol. 12, no 1, art. 7, 2003 : 87-103. p. 92.
[345] Bey, op. cit. p. 69-70.
[346] Shantz, op. cit. p. 92.
[347] Amster, op. cit. p. 152.
[348] On voit déjà s’esquisser l’idée d’occupation qui sera à la base du mouvement OWS. Celui-ci empruntera notamment aux TAZ afin de se construire, mais pas uniquement.
[349] Newman, 2011, op. cit. p. 345.
[350] Amster, op. cit. p. 152.
[351] Mondragon Bookstore and Coffeehouse, Home, [en ligne]. [consulté le 04 mars 2017]. Disponible sur : https://www.mondragon.ca/
[352] Amster, op. cit., p. 106-108.
[353] Ibid. p. 108–109.
[354] Ibid. p. 133.
[355] Aaron T. Wachhaus « Anarchy as a model for network governance », Public Administration Review, vol. 72, no 1, 2012 : 33-42. p. 37.
[356] Amster. op. cit. p. xxiv.
[357] Wachhaus, op. cit. p. 36.
[358] Jeffrey Juris. « A new way of doing politics ? Global justice movements and the cultural logic of networking », Recherches sociologiques et anthropologiques, vol. 38, no 38-1, 2007 : 127-142. p. 139.
[359] Les liens entre néo-anarchisme, démocratie directe et le mouvement OWS seront discutés plus en détail dans le chapitre 9.
[360] Amster, op. cit. p. 131-132.
[361] Ward, op. cit. p. 29.
[362] Amster, op. cit. p. 124.
[363] Ibid. p. 130.
[364] Milstein. p. 117-118.
[365] Amster, op. cit. p. 11.
[366] Ibid. p. 11.
[367] Ibid. p. 33.
[368] Ibid. p. xxiv.
[369] Milstein, op. cit. p. 117.
[370] Darcy K. Leach. « Prefigurative politics » in The Wiley-Blackwell encyclopedia of social and political movements, David A. Snow, Donatella Della Porta, Bart Klandermans, Doug McAdam éds., Hoboken, NJ : Wiley-Backwell, 2013 (b). p. 1004.
[371] Schlembach, Raphael. « Social movements in post-political society : Prefiguration, deliberation and consensus. » in Social to Political. New Forms of Mobilization and Democratization, Benjamín Tejerina and Ignacia Perugorría éds., Conference proceeding, University of the Basque County, 9-10 February 2012. p. 242.
[372] Ibid. p. 241.
[373] Wini Breines. Community and Organization in the New Left, 1962–1968 : The Great Refusal, New Brunswick & London : Rutgers University Press, 1989. p. 6.
[374] Milstein, op. cit., p. 68.
[375] Ibáñez, op. cit. p. 59.
[376] Uri Gordon. « Prefigurative politics between ethical practice and absent promise », Political Studies, vol. 66, no 2, 2018 : 521-537. p. 7.
[377] Carl Boggs. « Revolutionary process, political strategy, and the dilemma of power », Theory and Society, vol. 4, no 3, 1977 (b) : 359-393.p. 388-389.
[378] Ibid. p. 381-382.
[379] Christos Memos. « Anarchism and Council Communism on the Russian Revolution », Anarchist Studies, vol. 20, no 2, 2012. p. 35.
[380] Boggs, 1977 (b), op. cit., p. 363.
[381] Ibid. p. 384.
[382] Ibid. p. 382.
[383] Ibid. p. 363.
[384] Ruth Kinna. « Utopianism and prefiguration » in Political Uses of Utopia : New Marxist, Anarchist, and Radical Democratic Perspectives, Silwia Dominika Chrostowska and James D. Ingram éds., New York, NY : Columbia University Press, 2016. p. 3.
[385] Mathijs Van de Sande. « Fighting with tools : Prefiguration and radical politics in the twenty-first century », Rethinking Marxism, vol. 27, no 2, 2015 : 177-194. p. 182.
[386] Ibid. p. 182.
[387] Anthony Ince. « In the shell of the old : Anarchist geographies of territorialisation », Antipode, vol. 44, no 5, 2012 : 1645-1666. p. 8.
[388] Dolgoff, op. cit. p. 332.
[389] Gordon, 2018, op. cit., p. 10.
[390] Ronald Creagh, Utopies américaines, Expériences libertaires du XIXe siècle à nos jours, Agone, Marseille, 2009. p. 305.
[391] Kinna, op. cit., p. 8.
[392] Ince, op. cit., p. 8.
[393] Kinna, op. cit., p. 17.
[394] Arthur H. Garrison. « Defining terrorism : Philosophy of the bomb, propaganda by deed and change through fear and violence », Criminal Justice Studies, 2004, vol. 17, no 3, : 259-279. p. 266.
[395] Leach, op. cit., p. 1004.
[396] Breines, op. cit., p. 47.
[397] Kevin Young and Michael Schwartz. « Can prefigurative politics prevail ? The implications for movement strategy in John Holloway’s Crack Capitalism », Journal of Classical Sociology, vol. 12, no 2, 2012 : 220-239. p. 223.
[398] Van de Sande, op. cit., p. 188.
[399] Taylor, op. cit. p. 739.
[400] Emma Goldman. My Disillusionment in Russia, Mineola : Dover Publications, 2003. p. 260.
[401] Uri Gordon. Anarchy alive ! : anti-authoritarian politics from practice to theory. Londres : Pluto Press, 2008. p. 5-6.
[402] Kinna, op. cit., p. 6.
[403] Creagh, 2009, op. cit., p. 296.
[404] Van de Sande, op. cit., p. 188.
[405] David Graeber. Pour une anthropologie anarchiste, Montréal : Lux, 2006. p. 13-14.
[406] Kinna, op. cit., p. 2.
[407] Ibid. p. 14.
[408] Janicka, op. cit. p. 171-172.
[409] Ibid. p. 153.
[410] Jan Rohgalf. « Democracy of the many ? Occupy Wall Street and the dead end of prefiguration », Distinktion : Scandinavian Journal of Social Theory, vol. 14, no 2, 2013 : 151-167. p. 163.
[411] Baehr, op. cit., p. 508-509.
[412] Eric Csapo. Theories of Mythology, Malden, MA, Oxford UK, Victoria, Australia : Blackwell Publishing, 2005. p. 12.
[413] Ibid. p. 10.
[414] Gordon, 2008, op. cit., p. 11.
[415] Ibid. p. 39.
[416] Kinna, op. cit., p. 21.
[417] On en revient ici à la dualité destruction-création caractéristique de la pensée anarchiste évoquée dans la partie I.
[418] Taylor, op. cit., p. 734-735.
[419] Marianne Maeckelbergh. The will of the many : How the alterglobalisation movement is changing the face of democracy, London : Pluto Press, 2009. p. 67.
[420] Van de Sande, op. cit., p. 188-189.
[421] Amster, op. cit., p. 109.
[422] Graeber, 2010, op. cit. p. 124.
[423] Rohgalf, op. cit., p. 158.
[424] Van de Sande, op. cit., p. 189.
[425] Il en sera question dans le chapitre 9 en particulier.
[426] Ibid. p. 188-189.
[427] Schlembach, op. cit., p. 241.
[428] Van de Sande, op. cit., p. 183.
[429] Schlembach, op. cit., p. 240.
[430] John L. Hammond. « The anarchism of occupy Wall Street », Science & Society, vol. 79, no 2, 2015 : 288- 313. p. 295.
[431] Ibid. p. 308.
[432] Gordon, 2008, op. cit., p. 38-39.
[433] Kinna, op. cit., p. 3-4.
[434] Van de Sande, op. cit., p. 189.
[435] Creagh, 2009, op. cit., p. 302-303.
[436] Kinna, op. cit., p. 3-4.
[437] Hammond, op. cit., p. 294.
[438] Kinna, op. cit., p. 5.
[439] Young and Schwartz, op. cit., p. 233.
[440] Ibid. p. 233-234.
[441] Ibid. p. 232-233.
[442] Schlembach, op. cit., p. 244.
[443] Taylor, op. cit., p. 745.
[444] Ibid. p. 738.
[445] Leach, op. cit., p. 1006.
[446] Taylor, op. cit., p. 739.
[447] Rohgalf, op. cit., p. 161.
[448] Young and Schwartz, op. cit., p. 224.
[449] Rudolf Rocker. The London Years, Oakland, CA : AK Press, 2005 [1956]. p. 111.
[450] Lynn Owens and L. Kendall Palmer. « Making the news : Anarchist counter-public relations on the World Wide Web », Critical Studies in Media Communication, vol. 20, no 4, 2003 : 335-361. p. 335.
[451] Ibid. p. 350.
[452] Jean-Samuel Beuscart, Éric Dagiral et Sylvain Parasie. Sociologie d’internet, Malakoff : Armand Colin, 2016. p. 46.
[453] Christine Barats dir. Manuel d’analyse du web en sciences humaines et sociales, Paris : Armand Colin, 2016. p. 45.
[454] Thierry Vedel. « Conclusions : L’Internet, continuation de la (science) politique sous d’autres formes » in Continuerlalutte.com : les partis politiques sur le web, Fabienne Greffet dir., Paris : Presse de la fondation nationale des sciences politiques, 2011. p. 285.
[455] Beuscart, op. cit. p. 21.
[456] Ibid. p. 107.
[457] Fabien Granjon. L’Internet militant : Mouvement social et usage des réseaux télématiques, Rennes : Éditions Apogée, 2001. p. 57.
[458] Ibid. p. 79.
[459] Beuscart, op. cit. p. 23.
[460] Dominique Cardon. La démocratie internet. Promesses et limites, Paris : Seuil, 2010. p. 7.
[461] Vedel, op. cit., p. 282.
[462] Beuscart, op. cit., p. 110-111.
[463] Vedel, op. cit., p. 285.
[464] Barats, op. cit., p. 109.
[465] Dominique Boullier. Sociologie du Numérique, Paris : Armand Colin, 2016. p. 232.
[466] Vedel, op. cit., p. 281-282.
[467] Owens and Palmer, op. cit., p. 341.
[468] Barats, op. cit., p. 115.
[469] Sébastien Rouquette. L’analyse des sites internet : une radiographie du cybersp@ce, Bruxelles : Éditions De Boeck, 2009. p. 305.
[470] U. S. Census Bureau, Urbanized Areas and urban Clusters : 2010, [en ligne], 2010 Census Urban Area Delineation Program. [consulté le 04 avril 2019]. Disponible sur : https://www2.census.gov/geo/pdfs/maps-data/maps/thematic/2010ua/UA2010_UAs_and_UCs_Map.pdf
[471] Ibáñez, op. cit. p. 28-31.
[472] Amster, op. cit. p. 131-132.
[473] nefac.net [en ligne]. [consulté le 03 novembre 2016]. Disponible sur : https://www.nefac.net
[474] North East Anarchist Network, About the Northeast Anarchist Network, [en ligne]. [consulté le 10 octobre 2018]. Disponible sur : http://neanarchist.net/about
[475] www.ainfos.ca et www.anarchalibrary.blogspot.com
[476] Colleen Hackett. « Justice through defiance : political prisoner support work and infrastructures of resistance », Contemporary Justice Review, vol. 18, no 1, 2015 : 68-75. p. 69.
[477] Ibid. p. 72.
[478] Amster, op. cit. p. 108.
[479] Ibid. p. 108.
[480] Anarchist Black Cross Federation, About us, [en ligne]. [consulté le 10 octobre 2018]. Disponible sur : http://www.abcf.net/about-us/
[481] On rappelle qu’on a volontairement laissé de côté les groupes présents uniquement sur les réseaux sociaux (pages ou groupes Facebook par exemple).
[482] Goldman, 1970, op. cit.
[483] Industrial Workers of the World, History, [en ligne], 2019. [consulté le 12 mars 2018]. Disponible sur : https://iww.org.uk/about/history/
[484] Salvatore Salerno. Red November, Black November : Culture and Community in the Industrial Workers of the World, Albany : State University of New York Press, 1989. p. 71-73.
[485] Black Rose Anarchist Federation / Federación Anarquista Rosa Negra, Mission Statement, [en ligne], 2019. [consulté le 12 mars 2018]. Disponible sur : http://blackrosefed.org/mission-statement/
[486] Food Not Bombs, 2019 Food Not Bombs Locations, [en ligne], 2019. [consulté le 12 mars 2018]. Disponible sur : http://foodnotbombs.net/info/locations/
[487] Food Not Bombs, The first thirty years of the Food Not Bombs movement, [en ligne]. [consulté le 12 mars 2018]. Disponible sur : http://foodnotbombs.net/new_site/story.php
[488] Graeber, 2009, op. cit., p. 236.
[489] Nik Heynen. « Cooking up non-violent civil-disobedient direct action for the hungry : ‘Food Not Bombs’ and the resurgence of radical democracy in the US », Urban Studies, vol. 47, no 6, 2010 : 1225-1240. p. 1227.
[490] Sean Parson. « Breaking bread, sharing soup, and smashing the state : Food Not Bombs and anarchist critiques of the neoliberal charity state », Theory in Action, vol. 7, no 4, 2014 : 33. p. 43.
[491] Heynen, op. cit., p. 1231.
[492] Food Not Bombs, The first thirty years of the Food Not Bombs movement, op. cit.
[493] Ibid.
[494] Ibid.
[495] Heynen, op. cit., p. 1228.
[496] Vedel, op. cit., p. 282.
[497] Beuscart, op. cit., p. 131.
[498] Ibid. p. 132.
[499] Ibid. p. 23-24.
[500] Ibid. p. 136.
[501] Owens et Palmer, op. cit., p. 336.
[502] Infoshop, About us, [en ligne]. [consulté le 12 octobre 2018]. Disponible sur : http://www.infoshop.org/about-us/
[503] Indymedia, History, [en ligne]. [consulté le 15 février 2017]. Disponible sur : https://www.indymedia.org/or/static/about.shtml
[504] Sara Platon and Mark Deuze. « Indymedia journalism : A radical way of making, selecting and sharing news ? », Journalism, vol. 4, no 3, 2002 : 336-355. p. 337.
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[508] spunk.org [en ligne]. [consulté le 15 mars 2017]. Disponible sur : http://www.spunk.org
[509] Uri Gordon. « Anarchism reloaded », Journal of Political Ideologies, vol. 12, no 1, 2007 : 29-48. p. 42.
[510] Beuscart, op. cit., p. 109.
[511] Owens et Palmer, op. cit., p. 336.
[512] Beuscart, op. cit., p. 135.
[513] AK Press, About Us, [en ligne]. [consulté le 04 avril 2019]. Disponible sur : https://www.akpress.org/about.html
[514] Black Rose Books, Black Rose Books History, [en ligne], 2015. [consulté le 04 avril 2019]. Disponible sur : http://blackrosebooks.net/about
[515] PM Press, About PM Press, [en ligne], 2018-2017. [consulté le 04 avril 2019]. Disponible sur : http://www.pmpress.org/content/index.php?topic=about
[516] WHITEHEAD, Andrew. The Anarchist Bookfair : Anarchisms’s Big Event, [en ligne], History Workshop, 29 octobre 2010. [consulté le 05 mai 2019]. Disponible sur : http://www.historyworkshop.org.uk/anarchist-bookfair/
[517] Thomas Nail. « Zapatismo and the Global Origins of Occupy », Journal for Cultural and Religious Theory, vol. 12 no. 3, Spring 2013 : 20-35. p. 20.
[518] Jackie Smith. « Connecting social movements and political moments : Bringing movement building tools from global justice to Occupy Wall Street activism », Interface : A Journal for and about Social Movements, vol. 4, no 2, 2012 : 369-382. p. 370-372.
[519] Le WSF est organisé tous les ans les premières années puis de manière plus espacée.
[520] Donatella Della Porta. « L’altermondialisme et la recherche sur les mouvements sociaux. Quelques réflexions », Cultures & Conflits, no 70, 2008 : 13-31. p. 23.
[521] Diane E. Davis. « The power of distance : re-theorizing social movements in Latin America », Theory and Society, vol. 28, no 4, 1999 : 585-638. p. 585-638.
[522] Michel Wieviorka. « The resurgence of social movements », Journal of Conflictology, vol. 3, no 2, 2012 : 13- 19.
[523] Alain Touraine. « An introduction to the study of social movements », Social research, vol. 52, no 4, 1985 : 749-787.
[524] Davis D., op. cit. p. 601.
[525] Della Porta, op. cit. p. 21.
[526] David Graeber. The democracy project, New-York : Spiegel & Grau, 2013. p. 192.
[527] Philipp Altmann. « Una breve historia de las organizaciones del Movimiento Indígena del Ecuador », Antropología Cuadernos de investigación, no 12, 2107 : 105-121. p. 12.
[528] Della Porta, op. cit. p. 25.
[529] Ibid. p. 26.
[530] En anglais NAFTA : North American Free Trade Agreement.
[531] Claudio Albertani. Le miroir du Mexique, Paris : Éditions du monde libertaire, 2012. p 45.
[532] Elfatih A. Abdel Salam. « The Arab spring : Its origins, evolution and consequences… four years on », Intellectual Discourse, vol. 23, no 1, 2015. p. 124.
[533] Funke, op. cit., p. 6.
[534] Ibid. p. 5.
[535] Chico Whitaker. « The WSF as open space » in World Social Forum : challenging empires, Jai Sen, Anita Anand, Arturo Escobar and Peter Waterman éds., New Delhi : The Viveka Foundation, 2004. p. 118-119.
[536] Ibid. p. 113.
[537] Geoffrey Pleyers and Marlies Glasius. « La résonance des « mouvements des places » : connexions, émotions, valeurs », Socio. La nouvelle revue des sciences sociales, no 2, 2013 : 59-80.
[538] Funke, op. cit., p. 5.
[539] Heikki Patomäki and Teivo Teivainen. « The World Social Forum : an open space or a movement of movements ? », Theory, Culture & Society, vol. 21, no 6, 2004 : 145-154. p. 145.
[540] Ibid. p. 147.
[541] Funke, op. cit., p. 2.
[542] Ibid. p. 10.
[543] Ibid. p. 5.
[544] Ibid. p. 2.
[545] Arturo Escobar. « Other Worlds Are (Already) Possible : Self-Organisation, Complexity, and Post-Capitalist Cultures » in The World Social Forum : Challenging Empires, J. Sen, A. Anand, A. Escobar et P. Waterman éds., New Dehli : Viveka, 2004. p. 352.
[546] Patomäki et Teivainen, op. cit., p. 151.
[547] Whitaker, op. cit., p. 113.
[548] Voir annexes 1 à 4.
[549] Funke, op. cit., p. 13.
[550] Patomäki et Teivainen, op. cit., p. 146.
[551] Ibid. p. 150.
[552] Ibid. p. 150
[553] Ibid. p. 150.
[554] Whitaker, op. cit., p. 119.
[555] Geoffrey Pleyers. « Alter-Europe : four ways to deal with the crisis of representative democracy », Vlaams Marxistisch Tijdschrift, vol. 46, no 4, 2012 : 27-32.
[556] Graeber, 2013, op. cit., p. 96.
[557] De 2007 à 2011 les deux chambres du Congrès avaient une majorité Démocrate.
[558] Mohammed A. Bamyeh. « Anarchist method, liberal intention, authoritarian lesson : The Arab Spring between three enlightenments », Constellations, vol. 20, no 2, 2013 : 188-202. p. 195.
[559] Davis D., op. cit.
[560] Mohammed A. Bamyeh. « Anarchist philosophy, civic traditions and the culture of Arab revolutions », Middle East Journal of Culture and Communication, vol. 5, no 1, 2012 : 32-41.
[561] Chomsky, Noam. Occupy, Brooklyn : Zuccotti Park Press, 2012. p. 62.
[562] Juan Cole. « How neoliberalism created an age of activism », Al Jazeera, 15, 2011. [En ligne]. Disponible sur : https://www.aljazeera.com/indepth/opinion/2011/11/20111114131340415929.html
[563] Shadi S. Saleh, Mohamad S. Alameddine, Nabil M. Natafgi, et al. « The path towards universal health coverage in the Arab uprising countries Tunisia, Egypt, Libya, and Yemen », The Lancet, vol. 383, no 9914, 2014 : 368-381.
[564] Walter Armbrust. « Egypt : A Revolution against Neoliberalism ? », AlJazeera, 24 février 2011. [En ligne] Disponible sur : https://www.aljazeera.com/indepth/opinion/2011/02/201122414315249621.html
[565] Alcinda Honwana. Youth and revolution in Tunisia. London : Zed Books Ltd., 2013.
[566] Armbrust, op. cit.
[567] Graeber, 2013, op. cit., p. 93.
[568] Bamyeh, 2013, op. cit.
[569] Ibid. p. 198.
[570] Harel Chorev. « The spring of the networked nations : Social media and the Arab Spring », The Levantine Review, vol. 1, no 2, 2012 : 120-139.
[571] Theodor Tudoroiu. « Social media and revolutionary waves : The case of the Arab spring », New Political Science, vol. 36, no 3, 2014 : 346-365.
[572] Wieviorka, op. cit., p. 18.
[573] Antimo L. Farro et Deniz Günce Demirhisar. « The Gezi Park movement : a Turkish experience of the twenty-first-century collective movements », International Review of Sociology, vol. 24, no 1, 2014 : 176-189.
[574] Ceren Akbaba. « Occupy the world : The emergence of an international movement », Middle Eastern Analysis, vol. 5, no 57, 2013 : 28-34.
[575] Davis D., op. cit., p. 619.
[576] Chomsky, 2012, op. cit., p. 59.
[577] Wieviorka, op. cit., p. 16-17.
[578] Davis D., op. cit., p.619.
[579] Bamyeh, 2013, op. cit.
[580] Pleyers et Glasius, op. cit., p. 74.
[581] On s’intéressa à la définition de ce terme dans le chapitre 9.
[582] Farhad Khosrokhavar. The New Arab Revolutions that Shook the World, Boulder, USA : Paradigm Publishers, 2012.
[583] Graeber, 2013, op. cit.
[584] Farro et Demirhisar, op. cit.
[585] Wieviorka, op. cit., p. 18.
[586] Bamyeh, 2013, op. cit., p. 198.
[587] Graeber, 2013, op. cit., p. xi.
[588] Chomsky, 2012, op. cit., p. 43.
[589] Pleyers et Glasius, op. cit., p. 71.
[590] Wieviorka, op. cit., p. 15.
[591] Graeber, 2011 (b), op. cit., p. 399-400.
[592] Adbusters, Manifesto [en ligne], 2019. [consulté le 23 avril 2018]. Disponible sur : https://www.adbusters.org/about.manifesto
[593] Kropotkine, op. cit., p. 130.
[594] Fred Magdoff et Michael D. Yates. « The ABCs of the economic crisis », Adbusters, no 93, 2011 : 25. p. 25.
[595] Notons la proximité, déjà évoquée dans le chapitre 6, de la pensée politique d’individus se réclamant soit de l’anarchisme, soit du communisme, soit du socialisme.
[596] Joel Kovel. « There is no greater responsibility for intellectuals », Adbusters, no 93, 2011 : 83. p. 83.
[597] Rudolf Bahro. « Our Revolution », Adbusters, no 93, 2011 (b) : 122-123. p. 123.
[598] Micah White. « The energy is Europe now », Adbusters, no 94, 2011 (c) : 111. p. 111.
[599] Cindy Milstein. « Paths are never straight lines », Adbusters, no 93, 2011 : 84. p. 84.
[600] Lawrence Morley. « Revolt », Adbusters, no 93, 2011 : 90. p. 90.
[601] Saul Newman. « The Politics of Post Anarchism », Adbusters, no 97, 2011 (a) : 86-88. p. 86-88.
[602] Chris Hedges. « Why the revolution must start in America », Adbusters, no 96, 2011 (b) : 16-18. p. 18.
[603] Laurie Penny. « Will the revolution begin in London ? », Adbusters, no 96, 2011 : 82-86. p. 85.
[604] Tasos Sagris. « Nothing changed, but everything is different », Adbusters, no 93, 2011 : 113-117. p. 115.
[605] Sagris ne se reconnaît cependant pas dans le postmodernisme, puisqu’il considère que ce courant de pensée est en train de mourir.
[606] Brett Stevens. « Forewords to Pentti Linkola’s Can Life Prevail ? », Adbusters, no 95, 2011 : 99. p. 99.
[607] Newman, 2011 (a), op. cit., p. 88.
[608] Doris Pozzi. « Hi adbusters », Adbusters, no 93, 2011 : 86. p. 86.
[609] Elisa Aaltola. « Green anarchy : Deep ecology and primitivism » in Anarchism and moral philosophy, Benjamin Franks and Matthew Wilson éds., London : Palgrave Macmillan, 2010. p. 164-167.
[610] Rudolf Bahro. « The adventure of a different life », Adbusters, no 93, 2011 (a) : 27-29. 27-28.
[611] Pentti Linkola. « Can life prevail ? », Adbusters, no 95, 2011 : 53. p. 53.
[612] Paul Gilding. « The Great Disruption : How the Climate Crisis Will Transform the Golbal Economy », Adbusters, no 97, 2011 : 35. p. 35.
[613] Allen D. Kanner. « When nature’s rights are fully recognized, capitalism will no longer be viable », Adbusters, no 97, 2011 : 60. p. 60.
[614] Adbusters, no 94, 2011. p. 75.
[615] Katharina Osthoff. « A week of Carnivalesque Rebellion… What a great idea ! », Adbusters, no 93, 2011 : 88. p. 88.
[616] Walter Bond. « Final statement to the court », Adbusters, no 95, 2011 : 81. p. 81.
[617] Adbusters, no 95, 2011. p. 5.
[618] Alastair Crooke. « NPQ », Adbusters, no 95, 2011 (b) : 107. p. 107.
[619] Moiz Billah. « Letter », Adbusters, no 97, 2011 : 19. p. 19.
[620] Alastair Crooke. « How to Do Business ? », Adbusters, no 95, 2011 (a) : 71. p. 71.
[621] David Graeber. « Debt : the First 5.000 years », Adbusters, no 97, 2011 (c) : 59. p. 59.
[622] David Graeber. « Awaiting the magical spark », Adbusters, no 96, 2011 : 81. p. 81.
[623] Micah White. « To the barricades ! », Adbusters, no 94, 2011 (b) : 100-110. p. 108.
[624] Adbusters, no 95, 2011. p. 76, 78 et 79.
[625] Graeber, 2011 (b), op. cit., p. 102.
[626] William I. Robinson. « Transnational capitalism », Adbusters, no 95, 2011 : 74-75. p. 75.
[627] Yoko Kato. « A new stage of capitalism », Adbusters, no 94, 2011 : 73. p. 73.
[628] Graeber, 2011 (b), op. cit., p. 375.
[629] Cette position ne fera pas nécessairement l’unanimité dans les campements Occupy.
[630] Ibid. p. 345.
[631] Ibid. p. 365.
[632] Il en sera question dans le chapitre 10.
[633] Ibid. p. 365.
[634] Ibid. p. 8.
[635] Ibid. p. 56.
[636] Ibid. p. 45.
[637] Center for Responsive Politics and Public Citizen, Adbusters, no 93, 2011 : 23. p. 23.
[638] Graeber, 2011 (b), op. cit., p. 386-387.
[639] Mikkel Borch-Jacobsen. « You’re bipolar », Adbusters, no 94, 2011 : 63-69. p. 66.
[640] On en revient à la théorie de la main invisible développée par Adam Smith.
[641] Grace Lee Boggs. « World War IV », Adbusters, no 97, 2011 : 94. p. 94.
[642] Graeber, 2011 (b), op. cit., p. 4.
[643] Ibid. p. 13-14.
[644] Ethan Watters. « An increase in the general loading of psychopathology », Adbusters, no 93, 2011 : 70-71. p. 71.
[645] Jacques Waardenburg. « Reflections on the West », Adbusters, no 95, 2011 : 15. p. 15.
[646] Darren Fleet. « Mein Kampus », Adbusters, no 96, 2011 : 45. p. 45.
[647] William Robert Catton Jr. « Meme war », Adbusters, no 96, 2011 : 48. p. 48.
[648] Adbusters, no 93, 2011. p. 62-63.
[649] Micah White. « A unified theory of mental pollution », Adbusters, no 96, 2011 (e) : 51-52. p. 51-52.
[650] Michael Löwy. « How to transcend the capitalist system », Adbusters, no 95, 2011 : 67-68. p. 67.
[651] Graeber, 2011 (b), op. cit., p. 32-33.
[652] Löwy, op. cit., p. 68.
[653] Brian Ulrich. « Who the F**k do you think you are ? », Adbusters, no 97, 2011 : 36. p. 36.
[654] Robert Dixon. « Hey Adbusters », Adbusters, no 93, 2011 : 87. p. 87.
[655] Manfred Max-Neef. « Barefoot economics », Adbusters, no 94, 2011 : 79-80. p. 80.
[656] Adbusters, no 97, 2011. p. 49.
[657] Friedensreich Hundertwasser. « The holy shit », Adbusters, no 94, 2011 : 126. p. 126.
[658] Kalle Lasn. « The logic of not demanding », Adbusters, no 93, 2011 : 91. p. 91.
[659] Bahro, 2011 (b), op. cit., p. 123.
[660] Morley, op. cit. p. 90.
[661] Chris Hedges. Adbusters, no 93, 2011 (a) : 73. p. 73.
[662] André Gorz. « Metameme #1 : Zero Growth », Adbusters, no 93, 2011 : 95-96. p. 96.
[663] Hedges, 2011 (b), op. cit., p. 18.
[664] Micah White. « UK Uncut channels outrage », Adbusters, no 97, 2011 (f) : 69. p. 69.
[665] Ibid. p. 69.
[666] David William Martin. « Dear adbusters », Adbusters, no 94, 2011 : 91. p. 91.
[667] David Smith. « Letter », Adbusters, no 93, 2011 : 88. p. 88.
[668] Micah White. « To live without dead time », Adbusters, no 97, 2011 (g) : 81. p. 81.
[669] Adbusters, no 97, 2011. p. 62.
[670] Micah White. « Activism after clicktivism », Adbusters, no 93, 2011 (a) : 89. p. 89.
[671] Ibid. p. 89.
[672] Adbusters, no 95, 2011. p. 72-73.
[673] Adbusters, no 94, 2011. p. 132.
[674] Sagris, op. cit., p. 116.
[675] Ibid. p. 116.
[676] Pleyers et Glasisus, op. cit.
[677] Penny, op. cit., p. 85.
[678] Stephen Henighan. « Unleashing Canada’s revolutionary potential », Adbusters, no 96, 2011 : 87-89. p. 88.
[679] Richard Neville. « That lights up Australia », Adbusters, no 96, 2011 : 91-93. p. 93.
[680] Manuel Castells. « They talked, they dreamed, they tweeted », Adbusters, no 97, 2011 : 85. p. 85.
[681] Franco Berardi. « Insurrection », Adbusters, no 97, 2011 : 83. p. 83.
[682] Ibid. p. 82.
[683] Ibid. p. 82.
[684] Michael Hardt et Antonio Negri. « Arabs are democracy's new pioneers », The Guardian, 24 février 2011.
[685] Berardi Adbusters, op. cit., p. 83.
[686] Castells, 2011, op. cit., p. 85.
[687] Graeber, 2011 (b), op. cit., p. 393-394.
[688] Micah White« Revolution in America », Adbusters, no 95, 2011 (d) : 112-113. p. 112.
[689] Adbusters, no 95, 2011. p. 80.
[690] Ibid. p. 80.
[691] Penny, Adbusters, op. cit., p. 86.
[692] Adbusters, no 97, 2011. p. 50-51.
[693] Ibid. p. 61.
[694] Ibid. p. 99.
[695] Graeber, 2011 (b), op. cit., p. 397.
[696] Graeber, 2013, op. cit., p. 89.
[697] Edward Abbey. One Life at a Time, Please, New York : Macmillan, 1988. p. 26.
[698] Amster, op. cit., p. 121.
[699] Ibid. p. xxviii.
[700] Alain Renaut dir. Encyclopédie de la culture politique contemporaine, Tome III : Théories, Paris : Hermann éditeurs. 2008. p. 464.
[701] Altman, David. « Bringing direct democracy back in : toward a three-dimensional measure of democracy », Democratization, vol. 20, no 4, 2013 : 615-641. p. 616.
[702] Holeindre, op. cit., p. 319.
[703] Ibid. p. 21 et 105.
[704] Andrew Cornell. 2013. « Occupy Wall Street and Consensus Decision Making : Historicizing the Preoccupation with Process », in Is This What Democracy Looks Like ?, Cristina Beltrán, A.J. Bauer, Rana Jaleel et Andrew Ross éds., [en ligne] 2013. [consulté le 5 mai 2019]. Disponible sur : https://what-democracy-looks-like.org/occupy-wall-street-and-consensus-decision-making-historicizing-the-preoccupation-with-process/
[705] Héloïse Nez. « Délibérer au sein d'un mouvement social », Participations, no 3, 2012 : 79-102. p. 94.
[706] Altman, op. cit., p. 616.
[707] Holeindre, op. cit., p. 53.
[708] Nez, op. cit., p. 82.
[709] Cornell, op. cit.
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[711] Graeber, 2013, op. cit., p. 156-157.
[712] Renaut, op. cit., p. 368.
[713] Ibid. p. 296.
[714] Holeindre, op. cit., p. 103.
[715] Ibid. p. 319-320.
[716] Charles Girard, Julien Talpin, and Sezin Topçu. « Vers un système délibératif mondial ? », Participations, no 1, 2012 : 167-180. p. 169.
[717] Ibid. p. 174.
[718] Justo Serrano Zamora. « La réappropriation de la démocratie : vers de nouvelles formes de participation politique », Participations, no 3, 2015 : 205-218. p. 212.
[719] Ibid. p. 213.
[720] Holeindre, op. cit., p. 53.
[721] Ibid. p. 235.
[722] Interview en Annexe 3.
[723] Chomsky, 2012, op. cit., p. 47-48.
[724] Bernhard, op. cit., p. 135.
[725] Interview en Annexe 5.
[726] Benjamin Ira Levy. The Prefigurative Prince : An Anarcho-Gramscian Ethnography of the Occupy Vancouver General Assembly (Mémoire de sociologie – Université Simon Fraser, Burnaby, BC, Canada), Printemps 2014 [En ligne]. [consulté le 07 décembre 2018]. Disponible sur : https://pdfs.semanticscholar.org/c9b8/6a45c06f2babc186e0621b5fca1483e36358.pdf?_ga=2.16989689.17071 04503.1567803983-1694940344.1567803983 p. 26.
[727] Ibid. p. 28.
[728] Gordon, 2018, op. cit., p. 3.
[729] Amster, op. cit., p. 116.
[730] Graeber, 2013, p. xviii-xix.
[731] Bray, op. cit., p. 100.
[732] Graeber, 2013, op. cit., p. 88.
[733] Catherine E. Greschner. Attitudes and Methods of Political Resistance in Occupy Denver (Mémoire d’anthropologie – Université du Colorado, Denver), 25 juillet 2014 [En ligne]. [consulté le 12 mars 2018]. Disponible sur : https://search.proquest.com/openview/07c317870ea28586b031b609c9c2ac52/1?cbl=18750&diss=y&pq-origsite=gscholar p. 58.
[734] Zamora, op. cit., p. 215.
[735] Nathan Schneider. Thank you anarchy : notes from the occupy apocalypse, Berkeley Los Angeles London : University of California Press, 2013. p. 20.
[736] Graeber, 2013, op. cit., p. 52.
[737] Ibid. p. 211.
[738] Chomsky, 2012, op. cit., p. 27.
[739] Interview en Annexe 3.
[740] Graeber, 2013, op. cit., p. 193.
[741] Bray, op. cit., p. 83-84.
[742] Graeber, 2013, op. cit., p. 194-195.
[743] Bray, op. cit., p. 80-81.
[744] Ibid. p. 81-82.
[745] Graeber, 2013, op. cit., p. 52.
[746] Sur ce point, Graeber apporte une précision importante en note de bas de page, dont le texte intégral est le suivant : « As the reader might suspect this refers to a speciɹc incident : an Orthodox Jewish newcomer to a Direct Action Network meeting objected to our plan to meet on several proposed dates on the grounds they were Jewish holidays, to the exasperation of several others—there were only twelve of us left after a very long meeting—and one African American activist indicated she was inclined to block on the grounds holding the meeting on that date would be discriminating on the basis of religion. Someone finally had to explain, quietly, that she was actually the only non-Jewish person remaining in the room. »
[747] Ibid. p. 215-216.
[748] Ibid. p. 217.
[749] Ibid. p. 33.
[750] Ibid. p. 216-217.
[751] Darcy K. Leach. « Culture and the Structure of Tyrannylessness », The Sociological Quarterly, vol. 54, no 2, 2013 (a) : 181-191. p. 185.
[752] Nez, op. cit., p. 86.
[753] Graeber, 2013, op. cit., p. 226.
[754] Ibid. p. 49.
[755] Bray, op. cit., p. 83.
[756] Graeber, 2013, op. cit., p. 214-215.
[757] Graeber, 2013, op. cit., p. 33.
[758] Ibid. p. 231-232.
[759] Ibid. p. 241.
[760] Ibid. p. 231-232.
[761] Ibid. p. 232.
[762] Bray, op. cit., p. 88.
[763] Leach, 2013 (a), op. cit., p. 184.
[764] Schneider, op. cit., p. 14.
[765] Leach, 2013 (a), op. cit., p. 184.
[766] Schneider, op. cit., p. 14.
[767] Levy, op. cit., p. 25.
[768] Ibid. p. 25 et Graeber, 2013, op. cit., p. 33.
[769] Ibid. p. 33.
[770] Leach, 2013 (a), op. cit., p. 184.
[771] Nez, op. cit., p. 88.
[772] Interview en Annexe 3.
[773] Ibid. p. 85.
[774] Leach, 2013 (a), op. cit., p. 184.
[775] Nez, op. cit., p. 96.
[776] Leach, 2013 (a), op. cit., p. 184.
[777] Pleyers et Glassius, op. cit., p. 74.
[778] Levy, op. cit., p. 34.
[779] Ibid. p. 34-35.
[780] Rohgalf, op. cit., p. 156.
[781] Bernhardt, op. cit., p. 22.
[782] Gordon, 2008, op. cit., p. 69-70.
[783] Graeber, 2013, op. cit., p. 227-229.
[784] Ibid. p. 208-270.
[785] Bernhadt, op. cit., p. 186.
[786] Michael Hardt et Antonio Negri. « Arabs are democracy's new pioneers », The Guardian, 24 février 2011. p. 57.
[787] Bernhardt, op. cit.
[788] Bray, op. cit., p. 99.
[789] McKay, op. cit., p. 37.
[790] Chomsky, 2012, op. cit., p. 56-57.
[791] Graeber, 2013, op. cit., p. 240.
[792] Interview en Annexe 5.
[793] On se rapportera à l’index pour les sections contenant plus de détails sur ces liens.
[794] Juris, Jeffrey S. « Reflections on# Occupy Everywhere : Social media, public space, and emerging logics of aggregation », American Ethnologist, vol. 39, no 2, 2012 : 259-279. p. 269.
[795] Smith J., op. cit., p. 377.
[796] Interview en Annexe 5.
[797] Zamora, op. cit., p. 216.
[798] Pleyers et Glasius, op. cit.
[799] Graeber, 2013, op. cit., p. 237.
[800] Bernhadt, op. cit., p. 145.
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[804] Welch, op. cit., p. 326.
[805] Gibson, op. cit., p. 338.
[806] Welch, op. cit., p. 326.
[807] Chomsky, 2012, op. cit., p. 27.
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[817] Brucato, op. cit., p. 81.
[818] Wolff, op. cit., p. 60.
[819] Bray, op. cit., p. 61.
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[826] Appel, op. cit., p. 618.
[827] Ehrenreich et Ehrenreich, op. cit., p. 305.
[828] Gibson, op. cit., p. 343.
[829] Ibid. p. 338.
[830] Graeber, 2013, op. cit., p. 17.
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[833] Schneider, op. cit., p. 16.
[834] Graeber, 2011 (d), op. cit.
[835] Bray, op. cit., p. 156.
[836] Gibson, op. cit., p. 339.
[837] Welch, op. cit., p. 330.
[838] Wolff, op. cit., p. 85.
[839] Welch, op. cit., p. 332.
[840] Ibid. p. 333.
[841] NDAA : National Defense Authorization Act.
[842] Ibid. p. 332-333.
[843] Gibson, op. cit., p. 338-339.
[844] Wolff, op. cit., p. 80-81.
[845] Bray, op. cit., p. 77-78.
[846] Bray, op. cit., p. 78.
[847] Martin Wolf. « Reforming Western Capitalism », in The Occupy Handbook, Janet Byrne éd., New York Boston London : Back Bay Books, 2012. p. 336-337.
[848] Brucato, op. cit., p. 78.
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[852] Ibid. p. 351.
[853] Wolff, op. cit., p. 63.
[854] Gibson, op. cit., p. 341.
[855] Graeber, 2013, op. cit., p. 192-193.
[856] Bray, op. cit., p. 75.
[857] Welch, op. cit., p. 341.
[858] Ibid. p. 331-332.
[859] Graeber, 2013, op. cit., p. 281.
[860] Bray, op. cit., p. 155.
[861] Ibid. p. 155-156.
[862] Ehrenreich et Ehrenreich, op. cit., p. 300-301.
[863] Goldman, 1970, op. cit., p. 17.
[864] Bray, op. cit., p. 157.
[865] Ibid. p. 158. et p. 160.
[866] Appel, op. cit., p. 622.
[867] Graeber, 2011 (b), op. cit., p. 397.
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[873] Graeber, 2013, op. cit., p. 230-231.
[874] Chomsky, 2012, op. cit., p. 64-65.
[875] Bray, op. cit., p. 256-257.
[876] Gibson, op. cit., p. 345.
[877] Bray, op. cit., p. 207.
[878] Bray, op. cit., p. 39.
[879] Ehrenreich et Ehrenreich, op. cit., p. 305.
[880] Bray, op. cit., p. 79-80.
[881] Rohgalf, op. cit., p. 153.
[882] Graeber, 2011 (b), op. cit., p. 98.
[883] Ibid. p. 107.
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[922] Barats, op. cit., p. 182
[923] Kavada, op. cit., p. 873.
[924] Ibid. p. 880-881.
[925] Ibid. p. 880.
[926] Ibid. p. 880.
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[928] Ibid. p. 220.
[929] Gerbaudo, op. cit., p. 11.
[930] Ibid. p. 9-10.
[931] Ibid. p. 9.
[932] Kavada, op. cit., p. 882.
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[934] Figure 4, p. 175.
[935] Rohgalf, op. cit., p. 157.
[936] Welch, op. cit., p. 330.
[937] Charles Stewart, Craig Smith et Robert Denton. Persuasion and Social Movements, Long Grove, IL : Waveland Press Inc., 2007. p. 70.
[938] Tan, op. cit., p. 1264.
[939] Ibáñez, op. cit., p. 53.
[940] Graeber, 2011(d), op. cit.
[941] Graeber, 2013, op. cit., p. 251-252.
[942] Patrick F. Gillham, Bob Edwards, et John A. Noakes « Strategic incapacitation and the policing of Occupy Wall Street protests in New York City, 2011 », Policing and Society, vol. 23, no 1, 2013 : 81-102. p. 10-11.
[943] Chomsky, 2012, op. cit., p. 10.
[944] Graeber, 2013, op. cit., p. 219 et p. 251.
[945] Chris Hedges. « The Cancer in Occupy », [en ligne], truthdig, 6 février 2012. [consulté le 01 juin 2019]. Disponible sur : https://www.truthdig.com/articles/the-cancer-in-occupy/
[946] Graeber, 2013, op. cit., p. 129.
[947] Bray, op. cit., p. 158-159.
[948] Graeber, 2013, op. cit., p. 244-245.
[949] Bray, op. cit., p. 159.
[950] Graeber, 2013, op. cit., p. 245-246.
[951] Schneider, op. cit., p. 15.
[952] Ehrenreich et Ehrenreich, op. cit., p. 306.
[953] Bray, op. cit., p. 107-108.
[954] Graeber, 2013, op. cit., p. 233.
[955] Ibid. p. 234.
[956] Ibid. p. 235.
[957] Ibid. p. 187.
[958] Hedges, 2012, op. cit.
[959] Hedges, 2012, op. cit.
[960] David Graeber. « Concerning the Violent Peace-Police : In response to “The Cancer in Occupy,” by Chris Hedges », [en ligne], n+1, 9 février 2012. [consulté le 01 juin 2019]. Disponible sur : https://nplusonemag.com/online-only/online-only/concerning-the-violent-peace-police/
[961] Graeber, 2012, op. cit.
[962] Graeber, 2012, op. cit.
[963] Mark Chou. « Global days of action, global public transcripts and democracy : a reply », Global Discourse, vol. 4, no 2-3, 2014 : 367-369. p. 368.
[964] Hedges, 2012, op. cit.
[965] Graeber, 2013, op. cit. p. 209.
[966] Graeber, 2013, op. cit. p. 209.
[967] Hedges, 2012, op. cit.
[968] Graeber, 2012, op. cit.
[969] Owens et Palmer, op. cit. p. 341-342.
[970] Graeber, 2013, op. cit. p. 255.
[971] Ibid. p. 212-213.
[972] Bray, op. cit. p. 99.
[973] Graeber, op. cit. p. 224.
[974] Ibid. p. 224.
[975] Bray, op. cit. p. 91.
[976] Ibid. p. 86.
[977] Ibid. p. 85-91.
[978] Ibid. p. 87.
[979] Graeber, 2013, op. cit. p. 222.
[980] Juris, 2012, op. cit. p. 265.
[981] Jones, op. cit. p. 31.
[982] Ehrenreich et Ehrenreich, op. cit., p. 306.
[983] Jones, op. cit. p. 31.
[984] Welch, op. cit. p. 340.
[985] Angie Beeman. « Post-civil rights racism and OWS : Dealing with color-blind ideology », Socialism and Democracy, vol. 26, no 2, 2012 : 51-54. p. 51-52.
[986] Ibid. p. 52-53.
[987] Ibid. p. 54.
[988] Graeber, 2013, op. cit. p. 23.
[989] Boler et al., op. cit. p. 441.
[990] Kropotkine, op. cit. p. 113.
[991] Bhattacharjya et al., op. cit. p. 285.
[992] Jenny Pickerill et John Krinsky. « Why does Occupy matter ? », Social Movement Studies, vol. 11, no 3-4, 2012 : 279-287. p. 285.
[993] Bhattacharjya et al., op. cit. p. 287.
[994] Pickerill et Krinsky, op. cit. p. 282.
[995] Bhattacharjya et al., op. cit. p. 286-287.
[996] Amster, op. cit. p. 148.
[997] Welch, op. cit. p. 331.
[998] Chomsky, 2012, op. cit. p. 60.
[999] Ibid. p. 69.
[1000] Scott Turow. « How Occupy Wall Street Can Restore the Clout of the 99 Percent », in The Occupy Handbook, Janet Byrne éd., New York Boston London : Back Bay Books, 2012. p. 348.
[1001] George Gresham. « Occupy Wall Street : The First Quarter and Beyond », in The Occupy Handbook, Janet Byrne éd., New York Boston London : Back Bay Books, 2012. p. 276.
[1002] Wolff, op. cit. p. 63.
[1003] Chomsky, 2012, op. cit. p. 65-66.
[1004] Wolff, op. cit. p. 66.
[1005] Bray, op. cit. p. 61.
[1006] Graeber, 2013, op. cit. p. 27.
[1007] Schneider, op. cit. p. 14.
[1008] Bray, op. cit. p. 157.
[1009] Amster, op. cit. p. xxviii.
[1010] Craig Calhoun. « Occupy wall street in perspective », British Journal of Sociology, vol. 64, no 1, 2013 : 26- 38. p. 27.
[1011] Bhattacharjya et al., op. cit. p. 284.
[1012] Tejerina, Benjamín, Ignacia Perugorría, Tova Benski et al. « From indignation to occupation : A new wave of global mobilization », Current Sociology, vol. 61, no 4, 2013 : 377-392. p. 6.
[1013] Juris, 2012, op. cit. p. 262.
[1014] Donatella Della Porta. « Mobilizing against the crisis, mobilizing for “another democracy” : comparing two global waves of protest », Interface, vol. 4, no 1, 2012 : 274-277. p. 274-275.
[1015] Bray, op. cit. p. 171.
[1016] Ibid. p. 101.
[1017] Welch, op. cit. p. 341.
[1018] Chomsky, 2012, op. cit. p. 53.
[1019] Interview en Annexe 2.
[1020] Kesselman et Sauviat, op. cit., p. 31.
[1021] Welch, op. cit. p. 342.
[1022] Interview en Annexe 1.
[1023] Ibáñez, op. cit.
[1024] Bernie Sanders. Where We Go from here : Two years in the Resistance, Thomas Dunne Books : New York, 2018. p. 1.