#title Sur les traces de l'anarchisme au Sénégal : Le rassemblement de l'Île de Gorée en 1981 #author Collectif Emma Goldman #SORTtopics Sénégal, histoire de l'anarchisme, chartes, Québec #date 9 février 2022 #source extrait le 17 août 2026 de l'original du [[https://ucl-saguenay.blogspot.com/2022/02/histoire-sur-les-traces-de-lanarchisme.html][collectif Emma Goldman]]. #lang fr #pubdate 2026-08-18T00:15:12 #notes Le collectif Emma Goldman exhume une déclaration d'anarchistes du Sénégal prise en 1981. *** Note du collectif Emma Goldman *Force est d’admettre que l’information sur l’existence de groupements anarchistes sur le continent africain se fait assez rare en dehors de l’Afrique du sud. Récemment, des nouvelles nous sont parvenues du Rassemblement des anarchistes soudanais-es qui participait au mouvement social qui a ébranlé le pays, des Anarchistes de la Corne de l’Afrique qui, en Éthiopie, s’organisent dans le contexte de la Guerre du Tigré et des « Blacks blocs » qui ont émergé dans plusieurs villes lors de la Révolution égyptienne. Cela reste bien peu et l’histoire des mouvements anarchistes sur le continent africain est encore plus méconnue, hormis l’œuvre des anarchistes nigérians Sam Mbah et I. E. Igariwey « African anarchism. The history of a movement ». Un article paru dans la revue libertaire française Agora dans le numéro d’octobre-novembre 1981 a attiré mon attention puisqu’elle porte sur l’émergence d’un « parti » (une association légale) anarchiste au Sénégal à cette époque. Il s’agissait d’une déclaration produite à l’issue d’un rassemblement sur l’Île de Gorée et publiée dans le journal « Le Politicien ». Le propos de ses auteurs et autrices quant à la nécessité d’un mouvement anarchiste demeure fort intéressant. En voici une retranscription du contenu par nos soins.* *** Déclaration des anarchistes du Sénégal Les anarchistes du Sénégal, toutes nationalités confondues, après une analyse rigoureuse de la situation politique, économique et sociale, de notre pays, ainsi que des formations politiques sénégalaises actuelles plus ou moins antagonistes, et qui s'entre-déchirent dans d'interminables discours théoriques, creux, plus stérilisants que mobilisateurs et n'ayant que peu de prise sur les masses populaires ont abouti aux conclusions suivantes: - Les structures économiques et sociales existantes bloquent les mécanismes sociaux au Sénégal et le progrès humain. À la lumière des expériences vécues, les structures et projets de société envisagés par les partis et formations qui s'agitent actuellement ont toutes les chances de pérénniser [sic] ce blocage, mais sous d'autres formes, en substituant une classe ou un groupe nouveau d'exploiteurs à l'ancien; - Les partis qui rivalisent et s'entre-croquent sur l'arène politique sénégalaise n'ont, paradoxalement, d'autres chats à fouetter que ce qui leur permet de se mettre individuellement en évidence. Cette carence explique en grande partie leur division artificielle et leur faiblesse actuelle et future, face à l'ennemi commun : l'Impérialisme occidental, le social-Impérialisme soviétique et l'hégémonisme des grandes puissances; - La carence soulignée des formations politiques sénégalaises, leurs tendances persistantes à croire qu'elles détiennent le monopole de la vérité et de la démarche adéquate alors que les programmes qu'elles avancent et leurs pratiques politiques sont presque toutes similaires indiquent, de façon prévisionnelle, qu’une fois le pouvoir « acquis », elles ne peuvent qu'instaurer un État totalitaire de droite ou de gauche, où l’obéissance aveugle à des chefs bureaucratiques plus conspirateurs que démocrates, sera exigée des masses populaires. - Compte tenu des visées hégémonistes qui les marquent, pas un seul parti parmi les partis qui s'agitent actuellement (parti en situation ou de l'opposition), n'est capable de promouvoir une démocratie directe où les masses populaires et des travailleurs libres seront à même de faire respecter leurs désidératas, et leurs justes besoins à leurs dirigeants dirigés; À partir des diverses conclusions de leur analyse, les anarchistes du Sénégal originaires de divers pays ont décidé de passer du stade où ils évoluaient comme un poisson dans l'eau dans l'univers sénégalais pour passer à celui de l'organisation. La préoccupation majeure et constante des anarchistes du Sénégal est de ne pas prendre le pouvoir mais de lutter inlassablement sur les terrains de la pratique et de la théorie contre tous les pouvoirs infernaux par essence et contre l'appropriation privée des grands moyens de production. Nous luttons pour l'instauration d'un socialisme autogestionnaire décentralisé et fédéraliste. Dans notre programme nous expliquerons en détails les fondements et le contenu de ce socialisme, qui n'a rien à voir avec les socialismes importés et autres « africains », démagogues et autoritaires. Dans la société pour l'avènement de laquelle nous luttons, les moyens de production seront exploités en commun par les travailleurs sénégalais associés en commun dans le cadre d'une démocratie directe. Dans la conception de notre projet de société, sans les nier totalement; nous avons pris notre distance à l'égard des théories et modèles étrangers pour nous inspirer surtout du contenu et de la forme des formations sociales sénégalaises et africaines analysées dans leur évolution historique, et compte tenu de leur contexte historique spécifique. À cet égard, notre projet de société s'inspire de l'organisation et des fondements de la fédération de villages Lébous et de la formation sociale des Ballantes [Balantes] (Casamance et Guinée Bissau). Ces formations sociales qui n'étaient pas primitives du tout, étaient organisées de telle façon que les sociétés concernées n'avaient ni classes dominantes ni chefs exploiteurs. En outre une démocratie directe non imposée du haut y prévalait. Cette forme d'organisation qui, selon nous, pourrait parfaitement être adoptée même en l'état actuel de nos forces productives, pour peu que soit brisées les assises des classes exploiteuses, et les possibilités d'apparition de dirigeants totalitaires, constitue le modèle qui guide nos démarches. Modèle où la passivité et l'obéissance aveugle à des chefs exploiteurs et anti-démocratiques n'auront pas cours. Pour faire aboutir notre projet de société, nous, les anarchistes du Sénégal, et nos sympathisants que nous pensons nombreux, axeront également nos luttes contre les phénomènes pernicieux suivants : - avènement d'une société à fort caractère étatique ou bureaucratique; - obscurantisme, fanatisme, pédantisme, discours creux n'ayant aucun lien avec la réalité objective et réduction des droits de la personne; - antagonisme des riches et des pauvres; - ethnocentrisme à caractère hégémoniste; - nationalisme étriqué; - pseudo-démocratie en porte-à-faux avec une organisation économique injuste; - démocratie imposée du haut. Les anarchistes du Sénégal, toutes nationales [sic] confondues, réunies le samedi 13 juin 1981 à « l'Île de Gorée », futur siège statutaire de leur mouvement ont également mis sur pied un Comité de Réflexion pour les Statuts (C.R.S.) aux fins de l'élaboration de leurs statuts juridiques, statuts imposés par les lois contraignantes de l'État bureaucratique sénégalais, leur programme politique, économique et social et leur stratégie de lutte pour ne pas accéder au Pouvoir. À l'issue de leur réunion, les anarchistes du Sénégal ont créé leur instrument de combat : le « Parti anarchiste pour les libertés individuelles dans la « République ». Les individus ci-dessous, membres du C.R.S., sont les volontaires provisoires, pour l'accomplissement des tâches actuelles : 1. Thierno Seydou Barry : artiste-peintre, 2. Mme Ndickou Mendy : sans emploi, 3. Amadou Loum Diop : ingénieur, 4. Ismaïla Ndao : cultivateur, 5. Mamadou Wade : économiste, 6. Mam Less Dia : journaliste, 7. Mme Alimatou Tall : sans emploi, 8. Moussa Diongue : chanteur-compositeur, 9. Francis Ginestet : économiste, 10. Sédikh Ndoye : orthopiste, 11. Amadou Tall, dit Lynx : tumbiste, 12. Joseph Gomis : instituteur, 13. Khaly Sow : ouvrier, 14. Papa Saloum Diawara : gérant de société, 15. Séga Ndoye dit Tô : barman, 16. Papisco : acteur de cinéma, 17. Babacar Sérakun Matouti MBow : écrivain, 18. Mme Magatte Bathily : couturière, 19. Idam Samb : charlatan, 20. Abdoulaye Seck : chômeur, 21. Mam Cheikh Lô.: vagabond, 22. Lahmadou Coulibaly : chauffeur en retraite, 23. Asmirou Diallo : planton, 24. Professeur Assane Fall : journaliste, 25. El-Hadji Ibrahima Sokhna : inspecteur du Trésor, 26. Aziz Ciss : Technicien agricole, 27. Sawa Diop : Mendiant, 28. Mor Khoudia Gadiaga : marchand ambulant. POUR LE C.R.S. Mam Less DIA : Coordinateur principal provisoire à titre précaire et révocable à tout moment. Mamadou Wade : Coordinateur intérimaire provisoire à titre précaire et révocable à tout moment.