#title Rapport du 22 août 1882 #author Commissaire Perraudin #SORTtopics espionnage, France, Internationale noire, naissance de l'anarchisme, police, rapport de police, Suisse, Lyon, Fédération jurassienne, Élisée Reclus, illégalisme #date 22 août 1882 #source extrait le 5 septembre 2026 de la collection d'[[https://anarchiv.wordpress.com/][*Archives anarchistes*]], tiré du dossier de police "4 M 307 " aux AD du Rhône #lang fr #pubdate 2026-09-05T09:09:36
Intérieur — Direction de la Sûreté Commissariat spécial près la préfecture du Rhône Parti Révolutionnaire Anarchiste
Lyon, le 19, expédié le 22 août 1882. Monsieur le Secrétaire Général, J'ai l'honneur de vous adresser les renseignements qui m'ont été fournis sur la réunion internationale organisée à Genève par la Fédération Jurassienne de l'Association internationale des travailleurs (section de propagande de Genève), les 13 et 14 du courant, et dont l'ordre du jour portait : 1. Des mesures à prendre par les socialistes-anarchistes, en vue des éventualités probables ; 2. De la séparation complète du parti anarchiste d'avec les partis politiques de quels titres qu'ils se décorent. Cette seconde question a été ajoutée à l'ordre du jour de la réunion par la section de propagande de Genève. Les membres du comité Nihiliste résidant à Genève formeraient, m'assure-t-on, l'élément principal de la section Jurassienne. À leur tête serait un nommé Tcherkesoff, connu sous le pseudonyme de Baravikoff, lequel, évadé de Sibérie, aurait joué dans le temps un rôle assez important à Paris. À mesure que les délégués ou simples adhérents arrivaient à Genève, ils se rendaient soit chez G. Herzig, rue Montbrillant, 20, soit à l'imprimerie du « Révolté » 21, rue des Grottes, selon les indications données par la section de propagande de Genève dans sa circulaire aux groupes anarchistes publiée dans le journal *l'Étendard Révolutionnaire* de Lyon, numéro du 13 août présent mois. Quant aux délégués ou adhérents de Lyon : les deux frères Trenta, Boriasse, Valadier, Bordat, le véritable chef du parti anarchiste à Lyon ; Morel, secrétaire de la section de la Croix-Rousse et Cyvoct, un jeune anarchiste qui est actuellement gérant de l'*Étendard révolutionnaire*, arrivèrent à l'agence de Genève, ils y furent reçus par les compagnons Herzig, Tcherkesoff et trois autres membres de la section Jurassienne. On leur fit connaître que les dispositions prises par le Comité de la Section mettaient un logement à la disposition de chaque arrivant chez un des compagnons de Genève et que les repas fixés à la somme de 1 fr. 50 auraient lieu chez Mme veuve Graissot, pension spéciale et réservée aux révolutionnaires internationaux. Le lendemain dimanche, à 9 heures du matin, le congrès anarchiste s'ouvrit rue de la Machine, 11, au 3e étage, dans les appartements d'un Suisse nommé J. Bareis, secrétaire de la section de propagande de Genève. À cette première séance comme à celle du soir qui se prolongea jusqu'à 8 heures, 54 anarchistes avaient présenté leurs pouvoirs ou des documents établissant leur identité. Les délégués de sections tant français qu'étrangers, se seraient trouvés au nombre de 42 et les principaux, ceux qui auraient pris le plus souvent la parole auraient été les compagnons ci-après désignés : Léglise, délégué de Bordeaux ; Eymerich, délégué de Marseille ; Vaillat, délégué de Paris ; Michel, délégué de Cette ; Verner, délégué de Berlin ; Mertens, délégué d'Angleterre, représentant Kropotkine & le Comité central de Londres ; Bark, délégué de Vienne (Autriche), Oreste Vaccari, de Ferrare, délégué de toutes les sections Italiennes. Pendant la réunion du soir, le dimanche 13 août, serait arrivé un délégué de Montceau-les-Mines, qui a dit se nommer Girardet fils. Les séances du dimanche 13 août auraient été exclusivement consacrées à l'exposé de la situation dans les divers pays. Le compagnon Léglise, délégué de Bordeaux, aurait déclaré le premier que le parti anarchiste avait fait en quelques mois de rapides progrès et que le chiffre des adhérents s'élevait actuellement à 250 environ, prêts à être suivis par trois ou quatre groupes révolutionnaires formant un noyau de 1.500 à 2.000 inscrits au Cercle de l'Avenir. Il aurait ajouté que l'action était mûre et qu'il avait reçu mandat de voter pour la séparation du parti anarchiste d'avec tous les autres partis révolutionnaires. Le compagnon Bordat, de Lyon, aurait exposé longuement comment s'était formé le parti anarchiste, annonçant que le chiffre des membres actifs s'élevait de 250 à 300 environ, mais que les adhérents étaient au nombre de 2.000. Il aurait dit qu'à son avis les anarchistes étaient aujourd'hui assez forts pour paralyser toute action révolutionnaire tentée en dehors d'eux, et que dans quelques mois ils seraient absolument les maîtres de la situation. Le compagnon Eymerich, de Marseille, aurait déclaré lui aussi que toutes les fractions révolutionnaires de Marseille étaient paralysées par la force du parti anarchiste, que toutes les divisions survenant dans le sein de ces fractions provenaient du Comité auquel il appartenait, et qu'au bout de six mois le parti anarchiste serait complètement le maître de l'hôtel de ville et de tous les groupes révolutionnaires. À l'appui de son dire il aurait déposé six adresses couvertes de plus de 800 signatures qui furent accueillies par des applaudissements enthousiastes. Le délégué de Paris (le compagnon Vaillat) aurait exposé qu'en ce moment, à Paris, le parti anarchiste était de tous les partis révolutionnaires, le moins considérable au point de vue numérique, mais peut-être le plus fort au point de vue de l'influence prépondérante. Il aurait déclaré qu'à Paris il y avait actuellement onze sections formant ensemble un total de 800 anarchistes au maximum, ajoutant que tous les jours les sections voyaient leur nombre s'accroître des dissidents du parti ouvrier. Il aurait terminé en déclarant que le comité anarchiste organisait en ce moment un Cercle anarchiste de jeunes gens, lequel était destiné à rendre les plus grands services. Le compagnon Michel, délégué de Cette (Hérault), représentant neuf sections, aurait déclaré que dans cette localité il n'y avait pas de fédération, mais que les sections agissant pour leur compte personnel avaient adopté l'anarchie comme base essentielle de la révolution prochaine. Il aurait ajouté qu'à Cette on était prêt, et qu'on n'attendait que le signal. Le compagnon Verner, délégué de Berlin, aurait dit que les anarchistes allemands étroitement liés à la cause du Nihilisme Russe, ne pouvaient se jeter dans une action décisive qu'au lendemain d'un acte prochainement attendu en Russie. Le compagnon Mertens, délégué anglais, aurait donné à son tour des renseignements sur la situation de l'Irlande. Grâce à Kropotkine et à sa propagande incessante, aurait-il dit, le mouvement est actuellement anarchiste, et les actes ne tarderont pas à produire un embrasement général. Le compagnon Bark ou Brack, délégué d'Autriche, aurait révélé, comme le délégué de Berlin, que le parti anarchiste n'attendait qu'une solution en Russie pour agir définitivement. Il aurait dit qu'il était venu à Genève pour se rendre compte des dispositions européennes en faveur du mouvement, et qu'il emporterait l'espoir d'une prochaine réalisation de ses vœux. Le compagnon Vaccari, de Ferrare (Italie), aurait déclaré que le parti anarchiste, aujourd'hui le plus considérable de tous les partis révolutionnaires en Italie, était tout prêt à se débarrasser de tous les membres de la famille Royale le jour où la France aurait donné le signal de la révolution sociale. Le compagnon Tcherkesoff se serait alors levé et aurait dit : « Le signal de la révolution ne sera pas donné par la France. — Il le sera avant deux mois par la Russie, car à cette heure les jours du Czar sont comptés. Comme beaucoup le croient, la révolution Nihiliste ne sera pas constitutionnelle, elle sera purement anarchiste, je le déclare ici hautement. » C'est à ce moment que le délégué de Montceau-les-Mines aurait prononcé ces simples paroles : « Ce n'est pas dans deux mois que la France donnera le signal de cette révolution : c'est demain. Chargé de m'enquérir si les principales villes de France sont prêtes à la faire, cette révolution, qui aura l'honneur d'être inaugurée par Montceau-les-Mines, je regrette de voir que les organisations, de part et d'autre, sont loin de répondre à notre espoir. » À ces mots, le compagnon Élisée Reclus serait intervenu pour dire qu'une révolution pour être sûre du succès devait être préparée dans les esprits. Le délégué de Montceau-les-Mines aurait répliqué ainsi : « Les mineurs de Montceau-les-Mines vous prouveront avant peu qu'il ne faut pas tant de préparatifs que ça pour déchaîner la Révolution Sociale. » Ces paroles auraient été couvertes d'applaudissements, et la séance aurait été levée après avoir entendu les compagnons Ricard, de St-Étienne, et Sala, de Vienne (Isère), tous deux délégués. Ce dernier accompagné de Farges ou Fayes, également délégué de Vienne, aurait déclaré, de concert avec un délégué de Villefranche dont le nom n'a pas été désigné, qu'au premier signal la révolution sociale ne rencontrerait pas le plus petit obstacle. Les délégués de Vienne auraient ajouté que le parti révolutionnaire était divisé en deux camps : Anarchistes & collectivistes, mais qu'ils s'entendaient à merveille sur le but final et n'étaient séparés que par la question du suffrage universel, accepté par les seconds à titre de moyen d'action préparatoire. Le compagnon Ricard, de St-Étienne, ayant, à cette séance, porté des accusations contre plusieurs membres du comité anarchiste de sa section, la réunion aurait décidé de lui retirer la parole. Le compagnon Boriasse, de la fédération révolutionnaire Lyonnaise, investi d'un mandat indirect des anarchistes de Roanne, aurait déclaré que le parti anarchiste était dans cette ville à l'état embryonnaire mais que beaucoup de Guesdistes & de Broussistes ne tarderaient pas à se rallier à lui ainsi qu'il apparaissait de plusieurs documents déposés sur le bureau (lettres & adresses). Après la séance, à 8 heures du soir, le délégué de Montceau-les-Mines aurait demandé une audience particulière à Herzig et à Tcherkesoff. Le sujet et le résultat de cette entrevue seraient restés secrets. À la reprise de la séance, à 9 heures du soir, aurait été agitée la grosse question de la séparation du parti anarchiste d'avec les autres partis révolutionnaires, socialiste, collectiviste, etc. Le compagnon Herzig, secrétaire de la réunion, aurait demandé s'il y avait des membres du congrès hostiles à cette proposition, et personne n'ayant fait d'opposition, une commission de six membres composée de : Élisée Reclus, Bordat, Vaillat, Michel, Herzig et Tcherkesoff aurait été nommée pour élaborer un manifeste devant faire connaître cette résolution. Cette commission dont le Secrétaire était Élisée Reclus, le géographe, aurait rédigé immédiatement le manifeste en question dans une pièce voisine de la salle de réunions. La rédaction terminée, à 11 heures, il en fut donné lecture et la discussion renvoyée au lendemain. Le lendemain lundi, 14 août, à 10 heures du matin, la discussion fut ouverte sur le manifeste. À la suite d'observations concernant quelques mots et qui entraînèrent des discussions de principe, la réunion aurait décidé que le manifeste avant d'être publié à 200.000 exemplaires ainsi qu'il avait été décidé la veille dans la commission de rédaction, serait publié dans les journaux « L'Étendard Révolutionnaire » de Lyon, et le « Révolté », de Genève, et soumis par leur intermédiaire à la sanction de tous les groupes révolutionnaires anarchistes. Vous trouverez ci-inclus ce manifeste publié dans l'*Étendard Révolutionnaire*, n° du 20 août. Et l'on mit à l'ordre du jour : 1. Les moyens d'action révolutionnaire. 2. Les questions diverses. Les moyens d'action révolutionnaire auraient fourni deux séances entières durant lesquelles auraient pris part à la discussion les compagnons Vaillat, Bordat, Boriasse, Trenta aîné, Valadier, ces quatre derniers de Lyon ; Verner, Barck, Michel et Tcherkesoff. On serait tombé d'accord sur ce point que les moyens essentiels étaient : 1. L'organisation le plus rapidement possible de grèves dans tous les centres industriels ; 2. L'emploi de la Pyrotechnie : Dynamite, etc. ; 3. En cas d'action, la main mise sur tous les officiers de l'armée gardés comme otages et fusillés en partie ; 4. La destruction, par le feu, le pétrole de préférence, de tous les édifices publics y compris les casernes ; 5. Enfin et surtout, de prime abord, le pillage des caisses publiques et des individus possesseurs de fortunes ; la prise de possession immédiate de tous les établissements industriels, des magasins et des centres de consommation. Élisée Reclus aurait combattu le pillage comme devant amener un désordre fatal à la révolution, mais néanmoins cette dernière proposition aurait été votée contre son assentiment. Le délégué de Bordeaux, le compagnon Léglise, aurait fait voter ensuite par l'assemblée une proposition aux termes de laquelle le vol des administrations publiques devait être considéré comme un acte révolutionnaire, après quoi il aurait félicité un anarchiste de Cette, aujourd'hui réfugié en Suisse, lequel aurait volé 112.000 fr. Le lendemain, les questions diverses furent bornées « au rôle qui devait être assigné aux étrangers dans tous les mouvements partiels. » Tcherkesoff aurait fait adopter que les mouvements partiels ne devaient être initiés que par les révolutionnaires appartenant aux pays qui les produisaient, cette tactique étant la seule de nature à ne point neutraliser les bonnes dispositions locales. Avant de clore le Congrès, la commission organisatrice aurait déclaré que tous les membres présents faisaient partie de la Commission exécutive révolutionnaire laquelle serait appelée à Genève si les circonstances l'exigeaient. Entre l'intervalle des deux dernières séances, la Fédération Jurassienne avait organisé une conférence contradictoire à Lausanne, conférence des citoyens Déjoux, ancien gérant du *Droit Social*, réfugié en cette ville, et Bordat, délégué des sections anarchistes de Lyon. Cette conférence présidée par Valadier, de Lyon, et à laquelle douze à quinze cents personnes auraient assisté, n'aurait été qu'une réunion des plus orageuses. Douze orateurs Lausannois s'y seraient fait entendre et le désordre serait arrivé à un tel point que la police aurait dû intervenir. Veuillez agréer, Monsieur le Secrétaire Général, l'assurance de mes sentiments respectueux & dévoués. Le Commissaire Spécial, [signature]