Constant Martin

Arton casse du sucre

21 décembre 1895

La lessive de nos hommes de gouvernement n'est pas près de finir. Arton casse du sucre. On lui avait promis de ne jamais l'arrêter, mais les revirements et les besoins politiques en ont décidé autrement ; il est en ce moment à Bow street, sur le point d'être extradé.

Dans une lettre écrite de sa prison il dit, entre autres vérités, qu'il déjeunait souvent avec les agents qui avaient dans leurs poches l'ordre de l'arrêter. Quelle différence avec les anarchistes que l'on arrêtait par tas et sans ordres !

Après les vols du Panama, ceux des chemins de fer du Sud, voici ceux des chemins de fer Algériens dont le bout de l'oreille perce déjà – la Caisse d'épargne viendra ensuite.

Tout le personnel députable et ministrable va y passer, ainsi que toutes les grenouilles du marais Bourbon. Ce ne sont que des voleurs, chapardeurs, filous et escrocs d'un bout à l'autre du Parlement.

Mais il ne faudrait pas croire que ces choses tueront la bourgeoisie. Non, elle ne vit que de ça, plus il y a de crimes commis dans le monde, plus elle est forte, le vol, la rapine, l'assassinat, voilà les éléments dont elle vit.

N'empêche pourtant, que ce spectacle de haut vol, est pour nous une bonne leçon, si nous voulons y regarder de près.

Comment, après ces exemples, l'ouvrier continue encore à faire le serf durant de longues journées pour une maigre pitance et entretient encore son patron dans le luxe ?

Ne voit-il pas combien l'origine des fortunes est illégitime ? Et que ne fait-il comme ses maîtres ? Non, il est encore, disons le mot —, trop bête. On lui a fait croire, tout enfant, que la fortune des riches c'était sacré, que sa pauvreté était naturelle et juste et il le croit encore. — Ses entrailles qui crient les jours de chômage, ses enfants qui s'anémient, sa compagne malade — non, tout cela ne lui dit rien — il le supporte, il croit que c'est arrivé, qu'il doit en être ainsi. Les Palais qu'il bâtit pour faire des rentes aux propriétaires, les vêtements qu'il tisse pour les Messieurs, les métaux qu'il extrait de la terre, le fer qu'il forge — tous ces produits, il croit que c'est à d'autres — à celui qui lui paye sa semaine — pas à lui, qui leur a donné naissance.

Oui, beaucoup d'ouvriers encore sont fiers de se dire honnêtes, de déclarer bien haut qu'ils ont eu faim, mais qu'ils n'ont jamais volé un centime et qu'ils payent leur terme. À chaque instant ils vous sortent des papiers, des livrets visés par le commissaire de police pour prouver leur honnêteté. Faut-il qu'ils en aient une couche !

La vraie honnêteté, imbécile, consiste à manger quand on a faim, à veiller à ce que les petiots, tous les petiots ne manquent de rien.

A-t-il besoin de ta galette le proprio pour déjeuner ? A-t-il bâti la maison qu'il te loue, seulement ? Pourquoi a-t-il droit à une, à dix maisons, lui, et toi pas même à une chambre ? Ne te sens-tu pas autant que lui et même un peu plus ? Pourquoi le soutiens-tu ? Laisse-le se défendre lui-même et nous ne serons pas longs à le démolir.

Il faut nous garder de faire du tort, de voler le pauvre, ainsi que le font les riches, les exploiteurs.

Mais quand nous n'avons rien — et sans attendre que nous n'ayons plus rien — pourquoi, au lieu de crever de misère, ne pas nous attaquer au riche ? Pourquoi avoir encore le respect de la propriété individuelle puisque nous voyons qu'elle n'est formée que par la force désarmée, la rapine, le vol, l'exploitation de l'homme ?

Les diverses fractions bourgeoises qui, en ce moment, se disputent le pouvoir, mènent grand bruit à la Chambre et dans les journaux, sur les vols de toute nature commis par les plus malins d'entre eux ; les uns s'indignent ou font semblant, les autres parlent d'honneur comme si cela existait chez eux, tous ont l'air de croire que dans le monde bourgeois personne ne vole, tandis que ce monde n'est édifié que sur le vol.

Mais pour nous qu'est-ce que cela peut nous faire que les bourgeois se volent entr'eux ? Tous ces tripotages se passent au-dessus de notre tête, ils ne nous touchent pas, ne nous font aucun tort. Qu'importe aux mineurs, aux forgerons, aux ouvriers de l'ameublement, aux paysans, aux valets de ferme, aux journaliers, aux maçons, aux trimardeurs, aux vagabonds, etc., que la fortune soit dans les poches de M. Jean ou dans celles de M. Pierre ? Que leur importe qu'il y ait des ministres honnêtes, intègres, bons administrateurs ? Rien. Le misérable n'en aura pas une bouchée de pain de plus ; avec les économies, on bâtira des casernes, des écoles pour l'abrutir laïquement, on construira une flotte de guerre, on fabriquera des canons et des Lebels, on fera de nouvelles expéditions coloniales où il ira périr.

Nous devons désirer plutôt des ministres, des députés prévaricateurs et voleurs, la fortune dite illégitime est moins dure à déraciner ; et, le bon exemple continuant à nous être donné par eux, nous finirons peut-être par ouvrir les yeux et les imiter en reprenant aux riches ce qu'ils nous ont volé.

Constant Martin


extrait le 14 septembre 2026 du Libertaire, tiré de la collection d'Archives autonomies