Comment que çà va père Martin ! Tiens, c'est toi, il y a longtemps que je ne t'ai rencontré, il me semble que tu as grandi ? — Je n'ai plus que la peau et les os, je sors de Taze (Mazas), je suis gras, je suis bouffi ; j'ai tiré six mois au restaurant des douze cents couverts (Mazas) c'est pas drôle — Pourquoi que tu t'es fait sucrer ?..... — Dam ! j'avais le rond... faut que je bouffe... quand j'en ai pas, il m'en faut... y a pas... — Tu pouvais pas trouver du travail ? — Non, pas moyen d'en dégoter ; aujourd'hui, il est plus facile de cambrioler que de trouver du turbin et le ventre n'attend pas... faut que je bouffe..... — Pour vivre, il faut manger, c'est certain. — Ainsi de mes cinquante francs que j'ai économisé à Mazas, il ne me reste que vingt francs ; toutes les personnes que je connais me regardent de travers.... Quand j'en aurai plus................
Vous connaissez rien ? — Non. — C'est la même réponse partout ; aussi, du travail j'en ai soupé, il n'en faut plus.
Est-on bien à Mazas ? -- C'est affreux. j'ai été au cachot..... -- Ah ! raconte moi çà — Voilà, j'avais pas couru assez vite en allant à la promenade, mon gardien me bouscule, je le traite de vache, il fait son rapport, me mène au prétoire, le Directeur dit : « huit jours de cachot ». Arrivé là, le gardien vous fait mettre tout nu pour voir si vous n'avez pas de tabac.
Comment il vous laisse tout nu ? — Non, il vous redonne vos effets, excepté les souliers et les chaussettes, il vous donne de vieux chaussons tout humides. dam !... l'eau coule sur les murs ; il y a deux portes, la première avec guichet, l'autre sans ouverture ; il y fait noir comme dans un four et humide comme dans un puits, il y a bien une fenêtre, mais elle est bouchée avec des planches ; si on met son pain quelque part, on est une heure à le retrouver ; on n'a pas droit d'écrire, ni de lire ; pas de cantine, la gamelle de l'après-midi vous est supprimée tous les quatre jours ; le gardien vient vous dire : « Ah ! vous ne rangez pas aujourd'hui ! ».
On est plein de vermine ; on n'a pas d'eau pour se laver ; pour boire, il faut la demander chaque fois ; quand il veut, le gardien vous fait tirer la langue. Si vous êtes pris à bavarder, le père Plantier qui écoute toujours à la porte, vous distribue une volée à coups de poing, à coups de pied, à coups de clef ; quand il a fini,
il dit : « c'est pour me faire la main ».
Mais, comment s'y prend-il ?
Voilà, ils te tiennent étendu sur le lit de camp, l'un les pieds, l'autre la tête. Alors le père Plantier te distribue des coups de pied dans les côtes, des coups de poing et des coups de clef sur la tête. C'est une bête féroce, en plus il vous fait coller trois jours au pain sec, ou supprimer la couverture ; on m'a mis la camisole de force, pour se la faire ôter, faut demander pardon.... Ah ! c'est dur ; c'est comme au poste, quand vous êtes faits, si vous ne dénoncez pas les camaros ils vous laissent sans manger, ils vous disent : « Dis avec qui tu étais et tu mangeras ; pas avant ! ».
— As-tu été dans d'autres prisons ?
— Oui, à Pélagie ; mais aux autres je sais ce qui s'y passe par les aminches... pour descendre au cachot à Pélagie il y a soixante marches ; en centrale il y a des maisons où il y en a plus de cent... et de l'eau jusqu'aux genoux !
Quelles sont les punitions ordinaires ?
— Oh ! il n'en manque pas : la camisole de force, les poucettes (pas à Mazas les poucettes) la suppression de la couverture en plein hiver, de la nourriture, les coups.
Le Directeur de Mazas a droit ( ?) de vous mettre quinze jours de cachot, et le Préfet de police d'augmenter de quinze autres, pas plus, mais quand il veut, pas plutôt on en sort qu'il vous y fait rentrer.
A Pélagie un nommé Jouane condamné à quatre mois pour vagabondage spécial (souteneur) y est entré le 2 juillet 1895, arrivé à l'atelier des sacs, le gardien Carmela, dit Saucisson, a voulu le frapper, Jouane s'est rebiffé, il a été mis au cachot et n'en a décambuté que le jour de sa libération (62 jours). A Poissy, à la grande Roquette, à Gaillon, à Loos, à Melun c'est encore pire ; à la Petite Roquette on vous roue de coups... Ah c'est pas drôle.
Hé bien, que vas-tu faire ? — Mais je sais pas... faut que je bouffe... Y a pas... Quand j'aurai fini ces vingt francs... je me dégrouillera i... faut que je bouffe... Avec ça voilà mon tirage au sort qui s'amène ; on va m'expédier en Afrique, c'est pas drôle. Au revoir père Martin, vous êtes un bon fieux, vous... Au revoir mon pauvre vieux et meilleure chance.
Quelle société ! Quelle civilisation !
Où trouver assez d'imprécations contre ceux qui maintiennent cet état de choses ?
Il leur faut des estomacs qui crient la faim — des chairs meurtries qui tressaillent de souffrance — la pensée comprimée et la guillotine !
Des plus belles et plus vigoureuses natures, la Société fait presque des bêtes sans orientation.
Après avoir pris toutes les terres, toutes les maisons, tous les produits, les riches disent au pauvre : « Travaille si tu veux manger » et quand le pauvre ne demande, encore, qu'à faire l'esclave, à porter le joug — ils ne sont pas même capables de lui donner du travail.
Constant Martin