Des anarchistes insurrectionnel·les, doté·e·s de réseaux internationaux, de valeurs nihilistes et d'un penchant pour les incendies, sont en train de combler le vide laissé par la gauche.
Dans la nuit du 22 mars 2011, des briques ont brisé les vitres d’un restaurant McDonald’s à Makassar. Les auteur·rice·s de l’attaque ont laissé un message : « Nous savons ce que vous, les multinationales, avez fait subir aux habitant·e·s de Kulon Progo, Takalar, Bima et d’autres lieux. Nous sommes en colère et nous irons plus loin ! » En citant des lieux où des agriculteur·rice·s se sont opposé·e·s à de grands projets miniers, le mot et les vitres brisées semblaient exprimer les griefs locaux. Trois jours plus tard, la police de Makassar a trouvé une note près d’un distributeur automatique incendié appartenant à la BCA (Bank Central Asia) : « Nous ne voulons blesser personne, la destruction de biens n’est pas de la violence ! L’État, l’armée, la police et les capitalistes sont les véritables terroristes ! » La note était signée par un groupe se faisant appeler le « Front insurrectionnel Got is Tot (sic) [Dieu est mort, en allemand] ».
Il semble probable que les enquêteur·rice·s de police de Makassar n’aient pas saisi la référence à Nietzsche, mais même sans comprendre la philosophie anarchiste, les motivations politiques radicales de cette action directe n’ont pas échappé à la police provinciale. « Les auteur·rice·s ont incendié le distributeur automatique pour semer la terreur », aurait déclaré un·e porte-parole de la police aux médias. « Iels ont forcé le distributeur et y ont laissé une lettre contenant leur message de terreur ».
Deux semaines plus tard, un autre distributeur automatique de la BCA a été incendié à Manado, dans le Sulawesi du Nord. Des notes ont été retrouvées dans lesquelles le groupe « International Conspiracy for Revenge » revendiquait l’attaque. « Nous en avons ras-le-bol de toutes ces méthodes classiques qui ne sont jamais prises en compte. Il n’y a plus aucune raison de rester passif·ve·s et de ne pas riposter. C’est la GUERRE ! » Deux mois plus tard, en juin 2011, la police a trouvé des notes éparpillées près d’un distributeur de billets de la BNI (Bank Negara Indonesia) incendié à Bandung, avec un message presque identique à celui des attaques de Makassar et de Manado, qui se terminait ainsi : « Par cette déclaration, nous revendiquons notre adhésion à la FAI [Fédération anarchiste informelle], section indonésienne. » L’anarchisme insurrectionnel avait fait son apparition en Indonésie.
Depuis la chute du Nouvel Ordre, les collectifs anarcho-punk, tels que Marjinal et Taring Babi, sont devenus le visage public de l’anarchisme en Indonésie. Des jeunes urbain·e·s, pour la plupart issu·e·s de milieux défavorisés, affluent vers ces communautés dans des villes comme Jakarta, Bandung et Yogyakarta, et les idées anarchistes sont masquées par la mode punk, la musique et le militantisme social modéré qu’iel·le·s prônent. Cependant, pour les anarchistes convaincu·e·s, la scène anarcho-punk indonésienne est devenue bien trop grand public. « Bandung n’est plus ce qu’elle était. La scène punk s’est commercialisée et tout le monde s’est “vendu” », se plaint un·e anarchiste non punk. Concevoir des t-shirts pour des distro (labels indépendants) et organiser des concerts à Bogor n’est tout simplement pas le genre d’actions qui feront tomber le système.
Une nouvelle génération d’anarchistes indonésien·ne·s considère la scène punk comme un simple vivier de jeunes en colère, partiellement imprégné·e·s des idées et des symboles anarchistes. Comme me l’a confié l’un·e de ces militant·e·s anarchistes : « La plupart des punks ne servent à rien, mais les communautés punk offrent à l’anarchisme une base culturelle qui fait défaut au marxisme depuis 1965. » Alors que la stigmatisation sociale et une interdiction toujours en vigueur font du marxisme un sujet encore trop brûlant pour les masses, pour le ou la jeune punk rebelle, Le Capital est déjà dépassé, un vestige des années 1960. L’anarchisme, en revanche, est passionnant, anti-autoritaire et légal. Celles et ceux qui souhaitent abandonner la crête iroquoise et s’engager sérieusement dans la résistance contre l’État et le capital peuvent trouver une main secourable auprès d’idéologues anarchistes plus expérimenté·e·s qui exposent régulièrement, lors de concerts à travers l’Indonésie, des tables regorgeant de littérature anarchiste séduisante à des foules d’anarcho-punks. Mais de plus en plus, l’inspiration idéologique vient de plus loin.
L’anarchisme insurrectionnel est né, il y a trois décennies, de la scène anarchiste dynamique italienne. Des cellules ont vu le jour autour de la Méditerranée au début des années 1990, puis à l’échelle mondiale, dans le sillage des mouvements altermondialistes du « black bloc ». Le nom de « Fédération anarchiste informelle (FAI) » est utilisé depuis le début des années 2000 par des cellules autonomes à travers l’Europe pour signifier leur adhésion à une forme particulière d’anarchisme qui rejette explicitement l’anarchisme classique et les formes de résistance d’inspiration marxiste. Mais c’est la crise financière qui a frappé la Grèce en 2008 qui a insufflé un nouveau souffle au mouvement, jusqu’en Indonésie.
La FAI et les groupes similaires considèrent toute tentative d’organisation, de réforme ou de construction d’un mouvement comme contre-productive. Lorsque les Indonésien·ne·s ont manifesté contre la réduction prévue des subventions sur les carburants en juin 2013, une cellule indonésienne de la FAI a publié un communiqué déclarant : « Nous ne sommes absolument pas intéressé·e·s par une implication dans la vague de manifestations de masse contre la hausse des prix des carburants. » Le groupe a publié sa déclaration sur un blog anarchiste en indonésien, mais en l’espace de quelques jours, elle a été traduite en anglais et publiée sur le blog international de contre-information 325.nostate.net. La déclaration qualifiait de lâches « celles et ceux qui sont descendu·e·s dans la rue en brandissant des banderoles et en criant, en menant des actions répétitives et prévisibles, se cachant derrière la terminologie de la “manifestation pacifique” pour masquer leur incapacité à attaquer les oppresseur·euse·s ».
Plutôt que l’organisation, les anarchistes insurrectionnel·les privilégient l’« action directe » comme méthode, c’est-à-dire les incendies criminels, le sabotage et l’envoi de lettres piégées. Les anarchistes indonésien·ne·s se sont jusqu’à présent montré·e·s bien plus modéré·e·s que leurs homologues européen·ne·s, mais les événements de ces dernières années suggèrent qu’au moins certain·e·s d’entre eux·elles sont impatient·e·s de perdre leur innocence.
Le retentissement suscité par l'incendie de distributeurs automatiques de billets à Makassar, Manado et Bandung a poussé à l'action deux anarchistes en herbe, Billy Augustian et Reyhard Rumbayan (surnommé Eat). En octobre 2011, les deux hommes ont déversé deux bouteilles d’essence dans un distributeur automatique de la BRI (Bank Rakyat Indonesia) situé dans le canton de Sleman, à Yogyakarta, avant d’y mettre le feu et de le détruire complètement. Alors que l’un d’eux s’enfuyait des lieux, il a laissé tomber son portefeuille et un sac contenant des communiqués compromettants. Tous deux ont été arrêtés en l’espace de quelques heures. (Note : s'agissant de deux hommes identifiés, le masculin est conservé pour les faits les concernant directement).
Dans les documents judiciaires, le·la procureur·e de Sleman a fait valoir que Billy, âgé de 30 ans, et son complice, Eat, avaient décidé d’incendier le distributeur de Yogyakarta après avoir été inspirés par la manière dont les attaques contre les distributeurs de Bandung avaient attiré l’attention sur les violations des droits de l’homme, la destruction de l’environnement et l’exploitation capitaliste à Kulon Progo, un lieu de conflit foncier devenu une cause célèbre pour les anarchistes. Mais la similitude entre les notes laissées à Bandung et à Makassar, et celles trouvées dans les sacs de Billy et Eat, ainsi que le fait que Billy soit originaire de Bandung, suggèrent un lien plus étroit qu’une simple inspiration.
Au départ, il semblait que des griefs locaux fussent les principales motivations derrière cette série d’incendies de distributeurs automatiques. Les notes préparées par Billy et Eat contenaient des menaces à l’encontre de PT Jogja Magaza Iron, une société minière active à Kulon Progo, un district situé à l’ouest de Yogyakarta. Depuis 2005, le Paguyuban Petani Lahan Pentai Kulon Progo (Collectif des paysan·ne·s du littoral de Kulon Progo), un « collectif informel » d’agriculteur·rice·s selon ses propres termes, s’oppose, parfois violemment, aux projets d’exploitation minière dans la région. Le collectif est hostile à toute ingérence extérieure de la part d’ONG et d’organisations de gauche, y compris l’Institut d’aide juridique (LBH), très en vue et largement respecté. Leurs prises de position diffusées en ligne sont fortement teintées de vocabulaire anarchiste et, depuis 2007, des groupes anarchistes travaillent ouvertement en solidarité avec le collectif. Il est possible que les attaques contre les distributeurs automatiques aient été au moins inspirées par ce collectif, si elles ne provenaient pas directement de ce milieu.
Malgré ces griefs locaux, l’emblème figurant sur le communiqué de Billy et Eat indiquait clairement qu’ils étaient liés à des réseaux anarchistes internationaux. Les nouvelles cellules de la FAI adoptent les noms de camarades anarchistes, généralement celles et ceux qui sont emprisonné·e·s pour leurs actions directes, en signe de solidarité. En juin 2011, l’anarchiste chilien Luciano Tortuga a été incarcéré après avoir perdu ses deux mains lors de l’explosion prématurée d’une bombe qu’il était en train de poser près d’une banque. Les anarchistes chilien·ne·s ont lancé un « appel à la solidarité » qui s’est rapidement propagé dans la blogosphère anarchiste. Des cellules de la FAI à travers le monde se sont mobilisées, brisant les vitres d’une banque à Bristol et détruisant des distributeurs automatiques à Milan. Mais le plus grand acte de solidarité envers Tortuga est venu d’Indonésie, où Billy et Eat ont baptisé leur cellule « Long Live Luciano Tortuga » (Vive Luciano Tortuga) de la Fédération anarchiste informelle – Révolutionnaire internationale (FAI/IRF). Leur arrestation était sur le point de faire d’eux les figures de proue de la communauté mondiale des anarchistes insurrectionnel·les.
En les poursuivant en vertu de la loi antiterroriste de 2002, les procureur·e·s du district de Sleman, à Yogyakarta, ont qualifié le distributeur automatique de billets de la BRI détruit d’« objectif stratégique » et ont fait valoir qu’en le détruisant, Billy et Eat avaient « recouru délibérément à la violence dans l’intention de semer la terreur et la peur généralisée parmi la population ». Finalement, tous deux ont été condamnés pour un chef d’accusation moins grave d’incendie volontaire et emprisonnés pendant un an et huit mois, mais leur arrestation et les accusations de terrorisme avaient déjà propulsé Billy et Eat sous les feux de la rampe de la scène anarchiste internationale.
En mai 2012, les murs de l’ambassade d’Indonésie à Manille ont été aspergés de peinture noire. Des tracts dispersés dans le quartier réclamaient « la liberté pour Eat et Billy, la liberté pour les victimes de la répression d’État, l’arrêt de la destruction de l’environnement, l’État indonésien est le véritable terroriste ». En juin 2012, Tortuga – le nom que les anarchistes chiliens Billy et Eat avaient donné à leur cellule – a publié une note dans laquelle il revenait sur sa défiguration physique et son incarcération, remerciant son « cher ami Reyhard Rumbayan (Eat), qui, par ses gestes nobles, m’a donné de la force quand j’étais faible ». Fin 2012, une brochure de 27 pages présentant les deux « guérilleros urbains d’Indonésie » circulait sur les blogs. Elle comprenait des lettres d’éloges provenant d’autres mouvements anarchistes militant·e·s, des informations sur l’évolution de leur procès, des lettres et des poèmes écrits par Billy et Eat depuis leur prison, ainsi que des détails sur les actions de solidarité menées à l’échelle internationale et en Indonésie.
Mais la cellule « Vive Luciano Tortuga » ne se limitait pas à Eat et Billy. En août 2012, alors que les deux hommes étaient en prison, une cellule portant ce nom était active dans le nord de Sulawesi. Un engin incendiaire laissé par cette cellule n’a pas explosé dans une centrale électrique de Kotamobagu, à environ 100 kilomètres de Manado. Dans la nuit du 31 août, la cellule a déposé un autre engin incendiaire dans une sous-station électrique locale située à Tuminting, en banlieue de Manado. Dans son communiqué, la cellule a adressé ses « salutations, à la lueur des feux de rue, à nos deux frères de lutte, membres de la cellule « Vive Luciano Tortuga » de la FAI/IRF : Billy Augustan et Reyhard Rumbayan (Eat) ».
Malgré les déclarations de solidarité, on peut percevoir des tensions et des divisions entre les lignes du communiqué de la cellule de Sulawesi. Le communiqué concluait que « ces actions sont également l’expression de la colère et de la déception. De l’impatience envers ces rebelles qui, après les attaques, sont reparti·e·s se cacher. » Eat et Billy ont exprimé un sentiment similaire d’abandon dans une lettre ouverte adressée au mouvement mondial de la FAI, rédigée depuis leur prison un mois après leur arrestation fin 2011. « Nous sommes vraiment déçus que certain·e·s de nos camarades locaux·ales se laissent influencer par la peur et le sensationnalisme médiatique, ce qui les pousse à se retirer de la ligne de front. »
D’après ces articles et d’autres billets de blog rédigés par Eat, il semble que tou·te·s les membres de la communauté anarchiste ne soient pas d’accord avec les méthodes d’action directe. Même celles et ceux qui commettent des incendies criminels ont, dans leurs déclarations, exprimé leur rejet de la violence meurtrière. Par exemple, lors de la nuit de Guy Fawkes (le 5 novembre – date à laquelle Guy Fawkes et d’autres conspirateur·rice·s de la Conspiration des poudres avaient prévu de faire sauter le Parlement anglais au début du XVIIe siècle, récemment commémorée par certain·e·s anarchistes) en 2012, la cellule de Sulawesi a placé un engin incendiaire parmi des voitures de luxe garées devant le Red Monkey Karaoke Bar de Manado, précisant dans un communiqué que l’engin avait été délibérément placé à l’écart de toute victime humaine potentielle.
Bien que les anarchistes indonésien·ne·s continuent de se tenir à l’écart de la violence meurtrière, l’incarcération d’Eat et de Billy a littéralement placé l’Indonésie sur la carte de l’anarchisme insurrectionnel international. Dès novembre 2012, une cellule indonésienne a même pris l’initiative de lancer un « appel international à l’action directe contre tous les biens et symboles de la société, les destructeur·rice·s de l’environnement, les fascistes, les militaires et nos ennemi·e·s ». Trois jours plus tard, cette même cellule a revendiqué l’incendie d’une école primaire à Paniki, près de Manado. En janvier 2013, une cellule de la FAI du Sulawesi du Nord revendiquait d’autres attaques, mais cette fois en s’identifiant comme la cellule « Argirou ». S’il est possible qu’une nouvelle cellule ait vu le jour dans le Nord-Sulawesi, il est plus probable que la même cellule ait souhaité se rebaptiser en adoptant le nom d’un·e autre prisonnier·ère anarchiste international·e. L’homonyme de la cellule, Panagiotis Argirou, est un anarchiste grec du groupe « Conspiration des cellules de feu », incarcéré en 2010 pour avoir envoyé des lettres piégées à des responsables politiques à travers l’Europe.
La cellule de Sulawesi était désormais profondément imprégnée du discours international de la FAI et participait avec beaucoup d’enthousiasme au « dialogue permanent » entre les cellules du monde entier. Plusieurs communiqués ont même complètement abandonné toute référence aux revendications locales. Par exemple, un communiqué de janvier 2013 ne fait aucune mention de Kulon Progo ni de Bima (un autre conflit foncier auparavant fréquemment évoqué par les anarchistes). Même Billy et Eat n’y sont pas mentionnés, bien qu’ils aient été libérés de prison quelques semaines plus tôt seulement, respectivement le 22 novembre et le 14 décembre 2012. Plutôt que de évoquer les revendications locales, le communiqué adresse des saluts à des camarades étranger·ère·s et vante ses idéaux radicaux. « Hier soir, nous l’avons fait une fois de plus. Une action directe fondée sur nos valeurs révolutionnaires, en tant que nihilistes, en tant qu’individualistes et en tant qu’expression de la haine de cette société. »
Il est peu probable que les anarchistes indonésien·ne·s se soient rendu·e·s en Europe, en Amérique latine, voire même dans la région. La FAI indonésienne est un avant-poste isolé de l’insurrection anarchiste en Asie du Sud-Est. Malgré tout, les propos de la cellule de Sulawesi sont empreints de chaleur et d’éloges à l’égard de leurs camarades révolutionnaires d’outre-mer. Les anarchistes insurrectionnel·les indonésien·ne·s s’imprègnent de plus en plus des courants idéologiques de leurs camarades européen·ne·s et les reproduisent. Six mois après avoir publié leur communiqué sous ce nouveau nom, l’hommage rendu par la cellule de Sulawesi à Argirou a reçu une réponse. Dans une lettre publiée en juin 2013 sur un autre blog international de contre-information, Argirou a lui-même écrit : « Je garde une place particulière dans mon cœur pour les camarades de l’International Conspiracy for Revenge-FAI/IRF qui ont incendié un véhicule privé en Indonésie. »
L’arrestation, le procès et l’incarcération d’Eat et de Billy – ainsi que les débats et les écrits suscités par leur notoriété internationale – ont sans doute permis à un nombre bien plus important d’anarchistes indonésien·ne·s de découvrir les mouvements internationaux. Mais contrairement à leurs camarades européen·ne·s, qui ont une longue histoire d’affrontements ouverts dans les rues contre des groupes fascistes, il faudra encore beaucoup de temps avant que les anarchistes indonésien·ne·s aient les effectifs ou le courage nécessaires pour mener de telles attaques. Toutefois, dans un communiqué publié en juin 2013, une cellule indonésienne a au moins ouvert la voie à de tels conflits à l’avenir, affirmant que « les paramilitaires mis en place par l’armée et qui adoptent les mêmes attitudes et comportements que celle-ci sont des ennemi·e·s qui méritent nos attaques ». Une cellule grecque de la FAI a récemment revendiqué l’attentat à la bombe contre un bureau du parti néonazi Aube dorée ; des attaques menées par des cellules indonésiennes contre des groupes tels que le Front Pembela Islam (FPI – Front des défenseur·euse·s de l’islam) ou Pemuda Pancasila (Jeunesse Pancasila) constitueraient une escalade tactique notable.
La rareté des groupes de gauche radicale en Indonésie prive les groupes anarchistes de leurs allié·e·s antifascistes naturel·le·s. Pourtant, dans le même temps, l’absence d’une scène de gauche dynamique offre aux anarchistes indonésien·ne·s un espace idéologique exceptionnellement libre dans lequel iels peuvent s’épanouir. Les jeunes Indonésien·ne·s qui se sentent aliéné·e·s par la vie urbaine peuvent trouver dans l’anarchisme une critique sophistiquée et tendance du consumérisme. Pour celles et ceux qui sont plus engagé·e·s politiquement, l’anarchisme offre un cadre permettant de critiquer les structures étatiques et sociales oppressives, qu’il s’agisse du fondamentalisme religieux à Aceh, de l’exploitation capitaliste à Java ou de l’impunité militaire en Papouasie. Les idées anarchistes, dans toute leur diversité et leurs nuances, ont beaucoup à offrir aux militant·e·s politiques et sociaux·ales indonésien·ne·s, en manque d’idéologie depuis que le régime du Nouvel Ordre a tenté d’éradiquer les idées de gauche entre le milieu des années 1960 et la fin des années 1990.
Mais leur hostilité envers toute forme d’organisation pourrait leur porter préjudice. Les tentatives visant à rassembler une base de masse, peut-on lire dans un communiqué de la FAI indonésienne, constituent « un héritage de la pensée anarchiste classique mêlé à une dose de marxisme, ce qui est vraiment répugnant ». Plutôt que d’intégrer l’anarchisme dans le courant dominant de la politique radicale, l’anarchisme insurrectionnel fait preuve d’une propension à la violence. Le rejet absolu de la construction d’un mouvement pourrait même détourner les jeunes Indonésien·ne·s de l’anarchisme, stigmatiser ce dernier en tant qu’idéologie violente et déclencher une répression étatique accrue contre l’ensemble de la communauté anarchiste. Bien qu’il semble qu’aucun·e blessé·e ni mort·e n’ait été causé·e par des anarchistes insurrectionnel·les en Indonésie jusqu’à présent, les tendances récentes indiquent que de nouvelles cellules émergent et que les cibles des incendies se diversifient.
Le 31 mars 2013, la FAI a revendiqué sa première action à Aceh, où les médias ont rapporté qu’un « groupe mystérieux » avait incendié trois bâtiments appartenant à Hamdan Sati, le ou la chef·fe du district de Tamiang. Un communiqué décrivait Aceh comme « une région où, par le passé, des fondamentalistes religieux·euses ont envoyé 64 punks dans un camp de rééducation ». Mais le communiqué précisait ensuite : « Nous tenons à préciser que nous ne sommes pas acehnais·es. Nous n’avons pas de nationalité, car nous sommes sans frontières ». Entre juin et août 2013, des cellules ont revendiqué des incendies dans un bar karaoké à Jakarta, un entrepôt de vêtements à Jakarta-Ouest et une école de police à Balikpapan, dans le Kalimantan oriental. La revendication de l’attaque de Balikpapan se termine par un avertissement. « Notre action est une vengeance directe contre les porcs du monde entier, pas seulement en Grèce. Pour chaque pouce de votre avancée qui empiète sur notre liberté, nous riposterons avec plus de violence qu’auparavant. »
L'émergence de groupes entièrement nouveaux constitue un autre signe de la montée en puissance de l'anarchisme insurrectionnel en Indonésie. Entre juin et septembre 2013, le Front de libération de la Terre (ELF), actif à l’échelle internationale, a revendiqué des attaques contre une voiture et un magasin appartenant au ou à la vice-secrétaire du Parti démocratique dans le sud de Sumatra, des incendies criminels contre des distributeurs automatiques de billets à Makassar, le sabotage de centrales électriques à Jakarta et l’incendie d’une usine de Bandung produisant des gilets pare-balles. Le communiqué précise que « la police doit être attaquée, aussi violemment que possible ». À l’instar de la FAI, l’ELF adhère à une forme d’anarchisme insurrectionnel « anti-civilisation ». Le 20 août 2013, l’ELF a revendiqué la pose d’un engin incendiaire qui a ravagé le troisième étage de l’Institute Kesenian (Institut des arts) à Cikini, une banlieue chic du centre de Jakarta, affirmant que les artistes sont « les marionnettes de la civilisation ».
Depuis septembre 2013, des anarchistes insurrectionnel·les ont revendiqué des incendies criminels à Makassar, Bandung, Manado, Yogyakarta, Aceh, Balikpapan et Jakarta. Mais la police indonésienne est de plus en plus déterminée à démanteler les réseaux anarchistes à l'échelle nationale. En avril 2012, quatre anarchistes ont été arrêté·e·s à Malang en possession de bombes de peinture et d’affiches de solidarité avec Billy et Eat. Au cours d’interrogatoires qui ont duré plusieurs jours, la police a obtenu des informations sur les groupes auxquel·le·s iels appartenaient, leurs liens avec Billy et Eat, ainsi que sur la manière dont les cellules anarchistes communiquaient entre elles. Quelques jours après ces interrogatoires, un blog anarchiste de contre-information du nom de Memori Senja a été mis hors ligne.
Mais l’intensification des pressions policières semble également avoir conduit à une radicalisation accrue d’un petit groupe d’anarchistes insurrectionnel·les. Dans une « lettre ouverte » publiée en septembre 2013, la section indonésienne de la FAI a dévoilé l’expression la plus aboutie et la plus radicale de son idéologie, de ses objectifs et de sa méthode. L’arrestation de Billy et Eat y est décrite comme « le point de départ à partir duquel tout est devenu plus clair pour nous ». Dans une escalade rhétorique, ce texte de six pages fait l’éloge des groupes islamistes indonésien·ne·s pour leur « choix courageux » de mener un « djihad violent », soulignant que la formation de cellules informelles de trois à quatre personnes a été la clé du « succès » des islamistes. Il dénonce avec virulence les « anarchistes sociaux·ales » qui rejettent les méthodes violentes, et définit comme cibles légitimes « l’être humain lui-même qui se range du côté de la société ».
Si les cellules anarchistes insurrectionnelles continuent de se multiplier et que la violence entraîne des mort·e·s ou des blessé·e·s, la police et les médias commenceront à s'intéresser de beaucoup plus près à l'idéologie anarchiste, et la communauté inoffensive des anarcho-punks d'Indonésie pourrait perdre la liberté relative dont elle jouit actuellement.