En interviewant plus de 200 femmes, de tous âges, de toutes conditions et de plusieurs pays, Eve Ensler a réussi à faire émerger ce vagin si ignoré et pourtant si important. Les paroles de toutes ces femmes montrent combien sa découverte, son usage peuvent être différents de l’une à l’autre. Source de plaisir pour l’une, il sera objet de peur pour l’autre. Au cours de l’accouchement, il se transforme : « timide caverne sexuelle, il devient tunnel archéologique, vaisseau sacré, canal vénitien, puits profond au fond duquel était niché un minuscule enfant qui attendait d’être secouru […], un gigantesque cœur rouge qui battait ».
De l’apprentissage de la sexualité à la maternité, du machisme ambiant à la liberté amoureuse, ces femmes nous confient à la fois leurs sensations, leurs traumatismes, leurs aspirations, leurs angoisses et leurs joies, parfois les plus intimes. Oser l’épanouissement, qu’il soit physique ou intellectuel, oser se connaître, se reconnaître en tant que corps, en tant qu’être sensuel, sensible. Sans tabou et sans gêne, avec des mots crus mais sans vulgarité.
Hélas, le vagin est aussi le lieu de souffrances terribles, liées aux violences sexistes. Les violences faites aux femmes peuvent être nommées (meurtres, viols, insultes, excisions, infibulations, stérilisations forcées, grossesses imposées, etc.) et, parfois, quoique pas suffisamment, comptabilisées. Mais qui dira la souffrance, l’humiliation, la perte de confiance en soi, la honte, la colère, le mutisme et tous les sentiments que ressentent les femmes qui les subissent ?
Le témoignage, dédié aux femmes bosniaques, Mon vagin, mon village peut faire comprendre à celui ou celle qui le lit ou qui l’écoute ce que ressent une femme violée :
« Mon vagin village vivant humide irrigué.
Ils l’ont envahi. Charcuté puis incendié.
Je n’y touche plus maintenant.
Je ne lui rends plus visite.
J’habite ailleurs, maintenant.
Je ne sais pas où. »
Lire les textes : ils ont été publiés aux éditions Balland, en 1999 (12 euros).
Écouter les textes : ils ont déjà été joués et adaptés au théâtre à plusieurs reprises et dans plusieurs pays.
Aux États-Unis, cette œuvre-manifeste a rapidement gagné le soutien de grandes vedettes de l’écran. Cate Blanchett, Oprah Winfrey, Whoopi Goldberg, chacune a prêté sa voix aux textes à la fois sulfureux, novateurs, grinçants et toujours profondément émouvants d’Eve Ensler. Elles l’ont fait dans le cadre du mouvement V-Day, qui a lancé la pièce comme outil de sensibilisation et de mobilisation pour éliminer les violences faites aux femmes et aux filles.
Actuellement, à Paris, on peut voir une adaptation de Dominique Deschamps, avec une mise en scène d’Isabelle Ratier. Les interprètes sont Alexandre Kazan, Andréa Ferréol, Maimouna Geye. Petit Théâtre de Paris, 15, rue Blanche, 75009 Paris. Métro : Trinité. Réservations au téléphone : 01 42 80 01 81. Du mardi au samedi à 19 h, le dimanche à 17 heures. Jusqu’au 30 novembre.
En province, une autre adaptation est jouée par Virginie Lemoine, Lisette Malidor et Nicole Croisille et tourne dans diverses villes (de Nantes à Grenoble ou à Cognac, etc.).
Précédemment, la pièce a été interprétée par Princesse Erika, Nathalie Corré, Isabelle Rattier, Ariele Semenoff, Bernadette Lafont, Claire Nebout, Lisette Malidor, Sonia Vollereaux, Vanessa Demouy, Nicole Calfan, Sapho, Esse Lawson.
Mais on ne la verra pas en Chine !
Il faut croire que les propos sont bien dérangeants pour certains car la pièce a été interdite en Chine où elle aurait dû être représentée en février 2004 au profit d’une ONG qui lutte contre les violences au sein de la famille.
Vagina Monologues, pièce écrite par l’Américaine Eve Ensler, basée sur des centaines d’interviews avec des femmes devait être portée sur la scène chinoise pour la première fois, début février 2004. Il n’en fut malheureusement rien, la pièce ayant été interdite de représentation, à Shanghai, puis, une semaine plus tard, à Beijing. Si pour un officiel du Bureau culturel de Beijing, l’annulation est due à une procédure de demande d’autorisation non accomplie, un officiel du Shangai Drama Center a évoqué pour sa part le fait que la pièce ne correspondait pas à la situation intérieure de la Chine.
Rappelons que cette pièce salue la sexualité des femmes et se focalise sur les sévices dont elles souffrent. Selon Li Shengying, un producteur de la pièce, « le contenu de la pièce est bien sérieux et le sujet très significatif, mais je pense que la façon de narrer l’histoire déplaît à des supérieurs ».
Pour d’autres, la commission de censure pense que le mot « vagin », proféré plus de cent fois dans la pièce, est choquant ainsi que les histoires qui sont racontées par la voie du vagin. Notons que cette interdiction intervient au moment où les cas de sexualité entre adolescents et les relations sexuelles prénuptiales et extraconjugales se multiplient en Chine… (Source : site www.penelopes.org).
Au Québec, quelques productions locales ont déjà permis à des milliers de spectatrices et de spectateurs de vibrer au diapason de cette oeuvre « phénomène ».
Les Monologues du vagin ont aussi été mis en scène dans plusieurs collèges et universités ; en février dernier, le collège Dawson, l’université McGill et l’UQÀM ont presque simultanément monté la pièce afin de lever des fonds pour des centres de femmes victimes de violence.
Toutes les personnes impliquées (incluant les comédiennes) ont travaillé à titre bénévole de façon à remettre un maximum de profits — soit plus de 50 000 $ — à sept organismes québécois venant en aide à des femmes victimes de violences). De plus, dix pour cent des recettes ont aussi été remis à V-day pour les femmes de Ciudad Juarez, au Mexique, aux prises avec une vague de fémicides.
Hélas, un tel succès peut-il échapper à la récupération ? On peut en douter, à constater que Gilbert Rozon et le festival Juste pour Rire (un budget de 31 millions de dollars en 2003) ont cette année mis le grappin sur les Monologues du vagin. Le rouleau compresseur des « industries culturelles » a-t-il tous les droits sur tout et sur toutes ? D’aucuns diront que la production de l’empire Rozon rendra plus accessible le message des Monologues — on parle déjà d’une tournée pan-québécoise — et qu’il faut impérativement se réjouir de cette opportunité.
Accessible, un spectacle coûtant au minimum 36 $ plus taxes ? Pire, le bulldozer « JPR » (juste pour rire) compromet la mise sur pied de « productions bénéfices » (nom québécois de nos galas de soutien et autres soirées de solidarité) qui rejoignent un bien plus large public et dont les profits vont à la lutte contre la violence sexiste, plutôt que dans les poches profondes de Gilbert Rozon. Cette récupération est d’autant plus révoltante que cet individu est soupçonné d’agressions sexuelles et que des procès sont en cours contre lui au Québec !
É. C.