#title L'Homme et la Terre
#author Élisée Reclus
#SORTtopics France, histoire, étude scientifique, sociologie, Préhistoire, éco-anarchisme, économie, classiques de l'anarchisme, Algérie, Allemagne, Arabie saoudite, Argentine, Arménie, Australie, Autriche, Belgique, Brésil, Canada, Chine, Corée du Nord, Corée du Sud, Cuba, Égypte, Espagne, États-Unis, Éthiopie, Grèce, Inde, Iran, Irak, Irlande, Islande, Israël, Italie, Japon, Kazakhstan, Kirghizistan, Liban, Macédoine du Nord, Maroc, Mexique, Mongolie, Ouzbékistan, Palestine, Pays-Bas, Pérou, Pologne, Portugal, Royaume-Uni, Russie, Suède, Suisse, Syrie, Tadjikistan, Turkménistan, Turquie
#date 1905
#source extrait le 20 septembre 2026 de [[https://fr.wikisource.org/wiki/L%E2%80%99Homme_et_la_Terre][Wikisource]]
#lang fr
#pubdate 2026-09-20T13:46:31
* Préface
Il y a quelques années, après avoir écrit les dernières lignes d'un long ouvrage, la *Nouvelle Géographie universelle*, j'exprimais le vœu de pouvoir un jour étudier l'Homme dans la succession des âges comme je l'avais observé dans les diverses contrées du globe et d'établir les conclusions sociologiques auxquelles j'avais été conduit. Je dressai le plan d'un nouveau livre où seraient exposées les conditions du sol, du climat, de toute l'ambiance dans lesquelles les événements de l'histoire se sont accomplis, où se montrerait l'accord des Hommes et de la Terre, où les agissements des peuples s'expliqueraient, de cause à effet, par leur harmonie avec l'évolution de la planète.
Ce livre est celui que je présente actuellement au lecteur.
Certes, je savais d'avance que nulle recherche ne me ferait découvrir cette loi d'un progrès humain dont le mirage séduisant s'agite sans cesse à notre horizon, et qui nous fuit et se dissipe pour se reformer encore. Apparus comme un point dans l'infini de l'espace, ne connaissant rien de nos origines ni de nos destinées, ignorant même si nous appartenons à une espèce animale unique ou si plusieurs humanités sont nées successivement pour s'éteindre et resurgir encore, nous aurions mauvaise grâce à formuler des règles d'évolution à l'inconnu, à battre le brouillard dans l'espérance de lui donner une forme précise et définitive.
Non, mais nous pouvons du moins, dans cette avenue des siècles que les trouvailles des archéologues prolongent constamment en ce qui fut la nuit du passé, nous pouvons reconnaître le lien intime qui rattache la succession des faits humains à l'action des forces telluriques : il nous est permis de poursuivre dans le temps chaque période de la vie des peuples correspondant au changement des milieux, d'observer l'action combinée de la Nature et de l'Homme lui-même, réagissant sur la Terre qui l'a formé.
L'émotion que l'on éprouve à contempler tous les paysages de la planète dans leur variété sans fin et dans l'harmonie que leur donne l'action des forces ethniques toujours en mouvement, cette même douceur des choses, on la ressent à voir la procession des hommes sous leurs vêtements de fortune ou d'infortune, mais tous également en état de vibration harmonique avec la Terre qui les porte et les nourrit, le ciel qui les éclaire et les associe aux énergies du cosmos. Et, de même que la surface des contrées nous déroule sans fin des sites de beauté que nous admirons de toute la puissance de l'être, de même le cours de l'histoire nous montre dans la succession des événements des scènes étonnantes de grandeur que l'on s'ennoblit à étudier et à connaître. La géographie historique concentre en drames incomparables, en réalisations splendides tout ce que l'imagination peut évoquer.
À notre époque de crise aiguë, où la société se trouve si profondément ébranlée, où le remous d'évolution devient si rapide que l'homme, pris de vertige, cherche un nouveau point d'appui pour la direction de sa vie, l'étude de l'histoire est d'un intérêt d'autant plus précieux que son domaine incessamment accru offre une série d'exemples plus riches et plus variés. La succession des âges devient pour nous une grande école dont les enseignements se classent devant notre esprit et même finissent par se grouper en lois fondamentales.
La première catégorie d'événements que constate l'historien nous montre comment, par l'effet d'un développement inégal chez les individus et dans les sociétés, toutes les collectivités humaines, à l'exception des peuplades restées dans le naturisme primitif, se dédoublent pour ainsi dire en classes ou en castes, non seulement différentes, mais opposées d'intérêts et de tendances, même franchement ennemies dans toutes les périodes de crise. Tel est, sous mille formes, l'ensemble de faits que l'on observe en toutes les contrées de l'univers, avec l'infinie diversité que déterminent les sites, les climats et l'écheveau de plus en plus entremêlé des événements.
Le deuxième fait collectif, conséquence nécessaire du dédoublement des corps sociaux, est que l'équilibre rompu d'individu à individu, de classe à classe, se balance constamment autour de son axe de repos : le viol de la justice crie toujours vengeance. De là, d'incessantes oscillations. Ceux qui commandent cherchent à rester les maîtres, tandis que les asservis font effort pour reconquérir la liberté, puis, entraînés par l'énergie de leur élan, tentent de reconstituer le pouvoir à leur profit. Ainsi des guerres civiles, compliquées de guerres étrangères, d'écrasements et de destructions, se succèdent en un enchevêtrement continu, aboutissant diversement, suivant la poussée respective des éléments en lutte. Ou bien les opprimés se soumettent, ayant épuisé leur force de résistance : ils meurent lentement et s'éteignent, n'ayant plus l'initiative qui fait la vie ; ou bien c'est la revendication des hommes libres qui l'emporte, et, dans le chaos des événements, on peut discerner de véritables révolutions, c'est-à-dire des changements de régime politique, économique et social, dus à la compréhension plus nette des conditions du milieu et à l'énergie des initiatives individuelles.
Un troisième groupe de faits, se rattachant à l'étude de l'homme dans tous les âges et tous les pays, nous atteste que nulle évolution dans l'existence des peuples ne peut être créée si ce n'est par l'effort individuel. C'est dans la personne humaine, élément primaire de la société, qu'il faut chercher le choc impulsif du milieu, destiné à se traduire en actions volontaires pour répandre les idées et participer aux œuvres qui modifieront l'allure des nations. L'équilibre des sociétés n'est instable que par la gêne imposée aux individus dans leur franche expansion. La société libre s'établit par la liberté fournie dans son développement complet à chaque personne humaine, première cellule fondamentale, qui s'agrège ensuite et s'associe comme il lui plaît aux autres cellules de la changeante humanité. C'est en proportion directe de cette liberté et de ce développement initial de l'individu que les sociétés gagnent en valeur et en noblesse : c'est de l'homme que naît la volonté créatrice qui construit et reconstruit le monde.
La « lutte des classes », la recherche de l'équilibre et la décision souveraine de l'individu, tels sont les trois ordres de faits que nous révèle l'étude de la *géographie sociale* et qui, dans le chaos des choses, se montrent assez constants pour qu'on puisse leur donner le nom de « lois ». C'est déjà beaucoup de les connaître et de pouvoir diriger d'après elles sa propre conduite et sa part d'action dans la gérance commune de la société, en harmonie avec les influences du milieu, connues et scrutées désormais. C'est l'observation de la Terre qui nous explique les événements de l'Histoire, et celle-ci nous ramène à son tour vers une étude plus approfondie de la planète, vers une solidarité plus consciente de notre individu, à la fois si petit et si grand, avec l'immense univers.
* Livre I. Les Ancêtres
** Chapitre I. Origines
La succession des âges est pour nous la grande école.
*Histoire et géographie. — Origines animales de l'homme. — Négritos et pygmées. — Séjours de l'homme ancestral*
Les traits de la surface planétaire indiquent l'effet des actions cosmiques auxquelles le globe a été soumis pendant la série des temps.
Les continents et les îles qui surgirent des profondeurs de la mer et l'Océan lui-même, avec ses golfes, les lacs et les fleuves, toutes les individualités géographiques de la Terre en leur variété infinie de nature, de phénomènes et d'aspect portent les marques du travail incessant des forces toujours à l'œuvre pour les modifier. À son tour, chacune de ces formes terrestres est devenue, dès son apparition, et continue d'être, dans tout le cours de son existence, la cause secondaire des changements qui se produisent dans la vie des êtres nés de la Terre. Une histoire, infinie par la suite des vicissitudes, s'est ainsi déroulée d'âge en âge sous l'influence des deux milieux, céleste et terrestre, pour tous les groupes d'organismes, végétaux et animaux, que font germer la mer et le sol nourricier. Quand l'homme naquit, après le cycle immense d'autres espèces, son développement se trouvait déjà projeté dans l'avenir par la forme et le relief des contrées dans lesquelles ses ancêtres animaux avaient vécu.
Vue de haut, dans ses rapports avec l'Homme, la Géographie n'est autre chose que l'Histoire dans l'espace, de même que l'Histoire est la Géographie dans le temps. Herder, parlant de la physiologie, ne nous a-t-il pas déjà dit qu'elle est l'anatomie agissante ? Ne peut-on dire également que l'Homme est la Nature prenant conscience d'elle-même ?
Relativement à l'apparition de l'humanité sur la Terre s'agitent bien des questions qui n'ont point été résolues encore. Notre provenance du monde animal nous rattache-t-elle à un ou plusieurs types ancestraux ? Des deux hypothèses, le monogénisme et le polygénisme, laquelle est, sinon la vraie, du moins la mieux corroborée par l'ensemble des faits déjà connus ? On nous dit bien que « toute cette scolastique est du passé, maintenant que le darwinisme a mis tout le monde d'accord »[1], mais qu'importe, si le conflit renaît sous d'autres noms et si l'on vient à nous parler de « races » considérées comme pratiquement irréductibles ?
Une tendance naturelle à tout individu est de se contempler comme un être absolument à part dans l'ensemble de l'univers. Le sentiment intime de sa vie propre, la plénitude de sa force personnelle ne lui permettant point de voir dans les autres des égaux, il se croit favorisé du hasard ou des dieux. Mais les nécessités de l'existence le rattachant au groupe de la famille, puis à celui du clan ou de la tribu, il ne peut se figurer non plus son origine comme absolument indépendante du cercle des proches, à moins que l'orgueil de la souveraineté n'en fasse une divinité, telle que s'imaginèrent l'être les Alexandre et les Césars. Il se résigne donc à partager avec les siens, mais avec les siens seulement, une origine collective : chaque tribu se crée, en ses imaginations premières, une descendance bien distincte. Dans les premiers âges, tels que nous les ont conservés, avec une certaine ressemblance, les populations les plus anciennes, l'homme professe instinctivement le polygénisme ; mais, de toutes les espèces diverses, il en est une, la sienne, qu'il tient, en toute naïveté et tout orgueil, pour la race humaine par excellence.
Certainement, la liste des noms de peuplades et de peuples se compose principalement de mots ayant pour signification primitive le sens « Homme », dans une acception exclusive, comme si tous les autres groupes d'individus à face humaine n'avaient été, aux yeux des êtres d'élection, qu'un amas informe appartenant à quelque animalité secondaire. Même, lorsque les appellations ethniques ont une signification spéciale due au pays, à la provenance ou à quelque trait particulier, ces appellations perdent leur sens originaire pendant le cours des siècles, pour prendre, dans la pensée de ceux qui les portent, une valeur exceptionnelle, unique, vraiment divine. Il n'est pas de sauvages — et, à cet égard, quelle nation peut se dire complètement dégagée de la sauvagerie première ? — il n'est pas de sauvages qui ne regardent les peuples d'alentour du haut de leur dignité de « peuple élu ».
Mais l'isolement ne peut durer, et, par la suite des événements, alliances et relations de commerce, guerres et traités, les hommes ont appris qu'ils appartiennent, sinon à une même race, du moins à un groupement d'êtres qui se ressemblent d'une manière intime et que des traits essentiels, tels que la station droite, l'usage du feu, la langue articulée, distinguent nettement de tous les autres animaux. Même, en des moments de détresse commune, et le plus souvent de sexe à sexe par l'instinct d'amour, la fraternité naquit entre gens de tribus différentes ; puis, lorsque de grandes civilisations eurent mis en contact toute une partie considérable de l'humanité, comme dans l'Inde, au temps du Buddha, et pendant la période de l'œcumène grecque et latine, sous les Antonins, l'idée de l'unité humaine se répandit : même en se haïssant, les fils de la Terre commune se glorifièrent d'appartenir à une seule et unique descendance ; la monogénie trouva ses apôtres. Comme document de transition entre les deux théories nettement contraires, monogéniste et polygéniste, le livre de la Genèse, d'ailleurs issu de multiples origines légendaires, peut être cité en faveur de l'une ou de l'autre hypothèse, puisqu'il raconte la création d'un Adam qui fut le « dominateur de tous les animaux vivant sur la terre »[2], et que, d'autre part, il fait allusion aux hommes qui peuplaient les campagnes lors d'un premier meurtre du frère par le frère[3]. Depuis lors, la morale humaine, dans sa pratique générale, n'a cessé de comporter une contradiction analogue à celle que les chrétiens trouvent dans leur livre sacré.
Si grand que soit l'orgueil de la race pure chez les peuplades qui s'étudient à éviter tout contact avec les autres hommes, et dans les familles aristocratiques modernes qui prétendent au « sang bleu », le fait est que, dans le torrent circulatoire de l'humanité, mêlant les tribus de remous en remous comme les eaux d'un fleuve, la « miscégénation », c'est-à-dire le mélange des races, s'est opérée d'un bout du monde à l'autre. D'après les rabbins du moyen âge, l'homme, créé de l'argile vive, avait été formé de sept espèces de terres, ce qui signifiait sans doute qu'il comprenait en lui les descendants de toutes couleurs, tous les membres de l'humanité future[4]. De même, l'homme actuel contient en soi les types qui l'ont précédé, car en toute race mélangée l'atavisme garde ses droits.
On pourrait imaginer qu'une tribu enfermée dans quelque prison de rochers soit restée pure de tout croisement, mais dès qu'il y eut contact il y eut mélange. En fait, tous les hommes sont de races mêlées ; même les types les plus opposés, le noir et le blanc, se sont unis depuis des siècles en composés ethniques nouveaux, ayant gardé plus ou moins fidèlement les caractères distinctifs qui en font des individualités collectives, méritant un nom spécial. De génération en génération, le mélange des races s'accomplit très diversement ; ici, d'une manière insensible, pendant la paix ; là, brusquement, avec violence, pendant la guerre ; mais toujours l'œuvre se poursuit. C'est en vain que tel ou tel patriote essaie de contester le mélange de race à race : chaque homme, même le plus fier de la pureté de son sang, a des millions et des millions d'aïeux, parmi lesquels les types les plus divers sont représentés. Aussi les anthropologistes qui se hasardent à sérier le genre humain en « races » distinctes, soit qu'ils croient réellement à des origines polygéniques soit que, par un classement plus ou moins acceptable, ils veuillent faciliter l'étude de l'Homme, sont amenés à de singuliers écarts, suivant l'importance spéciale qu'ils donnent à tel ou tel élément différentiel : couleur de la peau, stature, membres et squelette, forme et dimensions du crâne, aspect de la chevelure, langage et caractères moraux.
Ainsi, tandis que Blumenbach divise l'humanité en blancs, jaunes, rouges, olivâtres et noirs, que Virey compte seulement deux races, que Topinard en énumère seize, puis dix-neuf, que Nott et Gliddon en distinguent huit, divisées en soixante-quatre familles, Hæckel déroule une série de trente-quatre races et Deniker, admirablement muni des mensurations qu'ont rapportées de tous les coins du monde les savants voyageurs modernes, classe avec soin vingt-neuf races diverses, formant dix-sept groupes ethniques ; mais il reste un doute pour beaucoup de représentants de l'humanité et l'on se demande s'il est possible de les faire entrer dans l'une ou l'autre de ces diverses catégories[5].
Nous savons maintenant que toutes ces constructions, si ingénieuses qu'elles soient, sont des édifices changeants. Depuis Darwin, l'ancienne théorie des espèces, d'après laquelle certaines formes seraient définitivement fixées, sans mélange possible avec d'autres types d'une origine différente, est renversée. Faite uniquement pour s'accommoder aux choses présentes, l'idée de l'espèce change suivant les naturalistes : chacun embrasse dans sa conception un ensemble de formes plus ou moins étendu. Ainsi, quelle est l'espèce mère du chien ? Faut-il y voir un loup, un renard, un chacal, une hyène ou bien encore d'autres formes primitives, que la domestication et un genre de vie différent ont graduellement modifiées et développées en d'innombrables variétés ? Le fait est que loups et chacals se croisent avec les chiens et donnent naissance à des individus dont la race se maintient et se recroise à l'infini ; d'autre part, les chiens, redevenus sauvages, reprennent, suivant les pays, des formes qui les rapprochent du loup, du chacal ou du renard. Où commence l'espèce immuable entre des limites absolues ? Où la variété avec ses modifications incessantes ? On ne sait.
Et ces difficultés qui se présentent dans la question de l'espèce canine existent aussi pour d'autres animaux, domestiqués ou non ; elles existent pour l'homme, chez lequel l'écart moyen de l'Homo europæus à l'Homo alpinus est plus grand que celui qui différencie les diverses espèces de canidés[6]. Malgré les innombrables exemples de « miscégénation », qui, aux États-Unis, scandalisent grandement les fils des anciens propriétaires d'esclaves, faut-il considérer les nègres comme une espèce ou une sous-espèce[7] distincte de la race dite « caucasienne », ou bien faut-il voir en eux une simple variété de la grande espèce humaine ?
Et si nègres et blancs doivent être embrassés en une même humanité d'origine, que dire des « négritos » de Luzon, des Andamènes et des nains épars dans le continent d'Afrique ? Les nègres eux-mêmes voient dans les Akka, les Ba-Binga, les Ba-Bongo des êtres d'une autre espèce, et les blancs altiers les regardent un peu comme des espèces de singes à forme humaine. Diverses tribus s'étiolent et disparaissent, peut-être par l'absence de tout croisement : tel serait le cas pour les nains des bords de la Sangha. Mais il est certain qu'entre d'autres peuplades de pygmées et des tribus d'Africains bien proportionnés, des mélanges de sang ont lieu. Donaldson Smith nous dit que les nains occupant naguère toute la région qui s'étend au nord des lacs Stéphanie et Rudolf ont perdu leur type originaire par l'effet de mariages avec des tribus de haute stature et que les Dume actuels sont un simple reliquat de l'ancienne race[8]. De même, les Oua-Tua (Wat-wa) de la région du lac Kivu, les « Fils de l'Herbe », petits hommes que certains nègres, les Oua-Hutu, par exemple, regardent avec aversion, sont acceptés par d'autres, par les Oua-Tussi notamment, comme de « grands amis », et les deux races s'entremêlent volontiers. Les femmes pygmées de l'Uganda sont heureuses de s'attacher à des nègres de grande taille (Johnston).
Il est aussi très probable que les pygmées dont on retrouve les ossements mélangés à ceux des hommes de grandes races en quelques cavernes d'Europe et en tant de *huacas* péruviennes ont disparu par l'effet des croisements et furent absorbés graduellement dans la masse générale des populations ambiantes[9] : ils sont revenus à l'espèce.
Certains anatomistes qui étudient le squelette au point de vue du transformisme, c'est-à-dire comme un appareil façonné lentement, de génération en génération, par un travail d'accommodement au milieu et de perfectionnement, constatent par l'étude comparée des différents types que les races humaines actuelles ne paraissent pas être dérivées les unes des autres par une sorte de gradation hiérarchique, mais doivent être considérées plutôt comme des rameaux parallèles, remontant vraisemblablement à un ancêtre commun, d'origine antérieure même aux quadrumanes ; il faudrait voir peut-être dans ce type primitif un descendant des marsupiaux, issus eux-mêmes des monères par des ancêtres amphibies[10].
Mais sachons nous borner. N'essayons pas de remonter par la pensée jusqu'aux époques si éloignées de nous où l'homme, issu de l'animalité primitive, constitua l'espèce ou les races humaines. Arrêtons-nous à la période où nos ancêtres, accomplissant leur plus grande conquête, avaient appris à moduler leurs cris, inarticulés jadis, et à transformer leurs grognements et glapissements en un véritable langage. Eh bien, à ce grand tournant de l'histoire, les nations étaient constituées en groupes absolument distincts, et les langues qui prirent corps se donnèrent des radicaux d'origines tout à fait diverses, suivant un génie propre pour la formation et l'accent des mots, pour la logique et le rythme de la phrase[11].
Les dialectes aryens, sémitiques, ouraliens, berbères, bantou, algonquins sont mutuellement irréductibles : ce sont les parlers de peuplades qui, à l'époque où leur langue se délia, se trouvaient en des milieux tout à fait différents, constituaient en réalité des espèces ou des humanités à part. En datant de ces temps anciens l'histoire des hommes, on peut dire qu'elle commence par le polygénisme. Alors, les nations éparses sur la Terre ne pouvaient avoir aucune conscience de leur unité. Autant de groupes glossologiques, autant de mondes humains mutuellement étrangers[12]. Voici donc quel est, pour l'histoire de l'humanité, le point de départ certain dans la succession des temps : la naissance polygénique, en diverses parties de la Terre, de langages irréductibles correspondant à divers modes de sentiment et de pensée.
Combien de ces parlers naquirent ainsi, et quelle fut la durée du cycle pendant lequel les divers ancêtres des hommes actuels acquirent cette faculté capitale, condition première de l'être humain tel que nous le comprenons aujourd'hui ? On ne peut le savoir, et d'ailleurs il est certain que, dans la lutte pour l'existence, nombre de ces langues primitives ont disparu ; quant à celles qui persistent, l'inventaire n'en est pas encore terminé ; on n'a guère classé méthodiquement que les groupes de dialectes parlés par les nations principales. Il reste à étudier et à fixer avec précision la place de toutes les séries de formes verbales usitées par les diverses peuplades du monde entier. Cependant, on peut essayer de dresser des cartes glossologiques provisoires qui, tout en constatant l'état actuel de la polygénie linguistique, témoignent aussi des prodigieuses conquêtes accomplies par les langues envahissantes.
Par delà ces âges qui virent la naissance intellectuelle de l'homme véritable, l'être que l'usage de la parole devait faire progresser si merveilleusement n'était en réalité qu'un animal, ne se faisant comprendre que par des gestes, des jappements et des miaulements semblables à ceux de nos amis le chien, et le chat, les candidats à l'humanité les plus rapprochés de nous[13].
Toute cette période antique, à laquelle on pourrait donner le nom de « pro-lalie » ou « avant-langage », peut être considérée comme antérieure à l'humanité spéciale : l'Homme ne constitua l'espèce nouvelle qu'en cessant d'être *alalus*[14].
L'étude des formes animales qui nous rattachent aux quadrupèdes et aux reptiles appartient à l'ère pré-humaine, caractérisée par plusieurs espèces d'anthropoïdes (*Dryopithecus*, *Pliohylobates*, *Anthropodus*, *Paleopithecus*, *Gryphopithecus*, *Oreopithecus*[15]), et surtout par le *Pliopithecus antiquus*, dont on a trouvé un fragment de mâchoire près de Sansan, dans la vallée du Gers, et qui semble être l'animal le plus voisin de l'homme que l'on connaisse ; de là, sans doute, cette répugnance instinctive que nous avons pour le singe : nous nous reconnaissons trop en lui. Le vieil Ennius l'a dit :
*Simia quam similis turpissima bestia nobis*[16].
Peut-être le pithécanthrope[17] fossile que le médecin Eug. Dubois a découvert, en 1894, dans les cendres volcaniques du quaternaire ancien de Java, près de Trinil, en compagnie d'animaux fossiles, dont quelques-uns appartenaient à des genres aujourd'hui disparus, fut-il l'intermédiaire cherché, l' « anneau manquant de la chaîne » unissant l'homme à ses ancêtres du monde animal : par son attitude et par sa taille (1m,657), qui est celle de l'homme moyen, par son crâne, dont la capacité (900 à 1 000 centimètres cubes) dépasse de près d'une moitié la plus forte contenance cérébrale des crânes appartenant aux plus grands anthropoïdes connus, le pithécanthrope paraît bien réellement faire partie de notre lignée humaine, en nous rattachant aux hylobates ou « gibbons », ceux des singes qui se rapprochent le plus de nous par la conformation et qui descendraient comme nous des mêmes ancêtres animaux[18].
D'après Manouvrier, il serait probable que ce « singe-homme », l'*Homo javanensis*, ne possédait pas le langage articulé, ce caractère le plus précieux de l'humanité proprement dite.
L'étroitesse frontale, qui se prolonge très loin sur le crâne de Trinil, permet de nier que la « circonvolution de Broca » ait été plus développée chez le pithécanthrope que chez les anthropoïdes[19]. Près de Bahia, au Brésil, on aurait découvert dans un amas de coquilles un crâne humain à caractères très primitifs, que l'on a voulu rapprocher de la pièce de Trinil[20], mais dont l'âge n'a pas été suffisamment établi.
Ces trouvailles sembleraient indiquer que l'homme, sous sa forme actuelle, aurait pris naissance dans les régions de vie exubérante, où le soleil darde ses rayons les plus chauds et où la pluie tombe en averses très abondantes ; les variétés de négritos se sont développées aussi dans la zone équatoriale, patrie des grandes espèces anthropoïdes apparentées à l'homme.
À pareille éclosion, il fallait, semble-t-il, la nature tropicale en toute sa puissance productrice (Hæckel, Johnston). Si les hommes, en presque toutes les contrées, du moins en dehors des plaines, racontent que leurs premiers aïeux descendirent des hautes montagnes qui bornent leur horizon, ces légendes proviennent d'un pur effet d'optique.
Les fiers sommets qui se dressent en plein ciel, au-dessus des nuages, ne semblent-ils pas être la demeure des dieux, et n'est-ce pas aux pieds de ces divinités créatrices que le primate, animal privilégié, a dû voir en imagination la naissance de ses premiers parents ?
L'homme est un dieu tombé qui se souvient des cieux !
ainsi chantait Lamartine. Non pas un « dieu tombé », car il monte plutôt, mais il se souvient de tout un infini. Issu de générations sans nombre, autres hommes ou anthropoïdes, animaux, plantes, organismes primaires, l'homme se remémore par sa structure tout ce que ses ancêtres ont vécu pendant la prodigieuse durée des âges. Il résume bien en lui tout ce qui le précéda dans l'existence, de même que, pendant sa vie embryonnaire, il présente successivement les formes diverses des organisations plus simples que la sienne. Ce n'est donc pas seulement dans les tribus sauvages qu'il faut essayer de retrouver l'homme ancien : c'est, aussi loin que possible, parmi ses aïeux, les animaux, là où rayonnent les premières lueurs de l'intelligence et de la bonté.
Les sociétés animales nous montrent, en effet, soit en germe, soit en état de réalisation déjà très avancée, les types les plus divers de nos sociétés humaines. Nous pouvons y chercher tous nos modèles. Dans leurs groupes si variés, nous trouvons ce même jeu des intérêts et des passions qui sollicitent et modifient incessamment notre vie et déterminent les allures progressives ou rétrogrades de la civilisation. Mais les manifestations de l'animal, plus naïves, moins complexes, dépourvues de l'enveloppe des phrases, des écrits, des légendes et des commentaires qui déguisent notre histoire, sont plus faciles à étudier, et l'observateur réussit à voir autour de soi les divers petits mondes dans la basse-cour, dans le hallier voisin, dans l'atmosphère et dans les eaux.
« Du temps que les bêtes parlaient », les hommes les comprenaient. Les êtres à deux et à quatre pattes, à peau lisse, à plumes et à écailles n'avaient point de secrets les uns pour les autres. L'entente était si complète que le peuple, supérieur aux philosophes par la juste, quoique subconsciente intelligence des choses, continua longtemps, continue encore çà et là de s'entretenir avec les animaux dans ces contes de fées qui constituent une part si importante de la littérature, même là plus importante de toutes, car elle est certainement la plus spontanée : elle ignore sa propre origine.
L'homme s'imagine volontiers qu'il est le « roi de la création », et ses religions mêmes partent de cette idée fondamentale. Cela se comprend : l'être qui voit tous les rayons converger dans son regard, toutes les apparences prendre une réalité dans son cerveau doit forcément se considérer comme étant au centre et au-dessus de tout : c'est par la longue réflexion, le contrôle incessant de la vie qu'il arrive à reconnaître la valeur et la place relative des êtres, ainsi que l'égalité virtuelle, dans l'évolution générale, de toutes les formes qui se développent à travers les âges.
L'homme ne peut même prétendre à la supériorité que lui donnerait le fait d'être l'œuvre la plus récemment éclose des forces naturelles en travail.
Depuis les époques éloignées, maintes espèces ont pu naître des actions physiques et physio-chimiques du milieu terrestre incessamment modifié ; l'on sait que, d'après Quinton, tout le monde des oiseaux appartiendrait, par sa formation, à une période postérieure à celle de l'homme. Enfin, parmi les espèces appartenant à des familles existant depuis les âges les plus lointains, plusieurs, en évoluant dans une voie différente de celle que l'homme a suivie, ne se meuvent-elles pas dans le sens d'une vie sociale qui certes n'est pas inférieure au chaos dans lequel se débattent les humains toujours en lutte ? Les fourmis, les abeilles, les castors, les chiens des prairies qui, sortis de leurs terriers, vivent en républiques heureuses, les grues, qui dessinent dans l'air bleu les deux traits nets de leur vol convergent, tous ces animaux ont aussi leur civilisation qui vaut peut-être bien la nôtre.
Si l'homme n'avait eu sous les yeux que les exemples donnés par ses compagnes les bêtes, s'il n'avait obtenu leur appui dans les luttes de l'existence, si d'autre part il ne s'était ingénié pour échapper aux animaux qui furent ses ennemis ou pour triompher d'eux, il ne serait resté qu'un bipède sauvage parmi les quadrupèdes, n'ayant d'autre bien que son héritage de bête, et nul progrès ne se serait accompli dans sa destinée ; peut-être eût-il succombé. D'ailleurs, il ne manque pas de contrées où, même de nos jours, l'homme n'a pu se maintenir contre ses rivaux dans la bataille de la vie.
Telles plantations dans le voisinage de Singapour restèrent désertes à cause des visites redoutées du tigre royal. En diverses parties de l'Afrique, des éléphants, s'ouvrant des chemins à travers les forêts en écrasant les branches sous leur large pied, dispersaient les indigènes effrayés ; mais voici que le blanc commence la guerre d'extermination contre l'animal à défenses d'ivoire. Dans le Guatemala, sur le versant du Pacifique, tels districts visités par les chauves-souris vampires ont dû être abandonnés par l'homme, impuissant à garder son bétail et menacé lui-même de mort, quand une ouverture de sa cabane donnait entrée au redoutable suceur de sang. Enfin, les infiniment petits, sans parler des microbes de l'air, sont parfois des adversaires auxquels le colon doit céder.
Dans les régions où les moustiques tourbillonnent par nuées, affolant les êtres vivants sur lesquels ils se posent, la lutte était impossible avant que les médecins entomologistes eussent découvert le rôle des insectes anophèles dans le transport des microbes et enseigné, propagé les moyens de les combattre sous leur forme larvaire. Sur les bords du lac Pontchartrain et de maint lagon de la Louisiane, dans les îlots d'herbes du Bahr-el-Ghazal qu'habitent les Nuêr et les Denka, il serait absolument impossible de résister et de vivre si l'on ne s'enduisait d'argile, d'ocre ou de cendre. En pareils lieux, l'homme ne pouvait guère que passer et fuir ; mais dans la plus grande partie des étendues terrestres, il a lutté, s'est accommodé au milieu, et, soit par ses forces isolées, soit par l'alliance avec d'autres animaux, est arrivé à se faire dans le monde une très large place, qui comporte la domination effective sur un grand nombre d'espèces animales et la supériorité incontestable sur les autres, sauf, pour un temps, sur les invisibles microbes, dans sa lutte pour l'existence.
Pour les âges obscurs, dépourvus de toutes dates précises, il semble que le fil conducteur doive faire complètement défaut, et cependant, même en ces ténèbres, les hommes qui vécurent et se succédèrent en nombreuses générations ont laissé des traces de leur existence, suffisantes pour que le savant ait pu en constituer une science nouvelle : la préhistoire.
En effet, si les annales proprement dites manquent aux peuples antérieurs à l'écriture, si même on ignore les noms qu'ils portaient et les langues par lesquelles ils émettaient leur pensée, du moins a-t-on trouvé dans la terre d'innombrables documents : os d'hommes et d'animaux domestiques, outils, armes, amulettes, bijoux, pierres taillées de toute espèce, dont l'étude et le classement ont révélé, dans leurs grands traits, les civilisations de nos ancêtres préhistoriques. Il est même possible que l'on arrive un jour à fixer d'une manière générale la succession des périodes chronologiques dans le développement de ces populations primitives, et maintes fois on l'a tenté déjà : du moins les archéologues peuvent-ils dérouler la série des âges de la préhistoire avec une ampleur et une logique supérieures à celles des écrivains qui, sous le flot des détails de l'histoire écrite, cessent d'apercevoir le mouvement des idées maîtresses.
La préhistoire, comme ensemble d'études rattachant l'homme actuel à l'homme d'autrefois et nous permettant d'assister à l'évolution continue pendant le temps, constitue une science d'origine très récente : la proclamation officielle de sa naissance ne date que de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, alors que Lyell, dans les congrès anglais, établit comme fait indiscutable l'existence de l'homme et de son industrie pendant la période quaternaire, c'est-à-dire à une époque où les terres et les eaux étaient autrement distribuées que de nos jours et où prévalait un climat différent. Mais, avant que la vérité eût ainsi forcé les portes des congrès et des académies, nombre de travailleurs isolés, de penseurs indépendants avaient déjà nettement reconnu les restes d'un âge de pierre et en avaient interprété le sens.
Dès la première moitié du seizième siècle, le Romain Mercati avait constaté la véritable nature des armes et des instruments que l'universel préjugé désignait sous le nom de « pierres de foudre », et, deux siècles plus tard, Antoine de Jussieu publia un mémoire décisif devançant de cent cinquante années la science officielle[21]. Buffon prononça aussi quelques paroles témoignant de ses pressentiments à cet égard.
Et tandis que Cuvier et ses disciples se mettaient obstinément en travers de tous les novateurs qui n'admettaient pas humblement les dogmes de la science estampillée, la foule des observateurs, que l'étude des terrains amenait à reconnaître des fossiles de l'homme et les témoignages de son industrie à l'époque quaternaire, devenait de plus en plus nombreuse et active. Les Aymard, les Ami-Boué, les Tournai, les Schmerling, les Ghristol, les Marcel de Serres et les Boucher de Perthes triomphèrent enfin de l'obscurantisme représenté par l'école d'un savant qui pourtant avait, lui aussi, laissé un magnifique héritage dans l'histoire de la pensée, tant il est vrai que tout progrès, devenu dogme, se change graduellement en obstacle.
Désormais, il n'est plus d'historien qui conteste l'antiquité de l'Homme et qui se le représente né ou créé soudain de la terre rouge ou de l'écume de la mer, il y a quelque cinq ou six mille ans ; la continuité de la race humaine par lentes évolutions, depuis des temps très antiques, est le fait capital reconnu d'une manière universelle. On se demande même quelle prodigieuse série de siècles a dû s'écouler pour donner le temps de s'accomplir aux progrès immenses ayant eu lieu pendant le cours de la préhistoire.
En effet, que l'on s'imagine les âges de la pro-lalie, qui précédèrent les modulations de la pensée sous forme de parole, puis ceux de la pro-pyrie, antérieurs à l'invention du feu, et l'on comprendra ce qu'il a fallu d'efforts et de conquêtes pour amener l'homme de son état primitif de bête, ne sachant pas encore articuler des mots, ni alimenter la flamme allumée par l'éclair ou le volcan, au rang d'animal primate et savant, habile à formuler ses idées par des termes correspondants et soigneux de la flamme sainte brûlant sur l'âtre de sa cabane.
L'espace de temps pendant lequel se succédèrent ces grandes évolutions peut se partager, d'après elles, en périodes bien autrement différentes les unes des autres que ne le sont les divisions usuelles de notre histoire : ancienne, médiévale, moderne.
Depuis les cycles, si éloignés, où nos ancêtres s'initièrent à la parole, puis, de longs siècles après, à la capture du feu, l'homme, déterminé par un milieu variable, changea lui-même pendant la série des âges, en se différenciant de plus en plus des animaux qui avaient pris leur origine avec lui dans le foyer commun du mouvement. Grâce aux vestiges de son passage dans les cavernes et sur le rivage des eaux, grâce aux débris très variés de son industrie pendant la série des siècles qui se suivirent avant l'époque de l'histoire écrite, les archéologues ont pu en raconter sommairement l'existence dans les diverses parties du monde et dans ses modes nombreux de civilisation successive.
Ils ont pu même essayer de décrire ces différentes tribus préhistoriques, les classer suivant leurs parentés et leurs contrastes, tracer sur la carte leurs chemins de migration et de conquête, en chercher la filiation à travers le chaos des peuples entremêlés.
Le grand fait qui ressort des recherches poursuivies avec tant de zèle est que, dans leur évolution, compliquée nécessairement de reculs partiels, les divers représentants de l'humanité s'élèvent pourtant, de période en période, par l'art de plus en plus ingénieux et savant de compléter leur individu, d'accroître leur force au moyen d'objets extérieurs sans vie : pierres, bois, ossements et cornes. Tout d'abord, le primate dont nous sommes les descendants se bornait à ramasser les branches mortes et les pierres, ainsi que le faisait son frère le singe, et s'en servait comme d'armes et d'instruments. C'était l'âge de l'humanité que perpétue, à certains égards, le farouche Seri du Mexique, portant la pierre ronde qui lui sert de massue.
Puis vint la période « éolithique » ou de simple utilisation de la pierre, période qui commença, semble-t-il, dès la fin du miocène. Des novateurs, des hérétiques du temps, apprirent à employer les cailloux de forme inégale : masses, poignards ou scies, pointes, rabots, racloirs et autres instruments naturels qu'ils se bornaient à retoucher avec d'autres pierres pour en augmenter le taillant ou la pointe : peut-être même se seraient-ils servis de leurs dents pour mordre le silex, si Castaneda ne s'est pas trompé dans sa description des Indiens chasseurs du seizième siècle.
Cet emploi des outils primitifs, qui se continue encore çà et là sous la forme antique, fut le vrai commencement de l'industrie proprement dite : déjà l'on façonnait les pierres de silex que les archéologues ont la chance de retrouver encore là où les ancêtres les abandonnèrent après usage, et qui restèrent parmi les débris, tandis que les bois et diverses matières périssables retombaient en poussière. Ainsi se révèle, dans le bassin anglo-franco-belge, l'âge « reutelien », où l'homme vivait en compagnie de l'*Elephas antiquus* et du *Rhinocéros Mercki*.[22]
Puis de nouvelles révolutions et des changements graduels amenèrent la succession des âges pendant lesquels on apprit à tailler les pierres et à leur donner toutes les formes utiles pour en faire des instruments de travail ou des armes de combat ; ensuite vinrent les siècles où des artistes s'occupèrent de transformer leurs outils et leurs armes en véritables objets de luxe : ce fut le temps avant-coureur de la période qui vit naître l'industrie des métaux. Ces deux dernières étapes de la pierre taillée et de la pierre polie sont celles que l'on désigne ordinairement sous les noms de « paléolithique » et de « néolithique ».
Mais quelles furent les étapes du progrès entre les périodes successives de l'humanité première ? On ne peut répondre encore que par des hypothèses diverses, car en pleine préhistoire, pendant les cycles de durée inconnue — myriades ou millions d'années — qui se sont écoulés depuis que l'*Homo sapiens* a pris possession de la planète, les changements du milieu ont été souvent si considérables qu'ils ont constitué de véritables révolutions, soit brusques et violentes, soit à longue période et d'autant plus sûres dans leurs effets. En conséquence, les indigènes ont eu à subir dans leur histoire des vicissitudes correspondantes : tantôt il leur a fallu se déplacer, tantôt modifier leur genre de vie dans le lieu même d'origine ; parfois la race, détruite presqu'entièrement, a dû recommencer son existence, reconquérir péniblement les résultats acquis déjà par ses ancêtres, comme si des humanités diverses s'étaient mises successivement à l'essai de la vie. Ainsi des éruptions de laves, des tremblements de terre et des effondrements, des inondations de fleuves et des invasions de la mer ont souvent changé la forme extérieure du relief terrestre, détruisant les peuples en partie ou même en totalité. Combien nombreuses sont, par exemple, les traditions de déluges qui auraient recouvert tout le monde habitable ! A l'histoire chaldéenne du déluge universel reproduite dans la Genèse se joignent des traditions analogues venues de la Chine, de l'Inde, de l'Egypte, du nouveau monde, spécialement de toutes les contrées basses exposées à la dévastation par les crues des fleuves. Ailleurs, notamment dans les régions volcaniques, dans les « pays du feu », d'autres légendes, également justifiées par les événements antérieurs, racontent les pluies de pierres, les écroulements de montagnes, les apparitions soudaines ou les disparitions des lacs, les engouffrements des cités.
L'alternance des périodes glaciaires, ou plutôt le va-et-vient du front de glace entraînant l'ensevelissement des zones terrestres sous les neiges, les glaces et les débris pierreux, s'est produite également depuis que l'homme émergea de l'animalité première. En réalité, l'histoire de la Terre ne comporte qu'une seule période des glaces, celle qui dure encore pour le Groenland et les archipels polaires ; mais, suivant les alternances du climat, la masse congelée avance ou recule, et c'est ainsi que, de saison en saison, de cycle en cycle, chaque lieu de la zone bordière des glaces peut avoir sa « période », se trouver envahi pour un temps, puis se dégager de nouveau.
Les progrès et les reculs de la glace déterminent donc des révolutions pour l'ensemble des plantes et des animaux, qui doivent battre en retraite ou qui peuvent reprendre la marche en avant. Ainsi, chacune de ces oscillations marque une étape très différente dans la civilisation des peuples limitrophes du glacier. Or, si la date des divers avancements du glacier polaire reste encore inconnue, la limite précise que les moraines d'avant-garde ont atteinte dans leur voyage vers le sud est, en maints endroits, marquée de la manière la plus nette : on reconnaît les apports pierreux du « Grand Nord », du Grœnland, du Spitzberg, de la Scandinavie sous les alluvions plus récentes et le tissu des racines de la forêt et du gazon. Les cartes que divers géologues ont dressées en Europe et dans l'Amérique du Nord coïncident d'une manière remarquable et nous montrent combien le domaine du genre humain dans l'hémisphère septentrional se trouvait alors relativement étroit en comparaison de ce qu'il est de nos jours. Il l'était d'autant plus que les grands massifs de montagnes, Alpes, Pyrénées, Caucase, avaient alors des fleuves de glace beaucoup plus étendus et que de moindres saillies, Vosges, Morvan, Cévennes, Carpates, déversaient aussi dans les glaciers leurs courants de glaçons, de roches et de boue.
Prenons pour exemple une des contrées de l'Europe les mieux étudiées par les géologues et les archéologues, la région des Pays-Bas que parcourent l'Escaut et la Meuse dans leurs plaines inférieures. En ces contrées, la coïncidence de périodes industrielles humaines avec des phénomènes d'irruptions glaciaires se serait produite à cinq reprises, nous disent les savants : par cinq fois, pendant cet espace de temps, les glaciers arctiques auraient refoulé les eaux, les forêts et les clairières habitées devant leurs murs de cristal[23]. Il n'est pas indispensable de rencontrer des ossements humains pour conclure à la présence antérieure de l'homme : la découverte de ses outils, de ses habitations, de toutes les traces de sa vie suffit à la démontrer, et même à en donner une idée psychologique plus complète que ne le fournit la « trouvaille de crânes bien conservés ».
Les âges primitifs du « bâton » resteront inconnus, parce que cette arme est réduite en poussière, mais l'âge de la « pierre » se révèle encore à nos yeux.
Il est vrai que l'industrie de l'oligocène supérieur, dite « de Thenay » d'après les objets étudiés par Bourgeois dans la vallée du Cher, est considérée comme n'ayant pas été parfaitement établie : on conserve des doutes au sujet de la provenance des plus belles pièces « de ce gisement », que possède le musée de Saint-Germain. Mais d'autres documents fort anciens, les silex du Puy-Gourny, trouvés près d'Aurillac, par Rames, sont incontestablement authentiques, reconnus comme tels par plusieurs archéologues, et ces pierres, admirablement utilisées par notre ancêtre lointain, appartenaient à l'âge miocène supérieur : ce sont actuellement les témoignages les plus vénérables de notre passé[24].
Les silex que découvrit Prestwich sur les plateaux Crétacés du Kent sont également tenus par la plupart des géologues comme indubitablement anciens, de l'âge moyen du pliocène, qui précéda les quatre dernières progressions glaciaires. Puis se succédèrent d'autres industries éolithiques, de Saint-Prest, de Reutel, de Mesvin[25], jusqu'aux industries classiques de Chelles, de Saint-Acheul, de Moustier, si connues par la multitude des armes et des outils qu'ont livrés les fouilles de l'Europe médiane, de la vallée du Rhône à celle du Dniepr.
La France méridionale, dans les bassins de la Garonne et de l'Aude et sur le versant des hautes terres centrales, présente une série continue de productions industrielles pendant le va-et-vient des avancées et des reculs de la glace : les révolutions dues, dans les pays du nord, aux progressions et aux retraites successives de la masse cristalline causèrent certainement aussi, par une sorte de choc en retour, des modifications très importantes dans la culture des contrées du sud, mais elles ne la supprimèrent point complètement. Il n'y eut point de « hiatus », suivant l'expression des archéologues ; mais, en divers endroits de l'Europe médiane, il y eut arrêt complet et la civilisation dut recommencer à nouveau par des essaims de colons venus des pays non dévastés[26].
En diverses contrées de l'Europe, les trouvailles archéologiques et l'aspect du sol où se sont opérées les fouilles permettent d'assister, pour ainsi dire, au combat de l'homme et du glacier. Ainsi, l'on a découvert, au milieu du dix-neuvième siècle, dans les plaines du Suffolk et du Bedfordshire, des vestiges incontestables du travail de l'homme, flèches en silex et autres instruments, qui appartiennent aux couches de terrain déposées immédiatement après le retrait des glaces, les fleuves actuels n'ayant pas encore eu le temps de creuser leurs lits dans le sol où se retrouvèrent ces restes de l'industrie humaine[27]. Mais c'est principalement en Suisse, où les Alpes suivaient harmoniquement les oscillations des glaces polaires, que l'on constate le mieux les efforts de l'homme pour conquérir le sol sur les glaces en régression.
D'après Rütimeyer (1875), le témoignage le plus antique du séjour de l'interglaciaire dans les Alpes proviendrait des bords du lac de Wetzikon, où il découvrit et étudia ce qu'il crut être un reste de vannerie, c'est-à-dire trois bâtonnets taillés en pointe à l'extrémité inférieure et tressés de branchilles fendues[28].
On a fait remarquer depuis que les castors, jadis nombreux dans les lacs de la Suisse, peuvent avoir été les ouvriers qui façonnèrent ces bâtonnets et que des rameaux brisés s'y entortillèrent peut-être sous l'effort de la houle venant heurter les rivages. D'autres n'ont vu dans ces « paniers » que des ramilles de pins rongées par le temps[29].
Quoiqu'il en soit, d'autres souvenirs évidents de l'homme ancien se sont montrés dans la dernière période des glaciers, aux âges où vivaient deux grands animaux éteints ou absents de la Suisse d'aujourd'hui, l'*Elephas primigenius* et le *Cervus tarandus*. Les trouvailles de Schweizersbild, près de Schaffhouse, rappellent cet ancien Groenland. Il est d'ailleurs facile de comprendre que les traces du séjour de l'homme aient disparu dans les contrées montagneuses où diverses fois les glaces descendirent des grands névés alpins ; entraînant dans leur course les roches éboulées des parois, elles les poussaient devant elles en moraines énormes qui recouvraient le sol sur des milliers de kilomètres carrés, ou labouraient profondément la terre en la parsemant de débris.
Bien que les fossiles humains se conservent difficilement dans les couches superficielles des terrains et seulement en des conditions très favorables, notamment dans les grottes, sous des couches protectrices de concrétions calcaires, des explorateurs ont trouvé quelques ossements fort anciens ayant appartenu aux artisans qui taillaient les silex, les obsidiennes, les cornes et les ivoires, pendant les âges interglaciaires et les époques plus récentes. Malheureusement, un très grand nombre de ces débris ont été déterrés par des fouilleurs incompétents qui ne se sont pas entourés des garanties suffisantes pour mettre l'authenticité de leur trouvaille à l'abri de tout soupçon et n'ont pas su fournir une description suffisamment précise de leur procédure.
« Des milliers de sépultures préhistoriques ont été détruites ». (Manouvrier.) Les fragments en ont été dispersés, et les documents ostéologiques des musées sont peu nombreux, en dépit du grand nombre des explorations plus ou moins fructueuses accomplies dans les cavernes.
Divers fragments trouvés dans les couches inférieures de la formation pampéenne paraissent dater d'une époque antérieure aux temps glaciaires de l'Europe occidentale, et, en tout cas, sont plus anciens que les objets de même nature révélés jusqu'à nos jours par les chercheurs dans les contrées d'Europe. Cependant, il semble incontestable que deux molaires, trouvées dans le gisement de Taubach, près de Weimar, appartiennent à l'époque tempérée de la fin du pliocène, avant les âges du mammouth et du renne, aux temps de l'*Elephas antiquus* et du *Rhinocéros Mercki* : des traces de feu, des silex et des ossements taillés, des restes de repas, dont le gibier d'alors avait fourni les mets, témoignent de l'existence de l'homme tertiaire européen.
D'autres fragments humains, provenant de Krapina, en Croatie, ont permis aux archéologues de préciser leurs affirmations sur ces époques lointaines : l'homme de la race locale possédait alors une dentition qui ressemblait beaucoup à celle des grands anthropoïdes[30].
Grâce à ces débris et à d'autres qui avaient été trouvés précédemment, les savants spécialistes ont cru pouvoir diviser les hommes de l'époque paléolithique en plusieurs races, dont la plus ancienne, dite de Neandertal-Spy, d'après deux lieux de trouvailles des fossiles humains, se distingue par la saillie considérable des arcades sourcilières, véritables auvents de l'œil, et par l'aplatissement du crâne, indiquant une grande ressemblance avec les grands singes : d'après Schwalbe, on devrait considérer ce type plutôt comme une formation intermédiaire entre l'homme et le pithécanthrope que comme un parent direct de l'homme actuel : dans l'arbre généalogique des espèces supérieures, cette race constituerait une branche spéciale.
Wilser propose aussi de classifier une nouvelle race, celle de Voïsek, d'après un squelette fossile de Livonie, trouvé en 1902, qui dépasse tous les autres types humains en dolichocéphalie (0,67).
Quant à l'homme de Cro-Magnon, qui vivait à l'époque magdalénienne, dans les cavernes du Périgord et du Limousin, c'était vraiment un homme, de haute taille, de front haut, de crâne noblement arrondi, et tout à fait remarquable par ses qualités artistiques : on a pu même se demander si la race de Cro-Magnon, qui d'ailleurs paraît avoir été violente et barbare, prompte à donner et à recevoir la mort, n'avait pas atteint à certains égards un degré de culture culminant : au point de vue de l'art, toutes les générations suivantes, pendant les âges néolithiques, représentent une période de grand recul. Les auteurs qui s'occupent des hypothèses relatives à ces races préhistoriques cherchent à deviner les conditions de provenance et de milieu dans lesquelles se trouvaient les diverses peuplades dont ils ont découvert les campements, mais la part des opinions personnelles est trop grande dans les théories diverses pour qu'on puisse se risquer à des affirmations précises en matière aussi incertaine ; en tout cas, rien ne prouve qu'il y ait eu progrès continu chez l'homme, au point de vue des dimensions du cerveau et de la forme du crâne. Il est probable même qu'il en fut autrement.
Malgré l'opinion commune, la contenance du crâne ne se serait point accrue depuis les temps paléolithiques. La plupart des crânes fossiles l'emportent en capacité sur la moyenne des crânes actuels. Certains ont cherché la raison de ce fait dans une lutte pour l'existence plus âpre, plus variée, demandant des efforts plus constants, plus de présence d'esprit, d'ingéniosité et d'invention[31] ; avouons plutôt notre profonde ignorance. L'histoire de l'humanité comporte une évolution continue avec alternatives de gains et de pertes en force, en adresse, en acuité des sens, en vigueur intellectuelle, et, dans cette fermentation des sociétés, les progrès de l'ensemble peuvent coïncider avec une moindre valeur des individus.
On a risqué déjà quelques mesures du temps qui permettent d'obtenir de premiers points d'appui pour l'histoire de l'Homme sous nos climats tempérés de l'hémisphère septentrional. Les calculs approximatifs faits sur le dépôt des alluvions dans le lac des Quatre-Cantons et dans celui de Thun ont donné seize mille années au géologue Heim et quinze mille à Brûckner et à Beck comme la période probable écoulée depuis le dernier retrait des glaces helvétiques[32].
Aux États-Unis, les restes d'un dépôt glaciaire, terminé par une moraine frontale, se poursuivent comme un rempart, de Long-Island aux bords de l'Ohio et du lac Michigan, puis, à l'ouest, jusqu'à la frontière de la Puissance, au pied des montagnes Rocheuses ; or, d'après le travail d'érosion que les pluies et les rivières ont accompli à travers ces amas de débris, les géologues ont évalué diversement la période depuis laquelle les glaces du « grand hiver » commencèrent à se retirer vers le nord, abandonnant la moraine déposée obliquement à travers l'Amérique. Les évaluations les plus récentes l'estiment à près de dix mille années avant nous, et Winchell précise en fixant un nombre de soixante-dix-huit siècles[33].
Les alluvions des fleuves — mesure d'ailleurs très incertaine, — ont pu également servir de mètre à la vie de l'humanité. Ainsi l'on aurait trouvé dans le delta du Nil des poteries recouvertes par des couches de dépôts annuels, les uns comptés, les autres évalués seulement, d'après lesquels ces débris du travail humain remonteraient à 15.000 années[34]. Des observations analogues auraient été faites dans les couches alluviales du Mississippi ; mais pareilles constatations sont de nature trop imprécise pour qu'on puisse, avant discussion nouvelle, y attacher grande importance.
Quoi qu'il en soit, les périodes de temps que nous indiquent les observateurs de la morphologie terrestre comme s'étant écoulées pendant les âges de la géologie moderne — retrait des plaines et formation des fleuves actuels — sont bien peu de chose en comparaison des dizaines de mille et des centaines de mille années avec lesquelles jonglent, pour ainsi dire, les archéologues de la préhistoire. Quand ils nous parlent de la durée probable des temps employés par nos aïeux pour s'élever graduellement de l'état de civilisation éolithique à la connaissance des lettres, ils procèdent dans leurs calculs comme si la nature s'était contentée d'un premier essai d'humanité pour le poursuivre sans reprise et sans retouche à travers la succession indéfinie des pithécanthropes et des hommes. Mais qui nous dit que l'énergie terrestre n'a pas dû s'y reprendre à plusieurs fois pour réussir et pousser à l'état viable cette espèce humaine qui, de progrès en progrès, a fini par avoir conscience de soi-même et de tout ce qui l'entoure, au point de pouvoir se considérer comme l' « âme de la Terre » ?
Un fait est certain, qui témoigne de la très longue durée, de l'existence humaine sur la planète : l'espèce se présente à nous comme s'étant propagée d'un bout du monde à l'autre depuis les temps immémoriaux.
Aux débuts de l'histoire écrite, débuts qui varient d'environ quelques siècles à dix milliers d'années pour les divers pays, suivant la succession des découvertes faites par les civilisés, aryens, sémites ou touraniens, les continents étaient peuplés dans presque toute leur étendue, de même que les grandes îles situées dans le voisinage des côtes : les seuls espaces complètement déserts étaient, comme aujourd'hui, les âpres régions des montagnes, les surfaces neigeuses ou glacées, les tourbières tremblantes, les sables et les rochers dépourvus de toute végétation.
Dans l'Asie, il n'est guère de contrée où les nomades, Arabes, Baloutches, Mongols, ne se soient aventurés, n'aient même habité temporairement, après des pluies d'orage et la soudaine germination des herbes. Cependant, il reste quelques déserts d'Arabie, notamment au nord du Hadramaut, où nul n'osa se hasarder, vu la fluidité des sables dans lesquels l'homme s'engouffre et disparaît en peu d'instants.
En Afrique, de vastes espaces du Sahara restèrent inaccessibles pendant toute la période connue de l'histoire : telles, à l'ouest de l'Egypte et de ses dernières oasis, Farafreh, Khargeh, Dakhel, les formidables rangées de dunes qui se déroulent sur une largeur de plus de mille kilomètres dans la direction du Tibesti.
Les dunes d'Iguidi, dans le Sahara occidental, sont également évitées avec soin par les caravanes, et le Djuf, ou « Ventre du désert », au nord-ouest de Tombuctu, est une dépression, peut-être saline, que défendent aussi les dangers de la faim et la terreur de l'inconnu contre toutes violations des sables par les pas humains.
Mais, en dehors de ces régions vraiment inhabitables, les hommes s'étaient répandus sur tous les continents de l'Ancien et du Nouveau Monde, jusqu'aux promontoires extrêmes, jusqu'aux « fins des terres », et par delà l'Océan, dans la plupart des îles et des archipels.
La voie lactée de la Polynésie avait reçu des habitants de proche en proche jusqu'aux groupes des îles Basses, invisibles de loin sur la vaste mer, jusqu'à la solitaire île de Pâques, où l'on a trouvé les traces d'une civilisation préhistorique presque grandiose.
Le peuplement complet des espaces continentaux témoigne de la longue durée des âges pendant lesquels les diverses races du genre humain se propagèrent à travers le monde. Il est difficile de s'imaginer combien pénible devait être la colonisation avant que les chemins fussent tracés dans les forêts et les marécages, avant que l'on possédât des barques et des radeaux pour les bras de mer.
Et cependant l'expansion des hommes se fit d'un bout du monde à l'autre, soit lentement, par l'accroissement des familles, soit, en maintes occasions, par de rapides exodes à de grandes distances du lieu d'origine. On est étonné de voir, dans les deux ensembles continentaux, comment des peuplades de même souche et de langues sœurs se trouvent séparées les unes des autres, à des milliers de kilomètres de distance, et sans aucun rapport mutuel qui témoigne de l'ancienne parenté.
Mais il existe aussi de nombreux groupes ethniques dont le séjour en une même région s'est perpétué pendant un nombre indéfini de siècles et que l'on peut considérer pratiquement comme de véritables aborigènes : telles la plupart des tribus américaines, que le naturaliste Agassiz s'imaginait avoir été l'objet d'une « création distincte » de celle de l'Ancien Monde.
Ces groupes d'indigènes, de gens « nés de la terre », habitent des contrées dont le milieu est caractérisé d'une manière tout à fait spéciale par le climat ou par le sol : dans cette ambiance particulière, les résidants doivent prendre un genre de vie très distinct de celui des voisins les plus rapprochés.
Il importe donc de les étudier à part, pour bien constater les effets puissants et durables d'un milieu ne se modifiant qu'avec une très grande lenteur et, par suite, agissant aussi bien sur les groupes qualifiés de race que sur l'individu. L'ensemble du groupe ethnique soumis à ces influences constitue, pour ainsi dire, un être humain de proportions énormes et vivant pendant des périodes de longueur prodigieuse.
** Chapitre II. Milieux telluriques
Chaque période de la vie des peuples correspond à un changement du milieu.
*Classification des faits sociaux. — Froidure et chaleur. — Sécheresse et humidité. — Montagnes et steppes. — Forêts. — Îles, marais, lacs. — Fleuves. — Mer. — Contraste des milieux. — L'homme lui-même est un milieu pour l'homme*
« L'inégalité des traits planétaires a fait la diversité de l'histoire humaine » et chacun de ces traits a déterminé son événement correspondant au milieu de l'infinie variété des choses[35]. Plus brièvement De Greef nous dit que « la vie est la correspondance avec le milieu ». Enfin von Ihering s'exprime ainsi : « Le sol est tout le peuple ».
Tel est le principe fondamental de la mésologie ou « science des milieux », que, il y plus de deux mille ans, Hippocrate formulait déjà devant ses disciples d'Athènes. Les vérités générales qu'il énonça furent répétées, amplifiées depuis par maints écrivains, tels que Montaigne, Bodin, Montesquieu, mais avec si peu de précision dans les faits que leurs remarques restèrent sans application sérieuse dans le domaine de la géographie et de l'histoire. C'est au dix-neuvième siècle que commencèrent les observations suivies dont l'ensemble a pris le nom de « science » avant de le mériter encore : du moins, les milieux par lesquels on cherche à déterminer les origines historiques des peuples de la Judée, de la Grèce, de l'Italie, ont-ils été décrits en d'admirables monographies.
Il ne suffit pas de reconnaitre d'une manière générale l'influence de la Nature sur l'Homme, il est nécessaire également de constater la part qui revient spécialement dans cette influence à chacune des conditions particulières du milieu. Aussi, pendant l'époque moderne, des savants se sont-ils livrés à la plus ingénieuse analyse et au tri le plus laborieux des faits, pour les classer chacun suivant l'action déterminante plus ou moins considérable qu'il exerce sur les hommes.
L'école de Le Play surtout s'est distinguée dans cet effort de classement des agents qui règlent l'activité de l'homme, et M. de Tourville, développant l'œuvre de son maître[36], a dressé la classification de tous ces agents, liste que son école considère comme un « instrument de travail ayant donné à la science sociale une impulsion comparable à celle que la chimie doit à sa nomenclature », comme un « outil précis et complet permettant d'analyser exactement et rapidement les sociétés les plus compliquées ». C'est beaucoup trop dire : cet instrument, de la plus haute utilité dans les mains de celui qui l'emploie en vue de renseignements sur des groupes sociaux déjà connus, peut devenir fort dangereux, manié par les chercheurs qui n'en subordonnent pas l'usage à la connaissance détaillée de la géographie et de l'histoire locales ; car l'importance des faits ne se présente point suivant un ordre régulier, toujours le même : elle varie en tout temps et en tout lieu, pour tout peuple et tout individu. Ici la froidure, les tempêtes, les vagues sont les grands meneurs des hommes ; ailleurs, c'est le bon soleil, c'est la douce brise.
La classification des faits sociaux due à M. de Tourville est divisée en vingt-cinq titres, et l'on s'étonne tout d'abord d'avoir à constater que ce tableau n'établit pas de différence entre les conditions auxquelles sont soumis indistinctement tous les hommes, quel que soit leur état de culture, et celles qui s'appliquent seulement à l'homme moderne.
Il y a pourtant une distinction bien nette à marquer entre les faits de la nature, ceux que l'on ne saurait éviter, et les autres appartenant à un monde artificiel, que l'on peut fuir ou complètement ignorer. Le sol, le climat, le genre de travail et de nourriture, les relations de sang et d'alliance, le mode de groupement, voilà des faits primordiaux ayant leur part d'influence dans l'histoire de chaque homme, aussi bien que de chaque animal : tandis que le salaire, le patronage, le commerce, la circonscription d'Etat sont des fait secondaires auxquels les sociétés ne furent point soumises dans les temps primitifs. Il est vrai que, souventes fois, la part artificielle de l'existence prime chez les individus les conditions naturelles de la vie, néanmoins, une classification ayant un caractère général doit certainement placer au premier rang le milieu d'origine qui exerça l'action déterminante sur les populations primitives. Il faut étudier d'abord le milieu statique, puis s'enquérir du milieu dynamique.
Comme élément primordial, il convient évidemment de placer en tête les phénomènes de la température, avec ses écarts considérables, parfois également mortels, de l'extrême froid et de l'extrême chaleur, et leur action directe : l'assèchement du sol ou la production d'humidité. Les cartes statistiques sont là pour démontrer avec une clarté parfaite que le climat répartit les hommes sur la surface du globe, les groupant en masses pressées dans les régions tempérées, pourvu qu'elles soient suffisamment arrosées, et dans celles de la zone tropicale, raréfiant, au contraire, les habitants dans les terres glacées, et même faisant le vide absolu en des espaces trop froids pour que l'homme puisse y maintenir sa chaleur vitale.
D'une manière générale, la densité kilométrique des hommes, c'est-à-dire le nombre moyen des habitants par kilomètre carré, reproduit par ses contrastes les contrastes mêmes du climat : du côté, des pôles la ligne isothermique de zéro coïncide presque exactement avec la limite d'habitabilité que la nature a tracée au genre humain. Presque toutes les îles impeuplées du nord se trouvent dans les parages polaires ou subpolaires, sous l'âpre climat des brouillards et des bruines, des neiges et des glaces : d'instinct, les populations émigrantes, refoulées par des révolutions terrestres ou par d'autres hommes, ont reculé devant ces terribles régions, ont péri même sans avoir eu le temps de s'accommoder à ce trop âpre milieu, où cependant quelques sites exceptionnels, revêtus d'une couche d'engrais par des millions de palmipèdes, ont une flore rapidement éclose de graminées atteignant jusqu'à 5 mètres de hauteur[37] : des familles d'Eskimaux vivent au nord jusqu'au campement d'Etah (Ita), à 1 300 kilomètres du pôle, et le voyageur Peary s'est fait accompagner par elles beaucoup plus au nord, dans ses expéditions de découverte ; au sud, les représentants du genre humain sont arrêtés par la mer à une distance beaucoup moindre de l'équateur, dans la Terre de Feu, à 3 800 kilomètres du pôle antarctique.
N'est-il pas évident que si, des deux côtés du globe, les îles polaires sont évitées par l'homme, la cause en est aux froidures et pourrait-on contester ici les influences décisives du milieu ? Avant que l'Homme, émancipé dans une certaine mesure par la science, eût associé ses efforts pour se libérer quelque peu de la domination du climat, aucun de ses représentants n'aurait pu pénétrer, par delà les petites enclaves des Eskimaux, en ces régions terribles du froid polaire, mieux défendues que ne l'était l'ancien paradis chaldéen. La théorie d'après laquelle l'Homme, disposant d'une force innée, serait complètement indépendant de son milieu, est en absolu désaccord avec les faits observés, et personne n'a plus le droit de répéter les paroles de Gobineau : « Il suffirait que le groupe blanc le plus pur, le plus intelligent et le plus fort résidât, par un concours de circonstances invincibles, au fond des glaces polaires ou sous les rayons de l'équateur, pour que toutes les idées, toutes les tendances, tous les efforts y convergeassent. »[38]. Sous une forme plus vigoureuse encore, Driesmans nous dit qu'une forte race porte en elle-même son milieu »[39]. L'expérience a donné le démenti à ces assertions hardies, et l'on a vu récemment, dans les régions polaires, des expéditions composées de voyageurs appartenant à la race que Gobineau exalte par dessus toutes se livrer au cannibalisme, même hâter la mort de faméliques. Les enquêtes officielles ont eu raison de glisser légèrement sur ces incidents lugubres.
Les Eskimaux ou Innuit, c'est-à-dire les « Hommes » de l'Amérique du Nord, de même que les Lapons de l'Europe, les Samoyèdes et les Tchuktchi de l'Asie, portent dans toute leur personne et leur genre de vie le témoignage évident de l'action dominante du froid. D'abord, ils sont très peu nombreux, ce qui provient de la pauvreté des ressources que leur offre la terre arctique, recouverte de glaces sur la plus grande partie de son étendue. Sur un espace d'environ 7 000 kilomètres de l'est à l'ouest, de la côte orientale du Groenland au territoire des Tchuktchi, dans la Sibérie, — région d'environ vingt millions de kilomètres carrés, égale à quarante fois la France, — il y a moins de cinquante mille Eskimaux de race pure ou croisée, et, parmi eux, les indigènes qui, restés complètement à l'écart du monde européen, ont conservé la pureté de leur sang, ne dépassent certainement pas le nombre de quinze mille : le pays des Eskimaux est, en proportion, de quatre à cinq mille fois moins peuplé que le reste de la Terre. Leur nombre croit du reste assez rapidement au Groenland : l'augmentation a été de près de 10 % dans les dix dernières années du dix-neuvième siècle.
Si parsemés sont ces hyperboréens qu'en maints endroits les groupes, s'étant complètement perdus de vue, ignoraient l'existence les uns des autres. Telle était naguère la bande la plus septentrionale des Groenlandais, composée d'une vingtaine d'individus errant dans les solitudes glacées du nord, entre le détroit de Smyth et la mer Paléocrystique. En 1818, lorsque Ross les rencontra sur la plage d'Etah, au nord de la baie de Melville, ces gens furent stupéfaits de voir d'autres hommes et les crurent descendus de la lune ou montés des abîmes : ils s'étaient imaginé constituer à eux seuls l'humanité tout entière.
Mais ces étendues mornes, où les Eskimaux campent au milieu des glaces, ne leur fournissent que bien avarement les ressources nécessaires à l'existence. Il n'est donc guère probable que ces tribus aient eu pour lieu de naissance les contrées de la grande froidure, habitées aujourd'hui par elles, à moins que le climat local se soit refroidi peu à peu, obligeant les aborigènes à se modifier sans cesse, à changer leur genre de vie pour s'accommoder à la nature ambiante. On présume que les habitants du Grand Nord ont été graduellement refoulés de régions plus tempérées vers les rivages de l'océan Polaire et nombre d'archéologues voient en eux des Magdaléniens suivant le retrait des glaces dans la direction du nord. Dans leurs voyages, les Eskimaux furent évidemment guidés par les facilités de la chasse et de la pêche : ils ont accompagné les bœufs musqués, les baleines, les morses et les phoques. Là où manquaient ces animaux, là aussi manque tout vestige d'habitations innuit, notamment dans l'archipel polaire du nord-ouest[40].
Lorsque l'histoire mentionne les Eskimaux pour la première fois, plusieurs de leurs peuplades occupaient encore des contrées d'un climat moins âpre. Il y a neuf siècles, quand les Normands débarquèrent, beaucoup au sud du pays des Innuit actuels, sur les côtes du Helluland (Terre-Neuve) et du Vinland (Nouvelle-Ecosse ?), les hommes qu'ils eurent à combattre n'étaient point des Algonquins, chasseurs à peau rouge, mais des Skraellinger, c'est-à-dire des Karalit, purs Eskimaux, apparentés à ceux de l'archipel polaire.
De nos jours, la limite est presque partout assez bien marquée entre les deux races et correspond avec les traits de la nature : « Là où sont les arbres, là est l'Indien ; là où commence la mousse, là commence l'Eskimau », dit le proverbe. Dans l'Amérique orientale, des guerres d'extermination ont donné à cette frontière naturelle la consécration du sang versé. « La terre est trop petite pour porter les deux races », disait un Innuit au voyageur Boas[41]. N'est-ce pas là le langage que l'on se répète entre ennemis de race et de classe, d'un bout du monde à l'autre ?
L'action du milieu se montre avec évidence jusque dans l'apparence physique des Innuit purs, car elle est plus difficile à constater chez les Groenlandais du sud, qui sont presque tous métissés de Danois et soumis à des institutions religieuses et politiques d'origine étrangère. Les vrais Innuit ont la tête allongée, mais sans fortes saillies ; leurs oreilles sont collées sur la tête, sous une chevelure épaisse et grasse ; leur nez, large et de faible relief, ne dépasse guère la rotondité des joues ; leurs petits yeux se cachent sous des paupières épaisses et bridées légèrement ; les pieds, les mains, de forme arrondie, ne laissent point se dessiner extérieurement les muscles. Eux-mêmes, sous leurs épais costumes en peaux et en fourrures, apparaissent comme des boules et semblent rouler en marchant.
De même que l'homme de cheval, maquignon, palefrenier ou jockey, prend une figure chevaline, de même l'Eskimau, pêcheur de cétacés, offre d'une manière étonnante la physionomie du phoque, figure plate avec les quelques poils de la moustache hérissée, expression douce, légèrement effarée, aspect huileux de l'ensemble. Il a aussi les mœurs du phoque, alternant de longues paresses à une activité forcée. Amplement vêtu à l'extérieur, l'Eskimau doit également se capitonner à l'intérieur par un amas de nourriture dont la plupart des Européens n'ont aucune idée. On parle de 10, 12, 14 kilogrammes de graisse, d'huile, de viandes englouties, entonnées, sans discontinuité de repas, par un seul Innuit ou « Mange-Cru » — tel est le sens du nom « Eskimaux » donné par les Algonquins à leurs voisins du nord — ; mais ces prodigieuses ripailles sont fréquemment compensées par des jeûnes très longs et d'ailleurs moins dangereux pour la santé[42].
Chez les Innuit du Lahrador, la grande épreuve des jeunes gens, l'examen final qui devait leur permettre d'entrer dans la compagnie des hommes faits, était un jeûne de plusieurs jours : ample, succulente, la nourriture était à portée de leurs mains ; ils n'y touchaient point, préférant défaillir. La forme des demeures, de même que le vêtement et la nourriture, est commandée par les conditions du milieu. En certains endroits, notamment dans le Groenland méridional, les arbres de dérive apportés par le courant permettaient d'employer le bois dans la construction des huttes ; ailleurs, dans le Groenland oriental, on utilisa les pierres ; mais l'impérieux climat oblige les constructeurs à boiser ou à maçonner leur *iglou* dans la profondeur du sol : les parois sont formées de mottes gazonnées, de lits de mousse revêtus extérieurement de neige battue. En mainte région du pays eskimau septentrional, la hutte ronde, à laquelle on accède par un étroit couloir où l'on s'introduit en rampant, est entièrement construite de neige, et là, pendant plusieurs mois d'hiver, séjournent jusqu'à dix familles, débarrassées de tout vêtement, sans autre feu que celui de la lampe, dans une atmosphère étouffante et devenue graduellement horrible par l'accumulation des immondices. Il semble impossible que l'homme vive en un pareil milieu, mais à quoi ne réussit-on pas à s'habituer ? Des traitants de pelleterie, des missionnaires, tels que Petitot, ont vécu pendant des mois en ces horribles tanières[43].
Quand ces prisonniers sont libérés par le soleil d'été, ils éventrent l'iglou, le démo lissent, et bientôt la fusion de la neige en a fait disparaître les ignobles débris.
Naturellement, le climat défendait jadis à l'Innuit toute agriculture, péniblement introduite depuis dans quelques jardins : les naturels n'ont d'autre nourriture végétale que des baies, telles que myrtilles et framboises, et, sur la terre ferme, la « tripe de roche », lichen d'un goût amer ; ils mangent aussi, en manière de légumes, les matières vertes, non digérées, qu'ils trouvent dans les intestins des rennes.
Presque toute la nourriture des Innuit est animale, obtenue soit par l'élève du bétail, soit par la chasse ou la pêche. Les Tchuktchi de l'intérieur ont de grands troupeaux de rennes ; les Eskimaux du Labrador vivent principalement de la chasse, et ceux de la Terre de Baffin sont fréquemment obligés, pendant des semaines entières, de poursuivre seulement le gibier des plaines, caribous et bœufs musqués, parce que le « frazis » des côtes, ou glace riveraine, s'étend trop au loin des rivages, empêchant d'employer les bateaux de pêche. Mais les Eskimaux du Groenland, habitant au bord de mers profondes que balaie le courant côtier, sont presque exclusivement pêcheurs de phoques, et l'on sait quelle adresse, quel instinct merveilleux ils savent développer pour atteindre leur proie, soit en été dans les eaux libres, soit en hiver au-dessous de la glace, percée seulement d'une étroite cheminée par le souffle chaud de l'animal !
Les outils, les armes de l'Eskimau, destinés à frapper l'être qui fuit sous les eaux, sont des chefs-d'œuvre d'adresse. Les artistes eskimaux rivalisent de zèle pour dessiner, tailler, surtout graver et sculpter (Payne). On dit même que l'ingéniosité des Eskimaux de l'Alaska se serait révélée par la découverte de l'hélice ; en mécanique, ils seraient donc allés plus loin que les Grecs dans toute leur gloire d'inventeurs ! C'est à la pointe de leurs flèches qu'ils appliquaient la courte hélice, courbée uniformément dans le sens de la gauche[44].
Pourtant, malgré la merveilleuse sagacité du chasseur, le gibier manque souvent ; la faim, la terrible faim sévit parfois, et cette faim, toujours imminente, explique des traits de mœurs que ne comprennent pas les populations sédentaires, comptant sur leurs récoltes annuelles. Ainsi les liens de famille se nouent et se dénouent forcément, suivant les nécessités de la pêche et de la chasse. Une femme du campement Point-Barrow est elle devenue trop faible pour s'attacher comme porteuse à une expédition, elle est par cela même divorcée et reste à la colonie avec les vieillards et les enfants ; le mari se fait accompagner par une femme plus forte, capable de subir toutes les fatigues, de s'exposer à tous les dangers du voyage.
D'autres fois, le salut commun oblige les pêcheurs à laisser derrière eux un compagnon malade ou blessé, de même que, pendant les tempêtes, les matelots européens abandonnent, désespérés, leur camarade tombé à la mer. Comme en tous les pays du monde, des scènes de cannibalisme ont eu lieu dans les régions du Grand Nord pendant les périodes de famine absolue ; mais en nombre de communautés innuit, les sacrifices sont réglés d'avance pour l'intérêt commun.
Souvent les parents se laissent mourir de faim afin que les enfants aient à manger. Des mères, se dévouant pour la grande famille, ont livré leurs nourrissons !
Il y a quelques années, la découverte de gisements d'or dans le Klondyke, sur les bords du Yukon et sur le cap Nome, a changé toute l'économie politique des populations innuit, chargées désormais de fournir aux mineurs blancs des poissons, de l'huile et du lard. Les Tchuktchi du littoral notamment sont devenus riches[45] et peuvent très bien entretenir leurs parents, mais naguère, des vieillards, incapables de suivre les hommes faits dans leurs chasses et menacés de périr d'inanition dans les campements isolés, demandaient volontiers la fin ; or, dans ce cas, les enfants et les amis les plus chers étaient tenus par la coutume, aussi bien que par leur affection, d'accomplir ce devoir du meurtre. C'était à eux de donner au père ou au compagnon le narcotique stupéfiant, puis de lui couper la carotide et de l'étendre sur son lit de mousse. A Point-Barrow, il faut continuer la terrible cérémonie en livrant aux chiens la chair du vieillard, et ces chiens, à leur tour, sont dévorés par la communauté, afin que l'âme de l'être qui n'est plus échappe aux esprits mauvais et profite aux vivants. Après ces rites lugubres, on jeûne longtemps, tous observent le silence, et, quand on reprend les conversations et les discours, on évite toute combinaison de syllabes qui puisse rappeler le nom du mort. Malgré ces drames, que la menace de la famine rend inévitables, il n'est pas de populations que la nécessité absolue de l'aide mutuelle rende plus solidaires que les Eskimaux. Très causeurs, faciles aux confidences, ils se visitent de hutte à hutte et de village à village ; quand ils sont pourvus suffisamment de nourriture et que la chasse ou la pêche ne prend pas tout leur temps, ils se lancent volontiers en des voyages de plusieurs centaines de kilomètres pour aller voir des amis. Tout étranger a droit à l'abri de leur iglou. Cette bonté naturelle, cet esprit de parfaite solidarité, qui portent l'homme vers l'homme, sont de règle chez les Aléoutes et les Grœnlandais.
Nos ancêtres, pendant la période gréco-romaine et au moyen âge, s'imaginaient que la chaleur était trop forte dans la région tropicale pour laisser vivre les hommes : on se répétait que le climat, vraiment « torride », était assez brûlant pour les rôtir, et la couleur des Africains semblait indiquer, en effet, un commencement de cuisson. Les grands voyages de découverte entrepris par les Gama, les Colomb, les Magellan, deux mille ans après la circumnavigation de l'Afrique par les Phéniciens de Nechao, prouvèrent qu'il n'en est pas ainsi, et que l'homme peut habiter et vivre sur les terres éclairées par le soleil zénithal. La chaleur n'oppose donc pas, comme le froid, un obstacle infranchissable à l'extension de la race humaine, ou plutôt l'extrême des hautes températures, qui rendrait le milieu insupportable à l'homme, ne se présente pas sur la planète terrestre. La carte des lignes isothermiques offre des enclaves climatiques où la température moyenne dépasse 30 degrés, en maintes contrées, les chaleurs estivales s'élèvent fréquemment, ou même régulièrement, à une quarantaine de degrés, et parfois, là où l'ardeur du soleil est réverbérée par les roches ou les sables, le thermomètre indique, même à l'ombre, comme un souffle d'incendie qui semble intolérable, mais que l'homme habitué supporte néanmoins sans être atteint dans ses œuvres vives.
S'il est de vastes étendues, dans la zone torride, presque ou même complètement inhabitées, la cause n'en est point à un excès de chaleur, mais soit à une surabondance de vapeur d'eau, soit, plus fréquemment, au manque d'humidité dans l'air. Les climats qui plaisent à l'homme offrent une proportion de vapeur aérienne représentant au plus les neuf dixièmes et au moins les deux tiers de celle qui indique le point de saturation : dès que la proportion tombe au quart, au cinquième ou à moins encore, les conditions deviennent défavorables à l'existence. D'ailleurs, les contrées qui manquent, à l'ordinaire, de la quantité suffisante de vapeur sont aussi privées d'eau dans le sol : ce sont des espaces presque dépourvus de végétation, sans animaux et, par conséquent, sans hommes.
Les hauts plateaux et les montagnes élevées de l'Asie, de l'Altaï à l'Himalaya, restent inhabités à cause du froid. Les steppes des Kirghiz, aux alentours du lac Balkhach, peuplées jadis et se repeuplant aujourd'hui, avaient été dévastées par les guerres. La sylve explique la faible densité des populations de l'Amazonie.
C'est à cause de la sécheresse de l'air et de la terre que, de la Mongolie à l'Adrar, s'étend un immense croissant de régions sans habitants ou presque désertes, comprenant le Gobi, la Kachgarie, le désert de Kirman, l'Arabie, le Sahara ; même le Cearà, dans le territoire du Nouveau Monde, se trouve parfois englobé dans le domaine de l'atmosphère trop sèche, malgré le voisinage de l'Atlantique, et les habitants sont obligés d'émigrer temporairement vers l'Amazonie. Dans l'espace d'environ douze millions de kilomètres carrés que comprend la zone déserte de l'Ancien Monde avec les oasis intermédiaires, la population atteint seulement un million d'individus, cent vingt fois moins que la moyenne des continents.
Les Innuit, que nous avons pris pour type des populations soumises à l'action du climat le plus âpre, ne sont certainement pas des « primitifs » au point de vue de la race, car, durant l'infini des siècles de croissance, les milieux ont continuellement changé ; mais, en comparaison des peuplades diverses de la zone tropicale, ces habitants du « Grand Nord » peuvent être considérés comme aborigènes, « issus du sol » pour ainsi dire. Au contraire, les groupes ethniques les plus isolés des régions torrides, les Touareg du Sahara, par exemple, ou les Nubiens, les Bedja, les Danakil ou les Somal, riverains du littoral ardent de la mer Rouge et de l'océan des Indes, sont des populations déjà très mélangées, qui, depuis de longs siècles, appartiennent au monde historique.
Par leurs aïeux, ils furent en relations fréquentes avec l'Inde, l'Egypte et la Phénicie, ils firent partie du domaine de la civilisation hymiarite ; Méroé, sur le haut Nil, fut une de leurs capitales et un centre de grande culture ; depuis au moins trente-six centaines d'années, ils connaissent le bronze et le fer, puisque, dans un temple de Thèbes, des peintures murales représentent des Punt ou Somal portant des armes semblables à celles dont ils se servent aujourd'hui. Après la naissance des religions modernes, les Bedja se convertirent au christianisme, puis au mahométisme ; les Danakil et les Somal sont même croisés d'Arabes et se disent avec confiance les compatriotes du prophète, aussi bien que les fidèles de son dieu ; quelques-uns prétendent appartenir à la famille même de Mahomet. Cependant ces peuples, qui ont été modifiés si diversement, peuvent, à l'égal des Eskimaux, se présenter comme des exemples typiques de l'action du climat.
On constate d'abord combien ces gens du littoral torride, qu'ils soient de race arabe, galla ou nigritienne, offrent entre eux de ressemblance physique dans la structure et la démarche. Bien différents des Hyperboréens, gros et courts, aux figures joufflues, aux ventres proéminents, aux mouvements en roulis, ces fils du Soleil sont maigres et nerveux, souples, toujours bien découplés, d'une vitesse étonnante à la course. Ils ont les traits fermes et précis ; l'œil vif se dégage hardiment de la paupière, et la chevelure, seule protection du crâne contre les rayons de feu, retombe en crinière sur les épaules. Pour vêtement, Danakil et Somal n'ont que des blouses, ou simplement des draperies et des écharpes ; les cabanes où ils se retirent la nuit ne sont que des nattes de branchilles entrecroisées. Ils n'ont point, comme les Esquimaux, à entretenir une flamme. La nourriture de tous ces Afer ou « Errants » est des plus simples, car la froidure ne les oblige point à pousser activement la combustion intérieure : un peu de millet, du lait, du beurre, la chair du mouton, celle du poisson s'ils vivent au bord de la mer ; c'est tout. Le Bedja, le Dankali sont la sobriété même ; ils savent jeûner comme l'Innuit, mais leurs repas seraient un jeûne pour le mangeur de phoques. Volney, pesant la nourriture du Syrien, constata qu'elle ne dépasse pas six onces — 170 grammes — par jour, et, pour le Bedja, elle n'est certainement pas plus abondante.
Les Bédouins — nom que l'on donne à tous les nomades musulmans — ont des chants pour vanter leur sobriété, comme les Européens modernes en ont pour glorifier la vie et la bonne chère : « Si la faim me presse, dit un héros arabe, si la faim me presse, je ne l'écoute pas, je la trompe, je l'oublie, je la promène, je la tue. »[46]. Et le mourant s'écrie : « Je jeûnerai pour vous dans la mort comme je l'ai fait dans la vie. »[47].
De même, dans le Nouveau Monde, le Papago de la Sonora reste facilement sans boire deux, trois jours sous un soleil implacable. Et pourtant, malgré les tables savantes des médecins qui dosent la quantité d'azote, de carbone et d'eau prétendument indispensable à tout organisme humain, Bédouins et Papagos sont d'une force et d'une adresse étonnantes. Les Papagos sont des coureurs prodigieux : en jouant au kachànekon, c'est-à-dire à la « balle au pied », il leur arrive de courir après la boule de 50 à 65 kilomètres dans leur après-midi[48].
Le caractère nu, monotone des paysages, rochers, argiles ou sables gris, interrompus par de rares oasis de verdure ou n'offrant que des brousses, des herbes rares, doit se retrouver aussi dans la nature intellectuelle et morale des peuplades qui habitent ces contrées de sécheresse et de chaleur. La vie ne peut que très faiblement changer dans ce milieu formidable et violent : les pensées, les mœurs restent presque identiques de siècle en siècle, très simples, sobres, précises, impératives dans leur uniformité.
Mais dans les têtes échauffées par les traits d'un soleil ardent naissent facilement les colères et les fureurs. En ces contrées, les vengeances se poursuivent avec une rage féroce, et dans les grands mouvements nationaux, dans les guerres d'indépendance ou d'invasion, les naturels fanatisés poussent l'intrépidité jusqu'aux extrêmes limites du possible, même jusqu'à l'impossible, a-t-il pu sembler pendant certaines périodes de l'histoire, notamment à l'époque des premières invasions mahométanes et lors de la soudaine ruée des madhistes contre les envahisseurs anglais.
Le contraste absolu de ces régions sèches par l'atmosphère, arides par le sol, nous est fourni par les contrées où l'humidité de l'air et la surabondance des pluies rendent le séjour de l'homme presque impraticable. A cet égard, la côte occidentale du Nouveau Monde offre des oppositions frappantes.
Tandis que certaines parties du littoral, ainsi la péninsule mexicaine de la Californie, c'est-à-dire le « Chaud Four », et les plages du Pérou méridional, n'ont guère pour habitants que des mineurs, des pêcheurs de perles, d'âpres commerçants en métal et en sels chimiques, les deux régions pluvieuses du nord et du sud, d'un côté le littoral de l'Alaska, de l'autre l'archipel des Chonos, sont restées également désertes, malgré la richesse forestière de la contrée, la fertilité naturelle du sol et l'excellence de ports bien abrités.
La ville de Juneau, qui, en dehors des lieux aurifères, alternativement envahis et délaissés par les prospecteurs et les mineurs, est, comme agglomération normale, la plus considérable des parages du nord, reste quand même un tout petit centre industriel et administratif, quoiqu'elle soit devenue capitale de l'Alaska (1903) et, surtout, que l'exploitation des mines, des forêts, et les pêcheries de saumons permettent de s'y enrichir rapidement, ce qui est la considération primaire aux yeux des Américains et de tant d'autres.
Au sortir du village de Sitka, bâti jadis pour les fonctionnaires russes et servant maintenant de comptoir à quelques traitants, toute excursion est tenue pour impossible. L'eau se répand en flaques dans les inégalités du sol ; même sur les pentes roides, les racines entremêlées des conifères retiennent l'eau de pluie qui gonfle les mousses comme d'énormes éponges ; les gouttes tombent de branche en branche ; les nappes liquides ruissellent sur les fûts des arbres ; les rameaux brisés, gluants et à demi pourris jonchent le sol granitique et pourtant changé en boue coulante : que les averses pénètrent à travers les ramures ou que la buée remonte de la terre, on est toujours dans un bain d'eau ou de vapeurs. Les nuages qui s'abattent et les brouillards qui montent s'entremêlent incessamment et l'homme se trouve, pour ainsi dire, emprisonné dans l'élément fluide qui le trempe et le pénètre. En un pareil milieu, est-il étonnant que les résidants, fort rares, mènent une vie monotone, sans entrain juvénile ? Leur grande préoccupation est de s'abriter.
En beaucoup de contrées que baignent constamment les ondées et les brouillards, l'homme n'a pu même s'établir à demeure, malgré les avantages qu'il pouvait en retirer : notamment, parmi d'autres terres de l'océan Indien, dans la grande île de Kerguelen, que l'on crut d'abord être la pointe avancée d'un continent austral. D'une surface évaluée à quatre ou cinq mille kilomètres carrés, elle offre des surfaces gazonnées qui pourraient être facilement mises en culture : des troupeaux, d'après l'expérience faite par le navigateur John Ross, y réussiraient aussi bien que dans les Falkland des mers américaines, situées sous une latitude plus rapprochée du pôle. La position géographique de Kerguelen — sous le 49e degré — correspondant à celle de Paris, dans l'hémisphère septentrional, n'est point pour effrayer les voyageurs, et la température moyenne de l'île, d'environ 4 degrés centigrades, n'est autre que celle de Kristiania et de Moscou, villes dont le climat est très favorable à un vigoureux développement de l'homme. En outre, Kerguelen, qui possède d'excellents ports parfaitement abrités contre le formidable vent du nord-ouest, se trouve exactement à moitié chemin sur la ligne de navigation entre Le Cap et Melbourne : on comprend donc facilement que le gouvernement français ait tenu à s'assurer la possession d'une terre qui, si elle était utilisée, pourrait avoir une très grande importance dans l'économie générale de la planète ; mais les marins, les baleiniers et les rares naturalistes qui ont visité Kerguelen pour y passer quelques mois, dans les pluies et les tempêtes, n'ont pas raconté leur séjour de manière à encourager les tentatives de colonisation, du moins sur les côtes occidentales, tournées vers l'éternel orage, entourées d'un brouillard intense ; les albatros mêmes ne trouvent point à se nicher dans les rochers. Les hommes n'y vivent, bien malgré eux, qu'avec le désir de quitter au plus tôt cette « terre de Désolation », ainsi dénommée par Cook en son voyage de 1770. Pour s'accommoder au climat, les insectes de l'île, notamment les mouches et le seul papillon indigène, ont perdu leurs ailes : celles-ci ne pourraient que les gêner, puisqu'ils se trouveraient emportés par le vent sans avoir eu le temps de les ouvrir[49].
Pour des raisons analogues, maintes vallées tropicales, admirablement fertiles ou bien riches en métaux, restent abandonnées par l'homme ; il se refuse à vivre sous des pluies continuelles. Ainsi, les mines d'or très abondantes de Caravaya, sur le versant oriental des Andes péruviennes, ont dû être délaissées pendant tout le cours du dix-neuvième siècle par les prospecteurs espagnols, très âpres pourtant à la recherche des pépites. De même, les pentes andines de l'Ecuador, s'inclinant à l'est vers le sillon profond que parcourt l'Amazone, restent presque sans habitants, malgré la valeur de leurs gisements et la variété de leurs végétaux précieux. Que de fois les aventuriers se sont-ils hasardés dans les ravins orientaux de la Sierra Nevada magdalénienne, entre Rio Hacha et Santa Maria, dans l'espoir d'y faire une ample récolte d'or! Mais les pluies qui tombent immanquablement chaque jour, formant par leur buée un milieu favorable pour le développement des moustiques et d'autres insectes, buveurs de sang et porteurs de microbes, n'ont jamais manqué de faire perdre courage aux mineurs. D'ailleurs, il est certain que les ouvriers de demain, mieux outillés que ceux d'hier, mieux avertis au point de vue scientifique, plus habiles à combattre les fléaux, sauront s'établir triomphalement aux lieux mêmes d'où leurs devanciers se sont enfuis.
L'humidité du sol, en mainte contrée où l'humidité de l'air n'est pas suffisante pour empêcher le séjour de l'homme, met l'interdit sur le pays. C'est ainsi qu'en Irlande les *quaking bogs* ou « tourbières tremblantes » et, en tant de régions du Nouveau Monde, les *tremendales* et *tembladeras* sont évités avec soin par les voyageurs et ne peuvent être mis en culture qu'après un long assèchement du sol.
Récemment encore, l'intérieur de la grande île de Terre-Neuve était resté pays inconnu, bien que les villes et les villages se succèdent sur une partie du littoral, au bord des baies poissonneuses et des havres abrités. On comptait les aventuriers audacieux qui s'étaient hasardés à faire des voyages d'exploration d'une rive à l'autre, à travers les rochers, les petits lacs, les mares, les marais, et les fourrés de conifères nains, tellement entremêlés qu'il est impossible de marcher sur le sol : on ne peut cheminer que sur la forêt même, formant un lacis compact de branches inégales où le voyageur trouve péniblement son équilibre. Pour rendre la contrée accessible, il a fallu l'ouvrir à grands frais par des routes et des chemins de fer, où, pendant les tourmentes hivernales, les voyageurs risquent d'être bloqués par les neiges.
Parmi les régions qui sembleraient inhabitables à la plupart des hommes, mais qui, pourtant habitées, donnent à leurs résidants un genre de vie tout à fait à part, il faut citer la partie lacustre du haut Nil, où le fleuve, arrêté par la berge dite le « Joug des rivières », formait naguère, pendant la saison des crues, un lac de dimensions variables, parsemé de *sedd* ou grandes îles d'herbes.
Vivant, sinon dans l'eau, du moins sur les rives marécageuses ou dans les sedd à demi consolidés, les nègres Denka, et spécialement celle de leurs tribus que l'on connaît sous le nom de Nuêr, sont tournés en ridicule par tous leurs voisins à cause de leurs attitudes d'oiseaux pêcheurs. Très grands, aux jambes longues et maigres, ils ont reçu le nom d'échassiers, et, comme les hérons, ils se tiennent souvent avec une jambe hors de l'eau, l'appuyant sur le mollet de l'autre jambe par la plante du pied ; ils peuvent rester au moins une heure dans cette étrange posture.
Posant avec précaution le pied sous l'eau vaseuse, dans la crainte de marcher sur un être vivant, ils retirent ensuite l'autre pied haut dans l'air au-dessus des tiges d'herbes : même lorsque le sol est asséché, ils conservent cette démarche habituelle d'échassiers. Pour pêcher, ils se placent souvent à la cime d'un de ces nids de termites qui s'élèvent en obélisque dans la plaine, plus haut que dans les régions non inondées, car ici les termites ont dû se construire plusieurs étages pour monter de palier en palier dans leur demeure d'argile, suivant la hauteur des eaux. De loin, quand on aperçoit une longue forme vivante perchée au sommet de la butte rougeâtre, on ne sait quel est cet être bizarre, un pêcheur avec sa corbeille pleine de poissons ou le grand échassier *Balæniceps rex*, « le père du Soulier », disent les Arabes, à cause de son grand bec en forme de chaussure.
Les Denka, les Nuêr sont toujours nus : des vêtements les gêneraient pour marcher dans l'eau, et les étoffes humides, gardées sur la peau, seraient la cause inévitable de fièvres. Aussi, comme toujours, l'usage s'est-il transformé en morale, et les Nuêr tiendraient pour honte de s'habiller : les cicatrices du tatouage, les anneaux, les bracelets et les bagues leur suffisent. Les soins du corps exigent qu'on s'enduise la peau pour combattre l'humidité. D'ordinaire, le Denka se roule joyeusement dans la cendre, après chaque feu d'herbes, à la façon des mulets dont on vient d'enlever le bât, et se redresse, tout gris, ou d'un gris bleuâtre, quand la couleur de la peau transparaît sous la poussière , mais le riche pasteur, propriétaire de nombreux troupeaux, s'oint le corps entier d'une substance huileuse, qu'il recouvre ensuite de bouses régulièrement appliquées.
En beaucoup d'autres pays du monde, dans l'Inde et dans l'Indo-Chine, et surtout dans le Matto Grosso brésilien, dans le Gran Chaco du Paraguay et de l'Argentine, vivent d'autres peuplades d'hommes amphibies analogues à celle des Nuêr, cheminant comme eux dans l'eau, comme eux disputant le poisson aux oiseaux plongeurs, et réussissant à élever leur famille sur un sol tremblant formé de roseaux pourris cachant des eaux profondes. Ces êtres, à part des autres hommes, sont bien des prisonniers du marécage, où tout naturel, non accoutumé graduellement au milieu, ne pourrait manquer de périr. Et les Uaraun ou Guaraunos, que Humboldt décrivit après d'autres voyageurs et qu'il a rendus célèbres, ne sont-ils pas aussi des captifs de la nature environnante ? A l'époque où les visita le grand voyageur, c'est-à-dire dans les premiers ans du dix-neuvième siècle, les Uaraun, quatre ou cinq fois plus nombreux qu'ils ne le sont aujourd'hui, auraient encore habité la cime des arbres pendant la période des inondations, quand toutes les îles du bas Orinoco, entre les quarante bras fluviaux, étaient recouvertes par la nappe grise des eaux débordées. Unissant vers leurs extrémités les hampes de cinq ou six palmiers euterpe, ils établissaient, au-dessous de ce multiple toit de feuilles, un plancher léger pour soutenir leur demeure aérienne, dominant de plusieurs mètres l'étendue de la nappe liquide[50].
Ce mode d'habitation n'a pas subsisté jusqu'à nos jours[51]. En relations constantes avec les Européens d'origine castillane à l'ouest, de langue anglaise à l'est, les Uaraun possèdent maintenant de solides embarcations qui leur servent de maisonnettes dès que la cabane ordinaire est envahie par le fleuve ; quand les eaux se gonflent et débordent, ils n'ont qu'à monter dans leurs bateaux pour les laisser dériver jusqu'au lieu d'ancrage. Le genre de vie s'est également modifié quant à l'industrie et à la nourriture, qui était presque exclusivement limitées aux produits d'un seul arbre, le palmier mauricia. Mais quoique à demi policés, les Uaraun n'en sont pas moins tenus par leur milieu à procéder autrement que les gens de la terre ferme dans les mille circonstances de la vie.
C'est ainsi que pour faire des chemins, ils ne se bornent pas, comme leurs voisins des pays émergés, à ouvrir une percée dans la forêt : après avoir abattu les arbres, ils les rangent transversalement sur la voie et les attachent par des cordages en fibres de palmier. Lors de la crue, le chemin tout entier se soulève d'un bout à l'autre sans se disloquer, et se change en radeau ; il monte, puis redescend avec la décrue et s'échoue de nouveau. Quant à leurs morts, les Uaraun, répugnant à les enfouir dans la boue, les enveloppent d'une épaisse couche d'argile, et les suspendent aux branches, près de leurs cabanes, ou bien les attachent à leurs embarcations et les promènent dans le fleuve. Quelques heures après, les cadavres sont parfaitement disséqués par les poissons, et l'on en dépose pieusement les débris en des corbeilles funéraires.
Même dans l'Europe civilisée, au milieu de populations urbaines parfaitement assouplies aux pratiques modernes, se sont maintenues des coutumes étranges, commandées autrefois par le milieu et justifiées encore par les conditions locales, bien qu'elles aient été grandement modifiées par les changements généraux qu'apporte la civilisation. Ainsi, dans le voisinage même de la puissante Hambourg, premier havre commercial de l'Allemagne et du continent d'Europe, des jardiniers et autres cultivateurs des terres basses riveraines de l'Elbe traversent encore la campagne juchés sur des appareils d'échassiers. A l'est de l'île Noirmoutier, d'autres « maraichins » vivent au bord des « étiers » en des cabanes ou « bourrines », qu'ils construisent en une pâte d'argile mélangée à des roseaux hachés, et qu'ils recouvrent de joncs ou « ronches », alourdis par des couches de boue pour résister au vent de la mer. Les habitants ne peuvent cheminer dans la plaine qu'en se servant de longues perches qui leur permettent de franchir les fossés d'un bond.
Quant aux Lanusquets ou Landescots de la Gascogne, dans le voisinage des lacs qui bordent le littoral, ils offrent en marchant un spectacle unique au monde, vu la hauteur de leurs échasses, dont quelques-unes ont près de 2 mètres. Sur ces pâtis, jadis parsemés de flaques d'eau et de mares sans profondeur, ils n'auraient pu suivre leurs troupeaux de moutons s'ils n'avaient armé leurs jambes de ces « chanques » bizarres. Lorsqu'on aperçoit pour la première fois un groupe de ces échassiers des Landes, on ne peut s'empêcher d'être saisi d'un certain émoi, comme à la vue d'un prodige. Revêtus de leurs peaux de mouton à la laine rongée par le temps, ils passent gravement, en tricotant des bas ou en tordant du fil, au-dessus des « brandes » ou grandes bruyères, des fougères et des joncs, comme si, à l'exemple des magiciens, ils avaient le pouvoir de glisser sur les tiges des plantes sans les courber ; le spectateur reste presque enfoui dans la brousse ; eux, au contraire, semblent marcher en plein ciel, sur le bord de l'horizon. Ils paraissent d'autant plus étranges qu'on les voit de plus près ; car, en dépit du raisonnement, le regard, logique à sa manière, ne peut s'empêcher de prendre d'abord les échasses pour des prolongements vrais des jambes, dont ce que l'on croit être les genoux se courbent en arrière et non en avant, comme chez les autres mortels. Le grand bâton que manient les Lanusquets avec une adresse excessive, et qui leur sert à l'occasion de balancier, de bras ou d'appui, contribue à l'étrangeté de leur aspect : on dirait de gigantesques sauterelles. En quelques districts non encore transformés en forêts par les semis, tous les habitants pratiquent les échasses : les enfants eux-mêmes ne craignent pas de se hasarder sur les chanques paternelles, et souvent on aperçoit au-dessus de la bruyère des femmes, presque toujours vêtues de noir, qui ressemblent à de grands corbeaux perchés sur des branches séchées.
La montagne est, parmi les milieux distincts que présente la Terre, un de ceux qui, par son ensemble de conditions physiques, détermine avec le plus de force chez ses habitants un caractère particulier, des habitudes et des mœurs propres d'une singulière et frappante originalité. Ces monts, dressés en murailles au-dessus des plaines, contrastent brusquement avec les déserts et les steppes qui sollicitent l'homme au libre parcours, au déplacement dans un espace illimité. Le monde semble complètement fermé par ces brusques remparts, et souvent, en effet, la limite est aussi nette qu'elle le paraît, marquée soudain par les escarpements des roches qui forment la racine de la montagne. Les populations se pressent à la base, nombreuses, actives, pleines de vie, comme l'eau d'un lac qui vient battre le pied des falaises ; puis, immédiatement au-dessus, commencent les âpres rocailles, les espaces nus et raboteux, évités par l'homme. Mais la pression des populations à la recherche de la nourriture fait, en mains endroits, pénétrer des essaims sociaux par les portes du rempart, et ces régions, inaccessibles en apparence, se peuplent dans les étendues favorables au séjour des colons.
Les pays montagneux renferment, cachés par les murs extérieurs, des espaces parfaitement délimités, mondes à part bien distincts, qui sont assez vastes, assez pourvus de ressources pour subvenir aux besoins d'une grande population et destinés, par leur isolement même, à devenir le berceau d'une civilisation particulière. C'est ainsi que se sont constitués, dans le Nouveau Monde, les ensembles ethniques nettement déterminés des Nahua mexicains, des Muysca, des Quichua, des Aymara. Divers bassins, entourés d'un superbe amphithéâtre de monts neigeux qui leur versent des eaux abondantes, sont autant de jardins : telle la merveilleuse vallée de Kachmir, avec ses grands lacs, ses prairies à peine exondées. Même la Suisse, en une moitié de son étendue, est une bande de prairies et de campagnes boisées, que le multiple rempart du Jura masque au nord-ouest et transforme en une vallée intérieure.
Mais si les plissements des montagnes enferment de vastes contrées habitables, donnant asile à des nations composées de millions d'hommes, la plupart des hautes régions cachent leurs habitants en des vallées étroites, bassins fermés qu'entourent des rochers, et qui ne contiennent d'ordinaire, entre des escarpements grisâtres, qu'un pauvre tapis de verdure, souvent lâcheté de pierres écroulées, et parfois menacé par des roches pendantes.
Ces prisons communiquent très difficilement avec le reste du monde, et même, en beaucoup de régions montagneuses, leur centre naturel d'attraction se trouve, non sur leur versant de pente, mais sur le versant opposé, dans un bassin fluvial différent. De ce côté, des seuils accessibles par des penchants herbeux, sur lesquels errent les troupeaux, facilitent le passage, tandis que du côté par lequel s'écoulent les eaux, la seule issue est une étroite et dangereuse fissure ; le voyageur préfère souvent se risquer à l'escalade de rochers affreux que de s'engager dans cette gorge où les torrents descendent en cascades, alternant avec de profondes vasques, entre les parois abruptes. C'est ainsi qu'avant la construction de la route moderne, ouverte à grands frais à travers les rochers qui dominent le Guil, le « nant » furieux du val Queyras, ce bassin était rattaché au monde extérieur par le col d'Isoard, qui s'ouvre au nord vers Briançon.
Tellement difficiles sont certains passages qu'on leur donne, dans les Alpes de la France méridionale, le nom de « clus » ou « cluses », témoignant que ce sont de vraies « fermetures » sur le monde extérieur : il faut s'emprisonner ou choisir un autre chemin de sortie. Toute carte détaillée des montagnes vous montre par centaines des Vais d'Enfer, des Bouts du Monde, des Valchiusa, des Vaucluse, des Klemme, des Klissura, contenant chacun sa petite humanité perdue, son lieu d'asile pour quelques familles, cloîtrées dans une enceinte étroite de rocs et de neiges. Dans la région des déserts de Syrie dite Safah, à l'ouest de Damas, les prisons naturelles où se réfugient les tribus persécutées de la plaine sont bien plus étranges encore : ce sont les crevasses tortueuses d'un plateau de lave : on y disparait comme en des oubliettes, et nul ennemi n'ose y poursuivre les fugitifs. Quelques herbes poussant au fond du gouffre, un peu de terre végétale pour la culture permettent aux captifs volontaires d'entretenir de maigres troupeaux, de semer un peu de grain et de ne pas mourir d'inanition[52].
Si les cabanes sont enfermées, les hommes, les idées le sont aussi[53]. Réduites à leurs seules ressources, fort maigres, les populations isolées de ces « vaucluses », ou vallées closes, ne peuvent évidemment présenter une civilisation complexe comme celle des habitants de la plaine inférieure. Elles doivent s'en tenir à une industrie rudimentaire, à la culture de leur petit bassin de terres arables, à la garde de leurs bestiaux, à la chasse des animaux rupestres.
D'après des légendes que nombre d'historiens adoptèrent sans réflexion, obéissant à la routine du langage, les gens de la plaine seraient descendus de la montagne en suivant le cours des rivières, mais c'est en sens inverse que s'est fait le mouvement de migration. Les habitants des hauts cirques montagneux sont évidemment gens de la plaine ayant été obligés de remonter vers les sommets pour fuir soit des ennemis, soit la famine, en cherchant une retraite sûre ou des terrains vierges. Les vallées supérieures des monts sont, par excellence, des lieux de refuge : des régions les plus contraires y vinrent des épaves ethniques, appartenant aux races les plus différentes et s'étant accommodées primitivement aux milieux les plus distincts.
Parmi tant et tant de peuplades diverses qui se sont cantonnées, dans les vals fermés des montagnes, nulle évidemment ne saurait être considérée comme typique, puisque ces fuites, ces exodes, ont eu lieu à diverses périodes de l'histoire, avec accompagnement de vicissitudes contraires. Mais, si différents par l'origine et les mœurs que soient les habitants des hautes vallées, ils se ressemblent par certaines conditions du milieu et, par conséquent, présentent beaucoup de traits communs.
D'abord, la rareté de l'air leur impose des phénomènes de respiration analogues : en effet, l'homme qui vit à plus de 2 000 ou 3 000 mètres au-dessus de la mer ne reçoit pas, dans une même aspiration, la même quantité d'oxygène que dans les régions basses, et cette insuffisance de gaz vivifiant l'expose, durant l'ascension, à ce « mal des montagnes » qui provient de la non-élimination des principes vénéneux restés dans l'organisme.
Par suite d' « anémie barométrique »[54], les visiteurs des hauts plateaux sont donc exposés à des maladies particulières, différentes de celles qui règnent dans les basses plaines. Mais l'être humain peut réussir à s'acclimater, grâce à une modification physiologique : les globules rouges, dont on compte environ 5 millions par millimètre cube de sang chez les hommes qui vivent dans les campagnes du littoral marin, s'élèvent à 8 millions et même au delà chez ceux qui résident à 4 000 mètres d'altitude. Non seulement la succession des familles, mais l'individu lui-même peut s'accommoder assez rapidement, par l'accroissement des globules sanguins, à l'existence dans l'air raréfié des hauteurs[55].
Le résultat de ces changements a permis aux montagnards de se distinguer uniformément des gens de la plaine par les dimensions de la cage thoracique. Les Quichua, les Aymara, aussi bien que les Tibétains, étonnent par la structure massive du tronc, auquel se rattachent des membres que les gens de la plaine trouvent de forme disgracieuse. Même les descendants purs des Espagnols qui se sont établis, il y a trois ou quatre siècles, sur les plateaux de la Colombie et du Mexique diffèrent singulièrement de leurs frères de race castillane par les dimensions du buste.
Nous tous, voyageurs, qui visitons les montagnes pendant la belle saison, et qui nous plaisons à respirer la bonne senteur des herbes, à cueillir les fleurs éclatantes des alpages, à cheminer au bord des gaves sous les branches des aunes, nous ne cherchons point, d'ordinaire, à nous imaginer ce que fut la vie des montagnards primitifs, ce qu'est celle de leurs descendants enfermés dans ces hauts réduits, si pittoresques et avenants en été.
Des routes sinueuses, tracées en encorbellement au-dessus des précipices, même des chemins de fer traversant les promontoires en galeries sous-rocheuses nous mènent dans ces petits univers, jadis fermés, où, fatigués de la vie, surmenés de corps et d'esprit, nous venons reprendre notre équilibre physique, intellectuel et moral. Sur ces hauteurs, tout nous semble beau, mais les naturels savent combien dure est l'existence dans ces étroits domaines. De même que les régions polaires, mainte vallée des Alpes est privée de soleil pendant une partie de l'année, et le jour d'hiver ne donne pas un rayonnement direct, une lumière franche : ce n'est plutôt qu'un amoindrissement de l'obscurité nocturne. De loin, par delà les hautes crêtes, s'épand le reflet de l'astre aimé. A midi, les gens de la vallée suivent des yeux avec anxiété la lueur d'aurore qui, là-haut, rase le profil de la montagne, puis s'affaiblit et s'éteint peu à peu, laissant une morne pénombre sur les formes cadavériques des bas-fonds. Dans les hautes vallées des monts, aussi bien que dans les archipels de l'océan Glacial, « l'obscurité est plus difficile à supporter que le froid ».
Quelle joie pour ces gens de l'ombre quand l'astre, au printemps, montre son limbe supérieur, puis son disque entier, apparaissant comme un dieu, et certainement adoré comme tel ! Dans le Val Godemar, les habitants du village des Andrieux se rassemblaient naguère à la fin de l'été, sur le pont de leur torrent, puis, au moment où, après 102 jours de disparition — du 1er novembre au 10 février — le soleil montrait de nouveau son disque d'or, ils lui offraient une omelette ronde, comme pour imiter de leur mieux, par cette effigie grossière, la forme et la couleur de la divinité, et se la rendre ainsi favorable pour tous les pauvres produits de leur sol infécond[56].
Au manque de lumière correspond le manque de salubrité : l'homme se développe mal à la base des pentes toujours ombreuses et suintantes ; ses jointures se nouent ; il devient rachitique, souvent goitreux ; il peut même descendre jusqu'au crétinisme. Les pays de montagnes sont toujours ceux où l'on montre le plus d'infirmes de toute espèce : scrofuleux, boiteux, aveugles et sourds. Tel village des Alpes portait jadis, et très justement, le nom de « Villard-Goitreux » : les chiens, les poules même, cheminaient, alourdis par de longues chairs traînantes. L'étal hygiénique de la population a complètement changé pendant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, car l'instruction, avec des conséquences pratiques, a largement pénétré dans la vallée ; peut-être même des industries chimiques ont-elles contribué à modifier la constitution de l'air[57] et les habitants sont-ils moins sédentaires.
Himalaya, Pyrénées, Caucase, Andes américaines ont aussi leurs populations de malingres : les goitreux forment la majorité des habitants dans la longue vallée colombienne du Gauca. Et ce ne sont pas seulement les malheureux villages des hauts bassins fermés qui ont à souffrir de l'absence prolongée du soleil : les gens des villes situées en dehors de la montagne, mais encore à l'ombre de ses parois, en pâtissent aussi. L'amoindrissement de la lumière et de la chaleur solaires entraine forcément une diminution proportionnelle dans l'ampleur des idées et dans la liberté d'esprit.
Aux conditions déjà redoutables du milieu s'ajoute, dans les hautes vallées des montagnes, la claustration imposée par les neiges de l'hiver. Les captifs de ces régions se trouvent alors en plein pays polaire : les neiges s'amassent dans les fonds, elles tourbillonnent sur les hauteurs et s'accumulent au bord des précipices, menaçant de s'écrouler en avalanches sur les groupes de cabanes blotties en quelque creux. Pour ne pas être écrasé, il faut se réfugier en des caves, naturelles ou artificielles, et maintenir, par des galeries sous-neigeuses, la libre communication de l'air avec l'extérieur. Les vivres entassés pendant la belle saison suffisent rarement aux familles troglodytes, qui n'ont pas, comme les marmottes, la ressource de s'endormir alimentées par leur excès de graisse : d'ordinaire, les hommes faits, abandonnant à la solitude empestée les vieillards, les femmes et les enfants, descendent vers la plaine pour y trouver des moyens d'existence ; en même temps ils vont chercher aventure, car le montagnard enfermé sent le besoin d'élargir sa prison. Du haut des promontoires qui entourent sa vallée, il aperçoit le monde à ses pieds ; il voit l'infini s'ouvrir devant lui, et il descend, il chemine toujours plus loin, entraîné par la joie de l'espace vers ces belles plaines dont il admire l'horizontalité. C'était un dicton proverbial dans les Alpes de Savoie, que « Dieu a passé de nuit dans les montagnes et il n'y voyait pas clair. »
De tous les habitants de l'Europe, les Suisses sont ceux que l'on rencontre, non pas en plus grand nombre, mais le plus méthodiquement distribués dans toutes les parties de la Terre. C'est que la conquête graduelle des industries itinérantes dans toutes les contrées vers lesquelles rayonnent leurs fleuves, Rhin, Rhône, Tessin, Danube, leur enseigna l'art de se distribuer les champs d'exploitation : nulle part la science de l'expatriation n'a été mieux comprise.
L'émigration partielle des montagnards pendant la saison des froidures a dû se produire de tout temps et finalement s'est régularisée avec un rythme partait ; les habitants des plaines inférieures, ainsi visitées périodiquement, se sont accoutumés à ces passages d'étrangers de la même manière qu'au vol des oiseaux migrateurs. Ils devaient les accueillir avec complaisance, puisque ces étrangers leur apportaient les produits de la montagne, choses utiles ou belles à voir, telles que cristaux, plantes précieuses, animaux rares, et qu'ils offraient aussi leur travail temporaire en échange du pain. La nécessité les avait ingéniés à se créer des métiers spéciaux : ils savaient se rendre indispensables, et, grâce à leurs services, passer de peuplade en peuplade sans être molestés. Récemment encore, avant que l'immigration européenne et la construction des chemins de fer eussent changé toute l'économie sociale de l'Amérique du Sud, la tribu bolivienne des Collahuaya, qui fait partie de la nation des Apolistas, dans les montagnes d'Apolobamba, envoyait tous ses adultes dans les contrées des alentours jusqu'à Lima, Valparaiso, Buenos-Aires, Rio-Janeiro même, pour y vendre des simples, des pierres aimantées, des remèdes. Les plus habiles, reconnaissables à leur grand crucifix, avaient une haute réputation comme médecins. Après des années de vie errante, ces *Indios del Perù* revenaient dans leur pays, portant avec jalousie leur lourde sacoche d'argent, parfois même poussant une caravane de mules chargées. Ils reconnaissaient les enfants nés pendant leur absence et dressaient les jeunes garçons à continuer leur vie de gagne-petit[58].
Ignorant les rancunes locales, les marchands de la montagne qui parcouraient des pays en pleine guerre n'avaient à prendre parti ni pour les uns ni pour les autres ; cependant, toute industrie leur étant bonne, il leur arrivait aussi de se vendre temporairement pour guerroyer. Tels les Suisses du moyen âge : tuer, piller était devenu leur fonction sociale.
On vante le courage des montagnards, autre conséquence du milieu qu'ils habitent et de leur genre de vie. Restés libres et frères dans leur étroit domaine, grâce au mur de défense qui les protège, ces gens des hauts alpages peuvent s'imaginer, par une illusion naturelle à tout homme, que les privilèges de milieu sont dus à leur vertu propre, et ils tiennent en médiocre estime la foule asservie, pullulant au-dessous d'eux dans la plaine. Chacune de leurs vallées constitue une petite république, souvent alliée en fédération avec les vallées des alentours et formant ainsi un monde inattaquable aussi longtemps que dure l'union contre l'ennemi d'en bas.
Avant la construction des routes, les montagnards pouvaient se garer de toute agression, grâce à leurs cachettes naturelles, au labyrinthe de leurs cirques et de leurs vallons, à leurs âpres rochers, dont seuls ils connaissaient les fissures d'escalade. Les forteresses naturelles des monts leur suffisaient sans qu'ils eussent besoin d'avoir recours à l'art vil des remparts. Ainsi s'explique le maintien des communautés indépendantes au milieu des grands États politiques. Les Guanches de Gran-Canaria, cachés dans leurs trous de rochers, se sont longtemps défendus contre les traqueurs espagnols. Les Abor et les autres Himalayens de l'est, protégés non seulement par leurs rochers, mais aussi par les averses qui ruissellent sur leurs montagnes pendant la période de la mousson, n'ont point encore de maîtres, quoique les Anglais soient la nation conquérante à laquelle ils ont affaire.
Il n'est pas de région montagneuse, Pyrénées, Alpes, Balkans, Caucase, Himalaya, Kuenlun, Cordillère des Andes, qui, dans son histoire moderne ou même présente, ne montre des exemples de sociétés distinctes, s'étant constituées en républiques, indépendantes des groupements politiques de la plaine inférieure. La position de Lhassa dans le pays des Grandes Neiges, par delà la double rangée de l'Himalaya et du Trans-Himalaya, en a fait l'une des dernières villes qu'une expédition militaire ait profanées.
Très forts pour la défense, lorsqu'ils n'ont pas été énervés par le monachisme, comme le sont les Tibétains, les montagnards se montrent d'ordinaire très faibles pour l'attaque : relativement peu nombreux, ils se composent d'autant de clans distincts qu'il y a de vallées ; leur disjonction avait été dessinée d'avance dans la structure de la montagne. Ils furent souvent pillards, mais non conquérants. Toutes les guerres dans lesquelles les vies des nations entières se trouvent engagées se sont déroulées dans les plaines[59].
D'ailleurs, chaque massif de montagnes est, à part soi, un si vaste ensemble, offrant comme un résumé de la Terre entière, que l'on y trouve tous les contrastes provenant de la différence des altitudes, des terrains, des pentes, des calories. Les groupes d'habitants se forment naturellement en raison du climat, de l'exposition, du sol, à moins d'une cause spéciale d'attraction, telle que des mines ou des carrières. Les villages s'abritent contre le froid ou contre la chaleur des pentes calcinées ; ils fuient la roche nue ou trop escarpée et recherchent les conques gracieuses, arrosées et défendues par des ceintures de roches. En certaines contrées, en Ethiopie par exemple, les coupures de séparation formées par les ravins et les cluses sont tellement profondes qu'elles sont pratiquement infranchissables et limitent les royaumes. Le volcan Kilimandjaro n'a pas moins de 83 États indépendants sur un espace de 800 kilomètres carrés, qu'habitent soixante mille individus environ : les limites naturelles formées par les profondes barranques de la montagne ont parqué les populations comme des troupeaux de brebis.[60]
En de grandes vallées, comme celles du Rhône supérieur, on constate nettement que les maisons se pressent sur les talus fertiles de déjection apportés par les torrents. Ces cônes sont d'autant plus populeux que leur masse est plus ample, correspondant à un bassin torrentiel plus riche en eaux courantes ; enfin le côté de la vallée tourné vers le soleil, et d'ailleurs le mieux cultivé en espèces plus appréciées, telles que la vigne, offre une guirlande de villages plus rapprochés[61].
Dans les plaines et pénéplaines, chaque massif de collines, même chaque butte insulaire représente en moindres proportions le théâtre des vastes montagnes, et les mêmes oppositions de milieux influent sur les résidants suivant une mesure correspondante. Ainsi les rochers escarpés dominant les villages et leurs cultures ont favorisé la construction des châteaux forts et des repaires murés et crénelés où se tenaient les chevaliers pillards du moyen âge, et c'est encore sur les points dominants que l'on construit de nos jours les ouvrages de guerre.
Mais un sentiment d'orgueil entre aussi pour une grande part dans cet amour des sommets. Dans le Haurau, presque chaque cime de montagne porte son tombeau. En mourant, le chef demande qu'on aille porter son corps sur un piton de volcan et ses fils ont à cheminer péniblement sur les rocs pendant des journées entières pour accomplir la volonté paternelle. Aaron, Moïse, qui étaient aussi des Bédouins, furent également ensevelis par leur Dieu sur de hautes montagnes[62].
De même les cavernes, les sinueuses galeries des grottes ont pu longtemps offrir, pendant les âges de civilisations primitives, les avantages de la sécurité, comme les hautes vallées closes des montagnes, et certaines populations, notamment les Magdaléniens des temps paléolithiques, paraissaient n'avoir pas eu d'autres demeures.
Toutefois la nature du sol ne permettait pas d'ordinaire grande extension aux Troglodytes avant que l'art ne vint à leur aide pour la construction des villes souterraines : la force du peuplement et la domination appartiennent aux hommes que porte la terre libre de tous ces labyrinthes mystérieux. Aux époques d'autrefois, la race humaine, représentée par ses variétés diverses, se développait d'autant plus amplement que le sol était plus ouvert et plus tempéré, à la fois moins stérile et moins couvert de végétation touffue, moins obstrué de rochers ou de marais boueux, mieux pourvu d'eaux claires et ruisselantes.
Une moyenne générale d'altitude, de fécondité, de climat présente les conditions les plus favorables pour le maintien et la prospérité de l'humanité première. Mais ces conditions de confort sont-elles précisément celles qui conviennent le plus à l'homme pour l'aider dans l'affinement de son génie, dans la voie de la découverte et du progrès intellectuel ? Non certes, il faut une part d'obstacles pour solliciter un effort incessant ; si les difficultés sont trop grandes, l'espèce succombe, mais elle périt aussi là où l'accommodation au milieu s'accomplit trop facilement. La lutte est nécessaire, mais une lutte qui se mesure aux forces de l'homme et dont celui-ci puisse sortir triomphant.
En comparaison des montagnes aux vallons fermés, les steppes, les prairies sans fin, avec leurs faibles renflements du sol, leurs ravins sans profondeur, leurs rivières peu abondantes, leurs lagunes plates, sont par excellence le pays du libre parcours et de l'horizon illimité ; elles s'étendent au loin comme la mer, et comme sur la mer on peut s'y convaincre de la rondeur de la planète par la forme des objets qui se profilent au loin sur le ciel.
Nulle part on n'a plus la joie de l'espace que dans ces plaines sans bornes décrites avec tant de douceur et de tendresse par les Gogol et les Tourgeniev, chantées avec tant d'enthousiasme par les Petöfi. La terre, uniforme, grise, sans objet saillant qui arrête le regard, laisse l'imagination vaguer librement, et, dans ce monde illimité qui ne retient en aucun endroit la course de la pensée, on pourrait se croire un fils de l'air comme l'antilope ou comme l'oiseau. D'ailleurs le vent est toujours le grand monarque de ces régions basses : il y souffle comme sur la mer, emportant le sable, arrachant jusqu'au gazon. En maints endroits, le Mongol de la steppe s'empresse d'abattre sa tente de feutre dès que la tempête s'annonce : il sait d'avance qu'elle serait bientôt tordue et déchirée par les tourbillons de la rafale[63].
Libres d'aller et de venir au gré de leur fantaisie, les gens de la steppe ne s'éparpillent point pour cela au hasard ; mais, se conformant aux attractions locales des sources ou des fonds herbeux, ils se groupent volontiers en familles et en tribus suivant leurs affinités : la nécessité de l'entr'aide et l'appel spontané de l'homme à l'homme fondent des communautés, semblables aux troupeaux d'herbivores, associés maintenant à leur sort par la domestication. Mais les sources peuvent tarir ; les herbes, broutées jusqu'à la racine, ne fournissent plus de nourriture aux bêtes ; le gibier s'enfuit vers d'autres parages : il faut alors émigrer vers des régions plus favorablement situées, et peu à peu une sorte de rythme, réglé par les saisons, s'établit dans les allées et venues de la tribu. Les déplacements réguliers de pâturage en pâturage sont les seuls changements qui s'accomplissent dans la vie normale de l'Homme des Herbes.
La vie dans la plaine libre mais nue, sans arbres, sans variété d'aspects, reste donc trop monotone, trop une pour que les habitants de la steppe puissent se modifier et progresser spontanément sous l'influence du milieu. A moins de secousses violentes causées par les incursions d'étrangers, par de longues sécheresses des incendies ou d'autres événements qui les forcent à l'émigration, ils en restent au même degré de civilisation pendant une période indéfinie de siècles. Mais ces révolutions imprévues dans leur existence peuvent se produire soudain, et alors la population tout entière, avec enfants, femmes et vieillards, avec animaux et objets de campement, se déplace en bloc. L'exode est complet.
Des peuplades d'agriculteurs, vivant à l'écart les uns des autres, en des milieux divers, ici dans les vallons des montagnes, ailleurs sur les rivages des lacs, au bord des ruisseaux ou des clairières de forêts, ne pourraient se rassembler ainsi en armées immenses, et d'ailleurs elles seraient retenues par la force d'attraction de leurs intérêts locaux, par cet esprit conservateur qui s'est asservi toutes les sociétés agricoles. Mais des bergers nomades, unifiés par les occupations, les mœurs, le genre de vie, aussi bien que par l'aspect de la nature environnante, n'ont point de pareils liens à briser : accoutumés à la course à travers les steppes, ils peuvent se masser facilement ; ne laissant point de traînards derrière elle, une nation entière peut se grouper dans un seul plissement de la steppe.
Si des régions de la Terre, comme la plaine herbeuse, facilitent les déplacements, donnent même à l'homme l'instinct de migration, il est au contraire des lieux de résidence qui peuvent être considérés comme de véritables prisons, tant le domaine d'habitation se trouve brusquement limité. Telle est la forêt primitive, non pas la forêt qu'on aménage et qu'on transforme en parcs, avec allées, lieux de tir et champ de course, mais la selve dont l'homme a jusqu'à maintenant respecté les arbres géants, ancêtres mystérieux.
La masse enchevêtrée des plantes tropicales, sombre, humide, moite, ne ressemble pas aux temples solennels des forêts septentrionales, aux hêtres, aux pins ou sapins espacés régulièrement. On n'y pénètre pas avec le même sentiment d'émotion religieuse, mais plutôt avec une sorte de terreur : le hallier, aux fûts pressés, entretordus de lianes, ne reçoit pas le visiteur en des allées naturelles au sol uni, parsemé de feuilles, tapissé de mousse, égayé de fleurettes. Si l'on quitte la piste étroite, tout est obstacle : le tronc, la racine, les cordes entremêlées des parasites. A peine quelque vague reflet de lumière descend du faîte dans le chaos des branches et des feuilles. A quarante mètres au-dessus du sol, la forêt s'épanouit peut-être en une nappe de fleurs éclatantes, et les oiseaux volent joyeusement dans l'air libre en rasant de l'aile les vagues arrondies de la mer de feuillage[64] tandis qu'en bas, dans l'obscurité profonde, l'homme chemine péniblement, en se heurtant contre les racines, à moins qu'il n'emprunte un sentier frayé par les éléphants ou les tapirs.
La forêt continue, la selve sans bornes, amazonienne, indienne ou congolaise, constitue sur la Terre l'élément conservateur par excellence : les peuplades s'y maintiennent, sans changements appréciables, dans leur état primitif, beaucoup mieux que les habitants des oasis, des montagnes ou des régions glacées, car le milieu ne se modifie autour d'elles qu'avec une extrême lenteur, et, pendant de longs siècles, elles peuvent vivre complètement à l'écart des autres hommes, grâce à l'obscurité qui les entoure et à la difficulté des chemins qui pénètrent dans leurs retraites[65].
C'est dans les forêts que l'on trouve encore, sinon des primitifs, du moins ceux qui se rapprochent le plus du type originaire, tel que nous essayons de le concevoir. En beaucoup de régions, les noms de « sauvages », « forestiers », « hommes des bois » — *orang-utang* — sont complètement synonymes. Que l'on supprime la forêt, la tribu disparaît par cela même, tant elle est dépendante de son milieu. « Qui tue un chêne, tue un Serbe », disait un proverbe de la Balkanie, alors que les villages du pays se cachaient encore en d'étroites vallées, sous l'ombre des grands arbres.
Vivant comme en cave, sous la tiédeur d'un air humide, les tribus forestières ont en général le teint beaucoup plus blanc que les gens des savanes, brûlés par le soleil.
Les traits des sylvicoles sont plus mous, plus arrondis que ceux des indigènes voisins appartenant à la région des savanes ; le caractère aussi est moins solide et vigoureux; il est d'observation générale que les hommes vivant à l'air libre ont l'esprit plus ferme, l'intelligence plus claire, la démarche plus hardie, l'accueil plus noble et plus bienveillant que les fuyards retirés dans les forêts.
La plus ignorante des peuplades du Nouveau Monde, celle des Aïmores ou Botocudos, qui habitait la profondeur des selves du Brésil, sur le Doce et le Jequitinhonha, ne savait pas construire de cabanes, ni tisser de hamacs, ni tresser de paniers, ni façonner de poteries, ni cultiver le sol. Mais, vivant avec les bêtes de la forêt, et partageant leurs mœurs, pour ainsi dire, ces Indiens et leurs congénères ont une connaissance singulièrement précise de tout le monde animal qui les entoure ; nulle part, l'instinct de la compréhension mutuelle n'est poussé plus loin, et cependant l'élève des bêtes, soit pour la nourriture, soit pour des services directs, traction, transport des fardeaux ou collaboration à la chasse, n'est point pratiquée. Les conditions matérielles du milieu s'y opposent absolument. Comment mener du bétail dans les fourrés épais où l'on a peine à se glisser, où les gens de maintes tribus, les Coroados, — « Couronnés » ou « Tonsurés » —, se coupent la chevelure par crainte de l'embarrasser dans les branches ?
Par la nature de leur habitat, les gens des forêts doivent se diviser à l'infini, en groupes peu nombreux, même en simples agrégations de familles, cherchant, par la cueillette et la chasse, peut-être par quelque agriculture rudimentaire, à sustenter leur vie. Telle et telle nation, évaluée par les voyageurs à des milliers d'individus, est clairsemée sur de vastes étendues qu'on mettrait des journées à traverser ; des familles isolées, gîtant sous bois, ou bien, les jours de fête ou de palabre, autant de gens assemblés qu'on en trouve en des hameaux d'Europe, ce sont là tous les naturels que les explorateurs rencontrent dans les forêts du Nouveau Monde.
Les langues se fragmentent, comme les races, en un pareil milieu. Chacune de ces petites humanités modifie graduellement son parler, et, dans l'espace d'un petit nombre de générations, le langage se divise en plusieurs dialectes très distincts. A la suite d'un combat malheureux, d'une inondation fluviale, une langue peut disparaître avec la tribu qui la parlait. Tout le monde connaît l'histoire de la peuplade vénézolane des Atures qui s'éteignit, ne laissant qu'un perroquet pour perpétuer son idiome[66]. Ce fait bizarre inspira prosateurs et poètes, et toute une littérature gravite autour de cet oiseau des Atures. Mais ce qu'on a vu surtout dans cette histoire, c'est la mélancolie des choses, la cruelle ironie de la destinée, faisant d'un volatile sans pensée le seul héritier du génie et de la vie morale d'un peuple. Il faut y voir aussi le sort fatal de tous ceux qui, se laissant isoler, et qui, vivant à part sans s'aider les uns les autres, se trouvent à la merci des événements. D'avance, ils sont voués à la mort ou à la servitude. Non seulement les isolés ont tout à craindre du destin, à cause de leur petit nombre et du manque de cohésion, mais ils sont inhabiles à se modifier, leur vie à l'écart les rendant absolument conservateurs.
C'est parmi les forestiers que l'on trouve les individus représentant les types les plus anciens par la forme du corps et par la conception des choses. Les populations naines de l'Afrique et de l'Insulinde ne subsistent que dans les forêts les plus épaisses : leur vie même est liée d'une façon absolue à la durée de la selve primitive. Et combien peu les idées doivent-elles changer en ce milieu où d'autres hommes ne pénètrent guère !
Même dans l'Europe civilisée, quadrillée dans tous les sens par tant de chemins, les bûcherons, les charbonniers, les résiniers, qui campent sous les futaies, sont toujours les gardiens fidèles des traditions du vieux temps, des contes et des poèmes que les gens de la campagne ouverte ont depuis longtemps oubliés. Ils sont aussi les mainteneurs des antiques libertés : les sabotiers de Lyons, les bûcherons de la Chaux, les bouchonniers de la Garde-Freinet furent toujours, même avant la République, des républicains fervents. S'ils ne constituent point de peuplades indépendantes, il leur suffit de vivre presque complètement à l'écart des villageois et des citadins du voisinage pour qu'ils conservent un mode de penser beaucoup plus antique. Des catholiques ardents, que le doute envahit malgré eux, célèbrent avec envie l'inébranlable « foi du charbonnier ». Quelles que soient les causes géographiques de leur isolement, les familles ou les tribus laissées en dehors de l'humanité toujours active et en effort ont ce même esprit tenace de conservation. Toutes choses égales d'ailleurs, l'évolution de la pensée se fait plus rapide en proportion du nombre des individus qui y participent. C'est ainsi qu'une île perdue dans l'océan, et pourtant habitée, soit à la suite de quelque naufrage, soit par colonisation volontaire, devient toujours un microcosme très distinct des terres les plus voisines par les mœurs et les institutions des individus qui le composent.
Une des îles du petit archipel de Hirt ou Saint-Kilda, situé au large des Hébrides, possède une communauté de ce genre, composée d'une vingtaine de familles qui vivent dans un vallon verdoyant, occupées uniquement de l'élève du mouton et de la chasse aux oiseaux de mer ; durant les hivers rigoureux, les résidants de l'île seraient exposés à mourir de faim si des bateaux de ravitaillement ne leur étaient envoyés d'Ecosse. Le milieu de ce petit monde à part diffère tellement de celui de la Grande-Bretagne que l'arrivée d'un navire suffisait naguère, avant que les communications fussent assez fréquentes, pour qu'une contagion de rhume se répandit parmi les Gaël de Saint-Kilda. En outre, les enfants nouveau-nés y succombent très fréquemment à la « maladie des huit jours », espèce de tétanos qui provient probablement de ce que les habitants tirent des oiseaux de mer leur principale nourriture, leur chauffage, leur éclairage et le duvet de leur couche. Dans les îles Vestmanneyar, près de la côte méridionale de l'Islande, le même régime produit les mêmes redoutables effets[67].
Quant aux insulaires enfermés dans la prison naturelle la plus redoutable, la terre de Tristûo d'Acunha, environnée de froids et de tempêtes, ils jouissent amplement de la santé que donnent toutes les bonnes conditions de l'hygiène ; ils possèdent même ce que réclament vainement les travailleurs d'Europe : la nourriture assurée ; mais ils se sentent pourtant si à l'étroit qu'ils réclament chaque année du gouvernement britannique le don d'une autre patrie. Autour d'eux l'espace matériel est trop vaste et la solidarité morale fait défaut. Sachant que l'humanité existe, ils veulent en sentir l'influence et la sollicitude.
Plus au sud, une autre île, Gough ou Diego Alvarez, a de gracieuses vallées, de charmants paysages, et les marins naufragés y ont vécu sans peine, mais la solitude en a fait pour eux un lieu d'horreur.
De même que les insulaires, les gens des marais et des lacs peuvent se trouver complètement isolés, et, dans ce cas, ils conservent les vieilles coutumes pendant des siècles : les changements qui s'opèrent dans le monde extérieur s'accomplissent au loin sans les toucher. En exemple d'une de ces populations restées entièrement fidèles aux mœurs antiques, on peut citer la peuplade des Uru, voguant sur des radeaux dans le lac de Titicaca. Au commencement du dix-septième siècle, l'historien Herrera nous parle de ces hommes n'ayant, pour leurs demeures et les besoins de leur existence, d'autres matériaux que la tolora, c'est-à-dire les roseaux qui croissent et flottent en lits épais sur les baies peu profondes du lac. D'après des récits qui reposent probablement sur de simples jeux de mots, les Uru, dépourvus de tout orgueil de race, disaient jadis aux Quichua n'être pas des hommes, mais de simples « vermisseaux ».
Depuis trois siècles, la vie des Uru n'a certainement pas changé : ils gîtent encore sur des radeaux de totora, en des huttes basses, formées des mêmes roseaux et recouvertes partiellement d'argile. D'ordinaire, ils attachent leur embarcation soit à un rocher, soit à une touffe d'herbe sur le rivage, et ne se hasardent guère à distance, si ce n'est par un très beau temps. Alors, ils tendent leur voile, également tissée de joncs, et gouvernent très habilement le lit de roseaux qui leur sert de navire. Le fond de leur nourriture leur est aussi fourni par la totora, dont ils mangent la racine avec la chair des poissons et des oiseaux aquatiques. Ils vendent une partie de leur gibier aux Quichua et aux Aymara du rivage, mais jamais, nous dit Basadre, ils ne consentent à habiter de cabanes en terre ferme, ni à contracter d'unions avec d'autres que leurs contribules. Lorsqu'une mauvaise chance les oblige à marcher sur la rive, ils se balancent, roulent comme des hommes ivres.
Aux États-Unis même, où les forces industrielles modernes donnent au « civilisé » une véritable toute-puissance en fait de destruction, les Seminoles de la Floride ont pu échapper partiellement à la capture, au massacre par les soldats de l'Union, grâce aux marais, aux courants, aux terres molles des Everglades. Maintenant on visite leurs campements par curiosité en suivant de larges voies bien entretenues. Si l'eau stagnante ou tranquille isole les hommes, l'eau courante les unit d'ordinaire. Les vallons fermés des montagnes, les forêts et les marécages, les îlots et les lacs sont des éléments conservateurs dans l'histoire de l'humanité : les fleuves sont, en comparaison, les principaux agents de la vie par la navigation, par les progrès agricoles, les migrations de proche en proche et ce que l'on appelle du mot compréhensif de « civilisation ».
C'est en pensant aux conquêtes de toute nature, assurées à l'homme par le mouvement des rivières, qu'il faut répéter le mot de Pindare : « L'eau est ce qu'il y a de mieux » !
Telle a été l'influence capitale des eaux mouvantes sur l'histoire de l'homme — devenu lui-même mobile par l'effet de leur inconstance de niveau — que des penseurs, notamment Léon Metchnikoff, dans ses *Grands Fleuves historiques*, ont négligé à tort tous les autres éléments du milieu dans leurs études sur le développement des nations. Pendant la période transitoire qui suivit les âges primitifs et qui embrassa les grandes périodes de civilisation déjà très avancée de l'Egypte et de la Potamie chaldéenne, de la Chine, de l'Indus et de la Gangâ, pour se terminer aux temps helléniques, ils n'ont vu que les fleuves comme agents essentiels du progrès humain.
Par l'effet de circonstances diverses dans le milieu géographique, certains cours d'eau, coupés de barrages naturels, ou bien obstrués d'herbes et s'étalant en marécages, se trouvent privés de leur rôle favorable à l'homme en tout ou partie de leur cours. Il en est que les populations de l'intérieur ne pouvaient aborder à cause des forêts à demi noyées ou des roselières impénétrables qui en défendaient les rives indécises, constamment modifiées par la lenteur des eaux et les oscillations du courant.
Encore un très grand nombre de rivières, surtout dans les régions tropicales à végétation touffue, sont forcément évités par les tribus riveraines, autres que les peuplades de bateliers : jadis, avant que le travail d'aménagement de la planète eût commencé, la plupart des cours d'eau, même ceux qui eurent plus tard une influence majeure sur les destinées de l'humanité, tels le Nil et les fleuves jumeaux de Chaldée, d'Indoustan et de Chine, furent longtemps inabordables aux habitants des terres émergées.
Green cite l'exemple des rivières de l'Angleterre qui ont pris une importance si considérable dans l'organisme national et dont les riverains s'écartaient avec soin avant l'époque romaine et celle des peuples marins envahisseurs : les anciennes villes étaient bâties sur les collines de l'intérieur, loin des marais et des forêts qui bordaient les eaux courantes[68]. C'est ainsi que l'une des grandes cités du monde, Vienne, a longtemps fui les bords du Danube, presque jusqu'à nos jours. Sur les bords du Rhin sinueux, se tordant comme un serpent coupé, Schifferstadt, une « ville des bateliers », avait dû s'établir loin du fleuve même, sur une berge riveraine.
Le fleuve normal, tel qu'il se montrait çà et là en quelques pays privilégiés, et tel que l'homme l'a fait ailleurs en accédant à ses bords, est par cela même devenu le créateur des grands mouvements historiques. Il coule librement, d'un flot sinon égal, du moins continu, et ceux qui résident sur ses berges voient constamment passer les îlots d'écume, les herbes et les branches d'arbres entremêlées par le courant.
Comment l'esprit pourrait-il échapper à l'obsession de ce fleuve, vainqueur de l'espace et du temps, de cette eau profonde et large, coulant toujours, reflétant dans son miroir les générations, éternelle en apparence, immuable comme le destin, et pourtant si variée, si changeante par ses crues et ses décrues, ses vagues, ses ondulations et ses rides, le miroitement de ses rayons et la moire de ses ombres ? D'où vient ce fleuve puissant ? Les primitifs campés sur ses rivages ne pouvaient s'en faire aucune idée.
Quel fut le « mystère du Nil » et de tant d'autres fleuves dont les riverains ignoraient la provenance et qu'ils s'imaginaient, par conséquent, être sortis de l'urne d'un Dieu, ou bien être des dieux eux-mêmes ? S'ils apercevaient des montagnes dans le lointain, ils y plaçaient naturellement l'origine du courant, mais non sous forme de simples sources ruisselant parmi les pierres : l'apparition de l'eau se faisait avec accompagnement de prodiges. C'est ainsi que l'épopée de Râmâyana nous montre la « divine Gangâ tombant des cieux sur la tête de Siva » ; puis, après avoir erré sur le crâne du grand Dieu, « plongeant à travers les trois mondes » et réveillant l'allégresse dans l'univers entier.
Ce fleuve où va-t-il ? Le primitif ne le sait pas davantage, mais l'onde qui toujours fuit appelle son regard, et il se sent entraîné à la suivre pour visiter avec elle les pays inconnus. Le courant le sollicite incessamment au voyage, comme les oiseaux qu'il voit voler en longues bandes dans le sens de la vallée et se perdre à l'horizon.
Que de symboles tragiques les poètes ont suscités dans la Sirène ou dans la Lorelei, dans la nymphe charmante qui surgit de l'eau cristalline et nous attire dans les profondeurs ! Mais avant d'avoir pris une signification redoutable, la légende avait le sens le plus simple du monde : la déesse qui attirait à la mort tant de jeunes, de forts et de vaillants, c'était l'onde pure et rapide avec ses reflets de cristal, ses sables fins et ses remous insidieux !
La vue de l'eau courante met une part d'idéal dans l'existence de tout homme, même de celui dont l'intelligence est le moins ouverte. Un beau travail d'érudition que l'on doit à Curtius[69] nous montre combien le peuple grec, pourtant dégagé du naturisme primitif, voit encore dans les eaux vives des êtres agissant, travaillant, passionnés, prenant part avec amour ou avec haine aux mille événements de l'existence des hommes de leur voisinage. Et si la fontaine est vivante, si elle féconde comme l'Eurotas ou tue comme le Styx, comme l'hydre de Lerne, combien plus puissant, tantôt comme allié, tantôt comme ennemi, peut être le fleuve qui rase les villes, noie les campagnes, arrête des armées sur ses bords !
Aussi la traversée d'un fleuve fut-elle toujours considérée comme un acte de réelle gravité, exigeant des prières, des sacrifices, des actions de grâce. On parlait au fleuve comme à un dieu, ou du moins comme à un génie ; mais, en faisant alliance avec d'autres dieux, on pouvait aussi se venger de fleuves méchants qui avaient noyé des hommes. C'est ainsi que, d'après la légende, Cyrus aurait puni le Gyndos, un affluent du Tigre, en faisant travailler son armée tout entière pendant une année pour le diviser en trois cent soixante canaux[70]. À ce point de vue, Xerxès, condamnant l'Hellespont à recevoir les verges, restait dans les idées de son temps ; le détroit aux flots rapides n'était à ses yeux qu'un cours d'eau comme le Tigre et l'Euphrate.
Les civilisés modernes, dont la vie se ramifie à l'infini en mille petites préoccupations, en des impressions multiples qui s'effacent mutuellement, peuvent se faire à grand'peine une idée de l'attirance, de la puissance d'appel exercée par la vue d'un courant d'eau continu, qui paraît dans la nature comme l'être vivant par excellence, et qui est en même temps le dispensateur de la vie. Cependant l'influence de cet agent dans l'œuvre incessante ne manque jamais d'impressionner profondément, même ceux qui ne sont pas les habitués d'un seul paysage, mais qui, par l'ampleur de leurs impressions et de leurs connaissances, embrassent l'univers, pour ainsi dire, et sont devenus les citoyens du monde entier. C'est ainsi que le grand naturaliste Hudson, ayant vécu longtemps aux bords du Rio Negro de Patagonie, essayait en vain de se représenter en rêve ou dans ses fantaisies d'imagination des paysages différents de ceux dont l'image avait pénétré son cerveau : partout il revoyait le plateau broussailleux, la pente rapide s'abaissant vers la rivière et le large courant disparaissant au détour d'un promontoire dans la lumière ou dans l'ombre[71].
Plus le paysage fluvial est simple, plus il domine l'esprit comme le seul possible à concevoir. Ceux qui résident près de la berge du Mississippi, un des fleuves qui maintiennent le mieux leur individualité dans l'ensemble du cours par la longueur du lit, la régularité du flot, l'uniformité des rivages et le mur sombre de la forêt lointaine ou « cyprière », ont quelque peine à ne pas faire de cette masse liquide, descendant avec une irrésistible puissance, l'axe central de tout le monde habitable. Et si des hommes de pensée et de force intellectuelle ne peuvent triompher de ces impressions durables, comment s'étonner de la prise que peut avoir sur l'imagination de riverains vaguement policés un fleuve comme l'immense courant des Amazones, si long, si large, si puissant qu'il coupe en deux, comme un équateur visible, toute l'Amérique méridionale ? Naguère, les Tapuyos amazoniens ne pouvaient se figurer qu'une résidence humaine fût placée ailleurs que sur l'une ou l'autre rive du fleuve.
Les ouvrages des premiers explorateurs, Spix, Martius, Bates, Wallace, sont remplis des remarques les plus bizarres faites par leurs bateliers : rien de ce qu'on leur disait de la nature des autres pays ne pouvait cadrer avec leur compréhension des choses. Les Egyptiens d'il y a six mille ans concevaient le monde à l'instar de leur vallée nilotique, c'est-à-dire comme une longue fissure, occupée dans un axe par un fleuve et bordée de déserts et de montagnes[72].
Au bord des eaux toujours en mouvement des « chemins qui marchent », la navigation était pour ainsi dire découverte d'avance : un tronc d'arbre passant au fil de l'eau, cela ne suffisait-il pas déjà pour attirer les enfants qui s'ébaudissaient près de la rive ? Les oiseaux pêcheurs, parfois même un animal sylvestre, ne profitaient-ils pas de ce véhicule naturel ? De même, entraîné malgré lui par la crue soudaine des fleuves, l'homme a dû souvent voyager sur le courant des eaux, transporté sur quelque île flottante de terrains ou d'arbres enchevêtrés, ou même en sa propre demeure soulevée par le flot montant.
La force de la nécessité devint ainsi l'éducatrice du sauvage : le radeau que lui avait fourni la nature et sur lequel il était associé par la frayeur aux autres animaux de la savane ou de la forêt resta dans sa mémoire, et il put l'imiter sans danger dès que l'onde devint propice. Et lorsqu'un arbre flotté, peut-être creusé d'un côté par la carie du bois, se trouva constituer naturellement un bachot bien stable sur l'eau et ne roulant point au hasard du courant, ne fut-ce pas un besoin instinctif de le remiser près du village et de s'en servir utilement à l'occasion, pour se laisser porter par la pression de l'eau, franchir la rivière, ou même en remonter le courant ?
Les joyeuses expériences des enfants et des jeunes hommes leur avaient certainement appris qu'en nageant à demi suspendus aux troncs de bois et en frappant l'eau de leurs pieds, ou bien en employant leurs mains, des branches d'arbres, des objets de toute espèce, ils pouvaient pratiquer d'instinct le travail qui devint plus tard la science de la rame et de l'aviron, et transformer leur esquif en un être d'apparence animée, quoique toujours docile à l'impulsion du maître. De ce tronc creusé par la nature à celui dont les cavités étaient agrandies par l'homme, soit au moyen du feu, soit par un instrument, la transition était facile et dut se faire au bord d'innombrables cours d'eau par d'innombrables peuplades : de là ces barques monoxyles que l'on rencontre dans toutes les contrées de la Terre.
L'homme primitif apprit même, sans le chercher, à les munir de voiles, grâce aux branches épaisses et feuillues que ploie le vent en donnant de la vitesse à l'ensemble de l'appareil. Cette embarcation de sauvage peut être considérée comme parfaite, vu les matériaux dont elle est construite : ainsi le bateau d'écorce du Niger, le tronc de peuplier creusé du Tarim, la pirogue de bouleau employée par les Hurons et les Odjibway du Grand Nord. L'homme blanc n'a pas un esquif qui puisse lutter avec ce bateau primitif pour la légèreté, la facilité d'entretien et de réparation, l'abondance des matériaux employés ; le « voyageur » indien ou métis trouve au bord de toutes les rivières ce qui lui est nécessaire pour se construire un bateau ; grâce à cette pirogue portative, il peut traverser sans arrêt toutes les régions canadiennes, des grands Lacs aux montagnes Rocheuses.
Ce qui étonne donc, ce n'est pas de voir presque toutes les tribus sauvages connaître l'art de la navigation, mais d'en rencontrer quelques-unes qui, vivant au bord des fleuves, ne se risquent point sur leurs eaux. C'est ainsi que les fameux Botocudos ne se hasardaient pas même à nager et ne savaient pas construire de bateaux[73]. Certes, on comprend que dans certaines rivières des bassins de l'Orénoque et de l'Amazone, pleines de ces redoutables petits poissons, les *pirangas*, qui s'élancent avidement sur l'homme pour le cisailler de leurs dents aiguës, les peuplades riveraines, redoutant les eaux à bon droit, devaient bien se garder d'apprendre la natation ; mais comment s'expliquer que des indigènes ne nagent ni ne naviguent dans les courants où l'immersion est presque sans danger ? Evidemment, il doit y avoir dans ce cas une superstition religieuse persistant à travers les âges malgré le changement du milieu : ayant vécu jadis au bord de courants interdits, par la nécessité de la défense, comme trop dangereux, ils ont fait de cette interdiction un précepte inviolable qui les suivit dans toutes leurs migrations, de rivière en rivière. Ainsi, malgré l'exemple contraire que présentent quelques tribus, et malgré l'absurde logique des puissances militaires qui, revenant à la barbarie première, s'imaginent encore que les cours d'eau profonds sont des limites entre les hommes, entre les peuples, assimilables aux torrents d'eau sauvage coulant au fond des cluses et défilés, on peut considérer la découverte progressive de la navigation sur les rivières de la planète comme un fait d'ordre général s'étant réalisé sur mille points divers.
Que de progrès impliqués d'avance en cette merveilleuse invention, ajoutant au mouvement de l'homme celui de la nature, complétant la puissance individuelle de l'infiniment petit que nous sommes par celle d'un dieu puissant, à la force incomparable, infinie, relativement à nous, comme l'est celle du Mississippi ou du fleuve des Amazones ! Et pourtant, les premiers navigateurs, secoués sur leur tronc d'arbre roulant et chavirant, durent être l'objet de bien des risées ; les gens sages, les prudents restés sur la rive se moquaient à cœur joie de ces aventureux, de ces fous, qui, au risque de la mort, s'élançaient loin de la terre dure, du sol ferme et banal, foulé par le pied des aïeux !
Devenus par le batelage maîtres de l'infini, du moins dans sa direction linéaire, les riverains, dès la période primitive, ont pu largement profiter de leur conquête. Sur les hauts affluents de l'Amazone, dans la Bolivie, vivent des tribus, les Mojos, qui n'oseraient pénétrer dans la forêt voisine à plus d'une portée de flèche ou à la distance qui dépasse l'aboiement d'un chien, mais qui connaissent sur des milliers de kilomètres le fleuve et ses affluents, ses diramations, ses *furos* ou *paranamirim* ; ces « sauvages » ont visité une autre nature que la leur, savent frayer avec d'autres peuples, se trouvent à leur aise au milieu de civilisations très diverses.
L'âme de ces rameurs ne tremble pas à l'approche des rapides et des cascades ; quand, portés au fil du courant, ils entendent le flot gronder à leurs pieds, ils donnent à temps le coup d'aviron pour glisser entre les rocs, éviter les remous et gagner d'écart en écart la nappe d'eau tranquille, le *remanso* qui s'étale aux pieds des chutes. Là où la dénivellation du courant est trop forte, ils utilisent les crevasses de rocher, les lianes entrelacées sur le rivage, les pentes naturelles des berges, les plages sableuses, pour faire glisser leur bateau de l'amont à l'aval.
Plus bas, dans le grand fleuve devenu mer en mouvement, ils apprennent à fuir les tempêtes en se réfugiant au milieu des traînées d'herbes ou *cannarana*, qui amortissent les vagues ; ils apprennent aussi à résister au vent les repoussant vers l'amont, et attachent leur barque à un tronc d'arbre flottant qui plonge à plusieurs mètres de profondeur dans le courant et continue de cheminer d'un mouvement toujours égal.
A la remonte du fleuve, qui dure des mois et des mois, ils savent utiliser les vents alizés soufflant en sens inverse du courant, et les ramures latérales qui, lors des crues, s'emplissent à contre-flot. En de pareils voyages, les bateliers ne gagnent pas seulement en force et adresse, ils apprennent aussi les industries locales, s'habituent à parler des langues diverses, rapportent dans leurs familles des connaissances et des enseignements de toute nature. Mais ils ignorent les espaces que l'on pourrait parcourir à pied, entre les cours fluviaux ; c'est par d'autres peuples ou bien par leurs propres explorations que les géographes blancs ont appris l'existence de « savanes » ou « campos » libres de végétation forestière dans l'immense enclos du territoire amazonien[74].
Initiateur de la navigation et, par la navigation, de l'enseignement mutuel, le fleuve fut aussi le premier agent naturel pour enseigner l'agriculture, presque sans effort d'initiative de la part du riverain. Dans ses travaux d'érosion et de dépôt, dans le remaniement incessant des terres alluviales, le cours d'eau n'apporte pas seulement le sol nourricier, il apporte aussi des racines, des graines, des fragments de plantes qui poussent rapidement dans le sol nouveau, et que l'indigène examine avec intérêt à cause de leur étrangeté. Si la plante lui convient, si elle fournit de la nourriture à lui et aux animaux amis, chaque nouvelle inondation lui permettra d'imiter la nature : il ramassera peut-être les graines, les racines encore flottantes, et les confiera au limon vierge que dépose la vague. Certainement ce travail, pour lequel il suffit de se baisser, se fit en mille endroits de la terre, et peu à peu l'homme apprit à le répéter, non seulement au bord des eaux, courantes, mais aussi sur les berges et dans les clairières. On peut encore, çà et là, voir ces humbles commencements de l'agriculture se renouveler de nos jours, sur les plages émergées des grands fleuves américains.
Que ne devons-nous donc pas aux eaux courantes, à tous ces dieux topiques ! Ils nous ont arrachés à l'inertie primitive, nous ont invités au mouvement, nous ont transformés en une humanité progressive, se renouvelant sans cesse, nous ont enseigné les mille industries diverses par le rapprochement avec les autres hommes, et, finalement, ont contribué à nous donner le pain. Nous sommes ainsi attachés aux fleuves par la mémoire consciente ou inconsciente d'événements innombrables ; nous savons que leurs vallées furent les voies historiques des peuples en marche, et que la vie des nations s'est développée sur leurs rives.
Les grandes civilisations, desquelles nous sommes issus, et dont dérive l'humanité dans le sens moderne du mot, n'auraient pas vécu s'il n'y avait pas eu de fleuve Jaune, de fleuve Bleu, pas de Sindh ni de Gangâ, pas d'Euphratc ni de fleuve d'Egypte, pas de Sénégal ni de Niger. C'est avec piété filiale que l'homme pensant prononce d'aussi grands noms.
Pendant le cours des âges, l'action première d'un élément du milieu se change donc toujours en son contraire. A l'origine, le grand fleuve séparait les hommes : les faunes diffèrent partiellement sur les deux bords de l'Amazone ; de même, à une époque historique récente, certaines tribus, inhabiles à braver le courant, ne passaient jamais d'une rive à l'autre : l'énorme fosse emplie d'eau mouvante formait limite aussi bien pour les hommes que pour les animaux. Et pourtant cet obstacle, infranchissable aux riverains primitifs, est devenu le grand véhicule des civilisés, le moyen de transport pour les choses, les hommes et les idées. De proche en proche, le batelier des fleuves se fait le voyageur par terre, le commerçant, l'homme multiple et divers qui se trouve à l'aise chez tous les peuples : tel le Diola des Rivières du Sud, que l'on rencontre partout, même par delà le Niger, et qui fit son premier apprentissage dans les marigots du littoral.
Mêmes phénomènes historiques pour les relations des peuples avec la mer. Combien de tribus, après être venues de la steppe, de la montagne, des forêts ou des fleuves, ont-elles eu à s'arrêter sur la plage ou sur la falaise extrême, sur la « Fin des terres » — Finisterre ou Landsend, — épouvantées par l'étendue des eaux sans bornes visibles, par le fracas monstrueux du déferlis grondant ! La mer, qui devait un jour porter de monde en monde les orgueilleux navires, fut d'abord pour les terriens une limite infranchissable, le domaine de la terreur. D'ailleurs, certaines parties du littoral marin devaient être pour leurs habitants de véritables prisons, non moins fermées que les cluses des montagnes ou les clairières perdues dans les forêts profondes. Outre les îles et les archipels de la côte, la zone littorale comprend des espaces nettement séparés de la terre ferme, dunes, marais ou rochers qui restent presque inabordables du côté des étendues continentales. Les résidants, ainsi privés de toutes relations faciles avec l'arrière-pays, restent forcément cantonnés dans leur étroit domaine. Ce sont des plantes auxquelles manque le sol nourricier : tels furent longtemps les « maraichins » de la Vendée.
Les populations strictement maritimes, restées presque tout à fait à l'écart des continentaux, réussirent pourtant en maintes contrées, d'ampleur et de ressources suffisantes, à vivre en sociétés indépendantes, sachant s'accommoder parfaitement à leur milieu pour en tirer leur subsistance et leur culture, mais, là où les riverains de l'Océan gardent leurs libres communications avec l'intérieur du continent, soit par des plaines desséchées, faciles à traverser, soit par des cours d'eau à régime normal, ils peuvent en même temps jouir des avantages qui proviennent de leurs rapports avec le continent et s'approprier graduellement ceux que leur offre la mer.
En certains parages, la vague se prête bienveillamment aux tentatives des hommes. Là où le fleuve se continue en estuaire et l'estuaire en golfe, la navigation suit tout naturellement la même direction dans le voisinage des côtes, tantôt spontanément par la volonté des rameurs qui poursuivent leur gibier, soit involontairement par le caprice des vents ou des courants. La transition se fait ainsi du fleuve à la mer : l'apprentissage de l'eau salée commence sur les eaux douces. Des baies protégées du vent ou des passes garanties de la houle du large par des îles ou des chaînes d'écueils, notamment le long des côtes dalmates, assurent aux riverains des facilités de navigation analogues à celles que l'on a sur les fleuves, et des esquifs du même genre durent se construire sur leurs bords.
La navigation fluviale se change ainsi peu à peu en navigation côtière et celle-ci en navigation maritime. Souvent le batelier est poussé vers la haute mer ; d'autres fois, il la recherche lui-même, pour éviter d'être jeté sur la grève ou contre la falaise. Il apprend ainsi que la mer, avec ses abîmes insondés, est moins dangereuse que la côte avec ses bas-fonds, ses roches, ses bancs de sable, et se rassure en voguant sur les flots immenses[75].
Les mers ont d'ailleurs une force d'attraction toute particulière qui leur vient de l'alternance du flux et du reflux, invitant deux fois par jour les habitants du littoral à cheminer sur le lit abandonné momentanément par la marée : on aime à s'avancer à la poursuite des flots, puis à fuir devant eux, quand ils s'élancent de nouveau à l'attaque de la rive.
On apprend à faire connaissance avec la mer, à deviner les abîmes qu'elle recouvre, à étudier son action sur les plantes et les animaux. Pour les gens de la côte, la nourriture habituelle consiste presque exclusivement en poissons et autres « fruits de mer » que l'on trouve surtout dans les flaques, entre les pierres des récifs, au milieu des fonds de sable ou de vase.
Mais l'âpre recherche du gibier marin et, chez les jeunes, l'esprit d'aventure devaient entraîner les riverains de l'Océan à dépasser la zone soumise aux marées. Comment les enfants auraient-ils pu échapper à l'enthousiasme du jeu et de la lutte contre les vagues ? Ils voient les ondes qui s'alignent au loin en longues rides, puis se gonflent de plus en plus à l'approche du rivage et s'avancent comme les colonnes d'une armée en bataille ; bientôt elles se hérissent en crêtes aiguës, se recourbent en crinières d'écume, et s'écroulent successivement, ajoutant chacune le fracas de sa lourde masse au tonnerre continu des brisants, au sifflement des fusées qui s'élancent obliquement à la plage. Ce mouvement, ce tumulte donnent une ivresse nouvelle à l'adolescent ivre de sa force : il se précipite dans le bouillonnement des eaux, se bat contre le flot qui le soulève et le renverse, le traîne sur les galets, mais, s'aidant d'un brusque reflux, il reparaît à la surface, au delà du cordon des eaux croulantes, et le voilà qui se joue comme un triton sur l'onde plissée se déroulant au large.
Grâce à ces jeux de force et d'adresse, l'homme, aux prises depuis son enfance avec la puissante mer, arrive à s'y mouvoir comme un amphibie. Ce que les voyageurs nous racontent des Carolins, des Mélanésiens, des Polynésiens et autres insulaires vivant dans les eaux tièdes des mers tropicales semble tenir du merveilleux. Pendant des heures, des journées entières même, les nageurs océaniens se maintiennent sur les vagues comme dans leur élément naturel.
Au dix-huitième siècle, lors des voyages qui nous révélèrent les mœurs des habitants de la mer du Sud, les navires jetaient l'ancre à plusieurs kilomètres du rivage des îles par crainte des récifs, et bientôt ils se trouvaient entourés de toute la population des terres voisines, hommes, femmes et enfants, qui venaient tournoyer avec des cris de joie autour des monstrueux bâtiments.
La navigation dut s'allier de bonne heure à la natation, et tout d'abord par les moyens les plus rudimentaires. Ainsi les « Grands Batanga », gens à peau noire, d'origine bantou, qui vivent sur le littoral africain, entre le Kamerun et le Gabon, se servent d'esquifs qui ne pèsent pas plus de 7 à 8 kilogrammes, et que le batelier prend sous son bras en débarquant ; pour la forme générale, ces embarcations longues, étroites, à peine creusées, peuvent être comparées aux chevaux de bois. Les Batanga s'y tiennent à califourchon, manœuvrant avec leurs jambes pour diriger, équilibrer le bateau, lui faire éviter les vagues et les coups d'embrun qui pourraient le remplir. Les Européens voient avec étonnement ces cavaliers et leurs bizarres montures glisser comme des insectes sur les lames, dominant par de brusques élans ces vagues si redoutées du brisant littoral où les matelots les plus expérimentés ne s'aventurent point sans peur.
En des mers où le déferlis n'est pas moins formidable, sur les côtes de Coromandel, par exemple, les riverains se servent de *catamaram* ou radeaux, sur lesquels se déroulent librement les vagues, menaçant à chaque assaut d'emporter les rameurs. De même sur les côtes brésiliennes, au large de Bahia et de Pernambuco, on rencontre souvent, très loin de la terre, une *jangada*, simple bâti muni d'une voile, pauvre assemblage de bois léger, sur lequel tournoie la vague, aspergeant le rameur qui, d'ordinaire, est obligé de s'amarrer à son épave et d'y fixer aussi sa gourde et sa lourde pierre d'ancrage.
C'est montés sur des embarcations de cette nature que des marins de la côte américaine, appartenant au groupe ethnique des Quichua, découvrirent les Galapagos, au moins deux siècles avant l'arrivée des Espagnols, et qu'ils poussèrent probablement jusqu'à l'île de Pâques, où, d'après quelques auteurs, ils auraient laissé comme témoignage de leur visite les sculptures étranges que l'on a transportées depuis sous le péristyle du *British Muséum*[76]. Dans les mers où soufflent des vents réguliers, alternant du jour à la nuit ou d'une saison à l'autre, les gens d'audace et d'aventure se trouvent tout particulièrement sollicités ; ils sont aussi naturellement entraînés à voyager d'île en île, dans les parages où des terres surgissent à peu de distance les unes des autres : ainsi dans la mer Egée, où les étapes sont marquées d'avance, la navigation devant s'y faire comme par l'appel d'aimants successifs.
Mais toutes les mers ne sont pas bénignes, tous les vents ne sont pas propices, et peu nombreux sont les parages qui mériteraient réellement le nom de Golfo de las Damas « mer des Dames » que les premiers pilotes espagnols donnèrent au « Pacifique » mexicain, parce que le bras d'une femme, disaient-ils, eût suffi pour diriger le navire. Certaines parties de l'Océan, situées sur le parcours des vents rapides, des rafales et des cyclones, se soulèvent et se creusent en ondulations puissantes où, parfois en un chaos bouillonnant de flots entrechoqués, tout esquif, semble-t-il, devrait disparaître aussitôt. Et pourtant, telle est la force d'attraction qu'exerce cette mer toujours en mouvement, et telle est d'autre part la nécessité de la faim pour mainte peuplade établie sur une côte infertile, près des eaux poissonneuses, que, même en ces dangereux parages, le marin se hasarde sur de frêles planches industrieusement assemblées !
Sur le pourtour des continents, dans les îles et les archipels, il n'est guère de lieux qui ne gardent en leur nomenclature toute une histoire sinistre d'engouffrements et de désastres. Pour les riverains de la côte bretonne, ce n'est pas un simple terme géographique comme tant d'autres que le nom de la « baie des Trépassés ». En le prononçant, ils pensent à toute la série des drames qui s'y sont accomplis, à toute l'épopée terrible des existences humaines que la mer a dévorées ; ils voient les navires aux mâts rompus, aux voiles déchirées, poussés irrésistiblement vers la côte ; ils entendent le choc de la quille heurtant la grève, le traînement des ancres et des chaînes sur les galets : pendant les nuits d'orage, les cris, les plaintes des désespérés, des mourants, peut-être la voix des morts, leur semblent parfois s'élever distinctement au-dessus des lamentations du flot.
Et si la mer agit ainsi puissamment sur les esprits des populations côtières plus ou moins civilisées, et même des matelots de nos marines modernes, au fait des inventions nouvelles, des merveilles de la machine, des itinéraires raisonnes, combien plus grande devait être son influence déterminante sur des insulaires éloignés de la côte, vivant, comme les gens des Hébrides, des Orkneys, des Shetlands ou des Färöer, sur des rochers presque sans arbres, revêtus d'un gazon rare, brusquement coupés en falaises par l'érosion du flot et ne communiquant avec la plage et la mer grondante que par d'étroites valleuses ou des cheminées presque verticales, où l'on s'aide à descendre au moyen de cordages !
La vie des fleuves agit puissamment sur l'homme, mais combien peu de chose est un Mississippi, un rio des Amazones, sans parler d'un Rhin ou d'un Escaut, en comparaison des étendues océaniques ? Suivant la forme et le contour des rivages, les latitudes, le régime des vents et des courants, la mer est gracieuse ou terrible, câline ou formidable, mais elle apparaît toujours vivante, agissante, passionnée, douée, semble-t-il, d'une volonté à la fois collective et multiple, dans son ensemble et dans chacune de ses vagues, dans chaque brisant, chaque flocon d'écume.
Toutes nos légendes, toutes nos littératures, depuis l'Odyssée célébrant la vie puissante et redoutable de l'Océan « aux mille voix », nous parlent de lui, mais les marins en sentent bien autrement la grandeur. N'ayant pas simplement, comme les terriens, à en goûter les jouissances esthétiques, ils vivent de la mer et par elle : c'est leur génitrice, leur compagne, souvent aussi leur meurtrière ; ils l'aiment, ils l'adorent, mais ils se sentent aussi fascinés, ensorcelés, terrorisés par la vue des eaux, et combien se disent, en les regardant, qu'ils y dormiront un jour en une couche d'algues ou de sables ! La constante impression donne du sérieux à l'existence : le matelot garde toujours en son œil placide comme un reflet de la mort qu'il a tant de fois bravée.
Le grand contraste des milieux — campagnes de l'intérieur et rivages marins — détermine une singulière opposition entre les gens de terre et les gens de mer. De l'une à l'autre ambiance, tout a changé, la nature et les individus avec elle. Il faut déjà faire partie d'une humanité très avancée pour embrasser en son esprit et fondre dans une plus haute unité les impressions si différentes et les idées si souvent contradictoires que ressentent et que professent les gens de la terre ferme et ceux de la côte ébranlée par le flot : partout, aux origines, se montre comme un dédoublement entre les deux groupes de populations maintenant unis dans l'ensemble mondial. « L'histoire s'est agrandie par degrés avec la grandeur des mers »[77] et devient une lorsque tous les bassins maritimes se sont unis dans l'immense Océan.
Une marche de guerre, souvent déplacée par les incursions et les conquêtes, séparait les ennemis. Etablis sur des îles ou des péninsules, les âpres maritimes voulaient garder pour eux leurs pêcheries de poissons, de coquillages, peut-être de coraux, d'ambre, de perles, et se fournissaient par le trafic des objets précieux avec les pays lointains. Suivant les circonstances, ils étaient commerçants ou pirates : en tel lieu de troc où ils n'auraient pas été les plus forts, ils se présentaient comme des marchands honnêtes, échangeant leurs denrées conformément aux règles convenues du droit des gens que commandent les intérêts réciproques ; ailleurs, ils apparaissaient en ennemis, saccageant les villages, tuant les hommes, enlevant les femmes et les enfants pour en faire des esclaves.
La haine traditionnelle entre primitifs, différant par le milieu, la profession, la compréhension générale des choses, justifia longtemps ces atrocités.
Les Phéniciens et les Carthaginois dans les temps anciens, les Viking au moyen Age et récemment les Barbaresques, les corsaires malais et chinois sont des exemples de ces peuples maritimes, ennemis des gens de la terre ferme. Tour à tour trafiquants ou pirates, suivant les avantages du moment, ils étaient à la fois destructeurs par le ravage, le massacre et l'asservissement, civilisateur, par l'apport des marchandises, par les idées nouvelles qu'ils semaient en route, parfois aussi par les croisements qui faisaient naître des familles plus aptes au changement et au progrès.
Il est certainement indispensable d'étudier à part et d'une manière détaillée l'action spéciale de tel ou tel élément du milieu, froidure ou chaleur, montagne ou plaine, steppe ou forêt, fleuve ou mer, sur telle peuplade déterminée ; mais c'est par un effort d'abstraction pure que l'on s'ingénie à présenter ce trait particulier du milieu comme s'il existait distinctement, et que l'on cherche à l'isoler de tous les autres pour en étudier l'influence essentielle.
Même là où cette influence se manifeste d'une manière absolument prépondérante dans les destinées matérielles et morales d'une société humaine, elle ne s'entremêle pas moins à une foule d'autres incitatifs, concomitants ou contraires dans leurs effets. Le milieu est toujours infiniment complexe, et l'homme est par conséquent sollicité par des milliers de forces diverses qui se meuvent en tous sens, s'ajoutant les unes aux autres, celles-ci directement, celles-là suivant des angles plus ou moins obliques, ou contrariant mutuellement leur action. Ainsi, la vie de l'insulaire n'est pas uniquement déterminée par l'immensité des flots qui l'entourent : il faut aussi tenir compte du degré de latitude sous lequel il passe son existence, de la marche annuelle du soleil qui l'éclairé, des oscillations de la température, de la direction et du rythme des vents, de l'action, moins connue mais non moins réelle, des courants magnétiques, avec tous leurs phénomènes de déclinaison, d'inclinaison et d'intensité ; il importe également de constater, autour du groupe social qu'on étudie, la structure des roches, la consistance, la couleur du sol, l'aspect et la variété des plantes et des animaux, l'ensemble des paysages environnants, en un mot tout ce qui, dans la nature extérieure, peut agir sur les sens. Chacun de nous est, en réalité, un résumé de tout ce qu'il a vu, entendu, vécu, de tout ce qu'il a pu s'assimiler par les sensations.
Encore, ce milieu primitif, constitué par l'ambiance des choses, n'est-il qu'une faible partie de l'ensemble des influences auxquelles l'homme est soumis. Les nécessités de l'existence déterminent un mode d'alimentation qui varie suivant les contrées ; de même, la nudité ou le vêtement, le campement en plein air ou les diverses habitations, grottes et toits de feuilles, cabanes et maisons, agissent et réagissent sur le mode de sentir et de penser, créant ainsi, pour une grande part, ce que l'on appelle « civilisation », état incessamment changeant d'acquisitions nouvelles, mêlées à des survivances plus ou moins tenaces. En outre, le genre de vie, combiné avec le milieu, se complique de maladies nombreuses, de contagions soudaines, changeant selon pays et latitudes, et se propageant à l'infini dans l'ensemble des forces qui déterminent l'humanité.
Au milieu-espace, caractérisé par les mille phénomènes extérieurs, il faut ajouter le milieu-temps, avec ses transformations incessantes, ses répercussions sans fin. Si l'histoire commence d'abord par être « toute géographie » comme le dit Michelet, la géographie devient graduellement « histoire » par la réaction continue de l'homme sur l'homme. Chaque individu nouveau qui se présente, avec des agissements qui étonnent, une intelligence novatrice, des pensées contraires à la tradition, devient un héros créateur ou un martyr ; mais, heureux ou malheureux, il agit et le monde se trouve changé. L'humanité se forme et se reforme avec ses alternances de progrès, de reculs et d'états mixtes, dont chacune contribue diversement à façonner, pétrir et repétrir la race humaine.
Comment énumérer tous ces faits dont l'action se succède avec les sociétés et les renouvelle constamment ? Les migrations, les croisements, les voisinages de peuples, les va-et-vient du commerce, les révolutions politiques, les transformations de la famille, de la propriété, des religions, de la morale, l'accroissement ou la diminution du savoir, autant de forces qui modifient l'ambiance et en même temps influent sur la part d'humanité baignée dans le milieu nouveau. Mais rien ne se perd : les causes anciennes, quoiqu'atténuées, agissent encore secondairement, et le chercheur peut les trouver dans les courants cachés du mouvement contemporain, de même que l'eau, disparue du lit primitif de la surface, se retrouve dans les galeries des cavernes profondes. Aussi a-t-on pu dire, en toute vérité, que « les morts gouvernent les vivants ». « Le mort saisit le vif ». D'après un proverbe cafre, dont les blancs peuvent tirer profit aussi bien que les noirs, « le fait est fils d'un autre fait, et il ne faut jamais en oublier la généalogie ».
Ainsi, le milieu général se décompose en éléments innombrables : les uns appartenant à la nature extérieure et que l'on désigne fréquemment comme le « milieu » par excellence, l'ambiance proprement dite ; les autres, d'ordre différent puisqu'ils proviennent de la marche même des sociétés et se sont produits successivement, accroissant à l'infini — par multiplication — la complexité des phénomènes actifs. Ce deuxième milieu dynamique, ajouté au milieu statique primitif, constitue un ensemble d'influences dans lequel il est toujours difficile, souvent impossible, de reconnaître les forces prépondérantes, d'autant plus que l'importance respective de ces forces premières ou secondes, purement géographiques ou déjà historiques, varie suivant les peuples et les siècles. Ici, ce sont les froids intenses qui causent le dépeuplement d'une contrée, la mort de la race, ou qui, en obligeant les hommes à s'ingénier pour s'accommoder à un milieu trop dur, contribuent indirectement au progrès ; ailleurs, la mer ou le fleuve est l'agent principal de la civilisation ; ailleurs encore, c'est le contact soudain avec des peuples étrangers, de culture différente, qui fut la cause déterminante de la marche en avant.
Le croisement d'un peuple déjà très avancé dans la science et dans les arts avec des éléments d'autre provenance et de culture inférieure est nécessairement le point de départ d'une nouvelle poussée progressive ou régressive : on l'a vu pour Rome sous l'influence des Grecs, et, d'une manière générale, pour toutes les tribus du monde barbare que visitent des civilisés.
Quoi qu'il en soit, les adaptations diverses des peuples, toujours compliquées de luttes et de combats, ne doivent pourtant pas être considérées comme le résultat de la guerre contre la nature ou contre d'autres hommes. Presque toujours en parfaite ignorance du vrai sens de la vie, nous parlons volontiers du progrès comme étant dû à la conquête violente : sans doute, la force du muscle accompagne toujours la force de la volonté, mais ne peut se substituer à elle. En langage ordinaire on emploie les mots de « lutte », de « victoire », de « triomphe », comme s'il était possible d'utiliser une autre vie que celle de la nature pour arriver à modifier les formes extérieures : il faut savoir s'accommoder à ses phénomènes, s'allier intimement à ses énergies et s'associer à un nombre croissant de compagnons qui la comprennent pour faire œuvre qui dure.
Mais toutes ces forces varient de lieu en lieu et d'âge en âge : c'est donc en vain que des géographes ont essayé de classer, dans un ordre définitif, la série des éléments du milieu qui influent sur le développement d'un peuple ; les phénomènes multiples, entrecroisés de la vie ne se laissent pas numéroter dans un ordre méthodique. Déjà l'œuvre est bien difficile et n'a qu'une valeur ]de convention et d'appréciation personnelle quand il s'agit d'un seul individu. Sans doute, celui-ci doit chercher à se « connaître soi-même », ainsi que le lui ont enseigné et répété les philosophes ; mais, pour se connaître, il lui faut connaître aussi les influences extérieures qui l'ont façonné, étudier l'histoire de ses ascendants, scruter en détail les milieux antérieurs de sa race, se deviner à l'état subconscient, se remémorer les paroles ou les actions décisives qui lui ont fait choisir, comme Hercule, entre les deux ou plutôt les mille chemins de la vie. Et combien plus grandes sont les difficultés d'étude quand la pensée embrasse de vastes communautés, des nations entières, ayant même changé de nom, de maîtres, de frontières et de domaines pendant le cours du temps[78] et se trompant absolument sur l'origine de leurs aïeux !
Aussi les historiens, même des investigateurs comme Taine, si remarquable par sa pénétrante sagacité, se bornent-ils d'ordinaire à décrire les milieux et les âges immédiatement rapprochés pour interpréter les faits et les caractères, méthode partiellement bonne pour donner des idées générales et moyennes, mais très dangereuse quand on étudie des génies originaux, c'est-à-dire précisément ceux dont le caractère, déterminé par des éléments autres que celui du milieu banal, réagit contre son ambiance. Si difficiles sont les problèmes de l'histoire relatifs à la succession des milieux que d'ordinaire on les écarte sommairement, en arguant d'une prétendue différence essentielle de ce que l'on appelle les « races ». Après avoir cherché à comprendre les influences immédiates agissant d'une manière évidente, on met volontiers tous les autres traits du caractère national sur le compte de la race présumée. Mais qu'est la race elle-même avec toutes ses caractéristiques de stature, de proportions, de traits, d'ampleur cérébrale, qu'est-elle, sinon le produit des milieux antérieurs se multipliant à l'infini, pendant toute la période qui s'est écoulée depuis l'apparition des souches initiales du genre humain[79] ? Ce que l'on appelle « hérédité des caractères acquis »[80] n'est autre chose que cette action successive des ambiances. La race est déterminée comme l'individu, mais elle y met le temps nécessaire.
L'histoire de l'humanité, dans son ensemble et dans ses parties, ne peut donc s'expliquer que par l'addition des milieux avec « intérêts composés » pendant la succession des siècles ; mais pour bien comprendre l'évolution qui s'est accomplie, il faut apprécier aussi dans quelle mesure les milieux ont eux-mêmes évolué, par le fait de la transformation générale, et modifié leur action en conséquence. Ainsi telle montagne qui jadis épanchait de longs glaciers dans les plaines, et dont nul ne gravissait les formidables pentes, a cessé d'arrêter le mouvement des nations quand de larges cols, à peine obstrués par les neiges ou même complètement libres, ont ouvert un chemin entre les pitons, et que des voies souterraines l'ont franchie, parcourues par des voitures emplies d'oisifs et de dormeurs. De même, tel fleuve, qui put être un puissant obstacle à de faibles tribus inhabiles à la navigation, devient plus tard la grande artère de vie pour les bateliers de ses rivages.
Au bord de l'Océan, telle « Fin des Terres », comme le promontoire de Sagres, se transforma en un point de départ pour la découverte des continents inconnus. La plaine constitue, pour le mouvement de la civilisation, un monde tout différent quand elle est recouverte d'arbres, quand il y pousse des herbes folles ou des moissons, quand les routes s'y entrecroisent et que s'y édifient des demeures humaines.
Il est aussi des traits de la nature qui, sans avoir changé en rien, n'en exercent pas moins une action tout autre par l'effet de l'histoire générale qui modifie la valeur relative de toutes choses. Ainsi la forme de la Grèce est restée la même, sauf pour quelques détails, provenant des érosions et des apports. Mais combien ces mêmes contours et ces mêmes reliefs eurent-ils une signification différente, lorsque le mouvement de la civilisation se portait vers la Grèce en venant de Cypre, de la Phénicie, de l'Egypte, ou, plus tard, lorsque le centre de gravité de l'histoire se fut déplacé vers Rome ! Un contraste des événements se produisit alors, comparable au contraste de la lumière qui se répand à l'aurore sur un versant de montagne et de l'ombre qui l'envahit au crépuscule. Et le voisinage d'une capitale, celui d'un port, d'une mine, d'un banc de houille ne font-ils pas surgir la vie de la nature morne, inerte en apparence ? Le développement même des nations implique cette transformation du milieu : le temps modifie incessamment l'espace.
** Chapitre III. Travail
C'est de l'Homme que naît la volonté créatrice qui construit et reconstruit le monde.
*Le travail. — L'imitation. — Aide mutuelle. — Dissensions, guerre. — Initiation à la culture du sol. — Association avec les animaux*
La diversité principale que présentent actuellement les hommes est celle du genre de travail déterminé par les nécessités de l'entretien. Originairement, l'anthropopithèque vivait de grains et de fruits, ainsi qu'en témoignent ses ongles, ses dents, ses muscles, toute son anatomie[81] ; mais l'accroissement des familles, l'extension du territoire de peuplement, le manque des aliments habituels et la faim, terrible conseillère, ont changé les mœurs de l'homme en même temps que changeait son milieu. Il s'est mis à poursuivre l'animal pour s'en repaître ; il s'est fait chasseur, pêcheur, tueur de bêtes en obéissant aux conditions de la nature ambiante.
Cette accommodation au milieu s'est faite des manières les plus diverses, quoi qu'en disent la plupart des auteurs, qui nous donnent à cet égard un ordre de succession précis et rigoureux. Après eux, le public se laisse aller facilement à répéter comme des vérités acquises les hypothèses commodes et plausibles qui dispensent de réfléchir. En vertu de cette routine, on nous dit que l'humanité a passé successivement par des états de civilisation bien distincts, mais à rythme régulier. Les temps primitifs pour tous les hommes auraient été ceux pendant lesquels ils sustentaient leur vie par la cueillette, la chasse et la pêche. Puis serait venue là période de la vie pastorale, et l'agriculture à son tour aurait suivi les âges de l'existence nomade à la garde des troupeaux. Condorcet, énumérant les « dix périodes » qu'il distingue dans l'histoire de l'humanité, désigne expressément la « formation des peuples pasteurs » et « le passage à l'état agricole » comme les deux premières étapes du grand voyage de progrès accompli jusqu'à nous[82]. Mais l'étude détaillée de la Terre nous prouve que cette succession prétendue des états est une pure conception de l'esprit en désaccord avec les faits. La différence dans les moyens de conquérir la nourriture eut partout pour cause déterminante la différence même de l'ambiance naturelle. L'homme de la forêt giboyeuse, le riverain du fleuve et de la mer riches en poissons, l'habitant des steppes infinies parsemées de troupeaux, le montagnard enfermé dans un étroit vallon devaient avoir des genres de vie différents, de par les conditions dominatrices du milieu.
Sans mentionner les mœurs particulières provenant chez telle ou telle tribu, carnivore ou frugivore, des traditions et de l'atavisme hérités de l'animalité antérieure, on peut dire d'une manière générale que l'état, sinon universel, du moins normal, fut celui de la cueillette, comprise dans son sens le plus vaste, c'est-à-dire l'utilisation de tout ce que le chercheur famélique trouvait à sa convenance. La faim rend omnivore : l'individu perdu dans la forêt se laisse aller à prendre pour aliments toute espèce de vermine et de débris ; il mangera de l'herbe et des vers, il goûtera avec plus ou moins de répugnance aux baies, aux champignons, en risquant de s'empoisonner, mais d'ordinaire avec la prudence commune aux animaux sauvages. Et ce que l'individu se trouve obligé de faire, de nos jours, comme aux temps anciens, des tribus entières, même des nations ont dû le pratiquer également, soit d'une manière permanente, avant l'aménagement de la terre à leurs besoins, soit pour une saison ou durant toute une période de famine[83].
Suivant les pays, le mode primitif de la cueillette peut être déterminé par les circonstances d'un milieu spécial, de manière à prendre un caractère unique au monde. Ainsi, les indigènes qui vivent dans le désert de grès et de sable de l'Australie nord-occidentale et qui sont obligés de parcourir la contrée à la recherche des « points d'eau », qu'ils épuisent successivement, commencent par brûler autour d'eux, souvent dans un espace de huit à dix kilomètres de rayon, la brousse de *spinifex* et autres plantes desséchées ; puis, quand l'incendie s'est éteint, les hommes et les enfants, armés d'un bâton pointu, explorent soigneusement les cendres pour y ramasser les lézards, serpents, rats, vers et semences que le feu, passant rapidement au-dessus du sol, a légèrement grillés sans les réduire en masses carbonisées. Quand le garde-manger naturel est épuisé ou que l'eau est tarie, la tribu se dirige vers un autre campement où elle procède de la même manière. Le cycle de l'année s'accomplit ainsi régulièrement par un voyage circulaire de source en source et par une rotation d'incendies partiels, prudemment étudiés à l'avance[84].
Dans les brousses et les forêts, l'homme qui en était encore réduit à la cueillette primitive dut chercher dans le sol même les graines, les bulbes et les racines, faisant ainsi connaissance avec les premiers éléments qui devaient l'aider un jour à découvrir l'agriculture. Il voyait les semences germer en plantes nouvelles, il cueillait les rejetons qui naissaient à la base d'une tige vieillie, et tel tubercule qu'il trouvait dans le sol avait déjà dressé sa plumule et soulevé la terre au-dessus d'elle[85].
L'agriculture était, pour ainsi dire, en état de préfloraison dans son esprit ; il ne lui manquait pour agir que la patience, la longue prévision, l'alliance avec le temps. L'état nomade, que l'on place d'ordinaire à une étape de civilisation antérieure dans le temps à l'agriculture, semble au contraire demander une préparation plus longue.
L'exemple du Nouveau Monde dans toute son étendue, de l'archipel Arctique aux îles qui pointent vers l'Antarctide, témoigne d'une manière éclatante que l'agriculture n'eut pas besoin pour naître de succéder à l'état pastoral, puisqu'elle était pratiquée par des peuplades ou nations vivant en diverses parties du double continent, tandis que nulle part on n'y rencontrait de bergers nomades. Les Quichua possédaient, il est vrai, un animal domestique, le llama, mais ils l'employaient uniquement pour le transport des marchandises, et la masse de la nation n'en restait pas moins strictement sédentaire et agricole : nul ne pouvait quitter son champ sans un ordre des maîtres.
En Amérique, aucun homme de génie n'avait encore découvert l'art de dresser les animaux femelles à fournir un lait abondant en dehors de la période d'allaitement, et, même dans l'Ancien Monde, il existe plusieurs nations ayant horreur du lait. Les Chinois et les Japonais, qui ont pourtant reçu de l'Occident tant de connaissances diverses, et, indirectement, leur civilisation même[86], n'ont jamais appris à se nourrir du lait de la vache domestique. Il est probable d'ailleurs que cette conquête de l'humanité demanda beaucoup d'efforts et de temps, peut-être aussi des conditions physiologiques exceptionnelles chez l'animal, car, à l'état de nature, les bêtes n'ont de lait que pour leurs nourrissons ; la sécrétion cesse dès qu'on leur enlève les petits, Hahn émet l'hypothèse que le premier emploi du lait fut d'en faire hommage aux dieux[87] : peut-être fut-il d'abord versé en libation, pour implorer le pardon du meurtre, aux génisses brûlées sur les autels.
Le développement de l'industrie humaine ne s'est donc pas accompli suivant l'ordre que l'on avait imaginé jadis, mais il a dû se modifier diversement d'après la nature du milieu. Prenons pour exemple quelques-unes des populations de l'Ancien Monde. Les tribus de nains qui, dans l'Afrique centrale, vivent à l'ombre des forêts sans bornes pouvaient-elles avoir d'autre industrie dominante que celle de la cueillette et de la chasse rudimentaire, à moins que les populations voisines, leurs supérieures en force physique, ne leur permissent ou même ne vinssent leur enseigner l'agriculture et les échanges ?
De même les Nuêr, cantonnés dans les marécages et sur les îles flottantes du Bahr-el-Djebel et du Bahr-el-Zeraf, ne sont-ils pas condamnés au travail exclusif de la pêche des graines et du poisson tant qu'ils resteront privés de toutes communications faciles avec les terres asséchées du continent ? Dans une partie du monde bien éloignée du bassin nilotique, les insulaires des Lofoten n'étaient-ils pas également voués par le destin à la capture du poisson de mer, avant que le va-et-vient des bateaux à vapeur eût rattaché ce littoral au reste de l'Europe ?
Ailleurs, quand des agriculteurs eurent déjà domestiqué des animaux et appris à utiliser le lait des femelles, la nature même assigna l'état pastoral aux habitants de vastes contrées, devenues inhabitables aux chasseurs à cause de la rareté du gibier ou non utilisables pour les laboureurs, par suite de l'insuffisance des pluies : ces terres ne se prêtent qu'au parcours des bestiaux qui, après avoir brouté l'herbe d'un district, se transportent rapidement vers d'autres parties de la steppe également riches en pâturages. Le cultivateur qui s'est instruit dans l'art de faire paître les bêtes autour de sa demeure et qui requiert soit leur aide dans le travail, soit leur lait, soit même leur viande, et les protège en conséquence contre les bêtes féroces, celui-là peut hardiment se faire berger et quitter la région des forêts ou les bords de la mer et des fleuves pour suivre ses animaux apprivoisés dans les prairies sans bornes, même dans les pâturages des montagnes voisines, par delà les rochers et les torrents. Des terrains d'un autre caractère, ici des espaces de sables, d'argiles, de roches ou de cailloux, plus loin des plateaux neigeux ou des cols de montagnes forment des zones intermédiaires entre des pays de productions différentes, et elles restent interdites par la nature aux laboureurs et aux bergers ; entre deux territoires utilisés, ces régions difficiles ne peuvent être parcourues que par des porteurs trafiquants, soit isolés, soit marchant en groupes ou bien accompagnés de bêtes sommières.
En toute région naturelle, les contrastes du sol, de la végétation, des produits se complètent par un autre contraste, celui des populations et de leur industrie. L'ambiance explique l'origine de ces différences entre les hommes ; elle explique aussi pourquoi telle forme inférieure de civilisation peut se maintenir de siècle en siècle, indépendamment des progrès qui modifient plus ou moins rapidement les nations agricoles, nées dans les régions où des conditions favorables ont permis la domestication et l'élève des plantes nourricières. De tout temps, la plage maritime et la rive fluviale, la forêt et la steppe, le désert et l'oasis, le plateau raboteux et la montagne eurent des habitants assouplis à l'industrie qu'imposait le milieu.
Ce qui frappe surtout dans la diversité des moyens employés par l'homme pour la conquête de la nourriture, c'est que les civilisations particulières corrélatives à ces conditions se rapprochent en l'espace beaucoup plus qu'elles ne se sont succédé dans le temps : on y voit des faits d'ordre géographique plus que des faits historiques. Les Indiens Tineh du Grand Nord américain sont ou chasseurs ou pêcheurs ou agriculteurs suivant les ressources que présentent les contrées, forestières, lacustres ou alluviales[88].
Dans le nord de l'Afrique, les nomades sont cavaliers, chameliers, chevriers ou bouviers suivant les diversités du sol et du climat[89].
Il arrive même qu'en un pays où s'entremêlent deux régions naturelles, le désert et les campagnes plus ou moins arrosées, la population appartient simultanément à deux états : chaque individu, à la fois agriculteur et pâtre, acquiert une sagacité remarquable, une singulière acuité des sens et un rare esprit de prévision en vertu de sa double industrie. L'époque des labours est-elle arrivée, il monte à chameau, emportant sa légère charrue et son sac de semences, à la recherche d'une terre féconde et suffisamment humide pour qu'il n'ait pas à craindre l'effet des sécheresses prolongées.
La végétation spontanée du sol, l'aspect du terrain, quelques traits de soc lui indiquent les endroits favorables : il y jette son grain, et, si l'espace utilisé n'est pas suffisant, il va plus loin à la découverte d'un autre champ temporaire. Pour le pacage des troupeaux, il lui faut connaître le pays sur une très grande étendue, des milliers et des milliers de kilomètres carrés. Il doit savoir par tradition ou par étude personnelle pendant combien de semaines ou de mois il pourra rester sur le pâtis, s'il existe fontaine ou ruisseau dans le voisinage, quelles tribus, pacifiques ou guerrières, il rencontrera dans son parcours, quels chemins, quels jours de l'année s'ouvrent devant lui pour la « transhumance »[90].
Les modifications politiques et sociales dues à l'ensemble du progrès humain ont aussi pour résultat de changer les frontières entre les états de civilisation : suivant les vicissitudes des conflits et les invasions des peuples, on voit, comme dans l'Amérique du Nord et dans la Mongolie méridionale, des agriculteurs envahir les contrées des peuples chasseurs ou bergers et les annexer au domaine de la charrue ; d'autres fois, au contraire, il se fait un retour offensif des nomades qui, reconquérant le sol sur des résidants, laissent l'herbe et la brousse reprendre possession des champs cultivés et, complètement impuissants à conquérir leur pain par les semailles, doivent se nourrir de gibier ou de la chair des bêtes qu'ils poussent devant eux à travers les guérets en friche : c'est là un recul de civilisation dont l'antique Chaldée, le Haurân syrien, certaines régions de l'Asie centrale sont des exemples.
Dans le Nouveau Monde, où manquent les peuples pasteurs, la transition ne peut se faire que de l'état de primitifs, s'occupant de chasse ou de pêche, à celui de civilisés, bergers, agriculteurs et industriels.
Aucun degré de civilisation n'est absolument un, parce que la nature elle-même est diverse et que les évolutions de l'histoire, spécialement déterminées, s'accomplissent partout d'une manière différente. Il n'est guère de sociétés d'agriculteurs dans lesquelles ne subsistent aussi des chasseurs et des pêcheurs. Les Peaux Rouges, si ardents à la chasse du bison, étaient aussi de zélés cueilleurs de riz, presque des agriculteurs : ils semaient et récoltaient le maïs. Une des grandes fêtes était pour les Odjibway (Chippeway) de recueillir dans les marais et les lacs les épis de riz sauvage (*Zizania aquatica*).
Le nom de Menominee, que l'on rencontre en tant de lieux du haut bassin mississippien, rappelle l'antique importance de cette cueillette[91].
D'ailleurs, les mêmes individus peuvent appartenir aux stades différents de la civilisation suivant la saison de l'année. Les Khotonts, qui vivent au milieu des Mongols et qui sont probablement des immigrés du Turkestan, ne se livrent à la vie nomade qu'après avoir ensemencé leurs champs. Les Cosaques de la Transbaïkalie, riches en campagnes bien cultivées, s'enfoncent en été dans l'intérieur de la Mongolie, heureux d'errer pendant plusieurs mois dans les vastes solitudes. Et la « vie des Alpes » pour les villageois suisses, est-elle autre chose qu'une rotation de l'état d'agriculteur à celui de pasteur[92] à la façon des Kalmouk, des Kalkha, des Buriates ? Dès que la végétation se réveille les Suisses habitant les vallées arrosent leurs prairies, sarclent leurs cultures, puis ils montent vers leurs vignes, dont ils réparent les fossés et les appuis ; l'été s'annonce et les troupeaux s'élèvent joyeusement vers les hauts alpages, dans l'herbe fraîche et savoureuse des montagnes ; quand les froids s'abaissent vers les plaines, il faut redescendre au plus vite, mais les bûcherons restent dans les forêts et les troncs d'arbre filent sur les glissoires et cheminent entraînés par le courant des fleuves.
Suivant les milieux secondaires de chaque pays, les populations se répartissent en sociétés partielles : l'ensemble de l'humanité se résume dans chacun de ses groupes. On peut même dire que chaque famille offre dans une certaine mesure ce raccourci du genre humain, car les divers travaux, depuis ceux qui se pratiquent dans la hutte d'un sauvage — telle la préparation d'un mets traditionnel — jusqu'aux plus raffinés, comme la lecture et l'écriture, c'est-à-dire la communion des pensées à distance, s'accomplissent sous un même toit. Tout stade de la civilisation comprend une infinité de survivances datant chacune de périodes historiques différentes, mais s'unissant en un organisme harmonique, grâce à la vie qui incorpore les traditions de toute origine et de tout âge en une seule conception générale.
Les forces nécessaires à la production du renouveau dans l'homme et dans la société sont toujours dues à une impulsion venue du dehors, même chez l'enfant génial qu'anime un sentiment de révolte contre les pratiques ou les obligations héréditaires. Parfois, l'impulsion provenant de la nature inorganique est brutale, impérieuse, sans appel. Une explosion volcanique, un débordement fluvial, une invasion de la mer, les ravages d'un cyclone ont maintes fois forcé les habitants de tel ou tel pays à quitter la terre natale pour fuir vers des contrées hospitalières. Dans ce cas, le changement de milieu amène forcément des changements d'idées, une autre conception de la nature ambiante, une autre façon de s'associer aux circonstances, différentes du milieu précédent. Il se peut donc, malgré la catastrophe et tous les malheurs qui en sont la conséquence, que l'événement soit pour la population frappée une cause puissante de progrès. Sans doute, les individus ont souffert, ils ont peut-être perdu le produit de leur travail et leurs approvisionnements ; mais que sont pareilles pertes en comparaison des acquisitions intellectuelles que peut donner l'adaptation à un nouveau milieu ?
Parfois, il est vrai, le désastre entraine autre chose que des ruines matérielles : des peuplades ont été décimées ou même complètement exterminées par ces catastrophes de la nature et, dans ce cas, il faut que la tribu frappée se reconstitue à grand'peine ; que, par une sorte de reviviscence dont elle trouve les traces ataviques en soi, elle revienne aux institutions du passé, et reprenne péniblement les mœurs antiques dans sa lutte pour la vie, lutte dans laquelle il est d'ailleurs possible que le groupe d'hommes menacés succombe définitivement. Dans l'éternel effort vers le mieux de l'existence et le bien-être, l'homme se trouve quelquefois le plus faible et régresse alors vers la sauvagerie primitive ; d'autres fois, il triomphe des obstacles et progresse d'autant vers un état plus élevé.
Aux causes extérieures de changement provenant de la nature inanimée, s'ajoutent, chez les groupes humains, celles qui, proviennent du ressort donné à l'intelligence par l'enseignement mutuel, dont la forme ordinaire est le jeu. Le libre amusement, tel est l'un des plus grands éducateurs de l'homme[93]. Ce que nous appelons le jeu et que nous distinguons actuellement avec tant de soin du travail, fut, après la nourriture, la forme la plus ancienne de l'activité des hommes[94]. De même que la mère s'amuse en enseignant à son nourrisson les mouvements, les gestes, les sons qui l'accommoderont graduellement à son milieu, de même les enfants et les jeunes hommes entre eux ressentent une joie profonde à faire dans tous leurs jeux la répétition de la vie.
Leur puissance d'imagination est telle que, seuls, ils éprouvent déjà du plaisir à se figurer et à jouer des scènes dont ils sont à la fois les acteurs, les patients, les spectateurs, mais combien plus grande est leur passion, avec quel zèle éperdu, avec quelle sincérité dans la fantaisie se livrent-ils à leurs jeux quand ils sont nombreux à y participer et que chacun a son rôle dans le drame ou la comédie ! Ils sont alternativement chasseur et gibier, vainqueur et vaincu, juge et victime, coupable et innocent ; ils passent par toutes les phases imaginables de l'existence, ils en éprouvent toutes les émotions, et, suivant les tendances naturelles de leur être, apprennent à développer telle ou telle de leurs qualités lectrices ; ce qu'ils acquièrent a dans leur être des racines d'autant plus fortes que l'éclosion s'en est faite inconsciemment ; ils s'imaginent alors volontiers être des créateurs. Il se produit chez eux comme une sorte de rythme entre la vie pratique ordinaire et la vie d'imagination que donne le jeu, et cette dernière existence semble souvent la plus réelle parce qu'on y jette toute sa force avec le plus d'intensité. Ce n'est pas la simple récréation, comme la pratiquent les gens usés, privés de leur ressort naturel, c'est la réalisation même de l'idéal d'enfance ou de jeunesse. Du reste, cet idéal de l'homme qui s'amuse ne diffère point de celui qu'il voit flotter devant lui dans le repos de sa pensée. Tel apprend dans ses jeux à rester libre, bon, franc camarade ; tel autre s'ingénie à commander ou s'habitue à servir. Dans les amusements comme dans la vie sérieuse, on voit des tyrans et des esclaves.
Même à son insu, l'homme, qu'il joue ou qu'il travaille, se laisse presque toujours entraîner par l'exemple d'autrui ; la plupart des spontanéités apparentes ne sont qu'imitation. Ainsi, l'historien doit le constater à l'origine même de l'humanité, le monde des animaux auquel nous appartenons et que nous continuons est devenu notre grand éducateur, il nous offre de précieux exemples pour tous les actes de la vie.
En premier lieu, la science par excellence, celle qui consiste à chercher et à trouver la nourriture, n'est-elle pas admirablement enseignée à l'homme par ses frères aînés, vertébrés et invertébrés ? Si l'homme, animal lui-même, avait été en peine pour les arts de la cueillette, de la chasse et de la pêche, les exemples à suivre ne se pressaient-ils pas autour de lui ? Sur la plage, les crabes et autres crustacés montrent les endroits du sable et de la vase où se cachent tels ou tels « fruits de mer » ; chaque animal allant à la glandée, à la fouille des racines, au viandis, à la pêche fut soigneusement observé par le famélique, et celui-ci essaya tour à tour les nourritures diverses, baies et fruits, feuilles et racines, bestioles et bêtes, qu'il voyait servir d'aliment à ses frères rapprochés. Bien plus, l'homme a pu demander à ses éducateurs l'art d'emmagasiner ses vivres pour les temps de disette : ce sont les termites, les fourmis, les abeilles, les gerboises, les écureuils et les chiens des prairies qui lui ont appris à se construire des silos pour y placer l'excédent de nourriture recueilli dans les saisons d'abondance ; tel village de termites, construit avec une méthode architecturale bien supérieure à celle des villages humains de la contrée environnante, offre un ensemble merveilleux de galeries, de greniers, de séchoirs et de magasins qui constituent tout un monde[95]. Enfin, que de moyens thérapeutiques, feuilles, bois ou racines, le malade ou le blessé a-t-il vu d'abord employer par des bêtes !
Peut-être même est-ce également à l'exemple des animaux que l'homme dut en mainte contrée ses débuts en agriculture. D'après le naturaliste Mac Gee, le travail de la terre américaine en vue d'une récolte annuelle aurait eu son premier stade en plein désert, notamment dans le pays des Indiens Papajos ou Papagos, partie de l'Arizona voisine du golfe de Californie. Ici les indigènes ont sous les yeux le travail des fourmis « laborieuses », dont les colonies, parsemant la plaine par dizaines de millions, ont mis en production le quart, sinon le tiers de toute la Papagueria. Chaque colonie a son champ de céréales bien entretenu et son aire à battre le grain d'une propreté parfaite.
L'éveil naturel de l'amour-propre, à la vue de ces prodiges, devait nécessairement entraîner le Peau Rouge à imiter l'œuvre de la fourmi : chaque année, il visite les régions du sud pour en rapporter des graines de maïs, des pépins de citrouille, des haricots, qu'à son retour, au commencement de la saison des pluies, il jette dans les terres arrosées et dans le sol des ravins humides. Cette pratique de semailles date probablement des âges les plus antiques et paraît même avoir été dans ce pays la principale cause de l'organisation des Papagos en tribu[96]. L'agriculture, dit Mac Gee dans un autre mémoire[97], fut dans ses origines une « industrie du désert ». C'est là, sans nul doute, une affirmation trop catégorique. Du moins est-il certain que l'ancienne hypothèse, relative à la naissance de la culture sur les terres les plus fécondes, doit être également revisée.
Si l'homme doit infiniment à son éducateur, l'animal, pour la recherche et la conservation de la nourriture, c'est à lui aussi, ou à ses propres ancêtres animaux, qu'il doit très souvent l'art de choisir une demeure ou de se faire un abri.
Plus d'une caverne lui serait restée inconnue s'il n'avait vu la chauve-souris tournoyer autour de la fissure du roc au fond de laquelle s'ouvre la porte secrète des galeries souterraines. Mainte bonne idée lui fut donnée également par l'oiseau constructeur de nids, si habile à entretresser fibres, laines et crins, même à coudre les feuilles. Le monde des insectes put enseigner diverses industries, l'araignée surtout qui tisse entre deux rameaux de si merveilleux filets, à la fois souples, élastiques et fermes. Dans la forêt, l'homme se plaît au bruit rythmé que fait le gorille[98] frappant sur une calebasse, il suit les chemins que lui ont frayés le sanglier, le tapir ou l'éléphant : en observant les traces du lion, il sait de quel côté il trouvera de l'eau dans le désert, et le vol des oiseaux, cinglant haut dans le ciel, lui fait deviner la brèche la plus facile pour la traversée de la montagne, et, sur la rondeur de la mer, le détroit le moins large, l'île inaperçue de la rive.
Souvent, l'instinct commun à l'animal et à l'homme apprit à celui-ci l'art de feindre, de fuir ou de se déguiser au moment du danger. Les exemples de la bête, aussi bien que le ressouvenir de la race propre, auraient pu lui enseigner à « faire le mort », c'est-à-dire à se tenir coi pour ne pas attirer le coup de bec ou de griffe sur sa tête. Les mères peuvent aussi tirer avantage, pour l'éducation des enfants, de l'art avec lequel les oiseaux savent apporter la becquée, mesurer la nourriture et le temps du vol, lâcher les oisillons, désormais maîtres de l'espace. Enfin, l'homme a reçu de l'oiseau cette chose inestimable, le sens de la beauté, et, plus encore, celui de la création poétique. Aurait-il pu oublier l'alouette qui s'élance droit dans le ciel en poussant ses appels de joie, ou bien le rossignol qui, pendant les nuits d'amour, emplit le bois sonore de ses modulations ardentes ou mélancoliques ? Maintenant il apprend à imiter l'oiseau pour construire des aéronefs ; de même qu'il imita jadis le poisson pour se façonner des esquifs avec une épine dorsale servant de quille, des arêtes qui sont devenues des membrures et des nageoires transformées en rames et en aviron[99].
Le domaine de l'imitation embrasse le monde des hommes aussi bien que celui des animaux. Il suffit qu'une peuplade soit en contact avec une autre peuplade pour que le besoin de lui ressembler par tel ou tel caractère se fasse aussitôt sentir. Dans un même groupe ethnique, l'individu qui se distingue des autres par quelque trait frappant ou par quelque travail personnel devient aussi un modèle pour ses camarades, et du coup, le centre de gravité intellectuel et moral de toute la société doit se déplacer d'autant. D'ordinaire, l'imitation se fait d'une manière inconsciente, comme par une sorte de contagion, mais elle n'en est que plus profonde, et celui qui en est atteint en reste modifié dans tout son être. Les imitations conscientes ont une part moins importante dans la vie, mais une part encore très considérable, puisque l'homme désireux de se rendre semblable aux autres peut être entraîné par ses diverses facultés, soit par sympathie quand il s'agit d'un ami, soit par obéissance à l'égard d'un maître, ou par fantaisie, par amour de la mode, enfin par le désir et la compréhension raisonnée du mieux[100].
La plupart, sinon toutes les fonctions d'ordre intellectuel, le langage, la lecture, l'écriture, le calcul, la pratique des arts et des sciences supposent la préexistence et la culture de l'aptitude à l'imitation : sans l'instinct et le talent d'imiter, il n'y aurait point de vie sociale ni de vie professionnelle. La littérature primitive n'a-t-elle point commencé surtout par la danse, c'est-à-dire par des pantomimes, des attitudes rythmées, accompagnées de la cadence des instruments et du son de la voix humaine ? Et la première forme de la justice, c'est-à-dire le talion : « Œil pour œil, dent pour dent » ! n'est-elle pas imitation pure ? Tout le code des lois ne fut jadis autre chose que la coutume : on était convenu tacitement de répéter sans cesse, sous la forme antique, ce qui avait été fait depuis un temps immémorial, et à cet égard la loi anglaise, qui cherche avec tant de sollicitude à s'appuyer sur les « précédents », se répète comme une cloche au son toujours le même.
La règle des convenances sociales est de rendre visite pour visite, repas pour repas, présent pour présent, et la morale même est née dans son essence de l'idée du devoir, du paiement, de la restitution d'un service à l'homme, à un groupe collectif, à l'humanité[101].
L'imitation se confond en beaucoup de circonstances avec l'aide mutuelle — ou plus brièvement l'entr'aide — qui fut dans le passé, qui est encore de nos jours et qui sera dans tous les temps le principal agent du progrès de l'homme. Lorsque, dans la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, Darwin, Wallace et leurs émules eurent si admirablement exposé le système de l'évolution organique par l'adaptation des êtres au milieu, la plupart des disciples n'envisagèrent que le côté de la question développé par Darwin avec le plus de détails et se laissèrent séduire par une hypothèse simpliste, ne voyant dans le drame infini du monde vivant que la « lutte pour l'existence ». Cependant l'illustre auteur d'*Origin of Species* et de *Descent of Man* avait aussi parlé de l' « accord pour l'existence » ; il avait célébré « les communautés qui, grâce à l'union du plus grand nombre de membres étroitement associés, prospèrent le mieux et mènent à bien la plus riche progéniture »[102].
Mais que de prétendus « darwinistes » voulurent ignorer complètement tous les faits d'entr'aide et se prirent à vociférer avec une sorte de rage, comme si la vue du sang les excitait au meurtre : « Le monde animal est une arène de gladiateurs… ; toute créature est dressée pour le combat »[103] ! Et sous le couvert de la science, combien de violents et de cruels se trouvèrent du coup justifiés dans leurs actes d'appropriation égoïste et de conquête brutale ; tout joyeux d'être parmi les forts, que de fois n'ont-ils pas poussé le cri de guerre contre les faibles : « Malheur aux vaincus » !
Sans doute le monde présente à l'infini des scènes de lutte et de carnage parmi tous les êtres qui vivent sur le globe, depuis les graines en conflit pour la conquête d'une motte de terre et les œufs de poissons se disputant la mer, jusqu'aux armées en bataille s'exterminant avec fureur par l'acier, les balles et les obus. Mais les tableaux opposés sont encore plus nombreux puisque la vie l'emporte, et que sans l'entr'aide la vie même serait impossible. Puisque les plantes, les animaux, les hommes ont réussi à se développer en tribus, en peuples immenses, et que parmi eux un grand nombre d'individus ont parcouru leur espace normal de vie durant des jours, des mois ou des années, c'est que les éléments d'accord l'ont emporté sur les éléments de lutte. Ce simple « bon jour » ou « bon matin », que dans tous les pays du monde on échange sous les formes les plus diverses, indique un certain accord entre les hommes, provenant d'un sentiment au moins rudimentaire de bonne volonté à l'égard les uns des autres. Un proverbe arabe l'exprime de la manière la plus noble : « Un figuier regardant un figuier apprend à porter des fruits. Il est vrai qu'un autre dicton, encore plein des haines antiques, limite cette bonne volonté aux membres d'une même nation : Ne regarde pas le dattier, dit l'Arabe, ne le regarde pas, car il ne parle pas à l'étranger.
Les exemples d'aide mutuelle parmi les animaux, cités dans les ouvrages des naturalistes, sont innombrables et il n'en est pas un seul qu'on ne puisse retrouver sous des formes peu différentes parmi les hommes[104]. Les fourmis et les abeilles fournissent à cet égard des faits d'une telle éloquence qu'il faut s'étonner de l'oubli momentané dans lequel les ont laissées les protagonistes d'une lutte constante et sans merci entre tous les êtres combattant pour l'existence. Sans doute des guerres se produisent entre telle et telle espèce de fourmis ; elles aussi ont des conquérants, des propriétaires d'esclaves ; mais il faut constater également qu'elles s'entr'aident au point de se nourrir mutuellement en cas de nécessité, de s'adonner à des travaux agricoles et même industriels, tels que la culture de certains champignons et la transformation chimique des grains, enfin de se sacrifier les unes pour les autres avec un dévouement absolu. Des colonies de fourmis, comprenant des centaines ou même des millions de fourmilières habitées par des espèces alliées, n'offrent que des scènes de bonne intelligence et de paix cordiale[105]. A la vue de toutes ces merveilles mentales, on est tenté de répéter les paroles de Darwin que « la cervelle de la fourmi est peut-être un prodige supérieur à la cervelle de l'homme ».
Et parmi les oiseaux, parmi les quadrupèdes et les bimanes, que d'exemples touchants de la solidarité qui unit certaines espèces ! La confiance mutuelle entre individus de la grande famille est telle que nul n'a besoin d'apprendre le courage : les plus petits oiseaux acceptent le combat avec un rapace ; on a vu le hoche queue braver des buses et des éperviers. Les corneilles, conscientes de leur force, s'acharnent après un aigle et le poursuivent de leurs moqueries. Dans les terres argileuses qui dominent le fleuve Colorado, dans le Grand Ouest américain, des colonies d'hirondelles s'établissent tranquillement au-dessous d'une roche où perche le faucon. Certaines espèces n'ont pour ainsi dire d'autres ennemis que l'homme, et, dans les conditions ordinaires, vivent en paix avec tout l'univers, protégées par leur parfaite union ; tels sont les « républicains » du Cap, les perruches et perroquets des forêts américaines et naguère les nuées d'oiseaux de l'île Loysan à l'ouest de l'archipel havaïien.
Chez ces animaux, la solidarité va jusqu'à la bonté et au dévouement, tels que l'homme les conçoit et les pratique, rarement d'ailleurs. Ainsi quand un chasseur, tirant par désœuvrement sur un vol de grues, blesse un de ces animaux qui, ne volant plus que d'une aile, risque de tomber à pic, aussitôt la bande se reforme et deux compagnons, de droite et de gauche, soutiennent de leur vol le vol fatigué de l'ami. Même de petits oiseaux joignent les migrateurs pour les accompagner par-dessus la Méditerranée : on a vu des alouettes s'abattre ainsi du ciel avec des bandes de grues, après avoir traversé la mer[106] ; qu'elles aient été secourues directement ou non, il est certain qu'elles doivent avoir au moins été accueillies pour le grand voyage.
Combien donc contraire à toute vérité est l'assertion des pessimistes qui parlent du monde animal comme s'il consistait seulement en destructeurs se déchirant à coups de griffes et de serres et buvant le sang de leurs victimes[107] ! Quoi qu'on en dise, la lutte pour la vie n'est pas la loi par excellence et l'accord l'emporte de beaucoup dans l'histoire du développement des êtres. La meilleure preuve nous en est donnée par ce fait que les espèces les plus heureuses dans leur destinée ne sont pas les mieux outillées pour la rapine et le meurtre, mais au contraire celles qui, munies d'armes peu perfectionnées, s'entr'aident avec le plus d'empressement : ce sont non les plus féroces, mais les plus aimantes.
La tendance à l'entraide a pu n'être au début de la vie animale qu'une variation individuelle, mais quand ce penchant trouvait à s'exercer en réciprocité, il constituait un facteur favorable dans la lutte pour l'existence, et les êtres qui en étaient doués pouvaient, dans de meilleures conditions, le transmettre à une descendance. C'est ainsi que ce caractère s'est, dans la suite des générations, étendu à un nombre d'individus de plus en plus considérable[108].
Les témoignages de la préhistoire, de même que l'étude des populations contemporaines, nous montrent un très grand nombre de tribus « primitives » ou « sauvages » vivant en paix et même dans l'harmonie d'une possession commune de la terre et d'un travail commun : les exemples de peuplades guerrières outillées seulement pour le combat et vivant exclusivement de déprédations sont assez rares, quoique souvent cités. Il est de morale constante parmi les contribules que l'individu doit, si la disette se fait sentir, se mettre à la ration pour que les provisions puissent durer plus longtemps. Souvent les grands se privent pour les petits, loin d'abuser de leur force. Le fait capital de l'histoire primitive, telle qu'elle se présente à nous dans presque tous les pays du monde, est que la gens, la tribu, la collectivité est considérée comme l'être par excellence, auquel chaque individu donne son travail et fait le sacrifice entier de sa personne. L'entr'aide est si parfaite qu'en mainte circonstance elle cherche à se produire même par delà la mort : ainsi, dans les Nouvelles Hébrides, quand un enfant mourait, la mère ou la tante se tuait volontiers pour l'aller soigner dans l'autre monde[109].
Même le meurtre ou plutôt la mort volontaire des vieillards qui se pratique en divers pays — ainsi chez les Batta de Sumatra, et jadis chez les Tchuktchi sibériens déjà mentionnés — est un fait qu'il conviendrait de citer plutôt comme un exemple d'entr'aide qu'en témoignage de la barbarie des populations où s'accomplissent de pareils événements. Dans une communauté où tous vivent pour tous, où la prospérité du groupe entier est la sollicitude d'un chacun, où la difficulté de vivre est quelquefois si grande par suite du manque de nourriture ou de l'excès du froid, le vieillard qui se rappelle sa vie passée dans l'effort de la lutte commune et qui se sent désormais impuissant à la continuer comprend parfaitement la logique des choses : la vie lui pèse tout autrement qu'au vieillard des nations civilisées, qui, par les accoutumances morales et les relations de société, continue d'être utile, dans une certaine mesure, ou du moins peut s'imaginer qu'il l'est encore. « Manger le pain des autres », alors que l'on comprend si bien l'indispensable nécessité de l'aliment par excellence pour les collaborateurs les plus actifs de la commune, finit par se changer en un véritable supplice, et c'est en grâce que les gens d'âge, devenus inutiles, en scandale et en horreur à eux-mêmes, demandent aux leurs de les aider à partir pour le pays du repos éternel ou d'une nouvelle vie éternellement jeune. Les familles modernes sont-elles vraiment meilleures pour les parents âgés, lorsque ceux-ci, souffrant de maladies atroces, demandent avec larmes qu'on leur épargne le supplice continu ou les douleurs fulgurantes, et que cependant, sous prétexte d'amour filial ou conjugal, on les laisse lamentablement gémir pendant des semaines, des mois ou des années ?
La forme communautaire de la propriété, qui prévalut dans presque tous les pays du monde et qui se maintient çà et là, même dans les contrées le plus complètement accaparées par des propriétaires individuels, permet de constater combien l'entr'aide fut l'idéal et la règle chez les peuples agricoles arrivés à un degré de civilisation déjà très avancé. Là aussi le souci d'un chacun dut être la prospérité de tous, ainsi qu'en témoignent les mots mêmes qui servent à désigner la collectivité des villageois associés. Ce sont les « universités » des Basques, les « mir » russes ou petits « univers », les zadrughi ou « amitiés » des Serbes, les « fraternités » des Buriates.
Le terme de « commune » que l'usage du latin et des langues qui en sont dérivées a généralisé dans le monde s'applique à tous les hommes « qui prennent part aux charges », c'est-à-dire à tous ceux qui s'entr'aident. Et de la commune naît la communion, c'est-à-dire le partage du festin et l'échange des pensées intimes. Car « l'homme ne vit pas de pain seulement » et l'entr'aide n'a cessé de se produire par la communication des idées, l'enseignement, la propagande. Il n'est pas un homme, pas même un égoïste, qui ne s'évertue à faire pénétrer sa façon de concevoir les choses dans l'intelligence d'autrui. Car plus la société progresse, plus l'individu isolé apprend, même inconsciemment, à voir des semblables dans ceux qui l'entourent.
La vie, qui fut simplement végétative chez les types inférieurs de l'animalité, de même que pour les hommes vivant dans la brutalité première, prend un caractère tout autre et bien plus ample chez ceux dont l'intelligence et le cœur se sont agrandis. Ayant acquis la conscience de vivre, ils ajoutent un nouveau but au but premier, qui se bornait à l'entretien de l'existence : le cercle infiniment développé embrasse désormais le bien-être de l'humanité entière[110].
Mais il y a des retours, et terribles parfois, dans la marche du progrès humain. L'entr'aide, qui a tant fait pour développer d'homme à homme et de peuple à peuple tous les éléments d'amélioration mentale et morale, laisse souvent la place à l'entre-lutte, au féroce déchaînement des haines et des vengeances. C'est parmi les chasseurs, les tueurs de profession que naquit presque partout cette fureur d'extermination entre les hommes. La chasse que le carnivore fait aux animaux et qui est déjà une véritable guerre, développant chez l'homme comme chez la bête les instincts de ruse et de cruauté, a pu devenir indirectement la cause de la guerre proprement dite, des entreprises haineuses en vue de l'extermination des semblables, car le chasseur, toujours préoccupé de trouver la nourriture en suffisance, ne peut regarder que de très mauvais œil le rival qui lui dispute sa proie : le moment vient où la haine éclate et où les armes sont tournées par l'homme contre un autre homme[111]. Cette première guerre, née de la chasse, a pour objet la suppression de concurrents, et combien d'autres guerres suivent, toutes inspirées par le même âpre désir de capture et de domination !
Par un singulier renversement des choses, c'est ce choc brutal entre les hommes, c'est la « guerre mauvaise », comme l'appelle Homère, que nombre d'écrivains affectent de célébrer ou même glorifient parfois, sincèrement, comme la plus grande éducatrice de l'humanité. Il faut y voir la survie des anciennes croyances à la vertu du sacrifice, causées par la terreur de l'inconnu, par la crainte des esprits méchants qui volent d'ans l'air, des mânes inassouvis qui veulent renaître en faisant mourir les vivants.
« Sache qu'il faut du sang pour faire vivre le monde et les dieux, du sang pour maintenir la création entière et perpétuer l'espèce. N'était le sang répandu, ni peuples, ni nations, ni royaumes ne conserveraient l'existence. Ton sang versé, ô médiateur, étanchera la soif de la Terre, qui s'animera d'une vigueur nouvelle » ! Ainsi chantaient les Khond de l'Inde Centrale, égorgeant une victime de propitiation pour partager la chair, féconder leurs champs, sanctifier leurs foyers[112].
Nulle cité, nulle muraille ne fut fondée jadis, chez certains peuples, sans que la première pierre fit jaillir le sang d'une victime. D'après la légende, un pilier de fer, le Radjalidhava, indiquant le centre des villes qui se succédèrent à l'endroit où s'élève maintenant la cité de Delhi, baigne toujours dans le sang : il fut planté au lieu même où l'innombrable armée des hommes-serpents, c'est-à-dire des indigènes, fut enfouie, vivante encore, à la gloire de Yudichtira, un des cinq fils de Pandu.
Il est certain que les guerres, phénomène historique complexe, embrassant la société tout entière dans l'ensemble de la vie, peuvent avoir été, en vertu de leur complexité même, l'occasion de progrès, malgré la destruction, les ravages, les maux de toute nature qu'elles ont causés directement. Ainsi tel conflit entre tribus ou nations avait été précédé de voyages d'exploration qui fournirent de précieux renseignements sur des contrées peu connues, puis, après la lutte, il eut pour conclusion des traités d'alliance et des relations fréquentes de commerce et d'amitié. Ces relations furent heureuses, puisqu'elles élargirent l'horizon de peuples qui s'ignoraient autrefois, accrurent leur avoir, développèrent leurs connaissances ; mais, loin d'être le résultat de la guerre, elles provenaient, au contraire, du mouvement qui s'était produit en sens inverse, et si les massacres n'avaient pas eu lieu, si les alliances avaient devancé l'effusion du sang, on n'eût eu à les acheter par aucun sacrifice. Seulement le peuple n'a plus souvenir des faits pacifiques, des événements qui n'ont provoqué la terreur ni le désespoir : il ne se rappelle que les « années terribles » et rapporte à ces dates fatales les résultats de toute nature, mauvais ou bons, qu'il faudrait distinguer nettement les uns des autres et répartir diversement suivant les causes qui les ont déterminés. Qu'on ne se berce donc point d'illusions : la haine naît de la guerre et l'engendre ; l'amour entre les hommes a pour cause l'harmonie des efforts. C'est encore à l'entr'aide qu'il faut rapporter les conséquences heureuses qui semblent dériver de l'entre-lutte. Mais que de fois la guerre a-t-elle poussé ses conséquences jusqu'à leur extrême limite, que de fois a-t-elle été logique jusqu'au bout, en entraînant l'extermination définitive d'une tribu, ou même d'un peuple, d'une race, et en supprimant ainsi toute possibilité de progrès, puisqu'il n'y avait plus d'êtres vivants pour en jouir ! La haine, comme l'amour, naît facilement entre les hommes. Elle éclate en passion soudaine chez les jeunes qui courtisent une même femme ; elle lance également l'une contre l'autre des peuplades qui recherchent un même lieu de chasse, de pêche ou de séjour. Et ce n'est pas seulement le conflit des intérêts qui fait surgir la haine : il suffit que les différences d'aspect, de taille, de couleur, d'aptitudes soient très marquées pour que, spontanément, les inimitiés jaillissent. Les fourmis noires et les fourmis rouges se livrent de terribles batailles ; hommes noirs, roux, jaunes, basanés et blancs s'entre-heurtent aussi volontiers, mus par l'imagination naturelle d'appartenir à d'autres races, peut-être à d'autres humanités. On se hait aussi à cause du contraste que présentent les genres de vie. Dès l'origine, au lendemain de la création, la légende biblique nous montre deux hommes, un berger et un laboureur, qui se disputent jusqu'à la mort de l'un d'eux. Il est vrai que, d'après la même légende, cette haine était voulue de Dieu, puisque celui-ci, refusant l'offrande du laboureur, fit naître la rancune contre le frère privilégié. Et sans cesse avivées par les récits, par les chants de guerre, par le renouvellement des conflits, les haines se survivent bien longtemps après les causes qui leur ont donné naissance : elles prennent un caractère atavique. Les professeurs allemands n'ont-ils pas donné, en toute sincérité, au peuple de France le nom « d'ennemi héréditaire » ? Et, pour dire les choses tout simplement, n'est-il pas vrai que, pendant longtemps, il fut d'usage, dans le langage ordinaire, de se traiter mutuellement, à travers le détroit, de « cochon d'Anglais » et de « grenouille française » ? Même, en mainte contrée, ainsi en Hollande, on se hait et l'on se craint de village à village. Pourquoi ? Parce que, appuyés sur des formes différentes du christianisme, les pères et les aïeux se sont haïs. La férocité se transforme en devoir[113]. L'esclavage, conséquence de la guerre, ne se comprend que par la méconnaissance absolue de tout droit chez l'homme asservi. L'esclave n'a plus les qualités humaines, il n'a point d' « âme », il n'existe pas. Et ce qui est vrai de l'esclave que l'on a sous la main devient également, vrai de l'esclave éventuel ou futur, de l'ennemi ou du membre d'une tribu étrangère : il ne peut avoir de droits, ne peut s'attendre à aucun respect. Les exceptions qui se produisent pour les nécessités du commerce, pour les pratiques traditionnelles de l'hospitalité ou la réception des ambassadeurs sont écartées de la morale courante, mises à l'abri de sanctions religieuses ; mais il n'en est pas moins considéré comme juste d'avoir « prise » contre l'ennemi, l' « homme de rien[114] ». L'union des hommes pour le travail en commun se complète naturellement, dès les âges de l'animalité, par l'utilisation et même par des transformations de la nature. C'est ainsi que les primitifs durent s'associer pour se faire, comme les singes et tant d'autres animaux, des lits d'herbes ou de feuilles, et des toits de branches juxtaposées ou même entremêlées. L'oiseau et l'épinoche ne se construisent-ils pas des nids ? Le castor ne se maçonne-t-il pas des écluses contenant une demeure pour sa famille ? Le singe n'a-t-il pas un gîte bien aménagé, à mi-hauteur des arbres, avec plancher et plafond de rameaux[115] ? Comme eux, l'homme avait spontanément appris à profiter largement des produits végétaux de la terre : marmottes, abeilles et fourmis ne lui avaient-elles pas enseigné à faire en été des provisions pour l'hiver ? Mais, suivant la diversité des milieux, des circonstances différentes firent naître des formes spéciales d'agriculture, dues, non à l'initiation de l'homme par ses « frères inférieurs », mais à son génie propre, à son esprit d'observation, guidé par les nécessités de l'existence. Ainsi les explosions de graines qui se font avec violence, même avec bruit, en plusieurs espèces de plantes, ne pouvaient certainement pas manquer d'attirer l'attention des hommes. Quand le sauvage des forêts brésiliennes voyait tomber d'un grand arbre (*Bertholetia excelsa*) une lourde noix, grosse comme une tête d'homme, et que cette noix, se brisant sur le sol ou sur une racine, projetait ses semences au loin, comment n'aurait-il pas compris que ces graines éparses contenaient en germe autant d'arbres semblables à celui qui venait de rejeter son fardeau ? Des fruits de moindres dimensions, telles que la balsamine « impatiente », se débarrassent de leurs semences d'une manière analogue ; bien mieux, l'arachide enterre elle-même ses fruits, et donne à l'enfant qui la regarde une leçon directe d'agriculture ; enfin, les herbes rampantes qui, de distance en distance, mordent le sol, y plantent leurs radicelles comme de véritables dents, et les végétaux à tubercules, qui s'environnent dans la terre d'un essaim d'autres poches nourricières, enseignent également à l'homme, de la manière la plus évidente, les procédés à suivre pour renouveler d'année en année la génération végétale. Il est peu d'enfants campagnards, parmi ceux qui disposent de quelque loisir, chez lesquels ne se soit développé spontanément l'amour de la culture. Qui de nous n'a planté son arbre fruitier ! Et ce que chaque bambin fait maintenant, les peuples enfants le firent aussi dans les plus diverses régions de la terre, sous différentes formes, suivant les contrastes des milieux. L'agriculture naquit donc en mille endroits différents, mais on comprend bien que de nombreux primitifs aient été plus enclins à se procurer la nourriture par la chasse et par la guerre que par la culture du sol. En effet, la fouille des terres, les travaux de l'ensemencement, ceux de la moisson, quand ils se font en grand, demandent une application soutenue, de la réflexion, de la patience, tandis que la poursuite du gibier ou de l'homme est surtout une œuvre de passion : quoique poussé par la faim, le primitif voit dans la chasse un véritable amusement que la perspective d'un accident quelconque, de la mort même, rend plus intense et plus forcené. Dans ce cas, l'excitation finit par se transformer en une véritable folie[116] : dans la lutte, l'homme ne raisonne plus ; il n'a qu'un désir : mordre sa proie, la déchirer à belles dents, la découper en morceaux.
La domestication des animaux dut être en mainte occasion plus facile que l'utilisation des plantes, puisque plusieurs d'entre eux vinrent certainement au devant de l'homme[117] : vivant de la même vie, les espèces se comprenaient mutuellement. Au poste de Carnot, dans l'Afrique équatoriale, les animaux de la brousse, facilement apprivoisés, constituent une sorte de république des plus curieuses ; parmi ces nombreux commensaux de l'homme, le plus remarquable était en 1898 un grand singe jaune s'étant institué surveillant de sa propre autorité. Il menait paître les moutons avec toutes les allures des chiens d'Europe, mordant rageusement les jambes de ceux qui s'écartaient du troupeau. Puis, lorsque les bêtes paissaient tranquillement, il enfourchait le premier mouton venu pour le dépouiller de ses parasites. Evidemment, il avait tout intérêt à se faire l'associé de l'homme, et si le marché se conclut, c'est grâce à son initiative personnelle[118].
En certaines contrées, cette association est forcée, pour ainsi dire, puisque le sol et le climat placent l'homme et les animaux en des conditions de stricte interdépendance. Ainsi, dans les ranchos et les corroies du Nouveau Mexique, de l'Arizona, de la Sonora, les vautours « vidangeurs » deviennent forcément des commensaux de la famille, et, de part et d'autre, entre les oiseaux et les hommes, naît un sentiment collectif de propriété commune et de solidarité ; quand un étranger se présente, le vautour se tient à distance d'un air soupçonneux, puis se rapproche avec une satisfaction évidente dès que l'intrus est parti : comme la volaille domestique, il appartient à la grande famille de la basse-cour.
Le pigeon aime aussi le voisinage de l'homme, et souvent même, quand l'aigle ou le faucon planent dans l'espace, il cherche un refuge près de la cabane et jusque sous son toit. Le loup coyote, moins familier, est, sinon un commensal, du moins un parasite de l'Indien mexicain. On sait qu'il vient la nuit rôder autour du foyer pour ramasser les reliefs du repas, et l'on se garde bien de l'effaroucher ; on lui reconnaît comme une vague parenté, et, en échange de la tolérance qu'on lui assure pendant ses visites nocturnes, on attend de lui une protection efficace contre les génies malfaisants des nuits.
La domestication des animaux n'est qu'un degré supérieur de la familiarité première, provenant de l'échange des services et de l'accoutumance. Dans la Sonora et l'Arizona, le dindon est absolument apprivoisé comme dans les basses-cours d'Europe, et l'on a tout lieu de penser que ce volatile commença, comme le pigeon, par demander en même temps refuge et nourriture à l'homme, et qu'à la fin, complètement habitué à ce nouveau milieu, il eût redouté de se hasarder encore dans la brousse ou sur les sables brûlants[119]. L'industrie de l'homme n'eut pas à s'exercer dans cette évolution de l'animal : la sympathie, la bonté naturelle et la communauté des intérêts suffirent.
Par un phénomène analogue, l'homme et l'animal s'entrecomprirent souvent en d'autres milieux par la recherche de la nourriture commune. Ainsi, les coucous de l'Afrique méridionale et les Hottentots ont su devenir d'excellents associés pour l'exploitation des ruches d'abeilles. Les premiers se chargent de découvrir le nid, puis l'indiquent par des cris perçants à l'homme, qui répond par un sifflement. Ensuite, ils vont de concert au pillage du butin, à la répartition des vivres : l'homme, tenu à la reconnaissance par son intérêt, ne manque jamais de laisser à son compagnon une part suffisante de la curée.
Même genre d'association pour la pêche. Le sterne ou hirondelle de mer guide le batelier lapon sur le Pallajervi (Suède septentrionale), probablement aussi sur les autres lacs de la contrée, et lui désigne, moyennant part au festin, les bancs de poissons où le pêcheur pourra jeter ses filets en toute certitude. Bien plus, des traités sans paroles, ce qui ne doit aucunement nuire à leur observation, se font aussi entre l'homme et des oiseaux pêcheurs.
Avant que le Chinois eût appris à domestiquer le cormoran et à lui serrer le cou par un anneau, pour empêcher la déglutition du poisson capturé, il avait été le commensal du volatile : ensemble, ils avaient pêché dans les rivières et dans les lacs. En mainte rivière de l'intérieur, l'alliance libre — parts égales entre l'homme et l'oiseau — n'a pas encore été violée au profit du plus fort. Des ligues se sont aussi conclues fréquemment, non pour la nourriture, mais pour la défense, notamment contre les serpents.
À la Martinique, à Sainte-Lucie, les oiseaux de la brousse s'assemblent en tumulte pour signaler à l'homme la proximité du trigonocéphale, et témoignent par des cris de triomphe et des chants de félicitations à la gloire du vainqueur la mort de l'ennemi détesté.
Notre alliance avec le chien, le compagnon principal de l'homme dans la lutte pour l'existence, présente une origine analogue. On a souvent constaté que des chiens sauvages, ou revenus à l'état libre, s'associent, même par dizaines, pour forcer à la course un animal qui serait trop redoutable ou trop rapide pour un seul de ses persécuteurs. De même, lorsque des hommes chassaient la grosse bête pour leur propre compte, on a vu des canidés prendre aussi part à la chasse, comptant qu'après la capture le chef de vénerie ne manquerait pas de leur donner un morceau de la proie qu'ils avaient aidé à saisir. Ainsi se scella le traité d'alliance entre les chasseurs, homme et chiens, et de l'association dut naître, tôt ou tard, l'assujétissement de l'animal, moins fort par l'intelligence et la volonté. C'est de la même manière que les peuples chasseurs arrivèrent à domestiquer les faucons.
L'amitié première, spontanée, eut également son importance dans l'œuvre de coopération de l'homme avec les animaux ; pour certaines espèces, elle fut même d'abord la seule raison d'alliance. Les gazelles, et autres ruminants que s'associèrent les riverains du Nil, sont pour la plupart des commensaux qui, avant de devenir des animaux domestiques utilisés par l'homme comme nourriture, étaient de véritables amis, protégés par un contrat tacite scrupuleusement observé.
À cet égard, les Denka, bergers riverains du haut Nil, dans les régions où le fleuve errant à travers les savanes est souvent obstrué d'îles flottantes, peuvent être considérés comme se trouvant dans l'époque de transition. L'élève du bétail, qui paît dans la mer onduleuse des longues herbes, est la seule occupation de ces noirs, leur seul idéal ; l'animal compagnon est pour eux, comme pour les brahmanes hindous, une sorte de dieu ; nul serment n'est plus fort et plus respecté que la parole jurée « par les ancêtres de la vache ». Pour eux-mêmes, les Denka n'ont que des huttes ou de simples gîtes, mais pour les vaches malades, ils construisent des infirmeries admirablement propres, sur des terres toujours asséchées, s'élevant en îles au milieu de la plaine. Ils vivent presque uniquement du lait de leurs bêtes, vaches et chèvres, qui se prêtent complaisamment à la traite, mais ils ne sauraient consentir à tuer des animaux en santé. Les vaches denka, êtres gracieux qui ressemblent à des antilopes, sont respectées aussi longtemps qu'il est possible ; leurs maîtres, très sobres d'ailleurs, quoique très forts, et ne mangeant qu'une fois par jour, au coucher du soleil, se nourrissent seulement de la chair des bovidés malades ou souffrant de blessures ; cependant, il leur arrive parfois, en temps de famine, de saigner leurs bêtes pour en boire le sang, qu'ils mélangent à la crème. La communauté de mœurs leur fait vénérer les serpents inoffensifs qu'ils savent très friands de lait, et chaque demeure a plusieurs de ces ophidiens familiers que l'on connaît tous individuellement et que l'on appelle par leur nom[120].
De même, les civilisés de l'Egypte voisine apprivoisaient les crocodiles. Dans l'antiquité, les gens de Denderah étaient, dit-on, fort habiles à charmer ces animaux, communs dans le Ml à cette époque, et ils s'en servaient comme de montures.
Avant que des Européens mal appris eussent exercé leur adresse à tuer les sauriens du bassin de Pir-mangho, près de Karatchi (Kurrachee), ces bêtes sacrées accouraient fidèlement à l'appel de leurs gardiens et se laissaient chevaucher par les barioleurs pieux qui enjolivaient leurs groins de peintures[121]. Les gamins de Palembang (Sumatra méridional) jouent aussi avec les crocodiles, bien nourris par tous les débris de cuisine qui tombent des maisons sur pilotis, bâties dans le fleuve.
En nombre de peuplades, surtout dans l'Amérique méridionale, les jeunes hommes, et plus encore les femmes, ont un talent merveilleux pour charmer les animaux. Telle cabane d'Indien est environnée de toute une ménagerie, y compris des tapirs, des chevreuils, des sarigues et même des jaguars ; on y voit des singes gambader sur les branches au-dessus de la cabane, des pécaris fouiller dans le sol, des toucans, des perroquets se percher çà et là. Les grands oiseaux agami et les chiens sont les défenseurs de toute la grande famille, et l'étranger ne réussira point à pénétrer dans la hutte s'il n'est introduit par les hôtes eux-mêmes.
Pourvu de tous ces familiers, un Européen moderne en alimenterait à souhait sa cuisine, mais l'Indien respecte la vie des animaux élevés par lui : ils appartiennent à sa maisonnée, et s'ils rendent des services domestiques pour la garde ou pour l'éveil, la violence n'y fut pour rien : c'est de la libre association qu'est née la communauté de vie. D'ailleurs, il est certain que, grâce à cette camaraderie, l'évolution des animaux qui s'attachent à l'homme devient beaucoup plus rapide, de même que, dans la société humaine, l'intelligence de l'élève s'épanouit en proportion des qualités correspondantes chez ses éducateurs.
Ce qui est vrai pour notre espèce l'est également pour les autres. On comprend difficilement comment les partisans même de la théorie d'évolution ont pu prétendre, après avoir vu les animaux domestiques frayant avec l'homme, que la progression intellectuelle des êtres, depuis l'état rudimentaire des microbes jusqu'à l'organisme compliqué et à la ruse subtile du chacal, du carcajou, du renard, à la sagesse de l'éléphant, serait frappée d'une loi fatale d'arrêt.
D'après cette hypothèse, la bête resterait enfermée dans un cercle dont elle ne pourrait sortir. Les chiens de chasse et le gibier poursuivi ne sauraient varier leurs ruses, les insectes ni les vertébrés industrieux n'apprendraient jamais un procédé nouveau, et nul oiseau chanteur ne modifierait ses accents ! Il est possible que l'évolution de l'intelligence animale se soit faite avec une plus grande lenteur que celle de l'homme depuis que celui-ci s'est pourvu d'instruments, mais elle se poursuit dans les espèces prospères. Il y a similitude d'évolution entre l'homme et ses frères inférieurs.
Partout où se sont constituées de petites sociétés, des mondes en miniature ayant par leurs intérêts communs une individualité collective, ces groupes tendent à utiliser les conditions extérieures du milieu pour se créer un corps géographique bien déterminé : les hommes cherchent à s'adapter aux traits de la nature ambiante de manièreà former un tout, tribu ou nation, ayant sa physionomie particulière. Souvent les limites en sont des plus nettes et ces limites mêmes ont influencé ou dicté le choix du lieu de séjour. Une île, un îlot ou une presqu'île, une vallée de montagnes entourée de hauts rochers, un plateau circonscrit par des précipices, une plaine féconde que dominent des talus stériles, le pourtour luxuriant d'une source, sont autant de ces corps préexistants dont un groupe humain est devenu l'âme. La sociabilité naturelle à l'homme fut l'origine vitale de toutes ces cellules distinctes. De tout temps, même aux époques où les tribus primitives erraient dans les selves et dans les savanes, la société naissante s'essayait à produire ces groupements qui plus tard devaient s'agrandir en cités : les bourgeons destinés à pousser en si puissants branchages pointaient déjà sur le pourtour de la tige. C'est donc en pleine sauvagerie qu'il convient d'étudier les forces créatrices à l'œuvre pour la naissance des agglomérations humaines qui devaient constituer un jour des villes, des métropoles, de vastes républiques. Nulle part nous ne rencontrons de peuplades chez lesquelles l'idéal soit le complet isolement, à moins qu'elles ne vivent dans une terreur constante de l'étranger : leur existence devient un lent suicide. Le besoin de solitude parfaite est une aberration que peuvent se permettre, dans un état de culture avancée, des malheureux affolés par le délire religieux, ou brisés par les douleurs de la vie, comme les fakirs et les anachorètes ; encore agissent-ils ainsi parce qu'ils se sentent quand même solidaires de la société ambiante, qui leur apporte chaque jour le pain nécessaire, en échange de prières et de bénédictions. Si le dévotieux était ravi d'une extase parfaite, il exhalerait l'âme au lieu même de son prosternement, et le désespéré se laisserait mourir comme la bête blessée qui se cache dans l'ombre de la forêt. L'homme sain de la société sauvage, chasseur, pêcheur ou pasteur, aime à se trouver avec ses compagnons. Le souci de son labeur l'oblige souvent à guetter solitairement le gibier, à poursuivre le poisson dans un étroit esquif, battu des flots, à s'éloigner du gîte commun pour rechercher de meilleurs pâturages, mais dès que les amis peuvent se réunir, pourvus de vivres en suffisance, ils reviennent vers le campement commun, point initial de la cité. D'après les intéressantes recherches des ethnologistes américains, c'est dans les contrées mexicaines du Nord que se trouvent les peuplades qui auraient le mieux réussi jusqu'à nos jours à se maintenir à l'écart des autres hommes, grâce à la ceinture de déserts qui les entoure du côté de la terre et au détroit qui limite l'île de Tiburón, la part la plus importante de leur domaine. Vivant, en dehors des chemins de migration des peuples, ignorés des marchands, aux aguets pour fuir tout être vivant qui ne serait pas un gibier, les Seri auraient si bien conservé les conditions primitives de l'humanité originaire que naguère ils n'avaient pas encore atteint la période éolithique : ils ne savaient pas même retoucher un éclat de pierre, mais se servaient du caillou brut, suspendu par un filet de lianes ou de racines. Ils en étaient donc à un état social antérieur aux « âges de la pierre », mais ils avaient sur tous les autres hommes, et possèdent encore sur leurs contemporains, l'avantage de la vitesse, puisqu'il n'est pas de hôte qu'ils ne fatiguent à la course : c'est même grâce à cette rapidité de marche qu'ils ont pu vivre quand même, échapper aux massacres en masse auxquels procédèrent successivement les Espagnols, puis les Mexicains « civilisés ». Les Seri, en horreur à leurs voisins, sont devenus notoires par leurs habitudes de scatophagie. Ils ont pendant une grande partie de l'année la figue de Barbarie, la *lana*, pour aliment principal, et comme une part de ces fruits, dont ils mangent en quantités énormes, passe à travers l'organisme sans avoir subi de modification, l'Indien peut revenir, pendant la saison de disette, au lieu des anciennes bombances, recueillir les reliefs des repas et les moudre pour en faire un aliment nouveau. On vante cette farine comme ayant une vertu nutritive toute spéciale, surtout pour les guerriers[122]. Chacune des petites sociétés primitives qui trouvent dans un cercle étroit les conditions matérielles de leur vie et de leur évolution tendrait naturellement à se maintenir dans sa forme première si les mille contacts, doux ou violents, de tous ces divers organismes politiques et sociaux n'en changeaient incessamment l'équilibre, n'en modifiaient la nature même par de continuels mélanges et phénomènes de pénétration et d'intussusception. Ainsi se sont produits dans la vie de l'humanité des mouvements successifs d'intégration qui ont arraché chaque tribu, chaque nation, puis chaque population continentale à l'isolement de son existence primitive et ont fini par constituer le genre humain dans son entièreté.
Mais durant la longue évolution, quelle fusée d'événements divers, quel chaos apparent de forces entre-croisées s'ajoutant les unes aux autres ou se neutralisant mutuellement, quelle action confuse de causes simultanées et multiples entraînant des effets sans nombre d'une étonnante complexité, mélanges pacifiques et luttes guerrières, association pour l'œuvre commune et destruction de travaux qui semblaient faits pour toujours, peuplement de régions désertes et dévastation de territoires fertiles, tourbillonnement infini où les hommes et les choses naissent et disparaissent comme les poussières que traverse un rayon de soleil !
De ce conflit incessant entre la vie et la mort, tantôt l'une, tantôt l'autre semble l'emporter suivant le point de vue auquel on se place ; et d'ailleurs la perpétuelle transformation de l'univers ne comporte-t-elle pas l'équivalence des deux forces, leur identité parfaite, toute vie étant un ensemble de vies ?
Mais en se limitant à la seule perspective que présente l'évolution spéciale de l'homme et des animaux qui l'entourent, il est certain que, des origines connues jusqu'à l'époque actuelle, notre monde humain s'est développé de manière à réunir ses groupes épars en une société générale de plus en plus cohérente, et à former avec la Terre qui le porte un tout de plus en plus intime. C'est là ce que, dans leur conception particulière et subjective, les hommes appellent le « progrès ».
** Chapitre IV. Peuples attardés
Les initiateurs furent eux-mêmes des initiés de la nature.
*Préhistoire contemporaine. — Nourriture. — Demeures et forteresses. — Villages lacustres. — Lieux de rendez-vous. — Sentiers et routes. — Répartition des villages. — Industries. — Ornements*
Les changements multiples qui se sont produits parmi les hommes depuis leur origine et qui, dans l'ensemble, sont désignés couramment comme le « progrès », comme la marche de la civilisation même, ne nous sont connus d'une manière directe que dans la période de l'histoire proprement dite, c'est-à-dire des monuments écrits, avec dates et noms propres. Mais par delà ces temps où l'humanité, devenue consciente d'elle-même, du moins par ses diverses nations représentantes, prenait souci de transmettre aux âges futurs les événements successifs de son existence, une aurore devançait le jour, et dans cette demi-lumière, on aperçoit quelques débris d'édifices et d'institutions, on constate l'existence de certains peuples que l'on suit vaguement dans leurs conflits et leurs exodes, on recueille aussi des traditions et des légendes, dont on cherche à interpréter le véritable sens, et tous ces restes servent à établir des récits sommaires, où les suppositions plausibles remplissent les lacunes laissées par les documents incontestés. C'est ainsi que, dans une inscription mutilée, le savant intercale les lettres manquantes. Cette histoire incomplète, primitive, est la protohistoire[123], dont les limites indécises reculeront graduellement vers les origines plus anciennes, à mesure que la science projettera dans le passé une lumière plus intense.
Préhistoire, protohistoire finissent, et l'histoire proprement dite commence à des périodes très diverses, suivant les peuples et les lieux. Grâce à la floraison hâtive de la civilisation dans les contrées de l'Ancien Monde riveraines de l'océan Indien et de la Méditerranée, les regards de la science historique y pénètrent fort avant, jusqu'à cinq, six et dix mille années antérieurement à la période actuelle, tandis qu'en d'autres pays, où les explorateurs n'ont pas découvert de monuments écrits, les récits des indigènes ne permettent pas de remonter dans l'histoire au delà de quelques générations. Ainsi le Nouveau Monde, dans son ensemble, ne nous est historiquement connu que depuis quatre siècles, et quelques lueurs seulement nous y révèlent, avant l'arrivée des Européens, la succession des événements principaux dans le passé des nations les plus civilisées.
Bien plus, on peut dire que la préhistoire se continue encore pour les populations d'une très grande partie de la Terre, qui, en dépit de leur rattachement officiel au reste du monde, n'en sont pas moins encore immergées en pleine civilisation traditionnelle et se maintiennent dans leur isolement intellectuel et moral. Même chez les nations de l'Europe occidentale, dans les cercles les plus brillamment illuminés par la splendeur de la culture moderne, les chercheurs de coutumes, de traditions, de chants populaires découvrent incessamment des survivances et des traces de l'ancienne préhistoire. C'est grâce à celle coexistence des âges successifs de l'humanité, à cette pénétration des époques, et surtout à l'étude des peuples dits « primitifs » ou plutôt des « attardés », encore très faiblement influencés par les grands peuples conquérants, que l'on apprend à connaître par analyse les hommes d'autrefois, nos ancêtres, et que l'on essaie de reconstituer leur évolution dans les anciens milieux géographiques plus ou moins différents de l'ambiance actuelle.
Certes, il est très difficile de revoir par la pensée, avec une précision suffisante, le genre de vie suivi jadis par les populations primitives dont on recueille les ossements et les armes. Mais, en beaucoup d'endroits, la nature a peu changé depuis ces âges lointains, et, d'ailleurs, on a toujours comme élément de comparaison les pays où se trouvent actuellement des tribus ayant des mœurs analogues à celles des peuplades qui ont disparu, ne laissant que des témoignages de leur forme particulière de civilisation.
Les distances correspondent au temps : de contrée à contrée, on voyage aussi bien que de siècle en siècle. Le fait est que Miklukho-Maklaï se trouvait en un passé bien lointain, lorsqu'il écoutait ces vieillards de la Nouvelle Guinée qui lui parlaient de l'époque, peu éloignée d'eux, où le feu était ignoré de leur tribu, et qui n'en étaient pas encore arrivés à savoir le reproduire artificiellement : quand un charbon s'éteignait dans une hutte, il fallait aller chercher de la braise dans une autre cabane. Et les Ta-Ola (Toala), découverts dans l'épaisseur des bois de Célébès, ne sont-ils pas encore plus profondément enfouis dans la sombre nuit des temps antiques, antérieurs à la connaissance de tout ce qui, outre la nourriture, nous est devenu indispensable ? D'ailleurs, s'il y a progrès pour un grand nombre de peuplades, et notamment pour celles dont nous, les civilisés, sommes issus, que de populations rétrogradent aussi, retournant vers les bauges d'autrefois, sans air et sans feu !
En premier lieu, quels furent les aliments de nos ancêtres ? L'observation de nos contemporains « primitifs » nous répond suffisamment. La nourriture des non-policés diffère encore suivant le climat, la nature du soi et le degré de civilisation atteint par les indigènes dans la succession des âges préhistoriques. Les insulaires, même ceux pour lesquels la nature n'a pas été avare, comme en de nombreux archipels océaniens, devaient, récemment encore, se borner aux fruits, aux grains, aux pousses vertes des plantes indigènes, à moins qu'ils n'ajoutassent à leur repas quelque gibier fourni par les rares représentants de la faune terrienne et les poissons ou fruits de mer que les eaux, leur donnaient en abondance.
Dans le voisinage du désert, dans les terres pierreuses au climat uniforme, le régime des habitants devait être aussi très peu varié, tandis que les contrées continentales, fort riches en espèces diverses, offraient aux résidants tous les éléments possibles de la nourriture la plus choisie. Le milieu fait l'alimentation de l'animal ; il fait également celle de l'homme, et, suivant les lieux et les temps, les différences peuvent être si considérables que le repas le plus succulent d'un individu est pour un autre le plus repoussant. Tel gourmet préfère les insectes et les vers, tel autre le lard rance, la chair pourrie ou les matières encore vertes, à demi digérées, que l'on trouve dans l'estomac du renne. Un Mongol, compagnon de Prjvalskiy, vomissait d'horreur à la vue des Européens auxquels il voyait manger du canard, tandis que lui-même se nourrissait de tripes de mouton non lavées. Des nations entières se contentent de grains et de fruits, tandis qu'à d'autres il faut de la chair saignante, et que de nombreuses peuplades, en divers pays de la Terre, boivent même le sang d'autres hommes, soit par cruauté guerrière, soit par respect de l'ennemi, pour faire passer dans leur propre corps l'âme d'un vaillant — comme les Malais de Singapur mangeant la chair du tigre, — soit par quelque autre illusion religieuse ou patriotique, soit même en conséquence de famines qui changèrent l'homme en animal de proie. Que de fois des marins égarés sur l'Océan ont-ils eu recours au sort pour désigner celui d'entre eux qui servirait de nourriture aux autres ! C'est à la fréquence de ces conjonctures que Dunmore Lang attribue la très forte proportion de cannibales parmi les insulaires polynésiens : cependant le caractère religieux domine dans les pratiques de l'anthropophagie. Certains aliments et condiments qui sont nécessaires à la plupart des hommes restent inutiles à d'autres : ainsi le sel, dont le civilisé d'Europe ne peut se dispenser, répugne à certaines tribus du centre africain, qui trouvent peut-être en suffisance les sels de potasse ou de soude dans leur aliments d'origine végétale.
Les « débris de cuisine », amas de coquilles que l'on rencontre sur les côtes danoises, ainsi que les *ostreiras* ou « huîtrières » de l'Amérique espagnole, les *sambaqui* du littoral brésilien et les monceaux de reliefs accumulés sous les ruines des villages lacustres, sont les restes de repas continués pendant des siècles de siècles et se continuant encore, mais en d'autres lieux. C'est dans les villes maintenant que s'accumuleraient par millions de mètres cubes les résidus des repas qui se suivent de génération en génération, si ces fragments rejetés n'étaient utilisés de mille manières, en dehors des cités, dans les terrassements, les constructions, les amendements agricoles. On les fait disparaître, mais le festin se poursuit incessamment, sous des formes de plus en plus variées, puisqu'il chaque repas s'ajoutent les mets exotiques importés par le commerce d'une extrémité du monde à l'autre.
Quelques-uns des « amas de coquilles » laissés sur le littoral de nombreux rivages marins sont de dimensions prodigieuses, témoignant d'une civilisation très policée chez les riverains de la mer, car ce ne sont pas des individus isolés, des familles clairsemées qui peuvent avoir élevé ces monceaux de coquilles d'huîtres et autres mollusques, ayant jusqu'à 300 mètres de long sur 30 à 60 mètres de large et 3 mètres de haut. Des pêcheurs se réunissaient donc en grand nombre à cette époque pour leurs repas de coquillages, auxquels ils joignaient des poissons de diverses espèces, ainsi que des cerfs, chevreuils, cochons, bœufs, chiens, chats, castors et loutres, dont on voit les os rongés dans les tas de débris.
Depuis les époques où se sont amassés ces lits de coquillages, nombre d'espèces et de variétés animales ont disparu ou du moins se sont notablement modifiées. D'autre part on a pu constater que maintes formes d'animaux existaient déjà en des régions desquelles les historiens les croyaient absentes. Pour les espèces végétales, on a fait des remarques analogues : ainsi des arbres fruitiers que l'on croyait avoir été importés d'Asie pendant la période romaine croissaient librement dans l'Europe occidentale bien avant les temps historiques. A en juger par les noyaux de fruits trouvés dans le sol des grottes, les troglodytes du Mas d'Azil connaissaient deux variétés de cerises et trois variétés de prunes à l'époque où se formaient les assises des « galets coloriés ». Le noyer existait déjà dans les Gaules à l'époque tertiaire. Enfin, au commencement de la période magdalénienne, l'homme a connu le blé puisqu'il en a sculpté les épis en relief[124]. La vigne croissait également dans l'Europe occidentale, car on la trouve dans les *terramare* des plaines padanes pendant l'âge du bronze. À cette époque les Italiens buvaient du vrai vin de raisin, dont l'usage se répandit probablement de l'ouest à l'est, et non d'orient en occident comme on le croyait naguère. Aux mêmes âges préhistoriques et même jusqu'aux commencements de l'histoire proprement dite, les hommes des palafittes alpins, à Varese, à Ljubljana (Laibach, Glubiana), buvaient du vin de cornouilles, et sur le versant septentrional des Alpes, de la Savoie à l'Autriche, la boisson fermentée en usage était fabriquée avec des framboises et des mûres de ronce[125]. Tous ces liquides donnaient l'ivresse, car, on le sait, l'homme éprouve souvent le besoin d'échapper à soi-même par une folie temporaire dont les superstitions et les cultes réglèrent d'ordinaire l'usage.
Avant l'histoire, les demeures n'étaient pas moins variées que les aliments, puisqu'elles dépendent du milieu, et toutes les formes antiques des habitations d'autrefois se maintiennent dans nos âges de civilisation accélérée. Le sol couvert de neige donnait à l'Eskimau de tout autres matériaux de construction que le désert pierreux ou la forêt touffue n'en fournissaient à l'Arabe ou à l'Hindou. Même lorsque les hommes, devenus riches et policés, ont pris à cœur de se bâtir de beaux monuments en bois, pisé, « toube », brique, pierre ou marbre, la nature ambiante est gravée sur le palais. « Le climat s'écrit dans l'architecture. Pointu, un toit prouve la pluie ; plat, le soleil ; chargé de pierres, le vent »[126]. Mais il n'y a pas que des édifices romans ou gothiques, il n'est pas un seul réduit, une seule bauge utilisés dans les premiers âges dont on ne voie encore des exemples plus ou moins bien entretenus. Les survivances de la demeure primitive se montrent jusque dans les cités les plus somptueuses. En cherchant bien, ne trouve-t-on pas quelques troglodytes dans Paris et dans Londres ? Ne voit-on pas aussi des gens vivant sous la hutte, grossier amas de branchages et débris, sans compter ceux qui, la nuit, couchent dehors ?
Dans les contrées à température tropicale, où l'homme se développa sans doute en sa jeunesse première, les fourrés de la brousse servent encore d'habitations communes à de très nombreuses peuplades. Naguère on appréciait comme demeures parfaites les cimes des grands arbres, offrant un plancher naturel au point de divergence des branches maîtresses, et s'étalant au-dessus en un épais abri de feuillage contre les ardeurs du soleil et la violence des pluies et des tempêtes.
Comme leurs cousins les quadrumanes, les bimanes habitaient à portée de main et de dent pour les fruits et les baies qui servaient à leur nourriture et, en cas de défense contre les assaillants, ils n'avaient qu'à briser les branches de leur forteresse vivante et à les employer en guise de dards, de lames ou de massues. Lorsque le fourré était épais, formé d'arbres unis en une seule masse par les branches entre-croisées et par les câbles des plantes parasites, il pouvait arriver que des batailles se livrassent dans le feuillage, entre les arboricoles et les envahisseurs venus par des sentiers aériens. Mais dans la société contemporaine, où les moyens d'attaque ont un effet immédiat et foudroyant, il est devenu impossible aux tribus forestières de conserver leur demeure de branchages. On sait que les Uaraoun du delta de l'Orinoco n'habitent plus les cimes de leurs palmiers pendant les crues du fleuve ; quant aux peuplades sara, qui vivaient comme les singes sur les hautes branches des ériodendrons, elles en ont été délogées à coups de fusil par les marchands d'esclaves baghirmiens[127].
Le type d'habitation nigritienne se compose d'une seule surface courbe formant les côtés et le toit ; le type malo-asiatique est caractérisé par un toit à deux pentes reposant sur des cloisons latérales. Le type Barla est construit sur pilotis, mais se distingue du type n° 4 par la présence de poutres longitudinales prises entre deux rangées de pieux verticaux.
Mais les bauges où des groupes de familles vivent à la façon des bêtes dans les forêts sont encore fort nombreuses. C'est là une espèce de gîte tout indiquée sur une très grande étendue de la Terre, en pays de forêts, de brousses ou de roseaux. Tel lieu qui présente à la fois des avantages pour le refuge, la défense et la salubrité dut être fréquemment disputé entre l'homme et l'ours ou tel autre animal. Il est de ces abris naturels, bien défendus des vents, des rayons trop ardents du soleil et des tempêtes, qui offrent des lits de mousse, de feuilles ou de gazon vraiment délicieux ; même de nos jours, les civilisés qui ont eu dans le cours de leur vie l'occasion de comparer l'existence aventureuse dans les forêts et la régularité monotone du séjour dans les maisons fermées doivent plus d'une fois, dans leurs heures d'insomnie, regretter le temps où, de leur couche herbeuse, ils voyaient les étoiles et la voie lactée palpiter doucement entre les branches, en apparence immobiles.
En ces retraites charmantes, il est souvent facile d'accroître les conditions du confort par de très simples procédés, par exemple, en rattachant en un bouquet les cimes de plusieurs tiges disposées en cercle, on forme une espèce de hutte conique, à laquelle on peut ménager une ouverture suffisante et tresser des parois au moyen de rameaux entre-croisés[128]. Puis on arrive facilement à des constructions plus savantes, troncs d'arbres assemblés en forme de murs, lattes et fascines pour les partitions, feuilles que l'on entasse en couches épaisses pour les toitures ; fûts isolés qui font l'office de colonnes ; bois épineux qui sont disposés en enceinte autour de la demeure pour la protéger contre les bêtes féroces ou contre d'autres hommes. Tel fut le commencement de la cabane, qui dut toutefois changer de proportion et d'architecture, suivant la nature de la végétation locale. Dans tous les pays de l'Orient asiatique, le bambou, cette plante à croissance rapide, si remarquable par sa forme et sa légèreté, sa facilité d'emploi, est le principal élément duquel disposent les architectes rustiques. Dans les régions tempérées, et sur les pentes des monts où manque le bambou, le bois proprement dit sert à la construction des cabanes, isbas ou chalets.
Les deux formes typiques de ces édifices rudimentaires, le cercle et le carré ou rectangle, dépendent naturellement des matériaux qui se présentent et du travail qu'exige le façonnement. Le type curviligne, héritage du monde animal, est de beaucoup le plus fréquent : il rappelle les huttes de castor, les fourmilières et termitières, les nids d'oiseaux, de poissons, d'insectes, même les toiles d'araignée[129].
À ce type ancien de hutte, pour lequel il suffisait de courber des tiges disposées en cercle, de les attacher par le sommet, en manière de voûte primitive, et parfois de les empâter d'argile pour leur donner plus de consistance, succéda le type rectiligne, pour la réalisation duquel il fallait abattre des troncs d'arbre et les placer longitudinalement les uns sur les autres. Ce mode de construction présente le grand avantage de se prêter à tous les accroissements nécessaires : les « longues maisons » que construisaient les Iroquois et autres Indiens d'Amérique, ainsi que les édifices de même nature bâtis en maintes îles de la mer du Sud pour recevoir les jeunes gens ou les hôtes de la tribu, n'auraient pu guère s'édifier sous une forme différente. Mais là même où l'art du constructeur est assez développé pour donner aux cabanes toutes les formes voulues, l'esprit de conservation et la tradition de race suffisent pour maintenir de siècle en siècle les types héréditaires. L'Afrique est ainsi divisée en deux moitiés, d'ailleurs entremêlant leurs frontières : le groupe de pays aux cabanes rondes et la région des huttes angulaires[130]. D'autres contrées sont vouées soit au : dômes, soit aux pointes[131]. L'architecture des tombeaux obéit aux mêmes lois que celle des maisons : les morts sont censés avoir les habitudes des vivants[132].
Outre ses forêts et ses brousses, la nature offre également ses cavernes aux contemporains pour qu'ils y établissent leur résidence. Pour l'homme, comme pour la bête, la grotte et l'abri évidé par l'érosion des eaux, au pied du rocher surplombant, sont des logis naturels tout indiqués. En certaines contrées, surtout dans les régions calcaires percées de galeries et d'antres ramifiés, toutes les populations étaient troglodytes : on eût pu traverser le pays sur de vastes étendues sans apercevoir un seul individu ; chacun avait disparu dans la profondeur des roches. Par le travail associé, les habitants de ces lieux obscurs les appropriaient à leurs besoins, en barricadant l'entrée par des rocs ou des troncs d'arbres mobiles, en nivelant le sol, en brisant les saillies de la voûte.
Mais là aussi, nos ancêtres eurent d'abord, soit à livrer bataille contre les fauves, soit à s'entendre tacitement pour le partage du domicile, la grotte étant une habitation aussi désirable pour les uns que pour les autres. Les archéologues y ont retrouvé maintes traces du changement de propriétaires. Quelques-uns de ces réduits souterrains constituent de véritables villes par le développement de leurs galeries : des tribus entières y trouvèrent asile avec leurs troupeaux, sans avoir rien à craindre d'un siège, surtout quand elles disposaient de plusieurs portes de sortie, inconnues des assiégeants, et pouvaient se ravitailler dans les campagnes. Mais aussi que de souterrains peu étendus devinrent les sépultures de leurs habitants, lorsqu'un ennemi supérieur en nombre venait murer l'entrée de leur caverne pour les condamner à mourir de faim, ou bien allumer des feux de paille ou de feuilles humides pour les étouffer sous la fumée ! Ces atroces faits de guerre n'appartiennent pas exclusivement aux âges préhistoriques et, même de nos jours, c'est par des abominations de cette espèce que de prétendus civilisés ont augmenté leur halo de gloriole.
En temps de paix, les troglodytes ne sont pas toujours assurés de vivre tranquillement en leurs demeures rocheuses : l'eau qui suinte dans la pierre, en décorant le plafond de ses blancs pendentifs, rend certaines parties de la grotte inhabitables, tandis que d'autres, au toit fissuré, menacent de tomber à la moindre secousse de tremblement sismique. Mainte grotte, autrefois habitée, est actuellement inaccessible à cause des éboulis. D'autres sont exposées à l'envahissement des eaux. Telle est celle du Mas d'Azil, dans la France pyrénéenne, que traverse une rivière, la Rize (Arise), parfois gonflée par les flots de crue jusqu'à 13 et 14 mètres plus haut que l'étiage[133]. C'est ainsi que, par cinq fois, les hommes de l'âge du renne, installés dans la grotte, sur la rive gauche de l'Arise, furent expulsés par les inondations et durent fuir sur les hautes anfractuosités extérieures du rocher, à l'abri de quelque auvent naturel, les protégeant à demi contre les intempéries.
Malgré tous ces inconvénients et dangers, les cavernes furent certainement et sont encore au nombre des habitations les plus utilisées. En diverses grottes, les concrétions calcaires qui se sont déposées sur le sol primitif ont été creusées sur une épaisseur atteignant en plusieurs endroits jusqu'à 8 mètres, et cette masse énorme de déblais se trouvait formée en entier d'une brèche d'ossements, de débris, de bois carbonisés : c'est grâce aux fragments recueillis dans ces cavernes que les archéologues ont pu deviner, puis reconstituer les âges préhistoriques[134].
Une fois installé dans sa fissure de rocher, l'homme, toujours accessible à la passion du beau, a su transformer son milieu, niveler le sol pour y reposer à son aise, le creuser de rigoles pour l'écoulement des eaux, abattre les saillies pour ne pas se heurter contre elles, ouvrir à droite et à gauche des chambres supplémentaires pour emmagasiner ses richesses ou loger les enfants et les amis. C'est encore le rocher qui lui fournissait les outils nécessaires à ce travail d'aménagement, ainsi que les dalles des escaliers, des couloirs et des salles. Certes, les progrès de la demeure, grâce à l'architecture en plein air, n'ont pas été de purs avantages : chaque amélioration s'achète par des inconvénients. Les troglodytes ont perdu à maints égards en quittant leurs antres pour s'installer dans les demeures artificielles exposées au soleil et au grand air. La grotte, tiède en hiver, délicieusement fraîche en été, offre certainement d'heureuses conditions d'hygiène que l'on retrouve en bien peu de maisons. Flinders Petrie, le fameux excavateur du sol égyptien, regretta souvent dans les palais d'Europe les salles du tombeau qu'il avait choisi pour résidence pendant ses fouilles des pyramides de Gizeh[135]. Les bourgeois de Chuster, dans l'antique pays d'Elam, comprennent aussi ces jouissances, puisque leurs maisons sont toutes pourvues de caves creusées dans les conglomérats d'anciens cailloux roulés apportés des montagnes du Zagros : c'est dans ces cavernes artificielles, dont quelques-unes descendent jusqu'à vingt mètres au-dessous des édifices bâtis, que les familles passent leurs étés.
Dans tous les pays du monde, même les plus accommodés aux formes de la civilisation moderne, quelques troglodytes ont maintenu, en le modifiant suivant les nécessités de la civilisation du temps et du lieu, l'ancien mode d'habitation. En 1890, l'Italie avait encore environ cent mille troglodytes, habitant plus de 37 000 souterrains.
En France, notamment dans les collines calcaires qui bordent la Garonne, la Dordogne, la Loire et leurs affluents, il existe de véritables villages occupant des grottes naturelles ou artificielles. Mais ces troglodytes n'en sont pas réduits à l'abri grossier que leur offrait la terre et s'occupent soigneusement de modeler et d'aménager leurs habitations, pourvues de meubles nécessaires, même de pendules, de livres et de gravures. Les lieux choisis pour les villages souterrains sont presque partout des falaises de tuf peu élevées longeant les ruisseaux et regardant vers le soleil du midi. Certaines communes, notamment le long du Loir, ont encore plus d'habitants des caves que de gens vivant en des maisons de plein air, et leurs demeures l'emportent en confort sur des millions d'édifices construits à la surface du sol[136].
Tel est le village des Roches, près de Montoire, dont les chambres, les caves, les écuries sont mieux entretenues que mainte habitation moderne des alentours : même une église, aujourd'hui délabrée, avait été évidée dans le roc. L'ornementation a sa grande part en ces grottes artificielles : des sculptures romanes, gothiques, de la Renaissance racontent aux archéologues l'âge des travaux d'excavation.
Le mamelon du Trôo, à six kilomètres en aval de Montoire, possède, comme les Roches, de nombreuses habitations souterraines, mais de plus il constitue un ensemble complet par les galeries qui relient les étages des maisons les uns aux autres et les font communiquer, en bas, avec les fontaines, en haut, avec la citadelle.
Des figuiers, des amandiers, des pêchers glissent leurs racines dans les fissures de la roche, et la falaise est bordée de jardinets en terrasses où croissent les plantes à parfums, le thym, le romarin, la sauge[137]. C'est le Trôo que l'on doit citer comme le type le plus complet de l'habitation préhistorique : c'est l'endroit où la survivance de la vie des cavernes s'est le plus longtemps maintenue en progressant de manière à s'adapter aux usages modernes.
D'étranges accommodements se font en ces pays de troglodytes. Ainsi, près de Saumur, l'allée couverte de Pont-Touchard est devenue un cabaret, les buveurs sablent le vin mousseux sous les énormes dalles du dolmen. N'existe-t-il pas aussi dans les Indes des temples somptueux creusés dans le roc ? L'antique cité des morts divinisés se maintient à côté de la cité des vivants. Petra, la « Ville de la Pierre » aux merveilleux labyrinthes décorés de statues et d'inscriptions, n'est autre chose qu'un sépulcre immense, après avoir été une capitale de luxe et de faste royal, il y a dix-huit cents ans, sous des maîtres qui voulaient imiter Rome : ils n'avaient pas à transporter la pierre, il leur suffisait d'évider peu à peu le rocher en descendant d'étage en étage. En Europe, certaines cryptes de palais et de cathédrales rivalisaient en beauté architecturale avec les édifices construits immédiatement au-dessus. Les siècles sont superposés comme les assises : cachés autrefois dans la terre, les édifices se sont épanouis au soleil.
Mais si la roche dure de certaines grottes a pu se prêter aux travaux d'embellissement qui ont permis d'en faire des temples et des palais, les excavations creusées dans la terre friable sont restées les humbles demeures des sauvages ou des pionniers encore dépourvus de tout confort. Ainsi les Algonquins et les Hurons de l'Amérique septentrionale, qui vivaient en dehors de la forêt et ne pouvaient construire de cabanes, se creusaient des trous dans la plaine rase, puis les recouvraient à demi d'un toit de gazon ; remplaçant les Peaux-Rouges, les pionniers européens de toute race qui ont conquis le pays sur les indigènes ont recours au même procédé pour se faire une demeure au moins provisoire : c'est le dug-out, le simple « déblai », analogue aux *weems* des Hébrides et de l'Ecosse[138], ou bien à ces trous que creusent les mineurs des hauts plateaux tibétains pour se mettre à l'abri des âpres vents du nord qui rasent furieusement le sol, chassant les pierrailles devant eux. Récemment, les deux armées russe et japonaise ont reproduit ce travail en des proportions gigantesques par le creusement de leurs galeries casematées dans la terre dure des plaines du Hoang-ho. C'est au même ordre de travaux qu'appartiennent les huttes de neige savamment construites dans lesquelles se cachent les Eskimaux pendant les longs mois d'hiver.
Après les premiers âges de l'enfance humaine, nos ancêtres apprirent par l'expérience, par des préoccupations d'art et sous l'impulsion de la nécessité, à modifier la forme des demeures primitives, sur les arbres ou dans les fourrés, dans la roche, la terre ou la neige. Bien avant les temps racontés par l'histoire, l'homme savait élever des constructions sur le sol, mais toutes différentes les unes des autres, suivant les matériaux que lui offrait la nature environnante. Dès qu'il eut découvert des moyens de se tailler des instruments en pierre et de se tresser de puissants cordages, il pouvait à son gré scier les branches des arbres, déraciner les troncs ou même les trancher à la base, placer les fûts les uns sur les autres, les surmonter de toitures, les pourvoir de portes, de fenêtres, de partitions intérieures. Ainsi s'élevèrent des isbas sarmates, en tout semblables à celles que de nos jours habite comme héritier le moujik de la Russie.
Ailleurs, dans les montagnes du Kachmir, du Népal, du Sikkim, du Tirol, de la Suisse, où se rencontrent des conditions analogues et où les pasteurs ont également à leur disposition des pierres de toutes formes pour les fondations et les assises, des arbres pour la charpente et l'ameublement, se sont élevés des chalets de semblable architecture, dont les matériaux divers se marient pittoresquement. Lorsque des peuplades eurent appris à vivre de la chair des animaux domestiques, elles eurent aussi à leur disposition les peaux des bêtes sacrifiées et s'en servirent pour tendre des abris au-dessus de leurs têtes dans les plaines rases. Puis les tribus, ayant découvert l'art de tisser les étoffes, trouvèrent par cela même le moyen de dresser des tentes. Ailleurs encore, les hommes, devenus habiles dans la science de durcir la terre par le soleil ou par le feu, connaissaient le moyen de préparer des briques et de les ériger en murailles, de les établir en assises, de les dresser en pyramides.
Enfin, de ces diverses formes d'habitation, primitives ou secondaires, naquirent des modes intermédiaires de construction ayant tous quelque trait distinctif suivant le milieu local et le milieu d'origine, car, en changeant de territoires, les constructeurs se rappellent toujours l'aspect des demeures qu'ils habitaient dans leur première patrie[139]. C'est ainsi que dans la Guyane anglaise, des tribus de l'intérieur, Arecuna, Macusi et autres Caraïbes, se construisirent des cabanes exactement pareilles à celles de leurs frères ou initiateurs, les Uaraun ou Guaraunos du littoral vaseux. Bien que leur pays de savanes à sol parfaitement sec se trouve en d'autres conditions que celui du delta de l'Orénoque, ces Indiens bâtissent aussi des cabanes sur pilotis et les pieux qu'ils emploient appartiennent à la même espèce de palmier (*Euterpe oleracea*), plante très avide d'humidité et relativement rare dans leurs plaines : ils ne la rencontrent qu'en bouquets épars, mais le sentiment de conservation les porte à imiter leurs aïeux qui vivaient sur les côtes à demi noyées[140].
De même en Papuasie, le style d'architecture des maisons élevées sur les terres humides de la côte s'est maintenu pour l'intérieur, et peut-être est-ce de cette manière que l'on doit expliquer l'érection de demeures à deux étages, le rez-de-chaussée ménagé entre les pilotis du sol ayant été garni de feuilles ou de nattes pour servir d'étable ou de salle à provisions[141]. On s'explique l'origine du chalet suisse par un phénomène analogue de survivance d'anciennes formes et d'accommodation au nouveau milieu.
Les besoins de la défense ont été au nombre des causes importantes dans la façon de construire les habitations humaines. La recherche de la sécurité fit choisir surtout les quartiers de roche comme élément des remparts protecteurs : on voulut imiter les abris naturels fournis par les défilés et les cavernes.
En de nombreux pays du monde, aussi bien en Asie et en Europe qu'en Amérique, et même en certaines îles de l'Océanie, on a retrouvé de ces murs dits « cyclopéens », parce qu'on les attribue instinctivement à des cyclopes, à des géants qui précédèrent notre faible humanité. Ces fragments de rochers furent d'abord employés tels que les fournissait la nature, et le constructeur se bornait à les rejointoyer avec art : l'habitude d'en agir ainsi prit même, comme toute pratique ancienne, un caractère religieux : chez l'homme primitif, il eût été considéré comme impie de souiller la sainteté de la pierre en abattant les saillies des blocs et en réalisant les surfaces[142].
En toute contrée, la force de la défense était accrue par la position que l'on choisissait pour les lieux sacrés où la tribu avait recueilli ses trésors, où elle avait mis son « âme ».
Dans les pays très accidentés, couverts de rochers, parsemés de marais, ruisselants d'eaux, rendus mystérieux par les forêts ou les brousses, les indigènes cherchaient à cacher le réduit central, à le placer loin des sentiers, en sorte que l'ennemi passait à distance, sans le voir, mais guetté lui-même, entraîné sur de fausses pistes. Là où il était impossible de se cacher, du moins pouvait-on rendre très difficile l'accès du lieu défendu. Des palissades, de fausses portes, des trous et des pièges, des chemins perfides retardent les assauts ou même les empêchent complètement. L'intérieur de l'Afrique est très riche en labyrinthes de celle nature[143], et l'art moderne les imite encore dans les jardins.
Dans les contrées découvertes, on perchait d'ordinaire les forts sur des rocs de difficile escalade ; quoique nous vivions encore à une époque de combats et d'assauts, et que, dans chaque pays, des milliers et des milliers d'hommes s'enferment en des citadelles, sur des rochers abrupts, l'étonnement n'en fut pas moins général lorsque des voyageurs archéologues découvrirent en Amérique des tribus vivant absolument isolées sur d'énormes blocs de pierre, que limitent des falaises verticales, et qui communiquent avec la plaine seulement par des entailles pratiquées dans la roche. Et pourtant, quelle différence y a-t-il au fond entre ces « rupestres », qui montent à l'escalade de leurs rocs et en descendent avec l'adresse de véritables singes, entre les Zuñi et les Moqui de l'Arizona, les Tunebos de la Colombie et les ingénieurs qui construisent des places de guerre ? A cet égard, le présent se rattache étroitement au passé.
Il en est de même pour les cités lacustres, « palafittes » ou « terramare », que l'on a découvertes en tant de contrées du monde et, notamment, dans notre Europe occidentale. C'est pendant l'hiver de 1853 à 1854, lois d'une baisse extraordinaire des eaux du lac de Zurich, que, sur la rive droite, l'instituteur d'Obermeilen trouva dans le port du village les débris d'un ancien village construit sur pilotis, à une certaine distance de la rive. Depuis cette date, les chercheurs ont constaté en des centaines d'endroits les vestiges d'autres villages lacustres, renfermant par milliers et centaines de milliers des objets travaillés par nos ancêtres pendant les siècles de la préhistoire. Une seule bourgade aquatique, celle de Concise, sur les bords du lac de Neuchâtel, livra aux collections de la Suisse, dès la première année, plus de vingt-cinq mille échantillons de l'industrie passée, et cependant il restait encore à fouiller, au fond du lac, une couche vaseuse de plus d'un mètre d'épaisseur.
Si nombreuses ont été les trouvailles qu'il est facile de reconstruire par la pensée les groupes de ces cabanes lacustres avec leurs bateaux amarrés, leurs échelles pendant au-dessus de l'eau, les ameublements très simples de l'intérieur, les armes, les outils, les amulettes et les bijoux, les paniers et corbeilles, les grains et les fruits qui servaient à la nourriture, les animaux qui vivaient avec l'homme et ceux dont les lacustres mangeaient la chair. D'ailleurs, pour refaire ces cabanes, il suffit d'imiter celles qui existent encore en maints endroits, sur les rivages de la mer, à Billiton, à Bornéo, dans la Papuasie, et sur le littoral sud-américain, non loin de Maracaibo.
En Irlande, en Écosse, des *crannogs* ou villages lacustres étaient encore en usage jusqu'en plein seizième siècle[144]. Et combien de villes qui naquirent, simples palafittes ou villages lacustres, et se développèrent peu à peu, sans que le noyau primitif soit difficile à retrouver ; telles Nidau, sur les bords du lac de Bienne, Zurich, à l'extrémité de la belle nappe lacustre qui porte son nom. D'autres palafittes, graduellement consolidés et devenus terre ferme, ont reçu des forteresses, des maisons de plaisance, comme Isoletta dans le lac de Varese, ou Roseninsel, dans celui de Starnberg. Les villes de Bamberg, Würzburg commencèrent aussi par être des cités fluviales[145].
La plupart des groupes de pilotis ont dû se rattacher à la côte, les alluvions, les tourbes et les débris même des anciens villages ayant comblé les détroits, d'ordinaire peu profonds, qui séparaient l'îlot du littoral. Les palafittes du lac Paladru portaient encore leurs cabanes à l'époque carolingienne[146]. Pareils phénomènes se sont également accomplis au bord de la mer, et pour des raisons analogues ; l'antique cité de Tyr, le Pharos d'Alexandrie, la Djezireh d'Alger, Venise et Ghioggia en sont les exemples les plus connus. L'étude des palafittes et de leur flore nous montre combien la mainmise de l'homme sur la nature a été puissante depuis cette époque : les plantes que l'homme cultivait alors ont été améliorées ou remplacées par d'autres variétés plus productives, tandis que les espèces sauvages, les « mauvaises herbes » sont encore identiques à celles qui pullulaient il y a des milliers d'années[147].
En étudiant chaque contrée par le détail, on pourrait constater que la plupart des types d'anciennes demeures y sont encore représentées, mais, à cet égard, il est des régions tout particulièrement intéressantes. On voit toutes les formes d'abris dans la partie de la Maurétanie qui embrasse l'île de Djerba, le désert voisin et les monts du littoral en Tunisie et en Tripolitaine. Restes de constructions maritimes sur pilotis, ksour berbères, forts et maisons modernes, tentes du nomade, grottes creusées en longues galeries dans le rocher et révélées seulement au dehors par des trous circulaires semblables à des entonnoirs, tranchées qui mènent à des cours intérieures semblables à des puits et se ramifiant en cavernes régulièrement taillées ; enfin, pyramides de forts et de bastions où les assiégés peuvent fuir de réduit en réduit, telles sont les variétés de demeures que présente cette étroite contrée, riveraine des Syrtes[148]. A Matmata, le bureau de poste, lieu respecté par excellence, s'est installé dans une grotte.
Les sites des demeures humaines qui se groupent en hameaux, en villages, en villes, s'accommodent naturellement à leur milieu pour en utiliser les avantages : qualités du sol, cercle protecteur de collines ou de montagnes, voisinage de la fontaine qui donne l'eau pure, de la forêt et de la carrière qui fournissent le bois et la pierre, proximité de la crique bien abritée où flottent les esquifs. Mais aux conditions favorables du milieu rapproché s'ajoutent celles du milieu lointain ; les tribus, les peuplades, les nations se groupent diversement sur la terre en vertu de leurs attractions réciproques ; elles sont guidées instinctivement par les rapports mutuels d'échanges que nécessitera leur existence, dès qu'elles auront échappé à la sauvagerie primitive, dans laquelle la horde ne vit encore que pour elle-même, à la fois peureuse et féroce comme une bande de loups.
Dès que se manifestent les sentiments de curiosité, les appels de sympathie, les besoins de secours et d'entr'aide, les groupes humains tendent à se voir, à mesurer les intervalles qui les séparent du voisin, à frayer un sentier dans la direction de sa cabane. A part les Seri et diverses peuplades de la grande selve amazonienne, que les conditions du milieu, en les privant de tout contact avec des voisins, ont par cela même rendus hostiles à tout rapprochement, les groupes ethniques dont la Terre est peuplée aiment à se voir, à se rencontrer à des intervalles plus ou moins rapprochés.
La plupart des tribus limitrophes ont des lieux de rencontre, choisis d'ordinaire en des sites facilement accessibles par des chemins naturels, rivières, défilés ou cols de montagnes, souvent à proximité d'un débouché de vallée ou d'une traversée de cours d'eau : là se célèbrent les fêtes, se tiennent les palabres, s'échangent les objets qui manquent aux uns, et que les autres ont en surabondance. Les Peaux-Rouges qui, au siècle dernier, parcouraient encore librement les étendues forestières et les prairies du versant mississippien, aimaient à prendre pour lieu de réunion des péninsules dominant le confluent des rivières — telle la pointe triangulaire qui sépare le Monongahela et l'Àlleghany, le Fort Duquesne des Français du dix-huitième siècle, la Pittsburgh de nos jours — ou des collines bien découvertes, à vue ample et libre, d'où l'on apercevait de loin les compagnons cheminant dans les prairies ou ramant sur les rivières ou les lacs — tels deux îlots de Manitu, entre les lacs Michigan et Huron.
Encore au milieu du dix-neuvième siècle, chaque saison de printemps voyait accourir de toutes parts des foules de Peaux-Rouges sur le « Grand Encampement », vastes plaines herbeuses que dominent à l'ouest les montagnes du Wyoming méridional, près du faîte de partage entre les Océans. Ce fut le Nijniy-Novgorod de l'Amérique. La trêve avait été conclue entre les guerriers ; tous échangeaient leurs denrées, luttaient aux combats de force et d'adresse, risquaient leur avoir au jeu, et se servaient admirablement du langage des signes comme d'idiome universel.
Dans les contrées riches en gibier, en poissons, en bétail ou en culture, le groupement devient d'autant plus considérable, toutes choses égales d'ailleurs, que l'abondance des vivres est plus grande. L'emplacement futur des villes s'indique au lieu de rencontre naturel entre les divers centres de production : les distances se mesurent en proportion de la force d'appel et le mouvement suivra la ligne de moindre effort pour la somme d'échanges la plus grande possible[149]. Mais il arrive aussi que les lieux choisis pour les échanges de denrées et les rencontres pacifiques soient précisément ceux que l'on sait devoir rester inhabités, sans maîtres, des landes rases, des lisières de forêts, des crêtes de monts stériles. Ainsi la fameuse foire de la Latière, entre Saintonge, Périgord, Angoumois, se lient au milieu des bruyères et des jeunes pins de collines désertes : la solitude se peuple soudain, puis est rendue au gibier sauvage. Bien mieux, les montagnards, censés ennemis héréditaires, mais bons amis au fond, les Basques espagnols de Roncal et les Basques français de Barétous se rencontrent en marché solennel sur le faite des Pyrénées, à la Pierre Saint-Martin, le domaine des neiges et de la pluie[150].
Une industrie commençante accompagne d'ordinaire ces premiers échanges. Des bancs de silex pour la taille des armes et des instruments de travail, des couches d'argile pour la fabrication des poteries, des terres de pipe pour la façon des calumets, des veines de métal pour le martelage et la fonte des bijoux, des coquilles élégantes qui serviront d'ornements et de monnaies, autant de causes pour que l'on vienne se réunir en ces lieux. S'ils occupent une situation favorable comme centre d'alimentation, tous les éléments pour la formation d'un groupe permanent s'y trouvent assemblés.
Mais l'homme n'est pas seulement guidé par ses intérêts immédiats dans la conduite de la vie. La peur de l'inconnu, l'effroi du mystère fixent aussi les populations dans le voisinage des lieux redoutés : on se sent attiré par l'objet même de sa crainte. Que des vapeurs s'élèvent des fissures du sol comme d'une forge où les dieux martèlent les carreaux de la foudre ; que l'on entende d'étranges échos se répercuter sur les rochers comme des voix de génies railleurs, qu'un phénomène inexpliqué illustre quelque coin de la terre, soit un bloc de fer tombant du ciel, soit une flamme ou une source vive jaillissant du rocher, soit une nuée mystérieuse prenant forme humaine et s'envolant dans les airs, la religion consacre le lieu, des sanctuaires s'élèvent, les fidèles accourent, et si l'emplacement sacré se trouve bien situé à d'autres égards, une La Mecque peut y surgir ou une Jérusalem.
Enfin la haine entre hommes, la peur du sac, du pillage firent aussi naître des groupes d'habitations, et de nos jours encore la construction de cités puissantes est due aux mêmes causes. Une des préoccupations constantes de nos aïeux était de se garer des incursions ennemies ; en mainte contrée on ne pouvait concevoir l'existence d'un village qui ne fût entouré d'une palissade et d'abatis : on utilisait tous les avantages du terrain pour établir un lieu de séjour qui fût en même temps un refuge. C'est ainsi qu'un îlot séparé de la terre ferme par un détroit profond offrait un admirable emplacement pour la construction d'une cité maritime ou lacustre, pouvant à la fois guetter l'approche des ennemis et présenter un bon accueil aux amis. Les roches escarpées à parois perpendiculaires, d'où en cas d'attaque on écrasait les assaillants sous des pluies de pierres, constituaient aussi des forteresses naturelles très appréciées d'où l'on surveillait et dominait l'espace à la façon des aigles.
Dans les pays accidentés où des traits brusques, parois de montagnes, ravins profonds, larges fleuves, rivages de la mer, limitent les petites sociétés primitives, les distances qui séparent les divers foyers d'activité humaine sont très inégales. Il en est autrement dans les contrées qui présentent un caractère uniforme sur de vastes étendues, par le sol, le relief et le climat : là les villages ou campements des tribus parsèment l'espace à intervalles réguliers, à une journée de marche dans les pays à population rare, à une demi-journée ou par moindres fractions en des régions plus populeuses ; un véritable rythme réglé par le pas de l'homme préside à la distribution des groupes humains. A l'examen des cartes détaillées, on remarque facilement le contraste que présentent les lieux d'habitation à espace normal et ceux auxquels les modifications du milieu ont imposé un désordre apparent. Longtemps le parcours habituel d'un marcheur, avec ses repos nécessaires pour la nourriture et le sommeil, fut la seule mesure de distance qui marquât sur le sol les lieux d'étapes et de croisement : mais la domestication des animaux de course permit à l'homme d'allonger son parcours en une journée de voyage, et par suite les lieux de séjour qui se succèdent sur les voies historiques alternèrent par ordre d'importance, suivant les voyageurs qui s'y arrêtent, simples piétons ou bien piétons et cavaliers.
Evidemment d'autres montures de course que le cheval : ainsi le chameau dans l'Asie centrale et les régions méditerranéennes, l'éléphant dans les Indes orientales, le bœuf dans l'Afrique du Sud, durent légèrement modifier, suivant la vitesse de leur marche, les distances normales entre les points d'arrêt et par suite entre les groupes de demeures humaines. Les étapes sont relativement courtes dans les pays où les animaux servent surtout au transport des marchandises, leur pas étant alors beaucoup plus lent que sous le poids de l'homme impatient, éperon né.
D'autres distances entre les groupes d'habitations, hameaux, villages ou cités, sont déterminées d'avance par la nature du relief, du littoral, du climat, des flores, de la faune ou autres conditions du milieu, le long des chemins naturels ou graduellement tracés par les pas de l'homme. Ainsi, pour les peuples bergers, le va-et-vient de transhumance, entre les pâturages ras de la montagne et les prairies abondantes de la plaine, fixe les lieux de séjour temporaires ou permanents pour une partie de la population locale.
Celui qui sait lire a sous les yeux tout un cours d'histoire générale, aussi bien que mille histoires locales et particulières, en voyant une carte bien faite qui lui indique les positions respectives de chaque centre d'activité humaine : il saisit les rapports qui s'établissent de cause à effet et d'effet à cause entre les lieux de la montagne et ceux de la plaine, entre rive et île, estuaire et promontoire, oasis et vallée fluviale. Nulle étude n'est plus instructive que celle des points dont l'homme a tacheté la surface de la terre habitable ; mais encore faut-il que la figuration de la surface planétaire soit parfaitement ressemblante, et qu'elle renseigne sur tout ce qui est de nature à influencer l'habitant dans le choix de son gîte : sinon, elle conduit à des explications fantaisistes que dément la réalité.
Dès que deux ou plusieurs groupes d'individus furent en relations mutuelles, le réseau des voies de communication commença, très fruste sans doute, très modeste à son origine, mais suffisant pour modifier quelque peu l'aspect de la nature, et surtout pour lui donner un charme tout particulier, une intimité très douce aux yeux de celui qui vit en elle, en connaît tous les mystères. Le sentier, nécessairement sinueux, à cause de l'inégalité des pentes, des obstacles, petits ou grands, parsemés dans l'espace à parcourir, serpente par courbes inégales, très allongées dans la plaine, courtes et brusques sur les déclivités, et le marcheur se plaît à le suivre, jouissant inconsciemment du rythme parfait des méandres qui se succèdent, s'harmonisant, par une géométrie naturelle, avec toutes les ondulations du sol. Par un accord tacite, s'accommodant à la loi du moindre effort, les pieds de chacun des passants contribuent à frayer la même voie ; quand les conditions se maintiennent sans grand changement, le chemin garde immuablement son tracé de siècle en siècle, tandis que se succèdent les générations des peuples, conquérants et conquis. En certains endroits, les pluies, formant des mares temporaires, obligent le passant à tracer des sentes latérales qui se ramifient à l'infini en courbes élégantes. Ailleurs, sur des collines terreuses ou composées de roches friables, le chemin se creuse profondément comme un ravin entre des talus herbeux, au-dessus desquels les arbres entremêlent leurs branches. En bas, à travers le ruisseau, des pierres, jetées de distance en distance, permettent au voyageur de passer a pied sec. Tous ces accidents divers, où l'homme retrouve son action sur la nature, ajoutent infiniment à la poésie de l'existence.
Les hommes n'avaient eu, en maints endroits, qu'à suivre les traces ou les indications des animaux pour établir le réseau des chemins. Dans les forêts tropicales, l'indigène utilisait simplement les trouées faites par l'éléphant, le tapir ou quelque grand fauve ; dans l'île de Java, le volcan de Gédé, au-dessus de Buitenzorg, eût été inabordable si les rhinocéros n'avaient frayé de larges sentiers jusqu'au bord du cratère. Dans le désert, n'est-ce pas aussi en observant les pas des animaux qu'on trouve la direction des fontaines et celle des gués fluviaux ?
En mer, les insulaires eurent d'abord à guider leurs barques sur le vol des oiseaux pour atteindre d'autres terres, et telle arête de montagne fût restée infranchissable si la ligne constamment suivie par les volatiles migrateurs n'avait indiqué nettement la position du col. Pour les chemins de la mer, les matelots se réglaient aussi par le vol des oiseaux, de même que par les vents réguliers dans les parages d'alizés, de moussons et de brises alternantes. La mer, avant la période de la vapeur, qui rendit le navire indépendant, eut, comme la terre, ses voies historiques tracées sur le flot mouvant[151].
Les monuments les plus anciens du travail de l'homme sont les sentiers : en comparaison, les plus vénérables amoncellements de briques retrouvés dans la Chaldée ou sur les bords du Nil ne sont que des œuvres d'hier. Frayées par les pas de tous, et composées en réalité de mille variantes légèrement distinctes, qui ont fini par se confondre, ces pistes doivent emprunter tel défilé, telle courbe de la vallée, tel épaulement de la colline et se développent entre ces points fixes indiqués par le relief du sol. L'ingénieur le plus savant ne pourrait mieux faire, et le sentier tracé par lui n'aurait certainement pas l'art de s'accommoder pittoresquement à la nature en contournant ou en surmontant les obstacles par de gracieuses sinuosités. Toutefois l'assèchement du sol des vallées a fait, en d'innombrables endroits, déplacer nombre de ces pistes : pour éviter les marais, les boues, les fourrés de végétation touffue, les embuscades, les voyageurs aimaient jadis à suivre les arêtes de collines, de manière à commander la vue des deux versants. Le Rennsteig de la Thuringe est le type le plus remarquable de ces chemins historiques, délaissés depuis que les routes ont pu s'établir dans toutes les vallées que l'homme a graduellement aménagées : on cherche maintenant, par une sorte de piété historique, à reconnaître tous les vestiges de l'antique tracé, mais le mode nouveau introduit par la civilisation moderne ne comporte plus guère l'existence de ces routes des crêtes.
Mainte peuplade, dite sauvage, a su donner des preuves de science et d'audace architecturales par la construction de ponts et de glissières au-dessus de torrents, de précipices et même de vallées entières. En nombre de contrées, notamment dans le Tibet oriental et en Amérique, dans le pays des Inca, les *oroyas*, *tarabitas* et divers types de « funiculaires » employés pour la traversée des gorges profondes, d'une falaise à l'autre, doivent être considérés, sans doute, comme des constructions héritées de peuples ayant joui autrefois d'une culture supérieure à celle des habitants actuels de la contrée. Quelques tribus américaines devenues sauvages — entr'autres les Aruacos de la Sierra Nevada de Santa Marta — ont conservé des formes de constructions certainement primitives, tels les ponts composés d'arbres vivants qui se penchent l'un vers l'autre et dont on entrelace les branches maîtresses en ajoutant des réseaux de lianes au plancher rudimentaire.
L'homme civilisé, ayant actuellement de très grandes exigences pour ses voies de communication, routes, canaux et voies ferrées, est trop porté à croire que ses ancêtres, les primitifs, se trouvaient presque entièrement dépourvus des moyens de parcourir le monde. C'est une erreur. Ne possédant pas de véhicules, nos aïeux les chasseurs ou les bergers nomades se servaient d'autant mieux de leurs membres, et les exploits pédestres qui sont considérés maintenant comme exceptionnels étaient alors des faits de commune occurrence, comme on le voit dans le nord du Mexique, chez les Seri, les Yaqui, les Tarahumara.
Des tribus entières se déplaçaient, suivies de leurs malades, de leurs blessés, et rattrapées en route par les accouchées qui avaient dû s'arrêter quelques jours dans un abri. Que de fois des voyageurs, chevauchant dans un sentier bien frayé, ont été surpris de voir pendant toute une journée des Indiens les accompagner dans l'épaisseur du fourré, bondissant par-dessus les obstacles et se glissant comme des serpents entre les lianes. Grâce à cette facilité de déplacement, d'autant plus grande que moins de fortune acquise attachait les peuplades à leur résidence première, les indigènes émigraient fréquemment en masse à des centaines, à des milliers de kilomètres même, en des pays différents par les productions et le climat. Les recherches des ethnologistes américains ont abouti à ce résultat étonnant, de montrer des tribus de même origine et de même langue dispersées sur tout l'immense territoire qui s'étend de l'île Vancouver à la Floride et de la Méditerranée canadienne à la Sierra Madré. On eût dit que le hasard avait présidé à l'éparpillement des groupes ethniques, tant les migrateurs avaient su triompher de l'espace dans leurs voyages de conquête, de fuite ou de simple caprice. Toute la moitié occidentale de l'Ancien Monde fut le théâtre d'un mouvement analogue lors de la rupture de l'équilibre romain. Ne vit-on pas alors, dans les Gaules, dans la péninsule d'Ibérie, aux limites mêmes du désert africain, des peuples venus du Caucase et du Tian-chan ?
Ainsi le réseau des routes — ici sentes d'escalade dans les montagnes, ailleurs simples pistes sur la roche dure, ornières approfondies des chemins creux, rubans entremêlés dans l'herbe des steppes, chemins liquides de la mer effacés par le vent — enserrait le monde entier, et nos aïeux, ces rudes marcheurs, sans connaître exactement la position respective des lieux, n'en savaient pas moins la direction à suivre pour atteindre les pays merveilleux dont ils avaient entendu la légende[152].
D'ailleurs, les peuplades primitives de contrées nombreuses avaient dû certainement s'élever à des notions géographiques suffisamment précises. Les voyageurs modernes ont souvent rencontré des sauvages qui, pour leur expliquer la route à suivre, ont su parfaitement tracer sur le sable ou sur le papier des cartes, d'aspect très artistique parfois, avec direction des routes et distances approximatives. Les meilleures cartes des pays encore peu connus, celles qui renferment le plus de renseignements, sont dues à des indigènes, géographes sans le savoir. Les Aruacos, déjà mentionnés, se disent « fiers d'être des cartographes », nous dit de Brettes ; les prêtres enseignent aux enfants la religion, la généalogie des familles et la géographie[153]. Un demi-siècle avant nous, presque toute la cartographie du Sahara, entre le Niger et les monts de l'Atlas, avait été faite par des nègres, des Arabes et des Touareg dessinant sur la pierre ou sur le sable[154]. Naguère, et peut-être encore de nos jours, les pilotes des Carolines et des îles Marshall possédaient des *medos*, véritables cartes composées de coquillages ou de cailloux représentant les îles, et de baguettes placées en divers sens pour indiquer l'équateur, le méridien, les journées de navigation, les courants et l'itinéraire à suivre[155]. Le détroit de Torres, parsemé d'écueils, est encore fort dangereux à parcourir, et le seul document que l'on possède pour se guider, notamment dans le détroit périlleux ouvert entre les îles de Mabuiag et de Buron, est dû à un navigateur indigène[156].
Le trafic entretenait constamment les rapports, même entre tribus très sédentaires. Les échanges de denrées, de marchandises, de mythes et d'idées se sont toujours faits de peuplade à peuplade, non seulement par les prisonniers de guerre, dont la plupart finissaient par être plus ou moins des membres adoptifs de la tribu victorieuse, mais aussi par des tribus spéciales que leur travail utile protégeait efficacement dans tous leurs voyages. Même pendant les guerres d'extermination, ces francs voyageurs, hommes et femmes, avaient un caractère sacré, car toute coutume se transforme graduellement en rites religieux. De tout temps on connut ce que les ouvriers en quête de travail appellent maintenant le « grand trimard »[157], et grâce à ces nomades se fit, plus qu'on ne croit, l'éducation du monde ; de proche en proche, tout se transmettait, choses et pensées, d'un bout de la terre à l'autre[158].
De nos jours, on ne peut que (difficilement se rendre compte de la part que prirent les tribus marchandes dans l'histoire de l'humanité, car les colporteurs et industriels errants ont singulièrement décru en importance comme porteurs de nouvelles depuis que les courriers, les estafettes, la poste, les télégraphes et les téléphones les ont remplacés ; ils ne représentent plus que la survivance méprisée ou même haïe d'une classe jadis vénérée ; mais autrefois ils eurent dans le développement de l'humanité une influence capitale, car c'est grâce à eux que les hommes apprirent leur parenté commune. Il fut un temps où ces passants, allant de peuple en peuple à travers la terre, représentaient par leurs allées et venues la circulation sanguine et nerveuse dans l'immense corps social. Ainsi que le fait très justement remarquer un missionnaire, parlant des mœurs si hospitalières des Mongols, comment n'accueillerait-on pas avec joie l'étranger qui est à la fois un journal pour les nouvelles du dehors et un messager pour les salutations à transmettre et les commissions à faire ? L'accomplissement de ces petits services peut tarder des mois et des années, mais il finit par avoir lieu[159].
De même, au Mexique, avant que le pays fût couvert d'un réseau de voies ferrées, les Indiens n'hésitaient pas à entreprendre un voyage pédestre qui devait durer des mois, des bords du golfe de Californie à l'isthme de Tehuantepec, pour faire une simple commission, satisfaire une lubie : le temps ne leur coûtait rien.
L'exemple des Romanichel ou Bohémiens, connus dans toute l'Europe sous des noms différents, nous montre l'évolution extraordinaire qui s'est accomplie dans la destinée des tribus de voyageurs depuis que les peuples n'ont plus besoin de ces intermédiaires de trafic et de science, car c'étaient ces nomades qui savaient soigner le bétail et même les hommes ; nous avons aussi mentionné les Apolobamba de la Bolivie, qui parcourent toute la partie méridionale du continent américain et que l'on accueille partout. Les routes sont la mort de ces hommes errants qu'on attendait naguère avec impatience aux temps accoutumés.
Sans avoir à discuter ici l'époque à laquelle les Tziganes (Zigeuner, gypsies, gitanos) pénétrèrent en Europe, on peut étudier indirectement les mœurs de ces groupes de familles voyageuses chez leurs congénères de l'Inde, tels que les Bandjari et les Povindah. Les services éminents qu'ils rendaient naguère à la société résidente en faisaient des amis de tous ; on accourait au-devant d'eux, on les interrogeait après avoir échangé avec eux des bénédictions et des saluts, puis, tandis que les parents traitaient avec leurs visiteurs les affaires de commerce, les enfants s'amusaient des verroteries qu'on leur avait distribuées et les jeunes filles, tendant la main aux femmes, leur demandaient la bonne aventure. Dans les pays civilisés d'Europe, au contraire, les Bohémiens, que leur genre de vie nomade a complètement différenciés des nations sédentaires dont ils parcourent le territoire, ont fini par être considérés comme n'appartenant plus à l'humanité : ainsi que des pestiférés, on les parque en dehors des villages ; on invente pour eux des règlements de police soupçonneux et brutaux ; en leur interdisant le commerce légitime, on les pousse presque forcément au vol et à la maraude, et même, en certains endroits, afin d'en débarrasser la terre, on les déporte en masse. C'est, à la honte de notre société moderne, impuissante à faire le bien, la mesure que l'on a prise, vers le milieu du siècle, dans le pays Basque et en Béarn.
Encore de nos jours, les chemins suivis autrefois par les francs voyageurs sont indiqués, non seulement par le relief du sol auquel on devait se conformer, mais aussi par des objets de commerce découverts aux anciennes étapes et aux lieux de marché. De même que, dans l'Amérique du Nord, les « chasseurs de fourrures » et autres voyageurs pratiquent, en maints endroits, des « caches » renfermant des armes et des approvisionnements, de même les caravaniers préhistoriques d'Europe et d'Asie laissaient, de distance en distance, le long des routes, des amas souterrains que l'on retrouve maintenant. Grâce à ces découvertes, on peut dresser une carte sommaire de l'Europe indiquant les voies que les peuples antérieurs à l'histoire avaient déjà frayées d'une extrémité du continent à l'autre : tels le chemin du Caucase à la mer Baltique, celui des Palus Méotides à la vallée du Danube, la route de l'Adriatique au pays de l'ambre par la trouée entre Alpes et Carpates, la traversée des Gaules par les deux vallées de la Saône et de la Seine, l'entrée de la péninsule Ibérique par les défilés qui longent la concavité de la mer des Basques. D'ailleurs, les mêmes avantages qui assuraient la prééminence à certaines voies pour le lent mouvement des échanges pendant les âges préhistoriques devaient leur donner aussi le premier rang au temps de l'histoire écrite, et c'est le long de leur parcours que se sont fondées les grandes cités ou que se sont déroulés les événements considérables dans la vie des nations.
De même qu'il y eut des francs voyageurs, libres de trafiquer entre les peuples en lutte, de même il devait y avoir des lieux francs aux abords desquels toutes hostilités restaient interdites par commun accord. La raison intime de ce choix n'était autre que la nécessité. car il fallait à tout prix se rencontrer pacifiquement sur un marché pour obtenir les objets indispensables à l'existence, mais les circonstances spéciales qui valaient cette faveur à tel ou tel point géographique différaient suivant les contrées et les temps. Tel endroit favorablement situé avait été choisi en vertu d'une convention formelle, mais presque toujours le fait dut se produire spontanément, au lieu que la nature indiquait le mieux : le consentement tacite n'engageant en rien l'avenir répond au caractère réservé, justement soupçonneux des peuples primitifs, décidés à rompre lors de la première alerte. En tous pays, à toutes les époques, sont nés de ces lieux francs pour les échanges, les rencontres, la joie de se voir, même entre ennemis. Dans le Sous marocain la règle admise défend toute vengeance un jour de marché (Brides).
Les demeures de l'homme, les sentiers qu'il trace, les lieux de campement et de marché parlent surtout de paix, mais la guerre sévissait aussi, entre les groupes sollicités par des intérêts divers, et l'industrie naissante avait à pourvoir à la fois aux progrès et aux passions de tous, à rendre les peuples plus forts pour l'entr'aide ou pour la lutte. Ces témoignages des conquêtes graduelles de l'humanité ont pu se conserver principalement dans les grottes, sous la protection des rochers et des concrétions calcaires déposées depuis le séjour des troglodytes. Signalons surtout les cavernes du midi de la France, de la Vézère, de la Cère et de la Dordogne à la Cèze et à l'Ardèche.
Aussi longtemps que les hommes, comme leurs cousins les singes, n'eurent à leur disposition que les armes naturelles, les muscles, les griffes et les dents, auxquelles ils ajoutaient à l'occasion la branche arrachée d'un arbre voisin ou les pierres détachées du roc, ils durent rester principalement arboricoles, ou du moins habitants de la forêt qui leur fournissait abri contre les bêtes sauvages, et leur nourriture dut être surtout celle qu'ils trouvaient aussi dans le monde végétal, feuilles et baies, écorces, racines et tubercules. Mais après la longue série des ans et des siècles, apportant chacun son contingent d'expériences et de progrès, lorsqu'un Archimède primitif eut appris à distinguer l'arme tranchante, le silex aigu de la pierre brute, informe, l'homme devint à son tour l'égal des fauves, et put descendre de son habitation haut perchée pour les combattre sur leur terrain et à parfaite égalité d'armes : à la griffe, à la gueule, il pouvait opposer la hache. Il n'avait plus besoin de fuir, il pouvait lutter, et ses habitudes, ses mœurs, sa destinée changèrent en conséquence.
Devenu le rival des bêtes féroces, désormais habile à verser le sang, l'homme put apprendre à le boire, comme il le voyait faire au *Machairodus* et à d'autres animaux ; il sut dépecer les chairs pour s'en nourrir, préparer les peaux pour s'en faire des tapis et des vêtements, remplacer les liens d'herbes ou de lianes par ceux, bien plus forts, que lui fournissaient les boyaux et les tendons. Qu'il restât herbivore par goût, par habitude et grâce à l'abondance de la nourriture végétale, ou bien qu'il fût devenu carnivore, du moins omnivore, il put aménager la terre à son profit, devenir un Thésée, un Hercule, un destructeur des monstres dont il avait appris à disputer l'empire : un nouvel âge de l'humanité venait de naître.
Quand l'homme eut encore ajouté d'autres armes à la grosse pierre, au caillou tranchant, à la massue et à la hache, quand il les eut façonnées en pointes, lisses et harbelées, et qu'il eut à sa disposition la pierre de fronde, la flèche, le javelot, le dard de sarbacane, il possédait, et d'une façon définitive, la force matérielle : malgré mammouth et mastodonte, ours et lion des cavernes, crocodiles et ophidiens, il était devenu le maître, sauf pourtant en quelques contrées où il avait à lutter contre des nuées de moucherons ou d'autres infiniment petits ; telles espèces de chauves-souris vampires rendent certains pays complètement inhabitables ; pour échapper à la mort, eux et leurs animaux, des colons de Costa-Rica ont dû fuir les côtes occidentales situées au sud du mont Herraclura.
La genèse de l'instrument primitif employé par l'homme dès les origines de l'industrie paraît être fort simple. Après avoir appris à se servir d'objets extérieurs comme d'armes ou d'instruments, il dut certainement garder avec soin les bâtons et les cailloux qu'il avait appréciés ; il constata, dans l'emploi des objets fournis par la nature, l'avantage que lui donnait telle ou telle forme pour accroître sa force et son adresse. Il apprenait à comparer les diverses branches ou racines pour la flexibilité ou la force de résistance du bois, pour ses qualités comme dard, comme massue ou comme arme de jet ; il découvrit le boumerang, par exemple, qu'emploient certains sauvages, ceux de l'Australie entr'autres, et que les civilisés de nos jours, par suite d'une régression partielle, sont incapables d'utiliser. De même, l'homme primitif voyait la différence des galets dont il armait sa main et qu'il jetait avec plus de précision, un ensemble de mouvements mieux coordonnés que ceux du singe. En nombre de pays, le sauvage se sert encore de la pierre, et la lance de loin avec une sûreté redoutable. C'est le front ouvert par une pierre que, dans la légende judaïque, tomba le géant Goliath, et, dans les pays d'Orient, les bergers de la Susiane, qui ne s'aventurent point dans les pâturages sans avoir leur fronde suspendue à l'épaule, s'imaginent tous être autant de David pour le coup d'œil et l'adresse[160].
Quand la pierre, l'arme primitive, se brisait sur la roche voisine, celui qui l'avait lancée observait à son gré le taillant des arêtes et les ramassait pour de nouvelles besognes, le coup, la coupure, le grattage. De très longs siècles, des cycles s'écoulèrent, nous le savons, pendant lesquels les hommes apprirent à se servir des silex, des obsidiennes ou autres pierres à éclats coupants pour en faire leurs instruments usuels, utilisés à l'infini, comme nous employons aujourd'hui les clous, les aiguilles, les épingles, les grattoirs. C'est par milliards et par milliards que le travail incessant de la vie au dehors et du ménage devait extraire du sol environnant de ces pierres tranchantes et perçantes, que l'on rejetait après usage dès que la taille en était émoussée. L'ouvrier intelligent, les retouchant avec adresse par de nouveaux coups donnés sur le saillant ou sur la pointe, parvint plus tard à les utiliser longtemps comme de vieux amis (Rutot). Tels furent les objets de transition entre le bloc ou le caillou primitifs lancés par l'homme et l'arme taillée avec art. Les plus beaux instruments polis et, de progrès en progrès, les chefs-d'œuvre de la statuaire naquirent de l'emploi de la pierre appropriée, elle-même née de la pierre informe[161]. Mais l'usage de cette pierre brute est encore pratiqué et le paysan s'y rattache avec une sorte de piété, notamment pour le bornage du sillon et des chemins. Dans les îles Arran, au milieu de la baie irlandaise de Galway, les pêcheurs se servent encore d'ancres en pierre ; même les demeures en fragments de rocs, les *cloghan*, en forme de ruches, y sont toujours communes[162].
Les archéologues ont classé d'après les pierres les différentes périodes de civilisation pendant la préhistoire, âges éolithiques, paléolithiques, néolithiques. L'adresse plus ou moins grande que l'on mit à former les instruments de pierre, d'abord en simples éclats, obtenus par pression ou par percussion puis par une taille de plus en plus savante, enfin par un polissage devenu parfait, donne les éléments de la division chronologique primitive, et cela se comprend, car la pierre peut durer de siècle en siècle, et même à travers les périodes géologiques, tandis que les industries parallèles : sculpture sur bois, sur ivoire, sur os, sur corne, fabrication des étoffes et des vases, d'autres travaux encore, s'appliquent à des substances qui périssent pendant la durée des âges et ne peuvent indiquer de périodes générales.
En fournissant des cailloux, le sol offrait des armes ; de même, on peut dire que le primitif n'eut pas même besoin d'inventer des étoffes, puisque la nature les donne gratuitement, du moins dans les contrées tropicales où l'on présume que les races humaines prirent naissance. Là, certaines espèces de cactus, de bananiers et autres plantes à grasses tiges s'entourent à leurs bases de toiles naturelles à fibres entrecroisées qui sont bien réellement des tissus, modèles de ceux dans lesquels l'homme s'enveloppe aujourd'hui. Ces réticules peuvent être facilement égalisés, consolidés, resserrés par la main de l'homme. Il ne reste ensuite qu'à les rendre durables, soit en les martelant pour les débarrasser de leurs déchets, soit en les trempant dans une eau mordante pour les soustraire à la décomposition. Depuis les temps préhistoriques, de jeunes audacieux apprirent à imiter ces étoffes naturelles en entrecroisant des fibres choisies et préparées, puis vinrent successivement toutes les simplifications de l'industrie, par le métier où se tendent, où se croisent et décroisent les fils, laissant passer, dans l'entredeux, la trame que porte la navette ; toutes les splendeurs des tissus, du lin au coton et à la soie, naquirent ensuite.
De même la poterie commença, pour ainsi dire, sans l'intervention de l'homme, certaines plaques d'argile recourbée, qui se forment par l'effet de la dessiccation solaire, et les couches de boue déposées par l'eau entre les mailles des filets[163] étant déjà de véritables vases aussi commodes à employer que de grandes coquilles ramassées sur le rivage. L'eau versée sur le sol battu entraîne parfois des particules fines de terre qui, après s'être desséchées, présentent une cohésion suffisante pour former des briquettes utilisables. Il était donc naturel de les pétrir, puis de leur donner la consistance voulue, d'en extraire l'eau par la pression et de les égaliser avec la paume de la main. Suivant la grandeur des constructions projetées ou la quantité de matières, le volume d'eau que devait contenir le vase, on mesurait les dimensions de la brique ou la capacité du récipient, puis on étendait au soleil l'objet de fabrication qui durcissait peu à peu. Le tour de main, l'expérience, précisés pendant les années et les siècles, de génération en génération, assuraient au travail toute la perfection qu'il pouvait acquérir par la seule industrie manuelle : le plat du sol donnait la brique, la rondeur de la cuisse formait la tuile.
Mais, tôt ou tard, un puissant auxiliaire devait s'ajouter à la main du potier. La ménagère n'était peut-être pas éloignée de l'aire où son mari triturait l'argile : des charbons, des branches enflammées s'échappaient du foyer et tombaient au hasard sur le sol, sur les carreaux et les vases de terre. Bien plus, ce foyer lui-même pouvait avoir été construit en briques. Après des milliers d'observations volontaires ou involontaires, était-il possible qu'on ne remarquât pas l'action du feu et le changement produit par la cuisson dans la matière argileuse : l'art du potier était donc complété dans ses éléments primitifs. Quant à l'invention mécanique du tour, qui facilite si bien la besogne pour donner de la précision et de l'élégance aux rondeurs du vase, on sait qu'elle a été précédée par un mouvement de rotation que les potiers donnaient à la boule d'argile qu'ils pétrissaient entre les deux mains ; telle est encore la méthode pratiquée par les femmes ouolof pour tourner leurs écuelles[164]. En maintes contrées, en maints villages, l'antique industrie des âges lithiques s'est maintenue chez les potiers, notamment à Ornolac, dans les Pyrénées et sur les bords du Nil.
Une découverte essentielle, le point de départ de toute la mécanique, fut l'invention de la roue, événement capital dont les archéologues ne savent encore à qui faire remonter le mérite.
En tout cas, il est certain que le Nouveau Monde ne connut pas le char avant l'arrivée des Espagnols ; il n'avait que le traîneau, tandis que dans l'Ancien Monde nous voyons apparaître partout, aux origines de l'histoire, le merveilleux engin de la caisse où l'homme se place avec son avoir, qu'il installe sur un essieu entre deux roues pleines, grinçant à chaque traction du moteur, homme ou animal.
Pareille conquête fut, avec celle des métaux, la véritable aurore du monde moderne.
Les travaux métallurgiques ne se sont point succédé dans toutes les contrées suivant un ordre identique. Les méthodes ont dû varier suivant l'abondance et la nature du minerai, de même que suivant les progrès accomplis antérieurement par les diverses populations. Ainsi l'on constate que les sauvages, riverains du lac Supérieur, dans l'Amérique du Nord, apprirent à marteler le cuivre natif des gisements d'Ontonagon et de Keweenaw, pour en fabriquer des ornements et des armes. De même, les Eskimaux du Groenland, qui ne savaient pas fondre les métaux et qui, pour leur industrie habituelle, en étaient encore à l'âge de la pierre et des os, utilisaient pourtant quelque peu les blocs de fer météorique ou natif qu'ils trouvaient sur leurs côtes. Tandis que, dans l'Europe occidentale, l'ordre de succession normal dans l'emploi des métaux se fit du cuivre au fer en passant par le bronze — alliage de cuivre et d'étain —, les nègres et les Ouraliens commencèrent par l'usage du fer, et ce sont eux qui, par deux voies, celles du sud et de l'est, devinrent, comme forgerons, les initiateurs des « Aryens » d'Europe et d'Asie.
D'ailleurs, ainsi que le fait remarquer Lenormant[165], le fer météorique, le fragment d'astre tombé du ciel et que l'on put croire d'abord avoir été spécialement envoyé en présent à son peuple par un dieu bienfaisant, dut être en beaucoup de pays le point de départ des travaux de métallurgie. Ce métal, que l'on n'a pas besoin d'affiner et qu'il suffit de fondre pour l'employer dans la fabrication de toute espèce d'instruments, fournit aux inventeurs de ces époques lointaines l'occasion « providentielle » de prendre leurs premières leçons sur le traitement des métaux. C'est là ce qu'indiquent le nom égyptien du fer, *ba-eu-pse*, « matière du ciel », et l'ancienne doctrine relative au « firmament », que l'on s'imaginait comme une voûte de fer dont les fragments tombent parfois sur la terre. De même, les Grecs donnèrent au fer une appellation *(sideros)* certainement dérivée d'un mot appliqué au monde « sidéral » : pour eux, le fer était un petit astre détaché de l'empyrée. Dès les origines de l'histoire, ce métal était connu en Égypte, puisqu'on a trouvé une barre de fer maçonnée dans l'intérieur de la pyramide de Chéops ; mais, soit par méfiance, relativement à un objet d'invention moderne, soit par crainte des dieux lanceurs de météorites, les Egyptiens considéraient le fer comme impur ; c'est avec une arme de ce métal que Typhon aurait tué Osiris, et la rouille qui, sous un climat moite, ronge promptement le corps métallique, était tenue pour le sang épaissi du Dieu. Un de ces très anciens outils fabriqués en fer météorique a été retrouvé par Schliemann dans les ruines de-Troie[166]. Mais déjà ces divers travaux du mineur et du forgeron permettent de déterminer, dans la plupart des civilisations locales, un âge assez rapproché des siècles connus ou du moins entrevus par l'historien : les archéologues cherchent à en fixer les dates et ce travail leur est de plus en plus rendu possible par les multitudes de documents qui s'amassent dans les collections. Ainsi Glasinaï, en Croatie, nous fournit des objets par vingtaines de mille en pierre, en bronze et en fer.
Les progrès industriels de toute espèce qui se sont accomplis pendant la période préhistorique, dépassant certainement de beaucoup en importance tous ceux qu'enregistra l'histoire proprement dite, devaient naturellement solliciter la passion, la joie artistique de l'ouvrier, et par conséquent faire naître l'art, compagnon nécessaire du travail libre.
En ces premiers âges, où les classes n'étaient point encore séparées, où le grand corps social n'avait que partiellement différencié ses organes, l'art n'avait probablement pas encore ses adeptes spéciaux vivant en dehors de la communauté. Chacun était son propre décorateur, chacun son propre artiste, de même que, pour tous les besoins de l'existence, chacun était son propre fournisseur, et dans le danger son propre champion.
Quand le primitif se trouvait aux aguets dans la brousse, attendant une proie pour la percer de ses flèches, ou qu'il rampait à travers les herbes et les branches pour surprendre le gibier au repos, que de fois il dut voir des tableaux saisissants qui se gravèrent fortement dans sa mémoire : le puissant félin avançant prudemment la griffe et montrant ses crocs prêts à la morsure ; le pachyderme entourant un arbre de sa trompe et le déracinant du sol ; le cerf dressant orgueilleusement sa haute ramure dans les clairières de la forêt.
Quand il rêvait le soir, auprès des tisons aux lueurs soudaines, ces fortes impressions apparaissaient de nouveau, et, pour se les remémorer ou pour les figurer à d'autres, il les reproduisait par le dessin.
Un fragment de silex lui servait à graver la scène sur le manche ou la poignée de son arme, dont le prix se trouvait ainsi augmenté infiniment. Mais ce prix était tout moral à cette époque. L'art, sincère et désintéressé, était par cela même le grand art. L'artiste n'avait appris à travailler que pour sa propre joie et pour celle des proches : il sculptait des figurines pour la femme qu'il aimait et suspendait au poteau de la cabane l'effigie de l'aïeul ou de l'animal tutélaires. Ainsi, l'art était issu des conditions mêmes de la vie et n'avait point des « surhommes » pour créateurs, comme se l'imaginent volontiers des artistes contemporains, un peu trop gonflés eux-mêmes de leur propre valeur et désireux de rester à l'écart d'une foule méprisée. Les initiateurs furent des initiés de la nature, non des mortels d'origine distincte, appartenant à un monde « supraterrestre »[167].
Tout changement de faune ou de climat avait pour conséquence un changement dans l'industrie : ainsi, la civilisation éburnéenne fut vraiment artistique, les défenses de mammouth fournissaient au sculpteur une matière incomparable (Piette).
Dans les moments de loisir que lui donnaient la recherche du gibier et la satisfaction de la faim, l'homme dut chercher aussi d'autres manifestations de l'art que la sculpture ou la gravure de la corne, de l'os, du bois ou de la pierre : des couleurs, l'ocre rouge ou jaune, le jus épais de certains fruits se trouvaient à sa disposition et il sut en profiter également pour peindre sur les parois unies des rocs les objets qu'il voyait ou les formes qui plaisaient à ses yeux.
Il n'est guère de peuples primitifs qui n'aient eu recours à la peinture pour satisfaire leur penchant de l'art ou bien — utilitairement — pour faire savoir à des alliés ou à des frères les faits qu'il était nécessaire de connaître pour l'avantage commun. Toutefois, la plupart de ces peintures, exposées aux influences destructives des météores, à la pluie, au vent, au soleil, au gel et au dégel du roc, n'ont pu se maintenir pendant la durée des âges, et presque toutes se sont effacées ou écaillées, tandis que les objets sculptés ou gravés se conservaient comme en un écrin sous les amas de terre ou de pierrailles. Il est des contrées où le manque de rochers offrant des pages nettes au pinceau de l'homme et l'extrême humidité empêchèrent les naturels de pratiquer l'art de la peinture, et, dans ce cas, ils perpétuaient leurs pensées ou transmettaient leurs messages aux passants par l'entaille de marques sur les arbres ou par l'entremêlement des branches, mais, de toutes manières, l'art et le besoin de parler à distance se donnaient satisfaction.
Dans la période rapprochée de nous, des tribus, que d'ordinaire on cite volontiers comme des exemples de peuplades à civilisation presque rudimentaire, furent précisément, grâce à la sécheresse du climat et à la fréquence des saillies rocheuses, au nombre des groupes humains ayant recours à la peinture.
Sur les bords du Glenelg, dans l'Australie nord-occidentale, l'illustre George Grey a vu de véritables tableaux en plusieurs tons — blanc, noir, jaune, rouge, — revêtus d'une gomme formant vernis ; mais l'art indigène a maintenant disparu puisque les artistes eux-mêmes ont été massacrés.
De même, on ne voit plus guère dans l'Afrique méridionale de peintures restées en place sur les rochers noircis, — les œuvres ont péri avec la race des artistes, Sañ ou « gens de la brousse » (Bosjesmannen, Bushmen); — mais plusieurs de ces œuvres d'art ont été transportées dans les musées de Maritzburg et de Bloemfontein, et des reproductions s'en trouvent dans les importantes collections d'Europe. La plus grande de ces compositions comprend trente-huit figures d'hommes et d'animaux, peints en quatre couleurs. La scène, très vivante, présente une razzia de troupeaux faite par les Bosjesmannen, que poursuivent des Cafres armés de boucliers et de sagaies : les Gens de la brousse ont des arcs et des flèches, et, d'après le tableau, paraissent s'en servir avec succès ; tout semble indiquer qu'ils remporteront la victoire[168].
Le sculpteur, le dessinateur vivait avec son œuvre. Le bateau qu'entaillait l'Océanien, le pilier généalogique de l'Indien était le compagnon d'existence de celui qui l'avait conçu : c'était véritablement de l'art et non point du commerce comme tant de « commandes » de nos jours.
Dans ses diverses manifestations, la peinture, de même que la gravure et la sculpture, devait servir à plusieurs fins. Elle fut d'abord le besoin de vivre avec la nature ambiante, de la faire rejaillir de soi-même après l'avoir conquise, elle fut aussi le récit des événements, soit pour le cercle étroit de la tribu et pour une courte période de la vie, soit pour constituer de véritables annales pendant une longue durée de temps. En outre, la peinture, tout particulièrement sur les peaux ouvrées par les sauvages de l'Amérique du Nord, fut parfois une simple nomenclature, un moyen de comptabilité, comme l'emploient encore en beaucoup de pays civilisés les boulangers et fournisseurs quotidiens. Les formes peintes ont aussi très souvent un sens symbolique et se rapportent aux imaginations du peuple relativement à l'au delà. Enfin, il est très probable qu'en beaucoup de circonstances les figurations diverses pratiquées sur les peaux et les rochers constituent une véritable écriture idéographique ; elles doivent, à ce point de vue, être spécialement étudiées comme expression du langage.
D'après l'archéologue Piette, grand fouilleur de cavernes, les peintures de l' « assise à galets coloriés » que l'on trouve dans les couches préhistoriques de la grotte du Mas d'Azil, succédant immédiatement à celles de l'âge du renne, n'auraient été que des espèces d'hiéroglyphes : ce sont pour la plupart des bandes et des cercles de couleur rouge, qui paraissent avoir indiqué des nombres et représentaient aussi des faits et des idées[169].
De même, les inscriptions gravées sur les rochers du val d'Inferno et du val de Fontanalba, inscriptions qui avaient valu à des lacs voisins le nom de « lacs des Merveilles », n'ont laissé aucun doute dans l'esprit de ceux qui les ont déchiffrées : les images gravées, qui représentent des instruments, des animaux, des travaux d'agriculture, et qui témoignent des mœurs paisibles de cette antique population des montagnes, ne constituent pas seulement un ensemble artistique des plus intéressants, il faut y voir également une espèce d'écriture symbolique[170].
Ainsi que le fait remarquer très justement von Ihering[171], l'écriture naquit avec la propriété du bétail. Les marques de couleur sur la peau du bœuf vivant furent les premiers signes d'écriture, et les premières tablettes à écrire se promenaient vivantes dans la prairie. L'application de la marque sur l'animal en liberté conduisit à l'emploi de la peau du bœuf mort pour y reporter des faits qu'on tenait à se rappeler. Le cuir se revêtit de documents scripturaux : on y consigna les traités entre nations, on y écrivit des lois. De ces grossiers matériaux, qui servirent aux premiers Juifs, aux premiers Phéniciens, aux premiers Romains, naquit plus tard l'usage du parchemin chez les lettrés de Pergame.
Indirectement, les œuvres d'art laissées par nos devanciers de la préhistoire ont aussi contribué à nous faire connaître quelques traits de la civilisation pendant ces âges lointains. On peut y apprendre vaguement quels étaient les types physiques des personnages mis en scène ; on peut même essayer de les classer suivant leurs types et de les rattacher à telle ou telle des races désignées conventionnellement comme les éléments distincts du genre humain. Ainsi, pendant la première période « glyptique », aux temps où de nombreux éléphants parcouraient les campagnes verdoyantes, au bord des lacs et des rivières et jusque dans les hautes vallées que venaient d'abandonner les glaces, fondues par le souffle tiède du midi, les artistes ciselaient volontiers l'ivoire de figurines de femmes ; une de celles-ci semble velue, d'autres présentent peut-être des caractères stéatopygiques comme les « Vénus hottentotes »[172].
À une époque ultérieure, les populations des temps magdaléniens auraient eu un type plus rapproché de celui des habitants actuels. Mais leurs sculptures, très grossières et incomplètes, ne sauraient fournir des indications bien précises, et nombre d'anthropologistes font leurs réserves au sujet de ces tentatives d'identification entre les races préhistoriques et les races actuelles.
A n'en juger que par leur industrie et le genre d'existence qu'elle révèle, les « Magdaléniens » de la Vézère et de la Dordognc paraissent avoir tellement ressemblé aux Lapons et aux Eskimaux ou Innuit de nos jours que plusieurs savants ont été tentés de voir dans ces habitants de la Scandinavie septentrionale et du « Grand Nord » américain les descendants des populations préhistoriques de la Gaule. Refoulés sans cesse vers le nord par le changement de climat qui fondait les glaces et les neiges, les Magdaléniens, reste unique de nations jadis considérables, auraient suivi les rennes vers les régions polaires, dont les contours géographiques, différant alors des linéaments actuels, facilitaient le passage de l'un à l'autre continent. Ludwig Wilser, le célèbre auteur des *Germanen*, nous expose comment, d'après lui, les hommes de Cro-Magnon, refoulés dans la Sandinavie méridionale, y reçurent le baptême fortifiant du climat et se transformèrent en une race essentiellement privilégiée, celle des Aryens, qui depuis ont civilisé le monde[173].
L'étude des anciens ivoires permet aussi de constater quels étaient le gibier du primitif et ses associés parmi tous les animaux que sculpta ou grava le silex des artistes. Ainsi l'on apprend qu'à l'époque de Solutré, encore pendant la période paléolithique, ou de la pierre non polie, le cheval était domestiqué, du moins comme animal de boucherie, puisqu'on le représente avec son licou, d'abord en sculpture, par bas-relief, puis en traits gravés.
Plus tard, à l'époque tarandienne, lorsque le climat fut devenu plus humide et que la durée des neiges eut fait abandonner le cheval, on domestiqua le renne. Enfin, quand les pluies succédèrent aux neiges, les aborigènes apprirent à dresser une espèce de bœuf, revêtu d'une couverture ou ceint d'une large sangle[174].
A côté de la peinture proprement dite, qui représentait des personnages et des objets de la nature environnante, les primitifs pratiquaient aussi la simple décoration au moyen de figures diverses, de couleurs en teintes plates, de lignes droites ou courbes, simples ou entrecroisées. A cet égard, on constate chez les tribus un développement artistique plus ou moins grand, suivant le nombre des formes d'ornement qu'elles ont su découvrir. Ainsi, les Australiens primitifs ne s'étaient pas élevés jusqu'à la connaissance de la spire ou de la grecque[175]. Les nègres non influencés par les musulmans ignorent aussi les spires et les volutes, tandis que les Polynésiens et les Américains, même ceux qui, par la civilisation générale, sont très inférieurs aux Africains, possèdent un art d'ornement d'une évolution très avancée. Les sauvages de la Guyane et de l'Amazone connaissent la spire et la grecque, se plaisent aux figures polygonales, savent enchevêtrer les formes, les occulter, les inscrire les unes dans les autres, d'une manière très complexe. Au moyen de l'alternance et du double plan de symétrie, ils obtiennent des dessins qui plaisent au regard autant que l'art arabe[176].
Ainsi qu'on eût pu l'affirmer d'avance, la grande variété des formes extérieures, dans le monde des plantes, des oiseaux, des insectes, des coquillages, contribue singulièrement à développer le goût artistique des indigènes. Les Papua de la Nouvelle-Guinée, baignés dans ce milieu de la plus somptueuse nature, savent orner merveilleusement leurs outils et leurs cabanes, de manière à passionner les anthropologistes[177].
A l'époque de la Madeleine, celle que les préhistoriens citent le plus fréquemment pour ses productions d'art, les éléments géométriques de l'ornement sont encore assez frustes. Les grands progrès commencent à se manifester avec l'époque du bronze.
Parmi les instruments que l'on trouve dans les fouilles des demeures primitives et qui subsistent encore chez les attardés, il en est plusieurs qui leur permettaient de charmer leurs loisirs par la musique, accompagnée du rythme des mouvements corporels et des pas, mais on n'a trouvé dans les grottes qu'un seul instrument musical proprement dit, le sifflet[178]. Encore pour les origines de cet art, nous avons à remonter jusqu'au monde des oiseaux, dont quelques-uns sont si merveilleusement doués pour le chant, et dont plusieurs genres au moins, entre autres diverses espèces de grues, pratiquent fort gracieusement la danse. Nous savons que maints animaux sont très sensibles à la musique sous ses diverses formes, même de simple mesure, et que plus d'un prisonnier a pu, de cette manière, charmer des araignées, des rats, d'autres compagnons de sa captivité. Par les douces modulations de la voix, du sifflet et les instruments à vent, l'homme attire les serpents et les fait se balancer rythmiquement sur la queue. La bruyante musique militaire entraîne les chevaux comme les hommes, et, d'après les Mongols, un violoniste qui tire de son instrument des sons plaintifs fait couler des larmes de l'œil du chameau[179]. Les Dayak de Bornéo, très méprisés de leurs voisins musulmans, ont un sens de la musique très développé.
Nulle légende n'est plus vraie que celle d'Orphée, dont la lyre évoque les fauves hors de leurs retraites, les change en fraternels compagnons des hommes, et va jusqu'à faire surgir la vie dormante de la pierre pour façonner les blocs en murailles qui, d'elles-mêmes, se juxtaposent et s'érigent en cités. Orphée est bien une personnification de l'art aux âges préhistoriques, et nous pouvons attester en toute certitude que sa lyre a plus fait pour les progrès du genre humain que la massue d'Hercule.
Nous ne savons point ce qui reste de ces époques lointaines, mais on ne saurait douter que les airs siffles par le paysan menant ses bêtes à l'abreuvoir et la plupart des rythmes de campagne auxquels on adapte de nouvelles paroles, de siècle en siècle, de pays en pays, sont un héritage des temps antérieurs à l'histoire. Et que sont les chants, sinon les modérateurs des passions, les ordonnateurs de la vie journalière, les régulateurs de la pensée et des actes ? Avec la danse, la pantomime, les contes aux formes traditionnelles, les chants furent partout le commencement de la littérature ; par eux, l'humanité fut initiée aux arts.
Depuis les premiers âges, la musique, dont les progrès ont été si merveilleux dans l'expression des sentiments et dans l'évocation de l'idéal humain, a pourtant beaucoup perdu comme adjuvant du travail dans toutes les occupations ordinaires de la vie. A peine si l'on chante encore çà et là pour quelques travaux de force, tels que le virage du cabestan, à bord des grands navires, ou le pétrissage du pain en quelques boulangeries de province ; presque partout, le rythme des pistons, des bielles et des roues a remplacé le chant de l'homme, le jeu de la flûte ou du violon. La femme ne chante plus en tournant son fuseau : le ronflement des machines couvrirait maintenant sa voix dans le bruit de la filature, et dans l'atelier silencieux, rien ne doit « distraire » l'ouvrière courbée sur sa tâche.
Autrefois, les opérations douloureuses étaient accompagnées d'une cantilène qui endormait la souffrance : le tatouage, la circoncision, l'infibulation faisaient moins souffrir le patient, grâce à la douceur des voix cadencées[180], et, pendant les cérémonies funéraires, les lamentations rythmées des pleureuses, s'élevant et s'abaissant tour à tour, berçaient et calmaient le désespoir ou l'amertume du deuil. Souvent la musique ne servait qu'à endormir la pensée, à changer l'état conscient de l'homme en une vague inconscience, ne laissant que la douce impression de vivre. C'est ainsi que, pendant des heures, le nègre bat son tamtam ou sa marimba. L'indigène avertissait ainsi ses amis lointains ; il s'entretenait avec eux, sachant que le coup de son tambour était compris là-bas, par un camarade ou par son amoureuse[181].
Lorsque les missionnaires jésuites, profonds connaisseurs du cœur humain, remontaient ou descendaient les fleuves de l'Amérique, ils chantaient constamment, à la cadence des rameurs, leurs hymnes les plus véhéments et les plus harmonieux, dans l'espérance que les Indiens, cachés dans les fourrés de la rive, seraient touchés par le charme de leurs voix : l'œuvre de conversion qui aboutit à la fondation de la communauté théocratique du Paraguay commença par des chants que renvoyait de grève en grève l'écho des solitudes fluviales. Et depuis cette époque, combien de voyageurs, que leurs armes perfectionnées n'eussent pas sauvés, ont-ils dû la vie à leur boîte à musique, à leur accordéon ou même à leur simple guimbarde[182] !
Wo man singt, da lass dich ruhig nieder,
Böse Menschen haben keine Lieder[183].
Quand les nègres esclaves eurent été transportés dans les plantations américaines, amenés de toutes les parties de l'Afrique, et parlant les idiomes les plus divers, ils perdirent bientôt l'usage des accents maternels, et même entre eux, ils furent obligés d'employer la langue de leurs maîtres ; de même, ils se trouvèrent sans voix dans leurs rapports avec les indigènes du Nouveau Monde, aux lieux où ceux-ci n'avaient pas été entièrement exterminés. La haine, l'horreur même séparèrent les représentants des deux races, noire et rouge ; entre opprimés, les rancœurs naissent facilement : on aime à se venger des outrages du puissant sur le compagnon de souffrance. Néanmoins, une réconciliation inconsciente se fit en mainte contrée d'Amérique entre les deux races, grâce à la musique. En dépit de l'aversion d'homme à homme, les instruments africains se répandirent en peu d'années jusque dans les peuplades perdues en apparence au milieu des selves primitives ; de proche en proche, le tam-tam et la marimba avaient réconcilié les hommes que la différence de peau, plus encore que la guerre, avaient fait s'entre-haïr. Les *ladinos* du Guatemala, que l'on étonnerait fort en leur disant que le jeu de l'instrument leur fut enseigné par des noirs méprisés, ne jouent pas moins éperdument que les nègres du Congo, quoique avec une physionomie moins heureuse. « Le génie artistique, nous dit Gobineau, est né de l'hymen des blancs avec les noirs ».
Mais, ainsi que nous le démontre l'économiste Karl Bücher dans son mémoire sur le « Travail et le Rythme », la musique, la danse ont fait bien plus encore : en rythmant le travail, elles ont entraîné le travailleur, elles l'ont encouragé à bien faire, elles lui ont donné la gaieté créatrice qui renouvelle incessamment l'initiative et l'énergie. C'est comme facteur économique surtout que le rythme musical eut de l'importance dans l'histoire de la civilisation. Qu'on en juge par les survivances dans les travaux de formes primitives, en ce siècle de machines, où l'ouvrier devient le serviteur du bois et du métal au lieu de leur commander. Le bon travailleur accomplit toujours sa besogne avec rythme et mesure.
Le forgeron prend sa joie à laisser tomber et retomber en cadence son marteau sur l'enclume ; le menuisier plante ses clous et rabote ses planches à temps égaux : le tonnelier fait résonner ses barriques comme des tambours, le boulanger pousse son « han » à intervalles rythmés. Déjà l'homme isolé s'excite au travail et s'enivre par le son mesuré, régulier de son outil ; même le bruit léger, presque imperceptible que font les aiguilles à tricoter et jusqu'au mouvement d'un objet silencieux, mais brillant, suffisent pour donner de l'animation au travail, pour en faire une fonction normale de la vie.
Combien plus grand est l'effet du rythme, quand plusieurs personnes, unies pour une besogne solidaire, ajoutent au bruit mesuré les sons de leurs instruments de travail. Alors, nul parmi les ouvriers ne peut se soustraire à l'effort commun ; les muscles se rendent par l'appel même de la cadence ; on travaille ensemble et l'on ne peut se reposer qu'ensemble. Les paveurs accordent toujours les alternances de leurs pilons de fer ou de bois, et c'est par une assimilation des plus naturelles qu'ils leur donnent le nom de « demoiselles » comme s'ils se balançaient avec de belles filles sur le pavé retentissant. Et les batteurs en grange, que bientôt on n'entendra plus, même dans les coins les plus écartés de l'Europe, n'avaient-ils pas imaginé, dans la succession de leurs coups de fléau, toujours trois par trois, un accord des plus doux à l'oreille, se mariant admirablement avec tous les autres bruits de la nature, et, surtout dans le Midi, avec le chant des cigales ?
Sur les rivières, sur l'Océan, les rameurs plongent leurs avirons et les retirent de l'eau en un parfait ensemble, réglé par les mouvements de celui qui tient la barre, et, sur les navires, les haleurs de câbles, les vireurs de cabestan unissent l'effet harmonique des voix à l'effort solidaire des muscles pour doubler leur force collective. Les cris, les soupirs, les sons brefs et les notes filées alternent et se succèdent harmonieusement, parfois se développent même en véritables chants. Actuellement, les cultivateurs de la terre, en Orient, bêchent ou piochent le sol par bandes et se servent de leur outil suivant une mesure que réglaient autrefois la flûte et le tambour, le chant ou la danse d'une jeune fille, dans les époques de liberté joyeuse, ou bien le fouet, le bâton, la courbache, aux âges des oppressions assyriennes ou pharaoniques.
Enfin, on mesure la marche du soldat par la chute du pas, le balancement du corps, le jeu alternatif des muscles : c'est un proverbe militaire souvent mis à l'épreuve, que les soldats gagnent les batailles non par leurs armes, mais par leurs jambes. On sait aussi que les animaux porteurs de sonnailles sont beaucoup plus résistants à la fatigue que les autres : la musique du cuivre qui résonne les aide au travail autant que la fierté d'avoir été choisis par l'homme comme conducteurs de troupeaux ou d'attelages ; l'âne qui tintinnabule au-devant des chevaux est, lui aussi, quelque peu un Tyrtée. Ainsi l'on constate partout l'influence heureuse de ce pouls du travail donné par la mesure, les sons alternants et la musique. Et, par les voies inconscientes de la vie, cette cadence est déterminée sans doute par un autre pouls, le rythme artériel, le battement du cœur qui met en activité l'organisme comme le va-et-vient du piston dans la machine à vapeur.
Le primitif appliquait aussi l'art à sa propre personne. Il existe des peuplades qui ne portent point de vêtements, mais on n'en a jamais rencontré qui n'aient pas souci d'orner leur corps : si l'humanité comprit çà et là des êtres isolés qui n'aient point cherché à s'embellir, c'est évidemment parmi les maudits et les désespérés. Mais dans la vie habituelle, autrefois comme aujourd'hui, l'homme essaya toujours de plaire ou du moins de se complaire.
Il ne possède pas en son propre organisme des ressources semblables à celles de l'animal, oiseau, reptile ou quadrupède, qui se fait beau par des plumes ou des couleurs brillantes pendant la période de l'amour. Les regards joyeux, le charme du sourire, l'air de force et de santé ne lui suffisent pas : il lui faut encore des parures, des ornements extérieurs ; certainement, les primitifs ont un souci au moins aussi grand de l'embellissement de leur personne que les fats de la société civilisée ; il leur arrive souvent de passer de longues heures à soigner l'édifice de leur chevelure, et la mode pour le choix des plumes, des épines, des graines, des verroteries, des étoffes qui brilleront sur leur corps les passionne souvent bien plus que la chasse ou la guerre.
Avec quelle fierté naïve s'étale et se déploie le sauvage pour montrer dans tout leur éclat les belles couleurs, vives et contrastées, dont ses membres sont revêtus ! Les terres graisseuses, les argiles, les ocres, et, dans les régions tropicales, surtout l'Amérique du Sud, les fruits qui teignent le corps, tels le génipa et le roucou, sont, parmi les objets de trafic, les plus recherchés. Les ornements et les peintures ne diffèrent pas seulement avec les matériaux que fournissent certains pays, mais aussi suivant la forme des chevelures et la couleur des visages : les artistes jugent avec une coquetterie savante de l'effet produit par leurs artifices.
Aux moyens extérieurs de se rendre beaux, ou, suivant les occasions, formidables d'aspect, les primitifs ajoutaient et ajoutent encore, en maintes contrées, les marques indélébiles du corps, blessures, entailles, scarifications ou suppression de membres, tatouages, peintures et dessins. Le désir de plaire ou de terrifier ne fut pas la seule raison de ces souffrances volontaires, de ces tortures même et de ces mutilations : la plupart des tribus et, dans ces tribus, chaque personne avaient également à préciser leur individualité, à revendiquer leurs origines, à proclamer leur gloire, à dire leurs ambitions, à s'éterniser dans la mémoire des siècles.
L'homme policé de nos jours a son passeport, son livret ou ses insignes ; l'homme d'autrefois étalait ses titres à tous les yeux sur son visage ou sur son corps. D'ailleurs, en pareille matière, la distinction recherchée comportait le plus souvent un enlaidissement de la personne : de même que par forfanterie le civilisé pose pour le vice ou le crime, de même le sauvage tire vanité de ses mains auxquelles manquent des phalanges, de ses mâchoires brèche-dents, de ses lèvres distendues par de larges rondelles, ou des cicatrices de son front. Souvent aussi l'homme qui se défigure ou se mutile peut avoir des raisons autres que la vanité ou l'identification de sa personne : le deuillant sacrifie volontiers une partie de son corps à l'ami ou au parent qu'il a perdu, soit afin de le suivre dans l'inconnu, au moins par un fragment de son être qui ait vécu, soit pour se concilier l'esprit du mort revenant vers son foyer.
Plusieurs causes s'entremêlent conduisant au même but. C'est ainsi que les amulettes, destinées à protéger ceux qui les portent contre tout sortilège, sont en même temps des bijoux : le collier de corail que l'élégante mondaine dispose autour de son cou la défend certainement contre les esprits mauvais, mais il fait en outre valoir la blancheur de son teint et l'opulence de ses épaules.
Le tatouage, très grossier dans sa forme rudimentaire, tel qu'on le pratique encore chez maintes peuplades, est devenu un des arts le plus raffinés, mais seulement dans les contrées dont les populations peuvent, tout en progressant par l'intelligence et l'industrie, échapper à la tyrannie du vêtement. L'Eskimau n'est point tatoué parce qu'il est complètement couvert de fourrures.
Des traits, des lignes ou même simplement des points, puis des ronds et des croix, telles sont d'ordinaire les seules marques indélébiles introduites dans la peau par les artistes tatoueurs. Des fleurettes gravées sur le front, la joue, le menton, le bras ou le sein des jeunes filles sont de gracieux ornements qui témoignent souvent d'un art véritable. Après avoir surmonté la première impression d'étrangeté, on ne peut s'empêcher d'admirer aussi des ensembles de dessins, grecques, losanges, entrecroisements de cercles et de triangles, s'harmonisant d'une façon merveilleuse avec la stature des individus, hommes et femmes, de certaines peuplades africaines, dans la partie occidentale du continent. Le triomphe du tatouage est celui que nous présentent, en un style bien distinct mais au moins aussi intéressant, les insulaires de plusieurs archipels polynésiens et les Japonais. On se demande pourquoi le tatouage est arrivé à sa perfection artistique en ces îles océaniques, pour la plupart de faible étendue et, par conséquent, privées d'une population dense où pussent naître spontanément de véritables écoles.
Tout d'abord, on reconnaît que l'ancienne zone d'extension de cet art comprenait seulement les parages tropicaux de la Polynésie où les arbres à fruits, les plantes alimentaires et les poissons fournissent une nourriture très abondante et où l'artiste jouissait, par conséquent, de longues heures journalières pour la continuation de son travail : le loisir dans une belle et féconde nature, qui donnait à l'homme la force, l'adresse et la beauté, laissait à l'ingénieux travailleur, libéré du travail force pour l'existence, le temps nécessaire pour entreprendre sur le patient, également sans souci du lendemain, une œuvre destinée à durer pendant des années, souvent même pendant toute la période de la jeunesse. La longue et pénible opération pouvait mettre quelquefois la vie en danger, mais en mainte terre océanique, on n'était homme, on n'était femme qu'à ce prix : nulle main impure, c'est-à-dire non tatouée, n'aurait pu servir le repas ; nulle figure restée naturelle n'eût commandé le respect. Le tatouage était devenu pour l'homme le symbole de la liberté.
Et vraiment, le Maori, le Marquisien, superbement tatoués, présentaient un beau spectacle de nudité fière, tout historiés, sur le fond rouge du corps, de traits bleus qui se développaient en courbes élégantes, différant partout en dessin suivant la forme du relief, ici accusant les traits, ailleurs adoucissant les contours, ajoutant la noblesse et la grâce au bel équilibre des deux moitiés correspondantes de la personne, pour lui imposer une anatomie nouvelle, de nature à frapper le regard.
Chez le Japonais, qui sans doute est partiellement d'origine océanienne, le tatouage, modifié suivant le modèle de la peinture nationale, a pris un caractère tout différent de celui des Polynésiens : il s'est affranchi de la symétrie que semblent commander les formes harmoniques ou plutôt il a subordonné la géométrie corporelle pour faire valoir par elle l'unité de son dessin et former un tableau saisissant d'imprévu, où serpentent librement les dragons, où l'on entrevoit des oiseaux et des visages féminins à travers les branchages fleuris. Le tatouage, presque disparu de la société contemporaine qui se respecte, ou du moins caché lâchement sous des habits, était un véritable vêtement répondant au génie de l'individu, et ne subissant l'influence de la mode que d'une génération à l'autre. Mais cette vêture incorporée à la personne devait évidemment perdre toute son importance dans une société nouvelle ayant adopté l'usage d'un vêtement extérieur, mobile, facile à changer d'un moment à l'autre, suivant les alternances de la température, la différence des occupations, les caprices et les passions de l'individu. Les traits gravés sur le corps étaient faits pour être vus, pour provoquer l'admiration, l'amour ou la terreur ; il est donc naturel qu'on ne se soit plus donné la peine et qu'on ne se soit plus soumis au danger de tracer sur son corps des images destinées à rester ignorées. Le tatouage devait fatalement tomber en désuétude, dès les temps préhistoriques, chez tous les peuples ayant pris l'habitude d'endosser des fourrures ou peaux, des chlamydes, toges, robes et chausses ; il ne pouvait se maintenir qu'à l'état de survivance, comme signe de caste ou de confrérie entre gens qui ne veulent pas révéler à tous l'association de laquelle ils font partie, comme passeport auprès d'amis lointains, ou comme attestation symbolique de quelque vœu de colère ou d'amour ; c'est ainsi qu'il s'est maintenu jusqu'à nos jours chez les Bosniaques du culte catholique, ainsi que chez les pèlerins de Loreto[184], peut-être parce que chez eux le tatouage conventionnel comprend toujours une croix[185]. Mais l'origine de cette coutume, bien plus ancienne que le Christ, se rattache aux religions de la nature ; on ne s'y soumet qu'avant le solstice du printemps et quand on est entré dans l'âge de la puberté.
En perdant son caractère de grand art, honoré de tous, pour devenir une pratique de mystère et même de vanité méprisable, le tatouage doit nécessairement s'avilir peu à peu et reprendre les formes rudimentaires de son début. Il n'est plus ce qu'il fut dans ses beaux jours, l'histoire de la race et la célébration joyeuse de son idéal[186]. Quand un individu commettait un acte jugé contraire à l'honneur, on barrait le tatouage par des marques de félonie. Les insulaires de Tobi (Lord North), dans l'archipel des Palaos, à peu de distance des Moluques, tatouent leurs prisonniers : c'est ainsi que graduellement se perdent le sens tribal et la religion du tatouage.
La vêture extérieure, remplaçant les ornements gravés sur la peau, devait, pour une forte part, rendre à l'homme le même service, celui de l'orner, de satisfaire sa vanité personnelle et de le signaler à l'admiration de tous. Cependant la plupart des moralistes, obéissant aux préjugés du temps actuel, et les transportant dans le passé, se sont accordés à voir dans un sentiment de pudeur la raison première des habillements de toute espèce que portent les hommes[187] ; à cet égard, ils acceptent la légende de la Bible, qui nous montre le premier couple humain vivant au paradis dans sa belle nudité, puis s'habillant de feuilles aussitôt après avoir mangé un fruit qui donne la connaissance du bien et du mal[188].
Si tel avait été réellement le mobile auquel obéit l'homme en couvrant son corps, pourquoi nombre de peuples primitifs, Australiens, Mincopi, Botocudo[189], montrent-ils leur nudité sans honte ? Et pourquoi chez tant de peuples, naguère chez les Juifs, tout récemment encore chez les Ethiopiens et les Galla, le grand trophée de guerre était-il la dépouille virile du guerrier ? Et surtout pourquoi d'autres sauvages décorent-ils leurs formes naturelles de franges, de coquillages, de perles et de graines rouges, de verroteries, attirant ainsi l'attention au lieu de l'écarter ? Pourquoi les Canaques de la Nouvelle-Calédonie et autres insulaires mélanésiens, pourquoi les Cafres de Lourenço-Marquez n'avaient-ils ou n'ont-ils encore d'autre pièce de vêtement qu'une simple enveloppe à l'extrémité du membre viril, soit un fourreau de feuilles pointues ou un petit turban d'étoffe, soit un coquillage ou une véritable boîte en bois, ou même, chez des Cafres riches, en ivoire ou en or[190] ? On comprend qu'en maintes contrées de brousses épineuses, le naturel ait à protéger soigneusement la partie sensible de son corps par une gaine ou un pagne, comme en portent presque tous les peuples sauvages ; mais on ne saurait considérer comme un vêtement protecteur, ni surtout comme un voile de pudicité, ces ornements succincts qui ne peuvent avoir d'autre résultat que de diriger les regards vers le sexe de l'homme. Quelques franges de couleur, un coquillage brillant attirent également l'attention de l'homme vers la femme. La puissance d'attraction des sexes l'un vers l'autre s'accroît naturellement en proportion des ornements qui cachent et révèlent en même temps l'homme à la femme et la femme à l'homme. La pudeur est faite pour être vaincue, et souvent s'agrémente de coquetterie : c'est l'histoire de la nymphe qui s'enfuit vers les saules, se cachant à demi, inconsciemment peut-être, pour exciter d'autant plus l'ardeur de l'amant qui la poursuit.
Toutefois il n'est pas un fait d'ordre social qui n'ait des origines multiples, et tel est le cas pour l'emploi du vêtement : suivant les circonstances, il a pu servir à détourner l'attention, tandis que d'ordinaire il sert à la fixer, et le monde animal nous fournit des exemples dans les deux directions. Si l'oiseau se pare pour attirer la femelle, la chienne s'assied, c'est-à-dire cache son organe sexuel, quand elle veut éloigner le mâle ; il est naturel que la femme se couvre aussi partiellement quand il lui convient de repousser les caresses de l'homme. La tendance à se vêtir doit aussi provenir, chez beaucoup de tribus, du dégoût que l'on éprouve naturellement à la vue des excréments, et qui doit se reporter vers la partie du corps qui fonctionne comme organe excréteur. On cache volontiers ce qui peut inspirer une certaine répugnance, et l'on remarque, en effet, surtout en Afrique où la stéatopygie est plus ample qu'ailleurs, la fréquente coutume qu'ont les femmes de voiler leur séant. Du reste, on comprend que la vue des organes de manducation, bouche, dent, langue, déchirant et suçant les chairs, puissent dégoûter aussi, et nombre de sauvages se garderaient bien de manger en public[191], peut-être aussi pour éviter qu'un mauvais esprit n'en profite pour entrer dans le corps[192]. Enfin, la pudeur et les vêtements qu'elle impose peuvent avoir pour origine le régime de la propriété, là où la femme appartient absolument à son maître[193]. C'est lui qui voile son esclave et, dans les contrées où cette appropriation complète de la femme est le mieux entrée dans les mœurs, dans l'Orient islamique, par exemple, c'est le visage que l'asservie doit surtout cacher : il importe de ne manifester ni expression, ni physionomie, ni pensée.
Mais indépendamment de ces causes nombreuses secondaires ou indirectes, on peut admettre que le désir de plaire et, en deuxième lieu, celui de susciter la passion, furent chez les primitifs les causes premières de ce besoin d'ornements qui, pendant le cours des siècles, a créé le costume des peuples civilisés et fini par en recouvrir le corps entier, même par ne laisser paraître — ainsi chez les femmes musulmanes, entourées d'un véritable suaire — que la vague lueur des yeux. Ce n'est pas la pudeur qui fit naître le vêtement et lui donna ses dimensions actuelles, c'est au contraire l'ornement primitif et spécial du sexe qui localisa d'abord et développa la pudeur, évolution subséquente des conventions établies. La susceptibilité des sentiments, en grande partie factice, devint des plus aiguës en vertu de l'universalité de la coutume. Mais que la forme du vêtement change par l'effet de la mode, et la pudeur se déplace aussitôt[194]. La même femme qui découvre ses épaules et sa gorge dans un bal, tout en gardant sa modestie naturelle, mourrait plutôt que de se montrer ainsi devant les passants.
D'ailleurs, un sentiment analogue à celui de la pudeur proprement dite se manifeste dans toute occasion où l'usage commande. La femme lengua ou botocudo qu'on eût surprise sans disque labial se fût crue déshonorée, de même qu'un chambellan de nos jours apparaissant au milieu d'une fête officielle sans habit chamarré de décorations.
L'Indienne des bords du rio Negro, passant un jupon ou saya devant Alfred Wallace, était aussi honteuse que le serait une femme civilisée ôtant le sien en public. Dans l'archipel des Philippines, le nombril est le centre de la pudeur et ne doit jamais être découvert ; de même en Chine, il n'est pas convenable de parler du pied, et dans les peintures décentes il est toujours couvert par le vêtement ; on méprise les femmes qui laissent voir mollets ou genoux[195] ; en Espagne aussi, on doit le moins possible découvrir son pied[196].
Aux temps d'autrefois, l'homme surtout usait des ornements sexuels pour s'embellir, car dans cette société violente où chaque femme trouvait mâle qui la conquît, toutes étaient sûres de devenir épouses, tandis que l'homme, souvent devancé par d'autres ravisseurs de femmes, risquait fort de rester longtemps sans compagne ; il lui fallait plaire, se faire désirer à tout prix. De même que le coq se hérisse d'une crête rouge et bariole sa queue de plumes multicolores, de même le mâle humain cherche à se faire beau par des peintures d'ocre, de roucou, de génipa, par des franges et des étoffes brillantes, par des ailes d'aigle, des griffes d'animaux, des chevelures d'ennemis vaincus, des tatouages et des cicatrices.
Dans l'île de Flinders, près de la Tasmanie, les naturels faillirent se révolter parce que les Anglais leur avaient interdit de se peindre d'ocre rouge mêlé à la graisse : « Vous nous rendez ainsi haïssables aux femmes »[197] ! clamaient les adolescents, morts depuis sans avoir jamais été sensibles à l'hygiène et à la propreté, telles que les comprennent les maîtres du pays, maintenant les seuls habitants.
De nos jours, ce n'est pas l'homme qui met le plus de zèle à s'orner, c'est la femme. Plus que le mâle, elle est exposée dans les pays civilisés à mener une vie solitaire ; c'est donc à elle à rechercher les étoffes soyeuses et délicates, les bijoux, les pierres éclatantes, de consacrer à sa toilette des heures nombreuses, et parfois même de soumettre son corps à de véritables tortures, dans l'espoir d'attirer les regards admirateurs.
Cependant il est des circonstances dans lesquelles, à n'en pas douter, l'homme prend vêtement ou couverture pour se garantir contre le temps. Dans les contrées où les pluies sont d'une abondance extrême, telles que la Papouasie et certaines parties du Brésil intérieur, le vêtement de l'indigène n'est d'ordinaire autre chose qu'un toit. Ainsi que l'a remarqué von der Steinen, le ruissellement des averses, entraînant les feuilles et les branchilles cassées des arbres, serait souvent un danger pour le naturel s'il ne protégeait sa tête et son torse par des cônes de feuilles sur lesquels l'eau et les débris glissent rapidement. À cette origine locale du vêtement se sont ajoutées plus tard les autres causes énumérées par les archéologues, y compris la vanité. L'homme utilise toutes les circonstances pour se faire admirer et s'admirer lui-même. La carte de la page précédente illustre suffisamment le fait que les matériaux ne manquent nulle part pour se couvrir ; à défaut de peaux ou de plantes textiles, on se sert de feuilles de palmiers, principalement dans le bassin du Congo, et les habitants de la forêt équatoriale approprient merveilleusement de simples écorces.
Dans les pays très froids, exposés aux âpres vents de mer, il était également nécessaire aux hommes de se couvrir : s'envelopper d'épaisses fourrures semble pour eux, sous ces terribles climats, une question de vie ou de mort. Cependant la force de résistance des indigènes aux froidures de ces régions voisines des cercles polaires arctique et antarctique est telle qu'ils peuvent fréquemment s'exposer aux intempéries en état de nudité. Non seulement ils semblent indifférents à la sensation du froid, mais ils évoluent à l'aise dans des conditions qui amèneraient à bref délai la mort de l'Européen. Darwin et d'autres voyageurs ont eu souvent l'occasion de voir des Fuégiens nus cheminer sous la neige ou sous la grêle ; des femmes allaitant ainsi leurs enfants en plein air d'hiver, sans que les nourrissons parussent en souffrir, s'éloignaient avec précaution d'un feu auprès duquel des blancs, débarqués sur le rivage, grelottaient encore[198]. La pratique usuelle, pour les Fuégiens qui ont pu se procurer des fourrures de guanaco ou d'autres couvertures chaudes, est de les tourner du côté d'où souffle le vent, mais sans se donner la peine de garantir le côté du corps naturellement abrité.
Dans ce cas, comme pour les modes des pays chauds et tempérés, il est évident que la pudeur naturelle n'est pas la cause première de l'habitude du vêtement prise par les hommes des temps historiques. D'ailleurs, l'origine utilitaire des habits endossés contre le froid n'empêche point les sentiments de coquetterie de se manifester ; les effets sont les mêmes que pour les habillements provenant d'une autre origine. Les jeunes Groenlandaises, par exemple, savent donner un aspect des plus élégants à leurs pantalons brodés, à leurs jaquettes, bottes et capuches aux floches de couleur, et, en outre, elles ont pu, dans les villages non gouvernés par les missionnaires, garder de légers ornements de tatouage sur le menton, les joues et les mains. Les Eskimaux de l'Alaska occidental, dont certaines tribus sont particulièrement coquettes, savent aussi composer leur costume de fourrures au poil et aux couleurs variées dont l'assemblage atteint à un aspect parfaitement artistique.
Mais avec de lourds vêtements huileux, difficiles à se procurer, à la fois précieux et durables, il est impossible de garder le corps propre. Certainement les peuples nus, pris en masse, sont beaucoup plus scrupuleux, quant à l'hygiène de leur peau, que les peuples habillés. Aux Tiges de raison, la propreté deviendra la parure par excellence.
** Chapitre V. Familles, classes, peuplades
Le point d'équilibre est la parfaite égalité de droits entre les individus.
*Groupes familiaux. — Matriarcat et patriarcat. — Propriété. — Constitution des classes. — Royauté et servitude. — Langues. — Écriture. — Religions. — Morale*
Le désir de plaire qui sollicite chaque individu primitif à orner sa personne avait l'union des sexes pour sanction naturelle, et, par suite, devait amener la constitution des groupes familiaux. Mais, de même que les ornements variaient suivant les milieux et les matériaux dont l'homme pouvait disposer, de même les formes sociales déterminées par l'union entre les sexes ont singulièrement changé en différents lieux et en des époques successives. Chez les animaux d'espèces diverses, on rencontre tous les modes d'union : on les constate également dans le monde des hommes primitifs, dans la protohistoire et dans l'histoire elle-même : promiscuité sans règle précise, communauté pratique suivant certaines conditions, polygamie et polyandrie, hiérarchie des épouses et des époux, lévirat, c'est-à-dire héritage imposé ou facultatif de la femme laissée par un frère aîné, enfin, monogamie temporaire ou permanente. Pourtant, on se laisse facilement aller à imaginer d'emblée une même façon de vivre à tous ces hommes primitifs, dont aucune mémoire ne nous est restée, et qui ressemblaient probablement aux populations sauvages de nos jours, chez lesquelles on observe des institutions diverses. Ainsi, nombre de sociologues admettaient d'une manière générale, mais sans preuve aucune, que « la promiscuité complète des hommes et des femmes, dans une même horde, fut l'état primordial de notre espèce ». Mais pourquoi en serait-il ainsi, puisque, par delà l'homme, dans le monde animal, nous voyons apparaître toutes les formes de « garnie », et, parmi ces formes, plusieurs témoignant d'un choix mutuel des individus ?
Les expériences instituées par Darwin, et, depuis, par Houzeau, Espinas, Romanes et tant d'autres, ont mis hors de doute que la « famille » existe réellement, quoique sous des aspects très divers, dans les groupes ancestraux de l'animalité. On trouve même, en plusieurs espèces, des exemples de cette famille monogamique à constant et inaltérable amour que les moralistes officiels considèrent comme ayant seule droit au titre de « mariage ». Toutefois, il est certain que ce genre d'union est parmi les moins communs, et que le mélange des sexes, se produisant en apparence d'une manière capricieuse, est le fait le plus ordinaire. Il semble donc très, probable que les mêmes mœurs aient prévalu chez la plupart des premiers hommes. Dans une société distincte, exposée à tous les dangers de la part des éléments, des animaux, des tribus ennemies, la personnalité collective comprenait tous les individus, hommes, femmes, enfants, d'une manière tellement intime que la propriété privée ne pouvait se constituer pour les séparer les uns des autres : tous faisaient également partie de la grande famille.
Ainsi que le dit Oscar Browning[199], il fut certainement une période de l'histoire en un grand nombre de contrées où l'appropriation d'une femme par un homme était considérée comme un attentat envers la société. De même qu'on a pu répéter de tout temps, en souvenir de la mainmise sur le sol par quelques individus : « La propriété, c'est le vol ! », de même on a dû s'écrier : « Le mariage, c'est le rapt ! ». L'homme qui enlevait la femme à ses concitoyens pour en faire sa chose, son acquisition personnelle et privée, ne pouvait être tenu pour autre que pour un ravisseur, un traître à la communauté.
Mais, en pareille matière, les modifications brusques de la coutume, les révolutions devaient être fort nombreuses. La passion ne s'accommode pas des pratiques traditionnelles ; se ruant au travers, elle transforme tout et finit par créer des institutions nouvelles. Ainsi les frères de la horde primitive, n'osant s'emparer, pour leur compte personnel, d'une « sœur », c'est-à-dire d'une femme appartenant à la tribu même, n'avaient pas de scrupule à faire des captures en tribus étrangères ; souvent l'amoureux, caché dans la brousse, près de la fontaine où la jeune fille venait puiser de l'eau, bondissait sur sa proie pour la ramener en triomphe dans le village natal, et la posséder en maître unique, non en mari sociétaire.
Ce fut le commencement des mariages exogamiques, d'abord accomplis de force, par enlèvements, avant de prendre, par de fréquentes récidives, un caractère normal, accepté de tous. De nos jours encore, il ne manque pas de pays où les rapts de jeunes filles et de femmes se font avec une réelle violence, sans complicité tacite de la part de la victime ou des parents. D'abord, il faut tenir compte de l'état de guerre qui sévit entre tant de groupes humains, dans toutes les parties du monde ; quand toutes les passions impulsives sont exaspérées, quand la vie et la liberté du semblable sont à la merci de qui veut les prendre, et que les arts mêmes de capture et de meurtre sont considérés comme glorieux et dignes de tous éloges, le ravisseur peut se croire pleinement dans son droit en s'attribuant les captives : Achille revendique Briséis comme sienne, et, jusque chez les nations dites civilisées, le soldat, livré à l'atavisme féroce de ses instincts, s'arroge toute licence de viol aussi bien que de pillage.
Mais, entre maintes peuplades de primitifs qui se trouvent en état de paix, soit pour un temps, soit d'une façon durable, la pratique de l'enlèvement des femmes n'en reste pas moins consacrée par la coutume. Ainsi, les Siah-Poch, ou « Noir-Vètus », de l'Hindu-kuch étaient strictement obligés, par la tradition, à prendre femme en une tribu différente de la leur ; se glissant près de la cabane où dormait la fille convoitée, l'amant y lançait une flèche teinte de sang, prêt, s'il le fallait, à verser vraiment le sang de ceux qui voudraient lui barrer la route. Ce fut aussi le cas chez les anciens Germains, qui employaient le mot *brut-luft'* (course à la fiancée) dans le sens de mariage[200].
De même, dans la Balkanie occidentale, le Mirdite, ou « Bon-Vivant », de religion chrétienne et de mœurs républicaines, considérait naguère comme un déshonneur de ne pas avoir pour épouse une fille enlevée au musulman de la plaine, l'ennemi héréditaire. Celui-ci défendait souvent avec vaillance la fille ou sœur qu'on cherchait à lui enlever ; mais, sachant que l'enlèvement des femmes était pour les montagnards la règle de tradition, une « loi de nature », il acceptait d'ordinaire avec tranquillité d'âme le fait accompli, d'autant plus que, lors d'une de ces trêves qui interrompent, de temps en temps, les guerres de frontière, il pouvait compter, d'une manière presque certaine, sur l'acquittement d'un prix d'achat, fixé d'après la coutume. Dans ce cas, l'enlèvement est devenu la forme médiaire entre le rapt primitif et le pur achat — tel qu'il se pratiquait naguère chez les Tcherkesses du Caucase ; c'est de là que dérivent les cérémonies plus ou moins compliquées du mariage d'argent, qui, de par les conditions de la propriété, est naturellement la règle dans les sociétés policées du monde européen.
Si l'enlèvement réel existe encore, combien plus les rites traditionnels qui témoignent de la forme primitive des mariages exogamiques[201] ! Les exemples de cette survivance se pressent dans l'histoire. En Grèce, en Inde, on se souvient du mariage « héroïque », de l'union pratiquée suivant le mode dit Rakchasa ; dans toutes les parties de la Terre, des tribus simulent la forme primitive du rapt ; l'enlèvement des Sabines par les Romains se reproduit de tous côtés par des jeux et des fêtes où l'on tire encore les épées, où l'on brandit encore les massues, mais où l'on ne verse plus le sang, On peut même se demander si, par l'effet d'un travail continu d'évolution, les garçons d'honneur qui, dans les mariages actuels, accompagnent les fiancés et les fiancées, ne représentent pas, sans le savoir, les gens armés qui, de part et d'autre, combattaient jadis pour conquérir ou garder la proie d'amour. Mais les institutions, comme les peuples, ont de multiples origines : des survivances de haine et des survivances d'amitié s'entremêlent en un même drame où les acteurs ne voient plus que du plaisir. De tout temps, quoi qu'on en dise, des attractions mutuelles ont dû faire naître directement l'union entre l'homme et la femme. Un chapitre du Mahâbhârata contient la description de tous les modes légaux du mariage, au nombre de huit, et répondant évidemment aux coutumes de nations distinctes qui se sont fondues, à des âges différents, dans le grand creuset de l'Hindustan.
Les diverses formes d'union sexuelle, du régime de la promiscuité à celui du libre contrat par consentement mutuel, resteraient incomprises si l'on oubliait que, dans le mariage, l'enfant est le troisième terme de la trinité familiale. C'est lui qui, dans l'ensemble social, eut la part d'action la plus importante, lui qui modela l'homme à son image[202]. Il donna sa cohésion première au groupe d'individus des deux sexes vivant à l'aventure, de même que plus tard il donna sa raison d'être à la famille monogamique. Sans l'influence prépondérante de l'enfant, on ne pourrait s'expliquer la période du matriarcat, dont l'existence était encore ignorée naguère et que tant de documents, récemment étudiés, tant de faits d'observation prouvent avoir prévalu pendant de longs siècles chez un très grand nombre de peuples. Des auteurs[203] ont même voulu établir que l'humanité tout entière, dans une évolution primitive, aurait passé par cette phase : le gouvernement des mères. Ce qui rend cette hypothèse plus que douteuse est que l'on ne trouve point l'institution du matriarcat chez les peuples primitifs très inférieurs, tels que les tribus les plus arriérées du Brésil et les Indiens de la côte californienne : c'est chez des peuplades ayant déjà derrière elles un long passé de civilisation qu'il faut chercher les formes de la famille matriarcale[204].
L'état le plus barbare de la société est celui durant lequel l'homme domine, non parce qu'il est le père, mais parce qu'il est le plus fort, qu'il apporte la plus grosse part de nourriture et distribue les coups, soit aux ennemis, soit aux faibles de la horde. D'ailleurs, les enfants peuvent être laissés à la mère pour qu'elle en garde complètement la charge et la direction, sans que le père se croie tenu de la respecter et de la traiter en égale : elle est génitrice, nourrice, servante, mais lui reste absolument le maître.
Le matriarcat proprement dit, impliquant déjà un certain raffinement de mœurs, est de beaucoup supérieur aux âges de la force brutale et de la promiscuité, s'ils existèrent jamais, de même qu'à la période de la propriété possédée en commun par tous les ayants droit d'un groupe familial. Même à l'époque où la horde traînait avec elle tout le troupeau des enfants, ceux-ci devaient naturellement se grouper derrière leur génitrice et contribuer ainsi à lui donner peu à peu la direction de la famille, que des circonstances heureuses développaient en pouvoir social et même politique. Le père étant inconnu, ou du moins négligé comme un être d'aventure, la mère réunissait autour de son foyer ceux qu'elle avait allaités et dressés à la vie. La maternité se développait ainsi au milieu de la barbarie primitive et donnait la première impulsion à la civilisation future[205]. Sur les côtes de l'Amérique méridionale, où les liens de la famille sont très relâchés pour la plupart des hommes, et où prévaut une semi-promiscuité, le matriarcat s'organise naturellement[206].
L'influence capitale de l'enfant sur la constitution du matriarcat restant hors de doute, il est certain que l'action du milieu géographique doit avoir eu aussi quelque part dans cette évolution sociale. Ainsi dans les pays où la cueillette des fruits et la recherche des racines furent le principal moyen de trouver la nourriture, les femmes, que leurs fonctions de mères et de nourrices indiquaient déjà pour occuper le premier rang, avaient aussi d'autres chances en leur faveur comme dispensatrices de la vie matérielle. Ces chances étaient encore accrues dans les régions peu menacées de guerre, où l'homme ne s'élevait pas du coup à la première place en qualité de défenseur ou de conquérant[207]. Cependant il n'est pas certain que la guerre même ait toujours donné la suprématie aux hommes, car la légende relative aux amazones, dans l'Ancien Monde et le Nouveau, est trop générale pour qu'on n'admette pas le fait d'une antique domination politique de tribus guerrières commandées par des femmes. D'ailleurs, il n'y a pas que la légende, les exemples de femmes qui furent de véritables chefs ne manquent point dans l'histoire.
Mais que des amazones aient ou non existé en tribus politiques distinctes, il est incontestable que diverses peuplades ont absolument reconnu le pouvoir des femmes, et que chez d'autres, les hommes, tout en exerçant la domination, se réclamaient toujours de la famille maternelle. Hérodote, en un passage célèbre[208], dit que les Lyciens portaient le nom de la mère au lieu de celui du père, et que leur état se réglait d'après celui de leur génitrice. Les inscriptions lyciennes, confirmant le dire du grand voyageur historien, ne mentionnent que les noms de la mère[209]. Aux exemples de matriarcat dans l'antiquité recueillis par Bachofen, Mac Lellan et de nombreux voyageurs ont ajouté les faits appartenant au monde contemporain parmi les populations non policées.
Pour ne choisir qu'une forme typique de cet état social, on peut citer des montagnards de l'Assam, au sud du Brahmaputra, les Garro et les Khasia. Même de nos jours, malgré l'influence des Indous et d'autres populations à type patriarcal, ces tribus se divisent en clans ayant conservé le nom de *mahari*, c'est-à-dire « matries ». Apparentés aux Tibétains, qui ont aussi des restes de gynécocratie, ces peuples voient toujours dans la femme le chef de la famille. C'est la vierge garro ou khasia qui fait au jeune homme la proposition de le prendre pour mari ; c'est elle aussi qui procède à l'enlèvement de l'époux choisi, accompagnée de ses amis et des servants du clan maternel. Le divorce appartient à la femme : à elle de jeter, quand il lui plaît, cinq coquillages en l'air pour que la séparation soit prononcée et que le mari rentre dans sa mairie première, en abandonnant les enfants à la dominatrice. Même quand l'homme a été toléré pendant toute sa vie, il lui faut divorcer le jour de sa mort : ses cendres sont renvoyées vers le lieu de son origine, tandis que la femme est brûlée avec honneur dans sa matrie ; plus tard, les urnes des enfants seront placées à côté de l'urne maternelle[210].
Dans le Nouveau Monde, on peut citer des exemples analogues, notamment celui des Hopi de l'Arizona. Ce sont les femmes qui possèdent les demeures et y reçoivent les maris en qualité d'hôtes. Les enfants appartiennent à leur clan et pendant toute la période de labeur, les pères doivent apporter le produit de leur travail comme tribut : ce sont eux qui tissent et cousent les vêtements de femmes[211].
En classant tous les faits relatifs à la constitution de la famille primitive chez les diverses contrées du monde, Cunow a pu démontrer nettement qu'il existe une dépendance étroite entre la constitution familiale et les conditions économiques. Ainsi n'a-t-on jamais rencontré d'institutions franchement matriarcales chez les peuples pasteurs.
Même dans les hordes errantes où la descendance était réglée par la famille maternelle, comme chez les Ova-Herrero de l'Afrique méridionale, avant que la conquête — peut-être même la destruction par une armée coloniale d'Europe — n'ait modifié leurs mœurs, la femme était loin de porter le sceptre : elle obéissait, parce que la fortune vient presque en entier du travail de l'homme. C'est lui qui mène les bêtes au pâturage, qui les soigne et les protège contre l'ennemi, animaux féroces et maraudeurs ; c'est lui qui trait les vaches et fabrique les fromages ; il possède en même temps la force et la supériorité dans le groupement économique : les survivances matriarcales du passé n'empêchent pas la domination effective de l'homme.
Mais là où l'agriculture devient le travail exclusif des femmes, là où les maris et les fils sont presque toujours occupés au dehors, à la chasse, à la pêche, à la guerre, la situation est absolument différente, là c'est à la femme qu'appartient le rôle utile par excellence dans l'économie générale de la tribu. L'agriculture lui fournit des récoltes de quantité à peu près constante, tandis que les produits apportés par l'homme varient suivant les aventures, les hasards et le temps. La prospérité commune dépend absolument de la bonne gestion des mères, de leur esprit d'ordre, de la paix et de la concorde qu'elles introduisent dans la maisonnée. L'affection naturelle que leur portent les enfants groupés autour d'elles se développe en une sorte de religion. Nulle décision ne peut être prise sans qu'on les ait d'abord consultées : dispensatrices absolues de la fortune familiale, elles finissent même par devenir les régulatrices de toutes les affaires sociales et politiques ; quoique les plus forts, les mâles s'inclinent devant la souveraineté morale.
Chez les Wyandot de l'Amérique du Nord[212], le grand conseil de la nation se composait de quarante-quatre femmes et de quatre hommes, lesquels n'étaient en réalité que les agents exécutifs de la volonté féminine[213]. Mais dans les sociétés plus développées, où l'agriculture a pris une telle importance relative que l'homme abandonne presque complètement la chasse et la pêche pour labourer avec force le sillon, le pivot social change dans le groupement des individus, et de la grande famille matriarcale évolue la grande famille patriarcale, comme nous la trouvons chez les anciens Chinois, chez les Japonais et les Romains (H. Cunow).
D'ailleurs, le mot de « matriarcat » prête à confusion. On s'imagine volontiers que l'autorité de la mère sur les enfants implique la domination dans la famille et du moins l'égalité de la femme avec le père ; mais ce sont là choses très différentes.
La puissance maternelle n'empêche nullement la brutalité du mari : il n'y a, pour ainsi dire, que simplification du travail dans le gouvernement de la famille. Ainsi, chez les Orang-Laût, qui habitent la péninsule de Malaca, les enfants appartiennent à la mère seule, ce qui est bien le régime du matriarcat ; néanmoins la femme mène une existence des plus malheureuses : le mari la bat et ne lui permet pas de manger en sa présence[214].
De même en Béarn, ainsi qu'au Japon, le mari d'une héritière, aînée des enfants, va demeurer chez elle et reçoit d'elle son nom, qui est en même temps celui de la terre et qui devient celui de toute la famille : on pourrait en conclure à l'existence d'un véritable matriarcat, mais le mari, quelle que soit sa déférence envers l'héritière qui lui donne la fortune et le nom, n'en reste pas moins le chef, le maître incontesté[215].
La polyandrie est une forme d'union qui dérive naturellement du matriarcat. Dans l'union de l'homme et de la femme, les deux éléments ont une tendance à maintenir quand même leur personnalité et par suite à prendre la prédominance suivant que l'un ou l'autre se trouve favorisé par le milieu. Or la femme, absolue maîtresse de ses enfants, subordonnant l'homme à son pouvoir et comptant seule comme volonté dans la famille, n'avait point à combattre une opinion hostile en prenant successivement, ou à la fois, plusieurs favoris : reine, elle n'avait qu'à choisir. Mais son cœur étant volontiers fidèle conservateur des premières impressions, elle prenait d'ordinaire, même en pleine polyandrie, l'habitude de maintenir la cohésion familiale, en se donnant pour époux communs tous les fils d'une même mère. C'est la forme du mariage qui prévalait jadis au Tibet — le pays des Bod — et chez toutes les populations de même origine.
La polygynie est, dans le patriarcat, l'institution correspondante à celle de la polyandrie dans le matriarcat. Toutefois le contraste n'est pas toujours absolu entre les deux types de mariages que caractérisent la domination des mères et celle des pères. Ainsi l'exemple que les auteurs se plaisent à citer comme témoignage de l'ancien matriarcat indique pourtant la transition entre les deux systèmes : Draupâdi, l'épouse des cinq fils de Pandu, est bien la « reine », mais non la maîtresse de la famille ; tout en s'étant donné plusieurs maris, elle n'a point gardé le gouvernement de la maison : elle obéit. La forme patriarcale se mêle donc, en ce cas particulier, à la forme matriarcale.
Un autre exemple que l'on cite volontiers est celui des Naïr de la côte de Malayalam ou Malabar ; mais dans ce cas également, les deux régimes se sont entremêlés. Il est vrai : les femmes naïr, appartenant à l'ancienne nation guerrière et dominatrice, choisissent et varient leurs époux, mais elles sont tenues de les prendre parmi les brahmanes, la caste envahissante venue du nord, armée de science et de ruse, habile à gouverner en s'abritant sous les hommages rendus à une suzeraineté officielle.
Les types de ces unions varient suivant l'influence plus ou moins grande des éléments ethniques représentés, mais tous offrent le caractère d'un compromis entre des institutions diverses et s'agencent d'une manière bizarre et compliquée. L'exemple le plus original de pareils mariages est peut-être la « grande union » collective : époux brahmanes et femmes naïr se groupant en sociétés de plusieurs individus, même de douze par sexe, dont chaque membre, homme et femme, a droit sur les autres membres du sexe opposé[216]. Ce n'est ici ni le matriarcat ni le patriarcat, mais un système double de polygamie et de polyandrie, un retour savant vers la promiscuité, mais sous une forme strictement réglée, entre propriétaires associés. Il a fallu tout un mélange d'astuce et de dépravation théologiques pour arriver à de pareilles combinaisons. Les types sociologiques sont aussi entremêlés que les races.
Le patriarcat, qui, sous diverses formes, en dehors de l'union libre, est devenu le type presque universel du mariage dans les sociétés modernes, a dû, comme le matriarcat, prendre ses origines non seulement dans la préhistoire, mais encore dans la préhumanité. La différence des milieux et de l'évolution a fait surgir nécessairement des divergences de détail fort nombreuses : toutefois on peut dire, d'une manière très générale, que le matriarcat s'explique par un fait naturel, « la naissance de l'enfant », et que le patriarcat a pour origine un acte de force, l'enlèvement, la conquête, faits d'ordre historique[217].
Ce n'est donc point, comme l'imagine Mac Lellan, par suite d'une évolution lente que le patriarcat a succédé aux premières formes matrimoniales du groupement naturel des enfants, mais, au contraire, cette institution provient de causes violentes, d'événements brusques, et l'évolution a été tout à fait distincte, indépendante, ce qui n'a pas empêché des combinaisons et des mélanges à l'infini entre les deux types de mariages.
L'origine de la première « famille » dans le sens patriarcal, famille bien différente de celle que l'on entend de nos jours par ce mot, fut exactement la même que l'origine de l'État. Le chef vainqueur s'empare d'un pays et de tous les habitants qui s'y trouvent : c'est un fondateur d'Empire. Chaque guerrier qui fait partie de la bande conquérante a sa part de butin, terre, choses et hommes. Tout ce qui obéira désormais en qualité d'esclave ou de concubine fait partie de la « famille », terme qui désigna primitivement l'ensemble des biens, meubles et immeubles, enfants et serviteurs[218].
Et le pater familias lui-même, le maître de la famille, n'était point à l'origine considéré comme le géniteur, mais uniquement comme le protecteur de tout le petit État qui lui était échu par conquête ou par héritage : le « père » peut le devenir par l'entremise d'un serviteur ou d'un parent ; jusqu'après sa mort, il acquiert des enfants légitimes par l'institution du « lévirat » qui oblige le frère à épouser la femme du frère défunt.
Outre la guerre, fait capital dans la fondation de cette première famille patriarcale, les autres conditions du genre de vie contribuèrent à la prise de possession du pouvoir par l'homme. Chez les groupes vivant uniquement de la chasse, le mâle porte la nourriture au logis, tandis que la femme n'a qu'à garder les enfants à la maison et à s'occuper des travaux du ménage. Il est donc inévitable qu'en une pareille situation le père jouisse de la plus grande autorité : dieu dispensateur de la chair et du sang, il peut se figurer qu'il a, de la part des siens, quelque droit à l'adoration. Chez les peuples nomades, les mâles, étant les plus forts, ont à capturer, à dompter et à tuer le bétail ; ils prennent aussi tous les droits sur les femmes plus faibles, désignées par la nature pour la préparation des mets, pour le soin des enfants de l'homme et des petits de la bête. Le patriarcat, toutes choses égales d'ailleurs, doit en conséquence s'aggraver singulièrement chez ces pasteurs, surtout lorsqu'ils sont en même temps des guerriers et cherchent à s'asservir d'autres populations. Chaque nouvelle fournée de captifs réagit sur la famille du vainqueur et rabaisse en proportion les droits de l'épouse.
Par suite de la lutte entre les deux principes, dérivés, l'un de la solidarité naturelle entre l'enfant et la mère, l'autre de la violence exercée par les capteurs mâles, les deux types de mariage, le matriarcat et le patriarcat, se sont développés côte à côte dans la série des âges et suivant les vicissitudes des hommes, prenant ou perdant en force relative, sans jamais garder comme institution le point d'équilibre, qui est la parfaite égalité de droits entre les individus, et par conséquent entre les sexes.
Cependant, à Sumatra, les trois formes de mariage étaient nettement reconnues : le *jugur*, par lequel l'homme achetait la femme ; l'*ambet-anak*, pas lequel la femme achetait l'homme, et le *semando* ou ménage des égaux[219].
De même chez les Hassanyé et les Hamites du Haut-Nil, on reconnaît souvent à la femme mariée sa part dans les produits de la culture. Dans l'antagonisme continu des régimes, le patriarcat est, ainsi que nous le montre l'histoire, celui qui prévalut le plus souvent, et la cause en est aux difficultés de la lutte pour l'existence, qui demande l'emploi de la force, et au résultat des conflits qui se produisent dans les familles elles-mêmes.
L'entremêlement des traditions et des idées montre que partout, même chez les populations essentiellement patriarcales, se maintiennent encore quelques restes de l'ancien matriarcat, très bizarres parfois, comme chez les Ba-Luba du Kasaï, où les femmes sont de vraies esclaves, acquises à prix d'argent, mais où elles président pourtant comme « anciennes » à la bénédiction des semailles[220]. Ailleurs, notamment dans les sociétés berbères, la femme, serve elle-même, n'en protège pas moins l'étranger, comme une divinité. De même, dans notre moyen âge, la main d'une femme remplaçait le contact d'un autel. Les traces en sont devenues tellement faibles dans les sociétés modernes, fondées sur le droit du mari ou du père, que la vertu elle-même, *virtus* était considérée naguère comme le monopole du mâle[221]. Et naturellement cette prétention exclusive à la vertu dut engendrer tous les maux : jalousie féroce du mari propriétaire, brutalité dans l'éducation des enfants, brûlement des veuves, pratique et finalement devoir de l'infanticide.
On sait ce que certaines contrées de l'Inde guerrière étaient devenues sous ce régime. Au cours même de nos civilisations toutes récentes, jusqu'en plein « siècle des lumières », n'avons-nous pas vu les Radjputes ou « Fils de Rois », ces types de l'honneur traditionnel, se marier invariablement par la voie du rapt, laisser brûler leurs mères sur le bûcher paternel, et tuer presque toujours leurs filles, dans la crainte de ne pouvoir les marier avec assez de richesse et d'éclat ?
On constate, dans ce cas, combien le groupement social formé par le clan, la tribu ou la nation et consolidé par la morale traditionnelle a plus d'influence que les sentiments naturels manifestés dans le mariage et dans la parenté. Ces affections, ces convenances personnelles ont à s'adapter aux conventions dictées par l'opinion publique ou sont impitoyablement écartées. La volonté commune du groupe s'impose par dictature, et d'autant plus puissamment que la tradition est de plus longue provenance et moins raisonnée : « C'est ainsi que l'on a fait de tout temps » ! Il y aurait donc mort rapide de toute association par manque de renouvellement si les vicissitudes de la vie ne se chargeaient de modifier les groupements par des associations croisées ou de violentes disruptions.
Sous sa forme primitive, la société commençante des hommes, que les besoins de l'entr'aide et de la lutte ont reliés en une seule bande, n'a pas encore eu le temps de se constituer en un ensemble bien défini et les individus n'y sont pas encore rattachés d'une manière très solide. La grandeur de ces groupements varie : chez les Aeta de Luzon, Blumentritt les évaluait à 20 ou 30 associés ; dans l'Australie centrale, ils sont de 30 à 50 (Fison) ; au Brésil, les Botocudo s'associaient à 80 ou 100 compagnons ; les Bushmen de l'Afrique méridionale étaient plus nombreux, de 100 à 200 (Burchell).
Mais la horde n'est, pour ainsi dire, que la matière humaine dans laquelle la société plus savante, groupée en clans, en tribus, en nations, puise ses éléments pour s'organiser, conformément aux mille combinaisons qui conviennent au genre de vie et à l'idéal des communautés en formation.
À cet égard, la variété des constitutions est infinie et les individus ont à s'y accommoder de la façon la plus différente, suivant les milieux, les croisements, les alliances et les conquêtes. L'intégration des groupes secondaires dans les unités nationales plus vastes tend à se faire toujours de manière à sauvegarder les individualités ethniques traditionnelles, mais l'héritage du passé se modifie constamment.
On sait comment les tribus des Peaux-Rouges et celles de l'Australie cherchent à conserver la mémoire et l'orgueil de leur origine par les totem et les kobong, c'est-à-dire par les symboles des animaux ou des plantes dont les diverses tribus portent le nom révéré[222].
C'est principalement chez les peuples chasseurs que la tradition totémique s'est le mieux maintenue, parce que le représentant du clan est souvent exposé à se rencontrer dans la forêt ou la savane avec l'animal dont il se dit le Frère.
Certaines nations se sont vouées en entier à quelque dieu protecteur : tels les Lièvres, les Serpents, les Loups, les Renards ; d'autres se composent d'une multitude de clans ou même de familles vivant côte à côte comme des animaux d'espèces diverses dans une ménagerie[223] : tels sont les villages des Indiens Moqui et Zuni dans les provinces de Tusayan et de Coriba (Arizona et Nouveau-Mexique). Ailleurs, surtout en Afrique, en Océanie, les traditions d'hérédité sont indiquées surtout par les dessins du tatouage, les marques cicatricielles, les ornements de la peau ; mais ici l'influence de la religion et de la descendance se mêle diversement avec l'art.
L'instinct de l'appropriation, qui, dès les origines, s'était manifesté dans l'animalité et la préhumanité chez les pères et les mères, chez les géniteurs et chez les enfants, dans l'ensemble des clans et des tribus, ne pouvait se borner aux personnes ; il s'étendit également aux choses.
La propriété se constitua ; toutefois ce ne fut point la propriété telle que les économistes la comprennent aujourd'hui. Les primitifs étaient naturellement portés à considérer comme leur appartenant la pierre qu'ils avaient taillée ou le vase qu'ils avaient formé de leurs mains, et même lorsqu'ils donnaient à d'autres cet objet fabriqué par eux, le libre don établissait nettement leur qualité de propriétaire, mais ils ne s'imaginaient point, que la carrière d'où ils avaient retiré le silex, ou le champ de lave qui leur avait fourni l'obsidienne nécessaire à leur industrie pussent devenir leur propriété personnelle.
Ils ne s'attribuaient point la savane, le fleuve ou la forêt comme leur domaine particulier, et n'auraient même pu se figurer que pareille mainmise eût été possible, car rien dans les mœurs de la tribu maternelle ou dans celles des autres peuplades qui parcouraient la Terre n'aurait pu les préparer à cette conception des choses. Pour la recherche de la nourriture ne fallait-il pas suivre librement la piste de l'animal à travers l'étendue herbeuse ou boisée, ou bien ramer, voguer vers les phoques ou les bancs de poissons ? Notre ancêtre avait toujours devant lui l'espace illimité. Même lorsqu'il commença à cultiver le sol, il se réservait de changer l'emplacement des semailles après sa récolte et tout compagnon qui venait reprendre la terre abandonnée par lui était le bienvenu. Le moissonneur ne se considérait pas comme propriétaire du terrain producteur plus que ne l'est la marmotte après avoir engrangé ses récoltes de graines à la fin de l'automne.
Seulement, en l'absence de tout droit écrit, un sentiment d'équité naturelle devait régler les rapports entre les diverses peuplades. Une sorte de « droit des gens », né de l'état même des choses, interdisait au groupe de chasseurs, de pêcheurs ou de fouilleurs la poursuite de son industrie en un territoire habité par un autre groupe, et ces conventions tacites, favorables à l'intérêt de tous, étaient généralement observées. La propriété collective se constituait donc, sans que des limites précises indiquassent le partage des domaines entre les tribus, et souvent même des espaces déserts, des lisières ou « marches » sans occupants restaient soigneusement évités de part et d'autre afin qu'il n'y eût aucun prétexte de conflit. Ainsi purent se maintenir longtemps des propriétés collectives où le travail et le parcours en commun, avaient la même jouissance de tous pour corollaire ; mais le seul fait que des tribus bien distinctes les unes des autres détenaient un certain territoire comme appartenant à l'ensemble des individus impliquait déjà le principe de la future propriété privée dans le sens moderne du mot.
En effet, tout changement produit dans l'intérieur de chaque communauté ou tout conflit extérieur pouvaient modifier l'équilibre au profit d'un membre particulier du petit corps social, clan ou tribu. Telle distinction spéciale accordée à un grand chasseur, à un guerrier heureux, à un habile prophète ou médecin lui permettait ordinairement d'accaparer une part plus grande des animaux, du sol ou des produits pour lui et sa maisonnée de clients ou d'esclaves. Ou bien, l'accroissement de la population dans un district ayant rétréci l'espace que s'était réservé le clan, la lutte pour l'existence qui en résulta amena des combats, et, par suite, tel ou tel individu qui s'était distingué, en capturant, par exemple, tous les habitants d'une hutte, put se croire autorisé par cela même à employer ses nouveaux esclaves, soit à la garde du troupeau qu'ils faisaient paître dans la savane environnante, soit à la culture du champ qu'ils avaient défriché. Sa bravoure ayant, paru à la communauté digne d'une récompense spéciale, on lui avait laissé le butin conquis.
Un des mots sanscrits les plus communément employés dans les Veda pour rendre le sens de « bataille » est *gavishti*, soit littéralement la « lutte pour les vaches »[224].
Dès les périodes préhistoriques, la propriété, due soit à la capture, soit à toute autre cause, se manifestait par des indices de possession, tels que des marques tracées sur le poil ou la chair de l'animal. Les chevaux devaient déjà suivre l'homme à l'époque magdalénienne, à en juger par le licol que l'on voit représenté sur une gravure de cheval, par la couverture rayée que l'on distingue sur un autre dessin. C'est la grotte de Combarelles, près des Eyzies, qui a fourni ce précieux témoignage[225]. Une figuration de mammouth semble porter aussi des traces de caparaçon, et dans ce cas l'énorme bête aurait précédé l'éléphant comme animal domestique.
La guerre sous ses mille formes, telle fut l'une des grandes causes, la plus importante de toutes celles qui amenèrent la constitution de la propriété privée. Jadis la plupart des économistes se plaisaient à trouver à l'appropriation du sol la plus noble origine, le travail. Mais l'observation de ce qui se passe chez les primitifs actuels montre que ce point de départ dut être bien exceptionnel. Le labeur accompli dans une communauté par l'un des membres profite naturellement à l'ensemble des co-participants, sans que pour cela ceux-ci songent à décerner à leur compagnon zélé un privilège qui le distingue absolument des contribules. Les inégalités de pouvoir produites par les luttes intestines et les guerres expliquent bien mieux les inégalités de possession qui s'introduisirent dans le gouvernement des sociétés.
Mais, quelque forme qu'ait prise dans l'histoire l'appropriation d'un champ, d'un district ou d'une province par un seul individu, il reste toujours dans le souvenir des hommes et dans le droit traditionnel ou écrit des traces d'une forme antérieure de propriété collective. En maints endroits, les propriétaires de domaines particuliers travaillent ensemble les jours de fête et la terre redevient commune, notamment à Guam, l'île principale des Mariannes[226]. L'illusion du passé renaît joyeusement. Quel bonheur dans les villages de l'antique Béarn, lorsque tous, du vieillard aux enfants, se réunissent dans les granges, pour « éperruquer » les épis de maïs, en écoutant les histoires de la vieille grand'mère ou les chants des jeunes filles !
Là où les terres sont divisées suivant leur nature, et où les champs cultivés sont devenus strictement des propriétés particulières, la communauté garde encore quelques droits collectifs sur les forêts ; les pâturages, et les terres sans valeur restent la propriété de tous. Même là où l'expropriation des pauvres a été complète, la tradition se maintient. Le lord anglais qui parcourt ses domaines d'Irlande comprend fort bien le sens caché du regard que lui lancent les paysans. La guerre se trouve donc par ses conséquences l'artisan le plus redoutable de l'inégalité entre les hommes. Un jeune guerrier, plus fort, plus souple, plus adroit, plus rusé que les autres et peu soucieux du respect traditionnel dû aux anciens et aux coutumes, avait grande chance de s'élever au-dessus des camarades, et d'être reconnu comme chef, non seulement pendant les expéditions de guerre, mais aussi d'une manière permanente, pendant les trêves et durant la paix. Ce fut le commencement de l'institution qui a pris sa forme définitive dans la monarchie, c'est-à-dire le gouvernement d'un seul, placé, de droit ou de fait, au-dessus des lois. Des millions de Louis XIV en germe ont précédé le « Roi-Soleil ».
Ainsi que Gumplowicz l'a fait remarquer très justement, la monarchie est aussi ancienne que l'humanité : elle est plus ancienne même, puisqu'elle existait déjà dans le monde animal[227]. Comme la plupart des institutions humaines, celle-ci était née chez nos ancêtres, les bêtes de la savane et de la forêt : mainte famille d'animaux avait son roi, comme le racontent les fables. Notamment certaines espèces de singes ont des chefs reconnus, devant à leur force physique, à la puissance de leurs bras, à la vigueur de leurs morsures le respect dont les entourent les autres singes de la peuplade. Les mêmes passions ont de part et d'autre des conséquences analogues et pendant le cours des âges les pratiques se sont toujours continuées de génération en génération et d'aïeul animal en héritiers humains, conformément au naturel atavique.
D'ailleurs les langues, interprètes de la pensée, nous montrent d'une manière évidente la genèse de la royauté. Dans presque tous les parlers humains, les titres appliqués aux chefs et aux nobles sont issus du fait de la lutte[228]. L' « empereur » est celui qui commande la bataille ; le « dictateur » dicte des ordres à ses soldats ; le marechal, le sénéchal, le connétable sont préposés à la conduite de la cavalerie ; le « duc » ou « herzog » conduit les bandes, le « jarl » ou « earl » est l'homme fort par excellence, le preux qui frappe à mort, le « chevalier », l' « écuyer », le « valet » se tiennent côte à côte dans le combat[229]. Cependant quelques titres expriment seulement d'une manière générale le fait simple de la domination, soit en paix, soit en guerre, telle l'appellation de « roi ». Dans les langues germaniques, les mots kning, kôonig, king attribuent même à celui qui commande une intelligence, une connaissance supérieure des choses. Déjà le sujet s'humilie devant son maître ; il appartient à des générations asservies depuis assez longtemps pour être devenues courtisanes.
La monarchie a pu d'autant mieux se consolider chez l'homme qu'il est lui-même un animal « domesticable[230] » comme le chien et tant d'autres espèces. Dompté soit par la flatterie, soit par la terreur, puis maintenu dans la servitude par l'accoutumance, l'homme laisse prendre ses forces et sa vie par celui qui possède le vouloir ; mais, tout en abandonnant la dignité de sa personne, il reste homme par l'affection, les sentiments du respect et de la vénération, et c'est précisément celui qui lui a ravi la fierté qu'il finit souvent par aimer, respecter et vénérer plus que tous autres. « Chien couchant », il rampe aux pieds du maître qui l'insulte et le frappe.
C'est aussi dans le monde antérieur à l'homme que naquit et se développa cet esprit d'obéissance et d'abandon moral, encore si commun à notre époque, qui permit la naissance des monarchies en un grand nombre de sociétés humaines et qui, pendant le cours de l'histoire, facilita la fondation de ces fameux empires où des milliers d'hommes étaient heureux de se prosterner dans la poussière sur le passage d'un de leurs semblables. Que de fois le dernier hommage de ceux qui périssaient pour le caprice d'un monarque ne s'est-il pas élevé vers celui qui d'un signe les envoyait à la mort ! *Cæsar, morituri te salutant ! * ce n'était point la suprême ironie du désespoir, mais bien le dernier acte de l'adoration.
Dans un des petits États des îles Palaos, les chefs portent le titre de *mad*[231] ou « mort » : nul, pense-t-on, ne peut les regarder sans mourir.
La tendance à l'imitation est aussi un des phénomènes naturels qui ont le plus contribué à développer l'esprit monarchique dans l'humanité : le faible aime à se modeler sur le fort, le pauvre sur le riche, le laid sur le beau et même le beau sur le hideux devenu souverain.
Il était donc inévitable que le fait d'imitation spontanée fût par degrés érigé en loi, en devoir. Là où la force est solidement constituée, quel est le sujet qui oserait se soustraire à l'obligation de copier son maître ? L'imitation se fait donc, lointaine, respectueuse, par la population tout entière, et cette imitation se changeant peu à peu en une sorte de stupeur, la parole, la pensée deviennent d'autant plus serviles.
Ainsi dans les îles Fidji, lorsqu'un chef tombait sur un sentier raboteux, tous ses compagnons affectaient de tomber également, et si un seul homme restait debout, il était tout aussitôt frappé par ses camarades comme un insolent et un rebelle[232]. De même, lorsque le « Grand Roi », vieillard et cacochyme, se plaignait du poids des ans, quel courtisan ne prétendait au mérite d'être comme lui faible et souffreteux ? Une reine a-t-elle le malheur d'être laide ? Ressembler à sa laideur est devenu la grande beauté. Est-elle difforme ? Il convient de se donner l'apparence d'une difformité semblable. Il est de solides privilèges que se réservent les souverains et qui restent interdits au commun des mortels ; mais ceux-ci ont toujours la ressource de singer leurs maîtres par des grimaces permises, réputées de bon goût.
Un vieil instinct humain mène à la turpitude. (Hugo).
En même temps d'autres passions agissent dans des milieux différents et poussent à l'insurrection, suscitant l'héroïsme. Nulle part les circonstances ne sont identiques et par conséquent, les résultats politiques de la lutte entre tel groupe d'hommes asservis à une volonté supérieure et tel autre groupe dont les membres conservent, à divers degrés, tout ou partie de leur volonté individuelle doivent varier dans tous les lieux et à tous les âges. Cependant, au point de vue spécialement géographique, il importe de savoir comment les formes politiques des sociétés correspondent normalement aux diverses formes terrestres dans l'évolution primitive de l'humanité, et l'on peut établir à cet égard des règles générales, qui prévalurent aussi longtemps que la constitution de grands États centralisateurs disposant de moyens de coercition formidables ne vint pas effacer les contrastes originaires.
Prenons, par exemple, un pays de montagnes, dont la population, forcément clairsemée, se répartit par faibles communautés en des vallées d'étendue peu considérable, bien limitées par des cluses de passage difficile et par des arêtes de rochers qu'obstruent souvent les neiges ou les glaces. En ces petits mondes fermés, chacun a son travail défini par les conditions mêmes du milieu, et les journées sont bien remplies : fenaison et engrangement, jardinage, coupe des bois, surveillance des bestiaux, fabrication des fromages sont les besognes qui s'imposent pendant toute la partie vivante de l'année, et, pour un grand nombre des natifs, le travail continue pendant la saison froide, grâce à l'émigration temporaire. La défense est facile, vu l'escarpement des roches et l'inaccessibilité des chemins, et, dans le cas où ces conditions n'empêcheraient pas les ennemis d'attaquer les montagnards, la tactique à suivre n'a rien de compliqué qui oblige ceux-ci à s'en remettre à un chef unique pour l'intérêt de la patrie minuscule.
Chaque individu, de par ses habitudes et la conduite de sa vie, a volontiers confiance en soi-même : il peut bien s'entendre avec le « premier des pairs », avec le combattant reconnu de tous comme le plus vaillant ou le plus rusé, et cela même constitue pour celui-ci une certaine autorité effective en temps de péril public, mais que l'opinion ne sanctionnerait pas en temps ordinaire et qui est par conséquent presque nulle. Le danger du commandement ne prend un caractère de gravité redoutable que lorsque des tribus de montagnards dévalent en masse de leurs hauteurs pour faire la conquête des plaines basses et y fonder des empires, où ils changent, rapidement de mœurs et finissent par se perdre dans les nations ambiantes plus civilisées.
Les vallées de l'Himalaya et de l'Hindu-kuch, celles du Szelchuen, du Caucase, des Apennins, des Pyrénées, des Alpes occidentales offrent de très nombreux exemples de ces petites démocraties locales qui subsistèrent pendant des milliers d'années et dont plusieurs se sont maintenues sous des formes modernes. Dans la presqu'île de Malacca et les grandes îles indo-malaises, dans les îles chinoise de Haïnan et japonaise de Formose, les régions de l'intérieur, étoilant leurs vallées sur le pourtour d'un massif en forme d'épine dorsale, sont également, ou du moins étaient naguère, habitées de populations républicaines dont les institutions se déterminaient par la division des hautes terres en domaines distincts.
Toutefois l'architecture du massif ou de tout autre système de montagnes peut être de nature à faciliter la constitution d'un empire. Ainsi les bassins lacustres où se trouvent les villes de Tezcuco et de Mexico et qu'appuie tout un cercle de plateaux devaient par leur position même donner une grande prépondérance aux populations qui les habitaient, et celles-ci en profitèrent pour asservir les habitants des vallées divergentes, beaucoup plus faibles et sans cohésion naturelle. De même, les familles gouvernantes des Inca, auxquelles s'étaient soumises les nations des Aymara et des Quichua, vivant sur les hauteurs andines, entre les deux cordillères se trouvaient nanties, grâce à la forme du relief continental, d'une puissance d'attaque véritablement formidable, dont elles ne manquèrent pas d'user contre toutes les peuplades voisines habitant sur les pentes extérieures des monts, d'un côté le versant du Pacifique, de l'autre les forêts de l'Amazonie. En Europe même, un pays de montagnes et de larges vallées intermédiaires, la Suisse, qui présente un caractère mixte au point de vue géographique, offre également une double évolution dans son histoire : d'une part la défense victorieuse de son indépendance, grâce au cantonnement des pâtres en des bassins difficiles d'accès aux gens de la plaine, d'autre part l'extension conquérante de la communauté sur les campagnes inférieures. Ainsi la puissante Berne, à la fois plaine et montagne, oligarchie et république, s'empara du pays de Vaud, qu'elle opprima durement jusqu'à la fin du dix-huitième siècle ; les petits États associés qui entourent le lac des « Quatre cantons » tinrent sous leur domination politique le Tessin et la vallée du Rhin en amont du lac de Constance, de même que les grisons étaient maîtres de la Valteline, tels des aigles terrassant des moutons.
Diverses contrées non montagneuses offrent à leurs habitants des conditions analogues à celles que présentent des vallées de faible étendue, soit qu'elles se ramifient sur le pourtour d'un massif ou qu'elles soient disposées des deux côtés d'une longue arête. Même en des plaines continentales, en des régions marécageuses, sur des côtés maritimes, en des archipels, se rencontrent des districts qui par leurs conditions naturelles favorisent la naissance de petites communautés distinctes jouissant d'une réelle autonomie dans un organisme fédéral.
Ainsi le régime primitif déterminé par la nature même des lieux devait se maintenir jusque dans les temps modernes en des pays comme celui des Frisons, où les communications étaient rendues difficiles, du côté de la mer par le manque de profondeur et la violence des tempêtes, du côté de la terre par des marais et des prairies tremblantes. Les espaces asséchés et fertiles qui occupent la zone intermédiaire étaient autant d'îlots évités par le va-et-vient des conquêtes, et peuplés de gens ayant eu de siècle en siècle la pratique de la liberté : ils pouvaient espérer l'oubli, à moins que le désastre d'un déluge ne les forçât à sortir de leurs retraites pour prendre part aux guerres des voisins.
Des oasis parsemées dans les sables, comme celles de l'Egypte et de l'Arabie, de même que des îles voisines les unes des autres et peu différentes en grandeur et en ressources, notamment celles de la mer Egée et de certains parages insulindiens, offraient des avantages analogues pour faciliter une constitution républicaine des habitants. Des peuplades de bergers, vivant chacune dans un pli de la steppe, ont pu également se maintenir pendant de longs siècles dans un bel équilibre de paix et de liberté ; mais lorsqu'un conquérant les ramassait en une horde, c'est-à-dire en un « camp de guerre », ou bien que, refoulées en masse par quelque révolution de la nature ou de l'histoire, elles étaient forcées par contre-coup de se déverser violemment sur le monde, tout changeait brusquement dans leur genre de vie et dans leur influence sur les autres hommes.
Il n'est pas de fléau comparable à celui d'une nation opprimée qui fait retomber l'oppression, comme par une fureur de vengeance, sur les peuples qu'elle asservit à son tour. La tyrannie et l'écrasement s'étagent ainsi, se hiérarchisent dans l'immensité des foules, ayant à leur tête un maître universel, à leur base une masse avilie d'esclaves, et comme intermédiaires une tourbe de gens, subordonnés d'une part, surimposés de l'autre, infligeant rageusement à leurs inférieurs les avanies dont ils ont eux-mêmes à souffrir.
L'organisation politique d'un ensemble considérable d'hommes dépend en très grande partie de leur nombre, car la domination d'un maître mystérieux sur des inconnus par l'intermédiaire de « lieutenants », de « proconsuls », de « vice-rois » est d'un maintien beaucoup plus difficile que les privilèges d'un camarade, d'un compagnon d'existence sur les centaines ou même les milliers d'hommes de son entourage.
Il est de toute évidence que les vicissitudes, les révoltes locales n'ont qu'une faible valeur historique en comparaison de révolutions embrassant des nations entières par une série de réactions directes ou indirectes. De là le rôle capital accompli dans l'évolution par tous les faits qui rompirent l'isolement des tribus, pour les mélanger avec d'autres sociétés, rapprochées ou lointaines, ou les unir en une seule masse par des fédérations ou des conquêtes. Les changements du relief et des contours terrestres provenant de commotions volcaniques, d'écoulement de laves, d'écroulements, d'inondations, de tempêtes eurent leur part dans le déplacement des peuples et leur remaniement, ainsi que les contagions et les fléaux de toute espèce, les guerres, les poursuites et les retraités.
Les découvertes de passages à travers les montagnes, les savanes, les forêts, les fleuves, les bras de mer furent aussi au nombre des grands événements survenus dans la préhistoire. Il est vrai que ces derniers faits durent pour la plupart passer inaperçus, s'accomplissant en détail par mille initiatives locales, mais ce n'en furent pas moins des œuvres d'une importance de tout premier ordre dans le développement de l'humanité.
Différents par les mœurs et les coutumes, la couleur et la nuance de la peau, le crâne, la structure des organes participant à l'émission de la voix, les groupes humains que le milieu découpait en hordes, tribus et nations se sont trouvés si parfaitement isolés les uns des autres que la bouche ne s'est plus accommodée à prononcer les mêmes sons ni l'oreille à les percevoir. Les langues se sont créées comme s'étaient formés les types nationaux et, comme ces mêmes types, elles ont cherché leur état d'équilibre, les unes pour se maintenir simplement, les autres pour gagner peu à peu en extension.
Autour du monde historique actuel constitué par les civilisations conscientes, se dessine le monde préhistorique des langues non écrites, ou recueillies seulement par les sociétés d'évangélisation religieuse françaises, allemandes, anglo-saxonnes surtout ; et ces divers parlers, dont le nombre s'élève à plusieurs milliers, évoluent très diversement suivant les conditions qui les entourent : soit l'isolement, soit les relations amicales avec le voisinage, soit les pressions latérales qui les forcent à se déplacer, à se transformer, même à périr.
En Océanie, dans les terres si nombreuses de l'Insulinde, la lutte s'est produite entre les langues générales à grande extension, telles que le maori, le malais et les idiomes locaux. Le contact, les échanges commerciaux ayant eu pour conséquence définitive d'unir, d'unifier les individus, il se trouve qu'après des millions d'années d'intercourse, les grandes langues de trafic ont étendu leur aire sur de grandes surfaces ; cependant il ne manque pas de petites tribus, à Célébès, dans la Nouvelle-Guinée, en Australie, possédant chacune, comme des nids d'oiseaux, leur parler différent. De même, dans le continent d'Afrique, de grandes langues conquérantes, l'arabe, le suaheli, le haoussa, divers idiomes bantou, et maintenant les jargons anglais et autres sabir l'emportent graduellement sur les langages naturels, mais que de petites communautés où l'on se comprend encore par des mots inconnus ailleurs !
L'Amérique méridionale est le continent où la population primitive est encore le plus clairsemée et où, par contraste, la série des vocabulaires distincts est le plus amplement représentée.
Des milliers de groupes amazoniens ont chacun son dialecte, grâce à la paix qui s'est établie entre des tribus d'égale valeur en culture et sans ascendant spécial. Cependant à l'ouest, dans les montagnes, le quichua, l'aquava, le tahuelche eurent naguère un grand pouvoir d'absorption et, dans le Brésil central, le va-et-vient des bateliers sur les fleuves fit du guarani une langue qui mérita d'être appelée *lingoa géral*. Enfin, dans l'Amérique septentrionale, les langues des Peaux-Rouges étaient en guerre comme les tribus elles-mêmes, et l'on constate que plusieurs d'entre elles semblaient en voie de disparition : en Californie, dans l'Orégon, sur tout le versant du Pacifique, la pression des conquérants a poussé les nations indiennes dans un espace de plus en plus rétréci.
De même que la langue transmet fugitivement la pensée émanée du groupe, la main cherche à la défendre, à la maintenir, à l'éterniser même, puisque partout nous trouvons des signes gravés : marques symboliques, pictographies, hiéroglyphes, dont l'aboutissant est l'écriture où les traits répondent aux sons. Tous les archéologues nous rapportent des dessins rupestres, élémentaires pour la plupart, mais d'autant mieux choisis pour répondre à des idées simples. La croix, le cercle, la cupule, la grecque, le labyrinthe se retrouvent partout[233] : mais le difficile est de trouver la filiation entre les premiers signes et nos alphabets. Les Indiens de l'Amérique du Nord, les Quichua avec leurs nœuds de cordes, les Dahoméens de la Guinée avec leurs sécades ou signes inscrits sur des fragments de calebasses entretenaient des correspondances très vives et très détaillées à travers tout le pays.
Chez tous les peuples, la langue fut dite de tout temps et à bon droit « maternelle » : les mères furent toujours les patientes éducatrices de l'enfance. Le père se tait, mais la mère répète les mots, elle fait le perroquet pour encourager l'enfant à le faire aussi. La femme fournit le premier vocabulaire, le premier cahier de chansons, le premier recueil de contes ; c'est elle qui conserve et permet ainsi de développer toutes les acquisitions de l'humanité. Et de plus « tout ce qu'il y a de vraiment indispensable pour la conduite de la vie nous a été appris par les femmes, le sourire, les beaux gestes, la politesse, l'art de plaire »[234].
Les influences directes du sol et du climat que l'homme subit en premier lieu et qu'il apprend à combattre en créant et en développant des industries, en accommodant diversement son genre d'existence à des milieux différents, en s'entr'aidant d'individu à individu, de peuplade à peuplade et de nation à nation se compliquent des réactions qui se produisent dans son intelligence en lui suggérant des explications naïves de tous les faits du monde extérieur. L'enfant, Un voyageur ayant pris rendez-vous avec des Jukaguires au confluent de la Kolyma et du Korkodon (Sibérie orientale) trouva, non les indigènes, mais ce pictogramme gravé dans l'écorce d'un bouleau et il le lut ainsi : Cet été, quatre familles ont remonté le Korkodon (1) ; un homme (désigné par son signe totémique) est mort et fut enterré en 3. Les familles se sont établies plus haut en trois tentes ; puis deux d'entre elles, comprenant quatre pêcheurs, sont parties vers l'amont du Korkodon en deux grandes barques, tandis que les autres familles, ne comprenant que deux pêcheurs et n'ayant qu'une tente, ont remonté l'affluent Ras'socha (2).homme ou peuple, ne saurait admettre la moindre hésitation quant à la causalité de tout ce qui frappe ses sens : il exige une réponse à toutes les questions qui se posent devant lui : mais n'ayant encore aucune science positive, il doit, pour comprendre l'univers, se contenter des hallucinations de sa vue, des rêves incertains de sa pensée, des interprétations que lui donnent sa peur ou son désir : il ne sait pas, mais il croit, et se sentirait irrité si l'on émettait le moindre doute sur l'objet de sa foi que partagent avec la même assurance les amis et les compagnons de clan, tous ceux qui se trouvent sous l'action d'un milieu identique.
Cet ensemble de croyances illusoires et d'espérances chimériques, ces légendes incohérentes sur le monde visible et invisible, ces récits primitifs que la tradition recueille et que la puissance de l'hérédité transforme en dogmes absolus et extra-terrestre sont ce que l'on désigne sous le nom de « religion ».
En haine de tel culte dominateur dont les interprètes puissants voulaient imposer les pratiques, même aux non-croyants, des écrivains ont cru pouvoir affirmer que certaines peuplades, vivant sans religion aucune, étaient complètement dépourvues de l'idée d'un au delà : que, simplement occupées des intérêts immédiats de leur vie journalière, elles se bornaient à rechercher leur bien-être matériel sans s'interroger sur les causes des phénomènes environnants, sans en poursuivre l'origine dans le monde inconnu. Il existerait, disent-ils, des peuples foncièrement irréligieux : tels les Ta-Ola ou « Hommes des Bois » que les deux Sarrazin ont découverts dans les profondeurs sylvestres de Célébès.
Pour donner du corps à cette affirmation, on cite l'exemple de fouilles en des emplacements de villages préhistoriques, où nul objet ne paraît avoir servi aux cérémonies d'un culte : au milieu de tant d'outils, dont plusieurs eurent un usage encore inexpliqué, on n'en voit aucun qui semble avoir été employé par les prêtres pour faire apparaître des dieux secourables ou pour conjurer des génies mauvais. Quand même le fait serait incontestable et que les héritages légués par nos ancêtres n'eussent contenu — chose bien improbable — ni fétiches, ni amulettes, ni baguettes magiques, on ne serait pas autorisé à en conclure que l'homme primitif, simple machine à fonctions corporelles, n'était pas en outre sollicité par la curiosité de l'inconnu. Ignorer la cause d'un fait et néanmoins la supposer par imagination pure est un travers naturel à tous les hommes.
Mais sur quels témoignages s'appuie-t-on d'ordinaire pour avancer l'opinion que parmi les tribus qui vivent encore ou vivaient récemment en dehors de l'influence directe des blancs, plusieurs sont étrangères à toute idée religieuse ? Sur ceux des missionnaires ou autres voyageurs chrétiens qui devaient avoir une tendance naturelle à considérer leur propre religion comme la seule réelle : lorsque, à l'énoncé de leurs croyances, catholiques ou protestants étaient accueillis par des rires de moquerie ou par un étonnement stupide, ils en concluaient aussitôt que leurs interlocuteurs n'étaient pas des êtres religieux. C'est ainsi que presque tous les peuples de civilisation non européenne furent jugés d'abord. Australiens, Cafres, Hottentots, Polynésiens, qui pourtant ont une mythologie si complète et qu'il a été si utile d'étudier dans toutes les questions de mentalité comparée, ont été classés jadis parmi les peuples dépourvus de religion.
D'ailleurs, il est des sauvages qui aiment à écarter les questions indiscrètes. Un voyageur rencontre dans l'île de Ceylan de jeunes Veddah, fiers, solides, chevelus et barbus : « Y a-t-il un Dieu ? » leur demande-t-il. — Nous ne savons pas ! — Le soleil et la lune vivent-ils ? — Qui le sait ? — Que devient l'âme après la mort ? — Nous l'ignorons. — Avez-vous peur des démons dans la forêt ? — Non. » De pareils entretiens ne prouvent qu'une chose, l'incompatibilité d'humeur entre les Veddah et leurs interlocuteurs blancs[235].
Une autre source de confusion provient de la qualification d' « athées » que philosophes et théologiens ont donnée aux sectes, même profondément religieuses, qui ne mettent pas à la tête du panthéon, au sommet de l'Olympe ou du Mérou un maître suprême, un dieu unique, à la fois créateur, conservateur, destructeur. Ainsi, par une étrange contradiction, les bouddhistes, dont la doctrine ou plutôt les doctrines diverses témoignent d'une étude si consciencieuse et si approfondie de la nature présente et du monde de l'au delà, ont été déclarés antireligieux, parce que l'excès même de leurs sentiments éveillait en eux le désir de se perdre dans l'infini des choses.
Certainement il est des tribus ou populations qui, vivant dans un milieu favorable de paix et de bien-être, ont été relativement peu soucieuses des mystères de la vie et de la mort et, jalouses de leur liberté, n'ont pas laissé se constituer au-dessus d'elles une caste de prêtres, mais elles n'en étaient pas moins composées d' « animaux religieux »[236], comme tous leurs congénères humains. Par cette définition d'animal religieux donnée à l'homme, de Quatrefages avait l'intention de constituer un « règne humain » bien à part, suspendu, pour ainsi dire, entre le ciel et la terre ; mais du même coup les « frères cadets » de l'homme se trouvèrent emportés avec leur aine. Nombre de philosophes modernes, entr'autres Comte, sont disposés à admettre la religiosité de l'animal, au moins dans une mesure étroite, et Tito Vignoli reconnaît l'origine du mythe chez l'animal aussi bien que chez l'homme[237].
Les ouvrages anciens sont remplis d'historiettes ou de graves récits montrant combien nos ancêtres croyaient à la ressemblance originaire des conceptions chez tous les êtres organisés. Les bêtes passaient pour nos égales à tous les points de vue ; elles pouvaient être même nos supérieures, puisque plusieurs d'entre elles furent choisies comme objets du culte. N'adora-t-on pas chez mille peuples du monde, et notamment dans le pays africain de Ouida (Whydah), le serpent qui naît de la Terre et qui, s'enroulant en cercle, se mordant la queue, devient l'être qui ne finit point, le symbole de l'Eternité ? Dans la légende hébraïque, le serpent représente l'intelligence même, la science du Bien et du Mal. Dans les religions hindoues, si riches en transformations et en avatars de toute espèce, de la plante à l'animal et de l'animal au dieu, n'est-ce pas Ganesa, c'est-à-dire l'Eléphant, qui est devenu le type de la sagesse, et, dans l'île de Bali, n'en a-t-on pas fait, avec Dourga et Siva, la troisième personne de la Trinité ? Le singe Hanuman et surtout la vache sacrée des Brahmanes ne sont-ils pas aussi de très grandes divinités, vers lesquelles se tournent les regards de deux cent millions d'hommes ? Apis et Anubis régnèrent pendant de longs siècles sur les riverains du Nil, et le dieu Juifs n'avait-il pas, dans son entourage immédiat, donné la force souveraine à des taureaux ailés ou « chérubins », de même qu'à des « séraphins » ou grandes sauterelles ? C'est aussi un culte religieux qui fut rendu par les tribus primitives aux bêtes de la forêt, de la savane et de la mer, au cerf, au caribou, au chevreuil, à l'antilope, au castor, à l'ours, au bison, à l'ému, au phoque, à la baleine, au kangourou, tous animaux que des groupes de familles revendiquent encore avec orgueil comme ancêtres. Par une sorte d'atavisme, des Haïtiens — et on leur en fait un crime — adoraient le dieu de leurs ancêtres du Dahomey, le serpent Vaudou.
Même les chrétiens, au nom desquels des philosophes refusent la religiosité à ces animaux, dont le nom signifie pourtant « possesseurs du souffle », ou « qui ont une âme », les chrétiens ont souvent manqué à la logique dans leur histoire religieuse, puisque mainte assemblée de l'Eglise, affirmant la responsabilité de tel ou tel animal, le condamna au bûcher, à la hart ou à la hache. Et chaque évangéliste n'est-il pas souvent accompagné de son animal emblématique ? En réalité, chaque peuple se laisse aller volontiers à doter les êtres vivants de ses propres croyances. Les conciles chrétiens conjuraient les bêtes au nom de la « très sainte Trinité », et la mythologie du moyen âge, faisant des animaux les interprètes de la Vierge ou de Satan, des saints ou des démons, leur attribuait toujours la plus sûre connaissance de la « sainte religion ».
De même, les Péruviens, fils des Quichua et des Aymara, qui furent eux-mêmes les adorateurs du dieu Soleil, ont assez gardé leur ancien culte pour s'imaginer que les Hamas, leurs animaux de charge, ne manquent jamais, au moment où l'astre se lève, de se tourner vers lui et de le saluer par de légers bêlements. Trop timides pour oser, en présence des prêtres venus d'outre-mer, se prosterner devant l'orbe sublime qui fait soudain resplendir les monts, les Andins se donnent leur doux compagnon de voyage pour suppléant dans cette œuvre religieuse[238].
Les caravaniers musulmans de la Perse et de l'Arabie, ayant remarqué que les animaux du convoi, chameaux, chevaux et mulets, s'arrêtent soudain au moment où ils entendent la voix du muezzin qui, en tête de la caravane, sollicite les fidèles à la prière, en concluent que les bêtes elles-mêmes connaissent leur devoir envers Allah[239].
Mais sans recourir aux fables, il suffit d'étudier les bêtes avec lesquelles nous vivons, pour voir fonctionner en elles le sentiment religieux presqu'aussi nettement que chez les hommes. Sans doute, elles n'ont pas la parole pour exprimer leurs sensations, mais n'ont-elles pas les mouvements du corps, les gestes, les regards, les mille intonations de la voix, et ce frisson mystérieux qui fait comprendre soudain les sentiments et les pensées ? Il est certain que parmi les « candidats à l'humanité » le chien, le chat, le cheval, les animaux domestiques partagent souvent les frayeurs subites dont l'homme, le chef de la famille, se trouve atteint : êtres religieux comme leur maître, ils éprouvent aussi la terreur de l'inconnu, et leur imagination suscite des fantômes ; ils cherchent à remonter de l'effet à la cause, mais ne savent pas interpréter l'événement et s'en donnent des explications qui les effraient[240].
N'a-t-on pas également observé chez des animaux une inexplicable passion pour tel ou tel objet qui ne leur est pourtant d'aucune utilité pratique ? Ils y voient comme une sorte d'amulette, comme un fétiche, analogue à ceux dont se servent les nègres. Enfin, l'affection profonde, victorieuse de tous les déboires, résistant à toutes les épreuves, que tel animal voue à l'homme, son ami, n'entraîne-t-elle pas un véritable culte religieux exactement de même nature que celui dont nous brûlons pour ceux que divinise notre amour ?
Au fond, toutes les religions, celles de l'animal aussi bien que celles de l'homme, tous les cultes, si différents qu'ils apparaissent, si hostiles qu'ils puissent être l'un à l'égard de l'autre, ont des origines analogues et se développent suivant une marche parallèle. Chaque être humain, entraîné dans le tourbillon général de la vie et désireux néanmoins de sauvegarder, de développer sa force individuelle, cherche un soutien dans le monde extérieur pour se rassurer quand les craintes l'assaillent, écarter les dangers qui le menacent, réaliser les vœux qui le travaillent.
Que la frayeur soit le sentiment initial, comme le disent les livres sacrés et classiques, — « la crainte de Dieu est le commencement de la sagesse » — ou que ce soit, d'une façon plus large, le désir du mieux, la recherche du bonheur, ainsi que le démontre Feuerbach[241], l'homme veut se rattacher à tout ce qui, en dehors de lui, paraît à son imagination un moyen de protection efficace, et qu'il rend tel par l'ardeur de sa passion. Tel est bien le principe de la religion, toujours le même.
La croyance de l'individu, du groupe, de la peuplade ou de la nation prend ensuite le caractère spécial que lui imposent le milieu géographique primitif et le milieu historique, secondaire et complexe.
C'est un fait de signification profonde que le nom donné par les antiques Germains à leur plus haute divinité soit précisément celui d'Oski ou « Désir » : deux mille ans plus tard, la philosophie vient attester cette étymologie en reconnaissant que le dieu créé par l'homme est bien la figuration, de ses vœux. Ce que nous voulons, une puissance idéale imaginée par nous doit l'accorder : elle se crée pour nous satisfaire.
Toutes les religions eurent aussi à leur origine un élément nourricier d'importance capitale, le besoin de détente intellectuelle, qui se manifeste de deux manières : par le repos et par l'ivresse.
C'est une fatigue de penser, de comparer, de raisonner, de conduire sa vie, d'enchaîner ses agissements, de transformer logiquement des volontés en réalisations ; et que faire pour se reposer de cette fatigue, sinon déraisonner à plaisir, se laisser entraîner par la volupté de l'imagination déréglée, par celle du mysticisme qui rend possible toute impossibilité, par les délices de la folie ou même par celles de la mort, qui suppriment tout savoir et tout vouloir ? A l'activité succède le sommeil par un rythme normal ; de même l'alternance est naturelle de la vie raisonnable à celle qui méprise toute raison et cherche une autre justification de son existence. De là ce besoin des liqueurs fermentées ou des poisons affolants que l'on rencontre sous mille formes chez tous les peuples de la Terre et qui scandent si agréablement la vie des malheureux et même celle des heureux. Le famélique se donne ainsi les beaux rêves des éternels festins ; celui qu'on n'aime point se procure l'infini bonheur de l'adoration éperdue ; la paralysie vient à celui qui désire le repos.
Cette lassitude de l'effort et ce besoin d'extase qui se manifestent plus ou moins chez tous les hommes prennent en tout temps et en tout pays un caractère général par le fait de la ressemblance des milieux, de la contagion, de l'imitation, et c'est ainsi que naissent les associations religieuses, occupant parfois de vastes étendues et d'apparence unitaire. Chacune de ces foules qui, d'un mouvement collectif, se trouve entraînée par la même passion, obéissant au même vent d'angoisse, de désespoir, de délire, de folie, aime à se conformer aux mêmes pratiques, à se procurer les mêmes hallucinations, et d'ordinaire par les mêmes moyens.
Des milliers de religions ont pris assez d'importance pour se constituer en corporations, ayant leurs officiants, leurs prêtres ; quelques-unes ont jusqu'à leurs demi-dieux ou leurs dieux visibles, dont les paroles, les gestes, les moindres actions remplacent les raisonnements du fidèle et jusqu'au témoignage de ses sens. Des cérémonies collectives ont lieu pendant lesquelles l'individu abdique complètement. Pendant certaines heures imposées, il lui faut se lever, s'asseoir, tourner en mesure, prononcer certaines paroles, obéir à certaines ondulations, à des refrains traditionnels, respirer certaines odeurs, s'enivrer de certaines boissons, vivre et se mouvoir conformément à des mouvements imposés par un chef ou par des traditions immémoriales.
C'est ainsi qu'il apprend à pirouetter comme un derviche tourneur, qu'il devient anesthésique comme un Aïssaoua traversé d'épingles et de broches, qu'il « monte au septième ciel » comme un Paul ou comme un Mahomet, qu'il se fait même « assassin » pour obéir à la volonté d'un Vieux de la Montagne. La vie banale de l'homme en santé morale est remplacée par une vie nouvelle de rêve et de folie.
La façon dont l'être humain conquiert sa nourriture constitue l'axe de son ravissement religieux aussi bien que de toutes ses pensées, de son genre de vie, de ses coutumes, de sa science et de son art. C'est principalement autour du gagne-pain que se meut le cercle de son activité mentale[242]. Le chasseur et le pêcheur introduiront toujours dans leurs contes et poésies l'animal qu'ils poursuivent et le rangeront parmi leurs dieux. Le nomade cheminant sans cesse avec ses troupeaux se verra toujours, sur cette terre ou dans le monde lointain qu'il rêve, accompagné de ses chameaux, bœufs ou brebis, et maintiendra parmi eux l'ordre de préséance accoutumé. Enfin la parabole de l'immortalité de l'âme, qui, depuis des milliers d'années, eut constamment pour élément primordial le grain nourricier jeté dans la terre, aurait-elle pu prendre naissance autre part que chez une nation d'agriculteurs ? Qu'un peuple change de patrie par refoulement de guerre ou par migration spontanée : aussitôt ses légendes, ses traditions s'accommodent au milieu nouveau, et même dans nos grandes religions modernes, bouddhisme ou catholicisme, le code des croyances officielles le plus strictement réglé par les prêtres finit par se modifier, tout en gardant son cadre antique de cérémonies.
Spontanément l'homme primitif, sentant la vie fermenter en soi, attribue à tous les objets qui l'entourent une vie analogue à la sienne. Une pierre vient le frapper, il en veut aussitôt à la pierre qu'il croit être animée d'intentions ennemies. S'il lui arrive de buter contre une saillie du sol, il se rue contre cette aspérité comme si elle avait été méchante pour lui. Il aime la branche qui le caresse de ses feuilles, la fleur qui le réjouit de son parfum, et il invective le rameau qui le fouette au passage, la ronce qui le déchire, la baie amère qui trompe son désir.
Chaque impression, agréable ou désagréable, suscite aussitôt plaisir ou haine ; il se sent rattaché à tout son milieu par un flot de sentiments qui l'entretiennent dans une constante illusion religieuse relativement au monde extérieur. Sous sa forme rudimentaire, très facile à observer chez les animaux et chez les enfants qui battent ou lacèrent furieusement le brimborion dont ils se plaignent, cet animisme paraît ridicule à ceux qui voient parfaitement le rapport de cause à effet entre la pierre indifférente et la main hostile qui la lança ; mais la conception erronée de la vie universelle continue de se retrouver jusqu'à nos jours dans les idées morales et dans l'histoire religieuse.
C'est que les mille accidents de la vie journalière sont, pour la plupart, d'une genèse difficile à comprendre, la connaissance des phénomènes n'étant encore révélée que dans notre tout proche horizon ; et cependant le besoin de tout expliquer agissant nécessairement sous une forme au moins rudimentaire, l'homme primitif se sent tout naturellement porté à chercher dans les objets immédiats de son entourage les causes mystérieuses des événements qui le surprennent. Dans l'immense théâtre de la vie, chaque être lui semble avoir un rôle spécial d'utilité ou de dommage pour sa propre personne, « centre de l'univers » ; chacun lui paraît habité par un esprit favorable ou défavorable : chaque fontaine a sa naïade, chaque arbre sa dryade ; tout est merveilleusement animé et devient fétiche, jusqu'au caillou, jusqu'au brin d'herbe. Tout recèle une âme, qui sommeille peut-être, mais qu'il est facile de réveiller ou qui se réveille elle-même. C'est l'âge du pandémonisme, d'où le panthéisme devait surgir plus tard[243].
L'homme, environné par les esprits [comme par une nuée infinie de moucherons, passe donc son existence à s'entretenir avec eux, proférant d'un côté des objurgations, de l'autre des actions de grâce.
Se croyant le noyau initial du monde, le sauvage doit s'imaginer que tous les phénomènes de la nature s'accomplissent pour lui, se liguent pour l'épouvanter ou s'animent pour faire sa joie. « Cela n'arrive qu'à moi ! » s'écrie encore le sauvage de la forêt comme le bourgeois de Paris. Alternativement, et parfois dans l'intervalle de quelques instants, il lui semble que des spectres se dressent autour de lui, sous forme d'arbustes et de pierres, puis les étoiles lui sourient et les feuilles lui murmurent de douces paroles. Puisque tout, dans l'entourage de l'homme, peut, suivant les circonstances, terroriser ou rassurer, devenir génie favorable ou démon, il lui serait impossible de classer par ordre logique les divinités tantôt bienveillantes, tantôt mauvaises, qui se meuvent autour de lui. D'ailleurs, les mythologies s'entremêlent de tribu à tribu, de peuple à peuple, et, par suite de la différence des noms, qui deviennent autant de personnages divers quoique s'appliquant d'abord aux mêmes êtres d'imagination, le tout forme un ensemble absolument inextricable[244].
Telle ou telle coïncidence bizarre, telle ou telle circonstance étrange, produisant ce que l'on se figure être un a miracle, peut donner à un objet particulier une importance de premier ordre dans les hallucinations de l'homme ; cependant les êtres adorés, vrais ou imaginaires, les « fétiches » — très bien nommés ainsi par les Portugais, *feitiços* ou « factices » — s'étagent suivant une certaine hiérarchie qui se ressemble d'un bout du monde à l'autre[245]. La bête féroce de même que le puissant animal ami sont parmi les grands fétiches. Les personnages exceptionnels, les magiciens guérisseurs et le roi, « mangeur d'hommes », occupent aussi un rang très élevé dans l'infini des personnes divinisées, de même que les êtres collectifs de la nature qui, tout en se composant d'un nombre infini de molécules indépendantes, apparaissent néanmoins comme des individus gigantesques, la Source, le Ruisseau, le Fleuve, la Montagne, le fier Promontoire, le vaste Océan, les Nuages, la Pluie, les Rayons solaires, la Terre elle-même, la féconde Gaïa, de laquelle nous sommes tous issus et dans laquelle nous rentrerons tous. Les points cardinaux, régions de l'espace indéfini, sont également des dieux pour les Mongols, les Yakoutes, les Russes yakoutisés[246]. Enfin le Ciel, dans toute son immensité, n'est pour ceux dont il embrasse la planète en sa rondeur infinie qu'un seul et grand individu qu'il faut craindre et supplier comme tout autre corps avec lequel l'homme se trouve également en contact. En toute logique on a donc pu considérer le peuple chinois, naguère adorateur des génies de la Terre et du Ciel, comme ayant à peine dépassé dans son évolution la période du fétichisme, et, en vérité, quels adorateurs pourraient s'imaginer qu'ils se sont développés en dehors de cette religion universelle[247] ? Ainsi les millions et les milliards d'êtres redoutés qui représentent les âmes d'autant de corps distincts peuvent se résumer en un immense fétiche comme la Terre ou le Ciel. Les dimensions prodigieuses de ces dieux supérieurs n'empêchent point qu'on croie également à l'influence des tourbillons de déicules infiniment petits, et précisément les Chinois, qui célèbrent la fête du Ciel en de si minutieuses cérémonies, apportent encore beaucoup plus de sollicitude dans les mille observances qu'exige le culte du *feng-chui*, c'est-à-dire de la multitude sans fin des esprits de l'air et de l'eau ; nulle part l'art magique de se rendre les génies favorables n'a pris plus d'importance que dans la « Fleur du Milieu ». L'histoire moderne du monde chinois a été en grande partie déterminée par la résistance du peuple « jaune » à la brutalité de l'ingénieur européen qui vient sans respect, insolemment, bouleverser la terre sacrée et en violer les esprits. Chez nous, Européens, quelle révolution dans le monde social si les enfants étaient soudain privés de leurs poupées ?[248] Le naturisme est cette religion qui naît spontanément de la croyance aux génies, innombrables représentants des forces agissantes de la nature : tout vit, ainsi qu'en témoignent la plupart des langues ; elles donnent un caractère sexuel : « il », « elle » à tous les objets. Avant l'invention du neutre, qui est d'origine moderne, toute forme extérieure était représentée par un substantif masculin ou féminin[249]. A ces âmes de la Terre qui assiègent l'homme de toutes parts se joignent les âmes de ceux qui ont vécu, de ceux qui ne sont pas encore : le « naturisme » devient « animisme » ou plutôt se confond avec lui, car la mort frappe incessamment autour d'elle, et les souffles mystérieux, les « âmes », les « esprits » des êtres expirants vont se confondre avec les énergies, de nature également inconnue, qui sortent de la terre et des arbres. L'homme se voit constamment environné par ces forces de diverse origine, mais de pouvoir égal : toutefois, les maladies, la mort intervenant dans son existence par de soudaines et parfois terribles apparitions, il se laisse facilement porter par son instinct à reconnaître en elles les plus redoutables déesses. Les Géorgiens traitent les fléaux pestilentiels de « grands seigneurs », et s'adressent à eux en un langage flatteur[250]. Le sauvage veut conjurer la mort quand elle se présente en ennemie pour lui enlever des compagnons, des amis, des parents ; il l'invoque comme alliée, comme protectrice pour abattre l'animal qu'il poursuit, le fauve qui l'attaque ou l'adversaire haï. Ce sont les âmes des morts, sorties de tous les cadavres tombés autour de lui, qu'il sent, qu'il perçoit tourbillonnant dans l'air en un voisinage propice ou inquiétant, suivant l'état de paix ou de guerre qui prévaut dans la population. On voit ces âmes, on les entend si bien que, pour leur échapper, ceux qui les craignent cherchent à les égarer dans la forêt, fermant les chemins, déplaçant les cabanes, murant ou bloquant les portes, changeant de costume pour n'être point reconnus, abandonnant même l'ancien langage pour en parler un nouveau[251].
Parmi ces âmes en peine, il y en avait heureusement beaucoup qui arrivaient à se loger. Les parents du mort étaient souvent avertis en songe de l'endroit où s'était rendu le corps, de la transformation qu'il avait subie. Parfois ils entendaient sa voix dans un arbre et comprenaient qu'il s'y était réfugié ; d'autres se révélaient dans un animal de la forêt, qui avait pris la ressemblance de l'être disparu. Une transmigration des âmes s'accomplissant de la vie précédente en d'autres vies nouvelles, tout objet de la nature environnante, la roche ou la source, la plante ou la bête, pouvait devenir l'asile du fugitif. Une seule chose était certaine, la continuité de la vie, fait que les sauvages comprenaient d'ailleurs de la manière la plus simple ; sans pouvoir l'étudier au point de vue du dégagement des gaz de la combinaison organique en formes nouvelles, nos ancêtres gardaient l'invincible certitude que les âmes des morts leur tenaient toujours compagnie et se trouvaient avec eux, comme au temps de leur existence récente, en relations d'amitié ou de haine.
Ainsi, tout en ayant peur de la mort, cette transformation prodigieuse qui retire le souffle de la poitrine et fait pourrir les chairs, ils croyaient à la persistance de la vie sous mille formes. Le défunt n'était pas mort ; il disparaissait, mais en apparence, et s'il n'avait trouvé un refuge en un autre corps, la partie la plus subtile de son être, devenue plus invisible que l'air, se mouvait çà et là autour de l'ancienne demeure, surtout dans les feuilles agitées. Même de nos jours, dans le pays de Verviers, on défend aux enfants de jeter des pierres dans les haies, à la fête des Trépassés, de peur de blesser les âmes[252].
Mais vivantes ainsi qu'elles le sont, comment ces âmes peuvent-elles se maintenir en dehors des conditions nécessaires à l'entretien de l'existence ? Là commence le miracle. On s'imaginait volontiers que les esprits errants privés de leur corps l'avaient perdu malgré eux, par l'effet de quelque ruse de sorcier, de quelque violence des génies mauvais[253]. Eh bien ! il fallait combattre résolument ces ennemis. La piété filiale et cette solidarité humaine que des pessimistes prétendent ne pas exister, quoiqu'elle rattache les vivants à ceux mêmes qui ne sont plus, exigeaient donc du primitif qu'il essayât de remettre le mort dans un milieu qui lui convînt.
D'abord on cherchait à lui donner une demeure qui parût être de son goût ; c'est à cette occasion surtout que les rites funéraires devaient varier suivant la nature des contrées et les industries locales : le milieu déterminait les mœurs. Chez telle peuplade, on enterrait le mort près de la pierre de son foyer ; ailleurs, on enfermait son âme dans une poupée de bois ou dans une effigie de cire, dans un lambeau d'étoffe que l'on suspendait dans la cabane. La branche d'un arbre sacré, un échafaudage, une proue de bateau devenaient ainsi des lieux de séjour attribués aux morts. De même, la flamme sainte devait, chez nombre de peuplades, détruire le corps et s'unir intimement au souffle de l'homme, son âme véritable. Les plus braves donnaient à leurs trépassés la plus digne des sépultures, leur propre corps. Les Batta de Sumatra, les Tchuktchi de la Sibérie et d'autres mangeaient leurs vieillards.
Une manière plus raffinée de s'incorporer l'âme des morts est de boire les liquides qui s'écoulent du cadavre décomposé : c'est ainsi que dans mainte terre de l'Insulinde devaient procéder les épouses pour rester fidèles à leurs époux ; elles absorbaient en détail le corps du maître jusqu'à ce qu'il n'en restât dans la cabane qu'une momie desséchée. Les Alivuru (Alfuru) des îles Aroe, à l'ouest de la Papuasie, mêlent à leurs gâteaux de sagou les fragments du corps de leurs parents et se les assimilent ainsi dans l'espace de quelques semaines ; aux banquets funèbres, ils font circuler une coupe d'honneur où l'arrak se mêle au jus de cadavre : tous en boivent une gorgée pour communier avec le mort[254].
Mais il est des Tribus qui, ayant abandonné pour elles-mêmes la répugnante pratique, l'ont imposée à leurs esclaves : elles mangent leurs morts par procuration.
C'est par une substitution analogue que les Tibétains livrent aux chiens les cadavres des leurs et que les Parsi restituent les corps à la mère Nature par l'intermédiaire des charognards et des vautours. Les anciens Ethiopiens peignaient sur leur corps l'image des parents ou amis disparus[255]. C'est ce que nous faisons en portant sur nous des médaillons, des cheveux, des souvenirs de nos morts.
La manducation des cadavres, quoique provenant d'un sentiment de solidarité des plus intimes de la part des survivants, est assez rare parmi les hommes, et d'ordinaire, on laisse les morts retourner aux éléments primitifs par voie de décomposition lente. Les chairs sont presque toujours sacrifiées, tandis que, dans un très grand nombre de tribus, on garde les os, surtout les crânes et les tibias ; les riverains de l'Orénoque livrent les cadavres à la dent des poissons, ailleurs on les remet aux fourmis afin que le squelette promptement nettoyé puisse être gardé comme fétiche[256].
Sous quelque forme que persistent les corps, ils n'en sont pas moins censés vivre toujours, et il convient de les nourrir régulièrement, soit par d'amples repas, qui pouvaient devenir fort coûteux à la famille ou à la communauté, soit par l'offrande de miettes et gouttelettes, que l'on pensait devoir être suffisantes comme aliments de simples ombres : c'est ainsi que les Grecs et les Romains inclinaient leurs coupes de boisson sur le feu pour qu'un filet crépitant du précieux liquide leur conciliât les dieux et les génies. On munissait le mort d'un bâton pour qu'il continuât au delà du tombeau le voyage de la vie, peut-être vers des parages plus heureux ; dans les contrées où l'homme avait déjà su domestiquer des animaux porteurs, on lui donnait le cheval ou le bœuf pour compagnon, et le Viking des côtes septentrionales recevait un bateau pour continuer ses voyages de découverte et de conquête sur les rives nouvelles.
Le numéraire était-il connu chez les amis du mort, on lui remettait au moins une pièce pour qu'il trafiquât encore utilement avec les gens d'outre-tombe ; par un respect superstitieux des anciennes coutumes, les contemporains de Socrate et de Sénèque observèrent, et même, en beaucoup d'endroits, nombre d'Européens observent encore cette pratique funéraire. Enfin, quand le défunt était un grand chef, on le faisait accompagner sur le bûcher ou dans la fosse sanglante par toute une cour de guerriers, de femmes et d'esclaves.
Ainsi dans l'immense multitude des morts qui remplissent l'espace, aussi nombreux que les feuilles des arbres ou que les grains de sable du rivage, s'établit une hiérarchie analogue à celle qui prévaut dans la société des diverses tribus : chez les peuplades égalitaires les disparus sont tenus pour des égaux ; chez celles où le pouvoir des uns s'est fondé sur la servitude des autres, le traitement des morts varie de l'apothéose à l'absolu mépris. La création d'un corps sacerdotal dut accuser la différence d'acception réservée aux trépassés, puisque magiciens et prêtres s'érigent en juges, en dispensateurs des punitions et des récompenses d'outre-tombe. Mais, en dépit des jugements que prononce l'homme de religion, un doute subsiste toujours. Les calvinistes, on le sait, proclamaient, après saint Paul, après saint Augustin, le dogme de la prédestination : le sort des hommes est fixé d'avance, à pile ou face ; de même, à Taïti, les âmes aveugles, sortant des corps au hasard, rencontrent l'une ou l'autre de deux pierres, l'une ouvrant le chemin de la vie éternelle, l'autre celui de l'éternelle mort[257].
A ses pieds, des vases et de petits récipients contiennent des provisions et des plantes aromatiques destinées à la guérison des blessures. Le corps repose sur le char, dont les ferrures de la jante et du moyeu des roues ont seules été respectées par le temps.
Les prêtres, comme les chefs, s'étaient élevés au-dessus de la foule par une sélection naturelle : les hommes d'une intelligence exceptionnelle ou d'une grande expérience, de même que les rusés compères, les meilleurs et les pires, devaient acquérir un ascendant considérable, grâce aux explications vraies ou plausibles qu'ils avaient su donner des prodiges de la vie et aux conseils qu'ils avaient distribués en temps opportun.
Jusque-là leur influence était légitime ; mais rien ne déprave comme le succès, et leur considération même devait les entraîner à d'hypocrites prétentions de savoir. La magie devint un métier, soit pour guérir l'homme des maladies physiques, soit pour écarter de lui le mauvais sort jeté par d'autres sorciers ou par les génies, et ce métier fut rétribué, car sans présent au dieu et à son interprète, il n'y a point de salut. La part de science vraie, mêlée à la prétendue science, grâce à laquelle ils pouvaient attirer la faveur des divinités d'en haut et conjurer la haine des « puissances de l'air », eut ses maîtres et ses disciples : des sociétés formées avec périodes de noviciat et degrés d'initiation se constituèrent, et peu à peu s'établit ainsi dans chaque tribu un groupe de privilégiés, d'autant plus redoutables qu'ils mêlaient à leurs fourberies conscientes ou inconscientes plus de connaissance réelle des faits. Le *medicus* latin conjurait la maladie par ses imprécations[258]. Le sorcier algonquin consulte les animaux du totem, en s'entourant de tortues, de cygnes, de corneilles, de pies (Schoolcraft) ; d'autres se cachent pour s'entretenir directement avec le Dieu du Ciel.
Cette institution d'une société supérieure, s'imaginant ou prétendant connaître les choses de l'au delà, livra les peuplades et les nations au régime de la terreur incessante, car il était inévitable que la caste, subdivisée en confréries secondaires, spéculât, même inconsciemment, sur la crédulité des naïfs ou leur effroi de la mort et de l'inconnu pour augmenter sa puissance et sa richesse. Devenue l'intermédiaire entre les hommes et les esprits, elle avait devoir et intérêt à représenter ceux-ci comme très méchants afin de faire apprécier leur intervention à un taux d'autant plus élevé. « Le grand Kalite », disent les sorciers de Palaos en parlant du génie qui gouverne les insulaires, « le grand Kalite aime à manger les hommes »[259]. Se plaire à verser le sang, c'est « avoir des entrailles de Dieu », répétaient aussi les Taïtiens quand ils pratiquaient leurs infanticides[260]. Le maître isolé dans le ciel des Juifs n'est-il pas aussi un « Dieu fier et jaloux » ? Et dans une auguste indifférence, Zeus s'assied au faîte de l'Olympe pour se réjouir de la guerre de ces peuples périssables, les Troyens et les Achéens, qui s'entr'égorgent à ses pieds[261].
Cette haine sanguinaire, cette jalousie terrible de la foule des génies et du maître des génies, il ne pouvait y avoir qu'un seul moyen de les conjurer, le sacrifice : de même que, dans un incendie destructeur des forêts, le sauvage faisait la part du feu, de même il donnait un peu de sang au dieu avide qui voulait le boire à flots ; du moins gagnait-il ainsi du temps. Mais partout où la population vivait sous la terreur inspirée par le magicien, un peu de sang ne suffisait pas, il en fallait beaucoup et la soif du dieu n'était jamais satisfaite. De là le devoir pour l'adorateur de sacrifier ce qu'il avait de plus cher. Avant que l'ange de l'Eternel arrêtât la main d'Abraham prêt à égorger son fils Isaac, combien d'autres pères avaient dû mettre à mort leurs fils et donner à l'esprit redoutable les prémices de toute existence animale naissant dans leur domaine. Le père ne pouvait se racheter que par la mort du fils. A l'est du lac Stéphanie, les Boran satisfont le dieu Wak, le « Ciel », en lui abandonnant leurs enfants nés pendant les premières années du mariage, quatre ans chez les uns, huit ans chez les autres ; les nouveau-nés sont exposés dans la brousse et mangés par les bêtes. Après cette période de purification, les Boran, devenus Raba, sont tenus pour quittes envers leur dieu : un prêtre les circoncit et ils procréent des enfants, qu'ils chérissent[262]. La légende d'Abraham indique une étape de l'humanité : elle symbolise l'adoucissement des mœurs qui se produisit dans l'histoire du peuple juif et fit substituer les égorgements et les holocaustes d'animaux aux sacrifices humains, mais après cette époque, combien de fois encore la frayeur du dieu amena les géniteurs à plonger le couteau dans le corps de leurs enfants ! C'est ainsi que les villes fondées par Josué écrasèrent de leurs linteaux de portes les cadavres des jeunes hommes ; de même Agamemnon, le « roi des rois », offrit aux dieux sa fille Iphigénie, et Jephté remit au bourreau la jeune enfant qui s'avançait avec ses compagnes pour l'accueillir avec des danses et des chansons. Bien plus, le « saint » roi David sacrifia son peuple pour se faire pardonner une désobéissance au dieu vengeur : « Puisque j'ai péché contre toi, prends mon peuple et tue jusqu'à ce que tu sois rassasié ».
Toutefois il n'était pas toujours nécessaire de verser le sang des siens : la guerre fournissait le moyen de désaltérer les dieux et les génies aux dépens de tribus ou de nations ennemies, et l'on vit en effet des peuples entiers disparaître pour satisfaire la vengeance des esprits acharnés. C'est ainsi que les Juifs offrirent à leur Yahveh les habitants de tout le « pays de promission », et dans les rares circonstances où, par un mouvement de pitié instinctive ou par suite d'une promesse faite inconsidérément, ils durent épargner quelques-uns des indigènes, ils s'en accusèrent comme d'un crime. Si l'on peut remonter jusqu'aux origines des sociétés pour y surprendre cette idée du sang offert en sacrifice aux génies, on en constate d'autre part la survivance jusqu'à nos jours, puisqu'après les batailles les vainqueurs vont chanter leurs *Te Deum* au dieu des armées.
Il n'est pas d'ancienne forme de religion qui, sous l'action des mêmes causes, n'ait persisté plus ou moins dans nos civilisations : telle le culte des têtes coupées qui prévalut chez tant de tribus préhistoriques et qui se retrouve chez certains Dayak de Bornéo. Le sauvage qui limite à son propre clan la partie de l'humanité envers laquelle il a des devoirs moraux se croit tenu, en stricte vertu, d'aller couper des têtes dans les tribus étrangères pour les rapporter à la femme qu'il a choisie ou bien à la tribu qu'il représente. Sans meurtre dont il puisse se glorifier, il n'est pas même considéré comme un homme : verser le sang humain est le premier devoir d'un candidat à la virilité. Et l'éducation qu'a reçue cet enfant de la forêt, pourtant très bon et très noble avec ses camarades de tribu, n'est-elle pas précisément celle de nos jeunes contemporains auxquels on enseigne qu'il est glorieux de tuer un ennemi ou même un nègre ou un jaune de quelque pays inconnu ? Le Dayak se vante d'avoir un poignard pour ancêtre[263] ; de même, c'est un grand honneur dans nos sociétés modernes d'être tenu pour le descendant d'hommes qui se sont illustrés par l'usage de la francisque, du glaive ou de l'arquebuse.
Le meurtre religieux, inspiré et réglé dans ses détails par la magie, devait en mainte circonstance être accompagné de repas anthropophagiques. Certes, le cannibalisme peut avoir chez les fugitifs la faim pour cause première, comme il l'a eue tant de fois pendant la période historique, dans les villes assiégées, sur les radeaux perdus en mer, dans les expéditions aventurées au milieu des glaces, des neiges ou des forêts vierges. Mais chez les hommes, aussi bien que chez les animaux, ces faits sont exceptionnels : il se produisent cependant, notamment dans l'Afrique nigérienne où la ville d'Ibadan avait encore il y a moins de vingt ans ses marchés toujours fournis de chair humaine considérée comme simple viande de boucherie. Au contraire, les repas dans lesquels l'homme se nourrit de son semblable par acte religieux sont toujours des cérémonies ayant un caractère de noblesse et de gravité. S'agit-il pour un guerrier de dévorer le cœur ou le cerveau d'un ennemi afin de s'incorporer le courage et la pensée de l'adversaire égorgé, c'est là un acte d'importance majeure dans l'existence de l'homme qui va se doubler ainsi en énergie physique et en force morale. Mais la manducation de la chair présente une signification bien plus grande quand il s'agit d'une victime plus qu'humaine.
Il semble d'abord que pareil fait soit complètement impossible, puisque les dieux sont plus puissants que l'homme. Toutefois celui-ci, inspiré par la passion frénétique du moi, peut accomplir des miracles, grâce à la subtilité des prêtres. Souvent, dans les dangers suprêmes d'une nation, les victimes ordinaires des sacrifices, bœuf ou agneau sans tache, pures jeunes filles, beaux jeunes gens sans défaut, ne suffirent pas à conjurer le courroux du dieu. Il fallut lui offrir des fils de rois, des rois eux-mêmes et jusqu'à des fils de Dieu : les fidèles, condamnés d'abord sans possibilité apparente de rémission, purent ainsi renouveler leur chair et leur sang par la chair et le sang d'un dieu, qui meurt, mais pour renaître aussitôt, qui se donne en sacrifice, mais pour resurgir comme juge souverain des vivants et des morts. Dans le sacrifice de la Cène, l'innocence de l'Homme-Dieu passe au dévorant et le péché de celui-ci passe au dévoré[264].
Ainsi toutes les religions actuelles, qui se présentent sous des formes si diverses et si compliquées en apparence, dérivent également de ce premier besoin qui tourmente le primitif : il a soif de comprendre, ou du moins d'avoir une explication, vraie ou fausse, des phénomènes de la nature, des problèmes de la mort et de l'au delà. Dans les esprits sincères ce besoin de savoir se présente sous une forme pure et donne une grande noblesse à l'évolution religieuse : la recherche de la vérité s'allie à la bonté du cœur et à la profondeur de la pensée. Aux temps anciens comme de nos jours, d'une manière peut être plus vague, mais non moins passionnante, des hommes éprouvaient le sentiment obscur et lointain qu'il existait des causes générales déterminant les innombrables faits isolés et distincts[265] ; dans le chaos du fini ils sentaient un infini auquel ils voulaient donner un nom, et sous les mille manifestations duquel ils cherchaient un lien d'unité constituant une sorte de monothéisme et de panthéisme à la fois. Une autre force agissait encore en l'homme pour en faire un être religieux, l'amour qui le portait vers tout ce monde extérieur vivant d'une vie analogue à la sienne, vers les sources et les ruisseaux, vers les arbres et les rochers, vers les monts et les nuages, vers le ciel resplendissant, l'aurore, le crépuscule, le large soleil et tous les astres disséminés dans l'espace.
L'évolution religieuse devait, par le développement même de ses causes, entraîner l'homme à une singulière illusion. *Ab Jove principium*, dit le proverbe. Rien de plus faux. Ce sont les hommes qui ont créé les divinités en faisant les chefs et les prêtres, en instituant des hiérarchies, en subordonnant les faibles aux forts, les pauvres aux riches, les naïfs aux astucieux, mais en armant aussi les opprimés du sentiment de la révolte. La société imaginaire des cieux correspond à la société réelle de la Terre. Quand les nations eurent des rois visant à la monarchie universelle, elles créèrent du même coup le dieu souverain, trônant dans l'empyrée par-dessus les hommes et les génies. À toutes les oscillations de l'humanité répondait un mouvement de même nature dans le monde des dieux ; l'ascension et la décadence des maîtres de la Terre se doublaient dans l'espace de l'exaltation et de l'obscurcissement des divinités d'en haut, car l'imagination des hommes se modèle toujours sur la réalité.
Mais par l'effet de la persistance des institutions, de la durée des traditions, de l'accoutumance aux pratiques héréditaires, tous ceux qui profitaient de l'ancien état de choses cherchaient à le prolonger au delà du temps normal, et c'est ainsi que rois, prêtres, et leurs parasites ont toujours apporté tant de zèle à maintenir les images que leurs prédécesseurs avaient créées dans les cieux, à perpétuer les cérémonies religieuses et toutes les conventions morales qui en dérivaient.
Le consentement unanime de millions et de millions d'hommes, pendant de nombreuses générations successives, a fini par donner à de vaines figurations comme une solidité concrète, et lors du danger, quand les maîtres ont recours aux dieux, leurs créatures, l'appel que les puissants de la terre menacés font aux puissants du ciel ne reste pas sans écho. L'ensemble de toute l'organisation politique et sociale à laquelle appartiennent les dieux constitue un tout solidaire, agissant et réagissant par toutes ses parties les unes sur les autres : les rois ayant intronisé les dieux, ceux-ci, par contre-coup, prolongent la durée des monarchies et des églises.
Toute religion se fait une éthique à son usage, ou plutôt elle prend dans le fonds commun à tous les hommes les règles de conduite qu'il lui convient de prescrire. Il en résulte naturellement que les interprètes de tout culte se croient volontiers les créateurs de la morale : et ils se l'imaginent d'autant mieux que sorciers et magiciens, expliquant à leur gré les volontés d'en haut, se sont également enhardis à devenir les exécuteurs de ces volontés : après avoir prononcé les peines, ils aiment à les appliquer ou à les faire appliquer par leurs fidèles. Justiciers par les paroles, ils tiennent aussi à l'être par les actes. Aux temps originaires de la vie des nations, avant que les phénomènes de dédoublement se fussent accomplis dans les fonctions sociales primitives, nous voyons d'ordinaire les autorités se confondre dans le même personnage, prêtre ou magistrat.
Mais, quoique s'imaginant par la pensée vivre en êtres supérieurs de nature divine, en dehors de la société ambiante, les magiciens et juges n'en sont pas moins des hommes comme les autres, puisant des idées et des préjugés dans l'héritage ancestral. En châtiment à ceux qu'ils veulent punir, ils commencent par appliquer la peine du talion, c'est-à-dire une souffrance ou une privation identique à celle qui fut occasionnée, blessure pour blessure, maladie pour maladie, mort pour mort.
C'est une erreur très accréditée d'identifier le talion avec la vengeance : une punition identique à la faute parut très équitable d'abord, et chez le condamné lui-même l'idée put s'en confondre avec celle de la pénitence : le pécheur repentant trouve juste de se punir ou d'être puni de la même manière dont il a péché et dans la mesure de sa faute[266]. La vengeance, le « coup pour coup » des enfants, n'est donc pas l'unique point de départ de l'évolution pénale. D'après Tarde, cette origine, quoique la plus apparente, serait de valeur secondaire : la genèse en serait le châtiment domestique, correspondant d'un côté au blâme, de l'autre au remords. À cette peine du talion, relativement acceptée comme juste, parce qu'elle était incomprise, combien d'autres punitions, jusqu'aux tortures et à la mort, furent-elles infligées, pour violations vraies ou prétendues de la morale, par les dispensateurs du pouvoir politique et religieux !
Le précepte fondamental du droit imaginé par ceux qui en bénéficiaient était de s'approprier virtuellement la vérité, la justice, et, en récompense, de s'attribuer la possession réelle des biens terrestres. Telle est l'une des principales causes de cette institution que l'on a nommée tabou dans les îles océaniennes et que l'on désigne sous tant d'autres appellations, notamment lois, devoirs, convenances, dans le reste du monde. Interdiction absolue au vulgaire, à la tourbe des profanes et des sujets, parfois aux femmes et aux enfants, sous peine d'amende, d'emprisonnement, de supplices, interdiction de toucher aux fruits, aux mets réservés à la table des supérieurs, de prendre part aux plaisirs des grands, de s'élever jusqu'à la connaissance des révélations suprêmes. L'inégalité était le résultat humain de l'appropriation des richesses, de la force du pouvoir : il fallait en outre lui donner une sanction divine, en faire l'une des assises de l'Univers.
Une fois armés du droit de punir, par malédiction ou par usage du glaive séculier, les prêtres ont même bientôt fait comprendre à leurs pénitents, par l'institution du « péché originel », que la faute mérite toujours une peine infiniment plus forte que celle du talion : d'aggravation en aggravation, elle finit par valoir au coupable une punition sans fin, le feu qui ne s'éteindra jamais ! Et, phénomène moral qui paraîtra tout à fait incompréhensible à nos descendants, les condamnés ratifiaient le jugement : ils croyaient en toute sincérité être vraiment dignes de la condamnation éternelle.
Quoi qu'il en soit, la religion « révélée d'en haut » ne peut aucunement se vanter de la conception première du juste et de l'injuste, conception dérivée de la morale.
Par l'effet de cette illusion d'optique qui se produit aussi bien dans le monde moral que dans le monde matériel, les hommes se trompent d'ordinaire sur le sens réel du mouvement lorsqu'eux-mêmes et l'ambiance se déplacent en sens inverse : ils se croient immobiles et s'imaginent que la nature est en fuite. Ils donnent un caractère de permanence dogmatique à leurs illusions religieuses en les contrastant avec la conduite de la vie qu'ils supposent essentiellement incertaine et dépourvue de morale rectrice. C'est le contraire qui est vrai : la morale existe par cela même que des individus, animaux ou hommes, vivent en société, s'aiment et s'entr'aident, tandis que les religions, ne se rapportant qu'à l'inconnu et ne vivant que d'hallucinations et d'hypothèses, sont un phénomène secondaire dans le développement général des hommes. Pourtant, il est bien vrai que dans le cours de leur durée les religions réagissent très énergiquement sur la conduite des hommes qui les professent : elles dirigent les passions humaines conformément à leurs dogmes et aux intérêts de leur culte, et ce qu'elles appellent spécialement du nom de « morale » est la pratique de la vie qui leur convient le mieux. Or les actes de l'homme varient infiniment avec la poussée de ses instincts et de ses attractions : ils oscillent entre les extrêmes, ayant pour mobiles, d'une part, l'amour et le dévouement sans bornes, de l'autre, la fureur de la haine et de la vengeance. « Que de maux a pu susciter la religion ! » dit le poète. Elle ajoute une férocité double à la férocité première, de même qu'à l'occasion elle exalte la tendresse jusqu'au délire. Avec les diversités des milieux, des conditions, des héritages de haine légués par la guerre, elle contribue à différencier les morales particulières de nation à nation : « Vérité en deçà, erreur au delà ! »
Ainsi les religions, bien que d'origine secondaire relativement à la morale, ont souvent exercé une influence considérable Sur les morales qui leur correspondent. Mais si l'on prend le terme de « morale » dans le sens restreint — le plus usuel — de conduite absolument conforme à l'altruisme, il est certain que la religion n'a pu avoir sur elle aucune action, si ce n'est pour l'obscurcir ou la dénaturer, en troublant les rapports naturels entre les êtres vivants. Ces rapports sont primordiaux : la morale d'altruisme est aussi ancienne, plus ancienne même que l'humanité.
Il est vrai, les animaux n'ont pu se répéter les fameuses règles formulées par les Buddha, les Confucius et les Christ : « Ne faites pas à autrui ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fit » et : « Faites à autrui ce que vous désirez qui vous soit fait », ou mieux, « ce qu'il désire qu'on lui fasse » (André Lefèvre). Mais s'ils n'avaient pas la parole nécessaire pour se prêcher cette morale les uns aux autres, ils ont su la pratiquer. Le dévouement complet, le sacrifice de la vie à l'être aimé ou à la communauté des parents et amis se retrouvent dans l'histoire ordinaire de maint groupe animal, de la fourmilière au nid et de la couvée aux familles supérieures. Ainsi que le dit excellemment un historien philosophe, « l'équité et la bonté, voilà les deux piliers de l'équilibre moral ; pareils à cet olivier dont Ulysse avait fait le pied de sa couche nuptiale, ils ont pris racine quand se forma la première tribu, et nulle tempête ne les déracinera »[267].
L'entr'aide, dans toute son ampleur, telle fut, au milieu des infinis dangers de l'existence primitive, la sauvegarde des malheureux et de la race elle-même. L'homme a tellement besoin d'entr'aide que, solitaire, il se crée deux personnalités qui s'interrogent et se répondent et que le globe, ne se suffisant plus à lui-même, s'associe jusqu'aux radiants célestes et ajoute à ses propres forces celles de l'univers !
Nous vivons les uns par les autres, tout en puisant la force initiale en notre propre individu ; ce fut toujours une prétention naïve, enfantine, ou bien une chimère de désespéré que de vouloir, chacun pour soi, se suffire à soi-même. Puisque les conditions mêmes de la vie l'exigent, l'étroite solidarité d'homme à homme, c'est-à-dire la morale humaine dans son essence, fut toujours pratiquée, non seulement entre ceux qui se pressent à côté les uns des autres, mais aussi entre les morts et les vivants, entre ceux qui parcourent leur carrière consciente et ceux qui ne sont pas encore.
Quel précepte de morale peut dépasser en force et en ampleur le dicton recueilli par Radloffr parmi les populations sauvages de l'Altaï : « Quand tu vas mourir, ne jette pas ton pain ; quand tu quittes un champ, commence par le semer »[268] !
** Chapitre VI. Divisions et rythme de l'histoire
Chaque frémissement terrestre correspond à un balancement des cieux.
*Le soleil levant et le soleil couchant. — Méridiens initiaux. — Convergence et divergence des routes. — Marche de la civilisation*
En remontant aussi loin dans le passé que nous le permet la perspective des événements connus ou découverts par les savants modernes, on constate que, jusqu'à une époque récente, la plus grande partie de la surface terrestre était divisée en aires ethniques isolées les unes des autres, ou du moins assez distinctes pour que la cohérence géographique du territoire restât ignorée des habitants eux-mêmes.
Nulle tribu de l'Amérique du Nord n'avait la conception d'un continent s'étendant de l'archipel polaire aux tièdes eaux de la mer des Antilles ; même les peuplades qui, dans leurs longues migrations, avaient parcouru le pays de l'un à l'autre versant ne pouvaient se faire qu'une idée très vague des régions traversées, et leurs traces s'étaient perdues comme le sillage d'un navire dans la mer. De même, dans l'Amérique méridionale, les terres de faible élévation, de beaucoup les plus étendues du grand corps, continental, et la moitié des régions montagneuses appartenaient à des peuplades errantes ou sédentaires, n'ayant qu'un très faible horizon géographique. Quant aux nations policées des plateaux, de l'Anahuac au Titicaca, elles étaient, pour ainsi dire, suspendues dans l'espace immense, sans relations avec le reste de l'humanité.
L'Amérique entière se trouve donc retranchée du monde historique jusqu'à une époque antérieure de quelques siècles seulement à la découverte de Guanahani par Christophe Colomb ; même de nombreuses populations américaines, demeurées inconnues longtemps encore après la découverte du double continent, n'ont été rattachées que tout récemment par les voyageurs à l'ensemble du genre humain.
Si le Nouveau Monde est resté, jusqu'aux siècles d'hier, en dehors du cycle de l'histoire, le groupe des masses continentales dit « Ancien Monde » ne lui appartient pas non plus dans son entier. Avant Vasco de Gama, l'Afrique n'en fit partie que par le bassin du Nil et par son littoral méditerranéen, Égypte, Cyrénaïque, Maurétanie ; d'immenses espaces dans l'immense Asie viennent à peine d'entrer dans le cercle de la connaissance humaine avec les grandes terres océaniques et les traînées insulaires de la mer du Sud.
Les pays qui, dans la lointaine perspective des temps, nous apparaissent comme émergeant du noir de la nuit pour s'éclairer d'une lumière d'aube se succèdent de l'Atlantique au Pacifique, diversement lumineux et sur une largeur inégale. Les territoires qui subirent l'influence grecque et romaine, le plateau d'Iran et les monts d'Arabie, l'Inde et la plaine que parcourent les fleuves chinois constituent cette zone de la première histoire, dont l'axe sinueux est marqué à l'ouest par la dépression de la Méditerranée, à l'est par le diaphragme de montagnes, dit Immaüs par les Anciens (Himalaya). Il faudrait peut-être y ajouter les îles de l'océan Indien qui font cortège aux péninsules gangétiques et l'Insulinde proprement dite.
Cette zone des terres protohistoriques, aux contours très indécis, se divise naturellement, d'après la forme des rivages et le relief, de même que par la répartition des foyers de civilisation indigène, en corps géographiques bien déterminés ; ainsi les îles, Cypre, Rhodes, Eubée, Sicile ; les péninsules, Attique, Argolide, Italie ; les bassins fluviaux, Nil, Euphrate, Indus et Ganga, fleuve Jaune et fleuve Bleu ; les plateaux et les montagnes, Anahuac et Tibet, Pyrénées et Caucase.
Dans nombre de pays, des provinces et des villes sont désignées par leur position orientale ou occidentale. Ainsi en Chine de *tung*, est, et *nsi*, ouest, on a Chan-tung, Chan-Nsi, Kwan-tung, Kwan-Nsi, Liao-tung, Kiang-Nsi ; en Allemagne, Westphalie ; en Angleterre, Essex, Middlesex, Wessex, Westminster ; en Flandre, Ostende, Ostkerke, etc. Nous négligeons, les cas où le qualificatif est explicite (Pyrénées-Orientales).
Le Nord et le Sud sont beaucoup moins utilisés : mer du Nord, Suffolk, Norfolk, département du Nord, Normandie, Southerons (nom donné aux Anglais par les Écossais), etc.
Ces diverses individualités de la surface planétaire se subdivisent à leur tour en corps de moindre étendue, et d'autre part se groupent en vastes contrées présentant les mêmes caractères généraux, des traits communs, de fréquentes relations mutuelles ; la proximité territoriale, les ressemblances et les chocs de cause à effet dans le développement historique permettent de réunir sous une même dénomination des pays géographiquement distincts, habités par des peuples différents.
|| | positions par rapport à ceux de | |
|| Méridiens initiaux | Greenwich (degrés) | Paris (degrés) | Bering (grades)
| 1. Washington | 77° 2′ 0″ W | 79° 22′ 15″ W | 178,6889
| 2. St-Michel, Açores (M. Chancourtois) | 26° 9′ 45″ W | 28° 30′ 0″ W | 144,775
| 3. Ile-de-Fer (Ferro) | 17° 39′ 45″ W | 20° 0′ 0″ W | 139,1083
| 4. San-Fernândo (Madrid) | 3° 42′ 0″ W | 6° 2′ 15″ W | 129,8
| 5. Greenwich | 0 | 2° 20′ 15″ W | 127,3333
| 6. Paris | 2° 20′ 15″ E | 0 | 125,775
| 7. (M. Bouthillier de Beaumont) | 12° 20′ 15″ E | 10° 0′ 0″ E | 119,1083
| 8. Pulkowa (Pétersbourg) | 30° 19′ 15″ E | 27° 59′ 0″ E | 107,1194
| 9. Udjeïn | 75° 52′ 0” E | 73° 31′ 45″ E | 76,7556
| 10. Pékin (Observatoire impérial) | 116° 28′ 49″ E | 114° 8′ 34″ E | 49,6798
| 11. Tokio | 139° 46′ 15′ E | 137° 26′ 0″ E | 34,1528
| 12. Conical Hill (M. de Sarrauton) | 17° 30′ 0″ W | 19° 50′ 15″ W | 139
| 13. Bering (E. Reclus) | 169° 0′ 0″ W | 171° 20′ 15″ W | 0
| 14. Ligne au passage de laquelle la date est avancée d'un jour à bord des vaisseaux allant vers l'Ouest et retardée d'autant à bord des vaisseaux allant vers l'Est. | | |
Il est vrai qu'on peut désigner les parties de la Terre par leur position relativement aux points cardinaux : mais en ce cas les termes employés ne peuvent avoir qu'un sens tout relatif : chaque individu, se prenant, comme il l'est en fait, pour le centre de l'univers, a son « nord » et son « midi », son « orient » et son « occident » ; c'est par concession pure, abandon de la réalité spéciale à sa personne, qu'il consent à se servir d'expressions conformes à l'usage géographique.
C'est ainsi que le Provençal dit être « du Midi », quoique son lieu natal ne soit ni au sud ni au nord, et que le nom de « Levantins » est appliqué d'une manière générale à tous les habitants de mœurs et de langues européennes vivant dans les ports occidentaux de l'Asie.
Toutefois, par suite du déplacement graduel des centres de civilisation, il arrive forcément que tel ou tel pays reçoive des noms indiquant précisément que la position relative de la contrée a changé du tout au tout. Ainsi, l'Asie « antérieure », qui fut pour les Assyriens l'Occident par excellence, devint pour les Bysantins la contrée du Soleil levant, l'Anatolie (Natolie, Nadolo) ; plus tard, l' « empire d'Orient, l'héritier de Rome pour une bonne moitié de l'ancien monde œcuménique, embrassa dans son vaste domaine l'exarchat de Ravenne, situé dans cette même péninsule d'Italie appelée jadis Hespérie, la « Terre du Soleil Couchant ».
Les mots « Est » et « Ouest » changent donc de sens pendant le cours des âges, et, pour obtenir plus de précision dans la signification réelle de ces termes, on a dû, comme en botanique et en zoologie, ajouter un qualificatif au nom des pays : « Orient slave », « Orient grec », « Orient chinois », « Extrême Orient ». De même, aux États-Unis, on distingue entre l'Est, l' « Ouest » et le « Grand Ouest » (Far West). Les Canadiens parlent aussi du — Grand Nord ».
Cependant on a essayé de donner aux termes tout relatifs qui servent à désigner les points cardinaux une valeur conventionnelle définitive, comprise de tous les géographes. Ainsi le mot « Sud » ou « Midi », presque toujours associé à l'idée de chaleur excessive et de lumière aveuglante, aurait été spécialement réservé au Sahara et aux autres déserts de la zone torride, des deux côtés de l'Equateur[269]. Il en serait donc résulté, en bonne logique, que le mot « Nord » devrait s'appliquer à la fois aux terres glacées de l'hémisphère boréal et à celles de l'hémisphère austral. Mais pareille convention serait trop contraire à tous les usages pour avoir la moindre chance d'être adoptée, et par conséquent le terme « Sud », gardant forcément une signification de géographie stricte, ne se rapporte qu'à la position des terres relativement au pôle arctique.
D'une manière générale, conformément au langage ordinaire, l'équateur limite le Nord et le Sud, mais, plus spécialement et sans explication nécessaire, on comprend la division naturelle indiquée par les formes continentales elles-mêmes : l'Amérique se trouve naturellement partagée en nord et en sud par la mer des Caraïbes et le pédoncule des isthmes ; la Méditerranée est une autre zone de séparation formée par la nature, entre l'Europe, continent septentrional, et l'Afrique, continent méridional. Plus à l'est, le trait de partage est moins net ; cependant le contraste des climats du nord et du sud est parfaitement marqué par les versants opposés des montagnes qui, sous divers noms, se continuent du Caucase et du Demavend à l'Himalaya. Mais tout à fait à l'est du continent asiatique, la ligne de division entre Nord et Sud est difficile à tracer : elle se confond avec la racine de la grande péninsule indo-chinoise.
Souvent aussi on a tâché d'établir une différenciation précise entre l'Est et l'Ouest, et déjà, suivant les idées dominantes et les diverses contrées, les géographes ont choisi des lignes méridiennes de partage, divisant le monde en deux moitiés, considérées l'une comme orientale, l'autre comme occidentale. Le méridien de Paris, celui de Greenwich, qui est maintenant adopté, sauf quelques exceptions négligeables, par les marins du monde entier, ne pouvaient avoir qu'une valeur toute conventionnelle pour la facilité des calculs astronomiques entre la montée du soleil et sa descente, entre l'Orient et le Ponant. Mais ils ne coïncident en rien avec une ligne de séparation naturelle. Parmi tous les méridiens que les astronomes ont menés de pôle à pôle, un seul, celui qui était censé joindre le Groenland aux terres antarctiques en passant par l'île de Fer, paraissait se confondre à peu près avec une division géographique puisqu'il suit dans presque toute sa longueur le fossé de l'Atlantique entre l'Ancien Monde et le Nouveau. Le maintien de ce méridien eût fini par fixer la signification des mots Est, Ouest, en leur donnant pour synonymes les expressions Ancien Monde et Nouveau Monde. A un certain point de vue, la chose eût été juste, puisque l'Amérique, située à l'Occident de l'Europe, a été découverte par des navigateurs qui cinglaient vers l'ouest ; mais en étudiant l'ensemble des terres suivant leur ordonnance, on constate que la masse du double triangle américain continue exactement la courbe de l'Asie autour du grand bassin océanique : au point de vue de la genèse des terres, elle se trouve donc à l'est de l'Ancien Monde, et la ligne méridienne la plus logique se trouve être celle qui passe par le détroit de Bering, dans l'immensité du Pacifique.
Si l'on tient, comme il est convenable, à choisir une ligne de séparation normale entre l'Est et l'Ouest, non seulement à cause de ses avantages géographiques, mais surtout en raison de l'influence que ce trait de partage a déterminée dans l'histoire elle-même, il faudra chercher la zone médiane de l'Ancien Monde des deux côtés de laquelle les événements prirent le caractère le plus original et le plus distinct, vers le début du groupement des hommes en société. Une première division de ce genre, très justifiée à quelques égards, est celle qui a valu leurs noms à l'Asie et à l'Europe. Pour les Assyriens, le pays d'Assie, dont le nom s'est diversement modifié depuis, était la région éclairée par les rayons du soleil levant, et le pays d'Ereb — l'Europe — comprenait toutes les contrées s'étendant vers la pourpre du soir. Il est certain que la division géographique entre les deux continents, marquée par les ramifications orientales de la Méditerranée, correspond à une différence considérable dans le mouvement historique des contrées riveraines ; cependant les résultats généraux de l'histoire comparée nous prouvent qu'il faut chercher beaucoup plus à l'est que la côte de Syrie le méridien de partage entre les deux moitiés du monde méritant le mieux les noms conventionnels d'Est et d'Ouest, d'Orient et d'Occident.
Il semblerait assez naturel, au premier abord, de fixer cette ligne de séparation à la limite des bassins fluviaux qui s'inclinent d'un côté vers les mers de l'Inde et de la Chine, de l'autre vers l'Atlantique par l'intermédiaire de la Méditerranée et des autres mers intérieures.
Mais cette frontière, en grande partie artificielle, notamment dans la traversée de l'Asie Mineure, passe au milieu de populations sujettes aux mêmes influences de sol et de climat, participant aux mêmes mouvements historiques et composées en grande partie d'éléments de même provenance ethnique. Il faut reculer la véritable limite entre le monde occidental et le monde oriental de manière à rejeter du côté de l'ouest tout le versant des deux fleuves jumeaux, le Tigre et l'Euphrate, ainsi que les principaux sommets de l'Iran. Cette région de la Perse et de la Médie, de l'Assyrie et de la Chaldée est intimement associée dans son histoire avec les pays de la Méditerranée, tandis que ses relations avec le monde de l'Orient furent toujours moins actives et plus fréquemment interrompues.
La vraie zone de séparation est indiquée dans le centre de l'Asie par une région territoriale qui se distingue à la fois par le haut relief du sol et par la rareté des habitants. Entre la Mésopotamie, dont les immenses foules dressèrent autrefois la Tour de Babel, et les plaines gangétiques de l'Inde, où l'on compte jusqu'à huit cents habitants par kilomètre carré, une zone médiane, ne contenant guère qu'un ou deux individus en moyenne pour le même espace, se dirige du golfe d'Oman vers l'océan Arctique. Elle commence immédiatement à l'ouest du bassin de l'Indus dans les régions presque désertes du Baluchistan, parsemées de rares oasis, puis elle se continue par les monts Khirtar et Suleïman-dagh enfermant dans leurs âpres vallées des tribus de montagnards fréquemment décimées par la guerre. Au nord-ouest de l'Hindustan, les hauts sommets de l'Hindu-kuch et d'autres cimes, inférieures seulement à celles de l'Hymalaya, marquent les bornes de partage, se prolongeant par les plateaux si difficiles à franchir auxquels on a donné le nom de « Toit du Monde » et qui, flanqués au nord d'arêtes parallèles, vont rejoindre le massif des a Monts Célestes ». Au delà de ces puissantes roches au diadème de glaciers, la zone faiblement habitée se poursuit dans la grande dépression sibérienne vers les rivages salins du lac Balkach, puis, au nord de la chaîne du Tarbagataï, vers les solitudes infertiles de Semipalatinsk, la « Steppe de la faim » ; enfin, l'entre-deux presque désert compris entre les bassins de l'Ob' et du Ienisséi va rejoindre les toundras du sol congelé. Les recherches de Gmelin et d'autres naturalistes ont constaté que, pour la faune du moins, la véritable séparation entre l'Europe et l'Asie se trouve dans ces terres basses et arides et non sur les hauteurs verdoyantes des monts Oural.
L'Ancien Monde est ainsi divisé en deux moitiés distinctes ayant une masse continentale à peu près d'égale grandeur. Dans toute sa partie méridionale et centrale, cette large bande de séparation est formée d'une série d'éminences qui comprend le nœud capital du système montagneux de l'Eurasie et n'est coupée qu'à de rares intervalles par des passages accessibles aux guerriers et aux marchands.
Ces portes difficiles étaient les seules qui fissent communiquer les populations des deux versants, les civilisations respectives de l'Occident et de l'Orient. De même qu'un glissement du sol peut barrer soudain le courant d'un fleuve, de même l'incursion d'une tribu de montagnards pouvait fermer complètement le transit entre l'Est et l'Ouest, coupant de nouveau le monde en deux. Et c'est là ce qui se produisit à maintes reprises.
Souvent, et jusque dans le courant du dix-neuvième siècle, Afghans et Turkmènes arrêtèrent des armées au passage ; plus souvent encore celles-ci ne se hasardèrent qu'à l'entrée des gorges, craignant le long et âpre chemin en des contrées redoutables, sans gîtes de repos et d'approvisionnement. Pour traverser ces formidables barrières, il fallait aux Darius et aux Alexandre, aux Mahmud, aux Bâber et aux Akhbar toutes les ressources en armées et en argent de puissants empires. Encore de nos jours, les régions montagneuses de la ligne de partage opposent de très grands obstacles au transit, en dépit des routes d'accès, des caravansérails et des ports de refuge.
En adoptant cette manière de voir, on établit nettement pour toutes les étendues terrestres le sens général des expressions Est et Ouest. Du côté oriental, toute la partie de l'Asie qui s'incline vers la mer des Indes proprement dite et vers le Pacifique se continue par les grandes îles et les archipels qui parsèment la vaste surface des eaux presque jusqu'aux rivages de l'Amérique. Du côté occidental, les péninsules antérieures de l'Asie et les bassins de la Caspienne et de l'Ob' s'ajoutent à l'Europe, à tout le monde méditerranéen, au continent africain, et par delà l'Atlantique embrassent les terres américaines. Car ce double continent qui regarde vers l'est par ses estuaires, par les vallées de ses grands fleuves et les pentes de ses plaines fécondes appartient incontestablement, aussi bien sous le rapport de l'histoire que par son orientation géographique, au cosmos européen. Il restera tourné vers l'Europe aussi longtemps que la grande porte de Panama ne sera pas largement ouverte pour donner toute leur initiative de commerce à Valparaiso, à Callao, à San-Francisco.
Certainement la plupart des nations et des tribus, restées longtemps séparées les unes des autres en humanités distinctes, poursuivaient leur existence sans avoir la moindre notion de cette différenciation entre Orient et Occident ; mais dès les premiers âges où les grands peuples de l'Ancien Monde prirent conscience de leur histoire, ils connurent la valeur du faîte qui sépare les deux versants. L'évolution humaine s'accomplit différemment des deux côtés, et chaque siècle dut accroître la divergence originaire de cette évolution, gravitant ici vers la grande mer, et là vers le bassin de la Méditerranée. Laquelle de ces manifestations était destinée à produire les conséquences les plus sérieuses, à contribuer pour la plus forte part à l'éducation du genre humain ? Actuellement il ne peut y avoir aucun doute à cet égard. Dans la lutte pour la puissance, l'Occident l'emporta certainement jusqu'à nos jours. Ce sont les nations de ce versant qui témoignent à la fois de plus d'initiative pour le progrès et d'une plus grande puissance de régénération. Et pourtant il semblait au premier abord que l'Est fût la moitié privilégiée de la planète : vues dans leur ensemble, les nations du versant oriental eurent leur période de supériorité réelle ; on peut même prévoir qu'elles la prendront à nouveau et que, ainsi que l'Atlantique évinça la Méditerranée de sa position suprême, sur la Terre, graduellement rapetissée, le Grand Océan assumera sur le fossé de l'Atlantique la prépondérance que lui assurent son étendue et le demi-cercle de ses rivages, épine dorsale de tout l'organisme continental.
Sans chercher à établir ici quelles furent les contrées d'où partirent les premières impulsions, il est probable que la place matérielle occupée il y a trois mille ans par les nations ayant déjà conscience de leur vie dans l'histoire du monde était moindre à l'occident qu'à l'orient du diaphragme asiatique. Les vallées et les plateaux que peuplaient les Mèdes et les Perses, les plaines de l'Assyrie et de la Chaldée, la contrée des Hittites, des enfants d'Israël et d'Ismaël, les côtes des Phéniciens, celles des Sabéens et des Hymiarites, les bords du Nil, les îles de Gypre et de Crète, enfin les parties de l'Asie antérieure où germa la civilisation qui, plus tard, devait si merveilleusement fleurir en Grèce, de l'autre côté de la mer Egée, toutes ces contrées ne formaient qu'un étroit domaine en comparaison des vastes étendues de l'Asie sud-orientale, de l'Indus à la rivière Jaune, et même à la Sibérie méridionale, si riche en inscriptions des âges disparus. Encore faut-il ajouter à ce territoire asiatique une grande partie de l'archipel malais, dont la civilisation est certainement d'une date très ancienne. Enfin, les terres océaniques, éparses sur une étendue liquide aussi vaste que toutes les masses continentales de l'Ancien Monde, semblent avoir fait partie d'une aire dont le développement historique était supérieur à celui des populations européennes à l'époque des Pélasges.
Certes les tribus sauvages de l'Europe pendant l'âge de pierre se déplacèrent aussi en tous sens et parcoururent des contrées fort éloignées les unes des autres ; mais la condition politique et sociale de ces tribus n'offrait pas de cohésion suffisante pour qu'il fût possible de fixer la mémoire de leurs allées et venues. Leurs voyages demeurent ignorés, comme s'ils n'avaient jamais eu lieu, tandis que les migrations également inconnues des insulaires du Pacifique se trouvaient du moins rattachées, par le lacis des navigations malaises, au monde de l'Inde insulaire et continentale : ainsi les Orientaux pouvaient se former une idée de cette mer immense, parsemée d'une voie lactée d'îles et d'îlots, qui s'étend au large de la côte d'Asie à des distance immesurées. Ce n'est pas dans ces lointaines régions qu'on eût pu concevoir l'Océan — ainsi que le firent les Grecs — comme un simple fleuve enfermant de son étroit courant les terres continentales. L'Indien et le Malais doivent l'avoir considéré plutôt comme un espace sans limites, allant se perdre dans l'infini des cieux.
L'Est se trouvait ainsi alors grandement en avance sur l'Ouest, à la fois par l'étendue de son domaine connu et par la plus grande cohésion de ses peuples. Mais depuis trente siècles, et sans qu'il y ait eu régression de sa part, car d'une manière générale l'évolution s'est faite partout dans le sens du mieux par l'accroissement des connaissances, il a été singulièrement distancé. On a même émis l'idée que la précocité de la civilisation orientale aurait été la cause de cet arrêt de développement, trop de hâte dans l'effort ayant toujours entraîné une plus rapide lassitude[270]. Des écrivains, s'abandonnant à des fantaisies mystiques et prenant pour base de leurs arguments une sorte de prédestination, ont essayé d'expliquer le contraste entre l'Est et l'Ouest par une différence de races originelle et indestructible. Les deux mondes, disent-ils, auraient, dès les commencements, différé en principe, l'esprit des Orientaux, nuageux et chimérique, porté aux raffinements subtils et aux ambiguïtés contradictoires, agissant en sens inverse de l'intelligence des Occidentaux, douée du génie de l'observation, d'une rectitude naturelle de pensée, de la compréhension des choses. Le mythe du Serpent dans le Paradis terrestre, symbolisant aux yeux de ces écrivains l'influence pernicieuse de l'Orient, dominerait toutes les relations d'un monde à l'autre.
Une conception pareille, qui donnerait aux Occidentaux une incontestable supériorité, ne repose évidemment que sur le souvenir du long antagonisme entre populations projetées les unes contre les autres par la guerre ou par les intérêts commerciaux, aux diverses époques de leur vie politique et sociale ; en réalité la simple constatation des faits a été prise pour une explication. Entre une civilisation décadente et une société en pleine voie de croissance, les conditions ne sont pas égales : pour les juger en équité parfaite, il faut se placer à des périodes correspondantes de leur vie collective. Il serait injuste par exemple de comparer les États-Unis dans leur triomphante jeunesse à la Chine dans son âge de sénilité. En écartant donc cette prétendue différence essentielle des races, il faut étudier les conditions telluriques du monde oriental et y chercher les causes du retard de son développement comparé aux progrès de l'Occident.
En premier lieu, le Grand océan, avec ses milliers d'îles, n'a pour son immense étendue liquide qu'une très faible proportion de terres émergées en dehors de l'aride continent australien ; les centres de civilisation, tels que Samoa, Tahiti, les groupes de Tonga et de Fidji, séparés les uns des autres par de longues distances et n'ayant qu'une faible population, ne pouvaient exercer une influence considérable, les archipels étaient trop étroits pour donner naissance à un grand foyer de rayonnement intellectuel. La Nouvelle Zélande, assez vaste pour devenir la demeure d'une nation puissante, se trouve trop en dehors des voies historiques dans les mers solitaires du sud ; d'ailleurs, elle ne fut colonisée que tard, et peut-être trente générations à peine s'y sont-elles succédé.
Quant aux îles équatoriales, de Bornéo à la Papouasie (Nouvelle Guinée), elles sont grandes et très favorablement situées à l'angle sud-oriental du continent d'Asie, dans l'axe du mouvement général de la civilisation, mais la richesse même de leur végétation forestière et les facilités de l'existence permirent aux aborigènes de se maintenir dans leur isolement primitif, et la plus grande partie de ces archipels magnifiques fut ainsi laissée en dehors de la marche du progrès. Les aventuriers malais, aussi bien que les colons de races différentes, se contentèrent d'occuper les rivages maritimes. L'intérieur resta inexploré, et même se trouva parfois complètement fermé par l'épaisseur des forêts dans lesquelles se cachaient les « coupeurs de têtes ». Deux grandes îles seulement, les plus rapprochées du continent asiatique, Sumatra et Java, se rattachaient au monde civilisé de l'Asie orientale; la première d'une manière très incomplète, puisque les forêts de l'intérieur et les plateaux étaient encore occupés par des barbares, ennemis de tout commerce avec l'étranger. Si Java jouit en entier du privilège d'être associée au domaine de la culture hindoue, elle le doit à la facilité d'accès qu'offrent ses deux rivages et à sa configuration géographique.
Mais cette terre merveilleuse, augmentée de quelques districts de Sumatra et d'un petit nombre d'îles voisines participant à la même civilisation, ne constitue pas, comparée à l'immensité de l'Océan, un territoire assez étendu pour fournir un foyer d'illumination éclairant tout le monde insulaire de l'Extrême Orient. Bien plus, le groupe des grandes îles, pris dans son ensemble, a certainement contribué, par l'étendue même de son labyrinthe, à empêcher que se formât l'unité historique des régions insulaires. Bornéo, Célébès, les principales terres de l'archipel des Philippines, la Nouvelle-Guinée — elle-même presque continentale — et la côte aride du continent voisin, l'Australie, sont autant de contrées dans lesquelles l'étranger, marin naufragé ou colon aventureux, courait le risque d'être accueilli en ennemi, peut-être même en gibier. Enfin, le détroit de Torrès, la principale porte océanique entre l'Insulinde et la Polynésie, est presque complètement barré par des récifs coralligènes.
De même, il n'eut pas été possible jadis de trouver, sur les rivages continentaux, un centre commun de civilisation pour le monde oriental. Si remarquable que fût le progrès de la pensée dans les communautés qui naquirent sur les rives de l'Indus et de la « Mère Ganga », à Ceylan, sur les côtes de Malabar et de Coromandel, dans les bassins des rivières indo-chinoises, dans les plaines fleuries du Yangtse-kiang et dans la « terre Jaune » des « Cent familles », ces diverses civilisations ne se groupèrent jamais en un tout politique, et le lien, fort relâché, qui les unit ne se maintint que pendant une courte période, sous l'influence du prosélytisme religieux. Les communications entre ces diverses contrées furent toujours rares et incertaines. Des tribus nombreuses, habitant en groupes indépendants toutes les régions des montagnes, partageaient en fragments distincts le territoire des nations civilisées. Si le Japon a pris dans ces derniers temps, grâce à la triomphante vapeur qui réduit toutes les distances, une position politiquement et socialement centrale, on sait que naguère il s'isolait avec soin, ramassant ses forces sur lui-même comme s'il eût constitué un monde distinct.
L'ensemble de l'espace occupé par les Orientaux policés présente à peu près la forme d'un éventail ; c'est là un fait géographique évident. L'axe du bassin de l'Indus, où furent chantés et priés les premiers poèmes vedas, pointe vers le sud-ouest ; les courants unis de la Ganga et du Brahmaputra s'unissent dans le labyrinthe de leur delta en coulant directement vers le sud ; les fleuves de l'Indo-Chine se dirigent vers le sud-est, tandis que les rivières de la Chine, et avec elles le mouvement de la civilisation, descendent vers la mer orientale. Ainsi les diverses activités de ces contrées sont animées pour ainsi dire d'une force centrifuge : elles n'ont point de foyer naturel ; de plus la péninsule indo-chinoise, située au creux du monde oriental, constitue plutôt une barrière de séparation qu'un terrain de rencontre entre les Chinois et les Hindous : ses chaînes de montagnes parallèles, partiellement habitées par des tribus sauvages, sont autant d'obstacles intermédiaires. D'autre part, le plateau du Tibet, où sembleraient devoir passer les chemins naturels entre la Chine et la presqu'île gangétique, et qui, au point de vue géométrique, renferme le véritable milieu des terres sud-orientales de l'Asie, prolonge ses crêtes neigeuses à de telles hauteurs et sous un climat si dur que ses populations clairsemées sont obligées de se mettre à l'abri dans les profondes vallées qui fissurent le sol.
Au nord-ouest, le monde oriental est limité par les traits de force des hautes arêtes neigeuses et, en beaucoup d'endroits, par des espaces arides presque inhabitables. Les lignes de communication avec le monde occidental, toujours précaires et souvent interrompues, passaient par des cols périlleux de montagnes ou par de longs détours à travers les steppes sibériennes ; en outre, des voies maritimes, fort détournées et connues seulement de quelques navigateurs, se dirigeaient vers les contrées de l'Occident, soit en longeant les côtes presque désertes du Mekran actuel pour entrer dans le golfe Persique, soit en passant par l'étroite porte de la mer Rouge et contournant la péninsule d'Arabie, également pauvre en « points d'eaux », nécessaires à une navigation débutante.
C'est ainsi que par minces filets, presque goutte à goutte, la quintessence de la civilisation avait à se distiller avant de pouvoir atteindre le torrent de la culture occidentale. Mais, par un remarquable contraste, les veines par lesquelles devait se faire cet épancheraient d'un monde à l'autre sont disposées précisément en sens contraire des voies historiques de l'Asie extrême. Tandis que celles-ci s'épanouissent largement et n'ont pas d'autre aboutissant commun que l'immense ceinture maritime, les chemins de l'est convergent uniformément, quoique par des lignes courbes ou brisées, vers le bassin de la Méditerranée hellénique et romaine.
La longue fissure de la mer Rouge, qui unissait le pays des Hymiarites et l'Ethiopie à l'Egypte du delta, pointe directement vers la mer de Syrie dont la séparait une étroite plage sableuse ; la vallée serpentine du Nil s'ouvre dans la même direction ; le golfe Persique, continué au nord-ouest par le cours de l'Euphrate, se dirige en ligne droite vers cet angle de la Méditerranée où se trouve l'île de Cypre. Plus au nord, toutes les rivières, tous les chemins de commerce qui descendent de l'Anatolie, de l'Asie antérieure et des plaines sarmates à la mer Noire deviennent des affluents des mers helléniques à travers le Bosphore et l'Hellespont. Même la grande péninsule anatolienne se divise en petites presqu'îles secondaires enfermant les bassins qui tous s'inclinent vers la Grèce.
Ainsi le merveilleux cosmos de l'Attique, du Péloponnèse et des terres adjacentes devint, grâce à la convergence des voies, le point de rencontre nécessaire de toutes les civilisations asiatiques et le foyer d'élaboration et de renouvellement de tous ces éléments premiers par les nations helléniques. Tel fut, décrit en quelques phrases sommaires, le contraste historique des deux moitiés du monde durant les premiers âges où pénètre notre regard.
La façon courante d'envisager l'histoire est essentiellement égocentrique, c'est-à-dire qu'elle a pour raison d'être l'importance exceptionnelle donnée par l'écrivain à sa propre patrie. Chaque nation, considérant le pays natal comme le vrai centre de la Terre, s'imaginait volontiers que toute histoire devait débuter par celle du « peuple élu ». Tel autrefois le Juif ; tel aussi le Chinois. Cette manière de voir a dû naturellement céder à une plus large compréhension des choses ; mais, sous l'influence d'un même mobile de vanité collective, d'étroitesse d'esprit relative, des auteurs professent encore des idées très partiales sur la marche de l'histoire. C'est ainsi que nombre d'écrivains nous disent que « la civilisation se meut de l'Orient à l'Occident suivant le mouvement du soleil ». Ils ont évidemment dans l'esprit le développement spécial des nations de langues aryennes, suivant un itinéraire plus ou moins sinueux, se dirigeant du plateau d'Iran vers les bords de la Seine et de la Tamise.
On a même voulu dessiner sur les cartes cet axe du progrès et préciser en chiffres la mesure des étapes[271]. Toutefois les exemples abondent et surabondent pour démontrer que la marche de la civilisation n'est point réglée avec cette fatalité, et que très fréquemment l'histoire s'est orientée en sens inverse. Etant donnée une région centrale avec pente naturelle inclinée vers tout le pourtour de l'horizon, il est certain que les progrès de la culture s'accompliront dans la direction de l'orient aussi bien que dans celle de l'occident, et, dans nombre de contrées, là par exemple où le mouvement des peuples s'est propagé le long d'un fleuve ou bien s'est porté de terres infertiles et forcément presque désertes vers des plaines fécondes en moissons et en hommes, les progrès de toute nature se sont accomplis suivant les conditions du milieu.
L'histoire du progrès dans les dix mille dernières années, de Babylone à Chicago, cette autre Babylone, par Athènes, Rome, Paris, Londres et New-York, est donc un phénomène tellement évident qu'on en a inféré la loi de la coïncidence des mouvements apparents de la civilisation et du soleil.
Toutefois, en s'en tenant à l'étude stricte de l'histoire, notamment celle des Asiates orientaux, et écartant tout notion hypothétique, il faudra bien constater que la propagation des forces constituant la civilisation se fait de peuple à peuple, à travers le grand corps de l'humanité, de la même manière que, dans l'organisme humain, la vie se propage de cellule à cellule, à la fois du centre vers la périphérie et de la périphérie vers le centre.
D'ailleurs, le monde actuel, où les foyers de civilisation se trouvent à la fois sur les points les plus opposés du globe, de l'Australie à la Grande Bretagne et du Japon au cap de Bonne-Espérance et à l'estuaire de la Plata, n'est-il pas la démonstration parfaite que la culture s'est librement répandue dans tous les sens ? Et comment l'histoire pourrait-elle se diviser nettement par tranches de durée, puisqu'elle a pour canevas, pour surface d'application, la Terre elle-même avec toutes ses inégalités, tous ses éléments fondamentaux répartis sans ordre visible, relief, roches, climat, flore et faune. La vie ne se découpe point en formules.
C'est par une illusion analogue à celle qui fait voir la civilisation cheminant d'un pas régulier de l'Orient à l'Occident que, dans un ordre inférieur de phénomènes, les hommes primitifs ont cru facilement à l'existence d'îles ou de régions des morts situées du côté de l'ouest par delà l'horizon. Des cartes de ce genre, dressées d'après les indications des indigènes, montreraient la très grande prépondérance des positions occidentales dans les sites présumés des paradis et des enfers mystérieux où les âmes des morts, reléguées loin de la terre des vivants, de l'autre côté des monts, des mers ou du moins de l'espace visible, reviennent à la vie des ombres[272].
N'est-il pas un rêve que nous avons tous fait, celui d'être emporté là-bas, vers le soleil couchant, pour nous ensevelir en pleine lumière dans les draperies changeantes de pourpre et d'or ?
Les générations se suivent d'une manière continue, chaque minute emportant des cellules usées, chaque minute apportant des cellules nouvelles, des individus naissant à la vie pour remplacer les morts. Les mouvements d'évolution se produisent donc d'une manière insensible, mais quand on les étudie à des intervalles d'années, de décades, de siècles, on remarque des contrastes, on distingue des physionomies différentes dans l'ensemble des individus et de leurs idées : la société ne suit plus la même direction, elle a d'autres allures, une orientation nouvelle. Les générations se distinguent l'une de l'autre, « comme les nœuds d'une graminée ». Dans l'arbre que tranche la scie, on voit les pousses annuelles de la végétation ; de même les siècles écoulés montrent des élans successifs, des avancements lents ou soudains, puis des retards et des arrêts apparents.
Ces différences dans le mouvement général de l'Humanité et dans la marche particulière des groupes humains s'accomplissent-elles au hasard, sans loi, ou bien au contraire avec une certaine régularité ? Il semble bien que la succession des idées rectrices et celle des faits qui en découlent se produise avec une sorte de rythme, comme si un balancier en réglait les alternances. Des théories diverses ont voulu décrire ces variations. Ainsi Vico, dans sa *Scienza Nuova*, nous montre les sociétés évoluant pendant la série des âges par *corsi* et *ricorsi*, c'est-à-dire par progrès et regrès réguliers, décrivant des cercles dans le temps et ramenant toujours un même état de choses après l'achèvement du circuit. C'est là une conception un peu enfantine dans sa simplicité et nul disciple de Vico n'a pu l'admettre sans la modifier : il est trop évident en effet que l'on ne saurait citer aucune période de l'histoire qui reproduise identiquement une autre période : les conditions géographiques, économiques, politiques, sociales peuvent offrir certaines ressemblances frappantes, mais l'ensemble de la situation présente aussi des différences essentielles provenant des actions et des réactions qui se sont produites à l'infini dans l'immense organisme de l'humanité. Aussi a-t-on cessé de comparer naïvement le monde à un simple mouvement de va-et-vient, à une suite de « cours et de recours », et l'on parle plus volontiers d'une « spirale de civilisation », dont les cycles, sans cesse agrandis, se développent indéfiniment pendant le cours des âges.
Toutefois, il faut dire que cette spirale est de forme bien peu géométrique et que chaque événement vient en infléchir la courbe. Il arrive aussi, dans les périodes locales de retour vers la barbarie, que les spires se rétrécissent au lieu de gagner en ampleur. Le rythme des événements se conforme donc à des lois très complexes, et c'est par une simple figure de langage que l'on peut se permettre de l'assimiler à une oscillation ou giration régulière. Ce qui est vrai, c'est que, à bien des égards, les divers groupements d'hommes, tribus, nations, Etats, présentent des phénomènes de vie comme les animaux et les plantes : ils naissent, se fortifient, déclinent, meurent, et l'étude approfondie indique pour tous ces phénomènes des causes que l'on peut classer en catégories d'une manière générale, bien que les diverses sociétés s'enchevêtrent les unes dans les autres et que les institutions, les religions, les morales, les civilisations empiètent naturellement sur leurs domaines respectifs. Grâce à cette étude comparée, certaines évolutions d'une société permettent donc de prédire par analogie quelles en seront les conséquences inéluctables.
Les conditions les plus favorables au développement d'un groupe humain, peuplade ou peuple, consistent pour celui-ci à vivre en paix, mais non isolé, en échanges fréquents de visite avec des hôtes, en relations actives avec des voisins, chaque individu ayant d'ailleurs sa part de terre et de travail. Alors il n'existe aucune raison pour que la liberté et la valeur du groupe s'amoindrissent ; celui-ci a même de grandes chances de se développer normalement et de progresser en intelligence et en moralité.
Au contraire, lorsqu'une société se trouve engagée en des guerres acharnées, elle a tout à craindre et fatalement le malheur l'atteindra. Vaincue, elle devra s'humilier, s'avilir, flatter le vainqueur qui la décime et l'appauvrit ; victorieuse, elle acclamera ses chefs triomphants, les élèvera au-dessus des autres citoyens, leur donnera des privilèges et par conséquent des occasions de mal faire ; une ère de réaction s'en suivra certainement qui peut-être ira même jusqu'à la proclamation d'un cacique des caciques, d'un César, d'un maître absolu, confisquant à son profit les libertés de tous. Le mal sera d'autant plus grand et plus durable que la nation favorisée par le dieu des batailles aura augmenté la surface de son territoire, soit par des conquêtes immédiates, soit par des colonies, et sera devenue maîtresse de populations réputées ses inférieures ou même réduites en esclavage. Que l'annexion par la force soit de faible ou grande étendue, bourg, peuplade ou royaume, ce vol à main armée n'en aura pas moins des conséquences funestes pour le détenteur inique ; il ne pourra garder sa conquête qu'à force de crimes propres au conquérant : brutalité, déni de justice, violence et meurtre.
Mais il n'est pas besoin qu'une société fasse la guerre d'invasion ou s'empare d'un territoire étranger pour qu'elle soit exposée à tomber en état de déchéance morale, il suffit que dans son propre sein se produisent des scissions permanentes aboutissant à la formation de classes ennemies, de castes héréditairement hostiles. Que plusieurs partis se partagent le pouvoir ou qu'un seul le détienne, que des « aristocrates », devenus « meilleurs » par la force des armes, par un privilège de naissance ou le prestige de la fortune, se soient arrogé le droit de commander la foule, ou bien encore que des prêtres, de tous les plus avides d'autorité, poursuivent la double possession des âmes et des corps, il est certain que la guerre, sourde ou déclarée, règne entre les diverses parties de la société et qu'ainsi de puissants éléments de régression cherchent à l'emporter sur toutes les causes de progrès. Ils triomphent parfois et l'on peut alors constater un parallélisme historique entre cet événement et d'autres qui se produisirent ailleurs en des circonstances analogues. Même le phénomène peut avoir son pendant de l'autre côté du monde ; en Orient et en Occident des situations correspondantes se dénouent naturellement de la même manière, si bien qu'un historien philosophe, Ferrari, a voulu ériger en loi les ressemblances d'allures que présentent la Chine et l'Europe ; il est certain que, malgré des différences essentielles provenant dû contraste des milieux, les oscillations générales des deux civilisations sont marquées par des courbes de périodicité remarquablement similaires.
L'étude approfondie des civilisations permet de discerner différents types d'évolution caractéristiques. De même que certaines nations apparaissent subitement, pour ainsi dire, dans l'horizon de l'histoire et font d'emblée partie de la civilisation mondiale, d'autres passent de la vie à la mort par un processus qui peut être lent ou rapide, calme ou accompagné de soubresauts.
Des Potamiens, dont les découvertes récentes nous montrent l'orgueilleux épanouissement, il ne reste que des tombeaux dans les vastes solitudes qui avaient nom Babylone et Ninive. L'Inquisition et l'oppression n'ont-elles pas rapidement remplacé les belles villes espagnoles qui s'étaient développées merveilleusement sous l'influence des Maures par des étendues inhabitées, les *despoblados* et les *dehesas* ? Les Tasmaniens, encore au nombre de 7000 lors du premier voyage de Cook en 1770, ont été systématiquement supprimés en une centaine d'années : le dernier homme de cette nation s'éteignit en 1869 et en 1876 la dernière femme ; c'est la mort violente, comme celle qu'ont à subir aujourd'hui les Arméniens. On en est réduit au travail récent de l'induction historique quant au nom des peuplades qui élevèrent des monuments épars depuis les îles du Grand océan jusqu'au continent africain, de l'île de Pâques aux Carolines et à Zimbabué. Combien d'autres civilisations ne se rappellent à nous que par de vagues indices !
L'évolution se produit aussi par le passage de la santé relative à la maladie. L'Egypte n'est certainement pas morte, mais que de changements successifs et de phases douloureuses dans son existence, depuis que nous la voyons apparaître, déjà puissante fille des dieux ! La Grèce, la Chine, l'Inde ne sont plus des nations initiatrices comme à certaines phases de leur histoire, et pourtant les éléments vivaces ne manquent point là comme ailleurs. Que dire d'un pays qui, tout en ayant perdu sa liberté, voit sa population augmenter rapidement ?
Un troisième processus dans la marche de l'histoire nous montre le passage d'une forme d'évolution à une autre. Ainsi le rayonnement de la Rome actuelle est d'un tout autre ordre que l'action extérieure exercée successivement par la Rome antique, la Rome impériale et la Rome papale. Nous avons ici un exemple typique de la vitalité d'un organisme qui retient des éléments de santé dans sa grave maladie et qui renaît à nouveau après avoir semblé à l'agonie.
Il y a enfin intervolution, c'est-à-dire que, par la force des choses, certains peuples subissent aujourd'hui fatalement une interpénétration réciproque, qui, pour ainsi dire, leur insuffle une nouvelle vie. Ainsi les peuples latins, dont il est de bon ton de déplorer la décadence, fussent-ils réellement déchus, ne pourraient manquer de retrouver le bel équilibre de l'homme en santé par la seule cohésion avec leurs voisins réputés supérieurs. La civilisation européenne se voit infuser un sang nouveau par l'accession des Japonais à sa manière d'agir ; les derniers Peaux-Rouges sont entraînés dans la circulation américaine ; tous les peuples « entrent dans la danse » et leurs meilleurs éléments s'en affinent puissamment. Il n'y a désormais plus de question de progrès que pour la Terre entière.
D'ailleurs, les va-et-vient, la série des actions et réactions, des progrès et regrès qui constituent l'histoire doivent s'accorder avec les grandes oscillations de la planète, elle-même influencée par les astres, et principalement par le soleil, le grand foyer de la lumière, de la chaleur, du magnétisme terrestres. La période marquée par l'accroissement et le décroissement alternatifs des taches du soleil est l'un de ces régulateurs cosmogoniques dont les savants, astronomes, géographes, économistes, ont cherché à déterminer l'action sur le climat, les récoltes, la série des années grasses et des années maigres, des temps de prospérité matérielle et de gêne. On a cru trouver ainsi un rythme d'environ onze années, qui d'ailleurs est assez vague, de même que, sur le soleil, l'alternance des taches. Brûckner a également constaté, du moins pour les contrées de l'Europe occidentale, l'existence d'une période de longueur triple, comprenant alternativement une série d'années plus ou moins humides, qui, par contre-coup, donnent aux sociétés un rythme économique et politique correspondant.
Indépendamment de ces périodes dont la durée n'atteint pas même celle d'une vie humaine ordinaire, on pense constater de vastes balancements terrestres et célestes dont l'influence se répercuterait nécessairement sur l'histoire de l'humanité ; ne semble-t-il pas évident que les grands cycles cosmiques doivent être accompagnés de phénomènes en retour dans la vie des hommes subordonnés à la nature ? On ne saurait en douter pour les alternances amenant l'embâcle d'un pôle et la débâcle de l'autre ; et l'on est porté à croire avec certains mathématiciens[273] que les oscillations séculaires du courant magnétique à droite et à gauche du pôle correspondent également à une « grande année » dans le développement du genre humain. Mais quelle est la durée exacte de la révolution complète de l'aiguille aimantée à l'est et à l'ouest du pôle boréal de la terre ? On ne le sait point encore d'une manière précise, puisque les premières observations ne furent pas faites avec la rigueur nécessaire : les annales du magnétisme terrestre sont en grande partie hypothétiques et les évaluations finales auxquelles sont arrivés les divers savants présentent encore de considérables écarts. Selon Chazallon[274], la boussole pointait vers le nord vrai en l'année 1663, et, après avoir constamment décliné vers l'ouest jusqu'en 1814, époque à laquelle l'angle de déclinaison formé avec le méridien terrestre dépassait 22 degrés et demi, elle revient vers ce méridien pour coïncider avec lui en l'an 2151. La période totale, ou plutôt la demi-période, car il faudrait aussi tenir compte du parcours de l'aiguille durant sa déclinaison vers l'est, comporterait donc 488 années. Brück nous donne une autre évaluation : 517 années[275]. Enfin, John Parker, ajoutant plus d'un siècle au résultat du précédent calcul, fixe la durée de l'année magnétique à 645 ans, et pense que cette année se confond avec la révolution de la planète autour du centre de l'orbite solaire[276].
Ainsi, l'on ne saurait sans témérité prétendre à la connaissance de la période d'oscillation magnétique : l'aiguille aimantée, incessamment flottante, a les allures les plus capricieuses en apparence, son mouvement varie d'année en année, de minute en minute, de seconde en seconde. Il serait plus imprudent encore de risquer un plan de concordance régulière entre les oscillations du magnétisme terrestre et celles de l'histoire des hommes. La tentative de ce genre faite par le mathématicien Brück aboutit aux affirmations les plus bizarres. Ayant fixé à 22 702 années — pas une de plus, pas une de moins — la durée totale de l'humanité, l'auteur divise l'histoire en 44 périodes magnétiques, les deux premières comprises entre la création du monde et le déluge. En 1900, le genre humain eut exactement 6924 ans, ce qui représente pour lui le commencement de l'âge mûr, et dix peuples chefs se sont succédé à sa tête ; plus de trente autres suivront jusqu'à ce qu'une révolution géologique détruise la croûte terrestre et, avec elle, ceux qui l'habitent. Dans l'exposé de cette hypothèse, certaines dates sont censées marquer autant d'explosions sociales : 493, 1009, 1523. Et pourtant l'auteur est obligé d'expliquer au lecteur étonné la signification de ces dates fulgurantes qui indiquent respectivement la « naissance de l'idée chrétienne », l' « anéantissement des idées païennes », l'affranchissement de l'idée chrétienne, « vraie avant toutes choses ». C'est dire que le rythme de l'histoire n'aurait d'autre règle que la fantaisie de l'écrivain.
A chaque phase de la société correspond une conception particulière de l'histoire. La théocratie a ses historiens qui voient les choses et jugent les hommes à leur façon, en se laissant aller à ce qu'ils croient être l'inspiration divine ; la monarchie aussi a ses écrivains qui comprennent les événements suivant leur éducation, leur compréhension propre, et qui peignent la vie de l'humanité sujette comme une ombre contrastant avec la splendeur glorieuse du souverain ; les aristocraties diverses, la bourgeoisie moderne possèdent également des interprètes spéciaux qui voient par les yeux, entendent par les oreilles, pensent d'après les intérêts et les préjugés de leurs maîtres. Enfin chaque nation, chaque cité, chaque petit clan de civilisés, chaque institution se fait représenter dans l'histoire par une image conçue à son point de vue propre, reculant à l'arrière-plan tout le reste du monde. Que l'on compare deux récits de forme impartiale dus à des écrivains honnêtes, mais de patriotismes rivaux, qui racontent une bataille livrée à la pleine lumière de ce siècle, et qui étayent leurs discours de documents détaillés, de statistiques réputées précises, quelle différence entre les deux versions ! Et que penser alors de l'histoire des temps sur lesquels nous ne possédons que des livres ou de simples fragments écrits, sans le contrôle d'aucune critique, par les représentants d'un seul peuple ou d'une seule caste, en vue de l'intérêt d'un petit groupe ou même d'un seul individu ? Evidemment, les faits matériels relatés par les ancêtres ne peuvent inspirer aucune confiance, puisqu'ils ne sont pas éclairés par la discussion des témoignages contradictoires : les détails n'ont d'autre intérêt que celui de l'anecdote. Dans la recherche de la vérité historique, il faut se borner à regarder comme acquis les phénomènes généraux, les grands mouvements de va-et-vient que constate la marche de la civilisation prise dans son ensemble.
Mais il ne suffit pas de connaître l'incertitude des annales et légendes réunies sous le nom d'histoire ; ce que nous avons appris une fois continue de hanter notre cerveau, et, malgré nous, toutes sortes d'erreurs et de mensonges prennent dans nos souvenirs la place de vérités. Sans parler des récits bibliques, reconnus par tous comme des mythes, mais encore racontés dans les écoles sous la même forme que des événements véritables, n'est-il pas vrai que l'enseignement de l'histoire a gardé son caractère autoritaire et despotique ? Les personnages dominants, ceux devant lesquels on fait défiler les siècles, sont les hommes funestes qui suscitèrent la haine entre les peuples et cherchèrent leur gloire dans le choc et l'écrasement des armées : Sesostris, ce bellâtre qui vécut pour se faire sculpter en colosse devant tous les temples, ce fanfaron qui fit graver ses exploits, vrais ou controuvés, sur toutes les parois[277] ; Alexandre le Macédonien, barbare qui triompha des Perses grâce au génie de la Grèce, et qui mit son orgueil à se faire apothéoser en dieu d'Asie[278] ; César, qui représentait à Rome la démocratie victorieuse, et qui, en la couronnant, la priva désormais de toute liberté ; Napoléon, « la Révolution bottée, éperonnée », qui légua un siècle de vengeance aux nations vaincues.
Purifier l'histoire de l'influence exercée par ces incubes est donc la tâche par excellence des écrivains qui se placent à un point de vue vraiment humain, supérieur à toutes les haines de races, de nations et de partis. Des hommes d'étude en grand nombre se sont voués à cette œuvre, et, grâce à eux, l'histoire change d'âme pour ainsi dire. Elle se renouvelle par le sens moderne, infiniment plus large, qu'elle donne à son enseignement. Elle ne s'attache ni a un seul peuple, comme l'Histoire prétendue universelle de Bossuet, ni à une seule classe, comme la plupart des ouvrages placés encore entre les mains des enfants et des jeunes hommes. Etudiant l'humanité tout entière dans sa masse profonde, comparant le développement successif, parallèle ou entrecroisé des peuples, avec leurs mythes, leurs intérêts, leurs passions, elle refait le monde en vue du bien de tous. De même que l'homme fit jadis ses dieux à son image, l'historien reconstruit notre expérience en dégageant de la multitude indistincte des faits l'idéal qui de tout temps nous dirigea, mais inconsciemment jusqu'à une époque récente. L'échafaudage des faits généraux qui servit aux historiens d'autrefois nous est resté, et même il s'agrandit constamment par les apports des chercheurs ; l'édifice lui-même se rebâtit en des proportions plus amples, suivant un autre plan, avec une ordonnance plus logique, sans les chapelles et les salles d'honneur qu'on y avait ménagées. Vico nous dit que l'histoire se décompose en trois époques : des Dieux, des Héros et des Hommes. On voudrait encore nous maintenir de force dans l'un ou l'autre des deux âges qui se sont déroulés. Mais nous sommes entrés résolument dans celui des Hommes.
Tôt ou tard, l'histoire se partagera en deux périodes : celle du Hasard et de l'Ignorance barbare, celle de la Science ou de la Raison, comme le disaient déjà les Encyclopédistes. On s'est trop hâté de faire remonter l'histoire moderne à l'avènement de la Réforme[279], période où ceux qui se croyaient en possession de la vérité voulaient aussi l'imposer de force. « L'humanité ne finit par marcher droit qu'après avoir essayé de toutes les manières possibles d'aller de travers » (Spencer).
Dans ce nouveau cosmos, purement humain, l'étude de l'histoire ne comporte plus comme autrefois l'intervention divine du miracle, changeant à son gré la succession des événements, ni l'apothéose de quelques personnages légendaires, placés en dehors des simples mortels et dispensés par leur génie de se soumettre au cours ordinaire des choses : désormais la science du développement humain est sous la dépendance des mêmes méthodes que les autres disciplines intellectuelles ; elle ne progresse que par l'observation rigoureuse, la comparaison stricte, impartiale, et le classement des faits, soigneusement ordonné dans l'espace et dans le temps.
Quelles que soient les lois ou du moins les appréciations générales auxquelles ce long travail amènera les historiens, ils constatent déjà, sans aucune exception, que la série des événements s'accomplit par une alternance d'élans et de repos, par une suite d'actions et de réactions, ou bien de flux et de reflux, de « cours et de recours » comme le disait Vico. Hommes et peuples « font un tour et puis s'en vont », mais ils s'en vont pour revenir en une ronde toujours plus vaste.
Depuis les origines des temps historiques, l'ampleur des oscillations n'a cessé de s'accroître et les mille petits rythmes locaux se sont mêlés peu à peu en un rythme plus ample : aux infimes alternances de la vie des cités succèdent les oscillations plus générales des nations, puis le grand balancement mondial, faisant vibrer la terre entière et ses peuples en un même mouvement. Et tandis que les tours et retours accroissent leur amplitude, une autre palpitation s'accomplit en sens inverse, prenant chaque individu pour centre d'appel et réglant plus harmoniquement sa vie avec les cercles plus vastes des cités, des nations et du monde. La Société est le « Géant » aux sens innombrables dont parle Aristote, mais ce géant ne se comprend lui-même que par les mille analyses de l'homme individuel, par « l'appréciation délicate » (Gobineau) de chaque minute du présent.
* Livre II. Histoire ancienne
** Iranie. Notice historique
En tête de chacune de nos études historiques, il serait nécessaire de placer un tableau de la chronologie correspondante, établie d'après les recherches des savants les plus autorisés. Mais les premiers âges de l'Iranie, jusqu'à ses grands conflits avec les rois et les peuples de la Babylonie, de l'Asie antérieure, de la Grèce, ne nous sont connus que dans leurs grandes lignes et nul document ne permet encore de hasarder de dates précises.
On doit se borner à dire, d'après de Morgan, que la première aurore historique de ces contrées se lève, dans l'infini du passé, il y a dix mille années environ. On peut évaluer, avec le même auteur et Terrien de la Couperie, à quarante ou cinquante siècles avant nous l'époque de la grande puissance élamite, alors que les rois du plateau descendaient en maîtres sur les plaines de la Mésopotamie et que leurs peuples émigraient dans la Bactriane, et par delà les monts, dans la Chine lointaine. Les noms propres ne deviennent nombreux et les personnages ne se montrent avec leur généalogie probable et l'époque plausible de leur œuvre qu'aux âges mêmes où la succession des événements commence également à se compter par les années d'ères distinctes, en Babylonie depuis Nabonassar, en Grèce depuis l'institution des Olympiades, à Borne depuis la fondation de la « Ville ». Ainsi Kur, notre Cyrus, qui, le premier, sort de la légende iranienne pour entrer puissamment dans les destinées conscientes du monde, figure déjà dans les tableaux de la chronologie comparée. D'après Oppert, ce conquérant serait monté sur le trône des Perses et des Mèdes il y a 2460 années (en 1900 de l'ère dite chrétienne) et son avènement coïnciderait avec les trois dates synchroniques :
An 216 de l'ère des Olympiades.
An 193 de la fondation de Rome.
An 187 de l'ère de Nabonassar.
A Kur succéda Kambyse ; puis vinrent les Akhéménides qui, de Darius Ier à Darius III, régnèrent près de deux cents ans et dont le dernier fut vaincu par Alexandre de Macédoine. L'individualité politique de l'Iran s'arrête à ce conquérant dans un premier cycle de l'histoire.
Voici, d'après M. de Maspero, la date de l'avènement et de la mort des principaux rois assyriens et des membres des dynasties mède et perse.
|| Rois assyriens | Ere de Nabonassar | Olympiades | Ere chrétienne avant J.-C.
| Assurnazirpal | | | — 885,— 860
| Salmanasar III | | | — 860,— 825
| Tugultipalesharra II | 20 | 26,49 | — 745,— 727
| Sargon II | 25,42 | 54,71 | — 722,— 705
| Sennacherib | 42,66 | 71,95 | — 705,— 681
| Esarhaddon | 66,80 | 95,109 | — 681,— 667
| Assurbanipal | 80,122 | 109,151 | — 667,— 625
| Rois mèdes | | |
| Kyaxarès | 114,163 | 144,192 | — 633,— 584
| Astyagès | 163,198 | 192,227 | — 584,— 549
| Rois perses | | |
| Cyrus | 187,218 | 216,247 | — 560,— 529
| Kambyse | 218,225 | 247,254 | — 529,— 522
| Darius I | 226,262 | 255,291 | — 521,— 485
| Xerxès | 262,282 | 291,311 | — 485,— 465
| Artaxerxès I | 282,323 | 311,352 | — 465,— 424
| Darius II | 324,342 | 353,371 | — 423,— 405
| Artaxerxès II | 342,388 | 371,417 | — 405,— 361
| Artaxerxès III | 388,409 | 417,438 | — 359,— 338
| Darius III | 411,417 | 440,446 | — 336,— 330
** Chapitre I. Iranie
« Tout était informe et vide ! » Mais l'agent ordonnateur fut l'émigrant descendu de la montagne.
*Asie antérieure et Iranie. — Aryanisme. — Plateau, montagnes et voies naturelles. — Bactriane, Arachosie, Gedrosie. — Iran et Touran. — Histoire de l'Élam. — Zohak et Kaoueh. — Mœurs et croyances. — Mèdes et Perses. — Perses et Grecs*
Il semble arbitraire de commencer par l'Iranie la description de la Terre et des Peuples. Toutefois, certaines considérations nous montrent qu'il est bien logique d'en agir ainsi et que pour nous, l'histoire proprement dite doit bien être attaquée par ce plateau médian, d'où les évènements se sont déroulés d'un côté vers l'Orient, de l'autre vers l'Occident.
En procédant par élimination, il est naturel que l'on écarte tout d'abord des recherches premières les deux continents du Nouveau Monde, découverts tardivement, ainsi que l'Afrique continentale, où tant de peuples sont restés sans cohésion, et les îles de l'Océanie, dispersées au loin sur un espace illimité. Il convient évidemment de procéder en premier lieu à l'étude d'une partie de l'Ancien Monde qui est doublement centrale, à la fois par la géographie et par l'histoire. Or, cette région est incontestablement celle qui embrasse à la fois les Pamir, c'est-à-dire le grand massif de diramation des montagnes et des eaux, et les plaines de la Mésopotamie, où le Tigre et l'Euphrate se joignent, s'entre-croisent, se vivifient de leurs courants et de leurs civilisations diverses.
Ces deux foyers géographiques, si distincts par la fonction, forment le contraste majeur dans la région intermédiaire de l'Orient à l'Occident, et l'Iranie en est le lieu de passage et de jonction naturel. Pour le relief, le rayonnement des eaux, le mouvement des airs, les phénomènes du climat, les Pamir du grand plateau et les massifs qui s'y appuient constituent d'une façon évidente la clef de voûte de l'architecture continentale. Mais ce point, mathématiquement central, étant par nature hostile à l'homme, les peuples en marche et les voyageurs sont obligés de faire de grands détours pour l'éviter, tandis qu'à l'ouest, l'autre centre, auquel on peut donner le nom de « potamien » à cause de ses deux fleuves, fut un rendez-vous des nations et un foyer majeur de civilisation. Ainsi deux unités géographiques s'affrontant en contraste absolu se sont différenciées dans l'Asie occidentale : le premier est devenu pour l'homme un « pôle négatif », suivant l'expression d'Elie de Beaumont appliquée à l'Auvergne et aux terres Centrales de la France[280] ; l'autre, arrosée diamétralement par le Tigre et l'Euphrate, est au contraire le « pôle positif », un lieu d'appel et de vie, le véritable cœur de tout le groupe continental.
Cette contrée de l'Asie Antérieure, qui se rattache par le pédoncule étroit de la Perse du nord, le long de l'Elburz et du Caucase des Turkmènes, à tous les chemins de l'asie orientale passant au nord et au sud des Pamir, est à la fois région continentale et région maritime par exellence. En effet, elle occupe presque le milieu géométrique de l'Ancien Monde, et c'est à des milliers de kilomètres que se dessine le pourtour extérieur des rivages océaniques ; mais d'autre part, cinq mers pénètrent par leurs extrémités avancées jusque dans ces masses telluriennes et leur apportent à la fois les avantages du climat océanique, des pluies, de la végétation, et les facilités d'accès : ces mers sont autant de grands chemins, soit directement par leurs nappes d'eau, soit par leurs plages qu'ont suivies les peuples les plus divers, les représentants des types de toute race et de toute langue. Nulle part ne se retrouve une situation analogue à celle de l'Asie Antérieure, autour de laquelle convergent le golfe Persique, la mer Rouge, la Méditerranée, le Pont-Euxin, la Caspienne, simple reste de ce qui fut autrefois, à travers la Sibérie occidentale, une nappe de l'océan Arctique. L'Asie anatolienne et persane était donc indiquée d'avance, par le fait même de sa construction géographique, pour devenir le lieu par excellence de la préparation au labeur et de l'enseignement de l'humanité : ce que nous appelons « civilisation » a pris en cette contrée son principal point de départ, à la fois vers l'Occident européen et vers l'Orient chinois.
Outre le merveilleux bassin de la Mésopotamie, qui s'incline vers le golfe Persique et y déverse ses eaux, mais qui, grâce à la proximité de quatre autres mers, communique facilement avec tous les versants maritimes de l'Ancien Monde, l'Asie Antérieure, prise dans le sens le plus large que l'on puisse donner à ce terme géographique, possède un deuxième grand bassin fluvial, qui dut avoir aussi une haute importance historique, très inférieure cependant à celle de la Mésopotamie proprement dite. Pourtant, plusieurs dizaines de siècles avant nous, cette région spéciale était beaucoup plus abondamment arrosée que de nos jours, la végétation y couvrait des étendues plus considérables et les terrains de culture à population résidante y étaient moins limités par le désert. Ce deuxième centre de civilisation était celui que parcourent les deux grands cours d'eau Iaxartès et Oxus, appelés aujourd'hui le Sir et l'Amu, fleuves dont la disposition rappelle lointainement celle des courants jumeaux du Tigre et de l'Euphrate, et qui ont été signalés à cet égard comme des exemples de « gémellarité fluviale »[281].
On le voit : le quadrilatère de l'iranie ou la Perse proprement dite, ce plateau si bien encadré entre deux plaines d'une grande fécondité, a d'autant plus d'importance naturelle qu'il appartient par ses origines à la région où l'on voit apparaître les premiers linéaments de l'histoire des peuples devenus le plus anciennement conscients d'eux-mêmes. Les vastes contrées qui, par delà le Caucase et la mer Noire, se prolongeaient en espaces inexplorés où soufflait le vent, où tourbillonnaient les neiges, n'existaient point alors dans la connaissance des hommes écrivant des annales sur des tablettes d'argile. De même, à l'Orient, les nations d'outre-montagne restaient ignorées ; des populations barbares s'y trouvaient pratiquement isolées : la horde, la tribu ou peut-être même la nation vivaient à part, constituant des organismes distincts, autant de microcosmes, ne connaissant point et ne voulant pas connaître la parenté sourde qui les unissait.
Mais la région centrale de l'Ancien Monde dont l'Iran faisait partie avec l'Égypte, l'Asie Antérieure, la Potamie, l'Arabie et la Bactriane étaient déjà en rapport intime pour les échanges des idées et formaient une sorte d'unité primaire parmi la multitude des hommes qui peuplaient le monde : il faut y voir comme une sorte d'œcumène, antérieur de quelques milliers d'années à celui que forma il y a deux mille ans le monde romano-grec ; leurs représentants étaient ceux qui, dans la légende chaldéenne, s'étaient assemblés pour dresser la tour de Babel à leur gloire commune.
Ce n'est pas tout : l'Iranie, si importante dans l'histoire de l'Ancien Monde comme faîte naturel de contact et d'union entre les nations de l'Asie occidentale déjà conscientes de leur solidarité, l'est devenue plus encore par sa position particulière comme lieu d'épanchement des peuples qui, vers l'est et vers l'ouest, se servent également de langues dérivées du parler primitif dit « aryen », et dont le génie a pris actuellement la direction générale de la pensée dans l'ensemble de l'humanité. C'est en Iranie que se trouve le lien d'union entre les langages européens et ceux de l'Inde septentrionale. A eux deux, ces groupes glossologiques, auxquels il faut ajouter maintenant les langues introduites d'Europe dans le Nouveau Monde et dans tous les pays de colonisation, comprennent huit cent millions d'hommes, presqu'exactement la moitié de ceux que l'on a recensés sur la Terre, et cette moitié semble devoir se changer bientôt en une proportion de beaucoup supérieure, grâce à la force d'initiative qui appartient incontestablement aux peuples de langues aryennes : partout on apprend à parler, à penser comme eux.
Sans doute le temps n'est plus où l'on professait comme un dogme de l'histoire que les civilisations et les races de l'Europe avaient eu l'Iranie pour berceau commun et unique. L'évolution qui s'accomplit aujourd'hui sous nos yeux, l'adoption d'idiomes aryens comme parlers d'usage par tant de peuples divers, blancs comme les Basques, rouges comme les Iroquois, noirs comme les Haïtiens, nous montre que l'emploi d'une langue n'implique nullement parenté de race et que le domaine primitif de l'aryen, si vaste actuellement, a pu être fort minime ; il s'accrut autrefois comme il s'accroît de nos jours : par l'ascendant de peuples civilisateurs et par l'action de ces francs voyageurs, gens qui traversaient pacifiquement le monde, apportant des objets précieux, des remèdes, des recettes magiques et disant « la bonne aventure ». On peut compter ces professeurs itinérants, dont les Tziganes sont les descendants ou imitateurs peu considérés, parmi les propagateurs des langues actuellement envahissantes. On se demande donc où furent les premiers professeurs des formes verbales qu'emploient ou épèlent un milliard d'hommes. Le patriotisme étant encore une de ces passions auxquelles on obéit aveuglément, le lieu de naissance de la langue aryenne est d'ordinaire désigné par les savants russes comme ayant été quelque part dans les plaines sarmates, par les Allemands comme un district germanique, et par les Scandinaves comme faisant partie de la Suède actuelle. Il n'est pas encore possible de se prononcer, mais une chose est certaine : le mot « aryen » qui sert à l'ensemble des parlers européens et asiatiques de même origine est bien de provenance iranienne et sanscrite : il signifie « noble » et le nom moderne de la Perse, et Iran », en est considéré par tous comme un dérivé[282].
Peut-être est-ce bien sur le plateau iranien que se fit la dispersion des premières tribus aryennes vers tous les points de l'espace : un diagramme fameux de Pictet[283] compare les importances des modifications subies par les langues aryennes, depuis leur origine commune, avec la longueur du chemin qu'eurent à parcourir les peuples qui les parlaient. D'autre part, un passage du *Zend-Avesta* dit en propres termes que le peuple iranien dut se retirer devant une invasion du froid et l'on s'accorde généralement à voir dans les plaines situées au nord du bassin de l'Amu la contrée qu'il eut à déserter.
Les éléments sémitiques (Hehn) et tartares (Tomaschek) empruntés en grand nombre par les langues aryennes nous ramènent encore par la pensée au plateau d'Iranie, c'est-à-dire à la Perse, située précisément entre la plaine sémitique de la Chaldée et les steppes touraniennes de la Transcaspienne.
Enfin, c'est dans le domaine de l'Iran que se trouvent les restes de populations primitives ayant le mieux conservé le caractère de tribus aryennes dans leur stade de barbarie. Les montagnards enfermés par les hautes parois de l'Hindu-kuch qui s'inclinent au sud pour déverser leurs eaux dans la rivière de Kabul sont considérés par tous les étymologistes comme les moins mélangés de tous les Aryens : ce sont eux qui mériteraient le nom d'Aristoi ou d' « Aryens par excellence », si l'étymologie proposée par Brunnhofer[284] est tenue pour acceptable. La nature environnante, monts sourcilleux presque infranchissables, âpres défilés, cascades et rochers, brousse où l'on ne pénètre que la hache à la main, avaient défendu ces montagnards contre tout croisement avec les gens de nations diverses passant plus bas dans les campagnes ouvertes.
Ces indigènes, auxquels leurs voisins musulmans donnèrent dans les temps modernes le nom de Kafir ou « Infidèles », moins à cause de leur inconversion que pour leur indomptable esprit d'indépendance, ressemblent plus aux Européens que tout autre peuple de l'Asie : il en est même qui ont les yeux bleus et la chevelure blonde. Leur langue, certainement aryenne, se rapproche du sanscrit, et leur culte, très respectueux du feu, rappelle les cérémonies décrites dans les Véda hindous : aucun souffle impur ne doit atteindre la flamme. Des instruments, des meubles, diverses coutumes, la façon de compter par vingtaines parlent également en faveur de la parenté qui unit ces Kafir de l'Hindu-kuch aux Aryens de l'Asie et de l'Europe[285].
De même, lors de l'arrivée des Russes dans la Turkménie, ils découvrirent, au milieu d'un chaos de populations plus ou moins mélangées, des groupes strictement aryens réfugiés vers les hautes vallées, sur le versant occidental des Pamir, dans le Karategin, le Darvaz, le Badakchan. Combien sont-ils, ces Galtcha et Yagnaub ? Quelques milliers à peine, conservant le type, l'idiome et sinon la religion, du moins les pratiques religieuses des ancêtres, la révérence du foyer domestique. Du reste, les Galtcha ont bien conscience de la noblesse de leur race, ainsi, ils désignent comme leur ancêtre celui dont le nom résonne le plus bruyamment dans le plus grand nombre de bouches : eux, les pauvres montagnards qui se comparent volontiers aux corbeaux affamés grattant les neiges pour chercher à y picorer quelques grains, se disent issus d'Alexandre, le vainqueur de l'Asie.
Un fait des plus intéressants au point de vue anthropologique place les Galtcha, dont la figure correspond d'ailleurs à ce qui nous paraît être le type le plus parfait du beau, parmi les hommes les plus brachycéphales, c'est-à-dire qu'ils ont une tête relativement fort large, tandis que les fanatiques de l'aryanisme « germanique » aiment à considérer les têtes longues comme l'indice d'une incontestable supériorité[286].
La Perse proprement dite, à population certainement aryenne pour une ample part, mais diversement mélangée par le métissage, n'apparaît pas dans l'histoire en des siècles aussi reculés que les plaines arrosées par le Tigre et l'Euphrate ; la contrée aryenne le cède donc en apparence à la contrée sémitique par l'antiquité de la culture, mais ce ne peut être là qu'une illusion, car, par l'inclinaison même du relief, par les conditions géographiques du milieu, la Perse est antérieure, pour ainsi dire, à la Mésopotamie : il est impossible qu'elle n'ait fourni les hommes.
En effet, les marais fétides dans lesquels s'épanchaient les fleuves en crue et qui se desséchaient au soleil lors de la décrue furent d'abord complètement inhabitables ; la culture qui se fit par degrés, refoulant devant elle la brousse et le marécage, descendit graduellement des vallées persanes. Les colons suivant la pente du sol par les campagnes salubres qui bordent les torrents furent les premiers éléments ethniques des plaines basses ; à eux le mérite d'avoir régularisé les fleuves et les coulées, d'avoir transformé les brousses en vergers et en champs, d'avoir créé un foyer de progrès en un lieu chaotique, meurtrier pour l'homme. Peut-être est-ce à cet état de choses que fait allusion l'antique légende chaldéenne, appropriée depuis par les Hébreux : « Tout était informe et vide » ! Mais l'agent ordonnateur fut l'émigrant descendu de la montagne.
La partie occidentale du plateau d'Iranie, celle qui, dans le langage moderne, a pris le nom de Perse, est de forme plus régulière et plus « une » que la partie orientale : son histoire devait en conséquence se dérouler d'une manière plus égale et plus majestueuse. Aux époques primitives, lorsque les peuplades constituées en des milieux géographiques voisins gardaient leur existence indépendante, quelques parties du territoire iranien échappaient à cette unité historique. Mais, à ne considérer que le plateau proprement dit, on constate que, dans son ensemble, il est admirablement disposé pour former un ensemble politique très solide. Au nord-ouest, plusieurs massifs montagneux surveillent, comme autant de citadelles, les défilés, les cols et les hautes vallées par lesquels auraient pu se glisser les envahisseurs venus des régions caucasiennes. Sur toute la longueur du front occidental s'alignent, en un large rebord, les plissements des monts qui dominent les plaines de la Mésopotamie. D'autres chaînes bordières, partant de l'angle sud-oriental de la Caspienne, limitent la Perse au nord-est et la séparent des sables et des terres alluviales qu'arrose l'Oxus en un étroit, ruban de cultures. Du côté de l'est, de vastes solitudes, inhabitables dans une grande partie de leur étendue, séparent le triangle occidental de la Perse et le labyrinthe des vallées orientales que peuplent les Afghans.
Enfin, deux mers baignent les racines du plateau : au nord, le bassin profond de la Caspienne qui se prolonge vers les froidures boréales jusqu'en des espaces si lointains que jadis ils pouvaient paraître infinis ; au sud, le golfe en demi-cercle qui va rejoindre l'océan des Indes aux rivages longtemps inconnus. Très puissantes pour l'attaque, les populations qui occupaient les hautes terres de l'Iran et qui en gardaient les portes du côté de l'Euphrate avaient d'autre part l'immense avantage d'être presque inabordables sur une grande partie de leur mur d'enceinte : partout des obstacles, des parois inaccessibles, des sables brûlants, des baies entourées de roches arides. Si des pirates étrangers débarquaient en foule sur les côtes méridionales, devant eux se dressaient les escarpements des monts en étages successifs ; quand des pillards nomades pénétraient au nord par petites bandes sur les hauteurs du plateau, bientôt ils venaient se heurter contre d'épaisses masses d'hommes et reprenaient en hâte le chemin de la plaine.
Avant Alexandre, aucun conquérant venu de l'Occident n'avait réussi à s'installer en maître plus loin que le bord du plateau. Ce rigide isolement géographique devait faire de l'Iran le siège d'empires très énergiquement constitués. C'est là que prit naissance, après bien d'autres États que ne mentionne pas l'histoire, l'empire des Elamites dominés par leurs puissants Nakhonte ; puis on y vit surgir la royauté des Mèdes, celle bien autrement grandiose de Cyrus et de ses successeurs les Akhéménides ; c'est là aussi qu'après les expéditions triomphantes d'Alexandre le Macédonien se groupèrent les Parthes en une nation très vigoureuse qui tint tête aux Romains, puis là que se forma la dynastie des Sassanides, devant lesquels vint se briser complètement la fortune de Rome. Après l'invasion des Mahométans, d'autres dynasties se fondèrent sur le plateau d'Iran, et de nos jours encore, le royaume iranien, connu du nom de Perse, d'après l'une de ses provinces, a gardé ses frontières naturelles, quoique, au temps actuel où la science militaire est si puissamment servie par les forces industrielles, les anciennes conditions du relief et du climat aient singulièrement perdu de leur importance, et que ce territoire, devenu relativement petit dans l'immense tourbillonnement de l'histoire humaine, ne soit plus qu'un simple enjeu entre l'Angleterre et la Russie.
L'Iranie fut aussi l'une des contrées où se préparèrent en partie les éléments les plus précieux de notre avoir intellectuel et nos progrès futurs. Qu'on se rappelle l'influence de la Perse dans l'évolution religieuse par la religion du feu, par celle de Zardoucht ou Zoroastre, par les Manichéens, le mahométisme chiite et les Babi ; son rôle dans le mouvement lyrique de la pensée avec les Saadi, les Hafiz, les Firduzi ; sa grande activité dans les arts, encore prépondérante dans tout l'Orient, de l'Inde à la Turquie.
Les montagnes qui se profilent en arêtes parallèles le long du rebord sud-occidental de l'Iran constituent autant de murs d'enceinte difficiles à traverser, les rivières nées dans l'intérieur du labyrinthe n'échappant à leur prison que par une série de défilés étroits, de « cluses » qui se succèdent par de brusques coupures à angle droit, inaccessibles pour la plupart ; les sentiers d'escalade passent presque tous par les brèches des hautes murailles ; pour aller d'un lieu des terres élevées vers une partie de la plaine inférieure située pourtant dans un même bassin fluvial, les bergers peuvent avoir à faire jusqu'à vingt ascensions et autant de descentes ; d'ailleurs, nuls autres que les montagnards ne pourraient se hasarder en de semblables contrées, pardessus des crêtes qui dépassent en certains endroits la hauteur de 4 000 mètres. Le nom de Zagros, que l'on donne encore à ces montagnes, vient, dit-on, de l'arabe Zaghar, qui signifie « défilé étroit entre de hautes montagnes, à la frontière d'un pays ennemi ».
Il en résulte que les habitants de l'âpre région, les Bakhlyari, restèrent pratiquement indépendants pendant toute la période historique ; ils l'étaient probablement autant aux époques antérieures qu'ils le sont aujourd'hui. En cet Orient que l'on dit voué à l'esprit monarchique héréditaire, on constate l'existence de républiques fédérales[287] se maintenant de siècle en siècle. Les annales mentionnent, il est vrai, les Lur et les Bakhlyari comme assujettis tantôt au Ghaldéens, tantôt aux Assyriens, aux Elamites ou aux Perses ; mais quelques offrandes apportées en grande et respectueuse cérémonie suffisaient à la vanité des suzerains, et ceux-ci, satisfaits de l'hommage, se gardaient bien d'attaquer les Bakhlyari dans leur multiple forteresse aux cent remparts, aux défilés impraticables. Au contraire, les princes akhéménides, dans tout l'éclat de leur puissance, payaient un droit de passage aux Cosséens ou Bakhtyari quand ils voulaient se rendre d'Ecbatane à Babylone ou de Persepolis à Suse[288].
Ces montagnards redoutés restent d'autant plus facilement maîtres chez eux qu'ils ont gardé plus de mobilité dans leurs allures, étant successivement nomades comme pasteurs de bétail, puis résidants fixes comme agriculteurs ; ils transhument du haut en bas de la montagne, plusieurs fois par année, suivant les saisons, et peuvent, à l'occasion, se grouper en troupes considérables ou se disperser comme des chamois entre les précipices. À ce genre de vie ils ont gagné un grand esprit de liberté, un fier sentiment d'indépendance égalitaire qui les portent facilement à mépriser des voisins moins favorisés par la nature. Leur nom de peuple, qui signifie « heureux », « vaillant », « invincible », témoigne des causes qui leur ont valu la liberté et leur ont donné la belle fierté d'allure et la clarté du regard. Ils consentent parfois à servir comme volontaires dans l'armée persane, mais à condition de rester ensemble et de ne pas être distribués en divers régiments. Dès que leurs droits héréditaires sont lésés, ils se mettent en insurrection et souvent ils descendirent en vengeurs sur les cités des alentours. Ils n'accueillent aucun fonctionnaire dans leurs montagnes, mais ils sont très gracieux et prévenants pour l'étranger, et quelques Anglais, même une Anglaise, depuis 1890, ont profité de cette bonne hospitalité pour aller passer chez eux la villégiature estivale.
Quoique les Bakhtyari se ressemblent beaucoup, par suite des conditions du climat et du genre de vie imposé par la nature, quoiqu'on leur trouve « comme un air de famille », ils appartiennent à des groupes ethniques différents, et c'est encore le relief orographique de la contrée qui explique ces diversités. On trouve quatre nationalités distinctes chez les Suisses : Allemands, Français, Italiens, Romanches ; il en existe au moins autant chez les Bakhtyari. Les uns paraissent être de purs Aryens, d'autres sont incontestablement d'origine sémitique. La plupart sont considérés comme étant de sang turc ; enfin, il en est qui ont plutôt le type mongol, et de nombreuses sous-variétés indiquent le mélange en des proportions changeantes.
Mais ces peuples d'origine multiple parlent tous des dialectes à type persan, grâce au génie iranien qui les a civilisés. La grande variété des populations dans le pays des Bakhtyari s'explique par le mouvement des guerres qui se sont produites autour de leurs massifs. Suivant les vicissitudes des victoires et défaites, des tribus et des armées de nationalités très différentes ont été refoulées des avant-monts ou des plateaux et se sont cantonnées dans ces forteresses naturelles du pays d'Elam : des traditions locales racontent la venue de ces groupes originairement distincts et souvent superposés en suzerains et en vassaux suivant un mode féodal. L'induction historique rapproche maintenant les termes Bakhtyari, Bactriane et la famille des Bak pénétrant en Chine, mais les inscriptions des conquérants mentionnent rarement ces habitants des hautes cluses qui ne recherchaient pas la vie plus facile des plaines, et qu'épargnaient aussi les horreurs de la guerre. Les annales des grands empires, élamite, babylonien, assyrien, mède, perse, ignorent ces résidus humains vivant à l'abri de la gloire.
A part ces populations et quelques autres moins considérables, auxquelles le relief de la contrée permet de se maintenir dans un isolement relatif, les habitants des hautes terres iraniennes devaient, par la facilité des contacts et des croisements, s'unir sans peine en un seul corps de nation. Mais cette unité politique correspondant à l'unité géographique du plateau n'implique nullement l'unité de races parmi les éléments ethniques venus spontanément ou amenés des régions diverses du pourtour. Au contraire, ces éléments présentaient originairement de très grands contrastes, et il ne pouvait en être autrement puisque les contrées avoisinantes diffèrent beaucoup par le sol et le climat ; montagnes de l'Arménie et plaines basses de la Chaldée, vallées arides du Mekran et rivages brûlés du golfe Persique, régions sablonneuses où coule l'Oxus et steppes de la Caspienne, autant de pays à natures opposées ayant pour habitants ici des agriculteurs, là des nomades, ailleurs des pillards, gens les plus divers par le langage, les traditions et les mœurs, nègres et Sémites, Aryens et Touraniens.
Mais ces habitants de toute provenance, que les événements complexes de l'humanité ont fait se rencontrer sur le plateau de l'Iranie occidentale, y ont subi une transformation plus ou moins rapide de leur nature première, et toute la masse humaine formée de ces éléments divers a été repétrie en une pâte nouvelle. Les montagnards descendus des hautes vallées neigeuses, les riverains montés du littoral aride et brûlant se sont, les uns et les autres, mais en sens inverse, accommodés au climat, nouveau pour eux, de ces terres baignées dans un air léger.
En son entier, la Perse se trouve comprise dans la zone dite tempérée, quoique certaines parties de ses côtes, le long des mers indiennes, doivent une température brûlante à la direction des vents, au manque de pluies et à leur exposition aux ardeurs du midi. D'après le tracé, en très grande partie hypothétique, des lignes isothermes, la température moyenne de la Perse serait à peu près la même que celle de la France, située pourtant beaucoup plus au nord, mais ayant une moindre altitude et se trouvant bien exposée aux courants aériens et océaniques du sud-ouest. Or, cette température moyenne, avec balancement annuel de fortes oscillations saisonnières du froid au chaud, est de celles que l'expérience de l'humanité indique comme l'une des plus salubres et des plus favorables au développement intellectuel des populations. Ces conditions physiques du milieu, présidant au mélange des éléments ethniques distincts qui venaient s'entre-choquer puis s'unir sur les hautes terres d'Iran, contribuèrent à déterminer ce beau type persan, l'un de ceux qui, avec celui des Géorgiens et des Circassiens, se rapprochent le plus de la beauté telle que nous la comprenons : les mêmes causes façonnèrent aussi le génie iranien, si remarquable par la souplesse et la clarté de la compréhension. Les enfants des écoles, groupés sur les nattes, ravissent d'admiration le voyageur européen : leurs yeux brillent d'une ardeur intelligente, et ils secouent leur petite tête frisée avec des gestes les plus spirituels et les plus charmants.
L'espace trapézoïdal de la Perse, compris entre les remparts inégaux des monts, n'est pas également bien aménagé par la nature pour l'heureuse floraison de la « plante homme ». Loin de là ! Une très forte part de ces hautes terres consiste en étendues rocheuses, argileuses, sableuses ou salines complètement inhabitables. Le plateau se creuse vers son milieu d'une cuvette aux pentes douces descendant jusqu'à une altitude de 300 (140 ?) mètres seulement au-dessus du niveau de la mer. Des rivières coulaient autrefois vers cette dépression médiane ; une mer intérieure ou du moins un vaste lac emplissait la cavité ; mais la dessiccation générale du climat a vaporisé ces nappes d'eau, tari ces rivières, stérilisé ces espaces par les efflorescences salines, et la population a dû se borner à l'occupation des vallées herbeuses et des zones fertiles qui longent la base des monts. Même entre les arêtes parallèles de plusieurs des chaînes montagneuses qui se succèdent dans la partie sud-occidentale du plateau, s'étendent çà et là des espaces sans eau où l'homme n'a pu s'établir. Si le moulin à vent est d'origine persane, comme le disent les indigènes, la raison en est au souffle constant qui balaie violemment les vastes étendues désertes et les pitons isolés au milieu des anciennes mers.
En étudiant les contours de ces régions forcément stériles de l'Iran, on constate que, dans l'ensemble, elles occupent avec leurs annexes les terres les plus basses, affectant une forme à peu près triangulaire vers le centre, le sud et l'est du pays. D'autre part, les régions fertiles, invitant l'homme à la résidence et à l'agriculture, sont disposées en deux bandes se rencontrant sous un angle aigu dans la partie nord-occidentale du plateau.
Ce territoire s'enfonce sur un espace de plus de 500 kilomètres entre deux rangées de hautes montagnes ; de puissants massifs le limitent également au nord, les cônes de volcans isolés dont l'un est, à certaines saisons, complètement entouré par les eaux du lac d'Urmiah, se dressent çà et là ; un grand nombre de passages divergent de l'Azerbeïdjan vers tous les pays du pourtour, à l'est vers les côtes de la Caspienne, au nord vers la vallée de l'Araxe, à l'ouest vers le lac de Van, au sud-ouest vers le Tigre et l'Euphrate. Ainsi les pêcheurs riverains de la mer, les agriculteurs et les bergers des contrées transcaucasiennes, les montagnards karduques et arméniens des massifs occidentaux avaient de fréquentes occasions de se mêler ou de se heurter aux habitants de l'Atropatène et aux immigrants venus des contrées méridionales ou orientales de l'Iran en suivant la base des montagnes.
La juxtaposition des deux bandes de culture et de population qui se rejoignent en cette contrée ne pouvait manquer de lui donner une vitalité puissante, comparable aux flammes vives jaillissant au contact de deux braises. En outre, la diversité des éléments ethniques réunis dans l'avenue des montagnes, entre les sommets « divins », Demavend, Elvend, Savalan, Ararat, devait faciliter la naissance d'une grande civilisation. Là, dans le triangle Téhéran, Tabris, Hamadan, se trouva le centre de gravité de tout le monde médique et persan qui s'était installé sur le plateau d'Iran, et là il se trouve encore.
Grâce à ses découvertes sur l'orientation géographique des noms cités dans les Veda, Brunnhofer crut pouvoir affirmer que les Aryens qui chantèrent les anciens hymnes habitaient précisément ces régions de l'Atropatène et les contrées voisines, à l'ouest vers l'Arménie, à l'est vers le Khorassan.
Le volcan éteint que l'on appelle actuellement Savalan est le seul mont du haut duquel ou puisse apercevoir à la fois la mer — la Caspienne —, le cours du fleuve Rasa — l'Araxe — et les glorieux sommets neigeux de l'Himavat — l'Albordj ou Elburz. Le Savalan n'est autre que l'Açnavanta où se fit la révélation divine pour les fidèles de Zoroastre[289] ; ce fut une montagne plus sainte encore que le Demavend et l'Ararat, ou plutôt la sainteté, comme une flamme, voyagea de cime en cime en même temps que les porteurs de torches qui cheminaient à leurs bases.
Des deux zones iraniennes convergeant vers l'angle de l'Atropatène, l'une, celle qui, de l'est à l'ouest, suit la base méridionale du Caucase iranien et de l'Elburz, a pris dans l'histoire une importance de premier ordre, grâce aux voies naturelles qui la continuent, d'un côté jusqu'aux extrémités de l'Asie, de l'autre vers l'Europe et l'Afrique.
La zone occidentale, qui longe les montagnes bordières dans la direction du sud, doit certainement une grande valeur historique aux relations qu'elle établit entre les diverses provinces de l'Iran, surtout entre la Médie et la Perse proprement dites ; mais la route naturelle finit par se perdre à demi dans les régions presque désertes qui s'inclinent vers le golfe Persique, la mer d'Oman et l'océan Indien, et des voies latérales, descendant à angle droit à travers les montagnes du côté de la Chaldée, détournent à l'ouest le mouvement des peuples et des idées.
Une de ces voies latérales, utilisant une très large brèche des monts occidentaux, contourne l'Elvend par le nord en une sorte d'escalier qu'on a dû pratiquer depuis un temps immémorial, car la différence des produits et des civilisations entre les deux contrées adjacentes, de la hauteur et de la plaine, rend les communications indispensables : des gens du plateau descendaient, fort nombreux, et, de leur côté, les gens d'en bas montaient vers les terrasses.
Campées sur le gradin supérieur de cette porte, les armées de la Perse occupaient une position qu'il était presqu'impossible d'attaquer ; mais, d'autre part, elles devaient être tentées de descendre les marches pour aller conquérir la plaine. L'histoire nous enseigne que les souverains de la Perse eurent presque toujours l'offensive et que, très souvent, poussant leurs armées comme des avalanches, ils envahirent les campagnes basses, non seulement jusqu'à l'Euphrate mais jusqu'à la Méditerranée et à l'Archipel. Le reflux des populations vaincues ramenait les Perses vers leurs montagnes, et c'est toujours aux passages de l'Euphrate ou du Tigre ou bien aux portes occidentales des monts Zagros que se livraient les batailles décisives.
Les traditions nous parlent des grands conflits qui eurent lieu à Forée des plaines entre les Elamites, c'est-à-dire les Perses de ce temps-là, et les Chaldéens ou Assyriens. Ayant commis l'imprudence de s'aventurer dans la plaine pour soutenir le choc de leurs adversaires, les rois de l'Iran couraient le risque d'être vaincus beaucoup plus que dans leurs défilés de montagnes. C'est ainsi que Darius vint se faire écraser par Alexandre dans les campagnes d'Arbelles. Plus tard, c'est dans la même région que les armées romaines de Crassus, de Valérien, de Julien le Philosophe furent anéanties par les Persans, et la « bataille des batailles », qui donna la Perse aux Mahométans, fut aussi livrée dans les terres basses de Chaldée[290].
La grande voie historique du nord de l'Iran conserve la même direction que le diaphragme asiatique formé par la série de hautes arêtes qui se continue jusqu'à l'Immaus ou Himalaya. La partie occidentale de cette voie est tracée avec précision par la nature. L'arête de l'Elburz, l'ancien Albordj, qui portait déjà ce nom aux premiers temps historiques, se profile dans le ciel parallèlement à la route qui longe la base méridionale des monts.
D'après les ouvrages sacrés des Iraniens, l'Albordj est la première montagne qui sortit des mains d'Ormuzd, et le dieu lui confia le devoir de verser les eaux et de faire naître les hommes. La religion iranienne voit dans l'Albordj le pays des sept parties symétriques de la Terre, qui correspondent aux sept cieux des planètes et aux sept cercles de l'enfer, aux sept couleurs de l'arc-en-ciel, aux sept métaux de l'intérieur des roches et aux sept jours de la semaine, aux sept péchés capitaux et aux sept vertus cardinales. Car l'homme eut de tout temps l'idée du nombre, du rythme, de l'harmonie ; mais, dans sa puérilité première, il en chercha les lois dans la répétition identique des faits et en de grossières analogies, non dans la correspondance intime des causes et des effets.
« Le Mont des Génies » ou Demavend donnait à l'ensemble de l'Albordj une personnalité divine, grâce peut-être à des éruptions de laves, et certainement à ses neiges, à ses colonnes de vapeurs, à ses déluges soudains, à ses flots d'eaux thermales jaillissantes. C'est l'ancien mont du Kaçyapa (*kaspion oros*) « qu'éclaire d'abord le soleil », dont le nom se communiqua à la mer « Caspienne », étendue à sa base.
A l'est du Demavend, les brèches sont nombreuses : c'est la région des « Cent portes » ou des « Cent pylônes », les Hekatompyles, où des « centaines » de sentiers descendaient vers les bords de la Caspienne, offrant en cette partie de son pourtour une zone assez large de campagnes très fertiles, le Mazanderan actuel. Aussi la ville de Hekatompylos, que de Gobineau identifie avec la moderne Damghan, devint-elle à diverses reprises, sous la domination des Parthes, la capitale du monde iranien. Commerçants, colons, agriculteurs s'y groupèrent en un centre vital, déjà fameux dans la plus haute antiquité, puisque la tribu des Parniens qui en possédait les comptoirs était signalée comme très riche jusque dans l'Inde lointaine[291].
A l'ouest du formidable volcan, au contraire, la chaîne de l'Elburz présente très peu de brèches. Sur l'étroit littoral de la Caspienne il n'y avait guère de chemin : de ce côté, l'avenue côtière qui s'ouvrait devant les voyageurs était coupée de torrents rapides, interrompue par de vastes promontoires d'une escalade difficile, habitée de populations guerrières très disposées à rançonner les passants. Pratiquement cette série de défilés sinueux, qui se prolongent sur un espace de 800 kilomètres entre les déserts transcaspiens et les plaines de la Transcaucasie, reste fermée aux émigrations ethniques : malgré l'apparence que cette corniche du littoral prend sur la carte, il ne faut point la considérer comme formant une voie historique de signification majeure. Presque tous les étrangers qui s'aventurèrent sur ce rivage furent obligés de s'arrêter en route, soit pour combattre les montagnards du pays de Ghilan et chercher à s'emparer du sol sur lequel ils s'étaient hasardés, soit pour franchir la chaîne de l'Elburz et rejoindre, sur le versant opposé, la grande route des nations qui longe la face méridionale des monts.
A l'est de la Caspienne, la voie médiane de l'Asie se bifurque : une moitié suit la base méridionale du Caucase iranien, tandis que l'autre descend au nord dans les plaines. En cet endroit, les cassures des monts donnent accès à plusieurs sentiers qui se dirigent vers l'angle sud-oriental de la mer et vers le cours inférieur de la rivière Gurgen. Le point géographique occupé actuellement par la « Ville des Etoiles » ou la « Ville des Mulets » — Astrabad ou Asterabad — est un lieu historique par excellence, où devait naître une station de caravanes, où elle devait renaître aussitôt après le passage destructeur d'un conquérant. On essaya naturellement de fortifier l'entrée de l'escalier des monts, et l'on voit encore au delà du Gurgen les traces d'une muraille qui, partant des bords de la Caspienne, se prolonge au loin dans le désert et que les indigènes attribuent au héros légendaire, Alexandre aux deux Cornes. La persistance même de ce nom de Gurgen ou « des Loups » appliqué à un faible cours d'eau, souvent presque tari, prouve l'importance capitale qu'eurent ces points stratégiques, car le Gurgen n'est autre que le Hirkhan, dont le nom fut donné à toute l'Hirkhanie (Hyrkania), c'est-à-dire aux régions qui s'étendent de l'Inde à la Caspienne ou « mer d'Hyrcanie ».
Toutefois, les portes historiques ouvertes à travers cette partie du diaphragme de l'Asie n'ont qu'une valeur secondaire. Les seuils du Gurgen mènent à des espaces déserts ou faiblement peuplés qui, pendant la période connue de nous, furent presque toujours occupés par des pillards. Les chemins latéraux, à droite, à gauche, sont dangereux ou du moins pénibles à parcourir. A droite, c'est-à-dire vers l'est, les montagnes auxquelles on peut donner le nom d'ensemble de Caucase iranien ou de Caucase des Turkmènes se profilent en plusieurs arêtes parallèles, qu'il faut contourner au nord par une succession d'étapes coïncidant avec les oasis ou du moins les terres humides situées à l'extrémité septentrionale des vallées. Pareil voyage était beaucoup plus long et en outre plus périlleux que le parcours de la route méridionale, longeant sur le plateau d'Iran la base des arêtes bordières. Le lieu de passage par excellence entre les deux versants du diaphragme asiatique devait donc se trouver à l'endroit où les deux fleuves parallèles, dits aujourd'hui le Murgh-ab et le Heri-rud, traversent de part en part les arêtes du Paropamisus. Là des vallées fertiles occupent les deux versants, et deux cités qui, depuis, furent parmi les plus populeuses de la Terre, d'un côté Herat, de l'autre Merv, purent prendre naissance. Là les traversées de sables infertiles sont beaucoup moins longues que dans les autres régions bordières de l'Iranie, et même l'on peut, en se dirigeant au nord-ouest, gagner le cours de l'Oxus et ses campagnes riveraines par des contrées qu'arrosent des gaves abondants, descendus des montagnes voisines. En cet endroit, tout le système du relief asiatique se trouve évidé comme par un vaste golfe où les populations se sont massées en nombre et où, de temps en temps, la pression des migrations et des conquérants a dû refouler les habitants de l'autre côté des montagnes : là se dessine la grande courbe du chemin naturel de l'Asie médiane. L'étude de l'Ancien Monde dans son ensemble relativement à l'Iran nous montre d'une manière évidente l'importance capitale de cette route historique de la Perse comme tronc commun des principales voies géographiques que nous allons énumérer.
Le continent d'Afrique n'avait jadis de rapports avec l'Asie que par ses côtes nord-orientales et par le pays des Hymiarites à l'entrée de la mer Rouge : c'est donc par l'isthme de Suez ou par le détroit de Bab-el-Mandeb que l'influence africaine devait se propager jusqu'à l'Iran, en passant par le bassin de l'Euphrate. Les contrées méditerranéennes, prolongeant leur axe vers l'île de Cypre et le golfe d'Alexandrette, pointaient également vers le haut Euphrate et les plateaux iraniens. La mer Noire, où venaient aboutir les voies de l'Europe entière par le Don, le Dniepr, le Dniestr, le Danube, est bordée de chemins dont la ligne de convergence atteint le socle persan par la Transcaucasie et les seuils voisins de l'Ararat. Enfin, des chemins rayonnent de la Perse vers toutes les contrées de l'Orient : l'un en contournant la base orientale des grands plateaux pamiriens pour gagner la porte de la Dsungarie, et tous les autres par les défilés et les seuils des hautes terres de l'Asie centrale : ce sont les routes par lesquelles, de toute antiquité, se fit, avec l'Extrême Orient, le précieux trafic du jade et autres substances de grande valeur sous un faible volume. Et toute cette immense ramure des voies historiques, se développant de l'est à l'ouest à travers le monde, avait un passage commun suivant comme un fil conducteur le versant méridional des monts de la Caspienne, sur le socle iranien.
On le voit, les terres du plateau persan sont incontestablement devenues, par le fait même de leur relief géographique, un chemin nécessaire de la civilisation qui se propage d'un bout du monde à l'autre, mais on pourrait croire que d'autres régions offrent des avantages analogues dans les pays du Nord où s'étendent des plaines infinies souvent parcourues dans tous les sens pendant le cours des âges par des peuples migrateurs. Il est vrai, les exodes, les magnifiques chevauchées sont encore bien autrement faciles que sur le plateau d'Iran dans les terres d'en bas, steppes ou déserts de la Dsungarie, de la Sibérie et de la Russie orientale, mais ces régions n'étaient guère habitées que par des nomades dont l'état de culture ne pouvait facilement se modifier à cause de la grande uniformité des conditions de la vie. Les envahisseurs venus de l'Est ou de l'Ouest s'y perdaient comme dans une mer ; d'un côté à l'autre de l'immense plaine, le déplacement des nations s'accomplissait sans que leur civilisation eût été changée ; sortis nomades et incultes des portes de la Dsungarie, ils se présentaient à celles des Carpates avec des mœurs identiques : la secousse morale qui devait opérer une révolution dans leur existence ne se produisait qu'à des milliers de kilomètres de leur pays d'origine.
Il en était tout autrement, nous l'avons vu, sur les hautes terres de l'Iran, grâce au contraste que ce pays présente avec toutes les régions circonvoisines. Que les émigrants vinssent des plaines de la Mésopotamie ou des vallées caucasiennes, des sables du Turkestan ou du bassin de l'Indus, ils se trouvaient par cela même transportés en un milieu tout nouveau, et le chemin qui leur était tracé d'avance leur offrait l'occasion d'apprendre, de se transformer même sous l'influence d'une civilisation différente de la leur. On peut comparer la voie septentrionale de la Perse, entre Meched et Hamadan, à une espèce de laminoir dans lequel les populations ont soumis leurs idées et leurs mœurs, comme des métaux ductiles, à une élaboration nouvelle, de sorte que, entrés barbares dans le pays, ils en partaient initiés à un degré supérieur de civilisation. De là l'importance capitale de la Perse dans l'ensemble de l'histoire humaine ! Ce n'est pas sans raison que tous les peuples occidentaux et orientaux, Européens, Américains, Hindous, Chinois, regardent vers les contrées de l'Iran comme vers un pays d'ancêtres. Les légendes qui montrent les premiers hommes descendant de ces monts ont un fond de vérité.
Au Nord du diaphragme qui relie l'Elburz au Pamir et dont les chaînons intermédiaires portent différents noms souvent employés dans un sens peu précis : Monts du Bord, Caucase iranien, seuil des Turkmènes, montagnes du Khorassan, Paropamisus, Hindu-kuch, les bassins fluviaux, que forment les glaces et les eaux descendues du versant occidental des énormes massifs, plateaux et montagnes du Tian-chan et des Pamir, constituent les contrées les plus avancées vers l'est qui, de ce côté du monde, aient reçu des populations civilisées. Même à l'époque où l'eau y était plus abondante, ces territoires restaient « imparfaits », pourrait-on dire, en comparaison de la Mésopotamie ; ils étaient jusqu'à un certain point des ébauches incomplètes de la nature, puisque des montagnes et des déserts les privaient de leurs relations normales avec le reste de l'Ancien Monde.
Limitées au nord, au nord-ouest et à l'ouest par les régions sableuses ou argileuses de parcours difficile, ces contrées se rattachent pourtant aux campagnes du sud par les vallées herbeuses des monts intermédiaires. Elles peuvent être considérées comme des ganglions qui se succèdent sur un filet nerveux, se développant en sinuosités à la base des plateaux, traversant le diaphragme montagneux de l'Asie pour passer des plaines sibériennes dans la dépression de la Perse septentrionale et descendre à l'ouest vers le bassin commun du Tigre et de l'Euphrate. Certes les terres qu'arrosent le Sir et l'Amu ne sont pas un centre de convergence pour les voies historiques comme l'est Babylone, par exemple, où aboutissent les voies de l'Arabie et de l'Afrique, de la Phénicie et de l'Asie Mineure, des pays de la Méditerranée et de la mer Noire, du Caucase et de toutes les contrées de l'Hyrcanie lointaine, de l'Iran et de l'Inde ; toutefois, on y reconnaît des nœuds de ramifications secondaires, ayant aussi une importance fort grande dans l'économie générale du monde, puisque ces vallées sont traversées par des chemins de commerce, mettant l'Orient en communication avec l'Occident.
Un premier bassin fluvial, très septentrional, celui du Tchu, emmène le trop plein de l'Issik-kul, ou « lac Chaud ». Il mérite à peine d'être mentionné comme lieu de séjour, n'étant, pour ainsi dire, qu'une indication géographique, un trait d'attente : ses eaux sont bues par les sables, et le désert y pénètre, ne laissant aux agriculteurs, c'est-à-dire aux civilisés, qu'un espace trop étroit.
La zone de peuplement ne commence qu'avec le Iaxartes des Grecs, le Silis des anciens Scythes, connu de nos jours sous le nom de Sîr ou Sîr-daria. Ce premier fleuve est moins riche que son rival du sud en relations naturelles avec le reste du continent. Né dans le cœur même du Tian-chan, il parcourt par ses affluents supérieurs des combes neigeuses et de sauvages défilés : la contrée appartient à un climat trop rigoureux pour que la population ne soit pas très clairsemée et puisse avoir d'autre industrie que le soin des troupeaux. L'agriculture, condition première de la civilisation, n'est possible que dans la plaine de Ferghana, ancien lac au alluvions horizontales, parfaitement arrosée par les eaux abondantes du Sîr et de ses affluents nombreux. Ce bassin est une autre Lombardie par la beauté et la variété de ses cultures, par la magnificence de ses horizons de montagnes qui limitent les cultures au nord et au sud, comme d'autres Alpes et d'autres Apennins. Le pays, l'un des plus charmants du monde, renommé dans les contrées de civilisation iranienne par la douceur et la clarté tranquille de son atmosphère, est « tout bleu », dit le voyageur Ujfalvy, délicieusement nuancé d'une teinte de turquoise : le ciel est bleu ; de même l'eau des lacs et des ruisseaux, le plumage des corbeaux et des merles, les pierres des champs et les murs des édifices.
Mais cette magnifique plaine n'a pu acquérir autrefois grande valeur dans l'histoire parce qu'elle est de proportions relativement étroites et que ses cultures, brusquement arrêtées du côté de l'ouest par les vastes solitudes, ne se rattachèrent facilement au reste du monde que dans les temps modernes, grâce à l'invention de communications rapides. La puissance des Iraniens, et plus tard celle des Grecs, ne dépassa point cette haute vallée du Sîr, d'où partait, à travers les montagnes, le « chemin de la Soie » pratiqué par les marchands vers la Chine lointaine. C'est près de l'endroit où s'élève actuellement la cité de Khodjend que se trouvait l'avant-poste des Persans, dont le nom Kyra fut interprété comme se rapportant au fondateur légendaire de l'empire et que les Grecs traduisirent par l'appellation de Cyropolis. Non loin de là, mais plus au nord, les Macédoniens bâtirent « Alexandria la plus lointaine » — Alexandreia ê eskhatê.
Presque immédiatement en aval de ce point, aussitôt après le confluent du fleuve et des tributaires qui arrosent Tachkent et ses environs, le désert commence : le Sîr a déjà perdu dans les canaux d'irrigation une grande partie de l'eau que lui avaient fournie les glaciers ; les rivières qui se dirigent vers lui ont tari avant d'atteindre son courant, et les sables poussés par le vent le forcent à changer fréquemment de direction, à s'appauvrir encore en laissant ça et là dans les plaines des flaques marécageuses. Au delà, le fleuve, qui serpente au nord-ouest jusqu'à la mer d'Aral, ne pourrait arroser à droite et à gauche qu'un étroit ruban de verdure, zone insuffisante pour que des populations agricoles s'y établissent en un mur vivant, impénétrable aux pillards turkmènes du steppe : c'est ainsi que la belle Lombardie asiatique a été privée de toutes relations directes avec les contrées d'outre-Caspienne et que la civilisation a dû s'y atrophier sur place par manque d'échanges intellectuels.
Le bassin de l'Oxus ou Amu-daria, situé sous un climat plus méridional et plus généreux, à cinq ou six cents kilomètres plus près de l'équateur, beaucoup plus riche en eaux vives et jouissant par les cols du Paropamisus de communications naturelles plus directes avec l'Inde et l'Iran, eut par conséquent une histoire plus active, une vie plus intense que le pays de Ferghana. Des dizaines de millions d'hommes pourraient vivre à l'aise dans ce large bassin parfaitement arrosé en toute son étendue, et, d'après les légendes aussi bien que d'après les traditions, la population fut en effet extrêmement dense en cette région. La partie la plus riche de ce territoire constituait la fameuse Bactriane, dont la cité principale — Τὰ Βἀϰρα — presque identique de nom à celui de Bakhtyari des montagnes iraniennes, indique probablement une étape des émigrants qui partirent de ce pays pour coloniser la Chine sous la conduite d'un Nakhonte, devenu plus tard, dit-on, l'empereur Chi-Hoangti[292].
La légende nous montre le fabuleux Zoroastre prêchant à ses premiers disciples dans la Bactriane ; plus tard ce pays devint aussi un foyer de propagande bouddhique, pour se faire ensuite, sous la domination des Séleucides et de leurs successeurs indépendants, le centre du mouvement hellénique dans l'Asie centrale. Dans le Vendidâd, le nom de Bactres, *Bâkhdi*, « le pays des Hauts Etendards », est une expression symbolique de la royauté et de la puissance guerrière[293].
Au nord de la Bactriane, sur le versant opposé de la vallée de l'Oxus, naquirent d'autres cités importantes : telle, dans la Sogdiane, Marcanda (Samarkand), qu'entourait un mur de 13 kilomètres à l'époque d'Alexandre et qui devait être un jour la somptueuse capitale de Tamerlan. A l'ouest de la Bactriane et de la Sogdiane, la Margiane, c'est-à-dire la féconde vallée du Margos ou Murghab, et la Kharezmie, autrement dit les « Pays-Bas » que forme le delta de l'Oxus, devaient également prendre une grande importance par leurs produits et leur civilisation, grâce à leur extrême abondance d'eau. Surtout la Margiane, la « terre la plus fertile du monde », où l'un des Séleucides avait fait bâtir à sa gloire la cité d'Antioche margienne, entourée, dit-on, elle et ses jardins, d'un mur de 275 kilomètres en circonférence, acquit une valeur considérable dans l'économie de l'ancien Iran, par le fait de sa position dans l'échancrure du Paropamisus, à un endroit qui est un rendez-vous naturel pour le commerce et pour les peuples en marche. La rivière qui arrose les cultures de cette Antioche ancienne, la Merv moderne, provient d'une brèche basse des monts, et, plus à l'ouest, une autre rivière parallèle à la première perce complètement la chaîne, ouvrant ainsi comme une grande porte, où les Macédoniens ne pouvaient manquer de bâtir une Alexandrie, cité militaire qui est depuis longtemps fameuse sous le nom de Herat et que l'on désigne fréquemment comme la « clef de l'Inde ».
Et pourtant ces régions qui eurent leur période de grande prospérité sont devenues des solitudes dans presque toute leur étendue. Il est vrai, « la guerre a passé là » ; mais la contrée eût pu refleurir comme ont repris tant d'autres régions dévastées, si les contrées du haut Iaxartes, du haut Oxus, du Sogd, du Margos n'avaient été pour ainsi dire « en l'air », aventurées au milieu de nomades, ennemis héréditaires de l'agriculture, entre des montagnes, des plateaux difficiles à franchir et des solitudes désertes plus redoutables encore, puisqu'elles interrompent toute communication avec d'autres pays civilisés. Du côté de l'Orient, la Bactriane, dominée par les escarpements des Pamir, ne peut communiquer, pendant quelques mois de l'année, avec les versants de la Kachgarie que par des gorges neigeuses, accessibles seulement aux bergers et aux intrépides marchands qui les accompagnent.
A l'ouest et au sud, la seule voie naturelle qui rattache la vallée de l'Oxus et les pays de l'Iran extérieur à l'Iran intérieur et au reste du monde est la route qui, passant au sud du diaphragme asiatique ou Paropamisus, rejoint l'Arménie et la Babylonie par la Perse et la Médie. On pourrait comparer cette voie à un mince fil reliant la Bactriane aux rivages de la Méditerranée et à l'Europe. Tant que ce fil était respecté, l'Iran extérieur, les pays de l'Oxus et du Iaxartes se maintenaient en relations de culture et de progrès avec le monde occidental ; mais que le fil fût coupé par des faits de guerre ou par d'autres événements, les pays extérieurs retombaient dans un état de barbarie relative.
En effet, il ressort de l'étude comparée des peuples que, pendant toutes les périodes de sa prospérité ou du moins de sa puissance politique, la Bactriane fut en libres relations de commerce, ou même en union d'Etat avec les contrées d'outre-versant. Ainsi, durant les âges de la protohistoire, lorsque la foi et le culte qui nous semblent, à nous modernes, constituer la religion aryenne par excellence, le mazdéisme, prenaient leur origine dans le bassin de l'Oxus, les Aryens, considérés non comme ancêtres d'une race « indo-européenne » embrassant une moitié du monde, mais comme peuple parlant une langue apparentée à nos idiomes de filiation présanscrite, paraissent avoir dominé sur les hautes terres de l'Asie, des pentes du Tian-chan et des Pamir à celles des montagnes de l'Azerbeïdjan et aux rives de la Caspienne. « Le cœur de l'Iran originel, c'était Balkh », dit Gobineau[294].
Après cette période, pendant laquelle Bactres exerça peut-être une certaine hégémonie sur les populations de même race habitant le revers méridional des monts, elle leur resta longtemps associée dans l'heur et dans le malheur, puisqu'elle tomba successivement sous la domination des Mèdes, des Perses, des Macédoniens et des Grecs séleucides. Ensuite, lorsque la force initiale ayant son point d'appui sur les bords de la Méditerranée se fut presque entièrement dépensée et que les successeurs directs d'Alexandre durent abandonner les provinces orientales de leur empire, l'Etat grec indépendant qui se constitua dans la Bactriane continua d'être en relations avec les Parthes du Sud et même avec les habitants de l'Inde : un des monarques de la contrée, Demetrius, qui vivait il y a près de vingt et un siècles, fut connu sous le titre de « roi des Indiens ». Bien plus, la force d'impulsion donnée à la Bactriane par les populations civilisées venues de l'Occident avait fait de ce pays un lieu d'étape entre la Méditerranée et le fleuve Jaune. A l'époque où la Bactriane hellénisée était devenue le centre de la culture dans l'Asie centrale, les Chinois, qui avaient reçu leurs sciences et leurs arts d'immigrants venus antérieurement du même pays, se trouvaient en communications fréquentes à travers le continent avec les populations du versant opposé[295]. Les deux provinces de Bactriane et de Sogdiane étaient désignées par eux sous le nom de grande Yavanie ou de « grande Grèce », semblable à celui que les Romains des mêmes siècles donnaient à la partie méridionale de l'Italie.
Même, pendant un certain temps, ce bassin du haut Oxus, connu par l'appellation de Tchin ou Samokien — c'est-à-dire Samarkand, — fut une dépendance de l'Empire du Milieu. Elle était alors un foyer de propagande bouddhique comme elle avait été, plus de mille ans auparavant, le centre des missions mazdéennes et comme elle devint plus tard l'une des grandes écoles du mahométisme.
L'isolement qui se fit dans la Bactriane, entre les temps helléniques et les siècles de l'Islam, provient moins de la nature, qui avait cependant dressé le rempart du Paropamisus, que des invasions ethniques vomies par les régions septentrionales. Largement ouvertes du côté du nord et du nord-ouest par les steppes des nomades, les campagnes du Iaxartes et de l'Oxus devaient être d'autant plus menacées qu'elles étaient mieux cultivées et parsemées de cités plus riches. Les hordes de pillards, guettant aux abords des colonies avancées et dans les défilés des montagnes, saisissaient la première occasion pour se ruer sur les contrées que leur livraient soit la guerre intestine, soit la trahison d'un ambitieux ou tout autre événement. Plus les incursions se répétaient, et plus changeait la proportion des races, les envahisseurs prenant en maints endroits la place des anciens résidants, exterminés ou refoulés vers les hautes vallées. À la fin, l'élément aryen, trop affaibli pour résister, se trouva rompu en maints endroits, le long des pentes de l'Hindu-kuch, ou ne put se maintenir dans certaines villes que toléré, asservi, souvent à condition d'abandonner sa langue et ses dieux. Ainsi des Turcs et des Mongols, connus sous divers noms : Turkmènes ou Turcomans, Kirghiz, Kara-Kalpak, Kaïzak, Burut, Uzbeg, occupent la plus grande partie du double bassin du Iaxartes et de l'Oxus, mêlés aux Sartes, c'est-à-dire aux gens de race croisée, chez lesquels l'élément aryen se trouve encore représenté.
Les seuls parents rapprochés des Iraniens du plateau méridional sont les Tadjik, c'est-à-dire les « Couronnés » des villes et de la Bactriane orientale, dans le voisinage des monts. Encore leur type est-il assez impur et leur langue fortement mélangée de paroles et de tournures turques et mongoles. À l'arrivée des Russes dans la Turkménie, il n'y avait plus de groupes strictement aryens que dans les combes des hautes montagnes, sur le versant occidental des Pamir, dans le Karategin, le Darvaz, le Badakchan.
Par leurs invasions dans les terres aryennes des deux fleuves aralocaspiens, les peuples nomades venus des régions septentrionales avaient doublement contribué à transformer la nature de la contrée au point de vue du sol et du climat, d'abord par la dévastation brutale, la destruction des jardins, des bois et des forêts, puis par le changement de régime, par la substitution des mœurs pastorales à celles des agriculteurs. Ils comblèrent les canaux ou du moins les laissèrent s'envaser : au lieu de régler le débit des fleuves, ils aidèrent, par le piétinement du bétail sur les rives, à en faire une succession de marais, de coulées irrégulières. Ils agrandirent ainsi le steppe, peut-être d'accord avec les variations du climat, et donnèrent un sens géographique plus précis à ce nom de « Touran », que, depuis la plus haute antiquité, on aime à faire contraster avec celui d'Iran. Entre les deux régions que sépare la chaîne du diaphragme asiatique, à l'est de la Caspienne, partout se maintient l'opposition de la plaine et du plateau, et, dans une forte mesure, celle des peuples sédentaires et pacifiques, des hordes nomades et guerrières.
Le plateau de l'Iran, que les divers chaînes et massifs du Caucase indien et de ses prolongements occidentaux séparent de la Bactriane, de la Margiane, des solitudes du Touran et de la Caspienne ou mer d'Hyrcanie, se décompose en deux grandes régions naturelles : à l'ouest, l'Iranie proprement dite ; à l'est, les diverses contrées qui furent autrefois dénommées : Axachosie, Drangiane, Gédrosie, et que l'on désigne actuellement sous les noms d'Afghanistan et de Balutchistan. La région orientale, dont les vallées s'entre-croisent avec celles de la Bactriane, est à peu près de même étendue que celle de l'Occident, mais elle en diffère par la nature du sol, qui présente dans son ensemble une variété de relief beaucoup plus considérable, une structure plus complexe, et par conséquent plus favorable à la conservation des diversités ethniques.
Ces deux moitiés du plateau iranien présentent une certaine analogie de traits : l'une et l'autre sont entourées de montagnes bordières, aux massifs nombreux, aux remparts divergents ou parallèles ; l'une et l'autre sont creusées vers le milieu d'une cavité vers laquelle les eaux du versant intérieur se dirigent ou se dirigeaient avant la dessiccation partielle de la contrée. Cependant il existe un contraste dans l'orientation des pentes : tandis que l'inclinaison générale du plateau occidental est toute dans le sens du nord-ouest au sud-est, elle est indiquée du nord-est au sud-ouest dans la région orientale. Les enceintes de montagnes et la disposition géographique de leurs pentes s'inclinant longuement vers une cuvette médiane devaient déterminer une ressemblance correspondante dans la vie des populations résidantes. Quelques-unes d'entre elles se trouvaient complètement enfermées, et celles qui avaient de par la nature leurs libres communications avec l'extérieur étaient néanmoins en grande majorité entraînées par la pente du sol et la direction des eaux vers l'intérieur du pays : la formation de tribus distinctes, de nationalités à limites ethniques précises, fut ainsi favorisée ; des pays aux contours bien arrêtés sont la première condition du patriotisme primitif.
La rareté des pluies et des eaux courantes a rendu les habitants de la contrée extrêmement industrieux pour la recherche et la conservation des eaux souterraines. En aucune région de l'iranie on n'est plus habile pour la divination des sources profondes et pour la construction des *karez*, ces canaux, appelés *kanât* dans la Perse proprement dite, qui se poursuivent le long des pentes à quelques mètres au-dessous du sol. La déclivité est parfaitement ménagée de manière à faciliter le cours de l'eau, mais sans qu'une trop grande vitesse de flot produise des érosions. Villes et villages s'alignent le long de ces artères vivifiantes. Certains karez ont été taillés en galerie dans la roche dure, d'autres passent en siphon sous des ravins. Un de ces canaux, dans la vallée du Bori, du Balutchistan actuel, a été creusé au-dessous d'un lit de torrent large de 90 mètres, où le courant descend, après les pluies, en une nappe d'un mètre et demi de profondeur et avec une vitesse de 9 kilomètres à l'heure[296].
Actuellement le gros de la population qui habite les contrées dites Afghanistan et Balutchistan est composé d'éléments aryens par le type, le langage et le mode, de penser ; même des coutumes religieuses analogues à celles des Kafir et des Galtcha transparaissent à travers les pratiques nouvelles chez de nombreuses tribus afghanes converties à l'Islam.
Il n'est pas douteux qu'aux origines de l'histoire écrite, les résidants de cette partie du plateau aryen aient été beaucoup plus purs de race, car on trouve, parmi les habitants actuels, des Mongols de diverses nations ainsi que des sémites juifs et arabes, que l'on sait descendre de conquérants et d'immigrants venus pendant les vingt-cinq derniers siècles. Ainsi, quoique l'ensemble du territoire, avec ses deux murailles bastionnées du nord et de l'est, l'Océan qui le limite au sud, et les déserts, les saillies de montagnes qui le séparent de la Perse, soit comparable à une sorte de place d'armes enfermant un grand nombre de forts détachés où les tribus peuvent longtemps sauvegarder leur indépendance, il existe pourtant des brèches larges et profondes qui laissent pénétrer de nouveaux venus sur le plateau. La plus importante de ces ouvertures est celle qui fait communiquer l'angle nord-occidental de l'Afghanistan actuel, c'est-à-dire la vallée du Heri-rud, avec les plaines situées au nord du Paropamisus. En cette région, plusieurs chemins s'ouvrent de l'un à l'autre versant, et chacun eut son importance historique. D'abord, il serait facile d'emprunter le lit souvent à sec ou les bords mêmes de la rivière : en aval des campagnes où s'élève la cité de Herat, à environ 900 mètres d'altitude, on n'aurait qu'à suivre le cours du Heri-rud pour entrer dans la série de défilés qui coupe complètement en deux le diaphragme du Caucase indien, et l'on finirait ainsi par gagner la grande plaine où se ramifient les canaux d'irrigation du Tedjen ; mais les cluses dans lesquelles s'engage la rivière, et parfois la violence de ses crues, ont empêché les migrateurs et les marchands de suivre cette route, et toujours ils préfèrent franchir plus à l'est l'un des cols qui s'ouvrent à travers le prolongement de l'Hindu-kuch qui a gardé plus spécifiquement le nom de Paropamisus. Une autre voie, qui unit par la ligne la plus droite les deux bassins de Merv et de Herat, s'élève à 1 536 mètres, faible altitude en comparaison de toutes celles qui se succèdent plus à l'est, jusqu'à des milliers de kilomètres. Mais entre cette route directe et la vallée du Heri-rud, les voyageurs connaissent plusieurs passages faciles traversant les montagnes dites actuellement de Barkhut, et l'un d'eux, le seuil de Khombu, haut de 945 mètres, n'a pas même 300 mètres de saillie au-dessus des plaines sous-jacentes, au nord et au sud[297].
Les communications naturelles sont donc faciles de l'un à l'autre versant du Paropamisus. Mais ce qui donne aux nombreuses portes de la montagne une importance exceptionnelle dans l'histoire des nations est que ces divers chemins, convergeant dans le bassin de Herat, se continuent par une large avenue traversant en une vaste courbe toute l'Arianie orientale pour mettre en relations géographiques les plaines de l'Oxus et celles que traversent les Sept rivières. Il est vrai que directement au sud de Herat se profile une chaîne dont les brèches ont encore 2 000 mètres d'élévation, mais vers l'ouest cette arête s'abaisse rapidement, et l'on peut la contourner et se diriger au sud à travers une région aux molles ondulations de terrain qui se maintiennent à des hauteurs de 1 000 à 1 200 mètres et où l'on pourrait sans peine voyager dans une voiture à quatre chevaux[298].
Cette route naturelle, suivant dans presque toute son étendue des vallées dont les eaux se déversent dans la profonde dépression de la Drangiane, le Seïstan actuel, aboutit, près des montagnes qui dominent les plaines de l'Indus, à un centre de vie analogue à celui de Herat : c'est l'endroit où s'élève actuellement la cité de Kandahar, dont la légende raconte, comme de Herat et de plusieurs villes de l'Asie, qu'elle fut fondée soit par le premier homme, soit par l'un des siens. Le sens vrai de ce récit est qu'en ces endroits où se rencontrent forcément de grands courants historiques, des agglomérats urbains durent se former en grand nombre dès que les nations se mirent en mouvement.
Mais cette route si commode, ouverte des rives caspiennes à celles de la mer des Indes, a pour point de départ à son extrémité septentrionale la région presque déserte que parcourent les nomades autour des oasis de la Margiane, puis, après avoir décrit son énorme courbe dans la partie la moins populeuse du pays afghan, elle aboutit directement par les brèches du Suleïman-dagh aux plaines les plus brûlantes et les moins habitées de celles où serpente l'Indus. Par cette voie longue et détournée, l'appel réciproque des peuples n'avait qu'une faible tension ; souvent l'étincelle électrique ne pouvait jaillir à cause de la distance. C'est beaucoup plus à l'est et au nord du chemin de Merv à Kandahar que devait se produire Le rapprochement le plus énergique entre les foules humaines, car en ce lieu la largeur du plateau de séparation entre les campagnes de l'Oxus et celles des Sept rivières ne dépasse guère 300 kilomètres en droite ligne, et les deux points extrêmes, de départ et d'arrivée, se trouvent en des contrées populeuses.
Jadis des millions d'hommes se pressaient dans la Bactriane ; d'autre part, l'angle nord-occidental de la péninsule hindoue contient une population qui paraît avoir toujours été assez dense et qui se continue à l'est par des foules agricoles en nombre prodigieux ; enfin une vallée, s'élargissant de distance en distance pour former de petits bassins, offre un chemin facile sur une grande partie de l'espace montagneux intermédiaire : c'est celle de l'ancien Cophen, le cours d'eau dit actuellement rivière de Kabul.
Les forces d'attraction que les deux contrées de la Bactriane et de la plaine hindoue exerçaient l'une sur l'autre, sur les marchands, les missionnaires, les guerriers, devaient donc déterminer la fréquentation des sentiers de montagnes les plus faciles. Dans cette partie de la haute arête de l'Indu-kuch, plusieurs chemins se présentent, mais, de tous, les plus faciles sont ceux qui, passant par les brèches de Karakotal, et de Bamian, franchissent la grande chaîne à des hauteurs diverses, entre 3 000 et 4 000 mètres, soit pour descendre directement par la vallée d'un affluent du Kabul, soit pour gagner cette rivière elle-même dans sa longue coulière granitique. Un autre col de la même cassure des monts permet de prendre une route latérale se dirigeant au sud-ouest vers le Seïstan et la Perse : c'est la fourche dite actuellement Hadji-kak ou « Pas des pèlerins », nom qui rappelle les caravanes de musulmans en marche vers les villes saintes de la Mésopotamie et du littoral de la mer Rouge. Ainsi cet ensemble de brèches constitue un centre vital de la plus haute importance historique ; peut-être n'en est-il pas dans le monde qui puisse lui être comparé. Des villes puissantes ne pouvaient manquer d'être fondées de part et d'autre aux abords de ces passages de tout temps utilisés par les voyageurs pacifiques et convoités par les conquérants. C'est par là, sans nul doute, qu'à l'aurore de notre histoire, s'établit le va-et-vient des peuples de langue aryenne entre les deux versants du Caucase indien.
En dehors de ces voies historiques et de leurs abords, les contrées de l'ancienne Arachosie sont disposées de manière à protéger contre tout changement les populations résidantes. Les massifs de montagnes, constituant autant de domaines séparés, favorisent la conservation des régimes anciens, le maintien des mœurs primitives ; sans doute, mainte et mainte peuplade des lieux écartés restèrent aux mêmes endroits, dans les mêmes conditions de vie, pendant les âges antiques aussi bien que durant les siècles qui succédèrent à l'expédition d'Alexandre. La Drangiane, à mi-distance de la montagne et de la plaine brûlée, est un lieu de repos où pourtant la proximité des grandes routes de passage et des centres de civilisation dut permettre à la culture de pénétrer et de se développer sous une forme originale.
Dans les régions méridionales qui s'étendent au sud de la dépression où coule le fleuve Helmend et où dorment les lacs salés du Seïstan, d'autres régions montueuses sont également habitées par des tribus sédentaires, que protègent, comme les murs d'une citadelle, les âpres rochers de leur enceinte. Mais là s'arrête la ressemblance des milieux. D'abord ces massifs sont notablement moins élevés en moyenne que les monts détachés du formidable rempart de l'Hindu-kuch et, par suite de leur orientation, offrent beaucoup moins de retraites favorables. Puis, situés sous un climat différent, très sec, aux pluies irrégulières et rarement suffisantes, ces monts ne laissent pas germer de végétation assez abondante pour que les habitants de la contrée puissent compter sur des récoltes annuelles et souvent le manque de ressources les force à l'immigration partielle ou collective, pacifique ou guerrière. D'autre part, l'attaque de leurs réduits est facilitée par l'existence de nombreuses plaines intermédiaires se ramifiant en larges allées à travers tout le territoire de l'ancien Kadru, « le pays des Bruns », ainsi nommé de la couleur de ses habitants, les Brahni, les « Ethiopiens » d'Hérodote[299]. Les Grecs ont changé le nom de Kadru en celui de Gédrosie : c'est le Balutchistan actuel.
Naturellement les riverains de la mer des Indes et du golfe Persique devaient chercher à établir un trafic régulier et des communications fréquentes le long du littoral. Cette voie, l'histoire nous le dit, fut en effet pratiquée, non seulement par de faibles caravanes, mais aussi par des armées : toutefois le manque d'eau dans les ouadi de la côte, le petit nombre des habitants, les dangers de la soif et de la faim ont souvent éloigné les marchands et les guerriers de cette route naturelle qui d'ailleurs ne présente pas d'obstacles matériels ; ce ne sont pas les rochers, mais les sables arides qui ont fait de la Gédrosie une région de souffrance et d'effroi pour les voyageurs. Les incursions de pillards, apparaissant soudain comme des volées de corbeaux, sont également à craindre en ce pays brûlé.
De tout temps la route maritime, des ports voisins de l'Indus à ceux du golfe Persique, fut plus fréquentée que la route de terre et les quelques villes qui se montrent de distance en distance sur la côte doivent surtout aux visites des navires de cabotage leur importance relative et leur population.
L'étude des éléments ethniques réunis entre les Pamir et la Potamie montre dès l'origine de l'histoire trois races juxtaposées : Sémites, Aryens et — ardente controverse linguistique[300] — « Touraniens ». Les premiers s'arrêtaient au pied du Zagros, les deux derniers se disputaient la possession du plateau sans qu'on puisse dire qui en avaient été les premiers occupants.
Les « Touraniens anciens » dont il s'agit ici, et dont la parenté avec les Touraniens Altaïens (Tartares, Mongols, Turcs, Hongrois, Finnois) n'est que matière à conjectures, étaient probablement entrés dans le pays par l'angle sud-oriental de la Caspienne, puis, escaladant le plateau d'Iran, ils avaient envahi l'Atropatène, région de l'ancienne Médie. Plus au sud, ils occupaient aussi une grande partie des vallées de la haute Susiane. Enfin, les Akkad ou « montagnards », de même origine, étaient descendus dans les plaines de la Mésopotamie, où ils se rencontrèrent avec des populations de toute provenance, venues peut-être du sud et du sud-ouest et composées principalement de Sémites plus ou moins modifiés par d'autres éléments.
Sur les hautes terres de l'Iranie, les rivaux et combattants appartenaient en très grande majorité aux deux races aryenne et touranienne qui déjà cherchaient l'équilibre dans le groupement de leurs nations respectives ; le sud et l'est du plateau, de l'Arachosie à la province de Perse (Perside), étaient occupés par des populations aryennes, leur prépondérance diminuant dans la direction du nord-est. Un célèbre passage d'Hérodote (I, 101) énumère les six tribus (genes) des Mèdes, et de l'interprétation de leurs noms qu'ont tentée Oppert et Lenormant, il semble résulter que deux tribus, l'une spécialement désignée comme la « race des Aryens » et l'autre comme celle des Mages ou des « Meilleurs », étaient de même origine que le peuple perse ; mais les quatre autres divisions ethniques constituaient peut-être le fond « touranien » de la population rurale, partagée en deux groupes, agriculteurs sédentaires et pasteurs nomades[301]. Il y a vingt-six siècles, la région des hautes terres, comprise entre le versant de l'Araxe et le plateau d'Iran, était encore habitée par des populations non mélangées d'Aryens. On peut donc jusqu'à un certain point symboliser l'antagonisme des Touraniens et des Aryens qui habitaient le plateau d'entre Caspienne et mer d'Oman par la lutte séculaire entre ces deux fractions d'une même famille, Mèdes et Perses.
Dans la version médique des inscriptions gravées par ordre des souverains akhéménides, tous les mots du langage politique et administratif sont directement empruntés à l'idiome aryen des classes supérieures, c'est-à-dire au perse (qu'il ne faut pas confondre avec le persan d'aujourd'hui, imprégné d'arabe depuis la conquête mahométane); mais la masse du peuple asservi, au nord-ouest du plateau d'Iran, continua longtemps de parler la langue non aryenne, et les rois de Perse eurent à l'adopter comme l'un des langages officiels de l'empire.
Dans les textes trilingues que nous voyons encore sur les parois des rochers, la deuxième place, après le perse, est occupée par une langue agglutinative dans laquelle certains spécialistes croient reconnaître une parenté avec les idiomes turcs : cette langue était le parler populaire (mède ? néo-anzanite ?) qui, représentant la tradition, reçut en conséquence un rang d'honneur avant le babylonien, suivi à son tour de l'égyptien dans les édits quadrilingues[302]. En deux endroits de l'ancienne Médie, mentionnés par Spiegel[303], les explorateurs ont signalé des inscriptions en une seule langue, certainement touranienne, dit-on, que parlaient les anciens habitants du pays dominé par les conquérants aryens.
Les savants ne sauraient encore se hasarder à dire dans quelle proportion les deux éléments ethniques se trouvaient représentés dans le mélange des populations de la Médie, quoique le fait de la communauté d'origine entre nos langues de l'Europe occidentale et le parler aryen des Perses nous porte, par un instinct naturel d'égoïsme, à donner aux Aryens de l'Iran un rôle prépondérant au point de vue numérique aussi bien que politique, et à placer volontiers au premier rang les Perses proprement dits.
Du reste, la lutte, ayant cessé entre les peuples, puis entre les langues, n'en continua pas moins sur un autre terrain et particulièrement quant au mode de penser et d'agir entre la religion dualiste des Aryens et le magisme ou chamanisme des Touraniens[304] ; mais cette opposition fut sourde et inconsciente, elle n'empêcha point de se manifester un autre antagonisme qui, en quelque sorte, a subsisté jusqu'à nos jours.
Les indigènes de l'Iran, portés naturellement, comme les autres peuples, à se donner une valeur de premier ordre parmi les groupes ethniques, ne se trompèrent point quand ils revendiquèrent pour leur pays une influence prépondérante, en le comparant avec les régions des alentours, souvent désignées sous le nom de Touran. Ce mot, maintes fois prononcé par les Iraniens avec une expression de haine et de mépris, analogue à celle que manifestaient les Chinois à l'égard des « diables étrangers », s'appliquait spécialement aux populations errantes qui parcouraient les vastes plaines situées au nord du. « Paropamisus, entre les rubans de verdure qui bordent l'Oxus et le Iaxartes. Par extension, ce terme de Touran comprit tous les territoires du Nord asiatique jusqu'à l'océan Glacial et à la mer de Bering : en réalité, les Perses, ainsi que les Juifs, les Hellènes, en étaient venus à se considérer comme formant l'humanité par excellence, un peuple divin. Tout le reste ne constituait qu'un ramassis d'êtres indignes, n'ayant guère droit au nom d'hommes. Dans son ensemble, le Livre des Bois, de Firduzl, n'est autre chose que l'histoire de la guerre sainte entre les héros et les monstres, entre les bons et les mauvais génies, entre l'Iran, représentant le bien, et le Touran, symbole de tout ce qui est mal.
D'ailleurs l'appellation de « Touraniens », adoptée par toute une école d'anthropologistes pour désigner les populations non aryennes du nord de l'Asie, prouve que la science moderne subit encore l'influence des passions et des idées qui animaient les anciens habitants de l'Iranie. Comme eux, et par une sorte d'instinct de race ou de langue, nous acceptons l'héritage d'orgueil et nous figurons volontiers que ces Touraniens, nés en dehors de notre monde d'élection, sont en toute chose nos inférieurs. Le contraste entre « Arya et Toura » puis entre Iran et Touran[305] était si nettement indiqué par la nature qu'il se perpétue chez nous après des milliers d'années à des milliers de kilomètres du lieu où il prit son origine.
Le territoire de l'Elam, dans l'acception primitive de ce nom, est constitué par les premiers ressauts du Zagros qui dominent de loin la Mésopotamie et le rivage maritime arrondissant sa courbe entre l'Iran et l'Arabie, mais dans le cours des âges le terme engloba vers l'est tout le rempart montagneux jusqu'au rebord du plateau et vers l'ouest la Susiane qui, au sens premier du mot, n'était que la basse vallée du Karun ; peu à peu les deux termes, Elam et Susiane, furent employés l'un pour l'autre. Ainsi s'explique que Suse qui, isolée, appartiendrait géographiquement à la Potamie, fasse partie de l'ensemble iranien. Aux premiers temps de l'histoire reconstituée, à l'époque où les peuples civilisateurs de la Chaldée sont connus sous le nom d'Akkadiens et de Sumériens, les Elamites, d'une culture non moins avancée sans doute, regardaient d'en haut sur leurs rivaux de la plaine et maintenaient leur capitale dans une position avancée vers l'ennemi héréditaire, un autre Paris en avant d'un autre plateau Central.
Les plus lointaines lueurs que les investigations récentes ont jetées sur ce pays remonteraient, d'après de Morgan[306], à une centaine de siècles. En ce temps-là, le golfe Persique s'avançait plus au nord dans les terres, et l'éléphant, le rhinocéros, le lion, l'antilope parcouraient les plaines marécageuses au pied des monts : les traces de ces animaux se retrouvent aujourd'hui à vingt mètres sous terre ; des pierres taillées, des débris de poteries témoignent de la présence de l'homme. Les savants chercheurs ont mis à jour des tablettes de terre crue recouvertes de signes qui n'ont pas encore été complètement déchiffrés, mais qui représentent certainement des pièces de comptabilité datant de près de 6 000 ans. Le nom du plus ancien roi qu'on ait retrouvé remonte à peu près à la même époque.
Depuis ces premiers indices historiques jusqu'à la destruction de Suse par les Assyriens, c'est-à-dire pendant une période de plus de trois mille années, la reconstitution de l'histoire de l'Elam n'est que le récit de l'antagonisme incessant qui exista entre les princes de Suse et ceux de villes de la Chaldée. Les inscriptions en font foi : la langue officielle de la Susiane était tour à tour sémitique (ou babylonienne) et touranienne (plus spécialement anzanite), suivant que le vainqueur régnait à Babylone ou à Suse. Les guerres n'empêchaient point pourtant les relations de commerce et de civilisation de s'établir entre les habitants de la Chaldée, Sémites ou sémitisés et les Touraniens adossés au rempart iranien.
Les Elamites appartenaient à une ère de culture très ancienne ; on peut même dire plus ancienne que celle des riverains des grands fleuves d'en bas, puisqu'ils habitaient déjà leur territoire alors que la plaine émergeait à peine de l'eau. Telle serait la cause de la désignation de leur pays par les Babyloniens : l'*antique terre* d'Elam.
Ils avaient une industrie déjà très développée, sachant sarcler et labourer le sol, semer le millet et le froment. C'est dans leur pays que, venant de l'Inde par le golfe Persique, s'était introduite, dès les temps préhistoriques, la culture de la canne à sucre qui avait valu à ces contrées le nom de Khuz (Suze) ou de « Pays du sucre »[307] Ils savaient atteler deux chevaux de front à leur char de guerre et se servaient de catapultes pour ébranler les murailles. Ils ornaient leurs poteries de formes variées, et fondaient les métaux nobles, l'or, l'argent, le cuivre. Comme astronomes et mathématiciens, ils participaient à la science des Chaldéens, pratiquaient des calculs, prédisaient le retour des éclipses et connaissaient « le nombre d'or », c'est-à-dire la période de dix-neuf années après laquelle le soleil et la lune se retrouvent dans la même situation par rapport à la terre. Ils divisaient le temps, années, mois, semaines et jours exactement comme leurs voisins potamiens ; enfin, ils possédaient l'écriture, trésor des trésors.
La période glorieuse de la puissance élamite remonte à quarante-deux siècles avant nous. À cette époque, des rois désignés sous le nom de Nakhonte ou de Nakhunta régnaient à Suse ; leur domination s'étendait vers l'ouest jusqu'à la Méditerranée ; nous ne pouvons dire quelle relation de cause à effet rattache cette extension à l'invasion de l'Egypte par les Pasteurs, qui, à un siècle près, semble de même date, mais elle appartient certainement au même cycle d'ébranlement des peuples. Vers l'orient, leur expansion fut telle que, par delà la Bactriane, la Chine en reçut le choc initial : les habitants des montagnes des Bakhtyari firent jaillir l'étincelle qui produisit la civilisation chinoise[308].
Ce vaste empire élamite dura peu ; nous trouvons, il y a trente-neuf ou quarante siècles, le célèbre Hammurabi, roi de Babylone, dominant à Suse. Plus tard, après des siècles de luttes, dont les phases sont encore obscures, de puissants rois ont à nouveau le siège de leur empire dans la capitale de la Susiane. Un certain Chinchinak, fils de Chutruk Nakhonte, membre de cette dynastie, bâtisseur et archéologue, reconstruit plus de vingt temples, exhume et restaure les anciennes stèles, transcrivant religieusement le texte en langue sémitique, vieux parfois de deux mille années, et y ajoutant, en langue touranienne, son nom, celui de sa femme et ceux de ses enfants[309].
Jusqu'alors le plateau restait sans histoire, les habitants d'Iran n'ayant pas fait usage de l'écriture avant l'époque des Akhéménides. Les vagues indices que l'on découvre maintenant montrent que peu à peu l'aimantation du monde persan se déplaçait du sud au nord, dans le même sens que le centre du pouvoir dans le bassin des deux fleuves. A la grande influence de la Chaldée sur le monde oriental succéda celle de l'Assyrie, et même, de ce côté, le rebord du plateau fut annexé à l'empire des Sar conquérants. Une cité riveraine du Tigre, Ninive, devint la puissante rivale de Suse.
Une furie de destruction et de massacres semble posséder les peuples d'entre Caspienne et golfe Persique à partir de la constitution de la puissance assyrienne. Les guerres se succédèrent sans interruption, mais elles furent singulièrement compliquées par l'incursion de nouveaux peuples venus du Nord : les Kimmériens qui, originaires des plaines Sarmates avaient envahi l'Asie Mineure et l'Arménie par l'occident du Pont-Euxin, puis les Scythes accourus du bassin de la mer d'Aral.
L'Elam fut plusieurs fois dévasté par Sargon et Sennacherib ; enfin, il y a 2 530 ans selon les uns, 2 546 selon les autres, Suse, la capitale millénaire, fut rasée par Assurbanipal. « J'ouvris leurs trésors, je pris l'or et l'argent, leurs richesses… J'enlevai Chuchinak, le dieu qui habite dans les forêts, et dont personne n'avait encore vu la divine image… Je brisai les lions ailés et les taureaux qui veillaient à la garde des temples ».
Le vainqueur s'enivre de son chant de destruction, mais il laissa de quoi occuper notre curiosité : quel intérêt pouvaient avoir pour lui les tablettes d'argile cuite, composant les archives de l'administration ? Aussi les débris que laissèrent les barbares conquérants ont pour nous plus de prix que l'or dont ils se montraient si avides[310]. Après la chute de Suse, l'Elam, « le plus ancien des États de l'Asie antérieure », disparut de la scène du monde[311].
Quelque trente ans après la destruction de Suse, Ninive, la capitale des orgueilleux Sar, succomba à son tour sous les coups des Mèdes, une cinquantaine d'années avant que Cyrus, le Roi des rois, montât sur le trône persan.
Le fait le plus antique de l'histoire iranienne, conservé comme un diamant dans une argile impure, nous montre, au milieu du fatras légendaire des chroniques contradictoires, que les anciens Perses, destinés à subir si durement l'oppression des rois, eurent aussi leurs jours de noble revendication : l'événement reste baigné dans l'ombre d'une période inconnue et l'on ne sait quels personnages s'étaient arrogé l'empire, mais la tenace mémoire du peuple et la précision du récit, tel que le transmet l'épopée persane, ne permettent pas de mettre en doute cette révolution des anciens jours[312], enchâssée dans la fable bizarre du monstrueux Zohak qui portait sur ses épaules deux énormes serpents n'ayant d'autre nourriture que des cervelles d'hommes. Déjà dix-sept des fils du forgeron Kaoueh avaient été trépanés par les serpents royaux et il n'en restait plus qu'un désigné par le tyran pour subir le même destin. C'est alors que Kaoueh, brandissant son tablier de forgeron au bout d'une perche et suivi d'autres hommes de travail portant leurs marteaux, leurs poinçons et leurs scies, se précipita vers Zohak : le monstre s'enfuit tout blême vers le Demavend, où le héros Féridun le cloua sur un roc du volcan. Pendant des milliers d'années le tablier de Kaoueh resta l'étendard protecteur de la Perse ; malheureusement les forgerons n'en conservèrent pas la garde ; les souverains le leur enlevèrent pour en recouvrir le cuir de pourpre et de brocard, pour l'orner de diamants et de saphirs, de rubis et de turquoises ; ils en firent une châsse dont plusieurs hommes seulement pouvaient porter le poids : le peuple ne le reconnaissait plus. L'histoire nous dit que la chapelle mouvante tomba aux mains des Musulmans, lors de la formidable rencontre de Kadesieh, et que les vainqueurs s'en partagèrent les débris. Mais « ce n'était pas le vrai drapeau », se disent les Persans en secret, et tous ont confiance qu'un jour on retrouvera le tablier du forgeron. Sous une autre forme, c'est aussi notre espoir !
Avant d'avoir subi le joug des grands empires conquérants, les nombreuses tribus des monts et du plateau, qui jouissaient encore de leur autonomie politique, devaient se trouver dans une situation analogue à celle des Bakhtyari de nos jours et, comme eux, mener une existence très simple et très pure, alternant leurs occupations entre la culture des combes et l'élève du bétail sur les alpages.
Une ancienne légende de l'histoire des Mèdes, rapportée par Hérodote, nous apprend que, seuls parmi tous les peuples, les habitants de ces hauts plateaux n'obéissaient pas aux lois de la guerre et ne connaissaient que celles de la justice. Ce dut être à l'origine une fière nation que celle où l'éducation des enfants consistait en trois choses : « monter à cheval, tirer de l'arc et dire la vérité », et où la coutume interdisait de mentionner ce qu'il n'était pas permis de faire[313]. On se rappelle l'exclamation du grand roi mède Astyagès, sur le point d'être vaincu par le principicule perse Cyrus : « Se peut-il que ces mangeurs de pistaches se conduisent avec tant de courage ? »[314]
Une particularité du langage primitif des Aryens, tel qu'il nous est révélé par l'étude des divers dialectes qui en sont dérivés, serait de nature à faire admettre de hautes qualités pacifiques chez les populations premières de la race. En effet, les mots relatifs à des occupations paisibles se ressemblent pour la plupart ou proviennent d'une souche commune ; de même, les termes qui désignent les animaux domestiques sont parents dans les parlers aryens de l'Orient et de l'Occident, tandis que les mots ayant rapport aux choses de la guerre, de la chasse et aux animaux sauvages appartiendraient presque tous aux langues d'origine postérieure, indiquant ainsi que des époques troublées avaient succédé dans tous les pays d'immigration à une période de grande tranquillité primitive[315].
D'après le « Livre des Rois », les premiers Iraniens ne goûtaient pas encore à la chair des animaux et ne connaissaient d'autre nourriture que les racines, les graines et les fruits. Firduzi nous raconte comment on réussit à transformer Zohak, jeune prince doux et charmant, en un monstre de scélératesse : après lui avoir fait prendre un œuf, puis plusieurs, on l'habitua graduellement à manger de la viande, cuite, puis crue, et finalement on en fit cet abominable cannibale dont triompha le forgeron Kaoueh portant comme étendard son tablier de cuir. Cette éducation sanglante est un symbole : la révolution produite dans les mœurs par l'alimentation carnivore avait coïncidé probablement avec de grandes guerres entre les habitants du plateau et les gens de la plaine d'en bas.
Les documents laissés par l'histoire primitive sont insuffisants pour énumérer toutes les parties de l'immense héritage légué à l'humanité par le monde iranien : découvertes et métiers, conceptions philosophique, poèmes, mythes et récits. Mais il est très probable que la part de ces aïeux dans notre savoir actuel dépasse de beaucoup la connaissance que nous en avons.
Nous leur serions redevables des premiers procédés qui permirent l'élaboration des mathématiques. C'est chez les Iraniens, à en juger par la proche parenté des termes désignant les unités, les dizaines et les centaines, qu'aurait été introduit le système de numération qui, se dégageant complètement de l'emploi des métaphores et des synonymes, fixa définitivement, pour chaque nombre, des termes à sens déterminé. Ce fut là une des plus importantes révolutions de l'histoire humaine. Cette série des chiffres primitifs s'arrêtait inclusivement aux centaines, car les noms de « mille » diffèrent dans les dialectes indo-européens[316] ; néanmoins, elle contenait en germe la théorie du système de numération sans lequel on ne saurait concevoir le développement scientifique du monde moderne.
Enfin, on peut se demander si les Perses n'avaient pas déjà trouvé l'art de représenter la Terre sous forme de boule. Qu'était cette coupe merveilleuse que consulte Cyrus et sur laquelle étaient gravés les contours des sept parties du monde ? Peut-on y voir autre chose qu'un essai de figuration du globe ?
Les cultes primitifs, qui se mélangèrent avec d'autres éléments pour constituer plus tard le mazdéisme et valurent aux régions de l'Iranie le nom de « contrées pures », paraissent avoir été celui du labour, qui fait collaborer l'Homme avec la Terre, et celui de la flamme purifiante ; cette double adoration resta longtemps enfermée dans le cercle étroit des familles, sans la redoutable intervention d'une caste sacerdotale.
Certes, le culte du Feu est de tous le plus simple, le plus normal, le plus facile à comprendre et à justifier scientifiquement. Dès que l'homme, arraché à la terreur primitive, commença de réfléchir sur les effets et sur les causes dans l'immense univers qui l'entoure, ne dut-il pas trouver naturel d'adorer le grand astre d'où, pour la Terre et ses habitants, se déverse toute vie ? Avant l'aube, il fait froid, tout est triste, l'homme reste inquiet des songes de la nuit ; mais dès que le soleil arrondit au-dessus de l'horizon sa courbe étincelante, la nature frissonne d'amour, les fleurs s'entrouvrent, les oiseaux chantent, les hommes, heureux du réveil, se mettent au travail avec joie. Puis quand l'astre, ayant parcouru sa carrière, s'est couché rouge et somptueux en son lit de nuées, que le large disque a plongé dans l'Océan, tous vont au repos, et le sommeil engourdit les êtres, les préparant au renouveau du lendemain. La force du soleil passe dans le feu, reflet terrestre, étincelle du sublime foyer ; elle pénètre la sève des arbres, le sang des animaux et des hommes, elle s'infuse dans nos muscles et nos cerveaux. Que le soleil cesse de briller et, sur la terre, tout disparait en même temps. Que la chaleur diminue par suite d'un voyage excentrique vers l'infini, nous entrons dans « le grand hiver »[317], et notre civilisation si vantée redevient barbare ; les glaciers qui avaient reculé vers le pôle reprennent leur cours pour redescendre du cercle glacial et raboter de nouveau les campagnes et toutes les œuvres de l'homme.
Il est donc plausible que, de toutes les racines desquelles s'éleva le grand arbre de la religion mazdéenne, la plus ancienne fut le culte du Soleil et de son représentant sur la Terre, la Flamme éblouissante qui brûle et purifie. Cette religion première, dont l'évolution générale de l'humanité a partiellement effacé les traces, gardait dans l'iranisme des caractères si vivants et si précis que les peuples se trouvaient encore à son égard dans leur état d'émotion primitive.
Il est vrai que, de tout temps, l'animal et l'homme avaient connu le feu, soit dans les cratère des volcans, soit dans les arbres allumés par la foudre, soit encore dans le choc des éclats du silex, ou dans les branches d'essences différentes qui s'allument par la friction ; mais combien prodigieuse fut la conquête qui enseigna l'art de conserver la braise ou la flamme, et, mieux encore, de les produire à volonté ! En comparaison de cette découverte première, toutes les inventions dont nous tirons un si grand orgueil ne sont que peu de chose, de simples transmutations de la force initiale qui nous fut donnée quand un homme vit une étincelle due à son génie briller sous son regard : toutes les industries existaient désormais en germe. La plus noble figure de l'histoire mythique et de l'histoire réelle était née, celle de Prométhée, « le ravisseur du Feu ».
On comprend que les pratiques premières de la création du feu aient été considérées comme saintes et que les chefs de famille se soient longtemps fait un devoir de produire le feu, suivant le mode antique, par le frottement d'une tigelle pointue de bois dur tournant dans une baguette trouée de bois mou. Le feu domestique resta, pendant des milliers d'années, entouré de tous les signes extérieurs d'une vénération profonde ; et, chose curieuse, les mêmes cérémonies se retrouvent identiques chez les panthéistes et polythéistes aryens de l'Inde, chez les dualistes iraniens et les fétichistes de l'Afrique et du Nouveau Monde, preuve que le culte du Feu avait précédé chez les uns et les autres les évolutions religieuses et le dogme proprement dit.
Ce culte primitif, répondant à une conquête d'importance majeure, réalisable partout et presqu'indépendante des conditions géographiques, fut, de toutes les religions, celle qui put se passer le plus longtemps du cérémonial sacerdotal : la conservation du feu était l'office naturel de la mère de famille, de celle qui entretient la vie dans le ménage.
Maintenant encore, après des milliers d'années, peut-être dix mille, peut-être cent mille, ce culte s'exprime souvent sans paroles, mais avec une révérence solennelle, en des habitations sans nombre : chez les Galtcha, par exemple, peuple pamirien primitif qui n'a point de prêtres, la braise est, chaque matin, dépouillée religieusement des cendres qui la recouvrent ; le respect pour sa chaleur, qui est en même temps lumière, est tel que l'on se garderait bien de toucher le charbon flambant avec des objets impurs ; on n'ose même le souiller de son haleine, car, dès les origines, l'homme a compris que le souffle, puisé dans la pure atmosphère, se charge, à chaque expiration, d'un poison subtil ; pour éteindre respectueusement la flamme, il faut agiter la main suivant les rites prescrits. La braise est, sur la pierre du foyer, ce que pour l'Univers est le triomphant Soleil, présidant chaque jour à l'œuvre du travail.
Cette religion primitive de la flamme vivifiante a persisté de tous temps, pénétrant les autres religions, même celles qui sont nées de l'épouvante de la mort : il n'est pas d'église où ne brille une petite flamme qui ne doit pas s'éteindre, où des vierges, symbolisant la durée de la vie nationale par l'adoration perpétuelle, ne soient chargées d'entretenir le feu continu de la braise ou de la foudre. Mais dans les cultes confiés à la gérance des prêtres, le symbolisme a remplacé la réalité concrète, et la foi n'est plus vivante comme elle l'est encore dans les montagnes d'iranie et en maint village d'Europe, où les ménagères recouvrent soigneusement la bûche du soir, pour en retrouver, au matin, les charbons vifs, et pour en transmettre l'ardeur cachée au sarment qui pétille. De tout temps, ces ménagères furent les véritables prêtresses du feu.
Une autre religion naquit pour les ancêtres des Iraniens lorsqu'un des inventeurs de ces temps antiques imagina de fixer un pieu tranchant ou un couteau de silex à un araire primitif traîné par des bœufs domestiques, les animaux les plus respectés après le chien, qui, soit dit en passant, était déjà un ami et que l'on nommait aussitôt après les hommes libres[318].
On ne sait où se fit cette découverte de l'aération méthodique du sol fécond, mais la vénération que les Aryens orientaux des Veda professent pour le labour montre que cette pratique leur était héréditaire, et guide l'esprit du chercheur vers les plateaux desquels ils étaient descendus. D'autre part, on retrouve la connaissance de la charrue au pied du versant occidental de l'Iran, dans la Mésopotamie, à une époque datant d'au moins sept mille années. De ces contrées de la Cis-Iranie et de la Trans-Iranie initiées par un seul et même centre, la découverte du labourage se répandit sur une très grande partie de l'Ancien Monde, soit directement, soit en remplacement du mode de culture à la bêche, beaucoup plus simple, précédemment en usage.
La révolution qui s'accomplit dans la société, et, par suite dans le monde de la pensée, grâce à l'emploi du soc de charrue, est une de celles qui entrèrent le plus profondément dans la vie des nations et les poussèrent le plus avant vers des voies nouvelles.
Ainsi la forme de labourage, devenue en ces temps modernes le symbole de l'esprit conservateur par excellence, fut, à une certaine époque, un événement révolutionnaire. En outre, ce changement dans les pratiques du laboureur eut, paraît-il, pour conséquence d'entraîner la substitution d'un aliment à un autre dans la nourriture des populations iraniennes. La céréale qui, jusqu'alors, avait fourni le pain de l'homme était le millet[319] ; mais lorsque l'agriculteur eut à sa disposition un instrument qui lui permettait de retourner le sol plus facilement et sur une plus grande profondeur et largeur, d'autres plantes nourricières, le froment et l'orge, dont les botanistes cherchent la patrie dans les montagnes de l'Iran et de l'Asie Mineure, l'emportèrent peu à peu dans l'alimentation.
La perspective des âges rapproche les événements qui se sont accomplis dans une époque lointaine ; et, par suite, l'historien risque fort de se tromper en voyant sur un même tableau, dont les plans se confondent, les découvertes successives réalisées en ces temps éloignés. Mais s'il est vrai, comme on l'admet volontiers, que l'utilisation des animaux domestiques et l'invention de la roue aient à peu près coïncidé avec le perfectionnement du labourage et l'acquisition d'une nourriture plus riche, l'homme du monde aryen aurait été alors engagé en un cycle merveilleux de progrès dans les arts, la science et la pensée.
On comprend que nos ancêtres, pleins d'un enthousiasme naïf pour les victoires qu'ils venaient de remporter sur le destin, aient évoqué de leur cerveau une religion nouvelle, celle de l'agriculture, avec ses fêtes du Labour, des Semailles et de la Moisson. « Quelle est la bonne obéissance à la vraie foi ? » dit un passage de l'Avesta. « C'est la vigoureuse culture du blé », répond Ormuzd. « Quand le blé pousse, Les démons ont peur : quand on le scie, ils hurlent d'épouvante ; quand on le moud, ils disparaissent ».
Le culte primitif du Feu, du Labour, de la Charrue, des Bœufs domestiques et du Pain vivifiant naquit du sentiment de la reconnaissance en même temps que d'un émerveillement bien justifié, et cette vénération première ne dut contribuer en aucune façon à l'abaissement intellectuel de l'individu ; dans les pratiques de ces religions, rien ne pouvait dégrader le fidèle. La corruption et l'abêtissement ne se firent sentir qu'avec l'observation forcée des rites et la sotte répétition des formules : le culte ne devint cause de régression mentale qu'à partir du moment où il tomba sous La direction des prêtres conservateurs, qui, pour la peine, ne manquèrent pas de se faire octroyer la dîme, la quinte ou même jusqu'à la tierce des biens.
À ces croyances des Iraniens primitifs, que l'on découvre d'une façon très nette dans l'Avesta et dans les autres livres liturgiques de la Perse, se mêlèrent naturellement toutes les religions du naturisme et de l'animisme. Admiration du ciel et des nuages, vénération de l'eau vivifiante qui jaillit du rocher et qui tarirait bientôt au soleil si on ne la cachait en des canaux souterrains, peur des génies mauvais qui naissent des émotions irraisonnées de l'homme, tous ces sentiments faisaient partie de la religion iranienne avant que fût formulé le mazdéisme, adoration du « très Haut », du « très Sage », qui prit une si grande importance en Iranie et dans l'histoire de la pensée humaine et qui, englobant toutes les formes religieuses précédentes, y ajouta la notion de l'antagonisme absolu entre le Bien et le Mal.
Il importe peu que le fondateur, un Zaratvastra, Zarathustra, Zadutch ou Zoroastre quelconque, ait été un personnage réel, né dans la Bactriane, à Rhagae ou dans l'Atropatène, ou bien un type légendaire, créé postérieurement. Etait-il, d'après une étymologie plausible, mais incertaine, « le bon laboureur »[320] ? à quel titre le considérait-on comme le premier prêtre, le premier guerrier, le premier cultivateur, c'est-à-dire, comme le représentant de toutes les classes victorieuses et soumises ? nous ne savons : il suffit que son nom symbolise la religion essentiellement dualiste de l'Iran.
Si les religions primitives du Feu, du Labour, de la Nature, des Génies ne sont pas nécessairement liées, dans les phénomènes de leur naissance et de leur développement, à des conditions géographiques spéciales, il n'en est pas de même du mazdéisme tel que le proclama Zoroastre. Ce culte doit certainement, en grande partie, son caractère si net à la nature de l'Iran.
Sans doute, la conscience d'un combat éternel de deux forces n'a rien de spécial à la Perse, et chaque nation, chaque individu le retrouve en soi. Nous voyons sans cesse, en nous et autour de nous, le rythme de toutes choses et de leurs contraires : lumière et ténèbres, santé et maladie, joie et tristesse, rires et larmes, amour et haine, vie et mort. De même, l'homme se dédouble volontiers en esprit et matière, quoique l'unité de sa nature lui soit, par sa vie même, démontrée d'une manière évidente. On parle aussi des sexes comme s'ils étaient des principes opposés. Enfin, au point de vue politique et moral, toutes les sociétés se décomposent en partis et en *çof*, en amis et ennemis, en citoyens et étrangers, en Grecs et Barbares, même en Fils du Ciel et Diables de l'Enfer.
Mais la Perse nous présente, en dehors de l'individu, cette lutte des deux principes sous des formes matérielles qui devaient la remémorer sans cesse aux fidèles. D'abord le grand fait géographique du contraste précis entre le haut plateau et les plaines basses : steppes turkmènes d'un côté et campagnes de la Mésopotamie de l'autre, contraste que devaient accentuer davantage les mœurs hostiles des nations en contact, ici les Iraniens, là les Touraniens. Enfin, sur le plateau même se produit l'opposition brusque entre les jardins des cités et les sables ou les salines.
En mainte partie de l'Iran, chaque ville s'entoure d'une zone ondoyante qu'elle doit protéger par une muraille de pierre pour arrêter les dunes. Telles sont les conditions que symbolisent les personnages épiques de Rustem l'Iranien et d'Afrasiab le Touranien, de Féridun, le roi très bon, et de Zohak le tyran, dont les épaules se redressent en serpents avides de cervelles humaines.
Et, dans le mythe religieux, le contraste se continue par la création des jumeaux divins nés dans la même matrice, égaux en puissance, et tous les deux servis par d'innombrables armées de génies. L'un de ces dieux est Ahura Mazda ou Ormuzd, c'est-à-dire le Seigneur très sage, le Mazda par excellence ; l'autre est Angro-Maïnu, Ahriman, c'est-à-dire l'Esprit de Compression, d'Asservissement, le Méchant. C'est entre les deux que se débat incessamment le sort du monde : nous ne sommes tous qu'un enjeu entre ces prodigieux lutteurs. Cependant l'homme n'a point à s'abandonner complètement dans ce conflit que les divinités d'en haut se livrent au-dessus de sa tête : s'il porte constamment sa force du côté du bien, c'est lui qui, après sept mille siècles d'attente, fera triompher Ormuzd, et de la manière la plus noble, par la conversion d'Ahriman, devenu lui aussi un dieu de justice et d'amour universel.
Telle fut la religion, très haute par certains côtés, que les Perses enseignèrent aux nations des plaines environnantes, dès l'époque des Akhéménides[321], mais qui se dénatura bientôt par suite de croisements avec les divers cultes locaux et de la transformation que lui firent subir ses prêtres intéressés au profit et avides de pouvoir. Le foyer principal de la religion mazdéenne fut toujours l'Atropatène, « le Pays du grand prêtre », où résidait ce puissant chef des mages respecté comme un égal par les souverains de l'Iran. Ces pontifes nous ont légué toute une série de belles monnaies d'argent représentant le grand prêtre adorant le Feu avec son étendard légendaire de Kaouch, le forgeron. Prétendant interpréter la volonté suprême, ils exercèrent sans doute une profonde influence, mais le culte domestique, qui faisait du chef de famille le véritable prêtre, se maintint au moins jusqu'à l'époque des Sassanides[322], au troisième siècle de l'ère chrétienne. On ne doute point que l'Avesta, tel que nous le possédons actuellement, n'ait été refondu par les mages dans le pays des Mèdes vers la même époque (Darmesteter) : c'est de là que nous sont venus les nouveaux livres sacrés, formés probablement pour une forte part de débris des anciens.
Les livres rajeunis vieillirent à leur tour, et la religion mazdéenne, sous sa forme antique, s'est presqu'entièrement perdue, tandis que les contes populaires, les fables, les énigmes, les proverbes se sont en grande partie maintenus textuellement : aussi loin qu'on remonte dans le passé vers les origines iraniennes, ces précieuses expressions naïves de la pensée humaine se retrouvent presque identiques. Dans leur texture même, ces récits, reproduits de bouche en bouche sans qu'aucune censure s'exerce entre la nourrice et l'enfant, gardent le caractère d'ancienneté : nulle transmission de pensée ne s'est faite d'une façon plus conservatrice, malgré les innombrables variantes qui proviennent de la nation, de la civilisation ambiante et de la personnalité du conteur. De même, dans le monde chrétien, les contes de fées se sont perpétués presque sans changement, comme ils s'étaient légués de mère en fille, sans que l'idée d'un Dieu personnel y ait pénétré. Il est facile de reconnaître dans les récits modernes et ceux du moyen âge tout ce que les prêtres et les écrivains y ont interpolé : le vieux fonds antérieur au christianisme y est encore parfaitement distinct. Des révolutions de la plus grande importance sociale peuvent s'accomplir sans que l'état primitif de la fantaisie populaire en soit modifié : c'est ainsi que, dans les nombreux recueils des contes russes, se trouvent à peine quelques traces du servage des moujiks[323].
Le déplacement très fréquent de la cité choisie comme centre de la nation pour l'attaque ou pour la défense — fait capital qui frappe l'historien de l'Iranie — s'explique par la position géographique de la Perse. Traversée par les chemins nécessaires que devaient prendre les populations agricoles entre l'Orient et l'Occident, la contrée tournait son attention tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, suivant les attractions ou les périls. Le centre de gravité du pays changeait donc de siècle en siècle, et souvent d'une manière soudaine.
La solide et précise individualité géographique de l'Iran, avec sa bordure de hautes montagnes, permet de la comparer à un lutteur que plusieurs adversaires combattent tour à tour. Selon les assauts qu'il subit, il doit fréquemment changer de posture, frappant de droite et de gauche, d'estoc et détaille. C'est principalement vers l'ouest que se portait son effort : de grands empires s'étant constitués dans le pays des fleuves, il était naturel que le centre de la puissance de l'Iran se déplaçât parallèlement, sur le rebord du plateau.
Quand Babylone ou telle autre cité de la basse Mésopotamie était la grande dominatrice des plaines, c'est à Suse, à Persepolis ou autres lieux de la Perse méridionale que se concentrait la force des habitants du plateau ; lorsque Ninive prit le premier rang dans la région de la Mésopotamie supérieure, c'est vers Ecbatane que se reporta le grand foyer de domination pour les Iraniens.
Il y a vingt-cinq ou vingt-six siècles, lorsque l'histoire de cette partie de l'Iran commence à se préciser, la prépondérance des Mèdes existait probablement depuis de nombreuses générations, mais elle n'était pas acceptée docilement par les autres populations de plateau, et cet antagonisme dut avoir pour résultat d'amoindrir la puissance de la confédération iranienne sous l'hégémonie des tribus du nord-ouest.
La lutte entre Mèdes et Assyriens remplaçait donc celle qui, durant des milliers d'années, avait existé entre Susiens et Chaldéens, mais la position des Iraniens au nord, privilégiée par la possession de la forteresse naturelle de l'Atropatène, était autrement forte que celle des Elamites, dont Suse, la capitale, était exposée aux attaques dans la basse vallée des avant-monts.
Maintes fois, pendant près de deux siècles, les hordes guerrières des rois d'Assyrie s'élancèrent à l'assaut des défilés et souvent réussirent à opérer des razzias heureuses et des soumissions temporaires. Un des premiers sar monta jusqu'au lac d'Urmiah, Salmanasar III pénétra par le col du Zagros et parvint probablement jusqu'à l'endroit où s'élevait la ville naissante d'Ecbatane ; Sargon, observant une méthode constante, déplaça les populations qu'il soumit, et colonisa, avec des éléments syriens et phéniciens, quelques vallées de la Médie : des étalons des plaines niséennes furent plus d'une fois apportés en tribut au vainqueur, mais les dominateurs ninivites citent avec tant de complaisance le moindre succès remporté sur leurs voisins, « les puissants Mèdes », qu'on peut douter de la soumission réelle de ces derniers.
Au moment où la puissance des Assyriens atteignait sa plus grande extension, une secousse des peuples venant de l'Asie centrale remit tout en question. Les Sakes (Scythes) envahirent toute l'Asie antérieure, depuis la Bactriane jusqu'au voisinage du delta nilotique ; en sept ou huit ans, vers la fin du règne d'Assurbanipal, ils saccagèrent la Médie, l'Assyrie, l'Arménie, la Babylonie, la Palestine, la Phénicie, puis disparurent, submergés dans le nombre des populations vaincues. Le flot dévastateur n'avait fait que passer, mais l'équilibre des nations était bouleversé.
Les Mèdes, que probablement la nature montagneuse de leur contrée avait garantis d'une destruction complète, furent les premiers à se remettre de cette secousse, et, le danger écarté, ils ne songèrent qu'à en finir avec les Assyriens. L'empire médique s'établit sur les ruines de l'empire ninivite, la capitale fut rasée et son nom ne reparaît plus dans l'histoire.
Les souverains mèdes étendirent rapidement leur domination des abords du golfe Persique à ceux du Pont-Euxin et de la vallée de l'Helmend à celle du Halys en Asie Mineure, mais ce fut une puissance relativement pacifique. Au lendemain des exploits des Sargon et des Assurbanipal, on est tout étonné d'entendre parler de périodes de paix et de traités d'alliances. La Mésopotamie avait aidé la Médie à abattre Ninive : un pacte d'amitié, scellé entre Nabupalussur, roi de Babylone, et Kyaxarès, roi d'Ecbatane, fut observé par leurs successeurs Nabukudurussur (Nabuchodonosor) d'un côté et Astyagès de l'autre. La Lydie avait résisté aux premières attaques des Iraniens ; se sentant de force égale, les combattants firent la paix, qui dura aussi longtemps que l'empire mède. Mais un chef perse prit les armes contre son suzerain ; Astyagès fut renversé par Rur, personnage plus ou moins légendaire, et l'empire des Mèdes et des Perses fit place à celui des Perses et des Mèdes.
A peine monté sur le trône, Cyrus rassembla en une seule puissance agressive tous les éléments ethniques, naguère hostiles, qui se trouvaient dans son empire, et, comme tant d'autres despotes avant et après lui, il essaya de réconcilier les partis opposés en les lançant en dévastateurs sur les contrées étrangères. Ainsi commença, pour se continuer sous les Akhéménides, cette longue période de conquêtes et d'annexions qui subjugua tant de nations diverses et les réunit en un immense troupeau militaire.
Sous cette formidable poussée, presque tout le monde connu finit par entrer dans les limites de l'empire des Perses et des Mèdes : la Mésopotamie et l'Arménie, l'Asie Mineure, la Syrie, même l'Egypte, la Cyrénaïque jusqu'au jardin des Hespérides, le pays des Scythes jusqu'aux steppes du Nord et aux montagnes glacées de l'Immaüs, enfin les régions nord-occidentales de l'Inde, qu'Alexandre le Macédonien revendiqua plus tard comme successeur des Akhéménides : de l'est à l'ouest, le territoire soumis aux rois perses s'étendit sur un espace de quatre à cinq mille kilomètres en distance linéaire.
À cette grande époque, la Perse était ce que l'empire romain fut sept ou huit cents ans plus tard. Le rêve de la monarchie universelle n'avait jamais été si près de sa réalisation. Et non seulement la Perse l'emportait par l'étendue de ses domaines, elle était aussi au premier rang par la grande culture intellectuelle, le mouvement philosophique et la tolérance des idées. Mais le danger était grand pour le chef d'un pareil empire : à la mort de Cyrus, l'Iran semblait embrasser le monde entier et le souverain de la contrée était placé si haut dans sa toute-puissance que « l'ivresse du trop plein, du trop lourd égarant sa raison » en fit ce que nous décrit l'histoire, un Kaous, un Kambyse[324].
Le centre de gravité de l'immense empire allait se déplacer de nouveau sous l'influence des événements. D'abord les Perses, jadis peu soucieux d'avoir une capitale, vu l'organisation féodale de leurs principautés, donnèrent le premier rang à une cité de leur territoire lorsqu'ils furent devenus le peuple dominateur, et Persepolis, située au centre de la Perse proprement dite, s'éleva au-dessus de toutes les villes par sa majesté ; cependant les sièges ordinaires de l'empire furent Ecbatane, comme résidence d'été, et, comme résidence d'hiver, une Suse nouvelle, reconstruite sur les ruines de l'ancienne. Ces deux villes possédaient l'avantage de se trouver non loin des points d'attaque du monde occidental que les Iraniens avaient à combattre. De ces lieux d'avant-poste, les rois des rois, prêts à diriger leurs armes sur l'un ou l'autre des points menacés, surveillaient les peuples de la Mésopotamie et les riverains de la Méditerranée, de l'Egypte au Pont Euxin.
C'est comme en avertissement aux nations de l'Occident que Darius, fils d'Hystaspès, avait fait graver entre Ecbatane et le passage du Zagros, sur la paroi d'un rocher de calcaire compact, les magnifiques inscriptions trilingues — perse, anzanite, assyrienne — de Behistun, Bisutun ou Bagistana, « le séjour des dieux ». « C'est moi qui suis Darius, le Grand Roi, le Roi des Rois, le Roi de Perse, le Roi des Provinces, le fils d'Hystaspès, le petit-fils d'Arsamès, l'Akhéménide… », ainsi commence l'orgueilleux récit.
A l'époque où Darius célébrait ainsi sa propre gloire, en ces termes emphatiques, qui sont si souvent la preuve certaine de la décadence morale et bientôt de la décadence matérielle des nations, presque tous les pays civilisés de l'Asie occidentale se trouvaient juxtaposés dans l'unité de son vaste empire.
La conquête accomplie par les Mèdes et les Perses n'était pas aussi oppressive dans son essence que le sont aujourd'hui les annexions « patriotiques » imposant aux vaincus un changement de langage et de culture ; chaque peuple gardait ses lois, ses mœurs, même son administration indigène, sous la suzeraineté du grand roi : les sujets n'étaient astreints qu'aux impôts et au service militaire. Le maître, dominant une multitude de nations, petites et grandes, se plaisait à cette diversité des races et des langues dans la foule des asservis, et n'avait aucune idée de la constitution possible d'un état politique dont tous les membres n'eussent formé qu'un seul organisme national et n'auraient eu qu'une seule façon de penser : il lui suffisait d'être le dominateur sans conteste, de mander sa volonté absolue à tout un monde de satrapes dociles et de la faire exécuter par des millions de soldats dressés à coups de lanière.
A l'égard des princes féodaux de la Perse, le « Roi des rois » n'était guère que le « premier parmi ses pairs », mais pour les vaincus de l'étranger, il était un maître absolu. Evidemment, l'effet de cette double forme de commandement devait se développer au profit du pouvoir autocratique ; cependant, les historiens grecs, sans essayer de comprendre la mentalité des rois perses, sont obligés de constater que, différents des Assyriens, ils épargnaient d'ordinaire les ennemis vaincus et ne se croyaient même pas en droit de traiter rudement les esclaves[325]. Cyrus et après lui Darius se gardèrent bien d'exterminer les nations conquises ; des anciens Perses, ils avaient gardé, en partie du moins, le respect de la vie humaine.
Parmi les peuples que le « Grand Roi » cite comme asservis et lui payant tribut, il a l'impudence de nommer Sparte et l'Ionie, c'est-à-dire Athènes : il a perdu toute mémoire de Marathon. Alors, comme de nos jours, l'histoire racontée au point de vue patriotique ignore volontiers les défaites et les remplace, dans les documents officiels, par des victoires douteuses. D'ailleurs, le souverain, entouré de courtisans, pouvait vraiment croire que des batailles livrées à une extrémité si lointaine de son puissant empire s'étaient terminées conformément à sa gloire, et certes, il ne se doutait guère du sens profond que la postérité attacherait un jour à ses conflits avec le petit peuple grec. Il faut aussi l'avouer, quoique les victoires de Miltiade et de Thémistocle nous emplissent d'orgueil et symbolisent à nos yeux le travail de la pensée libre et de l'initiative personnelle, cependant c'est aux Perses, par le bras même d'Alexandre, que finalement resta la victoire.
Mais bien avant les batailles décisives qui réglèrent la situation entre les Hellènes et les Iraniens, d'incessants contacts et des relations commerciales très actives avaient mis les deux civilisations en relations d'échange. Cette évolution s'était accomplie d'abord par l'intermédiaire des peuples de l'Asie Mineure, les uns apparentés aux Grecs, les autres plus, ou moins grécisés ; puis des aventuriers de l'Attique et des îles du Péloponèse, ancêtres des chercheurs de fortune qui émigrent aujourd'hui en si grand nombre, étaient venus à leur tour, enseignant leurs arts et leurs métiers.
On voit une preuve incontestable de l'influence grecque dans les ruines de Persepolis qui portent le nom collectif de « trône de Djemchid », personnage légendaire assimilé par les Perses à Darius, fils d'Hystaspès. Il est évident que ces prodigieuses constructions, érigées à l'époque où les Akhéménides vainqueurs déversaient leurs armées victorieuses sur toutes les contrées adjacentes, sont en très grande partie des œuvres d'imitation. Les souverains de la Perse, étonnés par les gigantesques bâtisses qu'ils avaient assiégées et conquises dans leurs voyages, avaient voulu dresser dans leur pays des palais aussi beaux que ceux de l'étranger. Très certainement ils avaient ramené avec eux d'habiles artisans de l'Egypte, de la Phénicie, de l'Asie antérieure, de l'Europe hellénique. Des lettres grecques se voient sur les pierres numérotées, et Pline parle d'un certain Téléphane, de Phocée, comme d'un grand artiste ayant vécu à la cour de Darius.
Les historiens spécialistes[326] ont pris la tâche de déterminer la part des divers éléments qui s'unirent dans la grandiose architecture de Persepolis ; et grâce à eux, on a fini par reconnaître que les bâtisseurs persans ne furent pas uniquement des imitateurs : ils donnèrent à leurs œuvres un caractère particulier, correspondant à leur génie propre, aux matériaux qu'ils employaient et aux conditions spéciales dans lesquelles s'accomplissait leur travail. Ce qui est bien à eux, ce sont les superbes terrasses et les merveilleux escaliers qui permettaient aux processions solennelles, piétons, cavaliers et chars, de se développer, avec une ampleur extraordinaire ; ce sont aussi les colonnes dix ou douze fois plus hautes que larges, avec leurs lourds chapiteaux composés de deux avant-trains d'animaux accroupis, taureaux, chèvres ou licornes. La lumière du soleil, coupée d'ombres noires, pénétrait par le large orifice du toit entre les poutres en bois de cèdre, éclairant le trône d'or et d'ivoire, les carreaux en briques émaillées et les rideaux de pourpre frangés d'or.
L'ensemble offrait certainement un caractère spécial qui ne se retrouve point en dehors du plateau de l'Iran et ne présente avec le style des constructions hellènes qu'une vague parenté : le principal contraste provient de ce que l'architecture grecque naquit partout du sol, de par l'initiative locale, tandis que, sur les hautes terres de l'Iranie, elle se développa surtout pour satisfaire à la majesté royale et ne se continua pas en œuvres vives dans l'art national de la Perse.
Les architectes iraniens imitèrent aussi ceux de l'Assyrie et de la Chaldée, mais avec une grande indépendance de conception et une véritable originalité. Qu'on en juge par leurs taureaux ailés placés à la porte des édifices : ils sont à la fois plus grands et sculptés avec plus d'élégance et de fini que les taureaux des palais assyriens ; en outre, les artistes persans n'ont pas recours à l'artifice bizarre de leurs prédécesseurs ninivites, qui, pour obéir à un sentiment grossier de la perspective, donnaient cinq jambes à leurs animaux monstrueux.
Les tombes royales sont, de tous les monuments de l'architecture persane, ceux où se décèlent le moins d'emprunts aux modèles étrangers. Il est probable que, dans ces œuvres, le style d'anciens troglodytes iraniens fut partiellement respecté : les habitations souterraines des morts devaient ressembler à celles des vivants. Le plan général de ces hypogées est toujours le même : au-dessus de l'ouverture qui donne accès dans la salle funéraire se déroule une procession de statues portant le pavois sur lequel le roi défunt adore le feu sacré, flambant sur un autel. La figure la plus haute, planant dans la partie supérieure du cadre de rocher poli, est le *ferouer* ailé, symbolisant peut-être le meilleur « moi » du suppliant, qui déjà monte vers le ciel, portant à Ormuzd les actes ou du moins les bonnes intentions de celui qui vécut.
À l'influence de l'hellénisme sur les Iraniens répliquait celle de la monarchie des Akhéménides sur les petites républiques de la Grèce. Les récits des marchands, les descriptions rapportées par les artisans et les artistes, la magnificence des ambassadeurs et de leur suite étaient de nature à faire très grande impression sur la vive imagination des Hellènes, et les partis en lutte dans chacune des petites communautés devaient, par la force des choses, garder les yeux fixés sur le colosse qui projetait son ombre vers l'Occident. Les uns, citoyens libres, se rappelaient avec fierté que toute la puissance de Darius et de Xerxès était venue se briser contre leur lances, et se sentaient emplis de mépris pour le monde pullulant des « Barbares », les esclaves du « Grand Roi » ; les autres, visant à la domination dans leur propre patrie, trouvaient que le pouvoir incontesté d'un maître dont la parole était obéie par tous les peuples, des régions torrides du désert aux steppes glaciales du Nord, présentait un spectacle d'une étonnante grandeur, et se laissaient aller à rêver un ordre de choses où la Grèce aurait, elle aussi, des maîtres prononçant des jugements reçus par tous avec révérence et docilité. Et puis le monarque disposait de la force honteuse que donne la corruption : de l'argent, des étoffes précieuses, une cargaison de navire bien vendue eurent fréquemment l'heur de changer des convictions qui semblaient inébranlables. Ne vit-on pas Thémistocle, le vainqueur de Salamine, devenir satrape de Perse et gouverneur de cités, grecques par la race, la langue et les mœurs, au nom du Roi des rois ?
Un des personnages de la famille des Akhéménides, Cyrus le jeune qui essaya vainement d'arracher l'empire à son frère Artaxerxès Mnemon, apparaît dans l'histoire comme une sorte de semi-Grec, ayant du moins les côtés extérieurs de la culture hellénique et très habile à séduire les écrivains et les artistes qui venaient à sa cour ; c'est ainsi qu'en des circonstances analogues, pendant ce grand xviiie siècle où se préparèrent des luttes gigantesques de nations et d'idées, on vit les littérateurs et les savants accourir de l'Occident vers Frédéric de Prusse et Catherine de Russie pour s'entretenir avec eux de l'idéal et leur proposer des plans de réforme, en l'espérance naïve que ces potentats entreraient dans leurs projets pour l'amélioration du genre humain. « C'est du Nord aujourd'hui que nous vient la lumière » ! s'écriait-on à cette époque en s'adressant aux despotes aimables dont toute la civilisation consistait à bien parler le français. De même, le disert Xénophon, encore la cervelle emplie des enseignements de Socrate, cherche des modèles parmi les Perses, et l'homme par excellence est pour lui le grand Cyrus, « si habile à gouverner les hommes en s'y prenant avec adresse »[327].
Ainsi l'union se préparait : les Perses se faisaient Grecs, et ceux-ci devenaient Perses. Quand Alexandre, vengeur des guerres médiques, fut porté en plein cœur de l'Asie avec le reflux des Grecs et des Macédoniens, il ne s'annonça nullement comme un civilisateur hellénique désireux d'élever les Barbares : il ne chercha qu'à se faire Perse lui-même, à se substituer à Darius comme « roi d'Asie », à prendre pour limites exactes de son empire celles mêmes qu'avaient eues les domaines du souverain dont il épousa la fille. De ses capitales, l'une, Suse, était spécialement persane, tandis que l'autre, Babylone, avait l'avantage de commander naturellement au monde oriental, comme centre des grandes voies de communication de toute l'Asie antérieure. Fait curieux, la mémoire d'Alexandre « aux deux cornes » est autrement populaire parmi les peuples de l'Asie que dans le monde grec : il fut pris réellement pour ce qu'il désirait être, un conquérant asiatique. Cependant son avènement indique bien un point de partage entre deux ères : désormais le pays des Hellènes et l'Iranie appartenaient à un même monde œcuménique ; ces contrées, constituant jadis des domaines entièrement distincts, devenaient solidaires dans leurs mouvements ; l'humanité consciente s'était doublée.
** Chapitre II. Caucasie
Les légendes voyagent avec les peuples, de montagne en montagne.
*Caucase : relief, versants, passages. — Daghestan et Mingrélie. — Populations. — Anti-Caucase : relief et routes. — Arméniens et Kurdes. — Histoire*
Le Caucase appartient au monde ancien, plus par son mystère que par son histoire. Il était si peu connu qu'on le désignait d'ordinaire comme le « Mont » par excellence, en le prenant, indifféremment, soit pour un vaste ensemble de montagnes, soit pour un pic solitaire, pour un massif isolé, comparable au mont Argée ou au mont Ararat. Par contraste, d'aucuns s'imaginaient que la région montueuse du Caucase s'étendait jusqu'aux bornes du monde, jusqu'aux espaces glacés où règne l'éternelle nuit. Cependant des mythes nombreux, diversement racontés par les peuples, du plateau de l'Iran aux rivages méditerranéens, pointaient vers ces monts comme vers une région où des peuples puissants avaient leur origine et où des événements d'importance majeure dans la destinée de l'homme s'étaient accomplis. Mais « les extrêmes se touchent », bien plus encore dans le monde chaotique de l'ignorance que dans le conflit des passions humaines. Les mêmes prodiges, les mêmes événements que l'on signalait comme ayant eu lieu sur les cimes du mont Caucase étaient ceux qui s'étaient accomplis pour les Hindous sur les pics de l'Himalaya et pour les Iraniens sur l'Elvend ou le Demavend ; c'étaient également ceux qui, de l'autre côté de l'Ancien Monde, devaient se produire sur les sommets des monts occidentaux. L'Atlas porte le Ciel — ou la Terre — ce que la logique se refuse à comprendre, mais qui est un jeu pour la fable ; de même le « mont à la double pointe », c'est-à-dire l'Elbruz actuel, est le berceau des Dioscures — les deux étoiles Castor et Pollux —, et la draperie frangée de ses neiges se rattache au voile immense du firmament. D'après la légende hellénique, héritage de nations plus anciennes, un Titan, « voleur de feu », fut cloué sur le mont Caucase par la jalousie des dieux. Mais avant lui, combien d'autres Prométhées avaient été fixés au sommet d'une montagne, écrasés sous le poids des rochers. C'est ainsi que Zohak hurlait vainement dans une caverne du Demavend, de même que plus tard Encelade tendait ses muscles impuissants à renverser la masse de l'Etna. Les légendes voyagent avec les peuples de cime en cime.
Si peu connu que fût le mont Caucase comme orientation, forme et relief, du moins était-il désigné très justement comme une limite entre deux mondes. Le Caucase est un fragment du « diaphragme » qui sépare le continent d'Asie en deux versants, du nord et du sud, et qui se continue en Europe par des crêtes interrompues, monts de la Tauride, Alpes, Pyrénées et monts Cantabres. Mais de toute cette succession d'arêtes, aucune n'est plus nette, plus franchement découpée que celle du Caucase proprement dit, qui se profile de la mer Caspienne à la mer Noire ; la continuité de la saillie terrestre est bien marquée de part et d'autre. L'extrémité occidentale du rempart caucasien s'affile en pointe de lance vers la péninsule de Taman pour reparaître, après une courte interruption, dans les montagnes de Crimée ; les massifs orientaux semblent brusquement limités par les eaux de la Caspienne, mais un seuil sous-marin se prolonge de l'ouest à l'est entre deux cuvettes profondes de la mer intérieure et va rejoindre sur le rivage transcaspien la chaîne bordière que l'on désigne parfois sous le nom de « Caucase des Turkmènes », et qui, sous diverses appellations vulgaires, limite au nord-est le plateau d'Iran par ses chaînons parallèles pour aller se fondre dans les hauts remparts de l'Hindu-kuch.
Les deux versants du Caucase, au nord et au sud, contrastent absolument. Vers le septentrion, les montagnes s'abaissent par degrés, soit par des massifs latéraux, soit par des « petits Caucases » ou arêtes secondaires alignées parallèlement à la grande chaîne, suivant un ordre décroissant d'altitude. Mais dans l'ensemble, la pente est rapide, puisque les cavaliers, galopant dans la poussière de la steppe, aperçoivent en plein ciel, au dessus des forêts sombres, au-dessus des glaces étincelantes, les sommets vaporeux les plus élevés. La plaine basse borde partout le pied des monts, semblable à une mer qui bat la racine des falaises. D'ailleurs cette étendue presque horizontale fut en effet une mer à une époque géologique peu éloignée de nous : en cette dépression des terres s'unirent les golfes avancés de la mer Noire et de la Caspienne, et il en reste même cette admirable coulée du Manîtch à double versant qui est incontestablement, au point de vue de la géographie physique, la fosse divisant l'Europe et l'Asie.
La face du Caucase qui regarde le soleil ne domine que des plaines fluviales limitées par des monts visibles de la grande crête et se rattache à d'autres systèmes de montagnes et de plateaux. Un haut chaînon transversal ayant encore près d'un millier de mètres, au seuil le plus bas, sous-franchi par le chemin de fer de Tiflis à Batum, réunit les massifs les plus élevés du Caucase à l'ensemble des monts que l'on a quelquefois désignés sous le nom d'Anti-Caucase. Au sud des vallées de la Kura et du Rion, tout l'espace compris entre les deux mers est occupé par des hauteurs qui dépassent en maints endroits la zone où peut séjourner l'homme. Quelques très hauts sommets, cônes d'anciens volcans, l'Alagöz, l'Ararat, le Bingöldagh, commandent la région de leurs pointes neigeuses. De distance en distance se dressent les cimes superbes d'où l'on voit le chaos apparent des chaînes qui se profilent, d'un côté vers le plateau d'Iran, de l'autre côté vers le grand quadrilatère de l'Asie Mineure et la côte de la Syrie.
Ce contraste physique entre les deux versants caucasiens se répercute dans l'histoire des nations. Evidemment les hommes de la steppe, cheminant librement devant eux sans autre obstacle que des monticules de sable mouvant, des salines basses, des marais sans profondeur, doivent avoir d'autres mœurs, une autre évolution politique et sociale que les montagnards entourés de tous les côtés par des vallées profondes dont les habitants communiquent difficilement avec d'autres patries. D'un côté, la population aura des tendances à la vie instable et nomade ; elle fera son apparition, puis, refoulée par d'autres migrateurs, elle quittera le pays sans laisser de traces. De l'autre côté, les peuples cantonnés en leur massif de montagnes ou parqués en leurs bassins de culture, bien limités, se composeront de bergers et d'agriculteurs résidants ayant un genre de vie stable, des institutions permanentes, des rapports déterminés avec les nations limitrophes. L'histoire les embrasse volontiers dans ses descriptions et ses récits, tandis qu'elle reste longtemps ignorante des hordes fugitives et lointaines qui s'agitaient au delà du Caucase.
Aux origines de l'humanité consciente, les monts d'entre Caspienne et Pont-Euxin présentent donc deux faces à caractère bien distinct, le côté de la civilisation relative, celui de la barbarie ; la lumière au midi, et l'ombre sur le versant du nord. Cependant des échanges pouvaient avoir lieu de l'une à l'autre région, mais plus encore par une voie détournée que directement par les passes des montagnes. On a constaté, durant le cours des siècles, que les mouvements de migrations et de conquêtes se sont faits très fréquemment de l'Asie antérieure et des plaines Sarmates — la Russie méridionale — en se propageant à l'ouest par la Thrace européenne, le long des rives de la mer Noire. Jadis les Kimmériens et les Scythes, de même que les Turcs à une époque plus récente, firent ainsi le grand circuit en suivant les côtes, conformément à la « loi du moindre effort ».
Pourtant, si âpre d'accès, si difficile à l'escalade que soit le multiple rempart du Caucase, placé obliquement entre les deux mers, sur une longueur d'un millier de kilomètres et séparant l'une de l'autre des contrées fort différentes par la nature du sol et le climat, des peuples en fuite ou dans l'élan victorieux des expéditions guerrières vinrent fréquemment se heurter contre ces monts et tentèrent de les franchir. C'est en des occasions tout exceptionnelles, lors des grands ébranlements nationaux, qu'aux échancrures favorables dans les hautes arêtes, des bandes armées cherchèrent à forcer un passage ou que se produisit un mouvement de migration lente.
La première de ces portes naturelles — le Darial — s'ouvre vers le milieu de l'isthme, mesuré de l'est à l'ouest au lieu le plus étroit, où l'on compte environ 500 kilomètres de mer à mer. Des deux côtés, de la Cis-Caucasie à la Trans-Caucasie, on s'élève vers le point faible de la chaîne par une large vallée, au nord celle du Terek, au sud celle de la Kura, les deux fleuves les plus abondants du Caucase ; les alignements des montagnes ne présentent dans la région du seuil qu'une centaine de kilomètres d'épaisseur. Le point le plus haut du col, dit aujourd'hui le « mont de la Croix » — Krestovaya Gora — (2 263 mètres), n'atteint pas la limite des neiges persistantes, qui, dans certaines parties du Caucase, ne se trouve qu'à 3 500 et même à 4 000 mètres d'altitude. La route à suivre pour traverser la montagne en cet endroit est d'autant mieux indiquée que la chaîne du nord, prolongement de l'arête majeure du Caucase occidental, est complètement coupée par les eaux du Terek ; il n'y a là qu'une seule crête à traverser et le voyageur qui a remonté par gorges et vallées le long du fleuve et contourné l'énorme massif du Kazbek franchit un étroit rempart et descend déjà dans la vallée d'un affluent de la Kura.
Or, dès les origines de l'histoire, on constate que des populations de provenance iranienne, les Osses ou Ossètes, qui se donnent eux-mêmes le nom d'Iron, s'étaient solidement établies sur la voie de passage et occupaient les deux parois d'entrée et de sortie. Grâce à cette prise de possession, les Osses purent défendre cet important chemin du Caucase, qui devait être un centre d'attraction par excellence pour les peuples migrateurs ; mais le danger dut être parfois très pressant, surtout à l'époque où le déluge des barbares descendait vers le midi, et « c'est ainsi qu'il y a environ quatorze siècles, les deux empereurs de Rum et d'Iran, Justinien et Chosrav Anurchivan (Chosroès le Juste), unirent leurs efforts pour garder les portes du Darial, dans le défilé central, contre les envahisseurs Khasar.
Une autre porte naturelle du Caucase est celle qui s'ouvre à l'est, le long des côtes de la Caspienne. Les montagnes s'abaissent de ce côté assez brusquement et laissent entre leurs promontoires de larges vallées où serpentent les torrents descendus des hautes neiges. Même au pied des falaises, les plages de la mer offrent un large et commode chemin, grâce à l'abaissement des eaux marines, dont le niveau actuel se trouve à 27 mètres en contre-bas de la mer d'Azov. C'est par ce passage qu'ont pénétré, du sud au nord, les diverses populations émigrantes descendues du plateau d'Iran ou des hautes terres voisines, Mèdes et Perses, Turcs et Tartares, Tat et Talich.
Le Caucase représente un immense barrage que les peuples en marche cherchent à franchir en son point faible. Par un phénomène de poussée ethnologique parfaitement analogue au mouvement des eaux qui se produirait dans un réservoir, les émigrants se heurtent contre l'énorme mur, et ne peuvent le traverser, puisque la seule porte d'écluse ouverte dans l'épaisseur du rempart est celle où se sont établis les Osses, appuyés sur les ouvrages de défense construits dans la gorge de Darial ; ils auront donc à se glisser à droite en une longue veine par le passage qui suit le littoral de la Caspienne. En dehors de la brèche, le flot mobile des migrateurs se reploiera en tournoyant dans les plaines comme un immense remous, projetant même sa crête refluante dans quelque dépression du revers de la montagne. C'est en effet là ce qui s'est produit : inondation des eaux, inondation des hommes obéissant aux mêmes lois. Ainsi nous voyons les Tat et les Talich du bassin de la Kura pénétrer au loin dans l'étroit couloir des « Portes de Fer » ; de même le territoire des Tartares Azerbeïdjani se continue au nord par celui des Tartares Rumîk, et ceux-ci ont pour voisins dans les plaines de la Cis-Caucasie leurs devanciers, les Tartares Nogaï, tandis que d'autres Tartares encore, les Karatchaï, ont été projetés par la poussée de migration jusque dans les vallées caucasiennes du versant septentrional. Mais la coulée de ces peuples venue du sud par le passage de la rive Caspienne se rencontre dans les basses plaines avec un déluge d'autres populations touraniennes arrivées par la large ouverture ménagée entre les monts Oural et la mer Caspienne.
Si les immigrants du sud ont à diverses reprises suivi le bord occidental de la Caspienne pour se répandre au nord dans les plaines Sarmates, le mouvement ethnique a pu se produire en sens contraire, et c'est pour éviter ces invasions de nomades barbares que les dominateurs de la Trans-Caucasie s'occupèrent souvent de fortifier le défilé, surtout à l'endroit le plus favorable pour la résistance, connu aujourd'hui sous le nom turc de Derbent ou « Porte de Fer ». Avant l'invention de l'artillerie, le mur de défense, qui se prolongeait à une trentaine de kilomètres dans les montagnes et pénétrait dans la mer par une haute jetée, était véritablement infranchissable. Firduzi, dans le *Livre des Rois*, en attribue la construction au grand Macédonien, et la réédification à Chosrav Anurchivan : entre ces deux bâtisseurs, la chronique mentionne aussi le roi sassanide Yesdidjerd II, qui vivait au temps de l'invasion des Huns ; pour tous ces rois, il s'agissait de barrer la route aux peuples « monstrueux » du nord, aux « effroyables Gog et Magog », ou, suivant la terminologie mabométane, aux Yadjuj et Vladjuj[328].
Le poète persan décrit ainsi l'œuvre d'Alexandre : « Ayant déposé par couches successives des lits de cuivre, de fer, de plomb, de pierres, de troncs d'arbres et de fascines, il fit allumer et attiser le tout par cent mille forgerons, jusqu'à ce que tous les métaux fussent fondus en une seule masse. » Le mur que nous voyons aujourd'hui est censé le reste de ce rempart d'Alexandre.
En dépit des Alexandre et des autres rois légendaires, les Yadjuj et les Madjuj, c'est-à-dire des envahisseurs de toutes les races du nord, passèrent par le chemin fatal, qui d'ailleurs n'est point barré dans sa partie septentrionale. Et cette région du Caucase, dite aujourd'hui le Daghestan ou « Pays des Montagnes », entre la pointe d'Apcheron et la vallée du Sulak, les vallées rayonnent vers l'est, le nord-est et le nord, et c'est ainsi que successivement purent se glisser vers l'intérieur du massif des multitudes de ces fugitifs et conquérants qui, avec les immigrants du versant méridional, se pressent en une si étonnante Babel de nations hétérogènes.
Toute la partie occidentale du Caucase comprise entre le Darial et le Bosphore cimmérien (kimmérien) présente une très grande unité dans ses éléments ethniques, unité qui correspond d'une manière frappante avec la simplicité de sa formation orographique. En premier lieu, la chaîne occidentale, très régulière dans son orientation vers le nord-ouest, se présente réellement comme un mur inexpugnable sur un développement d'environ 200 kilomètres, du Kazbek à l'Elbruz ou Minghi-Taou ; en outre, la faible épaisseur relative de la chaîne ne laissant à l'intérieur qu'un petit nombre de bassins favorables à la colonisation, les migrateurs que la lutte pour l'existence avait menés au pied du Caucase occidental ou de ses chaînons parallèles, soit au nord, soit au sud, devaient s'arrêter dans leur marche ou se replier latéralement dans la direction de la mer. La montagne ne leur offrait dans cette partie de son arête qu'un petit nombre de brèches transversales invitant les voyageurs à l'ascension ; les murs parallèles qui se succèdent du nord au sud sont très difficiles à franchir, les plus bas à cause de leurs roches abruptes et de leurs forêts continues et presque impénétrables, les plus hauts à cause de leurs neiges. Quant à tenter un voyage circulaire pour contourner de l'un à l'autre versant l'extrémité du Caucase occidental, il eût été presque chimérique de l'entreprendre, car sur la rive méridionale, les promontoires, tous faciles à défendre par un petit nombre d'hommes, plongent par centaines dans les flots de la mer Noire.
Il y a deux mille années, une armée de travailleurs, sous les ordres de Mithridate, s'installa sur ce littoral pour y tracer une route en corniche comme celle qui suit le rivage de la Méditerranée entre Nice et la Spezia : c'était le seul moyen d'unir les deux moitiés de l'immense empire, au nord et au sud du Pont-Euxin ; mais cette route n'eut son effet que pendant un petit nombre de décades, car les empereurs de Rome, ni ceux de Bysance, ne prirent aucun souci de l'entretenir ; les Russes ne la rétablirent qu'après un abandon de vingt siècles.
Au massif de montagnes, un dans sa formation, correspond une population une par ses origines, ses mœurs et son histoire, mais que le cantonnement en petits groupes a puissamment différenciée. A l'exception des Svanes du haut bassin de l'Ingur, et des Karatchaï, « gens du Torrent Noir », des vallées septentrionales voisines de l'Elbruz, tous les habitants des montagnes de l'ouest appartenaient au groupe des nations plus ou moins mélangées que l'on désignait jadis sous le nom générique de Tcherkesses ou Circassiens. Il est vrai que les Kabardes (Kabardin, Kabertaï) de l'est, les Adighé du nord-ouest, les Abazes ou Abkhazes du versant méridional présentent entre eux de notables différences provenant du sol, du climat et des relations de commerce, mais ils constituaient un groups ethnique parfaitement reconnaissable. Telle était, d'une manière générale, la distribution des peuples dans le Caucase avant l'arrivée des Russes, et l'on peut dire en toute certitude qu'à l'époque antéhistorique, les conditions du milieu, analogues à celles de nos jours, déterminaient un groupement de même nature chez les rares habitants.
Quelle que fût l'origine de telle ou telle tribu des montagnes, la nature de la contrée condamnait la plupart des indigènes à une existence entièrement isolée. Les vallées du Caucase, n'offrant qu'une porte du côté de la plaine et limitées de tous les autres par les neiges, des glaciers inaccessibles, constituaient autant de domaines distincts, parfois même de véritables prisons, d'immenses chausse-trapes dans lesquelles des peuplades se trouvaient enfermées, gardant leur individualité particulière. Telle vallée de la Svanétie (Souanétie, Svanie) ou du Daghestan était un monde véritablement clos où quelque famille emprisonnée vivait inconnue des nations du dehors ; formant à elle seule une petite humanité ignorant la grande humanité du vaste monde.
En aucune autre région montagneuse de l'Europe et de l'Asie, on ne constate l'existence de tant de groupes humains se distinguant nettement des uns des autres et se refusant à reconnaître des liens de parenté pourtant incontestables. C'est que nulle autre contrée que le Caucase ne présente en même temps et au même degré des caractères d'ordre plus différent, n'exerce, par la richesse naturelle de sa flore et la douceur de son climat, une si grande force d'attraction, ne détient, par la forme de ses bassins à difficile issue, une telle puissance de fixation.
Un passage de la *Géographie* de Strabon (liv. XI, ch. ii, p. 16), très fréquemment cité, relate que, d'après les récits des marchands, « trois cents peuples » se rencontraient parfois sur le marché de Dioscurias, la Sukhum-Raleh actuelle. Le géographe grec, protestant contre cette exagération, évalue cependant à soixante-dix le nombre des populations diverses à langues distinctes dont les représentants échangeaient leurs denrées dans la ville des Dioscures : ces renseignements précis, Strabon les devait sans doute à Moapherne, l'oncle paternel de sa mère, qui avait été gouverneur de la Colchide (liv. XI, ch. ii, p. 18), et l'on peut d'autant mieux croire à leur vérité approximative que, pour la seule Transcaucasie, le recensement de 1891 énumère soixante-six peuples différents, et que l'on en compte un peu plus de quatre-vingts pour l'ensemble du Caucase. Il y a donc coïncidence, à dix-huit cents ans d'intervalle, entre le dire de Strabon et les relevés précis fournis de nos jours par les ethnologistes et les statisticiens ; l'histoire témoigne que, malgré les migrations et les déplacements, le fonds ethnique est resté le même : plusieurs peuplades, tels les Svanes, sont cantonnées immuablement dans la citadelle de montagnes qu'habitaient leurs aïeux. D'ailleurs Strabon donne de cette prodigieuse variété des Caucasiens une explication tout à fait erronée, absurde plutôt : « Il faudrait l'attribuer, dit-il, à la vie errante que mènent ces peuples » ; c'est tout le contraire. Cette variété provient de la semi-fermeture des vallées caucasiennes dans lesquelles les tribus sont forcément isolées : elles ne peuvent entremêler leurs vies, et ne se connaissent que par les rencontres des marchands en des lieux de foire lointains.
Ainsi divisée en domaines nombreux, la Caucasie ne pouvait constituer un empire, un état homogène : tout au plus des pillards descendus de la montagne dominaient-ils temporairement les populations terrorisées des plaines adjacentes, ou bien des conquérants de la campagne ouverte pénétraient-ils dans quelque vallée tributaire ; mais les facilités de la défense et les difficultés de l'attaque, jointes à la presqu'impossibilité des transports, devaient maintenir pendant des siècles l'équilibre premier des nombreuses petites nationalités juxtaposées. C'est du dehors qu'arrivaient fatalement les conquérants, et ils n'ont pu se maintenir qu'à une époque où les plaines du nord, occupées par une population très considérable, lui fournissaient, par l'industrie et la richesse, une énorme puissance d'attaque. Ces conditions n'ont été remplies que pendant le courant du siècle dernier, qui vit naître la puissance de la Russie dans ces parages.
Toutefois les cent petites nations isolées devaient trafiquer les unes avec les autres, et de proche en proche s'établit un mouvement commercial qui fut déjà considérable dès les temps mythiques, ainsi que nous le raconte la légende de la Toison d'or. Les Grecs naviguaient directement vers les bouches du Phase, le Rion actuel, mais ils recevaient surtout par des intermédiaires les métaux et autres objets de valeur provenant de la région du Caucase. Dans la division naturelle du travail qui s'opère parmi les peuples, conformément aux conditions spéciales de leur milieu, certaines tribus se chargèrent du transport, et, grâce à leur métier pacifique, nécessaire à tous, acquirent partout le droit d'hospitalité. C'est ainsi que l'on a de très sérieux indices pour admettre l'existence d'un commerce établi régulièrement entre le Caucase et les bords de la mer Baltique par l'entremise des Osses — peut-être aussi par celui des Ases immigrés en Scandinavie, — et que des liens de parenté rattacheraient à la population occupant alors et occupant encore les deux versants du passage du Darial[329].
Comparés à la muraille qui se dresse obliquement entre les deux mers — Pont-Euxin et Caspienne, — les divers massifs auxquels on donne quelquefois le nom d'Anti-Caucase, n'ont aucune régularité dans leur distribution et présentent plusieurs centres de formation et de résistance, compliqués de cassures et de plissements qui témoignent d'une histoire géologique très mouvementée. On peut reconnaître dans ce dédale plusieurs alignements de montagnes, mais nulle part de longues arêtes continues comme le mur caucasien. Les chaînes ont été découpées sans ordre apparent en plusieurs fragments secondaires par les gaves et les fleuves : ici le Rion et le Tchorukh, ailleurs l'Araxe et la Kura, à l'ouest et au sud-ouest les divers affluents de l'Euphrate, au sud-est ceux du Tigre ont déblayé un cube énorme de débris pour le distribuer en alluvions dans la mer Noire, la Caspienne et le golfe Persique. Ces grandioses phénomènes d'érosion eurent pour résultat de vider la plupart des étendues d'eau qui occupaient jadis les cavités de ces hautes terres, mais il en reste encore un certain nombre, grandes et petites. Moins élevé en moyenne et de dimensions plus vastes, l'Anti-Caucase offre des pentes forcément moins rapides que celles des monts caucasiens et par conséquent il doit retenir ses bassins lacustres plus longtemps avant qu'ils soient vidés par les profondes coupures des lits fluviaux.
Les monts Arméniens, qui dressent leurs escarpements au sud des campagnes transcaucasiennes, reposent sur une base uniforme d'environ 2 000 mètres, diversement érodée par les torrents. Plusieurs massifs commandent çà et là le socle du plateau désert ou les profondes vallées découpées à leur base. De la percée de l'Euphrate à celle de l'Araxe et de la plaine de la Kura au versant des monts tournés vers le Tigre, le voyageur parcourt une contrée inégale où, sur des espaces de centaines de kilomètres en longueur, il voit de toutes parts un cercle d'horizon dentelé de montagnes. Des géants comme le volcan Alagoz ou « Mont Bigarré » et comme le Masis, plus connu dans le monde occidental sous le nom d'Ararat, dominent ce chaos apparent, mais nulle part de manière à limiter complètement un domaine géographique sans issue facile vers l'extérieur. Le pays présente partout des obstacles, que partout aussi on peut franchir ou tourner. De là quelque chose de vague ou d'imprécis dans l'aspect de la contrée : on ne sait quel nom lui donner parce qu'elle n'a pas de limites naturelles et que de tous les côtés elle se termine par des zones de transition. A l'ouest, la ligne de séparation entre l'Asie Mineure et l'Anti-Caucase est marquée, beaucoup moins par le cours du haut Euphrate ou Kara su, « l'Eau Noire », que par la dépression générale de la contrée, tout le long du méridien qui continue au nord la partie la plus occidentale de la vallée du fleuve.
A proximité du golfe d'Alexandrette, la plaine où se trouvent de nos jours Biredjik et Marach se continue au nord vers la courbe très allongée de la côte sud-orientale du Pont-Euxin par des plateaux relativement faciles d'accès : l'ensemble de la région constitue une coupure assez nette de l'une à l'autre mer et peut être considérée comme formant la racine de la péninsule d'Anatolie. Cependant un écran de montagnes masque au sud cette contrée de transition entre l'Arménie et l'Asie Mineure, et l'Euphrate lui-même, plusieurs de ses affluents, enfin le Djihun coulant vers la Méditerranée ont à traverser cette barrière par d'âpres défilés. Au nord, sur le versant de la mer Noire, d'autres gorges étroites où grondent les rivières correspondent à celles de l'irrégulière série des remparts méridionaux.
Dans leurs hautes vallées, les diverses branches maîtresses de l'Euphrate font partie d'une aire géographique tout à fait différente de celle des plaines d'en bas. L'unité apparente donnée par l'écoulement des eaux entre les régions montagneuses des gaves supérieurs et le cours sinueux des fleuves proprement dits est purement illusoire. La direction même que prennent les deux rivières Muhrad-su et Kara-su pour former le haut Euphrate est celle de l'orient à l'occident, et se rattache historiquement beaucoup plus à la vallée de l'ancien Halys de Cappadoce, le moderne Kizil Irrnak, qu'à celle des fleuves de la Mésopotamie. Dans les régions septentrionales, le mouvement des nations se faisait de l'est à l'ouest, de l'Arménie vers l'Asie Mineure ou inversement, tandis qu'au sud le va-et-vient des hommes avait lieu dans un sens perpendiculaire, du nord au sud, dans les émigrations, et du sud au nord dans les marches d'invasion et de conquête.
L'appellation d'Arménie sous laquelle le pays qui fait face au Caucase est souvent désigné, d'après ses habitants les plus civilisés, ne présente une certaine valeur qu'au point de vue purement ethnologique, et d'ailleurs, même avant les massacres des dix-neuvième et vingtième siècles, peu nombreux étaient les districts où les représentants de cette nation se trouvaient en majorité ; très souvent les Arméniens ont dû se déplacer en diverses directions sous la pression des peuples voisins.
Même les noms locaux ont fréquemment changé. Le nom d'Ararat, aujourd'hui exclusivement appliqué à la grande montagne du Masis, avait autrefois une signification beaucoup plus ample. Sous la forme assyrienne Urartu ou Arartu, ce terme désignait constamment la partie nord-orientale de l'Arménie, surtout la plaine de l'Araxe : pour saint Jérôme encore, l'Ararat était, non le volcan superbe, mais la vaste campagne fertile s'étendant vers la Caspienne. En un mot, l'Ararat était le pays des Alarodiens (ou Araratiens) mentionnés par Hérodote[330].
D'autre part, le nom « Arménie paraît avoir été anciennement donné à la partie sud-occidentale de la contrée ainsi dénommée de nos jours. Hérodote ne connaît d'Arméniens que sur le haut Euphrate, près de la Phrygie et dans les montagnes où le Halys prend sa source[331]. La migration de ce groupe humain se fit donc dans la direction de l'occident à l'orient et finit par aboutir à la vallée de l'Araxe[332]. C'est vers le début de la dynastie des Akhéménides que des Arméniens ou Haïkanes — « Ascaniens » — auraient peuplé les alentours du massif de l'Ararat, devenu le centre géographique de leur domaine. Un souvenir de l'ancien séjour se trouve dans le nom d'Achkenaz, antique appellation des Phrygiens. D'après un très grand nombre de philologues, la mer connue jadis sous les noms de Pontos Axenos ou Axeinos aurait été ainsi désignée à cause des Ascaniens de ses rivages : plus tard, les marins grecs auraient modifié ce mot pour lui donner dans leur langue un sens de bon augure.
Il suffit de comparer les massifs irréguliers de l'Anti-Caucase et des monts dits vaguement Taurus arménien avec la longue chaîne du Caucase, étroite, difficilement abordable, pour comprendre combien le mouvement de l'histoire devait être différent dans les deux régions : les monts et les plateaux du district méridional, coupés de routes traversières, sont beaucoup plus faciles à franchir que le formidable rempart septentrional qui barrait la route aux peuples en marche.
Les terres hautes de l'Arménie — dont la partie la plus massive fait directement face au Caucase et profile ses chaînes parallèles ou ramifiées entre le plateau de l'Iran et le cours supérieur de l'Euphrate — ne peuvent être considérées comme un corps géographique ayant un caractère réel d'unité, mais on comprend bien qu'une nation dominant par le nombre, par la force ou par la valeur relative de sa civilisation ait tenté d'y former un empire, et de subjuguer les populations des plaines environnantes. Cependant il faut constater aussi que cette région est attaquable sur tous les points de sa vaste circonférence : de toutes parts s'ouvrent des brèches dans le mur de la citadelle.
Ainsi les populations enfermées dans les bassins de la Kura et du Rion, c'est-à-dire dans la large avenue transcaucasienne, pouvaient sur plusieurs points chercher une issue pour elles-mêmes ou pour l'excédent de leurs jeunes hommes. Une première porte facile leur était ouverte au sud par la vallée de l'Araxe ; ceux qui la remontaient, assez nombreux et assez vaillants pour en refouler les aborigènes, contournaient toute la moitié orientale de l'Anti-Caucase et pénétraient sans escalade jusqu'au merveilleux jardin d'Erivan, entre les deux bassins de l'Alagôz et du Masis, où ils pouvaient choisir, vers les cent sources de l'Euphrate, le passage qui leur paraissait le moins haut et le moins défendu. Pour les habitants des campagnes transcaucasiennes qui se trouvent vers le centre de l'isthme, le chemin d'attaque le plus favorable était celui qu'emprunte maintenant la route carrossable, par le col de Delijan et la rive occidentale du Gok-tchaï ; arrivés sur ces hauteurs, ils pouvaient soit descendre dans la plaine d'Erivan, soit gagner à l'ouest la région de partage des pentes, dont les Russes modernes ont pris soin de s'emparer pour en utiliser à leur profit les points stratégiques : là s'élèvent les citadelles de Kars et d'Alexandropol. La haute vallée de la Kura offre un quatrième passage, et, par le littoral de la mer Noire, dans le Lazistan, d'autres peuples gagnaient les sentiers qui rayonnent sur les pâturages autour du bassin du Tchorukh.
La facilité relative d'accès que présentaient aux peuples migrateurs les monts de l'Anti-Caucase et du Taurus explique les guerres incessantes qui ont sévi dans ces contrées et les déplacements nombreux de populations qui s'y sont produits. Les habitants, pressés de divers côtés, mélangés, fragmentés, sont en conséquence limités d'une manière beaucoup moins précise que leurs voisins du Caucase ; les territoires d'habitation ont changé beaucoup plus souvent ; des migrations ont eu lieu dans tous les sens ; les langues, les races, les traditions se sont mélangées : de prétendus Turcs sont d'origine grecque, des Juifs ou Kurdes se disent Arméniens. Les Kurdes sont d'ailleurs ceux qui, depuis les origines de l'histoire, paraissent avoir le mieux gardé leur type, et cela se comprend, car ils habitent les districts montagneux les plus élevés et les plus abrupts : les envahisseurs cherchant des chemins faciles pour aller à leurs conquêtes se sont écartés prudemment des escarpements arides et des vallées supérieures souvent obstruées par les neiges.
A la diversité des races de l'Anti-Caucase et du Taurus correspond celle des religions, et le motif de cette grande variété de cultes se retrouve dans les conditions géographiques du milieu, non point, comme on aimait à le répéter autrefois, dans les « mystérieux décrets de la Providence ». Les montagnes bordières de l'Asie Mineure sont situées vers le centre de gravité des contrées où naquirent le mazdéisme, le judaisme, le christianisme, et le conflit de ces diverses croyances, de ces forces enfermées dans une même arène devait nécessairement produire des religions mixtes, notamment celles qui, sous diverses formes, reçurent le nom générique de « gnosticisme ». Puis tous ces cultes furent condamnés à de nouvelles évolutions, lorsque l'Islam eut à son tour apparu sur la scène de l'Asie antérieure et méditerranéenne. Ce sont là des phénomènes qui se rattachent au domaine de la mécanique sociale et se conforment à ses lois.
Les Arméniens, épars sur les pentes des monts et dans les hautes vallées autour de l'Ararat, ne trouvèrent jamais dans leurs pays natals de ressources suffisantes pour leur entretien ; comme tant d'autres peuples montagnards, ils devaient aller gagner leur vie en des contrées étrangères ; mais ce qui les distinguait d'autres migrateurs, c'est que l'élément intellectuel était fortement représenté chez eux.
Un fait géographique important explique en partie ce privilège des Haïkanes : leur patrie s'entremêle à celle des Kurdes comme les fils divers dans un tapis, et consiste surtout en terrasses largement aérées, en vastes campagnes bordant des rivages lacustres ou remplissant le fond de bassins jadis inondés, tandis que, dans le voisinage immédiat, des massifs abrupts de montagnes, coupés de défilés, de gorges difficiles, donnent asile à des bergers, vivant là-haut, dans les neiges, d'une existence âpre et périlleuse. Le contraste de la nature se présente sur mille points dans toute cette région tourmentée, et une opposition correspondante se montre dans les mœurs et les qualités héréditaires des populations respectives. Grâce au milieu, les unes se mirent surtout à l'agriculture, associée à un commerce d'émigration périodique, les autres s'en tinrent à l'élève des troupeaux, complétée, en temps et lieu, par des expéditions de brigandage.
Quoi qu'il en soit, les habitants de l'Anti-Caucase n'eurent pas fréquemment le bonheur de se maintenir indépendants, même durant l'existence du royaume dit de Van : tel ou tel ensemble de vallées ne pouvait former un groupe autonome qu'aux époques pendant lesquelles de grands empires envahissants ne s'étaient pas constitués au midi. Nous ne connaissons du reste l'histoire de la région montagneuse qui s'étend du lac de Van au lac d'Urmiah, c'est-à-dire du pays d'Urartu — identique à l'Ararat des Hébreux — que par les annales assyriennes, car l'art de l'écriture, enseigné par les scribes ninivites, mais appliqué à un idiome sans rapport avec l'assyrien, ne pénétra dans cette contrée qu'à l'époque d'Assurnasirpal. Pendant une période d'au moins sept cents années, commençant trente-quatre siècles avant l'époque actuelle, l'influence des Assyriens fut prépondérante en Urartu, et même, sous le roi Sargon, la domination exercée directement par les conquérants du sud paraît avoir été acceptée sans aucune tentative de résistance. Elle fut, à vrai dire, plus d'une fois violemment troublée par des invasions kimmériennes et scythes ; le nom de ce dernier peuple se retrouve même dans celui de Sacasène, province du haut Araxe, cité par Strabon. Quelques documents signalent aussi des guerres entre les princes de Van et les Hétéens, établis dans la Syrie du nord[333].
Sur la portion du territoire d'Arménie appartenant actuellement à l'empire russe, Nikolski et d'autres archéologues ont, jusqu'en l'année 1895, découvert vingt-trois grandes inscriptions cunéiformes, et l'on en connaît en tout une centaine dans l'ensemble du pays arménien qui se prolonge au sud et à l'est, jusque dans l'Azerbeïdjan ; il est vrai que toutes ne sont pas encore déchiffrées, quelques modifications des signes assyriens rendant la lecture de ces documents pétrographiques assez difficile. De tous ces monuments écrits, le plus remarquable est celui recouvrant de ses cinq cents lignes une des parois du piédestal de rochers qui porte la citadelle de Van, attribuée par la légende à la fabuleuse Sémiramis : il raconte les hauts faits d'un roi Argichtis Ier qui, pendant une éclipse de la puissance assyrienne précédant le règne de Tiglatphalazar II (Tugultipalesharra), poussa ses conquêtes jusqu'à la Méditerranée syrienne.
L'ordre géographique dans lequel se succèdent ces inscriptions montre quelle était la direction des voies historiques : par la forme même des plateaux et des massifs de montagnes, elle était, pour ainsi dire, dictée d'avance, et depuis cette époque, elle n'a point changé. La civilisation qui prévalait dans ces contrées à l'époque de l'influence assyrienne paraît avoir été, à bien des égards, supérieure à celle des populations actuelles, puisque des canaux d'irrigation rayaient les lianes des collines au-dessus de toutes les vallées et que maintenant on en est réduit à des projets pour les rétablir à grands prix. Il reste encore beaucoup à faire pour restaurer en leur ancien état les réseaux d'arrosement dans toute l'antique Arménie ; la longue sujétion du peuple l'a privé de l'énergie nécessaire pour le bel aménagement de son domaine.
Après les Assyriens vinrent les rois Mèdes, dont l'Arménie resta tributaire ; puis Cyrus supplanta les souverains de la Médie, pour agrandir encore leur empire et rattacher plus étroitement à sa puissance la nation des Haïkanes ; enfin, lorsque la domination persane s'écroula, l'Arménie partagea le destin de toutes les contrées qu'embrassait la conquête d'Alexandre. Le pays de l'Ararat faisait désormais partie du monde assujetti à l'Occident.
** Potamie. Notice historique
Il ne peut être encore question de dresser un tableau chronologique des faits relatifs à la Potamie. Nous ne disposons encore, par suite des fouilles récentes, que des noms de quelques souverains et même en beaucoup de cas la domination de ceux-ci ne s'étendait-elle pas au delà des murs de leurs cités : Nippur, Agade, Kich, Larsam, Ur, sans parler de Suse et de Babylone. Aussi nous bornons-nous à relever les noms les plus familiers, ceux qui sont inscrits sur le socle des statues de nos musées,
Un premier cycle est fourni par les fouilles de Nippur. Les noms de Mulli, de Lugal, d'Ensagna sont vieux de 8 000 ans, mais ils désignent peut-être des fictions mythologiques, au même titre que les Oannès, Istubar, Zisuthros et autres.
A une époque éloignée de nous de cinquante-six à soixante siècles, et contemporains des Pharaons de la cinquième dynastie, on peut citer Chargina (Sargon l'ancien) — sauvé des eaux comme Moïse — et son fils Naram-Sin, rois d'Agade, Urbagu, Dungi et Ilgi, rois d'Ur, Gudea, leur vassal, seigneur de Sirpula, Khumbaba et Karibu-cha-Chuchinak, rois de Suse.
Entre l'an 2 300 et l'an 2 280 avant notre ère, un roi élamite, Kuduk-Nakhonte, envahit la Chaldée, enleva les images des dieux chaldéens et en orna les temples de sa capitale ; trois cents ans plus tard, il y a environ 3 950 années, Hammurabi (Khammurabi), roi de Babylone, étendit sa domination sur toute la Mésopotamie et les avant-monts du plateau persan.
Quelques siècles plus tard, régnait dans le Pays des Fleuves une dynastie d'origine assez douteuse, dite Cassite ou Cosséenne, provenant peut-être du Zagros moyen. Un des derniers représentants de ces rois, Kurigalzu, vivait trente et un siècles avant nous… Bientôt après, sous le règne de Tugultipalesharra II (voir page 348), commence l'ère des incursions assyriennes dans la basse Chaldée, où deviennent rares les rois indépendants.
Des travaux de Pinches, relevons les noms de quelques-uns des souverains de Babylone, desquels le dernier fut détrôné par Kyros, rois des Rois :
|| | Ere de Nabonassar | Olympiades | Ères vulgaires
| Nabu-nazir (Nabonassar) | 0,14 | 29,43 | — 747,— 733
| Marduk-bali-dinna | 26,38 | 55,67 | — 721,— 709
| Samassu-Mukin | 80,100 | 109,129 | — 667,— 647
| Nabu-apal-utzur (Nabopolassar) | 122,143 | 151,172 | — 625,— 604
| Nabu-kudu-russur (Nabuchodonosor) | 143,186 | 172,215 | — 604,— 561
| Amil-marduk | 186,188 | 215,217 | — 561,— 559
| Nabu-nahid | 191,209 | 220,238 | — 556,— 538
** Chapitre III. Potamie
L'origine de la civilisation est double dans le pays des fleuves ; il faut la chercher à la fois dans l'agriculture et dans le commerce.
*Cirque potamien. — Voies historiques. — Civilisation touranienne. — Arrivée des Sémites. — Paradis terrestre, monts sacrés. — Navigation, légende du déluge. — Caïn et Abel. — Agriculture. — Industrie, constructions, astronomie, écriture. — Villes et empires chaldéens et assyriens*
Au sud des brusques escarpements du haut pays d'Arménie, les traits géographiques du territoire dans lequel se déroulent les courants du Tigre et de l'Euphrate déterminèrent le cours de son histoire. À la vue du cirque immense entouré de monts en gradins et percé de larges portes par lesquelles les immigrants ont pu arriver en foule, on comprend qu'en cette arène ont dû s'accomplir de grandes choses. D'abord c'est là que vient aboutir, par l'un ou l'autre chemin de la Perse, cette voie majeure des nations qui longe la base du diaphragme asiatique pour se bifurquer sur le plateau d'Iran, d'un côté vers l'Azerbeïdjan, de l'autre vers Hamadan et le pied de l'Elvend. Le premier passage permet de descendre à travers le pays des Kurdes pour gagner la plaine au confluent du grand Zab et du Tigre ; le deuxième, de beaucoup le plus fameux dans l'histoire, passant par Bisutun et le col du Zagros, atteint le cœur même de la Mésopotamie dans sa partie la plus fertile et la plus populeuse. Puis, plus au sud, s'ouvrent d'autres portes, beaucoup moins pratiquées, celles qui descendent de la Perse proprement dite vers la Kerkha, le Karun et le district où les fleuves jumeaux s'unissent en un même courant.
Au nord-ouest du cirque, deux voies majeures, suivies par les nations, font communiquer la Mésopotamie avec l'Asie Mineure et, médiatement, avec tout le monde européen. Franchissant le seuil des montagnes bordières, l'une aboutit à la grande plaine, jadis lacustre, où le Tokma-su vient rejoindre l'Euphrate : c'est la principale étape médiane entre Bagdad et Constantinople ; l'autre est la route qui, traversant l'Euphrate à son coude le plus occidental, pointe dans la direction de la brèche du Taurus connue spécialement du nom de « Porte Cilicienne ».
Enfin, les hauteurs du littoral méditerranéen, sur toute la côte de Palestine et de Syrie, qui d'ailleurs ne présentent nulle part de saillies infranchissables, sont coupées de distance en distance par des cols ouverts sur des escales rattachant tout le rivage de la mer au bassin des fleuves jumeaux, le Tigre et l'Euphrate. Ainsi le grand amphithéâtre d'entre Liban, Taurus et Zagros pouvait être visité facilement, et le fut en effet, par des gens de tout climat, de toute race, de toute langue, de toute civilisation. Une seule mer, la longue manche dans laquelle se déversent les deux fleuves réunis, baigne directement les plages du cirque de Mésopotamie, mais à distance d'autres mers avoisinent cette région, apportant aussi leur tribut de marchandises, de voyageurs et d'idées. À ce point de vue, nous avons déjà constaté que l'Asie antérieure, à l'ouest de la Perse, occupe une position géographique sans égale.
Cependant la plaine euphratique se divise en deux parties bien distinctes, l'une qui fut vivante et bien vivante, la Mésopotamie proprement dite, et l'autre que l'on peut qualifier de morte, parce qu'elle est occupée par des laves, des rochers et des sables arides ; elle ne donne asile qu'à des Bédouins nomades se déplaçant rapidement d'un lieu à l'autre pour faire brouter à leurs troupeaux l'herbe maigre des fonds ou les feuilles des arbustes épars.
La ligne médiane qui sépare les deux moitiés du cirque est le cours de l'Euphrate, tracé obliquement de son méandre occidental vers le golfe Persique. Cette limite du désert devait être en même temps la grande voie de trafic entre la mer des Indes et la Méditerranée : dès les origines de la civilisation, c'est sans doute par là que se firent les échanges de l'or, des perles, des diamants, des étoffes de coton et de soie avec les denrées de l'occident.
L'Euphrate, continuant directement l'axe du golfe Persique vers le golfe d'Issos, était une voie naturelle plus utile et mieux située qu'une autre route toute faite, la vallée du Nil. Cependant, cette dernière, presque parallèle à la mer Rouge dans la moitié inférieure de son cours, et communiquant avec ce golfe allongé par un certain nombre de routes latérales d'un accès facile, devait acquérir également une importance capitale dans le trafic de monde à monde et, par conséquent, une concurrence très âpre et très ardente naquit certainement entre les empires riverains des deux fleuves. Les modernes sont assez tentés de croire que les guerres de rivalité commerciale sont d'origine récente, et que d'hier seulement les puissances se disputent les marchés lointains. Ceci est un exemple mémorable du contraire : les Sésostris, les Assurbanipal et les Kambyse étaient les représentants couronnés de la banque et des monopoles de l'époque, comme le furent dans l'Inde, au siècle dernier, les Dupleix et les Clive, comme le sont, en ce siècle, le puissances copartageantes de l'Afrique.
Sur les deux grandes voies naturelles du Tigre et de l'Euphrate, quelques points étaient désignés par la nature pour devenir des lieux historiques par excellence. Tels sont les passages du Tigre, près du confluent du grand Zab et de l'emplacement où s'élevait autrefois la cité de Ninive, non loin des campagnes où se livrèrent tant de batailles, entre autres celle d'Arbelles, qui donna l'empire perse aux Macédoniens. Telle est aussi la région des fleuves jumeaux où les courants se rapprochent et où vient aboutir la large vallée de la Diyalah. En cet endroit où les deux lignes vitales sont en contact, pour ainsi dire, et où les canaux s'entremêlent en un labyrinthe immense, se trouvent les ruines de l'antique Babylone, celles de Séleucie, capitale des successeurs d'Alexandre, de Ctesiphon, résidence de la dynastie perse des Sassanides, et la ville actuelle de Bagdad. Là est le vrai centre de gravité de toute la Mésopotamie. On peut reconnaître aussi d'un regard quels furent les points vitaux de l'Euphrate moyen. Les chemins entre le fleuve et la Méditerranée commençaient là où cesse le désert, et passaient par Antioche ou par Tadmor et Damas. Le golfe Persique, prolongement de la vallée du Tigre-Euphrate s'ouvre merveilleusement vers l'océan Indien comme une rade intérieure, préparant les matelots aux voyages sur la grande mer.
Déjà les Chaldéens donnaient à ce golfe le nom de « fleuve », *Nâr Marratu*[334]. Ce fut un avantage capital pour le développement de la civilisation babylonienne, car cette mer presque fermée possédait dans ses archipels et à l'abri de ses îles côtières des lieux d'ancrage favorables, offrant aux bateliers du fleuve comme une sorte d'extension de l'estuaire, et aux marins proprement dits comme un parvis, une antichambre de l'Océan. Ainsi, grâce à la mer, grâce aux fleuves qui s'y déversent, l'aire géographique du monde que connaissaient les hommes civilisés devait déjà être considérable au commencement de l'histoire chaldéenne.
La nomenclature des noms de pays gravés sur le socle des statues de Sirpula nous révèle l'étendue des contrées d'où les vaisseaux importaient les matériaux de toute espèce, métaux, bois et pierres, pour la construction et l'embellissement de la ville : l'Egypte à l'occident, le plateau d'Elam à l'orient étaient bien connus des marchands de cette région, il y a près de 50 siècles[335]. Il est probable qu'à l'est, l'aire d'extension babylonienne s'étendait beaucoup au delà des limites où s'arrêta plus tard la connaissance des Grecs et des Romains.
Un texte assyrien, auquel Oppert donne une antiquité de vingt-huit ou vingt-neuf siècles, nous montre les marchands du roi de Ninive péchant les perles dans la mer des Moussons et recueillant l'ambre jaune sur le littoral des mers où la Polaire est au faîte du ciel[336]. Et cependant l'empire d'Assyrie, situé dans l'intérieur des terres, n'avait rien pu ajouter au savoir géographique des Chaldéens vivant à proximité des ports du golfe Persique. Au contraire, la domination des souverains d'Assur correspondant à une période de grande régression intellectuelle et morale, il est probable qu'entre les deux époques l'horizon mondial s'était rétréci.
Dans son ensemble, le bassin des deux fleuves, en dehors de la région des montagnes, a la forme d'un immense amphithéâtre vers lequel se dirigent de toutes parts des voies convergentes. Par conséquent, un grand mouvement d'immigration se porte de tous les alentours vers la grande campagne : chaque vallée déverse le trop plein de ses habitants en suivant le cours de la rivière : tous les types se trouvent représentés dans les villes où se mélangent les populations. Ainsi la plaine se peuple de proche en proche, ici par des pasteurs cheminant avec leurs troupeaux dans les régions herbeuses, là par des agriculteurs utilisant directement l'eau fluviale pour l'irrigation de leurs champs. Toutefois, certaines parties de la contrée basse que parcourent le Tigre et l'Euphrate durent rester longtemps inaccessibles aux immigrations du pourtour : ce sont les terres alluviales où l'eau s'épandait en lacs et marécages emplis de roseaux, entourés d'une végétation touffue.
Les fièvres s'ajoutaient aux difficultés du sol pour défendre les approches de ces étendues partiellement inondées qui devinrent les terres les plus fécondes de la merveilleuse Chaldée. Il fallut toute une longue succession de siècles pour que ce prodigieux travail d'appropriation du sol de la Mésopotamie fût accompli ; mais lorsque les premières lueurs de l'histoire se lèvent sur ce pays, il était déjà transformé en jardins de culture par le travail de l'homme. Une des plus anciennes inscriptions connues, datant de près de soixante siècles, donne à la Babylonie de cette époque le nom de Kengi « pays des canaux et des roselières »[337]. Le mérite de cette mise en culture de terres devenues fameuses par leur fécondité appartient probablement aux diverses races descendues des plateaux et des vallées de l'amphithéâtre ; mais, parmi les éléments ethniques d'origine diverse qui collaborèrent au développement de la civilisation dans la basse Mésopotamie, les plus utiles, d'après le témoignage des inscriptions, ne furent pas ceux à la race ou à la langue desquels prétendent les Aryens vrais ou supposés de l'Europe : on ne peut attribuer à des tribus d'idiome indo-européen le grand rôle dans le bassin méridional des deux fleuves.
Les assyriologues, influencés par l'impression première qui donne toujours le rang suprême au type aryen, furent très étonnés de leur découverte. Ils reconnurent avec stupeur dans les plus anciennes inscriptions cunéiformes la reproduction d'une langue qui ne paraît avoir aucun des caractères de l'iranien ni du sémitique ; elle semblait à quelques-uns d'entre eux apparentée d'une façon étroite aux idiomes touraniens, tels que les divers dialectes de l'Oural et de l'Altaï. Le langage figuré par ces premiers signes est du type agglutinant, sans flexions, et correspond dans son ensemble à un mode de parler tout à fait différent de celui des habitants qui immigrèrent plus tard en Mésopotamie. Les sons gutturaux, qui prennent une si grande place dans le parler des Sémites, y manquent complètement et les sifflantes y sont rares. Enfin, ce qui montre d'une façon évidente l'origine touranienne de cette écriture, c'est que, d'après Oppert, les formes élémentaires des 180 premiers signes figuratifs connus rappellent des êtres ou des objets appartenant à un climat différent de celui de la Chaldée ; elles provenaient d'une contrée où la faune et la flore présentaient un aspect plus boréal, où il n'y avait ni lions ni léopards, mais des ours et des loups, où l'on ne connaissait pas le chameau à bosse unique, mais bien le chameau à double bosse, où les plantes cultivées caractéristiques n'étaient point le palmier ni la vigne mais les conifères. La patrie de cette langue et de cette écriture mésopotamiennes, venues par la voie de la Susiane, doit être recherchée dans l'Elam. De nombreux savants (Wahrmimd, Dieulafoy, J. de Morgan) ont pensé trouver dans cette région des hommes du type négrito ; d'autres (A. Bloch) voient dans l'habitant qui précéda le Sémite en Chaldée un homme de type noir venu du sud, mais n'appartenant pas à la race nègre.
Ce peuple d'Orient, groupe de migrateurs, qui dut ses progrès, devenus les nôtres, à des étapes successives à travers un milieu changeant, toujours heureusement modifié par le travail, ne nous a pas légué son nom d'une façon précise, mais sa grande œuvre est là, c'est le fond même de notre civilisation. Les anciens rois d'Ur, dans la basse Chaldée, célébrant leur gloire sur les monuments primitifs, se désignaient comme les « souverains de Sumir et d'Akkad » ; ainsi que la plupart des écrivains les interprètent, ces deux noms s'appliquaient aux « gens de la plaine » et aux « gens de la montagne », — d'autres savants déchiffreurs des signes cunéiformes lisent « gens du sud » et « gens du nord » —, mais à l'époque où ces premières inscriptions furent gravées sur la brique, les montagnards ou Akkadiens avaient déjà terminé leur mouvement d'émigration vers la plaine : ils vivaient à côté, surtout au nord, des Sumiriens ou Sumériens, dans les campagnes baignées par les deux grands fleuves. L'un et l'autre peuple paraissent avoir parlé des langues de même origine, et leur rôle était prépondérant en comparaison des gens d'autre race, des Sémites par exemple, qui habitaient alors la contrée. C'est donc eux, les Akkadiens, pour les embrasser sous un seul nom, que nous devons regarder comme nos ancêtres spirituels pour les acquisitions du savoir qui se succédèrent dans les campagnes de la Mésopotamie et se transmirent d'un côté à la vallée du Nil (Maspero, Hommel, etc.) et de l'autre aux vallées du Hoang et du Yangtse (Terrien de la Couperie).
Un témoignage de l'ancienne hégémonie des Akkadiens nous est fourni par la nomenclature géographique : c'est à eux que l'on attribue la plupart des noms de lieux dans la toponymie antique, et tout spécialement ceux des deux grands fleuves. L'Euphrate n'est autre que le Purâtu, ayant en akkad le sens de « lit fluvial ». Le mot désignant le Tigre, Iddigla, transformé par les Assyriens en Diglat, qu'on retrouve encore de nos jours dans le Didjeil, canal d'irrigation, et par les Israélites en Hiddegel, avait dans la langue akkadienne une signification analogue[338]. Mais, quel que fût l'ascendant intellectuel et moral de ces premiers civilisés, devenus par cela même civilisateurs, ils devaient constituer la minorité numérique dans la population du pays, ou bien ils perdirent leur prépondérance par suite d'une immigration sémitique de plus en plus considérable, ou bien encore ils déchurent et périrent à cause de leurs privilèges mêmes, car peu à peu on les voit diminuer et s'éteindre au milieu de l'élément sémitique envahissant.
Un nouvel apport ethnique formé par les Kaldi ou Chaldéens — les Kasdim de la Bible — s'ajoute, grossissant par degrés, aux populations akkadiennes et sumériennes, et finit par exercer une assez grande influence pour substituer son nom à celui de ses prédécesseurs. On ne sait quelle est l'origine de cet élément national. Peut-être même ne fut-ce qu'une classe aristocratique séparée de la masse des sujets ; mais on croit plutôt qu'il se composa de voyageurs venus pour la plupart de l'Arabie orientale. Arrivant en groupes pressés, à peu près quatre mille ans avant les temps actuels, ils fondèrent un grand nombre de principautés dans la partie méridionale de la Mésopotamie, puis devinrent les maîtres dans la Babylonie proprement dite[339]. Sémites, comme d'autres immigrants venus du nord et du nord-ouest, ils imposèrent peu à peu leur langue aux résidants de la contrée.
L'idiome akkadien se transforma graduellement en un langage sacré, hiératique, que l'on continua d'employer dans les mystères religieux, comme notre latin d'église, des centaines et des milliers d'années après qu'il eut cessé d'être parlé vulgairement par les habitants du pays. Les formules mystiques ne sont-elles pas d'autant plus puissantes qu'elles sont incomprises ? Les amulettes n'ont-elles pas d'autant plus de vertu qu'on n'en devine pas les signes ? L'akkad était au moins depuis dix siècles une langue morte qu'on l'apprenait encore dans les séminaires de la Babylonie[340]. On s'en servait pour les prières, pour la magie, pour l'astrologie ; dans nos langues se maintiennent, en certain nombre, des mots akkadiens, de même que dans notre mythologie sont restées des traces multiples de la conception que ce peuple avait de l'univers.
Quant au nom de Chaldéens, il s'est également perpétué, mais en dehors de son sens primitif : on l'applique historiquement aux populations de la Mésopotamie ; du temps des Romains, il n'avait d'autre signification que celle d' « astrologue », « magicien » ; maintenant on le réserve, dans un sens spécial, à une secte soi-disant chrétienne d'origine sémitique, les Khaldanis, dont il existe quelques débris sur les plateaux de l'Azerbeïdjan et dans les montagnes des Kurdes.
La très remarquable légende de la confusion des langues qui se produisit parmi les constructeurs de la Tour de Babel suffit à montrer combien, à ces époques lointaines, d'immigrants de toute race s'étaient réunis dans les terres riveraines du bas Euphrate ; mais ces éléments ethniques différents, soumis à l'influence prépondérante des Sémites, finirent par se « sémitiser » en entier, ainsi que durent le faire les Akkadiens, qui pourtant avaient joui pendant une longue période de la domination politique et de l'initiative intellectuelle.
Au moins depuis six mille années, les populations des bords du Tigre, dans le pays d'Assur, et les habitants de la Mésopotamie septentrionale s'identifient à cette race de Sémites qui finit par occuper en un tenant toute la contrée comprise entre le pays d'Iran et la Méditerranée, entre les monts d'Arménie et l'océan Indien[341].
Il y a quarante-cinq siècles, c'étaient spécialement des Sémites dits « Cananéens » qui dominaient à Babylone, choisie par eux comme capitale de la contrée. Les noms de rois ne laissent aucun doute à cet égard[342]. Mais avant les « Cananéens », d'autres Sémites étaient venus aussi se heurter contre les populations de la Mésopotamie, sans avoir fait cependant la conquête du pays : ce furent de simples pillards, et leur nom, Khabiru, dans lequel on reconnaît celui des Hébreux mentionnés par la Bible comme les ancêtres des Juifs, paraît avoir été synonyme de « Bédouins ». Ces Hébreux étaient des pasteurs nomades et, comme ceux qui leur ont succédé dans la région, d'ailleurs appartenant à la même race, ils faisaient de rapides incursions dans les contrées riches et fertiles de la Potamie quand une occasion favorable se présentait. A l'époque où les annales chaldéennes parlent de ces gênants voisins, la sémitisation des habitants était déjà faite ; des tribus de langue apparentée à celle des Kabires s'étaient établies en maîtres et à demeure dans le pays. D'où proviennent donc ces peuples de Sem qui constituaient le grand empire de Ninive et de Babylone ? Peut-être la question est-elle insoluble, en ce sens qu'on ignore si les Sémites constituent réellement une race unique, ou bien s'ils proviennent de souches différentes, car rien ne permet d'affirmer que les Assyriens du haut Tigre, par exemple, et les Arabes de la mer Rouge et de l'extrême Arabie ont les mêmes ancêtres. Mais en admettant que le groupement des nations soit au point de vue généalogique ce qu'il est actuellement au point de vue de la parenté des langages, on a le droit de se demander d'où sont venus en Mésopotamie les élément les plus actifs de peuplement et de rénovation. D'après Sprenger, les Arabes seraient les Sémites par excellence et c'est de leur péninsule qu'auraient successivement émigré les diverses peuplades desquelles seraient issus Assyriens et Chaldéens, Phéniciens et Juifs : il voit dans tous les représentants de la race « autant de sédiments arabes séparés couche après couche »[343]. Renan, Schrader, Gesenius, de Sarzec exposent en d'autres termes la même hypothèse.
Toutefois, on peut se demander également si le gros des nations sémitiques ne descend pas de la région des avant-monts et peut-être des montagnes d'Arménie au nord des plaines que, parcourent les grands fleuves : n'est-il pas naturel de chercher un centre de nativité humaine dans un pays riche en sources, en terrains fertiles, en plantes, en animaux, plutôt que dans l'aride désert où l'homme a si grand peine à soutenir son existence ? On a même hasardé une étymologie du nom de Sem d'après laquelle cette appellation serait, due au pays de Sim, partie orientale du Taurus arménien, qui est réellement habité par des Sémites migrateurs. Cette filiation de termes n'est peut-être pas justifiée, car l'explication ordinaire qui voit dans le nom de Sémites, comme dans celui de tant d'autres peuples, l'effet d'un orgueil collectif de nation est également plausible ; en vertu de cette interprétation, les Sémites seraient les gens de la « gloire »[344], les hommes par excellence, brillant parmi tous les autres comme les meilleurs, les plus intelligents et les plus beaux ; leur nom serait identique à celui de « Slave » qui désigne également toute une race, celle qui peuple l'orient européen.
Quoi qu'il en soit de l'origine du nom, il est bien certain que les légendes, les prières des Sémites pointent vers le nord comme patrie des aïeux.
Le mythe qui, de tout temps, hante le plus les imaginations, celui du Paradis, présente aussi le même sens pour ceux qui en étudient la genèse primitive. Naturellement, la foule des commentateurs, auxquels un mot, un signe, interprété conformément au désir de l'exégète, suffit quelquefois pour qu'ils en déduisent toute une théorie, s'est acharnée sur cette légende du Paradis pour l'expliquer de mille manières différentes. La carte de l'Asie représente le site du jardin de délices aux lieux les plus divers, soit pour complaire à quelque vanité nationale, soit pour s'accommoder plus facilement à des conceptions historiques ou religieuses.
On a même supposé que le pôle Nord pourrait bien être le véritable emplacement du fameux jardin : la région des glaces étant celle qui se refroidit avant toutes les autres, dut nécessairement, d'après l'Anglais E. S. Martin, être le séjour de nos premiers parents. Mais, sans aller chercher le paradis aussi loin des campagnes de la Mésopotamie, il n'est pas moins certain que les traditions mythiques mentionnent une « montagne du septentrion », séjour du seigneur des lumières, du père des génies célestes, source des eaux, axe-pivot sur lequel tournent les cieux.
Les temples pyramidaux de la Chaldée et des autres contrées « potamiennes » avaient pris pour modèle le « haut lieu » par excellence, c'est-à-dire la montagne sacrée du nord, et, comme elle, ils avaient la prétention de s'élever jusqu'au ciel, par-dessus les nuages. Lorsque la légende prit premièrement corps, la montagne était certainement un pic bien connu, une pointe vénérée, une personnalité terrestre, sacrée entre toutes ; mais en s'éloignant du sommet protecteur qu'ils avaient vu se dresser au-dessus de leur berceau, les peuples en oublièrent la place, et dans leurs voyages de migration, ils transférèrent successivement leur adoration de cime en cime. Les pays lointains ayant disparu de leur horizon et même de leur souvenir, ils étaient obligés de situer dans leur voisinage le lieu d'adoration, de le créer même en entier par leur travail acharné. Le Demavend, l'Elvend ou tel autre mont de l'orient iranien avait été d'abord le « Père des contrées ». Et de quel sommet parle le prophète Isaïe[345] en glorifiant le « trône de l'assemblée qui s'élève au-dessus des étoiles du Dieu fort vers le septentrion » ? Peut-être de l'Ararat ou du Caucase. Il n'importe, car la surface de la Terre se hérisse de monts sacrés, et là même où s'étend la plaine rase, on construit des sommets artificiels. C'est donc tentative vaine que de vouloir identifier telle ou telle montagne comme ayant été le temple de toutes les nations à la fois, ou même celui d'un seul peuple, Chaldéens ou Juifs.
Ainsi les pyramides à degrés, et ce qui, de traduction en traduction, et de changement en méprise, est devenu, dans l'histoire des visions antiques, la fameuse « échelle de Jacob », n'étaient pas autre chose, dans la forme première de la légende, que des montagnes factices, des volées d'étages en gradins, dont les anges montaient les degrés en apportant leur adoration aux dieux. Ces monts, construits de mains d'hommes, étaient autant de symboles du sommet divin, des pyramides aux sept portes, consacrées aux sept planètes. Et les « jardins suspendus » des rois babyloniens n'étaient-ils pas aussi des paradis artificiels, se superposant en terrasses à de grandes hauteurs sur des étages voûtés et recevant des eaux abondantes soulevées par de puissantes machines hydrauliques ? Ce ruissellement symbolisait les fleuves sacrés nés sur les hauts sommets des monts[346].
D'ailleurs, il semble probable que les rois babyloniens profitaient de la vénération du peuple à l'égard des temples à degrés pour y faire déposer leurs corps, de même que leurs confrères de l'Egypte se faisaient enterrer dans les Pyramides[347].
Le terme persan « paradis », d'origine probablement récente, au plus quatre mille années, ne s'appliquait d'abord qu'aux parcs de chasse, *pairi-daiza*, lieu enclos de murs, et ne se rapportait nullement à des lieux de parfait bonheur tels qu'on les conçoit dans le sens actuel du mot ; cependant ces forêts réservées des rois perses, situées dans le voisinage de l'Elvend ou de tel autre mont superbe, devaient être fort agréables par la pureté de l'air, la fraîcheur des eaux, l'éclat de la végétation, le foisonnement du gibier, puisque ce nom de paradis a fini par devenir, dans nos langues occidentales, le synonyme de « jardin délicieux » même de « béatitude éternelle » ; toutefois, chez les Iraniens, ce terme resta toujours une expression profane : le mot consacré au lieu mystique du bonheur pur est celui de *vara*[348], analogue au mot « Eden », employé dans les livres sacrés des Hébreux, avec la signification de « lieu de la joie » ou de la « volupté ».
Tous les paradis durent posséder pour l'homme, outre leur beauté propre, un élément qui les embellissait à l'infini, celui d'un souvenir plein de regrets. Ceux qui les nommaient ainsi se rappelaient avoir dû les quitter pour échapper à quelque invasion de bandes ennemies, à un déluge, à des tremblements de terre : ils voyaient en ces lieux des paradis, surtout parce qu'ils étaient perdus. Mais l'espérance se mêle diversement aux amertumes du passé, et de tout temps il y eut aussi des paradis de désir, des « terres de promission ». Les ancêtres avaient été heureux, les descendants ne pouvaient-ils l'être aussi ? Là-haut, sur les montagnes blanches ou vaporeuses, ou bien plus loin encore, par delà l'horizon, vers ces régions mystérieuses où se levait le soleil, ou vers ces autres lieux où l'astre se couchait dans la pourpre des nuages, ou même vers les espaces inconnus que cherchaient les oiseaux dans leurs longues migrations, n'est-ce pas là que l'humanité trouverait le pays de ses rêves, l'endroit sacré où il n'y aurait plus ni faim, ni soif, ni fatigue, ni servitude, ni mort ?
Chaque race, chaque peuple, chaque tribu eut ainsi ses paradis. L'histoire géographique nous en fait retrouver des centaines, brillant comme des clous d'or sur le pourtour de la planète, depuis les montagnes du Nippon jusqu'à la villa de los Cesares, dans les vallées de la Patagonie septentrionale.
On peut même se demander si, parmi les grands sommets d'accès pénible, il en est un seul qui n'ait pas été considéré comme un « paradis », comme un « Olympe », par les peuples qui les contemplaient de la base. Les « Monts Célestes » ou Tian-chan, à l'est de l'Iran, ne tiennent-ils pas leur nom de ce fait même qu'on voit en eux un monde supérieur, et combien d'autres massifs ou pitons isolés doivent des appellations analogues à un sentiment de même nature ! Tel le Mustaghata, ce mont superbe de 7 500 mètres d'altitude que Sven-Hedin essaya vainement à quatre reprises d'escalader jusqu'à la cime ! Là-haut, nous dit-on, s'ouvre une vallée charmante, où serpente une rivière sous les arbres, emplissant un lac que ne bouleversent jamais les tempêtes. Un chameau blanc paît les gazons touffus et de beaux vieillards à longue barbe, vêtus de blanc, s'entretiennent à l'ombre des pruniers chargés de fruits. Depuis des milliers de siècles, une ville, Janaïdar, habitée par des immortels, toujours heureux et souriants, reflète ses édifices dans l'eau pure. Une légende presque identique se raconte dans le Valais sur la vallée perdue que d'aucuns recherchent encore dans le massif du mont Rose[349].
Placés dans l'Iran ou dans l'Arménie par les habitants de la Mésopotamie, les paradis furent ensuite localisés dans le bassin de l'Euphrate par les Sémites occidentaux, et c'est un de ces jardins de la plaine qui, grâce aux livres sacrés des Juifs, a laissé son mirage le plus longuement poursuivi par l'imagination des hommes. Où se trouvait exactement cette admirable campagne, restée si belle dans le souvenir des Hébreux qu'ils en firent le lieu de naissance de leur premier père, le jardin d'innocence où le péché était encore inconnu ? On ne saurait identifier la place de cet éden mythique de Chaldée, car les castes sacerdotales des diverses villes rivalisaient de prétentions, et certainement, suivant la migration des cultes, la construction et la destruction des cités, on désigna l'emplacement du lieu sacré en des endroits différents.
Babylone fut l'un de ces points d'élection. L'ancien nom de la ville est Tin-tir-ki, ce qui veut dire incontestablement « le lieu de l'arbre de vie », l'arbre qui occupait le centre du paradis terrestre ; en outre, une des appellations de la Babylonie propre est celle de Gan-Dunyach ou Kar-Dunyach, c'est-à-dire le « Parc » ou « Enclos » du dieu Dunyach, personnage resté dans l'obscurité d'un mythe inexpliqué.
D'autre part, les légendes désignent expressément comme le vrai jardin d'Eden le confluent des fleuves sacrés, le Tigre et l'Euphrate[350]. Un groupe de palmiers, épanouis sur la pointe de Korna, au-dessus de la rencontre des deux courants, marquerait, disent les riverains, l'endroit même où s'élevait l'arbre au fruit redoutable qui nous donna la connaissance du bien et du mal. Les ruines d'Eridu, la « ville du Bon Dieu », peut-être la plus antique cité de la Chaldée, parsèment le sol près du confluent, sur la rive gauche de l'Euphrate. D'après la légende des Musulmans, probablement léguée par les Israélites, le corps d'Adam, l'ancêtre universel, né de la terre rouge, c'est-à-dire du limon de l'Euphrate, reposerait dans les ruines de Kufa, au sud de Babylone, non loin des portes de l'ancien « jardin de volupté » d'où l'avait banni l'épée du chérubin.
De même que le mythe du paradis terrestre s'était déplacé originairement des hautes montagnes de l'orient vers les plaines de la Chaldée, de même il continua sa marche, de campagne en campagne, vers l'occident avec les peuples et leurs cultes. Ainsi, un autre Eden ou paradis fut imaginé entre le Liban et l'Anti-Liban, dans une vallée qui était en effet, d'après Ptolémée, une demeure de « délices ». Et, plus loin vers l'ouest, dans le monde hellénique ou par delà encore, que furent les divers jardins des Hespérides, celui de la Cyrénaïque, ceux de la Maurétanie, du Bétis, des îles Fortunées, sinon d'autres paradis, lieux d'espérance qui remplaçaient les pays du regret ? Puis, dans cette merveilleuse époque où l'on vit le Nouveau Monde surgir sur l'autre rive de l'Atlantique, Colomb lui-même ne déclarait-il pas que le grand fleuve dont les eaux s'épanchent dans le golfe vénézolan de Paria descend du Paradis terrestre, et ce paradis, ne le chercha-t-on pas, sous mille formes, en mille endroits, pour y trouver soit la fontaine de Jouvence, soit les inépuisables trésors de l'Eldorado, « l'Homme doré » ? On le chercherait encore, ce paradis, si la géographie n'avait enfin dressé l'inventaire de la planète et reconnu l'unité des lois dans tous ses phénomènes.
Des multiples suppositions relatives au Paradis, la plus bizarre peut-être fut celle de Gordon, le vainqueur des Taï-ping et le héros de Khartum. Ce soldat fanatique nous décrit l'île de Praslin, dans les Seychelles, comme ayant été l'Eden biblique. Les « quatre fleuves » dont parle l'ancienne écriture ne coulent plus, il est vrai, autour du jardin insulaire, mais qu'à cela ne tienne, ils y coulaient autrefois : l'île se rattachait au continent. Le Tigre et l'Euphrate, parcourant l'espace qui est devenu de nos jours le golfe Persique et la mer d'Oman, venaient se déverser dans l'océan voisin, tandis que le Nil et le Gihon, le torrent actuel de Jérusalem, se réunissaient dans la vallée qu'emplit aujourd'hui la mer Rouge et, contournant Socotora, allaient rejoindre les deux fleuves de la Chaldée. Toutes les autres parties du texte étaient expliquées par Gordon d'une manière analogue : l'arbre de vie n'aurait été autre que l'arbre à pain, le merveilleux nourricier des insulaires, et il faudrait voir l'arbre de la science du bien et du mal dans le fameux cocotier de mer ou *Lodoïcea Secheyllarum*[351].
Un écrivain plus large dans sa vue d'ensemble géographique ne va pas chercher le jardin de vie en un étroit enclos, en un îlot des mers ; il se demande s'il ne faut pas identifier ce lieu de délices avec le monde connu qu'arrosaient les quatre grands fleuves : le Tigre, l'Euphate, l'Indus et le Nil. Les légendes, qui confondent volontiers le ciel, la terre et l'enfer, n'ont aucun souci de la moindre précision dans les détails. Les quatre puissants cours d'eau étaient probablement ceux qui, dans l'horizon limité des premières sociétés, avaient le plus frappé l'imagination des hommes : il était donc tout simple qu'on les associât en un même tableau[352].
L'existence des grands courants fluviaux, qui modifia si puissamment l'idée première du paradis — imaginé d'abord comme une montagne du septentrion —, dut agir avec la même efficacité sur d'ensemble des mœurs et des idées générales. Ainsi le labour dans les terres grasses formées d'alluvions fluviatiles prît-il un tout autre caractère que l'agriculture dans tes vallées du pourtour iranien ; c'est en bas, sur les limites du désert, et cependant en plein sol de limon, « la tête dans le feu, mais les pieds dans l'eau », que les agriculteurs potamiens apprirent à cultiver le dattier, plante devenue essentiellement humaine puisqu'elle n'a plus d'existence spontanée : pure œuvre de l'homme, dont celui-ci fit un dieu[353].
De même l'art de la navigation dut certainement naître au bord des grands cours d'eau de la plaine, alors que sur les hautes terres de l'Iranie les peuples primitifs n'avaient eu aucune occasion d'apprendre cette industrie. Les ruisseaux, les rivières du plateau sont des filets d'eau sans profondeur, bientôt bus par le sable du désert et la sécheresse du vent ; les lacs peu nombreux, parsemés de bancs et de vasières, mais offrant aussi des gués aux cavaliers et aux piétons, ne pouvaient guère non plus, à ces époques lointaines, faire naître la profession de batelier. Sur le Tigre, sur l'Euphrate, au contraire, les riverains eurent toute facilité pour devenir d'habiles navigateurs. Même là où les deux fleuves glissaient dans leurs défilés avec un courant très rapide, on voyait des troncs d'arbres descendre au fil de l'eau et l'on n'avait qu'à les rattacher en radeaux pour former des véhicules au service des personnes et des denrées. En aval de la région des forêts, les peuples des rives augmentèrent la facilité de flottaison de ces radeaux en les soutenant par les dépouilles de leurs animaux, façonnées en outres.
Ce dernier moyen, employé par les riverains des grands fleuves d'Assyrie et de Chaldée pour traverser les courants, nous est une preuve que, même à l'époque où le Tigre et l'Euphrate étaient bordés d'une zone de cultures, des populations de pasteurs vivaient dans le voisinage immédiat des eaux ; l'usage des outres naquit naturellement dans le pays des steppes où les arbres sont rares, où les plantes à croissance spontanée n'ont pas de fruits pouvant servir de récipients ni de lianes se tressant en corbeilles. En ces régions on apprit à remplacer les vases naturels par des peaux de bêtes égorgées, à les employer pour tous les besoins domestiques, à les utiliser aussi pour la traversée des fleuves. La dépouille d'un mouton bien gonflée d'air suffit à porter un homme ; même aux endroits où le Tigre a plus d'un kilomètre de large et où le courant se meut avec une grande violence, le riverain n'hésite point à se hasarder seul sur une outre pour passer le fleuve, tenant son embarcation par les deux bras et se dirigeant par le mouvement des pieds. Des armées entières traversèrent ainsi les cours d'eau, non seulement dans la Mésopotamie, mais aussi dans les autres contrées qu'habitaient des peuples pasteurs ayant appris spontanément ou par des étrangers à se servir des mêmes moyens : Alexandre et les Macédoniens, ayant déjà vu traverser le Tigre par les habitants de Mésopotamie, passèrent l'Oxus selon le même procédé, comme l'avaient fait avant eux et comme le firent après eux de nombreux conquérants.
Ce mode de navigation est encore d'usage en tout pays civilisé et principalement dans les ports de la Hollande où l'on emploie des « allèges », c'est-à-dire des caisses à air que l'on amarre au flanc des navires chargés et qui les soulèvent au-dessus de leur ligne normale de flottaison. Les trains de bois qui descendent vers Paris des hautes rivières du Morvan sont soutenus par des flots de même nature ; le bois de chêne récemment abattu ayant un poids spécifique supérieur à celui de l'eau, il faut maintenir le radeau à la surface du courant en attachant sur le pourtour un certain nombre de barriques vides, maintenues strictement étanches[354].
Arrivés dans les cités de l'aval, où leurs cargaisons se vendaient à profit, les bateliers de la Mésopotamie se débarrassaient également de toutes les parties de leurs esquifs. Les outres pouvaient être employées soit comme récipients de liquides, soit comme soutiens des nageurs à la traversée du fleuve ; quant au bois, il était fort précieux dans ces contrées dont les habitants avaient transformé tout le sol en terres labourables, ne laissant que des palmiers aux alentours de leurs villes et de leurs villages ; aussi ne manquait-on pas de l'utiliser, soit pour divers usages domestiques, soit aussi pour la construction de véritables bateaux destinés à naviguer sur les eaux du golfe Persique. L'histoire écrite n'attribuant pas explicitement aux Chaldéens la pratique de la navigation maritime, des écrivains modernes ont cru pouvoir assurer qu'avant les Phéniciens nuls autres Occidentaux d'Asie ne s'étaient aventurés sur la haute mer.
Mais divers indices permettent à von Ihering d'affirmer que les Babyloniens avaient aussi sur la poitrine ce « triple airain » qui leur permettait d'affronter les vagues. La construction des navires, nouvelle conquête de l'industrie qu'inspira probablement aux Chaldéens la forme du poisson, — proue et poupe effilées, quille représentant l'épine vertébrale, membrures se substituant aux arêtes et rames aux nageoires, — fut facilitée par certaines conditions naturelles : le pétrole qui s'écoule en lentes fontaines aux bords du Tigre et dans les vallées voisines fournissait en abondance le goudron nécessaire. Quelle que fût la forme des embarcations, elles consistaient toujours en une légère charpente, recouverte d'une natte et enduite de bitume[355].
Le golfe dit « Persique » et qui fut aussi le golfe Babylonien présente, le long des côtes d'Arabie, un chemin très facile vers l'île de Bahreïn, dont les perles avaient une si grande valeur et que d'innombrables ruines nous montrent avoir été un centre considérable de population et de commerce[356]. Dans ce voyage à proximité de la côte, les matelots n'avaient pas à quitter le bassin naturel que leur offrait le golfe frangé de ports ; nulle part ils ne perdaient de vue les rivages de la terre ferme ou les archipels du littoral, et c'est ainsi qu'ils firent leur apprentissage avant de s'aventurer dans la grande mer, soit au sud-est, dans les espaces sans bornes de l'océan Indien, soit à l'ouest, dans les golfes, détroits et parages limités des eaux phéniciennes, cypriotes et Cretoises. Comme champ d'évolution, la mer Persique était, il y a huit mille ans, plus allongée que de nos jours : le golfe pénétrait beaucoup plus avant dans l'intérieur des terres ; l'Euphrate, le Tigre, le Karun ne s'unissaient point en un même delta, et pour se rendre de Suse à Ninive ou à Babylone, il fallait se hasarder sur la mer. On sait par des inscriptions cunéiformes que Sennacherib, puis Assurbanipal eurent à lutter contre les flots pour conduire des expéditions de guerre dans le pays d'Elam. À cette époque, moins de trente siècles avant nous, la plage marine de la Chaldée était au bas mot 100 kilomètres plus au nord ; depuis cent ans le progrès annuel des alluvions est évalué à un peu plus de 50 mètres[357].
La légende du déluge décrit le bâtiment de Sitnapichtim (Zisuthros, Chassisadra, Atrachasis, Noé) comme un navire de mer et lui donne un pilote, circonstance que l'on ne pourrait expliquer si les habitants de la contrée n'avaient pas connu la grande navigation et si la nécessité de tenir le gouvernail pour diriger la course d'un bateau n'avait été bien comprise : en effet, sur le Tigre ou l'Euphrate, tout bon matelot eût été un pilote suffisant, et sur une simple nappe d'inondation le navire n'aurait eu qu'à flotter. Le lâcher d'une colombe, lors de la baisse des eaux du déluge, nous montre aussi que les marins de Chaldée, de même que plus tard les Phéniciens, avaient l'habitude, lorsqu'ils se trouvaient encore en pleine mer et qu'ils se croyaient à proximité du rivage, de lancer des pigeons qui, après s'être élevés très haut dans l'air, cinglaient directement vers la côte la plus rapprochée et leur indiquaient ainsi la marche à suivre : la colombe était leur boussole[358]. D'après la légende babylonienne, le grand dieu-poisson Ea ou Oanès avait amarré à ses cornes le navire de sauvetage, espoir de l'humanité seconde, poulie remorquer vers le sommet d'un mont à travers l'immensité des eaux débordées. Le symbole a certainement une signification d'une très haute portée. Le poisson divin ne se borne pas à sauver les hommes en guidant leurs navires sur la large nappe où se déversent les deux fleuves ; il les fait s'aventurer au loin pour aller chercher les denrées utiles, en échange des marchandises de leur propre pays. Les hommes apprennent à se connaître et s'entr'aident mutuellement en troquant les produits de leur travail, les idées de leur cerveau.
Telle fut l'importance du poisson symbolique, c'est-à-dire de la navigation et du commerce, dans l'histoire économique et sociale du monde babylonien que la légende lui attribue tout ce qui se fit de grand dans la contrée. Il enseigna aux hommes la pratique des lettres, des sciences et des arts de toute sorte, les règles de la fondation des villes et de la construction des temples, les principes des lois et la géométrie ; il leur montra les semailles et les moissons ; en un mot, il donna aux hommes tout ce qui contribue à l'adoucissement de la vie : « Depuis son temps, rien d'excellent n'a été inventé »[359]. La légende nous dit aussi qu'Oanès était amphibie, à la fois poisson et homme, ayant la tête de l'homme au-dessus de celle du poisson et les pieds humains au-dessous de sa queue ; chaque jour il employait son temps sur la terre, mais au coucher du soleil il plongeait dans la mer pour en ressortir à la résurrection de l'astre. Le sens de ce symbole n'est-il pas simplement que l'origine de la civilisation est double dans le pays des Fleuves, qu'il faut la chercher à la fois dans la terre et la mer, dans l'agriculture et le commerce[360] ?
La légende du déluge, dont on était naguère porté à faire un mythe essentiellement hébreu, parce qu'on l'avait trouvée uniquement dans les livres sacrés des Juifs, est désormais classée, sans aucune espèce de doute, parmi les productions mythiques d'origine chaldéenne. La tablette de la bibliothèque de Ninive spécifie la cité qui doit être submergée : « Churippak, la ville que tu sais, qui était située au bord de l'Euphrate… et les grands dieux, leur cœur les porta à faire le déluge »[361]. Ce que les documents établissent maintenant, la nature l'eût d'ailleurs indiqué d'avance, car pareil mythe n'eût certainement pu naître sur un plateau de terres avides d'eau, comme l'Iran, où toute inondation serait la bienvenue[362] ; ce n'est pas non plus dans les steppes rocheuses qu'avaient traversées les pasteurs hébreux ni dans les régions montueuses du Caucase. La naissance d'une pareille tradition ne pouvait avoir lieu qu'en des campagnes basses où les pluies viennent se déverser en puissantes nappes et où les fleuves débordent fréquemment, recouvrant l'immensité des plaines, noyant les moissons et rasant les cités.
Dans la Genèse, cette histoire du Déluge est gauchement racontée : le nom de l'arche, *tebah*, signifie « coffre » et non « vaisseau » ; il n'y est pas question du lancement de l'embarcation, on n'a pas su reproduire la légende chaldéenne parlant du pilote, de la direction du navire et des choses de la mer[363].
Toutefois, ce n'est pas uniquement dans le double bassin du Tigre et de l'Euphrate que se formaient des traditions d'un déluge ; elles naquirent aussi en d'autres contrées soumises aux mêmes conditions géographiques, par exemple dans les régions que parcourent les grands fleuves chinois Hoang et Yangtse. Ainsi se répétèrent en divers lieux ces récits dont les missionnaires chrétiens font grand état comme fournissant une preuve de ce prétendu déluge universel dont parle la Bible. Ces histoires, racontées dans les contrées Les plus distantes, devaient pourtant se ressembler par les détails qui ressortent de l'événement lui-même : les grandes pluies, l'embarcation de sauvetage, son échouement sur un roc ou sur une montagne, la première branche verte ou la première fleur que l'on retrouve après la navigation périlleuse, la reconstitution de la société des hommes après la grande noyade. Mais la légende manquait dans les pays où des inondations générales n'ont jamais lieu, où les fléaux à craindre sont les trombes, les cyclones, les explosions volcaniques. C'est pourquoi, au grand étonnement des commentateurs des livres juifs, les documents iraniens les plus antiques ne font aucune mention d'un déluge.
Pareil phénomène, inconnu aux habitants, ne pouvait se magnifier à leurs yeux en un cataclysme comme celui que décrit la Genèse.
Toutes les nations chez lesquelles se forma ou qui accueillirent la légende devaient nécessairement, à la fois par une sorte de patriotisme et par le besoin naturel de localiser d'une manière visible le théâtre de leurs récits, chercher dans les limites de leur horizon l'endroit sacré où les rares justes sauvés du désastre avaient, sur quelque haute vallée, repris possession de la terre émergée des flots. Les habitants de la Mésopotamie chez lesquels naquit le mythe sous la forme que lui donnent les livres sacrés des Juifs, des Chrétiens et des Musulmans indiquaient donc, comme lieu de descente de l'arche, la pointe la plus élevée du demi-cercle de montagnes qu'ils voyaient se dérouler autour d'eux, des monts Carduques ou Gordéens, c'est-à-dire Kurdes, aux sommets des monts Zagros, sur le rebord occidental de l'Iran ; c'est, là qu'il faut chercher le Nisir, cité par les inscriptions cunéiformes. D'ailleurs la Bible hébraïque, empruntant sans aucun doute des récits assyriens, dit formellement que les passagers de l'arche « descendirent de l'orient » pour aller habiter les plaines de la Mésopotamie[364].
De ce point de départ le lieu d'échouement se déplace dans tous les sens, suivant la marche des peuples et la propagation de la légende. Vers l'est les Iraniens désignèrent l'Elvend, divers sommets de l'Albordj ou Elburz, le Demavend comme autant de « montagnes de Noé ». L'Afghanistan, le pays de Bokhara ont aussi leurs « descentes de l'arche », et près du Mérou de l'Himalaya se dresse le Nâubendhanam, l' « Attache du navire » où Manou Vâivasvata amarra son esquif lors de l'inondation universelle. En un mot, toutes les montagnes qui frappèrent assez l'imagination des peuples pour que le mythe en fit la résidence des dieux ou le paradis primitif de l'homme furent en outre, désignées comme les lieux sacrés où l'humanité, purifiée par les eaux, naquit une seconde fois. Dans une autre direction, le Caucase, et, d'une manière toute spéciale, le Masis ou Ararat devinrent aussi des « monts de l'arche » pour les populations des vallées inférieures. Puis, avec la migration des peuples et de tout leur bagage d'histoires et de légendes, la procession des pics sacrés se continua vers l'ouest[365], les massifs les plus rapprochés cachant toujours les reliefs lointains. L'Argée est une de ces « montagnes d'étape », de même l'Olympe de Bithynie et celui de la Thessalie. Jusque dans nos Pyrénées, le puy de Brigue, le Canigou sont dits par les bergers roussillonnais porter encore à leur cime les anneaux de fer qui retenaient l'arche sacrée.
L'Afrique possède également ses Ararat dans le Hadjar Taôus, roc découpé en aiguilles bizarres, qui se dresse près de la rive méridionale du Tzâdé, dans les fécondes plaines alluviales qu'a déposées le fleuve Chari[366]. Enfin des Américains du Nord, grands lecteurs de la Bible et fort jaloux de l'Ancien Monde, ont voulu interpréter les livres sacrés en leur propre faveur, et dans maint journal on a pu lire que le véritable Ararat sur lequel s'arrêta le « coffre de Noé » fut une montagne de leur patrie.
Quoique les deux mythes du Paradis et du Déluge soient bien différents l'un de l'autre par le cadre qui les enferme, cependant ils contiennent au fond une même idée, celle de la naissance ou renaissance de l'homme, une première fois dans le « jardin de volupté », une seconde fois au sommet de la montagne ou s'arrêta l'arche. Aussi y eut-il tendance naturelle des peuples à localiser ces mythes au même endroit[367] et d'y ajouter celui du séjour terrestre des dieux.
La légende racontée par la Bible[368] au sujet des deux fils d'Adam, le laboureur et le pâtre, expose, sous une forme transparente, l'évolution que produisit l'agriculture babylonienne dans l'ensemble du savoir humain, car, très certainement, le mythe enfermé dans ce fruste récit n'est pas d'origine hébraïque : il est trop contradictoire pour qu'on puisse l'expliquer autrement qu'en le débarrassant des faussetés évidentes, introduites par un maladroit copiste, probablement un scribe de temple juif. En effet, quoique les Israélites connussent parfaitement l'agriculture à l'époque où fut reproduit par eux le document relatif aux deux frères Cain et Abel, les souvenirs de l'ancienne société patriarcale leur montraient dans l'état de berger le véritable âge d'or de leur race : à leurs yeux, la condition de pasteur, celle des ancêtres Abraham, Isaac et Jacob, était celle qu'un devoir pieux les obligeait de glorifier par-dessus tout. De là cette substitution du berger au laboureur comme être spécialement favorisé de Dieu.
D'après la forme judaïque de la légende, la divinité sensuelle, qu'avaient séduite les viandes de choix grillées sur l'autel et bien arrosées de graisse fumante, aurait tout spécialement agréé l'offrande du berger Abel et repoussé les fruits présentés par l'humble laboureur. Cette injustice flagrante du dieu Carnivore aurait été la cause de la première haine et du premier meurtre parmi les hommes. Et cependant l'ensemble de l'histoire nous montre que les bénédictions de l'intelligence, des inventions, des progrès de toute nature vont précisément au frère maudit. C'est lui, le laboureur, que la légende, sous sa forme primitive et complète, devait évidemment favoriser. Caïn a rang de premier-né, ce qui indique déjà une idée de supériorité dans l'esprit du conteur, mais il a surtout la supériorité pour la compréhension des choses, car c'est Caïn qui construit la première ville ; c'est un des siens qui devient le premier industriel en découvrant l'art de forger toute sorte d'instruments d'airain et de fer ; un autre de ses petits-fils invente la harpe et l'orgue, c'est-à-dire les instruments à cordes et les instruments à vent.
Bien plus ! C'est encore un descendant de Caïn qui, redevenu berger, enseigne aux autres pasteurs l'art de tisser les tentes. Toute la civilisation vient donc de l'homme de génie qui, le premier, sut ouvrir le sillon et en retirer les épis dont le van et la meule ont extrait la farine et le pain.
N'est-ce pas là, en effet, le résumé de toute l'histoire économique ? Si l'on se place au point de vue qui fut sans doute celui des Chaldéens, rédacteurs originaires de la légende, Caïn est donc un personnage tout autre que celui dont notre imagination, influencée par la copie infidèle du document, a retracé l'image, et le premier meurtre dont on a chargé le laboureur ne doit point lui être imputé ; il ne coïncide point avec la vérité sociale. Historiquement, dans les conflits de peuple à peuple, l'attaque ne vient point du laboureur pacifique, mais du nomade en quête de terres nouvelles. D'ailleurs, l'idée du meurtre devait naître plus facilement dans l'esprit de l'homme qui égorge les animaux et en écorche les chairs que dans l'esprit de celui qui s'ingénia pour construire la charrue de bois. L'histoire du premier meurtre, racontée sous la forme juive, est en réalité la première calomnie.
Lieu de naissance de nos principales légendes, la région des deux grands fleuves nous transmit aussi la plus forte part de notre héritage de civilisation matérielle : l'abondance des produits indigènes, la variété des denrées et des marchandises importées de loin, la convergence des voies historiques suivies par les migrateurs, le grand nombre d'étrangers venus de toutes parts, et tous divers par les mœurs, les langues, les idées, donnèrent à la vie babylonienne une telle intensité que l'on doit certainement dater de cette époque les découvertes fondamentales ou du moins les améliorations majeures qui ont fait passer l'humanité de la barbarie primitive à la civilisation consciente d'elle-même. L'agriculture, en premier lieu, y fit de merveilleux progrès, et si elle n'y prit point naissance, puisqu'elle exista de tout temps et partout sous ses formes rudimentaires, du moins y acquit-elle le développement qui en fit la grande nourricière de l'homme. Hérodote constate la richesse agricole de la Babylonie en termes non seulement d'admiration, mais presque de stupeur[369].
Le système d'irrigation potamien — condition essentielle de la culture intensive et facteur le plus énergique de cette civilisation — témoigne de puissants moyens d'action et d'une grande valeur technique et morale : c'est par milliers de kilomètres que se répandaient sur le sol, entre le cours de l'Euphrate et la basse vallée du Karun, les filets d'eau artificiels, dont les travaux sont antérieurs à l'histoire datée. Les eaux de la Kerkha irriguaient les environs de Suse dès l'époque de Karibu, grâce à de vastes réseaux dont on retrouve les traces « non seulement dans les textes mais aussi sur le sol »[370]. Le mur médique était probablement la berge d'un canal[371]. Le Didjeil empruntait l'eau du Tigre pour arroser la rive droite. Mais le plus prodigieux travail d'irrigation entrepris par les Chaldéens est celui qui fournissait d'eau 12 000 kilomètres carrés sur la rive gauche du Tigre, passant alors à l'occident d'Opis, et assurait ainsi l'existence de plusieurs millions d'hommes. La branche maîtresse en était le canal de Nahrwan « le Nourricier, qui se développait sur 400 kilomètres en longueur, dont 70, de Dura à la traversée de l'Adhim, taillés dans le conglomérat. La section était telle qu'à cette époque où les montagnes boisées de l'Azerbeïdjan et du Zagros assuraient au fleuve un débit plus élevé — l'Euphrate ne déborde plus comme au temps de Strabon —, le Tigre tout entier pouvait être diverti dans le chenal artificiel. Les barrages et prises d'eau, les régulateurs, la sage répartition des courants dénotent une grande maîtrise des connaissances hydrauliques.
L'irrigation remplit son but pendant des milliers d'années ; Nabuchodonosor fit réparer le barrage de Dura que, plus tard, les troupes d'Alexandre détruisirent en partie. Les Persans Sassanides, puis les Arabes Abbassides entretinrent le système d'irrigation, sans toutefois pouvoir parer aux envasements croissants : le Tigre, changeant de lit, détruisit « le Nourricier » à l'est d'Opis et rendit la contrée déserte.
Les animaux domestiques que l'homme possède actuellement pour compagnons dans la Mésopotamie étaient déjà liés à sa fortune lors des plus anciens temps historiques, et même le premier chapitre de la Genèse (vers. 24, etc.) mentionne les bêtes apprivoisées comme l'ayant été de tout temps. Le cheval était au nombre de ces associés de l'agriculteur dans le Pays des Fleuves, mais le nom qu'on lui donnait en akkad, *paikurra*, ou « chargeur de l'Orient », prouve que cet animal avait été domestiqué sur les plateaux de l'est[372], peut-être dans les steppes que parcourt encore aujourd'hui l'*Equus Prejvalskiy*, capturé par Groum Grjmailo et par Klementz[373]. Les fameuses campagnes « niséennes » qui nourrissaient les plus beaux chevaux de la Perse furent certainement un des lieux d'étape de la race. On recherche aujourd'hui cet ancien paradis du monde iranien[374] soit en Médie, entre Hamadan et Téhéran, soit aux environs de la ville de Nichapur.
Les habitants primitifs des plaines d'alluvions que parcourent le Tigre et l'Euphrate utilisèrent, pendant la période du défrichement, les arbres de la plaine, ainsi que les radeaux naturels formés par les troncs déracinés qu'apportait le courant, pour s'en faire des habitations ; mais quand le sol eut été changé en terre arable, quand les cultures recouvrirent le pays tout entier, les populations agricoles ne purent se construire d'autres demeures que des huttes ou des masures de terre battue, pilée, séchée au soleil : des roseaux, du bitume, du pisé, comme dans le Lyonnais, des *adobes* ou « toubes », comme dans le Nouveau Mexique et dans l'Algérie méridionale, tels étaient les matériaux indiqués ; l'homme avait à élever sa maison au moyen de l'argile qu'il retirait de sous ses pieds. Pareil genre de bâtisse, fort peu solide, ne tarde pas à se tasser, à se transformer en butte de terre herbeuse dès que l'on cesse de l'entretenir en bon état ; mais cet édicule d'argile n'en est pas moins le type initial de nos maisons modernes, pour lesquelles on a successivement ou en même temps, suivant les lieux et les matériaux disponibles, les modes, les styles d'architecture, employé les bois, les pierres artificielles ou naturelles, les cailloux roulés par le torrent, les marbres, les porphyres taillés et le fer.
Le Pays des Fleuves, très avancé en industrie métallurgique, fabriquait des objets de cuivre, de bronze, de fer et d'or dès les temps préhistoriques : dans les plus vieilles sépultures de Warka et de Mugheïr, à Suse, on trouve ces métaux travaillés à côté d'outils et d'armes de pierre ; l'argent seul fait défaut[375]. Le fer était d'un usage très répandu, surtout en Assyrie, grâce évidemment au voisinage des régions minières du Zagros, du Taurus et des montagnes du Pont où travaillaient les mineurs chalybes. Nulle part, ni en Chaldée, ni en Égypte, on n'a rien trouvé de comparable à l'amas d'instruments que Place a découvert dans un magasin du palais de Khorsabad : tous ces outils, grappins, crochets, chaînes, marteaux, pics, pioches, socs de charrue, faucilles, cercles de roues, en métal excellent, formaient comme un mur de fer, que l'on mit trois jours à dégager par le percement d'une tranchée. Le poids de ces instruments fut évalué à plus de 160 tonnes.
La principale évolution dans l'art de construire eut lieu en Babylonie même, lors du passage de la brique crue à la brique cuite. Pareille découverte a dû être faite mille fois avant d'être utilisée. Le feu domestique allumé sur des adobes et vivement poussé par suite de quelque accident, ou même d'un incendie, suffit maintes fois pour transformer les carreaux d'argile pulvérulente en véritables pierres, plus dures et plus solides que les fragments de rochers détachés des montagnes lointaines. Le durcissement des briques par le feu resta peut-être, pendant des siècles, un simple fait d'observation qui ne donna lieu à aucun changement dans le mode de construction en briques crues, adapté à une société rudimentaire ; mais le jour vint où quelque bâtisseur ingénieux eut l'idée d'employer les pierres cuites au feu pour tout ou partie de son édifice qu'il désirait rendre plus durable ou plus beau.
Or, « la cuisson de la première brique, dit von Ihering[376] peut être considérée comme un des faits les plus féconds en conséquences de toute nature qui se soient jamais accomplis sur la terre : il serait difficile de lui en comparer d'autres pour la portée civilisatrice », car de la brique naquit la ville.
Tandis que la charrue augmenta seulement la quantité de nourriture, la pierre artificielle groupa les hommes en sociétés, elle les associa par le travail, leur donna, par l'édifice, la conscience de leur supériorité de culture, de leur nation, de leur durée, et fit naître, par la discipline intellectuelle que nécessitait la construction, toute une série de recherches et de sciences qui lancèrent l'humanité dans une voie nouvelle de civilisation. D'après Peters, la première brique cuite dont on connaisse la date appartient au temple de Sargon d'Agade (Chargina) et n'a pas moins de 5 700 années.
Les montagnes artificielles que dressèrent les Chaldéens, pour placer sur le socle terminal la résidence de leurs dieux, ne furent point l'œuvre d'architectes inconscients : elles donnèrent naissance à de véritables constructeurs très savants dans l'art de mesurer le sol, de poser les matériaux, d'en calculer la résistance : toute une science géométrique se développa avec un grand détail de problèmes et de solutions.
D'après von Ihering, c'est également à ces immenses travaux d'architecture que les Chaldéens auraient été redevables de leur initiation dans la division du temps. Pour de pareilles besognes il leur fallait indiquer les heures de travail et les heures de repos, choisir également un jour pour la complète cessation des efforts musculaires et la reconstitution, de l'énergie : ce fut le *sabatu*, le « sabbat », que l'on consacra d'abord très simplement à la récupération des forces, et qui, plus tard, chez les juifs, et spécialement chez les chrétiens fanatiques, allait être transformé en jour de prière, de macération et de mortel ennui. Les nécessités du travail avaient si bien réglé la vie chez les Chaldéens que les dieux eux-mêmes étaient censés se reposer le septième jour. Ainsi le monde fut créé en six jours, et le septième jour, Dieu se délassa de son œuvre, considérée comme accomplie. De même, suivant la légende babylonienne, non exactement reproduite à cet égard par les livres hébreux, le déluge prit fin le jour du sabbat, après six jours d'ouverture des « bondes célestes » : les nuages, travailleurs obéissants, avaient, eux aussi, droit à reprendre des forces. Le mythe créant la divinité ne pouvait que lui donner les mœurs de l'homme lui-même.
Avec son cortège de connaissances et de notions exactes sur la division de l'espace et du temps, l'art de remuer la terre et d'entasser la brique que les Chaldéens avaient poussé si loin leur inspira certainement un grand orgueil ; la Genèse, reflétant cet esprit, nous raconte que les bâtisseurs de Babel, élevant leurs tours jusqu'aux cieux, avaient surtout l'ambition pour mobile : ils voulaient que leur nom fut répété par toute la terre, et il le fut en effet, car le Créateur, jaloux de leur gloire, descendit tout exprès du ciel pour confondre leurs langages et faire cesser le bon accord.
Rivaux de Dieu, puisqu'ils voulaient faire monter leurs tours jusqu'aux demeures éternelles, les Babyloniens dépassèrent en tout cas l'humanité entière par les proportions de leurs murailles de défense ; il ne paraît pas que même de nos jours, chez nos peuples militaires disposant d'un énorme budget, d'un si grand personnel de soldats et d'une si puissante industrie, une seule ville fortifiée ait des enceintes qui puissent se comparer, pour les dimensions, à celles de Babylone.
Que l'on s'imagine, en effet, un rempart extérieur ayant environ 90 kilomètres en développement, une hauteur de 10 mètres sur une épaisseur de 30, et 260 tours dominant le parapet du mur. Au nord, un premier obstacle barrait les approches de Babylone sous la forme d'une muraille et de son fossé coupant en entier la presqu'île sur une largeur de plus de 100 kilomètres entre les deux fleuves. A l'intérieur de l'espace urbain et de ses campagnes, assez vastes pour fournir la nourriture des habitants pendant le siège, d'autres enceintes se développaient parallèlement à celles du dehors et rendaient la ville absolument imprenable : en effet, elle ne fut jamais occupée que par trahison ou par suite de l'insouciance absolue des habitants qui, trop sûrs de l'impossibilité d'une attaque, ne veillaient pas du côté du fleuve. Assurés contre l'ennemi du dehors par les murs prodigieux de Babylone, les rois étaient également garantis contre toute attaque de leurs sujets par la citadelle intérieure qui tenait les deux bords du fleuve et qui, par un tunnel, pouvait lancer sa garnison tantôt sur l'une, tantôt sur l'autre des deux rives. Certes, Babylone, pas plus que les autres cités, ne put éviter son destin ; mais les annales ne citent aucun soulèvement du peuple, et, pendant des siècles, les ennemis étrangers vinrent se heurter contre ses murs. Tout cela fut l'œuvre de la brique. Ainsi que le dit von Ihering : « La brique est la pierre angulaire du monde babylonien ».
L'art de bâtir et de creuser, avec ses conséquences scientifiques si importantes, mesure du sol, c'est-à-dire géométrie, et mesure du temps réglée par les heures de travail et les jours de repos, trouva son complément dans l'art de la navigation, non moins créateur dans les annales du savoir, puisque les connaissances astronomiques lui sont dues presque entièrement.
A l'époque où l'on s'imaginait volontiers que chaque nation, créée spécialement par un Dieu pour un destin particulier, naissait avec des qualités originales indépendantes du milieu, on se bornait à dire que les Chaldéens étaient devenus plus habiles que tous les autres peuples dans l'art d'observer les étoiles. Puis, quand on éprouva le besoin de chercher la raison de ce remarquable privilège, on voulut la trouver dans l'état social des populations chaldéennes : on se plaisait à dire que les pâtres de la région des fleuves, passant la nuit sous un ciel clair et souvent tiède, à côté de leurs troupeaux, avaient des occasions nombreuses d'étudier la calotte céleste, et qu'ils en avaient profité pour y lire les signes indicateurs du changement des saisons.
Mais l'argument n'est pas d'accord avec la vérité historique : les Chaldéens civilisés, groupés en des cités populeuses, n'étaient point des bergers et devaient leur développement intellectuel à leurs mœurs agricoles et sédentaires. Les peuples de leur voisinage, Arabes et Touraniens qui étaient bien des pasteurs nomades, auraient été dans ce cas beaucoup plus favorisés dans leurs études du ciel.
Non, la nécessité est la mère de l'industrie dans la plus haute acception du mot ; elle est la mère de la science, et c'est parce que des marins de Babylone avaient le plus urgent besoin de trouver un point fixe dans le ciel qu'ils découvrirent le pôle céleste, qu'ils observèrent la rotation apparente de la voûte étoilée avec ses constellations diverses gardant toujours leurs distances relatives, et qu'ils apprirent à connaître les planètes ou astres errants. Ils devinrent astronomes parce qu'ils étaient marins, et les Phéniciens furent leurs élèves. Il est vrai que plus tard, lorsque l'oppression eut tué toute initiative chez les populations de la Mésopotamie, les élèves ayant émigré de l'archipel de Bahreïn vers les côtes de Syrie et pris pour champ d'action la plus vaste des cinq mers à eux connues, ces élèves devinrent des maîtres : des rois d'Assyrie et le conquérant Alexandre firent équiper des navires par des marins de Tyr et de Sidon[377] ; mais la marche même de la civilisation dans le bassin de la Méditerranée déplaçait forcément les centres d'activité mentale et matérielle.
D'ailleurs les documents sont là. D'après les recherches d'Oppert sur les inscriptions assyriennes, on peut affirmer que les astronomes de la Chaldée avaient fait des observations suivies sur la lune, le soleil, les étoiles errantes, pendant un espace de temps considérable, ils avaient constaté le retour des éclipses par groupes réguliers. Ils connaissaient très bien la période de 223 lunaisons — 18 ans 11 jours —, le *Saros*, et en auraient observé une cent fois plus longue, 1805 ans ou 22 325 lunaisons, comme la mesure du retour normal des éclipses dans le même ordre. L'éclipsé choisie comme point initial d'un de ces cycles, spécialement mentionné, nous ramène à 13 442 années avant l'an 1900 de l'ère usuelle des chrétiens, et l'on admet que cette date correspond à une coïncidence entre une éclipse solaire et le lever de l'étoile Sirius[378].
Quoi qu'il en soit, on ne saurait douter que la science chaldéenne ait devancé les connaissances de tous les autres peuples relativement aux divisions du temps, réglées par le mouvement des astres. Le parcours moyen journalier de la lune sur la circonférence de la sphère céleste, régulièrement calculé, coïncidait exactement avec celui de 13° 10′ 35″ qu'ont trouvé les mathématiciens modernes[379].
L'année était connue dans sa véritable longueur, et quoique la division annuelle comportât 360 jours seulement, on ne négligeait pas d'intercaler un mois supplémentaire aux époques voulues pour rétablir le balancement moyen. Les astronomes chaldéens décrivaient les taches du soleil et parlaient de la croissance et de la décroissance de lumière observées dans les planètes. Ils tenaient compte des astres à noyaux et à queues et possédaient des sphères sur lesquelles ils avaient gravé les étoiles par groupes et constellations, écrivant ainsi sur le ciel en caractères qui leur paraissaient immuables[380].
Les Chaldéens avaient inventé les signes du zodiaque ; et l'identité de formes, l'analogie des symboles qui se révèlent sans contestation possible dans tous les zodiaques des autres contrées, de l'Egypte et des pays européens aussi bien que de l'Inde, du Cambodge et de la Chine, prouvent que les observations astronomiques faites par les savants de la Chaldée constituent l'élément primitif de tous les cercles zodiacaux existant dans l'Ancien Monde. L'étude de ces documents établit aussi qu'à l'époque où furent construits les premiers zodiaques, le soleil se trouvait dans le signe du Taureau à l'équinoxe du printemps, puisque la constellation de ce nom occupait le premier rang. Or il y a 61 siècles que le soleil entra dans ce signe et 40 siècles qu'il passa dans le signe suivant : on en conclut naturellement que la ceinture symbolique avait été imaginée dans son ensemble par les Chaldéens au moins quatre mille ans avant nous : pareil travail suppose en outre que de longues périodes de préparation scientifique ont dû le précéder[381].
Les recherches de cette valeur demandaient un personnel considérable : aussi chaque cité avait-elle son observatoire et publiait-elle ses éphémérides, comme le font de nos jours les grands établissements scientifiques. Sans doute, les combinaisons d'astrologie pour la prédiction du bon ou du mauvais sort finirent-elles par entrer pour une forte part dans la besogne des observateurs, mais la science proprement dite en retirait aussi des éléments de progrès : les problèmes de géométrie trouvaient leur solution et les praticiens se hasardaient à la construction de cartes et de plans, documents vénérables dont les débris se trouvent encore dans nos musées. Pourvue de ces énormes acquisitions scientifiques, la Chaldée, semble-t-il, aurait dû conserver le privilège de fournir à l'histoire la date initiale pour la mesure des âges de l'humanité. Une de ces ères, celle de Nabonassar, d'après laquelle l'année vulgaire 1901 porterait le numéro d'ordre 2648, est du moins toujours mentionnée dans les calendriers usuels.
Les habitants de la Potamie réglaient les coupures de leur temps par douze et par sept, ainsi qu'en témoignent les mois et les semaines, mais ils connaissaient aussi la division par dix et c'est à eux, non aux Arabes, qui furent de simples vulgarisateurs, qu'il faut faire remonter le « système décimal ». Un abaque décimal conservé par un érudit de la Renaissance, Valeriano Bolsani, dans son livre *De sacris Ægyptiorum litteris*, ne comporte que des signes en tout point semblables aux caractères cunéiformes des inscriptions ninivites et babyloniennes : il faut donc y voir un véritable monument chaldéen, et l'on peut se demander si la tablette carrée qui repose sur les genoux de la statue du roi Gudea, tenant dans ses mains une règle et un compas, ne représente point cet antique abaque à numération décimale, qui est le plus précieux héritage de science légué par les anciens[382] ? Quant au signe de la virgule, encore utilisé dans notre système de numération, c'est un caractère purement cunéiforme non modifié.
Les heureuses conditions de milieu, sol, climat, eaux courantes, mer navigable, vents réguliers, qui donnèrent aux pays des Fleuves tant d'avantages de toutes sortes, entr'autres la poussée de l'esprit scientifique, firent aussi de la Babylonie le marché central des nations pour une étendue très considérable de l'Ancien Monde. Nous voyons par le code de Hammurabi que le commerce était aux mains de riches capitalistes ou banquiers qui, tout comme de nos jours, dirigeaient de haut leurs opérations, et en laissaient le détail à la discrétion d'agents. Les commerçants venaient de fort loin, de contrées qu'on ne pouvait atteindre qu'après des mois ou des années de voyage, et telle transaction ne se parachevait dans son ensemble qu'après un va-et-vient entre les deux pays, d'origine et de consommation. Le régime de l'échange devait donc se développer au milieu de ces hommes de toute langue et de toute race, en offrant, des garanties certaines au point de vue juridique. Toutes les institutions de droit que nos sociétés modernes s'imaginent volontiers être de leur invention étaient déjà connues des Chaldéens. Ils dressaient des contrats de société et de mariages, ils pratiquaient les hypothèques et les cautionnements, utilisaient les métaux comme moyen d'échange, et savaient leur substituer un mandat de paiement, très souvent plus lourd, mais beaucoup moins susceptible d'être volé ou pillé dans les transports et voyages, la *siparte* ou mission, galette d'argile sur laquelle on inscrivait au style l'ordre de payer et que l'on faisait ensuite durcir au four. Tous ces moyens d'échange se trouvaient singulièrement facilités par la grande découverte, celle de l'écriture, la matérialisation directe et la libre communication de la pensée. Les Akkadiens, ces Touraniens qui fondèrent les premières cités dans la basse plaine de la Mésopotamie, y gravaient déjà leurs inscriptions soixante-dix siècles avant nous. La légende du déluge, telle que la raconte Bérose, témoigne du respect que les Babyloniens professaient déjà pour les livres aux origines de l'histoire. La première recommandation faite à Zisuthros en prévision du grand cataclysme fut de prendre le commencement, le milieu et la fin de tout ce qui avait été consigné par écrit et de l'enfouir sous la ville du Soleil, Sippara. Tandis que la même légende de l'inondation universelle, reproduite par les Hébreux, ne mentionne que les précautions nécessaires pour la perpétuation des espèces animales, le récit de Bérose signale avant tout la sollicitude du Dieu sauveteur pour la préservation des trésors de la pensée. Du reste, le mythe de la création même impliquait chez les Babyloniens la naissance des livres comme nécessaire à celle de l'homme : Eridu fut bâtie dans toute sa belle ordonnance de richesse, c'est-à-dire avec ses observatoires et ses recueils de tablettes avant que la « graine d'humanité n'y fût semée »[383]. Si longue avait été la période de développement scientifique avant les temps où l'histoire commence à se préciser pour nous que l'on ne pouvait alors s'imaginer une époque antérieure à celle des livres. Chaque cité rivalisait d'orgueil comme centre littéraire. Uruk ou Warka en Chaldée — l'Erekh de la Bible et l'Orchoé des géographes grecs — fut aussi, comme Sippara, une « ville des livres » ; Chargina avait fondé une bibliothèque à Nippur : c'est là qu'Assurbanipal fit copier la plupart des textes destinés aux annales du palais de Ninive, et dont le contenu couvrirait dans le format in-quarto des livres modernes plus de 500 volumes de 500 pages[384]. Aussi loin qu'on remonte dans le passé, les documents indiquent pour l'origine de l'écriture des temps plus anciens, et les savants attendent avec confiance le jour où les antiques bibliothèques de la Potamie auront été suffisamment explorées et compulsées pour que l'histoire de ces contrées leur soit connue cinquante siècles avant nous, dans tous ses détails, et plus clairement que celle de la Grèce d'avant les guerres médiques, que celle de Rome d'avant Scipion[385]. La première forme des caractères tracés, estampés ou gravés sur les divers matériaux conservés dans les bibliothèques des cités chaldéennes fut certainement une reproduction idéelle des objets, analogue aux hiéroglyphes. Aussi longtemps que ce mode d'écriture servit pour la traduction des idées aux seuls individus, prêtres, fonctionnaires ou autres, appartenant à une même nation et parlant la même langue, il ne parut pas nécessaire d'en changer ; mais on dut s'apercevoir bientôt que de peuple à peuple, d'Akkadiens à Sémites, la traduction des figures se faisait en chaque langue par des mots différents et que la reproduction parlée des noms propres et des formes liturgiques devenait par cela même impossible ; il fallut donc ajouter aux hiéroglyphes des signes complémentaires pour exprimer soit des syllabes, soit des lettres, ou même substituer à l'ancienne écriture un nouveau mode de figuration entièrement syllabique ou alphabétique. Ce sont en effet des modifications qui s'introduisirent successivement dans les caractères chaldéens pendant les siècles postérieurs à la civilisation akkadienne, à travers les âges babylonniens, assyriens et persans. Les matériaux employés comme tablettes et les modes d'écriture changèrent aussi pendant le cours du temps. Peut-être dessina-t-on ou peignit-on les lettres sur le bois ; en tout cas, il fut un temps où on les imprimait sur l'argile fraîche, et Loftus trouva dans les fouilles d'Uruk deux tablettes portant la même inscription, l'une estampée, l'autre burinée[386]. C'est la dernière méthode qui l'emporta, et presque tous les documents écrits de ces époques anciennes que possèdent nos musées portent des caractères graves en forme de clous par des styles ayant mordu profondément dans la brique dure. Ici encore ce sont les matériaux qui déterminent le mode d'exécution : l'écriture des Babyloniens prit cette bizarre apparence cunéiforme parce que la brique était le seul objet commode que l'on eût sous la main et parce qu'il aurait été difficile d'y graver des courbes, l'entaille la plus commode à faire étant un trait ferme et droit s'arrêtant brusquement dans la pâte. C'est par des merveilles de recherches, de savante industrie et d'ingéniosité que les Grotefend, les Rawlinson, les Oppert, les Smith et autres ont réussi à déchiffrer les inscriptions cunéiformes des Akkadiens et des Assyriens, des Mèdes et des Perses, et le mérite de ces hommes nous paraît d'autant plus haut que déjà les scribes de Nabuchodonosor et de Darius devaient éprouver de grandes difficultés pour retrouver le sens des anciennes chartes.
En des milliers d'années, durant lesquelles la nation changea de langue et se succédèrent sur le même trône les dynasties de familles ennemies, le libellé primitif des annales serait devenu complètement incompréhensible si les rédacteurs attachés au service des bibliothèques n'avaient pris soin d'en faire la traduction dans les formes sémitiques modernes, tout en y maintenant çà et là des archaïsmes au caractère religieux. Cependant les documents non traduits ajoutés à ceux dans lesquels les prêtres, visant à l'exercice mystérieux de leur pouvoir, cherchaient à s'exprimer en un langage ignoré du vulgaire, constituaient de tels amas dans les palais des souverains qu'ils menaçaient de les encombrer. Il fallut créer tout un arsenal de grammaires, de lexiques, de tableaux pour le déchiffrement des écritures antiques : cette nature d'ouvrages explicatifs constitue la moitié de la littérature assyrienne.
La statistique du cadastre, les rapports détaillés sur l'étendue et sur le rendement des terres cultivées, les états annuels du bétail et autres éléments de l'impôt constituent une part considérable de ces prodigieux : amas de livres, occupant plus de place dans les palais que les habitants eux mêmes. La manie du grimoire officiel rongeait déjà l'Etat babylonien, des siècles avant que commençai l'action de la Grèce.
Le code d'Hammurabi jette une vive lumière sur la société chaldéenne. Certes les prescriptions pénales en sont sévères : il admet le droit du talion, punit de mort de simples offenses, inflige la mutilation pour certains crimes spéciaux ; l'ordalie par l'eau froide y décide entre le coupable et l'innocent. Cependant il paraît humain à côté de quelques-unes de nos législations modernes : la situation de l'esclave hébreu était bien moins dure, il y a 4000 ans, que celle du nègre antérieurement à la guerre de Sécession. La femme aussi était autrement protégée qu'elle ne l'est encore en beaucoup de contrées ; son indépendance était garantie en nombre de cas ; son trousseau, lors du mariage, était le prix auquel elle renonçait à la succession paternelle[387]. Enfin, la théologie était absente du recueil d'Hammurabi, bien différent en cela des prescriptions judaïques édictées quelques centaines d'années plus tard et qui en grande partie s'inspiraient nettement des lois babyloniennes[388]. Pour des contraventions commerciales, ce code chaldéen punissait le patron deux fois plus que le commis ; en cas de coups et blessures, l'indemnité à payer à l'artisan était plus élevée que celle que la loi accordait au noble. Le rôle du médecin y était prévu, ceux de l'architecte, du batelier et aussi celui de la « prêtresse non cloîtrée ».
Ces lois, qui certainement existaient en tant que coutumes avant d'avoir été promulguées, supposent une nombreuse population sédentaire pour laquelle l'écriture était d'usage courant, chez qui l'art de bâtir et la navigation jouaient un rôle très important, dont l'agriculture, enfin, était basée sur un large système d'irrigation bien organisé.
En ces contrées de terres fécondes, si heureusement disposées comme lieux de rencontre et d'échange entre les peuples, l'ère des très grands empires avait déjà commencé lors des origines connues de la protohistoire.
Une inscription d'un temple de Nippur, à laquelle les savants américains qui étudient ces ruines attribuent 80 ou même 90 siècles, nous dit que « Millel, le roi de l'univers, avait investi Lugal du gouvernement de la terre… depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, du golfe Persique à la mer supérieure, dans laquelle le globe de feu descend pour son repos ». En pleine mer, l'île de Cypre était devenue province de cet immense empire où Lugal avait « puissance sur toutes choses pour faire vivre tous les peuples en paix »[389]. De la plaine méridionale où s'élevaient, voisines les unes des autres, les puissantes citées de Nippur, Ur, Erekh, Eridu, Sippar, ayant chacune son dieu ou sa déesse[390] qui, à l'instar des rois, prétendait demeurer indépendant de tous les dieux voisins, le centre de culture remonta peu à peu vers le nord et trouva son point le plus stable à l'endroit où les deux fleuves rapprochent leurs cours et entremêlent leurs canaux.
C'est là que se dressa Babel, qui, de toutes les grandes cités du monde, garda le plus longtemps la domination politique sur de vastes empires. Cependant, durant les nombreuses générations qui se succédèrent sous le pouvoir des souverains de Babylone, la puissante métropole eut certainement à subir de grandes vicissitudes par suite des guerres et des révoltes, puisque vers l'époque où naquit l'empire d'Assur, il y a plus de trente-six siècles, le plus fier monument de Babel, la fameuse tour à étages de Borsippa, désignée par la tradition sous le nom de « Tour des Langues », n'était déjà plus qu'une ruine.
C'est ainsi que s'exprime à cet égard un hymne en langue akkadienne, traduit par Lenormaht : « Le temple des Sept Lumières a été construit par le roi le plus antique, mais il n'en avait pas élevé le faîte… Les pluies et les tempêtes avaient fait éclater la construction en adobes, les revêtements en briques s'étaient fendus, les massifs s'étaient écroulés en collines. Encore plus détériorée était la pyramide fameuse, lorsque Nabuchodonosor entreprit la restauration de la tour, destinée à s'effondrer de nouveau, tout en restant un témoin prodigieux des civilisations antiques.
Même en cessant d'être capitale de la région des fleuves, Babylone continua pendant des siècles de garder la suprématie virtuelle comme ville par excellence de l'industrie et du commerce. Lorsque le centre de la puissance militaire se déplaça vers le nord pour se fixer au confluent du Tigre et du grand Zab, la cité centrale de la Mésopotamie n'en exerça pas moins sa puissance de fascination sur les peuples et les rois ; maint souverain d'Assur vint y établir le siège de l'empire, et souvent des révoltes, les unes réprimées, les autres victorieuses, s'appuyèrent sur la ville forte qu'avait fondée Nemrod, le demi-dieu légendaire. Quand l'armée de Cyrus, après avoir détourné le cours de l'Euphrate, entra dans Babylone comme par une grande route, en pénétrant dans le lit desséché du fleuve, la ville était capitale d'un royaume indépendant. Même les Perses conquérants ne découronnèrent point la cité conquise et la placèrent, avec Persepolis et Suse, au rang des capitales. Puis Alexandre, devenu le maître du monde exploré, de la mer Ionienne et de l'oasis de Jupiter Ammon aux embouchures de l'Indus, fit choix de cet endroit comme centre de son pouvoir et lieu de rendez-vous pour tous les peuples civilisés. Il est vrai que la ruine commença peu de temps après, lorsque la résidence des souverains fut transférée à quelque distance, dans la cité nouvelle de Séleucie ; mais ce déplacement n'eut qu'une importance locale, le milieu géographique de la Mésopotamie et de toutes les contrées qui en dépendent étant resté jusqu'à nos jours au centre des terres alluviales où s'entremêlent les courants des fleuves jumeaux. Le nom de « Babylone » plane encore sur toute la contrée, tandis qu'au point de vue symbolique il désigne toutes les puissantes cités ou viennent s'entasser les millions d'hommes, apportant avec eux la fièvre du savoir, mais aussi la contagion du vice.
Comparé à celui de la Mésopotamie proprement dite, le centre de civilisation où naquit l'empire d'Assyrie manque presque complètement d'originalité, puisqu'il a tout reçu des régions du midi : l'écriture, l'industrie, les arts et les sciences. Mais le pouvoir monarchique s'y constitua d'une manière tellement formidable que les sar d'Assyrie sont devenus les représentants par excellence de la royauté absolue. Les tribus de montagnards qui descendent des vallées environnantes sont composées de Kurdes gagnant péniblement leur vie comme bergers et agriculteurs et toujours prêts au pillage quand une occasion favorable se présente : un chef de bande y trouve facilement des coupeurs de gorges pour l'accompagner dans ses expéditions de guerre ; un souverain y recrute autant de mercenaires sans scrupules qu'il y a d'hommes valides dans la contrée. Ce sont les éléments desquels se servirent les rois d'Assyrie pour organiser des armées impitoyables, prêtes au massacre et à l'incendie. Or, dans cette région ninivite où chaque vallée convergente fournissait le matériel de guerre en chair et en os, une puissance militaire telle que le fut Assur aurait pu disposer également de toutes les ressources scientifiques et industrielles qui lui venaient du midi ; mais il ne paraît point que les Assyriens aient ajouté beaucoup au trésor de découvertes importé de la Chaldée.
Les constructions des rois assyriens n'eurent d'autre motif que la poursuite de la guerre ou la glorification de leur personne : les préoccupations de science et de religion n'entrèrent que pour une faible part dans leur architecture. Les restitutions du palais de Sargon, telles que nous les donnent Place et Chipiez, montrent la prodigieuse quantité de travail à laquelle furent soumises les populations pour édifier à leurs maîtres de véritables cités, assez grandes pour contenir des armées de serviteurs et de soldats. L'étendue des terrasses, la perspective superbe des escaliers, la majesté des portes et la hauteur des tours devaient inspirer aux gens du dehors une sainte admiration, mêlée de terreur, envers l'habitant suprême de ces palais, et cette impression était encore accrue par l'aspect grandiose et terrible des statues colossales d'hommes et d'animaux qui gardaient les entrées. Pour sculpter ces monstres formidables, les artistes assyriens avaient à leur disposition les albâtres et les basaltes des montagnes voisines, et pouvaient ainsi assurer la durée de leurs œuvres, même au milieu de l'amas immense des briques renversées par un assaut ou changées en poussière par le temps. Les peintres et les décorateurs des palais d'Assyrie possédaient aussi des couleurs très durables, des sels de plomb et de cuivre que l'on croyait être de découverte récente avant que les archéologues n'eussent fouillé le sol de Ninive.
Le lieu précis du centre de l'empire assyrien fut probablement indiqué par la nature à l'endroit où les grands bateaux d'aval devaient interrompre la navigation et où les radeaux apportés par le courant d'amont étaient allégés de leurs denrées et dépecés. Les inscriptions cunéiformes ont révélé l'ancienne existence d'une ville d'Achour ou Assur, située sur la rive droite du Tigre, en aval du confluent de ce fleuve avec le grand Zab. Cette ville existait sans doute à une époque très lointaine, puisque son nom même était presque oublié aux âges où la nation perse entre dans l'histoire ; elle fut probablement en Assyrie le premier centre de la culture babylonienne et la capitale de la contrée désignée depuis d'après elle.
Plus tard, le mouvement central du trafic se reporta un peu plus au nord, vers la péninsule formée par la réunion du Tigre et du grand Zab. Là s'éleva la cité de Kalach, deuxième résidence impériale, attribuée maintenant par la légende à Nimrud ou Nemrod comme la plupart des ruines du double bassin fluvial, mais ayant eu les Salmanasar et les Assurnazirpal pour hôtes les plus fameux. Kalach déclina à son tour, remplacée peu à peu par Ninive, dont le tertre fait face à la ville moderne de Mossul ; cependant chacun des souverains, jaloux de sa divinité, aimait à fonder une demeure qui lui appartînt bien en propre, et vingt-six siècles avant nous, Sargon construisait son prodigieux palais à une vingtaine de kilomètres plus au nord : Dur-Charukin rappelle le nom du fondateur ; Khorsabad, appellation plus usuelle, provient de la dynastie perse des Chosrav, de douze à treize siècles postérieure à Sargon. Sennacherib ramena le centre de l'empire à Ninive, troisième capitale de l'Assyrie proprement dite.
Ninive, si admirablement placée à la réunion de deux importantes vallées, au point du fleuve où s'opérait le transbordement des marchandises, au milieu de la grande voie naturelle qui réunit le golfe d'Alexandrette aux campagnes élevées de l'Azerbeïdjan et à la mer Caspienne, et vers l'angle extrême d'un très grand amphithéâtre de montagnes, devait acquérir facilement une grande importance comme marché et dépôt central ; toutefois, l'emplacement occupé par les décombres de cette cité et qui est assez nettement délimité par les débris des remparts ne peut guère être évalué à plus de dix kilomètres carrés ; cet espace, dont une grande partie était réservée aux énormes palais royaux, n'aurait donc pu suffire à renfermer les foules considérables mentionnées par un passage obscur de la légende de Jonas[391]. Mais si commerçante et industrieuse que fût la capitale d'Assur, ses rois en firent surtout le « repaire des lions, la cité sanguinaire ».
Les maîtres du nord n'étaient pas, comme les premiers rois du midi, comme le « père Orkham », des êtres pacifiques et débonnaires, s'occupant surtout d' « approfondir les mystères des fleuves pour le bonheur de leurs sujets » ; ils se vantaient d'être terribles, effroyables, comme leur divinité même, El-Ilon, le « Fort », « celui qui fait peur » ; ils racontaient leurs atrocités avec un orgueil simple, avec la calme tranquillité du devoir accompli ; d'ailleurs ce Dieu lui-même se confondait tellement avec eux qu'on a pu leur dénier toute religion ; ils ne bâtissaient point de temples : leurs demeures étaient les vrais sanctuaires[392] ; leurs *Te Deum* ne sont pas des survivances d'un passé lointain, récités en une langue étrangère, enveloppés du mystère de la musique, ce sont des proclamations d'une impérieuse clarté : « J'ai pris les villes d'assaut, s'écrie Sanherib, et j'en ai fait des monceaux de cendres… J'ai balayé la contrée comme avec un balai et je l'ai changée en désert ! » — Et que nous dit le document connu sous le nom de cylindre de Taylor ? — « Mes chars de guerre, écrasant hommes et bêtes, broyaient les corps des ennemis. Je me suis érigé des trophées avec des amas de cadavres dont on coupait les extrémités. À tous ceux qui tombaient vivants en mon pouvoir, je faisais couper les mains. Assurbanipal célèbre aussi son exultante férocité : « Il est tombé vivant dans mes mains et je l'ai fait écorcher vif. J'ai fait arracher les yeux à son fils, mais au lieu de le jeter aux chiens, je l'ai muré dans la porte du Soleil, à Ninive ». Ces hauts faits ne suffisaient point encore au serviteur d'Assur » : il fallait qu'il attelât à son char les rois vaincus et se fit mener par eux, à coups de fouet, devant les autels des grands Dieux pour leur offrir ses actions de grâce en souvenir des corps mutilés, des villes incendiées, des populations anéanties. La rage des sar s'exerçait même contre les morts : « J'emportai leurs ossements, dit Assurbapinal en parlant des rois d'Elam, j'imposai l'inquiétude à leur ombre et les privai de libations ». Les rois vaincus, enfermés à Ninive en des cages de fer, étaient condamnés à briser et à réduire en poussière les squelettes de leurs ancêtres pour amuser les badauds.
On se demande s'il ne faut pas attribuer à l'habitude de verser le sang, de torturer et de tuer, la supériorité incontestable des artistes assyriens dans la représentation des hommes et des animaux mourants : le chef-d'œuvre de l'art ninivite est la lionne blessée qui se défend encore de la gueule et des pattes antérieures, tandis que l'arrière-train, déjà paralysé, traîne raidi sur le sol.
Le « Repaire des Lions » fut rendu à la solitude sans que l'histoire précise les détails de sa ruine, soit à l'époque d'une invasion des Scythes, soit peu après, par une victoire des Mèdes, il y a 2 500 ans. Presque aussitôt elle fut oubliée : Xénophon, passant deux cents années plus tard dans le voisinage des ruines, ne cite même pas le nom de Ninive, il parle pourtant des villes Larissa, Mespila, ayant surgi au milieu des restes grandioses de remparts et de pyramides[393]. On comprend d'ailleurs qu'au moment critique où Xénophon, pressé par les ennemis, venait d'accepter le commandement des Grecs et prenait les premières dispositions pour sa fameuse retraite, il ne se trouvât guère entraîné à discourir sur la gloire de l'ancienne Assyrie et les ironies de la destinée.
Maintenant, l'histoire de ces contrées du Tigre et de l'Euphrate, jadis si populeuses, ressuscite du sol où elle était ensevelie. En déblayant les amas de décombres, on a vu surgir les figures augustes des anciens dieux, et, descendants de leurs adorateurs ninivites, les spectateurs arabes se trouvèrent soudainement frappés d'une admiration mêlée d'effroi et même de terreur religieuse. Bien plus, les amas écroulés de briques nous ont conservé des milliers de tablettes écrites où les érudits modernes déchiffrent lentement les anciens mythes et retrouvent les origines de nos sciences. Mais si le précieux contenu des palais nous est resté, les constructions qui les abritaient n'ont pas duré. Si grandioses qu'ils fussent par les dimensions, ces bâtiments en briques crues ou cuites n'avaient pas l'éternité pour eux, du moins sous leur forme primitive ; ils devaient s'effondrer, se tasser en collines comme la butte de Birs Mimrud, comme les innombrables *tell* qui parsèment les plaines de la Babylonie et de la Susiane ; la pierre seule a subsisté. De même que les anciennes tours de Babel, les successives capitales d'Assur et les cités plus antiques encore de l'Akkadie, les villes de la Petite Mésopotamie que forment à l'est du Tigre les affluents du Karun sont devenues de simples monticules de terre grisâtre : les guerres, les incendies et le temps en ont eu facilement raison.
Des deux Suse qui se sont succédé en cette région pendant quatre mille années peut-être, la capitale de l'Elam et la résidence des rois Akhéménides, il n'est resté que des objets de peu de volume, blocs de diorite, pièces de bronze, poteries émaillées bleues, blanches, vertes, jaunes, des briques estampées et divers objets informes, mais tel est l'amas de terre cuite qui s'est entassé lors des incendies et des écroulements que pour la seule Acropole, le plus petit des trois monticules, de Morgan en évalue le cube à 1 500 000 mètres : ce tell de 35 mètres de hauteur est formé de décombres presque jusqu'au ras de la plaine voisine. A Nippur, les explorateurs américains ont constaté, sur une hauteur analogue, la superposition de 21 strates correspondant à autant de villes, dont six ont plus de 6 000 années de date.
Pareille démolition n'a pas eu lieu pour les monuments du « Trône de Djemchid », à Persepolis, grâce à l'emploi plus libéral de la pierre et à la faible hauteur relative des murs proprement dits ; le marbre et le porphyre des escaliers et des terrasses, des portes et quelques rares colonnes subsistent, quoique les briques soient tombées en poussière[394].
Mais l'imagination des hommes ne veut pas admettre la cessation de la vie. Une grande cité où vécurent des millions d'hommes paraît toujours vivante, ne fût-ce que de fantômes et d'esprits. C'est pour cela que notre vénération s'attache au sol aujourd'hui désert et jadis foulé par tant de pas ! Mainte ville, vers laquelle les immigrants se portaient en multitudes, a été transformée en cimetière et les cadavres suivent maintenant la route des vivants. Déjà lorsque Babylone était une ville naissante, son aïeule Erekh ou Warka, la « cité des livres » chaldéens, était tenue pour la cité sainte par excellence comme lieu de sépulture, et cette gloire lui est restée. L'emplacement de l'antique ville est entouré de nécropoles qui s'étendent à des lieues de distance. Lors des anciens jours, les riverains d'en haut jetaient leurs cadavres dans les eaux saintes de l'Euphrate, puis, à Erekh, des mains pieuses les retiraient du flot pour les déposer en terre consacrée : c'est ainsi que, durant notre moyen âge, on livrait les corps au courant du Rhône qui les portait dans les filets des Arlésiens, près des Aliscamps ou Champs Elyséens, le lieu du dernier repos. A l'exemple d'Erekh, combien d'autres villes de la Mésopotamie, consacrées à leur tour par de grands souvenirs, sont-elles également devenues des cimetières, et, comme tels, lieux de pèlerinage vénérés dans tout le monde islamique !
** Phénicie. Notice historique
Anatolie et Syrie du nord. — Les dates relatives au premier cycle de l'histoire ancienne de ces pays sont peu nombreuses. Le peuple des Hittites apparaît il y a trente-cinq siècles dans les annales des civilisations plus anciennes ; la bataille de Kadech où cette nation balança la puissance égyptienne aurait eu lieu 3 288 ans avant nous ( — 1 383 ans avant le début de l'ère vulgaire) ; les luttes des Hittites et des Assyriens se groupent entre le règne d'Assurnazirpal (vers — 873) et la prise de Karkemich en l'an 143 de l'ère de Nabonassar ( — 604), peu d'années avant la disparition de Ninive.
Quelques souverains sont mentionnés dans le texte :
|| | Ere de Nabonassar | Olympiades | Ere vulgaire
| Charukin, Sargon | 25,42 | 54,71 | — 722,— 705
| Nechao II, 26e dyn. égypt. | 136,152 | 165,181 | — 611,— 595
| Crésus, roi de Lydie | 189,199 | 218,228 | — 558,— 548
| Cyrus, roi des Perses | 187,218 | 216,247 | — 560,— 529
| Alexandre de Macédoine | 411,424 | 440,453 | — 336,— 323
| Mithridate (640-690 de la fondation de Rome) | 634,684 | 663,713 | — 113,— 63
Phénicie. — Une tradition rapportée par Hérodote donne plus de quarante-six siècles d'existence au temple de Melkarth à Tyr, mais l'hégémonie des villes phéniciennes ne passa de Sidon à Tyr que quinze siècles plus tard. La fondation de Cadix daterait de plus de 3000 ans ; le règne de Hiram, associé à Salomon dans les expéditions d'Ophir, se place environ mille ans avant le début de l'ère vulgaire.
Tyr reconnut maintes fois la souveraineté d'un vainqueur qui la menaçait, mais elle n'acheta pas toujours la paix : de 23 à 32 (ère de Nabonassar) elle résista aux Assyriens et de 160 à 173 aux armées de Nabuchodonosor ; Sidon fut détruite par « le plus cruel des Perses », Artaxerxès Okhis, en 389, et Tyr fut prise après sept mois de siège par Alexandre, en 415 de l'ère chaldéenne.
** Chapitre IV. Phénicie
C'est bien là le rivage heureux où fut divinisée la volupté.
*Relief d'Anatolie. — Pont-Euxin. — Asie grecque. — Remous ethniques. — Syrie. — Berceau des Sémites. — Nations des Hittites. — Pays de Damas. — Escales de la côte. — Grande navigation. — Comptoirs et civilisation phénicienne*
Le mot grec Anatolie, synonyme du mot latin « Oriens », présente en soi un sens des plus vagues, puisqu'il est correct seulement pour les Grecs d'Europe ; il est précisément le contraire de la vérité pour les populations des hauts bassins du Tigre et de l'Euphrate. D'autre part, le mot d'Asie Mineure est assez vague et l'étendue qu'il représente est indécise. Aucune expression d'usage constant, évoquant un sens précis, ne s'est donc généralisée pour la péninsule terminale du continent comprise entre la mer de Cypre et le Pont-Euxin : la cause en est à ce que la contrée ne fut jamais « une », ne posséda à aucune époque un caractère d'individualité nettement déterminé ; elle embrasse beaucoup de contrées diverses, ayant et méritant chacune un nom précis, mais il n'y a pas eu lieu d'en donner à son ensemble.
A première vue, ce rectangle presque régulier de l'Asie Mineure, se prolongeant à l'ouest de l'Arménie, entre l'angle sud-oriental de la mer Noire et le golfe d'Alexandrette, semblerait constituer une certaine unité au moins géographique ; mais à l'étude de la structure et du relief, on arrive sans peine à reconnaître que le pays est dépourvu de cohésion, privé de tout centre naturel et divisé en régions très distinctes, sollicitées par des forces d'attraction divergentes. Il est vrai que la presqu'île est traversée d'outre en d'outre par des chemins d'importance majeure : telle la voie diagonale qui des portes Ciliciennes se dirige vers le Bosphore. Mais cette route même eut beaucoup plus de valeur dans l'histoire par la communication qu'elle établit entre de grands empires et les deux continents que comme lien entre les provinces anatoliennes situées à droite et à gauche de son parcours. Les montagnes côtières, les massifs extérieurs divisent la contrée en autant de domaines particuliers, dont aucun ne fut jamais assez favorisé pour acquérir sur les autres une suprématie durable, mais offrant néanmoins assez d'éléments de force vive et de ressort pour se maintenir, sinon dans l'indépendance, du moins dans une certaine autonomie de mœurs, d'usages et de vie originale.
Ainsi la Cilicie, parvis des provinces de l'intérieur qu'avait à traverser la grande voie diagonale de la péninsule, se trouve pourtant comme séparée de l'Asie Mineure proprement dite ; elle regardait surtout vers l'île de Cypre et vers le littoral de la Syrie avec laquelle les habitants avaient leurs relations principales : des Phéniciens fondèrent des colonies dans cette région et la civilisation y prit un caractère essentiellement punique. Les hautes montagnes du Taurus, rocheuses, revêtues de cèdres, formaient, au nord de la plaine des rivières jumelles de la Cilicie, une frontière presque infranchissable, si ce n'est au défilé de la « Porte », très facile à défendre, mais livrant aussi fatalement tout le pays le jour où elle tombait entre les mains de l'assaillant. Pour passer du bassin de l'Euphrate sur le plateau Anatolien, soit par Alep, soit par Aïntab, les conquérant ou voyageurs avaient à escalader les hauteurs de l'Amanus ou à les contourner au nord par le défilé dans lequel s'engage le Pyramos, le Djihun de nos jours ; puis, après avoir franchi, dans la plaine, les lits changeants du Pyramos et du Sarus, il leur fallait attaquer la grande montagne pour atteindre par l'une ou l'autre gorge, en amont d'Adana ou de Tarsus, le passage de la Porte, et plus haut, par des chemins aisés, le seuil d'où l'on pouvait descendre sur le versant du nord : c'était comme la limite d'un monde[395].
De même l'amphithéâtre de la Pamphylie, tourné vers la haute mer, ne se rattachait aux autres districts de la presqu'île que par des chemins très âpres, et son rôle historique dans ses rapports avec les populations limitrophes était en conséquence presqu'entièrement annulé. D'ailleurs là, comme en Cilicie, vinrent s'établir des colons des îles et du littoral syrien. Quant aux langues de terre du sud-ouest de la Péninsule, elles constituent, au point de vue de la géographie physique, un ensemble à peine différent de celui des îles voisines pour les facilités de la navigation et pour celles de la défense contre les agresseurs venus du continent. Aussi étaient-elles peuplées de pirates, les Cariens, que l'on vit apparaître aux lieux les plus éloignés et dans les pays de langues les plus diverses comme pillards, marchands ou colons.
De l'autre côté de la péninsule Anatolienne, sur le rivage du nord, l'étroit versant désigné autrefois tout spécialement comme le « Pont » — Pontos —, c'est-à-dire le littoral maritime par excellence, est, en effet, si bien limité au sud par les arêtes de ses montagnes que son histoire le relie intimement aux autres bords de la mer Noire, jusqu'au pays des Scythes et, par delà les détroits de la Propontide, jusqu'aux presqu'îles et aux îles lointaines de la mer Egée. Ainsi les marchands de Milet, le port de la vallée du Méandre, avaient semé de leurs comptoirs les rives du Pont-Euxin jusqu'à Trébizonde (Trapezonte) et Dioscurias d'un côté, de l'autre jusqu'à Olbia et à travers le Bosphore kimmérien jusqu'à la bouche du Tanaïs : Herakleia, Sinope, Amisos, Kerasonte, Istros, Phanagoria sont des villes fondées par les Grecs. L'empire de Mithridate, qui se composait de bandes riveraines de territoire se développant sur une grande partie du pourtour de la mer Euxine, témoigne aussi de l'interdépendance géographique dans laquelle se tiennent les côtes de l'immense bassin.
La seule région de l'Asie Mineure qui présente dans son ensemble un caractère d'unité géographique très marqué est le grand ovale de plaines et de plateaux qui comprend le bassin supérieur de l'Halys ou Kizil-Irmak et qui se continue au sud vers les montagnes côtières en embrassant la haute Cappadoce et la Lycaonie. La Galatie et la Phrygie appartiennent aussi à cette région naturelle, disposée, semble-t-il, pour devenir le domaine d'une nation puissante. Mais ce vaste territoire, entouré de hautes montagnes qui lui forment écran sur tout le pourtour, ne peut recevoir qu'une proportion de pluies insuffisante pour de riches cultures ; la partie méridionale de l'espace ovalaire est presqu'en entier un désert de plaines salines, de marécages et de fondrières argileuses. En outre, cette contrée a le grand inconvénient de n'avoir pas d'issue naturelle vers la mer : aussi fut-elle très fréquemment une dépendance de pays maritimes de bien moindre étendue. Ainsi, l'empire de la Lydie, dont le centre politique était la ville de Sardes, peu éloignée du littoral marin, s'était prolongé au loin dans ces plaines centrales de la presqu'île et, lors des guerres fameuses entre Cyrus et Crésus, le fleuve Halys était la limite commune entre les deux puissantes monarchies.
Au point de vue de sa forme géométrique, on peut donc dire que l'Asie Mineure a non pas un milieu, mais plutôt deux foyers situés chacun d'un côté de la grande plaine centrale : à l'ouest, la Phrygie est la contrée vers laquelle convergent les chemins naturels de la mer dans tout le demi-cercle décrit du nord au sud, de la bouche du Sakaria (Sangarios) au golfe d'Adalia ; à l'est, la Cappadoce, que domine, à mi-chemin des deux mers, le colosse volcanique de l'Argée et qui prolonge vers chaque littoral et vers l'Euphrate son triple versant de terres fertiles, riches en herbes, « où paissent les bons chevaux »[396].
Sans doute, ces deux « foyers » de la Phrygie et de la Cappadoce ont eu à diverses époques une grande importance économique ou politique répondant à leur heureuse situation. Il est vaguement question d'un passé obscur où Mazaca, la Césarée romaine, était contemporaine des grandes cités glorieuses, Thèbes et Memphis, Babylone et Ninive. De nos jours, le voyageur découvre les ruines de nombre de grandes et riches villes ; le désert qui les entoure fut productif autrefois : il n'y a plus ni eau ni habitant. Comparé pourtant à des terres privilégiées, telles que l'Arménie, Assur, la côte de la Phénicie, la Perse, ce territoire leur est inférieur : la faible dimension des deux moitiés du plateau Anatolien ne leur a pas permis de conquérir la prééminence.
Quant aux dentelures extrêmes de l'Asie Mineure, découpées par les cours d'eau en autant de péninsules secondaires et traversées de seuils qui mettent en communication facile les baies latérales, elles appartiennent à une formation géographique spéciale, la même que celle des îles de l'Archipel, Cyclades et Sporades. A l'exception de Troie, que les souvenirs de l'Iliade nous font apparaître comme une cité asiatique, mais qui n'en était pas moins peuplée de gens appartenant à la même forme de civilisation que les Hellènes, toutes les villes du versant anatolien de la mer Egée ont des noms qui résonnent à nos oreilles avec la même sonorité que ceux de la Grèce européenne, et de tout temps elles eurent une population sinon hellénique, du moins hellénisée : Pergame, Phocée, Magnésie, Smyrne, Ephèse, Milet, Halicarnasse. Il serait absurde d'étudier ces contrées avec le territoire de l'Asie, parce qu'elles lui sont rattachées matériellement. Par leur nature physique et par leur histoire, elles font réellement partie du même monde que les péninsules situées en face, de l'autre côté de l'Archipel.
Ici, nous nous trouvons donc en Grèce, quoique dans une Grèce à physionomie spéciale, ayant des traits originaux qui contrastent avec ceux de la Thessalie, de l'Attique et du Péloponèse.
Ces caractères particuliers à l'Asie grecque proviennent de la part d'éléments apportés de l'intérieur et mêlés à la civilisation hellénique des cités du littoral. C'est en raison de ces contrastes que la ville d'Ephèse avait reçu le nom d'Asia — « Asie » — : elle se présentait en effet dans le monde grec comme une école des idées religieuses, politiques et morales introduites de l'Orient. De même, sous la domination romaine, on prit l'habitude de désigner[397] spécialement par l'appellation d' « Asie » le royaume de Pergame, composé de la Mysie et de la Troade. Dans l'antiquité, le symbole le plus saisissant de cette fusion des éléments ethniques et des civilisations de l'Asie et de l'Europe nous est fourni par l'histoire du Perse Cyrus le Jeune, devenu satrape des principales provinces de l'Asie Mineure. Ce fut pourtant un véritable Grec par la culture de l'esprit, et il fit appel à la vaillance des Spartiates, au génie des Athéniens pour tenter la constitution d'un empire gréco-asiatique. Depuis ce conflit, qui eut lieu il y a vingt-trois siècles, combien de luttes entre-choquèrent l'Europe et l'Asie sur les mêmes champs de bataille !
Le manque d'unité politique dans les contrées riveraines des deux mers, au sud et au nord de la Péninsule, se présentait en beaucoup d'endroits sous forme de morcellement absolu, par suite du manque de communications faciles. Telle vallée de la Pamphylie ou de la Lycie, telle presqu'ile de la Carie constituait un petit monde distinct formant une seigneurie ou une république autonome ne se rattachant à ses voisines que par des traités d'alliance ou par le lien féodal des hommages et des tributs. Lors de la constitution des grands empires assyrien, persan, macédonien, qui soumettaient les populations les plus disparates à l'union apparente de la sujétion commune, tous ces petits Etats secondaires en étaient quittes par le paiement d'impôts, aggravés dans les grandes circonstances par l'envoi de gens de guerre ; puis, après la tempête, ils se retrouvaient dans une situation d'indépendance peu différente de leur ancienne condition : la nature même le voulait ainsi.
Il est curieux de constater qu'avant le deuxième siècle de l'ère vulgaire, l'Asie Mineure ne se trouva jamais sous une domination unique. Ni les Hittites, ni les Perses ni même Alexandre et ses successeurs ne semblent avoir franchi l'Iris ; les Romains ne subjuguèrent la Cappadoce que sous Trajan. Au déclin de l'empire de Bysance, le même fait se reproduisit : la domination arabe ne dépassa pas le Taurus, et les Turcs, pénétrant par l'Arménie, conquirent le plateau Anatolien des siècles avant de posséder la Cilicie : Constantinople fut pris avant Tarsus[398].
Il semble que, d'une manière générale, les deux rivages péninsulaires, celui du sud, le long de la mer de Cypre, celui du nord, bordant la mer Noire, contrastent par leurs remous ethniques. Au sud, le mouvement de migration s'est produit surtout dans le sens de l'orient à l'occident : on constate l'arrivée de colons sémites de la Cilicie à la Carie sur toute la longueur du littoral.
Au nord de la péninsule, c'est en sens contraire que se portèrent les émigrants ; tandis que des marchés de commerce, fondés par des Grecs du midi, s'établissaient sur le littoral péninsulaire, des déplacements de peuples s'accomplirent souvent des côtes sarmates — c'est-à-dire de la Russie actuelle — vers celles de la Thrace et de la Bithynie, puis, de proche en proche, le long des montagnes du Pont jusqu'au pied du Caucase.
Ainsi les Kimmériens, de même origine que les Thraces d'Europe, pénétrèrent fréquemment dans l'Asie en franchissant le Bosphore et se répandirent tout le long de la côte ; à l'ouest, où la chaîne bordière est interrompue, ils envahirent aussi l'intérieur de la contrée et donnèrent naissance aux populations phrygiennes. Cette invasion des Thraces, tantôt guerrière, tantôt pacifique, est un fait sur lequel les témoignages des anciens et les recherches des savants modernes s'accordent parfaitement[399].
Dans la partie antérieure de la presqu'île, sur les rivages de la mer Egée, on constate aussi une poussée ethnique dans la direction de l'ouest à l'est : l'hellénisme avait pris son origine en Europe, d'où il envahit les îles et le littoral asiatique et pénétra même, par colonies compactes, jusque dans l'intérieur du pays ; en Cappadoce on voit, côte à côte, les descendants des Hellènes, des Iraniens et des Sémites.
Quoique séparée des plaines sarmates par une mer tempétueuse, l'Asie Mineure n'était pas moins en relations fréquentes, directes et indirectes, avec ces terres hyperboréennes. D'abord, depuis les âges reculés, des Argonautes, grecs ou phrygiens, s'aventuraient sur les eaux noires et redoutables pour aller conquérir des « toisons d'or » sous diverses formes, précieux métal, étoffes ou denrées. Puis les routes du littoral étaient aussi connues : la mer Ascanienne — car tel paraît avoir été le nom primitif du bassin maritime qu'on appela plus tard le « Pont Euxin », Πὀντος Ἄξεινος, Πὀντος Εὔξεινος — n'est pas assez étendue pour que les populations riveraines n'en aient pas au moins soupçonné les contours ; d'ailleurs, le rebord très élevé de l'arête de Crimée et, bien plus encore, les hautes montagnes du Caucase, aux neiges étincelantes, se montraient de fort loin aux navigateurs, marquant ainsi nettement une partie de la grande ellipse décrite au nord par les rivages.
Il est vrai que, vers l'orient, la communication par terre avec les plaines de la contrée devenue aujourd'hui la Russie méridionale était fort difficile, du moins par la voie la plus courte, car il aurait fallu pour cela longer de promontoire en promontoire la côte abrupte que dominent les escarpements du Caucase, et pareil voyage ne pouvait guère être entrepris que par des marchands, en groupes peu nombreux, demandant l'hospitalité de village en village : des peuples migrateurs auraient été trop embarrassés dans leur marche par les obstacles de toute nature, escarpements et gaves. Mais, par les rives occidentales de la mer Noire, les routes de migration étaient plus faciles à suivre, et certainement elles furent fréquemment utilisées. La grande expédition que Darius, fils d'Hystaspes, fit dans le pays des Scythes jusqu'au delà du Tanaïs, même au milieu du « désert où nulle race d'hommes n'habite et qui s'étend à sept journées de marche »[400], n'était que le choc en retour des nombreuses incursions auxquelles s'étaient livrées les populations nomades des grandes plaines septentrionales, poussant devant elles les Kimmériens, les Thraces et autres riverains de la mer Noire.
A la suite de cette campagne, et surtout grâce aux expéditions de commerce, tout le littoral, y compris les limans ou estuaires dans lesquels se déversent les fleuves entre l'Ister et le Tanaïs, finit par être bien connu des Grecs ; ceux-ci acquirent aussi des connaissances précises sur la direction des cours d'eau qui descendent des faîtes peu élevés de l'intérieur.
Dès les origines de l'histoire, des colonies fixes, établies sur la rive scythique du Pont-Euxin, complètent le cercle de marchés qui se développe autour du grand bassin maritime et se rattache à la fois aux îles helléniques de la mer Egée et aux ports septentrionaux de l'Asie Mineure. Les deux littoraux opposés — l'empire de Mithridate, embrassant tout le pourtour oriental de la mer Noire, permit de le constater d'une manière visible et matérielle — appartenaient au même ensemble de civilisation, et les cités qui se confrontaient par-dessus les flots avaient à desservir le même commerce, celui des métaux. La ville d'Olbia, située sur le cours inférieur du Borysthène, où se voient aujourd'hui les buttes inégales des Sto-Mogil ou « Cent Tombeaux », près du confluent du Bug et du Dniepr, recevait l'ambre, l'or et l'étain que lui apportaient les Scythes des bords de la Baltique et du lointain Altaï. Ainsi les artistes de l'Asie antérieure, Sidoniens, Grecs ou autres, qui importaient du nord ces matières premières et du Sinaï le cuivre et les turquoises, travaillaient les précieux métaux, sertissaient des bijoux, fabriquaient de merveilleux bronzes d'art, tandis que sur le littoral asiatique du Pont, dans les vallées de l'Asie antérieure, les mineurs chalybes, qui, au temps des Grecs, donnèrent leur nom à l'acier, extrayaient du sol du minerai de fer et en forgeaient, pour les mêmes clients, des armes admirables.
Comparée à la partie continentale de l'Asie Mineure, c'est-à-dire à sa masse quadrangulaire, non comprises les franges helléniques, la bande très étroite du littoral syrien, qui s'étend du nord au sud, entre le golfe d'Alexandrette et le golfe de Péluse, présente une opposition des plus remarquables. En proportion de la lourde péninsule Anatolienne, le territoire de Syrie est d'une superficie beaucoup moindre, mais combien la valeur historique en fut plus considérable, grâce aux migrations de peuples qui se dirigèrent vers ces contrées, aux rencontres qui s'y produisirent par la force même des lois naturelles, aux civilisations que fit naître la disposition géographique des voies convergentes !
Pour juger des avantages primordiaux dont les Phéniciens recueillirent le bénéfice et auxquels ils durent l'extrême importance de leur œuvre dans l'histoire de l'humanité, il faut planer à une grande hauteur au-dessus de la surface des terres, s'élever en aérostat, pour ainsi dire, et suivre des yeux sur notre petite boule planétaire les chemins qu'ont suivis de tous temps les caravanes des marchands et les peuples migrateurs.
Quand on embrasse ainsi l'ensemble de l'Ancien Monde, on constate que certainement la vie de l'humanité dut concentrer son activité d'une manière exceptionnelle sur cette côte de la Syrie. L'orgueil national et religieux avait persuadé les Juifs que leur cité de Jérusalem était le centre du monde, et, à certains égards, elle se trouve réellement, comme Tyr, sa voisine, dans la région, ou viennent s'équilibrer les forces des trois continents connus des anciens : c'est bien dans cette zone côtière que se croisent les axes principaux suivant lesquels devait se développer l'histoire.
Que l'on se rappelle le rôle de premier rang appartenant à l'Iranie, grâce à la ligne de vie, au chemin des nations qui se développe le long du diaphragme des montagnes de l'Asie centrale, au nord et au sud de cette arête majeure. Les grandes voies de l'Extrême Orient, convergeant de l'Inde et de la Chine, se rencontrent en ces contrées pour redescendre ensuite vers la Mésopotamie et former leur principal ganglion nerveux dans la plaine où le Tigre et l'Euphrate rapprochent leurs cours et mêlent leurs eaux pendant les crues. Babylone, ou telle autre cité voisine, fut le centre de l'histoire asiatique pendant des milliers d'années, et c'est en ce lieu même que se serait opérée, dans la direction du nord-ouest et du sud-ouest, la bifurcation des deux routes majeures d'Europe et d'Afrique, si, à l'occident de l'Euphrate, les déserts de l'Arabie ne s'avançaient vers le nord en un vaste hémicycle, empêchant, ou du moins rendant presque impossible, la traversée directe des argiles, des sables et des coulées de lave. La ligne normale de communication se reploie donc vers le nord pour remonter le cours de l'Euphrate jusqu'aux avant-monts du Taurus et gagner la côte, soit en traversant la bande étroite de terrain qui sépare le coude nord-occidental de l'Euphrate et le golfe d'Alexandrette, soit en quittant la voie fluviale plus au sud pour contourner le désert et rejoindre le littoral par une brèche des montagnes. De toutes manières, que la ville d'étape fût Karkemich, Alep, Antioche, Palmyre ou Damas, le point de divergence des deux routes, d'un côté vers l'Asie Mineure et l'Europe, de l'autre vers le continent africain, se trouvait reporté en Syrie, dans le voisinage immédiat de la Méditerranée.
Au point de vue des routes océaniques, les avantages que la nature assignait aux cités phéniciennes, lors du passage de la civilisation à leur périgée, ne furent pas moindres que pour les routes continentales. Vers l'ouest s'étend la Méditerranée qui baigne, sur 3 600 kilomètres en droite ligne, les rivages de l'Afrique et ceux de l'Europe, découpés à l'infini, du moins au nord, par les golfes et les baies. A peu de distance au sud, l'étroite mer Arabique pointe sa langue bifide de Suez et d'Akabah vers le golfe de Péluse et la Méditerranée, la mer Morte et la vallée du Jourdain.
Ainsi la ligne de navigation, sauf une faible lacune, se développe sur un espace qui dut sembler presque sans fin aux marins débutants. A l'ouest, ils atteignaient l'Atlantique, se dirigeaient soit du côté des tempêtes, des brumes et des glaces, vers les îles Cassitérides, la lointaine Thulé et les côtes de l'Ambre, soit du côté du soleil et des vents réguliers pour doubler le promontoire Soloeis et visiter les îles Fortunées. Au sud, ils allaient par le détroit de Bab-el-Mandeb, « Porte de l'Angoisse », et naviguaient vers « Ophir », la contrée mystérieuse, pointe méridionale de l'Afrique ou littoral des mers de l'Inde, où soufflent alternativement les vents alizés et les moussons, et jusqu'en Malaisie.
C'est aussi dans la direction même de la côte syrienne que la percée du haut Euphrate forme une coupure à la racine de la presqu'île Anatolienne pour ne s'arrêter qu'à une faible distancé de la mer Noire ; et cette route, sans être directement utilisée par de grandes expéditions de commerce, n'en servait pas moins à un trafic d'importance sur toute la série des marchés qui se suivaient le long de la « ligne de vie ». Enfin, il faut constater que les villes considérables du littoral syrien et de l'arrière-pays rapproché étaient situées à moitié chemin de deux autres voies historiques des plus fréquentées et dépassant même à cette époque les chemins maritimes comme artères de communication. Ces deux voies étaient, d'une part, la vallée du Nil, s'avançant vers le sud jusque dans les régions alors inconnues de l'Afrique intérieure ; d'autre part, les deux courants jumeaux du Tigre et de l'Euphrate, avec leurs affluents de l'est prolongeant au loin dans les terres l'avant-mer du golfe Persique. La côte de Syrie, elle-même disposée en une longe bande comme les deux vallées fluviales dont elle était l'intermédiaire, avait pour axe naturel une troisième route utilisée à toutes les époques, celle que forme la vallée de l'Orontes, parallèle au littoral, et sa continuation méridionale, la vallée du Leontes, puis celle du Jourdain, fertile et vivante dans la haute moitié de son cours. Il est vrai que la partie basse de ce sillon, de la mer Morte au golfe d'Akabah, se trouvait inutilisée par le manque d'eaux courantes.
Tous ces grands avantages d'ordre mondial que présentent le parcours et le croisement des chemins des peuples devaient donc se manifester à tous les endroits de la côte syrienne offrant des points de mise en œuvre comme lieux d'escale, d'expédition, de pêche, de culture ou d'industrie : chaque bourg, chaque village jouissant d'une heureuse situation locale avait des chances sérieuses de se transformer en cité d'importance majeure. Or précisément cette côte, qui, vue dans son ensemble, paraît être presque rectiligne, à peine échancrée, et qui est en effet complètement inhospitalière dans sa partie méridionale, sur tout le littoral de l'antique Philistie, se découpe au nord du mont Carmel en un certain nombre de criques semi-circulaires où venaient se réfugier les embarcations du large avant qu'il existât des ports artificiels aménagés par l'homme.
Le rivage de la Syrie, comme celui de la Maurétanie en Afrique, du Chili dans le Nouveau Monde, et d'autres régions montagneuses, présente, en dehors des arêtes principales de la chaîne côtière, une série de promontoires disposés en échelons et en retrait les uns sur les autres, de manière à former des lieux d'abri très appréciés contre certains vents : ainsi naquirent sur ce littoral, bien protégées contre la houle du sud et de l'ouest, les villes de Béryte (Beïrut) et de (Tripoli).
Quelques points de la côte possédaient un autre privilège, des môles naturels, des brise-lames formés par des îlots ou chaînes d'écueils. En ces parages, les roches basses, séparées de la terre ferme par des eaux peu profondes, mais suffisant néanmoins à cette époque pour donner asile aux embarcations, protégeaient les flottilles à la fois contre les vents du large et contre les attaques d'un ennemi ; ce fut l'une des causes majeures de la prospérité que purent atteindre les fameuses capitales Arvad et Sidon, et Tyr, plus puissante encore. Plusieurs de ces villes, favorisées en outre par la fertilité des campagnes du littoral voisin, se trouvaient en face d'une brèche des montagnes formant un chemin naturel pour le commerce d'outre-monts. Telle était précisément la situation de Tyr, placée tout près de la bouche du Leontes, que suivaient les caravaniers venus du haut Euphrate et des oasis septentrionales du désert.
La forme géographique du littoral syrien, avec sa chaîne de villes heureusement disposée pour le commerce, et par conséquent destinée à recevoir des immigrants de toute nationalité, des gens de toute race, libres ou esclaves, ne comportait pas une parfaite unité d'origine dans les populations qui s'y étaient établies : les migrations et les contre-migrations accomplies par terre et par mer durent changer diversement la teneur des éléments ethniques sur la longue bande de territoire, d'environ 800 kilomètres, développée du nord au sud entre l'Asie Mineure et l'Egypte.
L'influence du milieu a certainement réussi, suivant la durée de son action, à déterminer des ressemblances de types là où se présentaient autrefois des contrastes originaires ; mais de nouveaux mélanges d'hommes, de tribus et de peuples introduisant de nouvelles différences de caractères physiques, de langues, de religions et de mœurs parmi les habitants, l'équilibre général était encore modifié.
D'après le tableau ethnographique sommaire que reproduisent les annales des Hébreux dans le dixième chapitre de la *Genèse*, presque toute la population du littoral aurait été de provenance khamitique, c'est-à-dire aurait appartenu à cette race mystérieuse, distincte de la descendance de Sem et de Japhet, et que les Juifs semblent avoir inventée simplement pour y classer leurs ennemis et la faire maudire en bloc. Toutefois il paraît bien que, dans l'ensemble, les habitants de la Syrie étaient de même origine que les Hébreux, et qu'on peut les classer également parmi les Sémites. Les langages, les types se ressemblent du nord au sud, et l'on a motif de croire que le berceau commun de la race se trouve peu éloigné, sur les avant-monts du Taurus arménien. C'est de là que, pendant la succession des âges, seraient partis les émigrants, quittant pour de plus vastes patries — d'un côté le Pays des Fleuves, de l'autre le littoral marin — leurs vallées trop étroites.
Une légende juive, recueillie par la Genèse, dit qu'Abraham, l'ancêtre mythique des Hébreux, résida longtemps au pays de Haran ou Caran. Il est vrai que, par suite d'une confusion évidente de traditions, le même Abraham ne se distinguait guère du « Père Orkham » d'Ur en Chaldée, mais tout le contexte et l'ensemble du récit relatif à la vie du patriarche hébreu montrent bien que les Juifs considéraient comme le père de leur race, non le roi d'une cité chaldéenne mais un chef de bergers, errant avec ses troupeaux dans les solitudes de la Cis-Euphratide. Les pâturages qu'ils disent avoir été parcourus par leurs aïeux commencent immédiatement au sud du pays de Haran, la terre patrimoniale où Abraham avait vécu, où son fils Isaac et son petit-fils Jacob avaient pris femme. Le bourg de Hâran[401] qui existe encore sur le Nahr-Belik, fort ruisseau tributaire du haut Euphrate, occupe très probablement le centre de cette ancienne patrie des Sémites hébraïques.
Le Haran, que contourne à l'est la boucle du grand fleuve, à sa sortie des montagnes, est situé à la base des avant-plateaux des monts d'Arménie, là où les derniers renflements du sol vont se perdre dans la plaine. C'est donc un lieu d'étape par excellence pour les habitants des hautes vallées, mais il est en outre sur la grande voie historique tracée par la nature entre les degrés extérieurs du plateau d'Iran et les portes de Cilicie. Haran est ainsi placée au point de divergence de deux lignes de commerce et de migration, dont la principale, dirigée vers le sud-est, emprunte le cours du Tigre, et par ramification celui du bas Euphrate, tandis que l'autre, pointant vers le sud et le sud-ouest, se détache du haut Euphrate à son coude occidental extrême et longe le revers intérieur des montagnes de Syrie pour se diriger vers la mer Rouge et la péninsule du Sinaï par la vallée du Jourdain. Haran est aussi un centre stratégique de haute valeur, et fut très souvent, surtout pendant les guerres perso-romaines, le lieu de rencontre des armées.
Les conditions géographiques en vertu desquelles le pays de Haran acquit dans l'histoire un rôle de grande importance différent peu de celles que possède, à l'ouest, l'espace quadrangulaire limité par la mer et l'Euphrate, le Taurus et le désert, et dont la cité centrale est aujourd'hui la ville d'Haleb. Si les hommes vivaient en paix, si même certains privilèges n'étaient de nature à susciter les guerres et la dévastation, tous les avantages seraient réunis en cette contrée : les vallées des avant monts suffisamment arrosées, bien exposées au soleil du midi, peuvent fournir en abondance la plupart des produits utiles à l'homme, en nul lieu les facilités du commerce par terre ne sont plus grandes, puisque là se trouve le point de croisement, le carrefour des voies rayonnant vers l'Asie, l'Europe et l'Afrique. Mais le lieu de passage nécessaire pour les trafiquants était aussi celui par lequel se ruaient les armées, et précisément en cet endroit les routes convergentes s'unissent en un étroit couloir où les foules en mouvement devaient se précipiter avec force comme les eaux d'un fleuve entraînées en un chenal unique. Aussi nulle société tranquille n'a pu se constituer pour une longue période dans cette région pourtant si favorisée à tant d'égards. Que de fois des États s'ébauchèrent et tentèrent de vivre en cette partie de l'Asie antérieure, et que de fois ils succombèrent après une courte durée sous la formidable pression du dehors !
Aux temps protohistoriques racontés par la légende et l'histoire de ces contrées, c'est-à-dire il y a 3 500 ans, les abords orientaux des Portes Ciliciennes, la vallée de l'Euphrate et la Syrie, étaient occupés par les Hittites, Hétéens ou Héthiens, les Kheta des Egyptiens, nation très différente des Sémites qui peuplent de nos jours la Syrie septentrionale. Les monuments égyptiens représentent les Hittites sous des traits ressemblant, d'après Sayce[402], à ceux des Mongols de nos jours : ils avaient la peau jaunâtre, les yeux noirs, ainsi que la chevelure, celle-ci disposée en trois longues tresses ou réduite à une houpe au milieu du crâne rasé[403] ; le nez s'avançait en une forte saillie entre deux pommettes proéminentes et paraissait d'autant plus aigu que le front et le menton glabre étaient fortement rejetés en arrière. Sur les roches d'Ibsambul qui racontent la victoire, vraie ou prétendue, de Sésostris, les Hittites vaincus sont figurés avec une taille courte et ramassée, indiquant un peuple frère des Tartares du nord de l'Asie[404].
Quoi qu'il en soit, on ignore à la suite de quels événements ces populations non sémitiques s'étaient établies dans cette région de l'Asie antérieure. A en juger d'après certains détails de leur costume, la forme des bottes relevée à la pointe et celle des gants dont le pouce est isolé, les Hittites auraient fait un long séjour dans la Cappadoce, où l'on retrouverait encore, d'après Wilson, des troglodytes ayant le même type que celui des Hittites d'Ibsambul. Les habitations souterraines qui furent creusées par dizaines de milliers dans les buttes coniques, les talus et falaises de tuf, occupant une vaste étendue de terrain à l'ouest du mont Argée, auraient été l'œuvre des Hittites : c'est au moins à 3 600 ans avant nous qu'il faudrait faire remonter ces étonnants hypogées qui forment un labyrinthe sans fin dans le pays d'Urgub.
Des hautes terres de la Cappadoce, s'il est vrai que les Hittites y aient longtemps séjourné, ils seraient descendus vers le coude de l'Euphrate et le golfe de Cilicie, mais se seraient aussi répandus dans tout le vaste rectangle de l'Asie Mineure, puisqu'on y trouve partout des monuments hittites avec la curieuse inscription en relief, encore indéchiffrée, qui se dirige alternativement de droite à gauche et de gauche à droite. Le prétendu Sésostris, dont les stèles, mentionnées par Hérodote[405], se voient encore dans les montagnes de l'Asie Mineure hellénique, entre Ephèse et Smyrne, était un guerrier hittite, et l'aigle à deux têtes représenté sur les rochers d'Euyuk était le blason du peuple de Heth ou de ses souverains : ce symbole, de la férocité toujours prête à dévorer et à détruire frappa si vivement l'imagination des chevaliers croisés pour la conquête du Saint-sépulcre que les deux plus puissantes maisons impériales de l'Europe ont pris ce relief hideux pour modèle de leurs armoiries.
Les ruines découvertes au nord de l'Halys, à Euyuk et à Boghazkoï, témoignent d'une civilisation importante : ce sont des palais conçus sur un vaste plan et contenant encore des murs de profil hardi ; c'est le sanctuaire taillé dans le flanc rocheux des collines entourant Boghazkoï et dont les parois portent de longues théories de personnages sculptés ; c'est un temple récemment exhumé par des explorateurs allemands et auquel ils attribuent plus de 4 000 années. Le travail relativement soigné des édifices cappadociens fait penser que la date de ces constructions hittites est postérieure à celle des sculptures que le même peuple a laissées en Syrie.
Les Hittites avaient établi le siège principal de leur domination en Syrie vers l'époque où les Juifs pénétraient dans le pays de Canaan.
Suivant les balancements de l'histoire, la capitale, peut-être la métropole de tribus confédérées et de nations assujetties, se déplaçait entre l'Euphrate et la Méditerranée. L'une d'elles s'éleva sur la rive droite du grand fleuve, sous le nom de Karkemich, à un des points où se faisait le trajet le plus rapproché de la mer ; mais, depuis vingt-six siècles, l'ancienne « forteresse de Kemich » est rasée, ses débris ont disparu sous les sables et tout l'emplacement de la cité a pu être racheté récemment pour le prix d'une vache[406]. Le principal lieu de passage s'est avancé de quelques kilomètres vers le nord. D'autres cités importantes se fondèrent au sud-ouest, plus près de la mer, dans cette admirable vallée de l'Oronte (Orontes) qui naît au fond de la Syrie creuse, entre les deux chaînes parallèles du Liban et de l'Anti-Liban : telle Hamah (Hamath), où, dès 1812, Burckhardt découvrit sur des blocs de basalte de précieuses inscriptions (appelées d'abord hamatéennes, maintenant classées parmi les monuments hittites), telle Kadech, dont on recherche les ruines dans le voisinage d'un grand réservoir d'irrigation, devenu lac pittoresque : c'est là, d'après certains auteurs, que se serait livrée, il y a trente-deux siècles et demi, entre les armées égyptiennes et les forces hittites, la terrible bataille représentée sur le Ramesseum de Thèbes et racontée par le scribe Pentaour.
Après avoir subi l'effort des Egyptiens, les Hittites, déjà ébranlés dans leur situation prépondérante en Syrie, eurent à repousser l'assaut de leurs terribles voisins, les Assyriens, et des siècles de résistance finirent par les user : la prise de Karkernich mit un terme à leur existence nationale.
Par la position même qu'ils occupaient, ils interrompaient tout commerce naturel entre les Sémites de la Mésopotamie et ceux de la côte syrienne : les communications ne pouvaient avoir lieu que par les chemins pénibles du désert, frayés beaucoup plus au sud vers Tadmor et Damas. Aussi les souverains d'Assur devaient-ils avoir pour ambition principale de rouvrir à leur profit la grande voie historique du haut Euphrate[407]. Vingt-six siècles avant nous, les Hittites sont définitivement refoulés et asservis. Leur puissance est à jamais brisée et les fragments de la nation se soumettent ou se dispersent au loin ; C'est le seul document bilingue — assyrien et hétéen — que l'on possède pour l'étude de cette dernière langue.déjà auparavant, des Hétéens étant allés chercher un refuge au sud du pays des Amorrhéens s'établirent aux alentours d'Hebron. Plus tard ils entrèrent en relations avec les Béni-Israël et, sans doute bien changés par leur séjour en Judée et par leur mélange avec les populations indigènes, se sémitisèrent de plus en plus et prirent part avec les Hébreux à la fondation de Jérusalem.
Les inscriptions hittites n'ont pas encore livré le secret de la race : les tentatives de déchiffrement ne sont pas considérées comme ayant abouti à un résultat certain ; mais on sait du moins qu'en cet endroit privilégié où se ramifie la grande voie de l'Asie entre l'Orient et l'Occident, un grand empire avait pu se constituer au carrefour des nations, aussi prompt à étendre son action d'un côté sur les pays de l'Euphrate que de l'autre sur les côtes de Syrie et les vallées intérieures qui leur sont parallèles, de même que sur les contrées de l'Asie Mineure. Au point de vue stratégique, nulle position n'était plus forte ; par conséquent, elle devait être attaquée avec fureur par les grandes puissances rivales.
De là ces guerres sans merci qui laissèrent le pays si longtemps désolé. Il fallut des siècles avant que la Syrie septentrionale vît mûrir une nouvelle moisson d'hommes, destinée à de nouveaux massacres.
Au sud des contrées qui furent l'empire des Hétéens et qui plus tard virent fleurir Antioche, capitale de l'empire des Séleucides, se succèdent, le long des montagnes bordières, des points vitaux où les mouvements historiques devaient se concentrer avec une intensité particulière. Ces points vitaux sont indiqués d'avance par les brèches qui s'ouvrent de distance en distance à travers les chaînes du littoral et qui servent de passage aux hommes, aux marchandises et à tout le flot de la civilisation entre l'Euphrate et la Méditerranée. De ces diverses portes de montagnes, les plus fréquentées, grâce à leur, facilité d'accès et à la fécondité naturelle des vallées et des terrasses environnantes, ont été de tout temps celles qui rattachent l'oasis de Damas à la côte de Tyr et de Sidon. Damas, connue des Orientaux sous le nom d'Ech-Cham, ou « Syrie », comme si elle concentrait en elle toute la vertu de la contrée, indique une place nécessaire, désignée nettement par la nature. Elle n'est pas, comme Karkemich et tant d'autres cités, une ville sans lieu d'élection précis, et dont les avantages, au point de vue géographique, n'auraient été que faiblement modifiés par un déplacement considérable. Que le lieu de passage sur l'Euphrate eût été reporté à une journée de distance au nord ou au sud, les grands mouvements historiques entre l'Orient et l'Occident n'en eussent été changés en rien : il ne s'agissait que de trouver un point facile pour la traversée du courant fluvial. Au contraire, des les temps préhistoriques sans doute, Damas occupait déjà la plaine où se ramifient ses canaux, où fleurissent ses jardins, où se dressent ses tours. Ce n'est pas sans une sorte de raison que les indigènes disent de leur ville qu'elle est « la plus ancienne du monde » et la seule à laquelle Allah ait permis de garder sa part des jardins du paradis : ils ajoutent que là se trouvait la terre « vierge » d'où naquit le premier homme. Quoi qu'il en soit, la ville est connue depuis trente-huit siècles, car son nom fut déjà gravé à cette époque sur le pylône de Karnak.
Ces avantages locaux de Damas, qui lui assurèrent une importance de premier ordre, proviennent de la brèche qui s'ouvre immédiatement à l'ouest entre la chaîne du Hermon et celle de l'Anti-Liban : de cette ouverture s'élance la rivière Barada, l'ancienne Chrysorrhoas ou « Coulée d'Or », qui, divisée en de nombreux canaux, verse en effet des richesses dans la campagne, assiégée au loin par le désert. C'est donc vers cette incomparable oasis que convergèrent toutes les routes de l'Euphrate moyen, qui décrit au nord-est, à 400 kilomètres de distance, une longue courbe en arc de cercle.
Quant aux privilèges d'ordre plus général assurés à Damas par sa position géographique, ils proviennent de la route naturelle ouverte par la Barada vers la Cœlo-Syrie ou « Syrie creuse » qui se développe en une longue vallée entre les deux arêtes de montagnes libaniennes. Par ce val à double versant, Damas pouvait communiquer à volonté, soit avec la Syrie du nord par le bassin de l'Orontes, soit avec la Syrie méridionale et la Palestine par celui du Leontes, sans compter les seuils qui s'ouvrent directement à l'ouest, à travers la chaîne du Liban proprement dit, d'où, l'on descend à l'antique Sidon ou à telle autre cité phénicienne du littoral.
L'existence de ces voies de communication naturelles assura à l'oasis de Damas une influence commerciale et politique rayonnant au loin, et l'histoire nous raconte en effet que la ville, devenue aujourd'hui la capitale de la Syrie, eut de tout temps un rang considérable parmi les agglomérations urbaines de l'Asie antérieure. A diverses reprises, elle fut résidence royale et guerroya contre ses voisins, notamment contre les tribus d'Israël, mais elle n'eut jamais d'importance comparable à celle de Tyr ou de Babylone. Quoique l'égale de cette dernière cité par la fécondité de ses campagnes, toutefois bien moindre en étendue, elle ne pouvait se comparer ni avec la métropole de la Mésopotamie ni avec la grande ville commerçante de la côte phénicienne pour la situation centrale et prépondérante comme foyer de commerce international.
Parallèlement aux chaînes de montagnes qui se profilent du nord au sud, se développe le littoral syrien, avec ses baies en hémicycle formées par les saillies de chaînons latéraux. Le rivage marin prend une régularité géométrique seulement au sud du mont Garmel : c'est à partir de cette borne dominant au loin la mer que se déploie en un arc de cercle parfait, sauf la légère échancrure de Jaffa, la longue plage aboutissant par son extrémité sud-occidentale aux alluvions du delta nilotique.
Cette côte, tracée comme au compas par les vagues de la mer en une courbe définitive et presque inaccessible aux navires avant que l'art eût amélioré ses rares escales, forme l'angle sud-oriental de la Méditerranée, rattachant ainsi le littoral d'Asie à celui du continent africain. Une sorte de discordance se manifeste en cet endroit dans les traits géographiques de la contrée ; tandis que, dans la Syrie du Nord, les arêtes de montagnes, les dépressions intermédiaires parcourues par les fleuves et la côte de la mer sont disposées en lignes parallèles, ces traits divergent dans la Syrie du sud : d'un côté, la cassure dans laquelle coule le Jourdain s'ouvre directement au sud vers la mer Morte et le golfe d'Akabah, de l'autre côté la plage méditerranéenne s'arrondit vers le sud-ouest, puis dans la direction franche de l'occident.
Les escales de commerce ont beaucoup varié en importance relative le long de la côte phénicienne, suivant les déplacements de puissance qui se produisirent dans l'intérieur du continent asiatique : une oscillation se faisait du nord au sud sur le littoral, parallèlement au rythme des changements politiques et sociaux qui s'accomplissaient entre Famont et l'aval de la Mésopotamie.
S'il est vrai, comme il paraît très probable, que la caste des marchands phéniciens, primitivement établie dans une île persique, l'antique Tylos, se soit déplacée vers la Méditerranée avec la civilisation elle-même, les émigrants durent suivre la voie historique de l'Euphrate et, par conséquent, aborder le littoral syrien par delà le pays des Hittites, près de l'endroit où se trouve l'île d'Arvad ; l'occupation de la côte dut se faire graduellement par voie de conquête, de refoulement et de lente assimilation. Les éléments ethniques descendus du Liban participèrent aussi à la fondation de la puissance phénicienne, ainsi que nous le montre l'origine de Byblos, décelée par son nom assyrien « ville des Montagnards ». Peut-être ces « Crétois » ou Philistins qui, lors de l'établissement des Hébreux dans le pays de Canaan, s'étaient massés sur le bord de la mer à l'ouest de Jérusalem, avaient-ils été les premiers occupants de la côte de Syrie ; d'autres inférences les font pourtant venir d'Egypte à une époque relativement récente[408].
Les points du littoral phénicien étaient nombreux où les marins et les gens du négoce pouvaient trouver les mêmes avantages à la fois pour le milieu local et pour les relations lointaines. De distance en distance, l'étroite bande de terres cultivables s'élargit au confluent des vallées fertiles, que dominent des terrasses boisées ; des sources jaillissent à la base des monts, et les ruisseaux se divisent en rigoles aménagées par les riverains pour l'irrigation de leurs jardins ; des baies en demi-cercle offrent leurs plages aux embarcations, et en quelques endroits les ruines d'un ancien littoral effondré forment un brise-lame d'îlots et d'écueils qui protègent les grands navires contre les vents du large.
Un certain rythme naturel d'équidistance s'établit entre ces indentations de la côte : peut-être les convenances des voyageurs, la mesure de leurs pas, de leurs coups d'aviron furent-elles pour quelque chose dans cet espacement régulier des ports choisis sur le littoral ; car, en maint parage, on eût pu hésiter entre des criques également favorables. En moyenne, ces ports sont éloignés les uns des autres d'une journée de marche ou de navigation à la rame : le piéton, le matelot qui avaient fourni la besogne journalière pouvaient se reposer à l'escale traditionnelle, près des barques ramenées au moyen de rouleaux sur le sable des plages[409].
À l'époque où l'île d'Arvad ou « du Refuge » portait une prospère cité phénicienne sur son étroite plate-forme, dont le pourtour ne dépassait pas 1 300 mètres, la nation hittite de l'intérieur lui fournissait les denrées d'exportation et lui demandait les marchandises de Cypre, de l'Egypte et de l'Asie Mineure. A sa défense naturelle, la mer et les écueils, la ville ajoutait ses multiples rangées de navires que les nombreuses troupes des conquérants venus de l'intérieur étaient impuissantes à combattre ; des fontaines d'eau douce, jaillissant dans le port même, au milieu du flot salé, permettaient aux marins, en cas de siège, de se passer des aiguades du littoral.
Mais les faubourgs de trafic et d'entrepôt, les fermes, les maisons de campagne avaient dû, par suite du manque de place, s'établir de l'autre côté du détroit, le long de la rive continentale, donnant ainsi naissance à des villes filiales qui, dans les périodes de richesse et de peuplement, dépassaient en importance le roc exigu de la cité mère et tendaient naturellement à vivre d'une vie indépendante, tandis que, dans les époques troublées, elles avaient à redouter tous les hasards des guerres, des sièges et des assauts.
Cette partie de la côte était précisément une de celles qui se trouvaient le plus exposées aux violences de l'invasion conquérante, car les montagnes y sont interrompues à l'est par une très large brèche où passent les routes qui se dirigent vers la moyenne vallée de l'Oronte, dans laquelle se succédèrent les capitales d'empire. C'est là que les Hittites possédaient, il y a 3 500 ans, la puissante cité de Hamath, et là qu'ils se heurtèrent contre les armées égyptiennes dans les plaines de Kadech. L'escale maritime qui faisait face à ces villes devait subir le contre-coup de ces conflits, et maintes fois les dévastateurs en démolirent les édifices. Il resta pourtant de très précieux débris, notamment un temple où un bassin taillé dans le roc portait le bateau sacré, « l'arche » de salut, symbole par excellence de la richesse des Phéniciens[410].
Plus au sud, et mieux située encore qu'Arvad pour la facilité des communications entre les riches campagnes de l'Oronte et le littoral méditerranéen, une étroite saillie de la côte, prolongée au loin vers le nord-ouest par un môle d'îlots et d'écueils, avait également reçu sur sa terrasse verdoyante une ville d'entrepôt et de commerce dont l'histoire nous montre sous un aspect très favorable le haut degré de prudence politique qu'avaient atteint les communautés phéniciennes. Les trois cités commerçantes d'Arvad, de Sidon et de Tyr s'étaient mises d'accord pour fonder et pour gérer à frais commun le comptoir qui fut désigné, en vertu de son origine, sous le nom de « Triple ville », la Tripolis des Grecs. Rarement puissances rivales donnèrent pareil exemple de sagesse dans la bonne équilibration de leurs intérêts. D'ailleurs, l'emplacement du triple comptoir était si bien choisi que la ville, souvent ruinée, s'est toujours relevée de ses décombres. Tripolis se composait de trois enceintes entourées de murailles, où habitaient séparément les Sidoniens, les Tyriens et les Arvadiens : c'est ainsi que, dans le moyen âge, le vieux et le nouveau Dantzig et les trois villes de Königsberg étaient indépendantes les unes des autres, et défendues par des murailles communes ; souvent même, elles se faisaient la guerre.
Batrun (Bothrys) et Djebaïl (Byblos), dont les sites succèdent au sud à Tarabulos, l'antique Tripolis, rappellent des âges plus anciens : c'est vers ces petits ports du littoral syrien que descendirent les montagnards du Liban pour fonder leurs premières colonies de trafic maritime. L'ancien nom assyrien de Byblos, Gubal, a, le même sens que le mot arabe moderne, Djebaïl, signifiant également « ville des Montagnards ». L'appellation, de même que la raison d'être, a persisté à travers les siècles. La prédominance religieuse de Byblos parmi les villes saintes de la Phénicie est la preuve de son antiquité : la vénération s'attache aux cérémonies traditionnelles consacrées par le temps. C'est à Byblos que régnait Baalat, la « dame » par excellence, la déesse de laquelle naquit le dieu Tammur, l'Adonis des Grecs, qui meurt, renaît chaque année, symbole de la nature qui toujours se détruit et toujours se renouvelle. Les monuments de Byblos ont été nivelés au ras du sol par les prêtres chrétiens ; il ne reste plus de l'ancienne cité que les nécropoles taillées dans le roc et le ruisseau dit actuellement Nahr-Ibrahim, où se mêlent les souvenirs des religions antiques : l'eau rougeâtre, qui vient de raviner les terres argileuses de ses rives, n'est-elle pas le sang d'Adonis, versé par ses inépuisables blessures ? Nulle part le paysage n'est d'un aspect à la fois plus grandiose et plus doux. La « Montagne Blanche ». le Liban, dont les pentes s'élèvent à l'est, montre çà et là, entre les bois de pins, ses escarpements de roches calcaires, d'un gris fin, rendues comme vaporeuses par la distance. Sur les larges terrasses des contreforts apparaissent de gracieux villages dans leurs bouquets de verdure et l'on entend bruire les eaux dans les vallées mystérieuses qui se prolongent au loin entre les racines des monts. La plage, semée de coquillages, tremble sous le choc des longues vagues, sur lesquelles pèse souvent une brume argentée. C'est bien le rivage heureux où fut divinisée la volupté.
Beïrt, jadis Beeroth ou les « Fontaines », la Béryte des Grecs, naquit le même jour que Byblos, dit la légende : elle était aussi heureusement située que Gubal comme lieu de culture et de marché pour, les gens descendus de la montagne, et sa longue péninsule, dardée au large dans la mer, assurait aux navires un bien meilleur abri. Le petit port de Byblos n'avait de place que pour une flottille de barques, tandis que tous les navires des mers de la Phénicie et de la Grèce auraient pu s'abriter des vents du sud et du sud-ouest près des sources vives de Beeroth, au pied de ses dunes de sable rouge où bruissaient les grands pins. Cette ville était une de celles qui doivent vivre ou revivre quand même : les conquérants passent et la cité renaît derrière eux.
Plus importante encore, quoique bien déchue de nos jours, fut la puissante Sidon, la « Grande » par excellence, la « Mère de Tyr et d'Arvad », dit une inscription. D'abord simple pêcherie, ainsi que le dit son nom, elle dut l'importance de son rang parmi les cités mondiales à la possession d'un ensemble de ports créés comme à souhait par la nature. Au-devant de la ville et de sa plaine de jardins s'aligne une chaîne de rochers en un long rempart percé de brèches qui donnaient accès aux bassins tranquilles ménagés de chaque côté, au nord et au sud de Sidon, et communiquant l'un avec l'autre par un étroit canal. Le port septentrional, bien limité par des traînées de rocs, a l'aspect d'un havre creusé de main d'homme et se continue au nord par une rade qu'un large rocher protège contre la haute mer. Mais, dès les temps anciens, ces ports et avant-ports si bien distribués cessèrent d'avoir une profondeur suffisante, et la domination commerciale du monde méditerranéen se déplaça : à la période sidonienne succéda la période tyrienne. La « Mère » Sidon (Saïda), privée de son trafic direct, dut employer la force acquise à l'exploitation des comptoirs du littoral et des marchés de l'intérieur ; elle commandita d'autres villes de travail et, de centre d'expédition, devint centre d'industrie ; d'énormes amas de coquilles recouvrant les grèves à plusieurs mètres de hauteur rappellent les anciennes teintureries de pourpre et, vers le sud, le nom de la ville côtière Sarepta ou Serafend, c'est-à-dire « Fonderie », remémore l'existence des verreries qui firent, avec les étoffes luxueuses, la gloire de l'antique Phénicie.
L'autre « fille », qui devint plus puissante et plus fameuse que Sidon ne l'avait jamais été, Tyr (Tsour, Sur), le « Rocher », était ainsi nommée des bancs émergés, pareils à celui d'Arvad, qui servirent d'abord à protéger contre les vents du large les embarcations d'une ville continentale, dite Paléo-Tyr, « Vieille Tyr », par les Grecs, mais que l'on utilisa ensuite pour y construire la cité commerçante et la mettre à l'abri des conquérants de passage. Des murs continus unirent les écueils en un long môle de trois kilomètres de longueur et, par excès de précaution, les habitants entourèrent leur ville d'un rempart très élevé ayant un pourtour d'environ quatre kilomètres, assez pour qu'elle pût contenir dans ses hautes maisons une population de trente mille individus. En outre, un aqueduc dont on a découvert les vestiges envoyait un de ses bras vers la ville insulaire, où il pénétrait par une galerie sous-marine.
Les fiers Tyriens, qui dominaient il y a trois mille ans sur les rivages de la Méditerranée, se croyaient supérieurs à tout danger d'attaque, et ils purent se rire en effet des armées impuissantes des Salmanasar, des Charukin et des Nabuchodonosor, campées comme des amas de sauterelles sur le rivage opposé ; mais le destin de Tyr vint à son heure, quand Alexandre, construisant la chaussée d'un kilomètre qui rattache à la côte la chaîne de rochers fortifiés, fit entrer de plain-pied ses phalanges macédoniennes dans la cité et, du coup, déplaça le pivot commercial du monde.
Des havres de moindre importance, qui pendant longtemps se trouvèrent sous la dépendance immédiate de la superbe Tyr, se succèdent au sud le long de la côte : Akka, dont le pur sable blanc, parsemé de coquillages à pourpre, se prêtait le mieux à la fabrication du verre, et Joppe, la moderne Jaffa, projetant au dehors de la côte un récif calcaire, derrière lequel s'abritaient les barques des Philistins. Ces ports et quelques autres escales complétaient le cordon de cités commerçantes, agrafées comme autant de perles au littoral verdoyant qui relie l'Asie Mineure à l'Egypte et qui rattache transversalement les deux voies historiques majeures, tracées par les migrations et les expéditions de guerre, entre l'Asie centrale et les deux continents d'Europe et d'Afrique. Certes, la vie circulait puissamment le long de cet axe de commerce et de civilisation où se suivaient, de distance en distance, des centres d'activité, analogues aux pointes à étincelles d'une machine électrique ; mais la faible largeur de la zone riveraine ne permettait pas aux villes du littoral de s'unir en un organisme de vastes dimensions. La Phénicie n'avait de force de résistance que pour la défense de ses rocs insulaires et devait, à la première attaque, perdre ses possessions de la terre ferme. Jamais elle n'eut d'empire proprement dit comparable aux grands États du continent ; mais elle était si nécessaire à tous par son appareil de commerce qu'elle se maintint pendant de longs siècles, tantôt souveraine, tantôt protégée, mais toujours fonctionnant comme un organe commun pour tous les États de l'intérieur, qui formaient inconsciemment une sorte de société en participation à l'égard des marchés phéniciens.
Comme l'Angleterre de nos jours, Tyr et Sidon eurent à l'extérieur de leur domaine naturel un empire beaucoup plus vaste que leur propre territoire ; avec une petitesse extrême de noyau primitif, ils arrivèrent à une longueur prodigieuse de ramifications tentaculairès. Les Phéniciens tentèrent d'acquérir les points du littoral de la Méditerranée qui pouvaient leur être utiles comme ports de refuge, de commerce et d'entrepôt, ou comme lieux stratégiques pour la domination des côtes et la surveillance des passages. Ils possédèrent le Bosphore où ils fondèrent une forteresse, Kalta, Karta ou Carthage, la Khalkedon des Grecs, la moderne Chalcédoine[411]. Au centre de la Méditerranée, ils saisirent l'île de Malte, dont le port, facile à fortifier, leur permettait de dominer les approches de la Méditerranée occidentale ; ils occupèrent aussi le promontoire isolé où se dressa la cité de Carthage, la « fille » de Tyr par excellence, qui devint plus puissante que sa mère, car elle était beaucoup mieux située pour la commodité des conquêtes, au centre même de la région méditerranéenne et dans une position absolument dominante, au milieu de populations toutes inférieures par la valeur individuelle, les ressources et l'armement. Plus loin encore, vers les mers occidentales, les Tyriens s'établirent sur la plupart des points du littoral méditerranéen qui offraient de grands avantages comme lieux de marché et notamment à Mars-el ou Marseille, « Port de Dieu », qui, depuis cette époque, a parcouru de si amples destinées, grâce à son port naturel merveilleusement abrité et à la vallée du Rhône dont elle occupe la véritable embouchure commerciale. En dehors des colonnes de Melkarth, attribuées plus tard à l'Hercule des Grecs, se succédèrent sur les côtes de petites Phénicies où se ravitaillaient au passage les navires aventurés sur le vaste Océan, au nord vers les îles de l'Etain, ou bien au sud vers l'archipel Fortuné. Ces comptoirs océaniques n'étaient pas moins bien choisis que ceux des rives de la Méditerranée : l'un d'eux fut Gades, la moderne Cadiz, qui s'épanouit en pleine mer comme une fleur à l'extrémité de son mince pédoncule. Que sont toutes ces colonies phéniciennes, sinon les étapes du dieu symbolique, le Melkarth syrien, que la légende nous montre cheminant victorieux dans tous les pays de l'Occident ?
Les Phéniciens avaient acquis des ports sur la mer Rouge, afin de s'élancer vers l'océan des Indes et de visiter les côtes de l'Afrique, de l'Asie, même de l'Insulinde, ainsi qu'en témoignent nombre d'inscriptions phéniciennes trouvées à Rejang, dans l'île de Bornéo, et datant de vingt-deux à vingt-trois siècles. Ils visitaient surtout Ophir, qui peut avoir été ou bien l'arrière-pays de Sofala abondant en mines d'or et en antiques travaux d'excavation, ou bien la ville d'Abhira sur l'une des bouches de l'Indus, où s'entreposaient pour eux les denrées précieuses de la péninsule gangétique[412]. D'ailleurs ce terme d'Ophir, devenu synonyme de tous les pays riches en or et en pierres précieuses, ainsi que le serait aujourd'hui le mot « Californie », a pu s'appliquer à différents pays, comme le nom même de « l'Inde ».
C'est pour aller chercher l'étain, dont les acheteurs furent d'abord les Egyptiens, puis les Hellènes de la Petite et de la Grande Grèce, que les Phéniciens avaient osé franchir les portes d'Hercule et s'aventurer sur la « mer Ténébreuse ».
Enfin, devançant de vingt siècles les Diaz et les Vasco de Gama, n'avaient-ils pas même, par ordre du Roi d'Egypte, Nechao II (Niko), accompli la circumnavigation complète du continent d'Afrique de la Mer Rouge à la Méditerranée ? Le récit des navigateurs affirme « que, faisant le tour de la Libye, ils avaient eu le soleil à leur droite » ; ce propos entraîne Hérodote à douter de l'authenticité du voyage, et c'est précisément sur ce dire que s'appuient maintenant les géographes — pourtant, il en est encore beaucoup d'incrédules — pour conclure à la réalité de l'événement. La nature insulaire de l'Afrique était bien connue à cette époque : en punition d'un forfait, Sataspes fut condamné par Xerxès à accomplir le long périple, il doubla le promontoire occidental, nommé Soloeïs, mais, effrayé par la longueur du trajet, revint sur ses pas[413].
Tous les marchés lointains de fondation phénicienne ne pouvaient continuer de se rattacher à la mère patrie que par les liens moraux de la parenté et de la sympathie, par la communauté de langue et par les traditions et pratiques religieuses, d'ailleurs destinées à se modifier, bientôt sous la pression de milieux différents. L'éloignement devait rompre le lien politique ; Tyr et Sidon n'avaient point de troupes coloniales à leur disposition, ce qu'interdisait du reste le bons sens pratique de commerçants habiles, soucieux de leur liberté d'initiative. Le pouvoir politique des cités phéniciennes ne pût s'exercer dans une certaine mesure que sur les terres de la Méditerranée orientale, mais toujours sous une forme différente de celle de la conquête pure et simple : le commerce d'échange nécessitant la production des richesses et une certaine entente avec les producteurs.
Dans la plupart de ces terres orientales de la Méditerranée, on a constaté que les ports et lieux de mouillage les plus anciens, c'est-à-dire les escales visitées par les Phéniciens et les Ioniens de l'Asie Mineure, étaient situés d'ordinaire sur les côtes orientales, tandis que les criques et plages d'accès utilisées plus tard par les Hellènes se trouvent sur les littoraux de l'ouest : les mêmes populations insulaires qui regardaient autrefois vers le soleil levant se tournèrent ensuite vers le couchant, à mesure que l'ensemble de la civilisation se déplaçait suivant la marche apparente du soleil autour de la terre.
A l'étroit sur leur bande de terrain, les Phéniciens quittaient leur pays en grand nombre, accompagnant leurs pacotilles. L'émigration annuelle n'enlevait pas seulement les marchands aventureux et les pirates, elle entraînait aussi parfois des familles entières et des groupes de familles qui s'établissaient au loin en quelque endroit favorable où ils espéraient trouver vie libre ou bon accueil. Lorsque les émigrants avaient réussi, la nouvelle ne manquait pas de s'en répandre bientôt dans la mère patrie, grâce aux trafiquants qui parcouraient la Méditerranée de rivage en rivage, et la colonie se fortifiait de nombreux arrivants. Ainsi se constituaient aux escales de commerce de véritables Phénicies où se parlait la langue de Sidon, où se pratiquaient ses mœurs, où l'on adorait ses dieux. Cypre et la Cilicie, où la civilisation punique exerçait un tel ascendant, avaient accueilli des communautés phéniciennes qui parvinrent sans doute à posséder une certaine autonomie. Les Solymes ou Sémites de la côte de Pamphylie, qui se fondirent peu à peu avec les Pisidiens et autres habitants de la contrée, étaient bien des Phéniciens gardant les traditions et le langage d'outre-mer. Plus à l'ouest ; les Lyciens semblent avoir été hostiles aux navigateurs : du promontoire Sacré, fermant à l'ouest le golfe d'Adalia, à la pointe de Cnide, il n'y eut sur le continent qu'un seul comptoir phénicien important, Astyra, en face de Rhodes[414] — autre terre phénicienne —. Au contraire, les Cariens de l'Asie Mineure sud-occidentale étaient très étroitement liés aux Phéniciens, avec lesquels on les confondait parfois, et souvent même ils constituèrent par leurs incursions une sorte d'empire maritime aux contours changeants qui comprenait les rives des îles et des péninsules voisines ; l'hoplite carien était à la solde du marchand phénicien. Longtemps avant les Grecs, ces commerçants avaient affronté les mystères du Pont-Euxin[415] ; bien plus, ils avaient pénétré au « cœur du Péloponèse », jusqu'en Arcadie, où ils allaient chercher des bois et du bétail, des mercenaires ou des esclaves[416].
Les hardis marins se rattachaient aussi aux Philistins proprement dits, bien qu'il y eût souvent des luttes entre eux ; les deux peuples furent appelés Crétois, *Kreti Plasti*, d'après l'île qui leur servait de rendez-vous pour les expéditions de guerre et le partage du butin[417]. La religion des Lydiens, peuple que le tableau ethnographique de la Genèse[418] dit être de race sémitique, ressemble tellement au culte des Phéniciens, dans les principes et dans les détails, qu'on peut les considérer comme identiques, sauf pour les noms propres usuels, et encore plusieurs de ces appellations, notamment celle d'Astarté, sont-elles, sans doute aucun, d'importation orientale. On constate, il est vrai, des mélanges ou des traces de la religion phénicienne dans toutes les parties de l'Asie Mineure, mais nulle part les ressemblances ne furent aussi frappantes que dans les villes du littoral maritime de l'ouest, surtout à Ephèse, où l'on se trouvait en pleine Phénicie. Les historiens peuvent en conclure que l'apport des mythes et des cérémonies s'était fait non de proche en proche par la voie de terre, mais directement, par le chemin mouvant des flots.
Le rôle des Phéniciens comme grands négociants et porteurs de marchandises dépassa de beaucoup en proportion celui qui échut plus tard à toutes les autres nations commerçantes. On oublie d'ordinaire que les « lois de la mer, les règles du droit international en vigueur sur la Méditerranée pendant le moyen âge sont en grande partie l'héritage des Phéniciens »[419]. Ce petit peuple, attaché à la frange d'un littoral, possédait le monopole des grandes navigations dans la Méditerranée et fournissait à tous ses voisins les matières précieuses importées des extrémités du monde, aussi bien par les voies de terre où cheminaient les caravanes que par les voies de mer pratiquées des navires. Ils possédaient des comptoirs au loin dans les terres de leurs puissants voisins, dans le Delta, à Tanis, à Bubaste, à Memphis même, en Syrie et en Potamie, à Saïs, à Hamath, à Thapsaque, à Nisibis, qui se larguaient d'être de fondation sidonienne. Les Phéniciens, laissant à d'autres le rêve d'une domination universelle, s'arrangeaient aisément d'une sujétion sévère, mais concentraient en leurs mains le commerce de leurs oppresseurs[420].
Les objets de trafic dont les Phéniciens furent les porteurs à la grande époque de leur prospérité avaient d'autant plus d'importance relative dans les échanges mondiaux de ces temps que les articles de commerce étaient moins nombreux et que les coutumes religieuses et civiles se pratiquaient d'une manière plus solennelle et plus impérieuse : ainsi l'encens de l'Arabie, l'ambre de la Baltique, l'étain des îles Océanes présentaient à cause de l'éloignement du lieu de production et du mystère de l'origine un caractère presque divin. L'âge du bronze en Europe serait non pas l'irruption d'une race nouvelle qui aurait anéanti les sauvages primitifs de l'âge de la pierre, mais bien l'ère de la grande influence de la civilisation de l'Asie antérieure, créée par les Babyloniens, colportée par les Hittites à travers les terres jusqu'à la mer Egée et à Mycènes et par les Phéniciens le long des côtes dans toute l'Europe occidentale[421]. Certainement l'étain des Cassitérides eut plus de valeur dans les échanges et dans la civilisation du monde à cette époque de l'exploitation, lorsque les Phéniciens en étaient devenus les acheteurs et les distributeurs, que vingt siècles plus tard, quand l'Angleterre avait toute facilité pour en tirer profit.
L'étain, utilisé pour la fabrication du bronze, c'est-à-dire pour les belles armes, les statues, les vases, tout ce que le monde ancien avait de plus somptueux et de plus rare, possédait alors un tel prix aux yeux des trafiquants que le nom de l'archipel producteur — *Kassiteros* en grec, *Kasazatirra* en assyrien, *gazdir* en arabe, *kesdir* dans l'intérieur de l'Afrique, *kastira* dans l'Inde — s'était répandu par toute la terre d'entre-Pacifique et Atlantique et que, pour l'obtention du métal précieux, des voies de commerce s'ouvraient à travers toute la largeur des continents. Avant que les Phéniciens ne l'allassent chercher par mer, les Thraces le recevaient directement par le centre de l'Europe[422]. Par l'étain, la presqu'île gangétique devint, pendant la période romaine, tributaire des îles de la côte bretonne[423]. Cependant, à cette époque, le commerce s'était partiellement déplacé, les Carthaginois, successeurs des Phéniciens, ayant alors découvert en Espagne des gisements d'étain assez abondants pour alimenter les besoins de l'industrie mondiale[424].
Premiers parmi les navigateurs, les Phéniciens n'eurent pas une supériorité moindre comme industriels. Les plus fameux comme fabricants de tissus, ils possédaient le monopole de la teinture pour la couleur de pourpre ; il furent aussi les meilleurs et presque les seuls verriers ; leurs instruments de métal, leurs poteries étaient grandement appréciés dans tous les pays que visitaient leurs navires ; partout ils se procuraient les matières premières, aliments, bois, fibres, métaux, aux moyens d'objets manufacturés. Leur absolue supériorité commerciale et le contraste de leurs produits avec les denrées brutes de l'étranger leur permit de maintenir le mouvement des échanges à l'état de troc : n'ayant nul besoin d'employer un signe représentatif des valeurs, ils laissèrent à d'autres — Lydiens ou Grecs — l'honneur d'inventer la monnaie[425]. Mais peut-être leur revient-il une gloire bien autrement grande, due à leurs voyages incessants parmi les peuples de langues diverses dont ils s'ingéniaient à reproduire les sons : peut-être est-ce à eux que l'on doit attribuer la simplification de l'écriture, l'invention de l'alphabet où chaque caractère n'a la valeur que d'une seule articulation phonétique.
En comparant les Phéniciens aux Hellènes dans l'ensemble de la civilisation, on constate que les premiers possédèrent certainement le cercle d'horizon le plus vaste, grâce à leur esprit d'aventure, à leurs navigations presque illimitées : on peut dire vraiment qu'après eux, sous la gérance des Grecs, le monde se rapetissa matériellement. Les Hellènes l'étudièrent avec plus d'amour et de pénétration que leurs devanciers, mais ils s'étaient cantonnés dans un espace plus étroit. La civilisation que les Phéniciens avaient inaugurée déjà dépassait les bornes du versant méditerranéen ; deux mille années avant l'accomplissement du progrès dont ils furent les initiateurs, ils avaient indiqué pour l'avenir le déplacement vers les bords atlantiques du centre de la culture et de l'hégémonie du vieux monde. De même, par leur circumnavigation de l'Afrique, ils furent les précurseurs de l'ère mondiale. Aussi comprend-on la haine que voua la Grèce à ces rivaux, qui furent aussi leurs maitres en civilisation. Lorsque la Phénicie, simple littoral sans profondeur, eut été forcément annexée aux grands empires de l'intérieur et que ses ports furent devenus la possession des rois persans, la lutte de ses flottes avec celles de la Grèce qui lui disputaient l'empire de la mer prit un caractère féroce. N'ayant plus l'indépendance, la Phénicie tenait avec d'autant plus d'âpreté à ses projets commerciaux, et réduite à la servitude envers un puissant maître, elle voulut au moins l'utiliser pour l'écrasement de ses concurrents de la mer Egée. C'est avec un zèle vindicatif que les marins de Phénicie s'unirent aux autres alliés du « Grand Roi » pour transporter ses armées et livrer ses batailles ; mais les Grées se vengèrent doublement : d'abord, quand, à la suite d'Alexandre, ils s'emparèrent de Tyr pour en piller les entrepôts, en détruire les flottes, en ruiner les ateliers et les arsenaux et transporter dans Alexandrie, port de la nouvelle cité mondiale, la plus forte part du commerce d'Orient en Occident, puis, d'une manière plus décisive encore et plus durable, quand ils transmirent l'histoire des Phéniciens avec le sentiment de haine qu'ils éprouvaient pour ces rivaux. On ne connaît guère la Phénicie que défigurée par les écrivains grecs, de même qu'on voit Carthage par les seuls yeux de ses vainqueurs, les Romains.
** Palestine. Notice historique
Les premiers épisodes de l'histoire du peuple des Hébreux ne peuvent être fixés chronologiquement à quelques siècles près. On place généralement la sortie d'Égypte à la fin de la XIXe dynastie, après la bataille de Kadech, environ 32 siècles avant nous. Pourtant certains auteurs traditionalistes font remonter le passage de la mer Rouge à une date antérieure de 300 ou 350 années, soit à 1 600 ans avant Jésus-Christ.
Le premier personnage hébreu dont l'histoire légendaire possède un fond de vérité est, d'après G. Maspero, le juge Samson, précédant l'époque des Samuel et des Saül. À partir du règne de David, qui s'établit à Jérusalem il y a environ 2 900 ou 2 950 ans, les dates se précisent un peu. La mort de Salomon et le partage de sa succession entre les deux royaumes de Juda et d'Israël remontent à l'année 929 avant le début de l'ère vulgaire, l'erreur possible étant d'une vingtaine d'années. Les guerres civiles entre la Judée — Roboam et ses successeurs — et Israël — Jeroboam (mort en -908) et ses successeurs —, les incursions égyptiennes des Chechoncq et des Osorkon, celles des rois de Damas affaiblissent de plus en plus le peuple des Juifs. Omri fit choix de Samarie comme capitale de son royaume une cinquantaine d'années après la mort de Salomon.
Lorsque les peuples du Jourdain entrent en contact avec les hordes assyriennes, les dates prennent de la précision. En -854, Salmanasar défait les Syriens à Karkar, trois années plus tard les Hébreux sont battus par le roi de Damas et, dès — 842, ont à payer tribut au souverain ninivite. Pendant l'effacement temporaire des rois d'Assyrie, l'incertitude reparaît dans les dates ; c'est l'époque où Jéroboam II, un prince de Samarie, réunit toutes les tribus sous sa domination et reconstitue à son profit presque tout le royaume de Salomon. C'est aussi une période de renouveau religieux : Amos, Michée, Esaïe appartiennent au milieu et à la fin du huitième siècle avant notre ère.
Mais les Assyriens réapparaissent en Syrie en — 743 et quatre ans plus tard, les Hébreux reconnaissent la suprématie de Tiglatphalasar III. Des événements qui suivirent, nous ne retenons que les dates suivantes :
|| | Ère de Nabonassar | Olympiades | Ère vulgaire
| Prise de Samarie par Sargon | 26 | 55 | — 721
| Mort de Josias, qui présida à la réforme religieuse | 139 | 168 | — 608
| Deuxième prise de Jerusalem par Nabuchodonosor onze ans après la première soumission de cette ville | 160 | 189 | — 587
| Cyrus permet aux 10 000 ou 20 000 exilés de retourner à Jerusalem. Reconstruction du temple, vers | 217 | 246 | — 530
** Chapitre V. Palestine
Malgré les guerres qui sévirent entre les deux moitiés du peuple élu, l'âme religieuse du monde israélite ne se divisa point.
*Palestine. — Migration des Sémites. — Sinaï. — Terre Promise. — Tableau des Nations. — Villes et routes. — Monothéisme. — Influences diverses. — Arabie. — Indépendance des Bédouins. — Rôle de l'Hymiare. — Religion sabéenne*
Un territoire peu étendu, occupant l'arrière-pays de la côte située entre la baie d'Akka et le golfe de Péluse, a pris dans l'histoire une importance de premier ordre comme lieu natal de deux grandes religions, le judaïsme et le christianisme. Grâce à l'influence de ces cultes, qui, sous des formes constamment modifiées, dominent en Europe et dans toutes les parties de la terre soumises à l'ascendant européen, la perspective historique, relativement à la Judée, agrandit d'une manière démesurée les proportions réelles de la petite Palestine, comparée aux grands Etats.
L'étroite cité de Jérusalem a pris des dimensions exagérées dans l'esprit des fidèles, juifs et chrétiens, et les douze tribus, faibles peuplades occupant un lambeau de territoire entre la mer et le Jourdain, empiétant quelque peu de l'autre côté du fleuve, ont eu chacune dans l'histoire une page aussi longue que celle de mainte nation puissante. Aussi, lorsque des égyptologues commencèrent l'étude des monuments de toute espèce qui se voient dans la région nilotique, les lecteurs de la Bible s'imaginèrent-ils que les inscriptions et les manuscrits fourniraient de très nombreux témoignages relatifs au séjour des Israélites en Égypte, à leur fuite, à leur migration vers le pays de Canaan et aux relations de voisinage qui eurent lieu postérieurement entre les riverains du Nil et ceux du Jourdain ; mais ces pieuses espérances des judaïsants furent longtemps vaines et l'on attendait sans succès la corroboration hiéroglyphique des récits hébreux ; les attestations profanes manquaient aux affirmations des « livres saints », la plupart des coïncidences signalées sont douteuses ou même ont été reconnues fausses. C'est en 1896 seulement que Flinders Petrie découvrit à Thèbes le temple de Merenra, dont un bloc de syénite portant des inscriptions de six mille signes raconte les triomphes du roi sur toutes les nations des alentours, et notamment sur le « peuple d'Ysaraal, gâté et privé de sa semence »[426]. On retrouve aussi quelques appellations géographiques relatives à la contrée d'outre-Erythrée : Ramsès II inscrivit le nom du Jordan ou Jourdain sur les murs de Karnak, et Ramsès III le grava sur le temple de Medinet-Abu[427] ; Moab, l'une des nations rivales d'Israël, est mentionné une fois, sur un monument de Luksor.
Si l'Égypte, grande nation, semble ignorer le petit peuple d'Israël qui était venu lui demander asile, les Juifs au contraire ne peuvent faire autrement que de reconnaître dans leur histoire l'influence prépondérante des deux empires puissants entre lesquels ils avaient leur étroit domaine et qu'ils durent à diverses époques visiter en suppliants ou en prisonniers de guerre. Par leurs origines premières, soit qu'on interroge les caractères ethniques, soit qu'on s'adresse aux formes linguistiques, les Sémites hébreux sont strictement apparentés aux riverains de l'Euphrate.
Même les noms propres étaient identiques : l'archéologue Pinches a découvert des tablettes babyloniennes où se retrouvent, sous des formes légèrement différentes, les dénominations Abraham, Jacob, Joseph et autres[428].
L'influence de la civilisation potamienne se manifeste d'une manière plus profonde encore dans la vie même et comme dans l'essence du peuple juif. Il est désormais hors de doute que les premières traditions et légendes des Hébreux sont d'origine chaldéenne. La création de l'homme, le paradis terrestre et la chute des premiers parents, la hiérarchie des anges sous le commandement des taureaux ou Chérubins sacrés, la révolte de Satan et la corruption des hommes, tous condamnés à périr dans les eaux du déluge, sont autant de traits de la religion des Chaldéens, reproduits dans les livres sacrés des Juifs avec des méprises et des contradictions, mais surtout avec les variantes qu'imposa pendant la durée des siècles le changement du milieu et de la mentalité.
Outre ces récits qui eussent pu rester étrangers à la masse de la nation, se présentent les pratiques constantes et obligatoires du culte de tous les jours, celles auxquelles personne n'échappe et qui finissent par modeler et pétrir l'homme, en lui joignant les mains d'une certaine manière, en lui fléchissant les genoux d'après un rythme traditionnel, en distribuant suivant un plan spécial les circonvolutions de son cerveau, en modulant sa voix pour le chant et la prière, en l'habituant à manipuler les objets du culte, étoffes, vases, burettes, couteaux, aspersoirs, en concordance avec des formes voulues, dont le moindre écart serait un crime. Tout cela chez les Hébreux fut de source babylonienne, de même que la structure de l'autel et de l'arche sainte.
Bien que recevant des Babyloniens leur civilisation religieuse et civile, jusqu'au nom du dieu Yahveh, les Hébreux, qui devinrent de si fervents observateurs du sabbat à l'exemple de leurs éducateurs de Chaldée, ne leur empruntèrent pourtant pas la division du jour en vingt-quatre heures. Jusqu'à l'époque gréco-romaine, ils le partagèrent, à la manière des Arabes, en moments caractéristiques, aube, midi, crépuscule, soir, nuit ; le mot « heure » n'existe pas dans l'ancien hébreu. A cet égard, les Juifs restèrent de simples Bédouins[429].
La filiation de race, ou du moins la parenté, se montre également dans la tradition transmise par la Genèse. Ainsi le personnage légendaire d'Abraham, le « Père de tous les peuples », que les Israélites du moins considèrent comme l'ancêtre général de leur race et des tribus arabes leurs voisines, ce « père Abraham » se confond avec le « Père Orkham » d'Ovide[430], roi de la ville d'Ur en Chaldée.
Il était devenu fameux dans tout le monde babylonien parce que les récits traditionnels l'identifiaient avec un grand réformateur qui supprima les sacrifices humains. C'est lui, disait-on, qui avait interdit aux pères de tuer leurs fils, de les dépecer devant les dieux, et qui leur avait ordonné de substituer à la chair humaine celle du chevreau. Cette partie de la légende est reproduite dans la Bible par le récit bien connu du « Sacrifice d'Abraham » où l'on voit l'ange du Seigneur arrêter le bras levé du père et une chèvre prendre sur l'autel la place de l'éphèbe Isaac. Mais là cessent les analogies : l'Abraham hébreu n'est pas un roi sédentaire, un demi-dieu à la longue robe, siégeant majestueusement sur un trône, c'est un chef de nomades parcourant les plaines à l'orient du haut Euphrate. Disposant d'une véritable armée de serviteurs, il faisait pâturer tout un vaste territoire par ses bœufs, ses brebis, ses chèvres. Il possédait aussi des ânes pour montures, des chameaux comme bêtes de somme, mais ne semble pas avoir utilisé le cheval, qui était encore à cette époque un animal de luxe réservé aux rois pour l'ardeur des batailles et la majesté du triomphe.
D'après la légende biblique, Abraham, choisi comme le grand représentant de la race entière, habitait la contrée de Haran. Les Hébreux auraient donc longtemps vécu sur ces avant-monts du Taurus arménien, entremêlés de plaines bien arrosées où serpentent des affluents de l'Eupbrate. Mais, débordant de ce pays où ils étaient trop nombreux pour l'étendue de leurs pâturages et subissant probablement la poussée des peuples du nord, ils franchirent l'Euphrate, d'où peut-être leur nom d'Ibrim, les Gens de l'autre côté, les Trans-Euphratiques, puis se répandirent vers le sud, dans la direction de Palmyre et de Damas, pourchassant les premiers occupants, là où ils étaient les plus forts, pourchassés à leur tour quand ils avaient affaire à de plus puissants qu'eux, ou bien tâchant de s'accommoder de bonne grâce avec leurs voisins. Souvent, pendant les années de sécheresse, il leur fallut abandonner les régions d'entre Euphrate et Jourdain, se présenter à des peuples solidement établis et leur demander un lambeau de territoire où ils s'installaient pendant la période de disette. Ainsi la Bible nous dit qu'ils s'adressèrent aux Hétéens qui, eux aussi venus du nord, avaient colonisé les environs d'Hebron, en Canaan, et dont ils reçurent un asile temporaire dans le district de Bercheba. Plus tard, ils se tournèrent vers le puissant roi d'Egypte, qui voulut bien les accueillir aussi et leur assigna les terres de Gochen dans le voisinage de l'isthme, mais à l'occident et déjà dans la zone d'irrigation nilotique.
Cantonnés dans ces régions fertiles, sur les confins de « prés salés » et des alluvions grasses du Nil, les Israélites immigrés se trouvèrent dans un cercle d'attraction nouveau et durent évidemment changer de mœurs, d'habitudes, de civilisation, ajouter un nouveau fond religieux à celui qu'ils avaient reçu des pays babyloniens, de la contrée de Haran et des tribus du désert. Ils apprirent surtout à conduire la charrue, progrès inestimable qui les éleva d'un degré dans la hiérarchie des nations.
Mais ce progrès fut durement acheté, car les Hébreux, reçus d'abord en hôtes, nous dit la légende, furent utilisés ensuite comme des vassaux, puis opprimés comme des esclaves. On leur fit bâtir des villes, mais pour leurs maîtres, creuser des canaux, élever des digues, arroser des jardins et des champs, mais pour faire pousser les plantes nourricières de leurs dominateurs. Il est vrai que, dans leurs récits, les Israélites tâchèrent de rehausser cette époque de souffrance en donnant un rôle prépondérant à quelques-uns des leurs. Au début, Joseph aurait été le grand usurier qui enseigna aux Pharaons l'art d'asservir un peuple pour le monopole des blés. À la fin de la captivité, un autre Hébreu, Moïse, agit surtout comme grand magicien ; grâce à ses artifices, le peuple, chargé de tous les trésors des Egyptiens, fut mis à même de franchir la mer Rouge, poursuivi par une armée qui, derrière lui, se noyait dans les flots.
D'ailleurs, les légendes relatives à cette période ne peuvent contenir qu'une très faible part de vérité, car elles présentent un chaos de contradictions. D'après tel verset de la Bible, le temps du séjour des Hébreux en Égypte aurait été de quatre générations, d'après un autre, de plus de quatre siècles. Un passage nous dit que les Hébreux réfugiés en Égypte comprenaient la seule famille de Jacob[431] ; mais on se demande comment ce groupe unique aurait pu fournir par sa descendance, pendant le séjour en Égypte, la prodigieuse armée dont nous parle le recensement du *Pentateuque*[432] : malgré l'oppression, malgré le massacre des enfants mâles par les Egyptiens, les maladies et les fléaux de toute sorte, les petits-fils de Jacob, s'abattant comme des sauterelles sur les sables du désert, auraient été au nombre de plus de six cent mille individus portant les armes, ce qui, avec les femmes et les enfants, eût représenté au moins deux millions d'êtres humains.
Quoi qu'il en soit, le fait principal subsiste — avant de se présenter dans cette « Terre Promise » qu'ils disaient leur avoir été spécialement réservée — et qui, depuis, grâce à leur long séjour, est devenue la « Terre Sainte » —, les Hébreux avaient eu à subir les influences les plus diverses en des milieux très différents par la nature et leurs habitants. Ils avaient vécu sur tout le pourtour du désert qui, de l'Arabie, se prolonge vers les montagnes de l'Asie Mineure, à l'est dans la Babylonie, au nord vers le Haran, à l'ouest vers Damas et la Syrie, au sud-ouest vers l'Égypte ; par un vaste circuit, ils avaient mis des siècles à voyager de l'Euphrate au Nil, et recommencé leur route, en sens inverse, du Nil à l'Euphrate, en passant par la péninsule du Sinaï, le pays des Bédouins, et par le littoral de Syrie, la terre des Cananéens. Ces impressions successives laissées par de multiples patries et par des peuples éloignés les uns des autres, très distincts par la race et le génie, furent des éléments de la plus haute importance dans l'histoire de la nation au sein de laquelle s'élabora la religion de tout un monde.
La péninsule du Sinaï, où la légende transporte la promulgation solennelle de la loi des Juifs, mère de la foi des Chrétiens, fut la dernière étape des fugitifs d'Egypte avant leur entrée dans les terres du Jourdain, et cette âpre région, avec ses formidables montagnes, dut marquer profondément son empreinte dans l'imagination du peuple qui la parcourut. Nulle part les sommets de granit et de porphyre, se montrant dans leur coloris primitif contrastant avec la blancheur des sables et le bleu pur du ciel, n'ont un aspect plus grandiose, et l'on comprend que de tout temps les hommes campés à leur base aient cru voir des dieux apparaître sur les sommets rayonnants.
Deux mille années avant le passage des Juifs, le Sinaï, dans la région d'influence égyptienne, était consacré à une divinité lunaire[433] ; les descriptions de l'*Exode* le font se dresser dans le ciel comme habité par le dieu de la Foudre, et de tout temps des anachorètes, fuyant le monde, vinrent se blottir aux pieds de ses escarpements. Malgré le caractère formidable de la péninsule Sinaïque, cette contrée presque inhabitable était restée depuis un temps immémorial dans le cercle d'attraction des nations voisines, grâce à ses gisements de cuivre, pourtant relativement pauvres mais renfermant de précieuses turquoises et d'autres cristaux. Il y a près de sept mille années que l'on commença d'exploiter ces mines, abandonnées depuis vingt siècles au moins[434]. Un des anciens documents que possèdent les savants relativement à l'histoire égyptienne des premiers âges est une stèle du roi Sosiris (Snefru), de la quatrième dynastie, que l'explorateur Benedite a découverte dans un oued de la péninsule Sinaïque[435].
Les inscriptions hiéroglyphiques se continuent de siècle en siècle depuis les âges reculés jusqu'à l'époque où les Hébreux s'enfuirent de la terre d'Egypte[436] et n'ont point cessé de se produire depuis lors : les pèlerins de l'Afrique septentrionale ont à doubler les deux golfes de Suez et d'Akabah pour se rendre à la Mecque. Une certaine vallée, voisine du golfe de Suez, a reçu le nom de Oued Mokatteb ou « Ravin de l'Ecriture » d'après les innombrables gravures et dessins que les passants ont laissés sur les parois de rochers tournées vers le nord, c'est-à-dire baignées dans l'ombre ; on eût souvent risqué la mort en taillant des lettres sur les roches éblouissantes frappées en plein par le soleil. Cette multitude d'inscriptions pressées dans l'espace étroit d'un seul ravin pourrait s'expliquer en admettant que ce lieu avait été désigné comme champ de foire aux marchands étrangers par les tribus de la Péninsule[437].
Peut-être le climat du Sinaï était-il plus humide à ces époques anciennes et les voyageurs trouvaient-ils dans les vallées plus d'eau et de végétation qu'il n'en existe de nos jours ; toutefois, les descriptions de ce pays qui nous ont été laissées prouvent que la différence ne peut pas avoir été considérable : le récit mythique du séjour des Hébreux dans le désert attribué à de continuels miracles le jaillissement des eaux et l'apparition de la nourriture nécessaire au peuplement errant. Il est donc impossible d'ajouter foi à la légende qui, prenant corps douze ou treize cents ans plus tard, nous montre les enfants d'Israël cheminant en masse et pendant des années à travers les solitudes du désert de Sinaï. Devenus agriculteurs en Égypte, et se rappelant les « potées de viande » et mangeries[438] comment auraient-ils pu s'accommoder pendant « quarante années » de l'âpre existence des « croqueurs de sauterelles » ?
Ce qu'il faut retenir des traditions juives, c'est qu'elles rattachent des éléments divers mais d'importance égale dans l'ensemble des origines de la nation. Parmi leurs ancêtres, les Juifs ont donné la première place à ceux qui participèrent à la culture de l'Égypte, mais ils se remémorent aussi les familles patriarcales errant dans les pâturages, et les maigres Bédouins, frères des Amalécites[439], qui cherchaient l'ombre dans le creux des rochers et fouillaient le sol des ouâdi pour y découvrir un peu d'eau. L'histoire du séjour dans la presqu'île sinaïque n'est qu'un épisode amplifié du déplacement des tribus arabes qui, venant des différents quartiers de l'horizon, se réunirent finalement à l'ouest du Jourdain.
Pendant les mauvais jours, les tribus qui s'étaient enfuies d'Égypte, et qui probablement s'étaient cantonnées dans les contrées voisines de la vallée jordanienne en s'alliant à des peuplades du désert, se consolaient en pensant à la conquête prochaine des contrées fertiles qui bordent la Méditerranée. Leur ambition ne put se réaliser complètement : les Hébreux ne conquirent point la terre de Canaan. Sans doute Le nom de Canaan a fini par s'appliquer historiquement aux contrées élevées qui séparent le littoral syrien des monts voisins du désert ; mais la signification précise de cette appellation, « Terres Basses», opposée à celle d'Aram, « Terres Hautes »[440], ne permet pas de douter qu'elle se rapportât d'abord aux campagnes riveraines de la mer. Les Israélites à la recherché de la « Terre Promise » parlent sans cesse de campagnes « découlant de lait et de miel » comme devant leur échoir un jour, Ils n'atteignirent point l'objet de leurs vœux, la terre si féconde des côtes phéniciennes resta presque toujours au pouvoir des cités indépendantes du rivage ou bien des armées conquérantes d'Assyrie ou d'Egypte, mais peu à peu le territoire désigné par le nom de « Terres Basses » se déplaça vers les « Terres Hautes » de l'arrière-pays. Certes, il existe des sites gracieux, des vallons arrosés, des plaines d'alluvions fertiles dans ces régions de l'intérieur cananéen, mais l'ensemble de la terre occupée par les Juifs il y a trois mille ans est sinon aride, du moins parsemé de rocs, d'escarpements difficiles à féconder, et le ciel qui l'éclairé n'y déverse que rarement les pluies.
Dans les chroniques de leur histoire, les Israélites s'essaient à glorifier leur triomphe sur les Cananéens, et, d'après les récits qui se trouvent dans le livre des Juges, on pourrait croire qu'ils ont tout exterminé devant eux, de l'Egypte à la Syrie et du désert à la Méditerranée. A peine quelques tribus auraient-elles été épargnées pour vivre en esclavage et remplir les bas offices auxquels ne pouvait se prêter la race élue. Mais les détails de géographie que les Israélites nous donnent eux-mêmes sur la dispersion de leurs tribus dans les terres cananéennes nous montrent que l'établissement des Beni-Israël fut extrêmement difficile et dut être acheté par de grandes humiliations, par des siècles de combat, des alliances et des apostasies de toute nature.
Le livre des *Juges* n'étant en réalité qu'un recueil où se mêlent de la façon la plus disparate des hymnes de guerre et de vagues souvenirs, l'imagination populaire, toujours gonflée de vanité puérile, a pu se figurer, à propos d'anciens conflits, que rien n'avait pu résister à la vaillance des aïeux ; on doit au contraire constater qu'après des siècles de résidence dans la vallée du Jourdain et dans les campagnes d'Hebron, de Samarie et de la Galilée, le pauvre petit peuple épars des Juifs faisait assez triste figure dans l'intérieur du pays dont Philistins, Cananéens et Phéniciens détenaient entièrement le littoral. Il ne brille pas non plus dans l'histoire au point de vue de l'adaptation réciproque de l'homme et de la nature. On ne peut attribuer à l'habitant des hautes terres de la Palestine aucune des découvertes qui enrichirent l'humanité ; sa civilisation fut toute d'importation. (Gustave Le Bon.)
La faible importance du peuple hébreu relativement à ses voisins nous est démontrée par ce fait même que le nom usuel de tout le pays est d'origine grecque et ne se rapporte nullement à la population sémitique, soit juive, soit cananéenne, éloignée de la mer. Les Hellènes, qui nous ont légué leur nomenclature géographique, ne connaissent point le pays d'Israël. Ils ne mentionnent que la Palestine, c'est-à-dire la terre des Plesti (Phlisti, Phlisti-Creti), gens de commerce et de pillage, qui s'étaient installés sur le littoral au sud du mont Carmel à l'époque où la Crète et Sidon possédaient l'hégémonie maritime et dominaient sur les vagues. Les Philistins avaient fondé sur la côte une confédération militaire qui fut souvent redoutable à ses voisins — c'est une flottille partie d'Ascalon, qui, il y a trente et un siècles, détruisit une escadre sidonienne et mit fin à l'hégémonie de la « mère de Tyr » — ; sur terre, pendant six siècles, les Israélites, « Barbares » de l'intérieur, se heurtèrent impuissants contre la Pentapole philistine ou Ligue des « Cinq Villes ». Très mélangés d'éléments divers par suite de leurs constantes expéditions sur le pourtour de la Méditerranée orientale, ces Philistins devaient présenter un caractère double, reflétant les traits des peuples avec lesquels ils se trouvaient en contact : aux Grecs purs ; Ioniens ou Doriens, ils apparaissaient comme des Sémites, tandis que pour les gens de l'arrière-pays, Sémites de race, ils étaient de véritables Grecs. En tout cas, ils en avaient la civilisation matérielle, en possédaient les armes offensives et défensives, en connaissaient la tactique, la discipline et par le commerce extérieur se fournissaient en abondance de toutes les ressources nécessaires à leur petit territoire.
Le studieux Hérodote, bien que furetant à la recherche de toute chose curieuse, n'en reste pas moins dans la plus complète ignorance du monde israélite ainsi masqué par les cités phéniciennes et philistines : il ne connut que les populations du littoral, appuyées sur la grande voie historique entre le haut Euphrate et le bas Nil, entre Damas et Memphis[441].
Les Juifs étaient si bien cantonnés dans l'intérieur, vers la cavité du Jourdain, que leurs livres ne parlent que vaguement de la mer comme par ouï-dire ; la seule référence qu'ils en fassent se rattachant à leur histoire est cet événement héroï-comique appelé « le passage de la mer Rouge ». De même, le récit du déluge, tel qu'ils le reproduisent d'après les Babyloniens, prouve qu'ils ne savaient pas comment un bateau était construit : l'arche n'est pour eux qu'une grande boîte, et ils ignoraient ce que signifiait le lâcher de la colombe, lors de la baisse des eaux, ne se doutant pas que cet oiseau servait de boussole aux marins du golfe Persique et de la Méditerranée pour leur indiquer la direction à suivre vers la terre[442].
Une généalogie, probablement d'origine assyrienne, que reproduit avec variantes le dixième chapitre de la *Genèse*, nous dit quelles étaient les connaissances ethnographiques des Hébreux à l'époque où l'on réunit les divers éléments historiques et légendaires qui constituent les « Ecritures ». Ce « tableau des nations » est un document d'une valeur de premier ordre pour les ethnologistes, car il montre que les peuples avaient déjà conscience d'une collectivité humaine, d'une grande famille comprenant des éléments fort distincts les uns des autres.
Probablement trente siècles ne se sont pas écoulés depuis que cette énumération des peuples connus fut reproduite par les chroniqueurs juifs[443]. Cependant les bornes du monde semblaient alors plus étroites qu'on ne pourrait s'y attendre, puisque les Turcs ni les nègres ne sont mentionnés, quoique les uns et les autres eussent certainement pénétré dans l'horizon sémitique par quelques représentants[444]. Gog et Magog, dont certains commentateurs récents ont voulu faire, dans un intérêt de discussions politiques, les ancêtres des populations du nord de l'Asie, sont des noms ethniques applicables à des tribus caucasiennes ; et Cham, le maudit, que des fauteurs de l'esclavage, se vantant en même temps d'être bons chrétiens, ont désigné comme le père de tous les Africains, était tout spécialement dans l'esprit des Juifs le personnage représentatif de leurs ennemis, les Cananéens. Du reste, il est à croire que des raisons d'ordre symbolique avaient déterminé les copistes du tableau assyrien à supprimer quelques noms dont ils ne comprenaient pas l'importance et qui leur eût fait dépasser le nombre doublement sacré de sept fois dix.
Le Talmud, interprète de ce mysticisme des chiffres, nous énumère aussi 70 peuples et 70 langues, 70 anges chargés de veiller aux choses de la Terre et 70 membres de la famille de Jacob ; de même il y eut 70 anciens d'Israël pour accompagner Moïse au Sinaï et Jésus eut en tout 70 disciples. La version grecque du livre sacré des Chrétiens, la Bible des Septante, s'adresse aux soixante-dix peuples énumérés dans la liste ethnographique de la *Genèse*[445].
D'après le tableau biblique, les fils de Sem, le premier-né du patriarche Noah, était au nombre de cinq. Trois d'entre eux sont désignés simplement, sans que le chroniqueur mentionne leurs fils ou tout autre individu de leur descendance, comme si la nation formée par eux ne s'était pas différenciée en groupes secondaires. Ces trois fils de Sem négligés par les auteurs du tableau sont : Elam, représentant de la Perse et de la Susiane, Assur, autrement dit le peuple des Assyriens, et Lud, type des Lydiens. Quant aux deux autres fils, Arphaxad et Aram, ils apparaissent avec une généalogie considérable : c'est qu'il est ici question de la propre race des Hébreux et des nations avoisinantes. Par suite de l'illusion naturelle qui porte les peuples à se considérer comme placés au centre de l'univers, les Juifs ont donné le rang de véritables nations à toutes les tribus et peuplades de leur alliance, de même que, parmi leurs adversaires, ils avaient attribué aux Cananéens, honnis comme d'abominables fils de Cham, une importance tout à fait exceptionnelle. Par suite de la fausseté du point de vue, il se trouva que sur le nombre de 70 nations qui étaient censées constituer l'ensemble de l'humanité, 35, c'est-à-dire exactement la moitié, étaient des populations amies ou ennemies des Juifs et occupaient l'étroite bande de terre comprise entre la Méditerranée, le haut Tigre et le désert ; le golfe de Péluse et le Taurus arménien en étaient les limites extrêmes. Ainsi la géographie des écrivains de la Genèse nous révèle surtout l'étroitesse de leur horizon.
Bien que les Juifs aient pris grand soin de représenter les Cananéens comme appartenant à la race maudite de Cham, il paraît, au contraire, que les uns et les autres faisaient partie du même groupe ethnique. Physiquement ils offraient le même type : voisins immédiats, ils se disputaient la possession du même sol, de la même patrie ; enfin, ils parlaient des dialectes différents d'un même langage : les idiomes de Juda et d'Israël, de Canaan et d'Aram se ressemblaient tellement qu'on les employait également dans le même ouvrage.
Le mélange chaotique des Juifs et des Cananéens dans l'espace étroit qui les enfermait empêcha longtemps la nation des Beni-Israël de se choisir un centre politique durable.
Dispersés en tribus luttant péniblement pour leur existence, les Juifs ne pouvaient se donner de capitale et se bornaient à prendre un lieu de réunion pour leurs délégués, lors des crises graves qui demandaient une action collective, Un galgal, rustique autel de pierre, amoncellement de blocs érigés au milieu de la plaine, fut le lieu d'appel où les diverses tribus venaient renouer de temps en temps le lien de la cohésion nationale et reprendre le sentiment de leur unité. C'est ainsi que naquit Jéricho, première ville qui s'éleva en Cis-Jordanie, aujourd'hui El-Riha, pauvre village d'une soixantaine de familles. Lorsque les Juifs se furent plus solidement assis dans la contrée et que la vie économique eut pris plus d'intensité, un nouveau centre de gravité s'établit, et parmi les douze familles israélites l'habitude prévalut de se réunir, lors des fêtes et des marchés, sur les confins des deux tribus méridionales de Juda et de Benjamin.
Sur ce terrain neutre entre les Joséphites du nord et les Juifs ou Judéens proprement dits du sud, s'éleva Beth-El, c'est-à-dire la « maison de Dieu », pyramide à degrés, comparable à celles que dressaient les Babyloniens dans leurs grandes cités du Tigre et de l'Euphrate, mais de bien plus humbles dimensions[446]. Plus tard le centre du mouvement politique se déplaça quelque peu vers le nord, par suite des incursions philistines, et les tribus se réunirent dans un autre champ de foire et de prière, moins exposé au danger. C'est alors que Siloh, la moderne Seilum, devint une sorte de capitale religieuse, d'ailleurs beaucoup mieux placée que tout autre lieu de la Palestine comme foyer naturel de l'ensemble des Beni-Israël.
Pendant une période indéfinie d'au moins trois siècles, la confédération des tribus Israélites vécut ainsi, n'ayant point de capitale officielle, mais gardant la conscience de sa parenté, bien que peu à peu un certain antagonisme se produisît entre le groupe de Juda et celui d'Israël ou des Joséphites : jusque dans l'exil la suture resta imparfaite entre les Beni-Yakob et les Beni-Yusef. Cette division latente devait prendre un caractère plus aigu, précisément à l'époque où la puissance militaire de la confédération se déplaça au profit d'une seule des douze tribus et lui assura la domination violente. Le lieu des réunions perdit alors le caractère de neutralité que lui avait donné sa situation médiaire entre les deux groupes de tribus et fut transféré vers le sud, en plein territoire de Juda, en un emplacement qui avait sans doute conservé un certain renom de sainteté, ainsi que l'indique sa désignation Uru-Salim, « cité du Dieu et de la Paix ».
Cette ville existait déjà, bien avant l'arrivée des Beni-Israël dans la « Terre Promise »[447], probablement aux temps d'une antique domination des Babyloniens, qui l'avaient consacrée à l'un de leurs dieux nationaux.
Lorsque David, l'heureux capitaine de bandes qui devint roi, installa sa résidence à Jérusalem, il était évidemment dirigé par des considérations stratégiques. Soldat, il devait habiter une citadelle, et non l'une de ces villes ouvertes près desquelles venaient camper les marchands. Or, Jérusalem occupe une position très forte. Située exactement sur l'arête qui constitue l'aigueverse entre la Méditerranée et la mer Morte, elle domine toute la contrée, s'élevant comme une tour de guet au-dessus du grand quadrilatère compris entre l'Egypte et la vallée d'Esdraelon. A l'ouest, au sud, à l'est, le sol se creuse brusquement en ravins profonds, dont les parois, maintenant usées par le temps, étaient autrefois d'une escalade difficile ; seulement au nord-ouest, un isthme de rochers, barré par des ouvrages de défense, rattachait la falaise au reste du plateau. Nulle position ne pouvait être mieux choisie pour y grouper des forces contre les Philistins qui occupaient des villes murées du littoral et avaient fréquemment battu les Juifs dans les pays accidentés de la région intermédiaire. Il était naturel que la capitale se dressât dans le voisinage des peuples à combattre. C'est ainsi que les choses se passent dans tout corps organisé, animal, plante ou groupe d'individus : le centre de résistance se porte au-devant des forces qu'il s'agit de neutraliser ou de détruire.
Sous l'influence de raisons analogues à celles qui avaient déterminé le choix de Jérusalem, les tribus d'Israël placèrent leurs communes capitales successives, Sichem (Mabartha, Neapolis ou Naplouse), Tirzah, Samarie (Sebaste), vers l'extrémité méridionale du pays, en face de Jérusalem, leur rivale et souvent leur ennemie. Dans les deux fragments du royaume brisé après la mort de Salomon, les capitales s'affrontent, excentriques l'une et l'autre à leur propre territoire, De même que sa ville forte, Jérusalem, le pays de Juda dans son entier était stratégiquement très bien protégé contre l'ennemi. Massif montueux de pénible escalade, défendu par des pentes rocheuses, où les approvisionnements des assaillants eussent été difficiles, il formait une forteresse naturelle que les armées conquérantes, se dirigeant vers Damas ou l'Egypte, évitaient volontiers. La Judée était en outre complètement garantie sur sa façade orientale par l'abrupt fossé au fond duquel coule, en contre-bas du niveau de la Méditerranée, le fleuve Jourdain et dans lequel reposent les flots salés de la mer Morte. Les grandes différences de niveau, les hauts escarpements, et peut-être aussi, dans une certaine mesure, les légendes de terreur que l'on se répétait au sujet de cette contrée, permirent à la petite Judée de se maintenir contre les grands empires beaucoup plus longtemps que ses voisines, et notamment que le royaume d'Israël, et, jusqu'à un certain point, de vivre ignorée à l'abri des montagnes.
La plaine de Sichem et les campagnes de Samarie étaient moins bien protégées ; les reliefs montagneux sont moindres, les vallées plus ouvertes et les pentes plus abordables ; à l'est, le Jourdain est moins profondément encaissé ; à l'ouest, la route des caravanes et des armées ramenait, chaque année pour ainsi dire, le danger d'une invasion lente ou brutale. La ligne des communications entre les Philistins et l'oasis de Damas, entre l'Eypte et la Ghaldée, entre l'Afrique et l'Asie devait, coûte que coûte, traverser le territoire des Joséphites, et les Israélites n'étaient point de taille à renouveler l'effort des Hittites et à rester maîtres des barrières.
Le principal lieu de passage naturel pour les migrateurs et les conquérants fut de tout temps la dépression de terres basses qui s'étend au nord des montagnes de Carmel, entre la baie d'Akka et le lac de Tibériade : cette plaine dite de Megiddo (Mageddo) ou d'Esdraelon et dans laquelle coulent les eaux de la rivière Kison — le Nahr-el-Mukotta de nos jours — sépare nettement les montagnes de la Palestine méridionale et celles de la Galilée, formant ainsi, au nord et au sud, une zone de partage ethnologique et politique qui garda sa valeur pendant les cours des âges : les royaumes et les confédérations, qui modifièrent incessamment leurs contours suivant les guerres et les alliances, respectèrent ordinairement cette limite, et l'on sait combien les Juifs du midi, ayant toujours du sang de nomades et de pillards dans les veines, tenaient en médiocre estime les simples agriculteurs de la Galilée, pays duquel « ne pouvait venir rien de bon ». Mais si la plaine d'Esdraelon établit une ligne de démarcation très nette entre les pays montueux du nord et du sud de la Palestine, elle unit largement la vallée du Jourdain et le littoral de la Méditerranée. Aussi de tout temps, les armées s'entre-choquèrent sur ce chemin de rencontre, les unes venues d'outre-Jourdain et les autres ayant suivi la voie de la côte. Les commentateurs de l'Apocalypse placent, dans cette même plaine de Megiddo, Armagheddon, le champ de bataille futur où les Juifs convertis, retournant dans leur patrie, extermineront les armées des Gentils. Cette prédiction n'est en réalité qu'un souvenir des luttes qui se sont succédé dans cette plaine sanglante, aux pieds des monts Carmel, Tabor et Gilboah.
Si heureusement placé pour les facilités de la défense, le pays de Juda ne pouvait devenir formidable à ses voisins comme royaume conquérant : il était de trop faibles dimensions ; avec ses dépendances naturelles, il ne couvre qu'une superficie de 4 à 5 000 kilomètres carrés, pas même les dimensions moyennes d'un département français. La Judée ne prit une certaine importance agressive que sous le règne de David, à une époque où les deux grands empires d'Assyrie et d'Egypte étaient l'un et l'autre fort affaiblis[448], et encore, au moment de sa gloire militaire, ne dépassa-t-elle pas, au nord, les abords de la Cœlo-Syrie, au sud, Ezeongeber, tête du golfe d'Akabah ; à l'est, sa domination s'étendait sur Moab et Ammon, dont les deux tiers des habitants avaient été passés au fil de l'épée ; malgré tout, le royaume atteignait à peine 300 kilomètres dans sa plus grande dimension. Salomon dut sa gloire et sa richesse au seul fait qu'habile dans l'art d'exploiter les monopoles, il sut se faire accepter comme associé d'Hiram, roi des trafiquants phéniciens[449].
De même que les cités du littoral phénicien durent à leur position médiaire entre les deux États prépondérants leur importance comme véhicules de richesses, d'industries et d'idées, de même les villes de l'intérieur où s'élaboraient plus lentement les cultes religieux : devinrent dans le monde les agents principaux pour la transmission de croyances dans lesquelles s'entremêlaient les légendes et les dogmes de Babylone, de Memphis et de Thèbes.
Maints historiens qui, avec raison, tiennent grand compte de l'influence du milieu sur les esprits ont voulu expliquer la naissance du monothéisme chez les Sémites, méridionaux, Juifs et Arabes, par la seule influence du climat local ; mais leurs raisonnements, contenant une large part de vérité, sont beaucoup trop « simplistes ». Les grandes évolutions historiques offrent une complexité très riche dans l'ensemble des causés qui les déterminent ; l'action du temps s'ajoute à celle de l'espace. Dans les contrées voisines du désert aux sites augustes et terribles, la simplicité majestueuse de la nature devait, disait-on, influencer puissamment l'imagination de l'homme et lui donner une conception correspondante de la divinité. Le cercle d'horizon dans son immensité n'enferme que des étendues partout semblables les unes aux autres, des rochers et des sables grisâtres, quelques arbres au maigre feuillage, des mirages lointains ; et par-dessus la vaste rondeur du sol aux lignes précises s'arrondit la voûte du ciel, grise dans la partie basse du pourtour, d'un bleu dur au zénith.
Cette description est pourtant loin de convenir à toutes les contrées habitées par les Sémites ; surtout elle ne s'applique pas à la Palestine, la terre sur laquelle les Juifs vécurent pendant quinze siècles et où leur religion prit son caractère définitif. Les Bédouins errants qui parcourent les solitudes de l'intérieur, à l'est du Jourdain, sont précisément les moins religieux des Sémites : ils ont reçu des croyances faites, étrangères à toute espèce de fanatisme ou de propagande. On peut dire seulement d'une manière générale que, dans l'ensemble des contrées sémitiques, la splendide uniformité des espaces tranquilles, éclairés par un violent soleil, a dû contribuer pour une forte part à donner une tournure noble et grave aux conceptions des habitants ; ils ont appris à voir les choses simplement, sans y chercher de grandes complications, et leur mythologie primitive ne devait point ressembler au chaos des forces divines qui s'élancent de la nature infiniment variée de l'Inde, avec ses hautes montagnes, ses grands fleuves, ses forêts immenses, ses climats exaspérés par l'abondance des pluies et la fureur des orages. Sans doute le monde surnaturel, représentation mentale de la nature qui les environnait, se montrait à l'esprit hindou en une belle et simple ordonnance, mais cette nature ne se révélait pas sous l'empire d'une force unique : même dans son auguste grandeur, elle présentait une variété infinie et devait se reproduire religieusement sous les diverses formes antérieures à l'évolution monothéiste.
À l'époque où nous les voyons apparaître pour la première fois dans l'histoire, les Juifs n'avaient pas encore échappé à la religion fétichiste, si tant est qu'il existe dans le monde une race, un peuple, un individu qui en soit complètement dégagé. La Bible nous parle des amulettes ou *teraphim* en bois, en terre cuite, en métal, que portaient les femmes et les filles des patriarches, et qui ressemblaient absolument aux fétiches avec lesquels converse le nègre du Gongo. Certaines pierres étaient aussi considérées par les Hébreux primitifs comme des êtres mystérieux cachant une redoutable puissance sous leurs formes rudimentaires, vaguement ressemblantes à celle de l'homme. Avant la construction du Temple, les Juifs célébraient leurs rites autour de pierres sacrées, soit empilées en monceaux, soit plantées au sommet d'une pyramide à degrés, soit dressées au milieu d'un champ comme les *menhirs* des Gaulois.
Ces roches saintes étaient les bethel, « maisons de Dieu », que l'on croyait animées d'un pouvoir surnaturel, et sur lesquelles on plaçait « l'arche », c'est-à-dire la boîte sacrée qui contenait sinon le dieu lui-même, du moins un souffle de son haleine. Nul n'approchait sans effroi de ce terrible et mystérieux récipient, l'héritage des Babyloniens, d'où l'on craignait à chaque instant voir s'élancer le malheur, si l'esprit caché n'avait pas suffisamment reçu de prières et humé l'odeur des sacrifices.
Sans partager dans tous leurs détails les croyances des Sémites, les Grecs, professant également une foi fétichiste, éprouvaient une vénération particulière pour les amas de pierres dressées par ces Orientaux et les avaient introduites parmi leurs dieux en leur maintenant l'appellation sémitique, sous la forme hellénisée de « baïtyles » ou « bétyles ».
Lorsque les marchands phéniciens débarquaient leur pacotille sur quelque plage de la Grèce, ils plantaient aussitôt à côté de leur boutique en plein vent la pierre grossière qui, les ayant protégés contre la mer, devait les défendre sur terre et leur assurer la chance : pour eux c'était la déesse Achtoreth ; pour les Grecs qui se pressaient dans le voisinage, c'était une Artémis[450].
De même que les Babyloniens, auxquels ils avaient emprunté leurs idées et leur culte, les Juifs se préoccupaient fort peu du passé ; gens pratiques, ils songeaient surtout à la vie présente. De part et d'autre, à Jérusalem comme à Bâbylone, les prières insistent sur le privilège d'une prolongation de vie, et les lamentations ont pour objet l'approche du tombeau, de la crypte « où l'on ne loue point Dieu ! » — « Donne la durée à nos ans comme aux briques d'Ibarra, étends-les jusque dans l'éternité ! » demande Nebucadnetzar. Le héros d'une antique épopée, Gilgamesh, décrit l'effroyable mort à son compagnon Esbani, et, parmi d'autres lamentations, il formule celle-ci, qui de toutes lui paraît la plus amère : « Hélas ! Tu ne peux plus embrasser la femme que tu aimais et tu ne peux plus battre la femme que tu haïssais. L'horreur du monde souterrain s'est emparée de toi »[451] !
Quoi qu'on en ait dit souvent, les Juifs, comme leurs devanciers les Babyloniens et les autres peuples de la terre, devaient avoir aussi un certain culte des morts, car le passage de vie à trépas n'était pas plus compréhensible pour eux qu'il ne l'était pour leurs voisins, fils de Cham et de Japhet ; ils croyaient donc vaguement à la continuation de l'existence sous des formes plus ou moins modifiées, et l'histoire nous dit que d'ordinaire ils donnaient aux morts, dont le cadavre s'était corrompu et mêlé à la poussière, mais dont le souffle, l' « âme » avait persisté quand même, le caractère redoutable de revenants, de spectres faméliques, avides du sang des jeunes. C'est pour éviter d'être persécuté par eux après le trépas qu'on les nourrissait et que l'on faisait des libations sur leurs tombeaux. Parfois les trépassés ne consentaient d'une manière définitive au repos qu'après avoir été tués une seconde fois. La Bible nous parle expressément d'un de ces revenants, le prophète Samuel, que l'appel d'une pythonisse fit sortir de la tombe ; mais cette évocation même contribua peut-être pour une part au désastre qui suivit. Fort en colère contre le roi Saul qui troublait son repos, il lui annonça sarcastiquement sa mort prochaine, celle de ses fils et de toute son armée sur la montagne de Gilboah[452].
Ainsi, la nature entière était peuplée autour des Israélites ; des multitudes d'être inconnus tourbillonnaient parmi eux, sur la terre et sous la terre, dans l'air et dans le ciel, car les astres qu'ils voyaient tourner au-dessus de leurs têtes avec le firmament étaient pour eux, comme pour leurs éducateurs babyloniens, des êtres vivant d'une existence divine et réglant d'en haut la destinée des mortels. Les planètes, qui se promènent parmi les étoiles fixes comme des bergers au milieu du troupeau, exerçaient une puissance exceptionnelle, mais sous la surveillance des deux grands orbes qui régnent sur le jour et sur la nuit.
La vue du ciel, avec sa hiérarchie apparente, était donc de nature à inspirer aux Juifs l'idée de l'ordonnance par voie d'autorité et de subordination : de même que les étoiles, ils groupèrent les innombrables esprits de la terre et de l'air en armée d'*Elohim* ou de divinités, nées à la fois du fétichisme, de l'animisme et de l'astrolâtrie. Ce fut le polythéisme réglé par un ordre de dignité semblable à celui des anges placés sur les degrés successifs des pyramides babyloniennes. Le libre polythéisme hellénique, en son poétique désordre, correspondait à une nature beaucoup plus variée et à tout un monde de cités autonomes.
La foule des dieux sémitiques, qualifiée du terme d'Elohim, les « Forces » ou les « Génies », l'était bien plus clairement encore par l'expression de Tsebaoth, les « Armées », les « Séries », les « Ordres » ; tandis que les Elohim étaient surtout révérés chez les Juifs, les Tsebaoth avaient leur culte chez les Israélites, principalement dans la tribu d'Ephraïm. Ce terme, traduit dans le grec gnostique par « Eon », fut emprunté probablement aux peuples de l'Orient[453]. Les uns et les autres, Elohim et Tsebaoth, constituaient l'ensemble hiérarchisé du monde surnaturel comprenant d'innombrables divinités mais tendant déjà à s'unir en un seul Dieu aux manifestations infinies.
En effet, le nom pluriel des Dieux, Elohim, était fréquemment abrégé en un singulier — El —, résumant toutes les forces distinctes qui constituent le monde surnaturel, et ce mot acheminait la pensée vers l'idée d'un maître souverain unissant toutes les énergies divines en une seule volonté : c'est dans ce sens que s'employait le nom de « Dieu des Armées », appliqué aux armées célestes des astres et des génies, non aux troupes d'hommes qui se heurtent et s'exterminent. Cette hiérarchie des forces astrales aboutissait au monothéisme.
Plusieurs tribus sémitiques étaient désignées par des noms qui les mettaient sous la protection de tous les dieux unis : Israël, « Celui que El dirige » ; Ismaël, « Celui que EL exauce » ; Raguel, « l'Ami de El ». Même un nom, Caleb, — contracté de Kalb-El, « Chien de El », — exprime avec énergie rattachement absolu d'une tribu ou d'un homme à toutes les divinités représentées par une auguste raison sociale[454]. D'ailleurs, à l'époque des Juges et du roi David, le mot El avait pour synonymes plusieurs autres termes exprimant la supériorité infinie, tels que Baal, Milic, Adonaï. Ce genre de noms, très commun chez les Phéniciens, ne fut complètement interdit aux Hébreux par la religion, puis par la coutume, qu'à l'époque où les prophètes de l'école d'Élie donnèrent à leur culte un caractère d'intolérance absolu : alors de pareilles appellations eussent été considérées comme idolâtriques et blasphématoires.
Renan fait remarquer, après Gesenius, que les noms formés avec les composants Milic et Baal se rencontrent particulièrement dans la famille ou l'entourage de Gédéon, de Saül, de David[455]. C'est que Baal étant le représentant de la civilisation du littoral, plus riche que celle des montagnes de Judée, les familles ambitieuses, désireuses de s'élever au-dessus de la foule des Israélites barbares, devaient rechercher sa protection. Baal, le « Seigneur » phénicien, apportait, avec tout son panthéon et tous ses rites, la religion de son peuple, et ce culte exerçait une attraction d'autant plus grande qu'il comprenait la glorification de la nature dans toutes ses manifestations de vie ardente et sensuelle. Les fêtes joyeuses du renouveau au pur sens symbolique dégénéraient facilement en orgies éperdues, et c'est avec la honte de leur conduite, avec le remords de s'être abandonnés, que les Hébreux revenaient aux rites sévères transmis par les aïeux. L'histoire du peuple juif est pleine d'événements terribles que les prêtres racontent comme des punitions de leur Dieu, encourues par la masse populaire coupable d'hérésies qui ne se distinguaient guère de la débauche. Si les Beni-Israël avaient fini par atteindre la mer dans leur migration et s'étaient fondus en un même peuple avec les Phéniciens, nul doute qu'ils ne fussent devenus également, dans le même milieu, des adorateurs de Melkart et d'Astarté.
Mais l'évolution politique des tribus d'Israël, qui, de nomades, se firent résidantes dans un pays non maritime, et se constituèrent une patrie aux frontières bien déterminées et avec des villes fixes, aux murailles puissantes, eut pour conséquence nécessaire de maintenir aux Juifs leur originalité de culte, tout en masquant pendant une durée de plusieurs siècles la vague religion du désert où se mêlaient l'animisme, le fétichisme, l'astrolâtrie, le polythéisme, avec tendance à la personnification de ces êtres multiples en un seul Dieu collectif. La constitution de leur existence territoriale en une patrie distincte introduisit un élément nouveau dans la vie religieuse des Juifs. La nation conquérante, toujours en lutte, se personnifia dans le ciel par un dieu de combat, se créa un champion d'une force surnaturelle, poussant jusqu'à l'infini toutes les passions de la race, jaloux, ardent à la colère, impitoyable aux ennemis.
En réalité Yahveh, le « Tonitruant, » probablement au début un dieu local du Sinaï[456], ne fut par la suite autre que la nation juive divinisée, et, par conséquent, ceux qui en l'adorant s'adoraient eux-mêmes cherchaient à l'exalter infiniment, à lui attribuer une puissance illimitée. Ils ne pouvaient toutefois échapper à ce fait brutal que d'autres peuples rivaux vivaient à côté d'eux, ayant aussi leurs dieux protecteurs. A la lutte sur la terre correspondait une autre lutte dans le ciel : autant de nations ennemies, autant de dieux hostiles possédant chacun son domaine distinct, tantôt agrandi, tantôt diminué par les batailles. C'est en ce sens que Max Müller dit que les Hébreux étaient non monothéistes mais hénôthéistes, adorateurs d'un seul dieu limité à un seul peuple. Yahveh n'était qu'un dieu local, souvent réduit à un bien mince héritage, un dieu comme ceux de Moab et d'Edom, et, quel que fût leur orgueil, ses fidèles devaient pourtant reconnaître que Baal, le dieu des Phéniciens, l'emportait par la richesse de son domaine et par le nombre de ses esclaves. Celui qui changeait de résidence devait en même temps changer de culte. Exilé chez les Philistins, David n'adorait plus Yahveh, devenu pour lui un dieu étranger.
Lorsque le temple de Jérusalem s'éleva sur la montagne de Sion, il ne se dressa qu'en l'honneur du petit dieu local, et même les membres vraiment religieux des tribus du nord qui se rappelaient par l'imagination des anciennes migrations dans le désert, les longues marches sous la direction de la colonne de vapeur ou de la colonne de feu, les entassements de pierres qui servaient d'autels, les superbes montagnes sur lesquelles le Très-Haut descendait comme sur un trône éprouvaient-ils une sainte colère à la vue de cet édifice, bâti à la façon phénicienne, dans lequel le roi Salomon avait la prétention de fixer son dieu[457]. Mais avec le temps, la gloire du sanctuaire se répandit au loin, et malgré la séparation de l'héritage de David en deux royaumes, Juda et Israël, malgré les guerres qui sévirent fréquemment entre les deux moitiés du « peuple élu », le dieu national ne se dédoubla pas en divinités hostiles, l'âme religieuse du monde israélite ne se divisa point. Ce fut là une évolution de la plus haute importance ; le dieu des Juifs prit un caractère plus général : franchissant les frontières, il commença ce voyage autour du monde qui devait un jour, aux yeux des Juifs et des Chrétiens, en faire le dieu unique de la terre entière.
Ce phénomène d'universalisation au profit du dieu Yahveh gagna singulièrement en force, pendant mille années, par suite de toutes les migrations, volontaires et involontaires, qui se firent aux dépens de ce qui restait de la nation dans la « Terre Promise ». Chaque essaim d'émigrants, chaque groupe de captifs emportait avec lui, comme son trésor le plus précieux, le souvenir du dieu qu'on adorait dans le temple de Jérusalem. Le culte de Yahveh se répandait ainsi en des centaines, en des milliers de lieux éloignés les uns des autres et se propageait chez les peuples les plus lointains.
La destruction de Samarie et la déportation des Israélites du nord, le rasement du temple de Jérusalem par les armées babyloniennes, puis sa reconstruction, lors de la rentrée des Juifs, ajoutèrent au sentiment religieux des fidèles tout ce que l'amour passionné du sol natal, tout ce que les souffrances et les joies éprouvées en commun, tout ce que le drame collectif de la décadence et du renouveau ont pu susciter de plus émouvant dans les cœurs.
A la suite de sa destruction, la petite Jérusalem, capitale d'un état bien humble à côté des grands empires, ne fût certainement pas ressuscitée de ses décombres si elle n'avait eu, à côté du palais royal, le temple vénéré d'un Très-Haut, centre religieux de toute la nation des Juifs. Une nouvelle forme de croyances se cristallisa autour du noyau que la ferveur nationale qualifia de patrie. La foi précise avec ses dogmes et ses rites se fixait vers la même époque autour des anciennes légendes araméennes et babyloniennes dont la rédaction constitue le *Pentateuque*. Avant le règne du roi Josias, aucun prophète d'Israël, aucun roi, ni David dans ses *Psaumes*, ni Salomon dans son *Ecclésiaste* ne font la moindre allusion aux « cinq livres » prétendus antiques. Le nom même de Moïse n'est pas une seule fois prononcé. Le grand législateur était aussi inconnu que s'il n'avait pas vécu, et l'on peut se demander en effet s'il exista dans une légende judaïque avant d'avoir été emprunté à l'Egypte ou à la Babylonie[458]. Un monde sépare les deux âges.
Le dieu des Juifs, qui d'abord n'avait eu d'autre mission que de défendre hargneusement les confins de son étroite patrie, prend un rôle de plus en plus noble et vaste, il monte plus haut dans le ciel et sa domination s'étend sur la terre. Il entre aussi plus avant dans les cœurs, car le peuple juif n'est plus composé de tribus conquérantes ; il n'extermine plus Moabites, Edomites, Amaléçites, mais il est exterminé à son tour : il n'a plus à invoquer un « dieu jaloux et cruel » ; ce qu'il lui faut maintenant, c'est un consolateur, un dieu des compassions et de la Miséricorde, qui dans l'immense abjection du présent fasse briller un triomphant avenir. La douleur, ayant renouvelé la nation, renouvela en même temps son dieu.
Ce n'est pas tout. Dans la désorganisation générale des États sur lesquels passent et repassent les gens de guerre et de pillage, le pauvre peuple opprimé se redresse désespéré : il ne veut plus entendre la voix de ses chefs, prêtres, rois, qui se liguent avec ses ennemis pour le mêler à la boue ; il s'enhardit maintenant et parle directement à son dieu qu'il invoque non comme le protecteur de la patrie mais comme le représentant de la justice. Une révolution morale s'est accomplie. Des fous, des illuminés, des bergers, des gens sans aveu et sans mandat se mêlent de prophétiser, c'est-à-dire de parler au nom de Dieu, à la place de Dieu — car tel fut d'abord le sens précis du mot prophète —, sans se préoccuper des lois et des coutumes ; ils parlent quand l'esprit les saisit, sans respect aucun des autorités constituées. Eux aussi, vingt-cinq siècles avant les socialistes, se font les porte-parole de cette éternelle « question sociale » que nient les économistes orthodoxes. Malheureusement, ils ignorent que les opprimés ne trouveront pas de libérateurs en dehors d'eux-mêmes, ils se tournent encore vers un dieu : du moins ce qu'il lui demande est-il l'idéal par excellence : ils lui demandent la justice.
Du coup, l'idée religieuse en est également ramenée vers la morale. À cet égard, le langage des prophètes Amos, Michée, Esaïe prend un caractère d'admirable noblesse. Ces hommes ont des accents dont la puissance d'expression est commune à tous ceux qui cherchent et chercheront le vrai : ils font partie du trésor littéraire de l'humanité. Les prophètes expriment leur dégoût de la forme religieuse, des simagrées et des cérémonies, des sacrifices et des génuflexions ; tout le culte se résume pour quelques-uns d'entre eux dans la pure et simple morale, dans la pratique de la justice et de la bonté[459]. Ils ont l'horreur de la guerre et annoncent que le temps viendra où il n'y aura plus ni archers, ni chevaux, ni chariots armés — c'est-à-dire, dans le langage de nos jours, ni infanterie, ni cavalerie, ni artillerie —, ils rêvent cette fraternité universelle que nous rêvons aussi et dont le mirage a fui devant nous depuis deux mille années. N'ayant plus de patrie, puisque leur territoire est ouvert à toutes les invasions et que d'autre part leurs captifs et leurs émigrants vont sous la conduite des Phéniciens peupler toutes les parties du monde connu, ils embrassent déjà par la pensée l'ensemble de l'Univers et prévoient le jour où les hommes, venus des contrées les plus lointaines, se réuniront autour du temple de Jérusalem pour adorer le dieu de tous les hommes, non par des formules vides de sens, mais en vérité, c'est-à-dire dans la parfaite conscience de ce qui est juste et bon.
Ainsi, sous l'action du temps avec ses évolutions politiques et sociales, ceux qui pensaient en Israël, mais qui pourtant n'osaient pas couper la chaîne qui les retenait à la personnification divine d'un Créateur, Conservateur et Sauveur, en vinrent à la conception d'un seul Dieu : le monothéisme était né, et, naturellement, ceux qui l'avaient fait naître ne pouvaient ne pas s'imaginer que de tout temps et partout avait prévalu la même idée relativement au monde surnaturel.
Yaveh, le dieu géographique des douze tribus, se doubla de tous les autres dieux locaux et se confondit avec El, l'ancien Elohim, le dieu, ou plutôt l'ensemble des divinités que les pasteurs hébreux avaient adorées pendant leur existence de nomades : le nom de Yahveh-Sabaoth (Esebaoth), qu'affectionnent les prophètes, implique cette association collective de toutes les forces divines en un seul Etre souverain. Les anciennes légendes et les documents sacrés qui se fixent à cette époque de l'histoire juive sont forcément différents de ceux des périodes antérieures : ils représentent une nouvelle forme de la pensée. C'est ainsi que même les écrivains impartiaux transportent dans la compréhension du passé toutes leurs impressions modernes.
Mais ce monothéisme, dont la conception s'était nettement développée chez les prophètes juifs, était encore très loin d'avoir formé une société à son image, organisée suivant les vœux des novateurs. La justice et la morale n'ayant pas encore pris leur point d'appui là où seulement elles peuvent le trouver d'une manière définitive, c'est-à-dire dans le for intérieur de l'individu, les prophètes devaient travailler de toutes leurs forces à la création d'un État théocratique imposant à tous la justice et la vérité, car le monothéisme professé par eux et la certitude de connaître le seul Dieu, le Maître absolu, les rendaient d'une parfaite intolérance religieuse, intolérance qu'ils furent les premiers à apporter au monde (Renan, von Ihering). Les 613 lois du Talmud se superposèrent aux autres obligations qui pesaient déjà sur l'homme du peuple. « Les Juifs furent les inventeurs d'une soumission avilissante à ces deux monstres fictifs, la Patrie, la Loi ; autant d'hommes, autant d'esclaves »[460].
Trop d'ennemis étrangers se pressaient toutefois autour d'eux pour qu'ils pussent conquérir le vicariat divin auquel ils visaient : les miracles qu'ils imploraient se firent attendre inutilement de siècle en siècle. Il ne restait donc aux affamés de justice et de vertu qu'à se suicider de désespoir ou à se résigner. Ne pouvant écarter les iniquités de ce monde, ceux qui d'un cœur très sincère désiraient la justice se rangèrent parmi les pauvres volontaires : ils acceptaient comme Job d'avoir à vivre sur un fumier, ou, à l'exemple de Lazare, s'asseyaient à la porte des riches, contents de manger les miettes tombées de leur table et se promettant déjà une vie future dans laquelle, à leur tour, ils prendraient place à l'éternel Festin. D'autres malheureux bénévoles revenaient à la nature, c'est-à-dire au désert : ils erraient dans les solitudes, mangeant le peu qu'ils pouvaient trouver, des herbes, des écorces, des sauterelles, du miel sauvage. Un de ces errants fut Jean-Baptiste, celui qui, d'après la légende, versa l'eau du Jourdain sur la tête de Jésus.
Des influences religieuses d'origine très lointaine vinrent aussi se mêler à celles qu'exerçaient les peuples limitrophes, Assyriens, Egyptiens, Phéniciens, et qui s'étaient développées d'une manière originale dans la population opprimée, poussant vers son dieu des appels de désespoir. Ainsi le dualisme persan, reproduisant sous une forme concrète l'éternel conflit humain entre le bien et le mal, se retrouve çà et là dans la religion des Juifs avec les caractères précis qu'il présente dans les enseignements de Zoroastre. Le livre de Job montre un Satan qui « se promène sur la terre » pour y chercher des hommes à pervertir et lutter de pouvoir contre l'autre Dieu ; celui du Bien. C'est un Ahriman disputant à un Ormuzd la possession des âmes humaines. On peut se demander également si les deux montagnes d'Ebal et de Garizim qui dominent Sichem, l'antique capitale d'Israël, la Nablus de nos jours, ne symbolisent pas les deux puissances hostiles du bien et du mal. À des temps fixés, les prêtres et devins de la ville se divisaient en deux bandes, pour gravir, les uns, la montagne du nord, l'Ebal, les autres, la montagne du sud, le Garizim, et d'en bas l'on entendait les voix des magiciens qui se croisaient dans l'air, d'un côté pour maudire la ville, de l'autre pour appeler les bénédictions d'en haut et les faire pleuvoir en une douce rosée sur les habitants. Sans doute les invocateurs de la bonté divine doivent feindre de l'avoir emporté sur les maudisseurs ; mais peut-être qu'une certaine crainte continue d'opprimer les esprits, et dans le vent qui passe sur les oliviers, on ne cesse d'entendre le conflit éternel de l'espérance et de l'effroi.
Mais par delà les plateaux de l'Arianie, un autre Orient, tellement éloigné qu'on n'en savait pas même le nom, le bassin des « sept rivières » et celui de la Ganga, était aussi devenu un foyer de propagande religieuse, dont l'action dut s'exercer de proche en proche jusque sur les bords de la Méditerranée. On peut admettre comme très probable qu'il n'y eut pas de relations directes entre les saints bouddhistes et les prophètes du petit peuple sémitique, mais le « véhicule » que les régénérateurs hindous avaient pris pour symbole porta rapidement les idées du Buddha en dehors de l'Inde, et les populations des rivages méditerranéens en entendirent certainement l'écho. Et lorsque la ville de Tyr eut été prise par Alexandre et que l'influence hellénique eut acquis la prééminence dans toute l'Asie antérieure, le monde juif, déjà pénétré des conceptions religieuses de l'Orient et de l'Égypte, s'ouvrit également à la philosophie des sages occidentaux : il se trouva préparé à l'œuvre de transformation de laquelle devait sortir le christianisme.
Ainsi l'évolution morale des Juifs avait fini par représenter l'ensemble du mouvement qui s'était accompli déjà dans toutes les contrées environnantes ; toutefois, les conséquences de cet état de choses auraient gardé leur caractère local et n'auraient pas amené de révolution dans les destinées communes de l'humanité si le petit peuple d'Israël était resté enfermé dans son étroit domaine conquis sur les Cananéens. Mais bien longtemps avant que les dispersion des Juifs eût été ordonnée par les rois d'Assyrie, ils s'étaient répandus par individus, par familles et même par essaims considérables dans tous les pays riverains de la Méditerranée. Grâce au commerce phénicien, véhicule de l'élément judaïque, celui-ci s'était insinué dans tous les pays du monde appartenant à la civilisation occidentale. De même que les autres nations de la Syrie, les Juifs étaient entrés par multitudes dans la clientèle des riches négociants phéniciens et, de génération en génération, une forte proportion de ces clients avait suivi les aventureux marchands dans les comptoirs étrangers : les uns de plein gré, les autres comme esclaves et captifs avaient « émigré » dans les pays lointains et constitué partout de petites communautés israélites, qui devaient, dans les périodes décisives, recevoir le contre-coup des événements survenus dans la mère-patrie. Les paroles prononcées en Judée se répercutèrent en longs échos dans les mille Judées secondaires qui lui servaient comme d'une immense table d'harmonie. Toutes les conditions se trouvaient réunies pour favoriser le développement du cycle nouveau dans l'histoire de l'humanité.
Des plaines de la Babylonie, des monts et des vallées syriennes aux étendues de la péninsule arabe, les transitions du relief sont insensibles et l'on ne pourrait indiquer de limites précises ; néanmoins, l'Arabie est dans son ensemble une individualité géographique des plus distinctes. A travers cet isthme d'un millier de kilomètres en largeur qui rattache la presqu'île au continent, entre la mer Persique et le golfe d'Akabah, la ligne de séparation naturelle est indiquée par la limite des eaux vives. Là où les sources se perdent en des bassins d'évaporation, où tarissent les dernières rigoles d'arrosement et où les ouadi ne roulent que rarement leur flot sauvage, là commence l'Arabie. Un hémicycle sinueux développant sa convexité vers le nord autour du désert d'Ech-Cham est une frontière réelle, plus difficile à franchir pour des armées que bien des chaînes de montagnes.
Toutefois l'unité de l'Arabie, parmi les autres contrées de la terre, est purement géographique : aussi massive que l'Afrique dans ses contours généraux, plus massive même, puisqu'elle est découpée en forme de trapèze aux angles à peine adoucis, cette énorme péninsule se trouve naturellement divisée en pays distincts, n'ayant eu que peu de rapports les uns avec les autres, ne présentant pas le caractère d'un ensemble historique[461].
A aucune époque de l'histoire connue, il n'y eut d'Etat arabe, comprenant toute l'étendue du grand quadrilatère. Par leur forme et leur histoire, les deux presqu'îles, anatolienne et arabique, présentent une grande analogie.
Le morcellement politique de l'Arabie provient du manque de cohésion climatique et tellurienne de l'intérieur. Les espaces déserts, inabordables, divisent la contrée en domaines naturels différents dont les populations sont vouées chacune à sa destinée particulière ; même là où les communications, quoique difficiles, peuvent néanmoins se poursuivre sur de longues étendues, la multiplicité des obstacles détermine le morcellement de la race.
Les mêmes raisons qui empêchent la constitution d'un État dans les limites naturelles de la péninsule ont également prévenu la conquête de cet immense territoire par des armées étrangères. Aucun document historique ne parle d'un Sésostris, d'un Cyrus ou d'un Alexandre ayant jamais subjugué les populations de l'Arabie, d'un golfe à l'autre golfe. On comprend que la population soit très clairsemée en un pays où les pluies sont rares, où dans un espace six fois grand comme la France ne coule peut-être pas un ruisseau permanent, où certains massifs de montagnes, tel celui d'Oman, se montrent absolument nus, squelettes géologiques sans aucune terre végétale qui revête les rochers ; seulement une cime, le Djebel Akhdar, a mérité son nom de « mont vert » : sous la neige qui apparaît parfois, se montrent aussi des taches de verdure, bientôt brûlées par le soleil et par le vent.
Il y a en Arabie de vastes étendues, notamment dans le sud-est, entre le pays d'Oman et le Dhofar, à l'extrémité orientale de l'Hadramaut, où nul parmi les hommes n'a pu trouver sa subsistance, et qu'évite même l'oiseau du ciel. L'existence de la végétation spontanée étant la condition première de la vie pour les animaux supérieurs et pour l'homme, celui-ci se trouve banni complètement de certains déserts au sable mobile, trop larges et trop pénibles à traverser pour qu'il puisse emporter la nourriture en suffisance ; s'il se hasarde en d'autres solitudes, ramifiées comme des détroits entre les massifs habitables, il ne fait point sa demeure dans ces « pays de la soif ». Il n'y peut séjourner d'une manière durable, en transportant d'ailleurs souvent sa tente d'un point d'eau vers un autre point d'eau, que dans la partie de la région où l'on voit jaillir çà et là quelque fontaine, où des mares reçoivent assez d'eau de pluie pour qu'elles ne tarissent pas aussitôt, où l'on trouve un peu du précieux liquide en creusant le fond des ouadi, et où les bestiaux broutent un rare gazon dans les cuvettes humides.
En pareilles contrées, l'homme ne vivra qu'en familles peu nombreuses et son genre de vie sera nettement déterminé par le milieu. Il faut absolument qu'il s'y accommode ou qu'il meure. Les conditions de l'ambiance sont tellement impérieuses en ces contrées que l'on peut en conclure à une identité presque complète de mœurs et de coutumes entre les Bédouins de nos jours et les Amalécites ou Agarènes qui vivaient trois mille années avant nous : c'est par l'observation directe des nomades actuels que l'on peut décrire ceux qui rôdaient autour des caravanes de marchands entre Babylone et Palmyre ou tel autre marché de la Syrie antique vers laquelle convergeaient les pistes du désert ; seulement ils ont fait une grande conquête depuis cette époque, puisqu'ils possèdent maintenant le cheval et même une de ses plus nobles races, élevée par eux avec un soin jaloux. Mais, piéton ou cavalier, le « fils de la Tente » n'a que peu changé son genre de vie, car le désert a gardé autour de lui sa majestueuse grandeur et son aridité.
En premier lieu, le Bédouin doit toujours avoir pratiqué la sobriété, l'art de souffrir sans se plaindre la faim et la soif ; la nature lui enseigne la fortitude, la patience et le renoncement. En outre, sa vie très simple l'aide à rester en santé au point de vue physique et moral.
Il ne connaît point la maladie et ne se laisse point aller à l'inquiétude ni à l'irrésolution. Grâce à l'immensité de l'espace ouvert devant lui, il change volontiers de campement : l'aspect des terrains et du ciel lui apparaît presque le même, qu'il soit dans le voisinage de l'Euphrate où près du « Fleuve d'or » de Damas. Les tribus se fractionnent pour la moindre divergence d'intérêts, pour le moindre conflit d'opinions, les frères se séparent courtoisement pour aller habiter à des centaines de kilomètres les uns des autres. Le Bédouin sait se contenir, conséquence de la domination qu'il doit exercer sans cesse sur ses appétits, mais quand le soleil lui brûle le sang, il est tout entier à la fureur de ses passions et s'y rue avec une ténacité de tous les instants, de tout ce qu'il aura de vie. La liberté primaire que lui donne l'existence nomade, la liberté d'aller et de venir, lui assure l'indépendance héréditaire, il fut toujours son propre maître. Le Bédouin descend d'aïeux qui furent libres comme lui, il ne fut jamais asservi dans sa race, et sans jactance, simplement, il regarde avec une noble fierté l'étranger, fils de vaincus. Anarchiste de par son ambiance, il n'a point de chef, — des arbitres seulement, car les cheiks ne sont pas autre chose —, et se laisse dominer, non par des lois, mais par la conception qu'il a de la justice. Personne ne peut lui donner un ordre, mais il reconnaît scrupuleusement les conventions et respecte les jugements de l'opinion publique. Il sait que le sang demande le sang, et si quelqu'un des siens a été lésé, il n'aura désormais plus d'autre souci que celui de la vengeance.
Par suite de la disposition du sol et de la répartition des pluies, ces populations nomades et libres auxquelles on donne actuellement le nom de Bedawi ou Bédouins n'occupent que l'intérieur, au nord et au sud des hautes terres du centre de l'Arabie. Cette partie médiane de la Péninsule, où se sont installées des populations résidantes et où des États aux contours précis ont pu se constituer en conséquence, eut certainement une évolution historique beaucoup plus active et variée dans ses événements que la région des plaines ; mais leurs échos, étouffés par la distance, furent peu entendus des peuples de l'antiquité : les anciennes annales se taisent sur eux. Les seules parties de l'Arabie que leur situation géographique firent entrer dans le cercle d'attraction du monde connu sont les deux bandes littorales du golfe Persique et de la mer Rouge qui continuent au sud, l'une, le bassin des fleuves jumeaux, le Tigre, et l'Euphrate, l'autre, la côte de Syrie et la cassure terrestre dans laquelle coulent l'Orontes et le Jourdain. La bande orientale de l'Arabie qui longe le golfe Persique est favorisée à maints égards. La navigation s'y fait sans danger, entre des îles que baigne une eau transparente. Des sources nombreuses jaillissent sur la côte et dans les îles, même au fond des passes sinueuses de l'archipel : les eaux sont assez abondantes pour alimenter une riche végétation et pour abreuver les habitants et les animaux de villages fort rapprochés les uns des autres.
La pêche est étonnamment fructueuse dans ces parages, et les indigènes peuvent faire de grandes provisions de poisson séché au soleil, pour le mêler à la pâte de leurs dattes et pour en faire le commerce avec les pays étrangers. Depuis la plus haute antiquité, ils ont aussi un grand élément de trafic qui assure la richesse à leurs petits États, des perles du plus bel orient, que l'on estime non seulement à cause de leur grosseur, de leur couleur dorée, de leur éclat, mais aussi pour les propriétés curatives qu'on leur a de tout temps supposées. Cette industrie se concentre autour de l'île de Bahreïn ou des « Deux Mers », ainsi nommée de sa position entre deux passes.
Aussi, des centres de commerce sont ils nés dans ces parages. D'après une tradition antique, nous le savons, les Phéniciens auraient habité une île du golfe Persique avant d'émigrer vers la côte de Syrie. Quelques savants ont pensé identifier cette île avec Bahreïn, mais d'autres l'ont trouvée dans une terre voisine des bouches du Tigre et de l'Euphrate que les alluvions des fleuves jumeaux ont maintenant rattachée au littoral persan[462], le tertre de Dilman, site de l'antique Dilmun, Tilvun ou Tylos. Cette terre sacrée servait d'entrepôt maritime aux populations de la Mésopotamie : c'est de Tilvun que s'élança le « dieu poisson » pour conduire l'arche de salut à travers les eaux du déluge. Au sud de Dilman, à Bender Buchir, l'ancienne Layan, des ruines élamites, datant du règne de Chilkak in Chuchinak, témoignent de l'intérêt que prirent les habitants de la Susiane aux choses de la mer ; toute cette région du littoral persique appartenait au domaine de la civilisation chaldéenne. Sur la côte arabique, en face de l'île de Bahreïn ou dans le voisinage, s'éleva plus tard la ville de Gerrha, où les marchands venus de la Syrie et de l'Egypte se rencontraient avec ceux du pays des Hymiarites : deux voies commerciales de première importance traversaient la péninsule d'Arabie dans toute sa largeur pour se rencontrer en ce lieu prédestiné.
Le territoire d'Oman est en réalité une île ; au nord, il affronte une mer plus large, plus ouverte et plus dangereuse que le golfe Persique, au sud, il s'adosse à l'infranchissable Dahna, il garda donc de tous temps son indépendance de culture ; même à l'heure actuelle, on y parle une langue qui semble n'avoir aucune analogie avec l'arabe[463] ; néanmoins, il ne resta pas isolé : par les sentiers du littoral, par la navigation côtière, il se rattacha au monde chaldéen et vécut d'une civilisation analogue.
Sur leur développement de plus de 2 000 kilomètres, les rives orientales de la mer Rouge, du golfe d'Akabah au détroit de l'entrée, sont loin d'offrir dans leur ensemble un littoral aussi favorisé que Bahreïn et d'autres îles du golfe Persique ; toutefois, le fait seul que, de distance en distance, des escales y servaient au trafic avec les tribus et nations de l'intérieur donnait à cette côte une importance exceptionnelle, et des centres de vie politique y naquirent. Même un des foyers les plus actifs de la civilisation se forma près de l'entrée de la mer Rouge, sur le massif angulaire des monts qui dominent le détroit.
D'après Schweinfurth, l'histoire de l'humanité progressive, aux temps les plus anciennement connus, peut être symbolisée par un triangle dont les trois sommets correspondent à la Babylonie, à l'Egypte et à cet angle terminal de la péninsule, désigné par les anciens sous le nom d' « Arabie Heureuse »[464] et dont les trois côtés furent parcourus par l'homme aussi loin que remontent les vestiges de civilisation : la plus reculée des voies d'échanges commerciales et intellectuelles est le « trépied ».
Cette région montueuse, dite actuellement le Yemen ; que limitent à l'ouest les eaux de la mer Rouge, au sud celles d'une « manche » occidentale de l'Océan, a de très remarquables avantages comme lieu de séjour et d'éducation pour l'homme. Tout d'abord, son climat est exceptionnel : l'avantage capital est qu'il y pleut et même qu'il y tombe de fortes averses, suffisantes pour y former toute une ramure de torrents dans les parties supérieures et moyennes de la région montagneuse, mais s'évaporant en bas, dans la zone côtière dite de Tehama. Toutefois, ces pluies ne donnent pas à elles seules une part d'humidité suffisante pour la mise en culture de vastes étendues. Heureusement, sur le versant extérieur de ces monts tournés vers la mer Rouge et vers le golfe d'Aden, il se passe un phénomène analogue à celui que l'on observe sur les côtes du Pérou tournées vers le sud-ouest, notamment entre Lima et Payta. L'air, chargé des vapeurs d'eau qui s'élèvent des deux mers et que lui apportent les moussons, perd sa transparence, et d'épaisses couches de brouillard finissent par recouvrir le penchant des monts au sud et à l'ouest jusqu'au sommet des crêtes. Pendant toute la matinée, l'horizon est obscurci et l'humidité qui se dépose sur le sol est assez abondante pour baigner les feuilles et les racines des plantes, même pour tremper les vêtements des voyageurs comme une forte pluie ; pendant toute la moitié de la journée jusque vers midi, la température du Yemen ressemble à celle d'une serre chaude ; mais, dès que le soleil redescend vers l'ouest, les vapeurs se dissipent et l'astre ardent reprend tout son empire, cheminant implacable dans le ciel bleu[465].
L'humidité suffisante de l'atmosphère est un premier avantage ; la modération de la température est aussi un grand privilège de l' « Arabie Heureuse ». Les terrasses et les pentes habitables s'élèvent en maints endroits à plus de 2 000 mètres et les pitons qui les dominent dépassent même 3 000 mètres : les populations du haut Yemen jouissent d'un climat toujours tempéré, tandis qu'en bas le sol brûle sous les pieds du voyageur. Les produits de ces terres hautes, très différents de ceux des steppes inférieurs, correspondent aussi à un autre genre dévie des habitants ; jusqu'à une certaine hauteur au-dessus de la mer s'avancent les pasteurs nomades, mais sur les pentes plus élevées résident les agriculteurs, vaquant à leurs moissons. Toutefois ce n'est pas sans peine que ces communautés de travailleurs ont pu se constituer.
Il leur fallut apprendre à retenir les eaux sur les pentes, à construire des réservoirs et des aqueducs souterrains. Ils conquirent leur existence par un âpre labeur qui accrut d'autant leur initiative et leur force intellectuelle.
Heureusement pour les peuples de l'Arabia Felix, la récolte des produits de la flore spontanée leur procura la ressource du commerce avec les pays lointains, et leur domaine de civilisation s'en trouva singulièrement élargi. Cette contrée des antiques Sabéens est très riche en essences diverses produisant des sèves et des gommes d'une rare vertu : c'était la patrie par excellence des drogues et des aromates, la casse, le séné, la myrrhe, l'encens et le kât (celastrus edulis) que l'on emploie comme le café et qui enivre comme le hachich, quoique moins légèrement. Grâce à ces richesses naturelles, plus appréciées autrefois qu'elles ne le sont aujourd'hui, le massif sud-occidental de l'Arabie était devenu fameux dans le monde connu des Orientaux : pour les navires de l'Inde occidentale, un des principaux lieux de rendez-vous était l'entrée méridionale de la manche arabique avec son parvis maritime jusqu'au promontoire des « Aromates » le cap Guardafui des marins actuels.
Toutefois, la valeur de l'Arabie Heureuse dans l'histoire du développement humain resterait inexplicable si l'on n'étudiait ce massif dans ses rapports de voisinage avec un autre, celui de l'Ethiopie, se dressant à l'Occident du détroit. Ces deux groupes de hautes terres sont les pylônes érigés de chaque côté du passage qui fait communiquer la mer des Indes avec le long couloir maritime conduisant à la Méditerranée : les monts de l'Afrique font superbement face à ceux de l'Asie. A 300 kilomètres de distance, et de sommet à sommet pointant par-dessus la tangente de la courbure terrestre, il n'est pas impossible qu'Ethiopiens et Hymiarites puissent discerner parfois le profil des montagnes de leurs voisins se dessinant sur le fond gris du ciel. Sans doute la différence des altitudes entre les hauteurs froides et les plages brûlantes du littoral constituait un sérieux obstacle, mais l'appel ne s'en faisait pas moins de part et d'autre, et les riverains, les matelots servaient de porteurs entre les populations des deux massifs lorsque les échanges directs ne pouvaient pas s'accomplir. Le mouvement de va-et-vient s'était établi ; par la force des choses, une sorte d'isthme commercial s'était formé au lieu même où s'ouvrait transversalement un détroit. Le pays de l'Arabie sud-occidentale, où dominèrent successivement les Minéens, les Sabéens, les Hymiarites, tous enfants de Sem, était donc une de ces contrées qui possèdent le grand avantage d'être au croisement de deux voies historiques primordiales. Souvent dans l'antiquité, lorsque la route directe qui se recourbe au nord par l'Euphrate et le Liban se trouvait bloquée par la guerre, les communications de la Babylonie avec l'Egypte durent se faire par le sud et prendre pour station à demi-route les montagnes de l'Arabie Heureuse. De nos jours, ces contrées qui se regardent de l'un à l'autre continent sont évidemment dans une période d'extrême régression, puisque la route transversale de rivage à rivage n'est plus utilisée que pour un trafic insignifiant, tandis que la grande ligne longitudinale, de Suez à Perim, est entièrement monopolisée par les navires des marins européens, d'où l'on daigne à peine jeter un regard sur ces monts, sites d'une antique civilisation.
Du massif de l'est à celui de l'ouest, tous deux connus chez les Egyptiens sous le nom collectif, de Punt qui fut appliqué peu à peu aux contrés limitrophes, les migrations ou du moins les expéditions se succédaient fréquemment, ainsi qu'en témoigne la parenté des races, des langues, des mœurs et des cultes. On peut même vraisemblablement attribuer à des émigrants descendus de ces montagnes les premiers travaux de culture dans la basse vallée du Nil ; l'adaptation du sol de l'Egypte à la société qui y vécut supposé une longue période de préparation dont les ancêtres des Hymiarites auraient été les pionniers. On considère aussi le Yemen comme le pays natal des ouvriers qui, il y a plusieurs milliers d'années, travaillèrent aux mines d'or du territoire de Sofaia. Toutefois, restant dans le domaine historique, il faut constater que sont encore peu nombreux les renseignements précis permettant d'affirmer des relations directes de l'Arabie Heureuse, d'une part avec la Mésopotamie, d'autre part avec les monts africains où naît le Nil bleu, et le désert de Nubie. Le nom le plus ancien que l'on puisse citer est celui du roi Hammurabi. Certains indices relevés par l'archéologue Pinches dans des textes cunéiformes permettent de supposer que ce personnage, conquérant et législateur, était d'origine hymiarite[466]. Hammurabi, contemporain de l'Elamite Khador-Laomer, s'empara de Babylone, il y a quatre mille ans, et en fit, pour la première fois dans l'histoire, la capitale d'un royaume uni : à cette époque lointaine, les populations de l'Arabie méridionale, servies peut-être par des conditions climatiques plus favorables que celles de nos jours, étaient donc politiquement assez puissantes pour qu'il leur fût possible d'intervenir dans les destinées de la Mésopotamie par la force des armes.
Dix ou onze siècles après, la légende nous parle d'une fastueuse reine de Saba, la resplendissante Balkis, qui visita Salomon, attirée par son grand renom de sagesse, et lui « posa des questions difficiles[467] », merveilleusement résolues par lui, et à son grand profit, puisqu'en partant la reine lui donna « cent vingt talents d'or, des épices en très grande abondance et des pierres précieuses ». Les généalogies légendaires de l'Arabie et de l'Abyssinie rattachent plusieurs familles actuelles à Salomon et à la reine de Saba, entre autres celle du « roi des rois », l'empereur d'Ethiopie.
Le nom de « Sabéens » donné fréquemment à la population qui obéissait aux souverains trônant dans la ville de Saba est encore souvent employé pour désigner les adorateurs des astres, surtout des planètes, auxquelles on attribuait une influence décisive sur la destinée des hommes et des empires. Pareil culte était bien fait pour se développer sur le haut observatoire des monts Yemen, d'où l'on contemple presque toutes les nuits l'ensemble pur du ciel étoile, au-dessus de l'immensité des eaux et des sables. L'astrologie sabéenne, propagée mystérieusement de comptoir en comptoir, d'oasis en oasis, de peuple en peuple, contribua beaucoup à donner dans l'esprit des hommes un caractère presque sacerdotal à cette nation si peu connue de l'Arabie « Heureuse ». On s'imaginait volontiers qu'une haute puissance magique correspondait à la richesse et à l'excellence de ses denrées.
Les chapitres qu'Hérodote consacre à ce délicieux pays des parfums, qui « répand comme une odeur divine »[468], sont parmi les plus étranges de ses Histoires et témoignent chez ses informateurs d'un parti pris de mensonge mêlé à la plus riche fantaisie. Des récits de petits serpents ailés au corps bigarré qui volent en nuées autour des arbres producteurs d'encens, de chauves-souris féroces, au cri strident, qui défendent les plantations de cannelle, et d'oiseaux formidables qui enlèvent des quartiers de charogne pour les laisser retomber dans leurs nids, où les pelures de cinnamome se maçonnent avec l'argile, toutes ces fables bizarres ne pouvaient naître que chez des marins imaginatifs, sollicités par les circonstances mêmes de leurs voyages à raconter des prodiges invraisemblables aux auditeurs ébahis : ces récits donnent un avant-goût du flot de fables gréco-égypto-assyro-irano-indoues qui, parcourant et reparcourant l'immense espace entre le Sahara et le Gobi, entre le Brahmaputre et le Guadalquivir, et s'enrichissant de l'esprit inventif de chaque narrateur, devint sous la plume des scribes arabes le merveilleux recueil des Mille et Une Nuits, le *Javidan Khirad* des Perses, le *Pantcha Tantra* des Hindous, le livre qui, de tous, eut le plus, de lecteurs[469]. Il est certain d'autre part que les ruses marchands, phéniciens ou même grecs, n'étaient pas fâchés de représenter ces pays de commerce lointain, où ils avaient la chance d'acquérir de grandes richesses, comme des régions très dangereuses où l'on devait bien se garder de les suivre.
On attribue souvent, et sans doute avec une certaine raison, la décadence des populations de l'Arabie Heureuse à la diminution des pluies et aux empiétements du désert qui en furent la conséquence. Les traditions énumèrent par dizaines les fleuves qui auraient cessé de couler et les villes que le sable aurait englouties depuis les temps antiques. Ces récits paraissent reposer sur des faits ayant eu réellement lieu, mais des causes intérieures, d'ordre politique et social, coïncidèrent probablement avec la cause extérieure, l'assèchement du pays, pour amoindrir les énergies nationales et réduire à peu de chose leur action sur le monde.
L'imagination populaire est toujours tentée de ramener à un brusque phénomène, à une date précise de l'histoire la chute des empires, alors qu'il y faudrait surtout voir le terme d'une longue décadence. Ainsi l'on répète d'ordinaire que le royaume des Hymiarites cessa d'exister soudain à l'époque de la « ruine des barrages », *Seïl-el-Orim*, qui eut lieu en amont de Mareb ou Mariaba, environ 1760 ans avant nous ; la vie de la nation se serait écoulée en même temps que celle de ses cultures. Mais les hommes qui avaient construit les premiers réservoirs auraient pu les réparer et tracer à nouveau des canaux d'irrigation ; ils auraient pu faire refleurir les champs si l'initiative première n'avait été brisée, sans doute par une longue oppression. Si le peuple se dispersa, devenu incapable de susciter de nouvelles moissons dans le pays des aïeux, c'est qu'une vie de servitude lui avait fait perdre là force initiale. Ainsi les nations qui se succèdent paient toujours par un affaiblissement réel la force apparente des gouvernements qui les asservissent ; de nouvelles destinées se préparent, et les foyers de civilisation se déplacent.
Dans l'Arabie même, le Yemen devait avoir surtout le Hedjaz pour héritier comme centre d'ébranlement dans l'histoire du monde ; mais les colonies sabéennes essaimèrent en grand nombre vers diverses parties de la côte orientale de la mer Rouge, et jusqu'en Syrie, dans les montagnes du Hauran. Les villes, villages, simples châteaux abandonnés qu'on voit au sud de Damas, sur presque toutes les hauteurs, dans presque tous les vallons, et qui ont valu au pays le nom de « Désert des Villes », datent de l'époque de la migration sabéenne. Ainsi qu'en témoignent quelques rares inscriptions, ce sont des Hymiarites qui fondèrent toutes ces belles cités d'un grand aspect, et ce sont eux qui, sous le protectorat romain, établirent en ces endroits, jusqu'à l'époque musulmane, un centre de civilisation rayonnant au loin. Le voyageur Oppenheim démontre que les édifices du Hauran, de construction gréco-romaine en apparence, offrent cependant plusieurs traits d'origine sabéenne, surtout dans l'ornementation. L'architecture, dite arabe, qui doit être attribuée à la Perse en très grande partie, provient également pour différents détails de l'art sabéen du Hauran. Damas, la grande cité voisine, est le centre de culture où se mélangèrent tous ces éléments[470].
Néanmoins les Hymiarites du Yemen restèrent encore en assez grand nombre dans le pays et y maintinrent leur civilisation, attestée par les centaines d'inscriptions que les Halévy, les Glaser et d'autres savants voyageurs ont recueillies. On a des raisons de croire que l'architecture actuelle de la cité capitale, Sana, des autres villes du Yemen et de celles du littoral arabique jusqu'à Djéddah ressemble fort à celle que pratiquaient les anciens Hymiarites. En effet, les maisons de la contrée ne conviennent point aux Arabes de nos jours, que les ordres de Mahomet forcent à cacher leurs femmes aux regards indiscrets ; et l'abondance des fenêtres, même des balcons, ne peut s'expliquer que par l'existence antérieure de mœurs très différentes de celles qui prévalent actuellement[471].
La grande cité du Yemen est remarquable par ses hautes maisons carrées, ornées avec une grande variété et un goût très original. Le rez-de-chaussée, construit en moellons de basalte, n'a qu'une seule ouverture, porte à cintre surbaissé, inscrit dans une arcade ogivale, mais il est surmonté de deux ou trois étages en briques cuites au feu, percés de hautes et étroites baies cintrées et garnies de moucharabiés en bois découpé. Les ouvertures circulaires placées au-dessus des baies et des balcons sont garnies de vitraux, décorées de rinceaux très divers par les dimensions et les motifs : tous les reliefs blanchis à la chaux contrastent avec le fond noir ou rose du basalte ou de la brique. Actuellement presque toutes les fenêtres sont bouchées ou masquées par des treillis : elles ne servent à rien, pas plus que les balcons. Mais elles servirent autrefois, et la femme sabéenne, que rien n'obligeait à se dissimuler comme la musulmane, apparaissait à ces fenêtres et sur ces balcons pour y prendre l'air et jouir du spectacle de la rue.
** Égypte. Notice historique
Sous réserve des observations présentées dans les pages suivantes, nous donnons ici la liste des dynasties égyptiennes, les principaux monarques et quelques-uns des travaux ou événements contemporains. Les chiffres entre parenthèses — durées des dynasties et dates — ressortent des listes de Manéthon, les autres dates — ère chrétienne — sont empruntées aux ouvrages de Flinders Petrie et Amélineau.
| | Epoque prépharaonique : ire pyramide de Sakkarah ? Sphinx ? Temple de Granit rose ?
| ire | Dynastie (263 ans). Ménès (Mina). Teti, Ateti, Ata, etc. (de −5833 à −5570).
| 2e | Dynastie (302 ans). Binuter, Noferkheris, etc. Tombeau de Tothotep à Sakkarah.(à −5268)
| | Ces deux dynasties étaient d'origine thinite.
| 3e | Dynastie (214 ans). Sesorthos, Tosertasis, etc. Tombeaux à Sakkarah.
| 4e | Dynastie (284 ans). Snefru (Soris, Sosiris), Khufu (Kheops), Khafra (Khe-phren), Menkera, Aseskaf, etc. Pyramides de Giseh, statue en bois du Cheik-el-beled, etc.(à −4770) −4000
| 5e | Dynastie (248 ans). Userkaf, Unas, etc. Pyramides à Sakkarah et tombeau de Ti.(à −4522) −3700
| | Ces trois dynasties étaient d'origine memphite.
| 6e | Dynastie (205 ans), originaire de l'île d'Elephantine. Teti, Ati, Pepi Ier, Merenra, Pepi II, reine Nitokris, etc. Explorations africaines. Stèle d'Uni, achèvement de la 3e Pyramide de Giseh, tombeaux à Zauiet-el-Maietin.
| 7e | et 8e Dynasties (146 ans), d'origine memphite.(à −4171)
| 9e | Dynastie (409 ans), originaire d'Heracleopolis ainsi que la
| 10e | Dynastie (185 ans). Tombeaux à Siut.(à −3577)
| 11e | Dynastie (43 ans). Nécropole de Drah-abul-Neggah.(à −3534) −2800
| 12e | Dynastie (161 ans). Epoque des Amenemhat (I à IV) et des Usertesen (I à III). Luttes en Nubie. Obélisques, statues, temples, tombeaux à Beni-Hassan, Labyrinthe et lac Mœris.(à −3373) −2700
| | Ces deux dynasties sont d'origine thébaine.
| 13e | Dynastie (453 ans). Sebekhotép, Nofrehotep, etc. ; peu de monuments.
| 14e | Dynastie (184 ans), originaire de la ville de Xoïs ; peu de monuments.
| 15e | et 16e Dynasties, celles des rois pasteurs ; elles auraient régné respectivement 284 et 518 années : Bnon, Staan, Apophis. Sphinx à Tanis, leur capitale.(à −1834)
| 17e | Dynastie (151 ans), délivra l'Egypte du joug des Hyksos.
| 18e | Dynastie (263 ans), Ahmès Ier, Amonhotep Ier, Thutmos Ier, II (reine Hatchopset) et III, Amenhotep II, Thutmos IV, Amenhotep III et IV (crise religieuse), Horemheb, etc. Incursions en Syrie, en Ethiopie. Temple de Deir-el-Bahary, obélisque et pylône de Karnak, colosses de Memnon.(à −1420)
| 19e | Dynastie (200 ans). Ramsès I, Seti I, Ramsès II, Menephtah, etc. Contact avec les Hittites. Temples d'Abydos, d'Ibsambul, Ramesseum, obélisques de Luksor, tombeaux à Biban-el-Moluk.
| 20e | Dynastie (140 ans), Ramsès III, etc. Temple de Medinet-Habu.
| | Les dynasties 17 à 20 sont généralement groupées sous le nom de nouvel empire thébain.
| 21e | Dynastie, tanite (150 ans). Pinodjem, etc. Grands prêtres d'Ammon régnent à Thèbes. Cachette de Deir-el-Bahary.
| 22e | Dynastie (libyenne — 120 ans). Cheehonk (I à IV), Osorkon, etc, ; peu de monuments, décadence politique.
| 23e | Dynastie (89 ans), d'origine tanite.
| 24e | Dynastie (6 ans), saïte. Tofnakht et Bokenranf. Luttes avec la Nubie.
| 25e | Dynastie (éthiopienne). Ghabaku (reine Ameniritis), Chabatoka, Tahraka. Défaites répétées des Egyptiens par les Assyriens.
| 26e | Dynastie (saïte). Stephinates, Niko (Nechao) I et II, Psamitik I et II, Uahibri, Ahmès (Amasis). Psamitik III. Rapports avec les Grecs, périple d'Afrique. Nombreux tombeaux, époque dite de la Renaissance saïte, restauration d'anciens monuments.
| 27e | Dynastie (perse); Kambyse, Darius, Xerxès, etc.
| 28e, | 29e et 30e Dynasties, derniers rois égyptiens, originaires de Sais, de Mendès, et de Sebennytès. Temples de Philæ et restaurations. Nakletnebef (Nectanebo) battu par les Perses.
| 31e | Dynastie (perse), Darius III battu par Alexandre.
| 32e | Dynastie (macédonienne). Fondation d'Alexandrie.
| 33e | Dynastie, Ere des Ptolémées (I à X), Cléopâtre. — Contact avec les Romains. Les temples de Denderah, d'Edfu datent de cette époque, ainsi que de nombreuses restaurations d'anciennes œuvres d'art. — L'Egypte devient province romaine en l'an 728 de la fondation de Rome.
** Chapitre VI. Égypte
Les alluvions se faisaient plantes et les épis de blé se changeaient en hommes.
*Vallée du Nil. — Climat. — Préhistoire. — Flore et faune. — Protohistoire. — Invasions. — Régime des eaux et culture. — Despotisme. — Divinités. — Prêtres. — Rois. — Mort et immortalité. — Pyramides. — Architecture. — Sciences et industrie. — Littérature. — Égyptiens et Étrangers*
Le grand fleuve africain correspond aux courants jumeaux du Tigre et de l'Euphrate, et sur ses bords naquit une civilisation parallèle à celle de la Mésopotamie, se perdant également dans l'obscurité des âges antérieurs à l'histoire. Ce parallélisme des deux cultures se montre d'une manière si frappante dans la perspective des siècles qui nous ont légué l'héritage du savoir que le souvenir des Chaldéens réveille aussitôt celui des Egyptiens : on ne saurait parler de l'œuvre des uns sans qu'on pense immédiatement au travail des autres. D'ailleurs, ils furent réellement associés dans une grande évolution commune, car ils ne cessaient d'agir et de réagir par leur influence réciproque, tantôt en un contact direct, tantôt par l'intermédiaire des populations limitrophes. Les analogies sont très nombreuses dans ce développement social des deux groupes ethniques, mais ce mouvement présente aussi de très frappants contrastes, provenant de la différence du milieu géographique.
La variété est beaucoup plus grande dans les va-et-vient historiques des peuples de la Mésopotamie, parce que la nature elle-même est plus variée dans le bassin des deux fleuves. L'espace intermédiaire qu'ils limitent de part et d'autre est, par endroits, d'une grande largeur, même de 100 à 150 kilomètres, et les canaux d'irrigation qui le parcouraient dans tous les sens le transformaient en une merveilleuse campagne de verdure ou de moissons jaunies. A l'est du Tigre, la plaine, çà et là cultivée, se prolonge jusque dans le cœur des monts par des vallées fertiles ; autant d'avenues naturelles qui facilitaient l'accès du plateau d'Iran. A l'ouest de l'Euphrate, le désert côtoyait, il est vrai, la rive du fleuve dans une partie de son cours, mais pour se changer peu à peu en steppe dans la direction du nord. De tous les côtés la Mésopotamie se trouvait donc en contact avec des tribus ou des peuples limitrophes, qui pouvaient modifier son évolution historique. Le Nil, au contraire, réduit à un seul courant, dans une étroite vallée que limitent des falaises et les pentes rocheuses des monts, n'est, en réalité, qu'un simple ruban, comparé à l'ensemble territorial de son bassin : de l'un à l'autre versant la zone des cultures varie de 5 à 25 kilomètres ; il existe même un défilé, entre Thèbes et Assuan, celui de la « Chaîne », large de 1 200 mètres, où la campagne se trouve complètement interrompue.
L'histoire de la vallée nilotique correspond à sa géographie. La population des laboureurs s'est pressée dans la longue cavité que remplissent les alluvions du fleuve, entre les deux escarpements opposés des montagnes, tandis que, de part et d'autre, les espaces sableux ou rocheux qui bordent la dépression du Nil sont ou bien sans habitants ou parcourus seulement par de pauvres tribus errantes, trop faibles pour qu'il leur ait été possible d'exercer la moindre intervention efficace dans l'évolution politique et sociale des populations de la vallée.
Les grands changements survenus dans l'évolution historique du peuple égyptien se sont tous propagés le long de la vallée, soit du sud au nord, dans le même sens que le courant du fleuve, soit du nord au sud, à contre-flot. Il ne pouvait pas en être autrement, car les migrations et les conquêtes devaient prendre l'une ou l'autre de ces directions par les portes largement ouvertes qu'offraient, d'un côté le delta, aux rameaux du fleuve épanouis, de l'autre le pays du haut Nil, avec son chevelu de rivières affluentes, nées des hautes terres de l'Ethiopie ou des vastes plaines centrales du continent. De ces deux mouvements qui se propagèrent en sens inverse dans la vallée du Nil inférieur, quel fut le plus important pour la destinée du peuple dont les multitudes se pressent dans les campagnes nilotiques ? C'est là ce que la protohistoire n'a point encore révélé ; mais le mouvement qui vint du nord nous est le plus connu, puisque les historiens, Sémites ou Grecs, étaient placés de ce côté de l'Égypte et ont décrit les événements tels qu'ils les voyaient de leur poste d'observation.
De la première cataracte à la ramification des branches maritimes, la vallée du Nil, se confondant absolument avec l'Égypte, offre un caractère de parfaite unité géographique ; de l'amont à l'aval tous les traits se ressemblent et les habitants, se trouvant dans un milieu analogue, ont le même genre de vie. Aussi, durant l'histoire connue de nous, le régime politique a-t-il été presque toujours le même pour la haute et la basse Égypte ; cependant la grande inégalité des proportions entre la longueur de la vallée, d'un millier de kilomètres environ, et sa largeur minime dut avoir pour résultat premier la constitution de nombreux petits groupements se succédant de l'amont à l'aval autour d'un lieu principal de marché.
Avant l'existence d'un royaume d'Égypte, la forme normale du régime politique de la vallée dut être celui de communautés autonomes et fédérées : maints échos de cet ancien état de choses se répètent dans les annales égyptiennes, et l'on croit que la division du territoire en « nomes » sous les Ptolémées correspond à peu près à la série linéaire des anciens Etats. La centralisation du pouvoir amena l'union de ces nomes, d'abord en deux royaumes, plus tard en un seul. Le mythe et la religion rappellent la phase intermédiaire du groupement par l'expression consacrée de « Deux Égyptes », appliquée à l'ensemble de la vallée du Nil en aval de la première cataracte : l'Égypte du nord et l'Égypte du sud, la basse Égypte et la haute Égypte. Deux terres, deux firmaments distincts correspondaient à ces deux Égyptes, que l'on disait être séparées par une ligne droite allant de montagne à montagne en passant par une pyramide ou un temple limite. Les dieux Horus et Set présidaient respectivement à ces deux mondes[472] : comme l'Égypte elle-même, ils ne constituaient qu'un seul être identique et cependant ils restaient en lutte éternelle.
Les centres naturels de ces deux Égyptes se formèrent, tout en se déplaçant quelque peu de droite et de gauche, en des endroits qu'indiquaient d'avance la direction des voies historiques et les facilités d'accès. Le collet du delta était un de ces lieux nécessaires comme centre de la basse Égypte ; pour la haute Égypte, l'endroit propice se trouvait sur la courbe rejetant le Nil vers l'est jusqu'à une faible distance de la mer Rouge.
De ces deux centres, celui qui devait acquérir la plus durable influence ne pouvait être situé que près de l'épanouissement des branches nilotiques vers la mer : il commande en même temps la voie qui, de l'ouest à l'est, se porte vers l'isthme de Suez, pour se ramifier, d'un côté vers l'Arabie, de l'autre vers la Syrie et les pays de l'Euphrate. En ce lieu nécessaire, au croisement des routes, la ville mère, parfois rasée par des conquérants, ne manquait jamais de se reconstruire sous un autre nom. Le voisinage de la mer, le soudain élargissement des campagnes comprises entre les bras du Nil assuraient la prédominance historique à la cité placée près de la fourche des rameaux nilotiques, s'appelât-elle Memphis ou le Caire. C'est là que naquit la véritable Égypte et que d'ailleurs elle prit son nom — Gypti, Aigyptos —, d'après un des surnoms de Memphis, Ki-Phtah[473], la « demeure de Phtah », le dieu solaire. Là, plus qu'en toute autre partie de la vallée du Nil, devaient se rencontrer, se superposer et se féconder mutuellement les deux civilisations nourricières, l'une, d'origine méridionale, qui avait donné surtout la taille des instruments et les animaux domestiques, l'autre, de provenance sumérienne, qui apporta l'emploi des métaux et la culture des céréales[474].
Suivant que les révolutions intérieures assuraient la domination à l'une ou à l'autre capitale des deux Égyptes, la politique et l'ensemble de la civilisation prenaient une orientation différente. La ville d'amont, perdue au loin dans l'intérieur des terres, représentait toujours un monde plus fermé, plus strictement opprimé par les prêtres : sa prépondérance correspondait à une période de recul matériel ou moral, tandis que la capitale du nord, en communication beaucoup plus libre avec le reste du monde, entraînait tout le pays dans une période de progrès.
Les indigènes eux-mêmes, conscients de l'unité géographique du pays, limitaient volontiers leur monde à une faible distance au delà des frontières naturelles de la dépression dans laquelle serpente le cours septentrional de leur fleuve. D'un côté, le rebord grisâtre des solitudes constituait la borne infranchie, excepté par les rares visiteurs des oasis, et l'on imaginait dans cette direction l'existence d'un sommet inaperçu, le Manu, qui symbolisait le point cardinal de l'occident ; de l'autre côté, un pic de Bakhu, que l'on croit être le plus haut sommet du massif dominant l'entrée du golfe de Suez, le Djebel Gharib actuel (1 885 m. ? 3 050 m. ?[475] ), près de la mer Rouge, était considéré comme la borne par excellence vers l'orient ; au nord les étangs du delta, au sud, le défilé de la Chaîne ou la première cataracte marquaient les barrières du monde. Et dans ce domaine, si étroit relativement à l'ensemble des terres continentales, les Egyptiens n'occupaient qu'une mince bande ; séparés de toutes nations étrangères par leurs murs de rochers et leurs dunes de sable, ils développaient isolément leur civilisation, « comme en un vase clos[476] ».
Toutefois, on ne doit pas oublier qu'il fut un temps où l'Egypte n'était pas encore une étroite bande de terre alluviale enfermée entre deux déserts. Certains indices font penser que les premiers hommes pénétrant dans la vallée nilotique trouvèrent les pentes des rochers recouvertes sinon de gazon, du moins d'herbes nourrissantes ; le climat n'était pas le même ; les pluies étaient plus abondantes, le bétail avait à discrétion la pâture qui lui était nécessaire. Dans un ravin qui s'ouvre au sud-est du Caire, dans le désert arabique, Schweinfurth a découvert les restes d'un énorme barrage qui n'aurait plus aucun sens aujourd'hui, tant les pluies torrentielles qui parcourent la vallée, entre les parois grises de la roche, sont un phénomène rare[477]. Les anciennes inscriptions nous parlent de troupeaux énormes paissant en des régions où l'homme ne trouverait plus aujourd'hui la moindre récolte nourricière. Et combien de monuments, avec inscriptions et sculptures, s'élèvent en plein désert, alors que la piété des fidèles ne manque pas de les dresser en terres habitées, les destinant à être vus et admirés par la foule des passants[478].
Flinders Petrie, Griffith, Blankenhorn, Fraas et autres ne doutent pas qu'il y ait eu modification de la pluviosité pendant la période humaine, d'aucuns disent pendant la période historique. Breadnell et Schweinfurth, très connaisseurs de l'Egypte, protestent à des degrés divers contre cette dernière opinion[479]. D'ailleurs, quelles que puissent être les vues particulières des explorateurs et leurs erreurs d'appréciation, il est certain que la question de l'ancien climat d'Egypte ne pourra être élucidée par la seule observation de l'Afrique septentrionale. Le moindre recul que l'on puisse donner à l'apparition de sociétés embryonnaires en Chaldée et en Égypte — soit dix mille ans — nous ramène à une époque où, suivant l'avis de maints géologues, les glaciers couvraient partie de l'Europe. C'est la connaissance plus approfondie des périodes glaciaires et de leurs effets sur la physique du globe qui éclairera l'étude du climat égyptien aux temps de la préhistoire et de la protohistoire. H. Driesmans ne pense-t-il pas que les refroidissements successifs de l'Europe ont amené la crise qui fit de l'animal un homme[480] ?
Mais antérieurement à la période pendant laquelle les Egyptiens, s'adonnant à la mise en valeur de la vallée nilotique, devinrent la nation originale entre toutes que nous décrit l'histoire, quelles furent les destinées du pays, par quelle race d'hommes fut-il occupé, d'où vinrent ses premiers colons et quel était leur genre de vie ? Autant de questions auxquelles il est encore impossible de répondre, quoique de vagues inductions permettent de hasarder des hypothèses plausibles et même de constater des faits préhistoriques de capitale importance.
Ainsi, l'on sait désormais que l'Égypte eut, comme l'Europe, son âge de pierre. Les savants, éblouis par le nombre, la variété, la grandeur, la magnificence des monuments laissés par les Egyptiens des temps historiques, ne donnèrent jusqu'à une époque récente aucune attention aux humbles débris des âges qui précédèrent les temps racontés par les annales écrites. C'est en 1869 seulement qu'Ancelin fit son premier rapport sur l'industrie primitive de la pierre en Égypte[481]. Ce document intéressa les archéologues, mais les découvertes de grattoirs, de couteaux, de flèches, de haches et d'autres objets, outils et armes analogues à ceux que nous ont laissés dans l'Europe occidentale nos ancêtres des âges éolithique, paléolithique et néolithique, restèrent longtemps comme un fait isolé, sans lien avec le développement connu des populations égyptiennes. Ces trouvailles n'ont pris une réelle importance qu'après les fouilles, exécutées par milliers en des tombeaux très anciens, où des instruments néolithiques étant mêlés à des vases de pierre dure et à des ivoires sculptés, un point de repère commun fut donné aux étudiants de la préhistoire et aux archéologues.
Les outils en silex n'étaient pas encore tombés en désuétude lors des temps pharaoniques et s'associaient au développement d'une très haute civilisation ; mais l'époque à laquelle prédominait l'emploi de la pierre et des os fut de beaucoup antérieure aux premières dynasties. Dans l'état actuel de nos connaissances, les plus anciennes pierres utilisées par l'homme en Égypte sont celles que Schweinfurth a déblayées récemment sur la terrasse intermédiaire de Kurna, à l'endroit où, vingt ans plus tôt, en 1882, Pitt Rivers avait déjà signalé des silex taillés ; elles remontent au début de l'époque quaternaire. Sur la terrasse inférieure, on trouve des éolithes de même nature mélangés à des instruments paléolithiques, tandis que sur le plateau et dans la vallée, les vestiges humains — silex, débris de cuisines, etc. — sont d'âge postérieur[482]. Des ateliers, néolithiques pour la plupart, sont parsemés à l'ouest du Nil, à Nagada, à Abydos et autres lieux de l'Egypte moyenne, sur les limites du désert, H. Driesmans ne pense-t-il pas que les refroidissements successifs de l'Europe ont amené la crise qui fit de l'animal un homme[483] ? et même plus loin dans les espaces complètement inhabitables de nos jours. Les oasis du désert libyque possèdent aussi des quantités énormes de pierres taillées. Quant au désert oriental, compris entre le Nil et le golfe Arabique, il ne présente qu'un petit nombre d'anciens gîtes de silex travaillés, situés dans le voisinage du fleuve[484].
Dans les tombeaux datant de 6 000 à 7 000 ans ou plus, on a trouvé non seulement des silex taillés d'une délicatesse extraordinaire, mais aussi des objets en ivoire et en os, en cuivre et en or, des statuettes et figurines diverses, ainsi que des vases d'argile noire, avec empreintes. Les animaux représentés sont d'une vérité saisissante et les potiers qui les figurèrent savaient utiliser des argiles de couleurs diverses, mieux vernissées qu'elles ne le furent dans les âges postérieurs. Certainement, ces premiers artistes d'Egypte appartenaient à des races dont les affinités étaient autres que celles des habitants de la période historique.
Les déserts de Nubie, à l'est du Nil, notamment la région de l'Etbaï, que parcourent les Ababdeh et les Bichârin, paraissent, comme les pays à silex de l'occident du fleuve, avoir été à l'époque préhistorique un centre de civilisation important. Là, on ne trouve point de rognons de silex, ou du moins ils sont extrêmement rares, mais il est évident qu'on y travaillait diversement les pierres de la contrée, surtout une sorte de stéatite ou pierre ollaire, très résistante au feu : on en fabriquait des ustensiles de cuisine, assiettes, pots et marmites. Pour les pièces de choix, on employait une espèce de serpentine métamorphique très dure, et ce sont principalement des vases de cette provenance que l'on trouve à côté des vieux silex dans les tombes des Pharaons antiques. Or, depuis les temps de la préhistoire, l'industrie des Ababdeh et les Bichârin n'a point changé, et c'est toujours de la même manière qu'ils fabriquent leur batterie de cuisine.
Schweinfurth émet l'hypothèse que les indigènes, maintenant dégénérés, de la Nubie orientale prirent une grande part dans l'occupation de la vallée du Nil, à l'époque où, par ses allures incertaines, ses marais et la végétation de ses bords, le bas fleuve ressemblait au Nil bleu de Senâr, entre les monts de l'Abyssinie et le confluent de Khartum. Alors la basse Égypte n'était qu'un vaste marécage, et le cours fluvial, entre la première cataracte et le delta, encore laissé à l'état de nature, se composait d'un labyrinthe de coulées changeant de direction et d'importance relative suivant la force des crues et la durée des sécheresses ; des massifs de papyrus et d'autres plantes aquatiques se formaient rapidement sur les fonds vaseux, retardant le flot et l'écartant vers un autre lit, tandis que sur le sol plus affermi des îlots et des rives naissaient les arbres s'unissant en un impénétrable fourré où se cachaient les animaux sauvages. Ce n'est point en une pareille région que naquit une nation civilisée : les éléments devaient s'en former au dehors, au milieu d'espaces faciles à parcourir, où les hommes, d'allures très mobiles, pouvaient se grouper en masses considérables. Les âpres régions de l'est, quoique entièrement arides dans une forte partie de leur étendue, offraient cependant des lieux de passage et de réunion, et c'est là, pense-t-on, que se préparèrent les événements préliminaires pour la mise en valeur de la vallée nilotique.
Actuellement, le contraste absolu que présentent les fécondes campagnes riveraines du Nil, couvertes de villages, et les solitudes orientales, grises et rocailleuses, parsemées çà et là de quelques tentes indistinctes, rend l'hypothèse de Schweinfurth presque dérisoire en apparence ; mais on ne saurait douter que le Nil, de même que tous les autres fleuves historiques, n'ait commencé par être un cours d'eau redouté, hanté par les fièvres nées des miasmes, des microbes, des insectes, et dont seuls les vaillants osaient affronter le voisinage ; le fleuve égyptien devait être ce que sont encore les grands courants fluviaux de l'Amérique tropicale, tels que l'Atrato, la Magdalalena, la rivière des Amazones.
La légende des « plaies d'Egypte », que répète le Pentateuque[485] d'après de plus anciens documents, n'est peut-être qu'un écho des souffrances qu'eurent à endurer les premiers colons établis dans les vasières du fleuve.
Le désert au sol dur, à l'air salubre, ne pouvait, comme les bords fangeux du Nil, donner au laboureur d'abondantes récoltes, décuples, vingtuples de la semence, mais les hommes y restaient vigoureux et sains de corps, audacieux de volonté. « Les nations ne naissent pas dans le limon mou »[486], quoi qu'en dise un mythe d'origine relativement récente. Mais l'individu isolé, le novateur hardi, ne craignant pas de travailler le limon mou, crée les conditions nouvelles qui permettent à la société de surgir derrière lui. Ces premiers stades restant ignorés, il était naturel que le pullulement des nations agricoles sur les terres grasses nilotiques donnât naissance, comme tous les autres faits de l'histoire, à une légende spéciale destinée à prendre la place de celles qui l'avaient précédée.
Ainsi, pouvons-nous affirmer avec Sehweinfurth : avant que les dynasties pharaoniennes pussent amasser dans leurs greniers les magnifiques récoltes obtenues par le travail du « rouge laboureur », les populations errantes qui campaient dans les arides plissements du sol entre le Nil et la mer jouèrent le rôle important de pionniers de l'humanité. Mais on peut se demander si l'initiative de ces travaux, préalables à toute civilisation, appartient en propre aux nomades du désert oriental, ou s'il ne faut pas plutôt en faire remonter l'honneur aux immigrants de l'Arabie Heureuse.
En effet, les pays nubiens, et surtout la partie du territoire qui longe au nord la base du massif éthiopien, présentent une grande valeur historique comme lieux de passage. Les Hymiarites ou autres émigrants du Yemen, qui fut un des plus antiques foyers de civilisation, devaient traverser cette contrée dans leur marche vers l'Occident. Après avoir franchi le détroit, ou bien la mer plus large et semée d'îles qui s'ouvre plus au nord, les voyageurs se trouvaient obligés, soit de monter à l'escalade des plateaux éthiopiens, et sans nul doute, des bandes nombreuses, pacifiques ou guerrières, prirent cette direction, — soit de suivre le littoral vers le nord jusqu'aux larges brèches et aux chemins naturels que surveille actuellement le port de Suakin ; là, se dirigeant vers l'ouest, ils atteignaient par la voie la plus courte les rives du Nil, à Berber ou au grand coude occupé par la ville d'Abu-Hamed, lieux historiques et préhistoriques. aussi anciens que la civilisation elle-même. En se portant vers la vallée fluviale, ou du moins dans son voisinage, les émigrants, bergers nomades pour la plupart, obéissaient à la force d'attraction que devaient exercer sur eux les beaux pâturages fertilisés périodiquement par les eaux de crue et les lisières de forêts où foisonnaient les animaux de chasse.
Aux visites des pâtres et des chasseurs succéda sporadiquement, puis de proche en proche, rétablissement fixe des bêcheurs du sol, et c'est ainsi que naquit peu à peu, et d'éléments hétérogènes, le peuple d'Egypte auquel la nature si originale du pays habité et transformé par lui assigne un rôle distinct parmi les nations.
Combien de siècles, à compter peut-être par centaines et par milliers, durent s'écouler avant que la race nouvelle déterminée par le milieu spécial de la vallée nilotique prît un caractère durable ! Quelle succession d'efforts, souvent infructueux, pour accommoder les cultures au sol inégal, spongieux, coupé de fondrières et de marécages, pour le distribuer en champs et en sillons, pour concilier ces travaux contradictoires en apparence : protéger les demeures contre les crues et solliciter le flot pour l'irrigation des jardins ! Une légende qui symbolise les luttes de l'Egyptien primitif contre le fleuve indompté nous dit que Menés, le fondateur prétendu de l'empire, le constructeur des digues et l'excavateur des canaux, fut, pour sa peine, dévoré par un crocodile. C'est qu'en effet il y eut de terribles retours dans l'appropriation graduelle des inondations fluviales aux besoins de l'agriculture ! De nombreuses générations périrent à ce labeur. Aux voisins les plus rapprochés de la vallée inférieure du Nil se mêlèrent, sans doute en des temps très anciens, des représentants de toutes les populations du bassin fluvial, y compris des nègres, soit venus en hommes libres, soit importés comme esclaves. Des riverains de la Méditerranée appartenant à diverses nations de navigateurs ne pouvaient manquer de débarquer sur le littoral et d'y fonder des colonies, les unes ayant maintenu longtemps leur individualité distincte, les autres bientôt réduites, absorbées dans la masse de la population. L'histoire écrite nous donne, quelques témoignages de ces immigrations par mer, de même qu'elle nous raconte aussi des exodes de provenance asiatique amenant des Sémites et gens de race apparentée, ainsi que des Aryens et jusqu'à des Mongols. Parmi ces visiteurs de l'ancienne Égypte, il en est que des savants ont pu signaler comme étant complètement distincts du type égyptien tel qu'il s'est constitué pendant le cours des âges.
Des peintures, décrites par Champollion[487], mais disparues depuis, prouvent que les Egyptiens divisaient en races l'humanité connue d'eux. Dans le tombeau de Menephtah, à Biban-et-Moluk, on pouvait distinguer, il y a 80 ans, l'Egyptien rouge, « l'homme par excellence », l'Asiate jaune, le nègre et l'Européen, l'homme blanc ayant « le nez droit ou légèrement voussé, les yeux bleus, la barbe blonde ou rousse, la taille haute et très élancée, vêtu de peaux de bœuf conservant encore leur poil, véritable sauvage tatoué sur diverses parties du corps ». Les momies royales présentent des types ethniques différant beaucoup les uns des autres. D'après Myer[488], le squelette de Hennekht (?) laisse supposer une origine nègre ; Thutmos III pourrait au contraire être pris pour un Européen.
A une cinquantaine de kilomètres au nord de Thèbes, sur les bords d'un lit desséché du Nil, l'archéologue Flinders Petrie a découvert les restes d'une station d'hommes paléolithiques ayant vécu probablement entre la septième et la neuvième dynastie, c'est-à-dire il y a près de cinq mille années. Ils doivent avoir été assez répandus dans cette région de l'Egypte, car on trouve de leurs flèches et autres instruments à de grandes distances au nord et au sud du campement principal. Sans prognathisme, le nez aquilin, la barbe longue, pointue, et la chevelure ondulée, ils n'appartenaient certainement pas à la race nègre. Peut-être avaient-ils des pratiques d'anthropophagie religieuse, car on ne saurait expliquer autrement pourquoi les mains et les têtes manquent à tous les cadavres retirés des fouilles. Parfois les corps étaient dépecés et l'on plaçait en tas ici les côtes, là les vertèbres[489]. En dépit de leurs rites sanglants, ces inconnus devaient avoir une civilisation matérielle assez avancée, à en juger par leur talent à tourner les vases et à tailler les pierres en brutales effigies ; mais ils ne paraissent pas avoir connu l'écriture. D'où venaient-ils ? Schweinfurth serait enclin à voir en eux de ces Khamites du sud-est qui furent les intermédiaires naturels entre l'Egypte et l'Arabie sud-occidentale, tandis que Petrie s'est demandé s'ils n'étaient point des « Libyens venus de l'Ouest ». Le mode d'enterrement des morts semble lui donner raison, car ils étaient toujours placés les genoux pliés et la face tournée vers le soleil couchant. Mais peut-on, de ce simple fait, tirer une déduction en faveur de la théorie climatique d'après laquelle les oasis de l'ouest étaient, il y a quelques milliers d'années, plus vastes, les déserts moins arides et moins difficiles à franchir, le climat moins brûlant et plus propice à l'homme[490] ?
La provenance des plantes cultivées et des animaux domestiques contribue à jeter un certain jour sur les influences premières auxquelles fut soumise la nation des Egyptiens. Ainsi l'on sait que les marchands d'aromates et autres précieux produits végétaux de l'Arabie sud-occidentale apportaient aussi des arbres dont quelques-uns prirent dans l'esprit des indigènes un caractère sacré : tel le sycomore (*Ficus sycomorus*) au large branchage noir, incliné sur les eaux du Nil ; tel aussi le *persea* des auteurs grecs (*Mimusops Schimperi*), que des inscriptions mentionnent dès l'époque de la quatrième dynastie, et que l'on ne voit plus sur les bords du Nil depuis trois siècles environ[491], mais qu'on retrouve encore au Yemen, dans sa patrie d'origine. C'est par la même voie, celle de l'Atbâra et du Nil moyen, que les Egyptiens reçurent probablement une de leurs plus précieuses richesses, leur meilleur aide dans le labour. On considère en effet que l'âne domestique descend de l'âne sauvage de la Nubie, et non de l'onagre des déserts de la Syrie et de la Perse. C'est l'âne aux jambes rayées (*Equus tœnopius Heaglin*), bondissant sur les rochers de l'Etbaï, qui devint le compagnon de l'homme dans ses voyages à travers les solitudes et qui prit et prend encore en Égypte une si grande part à la vie domestique. Quant aux chevaux à front bombé, desquels sont descendus les chevaux barbes, c'est aux envahisseurs touraniens que Piètrement en attribue l'introduction, par la voie de l'isthme au nord-est du delta[492].
D'après le résultat de ces recherches zoologiques et botaniques, il reste constant que l'Asie et l'Afrique eurent l'une et l'autre une part considérable dans le développement historique des Egyptiens. Sans doute les premiers animaux vivant dans la familiarité des riverains, le chien, le chat, la gazelle, la demoiselle de Numidie, les oies et les canards, les grues, cigognes et tourterelles, étaient de provenance africaine, mais dès les premières époques, on remarque sur les monuments égyptiens la figuration du bœuf, originaire d'Asie. Les bœufs d'un bas-relief de Giseh, très remarquables par la grande dimension de leurs cornes en forme de lyre, la hauteur du garrot et l'obliquité de la ligne dorsale qui descend du train antérieur à la croupe, sont très certainement des bœufs asiatiques, et les méprises que l'on a faites au sujet de deux prétendues races bovines en Égypte, proviennent de ce que les archéologues ont confondu les taureaux de l'unique espèce avec des bœufs à courtes cornes[493].
Les moutons, les chèvres, qui furent introduits à des âges anciens de la civilisation égyptienne sont également d'origine asiatique et vinrent après le bœuf, mais antérieurement à l'introduction du cheval. C'est pendant la période de l'histoire relativement récente que le chameau fut amené sur les bords du Nil, où il paraît maintenant tout à fait indispensable comme élément de paysage. La poule fut aussi une acquisition moderne, relativement à celle des canards et des oies. Ainsi l'Egypte s'enrichit successivement de toutes ces conquêtes de premier ordre dans le monde animal : mais dès les origines elle semble avoir possédé presque toutes les plantes alimentaires que mentionnent les anciens auteurs.
Les plus vieux monuments que nous aient légués les riverains du Nil n'ont peut-être que soixante-dix siècles, mais ils appartiennent à une époque dont la civilisation est si remarquablement développée à certains égards, caractérisée par des institutions si complexes, que l'on doit admettre en toute exactitude une longue durée de culture pendant les âges antérieurs[494]. La croissance d'une nation est fort lente, comme celle d'un chêne prodigieux, poussant au loin ses racines dans la profonde terre. On peut donc rejeter à des milliers d'années en arrière les premiers linéaments mythiques, au sens incertain, de la protohistoire égyptienne. Du reste, à l'encontre de certains spécialistes qui tiennent toujours comme un article de foi à l'antériorité de la civilisation égyptienne sur toute autre, il n'est plus permis de traiter séparément de l'antiquité des groupements nilotiques et mésopotamiens. L'influence chaldéenne a été l'un des facteurs de la société égyptienne à ses débuts et J. Oppert n'a pas dû se tromper de beaucoup en faisant remonter au delà du dixième ou onzième millénium avant l'ère chrétienne les premières associations humaines aux bords de l'Euphrate.
Cependant, quelques chronologistes, tout en parlant de l'ancienneté immémoriale de la nation nilotique, ont été amenés à réduire de beaucoup la durée de la monarchie égyptienne, telle que l'établissaient les annales transmises par les prêtres et que la constata le grand-prêtre d'Heliopolis, Manéthon, pour renseigner son maître, le Ptolémée Philadelphe.
L'impuissance d'embrasser par la pensée de longs siècles d'une histoire à laquelle manquent tous les détails explique partiellement cette abréviation cursive ; mais on doit y ajouter aussi, chez quelques écrivains, le désir de subordonner les chroniques d'une nation profane à celle du peuple sacré des Hébreux. Il leur faut à tout prix enfermer l'histoire de l'Egypte dans les trois ou quatre mille années que, suivant les diverses versions, les commentateurs des livres juifs disent s'être écoulées entre le déluge et la naissance du Messie, et si un historien chrétien admet la véracité des listes des rois d'Egypte, il ne peut accorder que cinq ou six cents ans au peuple égyptien pour approprier la vallée du Nil et s'élever jusqu'à la civilisation qui produisit le sphinx de Giseh[495].
Telle est la cause de cette hypothèse que Manéthon aurait présenté comme successives des dynasties régnant à la même époque en des parties différentes de l'Egypte ; toutefois, rien ne justifie cette supposition, qui, d'après Brugsch, réduirait de cinq cents ans, et d'après Lepsius, de quatorze siècles, la vraie durée des tables de Manéthon. La liste des règnes, copiée par ce grand prêtre, concorde avec celle que donne Erathosthènes et avec des inscriptions hiéroglyphiques, celles des ruines du temple d'Abydos, par exemple. D'ailleurs, il existe des monuments d'architecture sur lesquels un même roi se trouve mentionné, en des contrées distinctes l'une de l'autre, où l'on s'imaginait précisément que des dynasties contemporaines auraient vécu indépendantes[496]. Il n'y a pas le moindre doute que Manéthon ne se soit trompé plus d'une fois, mais les erreurs ne sont pas toutes du même sens. S'il semble logique d'admettre que la 17e dynastie, la première du nouvel empire thébain, était contemporaine des derniers rois pasteurs qu'elle combattit, il est certain que pour la 7e et la 11e, les durées traditionnelles de 70 jours et de 43 ans sont insuffisantes ; les monuments ont révélé l'existence de vingt-deux rois de cette dernière dynastie, dont neuf Entef et six Mentahotep, alors que Manéthon n'en connaissait que seize. Il est donc parfaitement rationnel d'accorder une valeur historique à la succession des divers personnages royaux énumérés par Manéthon ; ils auraient occupé le trône pendant une période cinquante ou soixante fois séculaire, et Menés serait devenu roi 5 833 ans avant l'ère vulgaire des chrétiens[497].
Cette période, si longue qu'elle soit en comparaison de la durée du genre humain d'après les légendes juives, est évidemment bien peu de chose dans l'évolution d'un peuple qui en était arrivé à un degré très élevé de civilisation et qui cependant avait vécu longtemps sous la domination des prêtres dans un âge de développement fort lent, parfois stationnaire ou même régressif. Aussi les fastes égyptiens admettent-ils qu'avant les dynasties humaines, plusieurs milliers d'années de protohistoire se passèrent sous le règne des héros et des dieux.
Un précieux document, dit « papyrus de Turin », d'après la bibliothèque où il est conservé, divise ces temps de l'ancienne Égypte en trois périodes comprenant ensemble plus de dix mille années et symbolisant sans doute dans la pensée des annalistes égyptiens la puissance des forces primitives de la terre et du ciel. Les sept grands dieux, figurés par les sept astres par excellence, auraient régné les premiers, puis seraient venus les douze dieux présidant aux douze mois et les trente demi-dieux correspondant aux trente jours du mois ; la domination de ces forces élémentaires était donc réglée par les mouvements des astres, preuve que les savants égyptiens connaissaient la marche du soleil sur le plan de l'écliptique. Si les périodes dont ils ont allongé leurs annales ne correspondent pas à l'histoire de leur propre pays, parce qu'ils en ignorent les éléments, du moins racontent-ils réellement l'histoire du ciel.
Peu de temps après l'époque de la protohistoire, mentionnée dans les annales de Manéthon comme ayant vu Menés fonder la première dynastie à Memphis, près de la bifurcation des bouches fluviales, la royauté se trouvait assez forte, assez puissamment établie sur l'asservissement de tous pour que les souverains aient pu faire construire à leur glorification les prodigieuses masses des pyramides. Ces étonnants colosses prouvent que l'influence des Babyloniens était alors très considérable à la cour des rois d'Egypte et dans les temples des dieux, car ces premières pyramides ne sont pas bâties en pierre dure comme il serait naturel de s'y attendre en une étroite vallée que des rochers dominent de part et d'autre. Elles sont maçonnées en briques, exactement comme les tours à degrés de la Mésopotamie, où la nature du sol rendait nécessaire l'emploi de ces matériaux. L'origine babylonienne de ce genre d'édifices serait d'autant plus difficile à contester que la forme la plus ancienne de la pyramide d'Egypte, telle qu'elle est encore conservée à Sakkarah, est celle d'un temple à gradins, comme les observatoires de la Chaldée[498].
D'autres indices nous montrent combien les Sumériens de la Mésopotamie, visitant les bords du Nil, 70 ou 80 siècles avant notre génération, eurent d'influence sur les populations d'Egypte : ce sont eux, dit Fr. Hommel, qui dressèrent les Egyptiens au travail des métaux et leur enseignèrent la culture des céréales. Une forte proportion des mots égyptiens de l'ancienne période sont de racine suméro-akkadienne et, dans les deux contrées, la généalogie des anciennes divinités est identique : les noms même se confondent. Plus tard l'écriture cunéiforme des Assyriens pénétra jusque dans les temples et les bibliothèques de l'Egypte, ainsi qu'en témoignent les tablettes trouvées à Tell-el-Amarna, près de Minieh ; à cette époque les cours échangeaient des correspondances régulières des bords du Tigre à ceux du Nil ; pour les rois du moins, le service de la poste était créé.
Mais, quelque grande qu'ait été l'influence babylonienne sur la civilisation de l'Egypte et sur ses procédés scientifiques, les riverains du Nil n'en gardaient pas moins leur originalité. Ainsi la division sexagésimale de la Chaldée, qui fut si importante dans le monde de la science et qui est encore la division la plus usuelle en géographie, ne paraît pas avoir été introduite dans les méthodes ordinaires des arpenteurs et des calculateurs égyptiens. Le « papyrus de Londres », qui date d'environ trente-huit siècles, et la table à calcul de Giseh, étudiée par Brugsch et considérée par lui comme beaucoup plus ancienne, indiquent pour les opérations mathématiques un autre multiplicateur, 320, qui renferme les facteurs deux et cinq mais n'est point divisible par trois[499].
Le pouvoir égyptien, de quelque origine qu'il fût, chercha toujours à se garantir des incursions violentes venant d'Asie et, dans le voisinage des lacs Amers, on maintint longtemps une grande muraille de défense[500] que le roi Snefru, fondateur de la quatrième dynastie, avait fait élever pour arrêter les pillards bédouins. Néanmoins mainte invasion passa outre ; d'après Flinders Petrie, à l'époque de la 3e dynastie ou au début de la 4e, une race venue d'Asie par l'isthme aurait submergé les travailleurs primitifs, vingt-cinq siècles peut-être avant l'irruption ethnique — celle des Hyksos — qui mit les Egyptiens pendant plusieurs centaines d'années sous la domination étrangère.
L'invasion des Hyksos, que l'on croit avoir été en majorité des pasteurs arabes, renouvela l'influence sémitique, mais sous une forme nouvelle très différente de celle qu'avait eue la civilisation de la Chaldée. D'ailleurs, des éléments très divers paraissent avoir eu leur part dans cette invasion des conquérants orientaux, et l'on pense même que des « Scythes », c'est-à-dire des Mongols, auraient pénétré en maîtres dans le territoire égyptien et contribué à former la population nilotique. Les bustes des « rois hyksos » que l'on a trouvés dans les ruines de San, l'ancienne Tanis, avaient été d'abord désignés comme présentant un faciès sémitique et Mariette spécialement les avait décrits comme tels, il attribuait aussi à la population actuelle des bords du lac Menzaleh une apparence sémitique ; mais un examen plus attentif, dit Piètrement, aurait démontré qu'il fallait reconnaître à ces différents types des caractères essentiellement mongols[501].
Quoi qu'il en soit, l'action de l'Asie sur l'Afrique fut si puissante que, même après l'expulsion des Hyksos, à l'époque des Ramessides, les écrivains à la mode se piquaient d'écarter les expressions purement égyptiennes pour les remplacer par des vocables et tournures des langues de l'Asie antérieure. Tous les flatteurs cherchaient à imiter la façon de parler des hauts fonctionnaires sémitiques[502], de même que trois mille ans plus tard, à la cour de France, les courtisans affectaient de jargonner l'italien afin de plaire aux Concini et autres aventuriers d'outre-monts. Précisément à l'époque où la domination arabe se faisait sentir sur l'Egypte, une dynastie de conquérants « cananéens », appartenant probablement à la même nappe d'invasion ethnique, était devenue maîtresse de la Babylonie et y avait introduit ses dieux[503].
Des étrangers vinrent aussi par mer. Outre les Hymiarites, dont les générations successives se propagèrent par les chemins de l'Ethiopie, il se produisit des migrations à travers la mer Rouge, par la route, jadis fréquentée, qui réunit le port de Kosseïr à la grande courbe du Nil. L'histoire mentionne aussi des colonies de Méditerranéens qui s'installèrent dans le delta du Nil. Venaient-ils des côtes de la Cyrénaïque, de la Sicile, de l'Italie, de la Sardaigne, de la Crète ? Il en arriva en tous cas d'Asie Mineure. Les inscriptions égyptiennes mentionnent les navigateurs Kafti, qui dominaient dans les îles de la Méditerranée et qui vendaient des objets d'art analogues à ceux que Schliemann a trouvés dans les fouilles de Mycènes. Ce furent des Asiates, à n'en pas douter, mais non des Phéniciens, dont l'influence fut postérieure : peut-être le siège de leur puissance était-il en Cilicie[504]. Les marchands étrangers avaient certainement fondé dans la vallée du Nil des communautés prospères, car les Egyptiens qui les bannirent du pays, il y a trente et un siècles, recueillirent comme butin des quantités d'or et d'argent, des épées, des cuirasses et des vases précieux[505]. Et parmi ces immigrants en Égypte, combien de milliers et de centaines de milliers y en eut-il d'involontaires ? malheureux captifs noirs, blancs et cuivrés, que l'on entraîna de tous pays et qui partout se mêlèrent, en proportions variables mais très fortes, à la population résidante.
Lorsque l'équilibre s'établit entre les races diverses qui contribuèrent à former le peuple égyptien, celui-ci se composait principalement de gens de couleur bronzée, qui se disaient des « Rouges » et se distinguaient nettement des hommes à peau noire vivant plus en amont. Aux origines de l'histoire écrite, la limite de séparation traversait la vallée du Nil en aval du défilé des Chaînes. Là où s'élevait le temple de Teb, devenu l'Apollonopolis Magna, puis l'Edfu des modernes, là, et non plus haut vers la première cataracte, comme on le répète ordinairement, se faisait la brusque transition entre les « Rouges » et les « Noirs », entre l'Egypte et le pays des Nuba ou « Barbardus » (Barabra)[506].
Certainement la nation, composée d'éléments très distincts par la provenance, avait reçu son empreinte particulière du milieu si essentiellement un qui constitue l'Egypte : la nappe d'eau sinueuse et resplendissante réglait de son flot continu la vie du riverain, elle lui donnait sa religion et ses mœurs, en même temps que son pain. Hérodote a dit que l'Egypte était un « présent du Nil », les Egyptiens étaient également son œuvre. Les alluvions se faisaient plantes et les épis de blé se changeaient en hommes.
Le Nil se distingue par des traits tout à fait caractéristiques, en faisant une individualité très distincte parmi tous les grands fleuves de la terre. D'abord il se développe en direction linéaire du sud au nord, comme un méridien visible et, sur ses bords, nombre de tribus, ignorantes du vaste monde, ont pu croire que l'ensemble des terres était divisé exactement en deux parties par le fleuve, le serpent mythique enroulé an tour du globe et se mordant la queue[507]. Autre fait des plus remarquables dans le régime hydrologique du fleuve, sa ramure occupe seulement la moitié supérieure du bassin. A Khartum se réunissent les deux grands courants qui constituent le Nil : le « Fleuve Blanc » épanché par les lacs de l'Afrique centrale et le « Fleuve Bleu » déversé par le lac Tana et les gaves impétueux des monts éthiopiens. C'est là, pendant une partie de l'année, que cessent les apports du flot, et d'ordinaire la portée du Nil s'amoindrit progressivement en aval du confluent jusqu'à la mer, éloignée de 2 700 kilomètres. Peut-être cependant des sources profondes, issues des roches latérales, viennent-elles, dans l'immense parcours fluvial, soutenir l'eau décroissante. Durant la saison des pluies, un affluent considérable gonfle le Nil entre Khartum et Berber : c'est l'Atbâra, l'antique Astaboras, alternativement fleuve sans eau, dans le lit duquel les voyageurs déploient leurs tentes, et courant superbe, mer soudainement apparue. Cette rivière intermittente est le « Nil », que les Ethiopiens se vantèrent avec raison de pouvoir détourner vers la mer Rouge pour priver les campagnes égyptiennes de son flot bienfaisant : il leur serait possible en effet de diriger les eaux sauvages du haut Takkaze et du Mâreb dans une dépression du désert où coule la rivière de Barka.
Cette jactance des montagnards ne fut jamais que vaine parole, mais elle avait été prise au sérieux par la légende, et maintes fois on la voit reparaître dans l'histoire comme étant à la veille de se changer en réalité. Ce qui est vrai, c'est que l'emploi judicieux des eaux de tout le haut Nil et de ses affluents dans les campagnes riveraines aurait certainement pour résultat d'appauvrir ou même de supprimer les crues et de ruiner complètement la basse Égypte[508].
Entre les deux rivières composantes du Nil, le fleuve Blanc et le fleuve Bleu, s'opère une division du travail, qui fonctionne avec une étonnante régularité. Le cours d'eau majeur, dont le débit est mesuré par les grands lacs équatoriaux et par des marais encombrés d'îles flottantes, forme le flot constant qui se maintient en toute saison, même pendant les longues sécheresses, grâce à l'escalier de rapides et de « cataractes » qui règle le mouvement du flot et transforme le Nil en un véritable canal aux biefs étages. Quant au Nil Bleu, notablement moindre en temps de sécheresse que le fleuve Blanc, il roule pendant la saison des pluies une masse liquide beaucoup plus considérable : en grande crue, il représente même un débit deux fois plus fort que la portée moyenne du bas Nil à ses embouchures. C'est l'excédent des pluies éthiopiennes qui se déverse par le Nil Bleu dans la Nubie et dans l'Égypte, et grâce auquel a pu se développer la merveilleuse agriculture de la basse vallée. A la première et grande crue fluviale causée par le Nil Bleu, l'Atbâra vient en ajouter une seconde, formant, d'après le langage des riverains, une « corne » dans le profil régulier de l'inondation. En vertu du contraste que présentent les fleuves dans leur régime et dans leurs effets, on a pu dire que le fleuve Blanc ou Bahr-el-Abiad « fait le Nil », tandis que le Bahr-el-Azrak et l'Atbâra « font l'Egypte » elle-même.
L'aspect du sol aussi bien que les traditions locales témoignent de crues beaucoup plus élevées dans les temps antiques. Les cataractes étaient plus hautes et les masses liquides retenues par le barrage affleuraient à une plus grande hauteur dans les vallées. Même des inscriptions rappellent l'ancien état de choses : à Semneh, en amont de la deuxième cataracte, Lepsius a retrouvé des marques au burin datant d'Amenemhât III — il y a quarante-sept siècles — et donnant pour cette époque un niveau de crue supérieur de 8 mètres à celui de nos jours[509]. Des couches de limon nilotique occupent à la base du roc des fonds qui restent maintenant à une grande distance de l'ourlet d'inondation et l'on remarque aussi en maints endroits des traces de cultures qu'il serait impossible de restaurer aujourd'hui.
L'abaissement des crues en amont des cataractes s'expliquerait par l'usure des barrages de rochers qui retiennent le fleuve, mais le niveau d'inondation a-t-il également diminué en aval des cataractes dans le Nil égyptien ? S'il en est ainsi, la masse liquide roulant dans le lit fluvial était alors plus abondante, et dans ce cas, les digues riveraines du Nil devaient être plus élevées qu'elles ne le sont actuellement. De nos jours, elles sont construites de manière à soutenir un flot de crue s'élevant à 8 mètres au plus en amont de la « fourche » du delta ; or, la statue du Nil qui se trouve au musée du Vatican et que Vespasien avait dédiée à César Auguste est entourée de seize enfants portant des cornes d'abondance et représentant, dit-on, les « seize coudées » qui correspondent à une crue de grande portée : seize coudées égyptiennes équivalent à 7 mètres 20, ce qui de nos jours est bien, devant le Caire, le flot d'une ample inondation. Il n'y aurait donc pas eu de modifications dans le régime du fleuve depuis deux mille ans.
C'est avec une poignante anxiété que les riverains devaient attendre la montée de cette crue fécondante des eaux, dont dépendait leur existence. Avec quel plaisir on voyait apparaître le petit crocodile ou *ack*, précurseur divinisé qui venait avec la première nappe d'inondation. Puis on suivait avec sollicitude chacun des phénomènes successifs de la crue, d'abord la poussée des eaux « vertes » produites par les débris de végétation corrompue des marais du Nil Blanc ; ensuite l'arrivée des eaux « rouges », dues aux argiles qu'entraînent les torrents de l'Ethiopie, réunissant leur flot dans le Nil Bleu et dans l'Atbâra. Lorsque le niveau du courant fluvial affleure la crête des digues, le moment solennel est arrivé ; on enlève les vannes ou plutôt les remparts de terre qui empêchaient l'entrée de l'eau limoneuse dans les canaux d'irrigation. « Salut, ô Nil, toi qui viens donner la vie à l'Egypte ! » s'écriaient les prêtres, et la foule applaudissait avec frénésie. Un témoin de terre laissé au milieu du canal est bientôt rongé par le flot qui s'y précipite. C'est la « fiancée » du fleuve, dit le symbolisme populaire qui s'imagine que tout bienfait des dieux doit être compensé par un sacrifice : on jette aussi une poupée dans le courant, peut-être en souvenir d'une véritable victime que l'on offrait jadis à la divinité du Nil pour acheter sa faveur.
Aussi loin que remonte l'histoire dans le passé de la vallée nilotique on y retrouve une même pratique agricole en harmonie parfaite avec le régime des eaux fluviales. Les ingénieurs de l'époque profitaient d'une circonstance favorable : le Nil a durant le cours des âges peu à peu exhaussé de son limon les surfaces qu'il mouille en temps de crues, et il existe en général une légère pente du sol depuis le bord du fleuve jusqu'au pied des coteaux. Le Nil appuyant sur sa droite, c'est surtout sur la rive occidentale que l'on constate cette inclinaison de la plaine ; un canal d'égouttement accompagne le fleuve sur plus de 500 kilomètres de longueur. Aux basses eaux, pour l'irrigation artificielle, il suffisait de soulever l'eau par-dessus les berges ; on se contentait de vases ou de paniers solidement tressés que soulevaient de gradin en gradin des leviers manœuvres à bras ; c'était exactement le même procédé que celui des châdûf, employés encore tout le long du Nil par les pauvres fellâhin. La science de l'hydraulique n'était pas encore assez avancée, aux temps des Pharaons, pour que l'on pût construire en amont du delta un barrage pareil à celui qui règle maintenant le débit des branches fluviales en relevant de 4 mètres le plan d'eau ; de même les Egyptiens ne pouvaient songer à l'œuvre colossale, actuellement accomplie, consistant à donner un régime fixe aux eaux de la Nubie par le barrage de la première cataracte ; d'ailleurs les seuils étant plus élevés à cette époque, la nature avait partiellement réalisé ce que le travail de l'homme parfait aujourd'hui.
Mais il est une œuvre des ingénieurs égyptiens que jusqu'à nos jours les savants modernes n'ont pas su restaurer : c'est le lac Mœris, la « mer en entier creusée et faite de main d'homme », dont le périmètre développé atteignait la même longueur que la côte du delta[510]. Les reconstructions idéales que font les archéologues de cette « merveille des merveilles » ne s'accordent pas entre elles, mais l'existence de l'ancien réservoir n'est point douteuse.
En cette région de l'Egypte, l'industrie moderne fut certainement distancée par les hydrauliciens du temps de Mènes, l'antique Mitsraïm, c'est-à-dire du personnage légendaire qui représente la plus haute antiquité de la civilisation égyptienne.
Grâce à l'art avec lequel les agriculteurs géomètres de la vallée du Nil avaient su établir leurs bassins de réserve et le réseau de leurs rigoles d'irrigation, chaque goutte était utilisée et changée en plante savoureuse, en graine, en fruit. L'extrême sobriété des laboureurs économisait si bien les récoltes que les cabanes des fellâhin se pressaient en un village presque continu le long des deux rives fluviales. Aux époques où les populations vivaient en paix, sept ou huit millions d'êtres humains occupaient l'étroit fossé de la vallée nilotique en aval des cataractes.
Le lac Mœris occupait tout ou portion du Fayum actuel, jusqu'à la cote + 23, dit W. Willcocks. Les ingénieurs modernes, cherchant à s'assurer des réserves d'eau pour l'irrigation, ne peuvent plus se servir de ce territoire, habité maintenant, mais ils pensent utiliser le Uadi Rayan, dépression analogue au Fayum. En temps de crue, l'eau du Nil pourrait s'écouler suivant A B C, mettant un milliard de mètres cubes à la disposition des cultivateurs, de quoi irriguer 200 000 hectares. Le trop-plein retournerait au fleuve en D.
Mais aussi, quand la guerre ou quelque autre désastre interrompait les travaux d'irrigation, la famine, la peste enlevaient les bouches inutiles ; la rapide extermination des hommes succédait au trop-plein.
La mise en culture des terres apportées par le Nil était si générale que la flore originaire en fut complètement changée. Les plantes qui croissaient dans l'étroite bande alluviale avant que l'homme en prît possession ont presque entièrement disparu, ainsi que le reconnaissent les botanistes à l'aspect et aux mœurs des végétaux de l'Égypte, mais la flore primitive du plateau désertique a gardé sa physionomie immuable. Les seules espèces de la vallée qui aient résisté à la destruction sont les végétaux aquatiques, parmi lesquels le papyrus et le lotus, le premier symbolisant la basse Égypte sur les monuments anciens, le deuxième pris comme plante caractéristique de l'Égypte supérieure. A vrai dire, il n'est pas certain que le papyrus et le lotus soient réellement originaires de la vallée du Nil : nombre d'écrivains pensent que le papyrus fut toujours cultivé à cause de sa valeur industrielle provenant de la moelle nourrissante, des tiges souples et flexibles qu'emploient les vanniers, et surtout de l'épiderme qui fut le « papier » des anciens ; et c'est, dit-on, précisément parce que le papyrus n'était pas une plante nilotique indigène qu'il a maintenant à peu près complètement disparu des eaux égyptiennes, jadis cultivées à la façon des rizières ; pourtant, aucun fait botanique ne vient à l'appui de cette supposition, et de toutes les hypothèses, la plus simple est celle de l'indigénat[511]. Quoi qu'il en soit, la substitution complète d'une flore à une autre flore, de même que celle d'une faune à une autre faune, témoigne surabondamment de la longue durée des cultures dans la terre d'Égypte ; cette période de l'histoire représente certainement une centaine et peut-être des centaines de siècles.
On a prétendu que l'universalité de l'inondation dans la vallée du Nil et l'unité matérielle de ce phénomène devaient avoir pour contrecoup, dans le monde religieux, l'idée d'un maître tout-puissant et dans le monde politique, celle d'un souverain absolu « dirigeant les eaux dans les campagnes et reconstituant les limites effacées des propriétés particulières »[512]. La prévoyance d'un dieu qui guide le soleil dans les chemins de l'espace, qui remplit jusqu'aux bords le lit du fleuve et en modère les eaux aurait été spontanément admise comme un article de foi par les riverains du Nil et aurait eu en conséquence pour contre-partie dans le monde politique la foi dans la sollicitude constante d'un souverain. Mais il se trouve que les faits sont en désaccord avec cette théorie, inspirée par le désir qu'elle soit vraie, et ne s'appuyant dans l'histoire que sur une période du développement des Egyptiens. Avant qu'un roi se chargeât d'administrer la terre et de prélever la dîme des produits, il avait fallu qu'un peuple les créât ; on avait commencé le travail bien avant qu'un maître eût cru nécessaire de diriger cette œuvre « au profit de tous » comme l'affirmait l'historien courtisan, ou plutôt à son profit personnel, ainsi que le constate l'histoire. Sur les bords du Mississippi, sur ceux de l'Amazone, de même que dans toutes les vallées fluviales où nous voyons les agriculteurs conquérir graduellement leurs jardins et leurs champs sur le marais primitif, nulle part nous ne constatons cette « unité de commandement » que se sont imaginée des théoriciens du pouvoir absolu. Les initiateurs de la grande conquête économique furent les familles dispersées qui, entre deux inondations, se hasardaient dans les boues pour préparer le sol et lui dérober une récolte précaire. Une chose est certaine : l'expérience est mère de la science. Avant que les géomètres et les ingénieurs égyptiens eussent imaginé un ensemble de digues et de contre-digues, de canaux et de filioles, d'écluses et de vannes qui donnassent à l'aménagement de la vallée nilotique un caractère d'unité et qui permissent à un maître de se poser en régulateur général des eaux et des cultures, bien avant ces âges de longue pratique, transformée en routine sous la direction de fonctionnaires officiels, des essais de culture rudimentaire avaient été faits par milliers et par millions ; des levées de terre avaient été dressées autour de champs sans nombre, et des fossés d'égouttement avaient asséché d'année en année les flaques et les marais. C'est peu à peu, par la lutte contre les violences du fleuve et par l'utilisation de ses flots et de ses boues, que les riverains apprirent à résoudre le problème hydrologique et agricole dans son ensemble : maintenir au Nil un lit régulier, conduire et étaler l'eau fécondante par des canaux et des nappes d'irrigation sur la plus grande surface possible ; régler la durée du séjour de l'eau dans chaque compartiment latéral ; diviser le sol en un damier de cultures recevant successivement leur part d'inondation suivant un ordre régulier ; faciliter l'écoulement par un système de canaux fonctionnant à rebours du mouvement d'amenée ; construire des instruments d'usage facile pour tous les cultivateurs ; établir les résidences sur des îlots artificiels supérieurs au niveau des crues ; ce sont là des travaux immenses qui furent l'œuvre de longs siècles et que d'innombrables initiatives personnelles, unies à des ententes collectives, purent seules mener à bonne fin.
Sans doute, il dut y avoir fréquemment des conflits, car les intérêts immédiats des communautés ou des propriétaires isolés se trouvent souvent en désaccord, et de l'amont à l'aval, l'incurie où la malveillance causèrent parfois les plus grands désastres. Mais ces conflits pouvaient être évités ou du moins grandement amoindris par un sentiment d'équité provenant de la compréhension des intérêts majeurs ; il dut s'organiser spontanément un conseil d'entente et de gérance commune, analogue à ceux que, dans toute société humaine, fait naître un danger imprévu ou permanent. C'est ainsi que se constitue tout droit entre les hommes par la recherche d'une égale répartition conforme aux intérêts de chacun. Dans les campagnes des contrées les plus diverses, partout où il s'agit d'une loyale distribution des eaux d'arrosement entre propriétaires intéressés, ne voyons-nous pas se fonder des syndicats dont les décisions sont respectées de tous, précisément parce que tout caprice personnel leur est interdit dans le prononcé de leur jugement ? Même en pays de longue tradition monarchique et de pouvoir royal absolu, comme dans les campagnes de Murcie et de Valence, le « tribunal des eaux », dont l'origine est essentiellement populaire, ne s'est-il pas maintenu par la force même des choses, par le fonctionnement continu des nécessités et des travaux de chaque jour ?
La mainmise de l'autorité royale sur le service des eaux n'eut pas pour raison d'être, comme l'affirme Ranke, la « reconstitution des propriétés particulières confondues par l'inondation », mais au contraire leur accaparement à son profit. La Bible, qui reproduit très certainement des fragments d'origine égyptienne, raconte expressément comment Joseph, profitant de l'implacable famine, acquit pour le Pharaon les chevaux, les troupeaux de brebis, les bœufs et les ânes, puis toutes les terres de l'Egypte, à l'exception de celles qui appartenaient aux prêtres[513].
En présence de pareils textes, est-il permis de maintenir que la mise en culture des campagnes nilotiques n'eût pu s'accomplir sous un autre régime que celui du despotisme ? Certes, le régime du pouvoir absolu s'établit en Égypte, mais peu à peu, par l'effet de ces empiétements graduels que la légende hébraïque attribue à Joseph. Le maître profita de ce que la multitude du peuple était forcément attachée au sol nourricier pour l'asservir à sa volonté et le transformer en un troupeau d'esclaves. L'agriculture, non plus que le caractère et la civilisation de l'Égypte, ne gagna à cette évolution politique : toute initiative disparut et, après avoir été la chose de pharaons indigènes, la nation devint, et après des milliers d'années reste encore, la proie des étrangers.
Peut-être les invasions des Hyksos furent-elles pour une bonne part dans le répit qui fut accordé aux paysans avant la période de l'oppression définitive et complète. En effet, les Pharaons, menacés par des ennemis puissants, ne pouvaient opprimer leurs peuples à libre caprice ; pour le maintenir dans la fidélité, ils devaient respecter les champs, procéder discrètement à la perception de l'impôt. Or, cette période d'invasion dura longtemps : plus de neuf cents ans, dit Manéthon, cinq cents, d'après un commentateur, deux ou trois cents d'après un autre ; mais, venant par l'isthme de Suez, ils avançaient plus ou moins loin dans l'intérieur de la vallée, et peut-être même ne pénétrèrent-ils jamais jusqu'à Thèbes : la civilisation égyptienne, avec ses sciences et ses arts, put se maintenir contre ces étrangers, la tradition ne fut jamais rompue. Pendant ce temps, les rois égyptiens pouvaient se gérer en héros unis à leur peuple dans une même cause d'indépendance nationale, de même qu'avant Ferdinand le Catholique et Charles Quint, les Espagnols voyaient tout naturellement dans leurs souverains les champions de la foi contre le Maure détesté.
Mais, débarrassés de leurs craintes à l'égard de l'étranger, les Pharaons purent se retourner contre leurs propres sujets et appliquer en toute rigueur le principe de maintenir le peuple pauvre et occupé. Les travailleurs de la terre, désormais privés de la libre disposition de leurs champs, furent sous les Usertesen et sous les Ramsès ces mêmes lamentables fellâhin qui peinaient trois ou quatre mille années plus tard sous les Mehemet-Ali. Ils étaient serfs, soumis en même temps au caprice du maître et à la dure surveillance de la loi. Attachés à la glèbe du champ cultivé, ils ne pouvaient le quitter sans un passeport en règle ; leur vie tout entière s'écoulait dans la compagnie des animaux domestiques, et « quand ils étaient malades, ils restaient couchés sur le sol nu, foulé par les troupeaux ». Dans les villes, la plupart des ouvriers étaient également des serfs héréditaires, dont le travail aussi bien que le corps appartenaient au maître, et que l'on payait uniquement en pain et en blé ; dans les grandes occasions on ajoutait un peu d'huile à la pitance ordinaire. Mais, lorsque le paiement se faisait seulement chaque mois, la nourriture fournie par les maîtres était généralement consommée dans la première quinzaine, et les artisans, dépourvus de toute ressource, devaient forcément jeûner ou voler des provisions dans les greniers publics et privés.
Souvent aussi, ils se révoltaient, ou cherchaient par la grève à obtenir des salaires plus élevés. Puis, quand la mort les avait enlevés à l'existence misérable, on les jetait, cadavres anonymes, dans l'hypogée commun, après de très sommaires cérémonies, jugées suffisantes pour la tombe sans nom. Ainsi que l'a dit Maspero, en s'aventurant beaucoup trop dans le champ des prophéties — car une transformation pour le mieux a certainement lieu à l'époque contemporaine —, « l'Egypte peut changer de religion, de langue, d'origines, le maître peut s'appeler Pharaon, Sultan ou Pacha, le sort des fellâhin n'en sera pas moins toujours le même. »
Le musée de Turin contient un papyrus où Hatnekht, surveillant de travaux à Thèbes, a inscrit ce qui se passait autour de lui dans la 29e année du règne de Ramsès III. Les plaintes des ouvriers, les quartiers enclos de murs, leur croyance absolue dans la bonté du Pharaon, « si seulement il savait leur misère ! », la facilité avec laquelle les fonctionnaires les faisaient rentrer dans la sujétion, tout cela semble une description de quelque scène récente, par exemple de la situation des Cafres ou des Chinois dans les *compounds* du Goldrand au Transvaal. A trente-deux siècles de distance, nous sommes contemporains de ces travailleurs qui ne demandaient qu'à manger suffisamment pour remplir la tâche imposée.
Un régime qui comporte pour règle fondamentale que le travailleur ne possédera pas en propre le produit de son travail ne peut reposer que sur la terreur, et telle était en effet l'essence même du gouvernement égyptien. Huit livres de la loi, toujours placés sous les yeux des juges, énuméraient les crimes que la mort du coupable pouvait seule expier. La qualification de crime digne de mort s'étendait de l'assassinat aux fautes qui sont actuellement considérées comme contraventions ou délits, ou même seulement comme simples péchés. Ainsi le mensonge et l'âpreté au gain pouvaient être punis de mort[514].
En réalité, tout était punissable si le caprice du maître en jugeait ainsi. Il pouvait ordonner la mort, mais d'ordinaire il se contentait de faire couper le nez et les oreilles du délinquant ou de lui faire distribuer libéralement des coups de bâton. D'autre part, une savante organisation de la hiérarchie des fonctionnaires tenait aussi grand compte de leur vanité ; les Egyptiens étalaient leurs décorations avec la même puérilité que nos contemporains. Les uns portaient l'ordre du lion, récompensant le mérite guerrier ; les autres très fiers encore, quoique moins bien lotis, ornaient leurs vêtements de l'ordre de la mouche, réservé au mérite civil[515].
Le régime d'autorité absolue qui avait fini par prévaloir dans le gouvernement du peuple devait être également appliqué pour l'éducation des enfants. Au mode d'enseignement des premiers âges qui se fait par l'apprentissage de la vie, dans la liberté des champs, sous les yeux de la mère, des camarades et de la parenté, avait succédé l'école proprement dite, sous la direction d'un maître ayant une mission bien définie, celle de dresser des sujets obéissants. Le bâton était toujours dans la main de l'instituteur. « C'est sur le dos de l'enfant que se trouvent ses oreilles », disait un proverbe égyptien. L'école était souvent dite « la maison du châtiment » ; châtier et enseigner étaient deux expressions qu'on pouvait considérer comme synonymes[516]. « Tu es pour moi comme un âne qu'on bâtonne vertement chaque jour ; tu es pour moi comme un nègre stupide qu'on amène en tribut. On fait nicher le vautour, on apprend à voler à l'épervier. Je ferai un homme de toi, méchant garçon, sache-le bien ! » Ainsi s'exprime, dans un traite de morale, un maître parlant à son élève.
Les aigres conseils, les menaces brutales, les corrections corporelles « sévères jusqu'à la mort » furent par excellence dans l'Egypte des Pharaons le « procédé qu'employaient les magistrats et les magiciens pour diriger la conscience publique et façonner la jeunesse ». Nul papyrus de cette époque ne permet de supposer que les maîtres aient donné aux sujets et aux élèves d'autres raisons de bien agir que la crainte du châtiment[517].
Le parasitisme royal, avec la foule des courtisans et des fonctionnaires, n'est pas le seul qui se développa sur le grand organisme agricole de l'Egypte ; la sollicitude des laboureurs, qui, pour la prospérité de leurs cultures, dépendaient absolument de la montée des eaux fluviales, les avait disposés à écouter l'avis des sages ou de ceux que leur vieillesse ou leur expérience pouvaient faire passer pour tels, et peu à peu naquit une caste de nouveaux parasites, les prêtres, qui se chargeaient de négocier avec les dieux la régularité des crues.
Les perspectives les plus lointaines de l'histoire nous montrent, sur les bords du Nil, un peuple gai, fort peu préoccupé des mystères de l'au delà ; Renan l'a remarqué : « On ne peut douter, dit-il en contemplant la statue du scribe connu sous le nom de Gheik-el-beled, qu'avant la période de royauté despotique et somptueuse, l'Egypte n'ait eu une époque de patriarcale liberté»[518]. Mais graduellement, la domination religieuse pesa davantage sur les populations, et les magiciens, qu'on avait eu le tort de consulter bénévolement aux premiers âges, en arrivèrent à dicter des ordres. Aidés par la crédulité publique, par la peur de l'inconnu, ils surent persuader aux rudes ouvriers des champs que leur travail ne suffit point, même aidé par celui des ingénieurs et des géomètres, qu'il faut aussi des invocations et des sacrifices au dieu des cataractes, à la divinité « bleue », ainsi nommée sans doute de la couleur de l'eau qu'elle épanchait à travers les rochers. Entre le peuple qui peine et le redoutable destin devaient s'interposer les prêtres. Un roc de l'île d'Elephantine, en face d'Assuan, porte une très curieuse inscription de l'époque grecque, rédigée par des scribes religieux comme la reproduction réelle d'une prière qu'aurait proférée un roi de la troisième dynastie, c'est-à-dire des temps vieux alors de cinq mille ans peut-être. D'après le texte de l'inscription, ce personnage s'adresse au dieu de la cataracte pour régler avec lui, moyennant la dîme annuelle sur les récoltes et les douanes, payée à ses trésoriers, les prêtres, une crue annuelle et régulière des eaux fécondantes. Le dieu s'engage formellement à ouvrir les portes de ses rapides ; mais la menace reste suspendue sur la tête des Egyptiens : si la dîme devait jamais manquer, la montée des eaux manquerait aussi. C'est pour cette raison que jadis, d'après une légende bien inventée pour les intérêts des prêtres, sept terribles années se seraient succédé sans que l'eau fluviale fût assez haute pour entrer dans les fosses d'irrigation. Des centaines, peut-être des milliers d'années avant Joseph, les prêtres montraient à leurs fidèles la série des « sept vaches maigres » suivant les « sept vaches grasses », en punition d'un retard dans le paiement du denier sacré[519].
C'est donc comme magiciens que les prêtres avaient graduellement conquis une si haute place dans la société d'Egypte ; la lecture des inscriptions que l'on a trouvées depuis 1880 dans les pyramides de Sakkarah nous montre que le livre par excellence, il y a cinq mille années, était surtout un recueil de conjurations et de formules magiques. Mais, si habiles qu'aient été les prêtres dans l'exploitation de la crédulité populaire et dans l'élaboration des dogmes qui en faisaient les interprètes nécessaires du dieu inconnu, il est certain que, dans une nature aussi simple que l'Egypte par l'ensemble de ses traits, l'imagination du peuple dut être impressionnée surtout par deux êtres qu'elle transformait en personnes divines : le grand soleil qui décrit immuablement sa course dans le ciel bleu, évoquant les eaux et donnant la vie à toutes choses, le Nil qui chemine incessamment vers la mer, épandant la nourriture dans la terre féconde. Aussi, la divinité par excellence change-t-elle suivant les désirs et les moments dans l'esprit des adorateurs qui les invoquent. Elle se confond d'ordinaire avec l'astre souverain, mais souvent elle est identifiée avec le fleuve, ou bien encore elle est à la fois l'un et l'autre. Une tradition nous dit que l'homme est sorti du grand « œil de Dieu »[520], c'est-à-dire du soleil ; mais un autre mythe, tellement populaire qu'il a fini par devenir un patrimoine commun et qu'on le retrouve dans toutes les langues modernes, donne à l'homme une autre origine : il serait né du limon nilotique. D'ailleurs n'est-il pas vrai, en substance, que la chaleur et l'humidité sont réellement les forces qui nous ont fait surgir du sol, après des millions et des millions d'espèces devancières ? Peu de vérités scientifiques paraissent plus évidentes sous le voile transparent qui les recouvre.
Les symboles sont indéfiniment extensibles ; d'abord simple fantaisie de l'esprit, puis dogmes religieux que le fidèle confesse sur le bûcher, — d'abord germes à peine perceptibles, puis végétations immenses —, ils obéissent à l'imagination qui les créa, qui les nourrit et qui peut, s'il lui plaît, leur faire envahir le ciel et la terre. Osiris, Isis, Horus, Typhon sont autant de protées que l'on adora sous mille formes puisque l'âme émue les fait surgir à volonté pour leur confier la réalisation de son désir. Osiris est évidemment le soleil, le dieu évocateur de toute vie terrestre, et comme tel, celui qui jugera ses créatures au seuil d'une vie nouvelle ; mais puisqu'il donne naissance aux plantes et aux hommes, il marie sa force à celle du fleuve fécondant, le Nil, dont les flots se répandent sur la terre : il est le fleuve lui-même. Isis, sœur et épouse d'Osiris, est la lune qui chemine paisiblement pendant les nuits, mais elle est surtout la bonne terre qui reçoit la semence. Le vrai mariage d'Osiris et d'Isis se fait dans le champ qui nous donne le pain, et leur jaloux, leur ennemi, qui est également une grande force de la nature, est le vent desséchant du désert, ou bien encore le lourd rayon du soleil de l'été. Ainsi le méchant Typhon devient aussi le soleil comme le bon Osiris.
La multitude des dieux dans la mythologie égyptienne s'explique par les origines multiples de la civilisation nationale : toutes les divinités locales eurent à trouver leur place dans le Panthéon. Phtah était le grand dieu de Memphis, Ammon était celui de Thèbes, et Ra habitait le sanctuaire de la ville qui d'après lui, a pris le nom grec d'Heliopolis, « Cité du Soleil ». De même Osiris, un autre mythe solaire, fut un dieu local, originaire de This ou d'Abydos, capitale antérieure à Memphis, et, quoique son apothéose définitive comme dieu de l'Egypte entière soit un événement qui date d'au moins cinquante siècles, on pense que c'est un dieu relativement moderne dans le ciel des Egyptiens, car c'est à lui, ainsi qu'aux autres dieux de son cycle spécial, Isis, Naphthys, Horus et Typhon, que sont consacrés les cinq jours supplémentaires de l'année de 365 jours, qui succéda, dans le calendrier des égyptiens, à l'année primitive de 360 jours seulement : les autres dieux étaient pourvus d'honneurs avant ce nouveau venu qui devait prendre l'Empire du monde et juger les vivants et les morts.
Une grande confusion ne peut manquer de régner parmi tous ces dieux que les imaginations humaines avaient suscités en différents lieux et qui se substituaient si facilement les uns aux autres, qui se mariaient, s'apparentaient vaguement comme fils ou comme pères, changeaient même de sexe, se modifiant dans le ciel comme les nuées de l'espace. Parfois deux grands dieux se fondaient en un seul : l'Ammon de Thèbes et le Ra d'Heliopolis devenaient le dieu Ammon-Ra ; plus tard, ils s'unirent encore au Zeus des Hellènes, au Jupiter des Romains ; les Alexandre et les César entrèrent dans la famille et le peuple asservi crut volontiers ces monarques participant à la puissance divine.
Le culte symbolique des animaux, considérés comme personnification de forces naturelles, d'attributs divins, prit une très grande importance en Égypte : le rôle tout exceptionnel qu'ils eurent dans le culte s'explique par ce fait que les hiéroglyphes en reproduisaient les formes de toute antiquité et que, graphiquement, ils se trouvaient ainsi constamment associés aux dieux ; l'imagination populaire finit par les confondre en une même adoration, par leur attribuer la même vertu d'intervention secourante, la même puissance pour le miracle, de semblables prodiges accompagnent même leur existence.
Ainsi le taureau Apis, qui s'associe intimement à Phtah, le dieu solaire de Memphis, et qui représente par excellence la force de création, participe comme les dieux à la pureté absolue de la naissance ; on croyait pour lui, ou du moins, on feignait de croire au dogme de l'immaculée conception : une génisse vierge, fécondée par un rayon de soleil et sans tache elle-même, ayant enfanté cet animal sans tache. Mais la plupart des bêtes ne jouissaient que d'une adoration locale : c'étaient plutôt de saints patrons que des dieux proprement dits ; de même que les tribus indiennes, les villes de l'Egypte avaient leur symbole totémique, et souvent il régnait une grande rivalité, même une guerre déclarée, entre ces animaux protecteurs des cités.
Le polythéisme égyptien, si vaste par le nombre de ses dieux qu'il embrassait des milliers de bêtes, n'empêchait nullement que, par ses côtés élevés, la religion des Egyptiens touchât à l'idée d'un dieu unique, tout-puissant. La tendance naturelle qui portait chaque adorateur d'un dieu à le doter de toutes les forces créatrices, à lui reconnaître toutes les qualités, toutes les énergies que se représente l'idéal humain devait nécessairement créer en maints esprits un véritable monothéisme, non moins absolu dans ses expressions, non moins ferme dans ses ardeurs que le fut plus tard celui des Juifs talmudistes et des Arabes musulmans. Le culte d'un seul dieu, de même que tous les autres d'ailleurs, retrouve pleinement ses origines dans le monde égyptien et, certes, il serait difficile de trouver dans la littérature sémitique ou chrétienne un passage plus décisif à cet égard que ceux dont Brugsch[521] a donné la traduction :
« Dieu est le Un et le Seul, et nul autre n'est que Lui ; Dieu est celui qui a tout fait ; Dieu est un esprit, un esprit caché, l'esprit des esprits, le grand esprit des Egyptiens, le divin esprit ; Dieu existe dès le commencement ; Il existait quand rien n'existait encore ; Il est le père des origines ; Dieu est l'Eternel ; Il est toujours vivant et sans fin, perpétuel et de durée constante ; Dieu est caché et nul ne connaît sa forme… Dieu est la Vérité : Il vit par la vérité ; Il se nourrit de vérité ; Il s'appuie sur la vérité ; Il crée la vérité ; Dieu engendre et n'est point engendré ; Il donne la naissance mais ne l'a point reçue ; Il se produit lui-même, se donne naissance à soi-même : Il est le créateur de sa forme et le sculpteur de son corps. »
La conception monothéiste de la divinité prit une si grande part d'influence dans la religion égyptienne qu'il se trouva même un roi pour tenter d'accomplir une révolution de culte : Amenophis IV, dont le Louvre possède une statuette d'un merveilleux travail, entreprit d'amener tous les Egyptiens à l'adoration d'un dieu unique, symbolisé par la splendeur du disque solaire, de même que le dieu des Juifs l'était par le feu d'un « buisson ardent », autre emblème du soleil. Aten était le nom de l'Eternel qu'adorait Amenophis, et peut-être est-ce à bon droit que l'on a rapproché de cette appellation celle d'Adonaï donnée par les Sémites juifs à leur « Seigneur »[522].
Les prêtres, comme magiciens, comme maîtres de l'inconnu, de toutes les formes mystérieuses qui s'agitent autour de la pauvre humanité souffrante et angoissée, disposèrent toujours d'un très grand pouvoir, quoique certains faits nous portent à croire que l'impression générale de terreur laissée dans les esprits par les cérémonies magiques et mortuaires ait été exagérée. La vie de tous les jours, celle du travail, de la famille, les mille incidents qui se succèdent détournent les hommes de la hantise du tombeau. Ainsi dans les ruines de la ville de Kahun, qui fut bâtie il y a trente-huit siècles, près de l'entrée du Fayum, on n'a découvert, parmi de nombreux papyrus, aucune pièce qui parlât de mort, de religion ou de cérémonies magiques[523]. D'ailleurs, la puissance redoutable exercée par les jeteurs de sortilèges trouvait heureusement sa limite dans la faillibilité des hommes qui prétendaient commander aux éléments et aux esprits. Leur autorité pouvait devenir précaire, incertaine ou même s'évanouir après chaque méprise, chaque insuccès.
Cependant, dès que l'on vit dans les prêtres non pas les simples détenteurs des sorts et des recettes mais les représentants des dieux, puis les confidents du dieu suprême et les intercesseurs directs auprès du trône, ils acquirent une majesté surhumaine. Agrandie dans le domaine moral, leur puissance tendait logiquement à la conquête de tous les pouvoirs. La propriété ecclésiastique devint formidable et s'étendit sur les meilleures terres ; en Égypte plus qu'ailleurs, le mort saisissait le vif, lui suçait le sang du corps, le laissait débile et exténué. L'ambition suprême des divins interprètes put aussi se satisfaire pendant un certain temps, sinon en Égypte, du moins dans le pays de Méroé, domaine de civilisation égyptienne. La caste sacerdotale avait su s'y imposer à tous et tenait sous sa tutelle le roi ou gouverneur qu'il lui plaisait d'investir des charges de l'administration. L'usage avait même prévalu que, sur l'invitation du Sacré Collège, le prince devait, sans mot dire, résigner les fonctions qui lui avaient été confiées[524]. Il est vrai que l'un de ces rois finit par prendre son rôle au sérieux et, commandant à ses troupes de cerner le « temple d'or », fit massacrer les prêtres et leurs novices[525].
Ainsi la lutte s'était établie entre prêtres et rois pour la conquête du pouvoir et pour celle de la suprématie divine, qui, par son action sur l'imagination craintive des sujets, transformait leur conduite d'obéissance en servilité. Les rois, qui étaient prêtres eux-mêmes, l'emportèrent dans ce conflit, et pendant une grande partie de l'histoire de l'Egypte, le véritable culte, du moins sous sa forme officielle, ne fut autre chose que l'adoration basse des rois, divinisés de leur vivant même, par le seul fait de la possession du pouvoir souverain. D'ailleurs, en inscriptions solennelles, ils ne négligent point de se présenter comme de réelles divinités, et la masse colossale de leurs statues, dressées en pierres indestructibles, n'a d'autre sens que de les montrer à la foule sous leur aspect de dieux. Souvent leurs traits, nobles et tranquilles comme s'ils étaient éclairés déjà par la lumière de l'éternel repos, n'ont rien de personnel et ne trahissent point l'individualité terrestre, mais il y eut aussi des rois qui, croyant réellement à leur divinité, se firent représenter sous leur vraie forme ; ainsi des figures royales, frappées incontestablement d'idiotisme, nous ont été conservées[526].
Ce culte de l'adoration perpétuelle des rois, se transformant pratiquement en un asservissement complet des âmes et des corps, rejeta les populations dans les espérances chimériques de l'au delà.
Les esprits étaient hantés par l'idée d'une fin, mais d'une fin qui serait en même temps un recommencement, et nul autre peuple que celui d'Egypte n'a plus brillamment brodé sur ce thème, ceux du moins des Egyptiens qui gardaient le loisir d'avoir des croyances, car comme partout et toujours, la masse des sujets se contentait de vagues aspirations, des pratiques de la magie courante, des incantations, des gestes, des formules toutes faites qui ne diffèrent guère de peuple à peuple ni d'époque à époque.
Nos cerveaux ont quelque peine à se figurer la *lumineuse* (khu), distincte de l'*âme* (ba), différente elle-même du *double* (ka), toutes émanations de l'individu après sa mort, au même titre que *l'image* et *l'ombre* perpétuant la mémoire du défunt en d'autres civilisations. Le « double » des Egyptiens était un second exemplaire du corps, le reproduisant trait pour trait, en une matière aérienne et colorée. C'était pour lui que se préparait la bonne demeure, ou la demeure éternelle, pour lui que les parois de la tombe se couvraient de serviteurs affairés — car la peinture d'un serviteur est bien ce qu'il faut à l'ombre d'un maître[527] —, pour lui, la momification et les soutiens artificiels qu'on lui procurait sous forme de statues, pour lui que des fellâhin par centaines de mille entassaient pierre sur pierre.
Le « double » était lié à la tombe, l' « âme ». circulait librement, habitait parmi les dieux, visitait un autre « pays du Nil », un royaume d'Osiris, par delà le sommeil de la mort. Il est bien, parfois, question d'un enfer, mais l'idée de sanction reste confuse, les croyances des Egyptiens ne différaient guère sur ce point de celles des chrétiens de nos jours ; pourtant, ils ne croyaient pas qu'une faute temporelle, si grande fût-elle, pût mériter un supplice éternel[528].
La religion des Egyptiens ne fut pas cet immuable ensemble de croyances que les historiens grecs et, d'après eux, les égyptologues classiques s'étaient imaginé d'abord : elle évolua. Après la sollicitude pour le sort du « double », le fidèle concentra ses aspirations sur une seconde vie, il demande « l'haleine pour son nez », il trouve la béatitude dans la phrase de bienvenue prononcée par Osiris : « Je te donne les renouvellements indéfinis ». L'Egyptien d'alors ne croyait pas à la résurrection, mais à une série sans fin de renaissances[529].
De tous les documents légués par l'antique Égypte, celui qu'on peut considérer comme la « Bible », comme le livre sacré par excellence, comprenant le fond même de la religion, est le « Livre des Morts » que l'on plaçait dans les bandelettes des momies et qui suivait le « double » dans le royaume de l'Occident. On possède plusieurs formes de ce livre, et les variantes sont nombreuses, mais quelles que soient les différences des formules et des invocations, le rituel parle toujours un langage d'auguste solennité qui témoigne de l'intensité d'émotion causée par le passage de la première à la seconde vie.
Les phrases consacrées nous présentent l'existence terrestre comme une préparation à celle qui suivra quand l'homme, complètement purifié par les épreuves de l'*Amenti* ou « Monde Occidental », finira par être reconnu « juste » et par entrer, Osiris humain, en un état de divinité véritable ; c'est alors qu'il reviendra vers son corps pour l'animer de nouveau, le transformer en une enveloppe glorieuse qui ne connaîtra plus ni la douleur, ni le déclin, ni la mort[530].
La toute-puissance du sacerdoce donnait aux rites, aux incantations et surtout aux offrandes très profitables à la caste une importance suprême dans le salut des morts ; toutefois le fond de justice et de bonté qui s'était maintenu dans ces populations agricoles revient incessamment dans le formulaire du rituel comme une survivance de l'ancienne Égypte que les premiers agriculteurs avaient conquise sur les marais du Nil par leur âpre labeur, leur étroite solidarité et ce sens de la mesure qui en fit d'admirables géomètres. « J'ai donné du pain à qui était affamé, j'ai donné de l'eau à qui avait soif, j'ai donné des vêtements à qui était nu » ; et chaque maître, chaque préposé au travail se vante, dans ses panégyriques mortuaires, de son esprit d'inépuisable charité : « Moi, je suis le bâton du vieillard, la nourrice de l'enfant, l'avocat du misérable, le réchauffeur de ceux qui ont froid, le pain des abattus ». « Je suis le père de ceux qui n'ont pas de père, la mère de celui qui n'a pas de mère »… « Jamais je n'ai fait travailler qui que ce soit plus que je ne travaille moi-même »… « Jamais je n'ai calomnié l'esclave auprès de son maître ». Et non seulement le défunt prétend avoir été bon et juste, il se vante aussi de sa vaillance dans la défense des faibles contre les forts : « J'ai détourné le bras des violents, opposé la force à la force, j'ai été hautain pour les hautains, et j'ai abattu l'épaule de qui levait l'épaule ». Il est vrai que ce sont là de simples épitaphes, menteuses comme elles le sont presque toutes, mais l'insistance avec laquelle les éloges posthumes parlent des qualités du mort prouvent du moins qu'il avait la conscience de ce qui est noble, équitable et bon.
Cette grande ambition de la vie future divinisée se traduisait pratiquement dans l'existence des Egyptiens par le soin prodigieux que l'on donnait aux cadavres, et ceci dès la période préhistorique : dans les plus anciens tombeaux, les ossements recueillis gardent les traces d'ingrédients employés pour la conservation des corps[531]. Mais pour être sûr de faire durer le cadavre dans l'attente de la résurrection future, il ne suffisait pas de l'embaumer, il fallait aussi le protéger contre les bêtes féroces, aux attaques desquelles le double front des montagnes désertiques l'exposait plus qu'en tout autre pays, il fallait le cacher sous des amas de pierres ou même dans le roc vif, il fallait aussi l'entourer de paroles magiques pour le défendre contre le mauvais sort et les méchants esprits, et c'est à quoi servait le Livre des Morts, le recueil de formules que devaient réciter ou psalmodier les parents et les amis du défunt.
Tous les usages des temps historiques nous prouvent combien le riverain du Nil tenait à être religieusement « recueilli vers ses pères », et c'est à la réalisation de ce vœu que s'appliquait la plus forte part des revenus personnels. La momification des corps appartenant à quelque haute famille coûtait un talent, soit plusieurs milliers de francs en monnaie moderne ; même le traitement des cadavres appartenant à la classe pauvre revenait à des sommes relativement considérables et prenait toujours soixante-dix jours réglementaires de préparation. Aussi les indigents, ceux qui n'avaient rien, qui ne pouvaient s'acheter les drogues, ni payer les ouvriers, ni disposer d'un caveau familial, ni même de quelques pieds carrés dans la nécropole commune, devaient également renoncer à l'espérance de renaître dans une vie plus heureuse : ils périssaient tout entiers. Les prêtres étaient assez riches pour conserver par multitudes les corps des animaux sacrés, ibis, vautours, éperviers, hiboux, chats, chacals, crocodiles et singes, souris et chauves-souris, serpents, poissons et scarabées, mais à nombre d'humains ce privilège était refusé. Toutefois, c'est par millions et par millions que les générations successives ont déposé leurs momies dans les hypogées de l'Égypte : en maints endroits, la poudre que l'on foule aux pieds est en entier de la poussière humaine. C'est en ce sens surtout que l'on a pu dire de l'antique vallée du Nil : « Rien de profane en ce pays. Tout est sacré »[532].
Les archéologues constatent avec étonnement la prodigieuse importance qu'avait prise en Égypte cette industrie des embaumeurs qui occupait des ouvriers par centaines de mille. Ils ont essayé de se rendre compte de la quantité de produits immobilisés dans les tombeaux : étoffes communes et précieuses, liqueurs odoriférantes et antiseptiques, gommes, matières bitumineuses et substances chimiques, sans compter les amulettes, les charmes, les formules de conjuration, cousus ou placés dans les vêtements. Pour un seul cadavre on employait parfois des bandelettes ayant une longueur totale de « 1 000 aunes », et chacune d'elles avait été parfumée des drogues de l'Arabie Heureuse ; l'entretien des morts absorbait les soins de plus de la moitié des vivants peut-être.
Mais l'histoire de la momification évolua comme toutes choses. Dans les premiers tombeaux, fouillés par Amélineau, sous les buttes d'Abydos, les squelettes sont placés dans une position accroupie, qui est l'attitude naturelle des indigènes, lorsqu'ils se reposent le soir, auprès de leurs huttes, après les travaux du jour : c'est à peu près la position des momies péruviennes dans leurs huacas. En ces mêmes tombeaux, Amélineau a découvert des corps ayant déjà subi quelques essais de momification au moyen du natron ou de substances qui produisent à peu près les mêmes effets[533]. Les premières momies traitées suivant les procédés classiques, celles des nécropoles de Memphis, sont noires, sèches, cassantes, tandis que celles de Thèbes ont un reflet doré et présentent une certaine élasticité ; le pied d'une momie au Musée Guimet semble une pièce d'ivoire poli. Aux basses époques, elles redeviennent noires, lourdes, informes, l'habitude d'embaumer les corps n'était plus qu'une vaine pratique, la foi s'étant évanouie.
Même évolution dans le décor des tombeaux. Avant l'époque de la douzième dynastie, c'est-à-dire avant les âges de la gloire de Thèbes, lorsque les Egyptiens n'étaient pas encore hantés par l'idée de la mort et que l'art de conserver les corps était relativement peu développé, les maisons éternelles, les tombeaux, notamment ceux de la nécropole de Sakkarah, près de Memphis, nous révèlent que la société contemporaine était assez libre d'esprit, ne s'était point encore rapetissée sous la main du sacerdoce. Aucune image n'y représentait le dieu : Osiris en était absent ; seulement Anubis gardait déjà la porte funéraire. Là, le mort était chez lui, avec sa femme et ses enfants, avec ses domestiques aussi, car la grande, propriété était déjà constituée ; tout dans la maison mortuaire était disposé pour que le propriétaire y fût à son aise et qu'il pût y continuer les travaux accoutumés. Mais surtout on avait grand soin que nul étranger ne vînt le troubler dans la solitude où il devait rester à jamais.
Combien différents de ces premiers tombeaux confortables et décorés de joyeuses images sont les effroyables hypogées où les prêtres, désormais vainqueurs, ont enfoui les malheureux qui vécurent sous la terreur de leurs enseignements redoutables. Dans ces tombes, construites sous la direction sacerdotale, toute image est effrayante : les âmes des morts, ayant vécu dans l'effroi, se réveilleront dans l'épouvante[534].
Et des caveaux, ce vertige de la mort monte à la surface, poursuit l'homme dans tous les actes de sa vie, assiste même à ses banquets. Durant les festins on promenait un cercueil autour de la table, pour rappeler aux convives combien courte est la vie. Puis vint l'époque d'évolution finale où toutes ces pratiques ne sont plus que des survivances dépourvues de signification, où les inscriptions des stèles parlent une langue oubliée, où des idées toutes nouvelles, celles de la vie joyeuse et libre, se mêlent à celles de la mort, et, comme un rayon de lumière, pénètrent dans le noir caveau. C'est ainsi que peu de temps avant la conquête romaine, un grand prêtre qui venait de perdre sa femme rédigea pour elle une inscription dont la phraséologie pieuse rappelle les graves enseignements d'autrefois, mais à laquelle s'ajoute cette exhortation singulière : « Ne t'arrête point de boire, de manger, de t'enivrer, de faire l'amour ; ne laisse point entrer le chagrin dans ton cœur. »
Uniques parmi les tombes égyptiennes sont les étonnantes pyramides dont, pendant des milliers d'années, l'une resta le plus haut édifice élevé par les hommes et qui, par leur forme même, apparaissent indestructibles. « Peut-être ces gigantesques sarcophages, les monuments les plus anciens du monde, survivront-ils à tous les autres », dit un auteur[535] parlant avec quelque emphase de ces constructions qui ne furent point des premières, ayant été évidemment imitées des temples à degrés érigés sur les bords du Tigre et de l'Euphrate. Les générations qui se sont succédé depuis que ces énormes amas de pierres se dressent sur la limite du désert libyen ne sont point revenues de la stupeur que leur ont causée ces prodigieux entassements, et des légendes obstinées font intervenir dans cette œuvre tantôt les génies d'en haut, tantôt les démons d'en bas ; d'autre part, maints esprits d'élite, auxquels répugnait l'idée que pour le cadavre d'un seul homme on eût employé le travail de tout un peuple pendant des années, se sont refusé à voir de simples tombeaux dans les hautes masses des pyramides. On y a cherché des monuments d'ordre scientifique, témoignant des connaissances auxquelles les Egyptiens étaient parvenus, il y a des milliers d'années, à l'aurore de l'histoire. Certes, les « pierres parlent » : elles disent que les constructeurs de la vallée du Nil pouvaient tailler leur matériaux avec une étonnante précision et qu'ils avaient la solution de maint problème géométrique ; ils avaient aussi, comme leurs devanciers des fleuves chaldéens, des notions astronomiques fort étendues et savaient orienter leurs édifices ; mais on a voulu voir une signification plus haute dans les rapports que présentent entre elles les diverses parties des pyramides, surtout de la plus grande, la pyramide dite de Kheops ou de Khufu, d'après le roi qui la fit élever pour recevoir son corps. D'abord on a considéré ce monument comme un résumé de la science géodésique, chacune de ses dimensions, des arêtes, de ses divisions et subdivisions devant correspondre à des fractions simples du diamètre équatorial.
| Abu Roach | pyramide en ruines, ne fut jamais terminée
| Giseh | pyramide de Kheops
| | pyramide de Khefren
| | pyramide commencée pour Menkera, terminée et revêtue de syénite pour la reine Nitôkris
| Rigah | ou Zauïet-el-Aryan, une pyramide en ruines *l* = 90 *h* = 18 et une autre à deux pentes, α = 75° et 50°
| Abusir | pyramides construites pour les rois de la 5e dynastie (?) ; deux pyramides ont *l* = 64 ou 65, *h* = 32 ou 35 ; pour la plus grande, on a
| Sakkarah | pyramide à degrés, α = 73°, la première en date de toutes (?), à base non carrée
| | Cinq autres ont été élevées pour Unas (5e dyn.), Teti, Pepi Ier, Merenra et Pepi II (6e dyn.)
| Dachur | d'après G. Maspero, une de ces pyramides fut construite pour Snefru, deux autres pour Usertesen III et Amenemhat II.
| | Une des pyramides est à deux pentes, α = 54° et 43°,
| | une autre est très aplatie, α = 43°
| | et une autre très abrupte, α = 57°
| Licht | pyramide d'Usertesen Ier, en ruines, α = 49°
| | pyramide d'Amenemhat Ier, en ruines
| Meidum | d'après Flinders Petrie, fut construite pour Snefru, la seule édifiée par revêtements inclinés successifs
| Illahun | pyramide d'Usertesen II, d'après Flinders Petrie, base formée par la roche naturelle taillée
| Hawara | pyramide d'Amenemhat III et de sa fille, d'après Flinders Petrie
|+ Renseignements sur quelques Pyramides. *l*, longueur de la base, *h*, hauteur actuelle de la pyramide en mètres, d'après Piazzi-Smith ; α, angle à la base ; 50° à 52° sauf indication contraire. +|
On a également prétendu que la grande pyramide était une sorte d'écrin contenant le « secret du Nil »[536]. Tandis que la masse du peuple restait condamnée pendant des milliers d'ans à ignorer les sources du grand fleuve, que les rois, siégeant majestueusement sur les trônes, et les savants, pérorant sous les portiques, se succédaient en s'interrogeant vainement sur les origines de l'eau sacrée, les prêtres se seraient transmis mystérieusement la carte figurée par la disposition des chambres ménagées dans les ténèbres de la pyramide : ici le grand lac auquel on donne aujourd'hui le nom de Nyanza, puis les lacs occidentaux et les autres traits hydrographiques du Nil supérieur, tels que les explorateurs modernes les ont redécouverts depuis le milieu du dix-neuvième siècle.
Enfin des savants se sont imaginé que la grande pyramide et, dans une moindre mesure, les autres constructions de même genre, révélations directes d'en haut, donnaient une forme monumentale aux « vérités » religieuses. D'après l'astronome Piazzi-Smith, qui étudia pendant longtemps les pyramides égyptiennes, celle de Kheops est une « Bible de pierre », construite sous la direction de Melchisedec, un « testament » analogue à ceux qui furent dictés aux voyants et aux apôtres. On trouve non seulement le diamètre de la terre dans la lecture des dimensions des diverses parties, mais encore sa densité, la distance exacte du soleil à la terre et aux planètes, la longueur de l'année en jours et celle de la période précessionnelle en années ; on y lit aussi la date qui séparait la construction de la pyramide de la naissance de Jésus-Christ : 2170 ans, enfin une prophétie annonçant la venue du millenium pour l'année 1882[537].
Un autre astronome, Lagrange, fait siennes des croyances analogues : il professe également que le dieu des Hébreux s'est manifesté par des œuvres inespérées, la Bible et la pyramide de Kheops, car les autres constructions, d'élévation moindre, sont de simples travaux humains, et l'on pourrait même se demander si elles ne sont pas d'impuissantes imitations de l'éternel tentateur. Mais à ces deux manifestations saintes de la volonté céleste, qui, d'après lui, sont la clef de l'histoire et celle de l'avenir, le savant mystique ajoute une autre manifestation, celle d'un géodésien moderne, Bruck[538], dont l'ouvrage offrirait une telle concordance avec la révélation qu'en prenant à la lettre les raisonnements de son interprète, on serait porté à lui attribuer également une inspiration divine[539].
Nous savons pourtant que la « loi de Bruck », d'après laquelle l'histoire de l'humanité serait régulièrement découpée en périodes d'un peu plus de cinq siècles, concordant avec la grande période de déclinaison magnétique, et voyagerait pour ainsi dire de foyer en foyer dans la direction de l'est à l'ouest, se trouve en désaccord avec un grand nombre de faits historiques et géographiques : elle ne peut être admise comme article de foi que par des esprits religieux. Cependant, elle a de très fervents adeptes qui ne reculent devant aucune absurdité.
Les « pyramidistes » de la Grande-Bretagne ne sont-ils pas d'accord pour dire que la nation anglaise descend directement des douze tribus d'Israël ? Le docteur John Lightfoot, chancelier adjoint de l'Université de Cambridge, n'a-t-il pas reconstitué — après un travail de 15 ans (1888-1903), nous dit-on, — l'acte de naissance d'Adam qui fut créé en l'an 4004 avant J.-C, le 23 octobre à 9 heures du matin[540] ?
Ainsi les pyramides ont tellement frappé les imaginations par leur masse imposante que, même dans le pays le plus civilisé du monde, nombre d'hommes à l'esprit très élevé voient des pierres sacrées dans les matériaux qu'entassa peut-être un inepte orgueil. Toutefois, les diverses théories relatives à la signification mathématique, astronomique et religieuse des lignes, des arêtes, des plans et des diagonales de la grande pyramide reposaient sur des mesures dont l'exactitude n'avait pas été suffisamment contrôlée et dont les meilleures présentaient des écarts d'un mètre ou davantage. La première triangulation tout à fait précise du monument de Kheops est celle que l'on doit à l'égyptologue Flinders Petrie, devenu troglodyte pendant cette étude, car, durant les deux années 1880 et 1881, il résida dans une chambre sépulcrale au pied de la pyramide : ce travail a déterminé les dimensions de l'édifice avec toute la rigueur habituelle en géodésie. Les alignements et les angles des ouvriers égyptiens sont en général d'une grande exactitude, l'erreur moyenne n'atteignant pas 2 millimètres ; mais l'orientation est plus défectueuse, puisque l'axe de l'édifice se dirige vers 3′ 43″ à l'ouest du nord[541].
Flinders Petrie trouve absolument justifié le tableau que donne Hérodote de l'organisation du travail ; la grande pyramide — et les autres également, sauf celle de Meidum, — fut édifiée d'un seul jet avec le sarcophage au centre, et les pierres de revêtement taillées avant d'être mises en place, mais il y eut du flottement dans la direction du travail. Certains détails contrastent d'une manière scandaleuse par la grossièreté de la main-d'œuvre avec l'exactitude de l'ensemble et la perfection admirable de la plupart des fragments. Des tours de force furent effectués dont un artisan de nos jours pourrait être fier.
La plupart des théories relatives aux dimensions de la pyramide ne résistent pas à l'observation précise ; un seul fait reste acquis : l'angle des faces avec le sol horizontal est tel (52° environ) que le côté de la base de la pyramide et la hauteur sont dans un rapport exprimé par la moitié de la valeur Π des mathématiciens ; on peut aussi dire que l'aire d'une face latérale de la pyramide est égale au carré de la hauteur[542], et il est remarquable qu'Hérodote[543], ainsi que l'a montré John Herschell, ait déjà connu cette particularité, bien qu'il ne se soit point exprimé en termes rigoureux. En outre, cet angle est à quelques minutes près le même dans une quinzaine des plus importantes pyramides, dont pourtant les longueurs absolues diffèrent toutes entre elles.
Se rappelant que le dieu de la mort, Seth, a son image visible dans Sirius de la constellation du Chien, Mahmud Bey[544] a cherché une corrélation entre l'inclinaison de la face (sud) et l'incidence du rayon de cette étoile à sa culmination ; il a calculé ainsi que la grande pyramide remontait à 8266 ans avant J.-C ; mais il y a contradiction entre un élément astronomique à variation rythmique et la constance d'un angle qui se retrouve en des monuments édifiés à intervalles de plusieurs siècles.
On peut se demander d'ailleurs si ces connaissances étaient bien celles des bâtisseurs égyptiens ou plutôt celles d'architectes venus de la Mésopotamie chaldéenne, à la suite de conquérants ou de migrateurs. On est tout d'abord frappé de ce fait capital que les 67 pyramides comptées par Lepsius en 1842, et dont on ne retrouve plus qu'une quarantaine, sont toutes situées dans la basse Égypte, entre le bassin du Fayum et le collet du delta. A l'exception d'une petite pyramide du début de la première dynastie, découverte par J. de Morgan à Nagada, et dont les faces, parées et ornées de moulures, avaient été noyées dans une enveloppe de maçonnerie, il faut remonter le Nil sur plus de 2 000 kilomètres, jusqu'aux environs de Méroé, pour trouver une centaine d'autres pyramides, plus petites et plus récentes. Tous ces monuments se dressaient dans la région de la vallée la plus voisine des plaines arrosées par le Tigre et l'Euphrate. Si des maîtres étrangers, venus de l'Orient, se sont établis en Égypte, apportant leurs usages et leur civilisation, c'est par cette contrée largement ouverte que dut s'accomplir l'invasion, comme se produisit plus tard celle des Hyksos. Peut-être n'est-il pas téméraire de supposer que les annalistes de l'Égypte se seront gardés d'enregistrer la venue de dynasties étrangères et les auront volontiers remplacées par des énumérations de rois indigènes, mais le peuple aurait eu mémoire d'un autre ordre de choses. Si l'on ne s'est point moqué d'Hérodote qui répète l'assertion, les Egyptiens attribuaient la construction des pyramides à un berger, Philition, qui paissait ses troupeaux en cet endroit[545]. Or, qu'était-ce qu'un berger pour les Egyptiens agriculteurs ? C'était un étranger, un ennemi, un homme de l'Est !
Ne pourrait-on pas interpréter dans le même esprit ce dire d'Hérodote que les Egyptiens seraient restés pendant plus de cent ans sans ouvrir leurs temples ? Si c'eût été en haine de leurs rois nationaux, comment ceux-ci, assez puissants pour asservir tout le peuple à la construction des pyramides, n'auraient-ils pas eu assez d'autorité pour tenir les temples ouverts ? Mais tout s'explique si les maîtres étaient des envahisseurs étrangers et s'ils avaient eux-mêmes ordonné la fermeture des sanctuaires.
Quoi qu'il en soit, de grands changements se produisirent dans l'architecture et dans le symbolisme des pyramides pendant les âges de leur construction, que l'on évalue à un millier d'années. Tout d'abord, lorsque les bâtisseurs chaldéens vinrent directement d'Eridu à Memphis — c'est-à-dire, en traduisant les mots des deux langages, de la « Bonne ville » à la « Bonne ville » ou plutôt de la « ville du Bon Dieu » à une autre « ville du Bon Dieu »[546], — les pyramides étaient bâties en briques faites avec le limon du Nil et par gradins successifs comme les observatoires et « tours de Babel », puis le nombre des terrasses, qui aurait dû toujours se maintenir à sept, conformément à la tradition, augmenta graduellement en diminuant de saillie, tandis que la pierre remplaçait la brique. A la fin, toutes traces d'inégalités extérieures dans le tétraèdre pyramidal disparurent, et la construction ne fut plus qu'un solide géométrique parfaitement régulier, aux surfaces polies. Le mastaba, c'est-à-dire le tombeau royal, qui primitivement se dressait à part, sans pyramide qui l'enfermât, fut placée, dès les premiers temps des dynasties historiques, au milieu de l'emplacement que devait surmonter la masse énorme des pierres entassées.
Les rois soupçonneux auraient voulu à tout prix que leurs corps, ornés d'étoffes précieuses et de bijoux, fussent soustraits aux regards profanes : ils cherchaient à satisfaire d'un côté à l'immensité de leur orgueil et de l'autre aux lois de la prudence. Les monuments funéraires devaient se montrer de fort loin par la puissance de leur masse, et des temples, des statues, des pylônes triomphants, des allées de sphynx ajoutaient à la gloire de leur tombe, mais il fallait que la dépouille divine fût si bien cachée dans l'intérieur des constructions que nul ne pût la découvrir pendant la succession des siècles. Le corps de Kheops, dans son étroit réduit de la Grande Pyramide, échappa en effet aux regards pendant des milliers d'années : on ne le trouva qu'après la conquête de l'Egypte par les Arabes, sous le règne du calife Mamun, vers l'an 200 de l'hégire.
Après la construction du tombeau qui contint la momie de Kheops et qui avait coûté tant de souffrances aux captifs des populations vaincues, de même qu'à la multitude lamentable des malheureux sujets, la décadence se produisit rapidement pour ce genre d'édifices.
Si les pyramides étaient des œuvres d'origine étrangère, on comprend que la révolution architecturale se produisît chez les Pharaons thébains sous l'influence d'un sentiment d'hostilité contre des dynasties venues du dehors ; mais d'autres causes peuvent également expliquer l'abandon de cette architecture, par trop rudimentaire, des pyramides. Faire plus grand était pratiquement impossible, puisqu'il eût fallu y appliquer toutes les ressources de la nation au détriment des cultures et des industries : la nouvelle dynastie préféra adopter un autre style de monuments funéraires, et l'antique genre de constructions devint bientôt ce qu'il est encore aujourd'hui, un banal modèle de sépulture pour de vaniteux parvenus.
On a également émis l'idée que le changement de milieu fut la raison qui décida les souverains à changer la forme de leur tombeau. A Memphis et à Thèbes, la nature présente des aspects différents. Au lieu d'une simple berge rocheuse limitant le désert à l'ouest de la vallée du Nil et présentant une succession de piédestaux à de colossales constructions, de hauts escarpements ravinés se dressent au-dessus de l'étroite lisière des campagnes. Il n'y a pas de place pour l'érection de masses pyramidales, dont les arêtes se profileraient sans grandeur sur le fond gris des rochers voisins. Ce sont ces parois elles-mêmes qui par leurs pentes irrégulières remplacent les triangles géométriques des grands tombeaux du nord. En y faisant déposer leurs corps, les Pharaons de Thèbes pouvaient espérer les cacher plus sûrement : aucun ornement n'en signalait l'existence, et les ouvertures en étaient masquées prudemment par des amas de pierres ressemblant à des éboulis. On comprend ces précautions. Le respect de la mort n'était pas si puissant en Égypte qu'il pût empêcher les misérables et les faméliques de jeter des regards d'envie vers les tombeaux des rois, où ils savaient que de grands trésors étaient ensevelis à côté des momies vénérées ; ils connaissaient l'existence de ces « salles d'or » où les prêtres et les courtisans avaient déposé tout ce qui avait appartenu au roi pendant sa vie : ses armes, ses vêtements, ses meubles, ses bijoux, et maintes fois les pillards pénétrèrent en bandes dans ces riches hypogées. D'anciens papyrus parlent de ces vols : du temps de Strabon, quarante tombeaux de rois avaient été complètement saccagés ; le public entrait librement dans les galeries et les murs se couvraient d'inscriptions grecques et latines. C'est pour éviter la profanation des momies royales non encore violées que les prêtres inventèrent la cachette habilement masquée, finalement découverte par les fureteurs arabes en 1881, et où l'on a retrouvé les corps étonnamment conservés de Ramsès II et d'autres Pharaons.
L'architecture des temples subit également de grandes modifications pendant les âges de cette ancienne Égypte, prétendue immobile. Dès les premiers temps auxquels remonte la connaissance de la vallée nilolique, on voit les habitants s'accommoder aux conditions de leur milieu.
Ils ne gîtaient point, comme on l'a cru longtemps, dans les grottes des monts riverains du fleuve[547], et pourquoi l'eussent-ils fait ? puisqu'il leur était plus commode de vivre sur les levées qu'ils avaient construites, sous les branchages des arbres qu'ils avaient plantés, à côté des sillons jalousement cultivés par eux ? Ils savaient édifier des cabanes en bois léger ; le sycomore et le palmier, arbres les plus communs de la vallée, répondaient bien à leurs besoins ; ne se donnant pas même la peine d'équarrir les troncs abattus et de redresser les branches, ils n'avaient qu'à les superposer et à les entremêler en comblant les interstices et en recouvrant le tout de limon durci. Ces humbles bâtisses en bois et en boue, types encore imités pour les demeures où sont blottis les fellâhin de nos jours, se voyaient à peine au pied des énormes tombeaux pharaoniques, et pourtant les moins misérables de ces huttes servirent de modèle aux premiers édifices — telles les portes d'hypogée — qui témoignent d'un certain souci de l'architecture. L'ornement extérieur de ces petits monuments de pierre consiste en bandes alternativement horizontales et verticales, ressemblant à des troncs de palmiers entrecroisant leurs extrémités à l'angle d'une cabane : l'habitation des morts avait été faite d'après le même type que celle des vivants.
Les souvenirs de l'architecture primitive des laboureurs se retrouvent aussi dans les colonnes des temples. Suivant les régions, ces piliers de soutènement sur lesquels on refît poser les voûtes furent nécessairement ou bien des fragments verticaux détachés du rocher ou bien de puissants troncs d'arbres, beaucoup moins lourds que la pierre et cependant moins fragiles et plus résistants. Mais on aurait tort de s'imaginer que les chapiteaux en forme de fleur de lotus aient été dès l'origine une imitation. Il n'est pas admissible que les architectes égyptiens aient eu tout d'abord l'idée saugrenue de figurer une fleur pour supporter l'énorme poids de l'architrave et de toute la partie supérieure des édifices. Les changements graduels accomplis pendant un nombre illimité de siècles ont dû accoutumer peu à peu les bâtisseurs à l'idée bizarre, illogique, d'assimiler des colonnes, toujours si lourdement chargées, à des plantes se développant joyeusement dans l'air.
Un élément de la transition naturelle qui s'accomplit dans le style des colonnes et dans l'accoutumance du regard à sa forme finale est dû à ce fait que les Egyptiens enguirlandaient de fleurs aux jours de fêtes les colonnes de leurs temples[548] : or l'une des plus aimées était celle du lotus, symbole du soleil, car on répétait volontiers que l'astre et son image florale disparaissaient également chaque nuit, pour renaître au matin. Aux guirlandes naturelles succédèrent des peintures de fleurs faites sur des panneaux de bois et constituant une sorte de chapiteau. Puis, la nécessité esthétique poussant les architectes à relier le fût de la colonne à l'entablement par des lignes agréables à l'œil, on apprit à tailler la masse cylindrique en forme de colonnettes fasciculées, se continuant chacune par un bouton de lotus.
L'ensemble du pilier, jadis trop massif, se trouva donc, peut-être après des milliers d'années, changé en une gerbe de fleurs s'épanouissant au-dessous du lourd fardeau de la pierre. La plus ancienne colonne « lotiforme » que l'on connaisse fut découverte en 1803 près d'Abusir : elle date de la 5e dynastie. Du reste, ultérieurement des colonnes de style différent continuèrent à être mployées. Si le bois fut pour quelque chose dans l'architecture des Egyptiens, la richesse et la beauté des pierres qui se dressent nues à l'orient et à l'occident de la vallée contribuèrent plus encore à la splendeur des temples : les falaises environnantes étaient autant de modèles pour les architectes. Les admirables roches des monts égyptiens avaient tenu en réserve, pour ainsi dire, la merveilleuse architecture du monde nilotique ; les granits de Silsileh, celui qui prit le nom de « syénite », les porphyres et les serpentines donnèrent aux riverains du fleuve les matériaux superbes de leurs temples, tandis que les calcaires de Mokattam, de Ptolemaïs, compactes ou nummulitiques, si faciles à travailler, fournissaient les blocs de pierre pour les pyramides, les constructions moins somptueuses et les blocages.
Quelques-uns des temples présentaient des proportions superbes par la hauteur de leurs pylônes et de leurs colonnades, mais les édifices, maîtres de l'espace, s'étendaient surtout en longueur et en largeur ; en ce pays sans pluie, leur niveau supérieur s'arrêtait aux dalles horizontales des terrasses, parallèles à la grande plaine que parcourt le fleuve. Les monuments égyptiens ont un caractère de majestueuse uniformité, qui ressemble à celui de la contrée, aux grandes lignes régulières fuyant vers l'horizon lointain[549].
Lorsque les Egyptiens élevèrent les monuments grandioses qui nous étonnent par leurs nobles dimensions, mais n'en sont pas moins d'une remarquable simplicité de style, ils avaient acquis déjà des connaissances techniques très étendues, et certains détails de leur œuvre témoignent, plus encore que la construction des pyramides, de leur initiation aux lois astronomiques.
Trois années d'études en Égypte ont persuadé Norman Lockyer que les temples étaient construits en vue de l'observation des étoiles et du soleil ; ils étaient disposés de manière à permettre de noter les positions relatives et de mesurer certains arcs, soit aux solstices, soit aux équinoxes. Ainsi, ayant visité le temple de Karnak en 1891, l'astronome anglais constata qu'un corridor était orienté de telle sorte que, de l'autel, le prêtre vît le soleil au moment de son coucher à l'équinoxe, comme par le tube d'un prodigieux télescope, les pylônes de l'entrée servant de diaphragmes. De même, en un temple voisin, une porte était destinée, il y a 31 siècles, à l'observation de Canopus[550].
Les temples pouvaient donc servir d'horloges astronomiques pour déterminer les heures du jour et de la nuit et la longueur des années. Jusqu'en ces derniers temps, tous les physiciens répétaient avec une parfaite certitude que la découverte du paratonnerre est un fait moderne dont on est redevable à l'illustre Franklin. Sans doute les recherches et l'invention du diplomate américain furent très authentiques ; mais il n'était pas le premier, comme il le pensait, à « ravir la foudre », à « l'arracher au ciel comme il avait arraché le sceptre aux tyrans ». Cette conquête avait été faite avant lui par des savants égyptiens.
Chacune des deux tours latérales qui précèdent les temples était rayée du haut en bas de profondes cannelures dans lesquelles s'adaptaient exactement deux mâts dépassant de beaucoup la hauteur de la construction et se terminant par quatre banderoles aux couleurs sacrées, rouge, blanc, bleu et vert : d'après les inscriptions, ces mâts, que l'on croit avoir été faits avec le bois d'une espèce d'acacia, se dressaient à plus d'une trentaine de mètres en hauteur, et l'extrémité en était garnie d'une armature en cuivre. Les textes disent expressément que ces hautes perches avaient été élevées pour « couper l'orage dans les hauteurs du ciel »[551]. Peut-il y avoir aucun doute ? N'est-ce point là exactement le paratonnerre, imaginé d'ailleurs de manière à égayer de ses drapeaux la masse nue de l'édifice ? Ces mâts, dit le symbole, étaient les deux sœurs divines, Isis et Nephthys, qui, de leurs grandes ailes, protégeaient leur frère Osiris contre les ruses et les violences du méchant Typhon.
Et les pyramidions des obélisques, revêtus de plaques en or ou plutôt en cuivre doré, ainsi que les premiers envahisseurs musulmans purent le constater dans la ville sainte d'Heliopolis, n'étaient-ils pas également inventés en vue d'attirer, de diviser la foudre, et de l'écarter ainsi du sanctuaire ?
Les monuments d'Egypte nous montrent donc un état de civilisation déjà très avancé, réalisant des œuvres qui demandaient à la fois de grandes facultés d'observation, une très habile pratique des métiers et le sentiment de l'art. De même que les habitants de la Mésopotamie et peut être grâce à eux, les Egyptiens disposaient de nombreux métaux, y compris l'or, le plus précieux de tous, mais l'argent était rare[552].
Les riverains du Nil étaient grands consommateurs de cuivre, que leur fournissait la presqu'île de Sinaï depuis une très haute antiquité — au moins sept mille ans —, et les fouilles nous ont révélé qu'aux mêmes époques, les artisans employaient encore les silex[553]. Plus tard, ils apprirent à mélanger le cuivre et l'étain en des proportions très différentes pour la fabrication des vases, des miroirs et des armes, et à changer les procédés de martelage en vue de l'emploi des instruments : c'est ainsi qu'ils réussissaient à donner aux lames de poignard une étonnante élasticité[554]. De très bonne heure aussi, avant même qu'on fit usage du bronze, la civilisation égyptienne connut le fer. L'archéologue Hill en a même trouvé un morceau pris dans les maçonneries de la principale pyramide de Giseh ; un objet en fer fut aussi recueilli par Maspero dans le tombeau du roi Unas, datant certainement de plus de soixante siècles. Enfin, le « rituel des morts » mentionne à diverses reprises des termes interprétés dans le sens de « fer » ; mais, si utile que soit depuis devenu ce métal, on se refusait alors à l'employer pour les travaux nobles. On le considérait comme une impure production du sol : d'après le mythe ancien, c'est avec un instrument de fer qu'Osiris aurait été tué par Typhon, et la rouille dont le fer se recouvre en peu de temps dans l'air humide de la plaine nilotique n'était autre chose que le sang du dieu, continuant de transsuder à travers le métal[555]. L'idée de profanation, de réprobation de la part des dieux s'attachait tellement au fer que les Egyptiens n'avaient même pas de nom pour le désigner directement : ils se servaient d'une périphrase. Et pourtant, le firmament céleste était considéré comme une voûte de fer et non de cristal, ainsi que d'autres peuples l'ont imaginé[556]. La couleur du ciel a peut-être dicté aux Egyptiens l'emploi du pigment bleu qu'ils appliquaient aux objets en fer dans les figures coloriées.
On sait aussi maintenant, d'une manière indubitable, que les Egyptiens connaissaient la fabrication de la porcelaine, c'est-à-dire de produits céramiques à pâte compacte et translucide. Brongniart attribuait une origine chinoise à tous les échantillons de porcelaine que l'on a trouvés en Égypte, mais un fragment de statuette funéraire, évidemment de fabrication locale, que l'on a trouvé à Sakkarah, près de Memphis, prouve que l'auteur du *Traité de céramique* se trompait. Cette statuette porte des inscriptions hiéroglyphiques, et sa composition est absolument différente de celle des porcelaines chinoises, elle est colorée en bleu pâle par du cuivre. D'ailleurs, la pâte humide en était peu plastique à cause de sa faible teneur en argile et ne pouvait convenir que pour le moulage d'objets de forme très ramassée, comme l'étaient les statuettes égyptiennes[557]. Les alluvions du Nil, les hypogées des collines riveraines et les éboulis des rochers livrent aux chercheurs des objets de plus en plus nombreux permettant de constater que les constructeurs des édifices joignaient à leur science réelle l'aide d'ouvriers très habiles, géomètres, maçons, sculpteurs, fondeurs, émailleurs, peintres, ciseleurs, décorateurs, et l'on sait combien haute était leur ambition. En parlant des temples élevés par lui, Ramsès mentionne surtout les « pierres éternelles » qu'il dressa pour la gloire des dieux et pour la sienne propre.
Ainsi que le dit Charles Blanc[558], un peuple aussi préoccupé de la vie future que l'était celui d'Egypte, et qui momifiait ses cadavres en vue de l'éternité, devait surtout se préoccuper, dans son architecture, de donner à ses monuments de très larges assises pour en assurer la solidité et la durée sans fin : tout dans ces constructions était robuste, épais et court. Cependant, un très grand nombre de bâtiments énormes ont disparu, à commencer par le Labyrinthe, la ville funéraire fondée par Amenemhat III et qui d'après Hérodote contenait plus de 3000 chambres. On peut se demander aussi, avec W. Willcocks, si cette vaste construction, dont on ne reconnaît plus que l'emplacement, indiqué par un village de briques, près de la pyramide de Hawara à l'entrée du Fayum, ne remplissait pas le rôle de régulateur des eaux à l'entrée et à la sortie du lac Moeris. De nos jours, des maisonnettes sont parsemées sur les décombres de la pierre et du béton, occupant une prodigieuse étendue du sous-sol. On constate que tous les temples de Karnak et de Luksor, auxquels on ajouterait plusieurs autres temples thébains de la rive gauche, tiendraient dans l'espace que recouvrait autrefois le Labyrinthe. Pline nous raconte que, pendant des siècles, cet édifice étonnant servit de carrière pour tout le district environnant : un peuple d'excavateurs s'était fondé une véritable ville à côté des fouilles[559].
La démolition par la main de l'homme, travail directement régressif, bien que souvent indispensable, telle est la cause principale de la disparition de tant de « pierres éternelles » dont parlent les Anciens. Ainsi, les temples d'Eléphantine furent démolis en 1822 comme matériaux à bâtir, l'arc de triomphe d'Antinoë fournit la pierre à chaux nécessaire à une sucrerie, le temple de Mut fut pareillement exploité. De même, les chercheurs de trésors fouillent au-dessous des pavés et des murs ; les maçons pilent les fragments de la pierre pour la mélanger avec l'humus et en faire des composts ; enfin, les chaufourniers brûlent les décombres calcaires.
Mais de tous les iconoclastes, les plus féroces furent les prêtres chrétiens : ils déployèrent une rage indescriptible à tout briser, à tout détruire, à tout incendier[560]. Le grès, le granit, le porphyre sont les matériaux qui ont été les plus épargnés. Nombre de temples ont été pourtant protégés par les sables que le vent du désert accumule sur leurs assises, et des villages modernes, humbles héritiers des cités antiques, s'élèvent au-dessus du site nivelé par la dune mouvante : c'est ainsi que nous a été conservé, presque dans la perfection de sa nouveauté, le merveilleux temple de Medinet-Habu, dont les inscriptions et les reliefs, représentant des scènes religieuses historiques et autres, constituent une véritable encyclopédie de l'ancienne Égypte.
Si grande qu'ait été l'œuvre de destruction, il n'en reste pas moins encore d'admirables édifices que les artistes respectueux visitent en pèlerinage. Thèbes, « aux cent pylônes » — et non aux cent portes car la ville n'est pas fermée —, est une de ces cités saintes avec ses nobles allées de sphynx, sa merveilleuse salle « hypostyle » dont les 134 colonnes sculptées se dressent à 28 mètres de hauteur, ses colosses qui jadis chantaient au soleil du matin, ses porches triomphaux, ses tombeaux mystérieux creusés dans la « montagne de l'occident ». En remontant le fleuve, on s'arrête ainsi d'étape en étape pour revoir les œuvres étonnantes des ancêtres : la plupart des voyageurs pieux dépassent même la première cataracte pour contempler les colosses augustes du dieu-roi Ammon et de Ramsès, taillés dans le roc de grès rouge au flanc de la montagne d'Ibsambul. Non moins curieuses que les temples et les statues sont les carrières de granit, de porphyre et d'autres roches où l'on voit encore les colosses et les obélisques gisant sur le sol en attendant le charroi, ou même à demi engagés dans la masse de la pierre, comme si, quelques minutes auparavant, un brusque appel avait éloigné les ouvriers.
La décadence de l'architecture égyptienne date des grands siècles monarchiques de gloire et de conquêtes. Aux temples primitifs dont les pierres sont polies avec tant de soin et jointes d'une manière si parfaite, succèdent des édifices qui, par la médiocrité de l'exécution, chagrinent et scandalisent les artistes modernes : on croit que les souverains d'alors avaient hâte de voir sortir de terre les monuments élevés à leur renommée et que tout, chez les bâtisseurs asservis, était sacrifié à l'apparence[561]. « L'orgueil marche devant l'écrasement », dit la Bible, et le règne fastueux de Ramsès II, connu sous le nom grécisé de Sésostris, fut le signal par excellence de la régression dans la science et dans les arts. Batailleur, avide de hauts faits, il porta la guerre en Asie pour reculer les frontières de son royaume, et bien qu'il n'eût guère réussi dans ses entreprises, il fit tellement chanter ses louanges, ordonner la construction de tant de pylônes commémoratifs, l'érection de tant de statues colossales, le grattage à son profit de tant de monuments antérieurs, qu'il finit par « donner le change à l'histoire » (Fr. Lenormant), et que les auteurs grecs le décrivirent, en effet, comme le plus grand des rois.
D'après ses propres écrits, il serait resté au milieu de la foule des guerriers hétéens, abandonné de ses propres soldats, et, se trouvant environné par 2 500 chars, par des « millions d'ennemis », lui, « tout seul », il aurait néanmoins triomphé par la force de son bras. Mais ses exploits véritables consistèrent surtout à faire capturer chaque année chez les peuples noirs de l'Ethiopie des milliers d'esclaves et à les enchaîner pour le travail des carrières. Sous sa férule, le pays s'appauvrit, la faim ravagea les campagnes, enfin, l'art disparut avec la liberté civile : après Sésostris, les sculptures ne furent plus que des œuvres barbares. On cessa complètement d'étudier les traits des modèles et, laissant de côté la nature, on se contenta de la représentation hiératique des individus. D'après F. Regnault[562], les artistes anciens auraient poussé le scrupule jusqu'à copier les défauts physiques des personnages, y compris le rachitisme et les déformations du crâne. Mais Sésostris avait trop de vanité pour ne point se faire modeler comme « le plus beau des hommes », et ceux qui contemplent ses traits superbes, taillés dans le grès rouge ou dans le granit, se laissent aller à répéter qu'il fut, en effet, « le plus beau[563]». Par une singulière ironie du sort, la momie de ce fanfaron devait être conservée jusqu'à nos jours, et les visiteurs qui déambulent dans le musée de Giseh peuvent étudier à leur aise, débarrassée de sa couche de goudron, la physionomie de Sésostris, à l'air peu intelligent, légèrement empreinte de bestialité, mais orgueilleuse, têtue, et de majesté souveraine[564].
Les temples, les colosses, les pylônes, les sphinx et les obélisques sont avec les pyramides les seuls monuments que nous ait laissés l'antique Égypte : aucune construction civile ne nous est restée ; on dirait que rien n'exista dans ce monde ancien en dehors des rois et des prêtres. Certes, les hommes pullulèrent dans la riche vallée, mais ils furent tenus pour rien, pour une foule faite pour servir. Les conditions du milieu géographique ont même voulu que les villes n'aient point laissé trace de leur existence comme organisme collectif. Situées dans une vallée linéaire, qui se développe comme un fil sinueux du sud au nord, les cités d'Egypte n'avaient point à craindre d'attaque de leurs voisins : les rares Bédouins des ravins latéraux, ouverts à droite et à gauche du Nil dans les montagnes, n'eussent pas osé attaquer les populations si denses de la plaine. Les villes n'avaient donc pas eu besoin de se donner une individualité précise, limitée par une ceinture de remparts.
Les agglomérations urbaines de l'Egypte différaient à cet égard des cités de la Chaldée, qui avaient dû se fortifier puissamment, ainsi que le raconte Hérodote, à cause de leur position très exposée dans un large territoire ouvert de plusieurs côtés[565] : divers royaumes hostiles pouvaient y naître, s'entre-heurter, déplacer leurs frontières, et les invasions des montagnards, échelonnés à l'est sur les gradins des plateaux, constituaient pour les cités d'en bas une menace incessante.
Si les demeures fragiles des foules innombrables qui peuplaient l'Egypte ont disparu, du moins l'école reste, car on peut considérer toute la vallée du Nil comme une immense salle de classe, tant elle était couverte d'inscriptions contenant les enseignements donnés au peuple par les prêtres et les rois, et surtout par l'engeance des flatteurs et des scribes. La manie de l'écriture administrative s'était emparée de la hiérarchie des fonctionnaires : les graveurs d'inscriptions étaient partout à l'œuvre. Tous les monuments de l'Egypte, toutes les statues, corps et même visages y compris, les meubles, les amulettes sont couverts de lettres pressées qui prétendaient éterniser les personnages dont les noms étaient mentionnés, et qui continuent de nous imposer certains détails des plus insignifiants, ainsi que d'interminables redites et formules. La pierre était à cette époque aussi chargée de vétilles que le furent plus tard les parchemins et les papiers. Mais heureusement, les chercheurs n'ont pas été découragés par la banalité de la plupart des inscriptions, par l'insignifiance de presque tous les papyrus, copie de copies et formulaires dont le sens est perdu.
De nombreux lecteurs s'occupent de déchiffrer ces documents et parfois, comme une pépite d'or en une charretée de boue, on découvre des faits d'histoire, des noms de lieux et de peuples, des dates importantes, des recettes de chimie ou de thérapeutique, des paroles de haute morale, des pensées profondes et de nobles sentiments. Car, on ne doit point s'imaginer, comme on se laisse aller volontiers à le faire, que nos aïeux, si éloignés dans le temps, n'aient pas éprouvé toutes nos passions, réfléchi sur les mêmes problèmes et n'aient pas su exposer leur âme avec la même puissance d'expression que nos contemporains. Quelques-uns de ceux-ci croient avoir tout inventé, y compris l'amour, et certains ouvrages d'ethnologie affirment sérieusement de telle ou telle peuplade que le mystère de la tendresse passionnée y reste absolument inconnu. Quoi qu'il en soit, nous savons que les Egyptiens, dès le commencement de leur histoire écrite, avaient trouvé le langage du cœur ; or, ces paroles, si menteuses qu'elles puissent être en mainte circonstance, n'auraient certainement pu se formuler si parfois un sentiment vrai ne les avait évoquées. Ainsi, l'on reçoit une impression de sincère vérité humaine en lisant sur une stèle de Snefru, trouvée, sur une paroi des monts Sinaï, l'inscription qui mentionne l' « épouse de celui qu'elle aime » et la « chérie de son père, la fille aimée qui est sortie de ses flancs »[566].
Mais à l'époque où toute parole émue est sacrifiée aux redites des prêtres, à la vanité des souverains, on put croire que l'Egypte tout entière allait être momifiée comme les cadavres de ses morts. Telle est la raison pour laquelle les Grecs, en hommes si mobiles, si impressionnables à toute nouveauté et si prompts à changer eux-mêmes, virent dans les Egyptiens ce peuple « immuable » dont parle encore Bossuet. Cette impression première ressentie par les voyageurs hellènes nous est restée, et si tout le décor extérieur a changé par suite des invasions étrangères et des grandes évolutions mondiales, il est certain qu'à maints égards les masses profondes de la population ont gardé l'empreinte reçue pendant les âges pharaoniques. Pratiques ordinaires de la vie, recettes de ménage, superstitions se sont aussi maintenues d'une manière surprenante à travers toutes les révolutions, les changements de régime politique, de religion et même de langue. C'est ainsi que les procédés de l'arpentage des terres ne se sont en rien modifiés depuis le temps des Pharaons jusqu'à la récente domination britannique. Vers 1890, les Anglais ayant eu à procéder au nouveau cadastre de la vallée du Nil, pour fixer l'impôt exactement en proportion de la surface des cultures, constatèrent que les règles d'arpentage suivies actuellement par les paysans égyptiens étaient exactement celles dont les formules, utilisées il y a quatre mille ans, se déchiffrent maintenant sur les papyrus retrouvés dans les tombeaux. Telle de ces règles donne des résultats étonnamment rapprochés des opérations mathématiques exactes employées aujourd'hui[567].
Si l'histoire marche d'un pas lent dans les contrées dont la population est, par suite du milieu de nature, astreinte pendant la succession des siècles à la continuation traditionnelle des mêmes travaux agricoles, elle marche cependant, et, sous la pression des peuples environnants, l'Egypte elle-même ne cessa d'évoluer, tantôt en un mouvement de progrès, tantôt régressivement. Toujours par suite de la fascination qu'exercent sur la postérité les dires des auteurs grecs, c'était encore hier un axiome d'histoire que l'Egypte ne s'était pas ouverte au commerce international avant l'époque du premier Psamitik, c'est-à-dire il y a de vingt cinq à vingt-six siècles. Mais les témoignages historiques abondent pour nous prouver que, bien auparavant et à diverses reprises, les alternatives des événements et la puissance des intérêts en jeu avaient mis l'Egypte en relations régulières avec ses voisins, et d'ailleurs, les origines mêmes de la nation peuvent-elles se concevoir autrement que par l'arrivée d'étrangers du nord et du midi s'établissant dans la vallée du Nil, alors marécageuse et forestière, pour en conquérir graduellement le sol et le mettre en défense contre les retours du fleuve, à la fois désirés et redoutés.
On ne sait à quelle époque lointaine faire remonter l'existence du premier canal ; entre autres souverains, Séti Ier, Ramsès II, Niko II, Darius, Ptolémée hiladelphie, Trajan, Amun attachèrent leur nom à cette œuvre.
Les tombeaux des premiers rois contiennent, en grand nombre, des objets qui, n'étant pas de provenance égyptienne, furent nécessairement introduits par la voie du commerce : le doute n'est plus permis à cet égard, les Egyptiens avaient certainement, dès les premiers âges, des rapports directs ou indirects avec les populations de l'Ethiopie, de la Libye, de l'Arabie voisine. Certes, il eût été fort étrange qu'un peuple, établi sur le bord d'un fleuve qui faisait du transport incessant des denrées une condition essentielle de la vie nationale, pût arrêter brusquement son trafic à toutes ses frontières, et des faits nombreux, constatés par les archéologues, ont en effet démontré que le mouvement du commerce, se propageant au loin, était irrépressible. Ainsi, les « bois pharaoniques », c'est-à-dire les planches des cercueils trouvés dans les fouilles des nécropoles royales, appartiennent, du moins en partie, à des arbres dans lesquels l'examen microscopique a permis de reconnaître avec certitude l'if commun (*Taxus baccata*). Or, cette espèce ne pousse pas en Égypte, et même ne saurait y pousser « en raison de ses exigences biologiques » ; il fallait donc que ce bois fût importé d'un pays étranger, qui, d'après les données de la géographie botanique, ne peut être que la Cilicie. Voilà donc une preuve positive qu'un certain commerce maritime existait entre l'Égypte et les pays d'outre-mer aux premiers âges historiques[568].
Ce n'est pas tout : les annales nous parlent aussi de voyages lointains accomplis par des explorateurs d'Égypte. Sous le Pharaon Assa, de la cinquième dynastie, c'est-à-dire à une époque de soixante siècles antérieure à nous, un général fameux, Urdudu, avait pénétré dans le pays de Punt, d'où il ramena un nain, un de ces Âkka que nos voyageurs modernes ont redécouverts avec étonnement. Un autre voyageur, envoyé dans les contrées du sud, Khirkuf, poussa plus avant qu'Urdudu, jusque dans la « Terre des Bienheureux » où il prit également un nain ou *donka*, dont la vue « remplit de joie et d'amour le cœur du Pharaon ». C'est là ce que raconte l'inscription dite de Khirkuf, découverte en 1892 par Schiaparelli sur une colline des environs d'Assuan. Ainsi, des témoignages convaincants établissent qu'il exista des rapports anciens entre l'Égypte et les bords de la Méditerranée ainsi que ceux de la mer Rouge ; de même, des relations fréquentes s'étaient certainement nouées entre les deux centres de civilisation, Memphis et Babylone ; mais on n'a jusqu'à maintenant constaté aucune trace certaine de va-et-vient direct entre l'Égypte et l'Inde ; même sous les Ptolémées et leurs successeurs les empereurs romains, nulle dénomination ethnique égyptienne ne révèle l'existence de communications maritimes entre les pays du Nil et ceux de l'Indus. Peut-être, dit Ollivier de Beauregard, le nom de « Terres Sacrées », appliqué par les Egyptiens aux contrées situées au delà du golfe Arabique, « pourrait-il être interprété comme donnant une idée nébuleuse de l'Inde[569] », mais aucun texte ne favorise cette hypothèse.
On sait seulement que, trente-cinq siècles avant nous, une flotte égyptienne ayant pénétré dans les mers du Sud, en rapporta des singes, dont le nom, *kafa*, a une certaine analogie avec l'appellation sanscrite de Kapi — hébreux Gôf, grec πιθηϰος — et semble nous ramener ainsi vers les pays de l'Inde[570].
Lorsque le pouvoir à la fois royal et divin des Pharaons fut très solidement établi et que la masse de la population dut absolument se conformer à la volonté du maître, celui-ci ne manqua pas, suivant le mode de toutes les autorités jalouses et soupçonneuses, de chercher à faire le vide autour de ses peuples pour les soustraire aux influences du dehors, les priver de toute alliance possible avec l'étranger, détruire en germe toute velléité de révolte. La nature géographique du pays se prêtait facilement à cette politique. L'Egypte, ramenée sur elle-même par la forme et le relief de son territoire que des solitudes sablonneuses ou marécageuses enveloppent de tous les côtés, devait tendre à se concentrer dans son existence continentale et à se détourner spontanément de la mer. Les rois-prêtres jouissaient ainsi de la complicité du milieu pour tenir leurs sujets à l'abri des dangereux novateurs, porteurs d'idées et incitateurs de révolutions. Sous cette double influence, peut-être spontanée de la part de la nation, très consciente de celle des maîtres, la mer avait fini par être maudite, exécrée, vouée aux dieux terribles, et les naufragés étaient représentés comme de justes punitions d'en haut.
On avait oublié la part qu'avait eue la mer aux origines de la nation et de la culture égyptiennes, aux âges où des Méditerranéens étaient venus de l'Ouest et du Nord pour débarquer sur les plages du Delta, et où les populations des deux massifs similaires de l'Hymiarie et de l'Ethiopie étaient entrées en relations suivies à travers le détroit, jetant, pour ainsi dire, un pont sur la mer, vers le milieu de la voie historique entre la vallée de l'Euphrate et la vallée du Nil, La mer Rouge s'éloigna, pour ainsi dire, dans la direction de l'Orient, et c'est de la fin de la onzième dynastie, il y a certainement plus de quarante siècles, que date la première expédition officielle racontée par les annales comme ayant été dirigée vers ce golfe lointain. Lorsque, sous le règne d'un Pharaon Sanch-Kak, le fonctionnaire et courtisan Hannon fut chargé de traverser la mer Arabique et de conduire des soldats vers le pays des Aromates pour rapporter au roi de ces gommes précieuses, l'expédition, que tant d'autres de même nature avaient précédée dans les âges inconnus, fut considérée comme un événement presque prodigieux. Hannon fit graver sur des rochers le récit de son exploit : « Jamais, dit l'inscription, jamais il ne s'était fait rien de pareil depuis qu'il y a des rois… depuis les temps du soleil »[571].
Pourtant, aux longues époques d'oppression où les lois et, par suite de la routine, les mœurs elles-mêmes s'accordaient pour interdire aux Egyptiens la navigation maritime, d'autres la pratiquaient à leur place. Les villes de Phénicie ayant, durant la plus grande partie de leur existence commerciale, avidement accepté la suzeraineté profitable des Pharaons, les bouches du Nil étaient ouvertes à leurs marins, et grâce à ceux-ci le mouvement des échanges avec l'extérieur se faisait en toute liberté. Heureux de leur vasselage, les Phéniciens possédaient le monopole du trafic entre l'Orient et l'Egypte et, d'autre part, ils pouvaient en pays lointain se réclamer du prestige d'une puissante monarchie ; ils naviguaient, comme on dirait aujourd'hui, « sous pavillon égyptien »[572], et c'est sur l'ordre d'un Pharaon, Niko, que s'accomplit, il y a vingt-cinq siècles, la circumnavigation de l'Afrique, le grand exploit géographique de l'antiquité.
Mais à cette époque, l'Egypte n'était plus l'Egypte ; elle appartenait déjà au monde œcuménique de la Méditerranée où la lumière de la Grèce commençait à briller comme un phare. Sous la pression de la civilisation extérieure, la vallée du Nil était obligée de s'ouvrir, comme l'ont fait de nos jours la Chine et le Japon, comme ne manquera pas de le faire le plateau du Tibet. Au lieu d'accueillir simplement en hôtes les étrangers, on était même forcé d'avoir recours à eux, de leur demander conseil et direction. Une ville complètement grecque, Naucratis, peuplée surtout de Phocéens et d'autres Hellènes de la côte occidentale d'Asie, s'était élevée sur la bouche canopique du Nil ; Tahpanhes ou Daphnæ, également grecque, avait occupé la frontière asiatique, vers le désert, et dans plusieurs enclos sacrés, en dehors de ces deux colonies, s'étaient dressés les temples des marchands. Un Panhellenion, avec un autel commun pour tous les Grecs établis en Égypte, fut érigé dans Naucratis. Sans doute, des rois, tels Amasis, réagirent contre ce mouvement d'hospitalité et de libre-échange, on essaya de rétablir la vieille politique de la fermeture et du monopole ; mais il était trop tard : l'isolement était rompu, et bientôt vint Alexandre qui annexa l'Égypte au monde de la Grèce.
** Chapitre VII. Libye, Éthiopie
La réaction de la volonté humaine sur le milieu africain resta insuffisante pour amener le développement d'une civilisation commune.
*Pays de Méroé. — Éthiopie et Hymiarie. — Influence sabéenne et juive. — Continent africain. — Territoire de Sofala. — Mines et temples. — Pays du Niger. — Cyrénaïque*
Sous l'impression toute physique produite sur les sens par le mouvement des eaux, l'historien se trouverait naturellement porté à croire que la civilisation égyptienne s'est développée aux temps préhistoriques de l'amont à l'aval, et cette idée prévalut longtemps, même sans que les résultats d'aucune fouille ou aucun document transmis par les annalistes d'autrefois la vinssent confirmer. Les Grecs d'abord, puis les auteurs qui avaient reçu leurs enseignements, fondés sur la réalité des choses ou contraires à elle, affirmèrent que les « irréprochables Ethiopiens » avaient été certainement les premiers éducateurs des peuples d'Egypte. Il se peut que cette idée des écrivains antiques ait été partiellement vraie, mais il est possible aussi qu'elle soit fausse. Si des gens venus du midi ont contribué pour une très forte part à la culture intellectuelle et morale du monde égyptien, ce n'est pas du haut fleuve, ni des régions marécageuses, ni des sables riverains du Nil qu'étaient descendus ces hérauts du progrès ; c'est du sud-est. Les Hymiarites et les « Ethiopiens » proprement dits, qui apportaient des aromates et d'autres denrées précieuses des bords de l'Océan Indien, avaient, en quittant les rivages du sud, cheminé par les pays qu'occupent aujourd'hui les nomades Bichârin et Ababdeh et que limitent d'un côté la mer Rouge, de l'autre la vallée du Nil, ou bien ils avaient habité les hautes terres que peuplent les Abyssins actuels et qui font face aux montagnes de l'Arabie « Heureuse ».
Pendant les temps historiques, ces premières voies des civilisateurs venus du sud n'étaient plus suivies et, même, un certain mouvement se produisait dans une direction opposée, puisque les inscriptions des monuments égyptiens nous parlent des expéditions de commerce et de découverte qui étaient entreprises par des généraux et des marchands dans la direction de ces terres éloignées. De même, dans la vallée du Nil, la marche de la culture s'opérait en sens inverse du courant fluvial : elle remontait de l'aval vers l'amont. Du collet des embouchures où les routes latérales et convergentes venaient rejoindre la route majeure de la vallée où s'éleva Memphis, la « Demeure de « Phtah », le centre de la culture égyptienne se reporta graduellement vers Thèbes et vers les cataractes.
La domination des Pharaons d'Egypte s'arrêtait d'ordinaire à une faible distance au delà des cataractes dites « premières » à cause de leur voisinage avec la basse vallée, mais il arriva que des rois puissants firent pénétrer leurs soldats par delà les déserts, jusqu'à la « péninsule » aux terres fertiles, entre le Nil et l'Atbâra. Les premières traces de conquête égyptienne dans ce territoire de Méroé datent d'environ cinq mille années, puisque parmi les débris épars au milieu des ruinés on a trouvé des quartiers de pierre portant le cartouche du roi Usertesen Ier de la douzième dynastie. Quatorze cents ans plus tard, Amenophis III (Amenholep), le « Soleil Seigneur de Justice », également rappelé par des inscriptions à la mémoire des hommes, pénétra aussi en conquérant dans la presqu'île de Méroé, et la domination directe des Egyptiens sur cette partie de l'Ethiopie paraît avoir duré quatre cents années[573].
D'autre part, les souverains du haut Nil ont par deux fois dominé l'Egypte. Les prêtres d'Ammon s'étaient établis à Napata, qui alors servait de capitale à la basse Ethiopie ; cette ville, heureusement située, se trouvait dans le « Jardin de la Nubie », entre la troisième et la quatrième cataracte, près de l'endroit où la grande route des caravanes venant de Méroé et du haut pays rejoint le Nil, évitant ainsi un vaste circuit par Abu Hamed. De là, ces dominateurs astucieux préparaient l'asservissement politique de l'Egypte. Les rois de la vingt-deuxième et de la vingt-cinquième dynastie furent des Ethiopiens, et c'est à ces derniers que les envahisseurs assyriens disputèrent l'Egypte, devenue simple proie de guerre, sans force et sans volonté.
Il est probable que les conquérants égyptiens des grandes époques d'expansion guerrière réussirent à escalader directement les hauts escarpements de la citadelle d'Ethiopie en remontant au sud-ouest la vallée de l'Atbâra ; en tout cas, il est certain qu'ils abordèrent par les côtes de la mer Rouge, aux mêmes endroits par lesquels l'armée italienne essaya vainement, il y a quelques années, de conquérir ces hautes terres abyssines. Les inscriptions nous racontent cette annexion de l'Ethiopie montagneuse au monde égyptien. Il y a trente-cinq siècles, les Pharaons de la dix-huitième dynastie faisaient occuper ces hauteurs par leurs généraux et même le fameux Sésostris, avant son avènement au trône, y pénétra en lieutenant de son père. Les deux royaumes de Tekerer et d'Arem, qui ont conservé leur nom jusqu'à ce jour, — Tigré, Amhara, — étaient assujettis au prince régnant à Thèbes.
Les pylônes de Karnak mentionnent aussi des noms de villes dont plusieurs subsistent encore : Adulis, la moderne Zullah, était le port où débarquaient les armées conquérantes ; Adua possédait le rang de capitale, qu'elle a souvent repris depuis cette époque, tandis qu'Aksum, cité maintenant ruinée, n'existait pas encore lors de l'arrivée des Egyptiens : ceux-ci la fondèrent à la gloire de leurs souverains[574] ; Coloé et son lac, que Th. Bent a retrouvés sur un plateau à plus de 2 000 mètres d'altitude, étaient probablement une annexe estivale de la commerçante Adulis.
L'influence égyptienne, quoique très mélangée, eut donc une certaine importance, même par un contact direct, dans le mouvement de la culture en Ethiopie ; mais on ne saurait douter que l'action primordiale du dehors ait été exercée par les Hymiarites, habitants du massif de montagnes qui se dresse à l'angle de l'Arabie et fait face au puissant relief africain. Entre les deux contrées, analogues par le relief, le climat, les productions, mais séparées par un étroit fossé de plages désertes et d'eaux parsemées d'îlots et de rochers, une force d'appel devait agir sans repos et l'histoire nous dit, en effet, que les relations mutuelles ne furent jamais interrompues ; on se voyait de l'un à l'autre continent et l'on était, par cela même, sollicité de trafiquer ensemble et de s'entretenir.
Les recherches modernes ont rendu très probable le fait que le nom géographique présenté sous la forme moderne d' « Abyssinie » s'est déplacé de l'Arabie aux montagnes éthiopiennes, c'est-à-dire de l'Asie à l'Afrique, comme la civilisation dans son ensemble. Le peuple des Habasat, également connu sous le vocable de Pwent ou Punt, habitait le district de l'Arabie méridionale dit aujourd'hui le Dhofar : il y recueillait la myrrhe et l'encens pour aller les vendre sur les côtes des Somal et dans les hautes vallées des monts lointains. Ce commerce donnait lieu à des voyages annuels, même à des migrations périodiques, produisant à la longue un effet cumulatif et peut-être même suivies de véritables invasions : c'est ainsi que la région montagneuse où s'élève Adua devint un nouveau pays des Habasat. L'identité du nom, en Arabie et en Abyssinie, est amplement démontrée par les inscriptions qu'on a trouvées des deux côtés de la mer Rouge. Le sens précis de cette dénomination « Collecteurs de Plantes[575] » s'applique évidemment au commerce traditionnel des gommes et des racines aromatiques. Il est pourtant juste de dire qu'une autre étymologie a été proposée : Abyssin serait une corruption du mot « Habech », ramassis, que les Arabes donnèrent jadis par dérision aux habitants du haut plateau, réunis en un État dont la religion différait de la leur.
Le mot « Ethiopien » s'expliquerait aussi par une occupation habituelle : il faudrait y voir le mot *Atiobian*, « marchand d'encens », vocable que les Hellènes ont pu facilement transformer en Αἰθιοπες ; pour lui donner dans leur propre langue un sens défini. Ces peuples du Midi devinrent pour eux les « Gens Brûlés du Soleil », les « Bruns » ; il serait assez étrange, en effet, que, parmi tant de peuples noirs de l'Afrique, les Ethiopiens eussent été seuls désignés par cette appellation, si le fait ne s'expliquait par l'existence antérieure d'un nom local, à sens différent, mais ayant pour les Grecs à peu près la même résonance[576].
Une substitution de même ordre s'est produite pour un autre terme appliqué par les Grecs aux populations du haut plateau. A. H. Sayce, déchiffrant des hiéroglyphes égyptiens, a découvert que les indigènes d'un certain district du sud-est portaient le nom de Trogodytes. C'est le mot qui dans la bouche des Hellènes devint Troglodytes, « habitants de cavernes », et de fait, les demeures souterraines ne sont point rares dans les monts éthiopiens.
Les relations de l'Hymiarie et de l'Abyssinie sont rappelées par de nombreuses inscriptions : l'une d'elles, déchiffrée par Antoine d'Abbadie, célébrerait la gloire du « valeureux Halen, roi d'Aksum et de Hamer », ce dernier nom désignant évidemment le pays des Hymiarites : l'Arabie sud-occidentale et l'Ethiopie auraient donc constitué un même empire pendant un certain temps[577]. On se rappelle, en outre, que par les monts du Yemen, étape nécessaire entre la Babylonie et l'Afrique orientale, l'Ethiopie fut en relation avec le monde chaldéen.
Il est remarquable que le « tableau des nations » classe les Sabéens dans le même groupe ethnique que les habitants de l'Afrique connus des rédacteurs de la Genèse : celui des enfants de Cham. Alors que tout à l'entour de Saba se presse la progéniture de Sem : — Obal, Jerach, Abimaël, Uzal, etc. — Saba lui-même appartient à la lignée hamitique[578].
Bien plus, les fils de Kuch, aîné de Ham, sont dispersés aux différentes étapes d'un itinéraire dont cette généalogie semble une réminiscence : Seba est aux bords du Nil, Hevila et Sabta habitent sur le littoral africain de la mer Rouge et du golfe d'Aden, Saba leur fait face du haut des monts du Yemen, Regma, Sabteca et Dedan sont placés le long du golfe Persique, Nimrod enfin occupe le bassin mésopotamique. La chaîne est complète entre les deux civilisations nilotique et chaldéenne. L'influence directe des peuples civilisés de l'Arabie méridionale sur les Ethiopiens devait se manifester surtout par la propagande religieuse. Tous les cultes de l'Orient trouvèrent leur chemin vers les monts abyssins par la voie de la mer Rouge. Les inscriptions hymiaritiques de l'Ethiopie prouvent qu'il y a vingt-sept siècles, avant l'âge où le mouvement hellénique pénétra triomphalement dans le monde asiatique, la religion dominante était le sabéisme. Le lieu principal du culte se trouvait dans la région même qui avait été le centre de la domination égyptienne : la ville des temples, appelée à diverses époques Yeva ou Ava, est encore signalée par quelques débris à cinq heures de marche au nord-est d'Adua[579]. Le culte des astres, et surtout celui des planètes que l'on voit cheminer dans le ciel parmi les étoiles fixes comme des bergers au milieu de leur troupeau, avait suivi de la Chaldée à l'Ethiopie le chemin des caravanes et trouvé sur ces hauts observatoires des montagnes du Tigré un lieu de développement favorable.
Habiles à observer les chemins et les conjonctions des étoiles dans le ciel noir et pur des hauts plateaux, les prêtres sabéens étaient également adroits au gouvernement des hommes et savaient nouer leurs existences, comme autant de fils ténus et faciles à rompre, au réseau mystérieux des astres errants. Des survivances de cette ancienne religion sont encore très distinctes dans les conceptions du monde surnaturel tel que se l'imaginent les Abyssins actuels.
Une autre religion, celle des Juifs, parait s'être introduite dans les contrées éthiopiennes, et toujours par le chemin de l'Arabie méridionale, à une époque déjà très ancienne, certainement antérieure à l'expansion du génie grec dans l'Asie occidentale. D'après les Abyssins eux-mêmes, les Felacha, ainsi qu'on nomme les Juifs de la contrée, seraient descendus de Menelik, fils de Salomon et de la reine de Saba ; les familles princières de la contrée, qui furent également juives comme un grand nombre de leurs sujets, se réclament aussi de la même origine. Le nom de Felacha a le sens d' « Exilés », et des légendes parlent, en effet, d'un édit de bannissement qui aurait provoqué l'émigration d'un groupe juif et l'aurait amené jusqu'en Abyssinie. Mais le prosélytisme eut certainement plus de part que le déplacement des peuples dans la formation des communautés juives des monts africains. De la Palestine à l'Ethiopie se succédaient du nord au sud un grand nombre de républiques israélites, unies par un sentiment religieux qui leur avait donné une sorte de patriotisme commun ainsi qu'une très étroite solidarité d'intérêts. Cependant les Felacha n'ont pas reçu de la destinée la même éducation que la plupart des autres Juifs : ils ne semblent pas avoir voyagé à travers le monde en fugitifs et en persécutés, puisqu'ils ne sont pas devenus commerçants et changeurs de monnaie. Ce fait même donne une grande probabilité à l'origine indigène des Felacha : ce sont des Abyssins convertis au judaïsme. Artisans pour la plupart, forgerons, maçons, charpentiers, potiers, tisseurs, ils aiment aussi à s'occuper d'agriculture ou de l'élève du bétail, mais ils réprouvent la profession de marchand, la disant en opposition avec la loi de Moïse[580].
Quoi qu'il en soit de la tradition juive, il est certain que la grande majorité des populations abyssines suivit la religion prédominante en son voisinage avant de se convertir à un christianisme superficiel. L'adoration des astres sous l'ascendant arabe fut modifiée par les influences égyptienne, grecque et romaine. Parmi la cinquantaine d'obélisques des environs d'Adua, les plus simples sont identiques aux bétyles des côtes de Phénicie[581], d'autres rappellent les « pierres debout » des bords du Nil, enfin le grand obélisque monolithe de 25 mètres qui se dresse dans le vallon d'Aksum n'a rien de la sobriété nilotique et se distingue, au contraire, par de nombreux ornements en relief, figurant dans l'ensemble une tour à neuf étages percés de fenêtres.
Eh dehors des relations de commerce et de culture que l'Ethiopie eut avec l'Arabie Heureuse d'une part et de l'autre avec l'Egypte, l'histoire ne nous révèle rien de ses rapports avec les contrées de l'Ouest et du Sud. De même pour tout le reste de l'immense Libye, le continent qui a pris en ces temps modernes le nom d'Afrique désignant tout d'abord un petit district tunisien. Les auteurs anciens ne nous donnent sur ces régions que des récits d'imagination pure ou des affirmations non appuyées de preuves. Ce n'est donc pas à l'aide de documents écrits qu'il faut chercher à connaître dans leur passé les populations africaines, mais c'est en étudiant dans les descriptions des voyageurs sympathisant avec les peuplades qu'ils traversent leur vie actuelle, leurs traditions, leurs coutumes et leur manière de penser.
C'est à peine si l'on commence à connaître le préhistorique africain. En dehors de l'Egypte et de la Maurétanie, on a signalé des haches, des couteaux, des grattoirs grossiers çà et là dans le grand continent, au sud de l'Orange, au pays des Somal, dans le bassin du Congo et près de Tombuctu, mais toutes ces trouvailles sont trop isolées, trop éloignées les unes des autres pour qu'on puisse en conclure à l'existence d'une seule et même industrie de la pierre[582]. De plus, l'absence d'outils de bronze fait supposer que la plupart des peuples libyens ont passé, presque sans transition, de l'usage des os et du bois à celui du fer, dont le mode d'obtention a été découvert en plus d'un endroit par les indigènes eux-mêmes. Plusieurs observateurs ont cru remarquer dans l'Uganda, sur les rives du Niger et jusque sur la côte d'Ivoire, des analogies entre les sculptures et décorations locales et celles de l'ancienne Égypte.
D'ailleurs, nous pouvons dire en toute certitude que l'état social et politique de la Libye, il y a trois mille ans, devait être beaucoup plus rapproché de ce qu'il est aujourd'hui dans la même contrée que ne l'est l'ancienne situation de l'Europe et de l'Asie comparée à leur état actuel.
La forme lourde, à peine organisée du continent laissait les populations soumises aux conditions locales : les influences de tribu à tribu, de peuple à peuple ne suffisaient pas pour amener le développement continu, régulier, conscient, d'une civilisation commune ; les changements moraux, sociaux, politiques, s'accomplissaient avec une grande lenteur. La réaction de la volonté humaine sur le milieu restait insuffisante. Certainement la vie des Akka dans leurs forêts, celle des bergers Somal sur leurs rochers arides ou des Nuêr sur leurs îles d'herbes flottantes ne peuvent guère s'être modifiées pendant le courant des siècles. L'existence de vastes régions favorables à la culture sur la zone littorale du golfe de Guinée et sur une part considérable du Soudan, même de la zone équatoriale, dut faciliter à cette époque, comme elle le fit depuis pendant toute la période historique, la formation de grands empires avec des capitales populeuses et des centres d'échange très actifs[583].
Si les écrits ne nous apprennent rien sur l'histoire des populations libyennes, du moins quelques monuments de pierre témoignent de communications anciennes entre les peuples de l'Asie antérieure et des habitants de l'Afrique autres que les Egyptiens et les Ethiopiens. Au sud ouest des bouches du Zambèze, les contrées de l'intérieur sont parsemées de ruines qui, à l'époque des premières explorations portugaises, représentaient encore en maints endroits les restes de véritables édifices, bien supérieurs en architecture aux constructions informes élevées par les indigènes de nos jours. Parmi les voyageurs modernes, Cari Mauch le premier, en 1871, retrouva l'un de ces fameux débris, témoignage d'une civilisation avancée : Zimbabyeh, c'est-à-dire « Résidence Royale »[584], tel est le nom que les naturels donnaient à ce groupe de constructions antiques, situé sur des collines du haut Sabi, à 300 kilomètres environ à l'ouest de Sofala. Les fragments de bâtisses, réparties sur près d'un kilomètre carré, comprennent l' « acropole » et nombre de petits édicules, dont le « temple elliptique », de 60 mètres sur 80, qui contient une tour conique, primitivement de 12 mètres de hauteur de maçonnerie pleine.
Dans les édifices les plus anciens d'entre Zambèze et Limpopo, tous ces murs sont construits en granit, avec des matériaux de petite dimension, bien taillés et juxtaposés sans mortier. Les parements extérieurs sont généralement décorés, quelques rangées de pierres plates étant disposées suivant un motif simple, et, fait qui témoigne d'une grande habitude de ces travaux, il a été pourvu au drainage des terrains enclos avant toute édification. Les constructions se développent suivant des lignes courbes, sinueuses même, avec des portes étroites, des redans et fréquence de couloirs étroits encadrés de hauts murs. Il est certain que les maçons de ces travaux comprenaient admirablement la défense des places, mais d'autres détails de leur œuvre — les tours et les monolithes — indiquent des préoccupations religieuses ; de même que les excavations innombrables montrent la recherche de l'or comme ayant été la raison profonde de l'occupation du pays.
La légende attribuerait-elle avec raison les nombreuses ruines de la contrée aux architectes d'un souverain puissant régnant autrefois sur un très vaste royaume de l'Afrique orientale ? Lors de l'arrivée des Portugais sur les rivages de la mer des Indes, un Monomotapa, c'est-à-dire un Muené Motapa ou « Seigneur Auguste » tenait en effet tout le pays entre ses mains, et vraisemblablement une partie des constructions datent de cette période, mais on les distingue assez nettement de celles édifiées une vingtaine de siècles auparavant. Sans aucun doute, la région fut encore à une époque récente beaucoup plus peuplée qu'elle ne l'est de nos jours. Les admirables et fécondes vallées de l'Inyanga, qui se succèdent entre 1 000 et 1 500 mètres d'altitude vers les sources de la Ruenya, affluent méridional du Zambèze, sont en grande partie complètement désertes, et cependant on y rencontre partout des escaliers de terrasses anciennement cultivées, des murs d'enclos, des aqueducs, des citadelles, des restes de fourneaux et de forges : le pays était un jardin aménagé avec le plus grand soin. Mais une grande bataille fut livrée en cet endroit, dit la légende, et les esprits des morts mettent désormais en fuite les vivants qui osent s'aventurer sur ces terres profanées[585].
Quels qu'aient été les événements décisifs, cause de la dépopulation du pays, il est certain que parmi les restes de constructions antiques, il s'en trouve beaucoup qui témoignent d'une civilisation d'origine étrangère. La tradition raconte que les anciens constructeurs des édifices aujourd'hui ruinés furent des « hommes blancs, sachant tout faire », et la situation respective des peuples autour du bassin de la mer des Indes ne permet réellement pas de chercher les bâtisseurs de Zimbabyeh ailleurs que parmi des immigrants venus du nord de l'Arabie Heureuse ou de la Phénicie, pays dont les habitants peuvent être qualifiés de « blancs » par les noirs Bantu de l'Afrique australe.
D'ailleurs, les archéologues possèdent maintenant des indices précis qui leur permettent de se prononcer en toute certitude. Schlichter a découvert dans l'Inyanga une inscription présentant un caractère essentiellement sémitique ; il a également retrouvé de nombreux reliefs se rapportant à un culte solaire tout à fait analogue à celui des anciens Sémites : Phéniciens, Hébreux, Arabes, Sabéens. Malgré la barbarie des brutaux chercheurs d'or qui fondèrent une « bande noire » ou « Compagnie des ruines anciennes » (*Ancient Ruins Company*) et qui s'occupèrent de dévaliser tous les tombeaux pour en retirer et en fondre les objets précieux, sans se préoccuper de leur forme et de leur origine[586], on a fini par recueillir et conserver au moins des pierres qui racontent la civilisation des anciens immigrants. Le district qui a fourni le plus de renseignements sur cette époque de la culture antique se trouve dans le pays des MaTabele, à quelques kilomètres à l'est du chemin de fer qui relie Buluwayo à Salisbury. Les monolithes en stéatite compacte sont nombreux : ils ont de 20 à 30 centimètres de diamètre et leur longueur dépasse souvent 3 mètres, on en possède un exemplaire de 4 m. 30 de long ; la plupart de ces objets — appartenant indiscutablement à un culte phallique — sont surmontés d'un oiseau aux ailes reployées, et décorés d'une rosette solaire, « marque de fabrique qui permet de classer comme phéniciens les objets qui la portent » (Perrot et Chipiez). Des pierres presque identiques ont été trouvées à Paphos, en Cypre[587]. Un disque en bois très dur, qui provient des fouilles de Zimbabyeh, représente, sur le pourtour du cercle, les signes symboliques des mois, à l'exception du Cancer, dont l'invention date d'une période moins antique : ces onze signes correspondent à ceux de notre civilisation d'origine chaldéenne ; au centre du plat figure un crocodile, animal qui symbolisait pour les anciens la constellation polaire du cercle arctique[588]. Le voyageur Swan, étudiant les centaines d'édicules ou petits temples qui s'élèvent çà et là sur les éminences du pays des Ma-Chona, entre le Zambèze et le Limpopo, aurait reconnu que quelques unes de ces chapelles, construites en forme de cercle, sont disposées de manière que le soleil, dardant son premier rayon au solstice d'été, éclaire un mur au centre de l'édifice[589], selon le principe servant de base à l'orientation de certains temples égyptiens, ainsi que l'affirme Norman Lockyer. H. Schlichter, tenant compte de la position inclinée d'un grand monolithe à Zimbabyeh, calcule que ces constructions s'élevèrent 3 000 ans avant nous. Le curateur du musée de Buluwayo[590] proteste d'autre part contre ces déductions astronomiques hâtives, tirées des positions réciproques des murs, portes et colonnes ; il ne semble pas, en effet, qu'elles résistent à un examen plus rigoureux des ruines et à une mesure plus scrupuleuse des angles. Il n'est même pas prouvé que les monolithes aient été utilisés comme gnomons.
Quoi qu'il en soit donc des influences particulières de l'Egypte ou de la Phénicie, affirmées par les uns, niées par les autres, et en attendant les résultats de fouilles plus complètes et d'études plus approfondies, — on estime à un dixième la proportion des ruines examinées, — on peut dire que le territoire de Sofala renferme les restes d'une civilisation se rattachant à celle de l'Asie antérieure. L'époque à laquelle s'établirent les premiers exodes arabiques se perd dans la nuit des temps ; est-ce 4 000 ans avant nous ou plus, est-ce seulement 3 000, au temps de Salomon et de Iliram ? Ce qui est certain, c'est que les communications entre les deux centres avaient cessé longtemps avant le début de l'ère chrétienne et n'ont été reprises que beaucoup plus tard.
Les immigrants du Nord ne retournaient certainement pas tous en leur pays : il en resta beaucoup dans la contrée, ils prirent femmes et fondèrent des familles de métis qui se sont graduellement mêlés avec le reste de la population, mais la race elle même s'en trouve profondément modifiée, et le type arabe, nous dit Selous, se rencontre fréquemment dans cette partie de l'Afrique méridionale. D'autre part, le croisement des hommes amena le mélange des idées, des mœurs, du génie artistique. Si les étrangers enseignèrent l'art de construire des palais et des temples, les naturels du pays les ornèrent souvent des dessins qu'ils avaient coutume de graver ou de colorier sur leurs rochers : les cercles, les losanges, les lignes parallèles, les fleurons que l'on voit sur les blocs de granit ressemblent aux motifs tracés sur les meubles des Cafres[591].
Les habitants de l'Arabie furent certainement appelés en ces contrées de l'Afrique australe par la même cause qui en a fait récemment l'un des centres d'attraction les plus énergiques pour le reste du monde. Ces terres riveraines de l'océan Indien étaient un des « Ophir » vers lesquels cinglaient les flottes phéniciennes : la valeur du métal compensait les dépenses de l'armement et du déplacement, car à cette époque, un voyage d'aller et de retour durait toute une année. Suivant les traditions nautiques des populations du rivage de l'océan Indien, les Phéniciens, naviguant comme le font aujourd'hui les Arabes, en des embarcations qui ressemblent aux dhaws ou boutres actuels, descendaient le long de la côte orientale d'Afrique, en décembre et en janvier, avec la mousson du nord, puis revenaient d'avril à septembre, avec les vents réguliers du sud-est ou du sud-ouest : courant par vent arrière, à la vitesse moyenne de 9 à 10 kilomètres par heure pendant le jour et de 7 à 8 kilomètres pendant la nuit, ils pouvaient fournir une navigation quotidienne de 900 à 1 000 stades, soit d'environ un degré et demi de latitude[592].
Nul vestige n'a encore révélé où se trouvait, près de Sofala sans doute ou à Sofala même, le port des boutres phéniciens, mais on a bien reconnu les anciennes mines. A en juger par les énormes mouvements de terrain que l'on observe en mille endroits de la région, et aux nombreux vestiges de fourneaux de fusion, les mineurs exploitèrent jadis les gisements d'or avec une très grande activité, et l'on ne saurait douter que le métal recueilli — d'après les experts actuels, pour une valeur totale de plus de deux milliards — ne fût exporté vers les grands marchés riverains de la mer des Indes pour entrer dans le commerce général du monde. Autour de quelques excavations se voient les débris de meules à broyer la pierre, que l'on avait d'abord brisée en chauffant le roc, puis en le faisant éclater par des jets d'eau froide[593].
Outre les grands travaux miniers, d'autres faits témoignent des relations d'échanges qui durent avoir lieu, aux âges lointains, entre les habitants de l'Afrique australe et les nations commerçantes de la mer Rouge et de la Méditerranée. Dans toutes les contrées où se voient les ruines de palais et de temples analogues à ceux de Zimbabyeh, jadis habités par les rois ou consacrés aux dieux, les indigènes ont conservé l'usage de baguettes oratoires et divinatoires, qu'il faut certainement assimiler aux instruments de même forme que possédaient les Phéniciens et presque tous, sinon tous les peuples mentionnés par les auteurs classiques[594]. Ces baguettes sont pelées de manière que les rubans d'écorçe, détachés en forme d'hélice, flottent à l'extrémité supérieure de la tige comme de longues ailes : quand on agite la badine dans l'air, l'écorce frisée se déroule en banderoles comme pour souffler les prières des hommes vers la divinité.
Ce sont des « caducées » comme la baguette que Mercure tenait en sa main en montant de la terre vers le maître de l'Olympe ; le rusé Jacob se servait aussi d'une espèce analogue de verge magique pour faire naître des brebis bigarrées au détriment de son beau-père Laban ; de même les saga mentionnent des bâtons de prières que les anciens Scandinaves tendaient vers les dieux.
Le mouvement d'échanges et d'idées qui se produisit sur la face intérieure de l'Afrique, tournée vers le même bassin maritime que la Babylonie, le pays des Hymiarites et des Ethiopiens, n'eut point de contre-partie sur la rive occidentale, extérieure du continent, tournée vers les immenses solitudes de l'Atlantique. De ce côté, nous le savons, il n'y eut que des voyages de découvertes, non des relations durables ; ils parlaient d'ailleurs d'un autre centre que celui d'où s'élançaient les navigateurs de la mer des Indes. Carthage, et non sa mère phénicienne, présidait à ces expéditions vers le monde atlantique, et c'est à un autre cycle de l'histoire qu'elles appartiennent. Lorsque les marchands carthaginois cherchaient à reculer les bornes du monde connu, le pivot de l'humanité s'était déplacé dans la direction de l'Ouest, de la Méditerranée tyrienne et crétoise vers la mer de Sicile et d'Etrurie. La période dont Rome a été le foyer d'action principal avait commencé.
Cependant, dès l'époque antérieure à l'hégémonie romaine, lorsque le centre de la civilisation mondiale se trouvait encore dans les contrées orientales de la Méditerranée, les Phéniciens et leurs élèves les Grecs avaient connaissance, comme à travers un brouillard, de toutes les populations du nord de l'Afrique jusqu'au sud du désert. Le récit légendaire que nous fait Hérodote[595] de l'expédition des jeunes aventuriers Nasamons repose certainement sur un fond de vérité, car la région septentrionale de l'Afrique est bien telle que la décrit cette histoire.
Des voyageurs partis de la Syrie, à l'ouest de la Cyrénaïque, ont en effet à traverser successivement la zone des cultures riveraines, puis le pays, « séjour des bêtes fauves », et le vaste désert des sables. Au delà recommencent les plaines où les arbres croissent spontanément, des régions marécageuses s'étendent plus loin, et le courant d'un grand fleuve où s'ébattent des crocodiles arrête les voyageurs encore aujourd'hui, comme au temps des Nasamons. Si tous les habitants de ces contrées de l'intérieur ne sont pas, comme le dit Hérodote, des hommes de petite taille, on en trouve pourtant que l'on peut même qualifier de nains. Parmi les nations avec lesquelles les Nasamons étaient en rapport, les anciens citent les Garamantes, « nombreux et très puissants ». Ce nom se retrouve peut-être dans la liste des modernes désignations de peuples : on se demande s'il ne faudrait pas voir dans les Garamantes la population des Sonr'haï, qui habite la contrée riveraine du Niger, en aval de la grande courbe, et qui se donne à elle-même, ainsi qu'à tout le pays, le nom de Djerma ou Garama[596].
Quant aux régions du littoral méditerranéen, elles furent certainement connues des Phéniciens, des Egyptiens et des Hellènes avant le cycle macédonien ; mais ce qu'en dit Hérodote prouve que l'histoire n'avait pas encore commencé pour les populations de ce littoral : à l'exception de la Cyrénaïque et de Carthage, toute la côte appartenait à des clans barbares vaguement entrevus à travers le brouillard des mythes. Tels les Psylles, limitrophes des Nasamons, que la légende dit s'être mis en marche pour aller combattre le *notus*, c'est-à-dire le siroco ; mais quand ils arrivèrent au désert de sable, le vent eut bientôt fait de les recouvrir sous les flots blancs de ses dunes[597].
A une époque où les marins gardaient les secrets de leurs voyages, on avait des idées très vagues sur la vraie position des terres les plus rapprochées. C'est ainsi que de vingt-cinq à vingt six siècles avant nous, lorsqu'un oracle ordonna aux insulaires de Thera d'aller coloniser la terre de Libye, il fallut attendre longtemps, nul ne pouvant dire où se trouvait cette contrée mystérieuse ; puis on envoya des messagers en Crète, où l'on ne découvrit qu'un seul pilote vers la Cyrénaïque, dont la côte n'est pourtant pas à plus de 300 kilomètres de distance ; elle se développe en une longue courbe tournant sa convexité vers la Grèce, comme pour faire appel aux Hellènes qui vinrent la coloniser.
** Grèce. Notice historique
Les historiens placent l'arrivée des Pélasges en Grèce à une époque distante de nous de quarante siècles environ.
Aucune des dates que l'on cite pour les différentes civilisations préhelléniques (Cécrops — 1580, Cadmos — 1314, Minos — 1300) et pour la période héroïque de la Grèce (Hercule de — 1262 à — 1216, voyage des Argonautes — 1226, prise de Troie — 1184, retour des Héraclides — 1104, etc.) n'a de valeur historique. Les noms des personnages eux-mêmes doivent s'entendre au sens mythique.
La chronologie se précise peu à peu : les archontes remplacent les rois à Athènes vers — 1045, dit-on, mais l'époque à laquelle Lygurgue donne des lois à Sparte (ire moitié du IXe siècle avant J.-C.) est bien incertaine ; ce n'est qu'à partir de l'établissement des Olympiades ( — 776) qu'on peut accorder quelque degré de confiance aux dates de l'histoire grecque.
Nous nous bornons à rappeler ici, en années de l'ère chrétienne et en années du cycle olympique, les événements et les hommes auxquels le texte fait allusion ; mais il faut remarquer que dans le passage de l'un à l'autre millésime, il peut se produire une erreur d'un an, les jeux qui marquaient le début de l'Olympiade de quatre ans ayant lieu au mois de juillet.
|| | Ere chrétienne | Ere olympique
| Lois de Dracon (Athènes) | — 624 | 152
| Solon — | — 595 | 181
| Pisistrate, tyran d'Athènes en | — 561 | 215
| Hippias, son fils, chassé en | — 510 | 266
| Expédition de Darius en Scythie | — 508 | 268
| Guerres médiques : | |
| Révolte de l'Ionie (Aristagoras) | — 501 | 275
| Bataille de Marathon (Miltiade) | — 490 | 286
| — des Thermopyles (Léonidas) | — 480 | 296
| — de Salamine (Thésmistocle) | |
| — de Platées (Pausanias et Aristide) | — 479 | 297
| — de Mycale (Xantippe) | — 479 | 297
| — de l'Eurymedon (Cimon) | — 466 | 310
| Début de la guerre du Péloponèse | — 431 | 345
| Prise d'Athènes par Lysandre | — 404 | 372
| Expédition des Dix mille (Xénophon) | — 400 | 376
| Epaminondas bat les Spartiates à Leuctres | — 371 | 405
| — — à Mantinée | — 362 | 414
| Philippe bat les Athéniens et Thébains à Chéroné | — 338 | 438
| Destruction de Thèbes par Alexandre | — 334 | 442 et 443
| Batailles du Granique et d'Issus | — 334 et — 333 | 443
| Le Consul Flamininus à Corinthe (année 556 de Rome) | — 197 | 579
| Prise de Corinthe par Mummius (année 607 de Rome) | — 146 | 630
| Hésiode (Ascra) | vécut vers — 800 |
| Phidon (Argos) | — 750 |
| Mimnerme (Colophon, Asie Mineure) | — 600 |
| Périandre (Corinthe) | vécut de — 670? à — 585 | né en 106
| Pythagore (Samos) | — 572? — 472 | 204
| Eschyle (Eleusis) | — 525 — 456 | 251
| Cynégire son frère, tué à Salamine | — 480 |
| Pindare (Cynoscéphales, près de Thèbes) | — 522 — 442 | 254
| Phidias (Athènes) | — 500 — 431 | 276
| Sophocle (Colone, près d'Athènes) | — 495 — 405 | 281
| Périclès (Athènes) | — 494 — 429 | 282
| Démocrite (Abdère, Thrace) | — 490? — 380? | 286
| Hérodote (Halicarnasse) | — 484 — 406 | 292
| Euripide (Salamine) | — 480 — 405 | 296
| Thucydide (Athènes) | — 471 — 401 | 305
| Myron (Eleuthères) | — 470? | 306
| Socrate (Athènes) | — 469 — 399 | 307
| Hippocrate (Cos) | — 460 — 380? | 316
| Xénophon (Athènes) | — 445 — 353 | 331
| Platon (Egine) | — 429 — 347 | 347
| Scopas (Paros) | — 420? — 350 | 356
| Diogène (Athènes) | — 413 — 323 | 363
| Phocion — | — 402 — 307 | 374
| Démosthènes — | — 385 — 322 | 391
| Aristote (Stagire, Macédoine) | — 384 — 322 | 392
| Pythéas (Marseille) | — 380? | 396
| Praxitèle (Athènes) | — 360 — 280 | 416
| Epicure (Samos) | — 341 — 270 | 435
| Aristarque (Samos) | — 320? | 456
| Apollonios (Rhodes) | — 280? | 496
| Philopœmen (Megalopolis) | — 233 — 183 | 543
| Polybe — | — 204 — 122 | 572
** Chapitre VIII. Grèce
La cause première de l'admirable développement de la pensée qui caractérise la Grèce doit être cherchée dans la faible influence de l'élément religieux.
*La Grèce et la mer. — Civilisations préhelléniques. — Premières immigrations. — Époque héroïque. — Invasion dorienne. — Sparte et Athènes. — Grecs et Perses. — Citoyens et esclaves. — Alexandre. — Grecs et Romains. — Art, sciences, religion. — Fin triomphante de la Grèce*
Les Égyptiens sont strictement cantonnés dans un pays aux limites bien déterminées, l'étroit fossé dans lequel se perdent les eaux du Nil, de la première cataracte aux bouches du delta ; quelle que soit leur origine première par les éléments de race, ils sont bien, comme nation civilisée, issus du limon nilotique. Les Grecs, au contraire, nous apparaissent dans l'histoire avec une certaine indépendance du tracé géographique. Le domaine de cette nation n'a point de contours précis, et se développe au loin comme une draperie flottante autour du Péloponèse et de sa pléiade d'îles et de péninsules. Jusqu'où la Grèce s'étend-elle vers le Nord ? Ne comprend-elle pas l'Acarnanie et l'Epire et le Pinde ? N'embrasse-t-elle pas la Chalcidique et les vallées qui descendent des monts de la Thrace et de la Macédoine ? Elle contient assurément les îles du littoral d'Asie, et certaines régions de la côte à l'orient de la mer Egée furent même parmi les foyers les plus intenses de la vie hellénique.
Les grandes îles, la Crète, et Cypre, projetée très à l'est dans les parages sémitiques, appartiennent également à la Grèce, qui, par ses corsaires, ses marchands et ses fils de race croisée, s'empara aussi de maint rivage sur les côtes de la Syrie. Et vers l'Occident, colonie s'ajoute à colonie ; des Grèces nouvelles, plus vastes que la première, apparaissent successivement au milieu des eaux ; et jusque dans la lointaine Libye, la Cyrénaïque, limitée au sud par la mer des sables, surgit et, pendant quelques siècles, se présente comme une Hellade africaine.
En réalité, la culture grecque semble, comme Aphrodite, être née de l'écume des flots. Quelle origine qu'aient eue leurs migrations par terre, de vallée en vallée et de rivage en rivage, c'est grâce à la mobilité des eaux, cause de la mobilité de leurs riverains, que les Grecs ont pu si facilement échanger d'Europe en Asie leurs produits et leurs idées et naître peu à peu à la conscience d'une civilisation commune.
La mer les unissait beaucoup plus qu'elle ne les séparait, et le nom même qu'ils donnèrent à la Méditerranée et à ses bassins latéraux permet de croire qu'ils le comprirent bien ainsi : dès les temps les plus reculés de l'histoire, ils avaient vu dans les eaux marines plutôt un chemin naturel qu'un obstacle. Les mots *pontos*, *pontus* ont le sens primitif de « Grande Route » et proviennent du même radical que le vocable latin *pons*, indiquant un passage artificiel pratiqué au-dessus des eaux. Sans doute, les matelots ont toujours à redouter que leur esquif ou leur nef se perde sur le chemin des mers ; les aventuriers grecs eurent à le craindre surtout dans le bassin maritime qui a gardé le nom de « Pont » par excellence, la mer Noire ; mais la navigation se faisant presqu'uniquement à proximité des cotes, en vue des havres ou plages de refuge qui se succèdent entre les promontoires, ils pouvaient, en s'exposant aux vents redoutés du large, garder toujours devant leurs yeux l'idée de la route à suivre : ils s'arrêtaient de temps en temps, mais rien ne les détournait de leur but. Les conditions étaient différentes pour les peuples occidentaux qui se trouvaient devant de grandes étendues maritimes ou océaniques souvent bouleversées par les tempêtes : en face de ces eaux sauvages, s'acharnant contre les falaises, ils éprouvaient surtout un sentiment de terreur, et cette impression même leur dicta ces noms de *mar*, *mare*, *mer*, *meer*, *muir*, qui impliquent l'idée de violence et de destruction[598].
Entre les deux Grèces, l'européenne et l'asiatique, la mer se présente plus hospitalière aux marins que dans toute autre partie de la Méditerranée : on ne retrouve, au voisinage des continents, des eaux aussi bienveillantes pour l'homme que dans les archipels de la Sonde. Si l'on étudie sur la carte de la mer Egée la distribution des îles qui jalonnent les distances entre les deux rives continentales, on constate l'existence de plusieurs « ponts », véritables alignements de piles insulaires, toutes assez rapprochées les unes des autres pour que les embarcations restent toujours en vue de la terre ferme.
Que l'on parte de l'entrée du golfe Pagasétique, aujourd'hui de Volo, entre la Thessalie et l'Eubée, pour se diriger vers les Dardanelles : dès qu'on a doublé le dernier cap de la péninsule Magnésienne, on se trouve à l'abri d'une longue avenue d'îles, d'îlots, de rochers s'élevant de l'eau profonde, puis au sortir de cette allée triomphale, on n'a qu'à franchir une soixantaine de kilomètres pour se trouver dans les eaux asiatiques, soit dans un port de la Chalcidique, soit à l'abri de la petite île Strati (Halonesos) ; il suffit alors de cingler vers la grande île de Lemnos, la porte des Dardanelles s'ouvre devant le navigateur entre les terres gardiennes, Imbros et Tenedos. Pour se rendre directement en Asie quand on a quitté ces mêmes parages thessaliens, les marins ont un plus long trajet à fournir dans la mer libre que rase le vent du large, mais s'ils passent devant l'île de Skyros, ils n'ont plus, jusqu'à l'île de Psara, première terre de l'Asie, qu'un espace de 80 kilomètres à parcourir ; c'est un voyage de quatre heures par un vent favorable.
Au delà, ils glissent sur les eaux de Chios et des presqu'îles qui abritent Clazomènes et Smyrne. Au sud de ce bassin relativement désert d'îles qui forme la cuve centrale de la mer Egée, les alignements réguliers se profilent de nouveau entre les deux continents. Les îles et les péninsules de la côte d'Europe, l'Eubée, l'Attique, l'Argolide, se continuent suivant le même axe, dans la direction du nord-ouest au sud-est, et forment à travers la mer Egée, dans plus de la moitié de la largeur, de longs détroits, bordés de hautes îles que l'on peut comparer aux propylées d'un temple.
Des ports de la Grèce européenne, les barques cheminent ainsi jusqu'en Asie par les voies abritées qui se ramifient et s'entrecroisent au milieu de toutes ces îles fameuses aux noms si beaux : Andros, Tenos, Mykonos, Keos, Kythnos, Delos, Paros et Antiparos, Melos et Antimelos, Naxos, Amorgos et Ios, Thera, Anaphe, Astypalæa. Des embranchements latéraux rattachent Mykonos aux côtes d'Ephèse par Icaria et Samos, Naxos ou Amorgos à Milet par Patmos ou Kalymnos, tandis que le littoral, merveilleusement découpé, qui darde ses pointes à l'angle sud-occidental de l'Asie Mineure, est masqué par une longue chaîne d'îles formant un parvis maritime asiatique développé parallèlement aux alignements des îles européennes.
Enfin, un arc de cercle presque géométriquement tracé qui comprend Rhodes, Carpathos, Casos, la Crète, Cythère se déploie d'un continent à l'autre comme un rempart semi-circulaire ; la mer grecque par excellence où s'ébattirent les éléments primitifs de la nation se trouve ainsi nettement limitée du côté du large : c'est un vaste berceau préparé pour une civilisation naissante.
Ce n'est pas que la mer Egée soit toujours douce aux matelots et que son flot se déroule toujours harmonieusement sur les plages. Elle s'irrite aussi parfois, et son nom même, dû à ses vagues qui se redressent en « chèvres » bondissantes, nous montre que nos ancêtres grecs la voyaient surtout sous son aspect redoutable. De nombreux récits et, avant l'histoire, les légendes homériques nous disent avec quelle émotion les navigateurs se hasardaient sur les eaux irritées et combien fréquents y furent les naufrages. Le vent le plus mauvais est celui qui souffle du Nord et du Nord-Est, descendant des montagnes de la Macédoine ou même provenant des grandes plaines méridionales de la Russie et se glissant en tempête dans les détroits sinueux. Mais ce vent s'égalise souvent en brise régulière, qui souffle pendant le jour, surtout durant l'été, et qui se calme pendant la nuit. Une alternance s'établit en certains parages avec un rythme si parfait que les marins s'y abandonnent avec toute confiance : la terre, puis la mer « respirent » chacune à son tour, poussant les navires, d'abord dans la direction du large, puis les ramenant dans l'intérieur des golfes. Les dangers qui menaçaient les navigateurs de la mer Egée étaient donc de ceux que des hommes intelligents pouvaient souvent prévoir : ils s'y préparaient, se promettant de doubler tel promontoire avant l'arrivée du grain ou le changement de brise et gardant toujours en vue la lumière lointaine d'une escale ou du port souhaité.
Les plus anciens habitants du monde grec dont les archéologues aient retrouvé la trace ne vivaient point à des âges aussi reculés que les riverains de l'Euphrate et du Nil dont les travaux ont subsisté jusqu'à nous. On fait remonter l'existence de ces Hellènes ou pré-Hellènes à une cinquantaine de siècles environ, bien antérieurement à la venue des Phéniciens dans les eaux de la mer Egée ; et c'est dans les îles que les plus antiques vestiges humains ont été retrouvés, d'où le nom d' « égéenne » donné à cette première période de la société humaine en ces parages. Les restes exhumés dans la Grèce continentale, à Mycènes (Mukênai), à Tyrinthe, à Vaphio près de Sparte, à Spatha en Attique, sont postérieurs, de 1 000 ans peut-être, à ceux fournis par les fouilles de Crête, de Troade ou de Thera.
Dans cette île, la moderne Santorin, c'est au-dessous de cendres volcaniques que des débris de civilisation ont été découverts[599]. Il ressort de leur examen que les indigènes possédaient encore des instruments de pierre et connaissaient cependant l'usage du cuivre pur. Ils fabriquaient de grands vases fort grossiers en terre blanchâtre et se bâtissaient des maisons de laves, couvertes avec des poutres d'olivier sauvage. Peuple pastoral et agricole, ils savaient se faire aider du chien, employaient le lait de leurs troupeaux à préparer des fromages, et récoltaient l'orge, l'épeautre, le pois chiche. D'autre part, ils obtenaient par le commerce maritime quelques produits étrangers, entr'autres des vases d'argile[600].
Après la formidable éruption qui projeta en l'air le volcan de Thera, n'en laissant que les piliers en croissant, l'île se repeupla bientôt par des gens de même race que les premiers habitants, car les débris des couches postérieures à l'explosion sont identiques à ceux qu'on retrouve au-dessous. C'est au milieu de cette seconde population que s'établirent les Phéniciens, dont on retrouve quelques tombeaux.
À l'époque où la cendre incandescente se déposait sur les plus anciennes constructions connues élevées par des Grecs, la domination des mers helléniques appartenait aux insulaires de Crète, cette longue île placée en travers de l'Archipel et si favorablement située pour servir d'entrepôt aux marchandises venues de l'Egypte et de la Syrie à destination du monde des îles et des péninsules grecques. Aristote signalait déjà cette fonction naturelle d'intermédiaire revenant à la grande île. Les anciennes traditions s'accordent, en effet, à représenter les Crétois comme les « thalassocrates » par exellence, c'est-à-dire comme les « maîtres de la mer », aux temps qui précédèrent l'histoire. Alors, les Cyclades étaient les « îles de Minos », le roi légendaire de la Crète, et des colonies crétoises s'étaient répandues sur les littoraux insulaires et continentaux des alentours, jusqu'en Palestine, où leur nom — Kreti — avait fini par devenir celui des populations du littoral méditerranéen.
Les récentes fouilles d'Evans ont démontré que, dès les premiers âges, il y a plus de cinq mille ans peut-être, les objets de l'industrie égyptienne avaient été importés dans la grande île. Le palais immense du labyrinthe de Minos, le monument le mieux conservé de la civilisation préhellénique, a été retrouvé, avec ses sculptures, ses peintures à fresque, ses inscriptions à caractères préphéniciens ; puis les palais de Phaestos et de Hagia Triada ont été dégagés du sol et ont fourni à leur tour de précieux documents. L'écriture crétoise, alphabétique ou syllabaire, est tout à fait différente des hiéroglyphes égyptiens et des cunéiformes babyloniens, elle se rapprocherait plutôt du système de transcription cypriote ; du reste ces deux écritures auraient pénétré dans le Péloponèse et dans la Grèce continentale aussi loin que la civilisation mycénienne[601].
Si la position de la grande île explique le rôle d'importance majeure qu'elle eut certainement à une époque ancienne, sa forme fait comprendre pourquoi la puissance crétoise n'eut pas la force nécessaire pour maintenir à la domination maritime une certaine unité. Non seulement l'île est très allongée, ce qui facilite la segmentation des habitants en groupes distincts sans cohésion forcée, mais les massifs de montagnes sont disposés de telle sorte, au centre et aux deux extrémités, que l'île se trouve réellement divisée en trois domaines naturels sans rapports les uns avec les autres.
Ce fut toujours par l'emploi de la violence, contrairement aux affinités spontanées, que la domination ayant son siège au milieu de la Crète, dans les campagnes que domine le mont Ida, berceau de Jupiter, put s'étendre sur les montagnards de l'est et de l'ouest. Par la distribution normale des habitants en groupes disposés linéairement en des vallées de difficile accès, la Crète devait naturellement se diviser en de nombreuses petites républiques, assez fortes pour se défendre chacune contre sa voisine, trop faibles pour résister à une grande invasion. L'île ne présente point d'unité ; se composant de nombreuses individualités ethniques en lutte les unes avec les autres, elle devint une proie facile pour des envahisseurs étrangers ; sa liberté date des temps du mythe et de la tradition, mais pendant les temps historiques, elle fut toujours asservie.
Les Phéniciens furent au nombre de ses dominateurs : ils s'emparèrent de la Crète comme de Santorin et de tant d'autres îles de la Méditerranée. La preuve en est dans le culte du Minotaure, que l'on doit identifier avec le Moloch phénicien, le monstre à tête de bœuf, dont les bras se resserraient sur des victimes humaines. Ce culte dura longtemps, puisqu'il se maintint jusqu'aux temps où les immigrants grecs eurent introduit tous les dieux de leur Olympe[602]. Rhodes, Melos, Syros restèrent aussi pendant plusieurs générations sous la domination des Phéniciens, mais l'île de Cythère, dont le nom même paraît être d'origine sémitique, fut, en dehors de l'Hellade continentale, la station de commerce, d'industrie et d'attaque guerrière la plus importante que les marchands de Tyr aient acquise.
Sentinelle placée à l'angle du Péloponèse, au détour de deux mers, elle possédait un port suffisamment vaste et bien abrité où les navires pouvaient attendre à l'aise les vents favorables pour cingler vers la Sicile, les côtes de la Grande Grèce ou de l'Illyrie. En outre, Cythère, très riche en coquillages de pourpre, aidait les industriels phéniciens à développer leur travail de teintures précieuses. Cette île mérita pendant une certaine période de son histoire le nom de Porphyrusa, « île de la Pourpre », et l'on retrouva encore d'énormes amas de coquillages utilisés près de Gythion, au fond du golfe Laconique. Ainsi que l'a établi de Saulcy, les deux espèces de mollusques d'où l'on retirait la matière tinctoriale n'étaient pas les mêmes à Tyr et en Grèce : le *murex* phénicien était le *tranculus*, et celui de Cythère le *brandaris*[603].
Les Phéniciens colonisèrent aussi des îles et des péninsules du nord de la mer Egée : ils s'établirent à Thasos, l'île riche en mines, de même que sur les pentes du mont Pangée qui se dresse sur le continent au nord-ouest de cette île. Peut-être, au bord d'une autre mer, en Elide, exercèrent-ils également une part d'influence. On peut leur attribuer aussi, avec Schliemann, le peuplement d'Ithaque, dont le nom, à peine différent de celui d'Utique, la ville africaine, a le sens de « colonie ». Ainsi le type du voyageur artificieux, le prudent Ulysse, très grec à certains égards, serait-il néanmoins pour une part le représentant du marin de Phénicie ; ce fait que, même de nos jours, tant de Thiakiotes (Ithakiotes) s'adonnent à la navigation et au transport des blés dans la mer Noire s'expliquerait largement par atavisme.
On n'est encore qu'au début d'investigations qui dégagent des traces de civilisations préhelléniques : la sagacité des chercheurs a pourtant fourni déjà maintes belles découvertes. Victor Bérard a montré que des navigateurs s'étaient installés en plus d'un promontoire rocheux rattaché à la côte par une langue de terre ; une demi-douzaine de sites semblables, dispersés de Rhodes à l'Attique, furent nommés par eux Astypalée, en l'honneur de quelque divinité, et devinrent pour les Grecs des Astypalaia ou Ville-Vieille[604]. Si les Phéniciens ne s'étaient guère établis à demeure loin du rivage, s'ils ne pénétraient dans les vallées distantes d'Arcadie qu'en brocanteurs ou en pirates, ils gardaient néanmoins les isthmes et y établissaient des forteresses : Tyrinthe, Mycènes, Korinthos, « dont aucune étymologie grecque ne parvient à expliquer le nom », jalonnent une route dont la possession permet d'éviter les dangereux abords des caps du Péloponèse. Thèbes commande, à égale distance des deux mers, un chemin de traverse entre les golfes de Chalcis et de Corinthe. Ilion, éloignée du rivage, mais à cheval sur une route qui contourne l'entrée de l'Hellespont aux vents hostiles, occupe une position de même ordre[605]. Aux mains des résidants du pays, ces villes leur permettaient de prélever un impôt sur le commerce ; mais trafiquants et habitants étaient trop utiles les uns aux autres pour qu'une coutume ne se soit pas établie, supérieure à la haine de l'étranger : la traversée des isthmes est une des plus antiques opérations qui ait mis les peuples en contact.
L'origine sémitique, phénicienne ou cananéenne de la colonie que dirigea le légendaire Cadmus dans les plaines de la Béotie ne saurait être mise en doute. *Qadem* est « l'Orient » dans les idiomes sémitiques, et *Qadmon* ou *Qadmoni* est « l'Oriental »[606]. C'est le nom que la Bible donne aux Arabes, et probablement celui que prirent les nouveaux débarqués dans leur patrie béotique. La terreur superstitieuse qui s'attache à leur souvenir doit être tenue pour un indice de provenance étrangère. Quoique les Cadméens aient été les instituteurs des Grecs en leur apportant l'alphabet, le plus précieux des biens, ils apparaissent dans le drame comme tout particulièrement maudits par le destin. Ils furent à la fois les messagers et les victimes des mythes de l'Asie : la famille d'Œdipe dut accomplir et subir tous les crimes, autant de rites sacrés préparatoires à l'extinction de leur race, car les Grecs que la légende nous représente sous le nom des « Sept chefs » réussirent à reprendre Thèbes et à la purifier complètement du sang étranger. La colonie phénicienne, non renforcée par de nouveau-venus, devait nécessairement périr, absorbée par les éléments autochtones, et la famille dominatrice était condamnée d'avance, soit à disparaître, soit à s'accommoder au nouveau milieu, en se reniant elle-même.
Peut-être aussi cette famille n'était-elle pas d'origine commerçante et différait-elle à cet égard des autres groupes phéniciens établis dans les ports de la Méditerranée. Peut-être appartenait-elle à un groupe d'émigrants issus des populations agricoles qui vivaient à l'intérieur du pays cananéen, dans les vallées et sur les terrasses des monts. Lorsque les Hébreux eurent occupé partie du pays de Canaan, ils refoulèrent ces agriculteurs vers le littoral, et c'est à la suite de ces migrations forcées que des essaims de colons, cherchant de nouvelles terres, durent émigrer vers les pays lointains pour y trouver, non des entrepôts mais des campagnes de culture analogues à celles qu'ils avaient laissées. La fuite dans une contrée s'était répercutée en invasion dans une autre contrée[607]. C'est ainsi que, après la Réforme, les huguenots persécutés fondèrent tant de communautés nouvelles en Suisse, en Allemagne, en Hollande et en Grande Bretagne.
L'influence que l'Egypte put avoir sur le développement de la civilisation grecque est difficile à déterminer, vu le manque absolu de documents historiques, et l'on ne sait quelle part de réalité il faut attribuer aux légendes fabuleuses des Inachos, des Cecrops, Danaos et autres prétendus fondateurs de colonies égyptiennes sur le sol hellénique. Nous commençons à être renseignés sur les rapports qu'eurent entre elles les populations égéennes et nilotiques : mais c'est à une époque appartenant déjà pleinement à l'histoire grecque, sous la dynastie saïte, il y a vingt-cinq siècles, qu'eurent lieu les emprunts directs de peuple à peuple dont témoignent les découvertes de Flinders Petrie à Naukratis et autres lieux, et que se fit sentir l'influence égyptienne sur la statuaire grecque à ses débuts. Sans doute, il y avait eu précédemment des relations entre les deux continents par l'intermédiaire de la Crète ou d'autres îles, mais une longue période d'isolement sépare les deux âges. Pendant des siècles la politique absolument exclusive des Pharaons avait enfermé le peuple égyptien dans la fosse nilolique.
Les éléments ethniques qui ont constitué le peuple grec sont sans aucun doute venus de deux côtés parfaitement contrastés, le Nord et l'Est, ici par les voies de la mer, là par les chemins de la montagne. Un courant d'immigration descendit des hautes régions froides du Pinde et des monts balkaniques, l'autre provint des rivages plus tempérés de l'Asie Mineure, de la Syrie ou des îles.
Les gens du Nord, accoutumés à un âpre climat de froidure, de vent et de neige, étaient des cultivateurs besogneux qui n'avaient pas le loisir nécessaire pour s'instruire dans les arts et les sciences ; à demi barbares, ils ne pouvaient échapper à leurs hautes vallées sans conquérir violemment leur chemin à travers des tribus ennemies ; ils se faisaient pillards et guerriers. Refoulés vers le Sud par d'autres émigrants qui venaient de la vallée du Danube, ou de plus loin encore, des plaines de la Sarmatie, ils repoussaient d'autres peuplades devant eux : une trace de sang les suivait, un même ondoiement rouge sur la route qu'ils avaient à se frayer. Pendant leur dur voyage d'émigration qui, d'étape en étape, pouvait durer des années ou des siècles, ils prenaient des mœurs de plus en plus farouches, et, arrivant enfin dans les péninsules rétrécies que limite la mer du Sud, ils se présentaient en conquérants sans pitié.
Les Orientaux, que la vague souple avait amenés dans leurs esquifs rapides, furent aussi en grande partie des pirates et des hommes de guerre, mais ils comprenaient également des essaims de colons venus de pays dont la culture intellectuelle était assez avancée, et qui, s'établissant sur les cotes de la Grèce, apportèrent avec eux leurs industries et leur civilisation supérieure. On peut dire d'une manière générale que l'immigration venue des contrées montagneuses du Nord a surtout fourni la matière humaine, les hommes à l'état brut, et que les navigateurs de l'Est ont fourni les idées, les conceptions nouvelles, les éléments de transformation intellectuelle et morale.
Quoi qu'il en soit, la position même de la Grèce, au point de convergence de tant de voies historiques continentales et maritimes, ne permet pas de croire à une pureté d'origine ethnique pour les populations hellènes. Les historiens sont fréquemment les dupes de vanités nationales. Toutes les aristocraties prétendent naturellement à la descendance de dieux ou de héros sans tache ; toutes les cités, ambitionnant un nom glorieux, cherchent, en leur naïve inconscience, à se donner d'illustres fondateurs unissant dans leur histoire particulière tous les hauts faits accomplis durant le cycle dans lequel ils vécurent. Mais les aristocraties, les cités oubliaient, et les historiens oublient avec elles que la plupart des groupes urbains avaient commencé, soit par l'arrivée d'étrangers qui s'unissaient à des femmes du pays, soit par l'établissement de captifs que des conquérants dressaient au travail, soit par une proclamation d'amnistie et de franchise adressée aux brigands et aux désespérés de toute race. La légende ne dit-elle pas que Cadmos fonda ainsi la ville de Thèbes, et que Thésée construisit Athènes autour d'un asile des malheureux[608] ? « Peuples, venez tous ici », telle fut la formule de l'appel que lança le héros lorsqu'il voulut faire de sa ville le rendez-vous de tous. Est-ce la raison pour laquelle Homère, dans son *Catalogue des Vaisseaux* (*Iliade*, 547), donne aux seuls Athéniens le nom de peuple[609] ? « Ne cherchez pas la tribu », disait un proverbe, pour indiquer le manque absolu de certitude que présentaient les prétendues généalogies nobiliaires.
Le fond primitif, auquel vinrent s'unir les divers éléments qui donnèrent naissance aux Grecs de l'histoire, fut la nation dite des Pélasges, que la légende et les traditions nous montrent établie surtout en Epire, en Thessalie, en Arcadie, dans les vallées des monts, en certaines îles de l'Archipel : ils se disaient eux-mêmes fils du Lycée, le « mont des Loups », qui se dresse au centre du Péloponèse ; ils se nommaient les « Hommes de la Terre Noire » et les « Enfants des Chênes ». Rudes et fiers, ils étaient beaucoup plus agriculteurs résidants et constructeurs de cités que marins et trafiquants ; cependant ils commerçaient aussi par mer avec leurs voisins des îles et de l'Asie Mineure. Ce sont les Pélasges que la fable symbolisa sous le nom d'Hercule, car c'est à eux que la Grèce dut les grands travaux d'appropriation du sol, le dessèchement des marais pestilentiels, le refoulement des bêtes féroces, la régularisation des cours d'eau, le déboisement des plaines fertiles, la construction des murailles de défense et des acropoles. La postérité les divinisa presque comme des géants, des êtres surhumains, de prodigieux bâtisseurs que leurs descendants, plus débiles, n'eussent pu imiter ; on s'imagina qu'une force supérieure les avait animés quand ils construisirent ces murs qui se dressent encore, çà et là, en mainte partie de la Grèce. Nombre de familles anciennes, principalement dans l'Attique, se vantaient de descendre de ces « autochtones », et cette prétention dut être justifiée en bien des cas, grâce aux mœurs conservatrices des populations agricoles. De même, la langue et la religion se continuèrent à travers les âges, ainsi qu'en témoignent les anciens noms de lieux et de divinités. Les Pélasges avaient déjà leur Zeus, qu'ils adoraient en regardant le ciel bleu, et le dévot Pausanias nous parle des pierres brutes qu'avaient autrefois vénérées les Pélasges et devant lesquelles se prosternaient encore les Grecs, sous la domination romaine.
C'est parmi les Pélasges qu'il faut probablement chercher, nous dit Aristote, les tribus qui donnèrent leur nom de « Grecs » à l'illustre nation qui se forma dans les péninsules et les îles de l'Europe sudorientale. Les Graïkoï ou Graïques, — c'est-à-dire les « Montagnards » ou les « Vieux », les « Antiques », d'après des étymologies diverses, — étaient les rudes habitants des hautes vallées forestières de l'Epire, et près d'eux résidaient les Selles ou Helles, ancêtres des Hellènes, dont le nom rappelle celui de Séléné, la déesse lunaire, celui d'Hélène, la femme de beauté parfaite qui se montre à nous à l'aurore de l'histoire, entre deux peuples s'entr'égorgeant pour elle[610].
Il est intéressant de constater que les dénominations originaires de la nation grecque lui viennent d'une province montagneuse, l'Epire, qui fut presque toujours considérée comme en dehors de la Grèce proprement dite, à cause du caractère barbare de ses habitants.
La Thessalie, autre pays des origines, où se dresse l'Olympe, le mont sacré par excellence, où coule le Pénée de Tempé entre les bosquets de lauriers, fut aussi fréquemment tenue pour un pays étranger, c'était le territoire dont les premiers habitants jouèrent, sous le nom de centaures, c'est-à-dire pique-taureau, bouviers à cheval, un rôle si important dans la mythologie grecque : là pourtant se trouvait la petite ville de Hellas, qui portait le nom de la race[611], et sur les sommets du pourtour siégeaient les anciens dieux, les Titans, et les dieux nouveaux, le Zeus Panhellénien.
À ces époques préhistoriques, bien plus encore que pendant les âges de la grande prospérité grecque, la Grèce était forcément divisée en plusieurs petits groupes à vie politique autonome, portant chacun sa dénomination particulière. Alors les communications par mer n'étaient pas aussi fréquentes et faciles qu'elles le devinrent plus tard, et les populations d'agriculteurs résidants restaient presque enfermées dans leur domaine étroit. Du nord au sud, on voit se succéder sur la carte ces petits bassins indépendants les uns des autres, bien séparés par un amphithéâtre de montagnes.
Chacune de ces républiques de paysans avait son petit cours d'eau bordé d'arbres, sa plaine asséchée pour les cultures, des forêts sur les pentes, un promontoire ou un roc isolé pour son acropole ou ses temples ; plusieurs avaient aussi leur porte de sortie vers un golfe du littoral. Ainsi tous les éléments nécessaires à une petite société autonome se rencontraient en ces espaces que le regard embrasse dans leur ensemble et qui pourtant forment autant de mondes complets. Chaque île de la mer Egée constituait aussi un univers à faibles dimensions, avec ses vallons et ses ruisselets, ses rochers et ses criques. Il est inutile d'énumérer toutes ces individualités géographiques : elles apparaissent chacune à son tour dans le grand drame de l'histoire.
De tous ces petits mondes distincts se suffisant à eux-mêmes, il en est un qui parait avoir été tout particulièrement remarquable par ses richesses, ses progrès dans la civilisation et la pratique des arts. C'est la nation des Minyens, qui occupait surtout la riche plaine du Kephissos, entre le Kallidromos, l'Oeta et le Parnasse, et dont la capitale était Orkhomenos, près de l'endroit où s'étendaient naguère les eaux du lac Copaïs. Possesseurs de ce magnifique bassin agricole, très bien arrosé, les Minyens disposaient aussi d'un magnifique port naturel, rade immense où leurs flottilles pouvaient attendre le vent favorable pour aller prendre leur vol vers Lemnos, Thasos ou l'Hellespont, contournant l'Eubée soit par le nord, soit par le sud[612]. Il paraît que les Minyens avaient eu la science nécessaire pour régler l'écoulement du lac Copaïs : des galeries souterraines le faisaient communiquer avec le golfe d'Atalante par une des criques du littoral. Ils avaient donc réussi à augmenter la superficie de leur territoire en prairies et en champs de culture et à purifier le sol de ses eaux marécageuses, l'air de ses germes vénéneux. Après eux, les peuples qui se succédèrent pendant trois mille années ayant cessé d'aménager leur domaine, la fièvre, la pestilence, la misère en firent une contrée triste et dangereuse, au sol perfide, à l'air épais. Il a fallu toutes les ressources de l'industrie moderne pour restaurer l'oeuvre des Minyens.
La péninsule de l'Argolide, si élégamment découpée à l'angle nord-oriental du Péloponèse, entre deux golfes profonds et dans la proximité d'un troisième, celui de Corinthe, fut également habitée par des tribus policées qui, aux origines de l'histoire, nous apparaissent comme un peuple initiateur des autres Grecs. C'est à lui qu'appartenait l'hégémonie de tous les « Achéens » à l'époque légendaire de la guerre de Troie ; Agamemnon, le pasteur des peuples, était roi d'Argos. Cette presqu'île, si facilement abordable de toutes parts, devait recevoir, beaucoup mieux que la plaine fermée des Minyens, toutes les influences venues par mer, même de lointains rivages ; on y retrouve des éléments de culture provenant des îles de l'Archipel, de Cypre et de la péninsule d'Asie Mineure. Le caractère essentiellement asiatique présenté par la civilisation d'Argos aux premiers temps de l'histoire est même frappant.
Les indigènes, non encore assez habiles pour se construire de belles enceintes fortifiées et dédaignant d'entasser grossièrement des pierres brutes comme les Pélasges de l'intérieur, avaient fait appel à des « Cyclopes » de Lycie, terre anatolienne, pour élever leurs remparts. Ce sont des ouvriers originaires de l'Asie Mineure, alors dans l'aire d'influence des Hittites, qui bâtirent les murailles de Tyrinthe, de Mycènes[613], et qui dressèrent à l'entrée de la fameuse acropole des rois ce bas-relief des lions, qui témoigne d'un art primitif encore inaccessible aux Grecs.
Les relations de toute nature qui s'étaient établies entre les diverses communautés politiques des rivages opposés de la mer Egée, en Europe et en Asie, avaient pris une telle fréquence à ces époques lointaines que la mer Noire ou Pont-Euxin était entrée déjà dans le cercle d'attraction de la Grèce : Jason, personnage qui symbolise la force d'expansion des Minyens, Argiens et autres Hellènes, s'associe des héros de toutes les races de la Grèce, triomphe des sortilèges qui défendaient l'entrée de la mer inconnue et, de miracle en miracle, finit par conquérir la « toison d'or ». Des Grecs s'établissent donc en un monde tout à fait différent de leur patrie, à cent mille stades des vallées ou des plages natales, sur les torrents qui charrient l'or du Caucase.
Cette industrie, ce commerce sont devenus assez importants pour que des Hellènes venus de tous les rivages de l'Archipel y prennent part, — c'est là ce dont témoignent les détails du mythe des Argonautes. Si le navire lui-même a pris le nom d'Argos, l'état le plus puissant de la Grèce méridionale, Jason, le chef de l'expédition, est d'origine thessalienne, et c'est du port d'Iolkos, au pied du Pélion, que partent les rameurs. Une pièce de bois, taillée dans un chêne de Dodone, en Epire, prononce des oracles comme la forêt dont elle est issue ; c'est Pallas, dont le nom s'identifia plus tard avec celui d'Athènes, qui donne les plans pour la construction du navire : Hercule, fils de la terre comme les Pélasges, se tient à l'avant du navire pour veiller au danger, tandis qu'Orphée, le Thrace, encourage les rameurs par ses chants et les accords de sa lyre. C'est la Grèce entière, ce sont aussi les terres des aïeux qui s'avancent en masse vers les régions du Caucase.
Toutefois, il faut bien comprendre que la légende primitive n'était pas un mythe commercial ; suivant les milieux et les âges, tout se transforme et prend un sens nouveau. Il est certain que la plus ancienne forme du récit n'avait aucun rapport avec les mines d'or de la Colchilde : des vers de Mimnerme, qui paraissent dater d'environ vingt-cinq siècles et qui se trouvent intercalés dans la *Géographie de Strabon*, nous parlent des « rayons du Soleil à la course rapide » qui « reposent étendus sur un lit d'or »[614]. Evidemment, le mythe est purement solaire, et ce lit de rayons d'or, que l'on pourrait d'ailleurs chercher aussi bien à l'Occident qu'à l'Orient, n'est autre que le carquois de flèches déposé par le dieu quand il a fini de parcourir le ciel. Au crépuscule, il les place sur des amas de nuages empourprés ; à l'aurore, il les retrouve sur des écharpes de nuelles roses et reprend sa marche triomphante. Mais où se trouvent elles, ces armes solaires ? Au loin, toujours plus loin, par delà l'horizon des soirs, par delà l'horizon des matins, et il fallut que naquissent des âges utilitaires pour que les esprits étroits, comme celui de Strabon, vissent des lingots d'or en ces rayons du Soleil et une toison de brebis constellée de pépites dans le trésor conquis par Jason[615].
Au point de vue des connaissances géographiques de l'époque, il est également très fructueux d'étudier les versions données sur le voyage de retour des Argonautes d'après les différents auteurs, lyriques, dramaturges ou autres. Tous ces chantres ou historiens d'une longue période épique s'efforcent d'embrasser dans leurs récits l'ensemble des contrées de la terre qui leur étaient connues. Hésiode nous dit que l'Argo remonta le Phase, puis, arrivé dans le grand fleuve océan, se fit porter par lui autour du monde jusqu'au sud de la Libye, d'où il fut convoyé à travers le désert jusqu'à l'un des golfes de la Méditerranée. Un autre itinéraire part de la bouche du Tanaïs pour entrer par un circuit analogue à travers les portes d'Hercule. Mais le tracé qui finit par prévaloir est celui que propose Apollonius de Rhodes : il fait pénétrer l'Argo dans l'Ister ou Danube, d'où, par une série de diramations fluviales, il gagne l'Eridân ou Padus (Pô), puis le Rhodanus (Rhône); il le mène dans le pays des Ligures et des Celtes, lui fait parcourir la mer Adriatique et la mer Tyrrhénienne, visiter l'île d'Elbe, échapper, près du golfe de Naples ou ailleurs, au redoutable chant des Sirènes, puis aux dangers du détroit de Messine et pousser, dans le continent libyen, jusqu'au lac Triton, que cherchent les archéologues actuels sur les côtes de Tunisie.
Le mythe des Argonautes résume toutes les connaissances géographiques des Grecs à l'époque où commence pour nous l'histoire écrite du monde méditerranéen. C'est un document historique de premier ordre auquel s'ajoute le récit des aventures d'Ulysse, et qui correspond au tableau des peuples connus que nous a conservé la Genèse ; seulement, le résumé ethnographique transmis par les Sémites présente un caractère plus étroit. Les Hébreux tenaient surtout à se remémorer leur propre généalogie et à déterminer leurs relations, de parenté ou de haine héréditaire, avec les peuples qui les entouraient ; ils n'étudiaient le monde qu'à leur point de vue tout égoïste de nation choisie, tandis que les Grecs, plus curieux, sollicités par la pittoresque variété des rivages qui se déroulaient devant eux, comprenaient les étendues environnantes à un point de vue plus objectif : ils cherchaient, non à se glorifier, mais à savoir. Ce contraste est naturel entre deux races dont l'une habitait un étroit domaine entouré par le désert, dont l'autre, mobilisée par son milieu, se déplaçait volontiers de-ci de-là, sur les flots changeants de la Méditerranée.
Les conflits d'intérêts, les ambitions rivales qui devaient se produire entre les peuples, des deux côtés de la mer Egée, finirent par amener une violente rupture d'équilibre : ce fut la guerre de Troie, dans laquelle on vit la plupart des Grecs occidentaux, guidés par les Achéens, porter la guerre sur les côtes de l'Asie Mineure et s'y heurter pendant de longues années contre les populations dardaniennes de la contrée, apparentées aux Thraces de l'Hœmus, aux Phrygiens de l'Anatolie intérieure. On ne sait qu'à une couple de siècles près l'époque où eurent lieu ces terribles conflits dont la mémoire se maintiendra toujours parmi les hommes, grâce aux chants d'Homère et des rhapsodes ; on ne peut être sûr non plus que la Troie autour de laquelle le cruel vainqueur traîna le cadavre d'Hector soit une des villes exhumées par Schliemann sur la colline d'Hissarlyk : aucune inscription ne rendant authentique la découverte du « trésor de Priam », on ne peut encore préciser la place d'Ilion dans le temps et sur le sol. Ce qui est certain, c'est que le choc eut lieu et qu'il mit en mouvement, comme un orage, les populations de l'Hellade et de l'Asie Mineure ; on ne saurait également douter que les étroits bassins du Simoïs et du Scamandre, qui viennent aboutir à l'entrée même de l'Hellespont, n'aient été les lieux de rencontre entre les combattants ; les ruines, les tertres funéraires, les débris de villes calcinées témoignent de l'importance des événements qui s'accomplirent autrefois à cet angle nord-occidental de l'Asie Mineure. Peut-être pourrait-on concilier les affirmations contradictoires des savants à propos des temps et des lieux, en admettant qu'il y eut plusieurs « guerres de Troie » ; l'épopée d'Homère symboliserait alors toute une longue époque pendant laquelle les corsaires grecs faisaient des incursions guerrières dans ces beaux et riches territoires de la Dardanie. Tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, ils finirent par s'emparer des forteresses ennemies, et les Troyens survivants eurent à chercher un asile en terres étrangères. C'est ainsi que procèdent les nations pour résumer en une épopée ou même en un simple mythe toutes les vicissitudes d'un cycle de l'histoire.
Si l'on s'en tenait strictement au récit de l'lliade, il faudrait croire à une parenté très rapprochée entre les envahisseurs grecs et les Troyens. Les mœurs, les coutumes sont représentées comme étant les mêmes de part et d'autre ; des côtés opposés du rempart, les combattants se provoquent dans la même langue ; les dieux auxquels on adresse des objurgations ou des actions de grâce diffèrent les uns des autres, mais ils siègent sur le même Olympe. Des historiens ont ainsi pu prétendre avec une grande apparence déraison, en s'appuyant sur le texte précis des anciens chants, qu'il n'y avait aucune différence essentielle de race ou d'origine entre les armées qui se disputaient Ilion. Mais une épopée n'est point un mémoire historique. Elle transforme les événements qu'elle met en scène ; comme le théâtre, elle leur donne la même langue, elle les place en un même milieu[616] : les conditions de l'intérêt populaire sont à ce prix ; on n'eût pu tolérer l'intervention d'un interprète entre deux héros qui s'entre-heurtent, animés par des passions furieuses. De même que dans les romans de chevalerie, Croisés et Sarrasins s'interpellent comme s'ils avaient un langage commun, de même, dans le recul des temps lointains, le poète ne se gêne point pour faire converser comme autant de Grecs les guerriers de Troie et leurs alliés venus des profondeurs de l'Asie. Il se peut qu'en réalité le contraste des idiomes, des pensers et des mœurs ait été considérable entre les peuples en lutte ; il se peut que, dans une certaine mesure, la guerre de Troie symbolise un conflit entre l'Europe et l'Asie, analogue à celui qui se produisit pendant les guerres médiques. Qu'on se rappelle le début des Histoires d'Hérodote ! Dès ses premières paroles le grand voyageur, remontant aux origines, établit une différence ethnique entre les Européens et les Asiatiques et rend les Perses solidaires des Troyens : la cause de l'inimitié héréditaire serait bien, d'après lui, la ruine d'Ilion par les Grecs.
Quoi qu'il en soit, le cycle de la civilisation était certainement le même pour tous les riverains de la mer Egée, orientaux et occidentaux. Les uns et les autres avaient depuis longtemps dépassé l'âge de la pierre ; ils étaient encore en plein dans l'âge du bronze, bien que déjà les armes de fer fussent probablement en usage. Un beau vers que trois mille années n'ont pu vieillir revient deux fois dans l'Odyssée (XVI, 394 ; XIX, 13) : « De lui-même le fer entraîne l'homme ». Cette parole, que la répétition même indique comme ayant été un proverbe, ne peut avoir pris ce caractère de dicton que dans un siècle où, pour se battre, les guerriers employaient le fer, le métal dont les bourreaux et les soldats se servent encore pour trancher les chairs, couper les membres et les têtes[617]. Le témoignage des Grecs eux-mêmes est unanime à faire remonter aux Asiates le mérite de la découverte de la fabrication du fer. De toute antiquité les mineurs chalybes, qui vivaient sur les rives méridionales du Pont-Euxin, vers les bouches de FIris, étaient fameux comme fabricants d'armes, et même ils apprirent à durcir le fer, à le changer en acier : d'où le nom de *chalybs* que prit le nouveau produit.
La guerre, fatale aux Troyens, qui furent exterminés ou vendus comme esclaves sur les marchés lointains, fut aussi funeste aux Grecs : elle ne porta que malheurs avec elle. Tandis que les peuples civilisés des petits États de la Grèce méridionale envoyaient leurs hommes les plus vaillants et dépensaient toutes leurs ressources à la conquête d'un empire, les Doriens, barbares du Nord, profitaient de l'affaiblissement de leurs voisins et parents pour envahir les contrées du Sud, appauvries, privées de leurs défenseurs : une nouvelle migration de Grecs eut lieu. La disposition triangulaire de la péninsule des Balkans devait avoir pour conséquence de comprimer les peuples dans la direction du Sud ; chaque grand mouvement se propageant des plaines du Nord aidait aux migrations qui se faisaient des vallées de l'Hæmus et du Pinde vers la Thessalie et l'Epire, et de ces contrées elles-mêmes vers les bords du golfe de Corinthe et le Péloponèse. C'est ainsi que les Pélasges s'étaient répandus dans les contrées du Sud, ainsi que les Argiens du Nord, groupés au pied de l'Olympe, avaient émigré vers la péninsule du Midi qui devint l'Argolide.
Homère mentionne à peine les Doriens ; ceux-ci, pauvres clans de montagnards, ne comptaient guère à son époque parmi les peuples de la Grèce proprement dite. Pourtant les dissensions des Hellènes policés et l'affaiblissement des États méridionaux leur fournirent l'occasion de prendre un ascendant qui dura pendant des siècles. Guidés par des princes achéens qui se prétendaient « fils d'Hercule » et qui voulaient retourner en conquérants dans leur patrie, les Doriens quittèrent leurs âpres régions pour aller gaiement au pillage de contrées plus ensoleillées. De rudes agriculteurs et de pâtres qu'ils étaient, ils se firent, nous l'avons dit, hommes de carnage et de butin, ce à quoi leur milieu sauvage les prédisposait déjà. Ils apprirent à vivre, « non du soc de la charrue mais du fer de la lance » : terres, esclaves, richesses, ils demandèrent tout à cette pointe acérée qu'ils tenaient devant eux. Il semble d'ailleurs que ce mode de combattre leur facilita la victoire : contre les Achéens qui se précipitaient en désordre, à la façon des héros d'Homère, en commençant par se braver et s'injurier mutuellement, les Doriens s'avançaient en silence, pressés les uns contre les autres, comme un rempart mouvant[618] : c'était presque la phalange macédonienne, plusieurs siècles avant Philippe.
Les invasions doriennes se succédèrent probablement pendant de nombreuses générations d'hommes, et tous les indices s'accordent pour faire de cet exode la simple continuation de mouvements antérieurs qui avaient amené les « Hellènes » proprement dits, ou plutôt les rois conquérants et chefs de guerre, parmi les autochtones de race pélasgique. Les aristocrates aux grands yeux bleus, à la chevelure flottante et dorée, au crâne allongé, au nez droit sans dépression à la racine, ces beaux hommes souples et forts qu'aiment à représenter nos poètes et les sculpteurs, auraient été des « Hyperboréens », des immigrants du Nord, frères des Germains et des Scandinaves.
Venus à différentes époques, mais toujours en maîtres, ils se considéraient volontiers comme les Grecs par excellence, quoiqu'ils fussent peu nombreux en proportion des habitants originaires, et qu'ils fussent nécessairement condamnés à perdre leur type, si ce n'est en Albanie peut-être, pour ressembler aux hommes bruns qui constituaient le fond national. Du moins avaient-ils conservé leur langage, appartenant à la souche aryenne comme celui des populations du nord de l'Iran.
Après le grand ébranlement dû aux invasions doriennes, dites le « retour des Héraclides », l'équilibre de la Grèce continentale et du Péloponèse se trouvait complètement changé. Une « Doris » ou population dorienne pure occupait la haute partie du cirque de montagnes où naît le Céphise béotien, entre le Kallidrome et le Parnasse : c'est là, ou plus près de l'ancienne patrie thessalienne, que s'étaient établis les clans doriens qui gardèrent le mieux les mœurs originaires, cultivant eux-mêmes le sol des âpres et pauvres vallées qu'ils avaient conquises. Mais le gros de l'armée envahissante avait poussé plus avant, s'était emparé de la Phocide jusqu'au golfe de Corinthe, puis, contournant l'Attique, vaillamment défendue, avait forcé les portes du Péloponèse, à Mégare, à Corinthe et, refoulant, massacrant, asservissent les populations résidantes, avait fait, par le droit de la lance, une terre dorienne des anciens royaumes et communautés pastorales de l'orient et du centre de la péninsule.
L'Argolide et la Lacouie surtout devinrent les centres de la domination dorienne, sans que, d'ailleurs, la race des conquérants s'y conservât pure : plus tard, les rois de Sparte eux-mêmes se vantèrent de leur origine achéenne[619]. Les régions du Péloponèse qui, en tout ou en partie, échappèrent aux Doriens furent les terres montagneuses du nord et du centre. Les Achéens, repoussés dans les vallées du Cyllène et de l'Erymanthe, se pressèrent les uns contre les autres en vue des eaux du golfe de Corinthe ; les pasteurs Arcadiens, cantonnés dans leur forteresse, au milieu du Péloponèse, gardèrent en maints endroits la jouissance de leurs forêts et de leurs prairies, et si les Messéniens durent à la fin recevoir la loi de l'atroce vainqueur, du moins fut-ce après avoir résisté héroïquement. Quant à l'Elide, aux belles campagnes arrosées par des eaux abondantes, elle était absolument ouverte aux invasions doriennes, et fut en effet soumise à des rois de la race conquérante, mais en vertu d'un accord avec des cités confédérées. Bien avant que les jeux olympiques devinssent la fête de la Grèce par excellence, l'Elide était un pays vénéré de tous, grâce à un sanctuaire fondé par le mythique Pélops et aux jeux publics qui ajoutaient à la sainteté et à la renommée du temple. Aussi la contrée fut-elle relativement épargnée par les féroces Doriens et, plus tard, échappa-t-elle longtemps aux incursions et aux pillages, malgré les énormes richesses qu'y apportaient les fidèles et les gymnastes. De même, de l'autre côté du golfe de Corinthe, le petit État sacerdotal de Delphes dut à la majesté de ses oracles le maintien de son indépendance et l'acquisition de ses trésors[620].
Même par delà les détroits et la mer, les peuples eurent à se déplacer par suite de la grande migration dorienne, qui, après la prise de possession des ports du Péloponèse, se poursuivit aussi sur les eaux. Ainsi les Ioniens, trop comprimés dans l'Attique, terre trop étroite pour eux, durent par contre-coup essaimer vers les côtes de l'Asie Mineure pour y chercher des patries nouvelles ; de belles cités naquirent au bord des golfes abrités, sur des promontoires faciles à défendre, et quelques-unes d'entre elles, devenues de grands entrepôts de commerce, des lieux d'étude et de savoir, prirent dans l'histoire de la pensée humaine une place à peine moins grande que celle de l'Athènes d'Europe[621]. Dans cette partie du monde ancien se produisit donc un mouvement historique très puissant, orienté de l'Ouest à l'Est, précisément en sens inverse de la marche prétendue normale de la civilisation, décrivant sa trajectoire dans la direction de l'Occident. La riche floraison de culture qui s'accomplit dans les péninsules de l'Asie Mineure eut certainement parmi ses causes majeures ce fait considérable que les exilés volontaires de la Grèce européenne comprenaient surtout des hommes exceptionnels d'initiative et d'intelligence. Quelles que soient d'ailleurs les heureuses conditions du milieu nouveau, les colonies fondées par des hommes que de fortes convictions ou des passions énergiques soutenaient dans leur désastre se sont toujours illustrées parmi les communautés politiques. Mais combien ces vaillants hommes furent-ils en cette circonstance aidés par la nature !
Les presqu'îles frangées de l'Asie Mineure, les vallées fertiles qui découpent le littoral, les îles qui forment comme un deuxième rivage au-devant du premier et lui donnent une succession de rades et de ports naturels, tout cet ensemble qui diffère tellement par son aspect et sa nature du haut plateau anatolien, âpre, monotone, aride et se développant en bassins fermés autour de baies salines, constitue en réalité un monde tout à fait à part : c'est, en géographie comme il le fut en histoire, une véritable Grèce asiatique[622] ; mais cette autre Hellade se distinguait de la première par des proportions plus grandes. Les terres de l'Asie grecque ont de larges campagnes d'une tout autre ampleur et d'une plus grande richesse en alluvions généreuses que les petits bassins étroits du Péloponèse et de la Béotie. Des fleuves abondants les parcourent, fournissant en suffisance l'eau nécessaire à l'irrigation, ouvrant des chemins de communication faciles avec les plateaux de l'intérieur et les populations lointaines du Taurus[623].
De toutes les villes de cette Hellade d'Asie, Milet fut celle qui développa le plus d'initiative et d'intelligence pour l'extension de son commerce et de sa gloire. D'ailleurs, elle disposait d'avantages naturels de premier ordre : située vers le milieu des parages de navigation qui s'étendent de l'entrée de l'Hellespont à l'île de Crète, elle occupait l'issue de la vallée la plus large, la plus fertile et la plus longue de toute l'Asie Mineure occidentale, elle se trouvait donc au lieu le plus favorable pour l'échange entre les terres de la mer Egée et les contrées de l'intérieur, Phrygie et Cappadoce. Aussi les marins de toute race qui s'étaient succédé comme « thalassocrates » dans la Méditerranée orientale, les Phéniciens, les Cretois, les Cariens, puis les Ioniens, avaient les uns après les autres occupé le port de Milet, lui donnant, par le mélange de leurs civilisations diverses, un caractère essentiellement cosmopolite et une remarquable intelligence commerciale. Et les Milésiens, prudents acquéreurs de richesses, s'étaient bien gardés de se lancer dans une politique de conquêtes, qui peut-être n'eût pas été difficile : évitant les routes du plateau qui s'ouvrait à eux par la vallée du Méandre, ils se bornaient de ce côté au rôle d'intermédiaires du trafic et profitaient surtout des chemins de la mer pour aller chercher des matières premières à leur industrie chez les peuples lointains.
Ils s'assurèrent néanmoins d'une route terrestre qui permît d'éviter le couloir des Dardanelles, souvent fermé par des vents contraires ; ils se fixèrent à Skepsis, à l'étape médiane entre le golfe abrité par Lesbos du côté de l'Archipel et la baie de Kizique sur la Propontide[624]. La mer Noire finit par devenir le domaine presque exclusif des Milésiens. De l'Hellespont à la Khersonèse Taurique et au pied du Caucase, ils fondèrent environ quatre-vingts comptoirs, dont beaucoup si bien choisis qu'ils devinrent des cités considérables et se sont maintenus jusqu'à nos jours malgré les vicissitudes de l'histoire[625]. Quant à la cité mère, la glorieuse Milet, les avantages exceptionnels que lui avait donnés la nature ne devaient durer qu'un temps ; elle était condamnée par les éléments à disparaître un jour ou du moins à se déplacer ; car les alluvions du Méandre, ne cessant de gagner sur les eaux du golfe Latmique, enfermèrent graduellement la cité d'une ceinture de marais ; ses ruines sont perdues maintenant au loin dans l'intérieur des terres.
Combien d'autres cités ioniennes, éoliennes, doriennes se fondèrent, comme Milet, sur ces rivages heureux de l'Asie Mineure et dans les îles de la côte. A l'angle sud-occidental de la péninsule anatolienne naquit Halicarnasse, le « Fort de la mer » ; Diane vit son temple se dresser dans Ephèse, ville qui se fit conquérante et s'acquit de vastes territoires en terre ferme, tandis que Milet songeait à établir des comptoirs sur les rivages des mers seulement. Samos, Smyrne, Chios, Phocée, Cumes (Cyme) portent des noms à peine moins glorieux que celui de Milet, et chacune de ces mères eut aussi de nombreuses filles parmi les cités riveraines de la Méditerranée. Les colonies de l'Orient hellénique possédaient un lieu de ralliement dans l'île de Delos où se célébraient de grandes fêtes religieuses depuis des temps immémoriaux, et où les Grecs occidentaux, Athéniens et gens de Chalcis, venaient se rencontrer avec leurs frères des tribus émigrées[626].
Dans leurs exodes, les Grecs, toujours très imaginatifs, aimaient à donner pour raison de leur déplacement un oracle de l'Apollon delphien, tandis qu'en réalité les causes diverses étaient toujours d'ordre économique, social ou politique. Des haines de classes, des rivalités entre familles ambitieuses, l'insuffisance des champs de culture, la perte ou l'amoindrissement du territoire, ainsi que ce fut le cas lors des invasions doriennes, telles furent les vraies raisons déterminantes de ces migrations.
La plus fameuse de toutes est celle qui donna naissance aux « douze cités ioniennes » de l'Asie Mineure, mais combien d'autres essaims se portèrent vers des rivages éloignés, de la Thrace à la Sicile, et de la Sicile aux portes de l'Océan ! L'esprit d'imitation, le goût des aventures contribuèrent également pour une forte part à ce mouvement d'expansion des Grecs : les jeunes gens se décidaient assez facilement à l'expatriation, tant la mer paraissait propice aux voyages, tant l'espoir d'un destin favorable entrait aisément dans l'âme hardie de l'Hellène. L'oracle consulté répondait naturellement suivant les vœux de ceux qui s'adressaient à lui, et bientôt les barques fuyaient vers des contrées que l'on ne connaissait guère que par des récits fabuleux, mais où l'on retrouvait des sites analogues à ceux de la patrie. Les îlots de Massilia ne ressemblaient-ils pas à ceux de Phocée, et la fontaine d'Aréthuse qui jaillit dans l'île syracusaine d'Ortygie n'est-elle pas la résurgence du fleuve Alphée ? Partout on pouvait reconstituer une image du lieu natal, avec son acropole, ses temples et ses autels bocagers.
Les colonies filiales, toutes fondées par des citoyens jeunes et fiers, emplis du sentiment de leur force et de leur supériorité sur les « barbares », constituaient des communautés entièrement libres, presque toujours sans lien de vasselage envers la mère patrie ; mais cette liberté même les associait d'autant plus fortement au pays des aïeux, par la sympathie et par la culture des traditions communes. Toute proportion gardée, la situation était analogue à celle qui rattache un Canada, une Australie et une Nouvelle Zélande à une Grande Bretagne. Quoique dispersés dans toute l'étendue du bassin de la Méditerranée, sous des climats divers et en des milieux dont les populations différaient beaucoup par les mœurs et le langage, les colons grecs gardaient jalousement leurs privilèges de race et de civilisation : ils faisaient toujours partie du monde hellénique, et par le commerce entretenaient de fréquentes relations. Dans la grande époque de la floraison grecque, ils s'associaient avec ferveur au mouvement des idées qui se produisait dans l'Hellade européenne, dans les îles, dans l'Asie Mineure. C'est en grande partie à la passion des Grecs du dehors que les jeux gymniques, célébrés par la mère patrie à Delphes, à Olympie, dans l'Isthme et dans Athènes, durent leur extrême importance comme fêtes d'union morale entre tous les Hellènes. Des vases conquis aux Panathénées se retrouvent dans toutes les parties du monde grec, aussi bien en Sicile, en Cyrénaïque et en Italie que dans la Grèce proprement dite, ce qui prouve que les champions étaient accourus de toutes les colonies helléniques[627].
Le grand mouvement des migrations qui fut la conséquence des invasions doriennes eut donc à maints égards des résultats heureux dans l'histoire de la civilisation grecque, puisqu'il étendit de beaucoup le domaine de la race et de la langue : toute la moitié du bassin de la Méditerranée se trouva ainsi conquise à l'influence partie de la petite péninsule hellénique. Que de cités d'origine barbare se vantèrent d'avoir eu pour origine des colonies grecques : jusqu'aux Irlandais de nos jours qui, par fierté nationale, se donnent sérieusement le nom de Milésiens ! À l'étranger, loin des villes conquises, des champs ravagés, les diverses sous-races entre lesquelles se divisait la nation grecque. Doriens, Ioniens, Achéens, Eoliens, apprenaient à se détester moins, à se sentir davantage les fils de la même mère Hellade, et des mélanges nombreux eurent lieu entre les descendants des frères ennemis. Ainsi, les Doriens qui continuèrent leur migration par delà les mers, en Crète, à Rhodes, dans les presqu'îles de l'Asie Mineure, jusque dans la Cyrénaïque, cessèrent bientôt de ressembler aux hommes de leur race qui en représentent le mieux l'âpre génie, les durs guerriers Spartiates : ils changèrent avec le milieu. On peut en juger par le plus célèbre des Doriens, Hérodote, le glorieux fils d'Halicarnasse. C'est dans le doux dialecte ionien qu'il écrivit ses Histoires, c'est vers Athènes, comme vers la patrie de sa pensée, qu'il revenait après ses longs voyages dans les diverses parties du monde connu, et lorsqu'il mourut, il s'occupait à fonder une colonie athénienne dans la Grèce de l'Italie, sur l'emplacement de l'ancienne Sybaris, démolie par les Crotoniates.
Mais si l'expansion de la race hellénique fut un des heureux résultats indirects de l'invasion dorienne, les conséquences directes dans les pays immédiatement frappés en furent terribles et firent brusquement reculer la culture chez les populations conquises à la pointe de la lance et que la haine de l'oppresseur réduisait à la servitude. Les Doriens, envahisseurs barbares, ont trouvé naturellement des historiens, adorateurs de la force, qui se sont rangés du côté des vainqueurs, précisément parce qu'ils ont vaincu et qu'il est profitable d'aduler les puissants, même ceux qui sont morts depuis des milliers d'années. Il est certain que le régime imposé par les Spartiates fut atroce et que le peuple des Hilotes, de libre et policé qu'il était avant la conquête, devint un lamentable ramassis d'esclaves : jamais il ne put se relever de son abjection et jamais ses maîtres ne purent atteindre à l'idée de la liberté civique ; bien que Grecs, ils restèrent vraiment « barbares ». Comme un corps étranger introduit dans un organisme sain, ils développèrent dans le monde grec des maladies redoutables. On peut dire que de toutes les causes de mort déposées dans la civilisation hellénique, c'est leur action qui fut la plus funeste.
Le régrès de l'Hellade se manifesta surtout de la manière la plus évidente dans les contrées du nord, Epire et Thessalie, que les Doriens avaient traversées en entier dans leur invasion triomphante. Ces régions, qui tenaient une si grande place dans la mémoire et dans la religion des Grecs et où se maintenait dans leur pensée le siège de leurs dieux, cessèrent d'être considérées comme appartenant au monde hellénique.
La force des populations du nord pour toute initiative supérieure ou pour tout exemple à suivre se trouva définitivement épuisée : pendant les trente siècles de l'histoire connue, cette poétique Thessalie, qui donna tant d'éléments précieux à notre avoir légendaire et mythique, n'a pris aucune part appréciable à l'action de l'humanité. Même dans les contrées du sud, qui maintinrent quand même le nom de la Grèce, l'invasion dorienne fit d'abord reculer en tous lieux la culture hellénique, ainsi qu'en témoignent nettement les manifestations d'art. Comme tous les gens de guerre, les Doriens étaient pleins d'un arrogant mépris pour les inventions, les métiers, les œuvres, les idées des nations dont ils envahissaient le territoire, ils n'avaient que faire des beaux vases, des figures sculptées, des bijoux patiemment gravés. Il y a régression incontestable dans le travail et la richesse, dans l'art et l'industrie, après la période que l'on peut désigner comme « achéenne » ou « mycénienne », et un siècle ou deux durent s'écouler avant que le progrès eût repris son cours normal[628].
D'ailleurs, une grande partie du monde grec était encore dans la phase purement agricole de son développement, et, chose curieuse, ceux qui s'occupaient d'un autre labeur que celui de la culture, pour lequel la force et la santé sont indispensables, étaient régulièrement choisis parmi les infirmes : l'agriculteur hellène, de même qu'en nombre de districts le paysan français décidant que tel fils malvenu sera prêtre ou maître d'école, avait grand souci de remettre sa terre à des héritiers vigoureux et de solide membrure ; les boiteux se faisaient d'ordinaire forgerons, et c'est pour cela que ceux-ci attribuèrent la même infirmité à Hephaïstos, leur divin patron ; les aveugles, comme le plus illustre d'entre eux, Homère le rhapsode, se faisaient chanteurs, danseurs, improvisateurs et récitateurs de vers. Incapables de tirer leur propre nourriture du sol et de vivre d'une manière indépendante, les artisans et les chanteurs étaient obligés de travailler pour la communauté : ils devenaient « démiurges », c'est-à-dire les « travailleurs du peuple », et n'étaient pas absolument considérés comme des hommes libres[629].
Aux temps d'Homère, les Grecs sont loin d'être les premiers dans les arts, et ils ne font aucune difficulté pour le reconnaître : ce sont des produits d'origine étrangère qu'ils célèbrent comme étant les plus beaux : épées de la Thrace, ivoires de la Libye, bronzes de Cypre et de la Phénicie. On a trouvé des bijoux dans les tombes athéniennes de cette époque, mais pour la qualité du métal, aussi bien que pour l'originalité de la décoration, ils sont très inférieurs à ceux que l'on a retirés des tombes mycéniennes. Les métaux précieux étaient devenus moins abondants et d'un emploi plus rare. En outre, le style a changé : l'artiste ne prend plus ses modèles dans les mille formes de la vie, plantes et animaux ; à l'exception de l'oiseau des marais, et plus tard du cheval et de l'homme, il ne représente plus de formes animées. Il n'avive plus les courbes, et ses motifs sont empruntés à des figures géométriques, sans doute élégantes et variées, mais toujours rectilignes.
Ce système d'ornementation, qui coïncide avec l'invasion dorienne, a dû très probablement être apporté par elle des régions de l'Europe centrale et se rattache au style qui a prévalu chez les populations septentrionales, sur les rives de la Baltique. Il remplaça un art beaucoup plus riche et plus avancé qu'avaient connu des populations plus riches et plus civilisées. Mais ce ne sont point les Doriens porteurs du style nouveau qui en furent les meilleurs interprètes : c'est dans l'Attique, destinée à devenir plus tard le pas par excellence de la sculpture, que les poteries à dessins géométriques arrivèrent à leur perfection. La finesse de l'argile recueillie dans le sous-sol de la plaine du Céphise d'Attique fut pour une grande part dans cette excellence des produits athéniens, mais le goût naturel des céramistes annonce déjà la race qui devait élever les monuments de l'Acropole.
En jetant les yeux sur une carte de la Grèce, l'observateur, sans connaissance préalable de l'histoire, tombé, supposons-le, d'une planète voisine, remarquera d'abord quelques points vitaux, où, devra-t-il lui sembler, se concentrera le cours des événements. Tout d'abord il sera frappé par la position géographique de Corinthe, située près de la partie la moins large et la moins accidentée de l'Isthme, au pied d'un rocher facile à transformer en citadelle. Ses plages et les criques voisines, d'un côté sur le golfe de Corinthe, de l'autre sur le golfe Saronique, sont autant de ports naturels, et les eaux mêmes de ces golfes, entourées de montagnes ou d'îles élevées, servent de rades aux navires. En ce lieu devait naître un entrepôt de trafic, d'abord entre les rivages des deux petites mers qui séparent le Péloponèse de la Grèce continentale, puis entre la mer Egée, l'Adriatique et tous les rivages de l'Occident. Lorsque l'histoire commence, Corinthe nous apparait comme une ville illustre entre les villes, et les divinités de la mer, apportées par les Phéniciens, trônent dans ses temples. La fable nous dit que, déjà bien avant les envahisseurs doriens, Sisyphe y roula les puissants rochers de la forteresse, ce qui donna sans doute occasion à ses ennemis d'imaginer le tourment auquel il fut condamné dans le Tartare, celui de remonter sur une pente un roc qui dévalait avant d'atteindre le sommet. A l'époque de sa prospérité, Corinthe devint la cité de la Grèce qui renferma le plus grand nombre d'habitants se pressant dans une seule enceinte : trois cent mille personnes s'y trouvaient réunies. L'échange des marchandises ne suffisant pas à son activité, elle s'improvisa grand centre de fabrication pour les poteries, les métaux, les œuvres de luxe et d'art. Quelques-unes de ses colonies furent parmi les plus célèbres du monde hellénique, notamment Corfou et Syracuse, celle-ci la plus grande et la plus peuplée de toutes les cités coloniales. Telle était la gloire de Corinthe que son nom s'identifia souvent à celui de la Grèce entière : le jour de sa destruction par les Romains, il y a vingt siècles et demi, fut considéré par tous comme la fin même de la nation.
Autre lieu que l'examen sommaire révèle aussitôt comme vital pour la rencontre des hommes et l'échange des marchandises : Chalcis. Cet endroit privilégié possède à la fois les avantage d'une ville continentale et ceux d'un port maritime. La cité se trouve au loin dans l'intérieur des terres, et cependant au point de rencontre de deux golfes ; elle commande à la fois les chemins maritimes du Nord et du Sud, et par un simple pont, facile à défendre en cas d'attaque, se rattache à la péninsule de l'Attique et à l'ensemble de l'Europe. En outre, elle avait une source locale de richesses, fournie par ses mines de cuivre, et de toutes parts accouraient les marchands. Devenue centre de commerce et de puissance, elle fonda de nombreux comptoirs sur les rives lointaines et finit même par devenir la métropole de trente-deux villes, bâties par elle dans la triple péninsule projetée comme une main au sud de la Thrace et connue encore de nos jours sous le nom de « Chalcidique ». Combien grand eût pu devenir le rôle de Chalcis, comme celui de Corinthe, si les avantages de sa position avaient été complétés par un domaine environnant d'une grande étendue, présentant un caractère d'unité géographique ! Mais Chalcis et Corinthe n'étaient que des points, pour ainsi dire, et, malgré leurs avantages locaux extraordinaires, elles furent distancées historiquement par des cités moins favorisées quant au site, mais ayant de plus vastes territoires pour dépendances naturelles.
Dans la concurrence vitale qui se produisit entre les nombreuses cités de la Grèce, avec leurs divers avantages locaux pour la production agricole, industrielle ou minière, les facilités du commerce, et la puissance de résistance ou d'attaque, un certain équilibre finit par s'établir entre les petits États de la Grèce continentale et ceux du Péloponèse, mais c'était un équilibre peu stable, comme celui qui se produit dans les phénomènes éternellement changeants de la vie. Les deux contrées qui s'affrontaient de chaque côté de l'isthme de Corinthe étaient à peu près égales en étendue, car les parties montueuses de la Grèce du Nord, que le haut Parnasse et les autres grands massifs de montagnes, jusqu'aux arêtes maîtresses du Pinde, séparent de la Boétie et de l'Attique, restaient à demi en dehors de la Grèce, à cause de l'âpreté du sol et de la sauvagerie des populations. Dans l'ensemble, le Péloponèse présentait plus de force compacte, plus de solidité, non seulement pour la défense, mais aussi pour l'offensive. L'avantage revenait à la Grèce du Nord quand elle ajoutait à sa puissance celle des îles voisines jusqu'à la côte d'Asie. D'ailleurs, les frontières oscillaient constamment entre les deux Grèces, différentes par leur tension naturelle, par leur génie propre, par leur manière de vivre et de comprendre la vie. Les rivalités de commerce, les jalousies, les rancunes et les brouilles, les alliances et les guerres modifiaient d'année en année les forces respectives.
Sparte et Athènes symbolisèrent et représentèrent matériellement les génies des deux contrées, des deux groupes ethniques, car le Péloponèse fut surtout la terre des Doriens, et l'Attique devint le centre des Ioniens. Tout d'abord le contraste se révèle par ce qu'on appelle les « lois » et ne fut en réalité que la vie sociale et politique des peuples de la Grèce. La nature seule, le simple milieu du sol et du climat n'expliquent point cette opposition, il faut tenir compte aussi du milieu moral que créait aux Spartiates leur caractère d'étrangers s'installant de force en un pays nouveau pour eux, où ils se trouvaient toujours en danger. En effet, l'ambiance de la contrée dans laquelle se déroulait leur existence n'a rien de tragique en elle-même. La plaine est fertile, une des étymologies proposées pour le nom de Sparte a le sens de « sol fécond ». L'Iri, l'ancien Eurotas, se déroule dans une large campagne qui fut jadis un lac et qui laissa d'épaisses couches d'alluvions, puis, au delà d'âpres défilés, se déverse dans le golfe de Laconie à côté d'un « fleuve royal » (Vasili Potamo) qui vient de s'élancer en source du fond de galeries calcaires. Un bel amphithéâtre de montagnes, que commande à l'ouest le superbe Taygète ou Pentedactylon (aux cinq doigts), entoure la plaine de Sparte et lui fait un cercle d'escarpements blanchâtres alternant avec des fonds d'ombre et de verdure.
Les résidants originaires de cette belle contrée, les Laconiens, se disaient fils des Pélasges autochtones, « nés du sol », et vivaient en paix avec les habitants des vallées et des hautes combes voisines ; la conquête dorienne en fit des asservis : ce sont eux qui, sous le nom de Periœques ou « Gens des Alentours », « Bordiers », « Clients », continuèrent de se livrer aux travaux de la campagne et aux industries héréditaires. Ces occupations diverses les avaient enrichis aux temps anciens, alors que des colonies phéniciennes peuplaient Cythère et les comptoirs d'échange et de pêcheries de coquillages à pourpre sur le pourtour du golfe. Pendant toute la période de l'histoire grecque proprement dite, au contraire, les Laconiens, soumis à une domination très dure et menant une existence précaire, ne travaillèrent que pour le profit de leurs âpres patrons, les Spartiates. C'est à eux pourtant que les peuples de la Grèce venaient acheter des meubles, des instruments en bois et en fer, des vêtements, des chaussures. Constituant surtout un prolétariat ouvrier, ils enrichirent leurs maîtres qui, sans eux, n'eussent jamais pu maintenir leur pouvoir. Sans les laborieux Lacédémoniens, la domination des Spartiates eût été impossible ; mais l'histoire oublia ces humbles pour concentrer toute son attention sur les hommes de guerre campés à Sparte. Elle négligea surtout les Hilotes, anciens habitants de la plaine rapprochée de la mer : ceux-ci, qui avaient longtemps résisté, furent punis du plus dur esclavage ; ayant à peine gardé le nom d'hommes, ils restèrent complètement ignorés des autres Grecs, quoique par le nombre ils fussent les premiers dans le territoire lacédémonien.
Ainsi les Spartiates avaient dû se créer un milieu artificiel, parfaitement à part, en dehors du milieu naturel, qui avait été celui des Laconiens et des Hilotes. Etablis dans le pays la lance à la main, après un exode guerrier qui, des régions du Pinde jusqu'au centre du Péloponèse, avait usé des générations entières, ils n'avaient plus d'autre métier que la guerre. Leur cerveau s'était fait à la lutte incessante et ne pouvait plus s'accommoder à la préparation des travaux pacifiques. Ils eurent à subjuguer d'abord les populations résidantes, puis celles des monts environnants. Leurs voisins de l'ouest, les vaillants Messéniens, qui possédaient de très fécondes vallées, plus riches encore et plus étendues que celles de la Laconie, soutinrent longtemps la fureur guerrière des Spartiates. Ceux-ci, devenus les maîtres incontestés du Péloponèse, eurent tout le monde grec pour champ de conquête et de pillage. Ils devaient avoir, en outre, le souci constant de se garder, et ils le firent avec une logique, une méthode dont on ne trouve peut-être d'autres exemples que chez les Peaux-Rouges du Nouveau Monde, tenus également à une vigilance continue par un danger de tous les instants. Leur ville était un camp, d'autant mieux surveillé qu'ils avaient eu la fierté de ne pas l'entourer de murailles et qu'ils formaient un rempart vivant autour de leur Apollon dorien, brandissant la lance comme lui : leur divinité, leur idéal ne pouvait être que la force. Groupés en une petite armée au milieu de populations éparses qu'ils terrorisaient par de fréquents massacres, ils compensaient par la solidité de leur position stratégique et par la pratique incessante de la violence guerrière la faiblesse relative de leur nombre — environ un contre dix.
On connaît la dure sévérité des lois, attribuées au personnage légendaire de Lycurgue, mais issues en réalité de l'inéluctable nécessité dans laquelle le péril continu avait placé les Spartiates. Ces lois n'étaient pas inspirées par le génie dorien, comme le dit Otfried Müller, car les tribus de même race vivant en des conditions différentes ne connaissaient point cette organisation sociale et politique : elle était dictée par le milieu historique, résultat de tous les milieux antérieurs, naturels et artificiels[630].
Le Spartiate, livré dès l'âge de sept ans à l'Etat, c'est-à-dire à l'assemblée des guerriers, était aussitôt dressé, façonné de manière à devenir un guerrier de plus : on l'entraînait à la force et à l'adresse ; on en faisait un animal de combat, on l'exerçait à la lutte sanguinaire, même contre ses camarades ; on lui livrait dans les jours de fête la racaille méprisée du populaire, pour qu'il l'insultât et la battît : on l'excitait même à la rapine, comme il convient à un bon soldat, et l'on se gardait bien de lui apprendre à lire, de peur que l'étude lui ouvrît une perspective sur un monde inconnu, différent de celui auquel on le destinait. A peine devait-il savoir parler : son langage, interprétant une idée fixe de guerre et de domination, se bornait à l'expression précise de la volonté, sans éloquence ni poésie. On n'exaltait en lui qu'une seule vertu, celle de l'endurance, de la force, du courage, et cette vertu même devait lui servir à priver les autres de leur vie ou de leur liberté.
Le travail restait interdit à ces parasites, quoiqu'ils eussent commencé par se distribuer des terres, incessibles et inaliénables. Mais c'est à d'autres, aux Laconiens, aux Hilotes, qu'il incombait de se fatiguer pour eux, de leur construire des demeures, de leur porter du pain et des fruits, de leur tisser des étoffes et de leur forger des glaives.
En échange de leur labeur, les Hilotes asservis n'avaient aucun droit et pouvaient s'estimer heureux d'être parmi ceux auxquels on laissait la vie. C'était fête de les enivrer, de les montrer ignobles et vomissants afin que les enfants, fiers de leur plus noble sang, apprissent à mépriser ces esclaves. Mais il fallait les haïr quand il y avait danger. On tuait les plus forts et les plus beaux, pour qu'ils n'eussent pas l'audacieuse pensée de se comparer avec leurs maîtres ; dans la guerre du Péloponèse, lorsque les Spartiates purent craindre un soulèvement de la foule asservie, ne mit-on pas au concours la dignité de citoyens, afin qu'il se fit ainsi une sélection des plus vaillants, puis, quand deux mille d'entre ces ambitieux de liberté se furent présentés, ne s'empressa-t-on pas, nous dit Thucydide, de les faire disparaître en quelque ténébreuse embûche ?
Ainsi tenus par leur propre destin, prisonniers de leur propre crime de guerre et d'oppression, qui les obligeait à guerroyer, à opprimer sans cesse, les « héros » Spartiates devaient, chez leurs voisins, invariablement choisir pour alliés les familles aristocratiques, ambitieuses comme eux de réduire le peuple à la soumission ou même à la servitude ; ils étaient condamnés au mal aussi bien qu'à l'ignorance. Dans le grand péril commun, lorsqu'on vit s'ébranler l'immense armée des Perses et des Mèdes pour venir écraser la petite Grèce, les Spartiates se firent plus d'une fois les alliés du despote étranger, et quand la domination de Lacédémone fut enfin brisée, ceux d'entre ses citoyens qui restaient s'adonnèrent surtout — digne fin de leur carrière — à la profession de guerriers à gages dans les bandes de quelque tyran.
D'ailleurs, leur sang non renouvelé par les croisements avait subi la décadence qui frappe inévitablement toutes les aristocraties : leur nombre, énuméré à diverses époques, témoignait d'un amoindrissement graduel, causé bien plus encore par le déclin de la race que par les pertes d'hommes dans les batailles. A la fin, ils n'étaient plus assez pour se risquer à combattre seuls ; ils ne pouvaient entrer en campagne qu'appuyés sur des alliés et des mercenaires. Ce n'en est pas moins un fait historique des plus curieux que celui de la durée plus de cinq fois séculaire d'une puissance militaire, maintenue avec si peu de changements et une si lente évolution intérieure, dans cette Grèce si mobile, si prompte à se renouveler. Hommes de bronze, que ne troublait point le travail de la pensée, les Spartiates pouvaient, de génération en génération, rester à peu près les mêmes en apparence, au milieu d'un monde rapidement transformé.
C'est là ce qu'exprimait la légende de Lycurgue, se retirant à Delphes et s'y laissant mourir de faim, après avoir fait jurer l'observation de ses lois : il mettait ainsi son peuple sous la protection solennelle des dieux qui vengent la violation du serment.
Au point de vue de la nature ambiante, les avantages d'Athènes sur sa rivale du Péloponèse ne sont pas tels qu'ils frappent aussitôt la pensée, et même, à certains égards, Sparte se trouvait réellement privilégiée. D'abord la petite vallée de l'Eurotas, avec ses dépendance et ses annexes, est un territoire plus riche que le pays d'Athènes, pauvrement arrosé, manquant souvent de pluie, entouré d'âpres rochers. Sauf sa très heureuse situation stratégique, à la base d'un rocher de défense facile, dominant une vallée très ouverte, unie et fertile, qui s'incline doucement vers la mer, Athènes n'a rien dans son ambiance immédiate qui lui donne une prééminence naturelle sur les autres cités de la Grèce ; même ce merveilleux tableau que présentent les bosquets d'oliviers, les rivages sinueux, les îles et les promontoires, les montagnes aux arêtes blanches burinées sur le ciel bleu, cet ensemble harmonieux se retrouve sous mille formes, non moins pur et non moins beau, sur tout le pourtour de l'Hellade et d'autres terres méditerranéennes : à ces multiples paysages il manque seulement le souvenir auguste du passé, toujours présent dans le respect et la mémoire des hommes.
Les grands avantages matériels d'Athènes sont de ceux qu'elle eut à se créer par son industrie, telles ses carrières qui lui donnèrent de beaux matériaux pour la construction de ses maisons, de ses forteresses et de ses temples, tandis que les riches mines d'argent du Laurium lui fournirent en abondance des ressources pour l'entretien de son commerce. Les découpures du littoral lui facilitèrent singulièrement les relations avec les pays étrangers ; la communauté politique abritée par la forteresse naturelle de l'Acropole se trouvait à une très faible distance — deux petites heures de marche, à peine — de trois ports : Phalère, Munichia avec ses deux bassins, enfin le Pirée, absolument protégé contre tous les vents du large et auquel s'ajoute une admirable rade, sous le vent de l'île de Salamine. De plus, la péninsule de l'Attique est, de toute la Grèce continentale, la contrée la plus rapprochée de l'Asie Mineure qui, sous la même latitude, projette au-devant de l'Europe deux presqu'îles et deux traînées insulaires : en ces parages, on ne compte guère par un bon vent qu'une journée de navigation entre l'Europe et l'Asie, et les barques peuvent faire escale en route sur des îles nombreuses. Ainsi, dès les premiers temps de son évolution historique, l'Attique, dont le nom même — Aktiké ou la « Pointe », la « Péninsule » — rappelle la situation relativement à la mer, était devenue une puissance maritime. Son activité rayonnait au loin, tandis que Sparte, royaume continental au milieu de sa presqu'île, cherchait à se renfermer étroitement en son ancien bassin lacustre presque fermé. Athènes contemplait la mer du haut de son Acropole, et de ses trois ports les navires cinglaient librement vers les îles de l'Archipel, les péninsules de la Grèce asiatique et les havres de la Grande-Grèce, pendant que sa rivale laconienne, se détournant de la perspective naturelle qui lui montrait au sud la mer déserte, à l'ouest de Cythère et de la Crète, regardait surtout au nord pour accroître son domaine de conquêtes par delà les remparts successifs de la grande citadelle du Péloponèse.
Le contraste géographique entre les deux cités était donc considérable ; mais le contraste historique, provenant de tous les milieux successifs survenus pendant les âges, était bien plus grand encore. Les Spartiates, entourés d'ennemis déclarés ou d'esclaves cachant sous les dehors de la flatterie rampante une haine immortelle, ne vivaient que pour la guerre, avec la continuelle appréhension de la révolte, avec l'appétit constant des massacres et des butins. Les Athéniens, descendants des antiques Pélasges aborigènes, auxquels s'étaient associés de nombreux immigrants refoulés chez eux par les invasions doriennes, les Athéniens furent dans l'histoire ceux qui représentent le mieux ce type héroïque de la cité dont l'individualité changeante se distingue si bien dans l'unité supérieure de la Grèce.
En se remémorant Athènes, on voit en même temps apparaître cent autres villes grecques aux maisonnettes blanches s'étageant sur les pentes d'une colline rocheuse, sous la verdure pâle des oliviers. La patrie, tout le groupe de familles alliées, contenu en cet étroit espace, formait un tout complet, un véritable organisme. Du haut de son acropole, le citoyen suivait du regard les limites du domaine collectif, ici le long de la mer indiquée par le liséré blanc des vagues, plus loin à travers la forêt bleuâtre qui recouvre le penchant des collines, puis, au delà des ravins et des gorges, sur la crête des rochers. Le « fils du sol » pouvait donner un nom à tous les ruisselets, à tous les bouquets d'arbres, à toutes les demeures qu'il apercevait dans l'étendue. Il connaissait les familles qu'abritaient ces toits de chaume, il savait où les héros de la nation avaient accompli leurs exploits, où les dieux avaient lancé leur foudre. De leur côté, les gens de campagne regardaient vers la cité comme vers leur chose par excellence. Ils en connaissaient bien les sentiers, qui s'étaient graduellement transformés en rues : telle place, telle voie magistrale portait encore le nom des arbres qui s'y élevaient autrefois ; ils se rappelaient leurs jeux autour des fontaines, où se miraient maintenant les statues des nymphes ; là-haut, sur le roc protecteur, se dressait le temple portant l'effigie du dieu que l'on invoquait dans les dangers publics, et c'est derrière ses remparts que se réfugiaient les enfants et les femmes lorsque l'ennemi, trop nombreux, envahissait la plaine. Nulle part, si ce n'est dans les clans des tribus primitives, le patriotisme ne se produisit avec une pareille intensité, la vie, le bien-être de chacun se confondant avec le bonheur de tous. L'ensemble politique du corps social était aussi simple, aussi un et bien délimité que celui de l'individu lui-même. C'est dans ce sens qu'il faut considérer avec Aristote ζῶον πολιτιϰὀν, l' « animal urbain », le part-prenant à la cité organique[631] — et non pas seulement l' « animal politique », ainsi qu'on le traduit d'ordinaire —, comme l'homme par excellence, et dans l'histoire cet homme n'est-il pas surtout l'Athénien ?
Certes, la vie d'une cité, avec tous ses éléments diversement entremêlés, est une évolution trop complexe pour que dans son ensemble, et de son origine à sa fin, elle puisse représenter un principe, une idée, dans sa pureté symbolique : Athènes eut aussi ses périodes critiques pendant lesquelles on put l'assimiler à la cruelle Sparte. Elle eut ses familles nobles qui tentèrent de monopoliser à leur profit toutes les forces de la nation ; elle eut ses guerres féroces, qui pèsent lourdement sur sa mémoire ; elle eut également de cruels législateurs, représentants de despotes, que le danger d'être renversés rendait impitoyables. C'est ainsi que dans le lointain de l'histoire à demi légendaire, il y a plus de vingt-cinq siècles, apparaît l'archonte Dracon, dont le nom symbolise encore de nos jours les lois féroces promulguées par les pouvoirs apeurés. Ce chef du parti des « meilleurs » n'édictait qu'une seule peine pour tous crimes et délits, la mort : c'est que, dans un état d'équilibre instable, le moindre accident peut entraîner des conséquences décisives[632].
Mais cette législation « draconienne » ne pouvait durer dans le conflit des éléments en lutte, et celle qui lui succéda, beaucoup plus humaine, dut tenir compte des conditions du milieu et tenter d'établir des rapports équitables entre les classes : c'est à elle que se rattache le nom de Solon, personnage que l'on croit avoir réellement vécu, mais qu'il faut considérer surtout comme l'interprète du peuple athénien et de la civilisation hellénique dans son ensemble. La première réforme, d'intérêt capital, fut de soustraire le pauvre à l'esclavage dont il était menacé par le riche. Le prêt cessa d'être hypothéqué sur la liberté de l'emprunteur, et celui-ci ne courut plus le risque, d'être éloigné de sa famille, vendu sur les marchés étrangers, condamné à vivre parmi des barbares peut-être et à ne plus entendre le parler maternel. Le citoyen d'Athènes, si pauvre qu'il fût, acquit des droits inaliénables ; même l'eupatride, le descendant des dieux, eut à respecter le prolétaire, à lui demander en votation publique la confirmation de ses fonctions et prérogatives. Il est vrai que l'existence même de classes inégales dans la république devait causer des luttes intestines ; aussi était-il nécessaire de trouver un dérivatif a la vindicte populaire, et c'est dans l'activité commerciale qu'on le chercha. La postérité, qui met volontiers sous un seul nom propre de longues évolutions auxquelles participe tout un peuple, attribue à Solon l'ouverture de ces chemins de la mer convergeant vers Athènes et la prise de possession de Salamine, l'île qui commande le port du Pirée. Un trait de la légende oppose très ingénieusement le législateur d'Athènes à celui de Sparte. Le premier ne fit point, comme Lycurgue, jurer les citoyens d'observer ses lois à toujours, il ne leur demanda qu'une fidélité de dix années. Déjà l'instinct populaire prévoyait les changements inévitables qu'apporterait l'avenir.
Dans l'ensemble de son développement, Athènes se montra surtout commerçante et pacifique. Elle guerroya fort peu avec les cités ses voisines et n'eut à repousser que de rares incursions de pirates, les Cyclades lui formant à l'est un double rempart protecteur. Loin de promulguer des lois contre l'étranger et de le déclarer ennemi en vertu de sa naissance, ainsi qu'on faisait à Sparte, Athènes accueillait l'exilé ; de partout les fugitifs venaient lui demander un asile, et parmi ces hôtes, les plus chers, ceux dont la lignée donna le plus d'hommes illustres à l'Attique, furent précisément les Messéniens et autres Grecs du Péloponèse dont les Spartiates avaient réduit les frères en esclavage. Un *euxène*, le « guide des étrangers », était chargé spécialement par la cité de les bien accueillir, de les introduire dans les temples, de leur faciliter l'établissement sur la terre que protégeait Pallas. C'était une loi de l'opinion à Athènes qu'il ne fallait « refuser à personne l'usage de l'eau vive, ni la permission d'allumer son feu au foyer du voisin ». Ne pas montrer la route à celui qui s'égare était un crime que les Athéniens flétrissaient par l'exécration publique[633]. Certes, c'est en grande partie au bon accueil fait aux exilés étrangers qu'Athènes doit son étonnante pléiade d'hommes grands par la pensée et par l'action. Dans l'énumération des Athéniens illustres, on constate l'existence de très nombreux descendants d'exilés, entr'autres Solon, le législateur même, Périclès, Miltiade, Thucydide, Platon[634]. C'est ainsi, dans une proportion bien autrement puissante, que, plus de vingt siècles après, les réfugiés protestants de France et d'Italie donnèrent une âme à la petite et insignifiante ville de Genève, pour en faire une citadelle contre Rome, et que plus tard, les philosophes persécutés trouvèrent un asile dans la minuscule république des Provinces-Unies et contribuèrent à l'animer de cette virilité qui lui permit de contrebalancer la puissance du « Grand Roi ». Et l'essor de Berlin ne date-t-il pas en grande partie de l'activité intelligente qu'y déployèrent les immigrés huguenots ?
Grâce à ces pratiques de bon accueil envers les étrangers, Athènes se trouva facilement en relations suivies d'amitié avec nombre de cités helléniques, différentes par la race, le dialecte et les traditions ; ces alliances s'accrurent naturellement des liens qui l'unissaient à toutes ses « filles », les colonies éparses sur les rivages de la mer Egée et sur les côtes plus lointaines ; c'étaient autant d'Athènes nouvelles confédérées à la mère-patrie par l'origine, le langage, les oracles et les dieux. Quant aux Spartiates, ils ne cherchaient guère d'alliés, mais surtout des sujets ou des mercenaires, et même, quand ils étaient accompagnés dans leurs invasions par d'autres Doriens appartenant à la même souche originaire, ils ne les guidaient point aux batailles comme frères, mais comme chefs.
Etudiées dans leur ensemble, les deux cités contrastaient donc, moins par les conditions géographiques du milieu que par l'ambiance artificielle créée à l'une des deux communautés. Sparte était une ville de guerre et ne pouvait devenir autre chose ; Athènes s'était développée surtout en une ville de paix, d'industrie, de commerce, de science et d'art. Même les institutions qui, dans les deux Etats, portaient le même nom, différaient d'une manière essentielle. Dans l'Attique, l'esclavage n'était point ce qu'il était en Laconie, quoiqu'il impliquât aussi cette chose atroce, la possession d'un homme par un autre homme. Les gens de la campagne, d'origine grecque, étaient en réalité de simples métayers, dont la vie différait peu de celle que menaient naguère la plupart des paysans français. Les esclaves de la maison, pour la plupart gens de la Thrace ou de l'Asie Mineure, achetés aux navigateurs, étaient plus asservis, d'abord à cause du contact immédiat avec leurs maîtres, puis en vertu de leur origine étrangère ; cependant, l'histoire d'Athènes nous montre qu'ils étaient très libres en paroles et qu'ils se géraient souvent en égaux des citoyens, bien différents par leur attitude de ces malheureux Hilotes, qui devaient s'avilir par ordre, jouets des enfants brutaux de la race noble. Quant aux esclaves appartenant à la cité d'Athènes, c'étaient de véritables fonctionnaires, jouissant de privilèges matériels qu'auraient pu leur envier les citoyens pauvres. Enfin, nombre d'esclaves athéniens se rachetaient par leur travail ou recevaient la liberté en présent de leurs maîtres ; parfois, notamment dans les batailles, quand ils avaient mérité l'admiration de tous, ils entraient directement au rang de citoyens. La forme ordinaire de l'émancipation d'un esclave consistait à le vouer à un dieu : dès lors, il devenait sacré, libre par conséquent. Ainsi que le fait remarquer Laurent dans son Histoire de l'Humanité, l'hellénisme l'emporte de beaucoup à cet égard sur le christianisme. Les serfs voués à l'Eglise n'en restaient pas moins esclaves, et l'on sait qu'en France les derniers affranchis furent des prisonniers de la glèbe appartenant aux moines de Saint-Claude.
L'histoire écrite commença pour la Grèce lorsque s'était déjà constitué cet antagonisme des deux Grèce, aristocratique et démocratique, représentées l'une par Sparte, l'autre par Athènes. Un premier personnage, bien identifié et fixé dans son cadre historique, Phidon, apparaît en Argolide et frappe des monnaies à son effigie pour le commerce avec l'Asie Mineure et la Phénicie ; on croit pouvoir reconnaître encore sur des médailles primitives de la Grèce une image copiée de l'Astarté tyrienne, qui rappellerait l'époque de Phidon, de vingt-six à vingt-sept siècles avant nous[635]. Puis, dans Athènes, nous voyons en plein relief le « tyran » Pisistrate qui, grâce aux dissensions des grandes familles et non sans l'aide de mercenaires étrangers, réussit à s'emparer du gouvernement et cherche aussitôt, suivant la constante politique des maîtres intelligents et perfides, à faire dévier les passions du peuple vers un autre but que la liberté. C'est Pisistrate : peut-on dire, qui fut le véritable fondateur du « panhellénisme » : détournant les ambitions des Athéniens, il leur persuada de lutter pour la constitution d'une grande Grèce au lieu de rêver à leur propre indépendance. Le premier, il fit recueillir les textes connus des chants homériques et les fit colliger en un tout qui devint l'Iliade, le plus précieux des livres grecs, et donna aux Grecs de toutes origines et de tous dialectes la conscience de leur unité de civilisation en face de l'Asie persane. Joignant l'exemple au précepte, il rattacha très étroitement au gouvernement d'Athènes l'île de Delos, le grand lieu de pèlerinage des insulaires de la mer Egée ; il prit même pied sur la terre d'Asie au cap Sigée (Kum-Kalessi ou Ienicheri) à la porte de l'Hellespont et s'empara du sol sacré qui recueillit les cendres de Patrocle et d'Achille. C'était un défi adressé directement au « Roi des rois » qui ne devait pas tarder à répondre. Autre événement très grave, Pisistrate tourna l'esprit des Athéniens vers la furieuse acquisition des richesses en s'emparant des mines de Thrace, très productives en or et en argent.
Arrivés à la pleine conscience de leur valeur, les Hellènes se trouvèrent donc face à face avec les Asiates. Poussés par la force des choses, par le besoin de sauvegarder leur commerce, leur industrie, leurs mines, leurs possessions et leurs alliés, n'ayant pas le moindre doute sur la supériorité de leur race, les Grecs, et notamment les Athéniens, se préparèrent au conflit, et réellement ce sont eux qui portèrent les premiers coups. Athènes s'empara de vive force des deux îles de Lemnos et d'Imbros, qui se trouvent dans les mers d'Asie et que le roi des Perses et des Mèdes considérait comme appartenant à son empire[636].
D'autre part, l'action hellénique se faisait sentir d'une manière indirecte, mais très vive, par l'influence de civilisation exercée dans toutes les contrées circonvoisines. La Thrace, la Macédoine, les pays d'où les aïeux étaient venus et que le recul causé par les invasions doriennes avait replongés dans la barbarie revenaient graduellement au monde grec. L'empire de Lydie s'était aussi à demi grécisé, et son roi le plus fameux, Crésus, fut précisément le tributaire le plus dévot de Delphes, dont il paya par de prodigieux trésors les oracles énigmatiques. Enfin, l'Egypte avait accueilli les Grecs, Doriens, Eoliens, Ioniens, tous ensemble, et leur avait donné des villes où se fondaient des temples consacrés aux dieux et aux arts de la patrie ; bien plus, elle avait conquis l'île de Cypre, dont elle éloigna les marchands phéniciens pour appeler à leur place les marins et les traitants hellènes. Grâce à ces comptoirs et à ces colonies, tout le bassin de la Méditerranée tendait à devenir rapidement une « très grande » Grèce, embrassant toutes les autres, celle de l'Hellade proprement dite, et la « Grande », l'Italie méridionale.
Du côté de la Perse, le mouvement de reflux contre l'hellénisme se produisit aussi indirectement : avant de s'attaquer au foyer même de la civilisation grecque, il s'agissait d'en déblayer les abords, de la cerner graduellement : on pouvait tenter de l'étouffer avant de procéder à son extermination, et il est curieux de constater avec quelle suite les représentants successifs de l'autocratie absolue persistèrent dans leur politique à l'égard de la nation libre, et aussi combien la division des Grecs en classes hostiles aida les rois asiates dans leur tentative.
Déjà Cyrus s'était emparé de Sardes, repoussant les Grecs sur le littoral et dans les îles. Son fils Cambyse pénétra dans l'Egypte et jusque dans la Cyrénaïque, ruina les comptoirs de Grecs et leur enleva la fructueuse exploitation de Cypre. Les armées de Darius franchirent ensuite le Bosphore et s'établirent solidement dans la Macédoine et la Thrace, et ce furent des mains grecques qui lui facilitèrent cette invasion en construisant le pont de bateaux sur lequel passèrent les multitudes conduites par le roi des Perses. Les mêmes alliés hellènes l'aidèrent à passer le Danube et à pénétrer dans les plaines de la Scythie, où il se promettait de châtier les hordes nomades qui, un peu plus de cent ans auparavant, avaient ravagé la Médie. Peut-être le « Roi des rois » avait-il conçu le gigantesque projet de traverser avec son armée tout le pays des Scythes et de revenir dans ses royaumes en suivant le littoral du Pont-Euxin, ou bien en faisant le grand tour par le nord du Caucase, le long de la mer Caspienne, chemin que lui avaient frayé les ennemis eux-mêmes dans leur invasion récente. Si tel n'avait pas été son plan de campagne, on ne comprendrait pas qu'en laissant ses troupes ioniennes a la garde du pont de l'Ister, il les eût autorisées à rentrer dans leur patrie s'il n'était pas revenu après deux mois révolus. Mais il ne rencontra devant lui que des bandes fuyantes et insaisissables, ne trouva ni villes à détruire, ni plantations à dévaster, et en fin de compte dut laisser honteusement ses malades derrière lui et revenir sur ses pas.
Cyrus le Jeune, satrape de Lydie, tenta de renverser son frère, le roi de Perse Artaxerxès Mnemon. Il engagea des mercenaire grecs, pénétra en Mésopotamie, mais fut vaincu et tué à Cunaxa — (400). Le contingent grec battit en retraite vers le Nord, puis, atteignant la mer Euxine, rentra en Grèce, en longeant le littoral. Xénophon qui fut un des capitaines de l'expédition en écrivit le récit, parvenu jusqu'à nous. Pendant son absence, les Grecs avaient délibéré : s'en tiendraient-ils strictement à leur promesse et s'en retourneraient-ils dans leurs terres d'Ionie en laissant le « Grand Roi » aux prises avec les Scythes et la faim et l'hiver, ou bien sauveraient-ils l'armée des Perses, au risque de la retrouver un jour maîtresse de la Grèce ? Le dernier avis prévalut, presque tous les chefs ioniens ayant opiné que leurs intérêts personnels étaient absolument solidaires de ceux du roi leur allié et maître. En qualité de « tyrans » de leurs villes, ne tenaient-ils pas leur pouvoir de Darius, et celui-ci renversé, ne seraient-ils pas renversés à leur tour ? Le parti aristocratique ne serait-il pas obligé de céder les places et les honneurs au parti populaire ? Ainsi les dissensions des cités se continuaient dans les camps, et cette fois, elles eurent pour conséquence d'augmenter singulièrement la force d'attaque de la Perse contre les Grecs.
Cette campagne de Scythie, qui aurait pu facilement entraîner pour Darius un désastre irréparable, se termina donc de manière à resserrer le blocus que le roi de Perse et les tyrans alliés avaient établi autour des cités où le peuple jouissait d'une part dans le gouvernement. Le choc se préparait et la signification profonde des intérêts en jeu était si bien comprise que lorsque la guerre éclata, amenée par le ressentiment d'Aristagoras, le tyran de Milet, celui-ci commença par déposer le pouvoir devant le peuple assemblé et fit proclamer de nouveau l'isonomie ou égalité des droits entre citoyens, puis il livra à leurs villes affranchies divers tyrans qu'il avait faits prisonniers[637]. Mais il lui fallait de plus puissants alliés que les insulaires des Cyclades et que les Ioniens de l'Asie Mineure restés encore indépendants ; il partit donc pour la Grèce proprement dite, porteur de la première carte géographique mentionnée par l'histoire, la table d'airain sur laquelle Hécatée de Milet avait tracé la forme du monde connu. Muni de ce document stratégique, Aristagoras essaya de démontrer aux « pasteurs des peuples » que le temps était venu d'abandonner les petites guerres intestines, les expéditions de rancune et de pillage entre cités, et qu'il fallait s'en prendre au grand ennemi, au roi des Mèdes et des Perses, l'attaquer au besoin dans sa capitale, la distante Suse. Les Spartiates, plus aristocrates que patriotes, refusèrent leur appui, tandis que le peuple d'Athènes, spécialement menacé d'avoir à subir la vengeance du vieil Hippias, le Pisistratide, exilé chez les Perses, accueillit les ouvertures d'Aristagoras. Mais trop mollement, sans l'énergie que l'on doit avoir dans les dangers suprêmes.
Le flot perse se déversa sur l'Asie grecque : cité après cité, île après île furent conquises par les satrapes. Athènes restait presque seule et Darius, nous dit la légende, avait lancé la flèche de son arc de guerre dans les nuages du ciel pour prendre Ormuzd à témoin de son serment de vengeance. Et pourtant sa puissante armée vint se briser contre les Athéniens dans les plaines de Marathon. Pendant dix années de préparatifs, de prodigieuses forces d'attaque, telles que n'en avaient jamais vues les rives de la mer Egée, s'amassèrent contre la petite Grèce ; la terre était couverte de soldats, un million, deux millions d'hommes, dit-on ; la mer était couverte de navires ; les peuples atterrés se prosternaient au passage. Il fallut abandonner Athènes, laisser les barbares raser les demeures et démolir les temples, et Xerxès triomphant avait fait dresser son trône sur le rivage pour contempler à l'aise la destruction de la flotte où s'étaient réfugiés les rebelles. Mais ceux-ci avait gardé pour eux la confiance en eux-mêmes, la certitude d'être les plus sagaces et les plus intelligents, ils le prouvèrent dans le détroit de Salamine. Partout, sur terre et sur mer, à Platées, à Mycale, les envahisseurs perses furent refoulés ou mis en fuite. Les peuples crurent fermement que les dieux, que le Destin avait établi entre l'Asie et l'Europe des limites naturelles, et de part et d'autre on redouta longtemps de les franchir. Se conformant à cette appréciation des choses, les envoyés athéniens, inspirés par Cimon, stipulèrent avec le successeur de Xerxès que désormais ils s'engageaient à ne point attaquer l'empire des Perses, si le roi promettait de ne pas faire entrer ses navires dans la mer Egée et de tenir ses armées de terre au moins à trois journées de la côte[638].
Mais les événements qui se succédaient ne devaient pas faire oublier les journées où l'on vit la déroute des Asiatiques dans les eaux de Salamine et les campagnes de Platées. Par une singulière illusion d'optique, il nous semble, à nous Occidentaux, que Marathon et les autres rencontres furent des faits décisifs où le génie libre de l'Europe triompha définitivement des mœurs serviles qui prévalaient chez les esclaves du « Grand Roi » et qui n'eussent pas manqué de contaminer les vaincus. Toutefois ces mémorables luttes ne furent que de simples épisodes d'un conflit séculaire ou millénaire, comme l'avait été autrefois la guerre mythique de Troie. Plus tard, la lutte devait continuer, mais non plus pour assurer le triomphe de la liberté, puisque le Macédonien, vainqueur des Orientaux, se fit Oriental lui-même, par le faste, le caprice et l'asservissement abject qu'il imposa aux peuples subjugués.
Néanmoins il faut considérer les victoires grecques comme des événements de la signification la plus haute et la plus heureuse, puisqu'en ces batailles la force resta aux mains de ceux qui représentaient la volonté libre, l'initiative personnelle contre des masses humaines sans penser ni vouloir. Emplis à bon droit de la joie du triomphe, les Grecs prirent conscience de leur individualité nationale, de leur fraternité de langue, de mœurs et de génie ; mais Athènes eut le tort de s'attribuer une trop forte part de la gloire commune : elle voulut presque avoir triomphé seule, oubliant les Eginètes de Salamine et les Spartiates de Platées. Pendant des siècles elle ne parla plus que de Marathon, même lorsqu'elle fut avilie par la conquête : ainsi que le fait remarquer Beulé, des rhéteurs athéniens osaient, devant le Romain Sylla, se réclamer de Miltiade et de Cynégire.
Du moins la conscience fière de la victoire remportée en des conditions si difficiles et contre un ennemi si puissant donna-t-elle aux Grecs et surtout à leurs représentants par excellence, les Athéniens, une prodigieuse intensité de vie. Chaque soldat de Marathon ou de Salamine comprit sa dignité d'homme, et, rentré dans sa ville, prétendit désormais au respect de tous. Les descendants des grandes familles eurent à compter avec les petites gens de généalogie modeste qui avaient combattu à côté d'eux. Une plus grande égalité s'établit entre les citoyens même au point de vue matériel, car les propriétaires aristocrates avaient perdu leurs récoltes par suite du va-et-vient des guerres, tandis que les combattants des classes inférieures avaient gagné en bien-être, grâce à leur part de butin. Même les plus hauts personnages, tel Aristide, durent céder à cette poussée du peuple d'en bas et réduire singulièrement les prérogatives traditionnelles des grands. Sur sa proposition, les clauses qui excluaient la majorité des citoyens de la participation aux emplois supérieurs furent supprimées : tous les électeurs devinrent éligibles : la forme gouvernementale perdit complètement son caractère aristocratique pour devenir démocratique.
Ce fut la grande époque de la Grèce. Enrichie par le commerce et les tributs, Athènes devint la cité merveilleuse des temples, des théâtres, des statues. Alors se dressa le Parthénon, s'élevèrent les Propylées ; alors Phidias et tant d'autres illustres sculpteurs ciselèrent dans le beau marbre de l'Attique et des îles ces admirables formes humaines et animales qui sont restées pour nous les types mêmes de la beauté. L'artiste, dégagé des préjugés hiératiques, pleinement conscient du superbe équilibre de son corps, heureux de le reproduire dans toute la grâce et la force d'une noble nudité, était arrivé désormais à la parfaite libération de son génie : les images n'avaient plus l'aspect rigide et froid des premières effigies taillées dans le bois. Les vêtements ne descendaient plus en longs plis massifs attachés au corps ; la chevelure ne se développait plus, également raide, en ondulations parallèles, mais flottait soulevée par l'air ; les lèvres ne s'entr'ouvraient plus en un sourire béat, la vie animait les visages ; l'expression, toujours noble, rayonnait des traits et des attitudes. Le Grec, comme artiste évocateur, était arrivé à la compréhension parfaite de sa propre nature, divinisée en Zeus et en Athéné, et savait lui donner une forme définitive d'incorruptible beauté. En même temps, la pensée se manifestait en une langue des plus riches et des plus sonores : jamais littérature ne se produisit avec plus d'abondance, de splendeur et d'éclat. Eschyle avait été l'un des combattants de la grande guerre et Pindare l'avait chantée ; Sophocle adolescent menait le chœur qui se portait au-devant des vainqueurs de Salamine et, pendant la génération qui suivit, Hérodote raconta la mémorable histoire. Et combien d'autres poètes, historiens et dramaturges, dans toutes les parties du monde grec, succédèrent à ces grands hommes en une merveilleuse lignée !
Toutefois la période de glorieuse hégémonie ne dura pas longtemps pour Athènes. Les dissensions intérieures, suspendues partiellement à cause du commun danger, reprirent de nouveau quand les Perses ne furent plus à craindre. D'ailleurs, les citoyens d'Athènes n'avaient plus rien à faire qu'à discuter et la plupart du temps à discuter à vide, à se disputer. En effet, les richesses produites par le commerce et par les cotisations des alliés, perçues sous forme d'impôts, affluaient en une telle abondance que fatalement la nation tout entière en devint parasite. Aristide, qui était alors l'homme le plus influent, conseilla aux Athéniens de s'ériger collectivement en assemblée dirigeante de la Grèce ionienne et de vivre aux frais de la confédération. Il invita les campagnards à venir habiter la ville où il y aurait de quoi les entretenir en tout bien-être, ainsi que les soldats, les fonctionnaires, les employés de toute sorte. Le peuple ne se laissa persuader que trop facilement, et, d'après ce que rapporte Aristote dans sa *République athénienne*, la majorité de la nation — plus de vingt mille citoyens, sans compter les esclaves —, vécut du budget national. Ce parasitisme, pratiqué toujours par les vainqueurs aux dépens des vaincus, mais qui n'avait jamais pris ce caractère normal et législatif, devait amener un très grand mécontentement chez les alliés, devenus tributaires et privés de leurs constitutions propres : seuls, les insulaires de Lesbos, de Chios et de Samos, voisins de l'Asie et chargés de veiller en sentinelles contre les Perses, gardèrent leurs libertés locales. On doit presque s'étonner qu'une nation ainsi transformée en une immense assemblée de fonctionnaires et de politiciens ait eu assez de ressources morales en elle-même pour ne pas commettre plus de fautes à l'intérieur et plus d'attentats contre ses voisins ; mais ses méfaits suffirent à faire éclater des révolutions et des guerres sur tous les points de la Grèce vassale. Certes, les Athéniens auraient eu raison mille fois d'ostraciser Aristide s'ils l'avaient fait, non pas par lassitude et désir du nouveau, mais pour le punir d'avoir entraîné le peuple à échanger les efforts journaliers du gagne-pain pour les rentes gratuites et les vanités de la faconde politique.
Un autre fait très grave consistait dans le développement de la grande industrie, phénomène que l'on peut comparer à celui qui s'est produit aux temps modernes dans le monde civilisé en des proportions beaucoup plus vastes. La fabrique avait pour conséquence un développement rapide de l'esclavage, non de cet esclavage de famille tel qu'il avait existé pendant la période spécialement agricole de l'histoire grecque, mais d'un asservissement qui ne tient aucun compte des intérêts de l'individu et qui le subordonne entièrement aux convenances du patron. C'est par achat que les fabricants recrutent les hommes dont ils ont besoin et de grands marchés d'esclaves s'établissent aux lieux bien situés pour le commerce. L'île de Chios, disent les anciens, est la première communauté hellène qui se donna pour spécialité le trafic des hommes, et les villes qui en reçurent le plus, Corinthe, Athènes, Egine, Syracuse, furent également les grands centres industriels de l'époque. En vain quelques citoyens, tel Périandre à Corinthe, essayèrent de s'opposer à l'importation des esclaves : contre eux, la ligue des intérêts industriels fut trop puissante[639].
Bientôt, la lutte recommence entre Sparte et l'Allique, puis la peste, apportée par les navires de l'Egypte, décime les populations de la Grèce du nord. Les « métabolies », ou transformations, qui se succèdent dans l'histoire intérieure d'Athènes[640], guerres, révolutions et contre-révolutions, expéditions désastreuses, tyrannies et révoltes, exécutions et massacres, continuent de dévaster les territoires des cités grecques, jusque dans l'Asie Mineure et en Sicile, tandis qu'au Nord grandit la monarchie de Macédoine, se préparant sournoisement à la conquête des républiques affaiblies. Pourtant, de très nobles tentatives se faisaient dans l'intervalle en vue de la réconciliation finale des Hellènes par le maintien et même le rétablissement de toutes les républiques, petites et grandes, unies désormais en une vaste fédération. Ce fut la gloire des Béotiens, plus tard venus que les Athéniens et les Spartiates au plein épanouissement de leur génie, d'avoir tenté cette œuvre de justice à laquelle s'attache le nom d'Epaminondas. Par le respect de tous les peuples représentant le panhellénisme et par leurs campagnes heureuses dans le cœur du Péloponèse, ils restituèrent l'autonomie des Arcacliens et des Messéniens, si longtemps asservis. Mais la Grèce, appauvrie par tant de guerres, intestines, n'était plus de force à repousser une nouvelle invasion des peuples du Nord.
Un siècle et demi après les guerres médiques, Philippe de Macédoine, que les Athéniens tenaient presque en mépris comme un roi barbare, mais qui était l'égal des Hellènes par l'intelligence, leur supérieur par la tactique militaire, se sentit assez sûr de lui-même pour franchir le défilé des Thermopyles : il s'aventura dans les plaines fatales à Darius et triompha, grâce à sa phalange solide, des troupes moins disciplinées de Thèbes et d'Athènes.
Sous un autre nom, ce fut la revanche des Perses, et l'on dirait qu'il y eut une sorte d'ironie dans la proposition de Philippe qui, pour les consoler de leur défaite, convia les Hellènes à l'aider en un retour offensif de l'Europe contre l'Asie. Mais ils répondirent à son appel de si mauvais gré, préférant être citoyens libres que soldats d'un conquérant, qu'Alexandre eut à recommencer la guerre : la destruction de Thèbes, le massacre et la mise à l'encan de ses défenseurs, tel fut son cadeau de joyeux avènement.
Les campagnes d'Alexandre dans l'immense empire des Perses, qui comprenait alors presque tout le monde connu, tiennent du prodige et seraient inexplicables si la multitude des nations qui obéissaient au « Grand Roi » avait constitué un véritable ensemble ; mais l'immense domaine subjugué par les rois de Perse était habité par les peuples les plus distincts de langages, de traditions, de mœurs et d'intérêts, tous trop faibles, trop avilis par la servitude pour revendiquer leur liberté propre, trop indifférents à la destinée de leur maître présent pour le défendre contre un étranger. Ainsi, les Macédoniens purent entrer facilement sur le territoire de l'empire, n'ayant à rencontrer que des armées, mais sans se heurter à des peuples. Les Perses avaient l'avantage du nombre, et les soldats d'Alexandre la grande supériorité des méthodes militaires ; bien que grécisés, on ne peut pourtant dire que les vainqueurs représentassent l'hellénisme, car c'est par la crainte et la force que les Grecs, réunis à Corinthe, avaient déclaré la guerre à la Perse et choisi le roi de Macédoine pour leur généralissime. Même Alexandre rencontra devant lui, à la bataille du Granique, plus de Grecs parmi ses adversaires qu'il n'avait amené d'alliés : des milliers d'hommes parlant la langue des soldats de Marathon servaient dans l'armée asiatique, non comme mercenaires mais par esprit de vengeance contre l'oppresseur de leur patrie.
De son côté, Alexandre ne se trouvait point satisfait d'être le premier des Grecs. Conscient malgré tout d'appartenir encore à demi au monde des barbares, poussé en outre par la vanité naturelle aux parvenus, il se glorifia, ivre de jactance, d'être le successeur des Akhemenides et, se mettant à leur place, devint à son tour le « Roi des rois », fit suivre son nom de tous les titres dont s'était enorgueilli Darius, prit les mêmes résidences, Babylone et Suse, pour ses capitales, et voulut faire la conquête des contrées qui avaient obéi au roi des Mèdes et des Perses : il lui fallut la Phénicie, l'Egypte et les oasis, l'Iranie, la Bactriane et la Sogdiane, l'Arachosie, la Gédrosie et l'Inde. Mais, dans le bassin des Sept Rivières, il dut s'arrêter où s'étaient arrêtés les envahisseurs iraniens, et revenir sur ses pas.
C'est comme souverain d'Asie, non comme l'Achille grec auquel il avait aimé se comparer dans sa jeunesse, qu'il commanda aux peuples de toute langue et de toute race qui lui furent asservis. Bien plus, en se faisant élever de son vivant au rang des dieux, ce n'est pas au sommet de l'Olympe grec qu'il s'était assis : il se déifia suivant des rites étrangers et barbares. Il se vantait d'être le fils, non du roi Philippe — qu'il avait peut-être aidé à faire périr — mais d'un serpent, dieu de la Terre[641], et se fit reconnaître solennellement en Égypte comme issu d'Ammon aux Deux Cornes. Il le crut si bien, et le fit si bien croire aux peuples éblouis par sa fulgurante destinée, que, jusqu'à nos jours, il est connu en Asie sous le nom de « Sikandar le Bicornu ».
Quoiqu'Alexandre eût été le violenteur de la Grèce et qu'il n'ait pas représenté le génie des Hellènes dans sa vertigineuse conquête du monde connu, il était toutefois accompagné de trop d'hommes à l'esprit lucide et les contrées orientales s'ouvrirent trop largement à tout ce qui venait des petites républiques de l'Hellade pour que leur influence ne se fît pas fortement sentir dans toute cette partie de l'Asie, qui leur était autrefois presque fermée, et ne s'y rencontrât pas avec les idées et les conceptions des Iraniens et des Hindous pour se mélanger diversement avec elles. Les conquêtes d'Alexandre furent ainsi l'occasion de l'une des plus importantes évolutions de l'histoire mondiale. L'univers conscient des hommes se trouva en peu d'années très amplement agrandi, plus que doublé : même, de proche en proche, par les rumeurs lointaines, les divergences de courant et les remous, le contact se produisit au milieu de l'Asie entre les représentants des peuples méditerranéens et ceux de l'Extrême Orient. On comprend donc que cette époque d'ébranlement ait été l'une des grandes ères de l'humanité. Dans les légendes asiatiques, les noms d'Alexandre, de Rustem, de Zoroastre s'entremêlent bizarrement à ceux de Salomon, de Mahomet et de personnages plus modernes.
Le conquérant macédonien dressait des colonnes aux lieux où il avait remporté des victoires ; il fondait aussi des villes aux endroits désignés par leur importance commerciale et stratégique, au point de convergence des voies maîtresses, terrestres et maritimes. Dans le choix de quelques-uns de ces emplacements on a voulu voir un effet de son génie, comme si le concours des nations vers telle ou telle « Alexandrie » ne provenait pas de la force même des choses, de la nécessité de l'évolution historique. Nombre d'Alexandries disparurent, parce qu'elles ne s'étaient pas élevées en l'un de ces lieux indiqués d'avance ; celle de l'Inde n'existe plus et l'on en cherche inutilement la trace, tandis que la superbe Alexandrie d'Egypte devint l'une des capitales de l'univers, fut même pendant un temps le foyer le plus actif des sciences et de la pensée et, jusqu'à nos jours, est restée une cité considérable. Mais aussi sa position naturelle était de celles que le grand commerce ne pouvait négliger : déjà aux temps protohistoriques, Homère reprenait les dictons des marins pour mentionner le mouillage abrité par l'îlot de Pharos.
En cet endroit se rencontre l'un des premiers havres naturels, à l'extrémité occidentale de la longue courbe de plages incertaines qui se développe au-devant du Nil et du désert jusqu'aux côtes de Syrie. Et ce port, que les ingénieurs de la suite d'Alexandre, mais surtout ceux des Ptolémées, les successeurs du Macédonien, purent aménager sans peine par des môles et des quais, se trouvait à proximité de la branche canopique du Nil : pratiquement, la cité nouvelle possédait les avantages réunis d'un lieu de commerce à la fois maritime et fluvial. Elle paraît avoir été fondée d'après les conseils des Grecs de Naukratis, qui tenaient à posséder le grand port maritime dans le voisinage du bras du Nil sur lequel s'était bâtie leur ville. D'ailleurs, Alexandrie surgissant plus à l'Est, près de l'excellente rade d'Aboukir, eût présenté exactement les mêmes avantages pour le commerce et la navigation[642].
Après la mort d'Alexandre, les fragments détachés de l'immense domaine conquis eurent, de même que les villes fondées par lui, les destinées les plus diverses, et la Grèce proprement dite fut entraînée dans le tourbillon des révolutions et des guerres qui remuait les royaumes de formation nouvelle, essayant de se refaire suivant les anciennes affinités de traditions, de cultes, de races et de langues. La situation devint d'autant plus grave que l'éblouissement causé par la conquête du monde connu et l'apparition soudaine de l'Inde affola tous les ambitieux, exalta tous les aventuriers, suscita dans chaque cité des imitateurs d'Alexandre.
Un autre grand danger provenait du déluge d'argent qui s'était déversé sur la Grèce et qui avait eu pour conséquence fatale l'inégalité des fortunes : accaparement de grandes richesses en quelques mains et appauvrissement correspondant des foules. Les maux qui avaient suivi l'enrichissement d'Athènes à l'époque de Périclès s'aggravèrent singulièrement. Démosthènes avait pu dire que « des enrichis achetaient toutes les terres, tandis qu'à côté d'eux le plus grand nombre des citoyens n'avait plus même la vie du lendemain assurée »[643] ; mais un plus grand désastre pour la Grèce fut la prise de possession par Alexandre des prodigieux trésors amassés par les rois de Perse : une masse de lingots correspondant à près de deux milliards fut monnayée par les Grecs ; elle s'accumula dans les mains des riches et corrompit la nation[644]. Ce fut une révolution économique comparable à celle à celle qui se produisit, dix-huit siècles plus tard, lorsque les rois d'Espagne virent affluer dans leurs ports les galions chargés des dépouilles du Nouveau Monde. C'était la fin nécessaire d'une évolution économique dont le mot d'ordre proverbial était : Χρἠματʹ ἀνἠρ, « c'est l'argent qui fait l'homme ».
La pauvreté de la grande masse, comparée à la richesse de quelques-uns, et le dégoût d'une vie sans liberté amenèrent un découragement général, que Polybe nous dit s'être manifesté par le célibat et la diminution volontaire du nombre des enfants. Le pays se dépeupla, même pendant les périodes où ne régnaient ni guerres ni épidémies. « Les hommes, non les dieux étaient les seuls coupables, puisqu'ils refusaient de se marier, et quand ils se mariaient, ne s'occupaient plus d'élever leurs enfants, sinon un ou deux, qui devaient, après la mort des parents, hériter de la fortune entière ». Toute décadence se manifeste par les mêmes symptômes. Néanmoins, la puissante vitalité qui avait fait naître la civilisation grecque était encore loin d'être épuisée et même, à certains égards, donna-t-elle ses meilleurs fruits ayant que la main de Rome vînt brutalement supprimer la Grèce : il arrive souvent qu'en des organismes physiquement affaiblis la pensée prend une plus grande acuité, une force de pénétration plus profonde. Des ligues se formèrent entre petites républiques avec la volonté sincère de respecter les libertés locales, de n'assurer de privilège à aucun État aux dépens des autres. Jamais les Grecs ne s'étaient aussi rapprochés d'une véritable fédération que durant l'existence de la ligue achéenne. Fondée dans le Péloponèse, surtout par les descendants de ceux des Grecs qui, mille ans auparavant, antérieurement à Sparte et Athènes, avaient exercé l'hégémonie pendant la guerre de Troie, cette ligue ramenait le centre de gravité de l'Hellade vers le point qu'il avait occupé jadis avant les grandes invasions doriennes : la vieillesse renouvelait le cycle de l'enfance. Les derniers des Grecs furent ceux qui en avaient été les premiers. « La fin de la Grèce rappela ses commencements ; Philopœmen était un arcadien, — un Pélasge »[645].
Mais la belle ligue achéenne, qui devait embrasser tout le monde grec, réaliser l'idée du panhellénisme, avait contre elle tous les tyrans des cités, toutes les vieilles aristocraties qui ne pouvaient espérer de maintenir leur pouvoir que par l'alliance avec les Macédoniens ou d'autres conquérants. Aux anciens ennemis vinrent bientôt s'en joindre de plus redoutables ; le monde s'était élargi et au fur et à mesure que la Grèce développait sa pensée d'indépendance, les dangers du dehors devenaient plus pressants dans une proportion plus rapide : Athènes, ayant pris conscience d'elle-même par le renversement des tyrans et les victoires sur les Mèdes, se gouverne en démocratie, mais, s'attribuant l'hégémonie, elle est renversée par Sparte. La ville du Parthénon redevient libre et prospère, plus respectueuse des autres cités : le Macédonien la subjugue. Une fédération libre, véritable organisation populaire, se forme avec la ligue achéenne : les Romains font leur apparition dans la péninsule illyrique.
Contre ce danger nouveau il eût fallu des forces nouvelles, mais précisément les envahisseurs surent utiliser les Grecs contre les Grecs, pousser la ligue étolienne contre la ligue achéenne. Or les Etoliens, qui entraient désormais en violent contact avec les autres Hellènes, avaient jusqu'alors vécu presque en dehors du groupe des peuples de même origine : pasteurs et bandits, ils s'étaient pour la plupart divisés en petits États obéissant à des chefs de guerre, et, dans l'ensemble, représentaient une période de civilisation très inférieure à celle des Grecs, tournés vers la mer Orientale.
Une coutume singulière s'était établie chez les Etoliens avec la force d'une loi. Deux peuples se déclaraient-ils la guerre, les Etoliens campaient dans le voisinage des combattants pour tomber sur le vaincu et arracher aux vainqueurs la plus grande part du butin : c'est ce qu'ils disaient « piller le pillage ». Polybe raconte de Dicéarque, le pirate étolien, que, dans « l'excès de son délire», il voulait consterner les dieux et les hommes. Partout où il abordait, il élevait deux autels[646], l'un à l'Impiété, l'autre à l'Injustice, il transformait en religion son mépris des cultes grecs et de tout ce qui leur était cher. Les Romains s'adressaient donc bien en prenant les Etoliens pour alliés dans leurs entreprises de conquête, ce qui ne les empêcha pas ensuite de se retourner contre eux et de les écraser, de les réduire à une impuissance absolue.
Mais avant que le drame de la fin ne s'accomplit en sa terrible brutalité, l'ironie du sort devait se produire aux dépens de la pauvre nation condamnée. En l'an 196, trois siècles après Marathon, devant la foule accourue pour les jeux isthmiques, au pied de l'Acrocorinthe, un héraut proclame la pleine liberté de tous les Grecs, la ligue fraternelle des cités sous la protection des légions romaines, vouées désormais au soutien du bon droit. Avec cette furie de bassesse et d'abjection qui précipite les multitudes sous les pas des vainqueurs, tout ce peuple assemblé, heureux de recevoir le simulacre des biens qu'il était trop lâche pour conquérir lui-même, poussa de tels cris d'acclamation vers le ciel que « les oiseaux en tombèrent », dit la légende ; mais le demi-siècle ne s'était pas écoulé qu'au même endroit le consul Mummius venait sans phrases porter la ruine et la mort. La Grèce n'était plus qu'une province romaine, il lui restait un nom, chèrement gagné par ses dernières luttes, « Achaïe », et l'immortelle influence qu'elle avait acquise dans les sciences, les arts et tout le mouvement de la pensée. Thucydide, qui assista aux terribles événements de la guerre du Péloponèse et put reconnaître en partie les causes de la future décadence hellénique, avait tenu le langage fier qui convenait à un Athénien : « S'il faut que nous dégénérions un jour, car tout est destiné à décroître, il en restera du moins un éternel souvenir ». Il eût pu ajouter « un éternel exemple ».
L'œuvre de la Grèce dans l'histoire du monde a été surtout de concentrer en soi et d'élaborer tous les éléments de progrès convergeant de l'Egypte et du monde oriental, du Paripamisos au Caucase. En cet espace insulaire et péninsulaire étroit, se sont successivement déversés, comme en un creuset pour s'y refondre à nouveau, les mythes et les idées, les industries, les sciences et les arts nés, pendant le cours des âges, dans un pourtour immense de terres habitées par des populations de races différentes et du génie le plus divers, Hamites et Sémites, Aryens et Touraniens. Les petites tribus ancestrales des Hellènes étaient encore dans leur barbarie primitive lorsque l'Egypte, la Chaldée sculptaient déjà des statues, gravaient des écritures sacrées et dressaient des temples ; mais, en se propageant vers l'Ouest, ces deux grandes civilisations locales devaient sa rencontrer sur les côtes de la Phénicie, et les flottes du peuple commerçant, portant ce que l'homme a jamais trouvé de plus précieux, le trésor par excellence, le livre, avaient nécessairement pour première étape, dans le voyage sur la longue Méditerranée, les îles et les presqu'îles du monde grec. Là, ces navigateurs de l'Orient trouvaient des colons venus d'autres pays, des rivages de l'Asie Mineure et des bords de la mer Noire : de proche en proche, par les récits et les légendes qui se portaient de peuplade en peuplade sur les routes du lent trafic, La Grèce reçut et mit en œuvre tout l'avoir intellectuel acquis déjà par les peuples assis en amphithéâtre dans le monde environnant, des Ethiopiens du Haut Nil aux Scythes du Borysthène. L'évolution comporte toujours un certain recul en même temps que des progrès, et la Grèce n'échappa point à cette loi. Il est certain que les Hellènes, comme industriels proprement dits, restèrent inférieurs aux Egyptiens ; de l'autre côté du monde, les Chinois les dépassèrent de beaucoup dans leur développement autonome ; rien chez les Grecs ne peut être mis en parallèle avec les objets d'albâtre fabriqués par les Egyptiens dès la sixième dynastie[647]. Le milieu et le génie qui en dérivait porta les premiers dans une direction autre, vers les applications de la science au travail de l'homme. La fabrication d'instruments relatifs à la connaissance de la Terre fut un des grands triomphes de l'intelligence humaine, et c'est aux Grecs de Milet qu'est due l'admirable réalisation des premiers globes célestes et terrestres. Pareille industrie témoignait d'ailleurs, sinon d'une connaissance approfondie de la Terre et des Cieux, du moins de la découverte du fait primordial, la rondeur terrestre. La translation du globe autour du soleil était admise par quelques-uns également, notamment par Aristarque de Samos, suivant en cela renseignement de Pythagore et de son école : on dit même qu'il fut menacé d'un procès en impiété, sous l'imputation de vouloir « déplacer le foyer intime du monde »[648]. Bien plus, les lois de la gravitation étaient déjà pressenties puisque, d'après certaines hypothèses, la lune ne tombe point, « grâce à sa marche même et à la rapidité de sa révolution. Ainsi les projectiles placés sur une fronde se trouvent retenus par le mouvement circulaire qui leur est imprimé ». Enfin, les savants parlaient de l'absurdité de tout système donnant la Terre pour centre à l'univers. « Le monde étant infini, disaient-ils, la Terre ne peut en occuper le milieu »[649].
Dans leurs œuvres matérielles, la gloire toujours grandissante des Grecs vint surtout du merveilleux sens de la mesure et de la forme, dans lequel ils n'ont pas encore été surpassés. Aucune de leurs peintures n'a été conservée et nous ne pouvons nous en faire une idée indirecte que par les décorations — romaines et égyptiennes, mais évidemment nées sous l'influence de l'art grec — dont on a retrouvé les restes dans les cendres de Pompei et dans les fouilles de Hawara. Des chefs-d'œuvre de sculpture dus à Myron, Phidias, Scopas, Praxitèle sont encore l'orgueil de nos musées, et l'on sent en présence de ces dieux qu'ils représentent vraiment un idéal de l'homme, tel que les Grecs l'avaient conçu dans le parfait équilibre de sa force et de sa grâce, de sa noblesse et de sa beauté : aussi, cette perfection même, où les artistes avaient su admirablement fondre l'idée première de la majesté, jadis grossièrement symbolisée par les règles hiératiques, et la science de la réalité vivante, cette perfection eut-elle pour conséquence d'arrêter pendant de longs siècles le libre développement de l'art, en laissant le sentiment de leur impuissance aux hommes qui suivirent : longtemps, les meilleurs, désespérant d'atteindre aux sommets inaccessibles, s'épuisèrent déplorablement en de vaines imitations, au lieu de tenter virilement des voies nouvelles correspondant à des pensers nouveaux. De même que les monuments de la grande statuaire, les charmantes figurines de Tanagra, les aiguières, les amphores, les vases retrouvés dans les temples et les tombeaux restèrent des types qui, dans l'admiration des modeleurs et ciseleurs, furent presque considérés comme inégalables.
Les divers ordres d'architecture classique furent aussi, par respect pour le génie hellénique, reproduits sans originalité sur tous les sols et dans tous les climats, et souvent sans choix raisonné entre les deux styles transmis par les Athéniens aux peuples leurs successeurs : le corinthien avec son chapiteau en corbeille de feuilles d'acanthe date réellement de l'époque romaine ; la cariatide, bien qu'appartenant à la conception hellénique, n'eut jamais qu'un emploi restreint. L' « ordre dorique », forme d'art dont on retrouve surtout les origines dans le style mycénien, reçut ce nom parce que les Doriens étaient les dominateurs des contrées du Péloponèse où surgirent le plus anciennement des temples de ce type architectural[650], on peut le considérer comme hellénique, national par excellence. Directement, il ne doit rien à l'Egypte ; avant que les Grecs se répandissent dans la vallée du Nil, la forme du temple dorique était parfaitement arrêtée dans ses grandes lignes. L'ouverture de l'Egypte aux marins hellènes ne put avoir sur les progrès de l'architecture de la Grèce et des îles que des effets très indirects et très généraux, par l'étonnement que produisit la vue des énormes édifices riverains du Nil et par l'esprit d'émulation qu'il fit naître chez les artistes grecs[651]. Le temple dorique n'est autre chose que la « maison royale » des temps homériques, entourée d'une colonnade pour en accroître la majesté divine. Ce mode architectural n'emprunta rien aux pratiques de l'étranger : il est bien le fils aîné du génie de la Grèce.
Quant à l'art ionique, né dans la Grèce de l'Asie, son nom est bien justifié au point de vue de l'histoire, puisque ce furent des Ioniens d'Asie qui grécisèrent les formes locales de la construction. Eoliens et surtout Ioniens du littoral s'étaient rencontrés avec Phéniciens et Cypriotes ; par la Cappadoce et autres pays de l'intérieur, ils s'étaient même trouvés en rapports avec l'Assyrie et la Perse. Parmi les formes architecturales qui appartenaient déjà au monde de l'Asie Antérieure bien avant la naissance du mode ionique, la volute était un ornement très répandu, que les bâtisseurs ioniens empruntèrent certainement à leurs prédécesseurs en civilisation. De même, la colonne ionique ressemble à celle de l'Asie par sa plus grande légèreté relativement à la colonne dorique : bien que les palais connus de la Perse soient très postérieurs aux plus anciens monuments de l'Ionie, on a des raisons de penser que leurs colonnes, si élancées en comparaison de celles de tous les ordres grecs, continuent les traditions iraniennes et reproduisent les formes d'une architecture antérieure, comme celle du Mazanderan, où des troncs d'arbres, et non de lourds piliers de pierre, supportaient les toitures. A ces influences de la construction des Perses, la colonne ionique doit sa forme élégante de même que le profil de sa base et les cannelures nombreuses de son pourtour ; mais ce fut des Athéniens triomphants après les guerres médiques qu'elle reçut son caractère universel : il en fut de même pour l'ordre dorique, jadis réservé aux édicules élevés par des gens du Péloponèse à Thèbes et autres lieux de pèlerinage. Quand, à Athènes devenue la vraie métropole de tous les Grecs, affluèrent tant de savants architectes venus de toutes les parties de l'Europe et de l'Asie hellénique, ses arts conquirent droit de cité dans la Grèce antique, dans la Sicile et l'Italie, puis l'héritage s'en propagea de peuple en peuple et de siècle en siècle.
D'ailleurs, la fin apparente de la Grèce n'était pas une vraie fin, et l'asservissement des républiques mères, l'expatriation des meilleurs et des vaillants qui se réfugiaient ou allaient chercher fortune dans toutes les colonies helléniques ou dans tous les royaumes « barbares » du pourtour de la Méditerranée eurent pour conséquence une énorme extension de la véritable Grèce et de ses idées. Le foyer de vie se déplaça, mais la vie continua de brûler avec la même ardeur. De même qu'Athènes avait reçu le feu sacré porté par les Milésiens et tant d'autres fugitifs de l'Asie Mineure, de même Pergame, Alexandrie, Cyrène, Syracuse, Marseille devinrent autant d'Athènes continuant l'oeuvre de leur devancière et la continuant surtout par l'activité de la pensée et l'amour désintéressé de la science. Ne vit-on pas le Massiliote Pythéas explorer les passages du Grand Nord Atlantique, uniquement pour la joie de savoir ? Les édifices construits, notamment le Parthénon, montraient d'une façon définitive, éblouissante, comment les artistes grecs avaient compris la réalisation de leur idéal en architecture, mais dans la philosophie, dans la morale, dans la conception de la vie personnelle et collective, ils n'achevèrent leur œuvre que longtemps après : c'est en exil, peut-on dire, que la Grèce rédigea le testament des siècles vécus par elle et sa méthode d'enseignement pour les peuples à venir.
La cause première de cet admirable développement de la pensée qui caractérise la Grèce doit être cherchée dans la faible influence de l'élément religieux. Les prêtres ne gouvernèrent point les Hellènes. Certainement, le sacerdoce tenta de se constituer dans les républiques éoliennes, ioniennes et doriennes, comme il l'avait fait aussi dans tous les autres pays du monde, mais il ne réussit que faiblement en son entreprise. Les mythes apportés de l'Egypte, de la Phénicie, de la Perse ne furent pas accompagnés de leurs redoutables interprètes, les magiciens dispensateurs du salut. Dans chaque vallon de montagne, en chaque famille de clan primitif, le Grec était son propre prêtre, et, quand la tribu prit une plus grande extension, les représentants politiques des citoyens présidaient un culte général. La mythologie grecque, si riche et si variée, se renouvelait incessamment au gré de l'imagination populaire qui, de vallée en vallée, de péninsule en péninsule, aussi bien que de siècle en siècle, modifiait rapidement ses dieux. Le sens primitif des fables inventées par le symbolisme — première tentative de résumé synthétique — était encore resté clair à la plupart dès fidèles : ils savaient parfaitement que Zeus était le « Grand Jour », et, en même temps, le souverain de l'Olympe : Poséidon était le dieu de la mer, mais surtout la mer elle-même ; Hephaïstos forgeait les armes des dieux au foyer souterrain des laves, mais il se montrait en personne sous l'apparence des flammes. Ainsi de toutes les divinités : Demeter, la « Bonne mère », qui protégeait les moissons, était la moisson même que fait onduler le vent. Cette transparence des mythes permettait aux Grecs de se passer d'intermédiaire pour les comprendre, et, d'ailleurs, la cité restait trop petite, trop agitée aussi pour qu'il pût s'y former un sacerdoce aux dehors immuables.
Certainement, la beauté du ciel clair, la pureté de profil qu'offraient les rochers et les collines de l'horizon, la lumière éparse sur la mer avaient contribué à donner du charme et de la gaieté à l'ensemble de la mythologie grecque. L'effroi de la mort, la peur de l'inconnu qui se devine au delà du tombeau, régnait moins sur les Hellènes que sur les populations des contrées où la nature est plus sombre, où ses phénomènes sont plus redoutables. Ce fut l'une des raisons pour lesquelles ils évitèrent l'intervention constante du magicien qui conjure le sort par des gestes, des contorsions et des cris ; ils se tenaient à l'écart de leurs parents et alliés de l'Asie Mineure, qui, dans le Pont, la Cappadoce, la Cilicie, aimaient à se jeter en des transes extatiques, comme le font encore de nos jours le chamane touranien, l'exorciste catholique et le *piagé* des Mundurucù.
Pendant la belle période de la Grèce, le redoutable destin, qui planait au dessus des dieux eux-mêmes et dont les grands tragiques nous décrivent la domination terrible, parait avoir été, pour le peuple d'Athènes, un sujet d'instruction dramatique beaucoup plus qu'une cause réelle d'épouvantement. Les oracles de Delphes, ceux des autres dieux que l'on venait consulter de tous pays grecs et grécisés, ont un caractère spécial : tandis que les divinités des autres nations menacent, commandent, terrorisent, Delphes semble s'ingénier à exercer la sagacité des Grecs : elle leur donne des énigmes à résoudre, des jeux d'esprit à deviner. Le Sinaï fulminait ses lois au peuple prosterné dans la poussière du désert, Delphes conversait, pour ainsi dire, avec des hommes de goût, et fréquemment les citoyens d'une ville discutèrent ses oracles. Même les Cuméens, dans l'Asie Mineure, désobéirent de propos délibéré à un ordre des Branchides[652] leur enjoignant de livrer leur hôte au roi de Perse. Ils préférèrent leur propre conception du bien.
Mais, si peu qu'il existât, le sacerdoce devait, par son esprit de caste, devenir hostile au libre génie des Grecs, tendre même à la trahison. Dans la période du péril suprême, le peuple voulait se défendre et, par le fait même de son énergique volonté, il s'imagina volontiers que les dieux avaient combattu pour lui ; toutefois, les « oracles étaient restés neutres ou équivoques » : il fallut toute la subtilité de Thémistocle pour interpréter dans le sens héroïque une réponse ambiguë de la Pythie. Ne pas se compromettre avec le vainqueur, tel avait été le dernier mot de la sagesse sacerdotale[653].
Sans doute, la perte de l'indépendance des Grecs accrut proportionnellement l'influence du prêtre. Des rites mystérieux comme ceux d'Eleusis attiraient vers eux les désœuvrés et décadents de l'époque, gens vaniteux ou inquiets qui voulaient se faire initier à une prétendue science interdite aux profanes, et sur les collines se pourchassaient, déchaînés dans la fureur des sens, les troupeaux des Bacchantes et des Ménades.
Plus heureux que les Sémites et les peuples de l'Orient lointain, et grâce à la variété, à la rapidité d'allures, aux changements successifs et profonds de leur polythéisme, les Hellènes purent aussi échapper à la tyrannie de livres comme le Zend-Avesta, les Veda et le Chu King, comme la Bible et le Coran. Ce qui, chez les Grecs, se rapprocha le plus des « livres sacrés » par l'autorité sur les esprits, ce furent les poèmes et les drames des grands rhapsodes et tragédiens ; mais il était difficile de trouver dans ces œuvres une règle de pensée, une ligne de conduite pour la nation ; tout au plus, un individu comme Strabon, lui-même Sémite hellénisé[654], donnait-il une sorte de vertu sacrée aux vers de l'Iliade, s'ingéniant à ramener les faits de la géographie aux descriptions d'Homère, mais les conceptions du poète ne pouvaient en rien arrêter le développement normal de la société dans son ensemble, elles ne servaient pas de frein, comme les injonctions de la Bible ou du Coran, pour retarder indéfiniment l'évolution intellectuelle et morale des croyants.
Le polythéisme, tel qu'il se développa dans la Grèce antique, a pour principe l'autonomie de tous les êtres et reconnaît implicitement que toute chose est vivante[655]. Ainsi la religion des Grecs affirmait déjà ce que la science moderne a reconnu : l'indissolubilité de la vie sous tous ses aspects, matière et pensée ; mais, si par ses hautes conceptions elle se projette au loin dans le monde de la science, elle tient aussi par ses origines à l'animisme primitif qui peuple de génies les terres, l'air et les eaux, qui voit les esprits innombrables frémir dans le feuillage des chênes.
Les bergers de l'Arcadie sur leurs plateaux herbeux continuèrent le plus longtemps de pratiquer cette vieille religion naturelle : leur principale divinité, champêtre comme eux, faite à leur image, aimait les beaux horizons lumineux, les féconds pâturages, les antres frais où l'on s'abrite du soleil[656]. Pan, qui avait valu à toute la contrée le nom de Panie[657], céda le premier rang à Zeus, le dieu jaloux ; et les Arcadiens durent se subordonner à de puissants voisins ; mais, quoique fort modeste et se retirant discrètement dans les cavernes, Pan n'abdiqua point, il resta le dieu des pauvres qui lui dressaient de simples autels, non des temples, et lui apportaient non des bêtes grasses mais de rustiques offrandes. Il vécut ainsi, bien plus durable que Zeus et autres jeunes dieux, et par une étrange fortune il dut à la ressemblance fortuite de son nom avec le mot « πᾶν », pris dans le sens de « tout », d'être assimilé à l'immensité même des choses vivantes, avec le grand univers panthéiste. C'est ainsi que dans le Satyre de Hugo, Pan, infiniment grandi, sans bornes comme le monde, abrite les hommes et les dieux dans son immensité.
Les mystères religieux de la Grèce conservèrent aussi, pendant de longs siècles, le culte direct des astres, soleil, lune, étoiles, lors même que les représentants symboliques de la nature, les dieux, eurent pris la place des éléments : le fétichisme panthéiste se maintenait sous le polythéisme, de même que, plus tard, le paganisme se continua sous le catholicisme. Les temples grecs, aussi bien que ceux de l'Egypte, furent construits de manière à s'orienter exactement vers le lever des étoiles ou des groupes stellaires les plus remarquables, tels qu'Arcturus, Spica, les Pléiades, et c'est à l'époque où ces astres surgissaient de l'horizon, en vue du sanctuaire, que se célébraient les grandes fêtes de la divinité, associée à l'astre lointain dans l'adoration des fidèles. Mais puisque, de période en période, la position apparente des étoiles change par suite de la précession des équinoxes, les prêtres, debout à côté de l'autel, devaient faire déplacer l'ouverture des portes pour suivre le faisceau des rayons stellaires. Bien plus, lorsque plusieurs siècles avaient déjà passé sur le temple, il ne suffisait plus de percer de nouvelles portes ; c'était l'édifice même qu'il s'agissait de reconstruire en le faisant tourner sur son axe, pour ainsi dire ; le temple marchait comme une aiguille sur le cadran des cieux. Aux endroits où les constructions s'élevèrent successivement sur la même place, l'angle d'écart, observé par les architectes, leur suffit pour révéler les époques d'érection première et de restauration. De cette manière, on a pu fixer à plus de 34 siècles avant nous (exactement à l'année — 1530) la fondation du temple archaïque d'Athéné, sur l'Acropole, et à 230 ans plus tard celle du temple d'Eleusis, qui regardait vers Sirius, comme tant de monuments contemporains d'Egypte, et qui donna peut-être asile à des magiciens venus de la même contrée[658].
Ainsi, le polythéisme hellénique comprend, dans l'ensemble de son développement, toutes les formes religieuses primitives qui se sont succédé parmi les hommes ; il devait aboutir également aux formes religieuses les plus élevées, puis nier son principe, pour retrouver, au delà des cultes, la morale humaine en son essence. Des forêts de Dodone, où l'on écoutait avec frayeur les grands chênes frémissants, aux jardins d'Academos, où se promenaient les philosophes en discourant de la sagesse, les chercheurs hellènes ont parcouru la route immense qui mené de l'instinct originaire à l'étude consciente des grands problèmes de la vie. Certainement, la religion monothéiste, concentrant tout l'idéal humain en une seule personne auguste, se manifeste dans la pensée grecque aussi noblement que dans celle des Sémites : « Le Jupiter de Pindare et de Sophocle n'était-il pas l'ennemi de la tyrannie, le protecteur des opprimés, le gardien du foyer, le vengeur de la justice, le refuge des malheureux ? »[659] Et dès que les différents peuples ont perdu les dieux spéciaux qui les distinguent, le grand Dieu lui-même ne s'évanouit-il pas au profit du bien et du beau qu'il représente ? De cité à cité, les Hellènes s'étaient reconnus comme fils d'ancêtres communs, cohéritiers d'une même langue et d'une même civilisation, créateurs d'un même type social. La notion patriotique, d'abord absolument étroite, confinée dans la même cité, s'étendit graduellement à tous les habitants de l'Hellade et des pays helléniens, puis, chez les philosophes, elle embrassa le monde entier. Jamais le principe de la grande fraternité humaine ne fut proclamé avec plus de netteté, d'énergie et d'éloquence que par des penseurs grecs : après avoir donné les plus beaux exemples de l'étroite solidarité civique, les Hellènes affirmèrent le plus hautement le principe de ce qui deux mille ans après eux s'appela « l'Internationale ».
L'atavisme qui, dans toute civilisation vieillie, plus ou moins faisandée de conventions et de mensonges, ramène toujours un certain nombre d'hommes vers l'amour de la nature primitive, cet atavisme dut se manifester aussi dans la société grecque, mais accompagné de toutes les conquêtes de la culture intellectuelle. On vit alors des philosophes, parfaitement armés pour la dialectique par la connaissance des choses et le mépris de tout préjugé, revendiquer en toute simplicité, mais avec une force invincible de conviction, leur affranchis. sèment de tout despotisme, aussi bien celui que d'autres hommes faisaient peser sur eux que celui des prétendues convenances et de l'habitude. On vit des stoïciens esclaves marcher si noblement dans leur dignité qu'on les respecta plus que des hommes libres ; on vit des « cyniques », mot jadis respecté mais employé actuellement en mauvaise part, prendre la même liberté de gîte et d'action que les animaux des champs, tout en s'élevant par l'étude et l'enseignement à la même hauteur de pensée que les sages les plus renommés de leur temps. N'ayant d'autre demeure qu'une jarre ou qu'un tonneau, presque sans besoins, ignorant même la faim puisqu'une olive, puisqu'une gousse d'ail leur suffisait, ils croyaient à l'égalité et la pratiquaient ; effaçant par leur propre vie toute différence entre riches et pauvres, ils revenaient à la parfaite réconciliation entre les classes. Du coup, toutes les distinctions sociales se trouvaient abolies, et, devant Diogène, « Citoyen de la Terre », Alexandre, le meurtrier de son père, l'exterminateur de Thèbes, ne se sentait plus le maître omnipotent qu'il était en face de ses soldats et de ses peuples asservis. Et cependant, ces philosophes, si hauts par la pensée qu'ils pouvaient ignorer comme si elle n'existait pas la société des puissants et des riches, continuaient de vivre dans les cités, d'agir directement sur leurs concitoyens par l'exemple et la noblesse de leur vie ; ils ne se réfugiaient pas en dehors de l'humanité, comme le firent plus tard les anachorètes et les cénobites, égoïstes pusillanimes, ne cherchant que leur propre salut.
Cette haute compréhension des choses n'entrait, il est vrai, que dans un petit nombre de cerveaux ; mais elle devait se propager de siècle en siècle et de peuple en peuple jusqu'aux extrémités de cet univers que, sans le connaître encore, on embrassait d'avance en une vaste république d'égaux, l'idéal de notre temps et des temps à venir.
** Îles et rivages helléniques. Notice historique
Les noms d'Antigone le Cyclope (mort en 301 avant l'ère chrétienne), de son fils Demetrius Poliorcète (mort en 283), dont le centre d'action était en Lydie, d'Antipater (en 317) et de son fils Cassandre (en 297), rois de Macédoine, de Lysimaque (en 281), roi de Thrace, ainsi que ceux de Ptolémée Soter et de Seleucus Aicator se rattachent particulièrement au tumulte sanglant qui suivit la mort d'Alexandre et dura trente ou quarante ans. Nous citons les dynasties et royaumes qui eurent une continuité relative.
|| | Ere vulgaire | Ere olympique |
| Lagides, en Égypte. | | |
| Ptolémée Soter, fils de Lagus | — 323,— 285 | 453 491 |
| Ptolémée Philadelphe | — 285,— 247 | 491 529 |
| Ptolémée Evergète | — 247,— 222 | 529 554 | Puis vinrent les Ptolémées Philopator, Epiphane, Philometor, Eupator et autres, entre lesquels s'intercalent une Cléopâtre et une Bérénice, enfin le dernier représentant de la lignée qui mourut en l'an de Rome 724 :
| Cléopâtre | — 52— 30 | 724 746 |
| Séleucides, en Mésopotamie et en Syrie. | | |
| Seleucus Nicator | — 311— 279 | 465 498 |
| Antiochus Soter | — 279— 260 | 498 516 | Ensuite Antiochus II, Seleucus II, Seleucus III précédant
| Antiochus III Eupator | — 222— 186 | 554 590 | Après Seleucus IV, Antiochus IV et Antiochus V vinrent des successions irrégulières jusqu'à Pompée, qui prit possession
| de la Syrie, an de Rome 690 | — 64 | 712 |
| Arsacides, rois des Parthes. | | |
| Le royaume fut fondé par Arsacus en | — 255 | 521 | et s'agrandit peu à peu aux dépens du territoire des Séleucides ; lors de leur disparition, il devint limitrophe de l'empire romain ; la dynastie fut remplacée
| par celle des Sassanides en | 226 | 1002 |
| Pont. | | |
| Mithridate II | — 337— 302 | 439 474 | qui avait conservé une certaine indépendance vis-à-vis d'Alexandre, se proclama roi après sa mort ; la dynastie, surtout représentée par des Mithridate qui régnèrent assez régulièrement, dura jusqu'au triomphe définitif de Pompée. Le dernier roi fut
| Mithridate VII Eupator | — 123— 63 | 653 713 |
| Pergame. | | |
| Royaume fondé par Philétaire en | — 283 | 493 | Il eut pour successeurs des Eumène et des Attale. Le dernier roi Attale III légua ses possessions aux Romains, du moins ceux-ci le prétendirent-ils,
| Attale III Philometor | — 138— 132 | 638 644 | Parmi les souverains de nombreux autres petits royaumes, Bithynie, Cappadoce, Epire, etc., il faut mentionner le roi qui, à différentes reprises, sut battre les Romains :
| Pyrrhus III, roi d'Epire | — 316— 272 | 460 504 |
| Macchabées, en Judée. | | |
| Judas Macchabée, fils de Mathathias, se révolta contre les Séleucides en | — 166 | 610 | Il succomba bientôt et fut remplacé par ses frères et leur descendance ; ils firent souvent appel aux
| Romains et exercèrent le pontificat jusqu'en | — 40 | 736 |
Voici les noms de quelques philosophes dont le souvenir est plus intéressant que celui des hommes de guerre de leur temps ; ceux dont on ne connaît pas la date de naissance sont supposés être arrivés à notoriété vers l'âge de 35 ans :
| Hécatée (Milet) | — 546 — 480 | 230 296
| Parménide (Elée) | — 540 — 470(?) | 236 306
| Zenon (Elée) | — 490(?) | 286
| Empédocle (Agrigente) | — 450 — 380(?) | 326 396
| Zénon le Cynique (Kition, Cypre) | — 340(?) | 436
| Hérophile (Chalcédoine) | — 335(?) | 441
| Euclide (lieu de naissance inconnu) | — 320(?) | 456
| Callimaque (Cyrène) | — 320 — 240(?) | 456 536
| Archimède (Syracuse) | — 287 — 212 | 489 564
| Eratosthènes (Cyrène) | — 272 — 199 | 504 577
| Hipparque (Nicée) | — 160(?) | 616
| Posidonius (Apamée, Syrie) | — 133 — 49 | 643 727
| Strabon (Amasie, Cappadoce) | — 58 + 21(?) | 718 797
** Chapitre IX. Îles et rivages helléniques
Le mariage de l'Europe et de l'Asie qu'Alexandre avait fait célébrer symboliquement à Babylone n'est pas devenu réalité vivante.
*Rhodes. — Cypre. — Cilicie. — Empire des Séleucides. — Antioche. — Égypte des Ptolémées. — Cyrénaïque. — Grande Grèce. — Carthage et son empire. — Sicile*
Sous la pression triomphante des Occidentaux, maintes régions riveraines de l'Asie Mineure et les îles de la Méditerranée orientale qui avaient été disputées entre les deux civilisations rivales, de l'Europe et de l'Asie, furent définitivement conquises par l'influence grecque et, malgré le fréquent changement de maîtres, lui appartiennent encore vingt-quatre ou vingt-cinq siècles après leur prise de possession. En exemple on peut citer Rhodes et Cypre, « l'île des Grenades » et celle du Cuivre.
Rhodes, terre amplement favorisée par la fécondité du sol, par l'heureuse disposition des ports et l'excellence du climat, toujours égal et doux, occupe un emplacement maritime tout à fait exceptionnel qui devait lui assurer un rôle commercial de premier ordre. Située à proximité de la côte de Carie et jouissant ainsi des avantages d'une péninsule en même temps que de ceux d'une île, c'est-à-dire ajoutant aux facilités du commerce avec un vaste territoire le privilège de l'isolement défensif, Rhodes se trouve placée exactement à l'angle sud-occidental de toute l'Asie Mineure, entre la mer de Cypre et la mer Égée et sur l'alignement de Carpathos et de la Crète. Point de convergence nécessaire pour les routes de commerce dans la Méditerranée orientale, elle nous apparaît, dès les origines de l'histoire, comme un lieu de rendez-vous pour des colons de provenances très diverses. Il y vint des Cariens de la côte voisine, ainsi que des Crétois, des Thessaliens et même des Égyptiens. L'influence phénicienne y fut longtemps prépondérante, puis les Doriens y abordèrent, et trois villes insulaires, Lindos, Camiros et Ialysos, constituées en république distincte, s'unirent en « hexapole » avec trois autres cités doriennes du continent, Cos, Cnide et Halicarnasse. Au mouvement d'immigration succéda un flot en sens inverse : grâce à la pratique d'un commerce très étendu, des groupes de colons rhodiens devinrent les fondateurs de nombreuses villes lointaines. Ils eurent des comptoirs dans la terre ferme voisine, en Sicile et dans la péninsule italique. La puissante Sybaris fut créée par eux, et Parthénope, maintenant Naples, reçut de Rhodes son premier essaim de civilisateurs grecs. D'autres Rhodiens s'établirent aux îles Baléares et, jusque sur les côtes d'Espagne, un golfe de Rosas et les fiers promontoires de Rota rappellent la venue des insulaires du littoral asiatique.
Lors de la grande extension du monde hellénique, coïncidant avec la division de l'empire d'Alexandre en plusieurs royaumes grecs, Rhodes, si bien placée au tournant des mers, devint le centre principal du commerce et, grâce à son enrichissement, une puissance politique de grande importance avec des possessions nombreuses sur la terre ferme et dans les îles. Pendant deux siècles au moins, Rhodes disposa d'une si grande influence que ses lois maritimes furent acceptées par tous les peuples navigateurs comme le code universel : même après la conquête, les Romains durent y accommoder leurs propres règlements ; en droit romain, toute loi relative au commerce maritime porte le nom de « *lex rhodia* ».
À cette époque où Rhodes était « sans égale au monde », comme dit Strabon, elle attirait non seulement les commerçants et les marins, mais aussi des savants, des poètes, des artistes, hommes illustres qui venaient y séjourner comme professeurs ou comme élèves.
Rhodes fut, il y a vingt-deux siècles, un des principaux, centres pour la mesure d'un arc de méridien. Eratosthènes, tenant compte des routiers des navires qui trafiquaient entre Rhodes et Alexandrie et des hauteurs du soleil au-dessus de l'horizon des deux villes, en vint à fixer le pourtour du globe terrestre à 252 000 stades, mesure différant de la véritable circonférence d'un sixième en plus seulement[660]. Cent cinquante ans plus tard, Posidonius, reprenant ces calculs et utilisant les observations relatives à l'étoile Canopus, trouva 180 000 stades, chiffre trop faible d'un cinquième. Les savants grecs déterminaient assez correctement les latitudes, mais ils ne disposaient d'aucune méthode pour les longitudes ; l'un d'eux, Hipparque, signala il est vrai les éclipses comme pouvant servir à cet effet, mais il fallut attendre seize siècles pour que cette notion scientifique pût passer dans le domaine de la pratique ; on manquait aussi de moyens pour mesurer effectivement les distances. Il était admis que Rhodes se trouvait directement au nord du Pharos — elle est en réalité 1° 40′ plus à l'ouest — et que 3 750 stades les séparaient — on compte aujourd'hui 330 milles nautiques équivalant à 3 300 stades — , double approximation expliquant très bien l'erreur des philosophes alexandrins.
On sait aussi que l'art fut représenté, à Rhodes : on connaît les quatre chevaux de bronze doré qui figurent au fronton de la basilique St-Marc à Venise après avoir orné d'autres capitales, Rome, Bysance et Paris. Pendant une cinquantaine d'années, le fameux colosse de bronze de Kharès se dressa vers l'extrémité du port : l'énorme masse, renversée et brisée par un trembleterre, il y a plus de vingt et un siècles, resta gisante sur le sol durant près de neuf cents ans avant d'être vendue aux fondeurs juifs. Le monument avait été consacré, non pas à l'Apollon dorien, mais à Hêlios, au Soleil lui-même, à l'astre Vainqueur et Créateur, dégagé de tout symbole, car Rhodes se disait par excellence l'Epouse du Soleil. Cypre, beaucoup plus grande que Rhodes, devait être également soumise à des influences diverses, de même qu'à de fréquentes tentatives de colonisation et de conquête, dès l'époque où la mer fut livrée aux entreprises des navigateurs. L'île, qui par sa forme s'adapte harmonieusement au golfe de Cilicie, se rattache à la fois aux deux littoraux qui lui font face. Elle appartient à l'Asie Mineure dont la séparent des eaux d'une faible profondeur relative, moins de 500 mètres, et qui profile ses chaînes de montagnes dans la même direction ; d'autre part, elle peut être admise comme faisant partie de la Syrie, puisque animaux et plantes des deux régions constituent même flore et même faune. Les naturalistes[661] en ont conclu que la pointe avancée de Cypre se continuait à la fin des âges tertiaires par un isthme de jonction avec les montagnes de l'Amanus : espèces végétales et animales se propagèrent par cette voie, de même que plus tard les hommes se transportèrent à travers le détroit.
Egalement rapprochée de deux terres très différentes par la population et les routes d'accès, l'île de Cypre devait appartenir successivement à des ères de civilisation distinctes, suivant les grandes vicissitudes historiques. Les fouilles d'Ohnefalsch Richter ont prouvé que les bijoux, instruments et armes cypriotes de l'ère primitive sont de même époque que ceux de Troie et appartiennent à la zone dite, « égéenne » ou « méditerranéenne » ; les influences provenaient alors surtout du Nord et de l'Ouest par la grande voie transversale de l'Asie Mineure, qui se dirige de l'Hellespont et du Bosphore vers le golfe d'Alexandrette.
La plus ancienne couche des objets cypriotes est enfouie sous une strate d'origine orientale, indiquant l'ascendant civilisateur des Hittites, des Phéniciens, des Assyriens et autres peuples ayant les ports de Syrie pour point de départ. Un troisième retour des choses s'opère dans le sens de l'Ouest, et les objets d'art que ramènent les fouilles témoignent de leur parenté avec ceux de la Grèce historique[662].
Naturellement les traces des diverses migrations se rencontrent principalement sur les côtes les plus rapprochées des contrées d'où venaient les colons. Les rivages de l'ouest reçurent les Grecs ; les Ciliciens et autres immigrants de l'Asie Mineure s'établirent au nord : Syriens et Phéniciens abordèrent sur les rives de l'est, situées en face de leurs ports, et lorsque le roi d'Egypte Amasis, il y a vingt-quatre siècles et demi, introduisit dans Cypre des colons éthiopiens pour assurer sa conquête, ceux-ci s'installèrent sur les versants méridionaux des monts.
Les deux races dominantes de l'île furent celles des Grecs et des Phéniciens : les monuments épigraphiques trouvés dans les fouilles récentes et recueillis dans les musées d'Europe et d'Amérique prouvent que, dans ce pays de transition, la culture aussi était due surtout à ces deux éléments diversement mélangés. L'influence, sinon phénicienne du moins orientale, semble avoir été prépondérante à l'époque où commence l'histoire écrite pour ces parages du monde méditerranéen. Les mines de cuivre auxquelles l'île doit son nom grec, perpétué jusqu'à nos jours, paraissent avoir été le plus anciennement exploitées par les Phéniciens, qui en frappèrent des monnaies, et la déesse Cypris, ainsi désignée d'après l'île asiatique, n'est autre que l'Astarté tyrienne : son culte était accompagné des mêmes fêtes sanglantes que sur le continent voisin. D'après une hypothèse de Maspero, le nom d'Asia que l'antiquité appliquait à l'Asie Mineure, et qu'elle finit par donner à toute une partie du monde, serait peut-être dérivé d'Asi, dénomination usitée sur les monuments égyptiens pour désigner Cypre[663].
La forme et le relief de la contrée ne permettaient guère à la population cypriote de se constituer en une nation compacte et de présenter un front de résistance aux envahisseurs. En réalité Cypre est formée de deux îles distinctes qu'une surrection marine de 100 mètres séparerait complètement. Au nord, une chaîne abrupte, recourbée en cimeterre, se développe sur une succession de pitons et de promontoires dominant la plaine et les flots ; au sud-ouest, clés monts d'accès facile, mais plus élevés, dont la cime suprême fut aussi un Olympe, composent un autre ensemble géographique tout à fait à part. Les fonds intermédiaires, les versants opposés ne pouvaient communiquer facilement les uns avec les autres ; la seule partie de Cypre offrant un caractère d'unité est la large plaine qui se développe de l'est à l'ouest entre les deux massifs et d'une mer à l'autre : c'est la campagne « bienheureuse », riche en moissons, où se pressaient les habitants, menacés du côté des montagnes par les bergers pillards et du côté de la mer par les corsaires et les conquérants ; son antique appellation de Mesorea (Mesaria) ou « Entremonts » est restreinte maintenant à la moitié orientale de la plaine.
La diversité des contrées cypriotes avait pour conséquence la diversité de leurs petits États, royaumes et républiques, souvent en guerre, souvent alliés avec l'étranger et l'invitant même à s'établir dans le pays. Les mines et les forêts étaient, avec les froments, les huiles et le vin, les richesses convoitées par les conquérants de Phénicie, d'Assyrie ou d'Egypte. D'après la légende, les Cypriotes auraient été, comme les Chalybes de l'Asie Mineure, des inventeurs du travail métallurgique : leur héros national Kyniras aurait fabriqué les premiers outils de la forge, l'enclume, les tenailles et le marteau ; c'est lui qui aurait œuvré la cuirasse d'Agamemnon, et son épée serait sortie de la fournaise rhodienne. Quant aux forêts de Cypre, maintenant dévastées, nous savons qu'aux temps des Phéniciens la côte de Hittim (Kition) — la Larnaka moderne — fournissait les bois de construction pour les flottes, et c'est dans les « cyprières et cédrières » de l'Olympe insulaire que l'on coupa les arbres dont furent construits les bateaux lancés par Alexandre sur le Tigre et l'Euphrate[664].
Quoique fréquemment envahie par des conquérants et constamment visitée par des marchands pacifiques, Cypre est une terre de trop grande étendue pour que ses habitants n'aient pas réagi contre les importations de l'étranger et n'aient pas donné à leurs produits une empreinte nationale. Les Cypriotes parlaient grec, mais sous une forme spéciale que l'on dit rapprochée de l'éolien, et l'écriture dont ils se servirent, au moins pendant un millier d'années jusqu'à la période romaine, ne ressemblait point à celle de leurs frères de race en Occident. C'était un système syllabique, probablement transmis par les Hittites, et peut-être quelque peu influencé par les Assyriens, à en juger par l'aspect cunéiforme de plusieurs signes. On a pu déchiffrer ces syllabaires, grâce aux nombreuses inscriptions bilingues, cypriotes et phéniciennes, cypriotes et grecques, découvertes en diverses parties de l'île.
Les pèlerins venaient en si grand nombre des terres environnantes que l'on entendait parler tous les idiomes dans les bosquets des villes saintes consacrées à la déesse : Idalion (Dali) ou le Sanctuaire de la Reine. Amta Khadasta (Famagusta) ou la « Sainte Femme », Amathonte (Hamath), autre lieu consacré à Cypris, Paphos (Bafa), où l'on adore toujours la « Sainte Mer ». On portait à ces lieux sacrés d'innombrables offrandes, statuettes, vases et bijoux, que recherchent maintenant les collectionneurs et les artistes. Le plus ancien monument connu de l'île fut une image taillée du roi d'Assyrie, Sargon, qui se dressait sur la côte orientale de Cypre depuis vingt-six siècles lorsqu'elle fut découverte par les savants et transportée au musée de Berlin.
Comme fragment du domaine laissé par Alexandre, Cypre, située dans la zone de transition entre les deux mondes, devait être disputée par les héritiers du conquérant : elle finit par appartenir à l'Egypte, c'est-à-dire au souverain d'Alexandrie, qui disposait des chemins de la mer. Il est remarquable qu'après de nombreux avatars, l'île dépende à nouveau d'une puissance thalassocrate par excellence, l'Angleterre, et obéisse à la même inspiration que la vallée nilotique.
Au nord du golfe d'Alexandrette, la plaine de Cilicie, partagée en deux par une chaîne de collines qui, explique le nom de « deux Cilicies » donné souvent au pays-bas d'entre Taurus et Amanus, cette plaine, notamment la Cilicie occidentale où se succédèrent quelques-uns des marchés les plus actifs du monde, fut une de ces régions reprises par les Hellènes sur les Phéniciens. Mallos, située sur une butte, près de la bouche du Pyramos, entre les marais et la terre ferme, était, il y a vingt-huit siècles, le premier emporium de la contrée. L'accroissement des alluvions qui rendaient dangereux les abords de la côte et s'avançaient en mer, menaçant, disait l'oracle, d'aller rejoindre l'île de Cypre, peut-être aussi l'influence redoutable des fièvres, enfin les changements continuels de la géographie locale, soumise aux divagations des deux fleuves très abondants, le Pyramos et le Saros — le Djihun et le Sebun —, qui tantôt se rejoignaient, tantôt se séparaient, toutes ces causes déterminèrent les marchands à s'établir dans Adana.
Située à l'endroit même où le Saros s'échappe de la montagne, à l'entrée des gorges qui mènent vers la porte Cilicienne et le seuil du Taurus, la position d'Adana est commercialement fort belle ; cependant cette ville fut détrônée par une autre cité, la célèbre Tarsus, bâtie jadis au bord d'un très modeste cours d'eau, le Cydnus « aux eaux glacées »[665].
Aux temps prospères de Tarse, la fameuse cité — le fabuleux Sardanapale, d'après une inscription ninivite, se vantait de l'avoir bâtie « en un jour » avec sa voisine Anchiale — était devenue la rivale des villes les plus illustres par leurs écoles. « Les habitants de Tarse sont tellement passionnés pour la philosophie, ils ont l'esprit si encyclopédique, que leur cité à fini par éclipser Athènes, Alexandrie et toutes les autres villes connues comme celles-ci pour avoir donné naissance à quelque secte ou école philosophique », dit Strabon[666]. Puis le géographe d'Amasie énumère les hommes dont la gloire devrait rejaillir sur leur ville natale des bords du Cydnus, soit à Tarse même, soit à Rome, car la capitale de l'empire « regorgeait autant de Tarsiens que d'Alexandrins ». Quelques années encore, et il aurait pu citer, parmi les enfants de Tarse, le plus connu de tous, saint Paul, le vrai fondateur du christianisme.
Si Tarse avait pu offrir à ses — citoyens un si grand nombre d'écoles, et tant d'occasions de s'instruire, c'est grâce aux richesses que son très important commerce avait pu lui procurer. Le Rhegma, bassin dans lequel allait se jeter le Cydnus, avait été aménagé en port intérieur, bien ouvert du côté de la mer, suffisamment profond et parfaitement abrité. Les campagnes des alentours, défendues contre les inondations du Saros et du Pyramos, étaient parmi les plus fertiles du monde, et Tarse avait l'avantage commercial de détenir, du côté de l'est, les approches du fameux défile de la Porte Amanicienne, sur le chemin de l'Euphrate, et, du côté du nord, la voie directe, taillée dans le roc, vers la porte Cilicienne. Cette dernière route, l'un des triomphes de la civilisation antique, faisait de Tarse l'un des points vitaux du monde grec. Prochainement un nouveau tracé, celui du chemin de fer, déplacera le centre de vie pour le reporter plus à l'est, vers Adana[667], qui deviendra la gare d'embranchement où la ligne de Mersina rejoindra la grande voie de Constantinople au golfe Persique.
Durant le conflit sauvage des armées de bandits et de mercenaires de toutes nations qui s'entre-heurtaient dans l'immense champ de bataille qu'était devenu l'empire d'Alexandre, des îles telles que Rhodes et Cypre se trouvaient relativement protégées par leurs détroits, mais les provinces situées sur le parcours des voies stratégiques étaient constamment foulées par la marche des ravageurs. Le récit des combats, des sièges, des assauts, des retraites et des retours offensifs qui se succèdent et s'entremêlent en un remous destructeur, de l'une à l'autre extrémité du monde connu, donne le vertige à l'historien : nulle mémoire ne peut suivre dans toutes ses campagnes et prises de cités un Antigone, un Demetrius Poliorcète, un Seleucus Nicator. La dévastation fut effroyable et certains lieux de conflit furent complètement dépeuplés. Trop faibles pour résister à la tourmente, les États ne formant que de petites unités politiques eurent le plus à souffrir, livrés d'avance à tout conquérant de passage. Les peuples qui, relativement, se ressentirent moins du va-et-vient des armées — tels les Babyloniens et les Egyptiens — étaient ceux qui, par leur grand nombre et l'étendue de leur territoire, constituaient, dès leur soumission, des empires donnant à leurs maîtres des ressources en hommes et en argent capables d'assurer une longue résistance aux attaques extérieures.
Lorsqu'un certain tassement se fut établi dans la ruine de l'édifice, improvisé comme par magie et disparu de même, les divisions géographiques naturelles se retrouvèrent dans la répartition des royaumes. L'Asie Mineure, nous l'avons dit, ne fut jamais une ; péninsule naturellement découpée en régions distinctes dont les versants s'inclinent, selon des lignes divergentes, vers la mer Noire, vers l'Archipel, vers la mer de Cypre, vers l'Euphrate, elle se fragmenta en plusieurs principautés aux frontières mouvantes, suivant les vicissitudes des révolutions locales, des guerres de province à province et des invasions étrangères. Au contraire, le bassin des fleuves jumeaux, le Tigre et l'Euphrate, reprenant les avantages de premier ordre que lui donnait sa parfaite individualité, reconstitua l'empire antique d'Assyrie en s'annexant toutes les contrées avoisinantes comme autant de dépendances naturelles : les petits États et les grands royaumes affaiblis du pourtour ne pouvaient que se laisser englober par la puissante monarchie dont la Mésopotamie était le centre ; c'est ainsi que l'empire de Darius et d'Alexandre, dans l'Iranie et jusque dans l'Inde lointaine, tomba au pouvoir de l'heureux général qui avait reçu Babylone dans sa part d'héritage. Enfin, la vallée du Nil, autre domaine géographique formant un tout complet, aux limites naturelles bien arrêtées, devint aussi un royaume distinct, se développant en des conditions de vie propre, indépendante comme l'ancien État des Pharaons.
Les petits groupements de l'Asie Mineure étaient donc de trop faibles dimensions pour durer longtemps, à une époque où l'appétit des conquêtes était développé jusqu'à la fureur dans tout le monde hellénique, dominé par la grande ombre d'Alexandre. D'ailleurs, la force de résistance des populations anatoliennes avait été brisée pendant le va-et-vient des armées et des pillards, si bien que l'on vit des bandes de Gaulois ou « Galates » pénétrer de Thrace en Troade, à travers l'Hellespont, et s'avancer en conquérants jusqu'au centre de l'Asie Mineure pour y constituer un nouvel État. Cependant certains royaumes purent se maintenir pendant près de deux siècles, sous des formes incessamment modifiées, entre la grande monarchie de l'Orient échue à l'un des lieutenants du Macédonien, et la puissance de Rome, qui grandissait peu à peu du côté de l'Occident et s'annexait successivement territoire après territoire. L'un de ces corps politiques, le plus puissant et le plus solidement établi, opposa même une résistance opiniâtre à la conquête romaine. Défendu à l'ouest par la ligne stratégique du fleuve Halys, appuyé sur des alliés qui occupaient une grande partie du pourtour de la mer Noire, y compris la péninsule de la Tauride, et l'Arménie jusqu'à la Caspienne, le royaume du Pont ne fut subjugué qu'après de longues années de lutte[668].
Dans l'histoire du monde, le plus important des royaumes d'Asie Mineure, grâce à la part qu'il prit au rayonnement de la civilisation hellénique, fut celui de Pergame, où se dressèrent de si beaux monuments, riches en statues et en bas-reliefs, où vécurent des historiens et des savants, continuateurs des grands hommes de Milet et d'Athènes, et où furent assemblés les précieux « parchemins » de la plus grande bibliothèque de l'antiquité après Alexandrie.
L'empire dont la Babylonie était le centre tomba en partage aux Séleucides et dut à ses fortes assises géographiques de persister plus de deux siècles ; même ne disparut-il que pour être remplacé par un autre État qui affirma aussi son indépendance vis-à-vis de Rome.
En dehors de la péninsule anatolienne, tout l'immense domaine qu'Alexandre s'était taillé dans le continent d'Asie resta incorporé au nouveau royaume, et ses frontières vers le nord-est, embrassant les bassins de l'Oxus et du laxartes, se délimitèrent plus nettement du côté des mystérieuses contrées de l'Extrême Orient. Par delà les plateaux de l'Iranie, Seleucus Nicator, le « Vainqueur » voulut même dépasser son maître Alexandre, et l'on dit que, dans son expédition des Indes, il poussa jusqu'au fleuve sacré, la Ganga. Mais, nourris de la civilisation hellénique et désireux de recruter leurs forces dans la patrie commune des soldats mercenaires, les Séleucides ne maintinrent pas leur résidence principale dans la Mésopotamie, pas plus dans la Babylone antique que dans une ville moderne comme Séleucie. Cédant à la force d'attraction de la Grèce, ils fondèrent une deuxième capitale, Antioche, près du golfe d'Alexandrette, à l'endroit qui commande les portes de Cilicie et les routes convergentes de la Syrie et de l'Asie Mineure. Ce lieu, admirablement choisi, à l'issue de la riche vallée de l'Oronte et au point du littoral maritime le plus rapproché de la grande courbe de l'Euphrate, offrait toutes les conditions favorables pour une grande prospérité : aussi s'y développa-t-il rapidement une ville qui prit une importance mondiale et devint bientôt une Tétrapole ou « ville quadruple » recevant de nombreux immigrants : Syriens, Juifs, Arabes, Arméniens, Perses, même des Hindous ; toutefois, ce qui lui donna son caractère par excellence, ce fut l'entrée de tous les éléments de la pensée asiatique dans la forme que leur fournissaient la langue et la culture helléniques. Antioche devint, comme Rhodes et Tarse, comme Pergame et Alexandrie, l'une des grandes écoles du monde méditerranéen de l'Orient.
Mais tout se paie. En se rapprochant de la Grèce, la capitale des Séleucides s'était éloignée du centre naturel de l'empire et n'avait plus une prise aussi puissante sur les terres éloignées, vers le centre de l'Asie. Les deux foyers de la grande ellipse possédaient des avantages différents, celui de l'ouest une culture plus haute, celui de l'est un équilibre naturel mieux assis, et l'abandon de ce dernier eut pour conséquence un rapide amoindrissement du domaine des Séleucides. Les plaines nord-occidentales de l'Inde et les routes des plateaux par lesquelles on y accède furent bientôt oubliées ; de même, la Bactriane, quoique restant sous la domination des princes grecs, séleucides, et même lagides pendant un instant — sous Ptolémée Evergète —, reprit son indépendance et fit perdre aux riverains de la Méditerranée les précieuses relations de trafic qui, par-dessus les grands massifs du centre de l'Asie, commençaient à se nouer avec les populations du monde chinois[669].
Entre la Bactriane et la Mésopotamie s'interposa même un nouveau royaume, ressuscité de celui des Mèdes et des Perses, la monarchie des Parthes, qui, du côté de l'est, allait prendre contre les Séleucides le même rôle de voisin jaloux et dangereux que, du côté de l'ouest, s'étaient donné les armées romaines, en marche vers l'Asie. Il est vrai que Rome, savante en diplomatie, avait, dans une lettre rédigée en grec, assuré de son éternelle amitié le deuxième des Séleucides, à condition que la paix et l'indépendance d'Ilion, la patrie du « pieux Enée », l'ancêtre légendaire, fussent toujours respectées[670]. Vingt et un siècles avant les diplomates de nos jours, les politiques avisés de la république romaine avaient déjà leur « Question du Saint-Sépulcre ».
Réduit à la défensive, le royaume des Seleucus et des Antiochus finit par ne plus comprendre que ses deux éléments primitifs, le noyau mésopotamien et le littoral de Syrie ; encore des révoltes se produisaient-elles sans cesse en ce domaine amoindri, et l'on vit le petit pays de la Judée tenir tête aux armées syriennes, réussir même, sous les Macchabées, à reconstituer son indépendance, en apparence du moins, car la main de Rome s'était fait sentir jusque dans cette région lointaine, si importante comme terre de transition entre le bassin de l'Euphrate et celui du Nil. La Judée, que ses montagnes et la déchirure profonde du Jourdain rendaient très propre à la défense, de même que la région du Liban et de la Cœlo-Syrie, était naturellement un enjeu disputé par les deux grandes puissances limitrophes. Sauf pendant une courte période d'invasion syrienne, elle avait été d'abord soumise aux Ptolémées, qui avaient intérêt à traiter avec de prudents égards un territoire si différent du leur ; mais lorsque Antiochus Epiphane, roi de Syrie, vint élever autel contre autel, et que les civilisations s'entre-tuèrent, hellénisme contre judaïsme, l'explosion de l'esprit national fut assez forte pour donner la victoire aux insurgés de la Judée.
Ainsi, chaque partie de l'empire, par des intrigues et des alliances avec les généraux romains, contribuait à la désagrégation, puis à la ruine définitive de la Syrie. Ce qui empêcha les Séleucides de pouvoir résister énergiquement à la puissance de Rome, c'est qu'ils restaient étrangers parmi les peuples de leur domaine. Ils n'avaient pas su prendre racine dans le pays auquel ils commandaient. Grecs, et non Orientaux, ils continuaient à chercher leur point d'appui dans le monde grec : les troupes dont ils se servaient pour maintenir leurs sujets dans l'obéissance étaient composées de mercenaires venus d'Europe, Hellènes, Macédoniens ou Thraces. Ces immigrants, retenus dans leurs camps ou leurs forteresses, ne fondaient point de familles attachées au sol : pas plus que leurs souverains, ils ne se naturalisaient : le « mariage de l'Europe et de l'Asie », qu'Alexandre avait fait célébrer symboliquement à Babylone, n'était pas devenu réalité vivante. C'est ainsi que plus tard les Croisés, malgré leurs batailles victorieuses et leurs conquêtes, ne furent jamais dans leurs royaumes de Terre Sainte que des plantes déracinées. Lorsque Rome, devenue maîtresse de la Grèce, eut défendu l'exportation des soldats, la Syrie, de même que l'Egypte, se trouva sans armée, livrée d'avance aux proconsuls[671]. Elle leur laissait en héritage sa grande cité d'Antioche, qui, elle au moins, avait son originalité propre comme creuset de formation nouvelle pour tous les peuples de l'Orient.
Ptolémée, auquel échut la satrapie de l'Egypte après la mort d'Alexandre, paraît avoir été d'une singulière adresse comme flatteur du clergé, par lequel il voulait s'assurer la confiance du peuple asservi. Son premier souci fut de bâtir des temples absolument conformes au canon de l'architecture religieuse. Lorsque le mystère des hiéroglyphes était encore ignoré des voyageurs européens, ceux-ci, ne voyant absolument aucune forme grecque dans les monuments construits par ordre de Ptôlémée, s'imaginèrent que ces édifices étaient purement égyptiens. Il fallut le déchiffrement des inscriptions pour révéler que les temples d'Edfu, d'Esneh, de Dendera, de Philæ n'avaient pas d'origine antique et que le constructeur en était le conquérant hellène, le roi même dont on voyait la statue agenouillée présentant la Vérité à la déesse Pacht. Sans doute le nouveau roi ne s'était pas donné la peine d'approfondir le sens précis des symboles figurés en son nom, il lui suffisait de les faire reproduire scrupuleusement et en abondance. Or c'est à lui et aux autres Ptolémées que l'Egypte doit le plus grand nombre des temples qui lui restent. Autant les Perses avaient été brutaux et imprudents en détruisant les édifices religieux des Egyptiens, autant les Lagides procédèrent avec adresse et respect à l'égard des vaincus.
Après avoir donné à ses sujets ample satisfaction religieuse, le premier Ptolémée, représentant du milieu historique, s'occupa de se concilier ses compatriotes et compagnons les Grecs et les Macédoniens. Il s'agissait de les transformer en Egyptiens, conformément à son exemple, et de leur faire adorer les mêmes dieux : rien d'ailleurs n'était plus facile, car les personnes divines, forces de la nature qui doivent leur forme à l'imagination des hommes, se modifient incessamment et changent d'attributs, comparables aux nuages qui s'amoncellent ou se dissolvent dans le ciel. Dieux grecs et dieux égyptiens se confondirent, de même que précédemment s'étaient unis on dédoublés tant de dieux solaires, tant de déesses des moissons ou de l'amour.
La grande divinité que vit naître Alexandrie et à laquelle on éleva le temple le plus riche de la cité se trouva réunir en elle l'antique Phtah, le dieu de Memphis, son représentant d'origine asiatique, le bœuf Apis, puis le grand Osiris qui était à la fois le Soleil, le Nil, la fécondité des terres, et auquel on avait associé le mystérieux Hadès des Grecs, qui règne dans les profondeurs ténébreuses de la terre. Ce dieu complexe et multiple, Osirhapi ou Serapis, était suffisamment extensible pour se fondre par la suite avec autant de dieux nouveaux — Mithra, Jésus-Christ, le Verbe, le Paraclet — que pouvaient en réclamer le mysticisme ou la philosophie : dans ce vague infini, l'être et le non-être avaient également leur place. C'est un fait remarquable que Sérapis résume en son immensité divine les trois grands dieux, manifestation spéciale d'une seule et même divinité, maîtresse de toutes choses. Impuissant à ressentir la même adoration pour tous les dieux, l'esprit de la foule les personnifiait en trois chefs de groupe : en eux se concentrait toute la ferveur de foi qui monte des humains. En ces trois personnes de Sérapis, ne peut-on voir symboliquement le dieu du Ciel, celui de la Terre et celui des Enfers ? Ne peut-on les assimiler également au Maître du Passé, au Régulateur du Présent et au Détenteur des secrets de l'Avenir ? Les conceptions de la Divinité étant nécessairement flottantes comme le rêve, sans aucune limite qui les précise, les attributs des personnes de la Trinité égyptienne devinrent sans peine ceux de la Trimourti hindoue, Brama, le Créateur, Vichnou, le Conservateur, Siva, le Destructeur. Le caractère indécis des personnes celestes, qui de siècle en siècle et de peuple en peuple changent de nom et d'attributs, devait faciliter, soit la réduction, soit l'extension des « hypostases » du dieu unique. C'est ainsi que, chez les anciens Juifs, la divinité se trouvait naturellement décomposée en deux personnages, Yahveh et son « parèdre », adoré dans le même temple, sa femme représentée dans les textes torturés de l'Ancien Testament par le Rouah, l'Esprit, dont on a fait aussi le Saint-Esprit. De même, chez les Moabites, le dieu Kamoch, qui présente tant de ressemblance avec le Yahveh des juifs, avait Astar Kamoch pour déesse parèdre. Puis, durant l'évolution du culte catholique, la Vierge Immaculée, « Mère de Dieu », ne s'est-elle pas, en dépit du dogme officiel, jointe réellement, dans les prières des fidèles, aux trois personnes de la Trinité ? Et même, n'est-elle pas devenue, pour la majorité de ceux qui l'invoquent, la « Dame » par excellence, la dominatrice des cieux, celle qui ouvre, toutes grandes, les portes du Paradis ?
Précurseurs de ceux des souverains constitutionnels modernes que les politiciens vantent pour leur habileté, les Ptolémées étaient fort ingénieux à flatter le peuple, mais ils se gardaient bien de lui laisser la moindre liberté : ils ignoraient complètement cette organisation spontanée de la cité qui avait fait la grandeur de la Grèce et qui s'était manifestée dans chaque ville par une assemblée où se discutaient les intérêts communs : la seule société délibérante qu'il leur fallût tolérer en apparence était celle des soldats macédoniens qui avaient, du moins théoriquement, conservé l'ancien droit national d'élire un nouveau roi et de juger les prisonniers d'Etat ; mais les Ptolémées écartèrent facilement ce danger en maintenant dans l'armée une stricte obéissance par l'enrôlement de très nombreux mercenaires bien payés, qui, au moindre signe, se seraient rués à l'écrasement des rebelles. La ville d'Alexandrie qui, par la science et l'activité intellectuelle, fut l'héritière d'Athènes, n'eut point comme elle ses libres assemblées et ses orateurs : on nous dit que de grands « privilèges » furent accordés aux habitants, entr'autres celui de ne pouvoir être frappés qu'avec le bâton, tandis que la populace était battue avec le fouet, la courbache héréditaire que connaissent bien les fellâhin de nos jours[672]. Il n'y eut point de citoyens en Égypte, mais seulement des sujets ordonnés en une hiérarchie savante. Les papyrus de l'époque donnent des listes interminables de fonctionnaires qui se renvoient indéfiniment les actes et documents au détriment de la chose publique.
L'ère des Ptolémées fut pour l'Égypte une période d'enrichissement extraordinaire : par le commerce, Alexandrie devint réellement le centre du monde. Les Egyptiens, qui, pendant de longs siècles, avaient considéré la mer comme un domaine maudit, comme le royaume de Typhon, se trouvèrent être les dominateurs de la Méditerranée orientale ; même il leur arriva de commander dans la mer Egée : après l'annexion de Cypre et de la Cyrénaïque, après le traité d'alliance étroite avec Rhodes, en l'honneur de laquelle le premier Ptolémée s'appela le « Sauveur, » après la destruction des flottes de corsaires, l'Égypte devint, non sans de très nombreuses vicissitudes d'ailleurs, la puissance maritime par excellence à l'est de la Sicile. La confédération des îles égéennes, dont Tenos était probablement le chef-lieu, choisit Ptolémée Soter pour président et fit célébrer des fêtes en son honneur[673]. Athènes, la glorieuse Athènes, descendit même, par mendicité, jusqu'à la honte de se déclarer presque vassale de Ptolémée Philadelphe, qui, en échange de ces bassesses, lui fit cadeau de 50 talents. C'est la triste aventure, lamentable fin d'Athènes, que Grote raconte avec indignation en terminant son *Histoire de la Grèce*[674]. Enfin Ptolémée Evergète ne fut-il pas nommé généralissime des flottes de l'Attique et de la ligue achéenne ?
De l'Est, du Sud, convergeaient les chemins de caravanes pour subvenir à l'énorme trafic d'Alexandrie, par le bas Nil et les ports accoutumés de la mer Rouge, auxquels s'ajouta Bérénice, sous la même latitude que Syène ; on prit soin d'aménager des routes faciles à travers les solitudes des monts « arabiques » pour assurer aux richesses de l'Inde et de l'Afrique orientale une arrivée sûre dans les entrepôts d'Alexandrie. A cette époque, le canal navigable du Nil au golfe de Suez par le bassin des lacs Amers avait été parfaitement remis en état, et les navires remontant la mer Rouge pouvaient atteindre directement les basses terres de l'Egypte ; mais les marins qui voulaient éviter la dangereuse navigation dans les eaux parsemées de récifs s'arrêtaient plus au sud, soit au port de Myos Hormos, soit au havre de Bérénice, et utilisaient l'un ou l'autre des chemins désertiques qui complétaient la grande voie maritime.
C'est exactement de même qu'agissent aujourd'hui les maîtres des mers : non contents de la porte triomphale où passe le canal de Suez, les Anglais travaillent maintenant de Kosseïr à Mombasa, tout le long du littoral de la mer Rouge et de l'Océan Indien, à s'ouvrir des chemins de fer d'apport à la grande ligne joignant la vallée du Nil au Cap de Bonne Espérance.
Et Ptolémée Philadelphe ne dressa-t-il pas, le premier, aux approches d'Alexandrie, le grand « Phare » d'après lequel tous les autres édifices du même genre ont été nommés ?
L'exploitation agricole de la féconde vallée du Nil par des millions de sujets dociles, et les bénéfices de l'immense commerce que valait à la résidence des Ptolémées le concours des marchands venus de toutes les parties du monde expliquent les prodigieux trésors entassés par les souverains d'Egypte. Peut-être aussi doit-on ajouter aux sources du revenu, fourni par l'agriculture et le commerce, les lingots que les mines de la Nubie et même de l'Afrique méridionale auraient livré en grande quantité : l'on ne saurait s'expliquer, pense-t-on, la masse d'or contenue dans le trésor royal[675] si les bancs aurifères du Transvaal actuel et du pays de Machona n'avaient pas été alors connus et exploités. En effet, d'après Appian, les « économies » de Philadelphe, contenues dans les voûtes du palais, s'élevaient à 740 000 talents, ce qui représente près de trois milliards de notre monnaie[676]. Toutefois, les anciens auteurs étaient si vagues dans leurs affirmations et les étayaient si rarement de documents précis qu'il ne convient pas de citer ces chiffres en toute sécurité. Nous avons dit, d'autre part, que selon toute probabilité les communications entre les bassins du Zambèze et du Nil avaient déjà cessé au temps des Ptolémées.
Quoi qu'il en soit, les richesses des Pharaons leur permettaient amplement d'entretenir autour d'eux une foule de mercenaires, de payer à l'étranger une tourbe d'agents et de flatteurs, et de satisfaire à leur aise tous leurs caprices de goût et de fantaisie d'amateurs artistes. Ainsi Ptolémée Philadelphe, très curieux d'histoire naturelle, aurait établi un jardin zoologique près d'Alexandrie, et des navires spéciaux allaient chercher des éléphants sur les côtés du Somal pour les transporter dans la basse Égypte par la voie de la mer Rouge et du canal : ces navires, qui tenaient la mer assez difficilement et qui cherchaient à raser la côte, échouaient souvent sur des bancs de corail. La chasse aux éléphants pour le recrutement des expéditions de guerre prit une telle extension dans le « pays des Ichtyophages », c'est-à-dire sur les côtes d'Afrique situées en dehors de la mer Rouge, que le troisième Ptolémée, craignant l'extermination de ces pachydermes, recommandait à ses voyageurs de dicter aux indigènes des mesures de prudence[677].
Devenue le foyer central du commerce, Alexandrie était aussi le principal lieu de réunion des hommes de savoir et de pensée ; elle était une nouvelle Athènes. Au milieu de cette foule de sujets et de visiteurs illustres, les Ptolémées se trouvaient naturellement entraînés à grouper autour d'eux et à accorder des faveurs spéciales à ceux de leurs contemporains qu'ils jugeaient aptes, par des flatteries ou des services, à rehausser le prestige royal. Appelés autour de Ptolémée Soter, dans l'édifice qu'il avait consacré aux Muses et que recouvrent maintenant les décombres accumulés par les pillages et les incendies, les savants et les philosophes grecs, appartenant d'ailleurs aux écoles les plus diverses, vinrent, aux frais du roi et pensionnés par lui, témoigner par leur présence même de la grandeur et de la munificence du souverain. Un président nommé par le roi, et toujours choisi parmi les prêtres, était chargé du culte officiel des Muses et, probablement aussi, des discours pompeux à prononcer devant le maître. Quant aux résidants, ils étaient libres de faire leurs études et de poursuivre, leurs recherches comme il leur convenait : le régime du musée devait être à peu près celui qui se reproduisit au moyen âge dans les monastères de bénédictins. Des collèges se fondèrent autour du Musée pour faire profiter les jeunes étudiants des leçons ou de l'entretien des savants, et la plus grande bibliothèque du monde, à laquelle s'ajouta bientôt un second dépôt de livres, destiné sans doute aux doubles, recueillit avec soin, à l'usage des chercheurs, toutes les œuvres écrites dans les siècles antérieurs en toute langue connue. Ce fut le grand trésor de la pensée humaine.
Cependant le libre génie ne s'accommode guère d'un milieu de bien-être dû à la faveur et limité jalousement par les caprices d'un maître, par des cérémonies formalistes minutieusement réglées. Il est vrai que, dans les premiers temps de son existence, le musée d'Alexandrie reçut parmi ses hôtes des hommes de la plus haute valeur intellectuelle, notamment des poursuivants de la science concrète et positive, anatomistes, géomètres, géographes, astronomes, tels que Herophilos, Euclide, Eratosthènes et autres savants s'occupant de leurs travaux dans l'ignorance ou le dédain du monde extérieur ; mais la plupart des habitants du Musée étaient des flatteurs et des intrigants, poètes de cour, polisseurs de compliments et d'épigrammes. Les parasites eurent bientôt appris que les invités reçus dans la « Gage des Muses » étaient splendidement hébergés et rétribués en échange des leçons qu'ils professaient, ou même en récompense de quelque fadaise élégante. Peu à peu les places du Musée devinrent, pratiquement héréditaires de père en fils, et les cours finirent par n'être plus que des redites ou des thèmes sur l'art d'aduler les puissants. Et, naturellement, c'est la forme, décrépite de l'institution qui trouva plus tard de nombreux imitateurs, tel Hadrien, créateur dans Rome, puis dans Athènes, d'une sorte d'université comme celle d'Alexandrie[678].
On comprend donc que les hommes de caractère et de goût se soient tenus à l'écart de ce Palais de la Flatterie, et que, fuyant le voisinage des courtisans, nombre de personnes farouches aient préféré, sans égard à l'invitation de Ptolémée, se réfugier dans l'ile de Cos, pour y vivre dans la contemplation de la nature et les délices de l'amitié. Cependant l'appel de la grande cité où l'on trouvait tant de ressources intellectuelles y réunissait aussi beaucoup d'hommes désireux d'apprendre et de savoir. Alexandrie devint la grande école qu'avait été Athènes, et le cercle d'attraction d'où lui venaient les élèves était plus que double de celui de sa devancière. Déjà, sous Ptolémée Philadelphe, le Tulumaya des documents hindous, des missionnaires du Buddha, envoyés par le roi propagandiste Açoka, étaient venus de l'Inde lointaine apporter aux Alexandrins de « saintes herbes » et des « paroles de paix et de salut ».
Dans l'histoire, Alexandrie se montre donc à nous comme une des villes d'activité morale où se sont préparées les destinées humaines par l'évolution de la pensée, par le progrès de la science, puis, régressivement, par ses reflux vers le mysticisme religieux. Le christianisme naquit certainement à Alexandrie, plus encore qu'à Jerusalem, Antioche ou Rome ; mais ce refuge de l'homme dans un idéal céleste, en dehors des luttes de la vie et du travail fécond, présageait un asservissement fatal. Les Romains, mis en goût de conquêtes et d'annexions fructueuses par les richesses de la Sicile et de Carthage, par les dépouilles de tous les pays environnants, ne pouvaient manquer de regarder vers les campagnes fertiles de l'Egypte comme vers l'héritage des forts. De même que les Anglais actuels ont pris la vallée du Nil parce qu'elle est un complément naturel de leur empire et qu'elle constitue la principale étape sur la grande voie de l'Angleterre à l'Inde et à l'Australie, de même que les Français ont envahi la Tunisie, non pour punir les « Kroumirs » mais bien parce qu'elle continue l'Algérie, les Romains n'eurent d'autre raison que leur avidité dans leurs relations avec l'Egypte. Ils ne manquèrent pas de prétextes, on en trouve toujours, une affaire de faux testament ou autres mensonges ; il suffisait que la contrée fût à la fois riche et incapable de se défendre, n'ayant pour armée que des mercenaires et non des citoyens. A force de présents prodigués aux grands de Rome, les Ptolémées purent éloigner le jour fatal, mais non le conjurer. On vit le roi frapper en suppliant aux portes des avocats romains ; rien n'y fit ; Jules César, Antoine, puis Octave entrèrent dans Alexandrie, sans y rien changer d'ailleurs, car l'Egypte était administrée comme une simple propriété rurale des rois, et les maîtres romains, devenus possesseurs à la place des héritiers d'Alexandre, n'eurent qu'à conserver greffiers et collecteurs de taxes. Les préfets, ayant tous pleins pouvoirs, subordonnés seulement à la volonté du César, purent diriger à la fois les finances, les tribunaux, les armées. Du reste, l'obéissance fut toujours complète : sous Trajan, une seule légion, bien que recrutée en grande partie sur le territoire de l'Egypte, suffisait pour maintenir toute la contrée[679].
Ainsi la terre du Nil, annexée sans qu'il eût été nécessaire de la conquérir, entra facilement comme partie intégrante dans l'immense empire méditerranéen, et l'on dit que, dans cette union politique et administrative, l'Egypte, gouvernée depuis plus longtemps et avec plus de science, fournit à Rome tout un personnel de scribes et de fonctionnaires. Pays vieilli, elle enseigna aussi l'étiquette à la cour d'Auguste qui, au lieu de copier César, préférait prendre pour modèle Alexandre, les Pharaons et les rois de la Perse. Rome eut aussi une part de science pour héritage, puisque le calendrier dit « Julien » n'est autre que celui des astronomes égyptiens[680]. Le jour intercalaire attribué à César était depuis longtemps en usage à Thèbes.
Devenue puissance maritime sous la domination des Ptolémées, surtout grâce au concours des deux îles de marins, Cypre et Rhodes, l'Egypte, dont la capitale concentrait les ressources du pays, dirigeait en conséquence presque toute son activité vers la mer au bord de laquelle se dressait Alexandrie. Cependant elle utilisait aussi la longue mer Rouge et le canal qui l'unissait au Nil ; le commerce de l'encens, des gommes précieuses, de l'or, le transport des éléphants obligeaient les marchands à s'aventurer en dehors du détroit dans les mers de l'Inde et de l'Afrique méridionale. On sait que Ptolémée Philadelphe avait fait établir des stations de commerce sur la côte des Somal, mais aucun témoignage précis ne constate que des Grecs d'Alexandrie aient poussé vers le Sud et l'Est aussi loin que les Phéniciens ; ils ne renouvelèrent pas non plus l'audacieuse circumnavigation de l'Afrique faite sous le Pharaon Niko.
A l'ouest de l'Egypte, le plateau de la Cyrénaïque était trop rapproché d'Alexandrie pour qu'il n'entrât pas forcément dans le même cercle d'attraction. Cette région, qui était alors entièrement grécisée, constitue un ensemble géographique bien délimité par les flots et les sables ; aussi, à maintes reprises, les habitants essayèrent-ils de récupérer leur indépendance : ce pays est celui où naquit la légende d'Antée qui, soulevé par la forte main d'Hercule, retrouve sa vigueur dès qu'il retombe sur le sol nourricier. Mais la disparité des forces était énorme entre l'Egypte aux flottes puissantes et la petite Cyrénaïque ; celle-ci ne put donc réussir dans ses tentatives de révolte. Elle resta vassale du puissant État voisin ; Alexandrie devint son vrai chef lieu et c'est vers le musée de cette ville, vers ses bibliothèques, ses écoles que se dirigèrent les Cyrénéens ambitieux de pouvoir, de fortune ou d'étude, tels les Callimaque et les Eratosthènes. Mais lorsque l'Egypte cessa d'avoir la force et que la puissance de Rome grandit à l'occident, la Cyrénaïque, sollicitée par les deux pays, succomba naturellement au profit de l'Etat qui avait à la fois la jeunesse, le prestige et les ressources militaires. En dépit de ses protestations d'amitié, en dépit de son alliance éternelle avec l'Egypte, la république romaine s'annexa le territoire de Cyrène aussi bien que l'île de Cypre : elle s'emparait des forts détachés avant de s'attaquer à la citadelle même.
Du littoral de Macédoine à la plage de la grande Syrie, les petits peuples grecs des îles et des presqu'îles de la mer Egée avaient épandu leur influence et leur génie, leur langue et leurs arts sur un énorme pourtour de rivages. La Propontide, l'Euxine, la Maréotide, les mers de Crète, de Rhodes et de Cypre leur étaient familières. Pas une baie qu'ils n'eussent explorée, pas une île, pas un promontoire qu'ils n'eussent visité ; les sentiments hostiles ou serviles, les penchants guerriers ou mercantiles de la moindre peuplade leur étaient connus, sur chaque site propice ils avaient établi quelque famille, construit quelque rempart, élevé quelque autel. La côte subit, sur des milliers de kilomètres de longueur, l'ascendant de leurs puissantes et nombreuses colonies et en garda l'empreinte. Un territoire leur resta pourtant fermé : les Grecs avaient bien réussi à déloger les Phéniciens de toutes les positions avancées que ceux-ci occupaient antérieurement sur les rivages anatoliens et insulaires, mais ils durent respecter la côte tyrienne elle-même, depuis les abords du golfe d'Alexandrette jusqu'à la bouche pélusiaque du Nil.
Dans toute la Méditerranée orientale, les Grecs se trouvèrent mêlés à des populations résidantes avec lesquelles ils n'avaient aucun point de ressemblance, et leur influence civilisatrice sur l'arrière-pays ne se fit sentir profonde que par l'intermédiaire de la conquête macédonienne : ce fut une action accomplie par des rois, des gouverneurs, des soldats, et dont par conséquent la plus grande partie s'exerça en pure perte, il n'y eut pas fusion. Mais indirectement l'effet de la période grecque fut durable : tournée vers l'Est, l'Hellade, comme un miroir, révéla l'Orient à lui-même et donna aux peuples qui l'habitaient un sentiment de cohésion qu'ils n'avaient pas connu auparavant. Si les Hellènes furent englobés dans le monde romain, ils suscitèrent, peut-on dire jusqu'à un certain point, une organisation contre laquelle la puissance italique vint se briser dans la vallée des fleuves jumeaux.
A l'occident de la Grèce, la situation respective des puissances maritimes était toute différente, de même que les relations entre colonisateurs et autochtones. Un comptoir phénicien s'y était peu à peu développé en un puissant empire, pendant que les Hellènes établissaient leur suprématie sur les rivages orientaux, et quand ils prirent, à leur tour, le chemin de l'Ouest, la résistance carthaginoise limita leur action en plus d'un territoire. Après des années et des siècles de lutte, les Grecs se trouvèrent maîtres du rivage de l'Italie du sud et de nombreux points sur la côte des Ligures, tandis que des colons sémites bordaient le littoral libyque, les iles de la mer Tyrrhénienne, les côtes de l'Hispanie et même, par delà le « pylône de Melkart », quelques sites confrontant les marées de l'Océan. Les forces opposées s'étaient partagé la Sicile, chacun des arrivants prenant position sur la côte qui complétait le mieux le circuit de son empire littoral.
Dans toutes leurs colonies situées à l'ouest de la Grèce, les navigateurs hellènes entrèrent en contact avec des hommes à un degré de culture différant peu du leur et qui étaient préparés à s'assimiler rapidement le bénéfice de leurs recherches et de leurs inventions. Malgré la disparité des langues, l'action fut directe et profonde : on se trouvait entre égaux. C'est même la civilisation avancée des habitants de l'Italie continentale qui peut expliquer, en partie, l'absence des colonies grecques sur les rives étrusques et adriatiques. Les autochtones pouvaient justifier leur hostilité envers les étrangers par le faible profit qui résulterait de leur établissement parmi eux ; d'autre part, les immigrants ne recherchaient pas les rivages où ils n'eussent eu un rôle à jouer ou quelque bénéfice à glaner. L'Italie méridionale, si facile à atteindre en partant du golfe de Corinthe — la traversée de la mer libre, de Corcyre au cap Japygion, n'était pas plus longue que celle qui d'Eubée menait à Chios, Lesbos ou Lemnos —, l'Italie méridionale, aux larges territoires fertiles, avait donc droit, par le caractère de ses habitants et par la nature de ses campagnes, à l'appellation de « Grande Grèce » sous laquelle elle fut longtemps connue. Son entremise, aussi bien que les enseignements ultérieurs des philosophes et des émigrants, permit à la pensée grecque de s'infiltrer dans le monde romain et de l'imprégner fortement. Les invasions doriennes, refoulant devant elles de nombreuses tribus helléniques, furent l'une des causes principales du peuplement de la Grande Grèce. Mais l'amour des aventures et les mille événements provenant de la vie inquiète et changeante des cités helléniques, surtout les continuels conflits entre l'aristocratie et le peuple, déterminèrent aussi de nombreuses migrations, et toutes les races grecques se trouvèrent représentées dans la nouvelle Grèce de l'Occident. L'art sous ses diverses formes s'y développa comme dans l'ancienne Grèce, et, parmi les rares monuments d'Italie qui nous restent encore de l'architecture hellénique, le temple dorique de Pœstum, l'antique Posidonia, est l'un des types qui ont le plus servi à fixer les idées des savants sur les constructions des anciens. Les lettres, les sciences y eurent autant d'éclat que dans la Grèce en dehors d'Athènes : des hommes tels que Pythagore, Empédocle, les Eléates Parménide et Zenon furent parmi ceux que venaient écouter les élèves et qui dictaient des constitutions aux cités.
Une première ville, Cumes, à laquelle les récits légendaires donnent près de trente siècles d'existence, rappelle l'autre Cumes (Cymé) de la côte anatolienne ; des aventuriers de l'Eubée aussi bien que de l'Asie paraissent avoir fondé cette colonie, que sa longue durée, la haute culture de ses habitants et le mystère des volcans, des solfatares, des sources brûlantes finirent par, rendre sainte. Pouzzoles et Naples continuèrent cette mère grecque, et là naquit la Sibylle qui prophétisa la destinée de Rome.
On comprend que la mer dans laquelle baignent les langues de terre de l'Italie méridionale porte encore le nom d' « Ionienne », car les villes dont les ruines se succèdent sur ses bords, Locres, Crotone, Sybaris, Metaponte, Tarente, y conservèrent pendant des siècles la belle civilisation d'Athènes. Cependant chacune de ces villes eut son caractère spécial, déterminé par les conditions directes du milieu. Situées au pied des montagnes qu'habitaient les Bruttii aux beaux corps élégants et souples, Sybaris, Crotone tenaient surtout à honneur de former des soldats et des athlètes ; nulle part la beauté physique n'était plus appréciée. Leurs citoyens ne disputaient point le prix d'éloquence ni de poésie aux habitants des autres cités grecques, mais Crotone fut souvent la première pour les jeux de la force.
Dans une même Olympiade les sept vainqueurs du stade furent tous des Crotoniates. Un Philippe de Crotone fut, après sa mort, placé parmi les héros. Un autre athlète, le célèbre Milon, fut au vie siècle avant l'ère vulgaire six fois victorieux à Olympie, sept fois à Delphes, neuf fois aux jeux néméens, dix fois aux jeux isthmiques. Puis ces villes des vaillants et des forts devinrent surtout fameuses par leur volupté, par leur amour des jouissances grossières, par le lâche abandon de toute noble initiative. Les jeux solennels de Crotone et de Sybaris furent là lointaine origine des hideux combats de gladiateurs qui devaient plus tard ensanglanter les arènes des Romains[681].
La position géographique de Sybaris présentait des avantages exceptionnels, puisque la ville, située au bord d'une rade partiellement abritée, occupe l'issue d'une vallée qui se ramifie au loin dans les montagnes par des vallons fertiles et qui se poursuit jusque dans le voisinage du rivage tyrrhénien ; en réalité, Sybaris était à l'extrémité orientale d'un seuil de passage à travers la péninsule italienne, et, grâce à cette position, elle avait pu devenir un entrepôt pour le trafic de la côte occidentale, Cumes, Pouzzoles et Naples. Le détroit terrestre de Sybaris jouissait d'avantages analogues à ceux du détroit maritime de Messine et permettait à maint trafiquant d'éviter une longue et pénible navigation littorale autour de la pointe extrême de l'Italie contre laquelle se heurtent violemment les vents et les courants hostiles.
Les alluvions du Crati, aussi bien que la méchanceté des hommes, ont fait disparaître les vestiges de l'ancienne cité commerçante, mais de l'autre côté du golfe, Tarente, qui fut également exposé aux guerres et aux assauts, a pourtant survécu, grâce à des avantages locaux qui la faisaient renaître après chaque désastre. Non seulement Tarente a sur tous les ports de la Grande Grèce le privilège de se trouver le plus avant dans l'intérieur des terres, au fond même du golfe qui porte encore son nom, mais elle possède aussi une rade et un port tout exceptionnels qui la rendaient fameuse dans le monde des marins, de Tyr à Gadès. La rade dite « Mer Grande » est elle-même un port, bassin circulaire de plus de vingt kilomètres en circonférence, que deux pointes de terre et deux îles défendent au large : la « petite mer », qu'une flèche de sable et un îlot calcaire séparent de la « grande », jadis bien accessible par une porte de flot naturelle, était également assez vaste pour recevoir de puissantes flottes. Au nord, à l'est, au sud-est s'étendaient les belles campagnes des Messapiens et des Apuliens et s'ouvraient les vallées des Samnites, d'où provenaient en abondance les denrées d'échange avec les précieuses marchandises de l'Orient, apportées par les Phéniciens et les Grecs : aussi Tarente était-elle devenue le plus riche entrepôt de toute la péninsule italienne, et par son argent, aussi bien que par ses armes, elle avait subjugué de nombreuses tribus guerrières dans les montagnes de l'ouest ; ses trophées brillaient au sanctuaire de Delphes. Mais l'orgueil même amena son désastre, puisque le jour vint où elle osa se mesurer avec Rome, devenue puissante à son tour. Ses murailles furent rasées et ses habitants vendus en esclavage : le sable se déposa dans le goulet du port et les asphodèles germèrent au milieu des ruines.
Parmi les Tyr et les Sidon nouvelles qui, trouvant déjà la place prise par les Grecs dans la Méditerranée orientale, avaient surgi plus à l'ouest, aucune, même la vieille Utique, ne jouit d'un milieu aussi favorable que Carthage, Kart-Khadachathon, la « nouvelle Forteresse » par excellence, pour se développer en une puissante individualité politique et se créer un vaste empire d'exploitation commerciale. A cet égard, la fille dépassa la mère, Carthage fut plus grande que Tyr. Tenus d'abord en hôtes dans le pays des Libyens, il y a peut-être vingt-sept siècles, à une époque où les Grecs n'avaient pas encore de puissantes colonies dans la Méditerranée occidentale et où Rome n'existait pas, les colons phéniciens durent commencer par se faire très humbles, très petits comme il convient aux faibles, et la légende nous les montre d'abord implorant des propriétaires de la contrée la concession d'un simple pied de terre, de l'espace que pourrait couvrir une seule peau de bœuf ou que pourrait en circonscrire une mince lanière découpée dans cette peau ; un calembour involontaire, comme il en naît toujours entre peuples parlant des langues différentes, explique ainsi le nom de Byrsa, qui, en punique, n'a d'autre sens que celui de « Citadelle ».
Mais ces marins, partis de l'Orient lointain, étaient à la fois porteurs de marchandises précieuses, d'objets éclatants qui plaisaient aux peuples à demi barbares de la contrée, et d'une civilisation héréditaire qui les rendait de beaucoup supérieurs à leurs nouveaux voisins par les connaissances, l'ingénieux emploi des ressources de la nature et le funeste génie dans l'art de gouverner les hommes. De suppliants qu'ils avaient été, les Carthaginois devinrent bientôt des maîtres ; après avoir payé le tribut, ils se le firent rembourser, double et triple ; ils eurent bientôt dépassé les limites marquées par la prétendue « lanière » en peau de bœuf et conquis tout le pays environnant. Parmi tant de colonies phéniciennes fondées loin de la mère patrie, Carthage devait prendre le premier rang, car elle est incontestablement celle dont la position géographique est la plus avantageuse, non seulement au point de vue des conditions locales et régionales mais aussi relativement à l'ensemble du monde alors connu. L'antique Byrsa de la légende avait d'abord pour elle la splendeur du paysage environnant, le superbe promontoire aux roches abruptes qui porte maintenant les maisonnettes blanches de Sidi-bu-Saïd, la langue de terre verdoyante qui se développe comme une ceinture entre la mer et le lac dit aujourd'hui de Tunis, puis, au delà, les montagnes qui bleuissent dans l'éloignement et que domine un sommet à la double corne. Le massif de hauteurs sur lequel s'élevait la ville est bien isolé de toutes parts, offrant toute facilité pour la défense, tandis qu'à la base s'ouvrait un petit port, maintenant ensablé, et que s'arrondit à l'est une large rade. Un lac au-dessus duquel tournoient les oiseaux pêcheurs fournissait aux habitants les fruits de mer en abondance ; des campagnes fertiles se prolongent au sud vers les monts veinés de métaux ; enfin, à une petite distance vers le nord, se déverse dans la mer un fleuve abondant ouvrant un chemin de plusieurs centaines de kilomètres en développement vers les plateaux herbeux de l'intérieur.
Voilà pour les avantages immédiats, mais dans ses rapports avec l'ensemble des régions méditerranéennes, Carthage est encore bien autrement privilégiée. La partie de la Maurétanie qu'elle occupe est située précisément à l'angle de la grande ligne montagneuse comprise entre la Méditerranée, l'Océan, le Sahara, et cette position, en vigie sur l'un des caps angulaires, domine la voie de navigation où doivent forcément passer les marins qui vont de l'un à l'autre des grands bassins de la mer intérieure : c'est vers Carthage que gouvernaient les navires pour prendre le vent qui, sur les mers lointaines, les menait au port. La cité punique se trouvait donc à l'endroit le mieux situé de tous comme lieu de rendez-vous et d'échange, sinon au centre géométrique, du moins au vrai milieu géographique de la Méditerranée. Et les avantages que possédait Carthage pour le trafic des marchandises, elle les possédait aussi pour la surveillance jalouse des mers et pour la domination des rivages peu éloignés dans les îles et sur la terre ferme. C'est par un phénomène de gravitation naturelle que la plupart des ports de la Maurétanie et de l'Hispanie orientale, que les Baléares et les cotes des grandes îles, Corse, Sardaigne, Sicile, tombèrent aux mains des marchands ou des corsaires carthaginois.
Aventurés si loin du lieu d'origine, au milieu de populations toutes différentes par le langage, les mœurs, la conception de la vie, les colons phéniciens établis à Byrsa ne pouvaient réussir qu'à la condition de former un corps politique très compact et solidaire, capable de résister aux attaques du dehors par l'union parfaite de tous ses éléments intérieurs, et assez habile pour se rendre indispensable comme intermédiaire de commerce. Son isolement au milieu des mers du lointain Occident lui permit de se constituer un monopole de trafic absolu, de réaliser à son profit, pour un ensemble de contrées fort étendu, ce privilège exclusif des échanges qui est l'ambition par excellence de chaque nation commerçante, de chaque ville, de chaque entreprise individuelle même et qui, dans notre monde moderne, a donné naissance à l'industrie des brevets et aux syndicats d'exploitation. Certes, les villes grecques, Athènes, Corinthe, Egine, Syracuse nourrissaient la même ambition, mais elles avaient trop à souffrir de la concurrence des cités voisines, et Carthage les dépassa certainement comme centre d'attraction tout-puissant pour les affaires.
Grâce à sa position géographique beaucoup plus avancée dans la direction de l'ouest, Carthage se substitua à la mer patrie de la côte phénicienne, comme centre de commerce pour la Méditerranée occidentale et pour la porte de l'Océan. Elle reprit la plupart des colonies syriennes et en fonda de nouvelles, entre autres la « Nouvelle Carthage » ou Carthagène, qui, depuis cette époque, ne cessa d'être une importante cité. Enfin, elle se livra également aux entreprises de découvertes pour agrandir son domaine de trafic et, peut-être aussi, pour satisfaire la curiosité de ses naturalistes et savants. C'est ainsi qu'il y a plus de vingt-trois siècles et demi, la cité commerçante fit partir pour la côte occidentale d'Afrique toute une flotte de soixante navires à cinquante rameurs, emportant, dit-on, trente mille traitants et colons. Cette expédition, commandée par un grand navigateur, Hannon, paraît avoir dépassé les caps extrêmes qui, deux mille ans plus tard, arrêtèrent si longtemps les marins portugais, mais elle ne poussa pas plus avant que les parages actuels de Sierra Leone, arrêtée peut-être par le manque de vivres, la fatigue et la mortalité des équipages[682]. Hannon dut se contenter du stérile honneur de dresser une stèle dans un temple et d'y faire graver le récit de son périple africain. A la même époque, Hamilcon, autre navigateur de Carthage, s'aventurait à travers les mers tempétueuses de l'Europe occidentale pour aller visiter les îles Cassitérides ; mais sa flotte, battue par les vents contraires, mit cent vingt jours à faire le voyage et dut hiverner dans les régions inhospitalières du Nord.
Les dangers de l'expédition semblent avoir découragé les Carthaginois, car Hamilcon n'eut point de successeurs dans ces mers périlleuses, et les marchands puniques se contentèrent désormais d'exploiter les mines d'étain qu'ils possédaient en Espagne et, peut-être aussi, de se procurer par la voie de terre, que suivaient d'étape en étape des porteurs indigènes, les minerais de Bretagne et d'Angleterre. Le fait est que la connaissance géographique de la situation des Cassitérides se perdit presqu'entièrement et qu'Hérodote[683], l'admirable questionneur, nous déclare n'avoir obtenu aucun renseignement sur ces îles de l'étain.
L'esprit de lucre qui lança Carthage dans la voie des explorations finit aussi par rétrécir son domaine en lui aliénant tous les peuples. La ville punique réalisa le type de la communauté commerçante par l'égoïsme jaloux de ses relations avec l'étranger, par la raideur implacable qu'elle mettait à défendre ses intérêts, par la perfidie de ses combinaisons en vue du gain, par la cruauté du traitement qu'elle infligeait aux vaincus dont elle n'avait pas besoin. Il est vrai que son histoire nous a été racontée par des ennemis et qu'il y entre certainement une part de calomnies, mais les conditions mêmes de son milieu, celles d'un monopole et d'une domination absolue voulaient que le caractère carthaginois se développât ainsi dans le sens d'une âpreté cruelle. Ce qui rendit surtout les colons phéniciens haïssables aux yeux des populations environnantes, c'est qu'ils avaient gardé de leur culte héréditaire la pratique des sacrifices humains dans toutes les graves conjonctures où il s'agissait du salut public. A cet égard les témoignages de l'antiquité s'accordent ; le père choisissait même son fils pour verser un sang agréable aux divinités terribles. Aussi toute guerre portée en Afrique, lorsque les Romains en connurent l'accès, réduisait-elle aussitôt l'empire de Carthage à l'enceinte de la ville, tant son joug était détesté[684].
Les peuples soumis à Carthage avaient d'autant plus à redouter la dureté de son pouvoir que la communauté punique était elle-même gouvernée par une aristocratie rendue irresponsable par les intérêts de classe : c'était la caste du haut négoce, autorisée d'avance à tous les attentats par son esprit de corps. La légende qui nous montre une reine Elise ou Didon établissant les premiers colons phéniciens sur la colline de Byrsa repose peut-être sur une part de vérité, en ce sens que le régime politique de Carthage, imité de celui de la métropole, envers laquelle s'acquittait encore la dîme, eut d'abord un caractère monarchique ; mais à l'époque où l'histoire commence à peu près distinctement pour le nouvel Etat, on le voit constitué en une république de riches, très analogue par son régime et son fonctionnement à cette république de Venise qui devait, quinze cents ans plus tard, se développer en des conditions commerciales d'une grande ressemblance avec celles de Carthage. Cette constitution représente un événement de la plus haute importance dans l'histoire politique du monde, la naissance d'une république consciente[685], formée par un groupe de citoyens assez convaincus de leur valeur personnelle, assez indépendants par nature et assez habitués au respect d'autrui pour se refuser d'une part à la domination d'un maître et d'autre part pour s'accommoder de la discussion des intérêts communs en des assemblées d'égaux.
Evidemment, cette révolution ne put s'accomplir sur la terre africaine que grâce à l'évolution déjà faite dans l'esprit des immigrants tyriens. L'enfant ne mûrit en lui que des germes transmis par ses aïeux. C'est ainsi que, par un phénomène analogue, les monarchies d'Europe donnèrent naissance aux républiques du Nouveau Monde.
Un sénat, dont les membres siégeaient par droit d'hérédité, dirigeait les affaires de la République et confiait l'exécution de ses volontés à deux suffètes, sortes de consuls qu'il désignait pour un temps plus ou moins long et qui restaient toujours responsables envers lui. Il nommait aussi les prêtres et les généraux en les choisissant dans le cercle étroit des familles patriciennes. Le pouvoir, dans ses divers organes, n'appartenait qu'à un petit nombre d'individus ; cependant, l'accroissement énorme de la ville et de son domaine de conquêtes obligea le Sénat à s'adjoindre un « Conseil des Cent » (ou cent quatre) qui donna au gouvernement de plus larges assises dans la bourgeoisie commerçante. D'ailleurs, ces gens d'affaire avisés, qui traitaient la politique au point de vue des intérêts d'argent et qui décrétaient des expéditions de guerre en vue de pillages ou d'accroissement de revenus, n'étaient pas hommes à déléguer imprudemment leurs pouvoirs. Ils faisaient accompagner par un des leurs, ou par plusieurs représentants, les généraux qui partaient pour une expédition lointaine et les soumettaient à une surveillance de tous les instants, contrôlant tous leurs actes pour bien montrer aux troupes que les chefs de guerre n'étaient pas les vrais maîtres, et que toute sanction venait de ce mystérieux sénat anonyme qui, là-bas, dans la divine Carthage, disposait de l'argent, des troupes de renfort et des munitions de guerre.
Bien que les généraux fussent presque toujours choisis dans les mêmes familles et que plusieurs d'entre eux atteignissent à la plus haute popularité, il n'est pas d'exemple de grands capitaines carthaginois qui, s'enivrant de leur propre gloire, aient rompu le lien moral qui les attachait à la mère-patrie. En revanche, on cite de nombreux cas d'intervention violente de la République pour déposer les généraux qui avaient déplu, les frapper de bannissement ou les mettre à la torture. On vit même un chef malheureux, Hamilkron, dont la peste et autres désastres imprévus avaient presque détruit l'armée, se présenter avec le reste de ses troupes devant le sénat et le peuple de Carthage et se donner solennellement la mort en sacrifice au Destin.
Si la position géographique de Carthage dans le continent de Libye la garantissait de ce côté contre toute attaque vraiment dangereuse des populations voisines, son empire commercial, épars sur les côtes et dans les mers d'Europe, présentait beaucoup moins de sécurité : de petites îles comme les Baléares, ou de simples comptoirs comme il en existe tout le long des côtes de la Maurétanie occidentale et de l'Espagne étaient maintenus sans peine sous la direction des marchands carthaginois, mais il en était autrement pour les grandes îles telles que la Corse, la Sardaigne, la Sicile, contrées à individualité précise représentant chacune un territoire comparable à celui du domaine libyen de Carthage.
Là, les populations elles-mêmes pouvaient se révolter, descendre en masse sur les comptoirs puniques, s'allier en cas de guerre étrangère avec un ennemi des Carthaginois débarquant sur leurs côtes, et, dans ce cas, il eût été nécessaire pour la forteresse de Carthage qu'elle eût toujours la mer pour alliée, que les eaux et les brises lui fussent toujours clémentes ; et que de fois, malgré la science nautique de ses pilotes, que de fois les tempêtes dispersèrent ses navires, le calme et les vents hostiles retardèrent ses flottes et firent arriver ses troupes de débarquement trop tard pour débloquer une ville assiégée ou pour sauver un royaume allié ! Carthage n'avait pas un trône assez puissant pour tenir fermement ses conquêtes maritimes ; elle n'était pas de force à lutter contre l'imprévu des îlots, et l'accroissement de ses possessions d'outre-mer diminuait proportionnellement ses forces au lieu de les augmenter. Elle ne put même empêcher les marchands grecs de pénétrer en Bétique dès le septième siècle avant l'ère vulgaire, puis çà et là en Maurétanie[686].
La situation géographique de Carthage avait une autre conséquence, celle de forcer la République à recruter son armée parmi les mercenaires. Les Carthaginois proprement dits constituant une « sainte compagnie » ne pouvaient s'y trouver qu'en minorité infime, et même les sujets immédiats de l'Etat punique, les Africains de la Byzacène et autres provinces voisines, ne représentaient dans la plupart des expéditions guerrières que la moindre partie des troupes : un ramassis de pillards recrutés sur tous les rivages, des aventuriers de toutes nations, tels étaient les éléments principaux dont les généraux carthaginois étaient obligés de se servir et qui pouvaient, au moindre insuccès, se retourner contre eux, si la cause de l'ennemi leur paraissait offrir quelque avantage. Le récit des guerres puniques sur les rivages et dans les îles de la Méditerranée a montré plus de trahisons que d'opérations de guerre proprement dites. Le grand art des chefs était surtout de savoir acheter les hommes et de les retenir. Il est vrai qu'un grand nombre des valets d'armée ou rameurs de galères n'avaient pas vendu directement leur liberté, mais qu'ils avaient été payés comme esclaves à des traitants : c'étaient des malheureux que l'on menait à coups de fouet, mais qui n'étaient guère plus sûrs que les mercenaires.
Les guerres de Sicile, qui durèrent deux cents années, mirent les Carthaginois en contact avec les cités grecques de l'île et déterminèrent plus tard le choc qui se produisit entre Rome et Carthage : ce fut donc là que devaient se jouer les destinées du monde. La Sicile, terre centrale de la Méditerranée, offrant, malgré les détroits, un chemin relativement facile de l'Europe en Libye, était, par sa position même, indiquée comme le lieu de rencontre, le champ clos où se déciderait pour ou contre Rome le problème de la domination sur toutes les contrées riveraines de la mer Intérieure. Du haut du ciel, le cratère de l'Etna, éclairant à la fois les deux mers de l'Occident et de l'Orient, marquait le lieu sacré où les dieux devaient prononcer entre les compétiteurs à l'empire universel.
Outre les avantages tout exceptionnels que sa position donnait à la Sicile, elle avait la fécondité de ses campagnes pour attirer les colons et les fixer au sol. Les pentes de l'Etna, aux cendres pénétrées de l'humidité des neiges fondues, forment un immense jardin circulaire, et, au-dessous des forêts de châtaigniers, les plaines et les plateaux de l'intérieur se déroulent en un champ de blé continu. Aussi la Sicile, encore plus que Cypre et que la Crète, fut considérée comme le lieu de naissance de Demeter, la « Divine mère », et le plus haut sommet des monts qui dominent Messine, à l'angle nord-oriental de la Sicile, porte encore le nom de la déesse, *Dinna mare* ou Antinnamare. La légende italique attribuait aux Sicules l'invention de l'agriculture. Ce que les Thraces avaient été pour la Grèce, les Sicules le furent pour l'Italie à laquelle ils donnèrent les céréales et la faucille, dénommée d'après eux *sicula* ou *secula* ; peut-être même furent-ils les introducteurs du dieu des semailles et des moissons, du dieu porte-faux : *Falcifer Saturnus*[687].
A l'époque où les premiers colons grecs, il y a plus de vingt-cinq siècles, avaient débarqué en Sicile, l'île presque tout entière se trouvait en la possession des Sikèles ou Sicules, que les historiens archéologues s'accordent à considérer comme une nation immigrée d'Italie et très probablement très proche parente des Latins, à en juger par les mots qu'ils introduisirent dans la langue hellénique de Sicile[688]. Ces conquérants, établis dans le pays depuis cinq ou six siècles au moins, avaient refoulé les premiers aborigènes, les Sicanes, dans la direction de l'Ouest, de même qu'à leur tour, ils furent repoussés dans le centre de l'île, lorsque les colonies helléniques s'établirent sur le littoral : il ne resta de l'ancienne domination des Sicules que le nom de « Sicile » donné à l'île « triangulaire » ou Trinacrie. Trop faibles malgré leur nombre pour pouvoir accepter la lutte contre des envahisseurs disposant d'armes en bronze et en fer, les Sicules se retirèrent sans leur avoir opposé grande résistance, et plus de deux siècles se passèrent avant qu'une tentative de revendication nationale éclatât contre les Grecs dans l'intérieur de la Sicile. À cette époque, un certain Duketios, profitant des dissensions que la diversité des intérêts avait suscitées entre les républiques grecques, ioniennes et doriennes, essaya de fonder un royaume sicule : la capitale du nouvel État se plaça sous la protection des dieux nationaux, dans le bassin d'un cratère effondré qui s'ouvre non loin du lac de Pergusa, vers le milieu des plaines orientales. Mais Duketios avait tenté œuvre trop haute, il succomba, et, depuis cette époque, les Sicules, graduellement assimilés par les maîtres hellènes, finirent par se croire eux-mêmes d'origine hellénique. Tous les monuments du pays sicule, qui datent des derniers siècles de la domination grecque, n'ont rien qui les distingue de ceux du littoral de Syracuse et d'Agrigente. Les Sicules ont des monnaies grecques et parlent la langue de leurs maîtres. D'autre part, ceux-ci acceptent les légendes locales, incorporent dans la leur propre les langues indigènes, transportent Demeter à la place de quelque divinité locale dans la plaine d'Enna et montrent l'endroit où Proserpine disparut sous terre, ravie par le sombre Pluton.
Ainsi mêlés avec des peuples qui, relativement à eux, pouvaient être considérés comme des aborigènes, les Grecs disposaient évidemment d'une très grande force de résistance contre, les marchands carthaginois, accompagnés de leurs mercenaires et de leurs esclaves. Unis entre eux, ils auraient facilement repoussé toute attaque, mais il arriva souvent que des tyrans de villes grecques firent appel aux Puniens pour les aider contre une république voisine ou contre leurs propres sujets. Dans ces conditions, Carthage ne pouvait guère accomplir en Sicile qu'une œuvre de destruction. Ainsi que le dit l'archéologue Dennis, les Grecs ont laissé les admirables ruines de Segeste (Egesta), de Syracuse et d'Agrigente, tandis que les témoignages les plus éloquents de la domination carthaginoise sont les sites désolés où s'élevaient Himera et Selinus. Cependant les générations de races et de langues diverses ne peuvent rester en contact pendant des siècles sans que des mélanges se produisent et que les civilisations respectives se rapprochent par des coutumes et des idées communes. Surtout à l'ouest de la Sicile, où la domination carthaginoise fut plus solidement établie qu'ailleurs, les types présentent des traits évidemment puniques, et mainte légende, mainte superstition ramènent les historiens jusqu'au dieu Melkart, jusqu'à la déesse Astarté.
D'autre part, l'influence hellénique avait assez profondément pénétré toutes les sociétés du monde méditerranéen pour que Carthage acceptât de ses rivales helléniques des notions de science et des pratiques nouvelles : ainsi les monnaies carthaginoises se conforment au type grec[689].
Si le conflit des deux civilisations méditerranéennes avait suivi son cours normal sans être interrompu par des éléments étrangers, il est probable qu'une civilisation gréco-punique, analogue à celle qui se produisit plus tard dans la même île sous l'influence combinée des Arabes et des Normands, se serait développée en Sicile ; mais aux conquérants antérieurs, Sicanes et Sicules, Grecs et Carthaginois, vint s'ajouter un autre peuple compétiteur dans tout l'élan de sa force et de sa jeunesse guerrière, le peuple romain. Déjà maître de la Grèce italienne, il devait trouver une occasion favorable pour traverser ce détroit de Sicile, assez peu large pour que des chevaux pussent le franchir à la nage. Le prétexte se présenta : des mercenaires italiotes, des légionnaires révoltés guerroyaient en Sicile, l'armée régulière n'eut qu'à les suivre. C'est ainsi que les Romains se mêlèrent au conflit entre les Grecs et les Carthaginois. Un nouveau cycle de l'histoire allait commencer.
** Rome. Notice historique
Le texte donne les dates qu'il est possible de hasarder sur les mouvements des peuples venus se fixer en Italie. Les renseignements suivants sont datés d'après l'ère de Rome — *ab urbe condita* —, dont le début devance l'ère vulgaire de 753 années.
Voici la chronologie classique mais sans authenticité des Rois de Rome : Romulus 0-38, Numa Pompilius 38-81, Tullus Hostilius 81-105, Ancus Martius 105-137, Tarquin l'Ancien 137-176, Servius Tullius 176-219, Tarquin le Superbe 219-244, dont la chute coïncide à un an près avec celle d'Hippias à Athènes.
Pendant les deux cents années suivantes, se déroulent les luttes entre plébéiens et patriciens : retraite des plébéiens sur le Mont Sacré 259, lois des Douze Tables 304, les plébéiens riches obtiennent droit d'accès à la censure 310, à la questure 344, au tribunal militaire 353, au consulat 387, au sénat 441, au pontificat 453. La constitution reste ensuite presque sans changement, jusqu'au temps des Gracques.
La conquête de l'Italie ne commence guère qu'après l'invasion gauloise, à laquelle se rattache le sac de Rome en 363. La première guerre samnite débute en 410 ; en une soixantaine d'années, tous les peuples de l'Italie centrale sont vaincus, peu de temps avant rentrée de Pyrrhus au service de Tarente. Après les défaites d'Héraclée et d'Asculum, la victoire de Benevent permet aux Romains de parfaire la conquête du sud de la Péninsule en 483.
Entrée en Sicile et premier contact avec les Carthaginois en 489 ; la première guerre punique dure de 489 à 512, la seconde de 534 à 552 ; entre-temps s'effectuent l'occupation de la Sardaigne, de la Corse, de la vallée du Pô, puis celle de la Provence, de la Narbonnaise et d'une grande partie de l'Espagne, enfin de divers points de la côte de Maurétanie.
Les Romains se tournent vers la Méditerranée orientale et étendent leurs opérations de tous côtés : la victoire de Cynoscéphales leur ouvre la Macédoine en 556, le sac de Corinthe date de 602, la destruction de Carthage de 607, la chute de Numance, assurant la possession de l'Hispanie du Nord, a lieu en 620, ainsi que l'entrée à Pêrgame.
Les conflits intérieurs reprennent le dessus et, pendant quelques dizaines d'années, absorbent toute l'attention dés Romains ; citons seulement la mort de Tiberius Gracchus en 620, de son frère Caïus 632, de Marius 667, de Sylla 674, la bataille de Pharsale et la mort de Pompée 705, la mort de César 709, la bataille d'Actium qui laisse Octave seul maître de l'empire Romain en 722 (31 avant J.-C.).
Pendant ces conflits, avaient lieu la défaite de Mithridate, la conquête des gaules et de la Britannie, 695-702, la prise de possession de l'Egypte et le premier contact avec les Parthes.
Comme faits de guerre de la période impériale, qu'il suffise de mentionner la défaite des légions romaines par les Chérusques en 762, le sac de Jérusalem en 823, la conquête de la Dacie complétée en 860.
Succession des principaux empereurs jusqu'aux Sévère : Auguste jusqu'en 14 de l'ère vulgaire, Tibère 14-37, Caligula 37-41, Claude 41-54, Néron 54-68, Galba, Otbon, Vitellius, Vespasien 68-79, Titus 79-81, Domitien 81-96, Nerva 96-98, Trajan 98-117, Hadrien 117-138, Antonin 138-161, Marc-Aurèle 161-180, Commode 180-192, Septime Sévère 193-211, Caracalla 211-217, Alexandre Sévère 221-235.
|| | Ère vulgaire | Ère de Rome
| Livius Andronicus (Grèce) | iiie siècle av. J.-C. |
| Nævius (Campanie) | — 260— 190 | 493 563
| Plaute (Ombrie) | — 250— 184 | 503 569
| Hannibal (Carthage) | — 247— 183 | 506 570
| Ennius (Calabre) | — 240— 169 | 513 584
| Scipion l'Africain (Rome) | — 235— 183 | 518 570
| Caton l'Ancien (Tusculum) | — 232— 147 | 521 606
| Ciceron (Latium) | — 106— 43 | 647 710
| Lucrèce (Rome) | — 98— 55 | 655 698
| Diodore (de Sicile) | ie siècle av. J.-C. |
| Virgile (Mantoue) | — 70— 19 | 683 734
| Horace (Apulie) | — 65— 8 | 688 745
| Tite-Live (Padoue) | — 59+ 19 | 694 772
| Denys (d'Halicarnasse) | — 54— 8 | 699 745
| Ovide (Samnium) | — 43+ 17 | 710 770
| Sénèque le Philosophe (Cordoue) | — 4+ 65 | 749 818
| Juvénal (Latium) | + 42+ 125 | 795 878
| Epictète (Phrygie) | + 50+120 | 803 873
| Tacite (Ombrie) | + 55+117 | 808 870
| Suétone (Rome) | + 69+ 141 | 822 894
| Marc-Aurèle (Rome) | + 120+ 180 | 873 933
| Claude Ptolemée (Alexandrie) | iie siècle ap. J.-C. |
** Chapitre X. Rome
Rome est, dans la géographie historique, l'exemple le plus parfait d'un point vital autour duquel les traits du sol décrivent des cercles parallèles ; chaque progrès s'accomplissait suivant un rythme qui était celui de la nature elle-même.
*Peuples d'Italie. — Débuts de Rome. — Tumulte gaulois. — Milieu géographique. — Luttes internes. — Guerres puniques. — Institutions romaines. — Littérature et religion. — Alpes, Provence, Gascogne et Séquanie. — Reflux des Barbares. — Gouvernement d'Auguste. — Guerres lointaines. — Voies majeures. — Paix romaine. — Stoïciens et Antonins*
La légende seule nous dit le commencement de cet empire qui embrassa tout le monde connu et constitua l'État le plus compact dans sa puissance qui ait jamais existé avant la Chine de Kublaïkhan et la Russie actuelle. À l'époque où, d'après les mythes nationaux, se serait accomplie la fondation de Rome, c'est-à-dire il y a vingt-six siècles et demi, l'Italie avait déjà subi la domination de peuples puissants, dont l'un même, celui des Ausones, a laissé son nom, dans le langage classique, à toute la péninsule. Les Ombriens paraissent aussi avoir été autrefois une nation au vaste domaine : venus probablement de la presqu'île orientale, la Balkanie, ils occupèrent une grande partie des campagnes du Pô, les deux versants de l'Apennin et le littoral de l'Adriatique jusqu'au Monte Gargano ; la rivière Umbro (Ombrone) qui se déverse dans la mer Tyrrhénienne, en face de la Corse, est encore désignée d'après eux.
Ainsi qu'en témoignent les mots laissés par les Ombriens et les autres peuples de leur parenté, ces immigrants de l'Italie appartenaient à la même souche ou du moins au même groupe ethnique de civilisation que les Pélasges et les Grecs. La ressemblance complète des dialectes helléniques et des langues italiques prouve qu'il y avait eu autrefois unité de langage entre les ancêtres des uns et des autres, et que ces premiers pères avaient habité une patrie commune, probablement dans la basse région danubienne, avant de se séparer en deux bandes de migrateurs, se dirigeant par étapes plus ou moins lentes vers les deux péninsules du sud et du sud-ouest. Les radicaux, des mots sont les mêmes, les suffixes, les noms de nombres ont les mêmes origines et modes de formation, le génie des parlers se révèle suivant les mêmes lois. De même que les langues, les divinités se ressemblent, et d'une manière si remarquable qu'il a suffi de traduire les noms, tant les attributs des personnages correspondent bien. Zeus pater n'a-t-il pas Jupiter pour synonyme parfait ? Juno n'est-elle pas Dioné ? Et quand les noms diffèrent, les fonctions analogues ne permettent-elles pas de reconnaître le dieu ? Mars, de même qu'Ares, représente les orages du printemps, les expéditions de pillage et de batailles ; le Soleil est Hêlios ; Cérès, la « déesse mère », préside aux moissons de la Sicile et de l'Italie aussi bien qu'à celles de la Grèce ; Vulcain forge dans les gouffres souterrains comme Hephaïstos, et chaque source, chaque grotte, chaque arbre a les mêmes nymphes ou les mêmes génies[690].
L'aspect même des contours géographiques de l'Europe montre que si des peuples migrateurs, parents des Hellènes, pénétrèrent dans la péninsule Italique par les passages des Alpes orientales, les vallées de la Save, de la Drave et du Danube, il dut se produire aussi des mouvements d'exode plus directs et moins lents à travers l'Adriatique. Lorsque les tribus de montagnards jaloux, que les rivalités pour la possession des fontaines, des bois, des pâturages tenaient en état de guerre permanente, trouvaient le sol héréditaire trop étroit pour elles, ou avaient à fuir d'impitoyables vainqueurs, il leur fallait quitter la citadelle de rochers et descendre vers la mer, peut-être même cingler directement vers la rive opposée : avant l'histoire, les mêmes causes amenaient sans aucun doute les mêmes résultats que ceux dont les annales nous fournissent un si grand nombre d'exemples. Les déplacements de toute nature, et les refoulements qui en étaient la conséquence, entraînèrent donc souvent des expéditions de fuite ou d'aventure entre les côtes dalmates et celle de l'Italie. Or, parmi ces émigrants de la péninsule orientale, combien appartenaient, comme les autres Italiotes, à des tribus apparentées aux Grecs, et combien qui même étaient de purs Hellènes ? Si le nom de « Grecs », très peu usité chez les Hellènes eux-mêmes, est celui que nous ont transmis les Romains comme la désignation par excellence de toute la nation, la cause n'en est-elle pas à ce que la peuplade des Graïkoï, habitant les forêts de l'Epire et les vallées sacrées de Dodone, était surtout représentée parmi les colons de l'Italie méridionale ?
Enfin, nombre d'immigrants arrivèrent en Italie en traversant la mer Ionienne. Il n'est plus possible de douter qu'à une époque très ancienne les nautoniers de plus d'une peuplade intrépide avaient appris à affronter la haute mer. À l'époque où les Romains prirent connaissance des œuvres des rhapsodes grecs, beaucoup de légendes se formèrent dans lesquelles les familles patriciennes se choisissaient un ancêtre parmi les héros de l'*Iliade*, mais sont-ce là uniquement des légendes ? Y a-t-il simple coïncidence entre la Circé d'Homère et le cap Circé, derrière lequel s'abritent les marais Pontins ? Ne savons-nous pas qu'on attribuait à Enée la fondation de Lavinium avant que la vanité romaine s'emparât de ce héros ? Les inscriptions nilotiques ne disent-elles pas que, sous Ramsès II, Menephtah et Ramsès III — 1 300 ans avant l'ère vulgaire —, des peuples d'Asie Mineure vinrent attaquer le Delta par mer, et, parmi ces navigateurs, ne voit-on pas les Charda, Ceux qui donnèrent ensuite son nom à la Sardaigne, et les Tureha, identifiés avec les Tyrsènes que nous retrouvons plus tard en Etrurie ?
À ces Grecs de l'époque héroïque, à ces vainqueurs et vaincus des guerres de Troie, qui, antérieurement à l'histoire écrite, s'embarquèrent dans les découpures littorales et insulaires de l'Anatolie et de l'Hellade pour chercher aventure sur les côtes de l'Occident ou s'y fixer en une nouvelle patrie, succédèrent d'autres Grecs dont les annales ou du moins les traditions racontent le voyage et dont on connaît la race et le lieu d'origine : tels les Corinthiens fondant Syracuse, les Rhodiens abordant au pied du Vésuve, tels enfin les colons qui firent la gloire de la Grande Grèce.
Au nord de la basse vallée du Tibre, où s'éleva Rome, le tronc de la péninsule Italienne présente des ressemblances très remarquables avec le sud de l'Italie qui fut la Grande Grèce. Des deux côtés se présente le contraste net entre les montagnes qui occupent la région de l'ouest et les plaines de la côte orientale ; mais, dans la moitié méridionale de la Péninsule, l'opposition est plus violente, plus brusque des monts abrupts aux campagnes de la base, et par conséquent les populations restèrent plus différentes les unes des autres, le mariage des intelligences et des mœurs se fit d'une manière plus incomplète. Dans l'Italie toscane et au nord de celle-ci, les Apennins et les autres chaînes de montagnes qui appartiennent au même système orographique occupent une beaucoup plus grande largeur et s'alignent suivant une orientation quelque peu différente ; en outre, l'ensemble des monts offre un aspect plus adouci, les vallées découpent dans le massif un plus grand nombre de passages : la nature est plus humanisée et les influences mutuelles de peuple à peuple ont pu se produire plus librement.
A l'époque où le petit État de Rome arrivait à la conscience de son individualité parmi les groupes politiques de l'Italie, la région des Apennins où le Tibre et l'Arno entremêlent leurs sources était occupée surtout par les Etrusques ou Rhasena : ce sont les hommes que les Egyptiens avaient connus sous le nom de Turcha et que les premiers chants grecs appellent les Tyrsènes. D'après les traditions et les témoignages fournis par les auteurs de l'antiquité et que l'on essaie de juxtaposer en un récit cohérent, ces Etrusques ou Etruriens venaient de l'Asie Mineure et de la Thrace ; ils avaient été en contact avec les Hittites et leur influence s'était fait sentir sur eux ; certains auteurs ne craignent même pas d'affirmer qu'il y a identité entre ces deux peuples[691]. Les Rhasena avaient abordé en Italie par la côte orientale, près de laquelle on trouve deux villes du même nom, également fondées par eux : l'Hadria ou Hatria du delta Padan et celle du Picenum, au sud de l'angle d'Ancône. Après s'être établis solidement sur les rivages « hadriatiques » et dans les vallées orientales des Apennins, ils franchirent la montagne par diverses brèches et se répandirent dans l'immense demi-cercle de plaines, de vallons et de massifs secondaires, monts, collines et coteaux qui, d'après eux, porte encore l'ancien nom modifié en celui de Toscane. Peut-être des migrateurs étrusques se seraient-ils dirigés vers le nord à travers la plaine du Pô qu'ils auraient franchie pour se cantonner dans une vallée des Alpes. Ce n'est, du reste, qu'une supposition, car on n'a pas trouvé une seule monnaie étrusque au delà du grand fleuve ; mais sur le versant germanique, le village de Rhäzüns, près du confluent des deux Rhins grisons, serait un témoin de la présence ou du passage des Rhasena. Cette coïncidence de noms, jointe au terme de Rhétie par lequel était désignée la région des hautes Alpes centrales, explique l'hypothèse de Mommsen donnant aux Etrusques une origine d'outre-monts : en tout cas, il est certain que les Rhétiens reçurent la civilisation des Etrusques et empruntèrent leur alphabet[692]. D'après Tite-Live, les Rhasena de la Rhétie auraient été des fugitifs rejetés en dehors de leur nation par l'invasion gauloise de l'Italie[693] ; mais peut-être aussi se serait-il accompli un mouvement partiel des émigrants contournant au nord le golfe de l'Adriatique par la région des Alpes.
L'histoire du peuple d'Etrurie est d'une singulière obscurité, et l'on s'en étonne d'autant plus que l'antique civilisation des Etrusques se mêle pendant quelques siècles à celle des Romains qui se montrent à nous, sinon en pleine lumière, du moins dans l'éclat faux ou vrai de légendes vulgaires considérées comme de l'histoire. On peut se demander si les conditions sociales de ces populations tyrrhéniennes d'autrefois ne seraient pas, sinon mieux connues, du moins embrassées dans une meilleure idée d'ensemble, si elles nous avaient été révélées uniquement par les fouilles des tombeaux, par les découvertes de peintures murales et de poteries : les difficultés proviennent surtout de ce que l'on essaie de raccorder, sans y parvenir, la physionomie des Etruriens, telle que nous la donnent les documents préhistoriques, et leurs traits, tels qu'ils nous sont transmis par les histoires de Rome. Une chose est certaine : les deux termes « Etrusques » et « Toscans » éveillent aussitôt des idées tout à fait différentes, même opposées, et ne s'accordent nullement avec l'évolution normale des caractères pendant le cours des âges, à travers toutes les vicissitudes historiques.
L'Etrurien, montré d'ordinaire par ses contemporains, apparaît non comme un Italiote, plutôt comme un frère de l'Egyptien. Cela provient sans doute de ce que l'image de ces nations a été faussée de la même, manière par les prêtres, fossoyeurs naturels des peuples dont ils ordonnent les rites et sur lesquels ils récitent les prières des morts. Les multitudes agissantes sont tout autres dans le tumulte des villes que dans la frayeur des temples.
Les langues italiotes ont été partiellement déchiffrées par les savants, à l'exception de l'étrusque, resté encore très mystérieux ; toutefois, la plupart des linguistes s'accordent à considérer le parler des Rhasena, de même que celui des Osques et des Ombriens, comme un dialecte d'origine aryenne, apparenté au latin. Ce qui ne permettait pas aux anciens de constater la ressemblance réside en ce fait que, dans l'étrusque, les consonnes, et surtout les gutturales, se pressaient à l'exclusion des voyelles et donnaient au langage un son rauque et confus, au point, affirme Denys d'Halicarnassë, que « l'étrusque ne ressemblait à aucune langue connue ». Nombre de théologiens, sous l'empire de cette idée, longtemps tenue pour un article de foi, que la langue primitive, celle du paradis terrestre, était le parler des Juifs, prétendirent retrouver l'hébreu dans les restes de l'ancien toscan. Le premier parmi les philologues sérieux, Passari, en 1767, essaya de démontrer l'identité d'origine entre l'étrusque et le latin, et prouva, par les inscriptions bilingues, qu'il y avait une grande ressemblance dans la déclinaison des deux langues. Après lui, les savants recueillirent de décade en décade des indications nouvelles en faveur de la même thèse, désormais mise en pleine lumière par Corssen[694].
L'écriture des Etrusques, de même que celles des Grecs et des Latins avec lesquelles sa ressemblance est fort grande, est dérivée de l'alphabet phénicien, mais elle a conservé le mode oriental d'aligner les caractères de droite à gauche. On a retrouvé dans la langue rhasena beaucoup de mots empruntés au grec, preuve que ce peuple exerça sur les Etrusques une très énergique influence de civilisation, mais ces vocables furent tous modifiés et ramenés à des formes purement toscanes, ce qui permet de croire à une longue période d'élaboration nationale des éléments de culture provenant du dehors. On trouve aussi des termes ombriens dans le toscan, entre autres le nom même des Etrusques qui aurait le sens d' « Etrangers », de « Nouveau-venus »[695]. L'aire de territoire dans laquelle on a trouvé des inscriptions étrusques, maintenant colligées en grand nombre, nous montre les limites du vaste domaine occupé jadis par la nation, non seulement dans le pays qui est devenu actuellement la Toscane, mais sur le versant oriental des Apennins, au nord jusque dans la Rhétie, à l'ouest vers Nice, et au sud, bien au delà de Rome, dans la Campanie, à Naples et à Nola.
Les destinées politiques d'une race ainsi parsemée en plusieurs groupes au milieu de populations d'autres langues et d'autres mœurs durent varier singulièrement suivant les milieux et leur existence nationale indépendante dut se manifester très inégalement. Les Etrusques aventurés au loin périrent ou se transformèrent les premiers ; tandis que le gros de la nation dont toutes les parties se prêtaient naturellement assistance résista beaucoup plus longtemps aux éléments de désorganisation.
Les traits géographiques de la Toscane sont dessinés avec une remarquable netteté, enfermant d'un arc de cercle très bien tracé les bassins du Serchio, de l'Arno, du haut Tibre.
Au nord la barrière de séparation est de saillie vigoureuse, l'Apennin étant doublé en cet endroit par la chaîne des Alpes apuanes, qui se dresse en un long rempart difficile à franchir et force les voyageurs à faire un long détour à l'est par les cols de la montagne ou à se glisser dans l'étroit défilé du littoral conduisant à la Rivière de Gênes. A l'est, l'arête apennine se maintient avec une parfaite régularité en se rapprochant de la mer Adriatique, puis, au sud de l'Etrurie, elle se ramifie par des chaînes latérales qui constituent aussi un certain obstacle aux migrations des peuples ; cependant les passages naturels de vallée à vallée sont très nombreux dans cette direction, et c'est par ce côté de leur domaine que les Etrusques avaient surtout à porter leurs efforts d'attaque ou de résistance : de ce côté leur vint la mort.
Ainsi l'immense amphithéâtre de l'Etrurie, si bien limité de trois côtés par la mer et les monts, est heureusement disposé pour servir de résidence commune à un même peuple, mais à l'intérieur il se divise en de nombreux compartiments distincts déterminant une diversité correspondante dans le corps de la nation. Des centres importants de population étaient nés spontanément dans toutes les parties de l'hémicycle favorisées par la richesse naturelle des campagnes, par le voisinage, des mines, par une position heureuse pour le commerce, grâce à la convergence des vallées ou à l'existence d'un port. Aussi parmi les cités occupant un emplacement où l'attraction du sol devait appeler les hommes en grand nombre, nous apparaissent de distance en distance des points vitaux tels que Clusium (Chiusi), située sur le seuil à double versant du Tibre et de l'Arno, Perusia, Arretium, qu'enrichissent leurs anciens lacs comblés par les alluvions, Fæsulae (Fiesole), dont la belle Florence hérita, Pise, qui joignait à la fécondité de ses champs l'avantage de posséder un entrepôt maritime. L'importance exceptionnelle que l'histoire de Rome a prise dans le récit des événements humains a fait, pour ainsi dire, pencher l'Etrurie vers les bouches du Tibre, et c'est pour cela que l'on voit tant de noms étrusques se presser sur la carte entre Tarquinii et Véii, la voisine de Rome ; mais, dans son ensemble, la force politique était assez également distribuée en différents points sur toute l'étendue de la Toscane, et nulle part ne s'était développée de cité capitale assez puissante pour concentrer toutes les énergies nationales à son profit. La forme fédérative entre cités égales en droit paraît être celle qui prévalut le plus longtemps pendant les âges de la civilisation d'Etrurie : les groupes urbains constituaient autant de républiques ayant, à l'époque des origines romaines, un caractère essentiellement aristocratique. L'appellation classique de l'Etat étrusque : Confédération des Douze villes s'explique donc parfaitement bien, quoique plus de vingt cités prétendent à l'honneur d'y avoir figuré.
L'influence de la civilisation grecque, très visible dans le vocabulaire rhasena, l'est bien plus dans l'industrie et les arts. Les bronzes, les poteries, que l'on a recueillis en si grand nombre dans les musées étrusques et qui sont dispersés en tant de galeries des deux mondes, n'appartiennent point à un art purement national comme on se l'imaginait jadis, mais sont en grande partie des imitations d'objets grecs ou même des produits d'artisans hellènes. Les relations de peuple à peuple étaient alors beaucoup plus fréquentes que la plupart des historiens ne sont portés à se l'imaginer : les faits de migration et de colonisation qui devinrent, à l'époque de l'invasion des Héraclides, le fait capital dans l'évolution générale des Grecs avaient commencé longtemps avant cette date : il ne leur manque que des annalistes. Parmi d'autres témoignages des anciennes habitudes de déplacement, on pourrait mentionner les fouilles de plus d'une station thermale. Ainsi à Vicarello, les « Eaux Apollinaires » des Romains, on découvrit la preuve évidente que des visiteurs venaient en foule demander la santé aux eaux salines acidulées jaillissant au bord du lac volcanique de Bracciano (Sabatinus). Au-dessous des offrandes précieuses de vases, de bijoux et de belles monnaies frappées, on a ramassé plus de cent kilogrammes de lingots d'airain, amas d'anciennes monnaies appartenant à l'époque rudimentaire des signes d'échange soumis au travail de l'homme. La strate sous-jacente fournit plus d'une demi-tonne d'airain brut composée des fragments de métal qui représentaient autrefois la valeur des marchandises, et par-dessous s'étendait une épaisse couche de silex taillés provenant de l'époque néolithique[696].
La prospérité des Etruriens paraît avoir atteint son plus haut développement à l'époque où la légende parle de la fondation de Rome, c'est-à-dire il y a de 25 à 27 siècles. Ils disposaient alors d'une puissance politique assez grande pour la faire sentir bien en dehors de leur domaine des Apennins du nord, jusque sur des rivages lointains de la Méditerranée. Ils envahissent la Campanie à la fois par terre et par mer et y fondent de nombreuses colonies : une deuxième Etrurie, aussi riche que celle du nord par son commerce et son industrie, naît dans l'Italie méridionale. Des villes étrusques entrent en rapports directs avec Athènes et déposent leurs métaux précieux dans le trésor de Delphes. Des alliances se nouent et se dénouent avec Carthage en vue de conquêtes et de privilèges commerciaux en Sicile et en Sardaigne. Placée au centre de la mer intérieure, l'Etrurie possédait la position dominante qui appartint plus tard à Rome d'une manière encore plus précise ; mais le siège de cette puissance se déplaçait fréquemment de l'une à l'autre ville de la confédération et n'avait pas cette solidité d'assises sans laquelle un empire militaire ne peut se constituer.
D'ailleurs, les éléments de faiblesse étaient venus en même temps que la fortune. Il est vrai, les Etruriens étaient en rapports de commerce avec tous les peuples de la Méditerranée ; ils connaissaient les passages des Alpes qui leur permettaient l'accès du Grand Nord et les routes liquides de la mer qui porte encore leur nom — « Tyrrhénienne » — ; ils exploitaient les mines si merveilleusement abondantes de l'île d'Elbe et disposaient d'artistes et d'artisans nombreux pour élever leurs temples, sculpter et fondre leurs statues, peindre leurs fresques et leurs poteries. Mais déjà ils étaient tombés sous la main de fer des prêtres qui les muraient peu à peu dans leur caverne sépulcrale.
La théogonie des Etrusques ressemblait fort à celle des Grecs. Certaines divinités des Hellènes avaient été purement et simplement introduites dans le Panthéon toscan ; nombre de dieux nationaux et topiques avaient été partiellement hellénisés, ainsi que les formes de leur culte et l'idée qu'on se faisait de leur personne. Un Jupiter, un Zeus trônait aussi dans le ciel des Rhasena et, comme celui de l'Olympe, consultait le Destin, les grands « Etres voilés», quand il lançait les carreaux de sa foudre pour détruire ou pour épouvanter ; il s'entourait également d'une cour de douze grands dieux à voix consultative, les « Constants ».
Mais si les analogies étaient fort grandes quant aux cadre des religions, grecque et toscane, la différence intime, le contraste même s'étaient graduellement accrus par suite de la domination que les représentants des dieux avaient fini par conquérir sur les Etrusques, arrivés à la période de leur déclin. La peur était devenue par excellence le caractère distinctif de la foi religieuse. Un « Jupiter mauvais », Va-Dovis ou Va-Dius, travaillait dans les hauteurs du ciel au malheur des humains, et d'innombrables génies du mal, surtout des morts inassouvis, cherchaient à nuire aux vivants. De là ces précautions que l'on prenait pour ne pas être vu par eux et que prennent encore les Florentins actuels, vêtus de cagoules afin que l'esprit du défunt ne les reconnaisse pas.
Pour conjurer ces dangers incessants, qu'annonçaient des présages de toute nature et qui menaçaient l'homme de tous les points de l'espace, l'intercession du prêtre était indispensable : on avait besoin de ses prières, de ses incantations, de ses gestes d'appel ou d'exorcisme, des sorts qu'il jetait ou détournait, des offrandes, même des sacrifices humains par lesquels il pacifiait les dieux. De pareils services ne paraissaient pas trop chèrement achetés par le présent du pouvoir politique. Les villes de la confédération étaient régies par une aristocratie religieuse, et c'est parmi ces « princes de l'Eglise », les *lucumons*, que l'on choisissait les rois. Il en résultait un esprit formaliste, de conservation à outrance. Les vieux usages, les antiques cérémonies, les formulaires de longue tradition devaient être fidèlement observés. Tout était réglé avec un soin minutieux sans lequel la colère des dieux était inévitable.
Ce sont tous ces rites qui passèrent dans le culte des Romains et que l'on observa longtemps avec tant de rigueur, même à l'époque où la pensée, partiellement affranchie, ne permettait plus à deux augures « de se regarder sans rire ». Le vol des oiseaux, la palpitation des entrailles d'animaux égorgés, le repas des volatiles du temple étaient des événements de premier ordre qui pouvaient décider du succès d'une bataille ou de la destinée des empires. Même le sacrifice de soi-même devait être accompagné d'un rituel spécial pour être agréable aux divinités : les Decius avant de se jeter au milieu des rangs ennemis se dévouent aux dieux infernaux en prononçant certaines formules sacramentelles. Le cérémonial des tribunaux, des palais, celui des temples et des demeures privées, que les Romains observèrent presque sans changement durant des siècles, avait été également emprunté aux Etrusques. On peut dire qu'à tous les points de vue, le peuple romain se nourrit de la substance des Rhasena, comme ces insectes qui trouvent leur alimentation toute prête dans la cellule d'éclosion qui leur a été préparée.
Les commencements de Rome furent ceux d'autres colonies fondées par des fugitifs ou des aventuriers. En un pays de coteaux dominé au sud par le massif superbe des volcans éteints du Latium, étaient éparses de petites bourgades, à côté desquelles on a trouvé des tombeaux très anciens, datant d'au moins 30 ou 31 siècles[697]. Parmi ces habitations villageoises, une petite enceinte carrée, sur une colline des bords du Tibre, tel fut le premier réduit, souvent précaire, des « Romes » ou « Rèmes », dont les descendants devaient conquérir le monde. Quels furent les fondateurs de ce « bourg de défense », entouré d'autres villages fortifiés où s'étaient cantonnées des tribus, alliées ou ennemies, appartenant à un même type de civilisation peu stable, à la fois agricole et guerrière ? La légende et les interprétations que suggèrent certaines expressions de la langue permettent de croire que ces premiers Romains, ou du moins ceux qui leur donnèrent la première cohésion politique, furent des émigrants ayant quitté les montagnes voisines à la recherche d'un meilleur sort et réunis beaucoup plus par les communes fatigues que par la parenté d'origine. Souvent l'insuffisance des pâturages sur les pentes et les sommets, l'accroissement des familles, le manque d'industrie et de commerce avec les habitants des plaines rendaient les migrations nécessaires. Quand la nourriture se faisait rare, les jeunes hommes avaient à périr ou à se livrer aux expéditions aventureuses pour échapper à leur prison de montagnes. Voués à Mamers, le dieu de la guerre, qui était aussi à cette époque la divinité des champs[698], ils descendaient de leurs hauteurs, non sans avoir été consacrés par des cérémonies qui devaient écarter le danger, charmer les esprits mauvais et le destin. Groupés en bandes, ces jeunes gens, les *mamertini*, ou *sacrani*, se laissaient conduire par des animaux sacrés, le pivert qui vole d'arbre en arbre et le loup qui se glisse dans les fourrés, ou plutôt ils observaient les allées et venues de ces êtres mystérieux pour apprendre la meilleure route à suivre.
Parfois ils tombaient en pleine guerre parmi les peuples étrangers, et, bien accueillis en alliés par l'un des belligérants, ils gagnaient leur vie comme mercenaires, ou bien même, servis par la fortune, ils se faisaient conquérants pour leur propre compte et fondaient des républiques nouvelles, se rattachant à la mère patrie ou complètement indépendantes. Le groupement des petits États changeait incessamment, modifié par les arrivées successives des montagnards migrateurs[699].
Dans un ouvrage, extraordinaire à la fois par la profondeur de la science, la richesse de l'érudition et la hardiesse des hypothèses, von Ihering étend bien au delà des montagnes voisines de la vallée du Tibre l'aire géographique des tribus d'émigrants qui eurent leur part à la fondation de Rome[700]. D'après lui, les ancêtres des Romains, venus directement des plateaux de l'Arianie vers l'Europe méridionale, auraient accompli leur exode, non pas en un voyage rapide mais en y accommodant leur genre de vie pendant la durée de plusieurs générations, peut-être de plusieurs siècles, et suivant un itinéraire imposé par les circonstances, forcément compliqué de divagations, de retours, d'excursions latérales.
Le souvenir formel de ces migrations ne se trouve point dans les écrits des anciens auteurs, que plusieurs siècles séparent de cette époque primitive, mais la langue conservait, à l'insu même de ceux qui la parlaient, quelques réminiscences des usages d'autrefois. Elles nous disent notamment que pendant les périodes de grandes migrations, alors que le salut de la marche en avant dépendait de la force et de l'agilité des adolescents et des hommes faits, les vieillards, impuissants à porter de lourds fardeaux et à marcher du même pas que leurs compagnons, étaient tenus en médiocre estime par les conducteurs de bandes. On faisait volontiers appel à leur expérience, mais quand on en venait à l'action, on les écartait comme inutiles, allant jusqu'à les mettre à mort. Telle était la coutume des ancêtres de ce peuple qui devait un jour si haut apprécier la sagesse de l'âge que les sénateurs — c'est-à-dire « les vieux » — finirent par occuper le premier rang dans la République ! Le *populus*, ou assemblée des « jeunes », dirigeait seul en cette période initiale de danger permanent ; puis, quand la cité fut née, le *senatus* acquit la préséance[701]. Il est vrai que le meurtre de migrateurs devenus encombrants perdait aux yeux de la horde son caractère de férocité, se transformait en cérémonie religieuse. L'homme aime à se duper ainsi par la divinisation de ses intérêts et de ses actes. Lorsque les vieillards étaient devenus incapables de rendre des services matériels, du moins, se disait-on, pouvaient-ils mourir au profit du bien général, et c'est en effet de cette manière qu'on les utilisait, dans toutes les occasions où il y avait danger pour l'ensemble de la communauté, notamment à la traversée des rivières.
D'après une opinion très répandue chez les peuples primitifs, l'établissement d'un pont constitue un véritable attentat contre le dieu du fleuve : on lui impose un joug dont il cherche à se venger pendant les crues ; on doit essayer de conjurer sa colère par des prières, des offrandes et même des sacrifices de vies humaines. Quand la tribu passait à gué un cours d'eau dangereux, tout accident était dû, pensait-on, au ressentiment du dieu des eaux, mais ce courroux était suffisamment apaisé par le malheur de la victime. Quand la construction d'un pont devenait nécessaire, la chose était plus grave : il fallait payer la rançon, la renouveler même chaque année, puisque chaque année le fleuve gonflait ses eaux irritées. Les pontifes ou « constructeurs de ponts » ordonnaient donc aux jeunes filles pures, à ces gardiennes du feu qu'on devait un jour appeler des « vestales », de saisir les vieillards sexagénaires et de les lancer du haut du pont afin de calmer ainsi l'ire du dieu redouté. Dans une région du Hanovre, sur les bords de l'Elbe, où résidaient autrefois les Wendes, de race slavonne, un dicton bas-allemand s'est conservé jusqu'à nos jours, rappelant au peuple que l'on faisait autrefois des sacrifices humains de même nature : « Coulez bas, coulez bas, le monde ne veut plus de vous »[702].
Quel qu'ait été le passé préhistorique des Romains, il est certain que, dans leur période d'enfance comme nation puissamment constituée, ils furent engagés en d'incessantes luttes avec leurs voisins. Ainsi se développa chez eux cet atavisme de fureur guerrière qui les domina pendant les premiers siècles de leur existence. D'ailleurs l'état politique et social dans lequel se trouvaient les populations diverses de la contrée, tantôt ennemies, tantôt alliées suivant les intérêts particuliers, les passions du moment et les hasards des conflits, ne permettait pas au peuple naissant un autre genre de vie. Le voisinage de Rome avec tant de petits peuples lui faisait un cortège de haines, il lui assurait en même temps des amitiés. Dès ses origines, la petite nation se rattachait à plusieurs cités, à plusieurs races, à plusieurs religions et réunissait en elle de très précieuses parentés qui furent une grande force dans ses alliances. Les Albains, habitants de la ville d'Albe dont les jumeaux fondateurs de Rome étaient originaires, nous dit la légende, se composaient eux-mêmes de deux populations associées et non confondues, l'une indigène, l'autre de souche étrangère : celle-ci, nous dit-on, serait venue de Troie sous la conduite d'un prêtre et fils de roi, le « pieux » Enée, et l'on sait cette tradition antérieure à l'époque où les Romains entrèrent en rapports avec l'Orient[703]. Dans la première juxtaposition des races qui se rencontraient à Rome, il était naturel que les forts voulussent se rattacher par l'origine à la nation la plus civilisée d'alors et qu'on reléguât les faibles parmi les indigènes à demi barbares. Les plébéiens de Rome furent tous censés être de descendance latine, tandis que les patriciens se disaient Etrusques ; c'est plus tard seulement que le caractère religieux de l'antique légende troyenne engagea les gouvernants à faire remonter leur généalogie jusqu'au roi d'Ilion : vers l'époque de la première guerre punique, cinquante familles romaines se trouvèrent issues d'Enée, fils d'Anchise et de Vénus[704].
Les Grecs étaient aussi représentés dans la cité nouvelle, car celle-ci paraît avoir englobé une colonie dite Pallantium dont les habitants maintinrent longtemps leur culte à côté de celui des dieux romains. A l'endroit où s'éleva plus tard le Capitole, des familles, qui se disaient issues d'Hercule, vivaient en un groupe distinct ; enfin des Sabins envoyèrent des essaims dans la cité latine. « Rome ne semblait plus une seule ville, mais une confédération de plusieurs villes, dont chacune se reliait à une autre confédération ». Elle pouvait se dire latine avec les Latins, sabine avec les Sabins, étrusque avec les Etrusques et grecque avec les Grecs[705], Ainsi Rome avait l'avantage extraordinaire de pouvoir participer aux fêtes religieuses de beaucoup d'autres nations. Le Romain avait partout des parents et des frères. Par la langue, aussi bien que par le culte, la cité qui devait être un jour la « Ville Eternelle » jouissait également d'un réel privilège : on y trouvait plus de radicaux grecs que dans aucun autre dialecte de l'Italie centrale. Ce caractère de la population romaine, multiple par le langage, les traditions, les origines, explique les institutions doubles qui, chez elle, se développent parallèlement à côté l'une de l'autre[706].
La cité naissante eut à subir tout d'abord les oscillations politiques produites par le choc des États voisins plus puissants, et souvent elle perdit son autonomie ou du moins ne put en conserver qu'une part variant avec les mille vicissitudes des choses. L'histoire, plus ou moins légendaire, des premiers siècles de Rome symbolise les dominations diverses qui se succédèrent par des noms de rois, latins, sabins, étrusques. Le dernier de ces potentats locaux, et celui dont l'existence réelle paraît le moins contestable, était un de ces roitelets rhasena, appartenant à une famille de Tarquinies, l'une des cités de l'Etrurie méridionale.
Le récit qu'on nous donne de son règne et de sa chute est de ceux qui, par l'enchaînement normal des faits, a pris un grand caractère de vérité : l'arrogance du maître superbe, la rancune longtemps impuissante des riches familles opprimées qui n'osent faire appel à la masse du bas peuple, puis un vil attentat et la mort d'une femme outragée, une explosion soudaine de fureur et de vengeance qui réunit dans une même passion de haine les patriciens et les plébéiens, enfin le renversement du despote et l'instauration d'un régime nouveau, constitué par la dictature des hautes familles aristocratiques, tandis que les pauvres retombent dans la servitude accoutumée ; tout cela se présente comme un résumé logique d'événements probables, qui en maint siècle et en mainte contrée se sont déroulés d'une manière analogue : les détails précis et les noms propres transmis par la légende importent peu en pareille matière. C'est bien ainsi d'une façon générale, avec ou sans Lucrèce et Brutus, que se fonda la république Romaine. Elle se maintint cinq cents ans, et, pendant cette longue période de temps, sa force ne fut qu'une seule fois brisée, pendant le « tumulte gaulois ».
Contre les barbares du nord, habitants des plaines d'outre-Apennins, Rome avait été protégée pendant les premiers siècles de son existence par la confédération des Etrusques : les Douze républiques avaient à supporter et à repousser le choc. Mais les ondes de l'histoire se déroulent sur le monde d'une manière inégale ; tandis que certains peuples croissent, d'autres diminuent. Les Rhasena civilisés, auxquels il fallait les jouissances délicates de la vie et qui ne travaillaient plus eux-mêmes, s'entourant de domestiques et d'esclaves, se faisaient aussi servir par des mercenaires ; ils ne combattaient plus dans leurs propres batailles, et d'ailleurs, gouvernés par les prêtres, ils n'avaient plus l'initiative nécessaire pour se relever d'un désastre. D'autre part, les divers peuples gaulois étaient encore dans leur jeunesse guerrière. Refoulés des régions danubiennes par l'arrivée d'autres peuples, ils s'étaient avancés en grandes masses à travers les Alpes, dans les terres padanes et même dans les vallées de l'Apennin. Plus tard, un nouvel ébranlement leur fit franchir l'Arno, puis le Tibre : il y eut des Gaulois dans les monts du Latium, et plus au sud, jusque dans la Campanie, la « campagne » par excellence. Une ville des bords de l'Adriatique, Sena Gallica (Sinigallia), porte encore leur nom. Durant une quarantaine d'années, Rome vaincue eut à subir comme maîtres ou suzerains ces étrangers, batailleurs indisciplinés, qui du moins n'étaient pas, comme le furent les Romains après le retour de leur fortune, des oppresseurs méthodiques. Mais le « tumulte ». eut cette conséquence qu'il délivra Rome de la rivalité dangereuse des Etrusques : la confédération des Douze villes avait été complètement rompue[707].
Par un phénomène analogue à celui qui, après le passage des Scythes, permit aux Mèdes de s'élever sur les ruines de l'empire ninivite, la petite nation des bords du Tibre souffrit moins de la dévastation gauloise que les riches cités de la Toscane : les barbares avaient travaillé pour l'ultime gloire de Rome. Du côté du sud, le pays, hérissé de montagnes, était plus difficile à conquérir. Les bergers samnites, vaillants et bons marcheurs, habitués à combattre le loup et à secouer la neige tombée sur leurs peaux de bêtes, étaient de rudes adversaires pour les Romains ; toutefois, la nature les obligeait à vivre en petits groupes épars sur un vaste territoire coupé de précipices, de vallées profondes, et très difficilement pouvaient-ils s'unir en armées et combattre un peuple aussi solidement constitué et bien outillé pour la guerre que l'était le peuple de Rome. Celui-ci s'empare des plaines disputées, celles de la riche Campanie, puis la lutte se poursuit pendant des générations et avec des succès divers dans les défilés et sur les pentes des montagnes. La ténacité des Romains finit par l'emporter : tout en attaquant de front leurs ennemis dans les hautes vallées du Samnium, ils réussirent également à les tourner, à l'ouest par la Campanie, à l'est par l'Apulie ; des deux côtés, ils assiégeaient les hautes terres et les coupaient de toutes communications avec les villes alliées de la Grande Grèce.
Les guerres de Rome avec les Etrusques et les Samnites permettent d'apprécier à sa valeur la position géographique de la ville par rapport à l'ensemble de la Péninsule. Si les éléments ethniques, déterminés par des milieux antérieurs, étaient favorables à un grand développement de forces dans la république Romaine, l'ambiance géographique était aussi de nature à seconder la fortune de Rome et à lui donner un ascendant victorieux sur les contrées environnantes. Peu de villes furent mieux situées comme centre. Déjà, au point de vue purement local, elle avait l'avantage de se trouver au milieu d'une plaine formant amphithéâtre entre des massifs élevés qui lui constituaient une sorte de rempart, sur un fleuve navigable et déjà gonflé de toutes les eaux affluentes. Rome était donc relativement bien placée pour servir de marché à tout le bassin inférieur du Tibre, et la bouche de son fleuve offrait du moins un certain abri sur cette longue côte dangereuse qui borde en ces parages la mer Tyrrhénienne.
Mais les avantages se révèlent surtout quand on embrasse du regard l'ensemble de la Péninsule. La campagne romaine se trouve exactement à égale distance des deux extrémités de l'Italie, en y comprenant la Sicile, qui est bien certainement une dépendance de la grande terre. Le centre géométrique de la presqu'île italienne tombe, il est vrai, beaucoup plus à l'est, dans le bassin lacustre du Fucinus, mais cette région est en pleine montagne ardue, d'accès difficile, et, des deux pieds de la chaîne, Rome occupe celui de l'ouest, où les plaines sont plus largement ouvertes, et que baigne la plus vaste étendue marine. À cette époque de l'histoire, le mouvement de la civilisation se portait de l'Est à l'Ouest dans le bassin de la Méditerranée, et Rome regardait précisément vers ces terres de l'Occident, les Gaules et l'Hispanie, qui, à leur tour, devaient être éclairées par les rayons du soleil levant.
Les allures du système des Apennins contribuaient aussi pour une grande part aux avantages de Rome comme foyer de domination. Le cirque de collines et de petits monts autour de Rome se trouve lui-même inscrit dans l'ample hémicycle formé par la courbe de l'arête principale qui se déploie du massif des Alpes apuanes jusqu'aux monts des Samnites et à l'enceinte de grands sommets au milieu de laquelle se dresse le Vésuve. Or Rome est aussi bien le centre de gravité de ce vaste arc des Apennins que de l'amphithéâtre restreint du Latium.
Que de rivage à rivage, de l'embouchure du Tibre à celle de la Pescara, l'on mène une ligne passant entre le Gran Sasso et le Mont Amaro, et l'on sera frappé de la symétrie du relief terrestre limité au tronc de la Péninsule ; l'arête montagneuse et le littoral occidental enserrent les champs féconds d'Etrurie et de Campanie et, aux deux extrémités, viennent se souder à la mer, pour ainsi dire : au nord-ouest, le long de la Rivière orientale de Gênes, au sud, à l'entour du massif dont le plus haut sommet est le mont Cervati. Du côté de la mer Adriatique, la pointe d'Ancône correspond à la « Testa » de Gargano et la plaine d'Emilie aux riches pâturages d'Apulie.
Ce n'est pas tout : Rome occupe également le milieu naturel d'un cercle bien plus vaste, celui dont la demi-circonférence septentrionale est tracée par la puissante saillie des Alpes. Enfin, Rome n'est-elle pas le vrai milieu de tout le bassin méditerranéen, et les limites politiques de ce qui fut l'empire romain ne coïncident-elles pas d'une manière générale avec le versant des terres qui entourent l'immense réservoir de la mer Intérieure ? Rome est, dans la géographie historique, l'exemple parfait d'un point vital autour duquel les traits du sol décrivent quatre cercles parallèles. Chacun de ses accroissements en puissance s'appuyait ainsi sur tous les accroissements antérieurs : chaque progrès s'accomplissait suivant un rythme qui était celui de la nature elle-même. Si Rome a fini par perdre son autorité, c'est que l'axe du monde œcuménique s'est prolongé vers le nord-ouest et que même la Méditerranée a fini par n'être plus qu'une simple annexe du territoire civilisé, désormais tourné vers l'Océan.
Cette disposition géographique des terres dont Rome occupait le centre eut pour résultat de lui donner pendant des siècles une extrême solidité dans la résistance. La petite nation enfermée dans le vaste amphithéâtre des collines et des monts dut se ramasser sur elle-même, se donner une vigoureuse ossature, et, pour ainsi dire, un squelette dur et trapu. Avant de s'étendre au delà, dans les limites du deuxième amphithéâtre concentrique formé par les Apennins, elle eut à s'assimiler fortement les peuplades et nations environnantes, à constituer une puissante unité romaine difficile à entamer.
Puis un travail analogue s'accomplit durant des siècles de lutte avec toutes les populations du cis-Apennin et, de la même manière, se fit, plus tard encore, l'absorption des peuples de la péninsule italique, au sud des Alpes, du cortège d'îles qui en complète l'horizon circulaire, Corse, Sardaigne et Sicile, et des franges insulaires du littoral illyrien.
Telle fut, dans ses grands traits, l'histoire de Rome conquérante avant qu'elle pût prétendre à la domination du monde. Certes, il entra quelque chance dans l'échelonnement de ses acquisitions. Elle échappa à la fureur de conquêtes d'Alexandre qui soumettait les nations à des milliers de kilomètres de son royaume paternel, tandis que Rome luttait encore pour la suprématie sur la crête des monts d'où les soldats pouvaient discerner la fumée montant de leur foyer sur les Sept Collines. Alexandre meurt à 33 ans, son royaume se rompt en fragments, tandis que Rome grandit ; quarante ans plus tard, elle a achevé l'assujettissement du tronc péninsulaire, sans qu'aucun successeur du Macédonien soit venu la troubler dans ses conquêtes, mais trois années seulement séparent la victoire du lac Vadimon, que remportèrent les Romains sur les Gaulois et leurs alliés, par laquelle les peuples cispadans furent définitivement subjugués, et l'entrée en campagne de Pyrrhus, suscitée par l'offensive contre Tarente. Le roi d'Epire, général de l'école d'Alexandre et prétendu descendant d'Achille, venait trop tard ; son échec s'explique par le faible appui que lui apportèrent les tribus au sud de la Péninsule. Soit par fidélité, soit par épuisement complet, soit par méfiance envers l'étranger, les Samnites ne se laissèrent point sérieusement enrôler dans une nouvelle lutte contre leur vainqueur : Pyrrhus échoua dans cette tâche comme, après lui, Hannibal ne put réussir à mettre les cités de la Grande Grèce de son côté.
Cette croissance lente et méthodique, procédant par étapes, a pour corollaire la fortitude extraordinaire dont Rome fit preuve pendant ses revers, après ses plus terribles défaites : sa constance dans le malheur, sa confiance dans les ressources ultimes de l'inébranlable volonté prit sa première origine dans la nature même du sol qui avait fait l'histoire romaine. C'est la terre, dans sa forme et dans son relief, qui avait donné au peuple de la Ville Eternelle son caractère moral. Mais, comme toujours dans la pensée des hommes, l'effet s'est substitué à la cause : on attribua aux vertus natives des Romains ce qui provenait de la nature elle-même.
La force de Rome ne se dépensait pas en entier pour l'accroissement de son empire : elle en employait une grande part en dissensions intestines. Les divers peuples qui s'étaient réunis dans la cité du Tibre ne se distinguaient pas uniquement par l'origine, ils différaient aussi par les conditions de fortune et la position sociale, ils constituaient autant de classes, qui, par la force des choses, se fondirent graduellement en deux sociétés à intérêts distincts et nécessairement hostiles, les patriciens et les plébéiens. L'histoire intérieure de la ville ne raconte que les péripéties de la continuelle lutte. L'usure aggravait les rapports entre les deux classes, car le débiteur devenait la proie, la chose du créancier. L'effrayante loi des « Douze Tables », destinée à donner aux coutumes locales un caractère d'éternité, montre ce qu'il en coûtait au pauvre plébéien de tomber aux mains de son prêteur. « Que le riche réponde pour le riche ; pour le prolétaire qui voudra !… Au troisième jour du marché, s'il y a plusieurs créanciers, qu'ils coupent le corps du débiteur. S'ils coupent plus ou moins, qu'ils n'en soient pas responsables. S'ils veulent, ils peuvent le vendre à l'étranger, au delà du Tibre »[708] ; Le Shylock de Shakespeare n'était autre qu'un revenant de l'ancienne Rome. Cette atroce loi qui mise en action sur le théâtre nous épouvante, c'est notre loi, c'est « notre droit romain ».
Dès les premières années de la république, une rupture complète s'était produite entre patriciens et plébéiens. Ceux-ci, las de l'oppression, ne s'étaient pourtant pas révoltés, mais ils avaient fait grève, et, sortant de la ville, ils s'étaient retirés sur le mont Aventin, puis, encore plus loin, sur le mont Sacré dont ils menaçaient de faire, avec l'aide des peuplades voisines, une citadelle d'attaque contre Rome. Les patriciens durent parlementer et, comme d'autres en pareille circonstance, récitèrent, sous la forme appropriée aux mœurs romaines, la fameuse fable, *Les Membres et l'Estomac*, qui serait d'une vérité parfaite si, dans le corps social, les membres recevaient de l'estomac les amples aliments réparateurs qui leur sont dus. A la fin, de bonnes promesses ramenèrent les plébéiens dans la ville et l'on réussit à les satisfaire à demi par des concessions politiques, sans céder en rien sur le fond même de la question, puisque les pauvres restèrent pauvres, sans droit à la possession de la terre. Toutefois, l'institution de deux tribuns du peuple, magistrats inviolables, armés du droit d'opposer leur veto à toute loi qui déplaisait au peuple, et même de faire proposer d'autres lois par voie de plébiscite, aurait pu devenir fatale à l'aristocratie romaine, si elle n'avait pas eu soin de parer à ce grand danger. Elle mit en pratique une méthode qui a servi de tout temps aux classes dirigeantes menacées, mais nulle part n'a été appliquée avec un tel esprit de suite ni autant de succès qu'à Rome : entretenir les guerres extérieures qui enlevaient au peuple son élite de jeunes gens et d'hommes faits et détournaient contre l'étranger les passions de haine et de vengeance. Au lieu de donner aux prolétaires, dans le sein même de la République, la part égale à laquelle ils auraient pu prétendre ; on faisait miroiter devant eux l'ivresse des pillages futurs.
Et naturellement toutes ces guerres extérieures, décrétées par des patriciens, commandées par d'autres nobles et destinées à l'affermissement de leur pouvoir sur la foule plébéienne, fortifiaient le parti aristocratique dans tout le domaine des conquêtes, et même par delà les frontières dans tous les pays non encore annexés. A Rome, les soldats, divisés d'abord par « mille » — d'où le nom de *miles*[709] —, se rangeaient derrière leurs chefs, les pauvres derrière ceux que les dépouilles des villes avaient enrichis, et l'esprit public, animé par les souvenirs de violence et les espoirs de rapine, se grisait d'ambition. En dehors de Rome les patriciens des autres cités étaient décidés d'avance à bien accueillir les généraux qui les délivreraient de toute inquiétude à l'égard de la plèbe redoutée. Nombre de familles latines, dit Fustel de Coulanges[710], émigrèrent à Rome parce qu'elles n'aimaient pas le règne démocratique du Latium et préféraient s'appuyer sur le patriciat romain.
De même les Volsques et les Etrusques livrèrent leurs villes aux Romains partout où dominaient des aristocraties civiles et sacerdotales. Et, plus tard, dans la période critiqué de l'autonomie romaine, lorsque Hannibal descendit en Italie, toutes les villes se trouvèrent aussitôt en révolution, non pour assurer leur autonomie politique mais pour faire triompher l'un ou l'autre des partis respectifs. Dans chaque communauté urbaine, l'aristocratie était pour Rome, la plèbe pour les Carthaginois.
Avec la politique purement envahissante de Rome, les guerres puniques étaient devenues inévitables. Les deux puissances visaient également à l'expansion indéfinie, et les points de contact entre leurs territoires devenaient de plus en plus nombreux, les chocs préliminaires plus fréquents. Elles se connaissaient de longue date ; au lendemain de l'expulsion des Tarquins, un traité avait réglé leur droit respectif au commerce maritime, Carthage s'interdisait alors toute incursion sur le littoral du Latium, entre l'Etrurie et le Cap Circé ; cent soixante ans plus tard, le pacte fut renouvelé sans grande modification ; à la veille même d'en venir aux mains, un nouvel échange de signatures unissait Rome et Carthage contre Pyrrhus. Enfin, près de 500 ans après l'époque fixée par la légende pour la fondation de Rome, la rupture eut lieu, et quoique, d'après le dire d'un général carthaginois, il ne dût pas même être permis aux Romains de se tremper les doigts dans l'eau salée, une des premières rencontres fut une bataille navale, près de l'angle nord-oriental de la Sicile. Ainsi qu'il arrive fréquemment dans les duels entre les patriciens consommés mais routiniers et de jeunes inexpérimentés se laissant entraîner par leur franche initiative, ce furent les moins habitués au roulis des flots qui l'emportèrent ; mais il faut dire aussi — les patriotes romains le tinrent dans l'ombre — que des ingénieurs et des marins grecs de la Sicile, rivaux des Carthaginois depuis des siècles, entrèrent à la solde des Romains et dirigèrent la construction, l'armement et la conduite de leur flotte[711].
C'est aux Grecs sans doute qu'il faut attribuer les nouveaux, moyens d'attaque dont furent pourvus les vaisseaux latins : c'étaient des espèces de becs ou « rostres » qui harponnaient et retenaient les navires carthaginois pendant l'abordage. Ces nouveaux appareils assurèrent la victoire à la flotte de Duilius, et telle fut la joie de Rome d'avoir appris à vaincre sur mer comme elle avait l'habitude de triompher sur terre, que l'ivresse de gloire fit naître une forme architecturale nouvelle. Maintenant encore, après plus de vingt et un siècles, les bâtisseurs classiques se croient obligés de dresser des colonnes rostrales.
A la suite de leurs victoires maritimes, les Romains, commençant l'ère mondiale de leur grande destinée, se crurent assez forts pour débarquer sur la terre d'Afrique. Livrés à eux-mêmes, les Carthaginois auraient été peut être impuissants à repousser l'attaque, mais à la tête de leurs armées de mercenaires se trouvaient des généraux grecs formés à l'école d'Alexandre : les forces romaines ne purent se maintenir au sud de la Méditerranée, et c'est dans les eaux de la Sicile, près de la péninsule natale, que la lutte se continua.
Enfin, après vingt années d'efforts, malgré les succès d'Hamilcar Barca, ou « La Foudre », qui avait appris l'art de la guerre à l'école Spartiate, Carthage dut abandonner la Sicile, puis la Sardaigne et la Corse, s'abaisser même à payer un tribut. Elle passa ensuite trois années de terreur à guerroyer sans merci contre ses propres soldats, gens de toute race et de toute langue, recrutés pour les combats et pour le butin, et qui, n'ayant pu saccager Rome, voulaient piller Carthage.
Mais, si redoutables que soient les armes pour ceux-là mêmes qui les manient, la continuation du conflit était inévitable et, de part et d'autre, on se préparait à soutenir le deuxième choc. L'intervalle de plus de vingt années qui sépare les deux guerres puniques fut employé par les puissances hostiles à étendre leur domaine autour du bassin de la mer Tyrrhénienne. Elles allongèrent les bras, si l'on, peut dire ainsi, en poussant leur domination plus avant sur le littoral méditerranéen le plus rapproché d'elles : c'était une façon indirecte mais aussi efficace de se combattre. Les Carthaginois s'emparèrent des côtes de Maurétanie jusqu'à l'Océan ; Hamilcar Barca soumit successivement tous les peuples de l'Espagne jusqu'à l'Ebre, et, maître des riches mines d'argent de Carthagène, une « Nouvelle Carthage », il alimenta de loin le trésor de la mère patrie. Quant à Rome, elle poursuivit l'extension de son territoire en complétant sa domination dans l'Italie du Nord, puis par delà les Alpes dans la direction du Rhône et des Pyrénées. En outre, les traités lui avaient donné en Espagne même une précieuse alliée, la forte Sagonte, barrant au sud de l'Ebre la route du littoral.
Fils d'Hamilcar Barca, Hannibal, devenu chef de l'armée carthaginoise dans la péninsule Hispanique, ne voulut pas se résigner à laisser cette épine dans sa chair. Il prit Sagonte, au double risque d'un désaveu de ses concitoyens puniques et d'une déclaration de guerre de la part des Romains, puis, quand le conflit eut réellement éclaté, il n'attendit point l'ennemi. Et cependant il n'avait pas de flotte : il résolut de s'élancer à travers les régions encore inexplorées du Nord, de franchir les Pyrénées et les Alpes, et d'aller, dans les plaines du Pô, donner la main aux Gaulois frémissants qui se rappelaient avec amertume les dernières batailles de leur guerre d'indépendance. Avec une audace et une prescience qui firent l'étonnement des peuples et qui font encore de sa merveilleuse campagne un événement presqu'incomparable dans l'histoire des guerres, Hannibal accomplit sa marche presque en secret : il traversa la Catalogne et la Gaule narbonnaise sans opposition sérieuse, mais éprouva quelques difficultés au passage du Rhône. Les Romains pourtant, campés dans la Provence, ne purent faire la moindre tentative pour l'arrêter sur sa route ni pour l'attaquer de flanc dans ses détours vers le Nord et les hautes vallées des monts.
C'est d'une manière très vague que l'histoire écrite nous dit comment Hannibal franchit les Alpes. Nous possédons, il est vrai, le récit d'un auteur[712] qui visita consciencieusement les passages de ces monts pour suivre l'itinéraire du grand capitaine et raconter l'expédition d'après les témoins oculaires.
À cette époque, un demi siècle seulement s'était écoulé depuis les événements qu'il racontait, et l'historien put certainement rencontrer beaucoup de vieillards qui le renseignèrent sur les détails topographiques précis du chemin parcouru. Toutefois, Polybe, qui ne s'intéressait point à la géographie des Alpes, et que le manque de grandes villes, de lieux d'approvisionnement, de champs de bataille autorisait à ne pas localiser les étapes de la région, se borne à parler de la traversée des montagnes d'une manière tout à fait générale, et peut-être même le fait-il avec la préoccupation d'amoindrir le mérite du général carthaginois au point de vue stratégique : très ami des Fabius et des Scipion, il ne voulut pas les désobliger en s'occupant trop longuement de leur illustre rival. La défaite finale d'Hannibal autorisait même le narrateur à manier l'ironie en parlant des hauts faits du Carthaginois.
L'obscurité du texte de Polybe, que ne dissipent point les récits de Tite-Live, postérieurs d'une centaine d'années, et qu'épaississent les mémoires des mille commentateurs, est restée si grande que, pour désigner le seuil des Alpes choisi par Hannibal, on a pu hésiter entre les divers cols qui se succèdent du sud au nord, puis à l'est, du col de l'Argentière au Saint-Gothard, sur un développement total de 400 kilomètres environ : toutes les sentes fréquentées par les montagnards ont été énumérées comme frayées ou élargies par le fameux Carthaginois ; mais, bien que la route qui remonte le long de l'Isère ait de nombreux partisans, la plupart des historiens modernes considèrent le passage du mont Genèvre, entre Briançon, sur la Durance, et Susa, sur la Doria Riparia, comme le lieu d'escalade choisi par Hannibal sur le conseil de ses guides allobroges[713]. C'est là sans doute qu'il devait rencontrer le moins de difficultés : elles furent grandes pourtant, puisque, dans la durée du temps employé à franchir les Alpes, il perdit la moitié de son armée. Quelques éléphants, des hommes au teint bronzé, des nègres même, descendus dans la plaine du Pô comme du haut des nuages, donnaient un bizarre aspect à cette troupe d'étrangers, à la rencontre desquels se hâtaient les Romains. Trop tard néanmoins, car les Carthaginois, unis aux Gaulois insurgés, rejetèrent successivement de l'autre côté du Pô et des Apennins les deux armées consulaires qu'on avait d'abord envoyées contre eux en une tout autre direction, l'une en Sicile, l'autre en Espagne.
Extraordinaire changement de front qu'avaient dû opérer soudain toutes les forces de Rome !
Mais elle ne devait pas succomber. Si grand capitaine qu'ait été Hannibal, si prodigieusement habile à saisir les avantages que lui présentaient le champ de bataille, les conditions du milieu et l'état moral des troupes, il n'en restait pas moins un étranger, maître seulement du sol sur lequel il campait. Pour lutter victorieusement contre Rome qu'entouraient des alliés et qui gardait ses libres communications maritimes, il aurait dû s'appuyer sur des peuples amis et retrouver contact avec la mère patrie. Mais les Gaulois ne l'avaient aidé qu'à demi, le roi de Macédoine n'avait été qu'un allié incertain, et, quoiqu'il eût réussi, par un détour à l'est des Apennins, à se cantonner dans l'Italie méridionale, à proximité de la Libye, il ne put recevoir de Carthage que des secours très irréguliers, car la mer ne lui appartenait pas. Pourtant il se maintint pendant quinze années sur le territoire de l'ennemi, déplaçant son royaume avec son armée. Toutefois, les Romains, à leur tour, suivirent son exemple en portant la guerre hors de l'Italie, en Sicile, en Espagne, puis, avec Scipion, devant Carthage même : Ainsi le génie personnel d'Hannibal n'avait pu rien contre un fait géographique, la position dominante de Rome comparée à celle de Carthage, arbre à la puissante ramure mais aux faibles racines.
Forgée à nouveau par la terrible guerre, la puissance romaine sortit de l'épreuve plus solide et plus étendue que dans la période précédente. A l'Italie tout entière, absolument soumise, l'empire ajoutait désormais le littoral méditerranéen des Gaules, les trois grandes îles de la mer Tyrrhénienne, les Baléares, la péninsule Ibériqne, ses citadelles, ses ports et ses mines d'argent.
Par contre-coup, les alliés orientaux d'Hannibal avaient été également entraînés comme dans un remous par la force d'attraction de la grande cité conquérante. La Macédoine, la Grèce deviennent une proie facile ; les armées romaines pénètrent dans l'Asie Mineure, tandis qu'en Afrique, surveillant Carthage, elles attendent un signal pour recommencer la guerre contre la cité punique. Ce signal, Rome le donna un demi-siècle après la défaite d'Hannibal : la ville où se pressaient plusieurs centaines de mille habitants, 700 000 dit-on, vivant par le commerce et l'industrie, fut prise et livrée aux flammes. Jamais elle ne devait renaître comme capitale d'empire, et les vainqueurs prirent soin que leurs alliés africains ne succédassent point à Carthage dans la domination du territoire de Libye.
D'ailleurs, la race berbère était trop éparse dans les vallées et sur le sommet des montagnes de Maurétanie pour qu'elle pût s'unir en un corps de nation compact, à volonté une : Les Numides étaient les ancêtres de ceux qui portent aujourd'hui en Maurétanie le nom de Kabyles et qui sont, après les Touareg, le type le plus original de la race. Le milieu n'ayant guère changé pendant ces deux mille années, il est probable que les mœurs et la vie politique des Numides étaient à peu près les mêmes que celles de leurs descendants : ils se divisaient en autant de petites républiques autonomes qu'il y avait de villages, mais ils s'unissaient individuellement en grands partis, analogues aux *Çof* qui existent de nos jours. « Il est possible, dit Renan, qu'il faille envisager les Massinissa, les Syphax, les Jugurtha comme des chefs de Çof attachés tour à tour à la fortune des Romains ou des Carthaginois »[714].
Néanmoins cette race incertaine et mouvante, que les peuples civilisés du nord de la Méditerranée méprisaient comme barbare, n'en a pas moins dû atteindre un rang très élevé dans l'antique histoire de la culture, puisque, dès les premiers âges où elle se trouve en contact avec les Carthaginois, elle était déjà en possession d'un mode d'écriture propre qui ne paraît pas avoir servi à d'autres nations[715] et qu'on rencontre seulement sur les côtes maurétaniennes et dans le Sahara : la plus ancienne inscription berbère que l'on ait trouvée est celle de Tugga, en Tunisie, où elle est associée à un texte punique.
Après le dénouement du conflit qui assurait désormais la domination absolue de Rome sur tout le bassin de la mer Intérieure, une période de l'histoire semblait définitivement close : tout le monde connu appartenait à la triomphante république romaine. En dehors du domaine conquis, on entrait aussitôt dans les régions mystérieuses qu'habitaient les barbares ou des peuples de l'Orient que les Romains connaissaient seulement par l'intermédiaire des Grecs. Ils pouvaient déjà se dire les « Maîtres du monde ».
En cette situation extraordinaire d'éminence politique, Rome, dont la force d'expansion se trouvait, pour ainsi dire, presque paralysée par le manque de territoire à conquérir, devait, du côté de L'extérieur, se borner à la défensive contre les invasions possibles des barbares, et appliquer presque toutes ses forces à résoudre les difficultés intérieures : un travail de digestion allait succéder à l'énorme accroissement que venait d'acquérir l'organisme romain.
Les guerres continuelles desquelles Rome était sortie victorieuse avaient fortifié le caractère essentiellement aristocratique de son gouvernement. Ainsi les légionnaires avaient en réalité gagné toutes les victoires contre leur propre classe de prolétaires et de pauvres. Les conquêtes romaines avaient eu un autre résultat : celui de faire converger de grandes richesses vers la cité dominatrice. Tout l'argent accumulé devint l'objet du respect universel, et les patriciens, qui comprenaient parmi eux presque tous les enrichis, ajoutèrent au prestige de leur naissance celui que donne la possession des trésors. Même les plébéiens qui demandaient des terres ne pensaient pas à réclamer le partage des propriétés déjà tombées entre les mains des riches : ils se bornaient à vouloir leur part des terres publiques.
Ainsi tous les pouvoirs appartenaient à la même classe. Les riches seuls étaient magistrats parce que seuls ils pouvaient acheter les charges ; seuls ils étaient sénateurs parce que le cens qui permettait d'obtenir cette fonction nécessitait l'opulence du candidat. Rien ne donne une idée plus nette de cette oligarchie que le simple fait cité par Duruy : de l'an de Rome 453 à l'an 603, il y eut lieu de nommer trois cent cinq consuls, neuf familles fournirent, à elles seules, cent soixante-quinze de ces magistrats ! La puissance appartenait donc à la fortune, sinon toujours dans les affaires intérieures, car on avait à craindre parfois des soulèvements populaires, mais dans toutes les choses de la politique extérieure. En cette partie, le Sénat était maître absolu. C'était lui qui recevait les ambassadeurs, qui, concluait les alliances, qui distribuait les provinces, répartissait les légions, ratifiait les actes des généraux, déterminait les conditions faites aux vaincus. Il avait en main l'exercice dé tous les pouvoirs qui, dans les cités républicaines, appartenait naguère à l'assemblée populaire en son entier[716].
Pour combattre avec succès cette omnipotence du sénat romain, il eût fallu que les opprimés, les offensés et les humiliés de toute classe et de toute origine fussent unis dans leurs revendications, mais au contraire ils restaient ennemis les uns des autres.
Ils ne surent même pas soutenir efficacement les Gracques qui, émus par la misère du peuple, les progrès de l'esclavage et la ruine des campagnes, trahirent les intérêts immédiats de leur propre classe et s'évertuèrent à combattre les maux par une série de lois limitant la grande propriété, instituant des colonies agricoles et accordant plus de droits aux Latins et aux Italiens. La haine des patriciens et l'ignorance de ceux dont ils prenaient la défense eurent bientôt fait disparaître ces réformateurs. Après eux, les conflits ne firent que s'envenimer, mais prirent la forme d'une lutte entre deux dictateurs, Marius et Sylla, César et Pompée, Octave et Antoine, dont l'un pouvait prétendre enforcer les revendications plébéiennes. Les peuples alliés qui combattaient les batailles de Rome, qui l'aidaient dans ses expéditions contre l'Ibérie et Carthage, contre les Gaulois et les Macédoniens, réclamaient le droit de cité que l'on avait accordé aux Latins ; mais ce droit, ils ne purent l'obtenir successivement qu'après de longues guerres intestines dont Mérimée nous a dressé un effroyable tableau[717], et même la fondation, au centre de la péninsule, d'une nouvelle Rome, désignée sous le nom d'Italica, depuis Corfinium, comme pour symboliser le droit égal de tous les Italiens à la domination du monde.
Quant aux prolétaires de Rome, ils continuaient de s'agiter, non pour avoir part égale avec les patriciens — leur ambition n'était pas aussi haute — mais pour accroître leur portion de butin sur les peuples conquis. Les guerres civiles, causées entre les classes par les appétits et les ambitions en lutte, furent aussi sanglantes que les guerres extérieures : les proscriptions succédèrent aux proscriptions, les massacres aux massacres, Mais là où tout sentiment de pitié disparut, où la bête humaine se montra dans toute sa férocité, ce fut dans les guerres serviles. En de pareils conflits on ne se donnait des deux côtés d'autre objectif que l'entre-égorgement. Objets d'horreur et d'effroi pour tous les hommes, les esclaves ne pouvaient que rendre haine pour haine, tuer, puis être frappés à leur tour. D'après la définition même de l'esclavage, aucun asservi n'avait droit à la justice. Qu'il fût innocent ou coupable, le fait importait peu à son maître : celui-ci avait le droit de le supprimer. D'après une ancienne loi romaine, qui ne fut pas toujours exécutée parce que l'intérêt du propriétaire s'y opposait, tous les esclaves qui, au moment du meurtre d'un patron, avaient habité sous le même toit que le meurtrier, devaient être mis à mort. Pendant le règne de Néron, un de ces abominables sacrifices s'accomplit, au risque d'un grand soulèvement populaire, sur toute une « famille » de 400 serviteurs, par décision expresse du Sénat : un haut fonctionnaire ayant été assassiné par un de ses esclaves auquel il avait refusé l'affranchissement après stipulation formelle du prix, les mânes de ce personnage, peu honorable mais patricien, durent être apaisés par le sang de tout ce qui avait vécu sous le même toit.
Les horreurs de l'esclavage à domicile entraînaient, par la solidarité du crime, les horreurs de la traite dans tout le monde romain et par delà ses frontières. Il fallait pourvoir de domestiques et de travailleurs les palais et les villas des patriciens, et de toutes parts on cherchait à leur procurer ce gibier. Bien gouverner, c'était dépeupler l'empire pour augmenter le cortège des puissants, et la guerre ne suffisait pas toujours à pourvoir les ergastules, il fallait aussi l'intervention du commerce « légitime ». Certaines catégories de marchands avaient pris la spécialité de la traite, surtout dans les pays d'Orient où s'entremêlaient des populations d'origine si diverses. Les Ciliciens notamment étaient de grands pirates, brigands et marchands d'esclaves. Alimentés de captifs par les guerres de Syrie, ils se débarrassaient rapidement de leur marchandise humaine, grâce au voisinage du marché de Delos, qui pouvait en un jour recevoir et écouler plusieurs myriades d'esclaves, d'où ce proverbe si souvent cité : « Allons, vite, marchand, aborde, décharge, tout est vendu ! ». Rome dévorait incessamment ces proies[718].
Cependant, en ce groupe abject de la servitude, une certaine aristocratie se formait aussi parmi les esclaves, car il en était parmi eux qui devenaient indispensables à leurs maîtres. Tels étaient les Grecs que l'on employait à la garde ou à l'instruction des enfants, à la tenue des livres, à la rédaction des lettres, à la gérance des revenus et des propriétés. On en avait trop besoin pour ne pas se les attacher par d'autres liens que celui de la propriété légale, et la plupart d'entre eux, dès la première ou deuxième génération, entraient dans la classe des affranchis, qui, par sa situation indécise entre patriciens et plébéiens, constituait un nouvel élément de démoralisation. C'est ainsi que, tout en conquérant la Grèce, Rome se trouvait conquise à son tour, et non seulement par l'intermédiaire des hommes libres, philosophes, écrivains, sculpteurs, tous gens de haute culture, mais aussi par la collaboration des esclaves. Ne vit-on pas Caton le Censeur, l'âpre ennemi des Hellènes et de l'hellénisme, obligé par la force de l'opinion, par le décorum, d'étudier la langue grecque, âgé déjà de quatre-vingts ans ?
L'œuvre des « Grécules », ainsi désignés avec mépris par les vieux conservateurs romains, fut une œuvre double. Tandis qu'ils assouplissaient les mœurs des barbares nés de la Louve, qu'ils leur enseignaient la belle langue d'Homère, les arts et la philosophie d'Athènes, ils ne pouvaient guère plus leur apporter les hautes vertus de ceux qui avaient fait la grandeur de la Grèce : asservis eux-mêmes, ils adulaient les vainqueurs, les enguirlandaient de basses flatteries et pratiquaient pour la plupart les vices de la servitude, tout en récitant encore les fières paroles dites par les aïeux. Cependant il ne manqua pas de Grecs qui dédaignèrent de se commettre avec les conquérants de leur patrie : on en vit qui, fiers de leur origine, de leur langue, de leur civilisation, refusaient d'apprendre le latin, même lorsque le destin les forçait de résider à Rome ; ils ne s'imaginaient pas qu'un fils d'Hellène pût s'abaisser à connaître une autre littérature que celle des glorieux ancêtres. Aux yeux des vaincus, les conquérants n'étaient pas moins des barbares, et, lorsque des écrivains surgirent parmi ces Latins méprisés, tel Grec de Rome affectait de ne pas même savoir leurs noms ! Des Latins de naissance, tel Marc-Aurèle, ne choisirent-ils pas au contraire la langue grecque comme véhicule de leurs pensées écrites ?
L'éveil de la littérature latine, qui existait en puissance dans le fond national, est dû certainement au génie évocateur de la Grèce. Le premier écrivain en date de la période gréco-latine, Andronicus, qui vivait il y a 21 siècles et demi, fut un esclave tarentin encore désigné par le nom, Livius, de son maître, Livius Salinator. Non seulement les jeunes patriciens apprirent le grec chez cet affranchi, ils étudièrent aussi le latin dans sa traduction de l'Odyssée et dans ses chants sacrés[719]. Nævius, le soldat qui chanta la première guerre punique, et Plaute, le commis-voyageur ombrien, construisirent également leurs poèmes et leurs pièces de théâtre d'après des modèles grecs. Ennius, le centurion qui raconta l'épopée de Rome depuis Enée jusqu'aux guerres de Macédoine, était un Messapien de la Grande Grèce comme Livius Andronicus, et Lucrèce n'écrivit-il pas la Nature des choses sous la dictée d'Epicure ? Le philosophe grec et le grand poète romain se présentent à nos esprits sous une même grande figure dont le souvenir ne périra qu'avec la pensée humaine.
Mais quels changements considérables dans le fond de l'âme romaine et dans sa compréhension des choses l'apparition d'un livre comme celui de Lucrèce n'implique-t-il pas ? « Rien n'est sorti de rien. Rien n'est l'œuvre des dieux »[720]. Le poète qui prononce cette forte parole a cessé d'être Romain, puisqu'il s'est complètement dégagé de la religion des aïeux et que sa philosophie s'applique à l'humanité tout entière. Le culte national, dont la génération intelligente apprenait alors à se libérer, grâce à l'enseignement des Grecs, avait été pourtant bien étroit, bien rigoureux, bien exclusif. Il ne pouvait en être autrement chez un peuple militaire qui considérait les cérémonies religieuses comme une partie de la discipline devant assurer la victoire, et qui n'avait pas le loisir nécessaire pour chercher les causes lointaines, les raisons philosophiques de ses rites et coutumes.
La religion romaine était d'une étonnante maigreur, sans poésie qui l'accompagne, sans légende qui l'embellisse. Dieux et déesses n'étaient guère autre chose que les noms des faits reconnus dans la nature ambiante, des vœux, des espérances, des passions et des vertus. Pas un acte de la vie qui n'eût sa divinité tutélaire, à laquelle on adressait une offrande ou un hommage : l'énumération de tous ces génies, répondant aux objets extérieurs et aux actions de l'homme, témoigne de la plus étrange puérilité en son « fétichisme verbal »[721]. De même, les mouvements, les gestes, les mots étaient réglés pour tous, magistrats ou capitaines, qui devaient entamer une affaire ou diriger une expédition et commencer l'œuvre tout d'abord par des inspections d'entrailles frémissantes ou l'examen d'oiseaux sacrés. Pour ces militaires qui marchaient « au doigt et à l'œil » sans prétendre à l'explication de l'ordre donné, les « signes » n'étaient pas moins sacrés que les mots de passe ! Les institutions romaines eurent la solidité des pyramides, elles en eurent aussi les arêtes nettes et anguleuses[722]. La Rome primitive était carrée : le camp romain était également un carré aux dimensions définies : tous les détails de la vie officielle, religieuse, politique, aussi bien que militaire, prenaient cette forme carrée », pour ainsi dire.
Et le droit, ce droit si brièvement, si impérieusement formulé, dont les paroles résonnent encore dans tous les prétoires, non moins sacrées pour les magistrats que les mots de la Bible le sont pour les prêtres ! Il caractérise si bien le génie de Rome que nombre de juristes, toujours fasciné, après 2 000 années, par l'écho des jugements brefs, décisifs, infrangibles qui retentissent dans le forum et que reproduisent comme pour l'éternité des inscriptions lapidaires, confondent instinctivement l'idée de Rome avec celle du droit. A les entendre, on pourrait croire que nulle autre nation n'avait eu avant les Romains la conception des rapports de justice et d'équité qui doivent s'établir entre les hommes et maintenir l'équilibre social. Il est certain en tout cas que le peuple de Rome, très pratique dans son appréciation des choses, est le premier qui ait reconnu nettement le domaine particulier du droit. Dès les origines, ils distinguent entre le droit divin et le droit humain, entre la religion et la jurisprudence. Il n'en était pas ainsi chez leurs devanciers, même chez les Grecs à l'esprit si clair. Les Hindous entremêlent tout dans leur enseignement : notions morales, notions religieuses et notions juridiques ; encore de nos jours chez les Arabes, la loi civile se confond absolument avec les devoirs religieux[723].
De même que les termes Asie et Afrique, Italia ne s'appliqua tout d'abord qu'à une très faible portion du territoire qu'il désigne actuellement ; c'était le « pied de la botte italienne », la sous-péninsule appelée aussi Brutium, la Calabre actuelle. Ce dernier nom avait été appliqué primitivement à la langue de terre messapienne.
Vers la fin de la période républicaine, le monde politique romain, embrassant déjà dans toute son étendue le domaine méditerranéen, eût atteint son équilibre normal s'il n'était resté en maint endroit de son pourtour des frontières indécises et, au delà de ces frontières, des barbares appartenant à un tout autre cycle de culture. A l'intérieur de la péninsule Italienne, le réseau des grandes routes militaires était complet : la voie Appienne descendant vers le sud et la voie Flaminienne franchissant les Apennins étaient les deux troncs majeurs sur lesquels venaient s'embrancher les voies latérales, l'une d'elles, la voie Emilienne, si importante, si nécessaire que le pays traversé en a gardé le nom — Emilie — jusqu'à nos jours. Partout en Italie, les troupes pouvaient se transporter rapidement aux lieux menacés. Aux frontières, la partie la plus vulnérable de l'empire était précisément cette barrière des Alpes qui semblait monter jusque dans le ciel et fermer tout passage aux ennemis ; mais elle avait été bien souvent franchie, d'abord par les Gaulois, qui avaient occupé toute la moitié septentrionale de la péninsule Italique, puis par les armées d'Hannibal, et les Romains eux-mêmes avaient appris de leurs adversaires à se hasarder dans cette région des neiges. En réalité les voies transalpines avaient existé de tout temps, et l'importance du mouvement qui s'y produisait était déterminée d'avance par la force d'attraction mutuelle des populations habitant les deux versants. Aux origines de l'histoire écrite, il y eut certainement un va-et-vient incessant entre les populations gauloises des vallées du Rhône et du Pô, les routes suivies étant précisément celles qu'indiquaient d'avance les vallées ouvertes latéralement entre les massifs et les brèches des cols qui découpent l'arête suprême. Sans doute les obstacles étaient grands durant les longues pluies, les tourmentes de neige et dans la saison des avalanches, mais en temps d'été et dans le premier automne l'escalade n'avait rien qui pût effrayer les hommes valides. Depuis les âges les plus reculés, les sentiers furent tracés par bêtes et gens, de manière à éviter les cluses et les précipices, et sur de vastes espaces s'étendent les gazons des hautes pentes délicieux à fouler.
Cette prétendue frontière constituée par la crête des monts n'a donc pas le caractère de limite que les conventions politiques ont fini par lui donner, en l'appuyant sur des lignes de douanes, sur des fortifications et des casernes, sur des cordons de gendarmes et de « chasseurs alpins ». Les sommets, dans la nature libre, pour des voyageurs qui n'ont pas besoin de passeport et de visa, passionnent par l'effet normal que produisent l'ambition de les atteindre, la joie fière de les avoir surmontés. En fait, la vraie limite des pays n'est pas la ligne idéale qui rejoint cime à cime, mais c'est la base des escarpements, là où se produit le contraste entre les pratiques de la culture, entre les industries locales, les mœurs, le rythme de l'existence. De tout temps les populations des Alpes, comme celles des autres régions de montagnes avant les conquêtes et les annexions systématiques et militaires des âges modernes, présentaient le même type et appartenaient presque toujours à la même race, à la même langue, sur les deux versants opposés. Guidés par des montagnards amis, les marchands, les voyageurs trouvaient donc un chemin facile de la Gaule cisalpine à la Gaule transalpine, de l'Italie en France ; mais ceux qui se seraient présentés en ennemis s'exposaient à rencontrer des gens embusqués derrière chaque rocher : le grand art des conquérants était de se créer des alliances et de s'assurer des guides fidèles. Les voies les plus fréquentées étaient désignées par la nature : on pourrait les énumérer d'après l'examen des cartes, n'eût-on pas à cet égard le témoignage des anciens auteurs. Le premier de ces passages alpins, au sud de la chaîne, est le col de Tende, qui réunit les vallées de la Stura et de la Roya ; puis se succèdent, du sud au nord, le col de Larche ou de l'Argentière, entre Cuneo et Barcelonnette, la « traversette » du Viso, entre Saluzzo et Embrun, le « mont » Genèvre, qui joint Turin et Pinerolo à Briançon, la coulière du Pô à celle de la Durance. Actuellement, le « mont » — c'est-à-dire le passage — dit Mont Cenis est devenu la grande route entre Turin et la haute vallée de l'Isère, mais les Romains ne le pratiquèrent point, et il ne commence à poindre dans l'histoire qu'après la chute de l'Empire et l'invasion des Barbares.
À l'angle du système alpin, là où les massifs helvétiques succèdent suivant un autre alignement aux montagnes des Allobroges, les deux passages du Petit-saint-Bernard et du Grand-saint-Bernard unissent la plaine du Pô aux campagnes du Rhône et du Léman. Des temples, d'autant plus vénérés que les passants avaient eu plus de dangers à courir en escaladant la montagne d'où s'écroulent les neiges, où soufflent les tourmentes, y étaient dédiés aux dieux protecteurs. Le Grand-saint-Bernard était spécialement voué à Jupiter et fut connu sous le nom de mont Joux.
Au nord de l'Italie, le col de Monte-Morro, qui contourne à l'est le massif du Mont-Rose rattachant La vallée de Macugnaga à la vallée rhodanienne de Saas, était peut-être connu des Romains : celui du Simplon le fut certainement : dès la fin du deuxième siècle de l'ère vulgaire, il était franchi par une route stratégique. Quant au Gothard, aujourd'hui la plus importante de toutes les routes alpines de la Suisse, il était ignoré et le resta jusqu'au milieu du quatorzième siècle, surtout à cause de l'obstacle que le lac des Quatre Cantons, avec ses ramifications bizarres, apportait aux communications entre les versants. Les routes de Lukmanier, du Bernardino, du Splûgen, du Septimer, de l'Albula appartiennent aussi à la fin du moyen âge[724] ; mais les passages étaient certainement pratiqués par les montagnards rhétiens ; le nom du col voisin, le Julier, qui communique latéralement avec le seuil de la Maloja, a probablement pour origine l'existence d'une colonne dressée au sommet du col en l'honneur de Jul (Youl), le Dieu du Soleil. Les Rhétiens utilisaient aussi la route de l'Engadine et surtout celle du Brenner, le long de laquelle on a trouvé un très grand nombre d'objets de toute nature dus à l'industrie préromaine. Mais les Romains eux-mêmes paraissent l'avoir évitée longtemps, pour suivre à l'ouest le chemin beaucoup plus long, mais moins pénible, qui remonte la vallée de l'Adige et, par la Malser Heide actuelle, redescend dans la vallée de l'Inn. À l'époque où cette voie fut construite par Drusus l'Ancien, sous le règne d'Auguste, les Romains avaient seulement le Rhin pour objectif du côté de la Germanie, c'est plus tard qu'ils eurent à gagner les contrées du Danube.
Dans les Alpes orientales, les deux passages qui font communiquer les bords de l'Adriatique avec les vallées de la Drave et de la Save, et que l'on connaît de nos jours sous les noms de Plekenpass et de Saifnitzpass (cols de Predil et de Tarvis), furent également pratiqués ; mais le seuil d'issue par lequel le grand mouvement des hommes et des choses entre les deux versants se fit de tout temps avant l'époque romaine, puis, lors de la grande expansion de Rome, et depuis, dans le moyen âge, est celui que l'on nomme col du « Poirier » et qui traverse le Karst pour redescendre dans la vallée de la Save et se ramifier ensuite en diverses directions vers le Danube germanique et hongrois. Ce passage est, à l'angle nord-oriental de la péninsule Italiote, aussi important que le Grand-saint-Bernard à l'angle nord-occidental : entre ces deux chemins, les Alpes helvétiques et rhétiques se dressèrent longtemps comme un rempart infranchissable aux populations d'en bas.
Même lorsque les Romains furent devenus les maîtres du vaste hémicycle des campagnes sous-jacentes, le grand mur les empêcha longtemps d'y tenter un chemin pour leurs échanges et leurs conquêtes : ils ne pratiquèrent d'abord de passage qu'à l'ouest vers les Gaules, à l'est vers la Pannonie, mais à mesure que se fit l'utilisation des cols alpins, ils eurent à suivre les indications mêmes de la nature qu'avaient observées avant eux les clans des montagnards. Si les noms des lieux et des villes mentionnés dans les annales se sont partiellement oubliés ou même ont disparu, les sentes frayées par le cheminement des hommes ont une durée plus grande : telles qu'elles furent tracées après le retrait des glaces du grand hiver, telles on les retrouve encore élargies en routes, transformées en voies de fer.
Descendus victorieusement du haut des Alpes occidentales dans les vallées du versant rhodanien, les Romains, débarrassés de leurs redoutables rivaux carthaginois, avaient pu imposer leur alliance à nombre de peuples des montagnes, et ces traités leur permettaient d'agrandir graduellement autour de Marseille l'étroite zone de la « Province » côtière, puis, au delà du Rhône, ils s'étaient établis solidement dans la Narbonnaise. Le long du littoral, ils n'eurent qu'à réparer les routes et les cités phéniciennes. De même que nos chemins de fer modernes sont dans presque tout leur parcours accompagnés d'un sentier latéral, de même les Tyriens et leurs successeurs grecs et carthaginois avaient doublé leur voie de cabotage du littoral de l'Hispanie et des Gaules par une route côtière ; leurs villes et leurs comptoirs étaient rattachés, des Alpes aux Pyrénées, soit par des chemins parallèles au rivage, soit par des raccourcis faciles autour des marais et des promontoires ; aux passages dangereux, la route était taillée en corniche sur le flanc des rochers. On nous dit que la voie à très grand trafic était empierrée et pavée suivant le mode tyrien. Des noms romains se substituèrent aux vocables de la Phénicie[725].
Une fois maîtres de la route du littoral, les Romains voyaient s'ouvrir devant eux un autre chemin sans obstacles naturels, celui qui du bassin de l'Aude mène vers l'Océan par les bords de la Garonne. Un audacieux général, le consul Cépion, profita de cet avantage pour s'aventurer brusquement jusqu'à Toulouse et faire main basse sur les très riches trésors que les Gaulois Tectosages avaient jetés dans un lac consacré à Bélen, leur divinité solaire, analogue à Phœbus Apollon.
Cette rapide expédition de pillage, que les Cimbres errants vengèrent d'ailleurs bientôt après par l'écrasement complet des légions sacrilèges, inaugura une nouvelle ère de l'histoire, l'extension du monde méditerranéen vers l'océan du Nord. Certainement cette voie facile, si bien ouverte entre les escarpements des Cévennes d'une part, et de l'autre le mont d'Alaric et les collines boueuses du Lauraguais, devait avoir de tout temps une importance considérable, mettant en communication immédiate les Ligures avec les Ibères, et plus tard les Phéniciens, les Grecs et les Latins avec les Vascons d'Aquitaine, la « Province » avec la Gascogne.
Cette route a grandement facilité les relations des peuples entre eux, et de très grands événements se sont accomplis sur son parcours entre les populations oscillant de part et d'autre, comme des flots qui, accourant de deux mers, se précipitent et s'aheurtent au milieu d'un chenal. Aux temps des premiers rapports de Rome avec les Gaules, cette voie historique fut même, de toutes celles d'outre-Cévennes, la plus importante dans l'équilibre des nations. Alors la puissance romaine, cherchant à se constituer solidement autour du bassin de la Méditerranée occidentale, devait tout d'abord s'accroître vers les lieux où se présentait à elle le moindre effort de résistance. A cet égard, nulle autre partie des Gaules n'était plus facile à saisir que le bas seuil d'entre Aude et Garonne, Les obstacles dont les Romains eurent à triompher de ce côté n'étaient point comparables à ceux qu'ils surmontèrent dans les monts d'Auvergne et sur les arêtes de partage entre les deux versants de la Saône et de la Seine. Le monde civilisé, ayant à cette époque l'Italie pour centre d'impulsion, se trouvait presque entièrement limité aux régions méditerranéennes et ne s'épandait dans la direction de l'Océan que par des voies encore très faiblement frayées : c'était, peut-on dire, uniquement par leurs relations avec Rome, la cité maîtresse, que les voies prenaient leur importance commerciale. Alors, littéralement, « tout chemin menait à Rome ». On s'explique ainsi que la route de Narbonne à Toulouse et à Bordeaux fût, de toutes, la plus fréquentée des Gaules, et que Narbonne, alors accessible aux navires d'un faible tirant d'eau, fût, en dehors de l'Italie, la cité la plus populeuse de l'Europe occidentale.
Mais, pendant le cours des âges, la valeur du transit s'accroît incessamment, et le rôle historique d'un chemin lui vient surtout des contrées vers lesquelles il mène : celles qu'il traverse sont rejetées au second plan.
Or, la voie méridionale ou « garumnienne » des Gaules aboutissait à des mers désertes qui, lors de la conquête romaine, devaient rester encore pendant quinze siècles des « eaux sans rivages ». Au lieu de se continuer vers l'Ouest et de se renouveler avec une énergie sans cesse renaissante, le mouvement ne pouvait au contraire que s'amortir longtemps sur des plages délaissées. Il fallait que l'Amérique fût découverte pour que la Rochelle et Bordeaux pussent propager au loin la vie qu'elles avaient reçue. Au nord de la « Province », la voie « rhodanienne », plus difficile à suivre, avait en revanche, pour les Romains en particulier et pour tous les Méditerranéens en général, l'avantage de les conduire au delà du tronc continental vers les péninsules et les îles océaniques, unissant ainsi des terres complètement distinctes, destinées à réagir les unes sur les autres par leurs civilisations respectives. Cette route naturelle, qui, par la vallée du Rhône et de la Saône, va rejoindre celle de la Seine en utilisant les seuils peu élevés des monts de l'Autunois et du Dijonnais, devint nécessairement, par les événements qui s'y accomplirent, l'axe même des Gaules, le tronc duquel se ramifient les branches.
Toutefois, il ne faut pas considérer cette voie majeure comme une route proprement dite, comme un chemin régulier franchissant une brèche unique de l'un à l'autre versant. Il en est de ces voies historiques comme des sentiers des prairies et des montagnes qui, suivant les conditions du sol et des pentes, tantôt se recourbent et s'infléchissent, tantôt montent ou descendent, ou bien se dédoublent, se divisent de mille manières suivant les inégalités et les obstacles du terrain. En certains endroits, la route semble oblitérée et ne se composé plus que de vestiges mal raccordés, comme les raidillons qui se perdent dans les pierres à l'escalade d'un rocher. Ainsi se sont formés, à la traversée des hauteurs, divers chemins secondaires, se succédant du sud-ouest au nord-est sur une largeur d'une centaine de kilomètres et ne dépassant nulle part 500 mètres en altitude. Les commerçants phéniciens, les Grecs peut-être, suivirent, bien des siècles avant César, ces voies de communication entre le littoral de la Méditerranée et le versant océanique. Alésia défendait un des seuils et l'on disait cette ville fondée par Melkarth, l'Hercule tyrien, le dieu de la force par excellence, puisque les hommes trouvaient leur intérêt à se laisser subjuguer[726]. Du côté du nord-est par les hautes vallées de la Saône, de l'Oignon, du Doubs, la route majeure « rhodano-séquanienne » se bifurquait aussi vers le Rhin et toute la Germanie. Cependant les itinéraires des trafiquants étaient restés complètement ignorés des savants grecs ; ceux ci ne se faisaient aucune idée approximative des routes des Gaules, s'imaginant avec Hérodote (Livre II, 33) que l'Ister, ou Danube, naissait à la ville de Pyrène, c'est-à-dire dans les Pyrénées, pour traverser toute l'Europe de l'occident à l'orient.
Si les routés qui donnèrent accès aux Romains sur le versant océanique, et par cela même, inaugurèrent une ère nouvelle de l'histoire, doivent à ces conséquences un intérêt tout spécial, les autres voies naturelles qui rattachent les Gaules aux contrées orientales, à travers la Germanie, déterminèrent aussi des résultats de la plus haute importance, quoique laissés généralement dans l'ombre à cause de l'ignorance dans laquelle on se trouve pour les époques et les détails des événements. Du côté de l'est, les campagnes des Gaules sont accessibles par des portes nombreuses aux peuples navigateurs qui se déplaçaient de l'Orient vers l'Occident ou du Nord-Est vers le Sud-Ouest : à diverses reprises pendant les âges de la préhistoire et de la protohistoire, ces chemins d'accès laissèrent passer des populations très différentes des habitants autochtones ou depuis longtemps établis dans le pays ; de nouveaux éléments ethniques modifièrent souvent le fond primitif des Ligures, Ibères et autres tribus qui peuplaient l'espace compris entre Pyrénées et Rhin.
La nature même des contrées à traverser indique la marche des peuples envahisseurs, que des refoulements de guerre, des phénomènes climatiques, un excès de croissance dans les familles ou toutes autres causes suscitant l'esprit d'aventure avaient ainsi mis en marche à travers le monde. Pour ne mentionner que la partie de ces routes comprise entre les vertes plaines de l'Europe orientale et les rivages atlantiques où s'arrêtaient forcément les migrateurs, on constate nettement l'existence de deux voies principales bien distinctes pénétrant dans les Gaules, l'une par la Germanie du Nord, l'autre par la vallée danubienne et ses prolongements.
Entre les deux voies, en effet, la région était fort difficile à parcourir avant l'époque des défrichements et la construction des routes : d'immenses forêts recouvraient une longue zone de terrains élevés, Carpathes, monts de Bohême et de Thuringe, Ardennes, ainsi que Les espaces intermédiaires de la Germanie. Les voyageurs venant des campagnes sarmates contournaient ces obstacles et les marécages du plateau russe et trouvaient un passage par les plaines de Pologne et les terres basses du littoral baltique[727], où des étendues sableuses, des landes et bruyères alternent avec des bois et des lacs sans profondeur. Cette zone riveraine, que les glaces de la Scandinavie avaient nivelée jadis, était le grand chemin tout préparé pour les mouvements ethniques, entre les régions ponto-caspiennes et les Gaules.
Au sud de la Germanie, la route historique était plus longue et plus sinueuse, mais elle fut également suivie par nombre de peuplades pacifiques ou guerrières. Cette route était la vallée du Danube. Contournant les montagnes, elle remontait successivement de l'est à l'ouest par les anciens lacs et les défilés de jonction, les « portes » par lesquelles s'est fait l'assèchement graduel de l'Europe centrale. Arrivée aux sources danubiennes, cette route n'avait qu'à se diriger vers le coude du Rhin à sa sortie des montagnes et à pénétrer en France par la brèche d'entre Vosges et Jura, dont l'importance stratégique est encore de nos jours considérée comme étant de premier ordre : on la désigne sous le nom de « trouée », comme si en cet endroit le mur extérieur des Gaules était rompu.
Cette route du Danube forme au nord des Alpes et de tout le diaphragme des montagnes de l'Europe un long chemin parallèle à la voie maritime de la Méditerranée. Suivant leurs mœurs et leurs conditions historiques, les différents peuples des contrées limitrophes de la mer Noire et de la mer Egée avaient donc le choix pour leur trafic, pour leurs expéditions ou leurs exodes entre les eaux et l'intérieur des terres. De part et d'autre s'accomplissaient des œuvres analogues : au nord comme au sud l'histoire évoluait dans la même direction ; seulement le mouvement maritime, qui se confond avec l'histoire de la Phénicie, de la Grèce et de Rome, surgit devant nous éclairé par un flot de lumière, tandis que la marche des peuples, le long du Danube, non moins importante par ses effets durables, reste ensevelie dans l'ombre du passé : elle ne se révèle que par des noms de lieux, des légendes nationales, des objets préhistoriques et les recherches des anthropologistes. Des trouvailles d'épées et de poignards en bronze révèlent les directions suivies par les marchands et par les migrateurs à travers l'Europe : les échanges se faisaient du nord au sud et du sud au nord à cause de la diversité des produits ; les grands déplacements se portaient surtout dans le sens de l'Est à l'Ouest.
L'ensemble des données recueillies sur ces âges antérieurs à l'histoire écrite coïncide avec la tradition pour affirmer que le mouvement général des migrations s'est bien fait dans le sens de l'Occident : d'ailleurs, il devait en être ainsi puisque les vastes contrées où l'espace indéfini facilite l'accroissement rapide des familles et leur émigration se trouvent à l'orient de l'Europe, et que le refoulement se faisait vers le pourtour du champ de production et de lutte, vers les péninsules et notamment vers l'Europe occidentale, qui s'amincit par degrés entre la Méditerranée et l'Océan.
Cependant, il y a eu aussi des mouvements de reflux : des migrations eurent lieu en sens inverse de l'Occident en Orient ; la plus fameuse est celle des Volces Tectosages ou Toulousains qui se fit il y a vingt-deux siècles. Quittant leurs campagnes des bords de la Garonne, ces guerriers marchent vers le pays du soleil levant, entraînés soit par simple esprit d'aventure, soit pour obéir à quelque engagement religieux de la nation, soit par suite d'insuffisance des ressources locales, d'un excès de participants au banquet de la vie. Ils vont devant eux, s'ouvrent un chemin, de force ou de bon gré, remontent le Rhône et la Saône, traversent le Rhin, contournent la Forêt Noire, puis descendent le Danube, pénètrent dans la Thrace et la Macédoine. Ils détruisent deux armées de Grecs encore tout fiers des souvenirs d'Alexandre ; ils poussent ainsi jusqu'à Delphes dont ils pillent les trésors pour en rapporter une grosse part à Toulouse et la consacrer aux dieux. Leurs aventures, qui semblent un rêve, avaient duré trois années, mais ils ne revenaient pas tous : deux de leurs bandes, aidées par les luttes entre les principicules anatoliens, auxquels elles vendent leur appui, franchissent l'Hellespont et le Bosphore, pénètrent en Asie Mineure et, après mille avatars — on trouve à cette époque des mercenaires gaulois dans tout l'Orient et même dans la vallée du Nil —, s'établissent sur le haut Halys. Le royaume de Galatie rappela, pendant une couple de siècles, leur étrange expédition.
L'invasion des Cimbres, originaires de la péninsule danoise, et des Teutons, venus de l'Europe centrale, renouvela chez les Romains les « terreurs » du tumulte gaulois : elle parait s'être ruée sur le monde occidental par les deux voies historiques majeures de la Germanie, celle des côtes septentrionales aussi bien que celle du Danube. Les récits incohérents des auteurs anciens nous les montrent tantôt sur un point, tantôt sur un autre, et l'on peut croire réellement que ces populations barbares, affolées du danger terrible de la résolution prise, erraient un peu à l'aventure. Des nations entières, hommes, femmes, enfants quittaient le sol natal, les tombeaux des aïeux, pour chercher à travers l'Europe la contrée inconnue qui devait être leur patrie nouvelle.
La guerre, et une guerre d'extermination, était le résultat fatal de cette course vagabonde ; mais ils ne tenaient qu'à l'occupation d'un territoire plus vaste et plus fécond que les terres abandonnées par eux. Pendant plus de dix ans, on les voit, eux et les peuples alliés qu'ils entraînaient dans leur course, sur les bords de l'Elbe, sur ceux du Danube et du Rhin, puis dans les vallées orientales des Alpes germaniques, dans l'Helvétie, dans la vallée du Rhône, au pied des Pyrénées, en Espagne. Sans objectif précis dans leur marche, ils ne surent pas profiter de l'effroi des Romains, et ceux-ci eurent le temps d'apprendre à les combattre et à les vaincre comme ils l'avaient fait pour les Gaulois et les Carthaginois. Marius écrase les Teutons en Provence, dans les champs dits maintenant de Pourrières ou de la « Pourriture », puis, l'année suivante, anéantit les Cimbres dans les plaines du Pô, près de Vercelli (Verceil). La première avant-garde des envahisseurs « teutons », dont le nom est devenu celui de tous les Allemands, avait complètement disparu : c'était un peuple d'environ un demi-million d'hommes.
De nouvelles invasions de Celtes et de Germains furent la cause initiale de la conquête des Gaules par César. La pression des peuples dans le sens de l'est à l'ouest, pression qui devait un jour amener la ruine de l'empire romain, continuait de se produire, et au lieu d'attendre ces inondations d'hommes, les légions allaient désormais se porter au-devant d'elles. Les Helvètes, Celtes échappant à leur prison des Alpes pour aller dans les belles plaines des Gaules occuper des terres plus étendues, sont arrêtés tout d'abord à l'issue même du Léman, puis retardés dans leur marche sous divers prétextes et rejetés en dehors de leur route, enfin entraînés dans le pays des Eduens, alliés de Rome, et battus près de Bibracte, la forteresse naturelle du mont Beuvray, que remplaça plus tard l'opulente cité d'Autun (Augustodunum) : ils sont obligés de retourner dans leurs montagnes, ne laissant dans la Gaule que leurs alliés Boïens, accueillis en hôtes suppliants.
Bientôt après, César eut à repousser une nouvelle invasion plus formidable encore et, pour réussir, il lui fallut en même temps toute sa diplomatie et son génie militaire. Un grand chef germain, de la nation des Marcomans, avait été appelé à l'ouest du Rhin, ou plutôt s'était laissé entraîner à l'aventure par le mouvement général de migration, par la poussée qui se produisait à cette époque dans la direction de l'Occident ; lorsque César pénétra dans les Gaules, plus de cent vingt mille Suèves, Marcomans et autres Germains occupaient déjà le pays. Le prétexte invoqué par Arioviste était d'aider les Séquanes contre leurs rivaux, les Eduens. Ceux-ci, les plus puissants, formaient une confédération très solidement établie dans le massif de collines et de monts forestiers qui sépare les trois bassins de la Saône, de la Loire et de l'Yonne. Mais, comme il arrive toujours, la possession d'un domaine qui leur assurait de si précieux avantages commerciaux et militaires développa chez la nation privilégiée l'insolence et l'amour du lucre.
On n'a encore opéré que des fouilles très succinctes sur le mont Beuvray ; néanmoins, on a reconnu le périmètre de Bibracte qui couvrait 135 hectares de superficie ; la ville ne semble pas avoir été habitée après les premières années de l'ère chrétienne. Sur les flancs du mont Auxois se trouvé Alise-Sainte-Reine, village que l'on admet généralement avoir remplacé Alesia. Les Eduens, dont le territoire s'étendait jusqu'aux rives mêmes de la Saône, voulaient monopoliser le trafic par ce cours d'eau et réclamaient des Séquanes d'outre-fleuve des droits trop élevés pour leurs expéditions de porc salé[728]. César intervint comme protecteur des Eduens, les « frères de son peuple », demandant aux nations germaines de ne plus continuer leur mouvement d'invasion. Arioviste refusa d'arrêter sa marche, mais il fut vaincu et forcé de repasser le Rhin.
A diverses reprises, durant les soixante-dix années qui suivirent, des généraux, César tout d'abord, puis Drusus, Tiberius, Germanicus poussèrent des expéditions temporaires au delà du fleuve ; les légions purent même se baigner dans l'Elbe ; mais les envahisseurs n'eurent point le temps d'organiser leur conquête : les barbares surent faire respecter leur indépendance au nord du Main ; les Romains, d'autre part, enforcèrent leur domination entre le Danube et le Rhin et occupèrent la rive droite de ce fleuve jusqu'en face de l'embouchure de la Moselle. L'exode germanique fut ainsi retardé de quelques siècles, pendant toute la période de domination romaine.
Maîtresses de la portion centrale des Gaules, les légions se portèrent victorieusement vers diverses parties de la contrée, d'un côté jusqu'à l'embouchure de la Loire dans le pays des Namnètes (Nantes) et des Vénètes (Vannes), où elles eurent à improviser une marine, entrant ainsi pour la première fois en contact avec la grande houle atlantique, et à combattre sur les confins de la Mer Ténébreuse — au confluent, pense-ton, des rivières de Vannes et d'Auray[729] —, et de l'autre côté jusque dans le territoire des Belges et des Nerviens, vers les grandes forêts et les marécages du Nord. La Gaule semblait si bien conquise que César ne craignit point d'aller porter la guerre dans la Bretagne insulaire, au delà du détroit. En revenant de cette terre dont on ne savait pas même si c'était une île ou un « autre monde », il put aller gagner des victoires en Illyrie, et discuter en Italie le partage du monde avec ses rivaux, Crassus et Pompée.
Mais les cent peuples enfermés entre les Pyrénées et le Rhin frémissaient de leur défaite, et la plupart d'entre eux se liguèrent contre l'étranger. Même les Eduens entrèrent dans la conjuration, et César se trouva menacé de perdre, avec les seuils de partage entre les deux mers, la clef de toute la contrée des Gaules. Les péripéties de cette lutte suprême fourmillent de scènes classiques des horreurs de la guerre : la destruction, par leurs propres habitants, des villes incapables de se défendre, le massacre méthodique d'une peuplade désarmée, les Eburons, dont la population valide avait succombé sur les champs de bataille, la campagne obscure des partisans indomptables succédant aux combats en ordre rangé sont des exemples typiques dont les siècles suivants ne montrent que de pâles décalques ; mais le courage des uns ne put prévaloir contre la science militaire et la persévérance des autres. Les Romains remportèrent définitivement, et ce fut précisément dans le voisinage du seuil, sur les pentes du mont Auxois que se livra la bataille décisive. En ce lieu géographique marqué par la nature se fit le dernier effort de l'indépendance gauloise : du coup la Gaule devint romaine et, par le même effet, l'équilibre de l'empire se trouva déplacé vers le monde extérieur ; avec un prodigieux accroissement de puissance, c'était aussi un redoutable danger.
L'expansion rapide des conquêtes romaines dans les contrées du monde barbare s'explique par le fait que les légions représentaient une très forte unité contre les petits États sans cohésion, divisés par les rancœurs des dissensions et des guerres, très ombrageux à cause de la différence des intérêts locaux, et dépourvus d'initiative par suite du grand ascendant des prêtres, des magiciens et druidesses, qu'il fallait consulter en toute occurrence grave. Les peuplades qui n'étaient pas séparées par ces différences d'origine et de langue et qui même s'unissaient à l'occasion par un lien de fraternité temporaire changeaient facilement d'idée quand elles voyaient miroiter devant elles les avantages illusoires ou réels d'un changement de politique. Même au plus fort du péril, César, qui avait perdu l'appui de ses anciens alliés les Eduens, se réconcilia par cela même avec ses anciens ennemis, les Séquanes.
L'évidente supériorité des Romains en civilisation était de nature à fasciner les populations soumises et à leur donner un idéal commun de culture. C'est ainsi qu'après la conquête romaine se créa une unité nationale qui n'existait pas auparavant. La langue du vainqueur était en même temps celle qui apportait des formules de lois précises, une littérature déjà riche, une rhétorique élégante dans les discours du forum ; elle fournissait un parler d'usage entre les barbares qui ne se comprenaient que difficilement, aussi devint-elle bientôt la langue de tous les Espagnols, de tous les Gaulois, de tous les Bretons policés, et, peu à peu, l'idiome des maîtres pénétra dans la foule assujettie. D'ailleurs, si opprimée que fût celle-ci, elle ne pouvait songer à se redresser contre la toute-puissante Rome : tout au plus, à l'époque des compétitions impériales, prenait-elle part aux séditions suscitées parmi les défenseurs mêmes de l'empire.
Mais cet empire était si vaste que dès le règne de César, il offre une tendance à se diviser en deux moitiés : l'Orient et l'Occident. Lors de la brouille définitive entre César et Pompée, celui-ci ira camper en Epire, puis en Thessalie, attendant la bataille décisive ; après le meurtre de César, le monde romain est réellement partagé pendant quelques années entre Octave et Antoine, les deux héritiers. Octave commande à Rome et, comme dominateur de l'Occident, passe ses premières années à consolider sa puissance sur les Espagnols, les Gaulois, les Germains les plus rapprochés des frontières, les Illyriens ; il nettoie la mer des pirates et il se prépare patiemment à se débarrasser de son rival, le maître de l'Orient. Celui-ci qui réside dans Alexandrie, auprès de la divine Cléopâtre, a tout un cortège de rois autour de lui, et son pouvoir s'étend jusque par delà Babylone, dans le pays des Parthes. Enfin, treize années après la mort de César, se produit l'inévitable choc : les deux flottes, les deux armées sont en présence ; mais il semble qu'Antoine, le despote de l'Orient, eût déjà pris quelque chose du fatalisme de ses sujets, accoutumés depuis des siècles à la défaite : ayant peut-être les ressources nécessaires pour la victoire, il se laisse vaincre sans grande résistance et finalement se tue. L'empire romain, après s'être déjà scindé, se reconstruit, et, cette fois, avec assez de cohérence pour que l'union se maintienne pendant quelques siècles encore.
De quel élan la foule romaine se « rua dans la servitude » lorsque, après la bataille d'Actium, Octave devint le maître du monde, les vers de Virgile le racontent ! Les horribles proscriptions, les guerres étrangères et civiles qui avaient dévasté l'Italie et toutes les régions méditerranéennes inspiraient à tous un immense désir de paix, un besoin immodéré de repos : l'ordre à tout prix, même sous la main d'un despote, tel était l'universel désir des populations. On avait déjà vu le prosternement de tous lorsque César, sans qu'il lui convînt de prendre le titre de roi, avait daigné s'élever au-dessus des hommes et rappeler ses origines divines. « … Notre maison réunit au caractère sacré des rois, qui sont les plus puissants parmi les hommes, la sainteté révérée des dieux, qui tiennent les rois, eux-mêmes dans leur dépendance… », disait-il déjà à trente-deux ans, au début de sa carrière politique, avant que trois millions de cadavres dus à ses vingt années de guerre eussent ajouté à sa gloire[730]. Octave, lui, ne s'arrête pas en chemin. Il change de nom, désormais il est « Auguste » comme les dieux ; il a toutes les investitures à la fois, celles de l'aristocratie et celles du peuple, le commandement militaire et le pontificat ; il réunit tout en sa personne, même l'amour de ses sujets, l'admiration de ceux qui, non encore asservis, vivent en dehors des frontières lointaines : ainsi les Parthes lui renvoient les dépouilles que, dans une précédente guerre, ils avaient remportées sur Crassus.
Le poète Virgile chante son épopée de l'Enéide en l'honneur du nouveau maître, du nouveau dieu, et lui donne une place dans les constellations du ciel, « entre Erigone et le Scorpion qui la poursuit »[731].
A maints égards, la transformation de république en empire fut pour l'Etat romain beaucoup plus un accomplissement qu'une révolution. Vainqueurs de l'aristocratie, César, puis Auguste représentaient par cela même en leur personne divine le triomphe de la démocratie. Les tribuns qui avaient plaidé pour le peuple contre les patriciens s'incarnaient désormais dans l'empereur ; c'est à lui que devaient s'adresser toutes les revendications, et la tourbe des sujets n'avait qu'à louer sa grandeur et sa générosité lorsque d'immenses approvisionnements de vivres leur étaient distribués, avec accompagnement de fêtes et de cérémonies triomphales.
Néanmoins Auguste, tout assuré qu'il pût être de l'abjection des multitudes, avait un danger à conjurer, celui qui pouvait résulter de l'excès de force intellectuelle et morale bouillonnant encore dans les générations héritières de tous ceux qui avaient agi pendant les siècles de l'oligarchie dite républicaine ; il lui fallait à tout prix séduire ou écarter tous les hommes qui avaient encore de la fierté, le mépris des grandeurs, un caractère personnel. Des proscrits se dispersèrent encore une fois sur les grandes routes de l'empire, mais après l'œuvre de violence vient celle de l'astuce : il s'agissait de terminer en douceur la besogne que les bourreaux avaient commencée, et César-Auguste fut un maître dans cet art.
D'abord, il éloigna les meilleurs en les envoyant défendre la puissance romaine sur les frontières de l'empire, puis, à Rome même, que de fausses occupations, que de charges inutiles, que de sinécures il sut créer pour donner le change à tout un monde de fonctionnaires qui se prirent au sérieux ! Il y eut des poètes de cour, des moralistes publics, des fonctionnaires pour la vertu, mais il y eut aussi des prêtres. Auguste fut avant tout un restaurateur de la religion, et les vieilles pratiques délaissées furent rétablies avec soin : désormais les augures, pénétrés de l'importance de leurs fonctions, eurent à « se regarder sans rire ». Mais parmi tous ces rites il n'y en eut point qu'on dût célébrer avec plus d'onction et de ferveur que le culte de l'Empereur lui-même, le grand dieu de la Terre, associé aux grands dieux des cieux. De même que des extatiques chrétiens se vouent au « sacré cœur » de Jésus ou au « sacré cœur » de Marie, des sujets, ivres d'abjection servile, se vouaient à la divinité du Maître Universel.
Dans chaque famille, les Pénates impériaux avaient pris place au-dessus des Lares de la maison et du quartier. Ainsi l'auguste divinité était-elle partout présente, dans les camps, dans les temples, sur les places publiques et dans chaque demeure de l'immense empire[732].
La concentration du pouvoir entre les mains d'un seul devait avoir aussi pour résultat de modifier la constitution des forces militaires. Pendant toute la durée de la république romaine, l'armée avait toujours été considérée comme la nation même : elle était composée de l'ensemble des citoyens valides, que l'on enrôlait en temps de guerre pour les congédier en temps de paix.
Jusqu'au règne d'Auguste, il n'y avait eu ni armée permanente si soldats de profession ; il n'existait pas même de chefs désignés gardant leur titre après la campagne, quoique depuis les Scipion, les Marius et les Sylla il y eût graduellement une évolution en ce sens. Le dictateur ne l'était que durant la période critique : aussitôt après le danger il rentrait dans les rangs de sa classe, avec sa gloire ou sa honte en plus. Il est vrai que les capitaines d'armée étaient toujours choisis parmi les aristocrates de naissance ; mais les charges militaires inférieures appartenaient de fait, et probablement en vertu du suffrage, à ceux qui plaisaient aux camarades par leur prestance, leur courage, leur talent de persuasion, ou bien qui s'étaient distingués dans les guerres antérieures[733].
La validité physique étant la condition première d'une bonne défense nationale devint par cela même la raison unique du droit de vote ; les soldats seuls votaient en citoyens actifs, puisque seuls, ils pouvaient lever le bras pour sauvegarder la terre et la vie de tous. C'est précisément la conception opposée à celle qui prévaut en France et dans les autres États « démocratiques » modernes, où les soldats sont tenus systématiquement en dehors de la masse des citoyens, de peur qu'ils ne fassent cause commune avec l'un ou l'autre des partis en lutte, révolutionnaire ou césarien. Dans l'Europe moderne les soldats ne votent pas ; dans la Rome antique les citoyens votaient aussi longtemps qu'ils avaient la force et la virilité, c'est-à-dire jusqu'à l'âge de soixante ans. Pour se rendre au lieu de vote, il fallait défiler en des passages très étroits où l'on se suivait un à un, de sorte qu'il était facile de reconnaître immédiatement les arrivants ; dès qu'un vieillard ayant dépassé l'âge réglementaire se présentait, on le précipitait du haut du couloir, désigné du nom de *pons*, *pontis*, d'où l'expression de *depontani* qualifiant les individus qui ne comptaient plus au nombre des citoyens actifs. Evidemment ce simulacre de meurtre par noyade rappelait le temps où le peuple migrateur se débarrassait réellement des invalides qui le gênaient dans sa marche[734]. Le changement de régime, lors de la transformation de la république en empire, entraîna la création d'une armée permanente, instrument du souverain, destiné à devenir bientôt l'arbitre du pouvoir. Les légions, d'existence variable autrefois, furent instituées d'une manière définitive comme pour l'éternité. L'esprit de corps intervint : l'honneur des aigles remplaça dans l'esprit du soldat la fierté nationale et le dévouement à la cité ; le culte de l'empereur, dont l'image était représentée sur les drapeaux, prit un caractère religieux, et l'ambition de tous ces gens de glaive, désormais étrangère aux passions du monde civil qui s'agitait en bas, consistait à monter de grade en grade dans la voie du commandement militaire. Un autre changement, des plus importants par ses conséquences, s'accomplissait en raison de l'immense étendue de l'empire : les corps d'armée devaient s'établir à demeure, dans le voisinage des frontières menacées ; ils occupaient des camps fortifiés à côté desquels se fondaient des villes de tavernes et de boutiques, dépendant absolument de la légion voisine et en prenant même souvent le nom. Par la force graduelle des choses, ces villes devenaient peu à peu des cités militaires d'où partait toute l'initiative politique de la province, toujours exclusivement soumise aux intérêts de l'armée locale. La même raison qui avait obligé des empereurs à établir les troupes sur les frontières les forçait également à recruter leurs soldats par voie d'engagements volontaires, et tous les enrôlés, dont la guerre était le métier et qui n'avaient d'autre avenir que dans la profession des armes, dressaient leur descendance au même genre de vie. Se mariant dans le pays, parlant la langue des indigènes, ils finissaient par constituer des bandes armées fort différentes des anciennes légions romaines ; à demi barbares, ils préparaient inconsciemment la future invasion barbare. La cause publique leur devenait indifférente, ils ne voyaient d'autre gloire que celle du corps auquel ils appartenaient et c'est dans son unique intérêt que se faisaient les révolutions militaires. « Il y a même lieu de s'étonner, dit Gaston Boissier, que l'armée ait en somme usé si modérément de sa puissance »[735]. La grande ombre de Rome planait quand même au-dessus des soldats. Même sous le règne d'Auguste, alors que commençait la longue « paix romaine », un désastre prophétique vint annoncer quelles seraient un jour les destinées de l'empire. Des légions aventurées a une grande distance au delà du Rhin, en des régions forestières habitées par les Chérusques, y furent enveloppées et massacrées jusqu'au dernier homme. Le grave avertissement fut compris : satisfait du lot qui lui était échu, Auguste ne cherchait point à l'agrandir par l'acquisition des espaces hyperboréens qui, aux yeux des Romains policés, n'étaient pas même considérés comme appartenant au monde proprement dit. Joueur favorisé par le sort, il ne voulait point se lancer de nouveau dans les hasards, comme au temps de sa jeunesse, et risquer l'immensité de la fortune acquise. Mais s'il pouvait retarder le destin, il lui était impossible de le conjurer. Le silence des citoyens, la perte de leur initiative, le transfert de leurs prérogatives à une armée permanente devaient les priver un jour de la possibilité même de se défendre ; ils se trouvaient liés d'avance à la triomphante irruption de peuples nouveaux. De génération en génération, l'intelligence s'obscurcissait, le goût s'altérait, la mentalité se faisait épaisse, les barbares de l'extérieur n'avançaient d'un pas, que la barbarie n'eût déjà fait deux pas à leur rencontre.
Mais, à cette époque, bien peu nombreux devaient être les prophètes de malheur. L'empire était si vaste, les frontières en étaient si éloignées qu'elles semblaient se confondre avec les bornes du monde ! Rome avait triomphalement résisté à tant de dangers, et tant de prodiges avaient annoncé sa gloire qu'on se laissait aller à la croire éternelle. Aussi n'est-il pas étonnant que presque tous les peuples policés du monde moderne aient fini par prendre dans le règne d'Auguste la date initiale de leur chronologie vulgaire. Il est vrai que cette ère, dite chrétienne, fut plus tard censée coïncider avec la date, soit de l'incarnation, soit de la naissance de Jésus-Christ. Lorsqu'elle fut proposée pour la première fois par le moine Denys le Petit, il y aura bientôt quatorze siècles, en l'an de Rome 1278 qui devint l'année 525 du nouveau calendrier, les fidèles catholiques l'accueillirent par esprit religieux, et c'est grâce au même esprit qu'elle remplaça peu à peu officiellement, dans les documents politiques et administratifs ainsi que dans la vie ordinaire, les ères précédemment pratiquées, séleucienne, julienne ou dioclétienne. Mais presque tout document historique sur la vie de Jésus-Christ manquait absolument ; l'inventeur de l'ère nouvelle ne put l'établir, et encore avec une erreur probable de quelques années, qu'à l'aide de dates fixes fournies par l'histoire contemporaine dans la vie d'Auguste et de Tibère ; c'est dans les annales mêmes de l'empire qu'il a fallu chercher tous les éléments du nouveau comput. En réalité, l'ère chrétienne n'est que l'ère « augustienne », de même que les anciens mois de *quintilis* et de *sextilis* sont devenus les mois de juillet et d'août, ou « august ». L'ère d'après laquelle les Espagnols comptaient encore au quatorzième siècle datait franchement d'Auguste et célébrait la réunion de la péninsule Ibérique tout entière à l'empire romain.
Arrivés à la prodigieuse hauteur où les avaient portés la lâcheté des hommes, les rivalités militaires et la recherche d'un équilibre social impossible à trouver, les empereurs romains, devenus dieux sur la terre, ne pouvaient guère éviter la folie. Leur pouvoir était illimité en tous sens, puisqu'il était à la fois celui d'un général d'armée, celui d'un magistrat et juge sans appel, celui d'un pontife suprême et celui d'un tribun du peuple représentant contre les puissants toutes les revendications d'en bas. Leurs richesses étaient sans mesure, puisqu'ils disposaient des tributs et des impôts de l'Italie, des provinces et des nations vaincues. Ils possédaient même l'Egypte entière, en propriété personnelle ; le vaste champ de blé et autres denrées qu'arrosait le Nil alimentait leur cassette privée ; ils y voyaient une sorte de clos et nul sénateur n'avait le droit d'y pénétrer, sans une autorisation précise du maître[736]. Un décret, l'expression verbale de leur volonté suffisait à leur procurer d'autres fleuves d'or, et toute fortune de proconsul ou d'usurier ne leur coûtait que la peine d'une condamnation à mort.
D'avance, toutes leurs volontés étaient saluées de cris enthousiastes, la bassesse devant les maîtres n'ayant pour ainsi dire pas de limites : « Combien ces hommes sont faits pour la servitude ! » s'écriait Tibère lui-même en sortant du Sénat. La servilité eut toujours ses fervents, et l'on a vu des individus, même des sociétés entières, se ruer avec joie dans la mort pour un maître, qu'il fût doux, indifférent ou féroce, un Scipion ou un Tibère ; c'est qu'en se sacrifiant pour le despote, on s'élève quelque peu vers lui et l'on peut espérer de recueillir en mourant un rayon de sa gloire. Que d'êtres abjects tiennent à honneur de ressembler physiquement à leur maître, même par ses côtés laids ou répugnants !
Les crimes et les folies des empereurs romains ont été d'autant plus facilement connus et flétris que les Césars furent les ennemis naturels de l'aristocratie, c'est-à-dire de la classe où pouvaient naître pour eux des rivaux et des ennemis. Ils craignaient les anciennes familles d'une origine aussi noble que la leur et dont les membres avaient occupé le même rang, rendu les mêmes services, brillé d'une même gloire que leurs propres aïeux ; ils se méfiaient de tous ces flatteurs dans lesquels ils sentaient des jaloux et dont une heureuse inspiration pouvait faire les héritiers du trône. Aussi, quand ils choisissaient des victimes, c'était parmi les nobles, représentants de l'ancienne république, et ces proscriptions, ces meurtres mêmes les exposaient de plus en plus aux haines, aux longues rancunes et aux vengeances. Mais s'ils frappaient autour d'eux, parmi les grands, ils se trouvaient obligés par cela même de s'appuyer sur les petits, et c'est pour cette cause, non pour remplir leur prétendue mission de tribuns du peuple, qu'ils prirent leur rôle de niveleurs au sérieux. Caligula, Néron devinrent forcément les amis du populaire parce qu'ils étaient les ennemis du Sénat, et leur sympathie allait à la tourbe qui les acclamait et à laquelle ils donnaient le pain en abondance et des fêtes somptueuses. Ils haïssaient la guerre qui avait donné de la gloire aux familles illustres ; ils voulaient ignorer les grands et rêvaient, quoique sans méthode et seulement par lubies et caprices, la destruction des entremetteurs parasites qui vivaient aux dépens de la nation. Aussi Néron resta longtemps populaire : on l'aimait parce que, en effet, il avait voulu se faire aimer des pauvres et des humbles. Mais, hommes quand même, malgré leur divinité, les empereurs étaient toujours à la merci d'un soulèvement des troupes qui pouvaient élever autel contre autel, dieu contre dieu. La première succession au trône, celle de Tibère, s'accomplit régulièrement, sans intervention de l'armée ; mais, à sa mort, ce sont les soldats qui imposent un maître au Sénat et au monde.
Du moins, jusqu'à Néron, le choix militaire n'ose-t-il s'exercer en dehors de la famille ou de la descendance adoptive d'Auguste ; puis, l'audace croissant avec le succès, les prétoriens en viennent à mettre l'empire en vente, les enchérisseurs se ruent les uns sur les autres et, finalement, le général qui l'emporte, Vespasien, ne pouvait, comme les César et les Auguste, se glorifier de descendre des dieux. Heureusement pour lui et pour le repos du monde, cet homme sagace, prudent, économe ne se laissa point éblouir par la fortune : « C'est, dit André Lefèvre, le premier empereur romain qui ait gardé son bon sens jusqu'à la mort. Soldat lui-même, il put ramener les soldats à l'obéissance et même les accoutumer à une longue paix, fermer délibérément le temple de Janus ». Pourtant, Vespasien et son fils Titus avaient remporté un grand triomphe, non en dehors des frontières, mais dans une partie de l'empire qui, depuis longtemps, avait été soumise. Les Juifs, qui, mille ans auparavant, déifiaient les forces de la nature, comme tous les peuples des alentours, et, comme eux aussi, adoraient spécialement une divinité nationale, personnification de leur race, avaient fini par donner à leur religion un caractère absolument exclusif : les malheurs successifs dont ils furent frappés, défaites, bannissements en masse, exodes et oppressions, les avaient, pour ainsi dire, déracinés du sol ; ils s'étaient désintéressés des choses de la terre qui leur échappaient et, groupés autour de leurs prêtres, ils s'exaltaient de plus en plus dans leurs espérances de l'au delà, dans leur confiance aux promesses de Yahveh, le Seul Dieu, le Vivant qui tient en sa main droite les choses éternelles. Comme d'autres, ils eussent pu s'accommoder de l'immense paix romaine et cheminer de leur mieux sur le pénible sentier de la vie, mais, élevés par la foi au-dessus de l'existence banale, extasiés dans leur idée fixe, ils croyaient plus au miracle qu'à la réalité. Plutôt mourir que de partager leur adoration entre le vrai dieu et les aigles romaines, que de dresser à côté de l'autel des statues à Rome et à César. L'histoire de leur résistance suprême les montre vraiment incomparables dans l'énergie de la résistance, tant la folie collective les arrachait aux conditions ordinaires de la vie.
Le drame final fut horrible. Les rangées de crucifiés que les assiégeants dressaient au-devant des remparts, les poussées de faméliques, ivres de chants et de prières, se ruant contre les glaives des Romains, le temple qui déborde de sang, tels sont les tableaux que nous représentent les annales de la guerre. Puis, on nous montre les milliers d'êtres lamentables qui se traînent sur les routes poudreuses et que Titus, les « Délices du Genre humain », fait égorger, aux applaudissements de la foule, dans le vaste amphithéâtre du Colisée, construit par son père. Le siège de Jérusalem aurait coûté la vie, disent les historiens, à onze cent mille êtres humains, et le nombre des prisonniers juifs, hommes valides dont on pouvait faire des esclaves ou des gladiateurs, atteignit neuf cent mille hommes. Titus les avait distribués dans toutes les parties de l'Empire, partout où l'on avait besoin de victimes pour les fêtes, de bras pour les travaux publics.
Une véritable chasse aux Juifs s'organisa, non seulement dans la Palestine, mais encore en Syrie, dans l'Asie Mineure, en Égypte, à Cyrène, jusqu'en Libye. Il n'en restait plus un seul dans la Judée : c'est loin de la patrie que se trouvaient désormais leurs principales communautés[737]. Ce qui restait de la nation eût été bien près de la mort, si des colonies n'avaient existé dans toutes les grandes villes riveraines de la Méditerranée orientale, ainsi qu'à Rome même et en d'autres cités de l'Occident.
La ruine de Jérusalem, l'écrasement définitif des Juifs comme ensemble politique et l'expatriation complète de la nation ne furent pas seulement l'un des faits les plus tragiques dans l'histoire des grands drames de l'humanité ; ils produisirent aussi une révolution de premier ordre dans le développement intellectuel et moral des peuples occidentaux. En se dispersant sur tout le monde romain, non plus uniquement, comme dans les siècles précédents, par leurs marchands, mais surtout par leurs confesseurs, leurs prophètes, leurs extatiques, ils contribuèrent avec puissance à cet immense ébranlement des esprits qui finit par renverser l'Empire et fonder une religion nouvelle. Le malheur commun avait suscité chez tous les réfugiés de la même foi une entière et fraternelle solidarité.
Ils s'aimaient avec ferveur et se sacrifiaient avec enthousiasme les uns pour les autres, s'unissant en un seul cœur. Mais, entre les Juifs ennemis, mosaïstes rigoureux, Alexandrins ouverts aux spéculations intellectuelles des Grecs, le gouffre de haine s'était d'autant plus creusé. Ainsi, par la tendresse mystique d'une part, et de l'autre, par l'exacerbation des haines religieuses, se préparait la grande révolution chrétienne.
Entre-temps, la démence du pouvoir avait saisi un nouvel empereur, Domitien, le frère et héritier de Titus. Tout se détraque de nouveau et les barbares pénètrent dans l'Empire, se font même payer tribut. L'immense corps risquait d'être livré aux ambitions et aux fantaisies des généraux qui commandaient aux frontières, si Rome ne s'était ressaisie, après l'égorgement de Domitien, par des choix qui indiquent la ferme volonté de se défendre. Trajan, devenu empereur, ne resta point dans Rome, loin des confins menacés, mais s'offrit personnellement au danger. Il ne confia point les destinées de la Ville Eternelle à des armées lointaines, mais les commanda lui-même : il les fit siennes au delà du Danube, puis au delà de l'Euphrate.
C'est principalement au bord du premier de ces fleuves que l'œuvre de protection était urgente. Dans sa partie supérieure, le bassin était fort bien défendu par un mur de limite qui contournait les forêts de pins presque désertes et difficiles à franchir, entre le Main et la vallée danubienne[738] ; mais au sud de cette limite, à la fois naturelle et consolidée par une chaîne de fortins, les barbares pouvaient traverser librement le fleuve. Un grand nombre de points faibles se succédaient sur le cours du Danube, notamment au sud du quadrilatère de la Bohême dont la pointe s'avance vers le sud en forme de bastion et dans lequel pouvaient se masser secrètement les bandes des assaillants. Vindobona (Vienne) se trouve également sur un chemin transversal au Danube, par lequel pouvaient se présenter des envahisseurs descendus du nord par les plaines delà Moravie, ouvertes en un large couloir.
Plus à l'est, le triple fossé de séparation que présentent le Danube, la Drave, la Save, et le rempart des monts illyriens protégeaient suffisamment l'Empire ; mais le cours inférieur du Danube semblait inviter les incursions guerrières : là était le défaut par lequel le monde politique romain eût pu facilement être blessé à mort. En effet, la grande courbe du bas Danube, de la sortie des Portes de Fer à la diramation des embouchures, pénètre bien avant dans la péninsule thraco-hellénique et, par les plaines étagées qui la bordent au sud, conduit les populations riveraines du fleuve jusqu'aux passages des monts, d'où l'on peut redescendre aux plages de la mer Egée.
Le vaste territoire de forme elliptique, désigné aujourd'hui sous les noms de Roumanie danubienne et de Bulgarie, est une des régions de peuplement les plus avantageusement situées de l'Europe, grâce à la fertilité de ses campagnes, à l'abondance de l'eau qui les arrose, à la facilité des communications. Ces contrées de la Dacie et de la Mésie (Moesie), lointainement, célèbres parmi les peuples, ne pouvaient manquer d'être des lieux d'attraction irrésistibles pour les émigrants qui se présentaient successivement en grand nombre après des sécheresses prolongées ou par suite d'un refoulement des tribus pendant les époques de révolutions et de guerres.
Précisément, sous le règne de Domitien, les Daces étaient arrivés dans les belles plaines d'entre Carpates et Danube, et, fourrageant devant eux, repoussaient les habitants de la contrée dans les pays limitrophes, plus rapprochés de Rome ; les fugitifs apportant, eux aussi, la guerre et la dévastation, se dirigeaient vers l'ouest par les vallées de la Save et de la Drave ; du côté de l'Italie, on entendait déjà la terre résonner sous leurs pas.
Pour sauvegarder l'Empire, il était donc nécessaire de fermer à tout prix cette brèche de la frontière nord-occidentale. Trajan accomplit, acheva cette entreprise, en dix années de lutte, d'une manière tellement complète que toute la Dacie, y compris le versant intérieur de l'hémicycle des Carpates méridionaux, devint province romaine et même l'une des plus solidement rattachées à l'Empire. Les Daces, qui étaient probablement, sinon des Aryens, du moins des Aryanisés parlant une langue de même origine que le latin, arrivèrent à se persuader facilement qu'ils étaient des Romains ; ils en prirent le nom et en reçurent le langage. Si profonde fut l'empreinte que, plus tard, malgré la disruption violente de l'Empire, les invasions de tant de peuples et l'oppression exercée par Goths, Bulgares, Slaves, Bysantins et Turcs, le fond de la nation s'est maintenu conscient de l'influence romaine.
Le pays a même repris son nom de « Roumanie », tandis que le parler populaire, débarrassé en partie de ses éléments slaves, se rapproche de ses sœurs latinisées de l'Occident : la Dacie est, avec les Espagnes et les Gaules, la seule province dont la population se soit romanisée au point de garder à travers les siècles la langue du vainqueur. Encore de nos jours, dix-huit siècles après Trajan, les descendants des Daces font dater leur histoire du jour ou il franchit le Danube, au bord duquel on voit ses routes entaillées dans le roc. L'Empire était arrivé à la plus haute puissance et à la plus grande cohésion politique et militaire qu'il pût atteindre, sauf du côté des Germains, où des rivières et des forêts, bordées de forts aux lieux stratégiques, contenaient les tribus âpres au pillage, et du côté des Parthes, où une longue frontière indécise changeait continuellement, suivant la pression des peuples limitrophes et les hasards de la guerre ; le monde romain, coïncidant presque avec le monde civilisé, se présentait en son unité superbe, bien limité par l'océan ou par le désert, se confinant avec des territoires dont les habitants ne pouvaient être considérés par les légions que comme de véritables barbares.
C'est ainsi que vers l'extrémité nord-occidentale de l'Europe, au milieu des brouillards éternels, les Romains avaient négligé d'occuper l'Irlande, et qu'ils avaient, au nord de la Grande Bretagne, reculé devant l'œuvre difficile d'envahir la contrée des Pictes, vaste amas de rochers, coupé de vallées profondes. Pour annexer à leur domaine ce territoire pour eux sans valeur, il eût fallu en occuper les points stratégiques et le sillonner de routes difficiles à construire : ils préférèrent élever un mur de défense dans la partie la plus étroite de l'île pour laisser aux Pictes comme une sorte de bauge et protéger les régions du centre et du midi qui sont devenues l'Angleterre proprement dite.
Dès les premiers temps de la conquête, Agricola commença la construction d'un mur en terre battue bordé d'un fossé profond qui longe au sud la vallée de la Forth et qui allait rejoindre la Clyde : il n'en reste plus de vestiges bien nets que dans les parcs seigneuriaux, où l'on en conserve avec soin les pentes gazonnées. Mais ce mur, dit d'Antonin, d'après le prince qui l'acheva, était trop aventuré dans la direction du nord ; et celui qu'Hadrien fit élever plus tard laisse complètement en dehors de l'ancienne Bretagne des Romains le massif des Cheviot-Hills et toute la région de l'Ecosse méridionale, aux limites bien tracées. Du firth de Solway à la bouche de la Tyne, près de Wallsend. « Fin de muraille », le rempart continu, flanqué de retranchements et longé de fossés constituait une très sérieuse ligne de défense, non seulement par les obstacles artificiels qu'il opposait à l'ennemi, mais aussi par le double fossé naturel que formaient, au Sud, les rivières Tyne, affluent de la mer du Nord, et Irthing, qui se déverse dans le canal d'Irlande. Aussi les barbares du nord devaient-ils naturellement chercher à forcer le passage en suivant le faîte de séparation des eaux : de cette manière, ils arrivaient de plain pied, précisément, dans la partie la moins peuplée de l'isthme, où les surprises étaient les plus faciles. C'est au seuil, à Thirlwall, à six kilomètres au nord-ouest de Carvoran-Haltwhistle, que se pratiquèrent la plupart des brèches, et ce nom même, d'après quelques étymologistes, serait dû à cette circonstance : la première syllabe dériverait du mot anglo-saxon thirlian, qui a le sens de pénétrer[739].
Des solitudes de sable ou de rochers, avec la seule interruption formée par la vallée du Nil, limitaient tout le front méridional de l'Empire, des bords de l'Atlantique aux rives de l'Euphrate ; mais par delà même cette fin naturelle des terres habitables, on trouve les traces des conquérants du monde.
Les Romains avaient pénétré dans le désert ; ils connaissaient les terres sableuses ou pétrées, parsemées d'oasis, « comparables aux taches d'une peau de panthère » ; Cydamus, la moderne Ghadâmès, qui avait été connue des Grecs, puisque Duveyrier y découvrit une inscription en caractères helléniques, fut occupée par les Romains sous le règne d'Auguste et resta au moins pendant deux siècles et demi en leur pouvoir : sous Alexandre Sévère, il s'y trouvait encore un détachement de la IIIe légion Augusta, dont la fraction principale était cantonnée à Lambessa[740]. À cette époque, il devait donc exister des puits de distance en distance le long de cette route, car s'il y avait eu manque d'eau sur cette ligne, Cydamus eût reçu de Tripoli (Oea) sa garnison romaine. Le puits bien connu des caravaniers, dit Bir-er-Resouf-Cherf (Beressof), situé dans le désert, à moitié chemin de Lambessa à Ghadâmès, paraît avoir été construit par les Romains ; très probablement, il en existait d'autres plus au sud, qu'il s'agirait de déblayer et d'utiliser à nouveau[741].
Toutefois, si les aigles de Rome avaient pénétré dans les oasis lointaines et même poussé des reconnaissances jusque dans les régions avoisinant le lac Tzadé (E. Gallois), s'il est vrai que des monnaies aux effigies d'*Helena Augusta* et de *Constantius Cæsar* se soient infiltrées dans les bassins du Congo et du Zambèze, les légions laissèrent aussi, presque sans les entamer, des enclaves ethniques dans la région côtière, autant d'éléments de désagrégation future, lors du relâchement de la puissance centrale. Ainsi le mont Ferratus, le Djurjura de nos jours, leur résista constamment : on ne trouve, chez les Gaouaoua, pas une seule ruine de tour ou de maison, pas même un tombeau romain[742]. Il est surtout un mot duquel on abusé, celui de « grenier ». Sans doute, la province primitive d' « Afrique », plus peuplée que maintenant — mais nous ne savons en quelles proportions —, subvenait à l'alimentation de Rome, qui contenait dans ses murs un million ou un peu plus d'un million d'habitants durant l'époque de sa plus grande prospérité ; toutefois il ne paraît pas, d'après les recherches des économistes, que la quote-part de cette province dans les exportations de blé pour l'Italie ait dépassé un million d'hectolitres.
Or, de nos jours, la production en blé de la seule Tunisie s'élève en moyenne à près du triple de cette quantité, et depuis quelques, années l'exportation des céréales atteint précisément le total de l'ancienne expédition vers Rome[743].
Pour assurer l'unité de l'Empire en rapprochant les frontières et le centre et donnant aux armées la plus grande mobilité possible, il était nécessaire d'employer une grande partie des revenus impériaux à la construction et à l'entretien des voies de communication.
A l'époque de Trajan et de son successeur Hadrien, grand voyageur s'il en fut, les belles routes pavées où passaient sans accident les chars et les machines de guerre constituaient un ensemble admirable, offrant le témoignage le plus éloquent de la puissance de l'Empire et de sa civilisation supérieure. Le réseau des routes romaines était destiné à embrasser le monde et s'étendait réellement jusqu'aux limites des terres inconnues. Les rangées de dalles sonores se continuaient de mer à mer, de Brundusium (Brindisi), sur les plages adriatiques, à Bononia (Boulogne), sur la côte de l'océan gaulois, et même en pleine Germanie marécageuse et sylvestre par delà l'Ems et la Weser jusqu'à l'Elbe, et se rattachaient en Batavie à tout un système de canaux. La voie se déroulait, souvent rectiligne — en Britannie, sur 292 kilomètres, de Lincoln à la côte sud, traversant Cirencester et Bath, la route romaine ne s'écarte pas de plus de 10 kilomètres d'une ligne droite joignant les deux extrémités —, voie exactement mesurée par les bornes militaires, avec des étapes réglées, des postes et des relais pour les empereurs, les généraux et les hauts fonctionnaires de l'Etat.
La route majeure se prolongeait sur les rives opposées des mers, d'un côté à travers la Grande Bretagne jusque dans les pays des Calédoniens, de l'autre côté par l'Illyrie aux bords de la mer Egée, et plus loin, dans l'Asie mineure et en Syrie. De même, une route sans lacune, franchissant Pyrénées et Jura, Rhône et Rhin, unissait Cadiz à Vindobona.
On peut juger du bon état des routes et de l'excellence du commissariat par la marche de Septime Sévère, ramenant toute l'armée pannonienne des bords du Danube à ceux du Tibre, au pas de 32 kilomètres par jour avec tous ses bagages et son armement. Si bien tracées étaient la plupart de ces routes qu'elles continuèrent d'être utilisées pendant les siècles du moyen âge, en dépit du manque de tout entretien, et presque toutes répondaient si bien aux conditions économiques du pays qu'il a fallu les reconstruire suivant les mêmes itinéraires. La mesure de la régression qui se produisit dans le monde européen par suite de l'effondrement de la civilisation romaine nous est fournie par ce fait que les voies romaines en Espagne, dans les Gaules, en Angleterre suffirent amplement au commerce pendant les siècles du moyen âge et qu'on n'eut à les compléter qu'aux temps comparativement modernes.
Les noms qu'on donne aux grandes routes dans les pays germaniques et en Angleterre rappellent encore le travail des constructeurs romains : les « strates » de pierres superposées pour l'établissement de la chaussée nous expliquent les termes de *strasse*, *straat*, *street* ; quant au mot anglais *highway*, il provient de ce que les routes étaient en effet élevées au-dessus du sol, en véritables remblais[744] ; on peut encore voir au sud-ouest de Old Sarum (Salisbury) une chaussée de cinq mètres de large qui, sur sept kilomètres de parcours, domine la plaine de près de deux mètres.
D'ailleurs, il ne faut pas oublier que nombre de routes attribuées uniquement aux Romains avaient été déjà frayées, même dallées par des peuples commerçants plus anciens : en Allemagne, notamment, on signale des chemins pavés qui existaient avant l'arrivée des légions romaines, suivant pour la plupart les dos de pays marqués par des rangées de tombelles.
Au travail matériel de la construction des routes correspondait le travail intellectuel de l'œuvre cartographique. Pendant les trois derniers siècles de l'Empire romain et toute la durée du moyen âge, les tables de Claude Ptolémée, dressées il y a dix-sept siècles et demi, servirent de règle à tous ceux, Européens ou Arabes, qui cherchaient à se rendre compte de la forme des terres et des mers.
Les principales voies romaines d'Angleterre portaient certains noms par lesquels elles furent connues durant tout le moyen âge. Ainsi, d'après Th. Codrington (*The Roman Roads in Britain*), Watling Street conduisait de Dover à Ribchester par Wall, puis en Écosse par Binchester et Melrose, — Erning Street allait de Londres à Carlisle par Lincoln et York, — Foss Way était la route droite de Lincoln à la côte sud, près d'Exeter, correspondant, nous dit M. Ch. Barrois, à une route gauloise qui aboutissait à l'Abervrach.
L'illustre astronome avait tâché de fixer la position réelle des lieux par leurs coordonnées de longitude et de latitude : c'est en effet la seule méthode scientifique, et à ce point de rue, le progrès accompli dans la détermination géographique des localités était inappréciable ; mais les observations précises n'ayant pas encore été faites, les notations prétendues astronomiques étaient fausses, supposées, et la carte de Ptolémée eût gagné à être dessinée uniquement d'après les itinéraires des voyageurs, avec indications des directions et des distances[745].
Tandis que les routes donnaient l'unité matérielle, l'unité politique et morale se faisait aussi par l'accession de plus en plus nombreuse des cités et des provinces aux mêmes droits que Rome. L'égalité s'établissait peu à peu dans l'empire. Pendant la période de conquête, toutes les villes, toutes les nations qui avaient accru successivement l'ensemble des possessions romaines, même celles qui ne s'étaient pas livrées à merci mais avaient reçu le titre d'alliées, restaient privées de tout droit, de toute initiative ; la protection de leurs dieux les avait abandonnées ou du moins ceux-ci étaient subordonnés à la « majesté romaine » : hier toutes-puissantes, les divinités protectrices des cités perdaient désormais leur autorité devant un magistrat, un proconsul agissant au nom de Rome. Un citoyen désigné par le Sénat recevait le pays en curatelle, il en faisait sa charge, son affaire personnelle, c'est dans ce sens que s'employait le mot *provincia*[746]. Muni de l'*imperium*, c'est-à-dire du plein pouvoir, de la souveraineté, ce citoyen représentait en sa personne tous les droits et privilèges de la République ; il commandait à la force armée et rendait la justice suivant sa seule volonté : « aucune loi ne pouvait s'imposer à lui, ni la loi des provinciaux, puisqu'il était Romain, ni la loi romaine, puisqu'il jugeait des provinciaux ». Il était la loi vivante, publiait un édit, dressait un code personnel à sa volonté. Ses sujets étaient des étrangers, ils tombaient dans la condition de l'ennemi contre lequel tout était licite, qui n'était ni mari, ni père, ni maître de sa propriété, il ne pouvait être tout cela que par tolérance.
Pour redevenir homme, pour rentrer virtuellement dans la société, le vaincu n'avait donc qu'un seul moyen, une seule ambition qui lui fût ouverte, l'entrée dans la cité romaine. Ce fut là le fond de l'histoire, et l'on vit successivement des fonctionnaires, des classes, des cités, des nations acquérir ce droit précieux sans lequel l'homme n'avait pas d'existence virtuelle. Pour obtenir ce résultat, on allait jusqu'à se vendre comme esclave à un citoyen romain, car l'affranchissement dans les formes légales conduisait au droit de cité[747]. Evidemment, tout régime municipal autre que celui de Rome était condamné à périr : toute vie réelle s'en détachait pour se concentrer dans la grande cité, en prévision du jour où, sous Caracalla probablement, tous les sujets furent admis au nombre des citoyens. Mais bien avant lui, ce résultat final était présagé par la morale et la philosophie qui dirigeaient les esprits supérieurs. L'empire romain arrivait à l'unité ; une seule loi, une seule volonté réglait les destinées de millions d'individus dispersés aux quatre vents des cieux, de l'estuaire de la Solway aux cataractes du Nil, des uadi marocains à la Maréotide. Quel contraste entre cette conception de l' « État, un et indivisible », et l'idéal grec qui se réalisait dans l'autonomie de centres indépendants ! Aristote, dans un recueil de constitutions, avait décrit les institutions politiques d'au moins 158 États — 161, 240, 245, 250 d'après les divers auteurs — réunis sur un espace dix fois plus petit que l'empire romain[748].
L'enseignement d'Epicure et celui d'Epictète avaient prévalu chez les Romains que le régime impérial détournait de l'action et qui n'en restaient pas moins préoccupés du bien public. Jamais la haute doctrine des stoïciens ne fut professée en aucun pays par un plus grand nombre de penseurs et n'eut une action plus considérable sur la direction morale de la société. Et cependant, tous les hommes de valeur étant écartés par la suspicion des maîtres, ils devaient se renfermer en eux-mêmes, rester à part de la société active, chercher la satisfaction de leur esprit dans le monde discret de la pensée, dans les nobles entretiens avec d'autres hommes d'élite, et souvent même, quand il leur était impossible de vivre avec dignité, chercher tranquillement un asile dans la mort : la vie du stoïcien de Rome avait fréquemment le suicide pour fin logique et presque normale. Sa doctrine était trop haute pour qu'il pût agir sur un peuple ayant encore les vices de l'esclavage et soigneusement entretenu dans le parasitisme par les fêtes et les distributions de vivre. Le stoïcisme devait rechercher l'ombre : *umbratilia studia*, ses études se faisaient sous le branchage épais des arbres. Mais l'influence ne s'en faisait pas moins sentir, grâce à la puissance de la vérité, à l'ascendant que donne aux hommes convaincus la conformité de leur conduite avec leur morale.
« Ce n'est ni la famille, ni la cité qui unit les hommes, disait Zenon, c'est la vertu ». Et les stoïciens romains reprenaient la pensée des stoïciens grecs : Sénèque ne reconnaît pour patrie que « l'enceinte de l'univers »[749]. Joignant le plus souvent l'exemple au précepte, ils enseignent que « tous les hommes, les esclaves aussi bien que les autres, étaient composés des mêmes éléments, avec mêmes sens et même raison, issus du même principe suprême, semblables entre eux et originairement égaux » ; ils disent que la nature prescrit à l'homme d'aider toujours son semblable, « tous les humains étant liés en une société d'amour » ; *societate caritatis natura conjuncti* ; ils voient dans l'ensemble du monde une seule cité « commune aux hommes et aux dieux » ; ils vont même jusqu'à prétendre que l'oubli des injures est supérieur à la vengeance, ce plaisir des anciens dieux, et que la douceur et le pardon conviennent à une âme généreuse[750]. De pareilles pensées, en si parfait désaccord avec la politique jalouse et cauteleuse des maîtres, devaient attirer la persécution sur les hommes qui les professaient ; d'autre part, elles restaient ignorées de la masse populaire, et cependant elles finirent par exercer un tel ascendant moral que l'on put assister à cet étrange spectacle, la conversion des empereurs à la doctrine stoïcienne : des Antonin et des Marc-Aurèle montèrent sur le trône du monde. Peut-être la philosophie trou va-t-elle des adeptes si haut placés parce que ceux-ci n'avaient pas à craindre que la multitude des sujets osât les prendre au mot et discuter avec eux la réalisation de tous ces beaux principes d'égalité entre les hommes. Cette noble condescendance d'un empereur s'abaissant en paroles jusqu'aux manœuvres et portefaix, qui n'en restaient pas moins dans la foule, n'était-ce pas là une grandeur de plus pour les maîtres divinisés ?
Du moins la pose était fort digne et les Antonin jouèrent bien leur rôle. A maints égards, la « paix romaine » est une des grandes époques de l'humanité et, pendant les dix-sept ou dix-huit cents ans qui se sont écoulés depuis, les hommes n'ont pas retrouvé un cycle de l'histoire qui présente la même ordonnance, la même beauté harmonique dans tous ses éléments essentiels. On eût pu croire alors que le monde romain était devenu virtuellement le monde entier et que la concorde universelle allait réunir tous les hommes sous l'autorité d'un seul qui aurait été, en réalité, non un être mortel de chair et d'os, mais le représentant d'une grande idée, celle de l'union confiante et pacifique. Ne vit-on pas alors des rois barbares, éblouis par le rayonnement de l'empire, demander qu'on les accueillît en clients enthousiastes et dévoués ? Une légende, qui s'appuie sur un document obscur des annales chinoises, parle même de l'accueil empressé qu'aurait fait l'empereur de Chine à des marchands occidentaux, venus au nom d'Antoun ou Antonin. Le premier contact se serait alors produit entre l'Occident et l'Extrême Orient, annonçant ainsi, comme par une sorte de prophétie, un futur cycle mondial d'une ampleur plus grande encore que celle de ce premier empire que l'on croyait universel.
Il est donc naturel que l'on se repose dans l'étude de l'histoire humaine à cette période si remarquable où, pour la première et l'unique fois dans les annales de l'Humanité, tous les peuples participant à la civilisation commune ont constitué un certain ensemble politique, reconnaissant les mêmes lois, regardant vers un même foyer de vie. Toutes les forces du monde connu s'étaient concentrées sur les « Sept Collines », au pied des montagnes du Latium. Un prodigieux groupement d'énergies avait réalisé, du moins en apparence, la grande unité mondiale. Mais cette unité cachait en soi les éléments de discorde et de séparation nouvelle. Au mouvement de synthèse allait succéder celui de l'analyse et d'une analyse terrible par laquelle les nations devaient être passées comme au creuset, avant qu'elles pussent tendre de nouveau vers l'idéal d'une deuxième unité. Les milieux géographiques différents reprirent leur influence plastique sur leurs habitants lorsque des populations barbares, non encore romanisées, n'ayant pas conscience d'une culture commune, furent soumises à leur action. La désorganisation provenant de ces apports extérieurs vint s'ajouter au détraquement qui se produisait à l'intérieur par suite de l'usure des organes, et de nouvelles formations apparurent, introduisant des éléments plus nombreux, une complexité plus grande dans le corps politique et social.
** Chine. Notice historique
Les plus anciens noms de princes — tels Fu-Chi et Chin-Nung, seuls vestiges que la tradition livre de l'existence de leurs peuples, — nous ramènent à environ trente siècles avant notre ère, mais la liste acceptée par tous les historiens ne débute qu'un millier d'années plus tard et énumère les empereurs groupés en dynasties, dont la 22e occupe actuellement le trône de l'Empire du Milieu.
On ne peut prétendre à l'exactitude complète pour les premières dates de l'histoire de Chine ; les divergences d'opinion sont pourtant beaucoup moindres que lorsqu'il s'agit des Pharaons ; de plus, toute incertitude est levée dès une époque contemporaine des débuts de la chronologie grecque : une éclipse décrite avec une grande netteté par les annales chinoises, et dont les phases ont été reconstituées par le calcul rétrospectif des astronomes européens, permet d'affirmer que depuis l'an 775 avant Jésus-Christ (1re Olympiade, − 776) et durant 2 680 années (jusqu'en 1905), la véracité des dates chinoises est parfaite.
Le texte donne les renseignements que l'on possède sur Naï-khun-ti, dont on rattache le nom à celui des Nakhonte de Suse ; après lui vinrent Yau, puis Chun le laboureur (vers − 2250), connus surtout par les travaux géographiques et agricoles de leur ministre Yü.
Ce même Yü, adopté par son prédécesseur, ouvre la série des empereurs classiques : sa dynastie (Hsia) occupe le trône de − 2204 à − 1766 ; les Chang lui succèdent ; puis la 3e famille (Tchéu) reste pendant plus de 800 ans au pouvoir (− 1123 à − 249) avec un interrègne de 14 années (− 841 à − 827), connu sous le nom de « Entente Pacifique ».
Peu après vécurent les trois grands philosophes chinois, contemporains d'autres penseurs grecs et hindous. Lao-tse, le « vieillard-enfant », ou Lipe-yang (− 604 à − 520), naquit dans le Honan ; le taoïsme se réclame de sa doctrine, bien qu'il n'y ressemble guère plus que christianisme et buddhisme aux paroles du Christ et du Buddha. Khung-Fu-tse, ou Confucius, naquit à Kiu-fu, dans le Chan-tung ; les disciples se pressèrent autour de lui par milliers, et l'influence d'aucun autre sage ne peut être comparée à la sienne. Meng-tse, Mencius (− 400 à − 314), né à Tseu, également dans le Chan-tung, sut imprimer sa personnalité à la diffusion de l'enseignement de Khung-Fu-tsien. À ces noms, ajoutons, celui de Sz-ma-tsien, l' « Hérodote chinois », qui, vers − 100, écrivit l'histoire de la Chine jusqu'à son temps.
Vers la fin de la 3e dynastie, le régime féodal divisait le pays ; Chi-Hoang-ti (Tsin-chi, Ching-ti) rétablit l'unité, il veilla à la construction de la « Muraille » et se rendit aussi célèbre en ordonnant la destruction des anciens livres (− 213) ; mais, ironie du sort, sa dynastie, la 4e, ne survécut que sept années à cet acte insolite qui devait inaugurer une ère nouvelle.
La période de la 5e dynastie (Han, − 202 à + 226) est très troublée. Wu-ti, roi fastueux, règne de − 140 à − 86 ; Wang-Mang, usurpateur, occupe le pouvoir de 9 à 24 après J.-C. Avec Kuang-Wu (25 à 67), la succession légitime est rétablie et Ming-ti (57-75) donne un nouvel éclat à sa famille. C'est sous son règne que les annales citent le buddhisme pour la première fois. En 211, l'Empire du Milieu se fragmente en trois royaumes et, pendant plusieurs siècles, la confusion gouvernementale est extrême, on ne compte pas moins de sept dynasties pendant l'espace de 353 ans. En 589, Yang-ti, de la famille Sui, reconstitue l'unité, et en 618, la dynastie Tang, dont Tai-tsung (627-650) est le plus illustre représentant, monte sur le trône.
** Chapitre XI. Orient chinois
Les variations du régime agricole et du droit des agriculteurs à la gérance de leurs terres, c'est en cela que se résume l'histoire vraie de la « Fleur du Milieu ». Les divers événements politiques n'en sont que des conséquences naturelles ou de simples incidents.
*Communications à travers l'Asie. — Monts, déserts et villes mortes. — Populations et occupations. — Terres des herbes, Mandchourie, Tibet. — Voyage des Bak. — Campagnes chinoises. — Terres jaunes. — Hoang-ho et Yangtse-kiang. — Agriculteurs et empereurs. — Famille, philosophie et histoire. — Corée. — Origines japonaises*
Tandis que les phénomènes de l'histoire se déroulaient autour du bassin de la Méditerranée et que les tribus succédaient au tribus, les cités aux cités et les nations aux nations, produisant de siècle en siècle des changements de nature diverse, progrès et regrès, dont le souvenir s'est conservé plus ou moins explicitement dans nos annales, des évolutions de même ordre s'accomplissaient dans les autres régions de la planète alors inconnues des historiens de langue grecque et latine. Les moyens actuels d'investigation dans le passé ne permettent que des hypothèses sur les événements qui eurent lieu dans les continents et dans les îles lointaines, par delà les mers ; du moins savons-nous que les conditions géographiques du milieu, si différentes qu'elles aient pu être dans leur infinie complexité, ont déterminé cependant la vie des peuples de ces contrées suivant des procédés analogues à ceux qu'a développés la civilisation méditerranéenne.
L'ignorance cinquante fois séculaire dans laquelle les hommes de l'Occident vécurent au sujet de leurs frères de l'Orient explique comment on a pu s'imaginer, depuis que les récits de Marco Polo révélèrent la Chine à l'Europe, qu'il n'y avait jamais eu pendant le cours de l'histoire de relations directes entre les deux versants, atlantique et pacifique, de l'Ancien monde, et que deux humanités distinctes, l'une la blanche, et l'autre la jaune, s'étaient développées parallèlement dans leurs continents respectifs. Quelle que fût la théorie professée relativement aux origines premières, on s'en tenait comme à un fait incontestable à celle de la parfaite indépendance réciproque de deux races foncièrement différentes. Mais les recherches de la science contemporaine ont démontré l'existence de routes bien tracées entre l'Occident et l'Orient, et, sur chacun de ces chemins, elles ont trouvé des marques évidentes d'un va-et-vient des nations, quelquefois très actif, bien que les annalistes du temps n'en aient point fait mention. En outre, l'étude plus approfondie de chaque peuple, de ses légendes et de ses lambeaux d'histoire, de ses mœurs, de ses coutumes, de ses connaissances et de ses procédés industriels a permis de constater des phénomènes de filiation directe et d'enseignement mutuel entre ces nations considérées jadis comme tout à fait à part en des milieux fermés. Désormais on ne saurait plus nier la parenté première entre le monde occidental et le monde chinois.
D'abord l'étude du relief géographique montre que, pour la facilité des communications, le versant oriental de l'Ancien Monde est bien rattaché au versant occidental. À cet égard il est beaucoup plus favorisé que ne l'est la péninsule indienne, presque fermée du côté de la terre, accessible seulement du côté de la mer. Autrefois l'Inde n'était en relations directes avec l'Asie antérieure et avec l'Europe que par l'intermédiaire de la Bactriane ; les déserts de l'Iranie forçaient les voyageurs à faire un détour par le nord et à traverser deux fois le diaphragme montagneux, à l'est par la route afghane de Kabul et du col de Bamian, à l'ouest par la trouée de Merv et les autres cols du Seuil des Turkmènes. Plusieurs voies naturelles s'ouvrent, au contraire, du bassin de la Caspienne et de l'Aral vers la Chine, les unes franchissant les Pamir, très pénibles d'accès et cependant praticables, les autres contournant le Tian-chañ et difficiles uniquement à cause de la longueur du trajet. De ce côté du nord, dans les steppes, la route, est largement frayée pour des nations entières.
Au sud, il est vrai, il pourrait sembler que les prodigieuses barrières des Pamir ou « plateaux glacés » fussent de nature à empêcher toute communication directe entre l'Occident et l'Orient de l'Asie. Comme nouées les unes aux autres, les diverses arêtes des monts se trouvent juxtaposées, pressées, comprimées, mêlées par leurs massifs latéraux, de manière à former une énorme succession de remparts occupant un millier de kilomètres du sud au nord, des plaines du Pundjab aux steppes du Ferghana. En cette partie du continent, une traversée directe dans le sens du méridien terrestre ne put jamais s'entreprendre antérieurement à l'époque moderne qui fournit aux voyageurs des ressources en confort inconnues jadis ; tant de crêtes se succèdent, barrant l'horizon de leurs roches et de leurs glaciers, que les oiseaux eux-mêmes, dans leurs migrations aériennes, ne les franchissent point directement et les contournent par l'angle sud-oriental, de manière à ne voir sous eux qu'une étroite saillie de pointes et d'arêtes neigeuses entre les vallées profondes striées de verdure. Mais de l'ouest à l'est, des vallées affluentes de l'Oxus à celles du Tarim, les voyageurs purent toujours se risquer de l'un à l'autre versant pendant la saison favorable, grâce à la disposition des coupures d'érosion qui, de part et d'autre, entaillent parallèlement la masse du plateau, dont la largeur moyenne en ces régions est d'environ 500 kilomètres.
Pour des masses considérables d'hommes, ces étendues neigeuses des Pamir, parsemées de lacs, rayées de moraines, furent toujours infranchissables, même en été : la nature y était trop âpre, le vent trop dur, et les rares pasteurs conduisant leurs troupeaux dans les fonds auraient eu trop peu de ressources pour entretenir les visiteurs. Mais quoique ces hauteurs dussent apparaître aux gens de la plaine comme la région de la froidure et de la mort, il fallait pourtant que de hardis voyageurs cherchassent à se frayer un chemin à travers leurs steppes glacées : il le fallait puisqu'il y avait appel de l'un à l'autre versant. Les pasteurs qui parcouraient les hauts pâtis pendant les quelques mois de la belle saison trouvaient de chaque côté, à l'issue des gorges, des campagnes peuplées, des villages et même des villes dont les habitants se maintenaient, grâce à eux, en relations mutuelles. D'ailleurs la meilleure preuve de l'existence de ces communications est que, sur les versants opposés des Pamir, la population parait avoir eu les mêmes origines. Quoiqu'ayant varié de part et d'autre pendant le cours des siècles, elle a parcouru la même évolution par les mœurs, la langue, l'ensemble de la civilisation.
Aux premiers temps de l'histoire, c'étaient des Aryens, des Indo-Européens qui peuplaient les vallées de l'est et de l'ouest ainsi que les plaines sous-jacentes, tandis que de nos jours, les habitants sont principalement des Turco-Mongols, à la fois dans le Turkestan russe (Khiva, Bokhara, Ferghana, etc.) et dans le Turkestan chinois (Kachgarie ou bassin du Tarim) ; cependant on trouve sur les deux penchants du faîte quelques tribus aryennes et des agglomérations « tartares » très mélangées[751]. Le haut seuil de partage entre l'Occident et l'Orient n'avait donc pas été un obstacle infranchissable pour les peuples d'origine différente et pour leurs civilisations respectives.
D'après le témoignage unanime des habitants, les documents historiques et les traces laissées par des courants d'eau maintenant taris, il semble incontestable qu'à notre époque se produise en Asie centrale un assèchement du sol, ou que ce phénomène corresponde à une phase de la dessiccation définitive de notre planète, ou qu'il s'agisse d'un balancement climatique dont la période s'étendrait sur plusieurs milliers d'années. Quoi qu'il en soit de ce problème, un des plus complexes de ceux qui se présentent à l'étude du géographe, on peut affirmer que dans les temps lointains, le va-et-vient des voyages était beaucoup plus actif que de nos jours entre les deux versants asiatiques. Il n'est pas douteux que le bassin du Tarim, encore très important comme lieu de passage, fut autrefois beaucoup plus habité que dans la période contemporaine et qu'il offrait par conséquent des ressources plus abondantes au commerce de l'Occident avec l'Orient à travers le faîte de l'Asie.
Nombreuses sont les villes mortes que Sven-Hedin et autres explorateurs modernes ont découvertes au milieu des sables envahissants, en des endroits où maintenant l'homme ne pourrait trouver sa subsistance. Il est vrai que le déplacement des cours d'eau a pu, en maintes circonstances, amener la migration des habitants et l'abandon total des cités ; mais elles se seraient reconstituées ailleurs si les eaux des rivières descendues du Kuen-lun ne s'étaient partiellement taries : le même Keria-daria qui fournissait d'eau de grandes villes populeuses ayant plusieurs kilomètres de tour ne traverse plus la plaine que pendant une faible partie de l'année, et, sur la partie moyenne de son cours, là où la population se pressait sur les bords, seules quelques familles de bergers savent préserver contre les sables les points d'eau où leurs troupeaux peuvent s'abreuver.
La ville ruinée à laquelle les chameliers donnent spécialement le nom de Takla-makan, la première de celles qui ont été retrouvées dans ce désert, aurait pu contenir des habitants par milliers. D'après les objets qu'on y a découverts : boiseries, statuettes et peintures, on peut affirmer que cette « Pompéi asiatique » est vieille d'au moins mille ans, probablement antérieure à l'invasion musulmane du huitième siècle, et qu'elle était peuplée de buddhistes : nombre de figures présentent des types aryens aussi bien caractérisés que ceux des Persans, d'autres sont marquées d'un trait jaune à la naissance du nez, comme des millions d'Hindous. Des roues de char trouvées dans le sable des dunes prouvent que le pays fut pourvu jadis de routes carrossables[752]. D'après les explorateurs américains, plusieurs agglomérations humaines se seraient succédé dans ces régions, succombant l'une après l'autre au retrait graduel des eaux douces vers le Kuen-lun et au terrible vent du nord-est : la dernière de ces villes aurait été abandonnée il y a une soixantaine d'années seulement[753].
Plus à l'est, à la porte du vaste cirque montagneux qui entoure la Kachgarie d'un rempart régulier de plus de deux mille mètres de hauteur et qui n'est plus habité que sur une zone elliptique de cinquante à cent kilomètres de largeur, entre le désert et les neiges, Sven-Hedin a retrouvé une autre ville qui, suivant les fragments d'écriture découverts dans les ruines, n'est autre que Lu-lan, dont on connaissait le nom par les livres chinois et qu'on cherchait sensiblement au nord de sa position véritable. Lu-lan se trouve sur une ancienne berge du Lob-nor, cette nappe d'eau errante que les voyageurs dessinent maintenant à une centaine de kilomètres plus au sud que les cartographes chinois d'il y a mille ans. Les conditions géographiques du pays ont donc complètement changé ; deux ou trois constructions en briques, des poutres en bois de peuplier rongées par le sable, des médailles et objets divers, des papiers écrits et des bâtonnets recouverts de caractères, voilà tout ce qu'il reste de cette ville, florissante il y a quinze siècles[754]. De nos jours, la dénudation due au vent est telle qu'on cherche vainement aux alentours une motte de terre végétale.
Enfin, à Turfan et aux environs, les fouilles de Grünwedel et von Lecoq ont mis à jour des terres cuites, des fragments de statues, des fresques et des manuscrits, débris divers sur la foi desquels on peut affirmer l'influence grecque et indoue en ces régions de l'Asie centrale[755].
Ainsi les routes qui traversent les Pamir de l'une à l'autre plaine furent jadis assez activement suivies par les marchands, et, grâce aux jalons qui se montrent de distance en distance sur ces voies antiques de communication, les géographes peuvent tenter d'en indiquer approximativement le tracé. D'abord, il est certain que les gisements de jade, cette pierre encore considérée comme précieuse par les Chinois, mais bien plus appréciée aux époques préhistoriques, marquaient un des lieux d'étapes importants de l'une des anciennes voies. Les annales chinoises mentionnent fréquemment le pays de Khotan, c'est-à-dire l'angle sud-occidental des plaines que traverse le Tarim, et en célèbrent la capitale sous le nom de Yu-thian, à cause du *yu* ou jade que l'on ramasse dans les trois rivières convergentes descendues du Kuen-lun : ces trois cours d'eau étaient connus sous le nom de Rivières du Jade blanc, du Jade noir et du Jade vert, et les anciennes dénominations chinoises se retrouvent partiellement sous les formes turques actuelles[756].
On sait que les propriétés magiques attribuées au jade en faisaient autrefois un des joyaux les plus richement payés par les souverains non seulement en Chine, mais aussi dans les pays de l'occident : les haches en néphrite que l'on trouve dans les tombeaux de l'âge de pierre avaient protégé les héros dans les combats de la vie : placées à côté de leur corps, elles devaient les défendre contre les mauvais génies pendant les longs âges du repos et du silence.
Or, c'est du Khotan que venait la plus précieuse des pierres, le jade blanc,porté jadis par les marchands jusqu'aux plus lointains royaumes : aussi, à moitié chemin entre l'Atlantique et le Pacifique, les hautes vallées du Tarim où l'on recueille les admirables cailloux furent-elles le centre de ce commerce. À l'époque où la contrée, alors très populeuse, était le lieu de rendez-vous des marchands, la récolte du jade, qui se faisait après chaque grande crue, était inaugurée par le souverain comme une cérémonie religieuse, et les plus beaux galets devaient être portés à son trésor. Des carriers exploitaient aussi directement les roches de syénite et de micaschiste pour en extraire les veines de jade : c'est une industrie qui reprendra quelque jour.
Du grand marché de Khotan vers l'Occident, la voie historique suivie de tout temps est facile à reconstituer dans sa direction générale. Se détachant de la route de la vallée qui, encore de nos jours, porte le nom turc de Kara-kath ou du « Jade noir » et remonte vers un col formidable (5 568 m.) du Karakorum, « Noirs Escarpements », pour redescendre ensuite vers l'Indus, le chemin de l'Occident, que l'on pourrait appeler « la Route du Jade », longe à l'ouest et au nord-ouest la base des montagnes jusqu'à l'endroit où s'est élevée la ville de Yarkand, lieu de marché qui, de tout temps comme de nos jours, était fréquenté par Chinois et Mongols du lointain Orient, gens de Kachmir et de l'Inde, et Aryens plus ou moins mélangés, originaires d'outre Pamir. Il s'y trouvait encore naguère cinq mille individus des vallées occidentales ayant traversé le « Toit du Ciel »[757]. À partir de Yarkand, l'itinéraire des marchands, contournant au sud le massif dominateur du Mustagh-ata, franchit plusieurs vallées et les arêtes intermédiaires, plutôt que de s'engager dans une cluse longitudinale, passe devant un des nombreux *Tach-kurgan* ou « amas de pierres » qui parsèment la contrée, et se trifurque pour descendre à l'ouest en diverses régions que parcourent les hauts affluents de l'Oxus, et gagner la Bactriane.
Au nord des Pamir, une autre voie naturelle, beaucoup plus nettement tracée que celle du midi, mettait en communication les deux versants de l'Ancien Monde : utilisant une vallée qui s'ouvre comme une large fosse dans la direction de l'est, entre les deux arêtes parallèles de l'Alaï au nord et du Trans-Alaï au sud, cette route aboutit à une large plaine d'une altitude de 3 000 mètres environ, où la ligne de partage des eaux n'est marquée par aucune saillie.
Les deux rivières qui s'écoulent vers les points opposés de l'horizon portent le même nom, Kizil-su, « Eau rouge », à cause des alluvions qu'elles entraînent. Le Kizil-su oriental entre dans la plaine à l'endroit où se trouve actuellement la cité de Kachgar, centre nécessaire de population, indiqué par sa position même comme lieu de rencontre entre les hommes. D'autres voies naturelles viennent y rejoindre celle qui emprunte la fosse de l'Alaï.
Suivant les va-et-vient des centres de puissance dans le monde occidental, le mouvement du trafic entre les deux versants asiatiques devait se porter de Kachgar, soit vers la vallée des « Eaux rouges », soit, plus au nord, vers Och, par un des cols qui relient le Ferghana ou haute plaine du Jaxartes au bassin du Tarim. Il semble que, pendant le cours de l'histoire, le chemin le plus fréquenté fût celui qui porte le nom turc de Terek-davan et dont le sentier va rejoindre la haute vallée du Kizil-su oriental. La richesse naturelle des campagnes du Ferghana ajoutait en cet endroit à la puissance d'attraction du commerce, et les annales s'accordent pour la plupart à décrire ce passage comme celui par lequel les soies de la Chine étaient expédiées de toute antiquité : si la route méridionale des Pamir peut être désignée spécialement comme la « Route du Jade », celle qui passe au Terek-davan est par excellence la « Route de la soie » ; de nos jours encore, bien que toutes les conditions du commerce aient été changées par les chemins de fer et les paquebots maritimes, les Russes importent des soieries chinoises par cette entrée des montagnes de l'Asie centrale.
La route de Terek-davan, qui, d'après Kostenko, ne dépasse pas 3 140 mètres au seuil le plus élevé (3 861 d'après Regel), est relativement si facile d'accès que, des deux côtés, dans l'empire russe et dans l'empire chinois, on a dû la barrer par des fortifications. Elle a pu servir dans une certaine mesure au passage des émigrants, puisque, lors de la conquête chinoise, au milieu du dix-huitième siècle, les soldats turcs de la Kachgarie s'enfuirent en masse par cette brèche des montagnes, mais sans pouvoir tous atteindre l'autre versant. Les cadavres s'entassèrent au milieu des neiges[758].
La ville d'Och, au bord d'un affluent du Jaxartes, doit à sa situation sur un chemin des peuples la gloire d'être considérée comme l'ancienne résidence de Suleïman ou Salomon, le roi magicien qui possédait de prodigieux trésors et commandait aux génies de la terre et du ciel : le souvenir de la prospérité due jadis au commerce se perpétue sous forme de légendes bizarres qui se localisent autour d'un rocher à quatre pointes que l'on appelle le « trône » ou le « tombeau » de Salomon.
De nos jours, la seule voie carrossable de la région est celle qui, rendue nécessaire par les lois de la conquête et de la stratégie des frontières, recoupe normalement toutes les sentes parcourues par les commerçants et passe d'Och à Pamirsky-Post par-dessus trois rangées de hautes montagnes, les traversant du nord au sud à des altitudes de 3 540 (Alaï, col de Taldyk), de 4 270 (Transalaï, Kizil-Art) et de 4 682 (Ak-Baïtal)[759].
À l'est de Kachgar, d'autres voies, qui viennent des steppes du Turkestan occidental à travers ou par contournement des multiples arêtes du Tian-chañ, rejoignent la grande route des nations qui longe, sur un développement total d'environ 2 000 kilomètres, la base méridionale du grand système orographique. Cette route des migrations, dont le nom chinois Tian-chañ-nan-lu, c'est-à-dire le « Chemin sud des Monts Célestes », expose nettement la valeur historique, est souvent désignée dans les annales sous la dénomination de « Route impériale ». C'est en effet l'itinéraire obligé des peuples et des armées en marche entre la Chine proprement dite et l'amphithéâtre des monts que ferment les Pamir entre le Kuen-lun et les Tian-chañ. En cet énorme parcours, la Route impériale, interrompue vers l'est par des sables mouvants, des marais, des laves, des salines, se double de voies parallèles qui passent au nord entre les arêtes du Tian-chañ, orientées d'une manière générale de l'ouest à l'est. De savoureux pâturages remplissent les bassins intermédiaires, où des millions d'hommes, poussant devant eux des millions d'animaux, se réunirent parfois en de grandes migrations à travers l'Ancien Monde : chacune des vallées se continue de l'un à l'autre versant par un seuil, qui, suivant les avantages ou les difficultés d'accès, servit, pendant la période historique, de passage à des masses d'hommes plus ou moins considérables. Quelques uns de ces cols, redoutés à cause de leurs glaciers crevassés, de leurs neiges glissantes, ne sont visités que par de rares voyageurs : tel est le seuil de Musart[760], que domine à l'ouest le formidable Khan-tengri ou « Roi des cieux ». D'autres vallées invitent au contraire par la douceur de leurs pentes recouvertes de gazon, parmi celles-ci, le col qui fait communiquer la vallée de l'Ili au bassin du Iulduz ou de l' « Étoile », ainsi nommé de la beauté de ses pâturages, est surtout remarquable et a été largement utilisé par des populations nomades. En cette région, il est si aisé de se déplacer de l'un à l'autre versant que la haute vallée de l'Ili, dite territoire de Kuldja, a été occupée par les armées chinoises et, quoique située à l'occident de la ligne du partage des eaux, fait encore partie, du moins officiellement, 1905, de l'empire du Milieu.
Les seuils du Kuldja sont, au nord du grand cirque de la Kachgarie, les premiers qui soient d'accès assez facile pour avoir servi de grand chemin à des peuples en marche. Tous les cols situés plus au sud, à travers les Pamir et le Tian-chañ, la Route du jade, celle de la soie et leurs sentiers latéraux ne peuvent jamais être utilisés que par des marchands, des pèlerins, des missionnaires : ce furent des voies de trafic et de civilisation, tandis que la route de Kuldja, et plus encore celle qui contourne le Tian-chañ au nord, furent des chemins de migration et d'invasion.
Cette dernière route, le Tian-chañ-pe-lu, — « le Chemin nord des Monts Célestes », — est l'un des traits caractéristiques dans la structure de l'Ancien Monde. En cette partie de continent, deux très larges brèches s'ouvrent à travers le rebord de hauts plateaux et de montagnes qui, sous divers noms et avec divers alignements, continuent les Pamir et les Tian-chañ jusqu'à la pointe nord-orientale de l'Asie. Cette double ouverture met ainsi en communication le versant continental tourné vers l'Océan Arctique et le Han-Haï des Chinois[761], l'ancienne mer intérieure qui s'étendait entre le Kuen-lun et l'Altaï, embrassant le Gobi et le Takla-makan, et dont le Lob-nor, le Bagrach-kul, l'Ebi-nor et tant d'autres cavités, lacustres ou desséchées, marécageuses ou efflorescentes de sel, ne sont plus que de très faibles restes. Les deux grandes portes furent de véritables détroits maritimes et en ont encore partiellement conservé l'aspect.
L'entrée méridionale, qui est le Tian-chañ-pe-lu proprement dit, n'a pas moins de 200 kilomètres en largeur entre l'Alatau dsungare, l'une des arêtes du Tian-chañ, et la chaîne parallèle du Tarbagataï : de nombreuses dépressions, des lacs parsemés au milieu de la steppe donnent toujours l'illusion d'une ancienne mer, et des roches grisâtres, des montagnes même s'élèvent çà et là comme des îles. Dans les parties basses qui forment l'entrée, les plaines ont une altitude moyenne de 200 à 350 mètres seulement, mais elles se relèvent graduellement vers l'est pour se rétrécir en corridor, à une altitude de douze cents mètres, entre les monts Barkul et les derniers promontoires orientaux des Tian-chañ.
La route empruntant la brèche septentrionale, celle qui s'est ouverte largement entre le Tarbagataï et l'Altaï et dans laquelle serpente le fleuve Ulungul (Urungu), branche maîtresse du puissant cours d'eau qui porte en Sibérie les noms d'Irtich noir, d'Irtich et d'Ob, rejoint la précédente en contournant les monts Barkul par le nord et par l'est.
La région des portes de la Chine, disposée en forme d'entonnoir, est de dimension assez considérable et présente assez d'étendues herbeuses pour que des populations nombreuses de pasteurs nomades et même d'agriculteurs puissent y vivre : en diverses périodes de l'histoire des millions d'hommes ont occupé pacifiquement la contrée. Mais que de fois aussi les résidants ont été chassés et souvent exterminés par des hordes d'envahisseurs, Huns, Mongols, Turcs ou Dsungares ! C'est que l'ouverture d'entre Tian-chañ et Altaï est si favorablement située comme vomitoire de toutes les terres de pâture dans l'intérieur du continent, que les grands fleuves d'hommes entraînés en migrations guerrières vers les territoires fertiles étaient forcément poussés par cette issue comme l'avait été jadis le courant des eaux de la mer de Han-haï. Nulle région n'eut plus d'importance que cette brèche des monts dans les flux et les reflux humains oscillant sur le monde. On voit le contraste de cette large et double ouverture, laissant passer à l'aise des nations entières, et les vertigineux sentiers des Pamir où s'aventuraient de rares marchands ou missionnaires. Ici la civilisation s'infiltrait par étroits filets ou goutte à goutte ; là les grands événements se préparaient avec fracas.
Toutes ces voies extérieures à la Chine proprement dite, comprises sous les noms de Tian-chañ-nan-lu et de Tian-chañ-pe-lu, de Routes de la soie et du jade, et même celle du Tibet ont pour lieu de convergence la région où le fleuve « Jaune », le cours d'eau chinois par excellence, échappe aux vallées des grandes Alpes pour entrer dans les contrées à pentes modérées et à larges campagnes qui sont devenues la Chine historique. La porte intérieure de l' « Empire du Milieu » qu'utilisèrent les marchands depuis une époque immémoriale présente la disposition bizarre d'un long couloir facile à suivre en temps de paix, mais qu'il serait également aisé de barrer en temps de guerre. Le chemin borde en cet endroit la base septentrionale du Nan-chañ, branchement du Kuen-lun, tandis que, du côté du nord, des steppes inhospitalières, des monticules de sable, des marais rétrécissent la zone de culture des villes et des villages où s'est établie toute la population résidante. La limite désertique qui borde au nord la lisière verdoyante a été renforcée artificiellement par le mur d'argile qui, dans ces régions de la Chine, prolonge la « Grande muraille ». Là se trouve le bastion le plus avancé de l'énorme citadelle qui devait constituer l'empire dans la pensée de Chi-hoang-ti et de ses successeurs.
C'est là que la Chine présente en effet son bassin de réception naturel pour tous les éléments qui lui viennent de l'Occident, c'est-à-dire de l'Asie antérieure et de l'Europe, par-dessus le seuil de partage de l'Ancien Monde. Nul point vital n'est mieux indiqué dans l'économie générale de la Terre : c'est bien en cet endroit qu'a dû s'accomplir de tout temps, mais presque toujours inconsciente chez les individus, l'union des principes différent desquels se forme peu à peu la civilisation mondiale.
Une cité, connue actuellement sous le nom de Lan-tcheu, « Vallée de la Verdure », autrefois « ville de la Beauté », naquit en cet endroit sur les bords du fleuve Jaune, dans une large plaine fertile, bien gardée par des promontoires fortifiés.
Plusieurs chemins y convergent, entre autres les sentiers qui parcourent les steppes fécondes des rives de l'admirable Kuku-nor ou « Mer bleue », et ceux qui par le cours supérieur du Hoang-ho et par-dessus les plis parallèles du Kuen-lun se dirigent vers le Tibet oriental, permettant ainsi l'échange des produits très différents des hautes terres avec ceux de la plaine ; mais si importantes pour le trafic que soient ces routes secondaires, elles ne peuvent se comparer en valeur historique avec la voie maîtresse du nord-ouest qui réunit, par le défilé de Yu-men ou « Porte du jade », véritable goulot de bouteille, tous les chemins qui traversent les Pamir et les monts Célestes ou contournent au nord ce grand système orographique. Les villes, d'aspect déjà chinois, qui se succèdent dans ce corridor d'entrée comme un faubourg de grande ville, le long d'une route poudreuse, s'espacent à une altitude moyenne de 1 500 mètres, ce qui, sous ces parallèles de 40 à 45 degrés, présente les meilleures conditions pour la marche facile des voyageurs.
Point d'arrivée si remarquable pour les routes convergentes de l'Occident, la « Ville de la Beauté » n'a pas moins d'avantages comme point de départ pour l'intérieur de la Chine. De ce côté, la voie historique n'a qu'un léger obstacle à surmonter : une ascension facile de quelques centaines de mètres mène de Lan-tcheu au col qui traverse l'arête de montagnes séparant le haut fleuve Jaune d'un autre cours d'eau, le Hwei-ho ou Wei-ho. Celui-ci, par son orientation de l'ouest à l'est et la forme du sillon dans lequel il s'écoule, est la vraie branche maîtresse du Hoang-ho ; il constitue la base véritable à laquelle se rattache le réseau des lignes de vie qui traversent la Chine dans tous les sens, tandis que le grand fleuve lui même fait un immense détour dans les déserts du Nord, en un territoire que la Grande muraille, protectrice des agriculteurs, ne pouvait qu'abandonner aux nomades.
En nulle contrée du globe, cet entrecroisement de mailles géographiques n'est dessiné d'une manière plus nette, sur un plan plus vaste, et ne s'est maintenu sous la même forme pendant un plus grand nombre de siècles, grâce à la parfaite accommodation de l'homme à la nature. Ainsi que le montre la longue histoire du peuple chinois, une harmonie parfaite s'est établie entre l'individu et son milieu.
Avant le temps où l'histoire trace à nos yeux quelques vagues linéaments de l'évolution humaine dans le monde oriental, quelles populations résidaient dans les contrées qui réunissent les deux centres antiques de civilisation en Occident et en Orient ?
D'abord il faut constater que, sur le versant de l'est, qui est celui du Pacifique, tout l'énorme territoire compris entre le faîte de partage du continent et la Chine proprement dite se compose en grande partie de plaines, de steppes, de hautes vallées herbeuses où les pluies sont rares et peu abondantes : si ce n'est au bord des rivières, l'agriculture y est impossible et l'industrie presque générale est devenue forcément la domestication et la garde des bestiaux ; le sol se prête aux déplacements, et l'épuisement des sources, l'appauvrissement temporaire des pâturages tondus par la dent des animaux obligent les indigènes à la vie nomade ou du moins à un changement régulier de résidences fixes. Et quelles que soient l'origine première et l'apparence physique des peuples de ces contrées, ils sont toujours amenés à pratiquer le même genre de vie nomade, conforme à l'ambiance : Aryens, Turcs et Mongols mènent également l'existence de pasteurs errants dans les milieux qui la déterminent.
Outre les hordes pastorales, il y avait également dans ces contrées, à l'origine des temps historiques, des populations de mineurs. Le Kuen-lun avait ses carriers qui poursuivaient les veines de jade et sans doute aussi ses chercheurs d'or. L'Altaï, entre la Sibérie méridionale et la Chine, nous apparaît peuplé de mineurs à l'aurore de l'histoire : les paysans russes donnent à ces devanciers de leur race le nom de « Tchoudes », dont on relève les traces de la haute vallée de l'Amur à la mer Baltique.
Les Tchoudes altaïens recueillaient le minerai d'or et de cuivre, ce qui leur assurait à cette époque une influence très grande dans l'économie du monde entier ; cependant leurs trésors devaient être répartis sur le continent par l'intermédiaire de marchands et de pasteurs, car la légende ne les mentionne que d'une manière très indirecte, et les fables qui les entourent en font des génies ou des nains, très distincts des autres hommes. On a retrouvé dans les mines de Zmeinogorsk, qui, pendant la deuxième moitié du dix-huitième siècle, furent les plus productives du monde en plomb argentifère, des instruments en cuivre qu'employaient les mineurs, d'une façon très primitive d'ailleurs, ainsi qu'on a pu le constater par la découverte d'un squelette ayant encore à côté de lui ses outils et le sac de peau où il plaçait le minerai (Pallas). Les procédés suivis par les Tchoudes pour le lavage des sables aurifères et la fusion du minerai étaient tellement incomplets qu'en beaucoup d'endroits les mineurs saxons et leurs élèves, les industriels russes, ont trouvé grand profit à reprendre les mines abandonnées. En outre, ils se sont attaqués à un autre métal, le fer, que les primitifs n'avaient pas encore appris à dégager de ses combinaisons, et qui depuis a pris dans le travail du monde une part bien autrement importante que celle de l'or, de l'argent ou du cuivre. En maints endroits on trouve ces gisements ferrugineux immédiatement au-dessous des argiles aurifères.
Ces Tchoudes « aux yeux jaunes » des traditions russes sont probablement les mêmes que les Ting-ling et les Kien-kuen à cheveux blonds et aux yeux clairs dont parlent les annales chinoises comme ayant vécu, il y a vingt-deux siècles, dans ces mêmes contrées de l'Altaï et du Sayan[762]. Ils appartenaient peut-être à l'ensemble des populations dites aryennes d'après la parenté de leur langue avec celle de l'Iran, tandis que les Hiung-nu, dans lesquels on voit les ancêtres communs de tous les peuples turcs actuels, et dont le nom a persisté sous les formes de Huns et de Hongrois, vivaient plus au sud, dans les territoires aujourd'hui désignés par les noms chinois de Kan-su et de Chen-si. Bien que, depuis des siècles, ces populations aient eu le temps de s'accommoder à la vie chinoise et de se mélanger, au moins partiellement, avec les habitants policés, Potanin a trouvé dans le pays de nombreux îlots turcs, tels les Chiringol et les Salor du Hoang-ho, au sud de la Grande muraille, et les Yagur de la haute Edsina.
Actuellement, la plupart des peuplades turques en relations directes avec la Chine sont cantonnées par refoulement dans le cirque immense de la Kachgarie ; en cette arène de forme régulière, qu'entoure presque complètement un cercle de montagnes sur un pourtour de trois à quatre mille kilomètres, leurs bandes se sont trouvées prises sans pouvoir continuer leur route ni revenir sur leurs pas. De même que dans un golfe où les courants portent des alluvions de toute provenance, les éléments les plus divers se sont mélangés confusément pour former les tribus diverses d'Uriankhes, Dsungares, Kirghiz et Tartares en variétés sans fin. Dans ce tournoiement des races et des sous-races entremêlées, maint groupe, rejeté loin de ses parents d'origine, apprit à parler la langue des ennemis et finit par oublier la sienne : chaque révolution nouvelle, chaque immigration de fuyards déterminait une accommodation changeant avec le milieu. On constate toutes les transitions possibles entre l'Aryen, le Turc de race pure et le Mongol typique. D'ordinaire la différence des religions a fini par devenir le principal élément de classification conventionnelle et les buddhistes sont dits Mongols, tandis que les convertis à l'Islam sont tenus pour des Turcs. Mais la véritable opposition est celle que présentent les tribus de profession diverse, les pasteurs et les agriculteurs, ceux-ci toujours paisibles de nature, tandis que les autres transforment facilement leur houlette en lance de pillards, voleurs ou guerriers.
À ce point de vue, les populations nomades qui occupent la longue zone de plateaux et de plaines entre Sibérie et Chine, les Mongols et les Mandchoux, ont eu souvent une part d'action très puissante sur l'histoire de toutes les nations d'Asie. La frontière séculaire de leur pays a été rendue visible, pour ainsi dire, par une « Grande muraille » qui d'ailleurs n'empêcha point leurs invasions dans les époques de poussées ethniques : un rempart peut arrêter des bandes pour un temps, mais il ne saurait en rien modifier les conditions économiques générales qui entraînent la rupture d'équilibre entre les nations. Le fait capital est qu'en vertu de la différence des sols, des eaux, du climat, il y a contraste nécessaire entre le genre de vie, les occupations, les mœurs, le mode de sentir et de penser de ceux qui vivent au nord du grand mur et de ceux qui résident au sud. Quelle que soit, quant à la race, l'origine première, les gens ont dû se différencier de l'un et de l'autre côté : ceux-ci sont restés Mongols, en harmonie avec leurs steppes à gazon rare, à mares clairsemées et à maigres rivières ; ceux-là sont devenus Chinois, bêcheurs acharnés du sol meuble que renouvellent les eaux débordées de leurs fleuves.
Malgré de très grandes diversités, puisque la Mongolie possède de très beaux pâturages et qu'on y rencontre aussi de vastes déserts sans eaux : étendues de pierres, nappes salines ou successions de dunes, l'ensemble de la contrée présente un caractère moyen bien marqué. D'une manière générale on peut y voir un long plateau de mille à douze cents mètres d'altitude, légèrement déprimé en son centre et présentant au nord et à l'est un rebord de montagnes, massifs ou arêtes. Vers le sud, c'est-à-dire du côté de la Chine, des granits, des coulées de laves marquent la chute du plateau, mais non pas d'une manière uniforme : les eaux ont entaillé l'épaisseur des hautes terres en y formant une garniture extérieure de vallées, dans lesquelles les agriculteurs chinois ont pénétré. Le contraste n'en est que plus saisissant entre les lambeaux allongés des cultures et les terrasses supérieures, promontoires avancés de la grande « Terre des Herbes » au sol doucement ondulé que les troupeaux parcourent facilement dans tous les sens.
Les populations de la Terre des Herbes et des oasis enfermées par les sables du Gobi sont historiquement très diverses par l'origine, mais on a l'habitude de les embrasser sous un même nom, et d'ailleurs le même genre de vie les a fait se ressembler beaucoup. Au moyen âge on les connaissait uniformément par l'appellation de Tartares (Tatares), et depuis un millier d'années on les dénomme surtout Mongoux ou Mongols, mot que l'on croit avoir le sens de « libres, braves ou vaillants ». Considérant ces tribus (Kalmuk, Tchakar, Khalkha, Buriates) comme formant une race dont elles seraient le type primordial, la plupart des anthropologistes classificateurs emploient aussi le terme de « Mongols » ou « Mongoloïdes » pour désigner d'une manière générale tous les peuples « jaunes » de l'Orient, en y comprenant même les Malais et les Polynésiens ; mais, on le sait, cette désignation n'a qu'une valeur toute conventionnelle. Même, à certains égards, les Mongols offrent précisément des caractères qui les différencient nettement du type spécial attribué à leur race. En premier lieu, ils ne sont point « jaunes » mais surtout bruns et hâlés, et ceux d'entre eux qui vivent dans l'obscurité des lamaseries, à l'abri du grand air, ont souvent le visage aussi blanc que les Européens astreints à la même existence.
Les Khal-kha, qui s'attribuent une certaine supériorité sur les autres Mongols comme appartenant à la famille Djenghiz-khan, et qui constituent toujours la peuplade la plus honorée, sont peut-être ceux de tous qui répondent le moins au type mongolique des auteurs. Ils n'ont pas les yeux bridés par une paupière oblique comme la plupart des Chinois ; mais à d'autres égards, ils correspondent au type convenu : l'œil petit, bien protégé par les paupières, brille au fond de l'orbite ; la figure est large et ronde ; le nez, peu saillant, séparé du front par une dépression très large, n'apparaît souvent que comme une sorte de gros bouton au milieu de la figure ; de rares poils de moustache et de barbe ombrent les lèvres et le menton, tandis que les oreilles, couvertes par une épaisse couche de cheveux noirs et graisseux, sont bien abritées du froid.
Sous cet âpre climat de la Terre des Herbes, où souffle si fréquemment le terrible vent du Nord-Ouest, la saillie d'un nez droit ou aquilin serait un funeste présent de la nature et, sous l'influence de la respiration, une barbe abondante se transformerait rapidement en un bloc de glace. Un écrivain musulman donne une idée presque risible du type mongol en rapportant un dire du Prophète, relatif aux précurseurs du « Jugement dernier » : « Ce seront, annonce-t-il, des hommes dont le visage rond aura la forme d'un bouclier martelé d'une manière égale dans toute sa rondeur ». En voyant apparaître les guerriers mongols, les Mahométans surpris se rappelèrent cette prophétie et conclurent que toute résistance de leur part serait inutile.
Les conditions du milieu ont donné au Mongol un type de visage, elles lui ont également imposé son genre de nourriture.
La Terre des Herbes, presque dépourvue de bois, ne donne ni fruits, ni céréales, à peine quelques bulbes ou tubercules qu'on déchausse dans le sol et qui fournissent un maigre appoint à l'alimentation habituelle, fournie par les troupeaux. Le Mongol mange presque exclusivement la chair de ses animaux ; cependant il y joint aussi le gibier sauvage, les gerboises, même les rats, mais il repousse le poisson, qui lui paraît impur parce qu'il vit dans l'eau, substance si fréquemment sale en ces régions mal arrosées, et presque partout saturée de sel, de salpêtre ou autres substances chimiques. Il ne boit que le lait de ses juments et de ses chamelles, dont il sait fabriquer, comme tous les nomades de l'Orient, la boisson fermentée qu'on appelle *koumis* ou *kmis*. Sa haine de l'eau va jusqu'à l'horreur du bain : une ancienne légende dit que la foudre tuera l'audacieux qui se trempe dans une mare. Le code de Djenghiz-khan, simple recueil d'anciennes coutumes, interdisait aussi de laver les vêtements ; il fallait les porter jusqu'à ce qu'ils tombassent en lambeaux. Le comble de l'abomination serait encore de laver les ustensiles de ménage : il n'est permis de les essuyer qu'avec des herbes, du feutre ou des bouses de vache. Les Chinois, qui pourtant ne sont pas d'une propreté exemplaire, donnent aux Mongols le nom bien mérité de « Peuple Puant ». Il n'est pas rare de voir des amis ou des amoureux croquer les poux l'un de l'autre en s'écriant : « Puisses-tu de la même manière dévorer mes ennemis » !
Le vêtement, le logis sont déterminés comme la nourriture du Mongol par les conditions du milieu : des lainages, des feutres ont été de tout temps utilisés en ces contrées, soit pour les habits, soit pour les tentes, et ces étoffes sont toujours excellemment tissées, car si elles n'étaient pas d'une grande force de résistance, elles seraient bientôt réduites en lanières, effilochées par le terrible vent du plateau. En toutes choses, le genre de vie des Mongols est ainsi réglé par le milieu. Nourris par leurs troupeaux et cheminant avec eux, ils sont forcément nomades. Quand une partie de la steppe, composée de « prairies vertes » ou de « prairies grises », a été complètement tondue et ne fournit plus d'herbes à ses habitants, il faut bien changer de pâturages, se diriger vers d'autres contrées, souvent situées au loin. De l'été à l'hiver et de l'hiver à l'été, un mouvement de transhumance s'accomplit comme pour le bétail des Alpes et les *merinos* de l'Espagne. Les intérêts du troupeau règlent tous les mouvements de la tribu de même que sa mentalité ou sa morale. Les bêtes, chameaux, chevaux ou moutons à longue queue, sont presque l'unique objet de conversation : en s'abordant ou s'interrogeant mutuellement sur leur santé.
Le cheval surtout est la joie, l'orgueil des Mongols qui, parmi les hommes, furent les premiers à utiliser le noble animal, originaire de ces contrées. Tout jeune homme apprend à dompter les étalons, à connaître l'hygiène du cheval, à établir les généalogies des bêtes fameuses. Le Mongol assez fortuné pour posséder un ou plusieurs chevaux se croirait déshonoré si on ne le voyait s'élancer sur sa monture en sortant de sa tente : il faut qu'il regarde toujours de haut la tourbe de ceux qui vont à pied ; il faut qu'il puisse à son gré disparaître à l'horizon, revenir à l'improviste, franchir l'espace à grande allure. Le cheval, qui triple la vitesse de l'homme, contribue avec la nature même du sol à empêcher la division de la terre en parcelles : l'immense étendue des steppes reste indivise.
Jamais la propriété, sous sa forme occidentale, n'exista dans ces régions, si vastes en comparaison du nombre relativement minime des populations. L'appropriation, d'ailleurs purement conventionnelle et non indiquée par des bornes ou autres signes artificiels, ne s'exerce que pour des tribus différentes : en temps de paix, il est de coutume que tels ou tels pâturages appartiennent à telle ou telle « bannière », et il serait injuste d'empiéter sur ces terres. Pour une seule et même peuplade, les steppes d'hiver et d'été restent communes à tous. Il est vrai que, si la richesse ne s'évalue pas en Mongolie par le nombre d'hectares, elle se dénombre par les têtes de bétail bien que certains indices permettent de croire à l'ancienne existence du communisme dans la possession des troupeaux.
Encore de nos jours, malgré la différence des fortunes, tous les pasteurs mongols se traitent de « compagnons » et même de « frères », comme les paysans russes, avec entière cordialité. L'état social primitif se retrouve dans l'esprit fraternel des indigènes. Ils étaient égaux, ils se sentent encore frères, et d'ailleurs les migrations périodiques racontées par l'histoire n'auraient pu se faire s'ils ne s'étaient entraidés avec une solidarité parfaite. La tribu mongole, comme la peuplade indienne d'Amérique, constitue un individu collectif, concentrant sa passion avec d'autant plus d'intensité sur soi-même qu'il ne peut s'attacher au sol, toujours fuyant sous ses pas. Pour lui, la patrie n'est pas la terre natale, puisque ses premières impressions sont attachées à des milieux qui se ressemblent partout : suivant les saisons, les oscillations des sécheresses et des pluies, des années d'abondance et de disette, le pasteur change de contrées, destiné à ignorer toujours le pli du terrain où se trouvait la tente maternelle. C'est la steppe immense qu'il aime, non l'étroit espace où il naquit, et plus que la steppe, il chérit le spectacle accoutumé des demeures hémisphériques, des amis vêtus de feutres, des chameaux porteurs, des chevaux qui piaffent d'impatience et des mille scènes de mœurs que présente le campement, errante cité. On peut comparer la tribu mongole à un essaim d'abeilles : là où elle s'est formée, là est la patrie.
Aucune multitude humaine ne fut jamais aussi propre à l'attaque et aux exterminations en masse que les nomades de la Terre des Herbes à l'époque où les contrées limitrophes n'étaient pas encore armées pour une défense collective. Quel que fût le nom donné aux tribus des bergers avant qu'on les connût sous l'appellation de Mongols, et quels que fussent d'ailleurs les éléments ajoutés par les immigrations, les conditions identiques de l'ambiance devaient amener des résultats semblables dans les grandes oscillations de la masse humaine. Qu'une sécheresse obligeât des tribus entières à changer de campement, et que l'ensemble du monde errant se trouvât ainsi ébranlé de l'une à l'autre extrémité de son immense domaine, ou bien que, par suite d'une de ces légendes folles suscitées par un événement lointain, une frénésie commune s'emparât de la nation, et tous étaient prêts à partir avec femmes, enfants, vieillards et troupeaux. On n'avait qu'à retirer du sol les piquets des tentes et à charger les chameaux des feutres et ustensiles de ménage, pour que la horde cheminât dans la direction indiquée par la position du soleil. Avec eux marchait la mort : accoutumés à l'espace libre, ils brûlaient les villes et changeaient les campagnes en steppes.
Les annales chinoises ne mentionnent que d'une manière très indistincte les grands ébranlements des tribus nomades avant la période, si grave pour l'Occident, de la migration des barbares.
Il est certain que des incursions des peuples pasteurs se produisirent à ces époques lointaines, aussi bien dans la direction de l'Europe que dans celle des plaines orientales d'Asie. Mais ces inondations successives de peuples destructeurs n'empêchèrent point la Chine de s'emplir d'habitants et de rétablir après chaque invasion les portes de communication qui la rattachent par le Kansu, la Dsungarie et les Pamir à l'Asie antérieure et à l'Europe. Cette ligne vitale contournant au sud les plateaux de la Mongolie était souvent coupée pendant les guerres ; elle reprenait sa continuité durant les heureux siècles de paix.
À l'est de la Terre des Herbes, la vaste contrée de forme quadrilatérale que limitent à l'ouest les montagnes de Khingan et dont les eaux se déversent au nord vers le fleuve Amur par le vaste arc de la Nonni et de la Sungari, au sud vers le golfe de Petchili par Liau-ho, constitue une région bien à part contrastant avec les steppes et les déserts. De grands espaces abrités par des écrans de collines contre les nuages gonflés de pluies ressemblent aux étendues mongoles, mais la plus grande partie du territoire, dit actuellement Mandchourie d'après sa population, est abondamment arrosée par les moussons, revêtue d'une riche végétation et peuplée d'animaux en foule, là où les agriculteurs n'ont pas modifié l'aspect primitif du pays. Le relief général de la Mandchourie, de même que la nature du climat et du sol ne permettaient donc guère à des pasteurs errants d'y poursuivre leur industrie, d'autant plus que la faune locale comprend un très grand nombre de loups et de félins dangereux, tigres et panthères qui souvent attaquent l'homme. La Mandchourie est par excellence un pays de chasse, et dans l'état de lutte pour la vie qui existe dans le bassin de la Sungari entre les hommes et les fauves, la religion même exige de l'adolescent qu'il apprenne à chasser : celui qui n'aide pas la société dans cette guerre à mort est tenu pour un impie[763]. D'autre part, les rivières, les lacs de la Mandchourie sont tellement riches en vie animale que des populations entières se nourrissent exclusivement de poisson, et que même plusieurs peuplades se préparent des vêtements d'été avec des peaux de saumon ornées de broderies par les femmes.
Jusqu'à une époque récente donc, les chasseurs, les pêcheurs constituaient de beaucoup la plus forte part des habitants, mais les riches campagnes bien arrosées se prêtent admirablement à la culture, surtout dans les contrées riveraines du Golfe Jaune.
Ainsi, par les occupations de presque tous ses résidants, la Mandchourie contraste absolument avec les plateaux mongols, mais les éléments féroces de la guerre pouvaient tout aussi bien y prendre naissance et s'y développer. Les peuples chasseurs de la Mandchourie, fiers de leur courage et de leur adresse dans la lutte contre les fauves, se laissaient facilement entraîner à faire preuve des mêmes qualités contre les hommes, et la moindre impulsion suffisait à les lancer en des expéditions de pillage. Les villes du midi les attiraient par leurs richesses et les paysans épars qui s'interposaient entre eux et ce butin n'étaient à leurs yeux qu'un méprisable gibier.
Dans son ensemble, la Mandchourie, bordée à l'ouest par les monts Khingan, à l'est par une succession de chaînes côtières, est disposée comme un long couloir entre la Sibérie orientale et la Chine : c'est un chemin de passage pour les nations, et de fréquents déplacements de tribus accroissaient ou diminuaient la pression qu'avaient à subir les agriculteurs du sud de la part de leurs dangereux voisins, aussi des « palissades de saules » barraient-elles en maints endroits la route aux envahisseurs, mais il est probable que ces obstacles, fictifs ou du moins très faciles à tourner ou à détruire, étaient considérés surtout comme des cercles magiques. Entre peuples limitrophes qui se redoutaient mutuellement, on tombait d'accord pour établir des marches de séparation d'une largeur considérable ; mais que de fois ne furent-elles pas franchies en violation des traités pendant la période historique ! Les annales chinoises mentionnent des invasions qui se produisirent sur la frontière de Mandchourie dès les temps les plus anciens, soit du nord vers le bassin du fleuve Jaune, soit du sud vers la péninsule de Corée, que sa position isolée et ses faibles dimensions relatives condamnaient à devenir une simple dépendance du Royaume Fleuri dans l'histoire de la civilisation.
D'autres contrées limitrophes de la Chine devaient aussi, comme la péninsule coréenne, héberger des populations autonomes n'utilisant leur énergie que pour s'adapter aux circonstances du milieu sans exercer grande influence sur le développement du monde chinois. Telle l'immense étendue des plateaux tibétains, ensemble quadrangulaire de terres si hautes, si froides et si arides qu'elles interrompent forcément presque toute communication directe entre les contrées situées sur leur pourtour. C'est par le contournement de l'énorme bloc de roches et de neiges d'une superficie d'un million et demi de kilomètres carrés qu'ont pu s'établir les relations entre l'Inde et la Chine, entre l'Occident et l'Orient. Le nom « Pays de la Mort » a servi fréquemment à désigner le Tibet ; cependant l'isolement n'a pas été complet, car de proche en proche et pendant la longue durée des temps, les hommes, les produits, les industries, les cultes se sont propagés du pourtour vers l'intérieur, grâce à quelques chemins naturels qui se glissent dans les entailles du plateau : le long corridor, d'environ 5 000 mètres en altitude moyenne, que le haut Brahmaputra ou Yarung-Tsangbo a creusé entre les arêtes parallèles du Trans-Himalaya et du Gang-dis-ri, fut certainement la route principale que suivirent les instructeurs du Tibet.
Habitant une contrée où l'homme rencontre tant d'obstacles à son libre développement, les Bod ou Tibétains n'ont pu vivre et prospérer dans une nature hostile qu'en acquérant une intelligence vive et sagace, prompte à s'ingénier pour la recherche de la nourriture et la défense contre le vent et la froidure. Ceux d'entre eux qu'on pourrait croire les plus favorisés parce qu'ils vivent en des vallées profondes sont au contraire les plus disgraciés, à cause de l'insuffisance d'air et de lumière : les crétins sont nombreux dans ces bas-fonds. Mais sur les plateaux fouettés des tourmentes, où les hommes se blottissent dans les trous, au-dessous du vent qui rase le sol en faisant voler les pierres, le Tibétain apprend à se créer par l'industrie des ressources variées. Depuis les temps immémoriaux, ces tribus pratiquent l'agriculture et l'élève du bétail, connaissent les mêmes métiers que leurs voisins de l'Inde et de la Chine, et depuis longtemps ont ajouté les métaux, le fer, le cuivre, l'or aux outils en pierre que fabriquaient leurs ancêtres. C'est même par leurs mines d'or qu'ils apparaissent pour la première fois dans l'histoire, mais singulièrement défigurés par la légende, il est vrai, puisque Hérodote nous les montre aidés dans leurs travaux d'excavations par des fourmis presque aussi grosses que des chiens (Livre III, 102).
Dans leur âpre lutte pour l'existence, les Tibétains reçoivent beaucoup plus qu'ils ne donnent : c'est par l'immigration que le pays s'est peuplé en ses régions habitables ; c'est par l'apport des industries et des idées étrangères qu'il s'est enrichi et civilisé ; mais les habitants restent séparés de la Chine par des contrées trop montueuses, trop coupées de défilés profonds, trop difficiles à parcourir pour avoir pu exercer de ce côté la moindre pression politique ; peu nombreuses sont les peuplades d'origine tibétaine qui sur le pourtour du plateau aient hasardé de temps en temps comme les Mongols et les Mandchoux des incursions dans les basses terres avoisinantes. Au contraire, ces montagnards indigènes sont pour la plupart refoulés de plus en plus vers les vallées élevées de l'intérieur par suite de l'immigration pacifique des agriculteurs chinois.
Même évolution ethnique s'est accomplie dans le vaste hémicycle de la Chine proprement dite, partout où des montagnes, chaînes ou massifs, abritèrent longtemps des peuplades différentes de la nation chinoise par l'origine, les mœurs, le genre de civilisation. On leur donne en général le nom de Miao-tse, — mot qui signifie « hommes germés du sol », aborigènes ; mais pour indiquer leur grand nombre, on les désigne aussi par les appellations de « Quatre-vingt-deux Tribus » ou de « Six Cents Familles ». Les Chinois emploient en outre le terme d'I-Jen, c'est-à-dire « Peuples étrangers », forme analogue à celle d' « Allophyles » que les Russes appliquent à toutes les races non slaves de leur immense domaine. Suivant le milieu, les conditions du sol et du climat, la puissance relative ou la faiblesse de ces nations ou tribus encore isolées du monde chinois, on observe toutes les transitions possibles entre l'état de sauvagerie des I-Jen les plus réfractaires, et l'état de progrès dans le sens de la sinification.
Les écrivains de la Chine disent les Allophyles « Cuits » ou « Crus », « Mûrs » ou « Verts », suivant l'avancement que l'on constate dans les phénomènes d'absorption sociale et politique de ces peuplades. Avec la longue patience qui est le caractère distinctif de tout peuple essentiellement agriculteur, les paisibles travailleurs du sol essayèrent rarement de conquérir par la force vive les populations insoumises des montagnes : ils s'en sont remis à la lente action du temps, aux mariages, au défrichement des forêts, à l'introduction de nouveaux besoins et de nouvelles industries : c'est ainsi que peu à peu ils arrivent à « cuire », à « mûrir » les tribus sauvages vivant dans les enclaves des monts ; une sorte d'imbibition lente, semblable à celle de l'eau dans la terre, produit lentement des transformations ethniques.
Une charmante expression, « planter le saule », témoigne de l'action bienfaisante exercée graduellement par la civilisation chinoise sur les peuples qui l'entourent. Tandis que tant d'autres nations, se comparant avec orgueil à des bêtes féroces ou à des oiseaux rapaces, se vantent d'avoir déchiré des proies vivantes de leurs serres ou de leurs griffes, les Chinois rappellent doucement l'apport d'un arbre comme un emblème de leur culture et de l'élévation des mœurs qui en est la conséquence : le saule au feuillage argenté, que la Chine a choisi pour symbole, n'a rien qui puisse faire songer à la violence de la conquête ni aux ruses du commerce ; il ne parle que de paix, des charmes de la vie tranquille, et fait songer aux heureuses causeries par les beaux soirs d'automne.
Les faits en témoignent. Les immenses conquêtes de la Chine se sont accomplies beaucoup moins par la force des armes que par l'influence pénétrante de l'exemple. En réalité, la nation, prise en masse, a suivi le conseil donné par Confucius à un empereur qui voulait augmenter ses troupes pour triompher d'un peuple du midi : « Licencie toute ton armée, disait-il, emploie tout ce qu'elle coûte aujourd'hui à instruire tes sujets et à développer l'agriculture ; de lui-même ce peuple du sud chassera son prince et se soumettra à ta puissance. »
Toutefois, il faut le dire, aucune rencontre des nations ne s'est jamais produite sans qu'il y ait eu des injustices commises de la part des plus forts. Les annales chinoises nous parlent de populations civilisées qui furent violemment déplacées, chassées des plaines qu'elles cultivaient et refoulées dans les montagnes. Il en serait résulté de lamentables mouvements de régression, des retours vers la barbarie.
On cite en exemple des tribus de Miao-tse qui connaissaient l'art de forger le fer à une époque où les Chinois, déjà possesseurs de l'or, de l'argent, du cuivre et de l'étain, ignoraient le métal « barbare », appelé également le métal « obstiné », sans doute parce que le forgeron doit le frapper longuement, à coups redoublés, avant de l'amener à la forme voulue ; mais ceux qui enseignèrent aux Chinois le travail de la forge ne le connaissent maintenant plus eux-mêmes. D'autres peuplades avaient aussi toute une littérature écrite, tandis que de nos jours elles n'ont plus ni hiéroglyphes ni syllabaires. Cependant, il existe encore dans le haut bassin du Yang-tse, à l'ouest du Se-tchuen et du Yun-nan, quelques vestiges d'une ancienne civilisation refoulée par les habitants de la Fleur du Milieu : on a retrouvé chez les Lolo, montagnards de ces contrées, quelques textes en caractères figuratifs, entièrement distincts des écritures chinoises.
Nul doute que l'immense territoire désigné actuellement sous le nom de Chine n'ait été riche et peuplé dans une grande partie de son étendue à l'époque où se présentèrent les conquérants qui donnèrent au pays son empreinte la plus durable. La situation de la Chine et de son peuple est comparable à celle des nations qui, en Europe, subirent l'impression de la civilisation romaine avec sa langue, sa littérature et ses lois. Italiens et Espagnols, Français et Roumains appartiennent certainement pour la plus forte part aux souches ethniques pré-romaines, ils descendent des hommes dont on trouve les ossements dans les cavernes des montagnes et dans les terramares des lacs, mais il n'en est pas moins vrai que les peuples dits « Latins » ont été réellement « latinisés », puisque des mots latins forment le moule de leur pensée et que leur histoire politique, juridique, sociale, religieuse a continué celle des Romains sans interruption, quoique suivant une évolution incessante. De même les Chinois, quoique formés et modelés, pour ainsi dire, par leur milieu distinct, original entre tous, reçurent du dehors des impulsions puissantes, d'une valeur décisive dans leur histoire, et qui mirent l'Orient en rapport de civilisation avec l'Occident.
Les annales semi-historiques de la Chine ne remontent guère au delà de quarante siècles, à l'époque de l'empereur Yü, auquel on attribua naturellement toutes les découvertes que fit la nation elle-même, car les peuples, incapables de retenir dans leur mémoire les millions de progrès partiels réalisés par des millions d'hommes, leurs ancêtres, ne manquent jamais de tout résumer en un seul nom, devenu le représentant de leur génie collectif. Or, très probablement, les émigrants occidentaux avaient fait leur entrée dans le Royaume Fleuri par les frontières du Nord-Ouest très peu de temps auparavant. À l'égard du lieu d'immigration des civilisateurs, les traditions sont unanimes. Les Chinois policés pointent, non vers les montagnes pour indiquer la direction de leur patrie d'origine, mais vers la province de Kansu et la « Porte du jade ». C'est en effet par cette route que vinrent les conquérants de la Chine, ainsi que Terrien de la Couperie l'a démontré avec force preuves à l'appui dans ses ouvrages, admirables de science et de pénétration, mais de forme incohérente et de style confus[764].
Les immigrants dont il s'agit sont désignés dans les annales sous le nom générique de Bak-Sing, appellation qu'on traduit d'ordinaire par celle de « Cent familles », et d'ailleurs, tel est bien le sens que lui donnent la plupart des Chinois d'aujourd'hui. On rattache volontiers à cette interprétation l'idée que les nouveaux venus se groupaient en communes, analogues aux *hundreds* des Anglo-Saxons ; peut-être aussi le mot « Cent », comme celui de « Mille » ou de « Dix Mille », n'aurait-il qu'une signification vague pour indiquer le « grand nombre ». Toutefois, d'après Terrien de la Couperie, ce nom de Bak serait vraiment un nom propre et il faudrait négliger la traduction usuelle. Les Bak-Sing ou les « Familles de Bak » seraient les représentants du peuple des Bak qui vivaient autrefois en Chaldée, sur le bas fleuve de l'Euphrate, et qui, dans leurs diverses étapes, auraient laissé leur nom à beaucoup de villes et de lieux, tels que les Bac-tres, Bac-triane, Bak-tyari, Bag-istun, et persistant encore en Bag-dad. Conformément à cette hypothèse, les Bak seraient les mêmes que les Sag-gigga ou les « Hommes à tête noire » dont parlent les annales chaldéennes et qui sont également mentionnés en Chine comme constituant le type dominant.
Suivant cette hypothèse, les Bak de la plaine potamique auraient d'abord émigré vers la Susiane, où ils seraient restés longtemps sous la puissance de rois portant le titre de « Nakhonte ». Ensuite ils auraient continué leur route dans la direction de l'Orient, au pays qui, d'après eux, fut appelé Bactriane, puis, par petits groupes, franchi les Pamir pour redescendre dans la Kachgarie actuelle, autre bassin des « Cinq fleuves », et gagner peu à peu la porte de la Chine, désignée maintenant par le nom de Kansu. La nature du climat, plus humide à cette époque, facilitait le mouvement de migration. Quant au nom du chef ou Nakhonte sous lequel se serait accompli l'exode, il se présente en chinois sous la forme de Naï-Khun-te ou Naï-hoang-ti. La tradition relative à Shen-nung s'expliquerait par une réminiscence du prince potamien, Chargina, ou Sargon l'ancien. Quarante-deux siècles, calcule le bibliothécaire du British Muséum, se seraient écoulés depuis que le peuple de la Mésopotamie occidentale aurait pénétré dans le bassin plus vaste et non moins fertile de la Potamie chinoise.
Certes, on ne peut s'empêcher de questionner l'exactitude des dates, le sens absolu des mots transmis, ni de mettre en doute certains des détails énumérés par centaines et qui corroborent la thèse de l'auteur : au point de vue de la précision historique, Terrien de la Couperie peut avoir tort, mais le résumé de ses investigations n'en est pas moins hors de doute. On ne saurait contredire le fait même de l'immigration de colons nombreux, venus des bords de l'Euphrate à ceux du Hoang-ho et portant avec eux une civilisation qui se greffa victorieusement sur la mentalité nationale.
Les apports les plus évidents, ceux dans lesquels on ne saurait voir le simple effet d'une coïncidence d'évolution, sont les connaissances mathématiques et astronomiques. Les anciens Chinois apprirent des Chaldéens à préciser la longueur de l'année solaire et à la diviser également en douze mois et en quatre saisons, coupures de l'année auxquelles ils donnaient des noms d'un symbolisme analogue à celui de leurs instructeurs. Ils partageaient les mois en subdivisions de sept et de cinq jours, et, dans la journée, leurs heures faisaient deux fois le tour du cadran. Le « nombre d'or », c'est-à-dire la série de dix-neuf années après laquelle le soleil et la lune se retrouvent en coïncidence de marche, leur était bien connu, et ce sont encore les Chaldéens qui leur avaient appris à reconnaître cette période, dont l'invention avait été naguère attribuée aux Grecs. Les Chinois observaient aussi les étoiles à leur passage méridien au moyen d'instruments analogues à ceux des astronomes de la Chaldée et professaient les mêmes théories au sujet des planètes, qu'ils symbolisaient par les mêmes couleurs. Ils se servaient du gnomon et de la clepsydre et calculaient le retour des éclipses ; leurs annales mentionnent même une occultation du soleil, s'étant produite il y a 4 050 ans. Ils désignaient enfin les Pléiades, l'étoile Polaire et la plupart des signes du Zodiaque par des expressions synonymes de celles des Babyloniens.
Ce n'est point Terrien de la Couperie qui, le premier, suggéra l'origine occidentale des Cent familles : dès 1769, De Guignes écrivit un mémoire pour prouver que les Chinois sont une colonie égyptienne ; ce n'est pas lui non plus qui révéla le parallélisme des connaissances astronomiques dans les deux Potamies et la similitude des désignations stellaires : ces analogies ont été étudiées en détail par Schlegel il y a plus de trente ans[765]. D'après lui, les Chinois auraient été les premiers initiateurs en ces matières, et la découverte du Zodiaque à 28 animaux remonterait à 17 700 ans avant nous ; c'est à cette date éloignée que la position des groupes d'étoiles par rapport au mouvement solaire permettrait d'expliquer les noms des astérismes. À vrai dire, les œuvres des deux savants ne se contredisent pas formellement, mais l'époque n'est point encore venue où leurs recherches serviront à une synthèse générale de l'histoire des origines.
Quoi qu'il en soit, l'influence chaldéenne sur l'évolution ultérieure des Chinois n'est pas moins évidente dans les sciences autres que l'astronomie : les poids et mesures, les systèmes décimal et duodécimal, l'échelle de musique furent maintenus ; on observa les mêmes nombres sacrés pour les calculs de magie ; et l'horizon fut divisé suivant les mêmes points cardinaux, disposés d'ailleurs autrement qu'ils ne le sont dans les pays occidentaux : en Chine, de même que chez diverses populations de la Mésopotamie, la rose des vents place le nord à gauche et le sud à droite, en sorte que l'est tient le haut de l'instrument. À l'époque où les Chinois inventèrent la boussole, — on raconte qu'au XIe ou XIIe siècle antérieur à l'ère vulgaire, une ambassade ayant apporté des présents à l'empereur, il lui fut donné en cadeau cinq chars dans chacun desquels une « figure » pointait constamment vers le sud pour indiquer aux voyageurs leur chemin de retour[766] —, les Chinois durent être surtout frappés de la direction suivie par la branche méridionale de l'aiguille : ils disent que l'aimant marque le sud, tandis que les Européens, regardant exactement en sens inverse, portent leur attention sur l'autre pointe se dirigeant vers le nord. Ce contraste bizarre a probablement pour cause la différence d'orientation géographique suivie par les peuples eux-mêmes dans leur mouvement de migration. Tandis que les Occidentaux, en leur progrès graduel de la Méditerranée vers l'Océan, obliquaient dans la direction du nord, de la Grèce et de l'Italie vers l'Allemagne et l'Angleterre, les Chinois s'avançaient en sens opposé, des plaines de la Dsungarie vers la double Potamie du Fleuve Jaune et du Fleuve Bleu. N'est-il pas naturel que ces deux moitiés de l'humanité, marchant en des voies contraires, aient reporté leur propre mouvement sur l'aiguille de la boussole ?
On croit que les Chinois reçurent de l'Occident l'écriture cunéiforme telle qu'on la retrouve sur les monuments de Ninive et sur la haute paroi de Bagistun. La tradition dit que les immigrants conservaient la relation des faits au moyen de signes ressemblant à des « langues de feu » ou à des « gouttes d'eau qui gèlent en tombant » ; l'expression de laquelle on se servit dans le nord de la Chine pour désigner l'écriture apportée d'outre-monts est le terme de « griffe d'oiseau ». Il est vrai que tous les petits Chinois apprennent dans une encyclopédie populaire l'emploi de cordes analogues aux *quippa* des Quichua péruviens, pour figurer les idées : « Dans la haute antiquité, on noua des cordes », c'est ainsi que s'exprime le manuel des écoliers[767]. Mais en ce vaste pays où les immigrants de l'Ouest trouvèrent déjà des civilisations très avancées, il y eut place pour des évolutions diverses. La différence des matériau employés fit bientôt changer la forme des signes cunéiformes : au lieu d'entailler la pierre ou de marquer la brique molle encore, le Chinois apprit à peindre sur des fragments de bambou, puis, même, sur des écorces et des pellicules ; les lettres changèrent de siècle en siècle, mais on a constaté la série des transitions, aussi bien dans la matière utilisée que dans la forme et la signification des caractères[768].
Des arts et des métiers, de même que l'écriture, furent apportés par les Bak dans leur patrie nouvelle. Les immigrants connaissaient les métaux dits nobles et savaient les fondre et les travailler ; ils fabriquaient des bateaux de cuir pour traverser les fleuves, harnachaient à leurs chariots de guerre deux chevaux de front, reproduisaient des figures sur leurs poteries et leurs vases de métal, mais la différence des milieux devait amener naturellement l'usage de matériaux et de procédés nouveaux, ainsi que des interprétations autrement conçues. Ainsi, les dragons aux formes fantastiques représentés dans les temples sont considérés par les Chinois comme les symboles des vices à combattre, tandis que les Chaldéens y voyaient les génies chargés de repousser dans le désert les sables envahissants. Les riverains du fleuve Jaune racontent le déluge en termes tout autres que les paysans de la Mésopotamie, et pourtant beaucoup de traits communs, signalés par les missionnaires, prouvent que de part et d'autre les récits eurent la même origine. Par un phénomène analogue, les traditions relatives aux empereurs de l'Occident se transformèrent pour s'adapter aux souverains de l'Orient, Terrien en cite de nombreux exemples.
En apportant leurs richesses et leurs connaissances diverses, les Bak n'avaient point négligé le premier de leurs trésors, le froment nourricier. La céréale par excellence, à laquelle s'ajouta bientôt le riz indigène, à peine moins précieux, trouva dans les bassins des deux fleuves un sol meilleur, occupant en un tenant de très vastes étendues, et c'est ainsi que la population agricole des « Cent familles », croissant par milliers et par millions et se croisant avec les aborigènes, devint cet admirable peuple chinois, qui progressa pacifiquement de siècle en siècle, augmentant incessamment son domaine vers le sud et vers l'est. Devant lui s'ouvrait le réseau des voies naturelles qui, par leur facilité d'accès pour le peuplement et la fertilité presque unique au monde du territoire qu'elles réunissaient, étaient destinées à devenir les routes historiques de la Chine. On peut tâcher de retrouver quels furent ces chemins en étudiant la carte actuelle du Royaume Fleuri, dont les traits originaires n'ont pas encore été fortement modifiés par les travaux d'art des routes et voies ferrées.
En revenant à l'angle nord-occidental de la Chine proprement dite, c'est-à-dire au coude du haut Fleuve Jaune où s'est élevée Lan-tcheu, point d'arrivée de la route naturelle ou « Porte du jade », par laquelle durent entrer tous les immigrants, on se retrouve à l'origine du chemin qui se branche peu après ; son rameau méridional conduit à la prestigieuse plaine de Tcheng-tu par une route, déjà dallée à une époque très lointaine, tandis que l'autre se dirige vers l'est et rejoint le grand coude inférieur du Hoang-ho par la vallée du Hwei-ho, évitant ainsi le détour du fleuve par les solitudes de la Mongolie. En cette dépression, la voie naturelle devenue historique se prolonge directement à l'est et se continue par le cours du bas-fleuve jusqu'à l'endroit, près de la ville actuelle de Kaï-fong, où le courant fluvial, du haut de son talus de déjection, s'épanche, tantôt à droite, tantôt à gauche, dans les plaines alluviales. Mais avant d'atteindre ce lieu où la grande voie, longue de plus d'un millier de kilomètres, se ramifie en de nombreuses sentes de campagnes alternant avec des routes citadines, la branche maîtresse avait bourgeonné en plusieurs points vivants d'où s'élançaient des rameaux secondaires.
Un de ces nœuds vitaux où la nature greffa une voie latérale est indiqué par la ville de Hsi-ngan (Si-ngan), qui fut souvent choisie comme capitale du Royaume Fleuri : deux vallées tributaires viennent déboucher dans la vallée majeure.
Ce point de passage exerce une attraction d'autant plus énergique qu'il communique au sud avec une brèche des monts Tsin-ling, par une route tracée avec art qui s'élève d'environ 900 mètres sur les escarpements de la montagne, et franchit l'arête à une altitude de 1 243 mètres pour redescendre dans le bassin du Han dont elle longe l'affluent principal, le Tan-kiang. La coupure du Tsin-ling a pris dans l'histoire de la Chine une importance presque aussi grande que la Porte du jade, car c'est par son moyen que le mouvement ethnique a pu se continuer sans peine, de la Chine septentrionale à l'Empire du Milieu proprement dit, que parcourt le superbe Yang-tse.
Le Han-kiang a donc comme rivière historique une valeur de premier ordre et la forme même des traits géographiques a donné au groupe de cités qui se trouve près du confluent des deux fleuves un rôle prépondérant dans le mouvement commercial de l'immense organisme chinois. C'est en cet endroit que se pressa pendant plusieurs siècles la plus grande agglomération d'hommes existant à la surface de la terre, et il ne serait pas étonnant que la Tripoli chinoise, — Han-kou, Han-yang, Wu-tchang —, reprît un jour le premier rang parmi les centres populeux du monde. Là se fait la croisée principale des forces entre le nord et le sud, entre l'est et l'ouest de la contrée. La voie du Yang-tse, largement ouverte aux navires en aval de I-tchang, constitue, sur une longueur d'environ 2 000 kilomètres entre la zone des rapides et l'Océan, la route médiane par excellence dans tout l'ensemble chinois, et tandis que le Han-kiang apporte du nord ses eaux et les denrées de ses bords, les deux lacs Tung-ting et Po-yang, qui correspondent aux deux courbes du Yang-tse, en amont et en aval du méandre de Han-kou, reçoivent aussi plusieurs courants navigables descendus des montagnes du sud. Nulle part sur la surface du globe, l'homme ne possède un pareil réseau de voies fluviales sans ressaut ni défilé.
Chacune de ces rivières, ainsi que les autres affluents méridionaux du Yang-tse, parcourt des vallées qui sont devenues autant de voies historiques, sans avoir cependant l'importance de la route majeure qui réunit le fleuve Jaune au fleuve Bleu : le mouvement, se divisant en plusieurs rameaux et dans une contrée moins populeuse, doit être d'autant plus faible en proportion. De ces diverses lignes d'activité, la principale est naturellement celle qui réunit le bas Yang-tse à la baie de Canton en contournant à l'ouest les montagnes du Fo-kien : c'est la ligne la plus courte entre des foyers d'extrême densité par leurs populations. Un des noms géographiques le plus souvent répétés dans les livres de voyage en Chine est celui de Mei-ling — « col des Peupliers », ou « cime boisée » ; c'est un seuil d'environ 300 mètres, d'où jaillit la source du Pe-kiang, le « fleuve du Nord », ainsi nommé de la direction de son cours relativement au labyrinthe fluvial de Canton.
Ce réseau de navigation où viennent s'unir les eaux de plusieurs fleuves et dont le flot principal est fourni par le Si-kiang, ou fleuve de l'Ouest, a dû, par les indications mêmes de la nature, devenir un point de convergence des plus actifs, provoquant la naissance d'une grande capitale ou d'un groupe de cités considérables. La ville de Kuang-tung, le Canton des Occidentaux, est un lien de concentration nécessaire.
A la jonction des routes naturelles convergent en cet endroit s'ajoutent d'autres avantages : la profonde indentation du littoral, la fécondité des alluvions fluviatiles, la variété des produits appartenant aux deux zones, tropicale et tempérée, qui s'entremêlent dans la région. Lorsque des guerres civiles, des révolutions, des incendies, des pestilences interrompirent la vitalité puissante de Canton, c'est toujours dans le voisinage que surgit à nouveau le grand centre d'appel de la contrée.
Cette vallée du Si-kiang, dont Canton garde la porte, est la moitié orientale d'une voie historique d'importance majeure faisant communiquer l'Inde avec la Chine. Certainement les Bak, premiers envahisseurs de la Chine aux origines de l'histoire légendaire, ne poussèrent point jusque dans cette partie méridionale du « Royaume Fleuri », — le territoire décrit par le Yü-Kung est tout entier situé au nord du Yang-tse —, mais la forme du relief y avait sans aucun doute dirigé un grand va-et-vient des hommes : on sait qu'il y a deux mille années environ, un mouvement très considérable de commerce se faisait en ces provinces, que des guerres d'extermination avaient presque interdites auparavant. Au lieu de passage qui s'ouvre entre les deux versants oriental et méridional du haut plateau tibétain, les montagnes prolongeant au sud-est les grands massifs de l'Asie centrale se sont déjà notablement abaissées, et même en certains endroits se trouvent complètement oblitérées. Le relief du seuil entre le Pacifique et les mers de Siam et de Birmanie est constitué par un plateau de grès rouge de 2 000 mètres en moyenne altitude, enfermant des lacs dans ses dépressions rayées de moraines. C'est autour de ce haut seuil, descendant graduellement vers les plaines et la mer, que les fleuves puissants de l'Asie sud-orientale divergent en un éventail immense : Brahmaputra, Irrauadi, Saluen, Mekong, Ma-lung-kiang (plus bas Hung-kiang ou fleuve Rouge), Si-kiang, Yang-tse-kiang sous son appellation régionale de Kin-cha-kiang. En aucune partie de la Terre on ne voit un pareil étoilement de fleuves partant d'un même centre de ravinement.
Une route transversale, franchissant successivement toutes ces vallées à de faibles distances les unes des autres, commanderait donc autant de chemins se ramifiant vers tous les points de l'horizon, des rivages de l'Inde gangétique à ceux de la Chine orientale, et permettrait aux voyageurs d'éviter une circumnavigation de 6 000 kilomètres à travers des eaux dangereuses, souvent bouleversées par les typhons.
A vrai dire, les escarpements intermédiaires rendent la traversée difficile, et cette voie, si importante dans l'histoire des peuples, se dissout en sentes multiples, qui hésitent entre les cols les plus faciles d'accès. La ville de Tali est située dans la région vitale où se noue cette digitation extraordinaire de grandes routes fluviales. Les guerres, l'hostilité des peuplades de montagnards, les dévastations, les événements politiques de toute nature ont maintes fois obstrué ou même fermé les chemins qui rayonnent autour de Tali, mais dès que la paix renaissait et que les fugitifs, accompagnés d'immigrants nouveaux, revenaient vers le pays dévasté, la « Voie d'Or et d'Argent », ainsi nommée des gîtes métallifères du Yunnan, reprenait son importance ; elle ne peut manquer de devenir un jour la route par excellence entre Calcutta et Canton.
Les centres de gravité dans le monde politique et social de la Chine ont fréquemment changé, suivant les mille alternatives de la colonisation, des conquêtes, des refoulements et des retours offensifs. Si-ngan, sur le Wei, c'est-à-dire dans la vallée qui forme le prolongement occidental du Hoang-ho, et, plus bas, Ho-nan, à peu de distance du grand fleuve, en aval du confluent, furent des lieux tout désignés pour devenir les centres du commerce et de la domination.
Le Yang-tse, artère centrale du « Royaume Fleuri », devait également attirer sur ses bords les forces vives de la nation. Dans le haut bassin, la plaine où se ramifie le Min, — considéré comme la véritable branche-mère du Ta-kiang, « Grand fleuve », — fut dès le début de la colonisation un centre d'attraction extraordinaire et reste encore de nos jours la Chine par excellence, grâce au long couloir où le Yang-tse descend de rapide en rapide et que seule la patience inlassable des habitants parvient à utiliser comme voie de commerce ; à l'aval des grands affluents, les grandes villes se succèdent sur ses rives jusqu'à la rencontre du flot marin ; aussi, après Si-ngan, Nan-king fut-elle une capitale tout indiquée. Le va-et-vient et la puissance ont dû naturellement osciller du Hoang-ho au Yang-tse kiang, qui arrosent les régions les plus fertiles et les plus populeuses : mais, comme en France et pour des raisons analogues, la prépondérance politique a presque toujours appartenu aux régions du nord ; rarement elle est échue au centre, et jamais au midi[769]. C'est que le peuple conquérant, venu des contrées du nord-ouest, avait toujours le gros de ses forces au plus près de son pays d'origine et avait à s'y maintenir en toute âpreté pour continuer la lutte contre ses ennemis les plus redoutables.
Une autre cause devait, dans la concurrence vitale des Chinois entre eux, donner une certaine prépondérance aux populations du Nord. C'est dans le bassin du Hoang-ho que se trouve le pays de la « Terre jaune », le sol par excellence pour la production du pain. Étudiée d'une façon magistrale par Richthofen dans sa mémorable exploration de la Chine septentrionale[770], la région du Hoang-tu, « Jaune terre », comprenant presque toute la partie de la cuvette égouttée par le fleuve Jaune, à l'exception des hautes montagnes de l'ouest et des plaines alluviales de l'est, s'étend sur une superficie d'environ un million de kilomètres carrés, égale à deux fois la surface du sol français.
Cette terre meuble n'est autre chose que du *lœss,* d'aspect analogue à celui qui se présente en Europe dans les vallées du Danube et du Rhin. Le lœss s'est formé pendant le cours des âges de tous les débris poussiéreux apportés par le vent. Chaque bouffée des tempêtes du nord-ouest amène un nuage de molécules ténues provenant de la désagrégation lente des montagnes, Sayan, Altaï, Tarbagataï et des plaines sous-jacentes. Étudiant l'aspect des ruines de Lulan, dans le désert de Lob, Sven-Hedin évalue à trois mètres l'épaisseur de la couche terrestre enlevée par la dénudation éolienne depuis seize siècles. Cependant, les amas de poussière qui exhaussent incessamment la Terre jaune ne sont pas assez épais pour étouffer la végétation superficielle et pour empêcher le développement de la vie animale ; les herbes continuent de croître, quoique graduellement enfouies ; la masse entière, depuis le rocher sous-jacent, est percillée d'innombrables veinules laissées par les radicelles des plantes, et partout des coquillages, ainsi que d'autres restes d'origine animale, sont épars dans les dépôts terreux. En certains endroits l'épaisseur de la Terre jaune, révélée par les entailles qu'y ont faites les eaux d'érosion, n'est pas moindre de 600 mètres, ce qui représente un volume équivalant à celui de chaînes de montagnes. On a calculé que l'humus fécond du Hoang-tu serait suffisant pour recouvrir la terre entière d'une couche de sol labourable d'un mètre de puissance.
Si le vent a formé les amas énormes de la Terre jaune, l'eau les détruit à son tour : le fleuve Jaune et ses affluents disposent de matériaux inépuisables pour accroître les plaines alluviales aux dépens de la mer. L'eau pénètre dans le sol meuble jusqu'à la roche dure ou à la couche d'argile imperméable qui le porte ; l'eau de pluie s'ajoute dans ces profondeurs aux filets qui s'épanchent souterrainement de la base des montagnes et, suivant des coulières cachées, se creusent des puits d'effondrements, indiquant la direction des vallées futures. Des masses s'affaissent selon cette direction et des ravines profondes se forment, avec branchements et ramifications, et présentant d'ordinaire des escarpements verticaux. Les pluies entament aussi directement le pourtour, et la moindre averse entraîne des coulées de boue que la sécheresse et le vent transforment de nouveau en tourbillon de poussière. Tout est jaune dans le pays, la terre, les eaux, l'air brumeux, le ciel où le soleil même se montre à peine à travers la poudre soulevée. Les maisons, les hommes sont revêtus d'un enduit jaune : il n'est de contraste que durant la fraîcheur des verdoyantes cultures. Mais cette nuance jaune symbolise le sol nourricier, la puissance même de la Chine : de là le titre de Hoang-ti, « Seigneur jaune », donné à l'empereur de Chine, dans le sens de « Maître de la Terre ».
La force productive merveilleuse du Hoang-tu a permis aux « Cent familles » de croître et de multiplier, de constituer une très grande nation d'agriculteurs, ayant toutes les qualités dues à la profession, l'économie, la force d'endurance, la résignation dans le malheur, l'étroite intimité familiale. Le paysan des Terres jaunes cherche à ne faire qu'un avec la glèbe qui le nourrit ; en maints districts, il économise le sol précieux avec tant de parcimonie qu'il n'a pas voulu en employer la surface pour sa maisonnette et ses granges : c'est dans l'intérieur du lœss qu'il creuse sa demeure ; il vit au-dessous de ses propres champs, tendant l'oreille pour entendre la semence percer le sol. On comprend quelle énergie patiente, quelle ténacité, quelle force invétérée d'atavisme pareille existence a dû donner aux laboureurs des Terres jaunes, et combien les émigrants de ce pays étaient amplement armés pour transformer en magnifiques terres de culture les plaines alluviales que parcourent le Hoang-ho et ses coulées effluentes, de même que les bords du Yang-tse.
Le Chinois par excellence naquit certainement dans les Terres jaunes. Mais si l'on peut dire qu'il a été en grande partie formé par le Hoang-ho, on doit reconnaître aussi qu'il a dû lutter incessamment contre le fleuve, faire son éducation qui n'est point encore terminée. Dans la région du bas fleuve, toute culture est exposée à de terribles retours, puisque le cours d'eau, arrivant au sommet de son talus de déjection, à 150 mètres d'altitude environ, se trouve comme suspendu au-dessus des plaines basses du littoral et doit forcément se déverser tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, suivant la quantité des alluvions qui s'amassent sur les berges latérales. On sait quels désastres causa le Hoang-ho à ses changements de cours : au milieu du dix-neuvième siècle, par exemple, lorsque, cessant de couler au sud-est, il se rejeta vers le nord-est, inondant les campagnes, rasant les villes, s'étalant en lacs et en marécages. Il faut restaurer, renouveler incessamment les digues et laisser aux eaux de crue un lit majeur extrêmement large ; en certains endroits, l'écart entre les levées n'est pas moindre de 22 kilomètres. Les villes riveraines, entourées de murailles, finissent par se trouver comme au fond de trous, le sol qui les entoure ayant été graduellement exhaussé par les apports fluviaux. Kaï-fong, la gardienne de la porte de sortie, est une de ces villes disposées en forme de puits : on y descend par de longues rampes, et les eaux de pluie y causent parfois des inondations. Il a fallu construire de nouveaux remparts sur les anciennes murailles que les dépôts extérieurs d'alluvions menaçaient d'enfouir[771].
Comparé au Hoang-ho, le Yang-tse est de beaucoup le courant principal, aussi bien par la superficie du bassin que par la masse des eaux ; en outre, il contient dans l'ensemble de ses versants une population plus considérable évaluée, d'une manière générale, à deux cents millions d'individus ; mais, quoique le « Grand fleuve » par excellence, il eut certainement une action moindre dans la formation du caractère chinois. C'est dans le bassin du fleuve Jaune, sur les terres poudreuses du Hoang-tu et dans les plaines alluviales du Chansi et du Petchili que les « Hommes à tête noire » se formèrent à la civilisation qui les distingue, là qu'ils devinrent ces merveilleux agriculteurs qui n'ont point d'égaux parmi les peuples, là aussi qu'ils prirent leur équilibre moral, leurs vertus domestiques, leur caractère d'infinie patience, presque d'éternité.
Le fleuve Bleu ne put avoir sur eux qu'une action d'ordre inférieur : ils étaient déjà formés. Grâce au milieu primitif qui leur avait donné une vie propre, ils avaient appris par des progrès de toute nature à pouvoir se soustraire partiellement à l'action directe du monde extérieur ; leur personnalité s'étant nettement constituée, le milieu second ne pouvait plus avoir sur eux qu'une influence superficielle : ainsi des armes déjà forgées n'ont plus qu'à recevoir le poli.
Plus riches, plus industrieux, groupés en villes plus grandes, les Chinois venus des bords du fleuve Jaune dans les campagnes du fleuve Bleu ont pu gagner en politesse, en goûts raffinés, en langage « fleuri » : ils se sont affinés en des cités telles que Nan-king et Hang-tcheou ; mais tout ce qu'ils ont de fort, de résistant et de durable, c'est dans les régions du nord que la nature le leur avait donné.
Pendant les quarante-deux siècles de son histoire connue, la nation chinoise resta ballottée dans une lutte incessante relative à la tenure de la propriété. Grâce à la longue évolution nationale, il n'est pas de pays au monde où l'on puisse constater d'une manière plus certaine la prépondérance des facteurs économiques dans le développement de l'humanité. La question par excellence est celle du pain. Les variations du régime agricole et du droit des agriculteurs à la gérance de leurs terres, c'est en cela que se résume l'histoire vraie de la « Fleur du Milieu ». Les divers événements politiques n'en sont que des conséquences naturelles ou de simples incidents.
Lors des premiers âges entrevus, à l'arrivée des « Cent familles », la terre était à tous, en ce sens que les colons s'y établissaient à leur gré, choisissant le sol qui se trouvait à leur convenance. Les anciens documents nous montrent les « hommes jaunes » — dénomination qui indique bien le caractère de la région colonisée — se répandant en toute liberté sur l'étendue du sol fertile envahi par eux. Seulement la nature même des terrains, coupés de ravins d'érosion dans tous les sens et disposés en un véritable labyrinthe, forçait en maints endroits les cultivateurs à se diviser par groupes plus ou moins considérables : telle aurait été la raison, suivant une hypothèse souvent émise, qui aurait amené le partage des immigrants en « cent » familles ou tribus. Dans ce pays découpé par la nature, il y aurait eu tendance à la division du sol en propriétés distinctes, communales, familiales et privées, tandis que plus à l'est, dans les plaines alluviales du Hoang-ho, sans cesse menacées par les crues fluviales, coulant à un niveau supérieur à celui des campagnes basses, la propriété se maintint longtemps sous sa forme de communauté nationale ; entre tous les riverains obligés de lutter ensemble pour défendre ou reconquérir les terres inondées par les fleuves, la solidarité absolue donnait à tous la copropriété de la terre et des produits.
Mais la puissance impériale grandissait au-dessus des têtes et s'appuyait sur un entourage de conseillers et de courtisans, gens choisis qui se constituaient en un corps privilégié, d'essence supérieure à la nation, et prélevaient chacun sa part sur les richesses créées par le travail de tous. L'empereur et les grands se taillèrent de très vastes domaines privés dans le champ national. Ainsi le régime des apanages entra en conflit avec celui de la propriété communale, et graduellement s'établit un ensemble de conditions économiques analogue à celui qui prévalut dans l'Europe occidentale après la chute de l'Empire romain.
Les paysans continuèrent de travailler en commun, mais la part des produits qui leur fut abandonnée n'était que la portion strictement indispensable à leur entretien ; c'est à des suzerains que revenait le plus gros de la récolte. Trente et un siècles avant l'époque actuelle, la Chine était divisée en un grand nombre de fiefs et de sous-fiefs, dont les habitants, asservis et généralement partagés en groupes de huit familles, gardaient les anciennes formes de la communauté, jalousement surveillés par leurs maîtres : en réalité, la commune, quoique opprimée et méthodiquement dépouillée, n'en persistait pas moins, constituant un petit univers ou cosmos, un *mir* pareil à ceux de la Russie : un reste de l'ancienne solidarité communale et terrienne se maintenait, comme le charbon sous la cendre du foyer.
Quelques traces de cette organisation communale sous un régime de féodalité se voient encore en maintes parties de la Chine et dans les contrées ayant pris pour modèle la civilisation chinoise, notamment en Corée[772] ; mais les guerres intestines, les migrations intérieures, les poussées de population modifièrent l'équilibre existant et, vers le quatrième siècle avant l'ère vulgaire, une transformation générale avait eu lieu dans le régime de la propriété. La plus grande partie des terres avait changé de mains et le mode de tenure s'était dégagé des formes féodales. Les maîtres du sol le possédaient désormais sans conditions, et les paysans, auxquels on avait enlevé même la motte de gazon où ils auraient pu « planter une aiguille », n'avaient plus d'autre ressource que celle de l'esclavage. Pourtant ils se révoltaient souvent : la guerre civile était en permanence, et suivant les alternatives des révolutions, les paysans, cramponnés au sol nourricier, réussissaient parfois à en retenir un lambeau. D'ailleurs, le souverain avait intérêt à se rapprocher du peuple pour ne pas se trouver à la discrétion des grands propriétaires, et l'empereur Wangmang, contemporain d'Auguste, osa revendiquer un jour la possession de la terre pour lui seul, ainsi que le droit de la répartir conformément à l'équité. Désormais nul sujet ne pouvait détenir d'espace cultivable supérieur a un *tsin,* soit environ six hectares, et commander à plus de huit esclaves mâles : c'était précisément le nombre des anciens communiers de chaque groupe agricole. La terre se trouvait ainsi distribuée suivant la proportion des besoins ; mais les mandarins, propriétaires eux-mêmes, n'eurent garde de se déposséder et le régime de l'accaparement du sol se rétablit après une apparente disparition. La volonté d'en haut n'avait pu changer le cours de l'histoire : à de pareilles révolutions, il faut la volonté unanime du peuple et la pleine conscience de son droit, appuyé sur sa propre force.
Depuis cette époque, la lutte pour la possession du sol a toujours continué avec des fortunes diverses et sous mille formes, sociales ou politiques, jamais n'a cessé d'être la cause profonde de tous les grands événements qui se sont accomplis dans l'Empire du Milieu. Il ne pouvait en être autrement, puisque l'agriculture est le travail presque exclusif de la population et que toutes les industries n'en sont que de simples annexes. On comprend qu'avec son immense démocratie agricole, la Chine donne le premier rang aux travailleurs de la terre, ou du moins ne laisse passer avant eux que les lettrés, car tous ont le plus grand respect pour le savoir. Une maxime chinoise souvent répétée dit que l'État souffre d'une maladie profonde quand l'homme ne laboure pas son champ et quand la femme ne vaque pas à tous les soins du ménage. Suivant une légende populaire qui témoigne de la conscience qu'ont de leur haute dignité les laboureurs chinois, l'empereur Chun, personnage mythique dont on parle encore avec vénération dans toutes les cabanes, était un paysan, et même sur le trône aurait vécu du travail de ses mains.
Le père jésuite du Halde, parlant de cet empereur paysan, qu'il considère comme ayant réellement vécu, affirme avec candeur que la nation chinoise tout entière a pris goût à la culture du sol par désir d'imiter le noble exemple de l'agriculteur couronné. C'est bien là une théorie digne des courtisans du Roi-Soleil. L'historien catholique ne comprend pas que Chun n'est autre chose que la personnification impériale, divine, du peuple semeur et moissonneur de blé. Le fait est que, par leur intime union avec le sol, les laboureurs du Royaume Fleuri ont réussi à triompher pour une bonne part des obstacles que leur opposaient les parasites, conquérants et mandarins. La fête du Labourage, que le Fils du Ciel célébrait naguère chaque année à la fin de mars, et pendant laquelle il devait, vêtu en paysan, labourer trois sillons, symbolise ce triomphe partiel du peuple sur ses maîtres : les épis récoltés sur ce champ étaient offerts en hommage aux dieux comme un don du peuple.
L'aspect général des contrées de la Chine soumises à la culture depuis deux, trois ou quatre mille années témoigne de la forte discipline que les agriculteurs ont imposée à la terre et à ses habitants, plantes et animaux. Les paysages sont certainement tout autres qu'aux temps primitifs. Les grands animaux sauvages ont disparu de presque toute la Chine : on n'y voit plus d'éléphants ni de lions ; le tigre ne s'y montre que dans les provinces extérieures, la Mandchourie et le pourtour du bassin du Tarim par exemple, et le rhinocéros ne se voit que dans la haute vallée du Si-kiang où de vastes forêts, presque désertes, s'étendent au loin vers l'Indo-Chine. De même, la flore arborescente spontanée manque presque complètement depuis des siècles dans les provinces populeuses. Les communes qui surveillent avec soin le bon état des champs ne tolèrent pas l'apparition des herbes, ni d'arbustes sauvages et, à plus forte raison déracinerait-on les arbres poussant leur tige dans cette terre déjà dix mille fois retournée depuis les premiers temps de la colonisation. Les arbres n'étaient et ne sont tolérés qu'autour des cimetières, où les campagnards se gardent d'aller couper des branches, la tradition leur défendant de toucher ces bois sacrés, si ce n'est aux changements de dynastie. Dans les districts où les Chinois manquent de combustible, ils ont depuis longtemps pris l'habitude de ne se point chauffer : en hiver ils se contentent de doubles vêtements, de toisons et de pelleteries.
Ailleurs, au contraire, les populations d'Extrême Orient ont de beaucoup devancé les Occidentaux : l'utilisation de la houille date, en Chine, de temps immémoriaux : dans le haut bassin du Yang-tse, un important service de batellerie dessert le commerce houiller[773] ; en Mandchourie, on a retrouvé d'anciens travaux d'excavation par puits verticaux, dénotant un haut degré de développement technique.
Les constructions chinoises se ressentent nettement de l'influence ancestrale du nomade et montrent comment une survivance de formes s'associe à une différence d'interprétation. En quittant un milieu pour un autre, l'émigrant emporte toujours avec lui des objets dont les formes répondent à l'environnement primitif, mais qu'il cesse bientôt de comprendre dans les nouveaux horizons qui l'entourent. Toutefois, l'homme ne reste pas sans explication, fausse ou vraie, de tout ce qu'il voit autour de lui, à bien plus forte raison quand il s'agit d'une chose fabriquée de ses mains, suivant une routine traditionnelle. Ainsi, les angles des tentes mongoles, recourbés par le poids des feutres ou autres étoffes employées, se dessinaient en l'air en une courbe élégante qui s'expliquait d'elle-même ; mais quand les nomades furent devenus résidants et que les tentes eurent été remplacées par des maisons de bois ou de faïence présentant la même courbe gracieuse aux quatre angles du toit, la raison première de cette forme architecturale fut oubliée. N'importe ! on en créa une nouvelle : les ondulations mystérieuses du *feng-chui,* c'est-à-dire « les vents et les eaux aériennes », se glissent mollement le long des courbes de la maison.
Ainsi le paysage chinois offre un caractère artificiel, reproduit naïvement par les peintures, les porcelaines et les émaux. Cependant, les Chinois, très prosaïques en apparence et très poétiques au fond de leur âme, chérissent profondément cette nature mignarde, qu'ils cherchent encore à embellir par des allées sinueuses, des ponts prétendûment rustiques, des massifs de fleurs rares et des arbres minuscules. Leurs poésies célèbrent surtout l'agriculture, les ruisseaux, la pluie, les vents, les nuages, toutes les forces qui concourent à la germination et à la croissance du grain nourricier, mais ces chants sont presque toujours nuancés de mélancolie, accompagnés de plaintes discrètes. Grâce au travail, à ce travail qui conserve l'âme saine et la sauve du pessimisme, maladie des oisifs, les Chinois ont gardé la force de l'action, invincible et tenace, mais ils n'échappent point à la tristesse qui s'élève d'une nature mutilée[774].
La constitution de la famille chinoise correspond exactement à celle de la propriété : les mœurs proviennent surtout de la tenure du sol, et par conséquent se trouvent indirectement déterminées par la nature du milieu géographique, montagnes, fleuves et la répartition des terres arables. Le domaine communal, le domaine familial, pour lesquels les agriculteurs luttèrent si âprement et luttent encore, ne purent se maintenir contre seigneurs et empereurs que par l'indissoluble union de tous les intéressés. Aussi la famille se développa-t-elle puissamment, avant tout comme organe de défense, et devint-elle la molécule initiale de la nation. L'Empire tout entier, comprenant des centaines de millions d'hommes, fut censé une prodigieuse famille ayant pris, dans son ensemble et dans ses parties, le type d'une exploitation agricole. Les Chinois le comprirent eux-mêmes dès les premiers âges, car, dans leur écriture idéographique, le signe qui représente le gouvernement eut l' « Eau courante » pour sens primitif.
La forte constitution de la famille, type de la nation chinoise, ne permet pas l'existence ou du moins la persistance du célibat. A cet égard il n'y a point de transaction. Le conseil communal demande des explications au père du jeune homme qui n'a pas encore pris femme à l'âge de trente ans : il daigne parfois accepter des excuses accompagnées d'amendes ; mais passé trente ans, le mariage est forcé, la jeune fille, âgée de vingt ans au plus, est désignée d'office, sans révolte possible. La perpétuité de la famille, tel est le but auquel tous doivent tendre : il faut à tout prix avoir des continuateurs respectueux de la lignée des ancêtres. D'ailleurs on est censé, dans toute circonstance, en référer aux aïeux, qui symbolisent la durée de la possession du sol, l'occupation persistante de la glèbe nourricière. Le fils fait spontanément hommage à son père et aux aïeux de toutes les bonnes actions qu'il peut avoir faites, de tous les mérites qu'on lui reconnaît : s'il est anobli, son titre passe d'office à toute la famille ancestrale.
Le *feng-chui,* qui, pendant ce siècle, a donné lieu de la part des Européens à tant de discussions avec le gouvernement chinois, tient en grande partie au sentiment de respect que les Chinois ont pour leurs ascendants. S'imaginant que les ancêtres ne sont pas absolument fixés à l'ancien foyer domestique et flottent çà et là dans le vent, les vapeurs, le brouillard et la pluie, les pieux laboureurs tiennent à conserver la terre dans son état primitif, craignant qu'une modification quelconque dans l'aspect du paysage, dans la direction des eaux ou dans celle des courants aériens, vienne troubler les esprits dans leur quiétude.
Le triomphe de la famille agricole devait entraîner la constitution de la commune et même de l'État sur le modèle de la cellule initiale. L'indépendance communale s'est maintenue très forte dans les groupes de paysans. Chaque village se constitue en municipe, où tous les chefs de famille prennent part à l'élection d'un représentant, choisi presque toujours parmi les agriculteurs ; c'est un maire remplissant à la fois les fonctions de notaire, de greffier, de boursier, d'arbitre dans les disputes, d'agent voyer, d'intendant des cultures, de gardien des tombeaux. Tous ses aides, gardes champêtres, arpenteurs ou écrivains, sont également nommés par les chefs de famille. Les petites agglomérations urbaines n'ont qu'un seul conseil municipal, tandis que les grandes cités en ont autant que de quartiers ; mais plus la ville est importante, plus l'autonomie communale y est affaiblie par l'intervention du gouvernement dans les élections.
La logique des idées eût voulu que le vote des chefs de famille devînt également la source du pouvoir pour l'organisation des provinces et de l'État. En théorie, il en est bien ainsi, et dans tous les traités qui, depuis Confucius, ont été rédigés sur « l'art de gouverner les hommes », l'Empereur est toujours représenté comme le « Père et la Mère » de la grande famille chinoise ; celle-ci, plus de deux mille ans avant les Saint-Simoniens, avait son *Ma-ba* qui, dans ses prières publiques et ses proclamations, ne manquait jamais d'insister sur la responsabilité absolue que lui impose le bonheur de son peuple : Chacun de ses faux pas, nous dit-il, peut déranger l'empire, chacune de ses mauvaises pensées peut corrompre l'univers. Tout désastre national l'oblige à s'accuser publiquement, mais, par une contradiction permise seulement à un personnage de cette importance, ce n'est pas lui qui se suicide dans les malheurs communs, ce sont ses généraux et ses ministres. Enfin depuis longtemps, ainsi que le dit du Halde, « le gouvernement ne subsiste que par l'exercice du bâton ». Seul, l'empereur-laboureur Chun aurait réalisé l'idéal des agriculteurs chinois, mais exista-t-il jamais autrement que par un phénomène d'anthropomorphisme ?
La morale officielle du respect absolu de la famille et de l'obligation constante du travail n'est donc vraie que pour la masse des « fils du sol », représentants de l'ancienne classe, mais tous ceux auxquels leurs privilèges, leur rang ou leur fortune permettent de vivre à leur guise se sont créé depuis longtemps une morale plus large et plus facile : ils ne furent plus tenus d'observer une stricte monogamie et se dispensèrent si bien de la pratique du travail qu'ils laissèrent pousser leurs ongles, montrant leur incapacité d'ouvrer de leurs dix doigts, et mutilèrent les pieds de leurs femmes, les rendant impropres désormais à vaquer aux soins du ménage.
Ainsi l'inégalité des classes, introduite par la mainmise des puissants sur la propriété commune, se manifesta-t-elle de la manière la plus évidente par l'opposition des morales respectives et, comme de juste, la tendance à l'unité de conception et de vie amena souvent des conflits entre les classes représentant les deux morales. Dans l'ancienne Chine comme dans la Chine moderne, les révoltes ont été fréquentes, mais presque toujours, se conformant au moule de la pensée populaire, elles prirent pour prétexte le respect des aïeux, l'observance des traditions, le souvenir pieux de quelque dynastie déchue. Même en pleine révolution, les Chinois gardent plus que les autres hommes, grâce à leur nature paysanne, l'esprit de loyauté conservatrice et le besoin de groupement. Les révoltes partielles sont rares, les protestations individuelles sont pour ainsi dire presque totalement inconnues. Le mécontentement prend un caractère collectif, et quand une révolution éclate, toujours propagée par les sociétés secrètes, le bouillonnement social se fait, en peu de temps, sentir d'un bout à l'autre du monde chinois.
D'ailleurs, les philosophes antiques du Royaume Fleuri avaient aussi reconnu que parfois l'insurrection est le plus saint des devoirs, et, qui plus est, cette affirmation est reproduite textuellement dans le dernier des « Quatre livres » ou Sse-chu, dont l'étude est obligatoire pour toutes les écoles de l'Empire, bien qu'il ne fasse pas partie des cinq livres « canoniques ». « Tous les hommes », dit Meng-tse, surnommé le « Philosophe Rigide », « tous les hommes sont égaux ; pourquoi y a-t-il des grands et des petits ? Quand les bons mets se préparent dans les cuisines, quand les écuries s'emplissent de nobles chevaux, tandis que le peuple meurt de faim et jonche la grande route de ses cadavres, n'est-ce pas comme si on était gouverné par des bêtes féroces qui déchirent les hommes ? Et quand le prince… se joint aux bêtes féroces, peut-on l'appeler le père de ses sujets ? Même n'ai-je pas le droit de le traiter comme un brigand ? » Et ailleurs : « Le vrai rebelle est celui qui outrage l'humanité ».
On raconte qu'un empereur de la dynastie des Ming, ayant voulu écarter du programme classique des études les ouvrages de Meng-tse, les lettrés vinrent en masse protester contre la volonté impériale, précédés par le premier ministre, qui avait fait porter son cercueil devant lui. Mais n'est-ce pas là une légende comme l'histoire de ces mandarins, au nombre de 460, qui auraient suivi dans les flammes le fameux Chu-King ou « Livre des Annales », recueilli par Confucius, lorsque Chi-Hoang-ti ordonna la destruction de tous les livres écrits avant lui ? — Il voulait, disent les uns, vaniteusement faire recommencer l'évolution mondiale à partir de son règne ; il désirait à juste titre, disent les autres, briser l'omnipotence des adorateurs de la tradition écrite. On peut croire que si tant de fortes paroles des anciens sages sont restées dans les ouvrages classiques, ce fait n'est point dû à la vaillance des courtisans lettrés, mais bien plutôt à l'indifférence des maîtres. Les mots ne signifient plus rien ou sonnent faux quand l'enseignement qui les complète en enlève le sens véritable : ce sont comme des corps étrangers qui s'enkystent dans l'organisme.
La solidarité dans toutes les œuvres humaines, depuis le paisible travail des champs jusqu'à la périlleuse révolte armée, est un des traits les plus remarquables du caractère chinois ; elle se résume en cette maxime, merveilleuse en sa clarté, que cite de Pouvourville : « Aucun homme dans l'éternité ne pourra être complètement heureux tant qu'il subsistera un malheureux. Le malheur d'un seul être est une défectuosité qui empêche le bonheur de l'univers d'être parfait et complet ».
Les enseignements qui persistèrent le mieux, parce qu'ils répondaient au génie conservateur de la nation chinoise, furent ceux de Confucius (Kung-fu-tse), le philosophe simple, correct, étranger à toute passion et à toute fantaisie, le fidèle observateur de toutes les conventions et de tous les devoirs strictement hiérarchisés. « Toutes les vertus ont leur source dans l'étiquette », et encore, « l'étiquette forme et fixe le caractère », sont des paroles qu'on attribue à Confucius. Ce respect des « devoirs » de toute nature, y compris les courbettes, les compliments, la forme et la durée des cérémonies, constitue un cours de morale, désigné très justement par le terme de Uan-li ou des « dix mille rites ». Il en est au moins dix mille en effet, et l'homme policé se trouve ainsi pris, comme dans un carcan de fer, en des mailles d'obligations qui finissent par devenir machinales, mais qui n'en privent pas moins l'individu d'une forte part de son initiative.
Et pourtant, la philosophie de Confucius, qui s'accommode de tout ce formalisme oiseux, est une sorte de positivisme. « Comment prétendre savoir quelque chose du ciel, disait-il, puisqu'il est déjà si difficile de nous faire une idée nette de ce qui se passe sur la terre ? » Les empereurs eux-mêmes, élevés à l'école des mandarins moralistes, ont souvent mis le peuple en garde contre les superstitions que répandent les prêtres, et ceux-ci sont formellement exclus comme indignes de toute cérémonie où se montre le « Père et Mère » de ses sujets.
Tels étaient, dans l'Orient chinois, les enseignements et les usages officiels, il y a deux mille ans, à l'époque où, par un remarquable parallélisme historique, les philosophes de la Grèce et ceux de la Chine avaient également étudié les problèmes de l'existence et formulé les règles de l'éthique. Mais, de part et d'autre, quoique avec de grandes variantes dans les détails, la période des recherches philosophiques fut suivie d'une forte réaction pendant laquelle des religions à type nouveau, en Occident sous la forme chrétienne, en Orient sous la forme bouddhiste, vinrent broder leurs rites sur le vieux fond des cultes naturistes, fétichistes et animistes.
Ce qui distingue avant tout l'évolution de l'histoire chinoise, comparée à l'évolution correspondante de l'Occident, c'est son caractère remarquable d'unité géographique. Par suite de la forme de la contrée, où toute l'activité est ramenée vers le centre, repoussée des hautes montagnes, des plateaux infranchissables du pourtour et des régions habitées par des nomades barbares, le mouvement qui se produisait en Chine resta, jusqu'à la période bouddhique, très faiblement influencé par le monde extérieur. En Occident, au contraire, la grande variété des formes géographiques facilitait le contact entre les divers peuples, arrivé chacun à un degré différent de culture, et il devait en résulter pour l'ensemble une beaucoup plus grande mobilité d'allures. En empruntant des expressions à la physique, on peut dire que la civilisation orientale et celle de l'Occident étaient animées, la première d'un mouvement centripète, la seconde d'un mouvement centrifuge.
Cependant des communications devaient s'établir quand même, d'une extrémité du monde à l'autre, par le lent va-et-vient des contes, des légendes, des récits de peuple en peuple, et des échanges de produits. Les découvertes faites depuis quelques années, — ainsi de pièces romaines dans le Chan-si —, et l'examen plus intelligent d'anciens documents et trouvailles jettent quelque lumière sur le commerce qui se pratiquait entre les empires de Rome et de la Chine. On exportait d'Asie du fer et des soieries, mais la loi de l'offre et de la demande exerçait déjà ses effets : pendant longtemps, les Romains reçurent les soies teintes et tissées, puis, sous Auguste, nous dit-on, les patriciens constatant que la teinture chinoise n'était pas aussi brillante que celle que les Alexandrins pouvaient obtenir, se mirent à acheter la soie grège au loin et la firent teindre en Égypte. On a même trouvé en Chine des étoffes de soie qui, par leur dessin, se révèlent de fabrication occidentale. Plus tard, au contraire, le tisseur chinois s'adapte aux désirs de la clientèle romaine ; on possède des soieries trouvées les unes à Antinoé, les autres dans le temple de Nara, au Japon, et qui portent la même ornementation : les blancs avaient fourni le modèle, les jaunes, la main-d'œuvre. D'un autre côté, les Chinois importaient tapis, verreries et porcelaines. Ce n'est point eux qui créèrent cette dernière industrie, mais, tandis que les Syriens en perdaient le secret, les Orientaux la perfectionnaient à tel point que leur production en porcelaine fine resta inégalée jusqu'à nos jours[775].
Même dans l'histoire écrite, des faits bien établis prouvent que des échos directs retentissaient entre les deux centres de la Méditerranée et des Terres jaunes.
Lors de l'ébranlement causé dans toute l'Asie par les conquêtes d'Alexandre le Macédonien, les populations orientales en ressentirent aussi le choc, et ce serait pour imiter le vainqueur de Darius que Chi-Hoang-ti aurait été entraîné par la folie des conquêtes, si contraire au pacifique génie des agriculteurs chinois. Plus tard, il y a deux mille ans environ, une autre guerre amena directement les Orientaux du Hoang-ho en contact avec les Grecs : l'empereur Wu-ti ayant voulu se procurer de ces fameux chevaux « niséens » que l'on disait descendus du ciel, et qui jetaient, prétendait-on, du feu par leurs naseaux, il s'ensuivit une guerre de conquête avec le Ta-Yuan, la « Grande Ionie » ou « Grande Grèce », — le Ferghana actuel— et, après quinze années de luttes qui coûtèrent la vie à trois cent mille hommes, l'empereur de Chine finit par obtenir dix de ces chevaux merveilleux, nobles coursiers turkomans, qui suaient en effet du sang, à cause des filaires presque imperceptibles, nichées dans les muqueuses de leurs naseaux. Enfin, Rome et la Chine auraient été en commerce direct à l'époque des Antonins, puisque les annales chinoises mentionnent un souverain étranger, Antun, comme ayant demandé l'amitié de l'empereur « Céleste ».
L'action de la civilisation chinoise devait se faire sentir dès les âges anciens sur toutes les contrées de l'Est et du Sud avec lesquelles des bras de mer ou des vallées fluviales rendent les communications faciles : la Corée, le Japon, Formose, Haïnan, le Tong-king et l'Annam reçurent certainement du Royaume Fleuri une part considérable de leur avoir intellectuel, quoique le silence se soit fait sur les origines lointaines.
La péninsule coréenne, à laquelle les Chinois ont donné le nom de Tchao-sien ou « Sérénité du matin », parce qu'elle se trouve en effet au « matin », à l'orient de l'empire, témoigne par cette appellation même de son état de dépendance naturelle relativement au Royaume du milieu. C'est de la Chine que les Coréens ont reçu la forme extérieure et le fond de leur civilisation, leurs sciences, leurs industries et leurs arts : il ne pouvait en être autrement, vu les contours et l'orientation de la contrée. Le rivage coréen baigne à l'ouest dans les eaux jaunâtres de la mer de Chine, et c'est précisément de ce côté que la Corée présente son versant d'accès facile et que s'ouvrent les plus larges baies, se déversent les cours d'eaux les plus abondants, arrosant les plaines fertiles et populeuses. Le développement total des côtes tournées vers la Chine, comme pour en recevoir les effluves, représente, avec les indentations, près d'un millier de kilomètres, tandis que du côté du nord et de l'est, le littoral abrupt, sans découpures profondes, décrit une longue courbe régulière, comme pour repousser l'étranger. Elle ne devient hospitalière qu'à son extrémité méridionale, séparée de l'archipel du Japon par une manche étroite. C'est par cette terre avancée que se firent, pendant le cours de l'histoire, les échanges pacifiques et les invasions guerrières entre le continent et les îles japonaises.
Depuis Carl Ritter, on a souvent comparé la Corée à l'Italie, et de fait, les deux presqu'îles se ressemblent beaucoup. La superficie est de part et d'autre à peu près la même, et la disposition générale du relief présente de grandes analogies. La Corée a son hémicycle des Alpes, mais un hémicycle incomplet, dans le Tai-pei-chañ ou « Grande montagne blanche » ; elle possède aussi son arête des Apennins dans les monts qui se poursuivent le long de la côte orientale jusqu'aux promontoires dirigés vers le Japon ; enfin, comme l'Italie, la Corée se divise en plusieurs provinces naturelles qui furent autant d'États et maintinrent longtemps leur autonomie. Mais si les deux corps péninsulaires sont matériellement construits sur le même modèle, combien différent en fut le rôle historique, par suite du grand contraste des terres ! Tout dépend de l'ensemble des énergies locales comparées à celles des nations environnantes : c'est ainsi que dans le roman de Swift, l'homme, Gulliver, est alternativement le plus faible et le plus fort des êtres, suivant qu'il se trouve au milieu de géants ou de nains. Tandis que dans la Méditerranée, l'Italie s'équilibre parfaitement en dimensions et en importance naturelle avec les deux autres péninsules de l'est et de l'ouest, la Balkhanie et l'Ibérie, et que, grâce à sa position centrale dans le monde civilisé, elle acquit même, pour de longs siècles, une prépondérance politique absolue, non encore disputée par les barbares du nord, la Corée, Italie de l'extrême Orient, très à l'étroit entre ses deux puissantes voisines, a dû presque toujours graviter dans leur orbite, et jamais elle ne se redressa dans une fière indépendance. En outre, les périodes d'autonomie relative, dues à la rivalité jalouse de la Chine et du Japon, furent souvent mises à profit par les diverses provinces, chacune désireuse de reconquérir sa personnalité politique. Lorsque la Corée apparaît pour la première fois dans l'histoire, seize siècles environ avant notre époque, la péninsule comprenait plusieurs États distincts, dont l'un, vers le centre, se composait de « soixante-dix-huit royaumes », et les influences ennemies, au nord et au milieu celle de la Chine, au sud celle du Japon, régnaient sur les populations de la péninsule[776].
Le nom même du Japon, comme celui de la Corée, témoigne de sa dépendance relativement à la Chine. Connu d'abord aux Européens sous le nom de Zipango, modification du chinois « erl pien kvuo » signifiant « Empire du Soleil Levant », il indique bien les îles situées à l'orient de la grande terre. Cette position déterminait d'avance les conditions dans lesquelles devait se développer la civilisation de l'archipel : le foyer d'origine ne pouvait se trouver ailleurs que dans la plaine des alluvions apportées par les deux grands fleuves chinois ; toutefois la distance par mer est assez considérable, un millier de kilomètres, entre le rivage de la Chine proprement dite et les côtes méridionales de Kiu-siu, l'île qui termine au sud la myriade des terres japonaises. Celles-ci, quoique destinées à recevoir de la puissante nation voisine le ferment d'activité intellectuelle, restèrent néanmoins fort longtemps isolées dans leur mer de brouillards fréquents ; elles ne se trouvaient en communication avec le monde policé du continent que par le long détour de la péninsule de Corée et seulement à leur extrémité du sud : tout le reste de l'archipel recourbait son hémicycle montueux en face des côtes sauvages de la Mandchourie, de tout temps habitées par des populations de pêcheurs et de chasseurs.
Les îles japonaises appartenaient aussi dans les temps préhistoriques à des tribus de mœurs très primitives ; on a même retrouvé en maints endroits les reliefs de festins d'anthropophages. Longtemps les Japonais de races diverses vécurent dans la sauvagerie première, jusqu'au jour, dit la légende, où le fameux empereur chinois Chi-Hoang-ti envoya dans l'archipel trois cents jeunes couples pour y cueillir la « fleur d'immortalité »[777].
Parmi les contrées qui pouvaient entrer en communication avec l'archipel du Japon, la Chine était la seule qui pût l'aider à développer la culture intellectuelle et morale de la nation, mais c'est d'ailleurs que vinrent la plupart des éléments ethniques dont le mélange a constitué le peuple japonais. Quelques anthropologistes et géographes ont émis l'hypothèse que les habitants du Nippon appartiennent en grande partie à la race blanche[778], mais cette opinion ne s'appuie sur aucune preuve historique, même sur aucun indice.
En réalité, ceux qui l'imaginèrent semblent avoir été guidés surtout par une idée préconçue, celle que l'initiative et le progrès intellectuel sont des privilèges de la race blanche, longtemps désignée par le terme d'aryenne. Les étonnants progrès accomplis récemment par la nation japonaise n'auraient pu s'expliquer, pensaient-ils dans leur égotisme collectif de blancs, si cette nation avait eu pour origine des races dites inférieures comme les Mongols, les Malais ou les Eskimaux. Or, il paraît bien que ces divers éléments sont effectivement représentés dans le peuple japonais, croisé à l'infini, comme presque tous les autres peuples de la terre. Les éléments humains ont été brassés par les conquêtes, les déplacements, les mille événements de l'histoire comme l'eau de la mer sous la tempête : le développement de l'archipel sur une longueur d'environ 2000 kilomètres du nord au sud, au milieu de mers que parcourent des courants divers, facilite les immigrations d'origines différentes dans la chaîne insulaire.
Un élément spécial bien distinct est celui des Aïno, qui peuplent encore une partie de l'île septentrionale et que l'on sait avoir jadis occupé la grande île centrale, Hondo, jusqu'à la région la plus fertile du pays où s'élève la capitale actuelle ; mais la poussée constante des populations méridionales refoula ces aborigènes vers le détroit de Tsugar. En maints endroits, ils furent exterminés, mais presque partout ils se soumirent sans combat, à cause de l'infériorité de leurs armes et se fondirent peu à peu avec les vainqueurs. On reconnaît dans les provinces du nord le croisement des deux types, et les femmes surtout, l'élément conservateur par excellence, représentent encore la nation disparue, par la forme des traits aplatis, l'abondance et la coupe de la chevelure, la petitesse des yeux, l'épaisseur des lèvres : c'est en elles qu'on verrait le mieux la parenté avec les Eskimaux des Kouriles et des Aléouliennes[779] et avec les tribus chasseresses du continent voisin. D'ailleurs, les Aïno ressemblent aussi à des Européens par la nuance de la peau, blanche sous la couche de crasse, par l'ampleur du front et la capacité de l'encéphale, évaluée à 14170 centimètres cubes en moyenne : par l'intelligence naturelle, ce sont bien les égaux des blancs d'Europe, et la nation japonaise a pu puiser dans ce fond primitif la sève de sa pensée. La plupart des voyageurs sont frappés de l'extrême ressemblance que les Aïno présentent avec les moujiks plus ou moins croisés de la Grande Russie. Le costume, d'étoffes fabriquées en écorce d'arbre, se rapproche aussi beaucoup de celui des paysans de la Moscovie, et la saleté des villages ajoute un trait au caractère demi-russe que présente l'ensemble : l'odeur qui règne dans les habitations aïno est telle que l'on recommande aux voyageurs de se tenir au vent de ces demeures.
À l'élément aïno, qui semble n'avoir pas eu la plus forte part dans la formation de la nation japonaise, se sont jointes des peuplades d'autre origine. D'abord les Yamato, ceux que l'on considère comme les Japonais par excellence et qui avaient autrefois pour domaine exclusif tout le littoral du Pacifique, depuis la baie de Yedo jusqu'à la pointe méridionale de Kiu-siu : ce sont eux qui ont fini par l'emporter sur tous les autres contingents et leur langue, fortement associée au chinois, est devenue celle de tout l'archipel. On imagine que ces Yamato descendent des aborigènes ou premiers occupants, venus du continent voisin, bien avant que les Bak n'arrivassent de l'Occident et n'eussent modifié l'équilibre des populations orientales. Souvent ils se grossirent de groupes d'émigrants ayant suivi la même voie que les premiers arrivés, Chinois, Mandchoux et Coréens. Ceux-ci, qui furent les civilisateurs des Yamato, pénétrèrent le plus fréquemment dans l'archipel, soit en conquérants, soit en colons pacifiques. Les Kinaso, ou Yusu, qui constituaient jadis une population distincte sur la côte occidentale de l'île Kiu-siu et sur les rivages méridionaux du Hondo, tournés vers le bassin intérieur de la mer japonaise, étaient certainement des immigrants de la Corée, et l'on se comprenait de l'une à l'autre rive. L'alternance régulière des moussons, qui, dans ces parages, portent de la Corée au Japon, puis du Japon à la Corée, facilitait le peuplement : par le beau temps, les pêcheurs de ces mers voient toujours des terres devant eux, Kiu-sin, Tsu-sima, d'autres îles de moindre étendue ou les pointes méridionales de la Corée.
Du côté du sud et du sud-est, d'autres colonisateurs vinrent pendant le cours des âges. Le teint parfaitement olivâtre des Japonais du midi et des insulaires de Riu-kiu semble témoigner en faveur d'un fort mélange de sang malais, et de nombreux individus aux longs cheveux ondulés, même crépus, donnent quelque valeur à l'hypothèse d'après laquelle les Alforo de l'île Boeroe (Baru) et des îles voisines, ainsi que les Mélanésiens, auraient des frères de race dans l'archipel japonais. Enfin, divers anthropologistes sont très portés à croire que ces merveilleux navigateurs, les Polynésiens, si habiles à se servir de leurs embarcations « volants » ou de leurs canots à balanciers insubmersibles, sont aussi très fortement représentés au Japon[780]. Le type aristocratique par excellence du Nippon serait celui des Polynésiens, et c'est en effet dans les plaines tournées vers le Pacifique, notamment aux alentours de Tokio, que l'on trouve les principaux représentants de ce faciès remarquable. Le flot du grand Kuro-sivo, le « Courant noir », qui coule le long de la côte orientale du Japon, fut le porteur de ces envahisseurs venus des îles lointaines.
Tous ceux qui étudient les dessins japonais sont frappés du contraste que présentent les paysans et les nobles, tels que les dessinent ou les peignent les artistes. Les campagnards, figurés très fidèlement, ont une forme de visage qui se rapproche de celle du Mongol, large, plate, à nez peu saillant, à front bas, à paupières disposées normalement, suivant une ligne horizontale. Les nobles, au contraire, sont portraiturés d'une manière toute conventionnelle et ne ressemblent que de loin à leur véritable type, en admettant que ce soit bien celui des Polynésiens : on leur donne une figure ovale et allongée, un nez d'une courbure aquiline très forte, une bouche presque imperceptible et des yeux d'une extraordinaire obliquité pointant vers le nez, suivant un angle plus marqué qu'il ne l'est en aucune race humaine. Les portraits de femmes, peints par les artistes japonais suivant le type consacré, sont ceux qui étonnent le plus à cet égard : ils semblent réellement le plus en désaccord avec la nature. Tandis que sur des photographies de femmes japonaises, la ligne axiale des yeux dévie de l'horizontale suivant un angle de 2 à 7 degrés, — limite extrême —, l'angle varie de 35 à 44 degrés sur les dessins japonais.
Ce parti pris des artistes du Nippon rappelle celui des sculpteurs grecs qui continuaient nettement la ligne du front par celle du nez, sans dépression intermédiaire. Chaque école a son type auquel il est convenu de se conformer scrupuleusement. Sans doute, les artistes de tous les pays trouvent des modèles dans la nature, mais ils exagèrent les traits admirés par un sentiment de révérence pour les dieux qu'ils imaginent ou les princes qu'ils glorifient. Si bons observateurs, si prestes à saisir les physionomies, si prompts même à la joviale caricature que fussent les peintres japonais, il leur fallait hiératiser dans la reproduction des formes quand ils avaient à figurer des personnages de familles nobles ou souveraines.
Tout en constatant les différences d'origine et d'apparence extérieure que présentent les habitants du vaste hémicycle des îles japonaises, on remarque aussi que la population des insulaires n'offre point dans son ensemble une diversité de types supérieure à celle des nations occidentales, unifiées par une longue durée de relations étroites. L'unité du peuple japonais se prépare depuis de longs siècles de manière à le mouler, pour ainsi dire, sur la nature ambiante, à lui donner un caractère harmonique à celui de son milieu. Le Japon est une terre privilégiée et par cela même les Japonais en ont physiquement et moralement profité. Le climat est tempéré, le sol fertile, la nourriture variée, la vie agréable en des sites de beauté grandiose ou charmante. Parfois cependant les scènes champêtres sont brusquement troublées, des volcans lancent des nuées de cendres sur les campagnes, les plaines tremblent et se crevassent, la mer se précipite en ras de marée sur les rivages ; à la douceur et à la gaîté naturelle des indigènes s'ajoutent parfois des traits d'horreur tragique : l'histoire du Japon est remplie de drames qui témoignent de la pensée dominante de la mort, rendue toujours présente par les avertissements de la terre elle-même, tremblant et gémissant sous les pas. Les brusques secousses et les déchirures du sol contribuent aussi certainement à la puissance du mysticisme japonais, à la ferveur du culte rendu aux ancêtres et aux esprits.
Les Japonais se vantent de la ténacité avec laquelle ils observent les coutumes laissées par les aïeux, tout en leur donnant, conformément au progrès, une interprétation nouvelle. Si l'on en croit les annales légendaires, la dynastie impériale actuelle aurait vingt-cinq siècles et demi de durée : la famille régnante serait descendante en ligne directe de Lminu Tenno, le « divin conquérant », issu des dieux créateurs du monde ; cent vingt-trois empereurs se seraient succédé sans interrègne de génération en génération, depuis les temps préhistoriques, car les neuf premiers siècles durant lesquels auraient régné les « fils du Soleil » ne sont connus d'une manière authentique par aucun fait précis : on n'en raconte que des prodiges. L'histoire proprement dite ne commence pour le Japon que seize cents ans avant notre époque, lorsque l'écriture chinoise fut introduite dans le pays. L'empire romain était alors en pleine décadence, et le monde moderne occidental allait se constituer avec une religion nouvelle et des éléments nouveaux. Les deux régions extrêmes de l'Orient et de l'Occident se développaient parallèlement, quoique sans relations directes l'une avec l'autre ; mais, par l'intermédiaire de la Chine et par les lentes poussées qui se faisaient du versant européen au versant asiatique, grâce aux légendes, aux rumeurs lointaines, aux échanges, aux migrations et retours, aux déplacements de toute nature, les communications se faisaient quand même, quoiqu'en toute inconscience des participants, entre les riverains de l'Atlantique et les insulaires des mers chinoises.
De même, au sud du Royaume Fleuri, les régions péninsulaires du sud-est de l'Asie, si bien nommées « Indo-Chine » par Malte-Brun, ont reçu leur culture à la fois du nord et de l'ouest ; immigrants, langages, mœurs s'y sont croisés de mille manières en faisant naître des civilisations spéciales ; et en outre, la navigation des Malais et des Arabes entretint constamment dans les ports la vague notion du monde occidental : de proche en proche, les peuples participaient sans le savoir aux émotions communes.
** Inde. Notice historique
Il n'est pas possible de prétendre à la moindre précision dans l'histoire hindoue antérieurement à l'époque où les Grecs d'Alexandre traversèrent l'Indus. C'est donc très vaguement que l'on place à trente-sept siècles avant nous la descente des Aryens dans le Pendjab, et à cinq ou six cents ans plus tard la formation de royaumes dans la plaine de la Gangâ.
Le Rig-veda fut composé en partie sur le plateau iranien, le Râmâyana se récitait, pense-t-on, dès le VIIIe siècle avant Jésus-Christ, tandis que les trois autres Veda (Sama, Yajus, Atharva), le Mahâbhârata et les lois de Manu ne furent fixés que plus tard, aux premiers siècles de l'ère vulgaire peut-être.
La date de la mort du Buddha (Gautama, Siddartha, Çakya-Muni) est placée par les uns en 543 de l'ancien comput, — c'est le chiffre adopté pour le début de l'ère du Nirvâna —, par les autres entre les années −482 et −472.
Alexandre séjourne dans le pays des Cinq fleuves de −327 à −325. Cinquante ans plus tard, Açoka-Payadasi règne à Taxila ; c'est, avant l'époque des empires mogols, le seul prince dont le royaume s'étende des bords du Yaxartes aux rivages de Ceylan.
Sans nous arrêter à l'historique des petites principautés qui partagent ensuite l'Inde, citons seulement quelques individualités pacifiques :
| Scylax de caryanda, voyageur, | début du Ve siècle avant l'ère vulgaire.
| Ctesias, voyageur, | — IVe———
| Panini, grammairien, | milieu du IVe———
| Megasthènes, ambassadeur, | fin du IVe———
| Kalidasa, auteur de *Sakountata* et autres poèmes, | à 300 ans près IIIe—de—
** Chapitre XII. Inde
Le seul nom de l'Inde suffit pour évoquer tout un monde de prodiges.
*Inde et Indes. — Ceylan. — Premiers habitants. — Arrivée des Aryens. — Pays des Cinq Rivières. — Chants védiques. — Brahmanisme. — Voies et barrières. — Castes. — Apparition et absorption du bouddhisme. — Expédition d'Alexandre. — Grecs en Asie. — Communications maritimes. — Expansion triomphale du bouddhisme*
Le nom géographique « Inde » a singulièrement changé de valeur pendant toute la période historique. Ce ne fut d'abord que l'appellation du fleuve Sindhu, — Hindu —, l'Indus de nos jours, qui s'appliqua par extension aux contrées qu'arrose ce puissant cours d'eau, puis, de proche en proche, à toutes les terres qui s'étendent au delà, jusque sur les rives de l'Océan Pacifique, et à toutes les îles éparses au loin. Même, deux ou trois mille ans après que des communications directes eurent commencé entre les rivages de la Méditerranée et les bouches de l'Indus, les mots « Inde » et « Indiens » se transmirent aux îles, aux continents et aux habitants du Nouveau Monde découvert par les Espagnols. Ainsi toutes les régions situées en dehors des parties de la Terre connues par les anciens Grecs furent considérées comme des « Indes », orientales et occidentales, continentales et insulaires. La singulière fortune de ce nom géographique qui, sous sa forme primitive, Sind, ne désigne plus que le pays du delta et un torrent, affluent du Djelam en aval de Srinagar, témoigne, plus que tout autre fait, du sentiment d'admiration que provoquèrent chez les Occidentaux les produits apportés d'au delà de l'Immaüs, et du respect mystérieux qui entoura les porteurs de la langue et de la civilisation aryennes, établis, aux origines de l'histoire écrite, sur les bords du grand fleuve.
L'Inde, en son sens étroit, se présente à nous d'une manière parfaitement déterminée et dans un ensemble de très belle unité. Elle est une « expression géographique », comme le fut autrefois l'Italie : la mer au sud, et, au nord, un prodigieux amphithéâtre de sommets, se déployant de la mer d'Arabie au golfe du Bengale, la détachant nettement du reste de l'Asie, en font une individualité distincte d'une étendue très grande, soit environ quatre millions de kilomètres carrés, si on l'embrasse dans ses grands contours, sans tenir compte des endroits précis où doivent passer les limites naturelles et des régions limitrophes ou insulaires qu'il faut considérer comme en dépendant. Le tout affecte une forme presque régulière, composée de deux triangles réunis par leur base, l'un, celui du nord, présentant sa pointe obtuse vers les sources de l'Indus, entre les monts de l'Afghanistan et ceux du Kachmir, l'autre, celui du sud, dardant son promontoire aigu dans les eaux de l'Océan Indien. Ces deux triangles juxtaposés, sous l'aspect d'une gigantesque raie, correspondent exactement à deux régions naturelles bien délimitées. Le triangle septentrional est constitué par les deux bassins de l'Indus et de la Gangà aux grandes plaines alluviales : c'est la région qui, sous la domination du grand Mongol, fut spécialement désignée par le nom d'Hindoustan. Le triangle méridional est un vaste plateau, le Dekkan, que limitent au nord presque géométriquement l'arête du Satpura et ses prolongements, au sud de la rivière Narbada. L'île de Ceylan fait évidemment partie de l'Inde méridionale, à laquelle la rattache une chaîne de récifs, débris d'un isthme ancien. De même les chaînes d'îles qui se suivent des Laquedives aux Maldives et aux bancs de Tchagos apparaissent sur une carte des profondeurs marines comme un appendice naturel de la péninsule hindoue.
Entre les deux régions si distinctes du nord et du sud, tout contraste nettement, aspect du sol, géologie, ethnologie, histoire, et l'on se trouve amené par l'enchaînement des choses à les traiter à part.
Il est probable que l'Inde méridionale eut, aux époques préhistoriques, les populations les plus actives, les plus avancées en culture, grâce à ses ports naturels, aux îles qui en diversifiaient les contours, aux facilités de navigation qui, depuis les temps les plus anciens, la mettaient en relations avec les insulaires des archipels malais, avec les indigènes des côtes arabes et africaines. L'alternance des moussons, réglant d'avance le va-et-vient du commerce, sollicitait les riverains de la mer des Indes aux découvertes lointaines, aux visites de peuple à peuple, aux échanges réguliers des denrées et des marchandises. Le rythme des vents et des courants marins scandait les allées et venues des trafiquants, promettant aux équipages de les ramener dans la patrie après un certain nombre de semaines ou de mois ; on n'avait qu'à se laisser porter par le flot en calculant chaque jour les probabilités du voyage. Ce phénomène régulier du renversement des vents devait être, dès les premiers âges de l'humanité, le mieux connu par tous les habitants du littoral : leur genre de vie, leurs mœurs, leurs mouvements et même leurs actes en dépendaient. Un fait aussi dominateur que celui des « saisons » ou moussons successives, ayant chacune son courant atmosphérique distinct, ne pouvait échapper à aucun de ceux qui vivaient conformément à ce rythme de la nature, et la découverte d'Hippale, relative à la libre navigation du large sous le souffle des moussons alternantes, ne fut une découverte que pour les Grecs, habitués aux voyages dans la Méditerranée, parcourue de vents capricieux en apparence.
A des Arabes ou des Somal venus des terres arides, limitrophes du désert, combien devaient sembler admirables ces beaux rivages du Konkan et du Malabar, avec leurs villes blanches entrevues dans la verdure épaisse des manguiers au-dessous des palmes épanouies ! Aussi en racontaient-ils les merveilles avec enthousiasme. Grâce à eux, le seul nom de l'Inde suffisait pour évoquer dans l'esprit de leurs auditeurs tout un monde de prodiges : chez les Occidentaux ce mot était synonyme des trésors infinis provenant de la nature et de l'art : or, perles, ivoires, diamants, riches parures de plumes et de coquillages, fines étoffes de coton, de laine et de soie. En outre, on attribuait aux magiciens de l'Inde le pouvoir de créer par leurs incantations des richesses bien plus étonnantes encore. Alors la péninsule indienne avait toute la grandeur et la poésie que le mystère ajoute à une réalité splendide : tout ce que l'on savait et tout ce qu'on imaginait de l'admirable contrée entretenait de prestigieux récits, et les fables grossissaient à l'infini les prodiges racontés de peuple en peuple sur les chemins de l'histoire ; il semblait que l'Inde fût un immense paradis.
Plus étonnantes encore que la Péninsule devaient apparaître aux marins les îles du sud qui en sont une dépendance naturelle, d'un côté les Maldives, de l'autre la terre de Ceylan. En beaucoup d'autres parages des mers tropicales s'élèvent des îles coralligènes, formées comme les Maldives d'anneaux de corail blanc émergeant des eaux profondes et contenant à l'intérieur un lac circulaire d'eau tranquille : mais nulle part ces atolls ou îles en cercle ne se succèdent en aussi grand nombre et avec une aussi constante régularité. Les dix-neuf archipels, occupant huit degrés de latitude du nord au sud, forment ensemble une bague allongée et chacun d'eux développe lui-même ses terres en anneaux ronds ou ovales, composés d'îles ou d'îlots également annulaires : le même type d'atolls se reproduit à l'infini. « Douze mille », tel est le nombre d'îles dont le sultan des Maldives s'attribue orgueilleusement la possession ; mais les marins, qui les ont comptées, en trouvent bien plus encore, quarante mille au moins, construites de la même manière que les polypiers et dressant uniformément leur ceinture de récifs à deux mètres au-dessus du flot : partout les mêmes cocotiers qui se penchent sur la ligne infinie des brisants, partout les mêmes coquillages qui remplissent les anfractuosités du rocher calcaire et recouvrent les sables de la rive. On redoutait ces îles qui surgissent brusquement de l'abîme océanique, mais depuis des milliers d'années, bien avant que l'or et l'argent ne servissent de moyen d'échange, les marins venaient ramasser sur les plages des Maldives les blanches porcelaines ou *caouri,* qui furent la monnaie universelle sur tous les bords de la mer des Indes et qui, récemment encore, étaient l'appoint indispensable sur les marchés de l'Afrique, jusque dans les bassins du Niger et du Sénégal.
Ceylan, la grande île qui est au moins en apparence, séparée du continent, le résume par la beauté de ses formes : c'est une deuxième Inde, déjà très étendue, mais présentant en raccourci toutes les splendeurs de la terre voisine. Le fier massif de montagnes qui la domine au sud ressemble aux groupes de monts presque insulaires du midi de la Péninsule, mais il est devenu de beaucoup le plus fameux, grâce à l'un de ses pitons, non le plus élevé, qui porte sur la rondeur de la cime, au milieu des bouquets de hauts rhododendrons, l'empreinte d'un pied, celui d'Adam, le premier homme, disent les chrétiens et les mahométans, celui du Buddha ou d'un dieu, pensent les gens des anciens cultes. Non seulement chez les dévots, mais aussi chez les adorateurs de la fortune, le pic est devenu célèbre à cause de sa richesse en pierres précieuses, grenats, saphirs, topazes et rubis ; au sud de la montagne, la plage exondée de Ratnapura ou « Ville des Rubis » est formée de la poussière des gemmes brisées par le flot. Vers le nord de l'île, la colline au pied de laquelle s'étendait la cité capitale d'Anaradjapura portait jadis un temple, dit la légende, que terminait une escarboucle couleur de feu, illuminant le ciel comme un phare. D'autres récits nous parlent d'un prodigieux aimant vers lequel les navires étaient attirés de force à travers les vagues de l'Océan : cet aimant c'est l'île même, l'admirable terre des cristaux et des perles.
Mais la beauté de Ceylan lui vient surtout de sa végétation merveilleuse, comparable à celle de Java et de Bornéo. Un des sites les plus admirables et les plus admirés du monde est le jardin touffu de 200 kilomètres en longueur qui se déploie sur la courbe sud-occidentale de l'île entre Colombo, la capitale, et Matura, la ville située à l'extrémité terminale de Ceylan. Des milliers de cocotiers élèvent leurs hampes au-dessus des plantes basses odorantes et fleuries, d'autres palmeraies contrastent avec les cocotiers, entremêlant leurs feuilles, et parmi elles le merveilleux talipot (*corypha umbraculifera*), dont la fleur, que l'on vient admirer de tous les alentours, développe soudain, à la cinquantième année de la plante, son thyrse de dix à douze mètres de long, contenant plusieurs millions de florules. Et combien d'autres fleurs qui sont à peine moins belles ! Que de branches et de lianes entrelacées, à travers lesquelles on aperçoit les pentes bleuâtres des montagnes ! Que de fruits délicieux font ployer les tiges et les rameaux, offrant la nourriture aux hommes vêtus de longues robes qui cheminent lentement dans les allées et s'entretiennent avec grâce ! La nature est admirablement belle et les hommes qui l'habitent paraissent lui ressembler. « Nulle contrée du monde ne donne l'impression plus profonde du bonheur »[781] et nulle, ainsi qu'en témoignent les légendes antiques, n'exerça plus grande attraction sur les visiteurs étrangers. Aussi l'île de Ceylan prit-elle dès la plus haute antiquité une importance de premier ordre : la population était d'une extrême densité, comme l'attestent les prodigieuses ruines des villes actuellement recouvertes par la jungle.
Dans l'imagination des peuples lointains, éblouis par les récits qu'on leur faisait de la merveilleuse terre, l'île de Taprobane ou Tamraparni, « Resplendissante comme le cuivre », était amplifiée d'une manière démesurée. On la considérait comme dix, vingt fois plus grande qu'elle ne l'est en réalité : la carte de Claude Ptolémée la montre bien telle qu'on se l'imaginait, c'était l'Inde par excellence. Fut-elle un centre d'émigration ? Certainement, puisque toute civilisation amène un rayonnement de force. Un auteur, A. de Paniagua, essaie de prouver dans les *Temps héroïques* que la Dravidie, y compris Ceylan, fut par ses marchands pacifiques la grande éducatrice du monde, jusque dans l'Europe occidentale, à un âge antérieur à l'invasion aryenne.
Si fameuse qu'elle fût dans les légendes et les récits de voyages, c'était, aux époques lointaines de la protohistoire, une rare aventure que d'avoir pu visiter l'île « resplendissante ». Les voyages se faisaient avec lenteur et les accidents de toute nature les interrompaient fréquemment : le marchand qui voyait fuir au loin les plages de son pays n'avait au fond de son cœur qu'une vague espérance de les revoir. Échouages sur les récifs ; longs séjours sur des bancs de sable où le naufragé n'avait d'autre nourriture que des crabes, des coquilles, et peut-être quelque fruit apporté par le flot ; abordage en des pays inconnus peuplés de cannibales, longues captivités, tortures, expérience de toutes les misères, pratique de tous les métiers, batailles avec des pirates ou des matelots ennemis alternaient avec les heureuses trouvailles, avec les chances extraordinaires de la fortune et les spectacles les plus éblouissants des mondes lointains : de là ce mélange d'admiration et de terreur que présentent les récits des premiers navigateurs errant sur les mers indiennes.
Jusqu'à la fin du moyen âge, les géographes nous parlent des Laquedives, le rideau d'îles avancées qui défend au large la grande Ceylan, comme de terres vivant à la façon des plantes et parcourant tous les stades de la vie organique : naissance, croissance, vieillesse et décomposition. « Quand les habitants s'aperçoivent de l'insécurité du sol qui les porte, ils font choix d'une île qui grandit pour y transférer leurs cocotiers, leurs autres cultures, leurs ustensiles et établir leurs demeures »[782]. Les *Mille et une Nuits* reproduisent les fables et les impressions des navigateurs sous une forme relativement très moderne, mais les récits primitifs, que l'on répéta de bouche en bouche, datent certainement de plusieurs milliers d'années, et peut-être, avec les proverbes et les contes, furent-ils l'œuvre littéraire la plus antique du monde, bien antérieure aux Veda et aux Bibles.
Un aussi vaste ensemble de contrées que l'Inde méridionale avec ses dépendances insulaires devait, pendant le cours des âges, recevoir des populations très différentes les unes des autres : la nature du sol, son relief et son climat le voulaient ainsi. En considérant l'ensemble du vaste triangle de plateaux et de montagnes, limité au nord par les plaines sindo-gangétiques, on constate qu'il se compose de deux versants opposés, une pente rapide, brusque même en certains endroits, qui domine la mer d'Arabie, et une contre-pente à lente déclivité, presque insensible, descendant au golfe du Bengale. La distribution des peuples dans le grand territoire se fit naturellement en conformité avec cette disposition géographique. Les tribus aborigènes se maintinrent en îlots dans les massifs escarpés de montagnes qui dominent le plateau ou dans les profondeurs des forêts, là où il leur était le plus facile de résister aux invasions ; les nations policées, disposant de moyens considérables pour l'extension de leur pouvoir, s'établirent sur les parties régulièrement inclinées du plateau, tandis que les ports de la côte occidentale et l'étroite lisière à laquelle ils donnent accès reçurent les étrangers de toute provenance amenés des pays lointains par le souffle de la mousson.
À l'époque où l'histoire commence pour les contrées de l'Inde méridionale et de Ceylan, les peuplades indigènes ayant un caractère distinct étaient certainement plus nombreuses qu'elles ne le sont de nos jours, après trois mille années d'évolution qui contribuèrent au travail d'assimilation et d'unité. Il est donc probable que, malgré les refoulements produits par les colonisateurs et les conquêtes, les tribus encore rebelles aux mœurs de leurs voisines occupent les mêmes régions que leurs ancêtres : le territoire s'est rétréci au profit des grandes nations, mais les conditions de milieu, qui maintenant leur permettent de se défendre, protégeaient d'autant mieux ces peuplades que leur force numérique était plus grande. Les traditions locales témoignent de l'ancienne extension de peuples, jadis puissants, et réduits de nos jours à l'état de *pariah* ou de fuyards. Mais le sang de ces populations, dont le nom résonne de plus en plus faiblement et dont l'importance historique fut très minime, n'en coule pas moins dans les veines des Hindous actuels, désignés par des appellations différentes.
La plupart des tribus de l'Inde centrale et méridionale, comprises de nos jours par les Anglais sous le nom collectif de *Hillmen* « gens des monts », paraissent appartenir à une ancienne race refoulée dans les hauteurs par les grandes nations conquérantes des Dravidiens et des Aryens. Une de ces tribus, les Kohi de l'Orissa, a été choisie comme type de tous les congénères, que l'on désigne sous le nom de Kohlariens. Ils parlent des langues agglutinantes, sans autre rapport avec les idiomes des races dominantes que par l'usage de mots qu'on a dû introduire pour des besoins nouveaux, et les ethnologistes qui pénètrent chez eux y trouvent encore de remarquables exemples des temps primitifs.
D'abord l'aspect des villages. En maints endroits, le sentier tortueux ne mène point directement aux groupes des demeures. Surveillé par des tourelles de guet, par des échafaudages sur lesquels se tiennent des sentinelles, il se plie et se recourbe bizarrement, afin que l'ennemi, s'il se présente, soit exposé aux flèches et aux javelots des indigènes : c'est ainsi que, de nos jours encore, le génie militaire fait décrire les lacets les plus extravagants aux routes et chemins de fer qui traversent ou contournent les places fortes. D'ailleurs, pour ces malheureux primitifs, menacés par un incessant danger, le souci majeur, de tous les instants, est celui de la défense ; mais quand l'étranger sans intention mauvaise a franchi les abatis d'arbres, les fourrés de branches épineuses, les chausse-trapes qui gardent l'entrée du village, il est accueilli comme un frère dans la « longue maison » qu'ombrage le multipliant (*ficus Indica*), le sal (*shorea robuta*), ou tout autre arbre sacré.
Parmi ces peuplades qui maintiennent si péniblement leur existence distincte au milieu des nations dominantes de l'Inde, il en est, tels les Djangali ou « Broussards » des hautes rivières, les Brahmani et les Baïtarani, qui ne s'étaient pas encore élevés dans l'industrie jusqu'à la fabrication des poteries et des étoffes et ne connaissaient point l'usage du fer[783]. Les vieilles religions animistes et chthoniques dominent encore chez ces populations sauvages, « filles du sol », conscientes d'avoir été les premiers occupants de la contrée et d'en célébrer toujours les anciens rites. Les Kohlariens n'ont point de temples, pas même d'autels rustiques : Ils invoquent les premiers dieux, le soleil, père des hommes, la lune, la mer, les fleuves, les rochers et les arbres, le grand serpent primitif, symbole de la terre, le tigre surtout, le mangeur d'hommes, et les âmes des morts. Les Kharria du Singhbuhm, à l'angle nord-oriental du plateau, versent le sang de leurs victimes — autrefois des hommes — dans une fourmilière.
Nulle part l'effrayante cérémonie des sacrifices ne s'accomplissait d'une manière plus affreuse que chez les Khond du Bustar et de l'Orissa, encore tout pénétrés de terreur enfantine devant les dieux mauvais. Par le moyen de maquignons qui parcouraient au loin la contrée, ils achetaient des hommes, des enfants, surtout des jeunes filles, destinés à devenir des *meriah* ou médiateurs entre la Terre et le pauvre peuple qui cherche à en tirer le pain nourricier. On accueillait bien ces futures victimes : on les choyait, on leur trouvait des parents, une femme ou un mari ; on cherchait par tous les moyens possibles à les rendre heureux, car tout sacrifice, pour être valable, doit être volontaire. Et souvent il le devenait en effet, tant l'influence d'un vouloir collectif peut déterminer les impulsions individuelles. Certains meriah, fanatisés par l'idée de féconder la Terre qui avait besoin de leur sang, de rendre les dieux favorables à la tribu qui les avait aimés, se livraient joyeusement au couteau des prêtres, ou du moins avec une apparence de joie dictée par le point d'honneur ; mais d'ordinaire, c'est au moyen d'une drogue stupéfiante que les sacrificateurs arrivaient à faire simuler l'acquiescement de la victime. Suivant les tribus et les modes, — car la mode s'introduit aussi dans ces effroyables coutumes —, les supplices variaient de forme et de raffinements ; mais quel que fut le procédé de décapitation ou d'égorgement, la terre ouverte buvait la liqueur chaude, fumante, et tous les spectateurs, rués sur le corps palpitant, avaient pu découper par le poignard ou déchirer par l'ongle ou par la dent un lambeau de chair, qu'on enterrait ensuite dans les champs pour s'assurer une belle récolte, ou sous le foyer de l'âtre pour obtenir la prospérité de la famille[784].
Les tribus refoulées dans les montagnes et les forêts, qui, par crainte et horreur de l'étranger, ont réussi à se maintenir dans l'isolement le plus complet, en arrivent à vivre presque en dehors de toute évolution, à se conserver semblables à leurs aïeux pendant des milliers d'années : elles se trouvent, pour ainsi dire, enkystées dans l'organisme général des nations vivantes. Telle peuplade des montagnes, parmi les Santal et les Oraon, évitait, par tous les moyens possibles, de se rencontrer avec les hommes des races policées, même de les voir : « La vue d'un Hindou, dit un de leurs proverbes, est plus effrayante que celle d'un serpent ou d'une panthère » (Hunter). Naguère les Veddah des forêts orientales de Ceylan évitaient même de se laisser apercevoir par les étrangers avec lesquels ils trafiquaient. Quand ces marchands s'étaient fait annoncer à son de corne ou de tambour, dans le voisinage d'un campement de Veddah, ceux-ci préparaient la pacotille d'objets, puis la déposaient pendant les ténèbres, à l'orée de la forêt. La nuit suivante, ils venaient chercher les denrées qu'ils avaient demandées au moyen de quelques signaux bizarres constituant leur écriture.
On peut douter, il est vrai, que les Veddah soient, comme on l'imaginait autrefois, de véritables primitifs non encore émergés de l'ignorance rudimentaire : peut-être faut-il plutôt les considérer comme des immigrants déchus ayant oublié leurs anciens métiers et ne sachant plus même se construire des cabanes, se tisser des étoffes et cuire de l'argile au feu. D'après la plupart des anthropologistes et d'après les Cinghalais eux-mêmes, cette dernière opinion serait la vraie : les insulaires disent que les Veddah appartinrent jadis comme « Fils de rois » à une caste supérieure. Quatrefages[785] voit en eux les descendants des Negrito croisés avec des conquérants de race aryenne. Ollivier Beauregard croit que les Veddah sont le reste d'une ancienne colonie malaise qui, après s'être mélangée avec les indigènes dravidiens et en avoir appris la langue, aurait été graduellement refoulée dans les forêts par les envahisseurs aryens : c'est de leur hérédité malaise qu'ils auraient gardé l'amour invétéré du commerce.
Quoi qu'il en soit, l'étude des premières annales de l'Inde nous ramène à une période de l'histoire pendant laquelle les populations de la Péninsule n'étaient pas moins diverses qu'elles le sont de nos jours ou même l'étaient davantage. Outre les tribus sauvages et les peuplades déchues qui s'étaient retirées dans une citadelle de montagnes ou dans l'épaisseur des forêts, des races policées avaient aussi leurs représentants. Presque tous les types humains se rencontrent dans l'Inde méridionale : tels indigènes ressemblent à des nègres, à des Australiens, à des Malais, à des Juifs portugais ou polonais ; du noir au blanc on observe toutes les nuances de la peau. Mais, à en juger par les idiomes, la grande masse de la population se composerait de nations parentes les unes des autres auxquelles on a donné le nom de Dravidiens ou Draviriens. Les anthropologistes s'accordent en général à dire qu'il ne faut point voir en eux des aborigènes de la Péninsule, et qu'ils émigrèrent des contrées du nord-ouest, comme le firent après eux les Aryens : ils se rattacheraient aux Brahni du Balutchistan, mais aux temps de la protohistoire hindoue, ils étaient déjà établis depuis longtemps dans les provinces du sud, entourant comme une mer les îlots des kohlariens et autres vaincus. Il est probable qu'avant les invasions aryennes, les Dravidiens les plus puissants furent ceux dont les descendants parlent le telugu, « l'italien de l'Inde », dans le Maisur et le Coromandel, et qui possèdent la plus riche littérature de l'Inde méridionale en chansons, en contes, en proverbes ; ce sont ceux auxquels les missionnaires catholiques donnèrent dans les premiers temps le nom collectif de Gentoux, comme s'ils étaient les « gentils » ou païens par excellence. L'étude de leur langue a prouvé aux historiens que, bien avant l'action modificatrice du sanscrit, le telugu possédait un vocabulaire très riche en termes relatifs aux industries. Fort policés déjà, les Dravidiens savaient tourner et cuire les pots d'argile, filer, tisser et teindre les étoffes, construire des barques et même des navires pontés, employer les métaux, à l'exception de l'étain, du zinc et du plomb, bâtir des citadelles et des temples, tracer des caractères sur des feuilles de palmier[786]. Qu'ils aient eu du sang négrito dans leurs veines, comme le pense de Quatrefages, ou qu'on les considère comme apparentés à des races asiatiques, les Dravidiens n'en appartiennent pas moins depuis des milliers d'années à l'ensemble des peuples civilisés et, par les invasions aryennes qui se produisirent quelques siècles avant les premiers âges de l'histoire écrite, se rattachent indirectement à tous les peuples que les croisements de langages ont associés aux Indo-Européens.
L'Inde du nord, spécialement le haut bassin de l'Indus, relié étroitement au monde de l'Iran et de l'Europe par les affinités de langue et de civilisation, est entrée plus tôt que l'Inde du sud dans le cercle de l'histoire écrite, et, par suite, a tellement attiré vers elle l'attention des écrivains, qu'elle a été souvent présentée comme représentant historiquement l'Inde dans son ensemble. Le Veda, c'est-à-dire le recueil de chants et prières des immigrants établis dans l'angle nord-occidental de l'Inde actuelle, le Veda « est un soleil central dont les rayons éclairent les origines de la vie hindoue : Perses à l'orient, Hellènes à l'occident, Slavo-Germains au nord-ouest et Touraniens au nord-est »[787]. Mais quel domaine étroit que celui dans lequel brille ce soleil à la naissance de notre monde de civilisation ! Il n'est pas un seul passage des 1 028 hymnes védiques dont on puisse inférer que les auteurs aient eu la moindre connaissance des bouches de l'Indus : ils ne mentionnent que les « Sept rivières », hauts affluents du fleuve le Satledj, la Gangà et la Djamna. Il y a donc trois mille sept cents ans, date probable de l'établissement du canon des Veda, que les immigrants iraniens occupent solidement le nord-ouest de la péninsule gangétique. Mais, à cette époque, ils n'avaient pas encore débordé dans les autres provinces[788].
Les chronologies mythologiques des Brahmanes divisent en quatre âges la série des temps qui, suivant la perspective naturelle de toutes les civilisations antérieures à la nôtre, sont censés avoir empiré graduellement. Dans le premier âge, qui correspond à l' « âge d'or » des auteurs grecs, l'homme était plus vertueux, plus heureux et jouissait plus longtemps de l'existence ; dans le second âge, la vie s'abrège, le vice et le malheur font en même temps leur apparition ; dans le troisième âge, la corruption physique et morale fait de grands progrès ; puis, dans le quatrième âge, qui est la période actuelle, le mal a tellement triomphé que les gens de bien sont obligés de se retirer du monde. Aussi ne se donnent-ils pas la peine d'en raconter les événements, trop humiliants pour la dignité du sage ; du moins nous en indiquent-ils la date initiale : d'après les brahmanes, qui se sont livrés à ces spéculations, notre âge dure depuis cinquante siècles[789], c'est dire que, probablement, les plus anciens écrivains de l'Inde faisaient remonter jusqu'à cette date, comparable à celles de la chronologie biblique, des événements antérieurs à la venue des immigrants iraniens.
D'où venaient ces chantres des hymnes védiques, en si intime communication de génie avec les Iraniens de l'ouest ? Les chemins sont tracés par les vallées et les cols à travers les grandes montagnes de l'Asie centrale. L'aspect de la carte montre d'une manière évidente comment la colonisation aryenne racontée par le *Vendidad,* chapitre de l'*Avesta* des Iraniens, avait dû se faire, surtout du nord au sud du Paropamisus, par la grande brèche qu'emprunte la rivière de Herat, entre l'Arachosie et la Margiane. Mais des routes plus directes avaient été ménagées par la nature à l'est de ce grand corridor de communication : les divers cols de l'Hindu-kuch, qui permettent de se rendre directement des hautes vallées du bassin de l'Oxus à celles des affluents supérieurs de l'Indus, offraient trop d'avantages aux peuples migrateurs pour qu'ils ne cherchassent pas à en profiter, et, en effet, les deux versants des monts présentent, en cette région du diaphragme de l'Asie, des populations aryennes à type très caractérisé, les unes solidement groupées, les autres dispersées parmi des tribus d'autre origine.
Un de ces passages des monts, le col de Bamian, eut tant d'importance dans l'antiquité qu'on peut le considérer comme un point vital par excellence dans l'organisme de l'Ancien Monde ; en outre, il prit une valeur spéciale de ce qu'il servit de voie majeure pour établir une communication active entre les deux branches principales des nations de langue aryenne, celles qui eurent depuis des milliers d'années la plus grande initiative dans le développement humain. Pendant deux mille cinq cents ans au moins, c'est-à-dire toute la période historique antérieure à la conquête de la mer par les Portugais, et probablement aussi un nombre indéfini de siècles aux âges de la préhistoire, ce passage de Bamian, continué vers l'Indus par la vallée de Kabul et le défilé de Khaïber, fut, à l'orient de Herat, la porte presque unique suivie par les caravanes de marchands, les pèlerins, les soldats et les peuples en marche. La traversée du rideau montagneux représente pourtant une fatigue sérieuse ; depuis l'altitude de 2 000 mètres dans la haute vallée du Kabul, la distance qu'il faut parcourir pour redescendre à ce même niveau dans une des vallées affluentes de l'Oxus est de plus de 150 kilomètres ; plusieurs cols secondaires, le Hadjikak au sud, le Karakotal au nord, flanquent la brèche suprême ; mais celle-ci est relativement peu élevée puisqu'elle se trouve à 3 715 mètres d'altitude seulement, entre le 34e et le 35e parallèles, — c'est-à-dire à un millier de mètres environ au-dessous de la limite inférieure des neiges persistantes ; elle offre de plus le grand avantage d'un accès facile sur les deux versants, si bien que les Anglais, suivant la sente frayée par des centaines de générations, purent sans trop d'efforts, en deux années successives, 1839 et 1840, franchir le seuil avec de l'artillerie[790].
D'autres échancrures, de plus grandes hauteurs, l'Irak, le Tchibr, le Thal, le Kawak, découpent la crête de l'Hindu-kuch au nord-est du Bamian, toutes plus difficiles à cause de leur élévation ou de leurs neiges, mais toutes s'inclinant directement vers la rivière de Kabul et se rattachant ainsi au fil de jonction entre l'Inde et l'Iran occidental.
Ces lieux de passage, si importants par leur position même, dans l'histoire du monde, acquièrent, en outre, une valeur exceptionnelle par leurs ressources minières. On sait de quel prix étaient jadis pour les populations occidentales les armes et les instruments de bronze ; or les gisements d'étain, où l'on trouvait le métal nécessaire aux alliages, sont rares à la surface du globe et plusieurs des régions minières les plus abondantes étaient inconnues des Grecs. Avant que les Phéniciens eussent appris le chemin des îles Cassitérides, les seuls lieux producteurs d'étain fréquentés par les marchands étaient ceux de l'Ibérie caucasienne et du Paropamisus, le moderne Hindu-kuch. De nombreux gisements, où l'on reconnaît encore les restes de puits et de galeries d'extraction, se trouvent dans le pays de Bamian, près du faîte de partage entre les affluents de l'Oxus, de l'Indus et du Helmend (Fr. Lenormant).
La voie historique du Bamian a été si fréquemment suivie par les armées conquérantes que le géographe pourrait être tenté d'y voir avant tout un grand chemin de guerre. C'est par là que passèrent les armées des Mèdes et des Perses et que plus tard descendirent les Macédoniens d'Alexandre, suivis par tant d'autres bandes guerrières, pendant les siècles de l'histoire écrite. Toutefois, la vie pacifique, représentée par le commerce, empruntait également cette voie : les industries, les idées se communiquaient ainsi de l'un à l'autre versant. Les autres passages de l'Hindu-kuch furent également utilisés sans intentions mauvaises par les populations voisines, et nul doute que la muraille occidentale de l'Inde, la chaîne dite aujourd'hui de « Salomon » (Suleiman-dagh), ait été aussi traversée par de nombreux chemins mettant en relations les habitants de l'Inde avec les populations des hautes terres de la Drangiane et de l'Arachosie.
Par suite d'une remarquable division du travail qui s'était opérée spontanément entre les nations limitrophes, un de ces passages, le col de Gomal, qui ne dépasse guère 2 100 mètres, quoique contournant au nord le haut piton de Takht-i-Suleiman, fut de tout temps employé par les caravaniers, habiles à éviter les chemins de la guerre : c'était la voie pacifique par excellence. On dit que jusqu'à dix mille « *Povindah* » ou « coureurs », partant ensemble des campagnes de l'Indus, gravissent parfois en longues files les sentiers des montagnes qui mènent à cette porte des plateaux. Sauvegardés par des traités avec les peuplades afghanes de l'intérieur, mais veillant aussi en toute prudence à leur sécurité, les caravaniers établissent leur camp en des lieux d'où ils peuvent dominer l'espace à de grandes distances ; dans les contrées dangereuses, les tribus amies sont convoquées pour venir au besoin prêter main-forte. De siècle en siècle se renouvelait le long voyage de commerce par le peuple itinérant des Povindah. Le chemin que choisissaient ces « francs voyageurs » n'est pas le plus commode de tous ceux qui mènent de l'un à l'autre versant ; mais les routes les plus faciles sont aussi celles que suivent les armées conquérantes et que jalonnent des villes fortifiées, des barrages d'arrêt, surtout des douanes « protectrices » et autres postes de soldats et de fonctionnaires, que fuit le commerce, de peur d'être réglé, surveillé, rançonné de toutes les manières. Il est donc tout naturel que les voyageurs pacifiques, portant leurs denrées à des peuples lointains, préfèrent aux grandes routes les sentiers discrets unissant des villages hospitaliers : ils choisissent volontiers les passages les moins fréquentés par les maraudeurs à patentes, ou même, s'il est possible, complètement ignorés par les chefs d'État dont ils parcourent les territoires.
Précisément, la voie historique par excellence, celle qui, descendue des seuils de l'Hindu-kuch, longe la rivière de Kabul, l'antique Cophen, rencontre l'Indus en un lieu qui, par le fait même de l'arrêt forcé des caravanes et des armées, devait prendre une importance considérable comme point stratégique. Attock, — c'est-à-dire l' « arrêt » —, est le nom même de la cité guerrière située sur la rive gauche du fleuve, à l'endroit du passage. Une ville devait nécessairement surgir à ce point vital. La plaine, jadis lacustre, dans laquelle viennent se réunir les eaux de l'Indus et celles du Kabul, à leur issue des montagnes, forme comme une espèce de parvis du grand temple de l'Inde. Avant que l'art des ingénieurs eût appris aux belligérants à tourner les positions par des routes et des chemins de fer rapidement tractés, ce cirque de terres alluviales, bien limité de tous côtés par les montagnes, même au sud et au sud-est, où se profilent les arêtes pittoresques de la « chaîne Saline », commandait le chemin majeur de l'Inde septentrionale, qui, d'un côté, mène aux passages les plus fréquentés des monts occidentaux, et, de l'autre, à l'orient, se poursuit vers le bassin de la Gangà, parallèlement à la base des grandes arêtes himalayennes. Dans cette plaine rase de terres alluviales que parcourent les hauts affluents de l'Indus, l'itinéraire des peuples en marche est tracé d'avance par la nature : ce chemin s'écarte de la zone marécageuse et fébrigène qui longe le pied des montagnes ; il ne peut qu'éviter également la région inférieure où les rivières n'ont plus d'eaux assez abondantes pour arroser toute la contrée en une campagne continue ; quant à l'emplacement des cités qui doivent s'y élever comme lieux d'étape et de commerce, il est indiqué par les points de passage des rivières. La ligne médiane de la plaine, de plus grande fertilité et de plus grande salubrité, est forcément l'axe de la population la plus dense : au delà, vers l'est, cet axe se ramifie suivant le cours des rivières du bassin gangétique ; leur direction est parallèle à celle du va-et-vient des populations, tandis que dans le Pendjab les rivières traversent normalement la grand'route.
La région nord-occidentale de l'Inde, qui déploie son beau golfe rayé de verdure entre les monts de l'Afghanistan et ceux du Kachmir, est celle qui devint fameuse dans l'histoire de l'humanité sous le nom de Pays des « Sept rivières ». De tous les fleuves de la Péninsule, le plus puissant par la masse liquide fut jadis celui qui donna son nom à l'Inde entière et qui même transmit son appellation au dieu d'alors le plus adoré et le plus redouté, le farouche et majestueux Indra. Mais les fleuves, comme les dieux, ont leur destin. Indra gît maintenant découronné, d'autres divinités ont pris son rôle dans la nature et sa place dans le ciel ; de même le Sindh a perdu son rang parmi les fleuves de la Terre et, dans la péninsule Indienne, il n'est plus que le troisième : quelques-uns de ses affluents se sont desséchés ; il en est même dont on cherche l'ancien cours sans être bien sûr de l'avoir découvert. Le nom de la contrée qu'il traverse a forcément changé pendant le cours des siècles, de manière à proclamer la déchéance de l'Indus. Il y a trente siècles, la plaine du haut fleuve était le Septa Sindhu ou les « Sept Indes », les « Sept fleuves » ; actuellement, on ne parle plus que du Pendjab, les « Cinq fleuves » ou Pentapotamie.
Les cours d'eau que mentionnent les Veda et dont parlent les écrivains postérieurs se retrouvent pour la plupart, quoique sous d'autres appellations : Djelam-Hydaspes, Tchenab-Akesines, Ravi-Iravati-Hyarotes, Bias-Hyphasis, Satledj-Hesydrus ou Satadru — la rivière aux cent chenaux — ; mais qu'est devenue la déesse Sarasvati, que le Rig-veda nous dit avoir été « la plus belle, la plus aimable, la plus honorée parmi les sept sœurs », celle qui fut par excellence la « rivière aux eaux abondantes, dépassant tous les autres courants par le fracas de ses eaux retentissantes » ? Les chants la disent avoir été « plus rapide qu'un char, plus difficile à traverser qu'une muraille de fer ». On cherche à s'expliquer la disparition de cette rivière sainte, racontée comme la « fuite de la déesse » par les poèmes postérieurs au Rig-veda. Il est vrai qu'un ruisseau dit Sarasvati ou Sarsout s'échappe d'une des portes de l'Himalaya, mais si peu considérable que les canaux d'irrigation l'ont bientôt bu dans son entier ; or, une rivière aussi grande que la décrivent les premiers chants védiques ne saurait avoir été tarie par les rigoles de quelques laboureurs. On ne peut s'expliquer le mystère de la Sarasvati que par un changement de cours dans le régime himalayen. Il semble probable que la rivière Djamna (Djemna), qui maintenant s'unit à la Gangà, se déversait autrefois dans l'Indus et en doublait le volume. En effet, dans la partie haute de la plaine hindoue, le cours de la Djamna n'est séparé du bassin de l'Indus que par un terrain d'alluvions d'environ 20 mètres d'altitude, et l'on croit reconnaître au travers de ce seuil les traces d'une coupure qui se continue vers l'occident par le lit de la Gagghar, serpentant au loin dans le désert : la fosse en est actuellement sans eau, mais assez large pour contenir tout un fleuve Indus, partout où elle n'a pas été obstruée par le sable des dunes. Ainsi, grâce à la Sarasvati-Gagghar qui fut en réalité la puissante Djamna, l'énorme Indus, plus grand que la Gangâ et que le Brahmaputra, descendait, majestueux et formidable, vers la mer. Du reste, depuis 2 000 ans, nombreuses ont été les modifications hydrographiques de la plaine hindoue : toutes les rivières se sont plus ou moins déplacées, le confluent du Bias et du Satledj était alors beaucoup plus loin du pied de la chaîne ; l'Indus lui-même empruntait, dans la partie basse de son cours, un autre lit que celui dans lequel il coule aujourd'hui : il s'épanchait dans le golfe de Rann par la dépression de la Narra.
Il est certain que, même à l'époque où se chantaient les hymnes du Rig-veda en l'honneur de la divine Sarasvati roulant ses eaux bruyantes, des sécheresses partielles se produisaient souvent dans les campagnes situées à quelque distance des rivières, dans les Doab ou « Entre deux eaux » : les rogations dont les anciens Veda nous ont conservé les formules témoignent de ce manque d'eau qui effraya souvent les ancêtres aryens des Hindous. Les phénomènes de l'orage et de la pluie les préoccupaient trop pour qu'ils n'aient pas eu à souffrir de la sécheresse et que les averses bienfaisantes n'aient pas été, aux saisons favorables, la condition essentielle de leur existence. Plus heureux à beaucoup d'égards que les peuples de l'Asie sémitique, ils voyaient plus fréquemment les luttes grandioses des vents et des nuées, et leur mythologie s'enrichissait du spectacle de ces prodigieux combats auxquels ils apportaient une attention passionnée à cause de leurs moissons futures.
L'abondance en pluies tropicales, la richesse en eau que déversaient les rivières alimentées par les neiges de l'Himalaya leur avaient permis de couvrir les campagnes d'un réseau d'irrigation beaucoup plus étendu que celui qui arrose actuellement la contrée. Toute la région sableuse du Thar ou « désert » fut autrefois pays fertile et l'on y trouve, à côté des canaux oblitérés, des forêts pétrifiées, des villes encore debout, maintenant abandonnées aux bêtes sauvages. La cité de Brahmanabad est restée entière avec ses rues, ses palais, ses cours, ses bassins et réservoirs sans eau, mais il n'y a plus d'hommes pour habiter les chambres de pierre : d'après la légende, un peuple, condamné à la vie souterraine, gît endormi au-dessous des fondements de la cité, jusqu'au jour où réveillera la Trompette du jugement.
Très rapprochés des Iraniens par la langue, la religion, les mœurs, les Arya qui descendirent dans les plaines de l'Inde se modifièrent par reflet de leur nouveau milieu, mais sans que la parenté originelle puisse être mise en doute. Certains chants du Rig-veda hindou se retrouvent dans des textes de l'Avesta persan ; non seulement l'idée et la coupe des vers sont presque identiques, mais les mots eux-mêmes diffèrent à peine[791] : la divergence n'est pas plus grande qu'entre les parlers français de deux provinces juxtaposées ; on peut se comprendre mutuellement des rivages de la Caspienne aux campagnes qu'arrosaient les Sept rivières. Il est vrai que l'unité du langage fut artificiellement maintenue par les chantres errants, les troubadours de l'époque, qui cheminaient de cour royale en cour royale, pour réciter les mêmes épopées, les orner des mêmes louanges grossières en l'honneur de leur hôte et les terminer par les mêmes demandes cyniques d'argent ou de bijoux. De tout temps ce métier de poète voyageur fut très florissant en Asie.
Mais le trésor de chants qui se transportaient ainsi de pays en pays grâce à la parenté des langages se mêlait aussi d'éléments étrangers tout différents de ceux qui constituaient l'avoir primitif et que l'élan même de l'âme avait fait jaillir spontanément. Il a fallu trier avec soin les hymnes du Rig-veda, et, dans chacun des hymnes les strophes et les vers, pour en dégager la poésie naïve et pure qui naquit chez le peuple enfant à la vue des beaux astres du ciel, des nuages qui courent dans l'espace, des montagnes de l'horizon qui changent de nuance à chaque heure du jour, des torrents qui se précipitent avec bruit dans la plaine, des animaux qui bondissent joyeusement dans la prairie. À ce fond originaire sont venus s'ajouter maints détails imposés par l'aspect et les phénomènes d'une nature différente ; les échos de poèmes récités par d'autres peuples, alliés ou vaincus, les ont graduellement pénétrés, puis les prêtres en ont dénaturé le sens, les transformant en prières et en incantations, les réduisant en vain formulaire, et donnant un caractère sacré aux basses sollicitations des chanteurs itinérants.
« La poésie des Veda est avant tout, dit Brunnhofer, une poésie des Alpes et de leurs orages » ; mais pour les Aryens émigrés dans l'Inde, ces Alpes n'étaient plus l'Elvend ni le Demavend, c'était l'Himalaya, et les mots adressés à des formes différentes devaient prendre un sens nouveau.
Pour les riverains des « Sept fleuves », les Alpes se dressaient de toute leur énorme hauteur au-dessus d'une plaine basse, et n'avaient pas à leur base, comme dans l'Iran, un large socle de plateaux : on les voyait deux, trois fois plus élevées et ceintes, en écharpes successives, de leurs cultures, de leurs flores diverses, de leurs glaces et de leurs neiges. En contemplant ces paysages grandioses et nouveaux pour eux, les émigrants aryens, qui apportaient leurs légendes aussi bien que leurs hymnes, avaient à les adapter de leur mieux aux conditions changées. Les montagnes sacrées, les paradis se montraient sous d'autres aspects, et c'est en d'autres termes qu'il fallait les décrire.
Le mont le plus chanté de l'histoire poétique et religieuse de l'Inde est le mont Mérou, dôme ou piton central, qu'on a certainement vu, suivant les résidences de ceux qui l'adoraient, en diverses parties de l'arête himalayenne, mais que les descriptions postérieures aux Veda placent en dehors de l'Himalaya des géographes et identifient avec un sommet de la chaîne du Gang-dis-ri, invisible de la plaine hindoue[792]. Quoique nous le sachions aujourd'hui bien inférieur à nombre de ses voisins, il était considéré à la fois comme le point culminant de la Terre et comme le lieu central du ciel visible. De là lui vint son nom de Kailas, qui appartient au même radical que le grec κοῗλον et le latin *cœlum*. Les deux mondes d'en haut et d'en bas se confondaient en ce pistil primitif et donnaient naissance par leur union au produit par excellence, c'est-à-dire à la terre de l'Inde, le Djambu, l' « Arbre de Vie ». Sur les quatre contreforts du mont, où l'on imaginait l'existence d'un paradis parce qu'il était inaccessible, croissaient aussi des arbres merveilleux, les « Arbres des désirs » correspondant à l' « Arbre du bien et du mal » qui s'élevait dans l'Éden des Chaldéens et des Hébreux. Une source suprême, la Gangà céleste, descendant du ciel et spécialement du séjour des « Sept Sages » ou Richi de la Grande Ourse, décrit sept fois le tour du mont Mérou pour alimenter quatre lacs d'où s'épanchent les quatre fleuves terrestres : par ce dernier détail le mythe hindou répète encore le mythe chaldéen[793], mais l'imagination orientale ajoute tout son luxe au tableau.
Les quatre faces du Mérou d'où jaillissent les sources consistent en matières différentes : l'une est d'or, l'autre d'argent, la troisième de rubis, la quatrième de pierre azurée. Qu'est-ce à dire ? Sinon que la lumière, en se reflétant sur les hautes neiges, les glaces, les roches étincelantes, soit à l'aube, au soleil de midi ou au crépuscule, s'y joue en couleurs et en nuances merveilleuses, plus belles que les gemmes et les métaux. Sur les flancs du Kailas, les pèlerins désignent les grottes d'où bondissent les quatre animaux mythiques, le lion, le cheval, la vache et l'éléphant, — d'autres disent le paon. Ces quatre animaux sont les symboles des quatre fleuves, le Satledj, l'Indus, la Gangâ et le Tsang-bo, divergeant vers les quatre points de l'espace. D'ailleurs la légende s'est fréquemment modifiée depuis que le Râmâyana cita pour la première fois le nom de la divine montagne Mérou. Lorsque la société hindoue se fut momifiée dans les étroites bandelettes de castes inviolables, on voulut voir dans les quatre faces de la montagne, dans les quatre animaux et les quatre sources de couleurs et de liqueurs différentes les archétypes des quatre castes, suivant l'ordre de préséance[794].
La légende du paradis et des fleuves divergents ne fut pas la seule importation chaldéenne, la tradition du déluge se présente également dans le pays des brahmanes sous une forme qui n'est pas originaire de la contrée des « Sept rivières » et qui indique une provenance mésopotamienne. Il y eut certainement emprunt, quoique les fleuves de la péninsule gangétique aient eu également leurs inondations diluviales et que l'on ait pu en conséquence greffer sur des souvenirs locaux l'histoire apportée du dehors. Manou, le personnage indien, est, comme le Chasi-Adra chaldéen, prévenu du cataclysme qui va se produire : il construit également un navire, dans lequel il a soin de mettre des semences de toutes les espèces, puis, lorsque les eaux commencent à baisser, il s'arrête aussi au sommet d'une montagne, la plus haute de la contrée : ici, c'est un sommet de l'Himalaya, tandis que chez les riverains de l'Euphrate et du Tigre, le lieu d'échouement avait été un des pitons suprêmes des mont Carduques[795]. Quoique la légende soit d'importation étrangère, elle ne pouvait se nationaliser qu'en s'accommodant à la mythologie et à la géographie locale.
Les documents s'amassent de plus en plus pour établir sans conteste que la civilisation hindoue fut dans une notable proportion influencée par celle de la Mésopotamie, non pas indirectement comme il arrive entre nations éloignées dont les relations mutuelles se produisent de proche en proche par une succession d'intermédiaires, mais d'une façon directe par des représentants mêmes des populations chaldéennes. Aucun document explicite légué par les anciens ne nous atteste ce fait, mais il n'en reste pas moins indubitable, appuyé comme il l'est sur l'ensemble de l'histoire. Une première preuve ressort de la division des mois et des années en phases de la lune, semaines ou durées de sept jours ayant conservé leurs noms babyloniens. Cette coïncidence est telle qu'on ne peut y voir l'effet du hasard : il faut admettre que des marins et commerçants venus des bouches de l'Euphrate furent assez nombreux et assez influents pour faire adopter leur division du temps aux indigènes avec lesquels ils étaient en rapport, c'est aussi de la même manière qu'ils enseignèrent, pour les besoins du commerce, l'emploi de leur monnaie avec ses multiples du système duodécimal : à cet égard, il dut y avoir une certaine lutte puisque les Aryens comptaient par dizaines. De même pour le langage, il y eut conflit, puis échange. Les termes passèrent de l'un à l'autre idiome en se modifiant suivant les parlers respectifs : les mots qui désignent le taureau, le lion, la corne, l'or, la vigne dans la langue aryenne primitive paraissent être d'origine sémitique, c'est-à-dire babylonienne ; tandis que le paon, le singe, l'éléphant, le bois de sandal, la cannelle ont en sémitique des noms d'origine hindoue[796].
Le style architectural des Hindous concorde également dans ses traits primitifs avec celui des Babyloniens : les plus anciens temples de l'Inde septentrionale sont des pyramides à étages, ne différant que par leur couronnement des montagnes artificielles de la Mésopotamie. Or, cette ressemblance, que l'on ne trouve pas à un égal degré entre les monuments des plaines d'Iranie et ceux des plaines de Chaldée, doit s'expliquer encore par des relations de navigation commerciale entre les ports du golfe Persique et ceux des rivages indiens. Comparée à la route de terre, si difficile à suivre dans les régions désertes et dans les terrains montagneux, la route de mer, que pouvaient emprunter facilement maçons et ingénieurs, avec leurs outils, leurs plans, leurs matières premières, est évidemment celle qui se prêtait le mieux au transport des procédés d'art et de construction. La voie historique par laquelle se fit la jonction entre le monde babylonien et celui de l'Inde est la route par eau unissant les bouches de l'Euphrate à celles de l'Indus.
Mais lorsque les porteurs des chants védiques descendirent dans la plaine des Sept rivières, à une époque de trente-six ou trente-sept siècles avant nous, ils n'avaient point encore connaissance des voies commerciales qui unissaient la mer Persique à celle de l'Indus ; ils ignoraient même le cours inférieur du fleuve au bord duquel ils étaient campés. Et cependant, eux aussi chantaient la mer et les combats des marins contre la violence des flots. Les hymnes du Rig-veda parlent souvent de la *samudra,* en mémoire de la Caspienne, dont leurs ancêtres avaient habité les rivages. Il est vrai que, pendant la longue durée du temps employé par les générations successives d'émigrants à leur voyage de l'Hyrcanie vers l'Inde, les Aryens orientaux, ayant cessé de voir la mer, ne pouvaient plus s'en faire aucune idée réelle et la confondaient dans leurs nouveaux chants avec la « mer » des nuages, agitée par la tempête ; toutefois, les hymnes anciens, transmis de père en fils, sont trop explicites pour que le sens précis puisse en être douteux. Dans ces documents vénérables, vieux de plus de quarante siècles, il s'agit bien de la samudra caspienne, destinée bientôt à être remplacée, dans l'imagination des Hindous, par la mer bien autrement vaste qui s'étend au sud pour aller rejoindre les grands bassins océaniques.
Lorsque le savant Colebrooke, initié par les brahmanes au commencement du XIXe siècle, eut révélé au monde l'existence de ces hymnes du Rig-veda, dont les éléments premiers remontent peut-être à quatre ou cinq mille années, tous ceux qui s'occupent des origines de l'humanité furent saisis comme par une sorte d'éblouissement. Heureux d'avoir retrouvé des poèmes d'une si haute antiquité, incontestablement les monuments de nos langues aryennes les plus vénérables par l'âge, ils se laissèrent facilement aller à un vertige d'admiration, justifié d'ailleurs par les images grandioses de quelques-uns de ces poèmes. À ce premier sentiment s'ajouta, surtout chez les érudits allemands, une sorte de revendication patriotique. Ils semblaient vouloir accaparer le génie aryen, auquel un des leurs[797] avait donné le nom d' « indo-germanique » et, se plaisant à découvrir dans les Veda tout ce qu'ils attribuaient de grand à leur propre souche ethnique, ils n'étaient pas éloignés de voir en ces vieux chants des œuvres presque sacrées, des « écritures saintes », comme elles le sont encore pour les brahmanes. Certes le Rig-veda est un des trésors les plus précieux de l'histoire humaine, toutefois, il importe de le juger et d'en étudier le vrai sens, en dehors de tout esprit de race ou de nation.
Pour les commentateurs actuels, il devient évident que ce recueil présente un double caractère : par sa partie la plus ancienne, transmise de bouche en bouche, il appartient encore aux purs Aryens montagnards ; par de nombreuses additions, il date d'une époque où les envahisseurs ayant déjà conquis la plaine avaient profondément modifié leur civilisation première. Tel hymne, adressé à l'aurore, monte d'un superbe élan vers la glorieuse nature qui surgit, graduellement illuminée, des ténèbres de la nuit et, de la vue de l'espace s'élevant à celle du temps, rappelle les aurores qui ne sont plus, évoque celles qui ne sont pas encore. Tel autre hymne, beaucoup plus récent, n'est que la plate requête d'un piètre courtisan, qui, par la corruption de ses maîtres, veut conquérir graduellement la fortune et le pouvoir.
Tels encore nous dépeignent des états de mœurs et de mentalité très différents les uns des autres, suivant qu'ils proviennent des âges iraniens très reculés de l'époque de la conquête, ou qu'ils soient dus à l'influence profonde et remontante des peuples vaincus.
À cet égard, les chants les plus curieux sont ceux qui se rapportent au mariage. La forme la plus antique de l'union est celle qui nous est décrite dans le Rig-veda et qui se pratiquait donc il y a trente-cinq siècles au moins. À cette époque, les mœurs dominantes avaient été déterminées par le milieu géographique sur les plateaux montueux du haut Iran et dans les vallées de l'Hindu-kuch. Dans ces régions de pasteurs, la femme devait être libre pour gérer le ménage, pour se défendre au besoin contre les ours et les voleurs dans sa cabane isolée, pour élever ses enfants en l'absence du père, des frères ou du mari : le nom même, *dam,* qui la désignait, s'est transmis jusqu'à nous. Tous les documents antiques nous montrent qu'elle était respectée, considérée par ses fils et frères avec un amour plein de vénération. Elle était non seulement tenue pour une égale, mais la tendresse de tous l'entourait d'une sorte de sainteté ; le mari était le *deva,* elle la *devi,* tous deux étaient dieux. Cependant le mariage était de type patriarcal, l'époux étant chargé par la coutume de prononcer des paroles sacrées comme le vrai prêtre de la famille ; mais avec quel charme d'expression il accueillait l'épouse en sa demeure : « Dans la maison tout prospérera sous ton regard, êtres humains et animaux ; c'est toi qui nous donneras la joie. Qu'Indra t'accorde dix fils, et que ton mari, moi qui te parle, puisse être le onzième ! » Est-il langage plus tendre dans la bouche d'un maître ?
Même jusqu'en plein brahmanisme, le simple mariage d'amour est considéré d'origine céleste par les lois de Manou, et les poètes le désignent comme ayant été pratiqué par les Gandharva ou « Musiciens du ciel ». Il naît simplement de l'amour des deux conjoints, sans que le père ou la mère, sans que les prêtres ou magistrats aient à intervenir. Les fiancés s'associent spontanément par leurs affinités électives ; néanmoins, avant de s'unir, ils invoquent la nature comme pour témoigner qu'ils font encore partie du Grand tout. Ensemble, ils s'adressent au soleil, à la lune, aux astres de la nuit ; ils parlent aux bêtes de la forêt et des champs, surtout aux chevreuils, aux biches, aux oiseaux, aux petits hoche-queue qui sautillent devant les bœufs de labour. La grande cérémonie, celle qui est censée donner au mariage sa principale vertu, est l'attestation de l'antique amitié avec les arbres et les herbes. Dans ce symbolisme primitif, les boutons et les fleurs de lotus, les fruits, les bouquets, les guirlandes, les plantes basses ou géantes sont invoqués comme agissant sur l'homme d'une manière sympathique, fraternelle : la jeune fille se croit vraiment la sœur de tel ou tel arbuste, et celui qu'elle aime est le frère de l'arbre superbe. Encore en mainte partie de la Péninsule, on croit que le manguier, l'oranger ne porteront point de fruits si la jeune fille n'en caresse le tronc de son pied ou de sa main : c'est par ce doux contact qu'elle fait s'épanouir les feuilles, pointer les boutons et mûrir les fruits.
Elle est nécessaire à la vie des plantes, mais les plantes sont aussi nécessaires à la sienne. Quand elle se marie, elle paraît donc couronnée de fleurs, elle apporte des feuilles et des fruits dans sa main et fait plusieurs fois le tour de quelque arbre sacré, tandis que, de son côté, l'amoureux en vivifie un autre par ses gestes et ses embrassements. Solidaires de la nature, les deux savent que par leur amour, ils contribuent au développement de la vie universelle. En diverses formules anciennes reproduites par les épopées, le fiancé parle de ses deux épouses, la « Terre chérie qu'entoure l'Océan, et la femme bien-aimée ». Dans le drame merveilleux de *Sakountala*[798], le mariage, qui se célèbre suivant le mode des Gandharva, ne peut s'accomplir tant qu'un faon n'est pas venu boire dans la main de la jeune fille, ouverte comme une coupe.
Dans les bas-fonds de la vie sociale se retrouvent les mêmes mœurs. Le sentiment de la vie universelle est resté si puissant chez les Hindous que la religion et l'usage admettent parfaitement le mariage d'une femme avec un arbre réputé femelle. Ainsi le mariage de la femme étant de rigueur d'après l'opinion publique, les petites filles que leurs parents destinent à la prostitution sont mariées à un arbre et, prenant le nom d'épouses, échappent au déshonneur. De même dans les ménages polygamiques, l'homme qui a déjà deux femmes et qui en désire une troisième se choisit d'abord une épouse intercalaire parmi les plantes « femelles », et la convoitée prend le nom de quatrième femme, le numéro trois étant tenu comme destiné à porter malheur[799].
La longue habitude mentale que donnent les pratiques de monogamie officielle, d'ailleurs souvent remplacée en réalité par la polygamie, a fait admettre en Europe comme une vérité morale absolue l'immoralité de toute autre espèce d'union ; mais il n'en est pas moins vrai qu'en toutes relations familiales, en tous rapports sociaux noués entre les êtres humains, ceux-ci apportent leurs qualités naturelles : en chaque milieu se développent des vertus correspondantes. Quoique de nos jours les rêches monogamistes s'imaginent volontiers avoir seuls la morale en partage, Draupadi, l'épouse polyandrique des cinq fils de Pandu, n'en était pas moins un type de noble vertu et pouvait parler de sa fidélité conjugale avec la même fierté que les plus chastes matrones contemporaines. C'est avec l'orgueil de l'amour qu'elle présente ses maris superbes : « Non, dit-elle, je n'ai ni souci ni terreur lorsque je vois Yudichthira. Son visage a la couleur de l'or pâle, il a les yeux larges, le nez proéminent, la taille élancée ; c'est le meilleur des fils de Pandu : il est mon époux ! Cet autre, aux longs bras, que tu vois debout sur son char, aussi grand que l'arbre Sala, les lèvres serrées, les sourcils contractés, c'est Vrikodara et il est mon époux ! Cet habile archer, à l'âme ferme, constante, plein de respect pour les vieillards, c'est Ardjuna, et il est mon époux ! Cet autre, célèbre par sa beauté, protégé par les Pandava, ferme dans ses vœux, m'est plus cher que la vie : c'est le héros Nakula et il est mon époux ! Cet autre enfin, éclatant comme la lune et le soleil…, orateur même parmi les sages, plein de savoir, ce héros tout ardeur et prudence, c'est Sahadeva : il est mon époux ! »
Les transformations opérées chez les Aryens de l'Inde, dans leur genre de vie et leurs idées, par le changement de la nature ambiante et par le contact avec des peuples nouveaux, se montrent aussi nettement par le contraste des religions. Certainement le culte védique est frère de celui des Iraniens, mais aux époques de l'histoire où l'un et l'autre nous apparaissent, ils sont tellement différenciés que l'évolution graduelle, en les écartant, a fini par les rendre ennemis.
De même que le catholicisme appliqua aux démons, aux génies mauvais des noms qui avaient appartenu jadis aux dieu vénérés, de même la terminologie religieuse de l'Avesta fut pervertie par les prêtres des confessions védiques.
Ainsi l'Ahura des Iraniens, qui est le « seigneur » par excellence, Ahur-a-Mazda ou Ormuzd, le « Seigneur très grand », n'est plus qu'un Asura, un mauvais esprit chez les brahmanes hindous, tandis que les deva ou diables de l'Iran sont devenus des génies favorables pour les Aryens orientaux[800]. Quand on compare la religion de l'Iran, qui aboutit à l'enseignement de l'Avesta, si noble, si élevé, d'une moralité si grandiose, avec l'évolution divergente de la foi qui se produisit chez les Aryens orientaux, on constate surtout que les immigrants de l'Inde avaient cessé d'être des pasteurs et agriculteurs pacifiques pour se faire conquérants, et qu'ils s'étaient donné des chefs de guerre, des rois, que commençaient déjà à entourer des prêtres, des bardes, des courtisans, en un mot, toute la tourbe des parasites.
Sur les plateaux de l'Iran oriental, les Aryens paraissent avoir officié en plein air, entourés de leurs familles. N'ayant pas besoin d'intermédiaires auprès de leurs dieux, ils étaient eux-mêmes leurs propres prêtres, et leur théologie, fort simple, se révélait par un ensemble de rites peu compliqués. Point de temples, point d'autels, si ce n'est une butte de gazon. Le père de famille s'adressait directement à l'aurore soulevant le voile de la nuit, au soleil dissipant les vapeurs de l'espace, au nuage dans lequel s'amassait la pluie, à la lune cheminant dans le ciel entre les blanches nuées, à l'étoile aimée du soir et du matin. Sans doute, ces Arya montagnards n'étaient pas dégagés de la terreur primitive qui transformait en esprits méchants ou du moins redoutables chaque objet des alentours, chaque bruit soudain, chaque souffle de l'air ; leur religion cependant était déjà un naturisme grandiose, témoignant chez eux d'une conception rudimentaire de l'ordonnance dans l'univers. Leurs sacrifices de propitiation aux mânes et aux dieux jaloux s'accomplissaient simplement : beurre, lait, boissons fermentées étaient leurs principales offrandes et, la fête terminée, ils aimaient à lamper « le divin somâ », la liqueur fermentée qui fait « la joie des hommes et des dieux », comme le fit aussi le jus de la vigne pour les Hébreux, les Grecs et les Romains, comme il le fait encore, du moins symboliquement, au repas de l'Eucharistie chrétienne. Dans la première époque de la religion védique, il ne s'agissait pas d'une simple coupe enfermant le « sang des dieux », mais d'outres profondes, de tonneaux énormes. Dans les vers des vieux buveurs aryens, le somâ, qui donne la force aux dieux, est par cela même plus puissant que les dieux. Jamais ivrogne allemand ou polonais ne célébra plus éloquemment, avec plus d'ivresse poétique, la bière et le vin que les Aryens des Sept rivières chantaient le divin somâ. Indra foudroie les buveurs d'eau, les livre à la mort dans le courant des fleuves débordés. Lui-même s'est donné deux ventres, afin de pouvoir en emplir un quand l'autre est déjà plein, digérant sa boisson.
Fait qui semble bizarre, cette liqueur du somâ qui fit délirer les bacchants et les bacchantes de l'Inde nous est inconnue maintenant : des volumes ont été publiés sur ce sujet par des savants, historiens et botanistes, mais les assertions ne s'accordent pas. Dans les dictionnaires de botanique le nom de somâ se traduit par de nombreuses appellations latines : *asclepias acida, sarcostemma viminale, sarcostemma brevistigma, periploca apkylia,* et autres encore. Il est probable, en effet, que les liqueurs sacrées furent d'origines diverses, car le voyage des peuples de l'Atropatène et de la haute Iranie est fort long jusqu'aux plaines de l'Inde septentrionale et aux plateaux du sud. De nos jours encore, les brahmanes du Dekkan, les Parsi de Bombay et ceux de Yezd et de Kerman, en Perse, préparent le somâ de façons différentes. L'opinion générale est que ce mot a simplement le sens de liqueur « fermentée » et qu'il s'applique à toute espèce de boissons clarifiées par l'action des microbes. Dans les chants védiques il s'agissait probablement d'une sorte de bière faite avec le riz ou le froment et ressemblant à celle que l'on boit encore aujourd'hui dans le pays.
Une autre grande joie des Aryens, ceux de l'Inde comme ceux de l'Iranie, était, lors des sacrifices, de faire naître le feu et d'en voir les flammes aiguës darder vers le ciel. Leur adoration pour Agni semblait être mélangée de reconnaissance, comme s'ils se rappelaient encore l'époque lointaine à laquelle les ancêtres ignoraient la pierre du foyer, lorsque nul Prométhée n'avait encore apporté la précieuse étincelle ravie au dieu du tonnerre ou du jour. A certains égards, Agni était pour eux plus qu'un dieu, c'était un frère : « Père Jour, Mère Terre, Frère Feu »[801], ainsi commençaient certaines incantations. Ils ne manquaient jamais, dans les saintes cérémonies, de rallumer le feu suivant le mode antique, c'est-à-dire au moyen de deux baguettes de bois différents, l'une tournoyant dans une encoche de l'autre.
Mais lorsque les immigrants aryens de l'Inde, arrivant au milieu de peuples cultivant pacifiquement leurs campagnes, les dépossédèrent violemment, enlevant femmes, filles et biens, de pareils événements ne pouvaient s'accomplir sans que le conquérant y perdît la simplicité première de ses mœurs et sa propre liberté. Des chefs de guerre, se grandissant en rois, en empereurs, menaient leurs hommes à la bataille et au butin, les pervertissant par degrés en sujets et en esclaves. Parallèlement à la caste des rois s'en développait une autre, celle des prêtres sacrificateurs, qui étaient aussi les chanteurs et les bardes, ou du moins appartenaient à la même classe. Les pères de famille, les patriarches ne célébraient plus dorénavant leur culte isolément : ils prenaient part comme simples fidèles aux cérémonies de la nation, dans lesquelles officiaient des prêtres en grand nombre, ayant chacun un rôle spécial : attacher la victime au poteau, brandir le couteau de pierre, ouvrir les entrailles, verser le beurre, recueillir le sang, murmurer les prières, les réciter à voix haute, les déclamer ou les chanter. Une nouvelle caste, et de toutes la plus dangereuse, car elle devait un jour obtenir la domination des âmes, venait de se constituer.
Le terme d'*andjira* —. signifiant une sorte de prêtre ou d'anachorète —, que l'on trouve déjà dans le premier des 1 028 hymnes du Rig-veda, paraît être un mot d'origine étrangère à l'arya primitif, et qu'il faudrait attribuer peut-être à l'introduction d'un nouveau culte dans celui de la première civilisation aryenne. On voit dans le recueil comme deux courants religieux qui s'épanchent côte à côte dans le même lit.
Après le Rig-veda, l'évolution religieuse des Aryens de l'Inde se continue par une observation de plus en plus stricte des rites ; les chants, les hymnes, les prières, le tout répété dans une vieille langue dont le sens devient de plus en plus indistinct, s'accompagnent de formules inflexibles qui témoignent d'une constitution définitive de la caste ecclésiastique. Pendant que les prêtres consolidaient ainsi leur pouvoir, triomphant même de celui des rois, le mouvement de conquête continuait de s'étendre dans la direction de l'est et passait du bassin de l'Indus dans celui de la Djamna et de la Gangâ : les descendants des premiers envahisseurs aryens se trouvaient ainsi en contact avec un nombre croissant de types, de races et de religions. Il s'ensuivit des croisements de toute nature, les divers cultes bhutanais, dravidiens, kohlariens entrèrent dans le tourbillon de croyances aryennes, comme des eaux affluentes dans le courant d'une rivière. La pratique des sacrifices humains, qui peut-être avait existé en des cas de danger national chez les Aryens montagnards, devint générale, pense-t-on, et l'on égorgea jusqu'à des centaines de captifs : la guerre incessante fournissait les richesses en surabondance, il était toujours facile de satisfaire l'appétit des dieux. L'esclavage ou l'extermination, tel devait être le sort des vaincus, et cependant, comme il arrive toujours en pareil cas, ce furent les esclaves et les torturés qui modifièrent la mentalité des maîtres et oppresseurs.
Le quatrième recueil des Saintes Écritures, qui fut composé à cette époque, l'Atharva-veda, n'est plus aryen que par de rares emprunts, par quelques vers du Rig-veda encadrant des formules de magie, des recettes divinatoires, des incantations, des sortilèges. Le fond de l'Atharva est en réalité un pur chamanisme comme la religion des Tchuktchi et des Samoyèdes ; il est dû précisément aux Dasyu, c'est-à-dire aux « Ennemis », ainsi que les envahisseurs aryens avaient nommé les aborigènes quand ils ne réussissaient pas à en faire des Dasa ou « Esclaves ». Dans leurs poèmes, les Aryens ne manquent jamais d'exprimer leur aversion pour ces gens qu'ils viennent priver de leurs terres, pour tous ces individus à peau noire ou jaune, pour tous ces monstres à nez plat ou même sans nez, pour tous ces carnivores ou mange-cru et autres gens sans foi, sans roi, sans loi : c'est ainsi que de tout temps les vainqueurs ont traité les vaincus. Le terme de Dasyu, qui signifiait simplement « ennemi », finit même par prendre le sens de « démon » ou de « monstre ». Et pourtant ces êtres abominables étaient devenus les inspirateurs des livres sacrés et des coutumes religieuses. L'Atharva renferme les dogmes et le cérémonial de plusieurs religions successives et contemporaines, en sorte que les prêtres avaient à leur disposition, pour dominer les fidèles, tous les arguments possibles, même ceux qui se contredisent.
Les Brahmanes trouvèrent d'autant mieux dans les Veda les bonnes raisons nécessaires et suffisantes à la justification de leur pouvoir qu'à la façon de ceux qui évoquent les dieux dans la prière, ils les firent aussi parler à leur convenance. Devenant la religion triomphante, le brahmanisme absorba les autres cultes et les adopta partiellement, de même que, plus tard, dans l'occident, le christianisme s'assimila les rites et les divinités des religions païennes. C'est ainsi que la pratique terrible du sacrifice des veuves s'infiltra dans le cérémonial mortuaire des Brahmanes, mais non sans lutte, car on cite plusieurs passages qui prouvent l'introduction graduelle de cette coutume dans le monde brahmanique. Si d'anciens textes la condamnent formellement, c'est précisément parce qu'il était urgent de la combattre. Un commentaire s'exprime ainsi : « Au vers : Lève-toi, femme, la femme se lève et monte pour suivre son mari défunt. Le frère cadet du mort l'en empêche, et le prêtre s'il n'y a pas de beau-frère ; mais suivre le mort est interdit, ainsi le veut la loi des Brahmanes. Pour ce qui regarde les autres castes, on peut appliquer ou ne pas appliquer cette loi »[802].
Le brûlement des veuves n'était donc pas étranger aux populations barbares au milieu desquelles les Arya étaient descendus. Mais ce ne furent pas les mœurs de ces derniers, les civilisateurs, qui prévalurent. Les prêtres aryens ayant trouvé dans la coutume indigène un moyen puissant de domination, finirent par s'y accommoder et ne craignirent même pas de fausser les livres sacrés, en y interpolant des passages contraires à l'enseignement primitif. Pendant plus de deux mille années, ce sont les traditions des sauvages Dasyu qui, sous le nom des « augustes » Brahmanes, présidèrent aux sacrifices « volontaires » des veuves.
Déjà les divinités helléniques, nées dans les contrées de l'Orient méditerranéen aux formes si précises, sont des êtres aux contours indécis, changeant souvent d'attributs et de noms. Les dieux hindous, invoqués par un peuple en voie de migration lente, et s'épandant en un monde si vaste qu'il était pour lui sans limites, étaient encore plus flottants et souvent se confondirent ; on dirait des nuages, des brouillards se pourchassant dans le ciel. Les indianistes ont même grand'peine à reconnaître le rôle exact de chacun des dieux védiques, leurs fonctions changeaient avec le temps et les adorateurs ; seuls les initiés peuvent suivre les transformations d'un Indra ou d'un Somâ et distinguer entre les deux Brahma ou les deux Açvin.
Dans l'Inde brahmanique, les mille fragments sociaux des familles, les clans, les peuplades sont représentés par autant de dieux locaux. La terre en est vivante : pas un arbre, pas un rocher qui ne soit adoré.
Mais chaque souverain victorieux, chaque royaume envahissant avait son dieu majeur, et maintes fois, avant et après Râma, le conquérant qui descendit l'Himalaya et traversa victorieusement l'Inde jusqu'à l'île de Ceylan, le rêve de la monarchie universelle dut faire naître dans l'esprit d'un « grand roi » l'idée d'un dieu unique semblable à lui, d'un maître du Ciel et de la Terre, avec lequel il se confondait peut-être. C'est ainsi qu'à l'Occident de l'Asie naquirent les religions monothéistes, inspirées par l'âpre ambition d'un peuple d'être le seul élu à la richesse sur la terre et à la possession universelle. Mais dans les Indes, ce mouvement religieux ne devait pas se manifester avec le caractère simpliste, arrêté, précis dans son dogme, qu'il avait pris dans les régions monotones, rocheuses et ça et là d'une aridité repoussante de l'Asie Antérieure. Le monde prodigieux de l'Inde, avec les contrastes si nombreux de sa nature, la richesse exubérante de sa flore, les multitudes entremêlées de ses populations, ne s'accommodait pas d'une formule aussi nette, aussi tranchante que celle de l'étroite civilisation judaïque. L'Inde eut aussi son monothéisme, mais combien pâle en comparaison de celui du terrible Yahveh ! Brahmâ, dont le nom même signifie « Prière », l'âme universelle, qu'il ne faut pas confondre, disent les spécialistes, avec Brahmâ le démiurge, incarnation de Vichnu, Brahmâ n'a d'autre origine qu'un simple souffle : ce n'est qu'une ombre, une apparence, un mirage, une sorte d'abstraction symbolisant la vertu magique des brahmanes, eux-mêmes se refusent à adorer ce principe idéal de toutes choses ; et leur culte s'adresse à des dieux inférieurs de nature plus concrète. « Brahmâ n'est pas honoré des hommes », dit, au douzième siècle de l'ère vulgaire, un écrivain de Kachmir, Soma deva Bhatta, « parce qu'il est insolent » ; sans doute que, trop élevé, il ignore les hommes, et ceux-ci le lui rendent bien. Brahmâ n'a point de temples, — un seul, paraît-il, dans toute l'étendue de l'Inde —, tandis que Siva et Vichnu, sous leurs divers appellatifs, en ont des centaines et des milliers.
C'est ainsi d'une manière tout à fait idéelle, indépendante de toute réalité populaire, que l'ensemble des divinités hindoues est censé obéir à une sorte de « Trinité », ou Trimurti, de laquelle Brahmâ serait le créateur, Vichnu le mainteneur et Siva le destructeur. Sans doute ce genre de classement des dieux dut plaire à des théologiens commentateurs, mais, né dans les livres, il ne les quitta point. Le fidèle, au contraire, attribue au dieu devant lequel il se prosterne toutes les forces à la fois : à ce moment il l'exalte au-dessus de toutes les autres divinités, lui donne aussi bien la puissance de créer que de conserver et de détruire ; en son temple, à l'heure de la prière, chaque dieu devient le dieu unique, mais dans le sanctuaire voisin il se trouve détrôné.
Le fait capital des religions hindoues est l'avatar, l'incessante transformation. Les dieux changent de noms et d'attributs : ils naissent, grandissent, diminuent et meurent, laissant des héritiers.
Ils sont tous autant de protées, s'évanouissant et réapparaissant comme des tableaux changeants. Outre les neuf ou vingt-deux incarnations officielles de Vichnu, combien d'incarnations locales ou temporaires qui n'ont pas eu assez de célébrité pour entrer dans le canon théologique ! D'avance tous les dieux sont admis dans le Panthéon de l'Inde comme ils l'étaient dans celui de Rome à l'époque des Antonins : de longtemps ils ne manqueront de fidèles, mais, sous leur propre nom, la plupart d'entre eux sont condamnés à disparaître à brève échéance de la mémoire des hommes.
Telle est cette religion essentiellement mobile et changeante, qui a pris le nom de brahmanisme d'après le dieu symbolique de ses innombrables manifestations et surtout d'après la caste sacerdotale à laquelle le peuple est révérencieusement asservi. Porté par les envahisseurs de toute race, Aryens, Dravidiens ou Kohlariens, elle pénétra dans presque toutes les parties de la Péninsule, sauf dans les vals fermés des montagnes ou dans les forêts aux retraites inconnues. Même dans cette diffusion générale du culte des brahmanes, les nouveaux convertis, « régénérés, nés une seconde fois », s'imaginèrent volontiers qu'ils étaient infiniment supérieurs à leurs aïeux, et très sincèrement représentèrent ceux-ci comme ayant croupi dans une profonde barbarie et vécu en véritables animaux, sans morale ni connaissances aucunes. Rattachés par la religion aux Aryens du nord, Dravidiens et Kohlariens en vinrent à maudire leurs propres ancêtres du nom de « Démons » et autres termes infamants. De même, à d'autres époques de conversions en masse, les chrétiens, destructeurs de musées et de bibliothèques, ne virent dans les païens dont ils étaient issus qu'un ramassis de damnés, et les Arabes musulmans dépeignirent leurs pères du Hedjaz et du Nedjd comme autant de monstres.
Les mouvements de toute nature qui se produisaient pendant le cours des siècles dans la vie morale et religieuse, politique et sociale des populations hindoues durent naturellement se propager suivant les lignes de moindre résistance, c'est-à-dire le long des voies que leur plus grande facilité d'accès transforma par cela même en routes historiques, jalonnées de distance en distance par de puissantes cités, centres d'attraction naturels pour le commerce et l'industrie. La fameuse route du nord-ouest, formée par la convergence des sentiers qui descendent des passages de l'Hindu-kuch, s'oriente naturellement vers la zone de riches campagnes qu'arrosent les eaux pour sortir des vallées himalayennes, puis, franchissant le seuil d'alluvions tant de fois remaniées par les fleuves où se promenait l'ancienne Sarasvati, tantôt coulant vers l'Indus, tantôt vers la Gangà, elle entre dans le domaine de cette puissante rivière.
Cette partie du trajet entre le Pendjab et les plaines fertiles de l'est, du bassin de la mer d'Arabie à celui de la mer du Bengale, dut de tout temps avoir une importance historique, et spécialement militaire, de premier ordre, car en ces lieux la région fertile est étroite, et la route, resserrée entre les avant-monts de l'Himalaya, au nord, et les premiers promontoires boisés des hautes terres du sud, ne pouvait s'écarter beaucoup à droite ni à gauche ; là se trouve le point de contact entre les deux grandes moitiés divergentes de l'Hindoustan septentrional, et par conséquent le centre de la domination par excellence.
Aussi que de heurts se produisirent dans cette région entre les rois ambitieux du pouvoir ! C'est là que, d'après les anciennes traditions recueillies par le Mahâbhârata, se livrèrent les formidables batailles entre les fils de Kuru et les fils de Pandu, batailles qui décidèrent du sort de l'Inde. Par les mêmes raisons, conquête, possession du pouvoir, appel du commerce au passage le plus facile de monde à monde, de grandes cités durent s'élever à proximité de ces champs de bataille. Là se dressaient, il y a trente-quatre siècles, et probablement aussi à une époque antérieure, les murailles de la « Ville des Eléphants », Hastinapura, cette Troie Hindoue que se disputèrent les héros de la légende et que la Gangâ finit par engloutir. Plus au sud, sur les bords de la Djamna, rayonne Delhi, la ville sept fois sainte, que les fils de Pandu conquirent sur le peuple des Serpents et où ils plantèrent un pilier baignant dans le sang des nations vaincues. En aval de Delhi, les points vitaux où se concentrèrent les mouvements de l'histoire se succèdent le long de la Gangâ jusqu'au golfe du Bengale.
Une autre route historique, indiquée de la manière la plus évidente, se détache de la voie maîtresse de la vallée gangétique pour se diriger à l'ouest et au sud-ouest par la rivière Son, continuée, au delà d'un seuil peu élevé, par la rivière Narbada : ainsi les deux golfes qui baignent la Péninsule sont unis par une route naturelle contournant facilement les montagnes. La crête du plateau, qui se termine brusquement par des précipices ou des pentes raides au-dessus des campagnes côtières du Konkan et du Malabar, constitue aussi une voie majeure à laquelle se rattachent, d'une part, les routes en encorbellement ou à brusques degrés qui descendent par les brèches ou « ghât » vers les ports du littoral, d'autre part, les longs chemins à pente très douce qui vont rejoindre la côte de Coromandel. Partout des traits du relief primitif ont indiqué l'endroit où devaient se tracer les premières sentes, destinées à devenir un jour de larges routes. Enfin, l'île de Ceylan tint évidemment au continent par une voie frayée déjà par la nation pendant les âges préhistoriques : c'est le « pont de Râma », que la fable nous dit avoir été jeté à travers le détroit par les singes de Hanuman, alliés de l'armée des Aryens conquérants.
Il est à constater que le réseau des routes historiques de l'Inde se trouve absolument coupé de celui du reste de l'Asie par les arêtes de montagnes qui se succèdent au nord, limitant les hauts plateaux du Tibet. Sans doute ces arêtes ne furent pas un obstacle infranchissable, et de tout temps des marchands, des pèlerins, même des voyageurs curieux de savoir passèrent de l'un à l'autre versant, mais ce mouvement de va-et-vient n'eut pas assez d'importance pour qu'on puisse attribuer à ces voies précaires de communication un rôle historique dans les rapports de peuple à peuple et dans l'équilibre général de la civilisation. La dernière voie majeure des nations, à l'est du col de Bamian et des passages voisins, est celle qui met en rapport la haute vallée de l'Indus avec celle du Tarim, en Kachgarie, par-dessus les périlleuses mais étroites arêtes du Kara-korum : là du moins la traversée des neiges et des glaces est relativement courte, aussi le sentier que suivent péniblement les caravaniers est-il indiqué dans l'air par le vol des oiseaux migrateurs. À l'autre extrémité des chaînes himalayennes, il faut aller jusqu'aux régions septentrionales de la Barmanie, limitrophes de la province chinoise de Yun-nan, pour trouver une autre voie historique, la « route d'or et d'argent », qui met en communication normale les deux mondes de l'Inde et de la Chine : entre les deux routes divergentes de l'est et de l'ouest, il n'y a pas moins de 3000 kilomètres à vol d'oiseau. C'est la longueur du mur qui tint si longtemps les deux civilisations principales de l'Asie presque complètement séparées.
Trop élevées pour qu'on les franchît aisément, les arêtes himalayennes l'étaient également pour que les gens des plaines basses et ceux des monts sourcilleux pussent entrer en conflit. À cet égard, l'Himalaya fait exception parmi les montagnes de la Terre. Dans tous les pays du monde où des plaines ou des « pied-mont » sont dominés par des chaînes ou des plateaux d'une altitude modérée, les habitants des campagnes inférieures ont à redouter les incursions des montagnards. Ceux-ci, nichés dans les rochers comme des vautours, menacent toujours les producteurs méprisés, bergers ou laboureurs qui veillent sur leurs brebis ou se penchent sur leurs sillons. Mais les monts du système himalayen se dressent trop haut dans le ciel pour que les populations des campagnes gangétiques aient à craindre les Tibétains et autres habitants des plateaux supérieurs. C'est ainsi que les bêtes et bestioles de l'Ecuador, vivant dans les plaines et sur les pentes des monts à moins de 2 700 mètres en altitude, sont à l'abri des serres du condor : le puissant oiseau qui vole au-dessus des Andes ne peut descendre dans l'air lourd des terres inférieures, et même il succombe quand on l'amène en cage au littoral. Les Tibétains, accompagnés de soldats chinois, descendirent, il est vrai, au Nepâl, en 1793, mais leurs avant-postes n'atteignirent point la plaine basse : ils s'arrêtèrent dans les jardins de Nayakot, près de Khatmandu, à 700 mètres d'altitude, puis se hâtèrent de remonter. Dans le courant des siècles, cette incursion ne fut probablement pas la seule, mais, somme toute, les pillards redoutés par les campagnards d'en bas ne sont pas ceux des hauts sommets, ce sont les voisins immédiats des avant-monts. Comme dans la course de la vie, où les porte-lumière se transmettent la torche de main en main, sur les pentes de l'Himalaya les chocs de guerres se propagent de haut en bas, par l'intermédiaire de peuples différents.
Le centre de gravité des populations aryanisées n'était déjà plus dans le bassin de l'Indus et s'était transporté dans celui de la Gangâ, dans l'Audh et le Bengale actuels, lorsque, à une époque évaluée par la plupart des chronologistes à trente ou trente et un siècles avant nous, se firent vers l'Inde méridionale et Ceylan les grandes campagnes d'invasion qui asservirent, du moins temporairement, les habitants kohlariens et dravidiens aux Aryens du nord. Déjà une nouvelle génération de dieux régnait dans le ciel : Indra se retirait vers l'arrière-plan, tandis que Vichnu, Siva emplissaient le monde de leurs miracles. Des peuples inconnus jusqu'alors se montrent dans l'histoire, mais les récits, transmis de bouche en bouche pendant des siècles, ont perdu toute précision historique : les ennemis vaincus reçoivent des noms de diables et de dragons ; même les alliés des nobles Aryens sont tenus pour des animaux, trop heureux d'être illuminés par les rayons émanés de la face du souverain, Râma, le roi de la dynastie solaire. Les « singes » de Hanuman furent certainement une de ces nations associées aux expéditions de conquêtes aryennes. Un voyageur[803] se demande s'il ne faut pas voir dans ces compagnons quadrumanes de Râma des peuples de l'Indo-Chine qui se distinguent par la forme de leurs orteils, distincts et opposables. Le nom antique de l'Annam fut longtemps l'appellation chinoise de Van-Lang, « Royaume des Orteils déliés ». Quoi qu'il en soit, la conquête aryenne s'acheva triomphalement : la cité légendaire de Lanka, dans laquelle la divine Sitâ se trouvait enfermée, reçut à demeure non seulement les guerriers, mais aussi les immigrants venus des régions aryanisées de la Gangâ, car les langues d'origine aryenne, le pâli et le sanscrit, ont eu beaucoup plus d'influence sur le parler des insulaires que sur les langages de l'Inde péninsulaire continentale. Le cinghalais est classé par tous les ethnologistes parmi les idiomes de la grande famille aryenne.
Après les guerres de conquête viennent les guerres civiles. La dynastie solaire et la dynastie lunaire entrèrent en lutte pour la possession de l'empire, et si l'on ignore le détail des événements pendant le terrible conflit, car l'épopée du Mahâbhârata peut être interprétée de bien des manières par la géographie et l'histoire, du moins sait-on que de grands changements se firent alors dans l'équilibre des nations hindoues. Une légende très curieuse au point de vue de la géographie historique raconte comment le dieu Agni Vaiçvânara, le « Feu du Sacrifice », chemine à l'Orient de la divine Sarasvati et flambe triomphalement par-dessus tous les fleuves. Mais arrivé à la rivière Sadânirâ, qui descend tumultueusement des gorges des monts septentrionaux, il s'arrête longtemps, incapable de franchir le rapide courant. D'après Weber, la Sadânirâ serait le fleuve Gandaki, qui sert actuellement de limite entre l'Audh, l'ancien royaume de Râma, et le Bengale, qu'habitèrent longtemps des peuples païens et où se retrouvent encore de nombreuses tribus non aryanisées. Mais après cet arrêt temporaire, le feu reprit son élan pour aller purifier les terres orientales, car en Inde, disent les prêtres, le sol ingrat devient fécond, non pas, comme dans le reste du monde, par le zèle du paysan qui laboure et qui fossoie, mais par les sacrifices purificateurs des Brahmanes[804].
Dans cette société des Aryens de l'Inde, adorateurs du feu, et surtout observateurs des formules, tout, même la guerre, était réglé par les injonctions des prêtres. Avant la bataille, les combattants avaient à réciter les « devoirs du soldat », tels qu'ils se trouvent reproduits dans les lois de Manou et dans un traité militaire que l'on croit postérieur au Mahâbhârata. D'ailleurs, il faut le dire, le « code de l'honneur » était plus humain qu'il ne l'est de nos jours. Le roi qui daignait combattre n'avait point le droit de frapper au moyen de cannes à stylet, de flèches barbelées ou empoisonnées, ni de traits enflammés. « Qu'il ne frappe ni un ennemi qui s'est enfui sur une hauteur, ni un eunuque, ni un suppliant, ni un fuyard, ni un homme assis, ni celui qui s'écrie : « Je suis ton prisonnier ». Qu'il ne frappe pas non plus celui qui dort ou le guerrier qui a perdu sa cotte de mailles, ni l'homme nu ; ni celui qui est désarmé, qui regarde le combat sans y prendre part, ou qui est surpris avec un autre ennemi. Qu'il ne frappe pas l'homme dont les armes sont brisées, ni celui qui est amolli par la douleur, ni celui qui est grièvement blessé, ni celui qui a peur : mais qu'il se souvienne du devoir d'un loyal guerrier… Ceux-là seuls qui ont des armes pareilles peuvent se combattre : l'homme qui lutte en char ne peut attaquer d'autre adversaire qu'un guerrier luttant également en char ; le cavalier peut uniquement s'en prendre à un cavalier ; les fantassins doivent se battre contre les fantassins »[805].
Malgré les violences qui ressortent naturellement de l'état de guerre, ces préceptes étaient généralement observés, non par bonté d'âme, mais parce que la différence des castes était entrée dans la substance même de la pensée. Les Grecs qui visitèrent l'Inde après l'invasion des Macédoniens s'étonnaient de voir le laboureur pousser tranquillement la charrue alors que près de lui deux armées aux prises ébranlaient le sol[806]. Mais pourquoi cette philosophie pratique de l'humble manant, sinon parce qu'il n'avait aucun intérêt, dans la victoire ou la défaite de l'un ou l'autre parti ? Homme d'une caste inférieure, fatalement étrangère à tous, il n'avait point de patrie et tous ceux qu'il voyait lutter pour la possession du sol étaient également des ennemis. Jamais en aucun autre pays de la Terre, la division des hommes en espèces artificielles, foncièrement distinctes, ne s'était aussi nettement produite.
On a voulu expliquer la naissance des castes par la préoccupation prudente de législateurs édictant des prescriptions pour maintenir la pureté du sang : « l'hygiène de la race », telle aurait été la raison d'être de cette rigoureuse institution. Il y aurait parfaite coïncidence entre les mesures de préservation ordonnées par la loi de Manou et les conseils donnés par les hygiénistes modernes[807]. Toutefois, les règles formulées par les lois au sujet des mariages se rapportent non aux unions qui seraient contractées d'une caste à l'autre, mais à celles qui se font en une même caste, et quant aux croisements de peuple à peuple, de race à race, l'expérience faite en grand dans le monde entier ne prouve-t-elle pas surabondamment que le mélange des sangs peut, en beaucoup de circonstances, se faire non seulement sans inconvénients mais encore avec des résultats très favorables au beau développement de l'espèce ?
Les nations les plus civilisées ne sont-elles pas celles qui précisément ont appelé dans leur sein le plus d'hommes de toute origine et qui, par conséquent, ont été le plus intimement brassées et fondues de manière à constituer en chaque homme toutes les races de l'univers ? Mais ces mélanges s'accomplissent au hasard et l'on peut se demander quels sont les métissages justifiés par l'excellence des résultats, quels sont au contraire ceux que la nature réprouve. À cet égard, la science est loin d'être faite : toutefois on peut dire qu'il est au moins audacieux, et contraire à l'expérience générale, de prétendre qu'en établissant les castes, les Aryens de l'Inde se rendaient un compte raisonné des conséquences ethniques qu'amèneraient les croisements.
Et laissant de côté les hypothèses de « nationalistes » et chauvins, défenseurs d'une prétendue pureté originelle de leur race, il importe d'étudier les faits eux-mêmes. Considérées ainsi, les origines de la caste sont multiples. Certainement la conquête a été pour une grande part dans la formation de ce régime : le nom même des castes — *varna* ou couleur — semble indiquer que, lors de l'invasion des Aryens, les classes se superposèrent d'après la couleur de la peau chez les conquérants et les conquis. Les premiers étaient les blancs ; au-dessous d'eux venaient les rouges, les jaunes et les noirs, et, quoique cette division soit à maints égards très arbitraire, elle répond néanmoins d'une manière générale à la réalité : les envahisseurs se distinguaient en effet par la nuance, blanche ou blanchâtre de la peau, tandis que les populations asservies présentaient en très grande majorité des types à teintes plus foncées. Les vainqueurs ne manquent jamais d'exagérer les différences de cette nature au profit de leur vanité. Mais la conquête ne fut que le début du régime de la caste : l'oppression du maître, continuant pendant des siècles et des siècles, en fit une institution acceptée de tous, la transforma en un dogme religieux, en une sorte de fatalité d'apparence inéluctable et finit par modeler la société tout entière suivant un gabarit hiérarchique dont on put croire les lignes définitivement arrêtées.
D'après les commentateurs classiques, la société hindoue aurait été divisée depuis ses origines en quatre castes bien tranchées, les prêtres Brahmanes, les guerriers Kchatrya, les bergers ou agriculteurs Vaiçya, enfin, les Sudra, gens d'ordre inférieur s'occupant de divers métiers réputés sans noblesse. Ces quatre castes d'inégale dignité étaient cependant « pures » puisqu'elles sortaient toutes de diverses parties du corps de Brahmâ. Au-dessous grouillait la foule des « impurs », des barbares et des diables ne méritant pas même d'être classés parmi les hommes. Toutefois, cette division est purement théorique et ne correspond nullement à la réalité, car chaque peuple de l'Inde offrit toujours une différence dans le nombre et la hiérarchie des castes suivant les diversités d'origine, de migrations, de métiers, de traditions, de mœurs, de religions : les écrivains grecs et latins, au lieu d'énumérer quatre castes, en comptent sept, et dans chaque province le nombre varie, s'élevant ici à quelques dizaines, ailleurs à des centaines : dans le Bengale, pays de conservatisme à outrance, plus de mille castes sont inscrites dans les documents officiels, et avec les subdivisions, il en existerait plusieurs milliers : telle caste, rigoureusement délimitée, se compose de deux individus seulement, tant le travail de scissiparité a été poussé à l'extrême et à l'absurde[808]. Même les animaux furent divisés par castes : le rat palmiste, qui monte au sommet des arbres, se nourrissant d'aliments de choix, appartient à une très bonne caste ; le corbeau, oiseau lugubre de la mort, est tenu pour un être de classe impure et vile.
Les premiers âges de la race aryenne dans l'Inde ne furent certainement pas, quoi qu'on disent les brahmanes intéressés dans la question, une période caractérisée par la domination des prêtres. Durant la conquête, le pouvoir suprême appartint sans nul doute aux guerriers, et les prêtres qui les accompagnaient n'avaient qu'un droit secondaire, celui de prier pour faire descendre la faveur des dieux sur les armes de leurs maîtres ; il n'est parlé des castes d'une manière formelle que dans un seul passage du Rig-veda[809] quoique l'ensemble des textes constate certainement l'existence de très grandes inégalités sociales. À cette époque, la caste supérieure était encore celle des Kchatrya, mais avec l'exercice du pouvoir, les fils des anciens chefs de bandes, amollis par la jouissance de privilèges héréditaires, se laissèrent enlacer par le réseau des machinations et des intrigues savamment tissé par les astucieux brahmanes, flatteurs de la royauté. Faisant grand étalage de la morale, y compris la bienveillance et la charité envers les pauvres, les chanteurs, les poètes, les sacrificateurs brahmanes ne manquaient guère de terminer leurs hymnes par une prière d'une franchise presque cynique : « Donne moi une maison riche en chevaux, en vaches, en or ! Donne-moi deux, dix vaches. Donne-moi deux cent dix vaches ! Donne-moi dix millions de vaches ! Donne-moi par centaines, par milliers, des présents solides. »[810] C'est ainsi qu'en accroissant leurs biens, les bonshommes, quoique ne régnant pas en personne, devinrent néanmoins les maîtres du pays et découpèrent strictement la masse de la population hindoue en cette étrange hiérarchie de classes nettement séparées les unes des autres et tenues d'abandonner toute idée de droit personnel et d'initiative pour n'avoir d'autre idéal que celui de « garder leurs distances ».
De l'Audh, qui fut le centre de l'aryanisme dominateur, le système des castes se répandit dans l'Inde entière jusqu'à l'extrémité méridionale de Ceylan. Pour exprimer cette idée de la séparation absolue des hommes en groupes irréductibles, il n'existe de mot en aucun langage dravidien : le terme *jati,* employé dans le pays, est, comme la chose elle-même, d'importation aryenne. Terrible cadeau des « civilisateurs[811] ! Ce furent les envahisseurs venus du nord qui, se plaçant à la tête de la société pour la surveiller en silence, attribuèrent à chaque classe, dans la division du travail, une besogne constante, immuable, attachée à l'individu comme son ossature et sa peau. Quant aux brahmanes, ils sont au-dessus de toute caste. Ils portent sur l'épaule le fil à quatre brins qui les rend « dieux sur la terre ». Ce sont eux qui ont la volonté et le pouvoir, « eux qui tiennent les clefs du paradis et de l'enfer ». « Dans ma volonté, dit le brahmane, dans ma volonté je prends ton cœur, et la pensée suit ma pensée ». « Même mendiant, le brahmane est supérieur aux rois ». Le souverain que les prêtres ont sacré comme maître du peuple n'est pas leur maître ; ils n'obéissent qu'au somâ[812], c'est-à-dire à leur inspiration. La liqueur sacrée était pour eux non la boisson qui enivrait le peuple, mais leur propre volonté, leur pur et infaillible caprice.
Grâce à l'isolement relatif dans lequel se trouvaient les Aryens de l'Inde sub-himalayenne, vivant éloignés de la mer et n'ayant de rapports, hautains et réservés, qu'avec les populations méprisées des alentours, leur évolution morale et religieuse s'accomplissait, pour ainsi dire, en vase clos : elle devait aboutir pleinement à son terme logique, puisqu'elle n'avait pas eu l'occasion de se mêler à des éléments étrangers, et en effet, la caste des prêtres n'a pris nulle part un tel empire, même sans avoir besoin de s'appuyer sur le « bras séculier », par la pure illusion de l'autorité divine que leur assurait le consentement universel.
L'isolement absolu des brahmanes, acquis non seulement par la naissance, mais aussi par l'étude, par l'obéissance aux professeurs et l'assouplissement aux formules, souvent aussi par le renoncement et les macérations, n'arrivait pas toutefois à les rendre heureux, et, tout dieux qu'ils fussent, ils avaient à chercher ce bonheur qui les avait fuis. Ce fut là certainement une des causes de la grande révolution religieuse qui se produisit sous le nom de bouddhisme, quoique cette cause n'eût d'action que sur les hommes ayant le loisir nécessaire pour se livrer aux spéculations de l'esprit : une révolution profonde, remuant la masse entière de la nation, ne pouvait se faire sans jaillir du fond même des conditions sociales. Si les origines essentielles du mouvement bouddhique ont été oubliées et même ignorées, c'est que les historiens auxquels manquent les renseignements précis du temps sont naturellement portés à se contenter des seuls vestiges authentiques et certains qui sont à leur disposition : ils étudient seulement les dogmes et les enseignements religieux, l'organisation ecclésiastique, les mille détails subséquents des luttes qui suivirent les événements inconnus de l'explosion première. Et cette manière de procéder les expose à se tromper du tout au tout, c'est-à-dire à confondre la fin avec le commencement, à voir l'évolution régressive à la place de la période de formation, à étudier les institutions issues du mouvement et non les raisons mêmes qui le déterminèrent. Ils se trouvent dans la situation d'un peintre qui, n'ayant jamais pénétré dans une cité splendide, s'ingénierait à en représenter l'aspect d'après les ruelles et les sentiers des faubourgs.
Dans ces conditions, l'illusion de l'optique intellectuelle est fatale, d'autant plus que, par le développement même des idées en fermentation, la lutte des forces prend des caractères tout différents à l'origine des événements, au cœur du conflit et vers la période de retour qui fait suite à la crise. Ce qui se serait présenté tout d'abord comme une révolution sociale ne paraît être à la fin qu'une simple restauration de l'état antique des choses.
On a pu constater ce contraste des idées d'une manière saisissante à propos du bouddhisme hindou. D'ordinaire on n'étudie dans cet événement capital que la personne légendaire ou même complètement mythique de son fondateur, que la signification précise des dogmes ou même de tel ou tel mot employé par leurs codificateurs ou commentateurs : mais c'est comme révolution majeure, morale et sociale, que le bouddhisme a son importance, et, pour s'en rendre compte, il faut évoquer le passé des âges qui précédèrent cette période, montrer quels étaient les éléments sociaux en existence et de quelle manière s'établissait leur équilibre.
Eh bien ! on sait que les populations asservies étaient alors fort malheureuses dans l'Inde et que la classe dominante avait réussi, en systématisant la division par castes, à faire accepter leur assujétissement par la plupart des vaincus. La dolente multitude des « diables », des « pourceaux », des « chiens », ainsi qu'on désignait les autochtones avilis, se rangeait, douloureuse et résignée, dans les assises inférieures de la grande pyramide hiérarchique ; mais il y eut des révoltes là où la transition fut trop brusque, de l'indépendance à l'esclavage, et c'est un fait très remarquable que le lieu de naissance de la religion bouddhique fut précisément la contrée située à l'orient de cette rivière Sadânirâ, si longtemps infranchissable aux envahisseurs aryens[813]. Après avoir d'abord résisté par les armes, les habitants de ces pays revêches à la servitude continuèrent la lutte dans un autre domaine, celui de la pensée, de la volonté. Telle fut la genèse de la révolution bouddhique tendant vers un idéal d'égalité, vers la suppression des haïssables castes. Il est vrai que, plus tard, une nouvelle caste, graduellement constituée, celle des prêtres bouddhistes, a fait effort pour représenter cette révolution comme une ombre sans corps, pour lui enlever tout caractère économique et social en lui donnant une signification purement idéale et mystique : toute Église prend un soin pieux de cacher ses origines révolutionnaires.
On connaît la légende : à une époque indéterminée, mais évaluée en moyenne à vingt-quatre siècles et demi ou vingt-cinq siècles avant nous[814], alors que, par un mouvement parallèle, des tentatives de sociétés idéales se faisaient avec Pythagore et autres philosophes dans les contrées riveraines de la Méditerranée, un jeune noble, peut-être même un prince, Siddhartha, de la famille des Çakya ou des « Puissants », naquit à Kapilavastu, au bord d'un torrent qui descend de l'Himalaya vers le fleuve Gangâ. Il se maria, il eut même un fils, tradition qui plaide en faveur de l'existence réelle du personnage Buddha, car les disciples, laissés à leur libre invention, eussent certainement élevé leur maître au-dessus de ces états, réputés inférieurs, mariage et paternité. Jusqu'à l'âge de vingt-neuf ans, il vécut en son palais dans tout le bien-être apparent d'une existence somptueuse, mais la vue de toutes les inégalités sociales auxquelles il contribuait par le fait seul de son pouvoir, et qui rendait impossible toute fraternité humaine, le rongeait comme un remords et, sortant de sa riche maison, congédiant tous ses chambellans et ses serviteurs, revêtant le costume du plus pauvre parmi les pauvres, il quitta le pays des Aryens vainqueurs, traversa la Gangâ pour gagner les forêts du sud, au milieu des Dasyu, honnis et persécutés, et là il vécut dans la méditation et le renoncement. Quelques disciples l'accompagnaient, des brahmanes probablement. Mais c'est en vain que, pendant six, sept ou dix années, suivant les légendes, il chercha la paix : maintes fois il dut lutter contre son désespoir, figuré dans les imaginations populaires par le dieu de la Mort.
À la fin, il comprit que l'homme ne se doit pas à sa tristesse et que c'est une forme d'égoïsme honteuse et lâche que de ruminer ses chagrins, ses vertus, son orgueil, sa propre justice, et de savourer à l'aise une mélancolie poétique, en oubliant ses frères qui peinent là-bas, qui luttent et qui souffrent dans le grand combat pour l'existence. Sollicité à genoux par Brahma qui descend du ciel pour l'implorer, il abandonne les jungles de Gaya, et seul, car ses disciples scandalisés en restaient à leur aristocratique mépris du genre humain, il apparut dans la grande cité de Bénarès pour y prêcher dans les rues, sur les places publiques et les degrés qui descendent au fleuve, la bonne nouvelle de la fraternité. Plus de rois, plus de princes, plus de chefs ni de juges, plus de brahmanes ni de guerriers, plus de castes ennemies se haïssant les unes les autres, mais des frères, des camarades, des compagnons de labeur en commun ! Tous les êtres se valent d'après le Buddha, les plantes, les animaux, les hommes, aussi bien les vicieux que les vertueux, et chacun de nous ne doit avoir d'autre ambition que de faire du bien à tous. Personne ne doit s'enorgueillir, personne n'est tenu de s'humilier, chacun est à sa place, toute hiérarchie est supprimée : il n'y a point de rôle pour l'autorité, ce fait brutal que les maîtres considèrent si volontiers comme un « principe ».
On a voulu nier au Buddha et même à tout Hindou, fils d'Aryen ou fils de Dravidien, la moindre velléité révolutionnaire s'attaquant au système même de la caste, c'est-à-dire à l'inégalité sociale. D'après H. Oldenberg, « toute pensée de réforme dans l'organisation de l'État, tout rêve d'un idéal terrestre, d'une pieuse utopie visant au renversement des institutions serait absolument étranger au bouddhisme »[815].
Quarante-cinq années durant, nous dit-on, Gautama parcourut les campagnes et les villes de la Gangâ moyenne, en amont de Bénarès. Il proclamait la bonne doctrine pendant les huit mois de saison sèche et, de juin à octobre, pendant les pluies, s'occupait de former des disciples à l'apostolat.
Cette affirmation serait sans doute justifiée si l'on devait s'en tenir aux enseignements que nous ont transmis les disciples des disciples du Buddha. Car après que la première vénération des enthousiastes eut disparu et que, par la force de gravité, la société remuée dans ses profondeurs eut repris son équilibre, peu différent de celui qui avait précédé la crise, n'était-il pas inévitable que l'interprétation se fît de manière à rendre le sens des événements antérieurs conforme à la contre-révolution qui depuis s'était accomplie ? On nia toute intervention consciente et volontaire de la part du peuple méprisé : on ne voulut pas admettre qu'une atteinte eût été portée par la foule d'en bas aux nobles institutions des castes supérieures, et, par une opération de haute alchimie où se reconnaît bien l'habileté des prêtres, on essaya de donner un sens purement moral et mystique à l'égalité telle que la comprenait Siddhartha. En un discours des interprètes, la révolution prend un caractère strictement spirituel : « De même que les grands fleuves, si nombreux qu'ils soient, la Gangâ, la Djamna, l'Aciravati, la Sarabhù, la Mahî perdent leurs anciens noms quand ils entrent dans l'océan et n'ont d'autre appellation que celle de « Vaste mer », de même, ô disciples, ces quatre castes, les nobles et les brahmanes, les Vaiçya et les Sudra perdent le nom et la race quand, se conformant à la doctrine et à la loi proclamée par le Buddha, elles renoncent à la patrie et se détachent de la terre ».
Par une subtilisation analogue de tout ce qui se rapporte à l'inégalité sociale, à la pauvreté, à la maladie, les commentateurs bouddhistes n'ont vu dans les « quatre devoirs » de l'enseignement initial que des devoirs purement moraux, tandis que le sens naturel de cette énumération paraît bien s'être rapporté à ce qu'on appellerait de nos jours la « question sociale ». Ces quatre devoirs sont de « connaître la souffrance, d'en étudier les causes, d'en vouloir la suppression et d'en trouver le remède ».
Autre chose. L'équilibre moral entraînant la suppression de tout désir détourna facilement l'enseignement bouddhique vers le pessimisme, vers la mort volontaire et la suppression de la famille. « L'ascète Gautama est venu, dit un commentaire, pour amener le manque d'enfants, le veuvage, la fin des générations »[816]. L'humanité même eût été condamnée à mort. Il résultait de cette tendance, dérivée du bouddhisme primitif, une certaine diminution de la femme, considérée comme la redoutable tentatrice : les femmes n'étaient pas admises aussi volontiers que les hommes au nombre des sectateurs du Buddha : leurs couvents étaient tenus comme inférieurs en dignité à ceux qu'habitaient les moines. Même le dogme avait fini par s'établir que la femme ne pouvait s'élever au rang de Buddha qu'à la condition de renaître dans le corps d'un homme[817].
La réaction était fatale et pour plusieurs raisons, les unes inhérentes au bouddhisme lui-même, les autres provenant des attaques de l'extérieur. Tout d'abord une révolte tendant à rien moins qu'à l'abolition des castes devait par une conséquence logique aboutir à la disparition des êtres imaginaires qui peuplent le ciel. Le sage désormais avait à placer le mobile de ses actions ailleurs que dans la volonté des prêtres considérés comme les interprètes de la divinité : il devait chercher la raison de ses actes en soi-même, dans son vouloir de justice et de bonté, faire consister sa religion, non dans l'obéissance, l'asservissement de l'esprit, mais dans la dignité de sa propre vie et dans l'amour parfait de ses semblables, de tous les êtres animés.
Certes l'idéal était grand, mais ne pouvait se réaliser que très partiellement en une société qui reposait sur une conception si différente des choses. Soulever tout le poids du passé, renverser à la fois toutes les institutions mauvaises, renouveler la conception mentale et la pratique des hommes, l'œuvre était trop vaste pour les propagandistes auxquels manqua rapidement l'enthousiasme de la première heure ; un double mouvement de réaction devait de toute nécessité se manifester : chez les uns, la trahison pure et simple, la migration intéressée dans le camp des brahmanistes ennemis ; chez les autres, la claustration peureuse, le cénobitisme, la fuite de l'individu hors du monde.
À l'endroit même où Siddhartha s'était réfugié dans la jungle, on éleva des temples en l'honneur de l' « anachorète » par excellence, désormais désigné sous le nom de Çâkya-Muni. Le pays où le roi devenu mendiant avait proclamé l'égalité des hommes devint bientôt une contrée de parasites privilégiés vivant dans les monastères : de là le nom de Vihara « Terre des Moutiers », nom qui dure encore. Cette terre est la province de Behar. C'est par le renoncement aux luttes du monde que des milliers d'hommes pensaient atteindre cet équilibre du Nirvana que le Buddha voulait obtenir par le continuel et triomphant effort. Pour les faibles, il semble en effet si naturel de se soustraire au combat de la vie, duquel on sort toujours, sinon vaincu, du moins meurtri, il semble si naturel de se confiner dans sa mélancolie, dans la tristesse des choses, ou bien dans la satisfaction de sa propre justice. Désormais on vivra dans sa retraite, au milieu des arbres et des fleurs, en jetant sur le vaste monde un regard désabusé, en se faisant une harmonie nouvelle des choses par l'évocation solitaire. Ou bien on cherchera le repos sans fin de la pensée, mais sans s'exposer à la mise en scène, au drame du suicide, qui demande déjà une certaine activité : on se laissera mourir. Ce renoncement du ci-devant révolutionnaire n'est-il pas une trahison, aussi bien que celle de l'homme retors se rangeant parmi les satisfaits ?
Et puis, la haine des ennemis directs fit le reste pour la destruction du bouddhisme. Les privilégiés de la race, de la naissance, de la fortune qui ne voulaient pas frayer avec la tourbe des Sudra et des Tchandala, avec les « chiens » et les « pourceaux », ne pouvaient tolérer les idées nouvelles d'égalité. Mais tout d'abord on s'empressa de concéder aux disciples la glorification de l'apôtre, dès qu'il eut disparu et qu'on n'eut plus à craindre de le voir accomplir son œuvre. On le transforma en un personnage plus que divin, on en fit un « Buddha » c'est-à-dire « éveillé », « éclairé », « sage ». On prétendit qu'il était la neuvième incarnation de Vichnu, l'une des divinités suprêmes ; tous les actes de sa vie furent autant de miracles, ses paroles se figèrent en dogmes, et tout un monde de prêtres naquit pour codifier sa doctrine et pour reconstituer les instructions du passé sous de nouvelles appellations. Aussi voyons-nous le bouddhisme se fondre graduellement dans l'ancien brahmanisme, même quand il triomphe en apparence.
Car il eut en effet un moment de triomphe officiel, trois cents ans après la date probable de la naissance de Çâkya-Muni ; de même que plus tard, et par un mouvement parallèle, l'empereur Constantin devait tuer le christianisme en l'inaugurant comme religion d'État, de même un roi de Behar, Açoka, donna le caractère officiel au culte du Buddha, nommant 64 000 prêtres, véritables fonctionnaires religieux avec traitement régulier sur le budget. Lui aussi, comme le firent ses imitateurs inconscients, les empereurs de Bysance, réunit des conciles pour fixer les dogmes, pour déterminer la valeur précise des mots et leur enlever tout caractère qui ne fût pas mystique ; lui aussi fit reviser le canon des « Bonnes Nouvelles » ou Évangiles, pour n'y recueillir que les idées agréées en haut lieu ; lui aussi établit un ministère d'inquisition pour veiller sur la pureté de la foi ; lui aussi, comme les convertisseurs espagnols dans le Nouveau Monde, lança des édits aux peuples barbares pour les sommer de suivre son culte.
Cependant il faut dire qu'il restait encore dans le monde bouddhique quelque chose des principes de douceur et tolérance qu'avait professés le Buddha, et qui d'ailleurs correspondaient si bien aux sentiments naturels de la population agricole, habituée à la vie douce et pacifique des champs, rythmée par la cadence des saisons. Bien que les castes eussent été rétablies, toutes les proclamations royales parlaient de la fraternité humaine et du devoir de répandre l'instruction chez les femmes et les enfants aussi bien que chez les hommes. Le long des routes, on creuse des fontaines de distance en distance et l'on plante des rangées d'arbres fruitiers pour les voyageurs. Toutes les villes ont leurs hôpitaux pour les hommes et les bêtes malades. Les rois, en de grandes fêtes, nourrissaient leur peuple et les étrangers, et le repas immense était présidé au jour du « grand renoncement » par le souverain revêtu de haillons : mais cet homme aux habits en loques n'en était pas moins le maître, et ce repas en commun ne provenait pas de la récolte collective, mais de l'impôt recueilli par les exacteurs.
Quarante inscriptions gravées sur des piliers, sur des rocs, à l'entrée des cavernes réputées saintes, rappelaient ses devoirs au peuple et l'engageaient à la propagande religieuse, non par l'épée mais par la parole. Quelques-uns de ces sermons lapidaires existent encore et témoignent du zèle qui animait à cette époque les missionnaires chargés de répandre la vraie foi : certes, ils devaient être poussés par une singulière force, ces apôtres qui surent assouplir un demi-milliard d'hommes d'une manière plus ou moins complète aux formes extérieures du bouddhisme ! Jusque dans le Pamir, à Tach-kurgan, le « Pierre-mont », où de tout temps se sont arrêtés les voyageurs et pèlerins, on a découvert les vestiges d'un ancien stoupa dont Açoka aurait été le constructeur[818].
Mais dans la péninsule même de l'Inde le culte du Buddha disparut presque complètement, sans doute à l'aide de quelques petites persécutions, toutefois d'une manière assez pacifique en somme. Néanmoins les effets de la révolution sociale et morale produite par l'ébranlement temporaire des castes avaient été si puissants que la société tout entière en fut renouvelée. En vertu de cet énergique appel fait à l'individualité humaine, on vit de toutes parts se dresser de beaux temples ornés de statues, d'élégantes dagoba couronner les rochers et les montagnes ; la poésie et la science eurent alors leur grande époque : Panini composa sa grammaire qui devint le modèle de tous les autres ouvrages du même genre et les rhapsodes se mirent à chanter les 220 000 vers de l'immense Mahâbhârata. Le même souffle de douceur infinie qui avait inspiré le Buddha pénétra aussi les poètes qui nous montrent Yudichtira forçant les dieux à admettre son chien dans le séjour des bienheureux : il refuse d'y entrer sans lui, préférant continuer de vivre en sa compagnie dans le monde des luttes et des angoisses humaines. Bien plus, Yudichtira, dans sa merveilleuse puissance de bonté libératrice, n'arrive-t-il pas à faire descendre les dieux du ciel pour illuminer les ténèbres de l'enfer et changer en jouissances les supplices des méchants ? Grâce à lui, le lieu même des éternelles tortures devient le séjour heureux[819].
Dès que le Buddha eut été admis dans le Panthéon brahmanique, son rôle était fini sur la terre : il n'y avait plus aucune raison de conserver en son nom des cérémonies spéciales qui se confondaient d'ailleurs avec celles des mille cultes de l'Inde et que les théologiens déliés pouvaient expliquer à leur fantaisie dans un sens ou dans un autre. L'exemple du Nepâl est là pour nous démontrer que même la religion prétendue bouddhique, enseignée par des missionnaires appartenant à la race privilégiée, n'est guère autre chose que le brahmanisme gangétique. Cependant l'île de Ceylan, qui contraste naturellement avec l'Inde péninsulaire, à la fois par divers traits du sol, des habitants, du langage et des mœurs, diffère également de la grande terre par le maintien d'anciennes formes religieuses réputées bouddhiques, mais comparables pour l'authenticité d'origine à la fameuse « dent du Buddha », simple canine de carnassier que l'on conserve dans le temple du pic d'Adam.
Le même mouvement de migration qui avait fait descendre les Aryens primitifs des hautes terres de l'Afghanistan dans le bassin de l'Indus se continua certainement de siècle en siècle, modifiant incessamment les cultes et les mœurs. C'est à ce point de vue que l'on peut considérer comme ayant une valeur historique la légende rapportée par Ammien Marcellin, d'après laquelle Hystaspes ou Vistâçpa, père de Darius, aurait pénétré dans l'Inde supérieure pour en explorer « les contrées secrètes » et visiter les brahmanes dans le « silence auguste des forêts » ; avec eux il aurait étudié les « mouvements du monde et des astres », scruté le « rituel des sacrifices », appris les « mystères de la magie »[820]. Cette légende indique du moins que des relations n'avaient cessé d'exister entre les Aryens des plateaux de l'occident et ceux des plaines orientales, et que les deux cultes arrivés à leur développement ecclésiastique, le zoroastrisme et le brahmanisme, eurent des occasions de se pénétrer mutuellement[821].
On peut citer un autre indice de ces relations. Il est généralement admis — mais non par tous les indianistes — que peu de temps après le Buddha, l'écriture était en train de se répandre chez les peuples de l'Inde ; un recueil, vraisemblablement de l'époque, le *Ialita Vistara,* énumère 64, et, dans une traduction chinoise, 65 espèces d'écritures. Parmi celles-ci, il en est une qui porte le nom de Kharôsti, c'est-à-dire de « lèvres d'âne », calembour probable qui fait penser à Cyrus, le Khusrau de l'histoire persane, considéré dans son propre pays comme un « mulet » parce que sa mère, une Mède, était l'épouse d'un Perse[822]. C'est un fait constant que lorsque des noms propres sont introduits en une langue étrangère, le peuple les altère graduellement de manière à leur donner un sens. Ce serait donc aux temps où Cyrus étendit sa domination sur les contrées limitrophes de l'Inde nord-occidentale que les Perses auraient fait pénétrer dans la Péninsule leur mode d'écriture avec une part de leur civilisation[823].
Du reste, il ne serait pas douteux, nous dit Weber[824], que l'alphabet hindou, avec ses variantes, soit de provenance chaldéenne, origine encore plus lointaine que si l'écriture avait pris naissance sur les plateaux de l'Iranie.
Non seulement les migrations continuaient de l'ouest à l'est, vers le soleil levant, mais les émigrants se présentaient, comme leurs devanciers, en conquérants et en dominateurs. Les premiers envahisseurs aryens furent refoulés dans la direction de l'orient par leurs successeurs de même race, notamment vers le pays d'Ayoda ou d'Audh, dont les brahmanes occupent le premier rang parmi leurs consanguins de caste ; le fait est que cette même contrée des Sept ou des Cinq rivières qui, à l'époque des Veda, avait été célébrée comme la terre de bénédiction par excellence, finit par être considérée comme une région impure que les poètes hindous couvrent de leurs malédictions. Un long passage du Mahâbhârata, appartenant probablement à l'époque de la rédaction définitive du grand poème, avant ou après Alexandre, se rapporte aux Arattâ, les habitants réprouvés de cette partie du Pendjab, et la description qu'il en fait semble indiquer que le gros de la population s'y composait alors d'indigènes descendus des vallées de l'Himalaya. Ce qui indigne surtout le poète, c'est que dans les familles des Arattâ prévalait la règle du matriarcat, d'après laquelle l'héritage passe aux fils des sœurs[825].
Si l'on donne un fond de vérité à la légende, reproduite par Ctésias et Diodore de Sicile, qui nous montre Sémiramis faisant la conquête de l'Inde, les Assyriens furent peut-être au nombre des envahisseurs de la Péninsule. En tout cas, il est certain que les Perses prirent pied dans les plaines qui s'étendent par delà le Paropamisus. Hérodote décrit les riverains de l'Indus comme des sujets fidèles de Darius. Quoique le pays occupé par eux fût bien peu considérable en proportion des autres domaines immenses du « Grand roi », la part d'impôts qu'ils payaient, soit 760 talents d'or, devait représenter environ un tiers du revenu total de la Perse. Il est probable que ces trésors n'étaient pas apportés en tribut par les seuls habitants de l'Heptapotamie, et que les populations des campagnes plus lointaines contribuaient aussi à ces envois de riches présents pour acheter la faveur du puissant souverain[826]. Ainsi la partie de l'Inde à travers laquelle pénétra l'armée d'Alexandre était déjà soumise à l'Iranie, du moins attirée dans sa « sphère d'influence », comme le diraient des diplomates modernes : le conquérant macédonien ne faisait donc que se substituer à Darius en s'emparant de cette contrée.
Telle est la raison pour laquelle l'expédition d'Alexandre, qui accrut prodigieusement les connaissances des Occidentaux en étendant le monde de leur pensée, resta tout à fait inaperçue des Hindous eux-mêmes : on n'en voit trace ni dans leurs annales historiques ni dans les légendes transmises par la littérature. C'est que leur équilibre politique et social n'en fut aucunement changé. Alexandre, qu'ils virent seulement passer en apparition fugitive, ne fut pour eux qu'un lieutenant de Darius comme ils en avaient vu tant depuis deux siècles. Reinaud donne de ce fait une autre raison : les Brahmanes dominaient alors ; Alexandre, si grand qu'il fût, n'était pour eux qu'un de ces êtres impurs desquels il convient de ne pas faire mention[827]. Le roi macédonien voulait faire pâlir la gloire des dieux eux-mêmes : il fallait que pour lui on oubliât Hercule et Bacchus, mais il ne réussit pas à se faire nommer par les orgueilleux brahmanes.
L'itinéraire suivi par le Macédonien dans son expédition de conquête prouve que toutes ces contrées montagneuses et difficiles, au nord et au sud du diaphragme de l'Asie, étaient fort bien connues. Alexandre s'y joue comme un enfant au milieu des arbres dans une partie de barres : il est vrai que la durée totale de son voyage de conquêtes, au nord et à l'orient de Persepolis, ne dura pas moins de sept années. Arrivé à la suite des fugitifs persans devant l'une des « Cent portes » caspiennes, il descendit dans les plaines du Touran pour suivre facilement au nord, soit la base, soit une longue vallée médiane des montagnes bordières de l'Iranie jusqu'à la brèche qui traverse la chaîne de part en part, là où se trouve l'une des « clefs du monde », la fameuse Herat, qu'il nomma à sa propre gloire Alexandria in Ariis. Puis, au lieu de se rendre directement à Bactres, où résidait son ennemi Bessus, le meurtrier de Darius et son successeur comme roi des Perses, Alexandre, assuré, semble-t-il, de sa victoire future, se dirige au sud pour revenir sur la Bactriane par un immense détour à travers la Drangiane et l'Arachosie. Prenant la route que tant d'autres conquérants ont suivie après lui, il descendit vers le territoire de bas-fonds et de lacs appelé aujourd'hui le Seistan et remonta au nord-est par la vallée de l'Etymander, le Hilmend, pour atteindre la base de l'Hindu-kuch dans la région de Kabul : c'est exactement la route que prit, dans la dernière guerre de l'Afghanistan, l'armée du général Roberts. Obligé d'attendre au pied des montagnes que le printemps eût fait fondre les neiges de l'hiver, Alexandre employa son temps à construire une de ces villes qu'il aimait tant à marquer de son nom : une Alexandria ad Caucasum s'éleva dans le voisinage de la ville actuelle de Kabul, en un point où viennent se rejoindre les sentiers descendus des principaux cols de la chaîne. Des ruines ont été désignées en plus d'un endroit comme les restes de l'antique cité[828] ; du reste, depuis que des peuples se meuvent à travers le diaphragme de l'Asie, un centre de population dut s'élever à cette rencontre des chemins.
Arrivé sur le versant septentrional de l'Hindu-kuch, probablement à la descente du col de Kawak (Khawnk), Alexandre accomplit son projet, qui était à la fois de briser toute insurrection et de pousser jusqu'aux dernières limites du royaume des Achéménides, dans la direction du nord.
Il franchit en effet Oxus et Jaxartes et fonda la « dernière Alexandrie », non loin de la Cyropolis qui passait alors pour être la borne du monde civilisé à l'entrée des pays barbares. Ayant traversé à nouveau les monts qu'il appelait le Caucase, cette fois par le col de Bamian, il ne lui restait plus qu'à descendre vers les plaines de l'Inde par la vallée du Kophen ou rivière de Kabul. Une partie de son armée s'engagea en effet sur cette route historique, le chemin par excellence de l'Inde : toutefois, entraîné par sa vanité, Alexandre s'arrêta pour guerroyer dans le pays que l'on s'imaginait être la patrie de Dionysos et d'Hercule, parce que la vigne sauvage y croît en abondance[829]. Là s'élevait ce rocher mystérieux d'Aornos, « Sans oiseaux », si haut que l'aile de l'aigle ne pouvait l'atteindre et que le puissant Hercule ne put le gravir : mais Alexandre « plus grand que les dieux » ne manqua pas d'en triompher.
Les connaissances géographiques des compagnons d'Alexandre étaient trop imparfaites pour qu'il soit possible de reconstituer les itinéraires de cette partie de l'expédition fameuse ; mais la pointe qu'il poussa dans l'intérieur de l'Inde, au delà du grand fleuve, ne pouvait s'accomplir que par la route même qu'indique supérieurement la nature et qui, de tout temps, avait été prise par les prédécesseurs du Macédonien, comme elle le fut aussi par tous ses successeurs. Il lui fallait franchir l'Indus immédiatement en aval du confluent de la rivière de Kabul, à l'endroit où le large courant venant de l'est réunit ses flots errants dans la plaine pour s'engager dans une étroite cluse aux inabordables falaises[830]. Vers l'origine de l'étranglement, indiqué sinon par un tracé rigoureux et inflexible du moins dans sa direction générale par le mouvement du sol, le groupement des populations et la position des cités, l'itinéraire de l'expédition devait être sensiblement parallèle aux arêtes de l'Himalaya et à tout l'ensemble orographique des avant-monts, des talus, des coulées qui s'épandent dans la plaine et les espaces déserts incultivables qui se prolongent au sud. Les routes qui se tracèrent sous les pas des caravanes et des armées, l'ancienne « Route royale » et, depuis le milieu du XIXe siècle, la ligne du chemin de fer suivent toutes cette direction normale, imposée par l'architecture même et le climat de l'Inde.
Cunningham a retrouvé les ruines de la première ville traversée par Alexandre à l'est de l'Indus : elle portait alors le nom de Takchasila (Taxila). Un demi-siècle plus tard, elle devint la résidence du fameux roi bouddhiste Açoka, le fervent constructeur de monastères et de stoupa, le propagandiste zélé qui envoyait les apôtres de la foi nouvelle vers toutes les contrées des alentours. À l'est de Takchasila, le chemin de l'armée macédonienne rencontre le fleuve Hydaspes ou Djelam (Djhilam), mais sur ses bords les archéologues n'ont que l'embarras du choix pour désigner, d'après leur interprétation des auteurs, les emplacements probables des villes de Nicée, bâtie à la gloire d'Alexandre, et de Bucéphale, érigée en souvenir de son cheval. Ensuite l'armée macédonienne traversa successivement deux autres des « Cinq rivières », l'Acesines ou Tchinab, l'Hydraotes ou Ravi, puis s'arrêta devant les flots de l'Hyphasis ou Bias, où l'on dressa douze autels pour commémorer à jamais ses victoires ; il est probable que le fleuve errant démolit ces monuments dans une inondation, car on n'en retrouve aucun débris.
Sans avoir dépassé la contrée de l'Inde déjà connue des Persans, les Macédoniens rapportaient du moins un itinéraire assez précis qui permettait de fixer approximativement quelques points géographiques. À cet égard le retour fut encore plus instructif. S'embarquant sur le Hydaspes dont le courant, rejoignant en aval celui de l'Indus, porta le conquérant jusque dans le voisinage de la mer, Alexandre employa neuf mois entiers pour un voyage que l'on pourrait accomplir en quinze jours, mais deux corps d'armée l'accompagnaient par terre, l'un à droite, l'autre à gauche, et de temps en temps il descendait pour guerroyer contre les populations qui ne se soumettaient pas au passage. Arrivé à la tête du delta fluvial, il explora successivement les deux bras principaux jusqu'à la mer, pour aller contempler l'Océan Indien et assister au phénomène, redoutable pour lui, de la marée, car le courant de flux causa de graves avaries à plusieurs de ses embarcations. Avant de descendre l'Indus, Alexandre se faisait une idée si confuse de la géographie des pays traversés qu'il croyait voir dans le fleuve indien une branche du Nil, et cela parce que des crocodiles vivaient dans l'un et dans l'autre cours d'eau. Il est à présumer que le grand Aristote ne doit pas être tenu pour responsable de cette crasse ignorance de son pupille, car lui du moins savait que, deux siècles auparavant, Scylax de Caryanda, sur l'ordre de Darius, avait descendu le fleuve Indus et navigué sur la mer Rouge[831].
De même qu'Alexandre voulait faire oublier les expéditions antérieures des Perses dans l'Inde, de même il voulut rejeter dans l'ombre toute expédition maritime ayant précédé celle de son lieutenant Néarque : en toute chose, il lui fallait être le premier. Et, fait qui pourrait sembler extraordinaire, si les foules n'étaient facilement subjuguées par qui les violente, la postérité crut longtemps Alexandre sur parole ! Les historiens sont encore presque unanimes à célébrer le roi macédonien comme le conquérant qui ouvrit aux Occidentaux les portes de l'Inde ; ils négligent aussi de mentionner le voyage de Scylax pour reporter le mérite de la navigation première sur un compagnon d'Alexandre ; c'est aussi à ce Néarque, qui navigua pendant quelques mois seulement sur la mer d'Oman et le golfe Persique, que d'aucuns attribuent la découverte du régime des moussons[832]. D'après les auteurs, on eût dit également que la traversée de la stérile Gedrosie était un exploit sans exemple, puisque la souveraine légendaire, Sémiramis, puis Cyrus, s'étant aventurés en cette redoutable contrée, y auraient perdu les multitudes qui les suivaient.
Après Alexandre, sous la domination des Séleucides, les relations devinrent presque fréquentes entre les Grecs et les Hindous ; il est certain même qu'il n'eut aucune solution de continuité au point de vue historique et que les satrapies instituées par Alexandre sur l'Indus furent maintenues par son successeur à l'occident du grand fleuve[833] et pourvues de nouveaux titulaires. Mais une modification profonde venait de se produire dans l'équilibre politique de l'Inde septentrionale. Un monarque puissant, Tchandra-Gupta, le Sandracottus des Grecs, qui résidait à Pataliputra (Palibothra), la moderne Patna, au confluent de la Gangâ et de la Son, avait réuni sous son pouvoir toutes les populations du bassin gangétique et ses armées s'avançaient vers le bassin des Cinq rivières : Seleucus comprit qu'il aurait affaire à trop forte partie s'il essayait de défendre les conquêtes d'Alexandre. Il fit évacuer la région du Pendjab et céda tous les districts de la plaine au sud des passages du Paropamisus, en échange de l'amitié de Tchandra-Gupta et d'un cadeau de cinq cents éléphants, précieux appoint dans ses guerres contre les autres héritiers du Macédonien. À titre d'allié, il envoya son ambassadeur Mégasthènes à la cour de Pataliputra, et, grâce à ce Grec intelligent, qui résida plusieurs années sur les bords de la Gangâ et qui semble avoir été moins porté aux exagérations que la plupart de ses compatriotes, les Occidentaux de la Grèce et de Rome apprirent à peu près tout ce que l'on devait savoir de l'Inde et de ses habitants jusqu'au voyage de Vasco de Gama : ses descriptions, reproduites par Arrien et Strabon, commentées par Ératosthènes avec l'aide d'un autre récit de voyage, celui de Patrocle, furent pendant 18 siècles le document classique par excellence. À l'époque où Mégasthènes était l'hôte de Tchandra-Gupta, la caste des brahmanes était encore souveraine, mais les philosophes sarmanes, c'est-à-dire les Sramana, ainsi que l'on désignait les bouddhistes, étaient fort considérés : c'était vers eux que regardait le peuple comme vers des sauveurs.
Les rapports directs qui s'établirent entre l'Inde et les terres riveraines de la Méditerranée et qui mirent en mouvement de grandes masses d'hommes amenèrent sans aucun doute des progrès considérables à tous les points de vue. « Les Yavana savent tout, est-il dit dans un verset des Mahâbhârata, et leur force surpasse celle des autres hommes » ! L'influence hellénique se manifesta même directement dans le domaine de la science, puisque des traités astronomiques hindous, datant des premiers siècles de l'ère chrétienne, reproduisent des vocables grecs, tels que « centre », « diamètre », « heure », sous des formes peu modifiées[834]. Le texte de ces ouvrages montre en toute évidence que les théories d'origine occidentale avaient été importées par la voie d'Alexandrie, « Yavanapura », qui était alors la ville hellénique par excellence. En dehors de l'astronomie, il ne paraît pas que l'Inde ait beaucoup reçu de l'Occident en arithmétique et en algèbre : c'est bien sans l'intervention des Grecs que les Hindous auraient trouvé le système de numération dit « arabe », caractérisé par la position respective des chiffres en colonnes distinctes comme les rangées de boules sur l'abaque, et par la figuration du point ou zéro qui représentait d'abord le vide intercalaire des colonnes, ainsi que le défaut des unités finales[835].
L'influence grecque s'est manifestée surtout dans la sculpture et dans l'architecture. Les formes régulières du stoupa bouddhique, à peu près pareilles à celles d'une cloche et probablement inspirées par un symbolisme analogue, ne pouvaient être modifiées, puisque la coutume les imposait, mais les statues figurées sur ces monuments témoignent de l'étude des œuvres de l'art grec ; probablement des sculpteurs hellènes travaillèrent pour les souverains de la contrée, car on sait qu'après l'ambassade de Megasthènes, les hauts personnages du bassin gangétique appelèrent à leur cour un grand nombre de danseuses et d'actrices[836], qu'accompagnèrent d'autres Grecs distingués par leurs connaissances ou leurs pratiques d'art.
Dans le pays de Kachmir, qui se trouve en un bassin des montagnes bien éloigné de la route historique de l'Inde, mais où, par conséquent, les édifices ont eu grand'chance de se conserver intacts, on compte plus de soixante-dix temples dont le style est évidemment gréco-bactrien, et, parmi ces sanctuaires, il en est un, celui de Martaud, dont les colonnades et les bas-reliefs sont de la plus haute élégance : tous les voyageurs s'accordent à y voir une œuvre des architectes hellènes[837]. L'art de la gravure fit aussi de grands progrès sous l'influence occidentale : de nombreuses médailles en fournissent les preuves. Si le nom d'Alexandre le Macédonien n'est mentionné dans aucun document hindou, on cite d'autres personnages grecs des époques postérieures : d'abord un Alikasunari (Alexandre) de la cour d'un Séleucide, Antiochus, et un Ménandre, qui s'avança victorieusement d'un côté jusqu'à la Djamna, de l'autre jusqu'à la péninsule de Gudjerat. Le nom de Dattâmitra, un Demetrius, est également connu ; et le Mahâbhârata entre enfin dans l'histoire, en parlant de Turamaya, — Ptolémée, — le mathématicien et géographe qui tenta de fixer les formes précises du contour péninsulaire[838].
Même au point de vue religieux, il y eut un certain échange d'idées, ainsi qu'en témoigne un passage du Mahâbhârata (18e livre), introduit, d'après Weber, il y a seize siècles environ, dans le grand poème indien. Ce récit raconte la légende d'un pèlerin brahmane qui se serait dirigé vers le pays des « Hommes Blancs », où se trouve une cité dans laquelle on reconnaît Alexandrie, et y aurait été initié aux mystères du culte de Krichna, tel qu'on le pratiquait dans ce pays lointain.
Il y eut certainement des infiltrations entre les cultes buddhique et catholique, mais il n'existe pas d'analogie, comme divers l'ont prétendu, entre le nom de Christos et celui de Krichna, l'incarnation de Vichnu, dont le culte se propagea dans l'Inde, il y a quinze cents ans environ. Krichna, c'est-à-dire « le noir », est un mot qui se prononce kœerchna's et dont les Grecs ont voulu rendre l'énoncé par la forme Κορϐανης, bien différente de Χριστός, on le voit.
Or il faut ajouter, dit E. Monseur, que les chrétiens de l'Inde, s'étant probablement toujours rattachés aux églises syriaques, n'ont pas dû se servir du mot grec, mais du vocable sémitique dont le français a fait « Messie ».
Les deux civilisations de l'Orient et de l'Occident se pénétrèrent donc mutuellement pendant les siècles gréco-romains. Le rhéteur Chrysostome, qui visita l'Inde gangétique après Megasthènes, nous dit que les Hindous avaient entendu parler de la guerre de Troie et se récitaient les hauts faits d'Achille et d'Hector, les lamentations d'Andromaque et d'Hécube[839]. Évidemment les échanges d'idées et les acquisitions nouvelles de savoir durent se produire de part et d'autre bien plus activement même que l'histoire écrite n'en témoigne, car les faits sont tellement complexes et mélangés dans leurs origines qu'on ne peut en distinguer tous les éléments : maint phénomène qui paraît purement hindou n'en devrait pas moins être ramené à des influences occidentales.
D'ailleurs l'hellénisme ne coulait point à flots d'une source pure : si quelques relations directes s'établissaient alors entre les bords de la Gangâ et les grandes cités grecques d'Antioche et d'Alexandrie, presque toutes les communications se faisaient avec des contrées qui n'étaient point grecques, si ce n'est officiellement par l'origine de leurs dynasties. La Bactriane était à cette époque le principal intermédiaire, les armées passant et repassant incessamment de l'un à l'autre versant par les cols de l'Hindu-kuch : ce n'était plus l'art d'Athènes que les Grecs bactriens apportaient de ces régions lointaines. Combien plus trouble fut encore l'hellénisme de Bactres lorsque, il y a deux mille ans, les « Scythes » ou Çaka, qui en réalité étaient des Turcs des frontières de la Chine, croisés de Dsungares, de Mongols et de Chinois, conquirent la Bactriane et s'emparèrent des domaines grecs en Iranie et dans l'Inde nord-occidentale !
Jusqu'à quel point ces Asiates étaient-ils devenus Grecs ? Autant que les Anglais devinrent Français après avoir été conquis par les rois normands. Les souverains maintenaient l'idiome qui devait leur assurer le plus d'ascendant, mais qu'ils ignoraient peut-être eux-mêmes. Pendant près de deux siècles, des mots grecs figuraient sur les monnaies hindoues jusqu'à la Gangâ et dans tous les ports de la côte occidentale. Mais, perdus dans un milieu ethnique absolument différent de celui d'où leurs pères étaient venus, les hauts personnages parmi les dominateurs de l'Inde qui se disaient encore Hellènes se transformaient en Hindous des hautes castes par leurs habitudes, les préjugés et les mœurs. Les inscriptions des monnaies les plus anciennes étaient purement grecques ; puis elles se présentent comme des traductions de paroles iraniennes, enfin, elles deviennent bilingues, jusqu'à ce que le grec disparaisse complètement. Le costume change aussi ; le diadème des monarques grecs est remplacé par des bonnets à tête d'éléphant, levant la trompe. Le bouddhisme triomphe enfin sur les anciens dieux, quoique par lentes évolutions et sans changement brutal[840].
Si le flot des conquérants avait eu à descendre dans l'Inde par des chemins relativement faciles, comme jadis les Aryens d'Iranie, et comme plus tard les Parthons des hautes vallées afghanes, les Bactriens avaient à franchir des obstacles bien autrement redoutables. Pour se soustraire à une attaque de flanc des Parthes et autres habitants du plateau, il leur fallait traverser les multiples remparts du Paropamisus. Avant de pénétrer dans l'Inde, les Scythes, venus de par delà l'Oxus et le Jaxartes, devaient en outre franchir les seuils de partage qui séparent les versants des deux mers intérieures : d'un côté les sables de la Mongolie, de l'autre, les eaux lacustres de l'Aral. C'est un phénomène historique du plus haut intérêt que de voir une route de migration se créer de la Chine à l'Inde par l'immense détour de la Bactriane, alors que, du côté de l'infranchissable Tibet, ces contrées sont limitrophes ; mais on comprend aussi fort bien que la longue voie détournée ne fût pas toujours libre devant les émigrants. Souvent l'empire bactro-indien, obéissant pour ainsi dire à la force d'une double attraction, se décomposa en deux moitiés distinctes, nettement délimitées par les hautes arêtes neigeuses de l'Hindu-kuch : la géographie le voulait ainsi[841].
Malgré tous les événements de guerre qui s'accomplissaient dans les contrées nord-occidentales de l'Inde, sur les chemins qui y conduisent par l'Iranie, le commerce direct, confié en grande partie à des convoyeurs neutres, se maintenait des bords de la Méditerranée à ceux de l'Océan Indien. On juge de l'importance de ce trafic par voie de terre à la vue des très nombreuses monnaies romaines, frappées entre la fin de la République et le règne de Caracalla, que l'on trouve dans la région de Pechaver : c'est là que les caravanes descendues des plateaux afghans devaient échanger l'or romain contre les produits de l'Inde. Vers le milieu du IIIe siècle, des guerres interrompirent brusquement ce trafic, et les voyages ne purent alors se continuer que par mer, mais en des conditions infiniment supérieures à celles où s'étaient trouvés les Scylax et Néarque six ou huit siècles auparavant, car les marins qui desservaient le mouvement des échanges gréco-romains avaient fini par découvrir ou plutôt avaient appris des matelots arabes un secret de géographie physique qui devait singulièrement faciliter leur tâche.
Cette découverte capitale qui rapprochait l'Inde et l'Europe était celle des moussons ou vents alternants qui fluent et refluent à travers la mer indienne, poussant les navires devant eux pendant une saison et les ramenant pendant une autre. Ce fut un marin, probablement grec, à en juger par son nom, Hippale, qui attacha sa mémoire à cette conquête commerciale, et l'on imagine qu'il faut en fixer la date à la deuxième moitié du premier siècle du comput vulgaire, puisque Pline, qui la mentionne le premier, se sert de l'expression *his annis comperta*, (VI, 23.) Hippale choisit d'abord comme point de départ le promontoire Syagrius de la côte méridionale d'Arabie, le ras Fartak des riverains actuels, et se lança directement vers la côte de la péninsule hindoue ; mais, enhardis par la réussite, d'autres navigateurs appareillèrent en des ports plus rapprochés de l'Égypte, au sortir de la mer Rouge ou au promontoire des Aromates (cap Guardafui), et prirent pour but tel ou tel marché de la côte de Konkan ou du Malabar, suivant les marchandises qu'ils portaient et les denrées qu'ils allaient charger.
On pourrait identifier les ports où ils abordaient par la nature des objets qu'ils demandaient aux trafiquants : ainsi le poivre et les perles provenaient certainement de l'Inde méridionale, tandis que les soies de la Chine ne pouvaient être obtenues que sur les marchés du nord, approvisionnés par les marchands « scythes » de la Bactriane. Des témoignages directs, entre autres celui de Marinus de Tyr, établissent que le terme le plus habituel des voyages était un port de la côte occidentale : cependant des navires doublaient aussi le cap Comorin, le « Kumâri » de la géographie sanscrite, et remontaient jusqu'à l'emporium de la Gangâ, peuplé par les « Gangarides » : la capitale de la contrée était alors Varddhamâna, la « Florissante », la Bardvân de nos jours[842].
On évalue à plus d'une centaine les navires qui, bon an, mal an, passaient le détroit de Bab-el-Mandeb pour aller trafiquer sur les côtes de l'Inde, et divers documents parlent des passagers grecs qui furent ainsi transportés en grand nombre dans l'Inde, médecins, architectes, peintres, sculpteurs, artisans de tous métiers, mais surtout musiciens, musiciennes et courtisanes pour les harems des radjahs. Des colonies de marchands juifs et, plus tard, de marchands chrétiens se fondèrent ainsi sur le littoral de la péninsule dravidienne. Pline[843] essaie de chiffrer la valeur du commerce qui se faisait de son temps entre l'Empire romain et l'Inde. Les exportations de l'Occident représentaient un avoir d'au moins cinquante-cinq millions de sesterces, et l'on ramenait en échange des denrées revendues au centuple du prix d'achat.
C'est probablement à la prospérité commerciale des ports de la côte occidentale et de toute la région voisine de la mer « Érythrée » que l'on doit attribuer le déplacement du centre de gravité de la puissance politique. La mouvement de conquête des Aryens et de tous les autres envahisseurs devait naturellement se propager vers l'est par la « route royale », que continue le cours même de la Gangâ, et le centre de la résistance ne pouvait se trouver ailleurs que dans les régions très populeuses où viennent s'unir les grands affluents, irriguant les campagnes à perte de vue. Plus tard, lorsque les conquérants aryens, ou du moins ceux qui gouvernèrent sous leur nom et qui fondèrent la dynastie solaire, puis la dynastie lunaire, se disputant l'empire en d'effroyables guerres, eurent acquis la suprématie dans l'Inde entière, le foyer de leur puissance devait rester également dans la contrée des Prasiens ou Prachya, c'est-à-dire des « Orientaux », qui vivaient dans le bassin de la Gangâ, de l'Audh au Bengale. Quand Alexandre pénétra dans l'Inde, le centre de la puissance hindoue était à Patna, mais peu de décades après cet événement, on voit le siège de l'empire changer et se rapprocher de l'emplacement qu'occupe de nos jours le camp anglais de Rawal-Pindi. Trois ou quatre siècles plus tard, à l'époque où le commerce gréco-indien prenait un essor rapide grâce à la découverte d'Hippale, un autre souverain, Vikramâditya, le roi qui a la « Force du soleil », fit de sa ville royale et sainte, Udjein, près du seuil de partage des deux mers, une cité de très grande splendeur, dont on admire encore les ruines ombragées et fleuries au nord de la ville moderne du même nom. Udjein était considérée comme une métropole ; l'ère de samwat[844] fondée en l'honneur de Vikramâditya, était naguère la plus répandue dans toute l'Inde du nord, et le méridien qui passe par le mont Mérou était censé traverser la ville d'Udjein pour aboutir à l'île de Lanka, c'est-à-dire à Ceylan[845]. Sans doute les astronomes hindous se trompaient, mais leurs erreurs étaient pourtant notablement moindres que celles des Ératosthènes et des Ptolémée.
À cette époque de l'histoire hindoue, qui fut celle de la grande expansion de la foi bouddhique, l'Inde débordait sur le monde environnant par sa propagande religieuse. La région nord-occidentale entre l'Indus et le Sivat, pays qui constituait alors le royaume d'Udyêna — mot qu'on a rapproché de celui d'Eden[846] — ou le « Jardin », était le centre du prosélytisme[847]. Mais cette propagande était essentiellement pacifique, et, du reste, la nature même du sol voulait qu'il en fût ainsi : on fait irruption dans l'Inde en descendant des montagnes environnantes, tandis que de l'Inde, on s'élève vers les hauteurs en se présentant en hôte. D'une manière générale on peut dire que, sur le pourtour de l'Inde, les mouvements de conquêtes se firent toujours de l'amont à l'aval, de la région haute des âpres montagnes à la basse plaine du fleuve Indus, tandis que les expansions pacifiques agissaient en sens inverse, de l'aval vers l'amont. Mais du côté de l'est, où l'hémicycle des monts ne dresse pas les mêmes escarpements, et où des brèches nombreuses se présentent des deux côtés des massifs, les événements violents ou pacifiques purent se produire de part et d'autre ; cependant la nature débonnaire des populations agricoles qui peuplent l'un et l'autre versant, les bassins de la Ganga et du Brahmaputra, et celui de l'Irrauadi (Irâvadi, Aïravati), fut certainement favorable à l'expansion paisible de la civilisation hindoue avec ses religions et ses mœurs.
On ne saurait douter que les points de contact aient été très nombreux sur les chemins de l'Occident entre le culte du Buddha, et celui qui, succédant aux religions gréco-romaines, se développa sous la forme de christianisme. On cite de bizarres exemples de ce mouvement d'extension du bouddhisme dans le monde occidental, opéré, soit directement par les missionnaires, soit de proche en proche par la voie lente des échanges. C'est ainsi que dans un *lauza,* l'une de ces tombes en pierres brutes éparses en Languedoc, on a découvert une tête du Buddha, transférée maintenant à Rennes ; et l'on constate que cette effigie appartient à une époque non préhistorique pour la Gaule mais du moins préromaine, puisque les lauza n'ont livré aux chercheurs aucun objet des temps qui suivirent la conquête de César[848].
Du reste, les preuves directes du pénétration mutuelle des deux religions ne manquent pas. Il fallait que la vénération des philosophes alexandrins envers la religion bouddhique fût bien profonde pour que, au milieu du IIIe siècle, Plotin accompagnât l'armée de Gordien contre les Parthes, dans l'espoir, d'ailleurs déçu, d'aller trouver dans l'Orient sacré des frères en la foi (Lassen).
L'analogie surprenante de costumes et de rites que l'on constate entre le culte catholique romain et celui des bouddhistes du Tibet serait également tout à fait inexplicable si l'on n'admettait pas une origine commune à ces deux héritages dont les formes sont presque identiques. Des adversaires de l'Église romaine ont vu dans cette ressemblance des deux religions un témoignage de simples emprunts faits au cérémonial bouddhique, tandis que les catholiques zélés ont voulu expliquer la chose par le plagiat de prêtres bouddhistes ayant surpris des catholiques dans l'Inde, ou mieux encore, par un artifice miraculeux du démon essayant d'imiter l'œuvre de Dieu[849]. Quoi qu'il en soit, on ne saurait prétendre que les beaux vêtements de brocart et d'or, que les cérémonies pompeuses et les processions solennelles des prêtres de Rome et de Lhassa aient été reçus en héritage, soit des prêtres de Jésus, soit des moines retirés dans la forêt de Gaya ; c'est donc ailleurs qu'il faut chercher les fastueux modèles des prélats de nos jours à l'Orient et à l'Occident. N'est-ce pas encore vers Babylone, vers Suse et Ecbatane que l'on doit se tourner pour y découvrir les origines de ce rituel, conservé de part et d'autre avec un si fidèle respect ? Que de fois la différence des noms fait illusion relativement à la ressemblance des choses !
Du côté du nord, le mouvement de propagande de l'Hindouisme, avec ses idées et ses religions diverses, ne pouvait se faire qu'avec une extrême lenteur, le haut rempart des montagnes parallèles, aux âpres froidures, se dressant en obstacle presque infranchissable. Néanmoins, le travail s'accomplissait de proche en proche, et même les effets en étaient d'autant plus durables qu'ils se produisaient chez des populations auxquelles leur milieu donnait un caractère plus lent et plus tenace. Ainsi le pays du monde où la religion bouddhique, sous une forme du reste très différente de celle des premières communautés de Benarès, est le plus solidement assise, le Tibet, ne reçut les premiers missionnaires que mille ans après le Buddha, et le premier temple n'y fut bâti que deux cents ans plus tard. Mais où la nature ne posait pas de si difficiles barrières, l'élan de vie fut bien autrement rapide. Si les montagnes étaient presque impossibles à franchir là où elles opposaient leur masse dans toute sa largeur, le col de Bamian offrait un passage relativement facile, et les pèlerins bouddhistes s'y pressaient, allant à la conversion du monde. Bien avant la période chrétienne, ce passage était fréquenté par les missionnaires qui se rendaient vers les pays lointains de la Tartarie : de nombreuses dagoba montrent de distance en distance leur fin profil de cloche le long de la route, tenue alors pour sacrée. Ce col paraissait une brèche providentielle ménagée par les bons génies d'un monde à l'autre monde.
Mais tandis que la religion nouvelle se propageait dans les pays éloignés, elle cessait d'exister dans l'Inde continentale, du moins dans ses formes officielles. Peut-être pourrait-on, néanmoins, classer parmi les bouddhistes les Djaina ou « triomphateurs » qui comprennent un peu plus d'un million d'individus, vivant presque en dehors de l'Inde proprement dite, dans la péninsule de Kattyavar ou du Gudjerat et dans les montagnes écartées, principalement sur le mont Abu et sur les pentes de l'Arawali. Les Djaina, fils de persécutés, ont fait comme les Parsi, les Arméniens, les Juifs, les protestants : prospérant au point de vue matériel, ils se sont enrichis, ont construit des villes ; un grand nombre d'entre eux sont devenus manieurs d'or et d'argent, grands connaisseurs de bijoux : leurs temples sont de vastes écrins aux admirables ciselures.
Ils s'en tiennent scrupuleusement aux dogmes de la religion traditionnelle ; ils affectent aussi d'être parfaitement solidaires avec les animaux et se gardent bien de verser la moindre goutte de sang. Dans leurs demeures, ils entretiennent les singes malades, des écureuils, des pigeons, perroquets, paons et tourterelles. Pour épargner les animalcules, ils balaient soigneusement la place où ils vont s'asseoir, se frottent doucement au lieu de se laver, de peur de détruire quelque infusoire, ne boivent que de l'eau filtrée, ne respirent qu'à travers un voile, jettent de la farine sur le sol pour donner à manger au fourmis. Leurs « quatre devoirs » consistent à exercer la bienfaisance ; mais par leurs pratiques, le talent de s'enrichir aux dépens du populaire, ils sont devenus une caste féroce, composée d'ennemis publics, et le peuple les déteste justement.
Tel est le sort des religions : en se fixant, elles nient leur point de départ, systématisent la trahison et le désaveu de leurs propres fondateurs. Jésus-Christ, le Buddha revenant aujourd'hui seraient maudits précisément par les chrétiens et les disciples de la « Vraie Foi ». C'est à d'autres qu'a passé la mission du bon combat.
** Chapitre XIII. Mondes lointains
Combien de petites humanités distinctes ont péri avant que naquît la grande humanité !
*Indo-Chine. — Civilisation Khmer. — Pays des Tchampa. — Les deux Java. — Population malaise. — Navigation polynésienne. — Metalanim. — Madagascar*
En comparant les affinités respectives des diverses contrées de l'Asie orientale pendant le cours du temps, on constate que l'ensemble de l'Indo-Chine a, depuis deux mille ans, complètement changé son orientation sociale : tandis qu'elle suit maintenant l'impulsion de la Chine, et qu'elle semble avoir bientôt à se régler sur le Japon, elle avait autrefois l'Inde pour modèle. Quelques expéditions de conquête, mais surtout l'immigration et l'influence pacifique d'une civilisation supérieure ont graduellement « sinifié » le Siam, le Cambodge et l'Annam ; il y a quelque vingt siècles, lors de la propagande bouddhique, ces pays se trouvaient au contraire presqu' « indianisés ».
À cet égard les influences hindoues avaient toute facilité de pénétration dans la Barmanie, quoique des chaînes de montagnes, des forêts, des rivières puissantes, des marécages séparent nettement les deux grandes péninsules. Les mouvements de migration et de conversion religieuse et morale ne se firent directement que pour une bien faible part ; mais la navigation, aidée par le va-et-vient de la mousson et des courants marins, mettait en communication le delta gangétique et celui de l'Irâvadi, et c'est ainsi que, pendant le cours des âges, les populations barmanes du bas-fleuve reçurent pleinement les enseignements venus de l'Inde. Cependant la Barmanie est elle-même séparée du Siam par une chaîne maîtresse qui devait retarder, en certains endroits arrêter peut-être, l'épanchement des formes hindoues de civilisation. Même les deux versants de l'arête peu élevée qui se prolonge sur une distance d'environ 1 500 kilomètres dans l'étroite péninsule malaise, du Siam continental jusqu'à la pointe de Djohor, se trouvent en maints endroits privés de relations faciles l'un avec l'autre, bien que les cols de passage soient pour la plupart d'une faible hauteur moyenne.
Dans le corps même de l'Indo-Chine, les multiples chaînes de montagnes, toutes revêtues de forêts, sont vraiment difficiles d'accès, quoiqu'elles ne s'élèvent point dans la zone des neiges temporaires, mais elles n'empêchent point les rapports de commerce ni les expéditions de guerre : l'histoire mentionne un grand nombre d'invasions qui se firent de côté et d'autre, de la Barmanie vers le Siam ou du Siam vers la Barmanie. Mais les obstacles suffisent dans cette partie du territoire pour que l'influence chinoise, descendant au sud par les vallées parallèles que parcourent les fleuves, puisse contrebalancer l'action de l'Inde, exercée par le Bengale et l'Assam ; c'est à la ligne de partage des eaux entre le Saluen et le Menam que commence, peut-on dire, la véritable « Indo-Chine ». La Barmanie, dont le nom a été rapproché, non sans cause, de celui de rahma[850], comme si ce dieu en avait pris possession lors de l'introduction de son culte, la Barmanie a été soustraite à l'ascendant de la civilisation élaborée sur les rives du Fleuve jaune.
La forme si remarquable de l'étoilement des fleuves indo-chinois et des chaînes de montagnes divergentes explique comment cette presqu'île si favorisée par le climat — même en comparaison de sa voisine hindoue — et par les découpures de ses rivages ne put jamais atteindre à la dignité de nation unique. Elle ne contient pas de bassin assez vaste pour qu'une population nombreuse y serve de véhicule à une idée nouvelle, d'autre part, elle est encadrée par des sociétés trop développées pour avoir pu lutter contre leur génie propre. L'Indo-Chine servit de champ d'expérience aux conflits et aux amalgames entre Malais, Hindous, Chinois et les peuples autochtones ou descendus du Nord, tels les Thaï du Siam ; elle eut certaines périodes de travail glorieux, où les éléments les plus actifs influencèrent victorieusement leurs voisins, — ainsi la langue usitée actuellement au Siam renferme plus d'un cinquième d'expressions cambodgiennes[851] — mais de ces actions multiples il ne jaillit point une synthèse puissante irradiant au loin.
L'œuvre d'indianisation, à laquelle la nature n'opposait pas d'obstacles, put se continuer sans peine à travers les âges aussi longtemps que dura dans le pays d'origine la poussée d'une civilisation progressive, et la culture hindoue avec ses religions et ses mœurs, avec sa langue même, se répandit des bords de la Gangâ jusqu'à l'Océan Pacifique. Vers l'époque où, de l'autre côté de l'Inde, se produisait l'influence hellénique, le brahmanisme, puis le bouddhisme furent portés par ce courant, de même qu'avaient été portées antérieurement d'autres religions à caractère moins complexe, plus rapproché du naturisme primitif. Les Khmer du Cambodge, les Tchampa du littoral appartenaient au monde indien beaucoup plus que les populations indigènes des plateaux de l'Inde proprement dite.
Le centre de la civilisation khmer, remarquable par le grand nombre de ses monuments l'architecture, occupe en effet un des lieux les mieux situés pour recevoir et maintenir dans le bien-être une population très dense. Les deux vallées maîtresses de l'Indo-Chine orientale, le Menam et le Mékong, qui constituent les deux grandes voies historiques de la Péninsule, dans la direction du nord au sud, sont réunies dans leur cours inférieur par une longue dépression transversale parallèle au littoral maritime, formant entre les deux fleuves une superbe avenue ; un beau lac, le Tonle-sap, qui paraît avoir été un golfe marin il y a quelques milliers d'années, complète les routes de terre, très faciles à suivre, par ses voies de navigation vers le Mékong. Entre ce bassin lacustre et le seuil de partage élevé d'où les eaux s'épanchent, au nord-ouest vers le Menam, au sud-est vers le Mékong, se groupèrent, pendant les périodes pacifiques, le plus grand nombre d'habitants auxquels lacs, rivières et golfes fournissaient une quantité prodigieuse de poissons ; c'est là que furent trouvés par M. Jammes les amas de coquillages contenant les vestiges d'au moins trois civilisations préhistoriques, là que, il y a dix ou douze siècles, l'art et l'industrie des Khmer atteignirent leur plus haut développement, au point d'équilibre naturel de l'ensemble des contrées connues aujourd'hui sous les noms de Siam, de Cambodge et d'Annam. C'était l'étape principale des missionnaires entre les cités gangétiques et l'archipel indonésien.
Les indigènes ont pleinement conscience de leur gloire antique et se prétendent descendus de colons venus de l'Inde septentrionale. D'après une légende, que les Cambodgiens regardaient, avant l'arrivée des Européens à l'esprit plus scrutateur, comme étant l'expression de l'histoire pure, un prince hindou, accompagné de « dix millions » de ses sujets, serait venu, il y a vingt-trois siècles, peupler le bassin du Tonle-sap. Le récit désigne même l'antique Indraspathi, la ville d'Indra, devenue la moderne Delhi, comme le lieu d'origine du fondateur de la puissance khmer : la famille régnante actuelle serait arrivée d'une autre cité sainte, Vàranàsi ou Benarès. Toutefois l'abandon de la foi bouddhique par les habitants du bassin de la Gangâ dut rompre de bonne heure les communications entre l'Inde septentrionale et le pays khmer, l'un des foyers les plus ardents de la religion nouvelle. Aussi des rapports suivis s'établirent-ils avec Ceylan, l'antique Lanka, autre citadelle de la vérité selon Çakya-Muni, de telle sorte que l'on crut longtemps que le bouddhisme indo-chinois résultait de la propagande des habitants de l'île merveilleuse.
De même que tout bon musulman est censé faire au moins une fois en sa vie le voyage de La Mecque, tout zélé bouddhiste parmi les Cambodgiens se livre à une comédie religieuse, d'après laquelle il serait un pèlerin de Lanka. A-t-il fini de construire sa demeure, suivant les cérémonies prescrites qui doivent lui concilier un sort favorable, a-t-il fait entrer le chat, futur gardien de la paix domestique ? Il ne peut pénétrer lui-même dans la maison sans avoir forcé la porte par un mensonge pieux : — « D'où viens-tu ? » lui demande-t-on. — « Je viens de Lanka », répond-il. « J'ai naufragé sur la mer, et me trouvant maintenant sans abri, je me réfugie avec les miens et mon petit avoir dans cette demeure inhabitée[852] ».
Toutefois il est probable que les relations d'amitié avec Ceylan, rarement directes, se firent principalement par l'intermédiaire des navigateurs malais et Kalinga, car la distance est longue (2 500 kilomètres) entre Lanka et les bouches du Mékong par-dessus l'isthme de Krah, et le détour est fort grand à travers l'archipel de la Sonde. Par un bizarre phénomène géographique, c'est l'île de Java qui servait d'étape à mi-chemin entre Ceylan et l'Indo-Chine orientale.
Au delà du pays khmer, le littoral de la mer chinoise qui se développe suivant une double courbe, d'abord convexe, puis concave, du cap Saint-Jacques aux bouches du fleuve Rouge, fut également un pays indianisé : il portait autrefois le nom de Tchampa, qui est certainement d'origine hindoue ; c'est aujourd'hui l'Annam, le « Sud pacifique ». Il y a deux mille ans, à l'époque où les grandes propagandes bouddhiques avaient déjà commencé, le Tchampa (Tsiampa) était depuis longtemps pénétré par le brahmanisme, ainsi qu'en témoignent des inscriptions nombreuses. Tous les noms géographiques de ce littoral, cités par Ptolémée, sont d'origine sanscrite[853]. Les rois avaient également des appellations hindoues. Siva était le dieu le plus fréquemment invoqué ; la déesse Bhagavasi avait aussi beaucoup de fidèles, et même de nos jours, il lui en reste encore, quoique son origine hindoue soit complètement oubliée. Certaines campagnes sont encore parsemées de stèles et de pierres portant des inscriptions ; les prières sanscrites n'ont cessé d'être ciselées qu'à la fin du XIIe siècle, il y a sept cents ans. Entre autres coutumes, le sacrifice des reines sur le bûcher des souverains s'était répandu dans le pays des Tchampa.
Quant à la partie du littoral située sur le pourtour du golfe tonkinois, comme un vaste demi-cercle tracé autour de l'île de Hai-nan, elle est trop sous la dépendance de la Chine pour que son histoire ne se rattache pas à celle de la grande nation limitrophe. D'ailleurs, elle avait été déjà conquise, il y a vingt et un siècles, par Chi-hoang-ti, et pendant une longue série de siècles elle appartint à l'empire chinois, quoiqu'avec diverses intermittences de séparation, provenant de la présence dans le sud d'un autre foyer d'attraction. Mince, allongé entre la montagne et la mer, ce territoire devait se briser sur quelque point faible suivant la force plus ou moins grande de l'appel exercé au sud et au nord. Mais la double influence fut toujours visible.
D'après la légende, les Annamites auraient eu parmi leurs ancêtres un génie du ciel et un dragon de la mer : issus à la fois des trois éléments, air, terre et eau, ils étaient oiseaux, hommes et poissons, c'est à dire qu'ils possédaient toutes les qualités physiques et morales appartenant à chaque être vivant[854]. On pourrait dire aussi qu'ils participèrent aux diverses civilisations ambiantes, celles de l'Inde et de la Malaisie comme celle de la Chine.
En dehors du continent, c'est l'île de Java qui bénéficia le plus amplement de la civilisation des Indes. On pourrait s'en étonner tout d'abord avant d'en avoir étudié les causes, car l'île de Sumatra paraît beaucoup mieux située pour entrer pleinement dans le cercle de la culture hindoue. Elle n'y manqua pas du reste, bien qu'à un moindre degré : son nom même, que l'on identifie avec le mot sanscrit Samudra dans le sens de « Pays de la mer », témoigne de cette influence première[855]. On l'appelait aussi Java ou Djava, comme l'île de moindre étendue qui la continue vers l'est ; mais pour les distinguer l'une de l'autre, on désignait la grande terre comme la « Petite Java » tandis que, grâce à sa population plus nombreuse et à l'abondance de ses productions, l'île de moindre dimension était la « Grande Java ». La structure des deux îles explique ce contraste.
Sumatra présente dans toute sa longueur — 1 700 kilomètres du nord-ouest au sud-est — une chaîne de montagnes élevées qui interrompent partout les communications entre les deux versants, et s'appuient en maints endroits sur d'assez larges plateaux où vivent des populations indépendantes, partiellement sauvages, rompant toutes relations directes entre les habitants policés des vallées divergentes. Un autre désavantage au point de vue du peuplement consiste dans la surabondance des pluies qui se déversent sur l'île et donnent à ses fleuves, souvent débordés et se ramifiant en mille courants, des rives marécageuses s'étendant au loin jusqu'à la mer en d'infranchissables fondrières.
Très longue, très montagneuse, recouverte d'une végétation touffue, l'île de Java par excellence, « Java la Grande », pourrait sembler au premier abord aussi difficile d'accès que Sumatra et son autre voisine, la massive Bornéo ; mais l'étude détaillée de la géographie locale montre combien grandes en réalité sont les différences. De deux tiers plus petite, jouissant partout d'une humidité suffisante qui nulle part ne se résout en fleuve ou en marécage, Java est aussi beaucoup mieux organisée que Sumatra ; elle est disposée de manière à présenter dans toute sa longueur une série d'anneaux ou articles indépendants, entre lesquels on peut se rendre facilement de la rive septentrionale à la rive méridionale. En diverses parties de l'île, la distance est d'une centaine de kilomètres seulement de la côte à la contre-côte, et les dépressions des seuils de partage sont très profondes : tandis que les cônes des volcans s'élèvent à deux mille, à trois mille mètres et même davantage, les passages intermédiaires atteignent des altitudes de quelques centaines de mètres seulement : ce sont comme autant de détroits séparant des massifs insulaires. Les îles qui continuent à l'est la rangée volcanique javanaise, Bali, Lombok, Soembava, appartiennent au même genre de formation que les groupes de sommets ou les pitons solitaires qui se dressent dans la grande île ; à l'ouest, les seuils sont émergés, mais à l'est, ils baignent encore dans les eaux de l'océan. Cette disposition des monts en articles distincts fut l'une des principales causes du peuplement de Java : de quelque côté que vinssent les voyageurs, du nord ou du sud, ils pouvaient pénétrer sans grande fatigue dans les campagnes de l'intérieur, entre les gigantesques volcans : ceux-ci même contribuèrent — aussi paradoxale que semble cette assertion — à rendre l'accès de l'île comparativement aisé, en brûlant les forêts naguère impénétrables des vallées intermédiaires : les cendres qui fécondaient le sol servaient de routes aux immigrants.
On ne saurait hésiter au sujet des populations qui faisaient l'office d'agents pour le transport des hommes et des marchandises entre l'Inde continentale et l'Inde insulaire. Aussi loin que remonte l'Histoire vers les origines du monde oriental, elle constate la part d'influence considérable exercée par le groupe de nations que l'on embrasse sous le nom de « Malais », appellation appliquée pour la première fois, dit-on, à des riverains occidentaux de Sumatra.
Actuellement, la plupart des individus que l'on dit appartenir à la race malaise sont sédentaires et agriculteurs, mais, dans presque toutes les îles et péninsules, leurs traditions rappellent qu'ils sont venus d'ailleurs. Leurs voisins prennent très fréquemment le nom ethnique de « Malais » dans le sens de « Vagabonds, Errants, Étrangers ». Une longue habitude, imposée par la division des terres en îles, îlots et archipels, a fini par leur donner ataviquement le génie spécial de la navigation.
Dans tous les pays côtiers occupés par eux, ils désignent les rives des fleuves d'une manière qui paraît illogique aux gens de la terre ferme : tandis que ceux-ci indiquent la « droite » et la « gauche » en se plaçant dans le sens du courant fluvial et en se déployant avec lui, les Malais procèdent de la manière opposée : la rive « droite » est pour eux celle qu'ils désignent de la dextre en remontant le cours du fleuve. Ce langage ne peut être naturel qu'à des marins venus du large ; de même, en France, ce sont des navigateurs de la haute mer qui imposèrent le mot « embouchure » aux entrées fluviales : alors qu'au point de vue logique, le fait du déversement des eaux dans la mer aurait dû faire adopter un nom indiquant le mouvement de sortie. Dans les Philippines, le nom de *balanhay* ou « barque » donné de nos jours aux villages malais rappelle les temps anciens où toute la « barquée » s'installait sur la côte, gardant les habitudes du bord, comme si elle avait encore à ramer sur les ondes[856].
Aucune région du monde n'est mieux aménagée que la Malaisie pour les facilités des communications et des échanges ; si le mot « prédestiné » pouvait être appliqué à une partie quelconque de la surface terrestre, c'est pour ces îles et presqu'îles du monde malais qu'il faudrait l'employer. Elles abondent en produits de toute espèce, minéraux et pierres précieuses, écorces et gommes, plantes et fruits ; chaque île a ses richesses particulières ; nulle part on ne voit plus grande diversité de formes vivantes, végétales ou animales. On sait que, d'après les observations de R. Wallace[857], le détroit de Lombok, se continuant au nord par la manche de Macassar, lui paraissait séparer nettement des flores, des faunes, des peuples d'origine et de langue différentes, en un mot deux mondes tout à fait distincts : les naturalistes qui ont succédé à ce grand voyageur n'ont pas trouvé que le contraste fût aussi vigoureusement tranché ; il est certain, en tout cas, que les trois terres principales de l'ouest, Sumatra, Java, Bornéo, et d'autre part Célébès ainsi que ses voisines orientales de l'archipel malaisien possèdent également des richesses naturelles d'une extrême variété, faciles à utiliser par l'homme.
Les troncs puissants des arbres déracinés du rivage fournissent aux populations riveraines des madriers tout préparés, qu'il suffit d'ébrancher et de lier fortement avec les cordages des lianes entrelacées ; de même le constructeur déjà fort dans son métier trouvait sur le littoral les bois les plus solides et les plus résistants pour y excaver ou pour en tailler des bateaux. D'amples rades et des criques bien abritées interrompent le profil extérieur des îles, d'innombrables ports se présentent, attirant de-ci de-là les barques des navigateurs. Aussi les Malais devinrent-ils, à des époques très lointaines, les intermédiaires naturels du commerce entre les diverses contrées de l'Asie orientale, jusqu'à l'Inde et jusqu'au Japon ; favorisés par les vents alizés et par les moussons, qui les portaient de rivage en rivage, ils apprirent à doubler tous les caps qui s'avancent dans la mer des Indes et gagnèrent même les côtes de Madagascar et de l'Afrique.
Leur civilisation se propagea jusqu'à l'extrémité opposée de la rondeur terrestre, à une faible distance du continent américain, s'il est vrai, comme le pensent plusieurs géographes, que l'île de Pâques appartienne à l'aire de l'antique expansion des Malais. Le système de numération qui prévaut dans tous les langages polynésiens est une preuve suffisante de l'énorme étendue conquise par l'influence malaise à la surface de l'Océan. Même de nos jours, malgré la supériorité que la science et l'industrie ont donnée aux navigateurs européens, une très forte partie du cabotage dans les mers de l'Insulinde appartient aux flottilles de francs Malais. Une des mers les plus vivantes de navires, avec l'estuaire de la Tamise, ceux de l'Elbe, de la Mersey, du Hudson, est la région qui comprend, au sud de Singapur, les archipels de Riouw et de Lingga. D'après la tradition, c'est ce dernier groupe d'îles qui aurait été le berceau de la race malaise : nulle part les indigènes n'ont un trésor plus abondant de poèmes et de contes.
Les insulaires malais dont leurs propres voyages et migrations avaient fait les principaux agents du mélange entre les peuples devaient être par cela même les intermédiaires de tous récits et de tout savoir, et ces apports se propageaient jusqu'aux extrémités du monde, bien au delà des limites de leur domaine particulier d'expansion nationale ; de proche en proche, les traditions se répandaient. Leur part dans le fond primitif des *Mille et une Nuits* dépasse très probablement celle des Hindous, des Cinghalais, des Arabes ; de tous les côtés, ils racontaient les histoires merveilleuses, les légendes extraordinaires, les faits miraculeux. C'est à eux qu'il faut attribuer la première mention de maint prodige qui continua de hanter les esprits jusqu'à la fin du moyen âge. Entre autres, on peut citer en exemple la légende de ces « Oreillards », en espagnol Orejones, qui avaient à leur disposition sous forme d'oreilles deux amples manteaux de chair, l'un qu'ils étendaient par terre pour s'y coucher, l'autre dont ils s'entouraient pour se garantir du froid. Telle est la forme sous laquelle se retrouve partout la légende, et l'on ne peut guère supposer qu'une pareille fantaisie soit née spontanément en tout lieu : elle dut être apportée d'un centre commun et par un même peuple[858]. Peut-être les habitants de l'île de Pâques avaient-ils l'habitude de se distendre les oreilles comme ils les représentaient sur leurs grossières statues, et les navigateurs malais qui en firent une description ironique la répandirent dans la Nouvelle-Guinée, dans l'Inde, jusque dans l'intérieur de l'Afrique : cette histoire venant de loin, ils pouvaient l'exagérer à plaisir.
Riches en mémoire et en imagination, grâce à leurs voyages, les Malais devaient aussi à leur expérience des peuples divers une grande variété de culture suivant les hommes avec lesquels ils avaient été en contact. Ainsi, dans Java, visitée et partiellement habitée par les Hindous, les Malais reçurent les formes successives de la religion des immigrants péninsulaires et s'en laissèrent pénétrer profondément. Aux origines de l'histoire javanaise, des missionnaires brahmanes étaient à l'œuvre parmi les habitants de l'île. Puis ceux-ci devinrent bouddhistes, et, dans la ferveur de leur foi, élevèrent, près de Magelang, le temple de Boeroe Boedhoer[859], le monument le plus majestueux et le plus riche en sculptures qui existe encore de cette période de l'art. Mais déjà le retour offensif du brahmanisme, sous la forme du culte de Siva, commençait à se produire, ainsi qu'en témoignent les bas-reliefs ciselés sur les degrés du temple. Quelques Sivaïstes sont encore établis autour des volcans redoutés de Java, au milieu des Musulmans.
Ainsi que le dit le voyageur Christian[860], les groupements ethniques désignés dans leur ensemble sous le vocable de « Malayo-polynésiens » constituèrent une race spéciale formée par des mélanges incessants entre « marchands, voyageurs, fugitifs, bannis et pirates, s'entrecroisant par vagues successives en courants et en contre-courants, en reflux et en remous ». Mais il y eut aussi à diverses époques des migrations en masse, causées par guerres ou invasion, tremblement de terre ou ras de marée : de même que les habitants des terres continentales, ceux des terres océaniques devaient céder à toutes les pressions du dehors et se porter dans un sens ou dans un autre, suivant les poussées, les appels, les attractions. Le milieu, la connaissance des eaux et des vents les avaient rendus aussi habiles, plus habiles même à se mouvoir sur mer que la plupart des populations de la terre ferme l'étaient à se déplacer sur l'élément solide : il leur suffisait de connaître la direction des îles désirées : s'ils ne les voyaient pas déjà se profiler comme une nuelle à l'horizon, le vol des oiseau, le mouvement de la houle et mille autres indications fugitives que devine l'œil des marins les guidaient à travers les flots.
D'ailleurs il se peut que diverses migrations se soient faites par terre à des époques extrêmement lointaines, s'il est vrai que, suivant une hypothèse émise par de nombreux géologues, une grande partie des parages océaniens se trouve dans une aire d'affaissement (Darwin) : des espaces immergés aujourd'hui auraient été des régions continentales à travers lesquelles le peuplement se serait accompli graduellement et de proche on proche. Quoi qu'il en soit, il est inutile de recourir à des suppositions relativement à l'ancienne étendue et à la répartition différente des îles de l'Océanie, les conditions actuelles suffisant à expliquer les migrations qui ont pu se produire dans tous les sens à travers la demi-circonférence planétaire se développant des côtes de l'Asie à celles de l'Amérique. Même les faits de « dissémination accidentelle »[861], à défaut de migrations préméditées, pourraient expliquer le peuplement graduel de toutes les îles, car il arriva souvent que des barques chargées d'hommes et de femmes furent saisies par la tempête et portées au loin sur des plages inconnues. Le grand courant équatorial qui, dans la zone torride, entraîne les eaux et les épaves dans la direction de l'est à l'ouest, et le contre-courant, beaucoup plus faible, qui, dans le voisinage de la ligne équatoriale, reflue en sens inverse, d'occident en orient, durent aider souvent à cette dispersion involontaire des Malayo-Polynésiens. Hale, puis de Quatrefages ont tracé une carte[862] des migrations océaniennes dont les principaux traits sont mis hors de doute par les traditions locales et par l'histoire.
Mais de pareils documents ne peuvent avoir qu'une valeur d'indication, car, pendant la durée des âges, le va-et-vient des hommes, quoique réglé par certaines lois générales, a certainement décrit un réseau de mailles très nombreuses qu'il paraîtrait impossible de débrouiller au premier abord. Dans la plupart des archipels, les voyageurs qui se sont enquis auprès des indigènes nous apportent l'écho de migrations et contre-migrations diverses : on leur dessine des cartes sommaires sur le sable pour leur montrer la direction suivie par les aïeux ou par les bannis ; on pointe vers les vapeurs de l'horizon lointain ou vers les étoiles du ciel pour indiquer les lieux de l'espace où l'on vit pour la première ou pour la dernière fois la flottille d'arrivée ou de départ. Les naturels de Ponape, dans les Carolines, parlent dans leurs traditions de trois races successives ayant dominé le pays, les nains, les géants, les cannibales. Les nains, dont il existerait encore quelques descendants sur la côte occidentale de l'île, furent très probablement des négrito, frères des Aeta et des Mamuana philippins, des Sakaï et des Semang de la péninsule malaise, des Minkopi de l'archipel andamène. Leurs voisins les décrivent comme des individus petits, à peau noirâtre, ressemblant à certains poissons, au masque rendu hideux par un disque rond d'où ne ressortent que les yeux. Christian ne visita pas ces nains ou Chokalaï, mais il put explorer une de leurs nécropoles, dont les tombeaux, construits en basalte, n'ont à l'intérieur que 130 centimètres de longueur moyenne : le réduit le plus long n'en a que 135. Quant aux « géants » ou Kona, qui triomphèrent des nains et se substituèrent à eux dans la domination de l'île, on les considère comme ayant été des Malais venus de l'Occident, tandis que les cannibales ou Liot seraient des Mélanésiens, arrivés à une époque récente de la Papouasie, au sud, ou des Nouvelles-Hébrides, au sud-est. On signale aussi une immigration d'habitants des Mariannes qui, à la fin du XVIe siècle aurait envahi un certain nombre d'îlots carolins.
L'importance des antiques civilisations de la Polynésie n'a pas de témoignage plus éloquent que les ruines de Metalanim, situées sur la rive orientale de cette même île Ponape. Ces ruines, en partie déblayées par Christian, occupent une baie peu profonde parsemée d'îlots. Métalanim est une « Venise » polynésienne. L'ensemble des lagunes est défendu au sud, à l'est et au nord par de gigantesques brise-lames composés de colonnes basaltiques, dont quelques-unes ont d'énormes dimensions. En certains endroits, les jetées ont près de 10 mètres en hauteur, 3 mètres en épaisseur, et les amas de décombres écroulés prouvent que jadis quelques remparts étaient encore plus élevés. Dans les parties bien conservées de la digue, les prismes, dont quelques-uns pèsent plus de trois tonnes, sont placés alternativement en long et en large, comme les troncs de bois dans les isbas russes ; çà et là le fond des lagunes est couvert de fragments de basalte, tombés des esquifs qui les apportaient de carrières situées à plus de 30 kilomètres. Que pouvait être cette grande ville cyclopéenne, dont les insulaires de Ponape parlent maintenant avec une réserve craintive, et dans les réduits de laquelle on enferme parfois des condamnés, à leur très grande terreur[863] ?
A quatre cents kilomètres à l'est de Ponape, une autre île, la plus orientale des Carolines, Ualan (dite aussi Strong ou Kusaïe) abrite dans une rade les ruines de Lele, ville d'un caractère plus chaotique que Metalanim, mais tout aussi extraordinaire.
La « terre de l'Est » par excellence, l'Australie, île ou continent, semble n'avoir joué qu'un rôle infime dans l'histoire de l'homme. Certes les habitants y ont développé une civilisation dont l'étude ne le cède en intérêt à aucune autre, mais on ne peut dire qu'elle ait jamais réagi sur les société environnantes. Le territoire est trop vaste et la nature trop différente des petites terres polynésiennes, il absorbait sans retour, pour ainsi dire, la population qui s'y présentait. Les Australiens se sont adaptés aux immenses étendues, ils sont devenus frères du kangourou, mais l'expérience qu'ils ont faite de la lutte pour la vie n'a point servi à d'autres peuplades. Haddon reconnaît dans la population australienne plusieurs couches successives : Negrito, Papoua, Dravidiens, Malais ont tour à tour envahi la terre australe ; néanmoins le sol les a modelés, l'action résultant du climat, de la nourriture, de l'occupation a donné aux Australiens un caractère spécial qui permet de les classer comme race à part au même titre que tant d'autres peuples provenant d'éléments hétérogènes, Tasmaniens disparus, Mélanésiens, Dravidiens, etc[864].
De toutes les migrations humaines, celle des Malais cinglant vers Madagascar est la plus étrange. À première vue de la carte, il semblerait naturel d'attribuer à la côte africaine voisine la provenance des populations malgaches, mais, outre que les indigènes de l'Afrique sud-orientale sont très mauvais marins, les vents et les courants sont contraires au voyage qu'il faudrait entreprendre pour se rendre des bouches du Zambèze vers le littoral de la grande île ; d'autre part, l'évidence en faveur d'une origine lointaine est telle qu'on ne peut s'arrêter un instant aux doutes de quelques écrivains. Les Hova sont des Malais : on le voit à leur visage, on le reconnaît à leurs mœurs, on l'entend à leur parler : la langue qui résonne dans les villages de la côte orientale, chez les Betsimisaraka, et dont on constate l'intime parenté avec les malais de la presqu'île méridionale de l'Indo-Chine et de Sumatra, à 4 000 ou 5 000 kilomètres de distance, est celle qui s'est répandue dans l'île entière, de l'une à l'autre extrémité, et qui s'est imposée aux insulaires de toute origine, même à ceux qui vinrent du continent voisin et, depuis, de l'Arabie et de l'Inde. Certains procédés de travail offrent le même caractère et les mêmes détails dans le monde malais et dans la grande île voisine du continent africain. Les mortiers à piler le riz ont une forme indentique, les travaux de la forge se font de la même manière ; les Sakalaves de la côte occidentale ont des barques à balancier construites exactement sur le modèle des esquifs polynésiens.
Il y eut donc migration, et très probablement il y en eut plusieurs. Les Hova ou Andriana, qui sont de nos jours la population dominante, grâce à la situation centrale qu'ils occupent et à leur supériorité de civilisation, sont de pure souche malaise : ils n'eurent cependant jamais qu'une partie du grand domaine insulaire, et leur influence resta complètement nulle sur des contrées de Madagascar où l'on parle pourtant des dialectes de la même origine linguistique, très apparentes par le vocabulaire et par la construction des phrases. Il semblerait qu'avant l'arrivée des Hova, d'autres peuples congénères eussent déjà établi leur domination dans l'ensemble de l'île et que des éléments ethniques différents, bantou, arabe, hindou, fussent venus successivement sur les rivages pour détruire l'unité première de culture à laquelle les Malgaches devaient la communauté de langage[865]. Il est même fort probable que les résidants de l'île à teint noirâtre seraient non pas des nègres de l'Afrique, mais bien des Mélanésiens, venus de l'Extrême Orient à une époque inconnue, bien antérieure à l'histoire[866].
Mais si les migrations ont été nombreuses et que d'autres Malais, même des Polynésiens aient précédé les Hova dans le peuplement de l'île, une hypothèse se présente avec une très grande force de probabilité : les voyages ne se sont pas faits inconsciemment comme ceux des pierres ponces des volcans de Java, apportées par les courants sur les côtes malgaches ; c'est en pleine connaissance de la direction des vents et des courants et de la position des terres convoitées que les marins de l'Orient auraient disposé leurs voiles.
En un mot, les riverains de la mer des Indes avaient de proche en proche suffisamment exploré les rivages de l'immense étendue océanique pour s'y diriger à coup sûr, pour en connaître les escales, en marquer les étapes. Parce que les Grecs et les Romains, nos éducateurs, ignoraient ces mers, il ne s'ensuit pas que les Malais n'en fussent les audacieux explorateurs. Les récits légendaires des *Mille et une Nuits* nous apportent comme un lointain écho de leurs aventures.
Quelle que soit la série de questions actuellement sans réponse que l'historien des mondes lointains ait à se poser, une chose est certaine, c'est que non seulement des tribus et des peuples, mais aussi des civilisations diverses se sont succédé dans ces vastes étendues maritimes qui séparent l'Ancien Monde et le Nouveau. Combien de petites humanités distinctes, croyant constituer à elles seules un monde complet, ont ainsi péri avant que naquît la grande humanité ayant une conscience collective et embrassant la surface entière de la planète, éclairée d'orient en occident par le même soleil en son circuit quotidien !
* Livre III. Histoire moderne
** Chrétiens. Notice historique
Le Jésus des Chrétiens n'est mentionné par aucun écrivain profane, sauf Celse qui, cent cinquante ans après l'existence supposée de l'Homme-Dieu, composa le « *Discours véritable* », où la vie de Jésus et les Testaments sont critiqués au point de vue historique et rationnel. Ce travail nous est connu seulement par les extraits qu'Origène inséra dans son écrit « *Contre Celse* ». La vie de Jésus reconstituée d'après Celse n'a rien que de très plausible, mais comme on ignore l'origine des renseignements qu'il donne, il est préférable de ne point les considérer comme historiques. Du reste, le fait principal est hors de discussion : la croyance des premiers chrétiens en la personnalité de Jésus.
L'existence de Paul n'est point douteuse ; mais l'authenticité de toutes les épîtres que le Nouveau Testament lui attribue est loin d'être prouvée. Paul naquit à Tarse vers l'an de Rome 702, exerça en Palestine son zèle anti-chrétien — il participa à la condamnation à mort du diacre Étienne lapidé en l'an 790 (37 de l'ère vulgaire) — mais « trouva son chemin de Damas », et parcourut l'Orient en prêchant la Bonne parole. D'Antioche à Corinthe, de Galatie en Macédoine, il fonda des églises et arriva à Rome en l'an 805 (62, ère vulgaire). Il fut exécuté quatre ans plus tard, à la même époque que Pierre, dit-on.
La liste des Arsacides, ou rois parthes, entre Arsace, mort en l'an de Rome 497 (−254, ère vulgaire), et Artaban IV, mort en l'an de Rome 978 (+ 226, ère vulgaire), est des plus compliquées et des plus obscures. Parmi les monarques Sassanides antérieurs à la prise de Rome par Alaric, citons Ardéchir, qui régna de 978 à 992 (226 à 240, ère vulgaire), Chapur I (Sapor) (241-271), et Chapur II (309-380).
Odenath, prince de Palmyre, mourut en 267, et Zénobie en 272, peu de temps après sa défaite par Aurélien.
Pour la succession des empereurs romains jusqu'aux Antonins, nous renvoyons à la page 426, tome II. Après Marc-Aurèle, mort en 180 (ère vulgaire), et Commode (180−193), nous nous bornons à citer quelques-uns des soixante et quelques titulaires de la dignité impériale en Occident :
Septime Sévère (190−211), Caracalla (211−217), Héliogabale (218−222), Alexandre Sévère (221−230), Valérien (203−260), Gallien (260−268) — c'est à la même époque que les « Trente tyrans » se disputaient le pouvoir —, Aurélien (270−275), Probus (276−282), Dioclétien (284−305), Constantin (309−337), Julien (360−363), Valens et Valentinien (364−379), Théodose (379−395), Honorius (395−424).
Voici quelques noms d'écrivains et de philosophes :
|| — | Ère vulgaire
| Hillel, prophète juif | Ie siècle avant J.-C.
| Philon, philosophe alexandrin, an de Rome 732-806 | 54
| Flavius Josèphe, historien né à Jérusalem | 37−90
| Quintilien, né en Espagne, mort à Rome | 42−120
| Tacite, né en Ombrie | 54−130
| Irénée, né à Smyrne, évêque de Lyon | 125−200
| Tertullien, né à Carthage | 160−240
| Origène, né à Alexandrie | 185−234
| Mani, réformateur persan | 240−274
| Arius, né à Alexandrie, mort à Constantinople | 280−336
| Eusèbe, né en Palestine, évêque de Césarée | 367−340
| Martin (saint), né en Pannonie, évêque de Tours | 316−396
| Innocent Ier, né à Albano, pape depuis l'an 404 | 417
| Jérôme (saint), né en Pannonie, mort à Bethléem | 331−420
| Paul Orose, né à Tarragone, mort à Hippone | fin duIVe siècle
| Augustin (saint), né à Tagaste, mort à Hippone | 354−430
| Salvien, né à Cologne, mort à Marseille | 390−484
| Sidoine Apollinaire, né à Lyon, évêque de Clermont | 430−489
** Chapitre I. Chrétiens
De tous temps, les passions religieuses n'ont été que secondaires en comparaison de la poussée du peuple vers le bien-être.
*Jésus. — Besoin de justice. — Philon. — Influence des cultes occidentaux sur le christianisme. — Décadence des arts. — L'empire et les empereurs. — L'État, la religion et l'enseignement. — Lutte contre les barbares. — Ravenne. — Prise de Rome par Alaric*
À l'époque où les navigateurs de la mer des Indes apportaient au monde occidental les premières notions des peuples qui vivent à l'extrémité de l'Asie et dans les océans voisins, l'empire Romain comprenait dans l'immense développement de ses frontières un si grand nombre de nations ambitieuses de se romaniser complètement, il présentait un ensemble si puissant et si majestueux qu'il s'identifiait, pour ainsi dire, avec l'univers et paraissait avoir réalisé l'unité du genre humain. Et pourtant le mouvement de décomposition avait déjà commencé dans les couches profondes ; si la ruée des barbares finit par détruire la structure politique de l'immense domaine, c'est que la ruine se préparait depuis longtemps dans l'intérieur du grand corps : il se lézardait, craquait, se descellait, se fissurait dans tous les sens, en attendant le travail de sape qui devait un jour le miner et le renverser avec fracas.
Sur les frontières nord de l'Empire, il ne se mêlait aucune préoccupation religieuse aux guerres dont les marches étaient l'enjeu, mais vers l'Orient, tandis que les Parthes disputaient aux Romains la possession matérielle de l'Asie antérieure, de subtils dogmes se glissaient à la fois dans les imaginations des patriciens de Rome, condamnés à une fastueuse oisiveté, séduits par toutes les nouveautés étranges, et dans les cœurs des esclaves et des prolétaires, avides de toute doctrine parlant de justice et de réparation. La conquête romaine elle-même brisait les anciens cadres et faisait entrer les croyances monothéistes dans la circulation méditerranéenne.
De toutes les religions orientales qui entraînèrent la désagrégation graduelle de la société romaine et la mélangèrent avec les masses envahissantes des barbares, la plus efficace dans son œuvre de destruction fut la religion chrétienne, dont le triomphe alla jusqu'à faire disparaître tous les autres cultes, soit en se les incorporant, soit en les extirpant par le fer et par le feu. Naturellement, cette religion, de même que toutes celles qui l'ont précédée et toutes celles qui l'ont suivie, eut de multiples origines chez tous les peuples qui participèrent à son évolution, mais la légende en ramène la naissance miraculeuse à un seul point de la terre, Betlhéem, et à un seul homme, Jésus, qui d'ailleurs n'est point un personnage historique. Aucun document authentique ne témoigne de son existence ; cependant l'apostolat de Paul, venant si peu de temps après la période attribuée à Jésus-Christ, et certains traits, bien personnels, certaines paroles bien humaines et d'une évidente sincérité, que nous rapportent les Évangiles, ne permettent guère de douter qu'il y ait eu en Judée un prophète Jésus entraînant après lui de nombreux disciples.
Ou plutôt, il n'y eut pas un Jésus unique ; il y en eut probablement plusieurs. Tous ceux dont le nom et la vie s'encadraient facilement dans une figure légendaire y prirent place. Le personnage de Yechou, c'est-à-dire du « Sauveur », représente tout un cycle comme le Charlemagne des romans de chevalerie. Il réunit en lui les actions d'individus divers et notamment d'autres Juifs portant le même nom. Ainsi plusieurs versions nous montrent la famille de Jésus séjournant en Égypte[867] ; rien d'impossible qu'un prédicateur revenu d'Alexandrie n'ait contribué à la formation de la légende ; c'est même là un des détails les moins douteux de la vie du Jésus glorifié plus tard en Homme-Dieu[868]. De même, les Évangiles nous parlent beaucoup du séjour de Jésus sur les bords du lac de Tibériade et des miracles qu'il y aurait accomplis. Or, il semble que les légendes locales attribuées par les chrétiens à leur messie se rapportaient primitivement à un chef de bande, Jésus, qui combattit les troupes romaines commandées par Vespasien et qui, général habile, avisé, rapide et insaisissable, réussit à « nourrir de rien » son armée de cinq mille hommes et à fuir « invisible » sur les eau du lac : ce sont là les deux « miracles » de la multiplication des pains et de la marche de Jésus et de Pierre, le disciple de « peu de foi », sur l'eau de Genezareth[869]. On reconnaît aussi le Jésus qui criait : « Malheur à vous, Pharisiens ! » « Malheur à toi, Jérusalem ! »[870] dans ce Jésus, fils d'Ananos, qui lors du siège parcourait les rues en criant : « Malheur sur la ville, malheur sur le peuple, malheur sur le Temple ! »[871]
Si divers personnages ayant réellement existé se sont fondus dans un seul individu, créé par la légende, de même cet être collectif incorpore en lui des conceptions idéales très distinctes et souvent contradictoires : il embrasse un ensemble de dogmes et de philosophies provenant de toutes les contrées environnantes, Iranie, Babylone, Égypte, Asie mineure et Grèce. D'abord il est certainement juif, puisque on a vu en lui le Messie, le vengeur des offenses passées, le revendicateur de la gloire future du peuple élu, puisqu'il est entré dans Jérusalem monté sur une ânesse blanche et que même, sur le bras de la croix, une inscription le saluait « roi des Juifs ». C'est en qualité de Juif qu'il est né à Bethléem et les généalogies, d'ailleurs discordantes, ne manquent pas de le rattacher à David par l'intermédiaire de Joseph, l'époux de Marie. Mais s'il est juif de la pure Judée, une autre légende le fait aussi Galiléen, fils de la ville méprisée de Nazareth, ce qui permettait aux demi-païens, aux vagues convertis étrangers de le revendiquer comme l'un des leurs, et ce qui autorise de nos jours les antisémites à voir dans la personne de Jésus un authentique Aryen[872]. D'autre part le fils de Marie n'est-il pas quelque peu un Égyptien ? C'est grâce au séjour qu'il fit sur les bords du Nil pendant toute son enfance qu'il put revenir plein de science et confondre les docteurs du temple dès sa première rencontre avec eux. D'après l'Évangile de saint Jean, Jésus est aussi un philosophe platonicien : il est le Verbe, la parole créatrice, le « monde, représentation de la volonté ».
En sa personne, Jésus est le type contradictoire des deux extrêmes : il est à la fois le « Fils de l'Homme » et le « Fils de Dieu ». Depuis que le christianisme est devenu religion officielle, ce n'est pas seulement comme Fils de Dieu, c'est comme Dieu, comme Maître universel et Juge des Vivants et des Morts qu'apparaît le fondateur prétendu du culte qui porte son nom. Son image rayonne désormais du haut des cieux : les prêtres qui l'adorent, et qui tendent naturellement à se faire adorer, n'ont eu d'autre souci que de se grandir infiniment par son ascension divine. Mais dans la première période de l'évolution chrétienne, Jésus était surtout le Fils de l'Homme, un homme pauvre et humble, un fils de charpentier, condamné à mourir de la mort des esclaves, un compagnon des recors et des prostituées, qui ne « savait où reposer sa tête »[873]. C'est parce qu'il connaissait les misères et les humiliations du pauvre que les pauvres écoutèrent sa parole, il eut avec lui les femmes méprisée que l'on voulait lapider et dont il détournait les pierres, et tous ceux qui souffraient trouvaient en lui leur interprète auprès de Dieu parce qu'il était l'un des leurs. Avec lui les revendications sociales prenaient corps, devenaient un individu vivant, en chair et en os, et concentraient en lui tous les espoirs de justice accumulés pendant le cours des siècles chez tous les malheureux, juifs ou gentils. Car de tout temps les passions religieuses n'ont été que secondaires en comparaison de la poussée du peuple vers le bien-être : les porteurs de la « Bonne nouvelle » étaient ceux qui promettaient aux pauvres la possession de la terre et la paix en abondance. Les chants sibyllins, de même que les cris des prophètes, annonçaient la révolution sociale pour un jour très rapproché, pour demain, pour aujourd'hui peut-être. « La terre sera le bien de tous. On ne la divisera pas par des limites ; on ne la fermera plus en des murailles.
Il n'y aura plus de mendiant ni de riche, de maître ni d'esclave, de petit ni de grand, plus de rois, plus de chefs ; tout appartiendra à tous… Ah ! si la terre n'était pas assise et fixée si loin du ciel, les riches se seraient arrangés pour que la lumière ne fût pas également répartie entre tous. Le soleil, acheté à prix d'or, ne luirait plus que pour eux, et Dieu aurait été contraint de faire un autre monde pour les pauvres »[874].
Le besoin de justice et d'équité qui se trouve à l'origine de toutes les transformations sociales se faisait sentir dans tout le monde romain, aussi bien dans l'Italie des vainqueurs que dans la Palestine des vaincus : partout la religion nouvelle recevait donc dès le commencement l'aliment nécessaire. Mais, partout également, elle était en présence d'éléments qui l'aidèrent à formuler sa doctrine et à se donner un cérémonial définitif : le christianisme s'étendit rapidement sur un immense territoire parce qu'un mouvement intime des esprits l'avait préparé en tout lieu et parce que les légionnaires de toutes les provinces s'en étaient faits les porteurs. Tout d'abord, la Palestine, pays officiel, pour ainsi dire, de la naissance du néo-judaïsme des gentils, eut une forte part dans sa genèse profonde. La société de justice, telle que l'avaient rêvée les prophètes juifs, n'avait pu naître sous le régime imposé par les divers conquérants, séleucides et romains, aux peuples conquis, et, sous la dure épreuve des événements, les malheureux, attendant en vain le miracle, avaient dû prendre le seul parti qui leur restât, et se résigner à la misère, aux iniquités triomphantes de ce monde odieux dans lequel ils vivaient. Échappant à la foule banale des gens de plaisir et d'affaires, ils s'étaient mis au nombre des frappés que recouvraient des ulcères, comme Job, ou qui, à l'exemple de Lazare, s'asseyaient à la porte du riche ramassant les miettes tombées de la table : toutefois, ils se promettaient une vie future, dans laquelle, à leur tour, ils jouiraient des béatitudes infinies et se donneraient contre les injustes de la vie terrestre la parfaite satisfaction de la vengeance.
De cette période de l'évolution judaïque date la croyance active, puissante, en une résurrection corporelle, qui serait en même temps une glorification, une apothéose pour tous ceux qui avaient injustement souffert ici-bas. Les Juifs primitifs, de même que tous les autres peuples, avaient certainement cru à la persistance de la vie au delà du tombeau, puisqu'ils redoutaient et parfois évoquaient les âmes des morts, mais les noirs antres funéraires leur paraissaient un triste séjour, et c'est dans la vie première du grand air et du clair soleil qu'ils suppliaient Yahveh de leur accorder ses grâces. Les déceptions constantes, héréditaires des affamés de justice firent naître une idée nouvelle de l'outre-tombe. L'invincible besoin de réparation exigea que l'Éternel fît ample compensation à ses fidèles en les faisant asseoir à ses côtés, qu'il les revêtît de sa propre gloire et leur assurât l'immortalité bien heureuse. Ce paradis, maintenant, pour beaucoup d'entre nous, une pure illusion, un miracle sans substance, était pourtant né de ce qui paraît à chaque homme être la vérité fondamentale, son droit personnel au bonheur, et le malheureux se voyant contraint d'y renoncer sur terre, dans la société des vivants, veut quand même le réaliser, et pour cela, imagine une seconde vie, dans les hauteurs de l'espace. Et combien, qui de nos jours ont délaissé les enseignements de l'Église, ne peuvent pourtant abandonner l'idée que « Justice sera rendue ». Ainsi se précisa, même avant le Christ, un des dogmes du christianisme, mais en dehors de la société officielle des maîtres et des docteurs, chez les pauvres et les vagabonds méprisés, principale source humaine de tout renouveau.
D'ailleurs, tous les dogmes de la religion juive devaient entrer dans le christianisme avec des modifications diverses, causées par des changements de milieu politique et social : c'est ainsi que, suivant une parole des Évangiles, Jésus était venu « non pour abolir la loi, mais pour l'accomplir »[875]. Toutefois la nouvelle évolution religieuse, destinée à s'étendre sur tout le monde romain, devait se préparer moins dans la petite Judée que dans la contrée limitrophe qui était alors le véritable foyer des études et de la pensée. Alexandrie était à la fois l'héritière de l'Égypte et celle de la Grèce. Aussi faut-il y voir certainement le lieu de naissance, sinon du christianisme populaire, au moins du mouvement général des idées duquel il est issu : les événements passent par une période de gestation profonde avant de prendre corps et de recevoir des historiens la constatation officielle de leur existence.
Antérieurement aux chrétiens de Judée et d'Antioche, et se rattachant aux sectes esséniennes, l'école judéo-grecque de Philon avait tenté de réaliser son idéal par l'Instilut des Thérapeutes ou « Guérisseurs », qui s'établit au bord du lac Maria (Maréotis, Mariut). Les novices qui s'y trouvaient réunis voulaient à la fois personnellement se « guérir » de la vie matérielle en détachant leur âme par la prière de la grosse servitude du corps, et « guérir » les hommes en s'offrant à Dieu comme victimes volontaires pour le salut des autres. Quelle différence y avait-il entre ces gens et les religieux qui, plus tard, prirent le nom de chrétiens ? Malgré les conditions du milieu historique, les Thérapeutes d'Égypte étaient réellement des chrétiens avant le Christ, et c'est très justement qu'Eusèbe de Césarée, l'historien de l'Église primitive, vit en eux des fidèles de son culte[876] ; ils devaient du reste plus tard se convertir explicitement, touchés par la parole de l'apôtre Pierre. Ainsi que le dit Ernest Havet[877], « Philon fut le premier père de l'Église » ; on peut même se demander avec Lejeal si le vocable grec μεσιτης ou « médiateur » qu'employait Philon pour désigner l'intermédiaire entre Dieu et le monde n'est pas celui qui prévalut plus tard sous la forme de « messie », mot que l'on dérive ordinairement d'un terme araméen, *machiach* ou l' « oint » ; on peut aussi admettre comme très plausible une déviation analogue dans un autre titre de l'Homme-Dieu : avant d'être surnommé « Christ », dont la signification est aussi celle de « oint », Jésus était simplement « Chrestos », c'est-à-dire « le Bon ».
Il est incontestable que la doctrine de Paul suivie par le christianisme naissant reproduit avec une singulière fidélité l'enseignement de Philon d'Alexandrie ; celui-ci, l'apôtre par excellence de l'égalité, serait donc, en réalité, l'homme auquel on devrait attribuer la plus grosse part dans la rédaction de la formule définitive portée par la grande révolution religieuse. La phraséologie du philosophe juif et celle de l'apôtre chrétien diffèrent à peine. Pour l'un et pour l'autre, le Christ est le « fils de Dieu », le « créateur » et le « médiateur », l' « héritier », le « pontife » et le « sacrificateur » ; il est la victime qui s'incarne dans un homme afin d'expier les péchés d'autrui par ses propres souffrances[878]. Et les formes verbales que l'on trouve dans l'Évangile selon saint Jean ne sont-elles pas absolument les mêmes que celles employées par Philon ? La source commune est évidente.
Sous la poussée de la civilisation gréco-romaine qui rapprochait les peuples et leur faisait honte de l'ancien isolement politique et religieux, les Juifs eux-mêmes cherchaient à élargir le sens de leur culte strictement national : l'un d'eux, portant le nom grec d'Aristobule, alla même jusqu'à prétendre que Yahveh était identiquement le personnage représenté par les Grecs sous la forme de Zeus. D'ailleurs l'idée d'un Dieu unique, moins étroitement haineux et jaloux que le dieu des Juifs, l'idée d'un souverain père, d'un être épandant la justice et la bonté sur tous les hommes, n'était point étrangère aux Romains, puisque déjà, du temps des Tarquins, Jupiter était ainsi invoqué par les pontifes : « Ô Dieu très bon, très Grand, Jupiter, ou de quelque autre nom que tu veuilles être appelé ! » Le temple du Capitole, seul dans Rome et symbolisant par excellence la force de la nation, portait cette dédicace : *Deo Optimo Maximo Sacrum,* à laquelle les prêtres de la deuxième « Église romaine » ne trouvèrent rien à redire et qu'ils conservent respectueusement sur leurs monuments religieux[879].
Juif, égyptien, grec et romain par ses origines, le christianisme se rattachait également au monde iranien : ses racines plongeaient jusqu'au cœur de l'Orient. Aucun événement ne pouvait se produire sans que le contre-coup ne s'en fît sentir aussitôt dans l'ensemble du monde connu, en y comprenant même les pays comme la Perse, qui se trouvaient en dehors de l'empire mais participaient au même remous historique. Toute religion, pour devenir « œcuménique » au vrai sens du mot, devait avoir des éléments perses, aussi bien que grecs, dans son organisation durable.
Après la mort d'Alexandre, l'individualité de l'Iranie avait aussitôt reparu. Seleucus Nicator, tout Grec qu'il fût par l'origine, était principalement, au yeux de ses peuples, le maître de Babylone, commandant à soixante-douze satrapies dont le centre de gravité était celui de l'ancien empire des Perses. Mais ce domaine était trop vaste pour que Seleucus pût solidement l'assujétir, et la nation la plus énergique de la contrée, celle des Parthes, réussit bientôt, sous les princes arsacides, à reconstituer à son profit la Perse proprement dite. Ces Parthes appartenaient sans doute à la même souche que les Turcomans de nos jours[880], mais la domination du monde iranien, dans lequel ils n'étaient qu'une infinie minorité, les mêla graduellement avec la race qui constitue la masse de la nation, et bientôt ils devinrent de véritables Persans. Entraînés dans un mouvement de guerres incessantes, d'abord contre les lieutenants grecs des Séleucides, puis contre les proconsuls romains, ils eurent à déplacer fréquemment leur capitale, d'abord installée près des « Portes caspiennes » ; mais chaque victoire contre leurs rivaux de l'Ouest leur permettait d'avancer vers la Mésopotamie, et les derniers souverains parthes, soutenus par leurs sujets iraniens, souvent alliés à des peuples de l'Asie antérieure, purent construire leurs palais non loin des ruines de Babylone, dans les deux cités de Séleucie et de Ctésiphon qui se regardent l'une l'autre par-dessus le courant du Tigre ; on les connaît aujourd'hui sous le nom arabe de Madain, c'est-à-dire « les Deux ».
Cependant, sous le gouvernement des Parthes, le peuple le plus pur de race iranienne, celui des Perses, avait maintenu sa prépondérance dans le royaume, et finalement, avec Ardéchir ou Artaxerxès, aidé puissamment par l'élément religieux mazdéen, il reprit le pouvoir. L'ancien empire tel qu'il avait existé sous les Achéménides fut, sinon restauré, du moins imité sous ses formes premières : les grands feudataires disparurent, il n'y eut plus face à face que le Roi des rois, entouré de prêtres, et le peuple « pauvre afin que les bases de l'édifice politique demeurent immuables »[881]. En souvenir du mythique Déjocès et du roi Cyrus, l'ancienne Ecbatane redevint la capitale d'été, Ctésiphon restant la résidence d'hiver. Le nouveau Roi des rois, fondateur de la dynastie des Sassanides, en mémoire de son père Sassan, voulant faire grand, commença par envoyer à Rome quatre cents seigneurs pour intimer à l'empereur Alexandre Sévère l'ordre de retirer ses troupes de toute l'Asie mineure, antique possession de Darius. À cette injonction, les Romains répondirent par des préparatifs de guerre, et l'on peut dire que, pendant quatre cents années, la lutte fut incessante entre les rois sassanides et les empereurs de l'Occident, d'abord ceux de Rome, puis ceux de Byzance.
Lorsque l'âpre conflit commença, la décadence politique de Rome était déjà visible, les idées nouvelles représentées par le christianisme affaiblissaient l'ancienne religion de la patrie ; un vent de folie passait sur tout le monde romain.
L'armée avait ramené d'Asie un jeune prêtre du soleil, Heliogabale, qui pour régler harmonieusement la vie de son immense empire, dansait, tout vêtu d'or et de pierreries, autour d'une pierre sacrée. La tourbe des eunuques et des hiérodules entourait le maître, à la fois prêtre, empereur et dieu, poussant des cris en langues inconnues, et se livrant à des gestes, à des contorsions qui semblaient obscènes aux vrais Romains, jaloux des cérémonies antiques.
Mais cette désagrégation de l'empire favorisait la pénétration des idées du dehors. En dépit de la guerre furieuse qui sévissait sur la frontière, les peuples de la Perse et ceux de l'Occident se trouvaient embrassés dans le même monde intellectuel. Par une contradiction apparente, la Perse semblait vouloir s'isoler absolument au moment même où le mouvement de la pensée la faisait entrer en communion profonde avec ses voisins occidentaux. À cette époque, les rois sassanides, soutenus évidemment par l'opinion publique, tâchaient de restaurer les prières et les enseignements traditionnels de l'ancienne religion. Mais la langue dans laquelle les préceptes sacrés avaient été formulés premièrement était alors presque oubliée ; même le nom précis de cet idiome antique des Iraniens nous est inconnu, puisque le terme de *zend* sous lequel on le désigne est emprunté au titre actuel de la « Bible » persane et n'a d'autre sens que celui de « interprétation ». Zend-Avesta signifie tout simplement « Commentaire de la Parole » ; ce n'est qu'un recueil de prières et de formulaires rédigé en pehlvi, la langue commune à l'époque des Sassanides, une sorte de missel à l'usage des prêtres ; on y cherche vainement, de même que dans les autres livres plus récents, tels que le Bundahach, une description détaillée de l'ancienne religion des Iraniens. Tout ce que peuvent les chercheurs est d'y poursuivre, comme dans la Bible et d'autres ouvrages dits sacrés, les filons des enseignements divers des cultes primitifs qui y sont enfermés. Le Zend-Avesta n'est nullement une œuvre originale, mais une interprétation faite par gens du temple intéressés à présenter les livres religieux d'autrefois comme le code de leur autorité, la justification de leur despotisme. « Le bien et le mal ne sont pas dans la conscience », dit un passage du livre, « mais dans l'obéissance ou la révolte à la parole du prêtre ». « Et maintenant que j'ai prié, ajoute un autre pontife, j'attends ma récompense ». Puis ailleurs : « J'ai prêché ta doctrine, donne-moi la fortune » ! A cet égard, le Zend-Avesta ne vaut pas mieux que certaines parties des Veda, c'est également une œuvre de lucre.
Mais loin de pouvoir se constituer un culte complètement national, indépendant de tous les autres, la Perse participait de plus en plus aux mouvements religieux dans les contrées occidentales. L'échange des cultes se faisait de monde à monde et sur le pied d'égalité. Peut-être cependant que la Perse eut à donner davantage. À cette époque, la religion mazdéenne, que l'on avait eu la prétention de ressusciter sans rien y changer, avait dû cependant se transformer en entier.
La pompe des cérémonies ne pouvait guère se rapporter à de pures abstractions comme le Bien et le Mal, les dieux réels avaient pris un caractère plus tangible. Les antiques Ormuzd et Ahriman avaient reculé dans le vague de l'infini, et Mithra, le dieu solaire par excellence, le fils de Zervan, c'est-à-dire du Temps, avait écarté son père, à l'imitation de Zeus, le dieu des Grecs : se plaçant au premier rang, il prit longtemps le rôle de médiateur, non seulement sur les plateaux iraniens, mais aussi dans les pays d'Occident, surtout au milieu des armées romaines. Grâce à la puissance militaire de la nation qui lui servait de véhicule et à l'extension rapide des communications entre l'Orient et l'Occident, la religion de Mithra se répandit dans tout le monde méditerranéen, balançant les progrès de l'autre religion, le christianisme, venu également de l'Est et souvent se confondant avec elle. Partout, jusque dans les Gaules, jusque dans la péninsule Hispanique, on sacrifia le taureau, l'animal spécialement consacré au soleil, afin d'attirer sur le peuple les faveurs de Mithra, la divinité de la Lumière et de la Force, le « Dieu invaincu ».
En même temps, le christianisme, sorti de Judée, de la Syrie, d'Alexandrie, de la Grèce, s'infiltrait dans l'Iran, en échange du mithraïsme. De ce mélange naquit le manichéisme qui pénétra tout l'Ancien Monde vers la Chine et vers l'Occident, et dont on retrouve l'influence jusque dans les doctrines albigeoises. Mani, d'après lequel la religion nouvelle fut désignée, s'en tint, vrai Persan, à l'idée du dualisme, le bien éternel et le mal éternel, comme principes irréductibles ; mais, appliquant cette doctrine à l'homme, il vit en lui un rayon de lumière pure, une parcelle de bien, enveloppée de ténèbres et de mal par l'intermédiaire impur de son corps. Pour revenir à l'innocence première, le fidèle avait à lutter incessamment contre ses passions, même à abdiquer le travail comme chose provenant de l'empire du mal : il en résultait forcément que la société se divisait en deux classes, celle des « purs » qui se donnaient la prière pour tout labeur et celle des « impurs » travaillant pour nourrir les prêtres. À cet égard, on peut dire que la pratique des catholiques occidentaux n'a point différé de la pratique manichéenne : si les dogmes sont distincts, l'une et l'autre religion aboutissent au même résultat social.
Et par delà la Perse, le buddhisme eut-il aussi quelque influence sur la religion du Christ ? On a beaucoup discuté la question, mais il est certain que cette influence fut considérable, moindre toutefois que celle du mazdéisme. Et l'on possède un témoignage des plus bizarres de cette influence, puisque le Buddha lui-même, quoique sous un nom d'emprunt, figure dans l'hagiographie de l'Église chrétienne. Jean Damascène, un moine du huitième siècle, ayant reproduit un récit buddhique en donnant à ses personnages les noms de Barlaam et de Josaphat, ces deux êtres de la légende furent mis au rang des saints, or Josaphat n'est autre que le Buddha ; dans l'Eglise d'Orient, sa fête tombe le 26 août, et c'est le 27 novembre que les fidèles romains l'invoquent[882]. Non seulement le bouddhisme et le christianisme présentent des ressemblances de culte qui — pour beaucoup de détails — vont jusqu'à l'identité, mais les enseignements donnés par les disciples de l'une et de l'autre foi coïncident en partie même par les paroles ; toutefois, il ne faut pas s'en étonner, car les prêtres sont essentiellement conservateurs et formalistes ; peut-être bien moines bouddhistes et prêtres catholiques ont-ils gardé avec un parfait scrupule les costumes, les rites et les paroles qu'un clergé des époques antérieures leur avait transmis.
Une des affirmations le plus souvent répétées par habitude irréfléchie de langage se rapporte à la « beauté » de la « morale évangélique », comme si toutes les maximes morales, excellentes, médiocres ou funestes qui se trouvent dans les Évangiles n'avaient pas été formulées antérieurement par les penseurs plus anciens de l'Asie et de l'Europe. Tous les préceptes qui passèrent depuis pour essentiellement chrétiens avaient été déjà exprimés dans les mêmes termes ou sous des formes encore plus précises ou plus compréhensibles[883]. Que dire de cette sentence de Hillel : « Ne juge ton adversaire que lorsque tu le trouveras dans sa position », ou de celle-ci : « Là où les hommes manquent, sois-en un ! » ou encore : « Qui suis-je pour ne songer qu'à moi seul ? » N'a-t-on pu soutenir que le Sermon sur la montagne se trouvait plus beau et plus complet dans le Pirke Aboth (Maximes des Pères) talmudique ? Ce n'est point tant la doctrine qui fait une religion que les agissements de ses prêtres, or le christianisme ne commence à donner ses pensées pour révélées qu'après sa victoire définitive, lorsqu'il peut faire taire ses contradicteurs par l'emprisonnement et le bûcher.
Le regain de ferveur qui s'est porté récemment vers le buddhisme a montré d'une manière désormais indiscutable que le charme de l'affection mutuelle entre les hommes, que l'esprit de solidarité dans tout son dévouement et le pardon des injures dans toute sa noblesse et grandeur d'âme avaient trouvé dans les premiers bouddhistes des défenseurs qui ne furent jamais dépassés en éloquence et en profondeur de conviction ; mais tous ces sentiments ne résident-ils pas dans le fond même de la nature humaine, de même que les sentiments contraires ? Les uns ne se sont-ils pas aimés de tout temps, et les autres ne se sont-ils pas haïs depuis les origines du monde animal, et n'est-ce pas dans les relations naturelles d'homme à homme, dans leurs attractions et répulsions mutuelles, que les morales et les religions ont pris naissance pour se développer diversement à la surface du monde ?
Si les ressemblances sont grandes entre les deux doctrines nées dans l'Inde et en Palestine à six siècles d'intervalle et si des pénétrations réciproques se produisirent de l'une à l'autre, il existe pourtant entre ces deux grands mouvements de l'humanité une différence essentielle : le bouddhisme, né du sentiment de la douleur humaine, a pour objectif suprême d'arriver à la détruire, tandis que le christianisme prêche la résignation aux misères de ce monde, considérées comme ayant été voulues par Dieu en guise d'achat des joies futures du paradis. Les « quatre vérités salutaires », bases de l'enseignement bouddhique, sont de « connaître la souffrance, en étudier les causes, en chercher la suppression et en trouver le remède ». Un homme de cœur et d'intelligence peut-il avoir maintenant un autre idéal ? Peut-il se résigner quand il a compris que l'union des bonnes volontés suffirait à écarter les principales causes de la souffrance parmi les hommes[884] ?
Un autre contraste fondamental entre le christianisme et le bouddhisme provient de ce que les chrétiens, immédiatement après leurs premiers essais passagers de communisme entre disciples juifs, maintinrent explicitement les différences de classes, depuis celle des souverains jusqu'à celle des esclaves. Évidemment, le christianisme contribua à l'émancipation de ces derniers, mais seulement pour son mouvement normal, venu d'en bas : au contraire par ses autorités, par son gouvernement, par le mouvement d'en haut, il travailla à consolider l'esclavage. Bien plus, la foi prêchée par saint Paul, et devenue celle de toute l'Église, crée encore une distinction nouvelle et terrible, celle qui sépare à tout jamais les élus et les réprouvés. Dans le bouddhisme, les condamnations irrémissibles sont écartées : tout ce qui palpite, consciemment ou inconsciemment, jouit d'une parfaite égalité avec tous les autres êtres, par le seul fait de son existence. « Ni supérieurs, ni inférieurs : point d'autres liens que celui de la fraternité universelle ». Nul ne doit s'agenouiller devant aucun, si grand qu'il soit : nul ne se redresse fièrement devant quiconque, même le plus vil. Dans la religion chrétienne, au contraire, il est des hommes pour lesquels il ne faut point prier : il en est qu'il faut maudire à jamais[885].
En définitive, quelle chose peut être dite spécifiquement chrétienne ? Ce fut la doctrine de saint Paul, sa théorie de la Rédemption par la Grâce. Le pécheur est pardonné, justifié, sanctifié par décret spécial qui lui attribue les mérites d'un innocent ; il est absous, non par aucune vertu de sa part, ni même parce qu'il l'aurait demandé, mais parce qu'il plut au divin juge d'en agir ainsi. Ce fut une justice se manifestant par un triple arbitraire, ce fut le règne du Bon plaisir[886].
L'empire romain, grâce à sa majestueuse unité, se prêtait à l'extension d'un culte unique : un seul empereur, une seule loi impliquait l'existence d'une seule foi. Mais il fallait livrer bataille. Le conflit entre les diverses religions d'Orient, qui cherchaient à obtenir la suprématie sur les âmes, se termina en faveur des Nazaréens, dont l'enseignement se confondait sur tant de points avec la philosophie grecque ; toutefois, il restait à l'adapter parfaitement au milieu des institutions et des mœurs : ce qu'elle ne pouvait changer, elle était bien tenue de l'accepter. Et tout d'abord, comment s'y prendre pour établir des relations normales avec le gouvernement ?
Une première génération de révoltés pouvait bien entrer en lutte, confiante dans les promesses de son prophète ou de son dieu, et l'on vit, en effet, de nombreuses communautés chrétiennes se constituer librement sans se conformer aux lois : c'est qu'on s'attendait à la prochaine fin du monde : les fidèles ne doutaient point de l'accomplissement des prédictions annoncées. Le ciel allait se déchirer et la terre s'entr'ouvrir ; toutes choses visibles allaient disparaître en un immense incendie, puis, après le grand fracas de la mort universelle, le jugement dernier allait être prononcé sur tout ce qui vécut. À la veille du cataclysme suprême, qui devait engouffrer à jamais tous les méchants, il était facile de répondre fièrement : « Plutôt désobéir aux hommes que de déplaire à Dieu ! »
Mais le jour de la grande colère qui devait réduire la terre en poudre se faisait attendre d'année en année et de décade en décade, tandis que les empereurs continuaient de trôner dans Rome. Il importait donc de procéder avec prudence pour ne pas risquer immédiatement sa liberté ou sa vie, car une foule, même élevée au-dessus d'elle-même par une idée morale ou par un fanatisme collectif, ne se compose jamais en entier d'hommes risquant héroïquement leur existence : la plupart font effort pour la conserver en cherchant des accommodements entre leur conscience et la nécessité des temps. Aussi l'Église proclamait-elle bien haut son respect pour les autorités qui « tiennent le glaive en main » ; tout fidèle aimait à se déclarer strict observateur des lois, sujet obéissant des maîtres. Néanmoins, elle ne put éviter les persécutions, puisque, inspirée par l' « esprit de Dieu », elle visait nécessairement par cela même à la domination absolue et se trouvait en conflit avec une autre puissance souveraine, celle des empereurs : elle cachait ses desseins, mais par son humilité même elle en préparait la réalisation. Si la « folie de la croix » avait animé tous les confesseurs de la foi chrétienne, ainsi que nous le racontent les martyrologes, rédigés longtemps après, lorsque le christianisme était, à son tour, devenu la religion dominante, le pouvoir aurait procédé contre eux par une extermination méthodique, et jamais Tertullien n'eût eu l'occasion de lancer son apostrophe fameuse sur la présence des chrétiens dans toutes les parties de l'Empire, dans les armées, les prétoires et les palais. S'ils avaient pu se glisser partout, c'est que partout ils s'étaient accommodés à des institutions réprouvées par leurs convictions intimes ! Sauf en quelques périodes exceptionnelles, les sujets chrétiens n'eurent donc pas à subir l'oppression systématique des grands, et les persécutions qui se produisirent furent plus déterminées par des haines de race ou de classe que par des dissensions religieuses. Dans les armées, ce fut comme chefs de légions, et non en leur qualité de dépositaires de la foi et de régulateurs des cérémonies religieuses que les empereurs ou leurs lieutenants en vinrent à sévir contre les chrétiens : lorsque des soldats, professant le nouveau culte, refusaient de sacrifier aux enseignes et aux aigles, les propres dieux du grand corps militaire, ils se trouvaient dans une position analogue à celle de recrues anarchistes refusant dans une armée actuelle le salut au drapeau[887].
L'adaptation, ou, du moins, un certain assouplissement aux mœurs nationales dans chaque partie de l'empire était tout aussi indispensable au christianisme que la faveur ou la tolérance du pouvoir. Cette évolution ne manqua donc pas de se faire. Tout d'abord, le christianisme, prenant sa forme définitive, se présenta de manière à se faire très acceptable aux yeux de la société romaine. Bien que la plupart de ses membres fussent des pauvres, des humbles, des esclaves et fils d'esclaves, ils se dégagèrent bien vite de leurs premières pratiques de communisme qui les rendaient suspects aux marchands et fournisseurs de toute espèce et qui avaient été probablement la cause du premier « martyre de la foi » : si la multitude fanatique des Juifs lapida le « diacre » Étienne, c'est précisément parce qu'il était le gérant, le personnage le plus en vue de la petite communauté chrétienne qui visait par l'association des forces à saper les bases de la société « traditionnelle ». Les chrétiens apprirent bientôt à ne pas soulever contre eux la colère des petits marchands. Lorsque l'apôtre Paul, prêchant à Éphèse, voulut entraîner la foule vers un dieu nouveau, ce furent les industriels intéressés qui s'ameutèrent contre lui, surtout les orfèvres, « fabricants de petits temples en argent dont ils tiraient toute leur subsistance ». Ils vivaient du culte de la déesse locale et c'est pour sauver leur pain quotidien qu'ils hurlèrent de concert pendant deux heures : « Grande, grande est la Diane des Ephésiens ! »[888] Trois cents ans plus tard, les industries étaient changées, mais l'esprit de lucre était bien resté le même, car les conciles ayant proclamé que la Vierge Marie garderait son titre de « Mère de Dieu », et que les médailles portant ce nom auraient toujours leur caractère de sainteté, le peuple d'Éphèsc fut rempli de joie et dans les rues on se précipitait aux pieds des évêques pour embrasser leurs genoux[889].
L'organisation intime de l'Église se modela aussi sur celle de l'Empire ; les successeurs des apôtres se firent prêtres et peu à peu la hiérarchie s'établit parmi les évêques, les prêtres et les simples catéchistes : les fidèles durent s'habituer à l'obéissance, et les agapes fraternelles des premières années d'amour et d'enthousiasme furent abandonnées sous prétexte de scandale. Tant que les croyants étaient égaux et constituaient l' « assemblée », ils mangeaient volontiers en commun : dès que l'Église eut des surveillants et des maîtres, on dut s'asseoir à des tables différentes. Les prêtres se distinguèrent du commun des convertis et prirent leur nourriture à part : même leurs aliments acquirent un caractère divin, convenant à des êtres devenus sacrés. C'est ainsi que, dans l'Église catholique, la « cène », que l'on s'imagine d'ordinaire avoir eu pour modèle la Pâques de Jésus avec ses disciples, se trouva reproduire beaucoup plus exactement le repas sacré des prêtres mazdéens. Le prêtre du Christ boit la liqueur de la vigne devant les fidèles, de même que le *dajondaj* buvait la sève du homa : il avale l'hostie, de même que son prédécesseur iranien prenait le *daroun,* rondelle de farine également cuite sans levain[890].
Une des causes assignées par Tacite au relâchement du lien national et à la décadence de la personnalité romaine, l'affluence des barbares à Rome, eut certainement une importance capitale : l'histoire a fourni des exemples fréquents et continue à en fournir. Les étrangers changent rapidement la vie d'une agglomération urbaine, même lorsqu'ils sont encore loin d'égaler en nombre les habitants d'origine locale, car poussés par l'amour des aventures ou quelque ambition tenace, ils l'emportent d'ordinaire sur les indigènes par l'énergie des passions et la puissance de la volonté. Lors de l'arrivée de l'apôtre Paul à Rome, on y compte déjà 20 ou 30 000 Juifs, et les chrétiens se mêlant parmi eux aux adorateurs de l'ancienne foi, des luttes éclatent sans cesse, en sorte que l'empereur Claude lance contre eux un décret d'exil collectif. Mais ils reviennent, et la propagande, l'ennui du présent, le désir du mieux doublent, décuplent leurs multitudes. Par les idées, les traditions, les désirs et les haines, les Juifs christianisés et les Gentils de toute race ayant accepté la foi du Christ devinrent complètement étrangers à la religion de la cité romaine, si bien qu'on put les accuser, avec quelque vraisemblance, d'avoir allumé, sous Néron, ce terrible incendie qui des 14 quartiers de Rome en détruisit complètement trois et ne laissa de sept autres que des murailles noircies. Le fait est que la foule, persuadée de la culpabilité des chrétiens, applaudit à leur supplice dans les jardins de Néron. Si nul incendiaire ne se trouva parmi ces hommes qui prédisaient constamment la destruction de Rome comme le préliminaire de la venue du Christ-Rédempteur et du commencement du nouvel âge d'or, le « Règne de mille ans », du moins devaient-ils se réjouir de cet événement dans lequel ils voyaient l'accomplissement des prophéties, et cette joie du triomphe éprouvée d'avance ne pouvait manquer de les faire prendre pour des complices. Aux temps de lutte, on se contente souvent d'une preuve de complicité « morale ».
Dès la fin du deuxième siècle après la naissance de Jésus, le christianisme avait, sinon la forme qu'il présente de nos jours, du moins tous les traits arrêtés qui en faisaient un corps bien défini et dont les modifications se sont, depuis lors, très graduellement opérées. Les chrétiens, qui s'accommodent de leur mieux à la philosophie grecque et aux exigences de la société romaine, se sont nettement séparés des Juifs, leurs initiateurs : désormais « la haine la plus sombre s'est allumée entre la mère et la fille »[891].
L'exécration mutuelle prit des proportions d'autant plus grandes que l'origine des chrétiens était incontestablement judaïque : les Juifs, restés fidèles à leur foi, voyaient des renégats, des blasphémateurs dans les chrétiens, et ceux-ci considéraient les Juifs comme les bourreaux de leur dieu. Entre les deux frères ennemis, l'inimitié devint sans bornes. Ce fut longtemps coutume, dit la légende, de mettre dans le cercueil d'un fils d'Abraham quelques cailloux, afin qu'il pût les jeter contre « le fils du charpentier » s'il avait l'occasion de le rencontrer sur les chemins d'outre-tombe. C'était là tout le bagage du mort, avec quelques pièces de monnaie et le bâton de voyage sur lequel il devait s'appuyer pour « monter » à Jérusalem. On accusait, on accuse encore les Juifs de méfaits plus graves, puisque souvent l'opinion leur attribua le meurtre d'enfants chrétiens dont le sang devait servir à la préparation du pain de la Pâque. Il est curieux que cette accusation soit précisément une vieille arme employée jadis par les païens contre les chrétiens eux-mêmes[892]. Les calomnies féroces sont de tous les temps et servent à tous les partis. Qu'il y ait eu de part et d'autre des scélératesses commises, infanticides et autres, on ne saurait en douter, mais il est non moins certain qu'elles furent surtout le fait des chrétiens, puisque ceux-ci ont presque toujours disposé de la force et furent les persécuteurs.
Durant le IIIe siècle, on voit de nouvelles églises surgir en Italie, dans l'Espagne méridionale, ainsi qu'en Sicile et en Tripolitaine. Quant aux Gaules, si l'on excepte Lyon qui eut une église en l'an 168, il n'y avait encore au milieu du IIIe siècle aucune trace sérieuse de christianisme ; en réalité l'évangélisation y date de saint Martin (Remy de Gourmont).
Tandis que le christianisme divorçait violemment d'avec les Juifs, il se substituait aux anciens cultes païens autant que le permettait la rigidité des dogmes : le clergé reconstitué s'occupait maintenant d'introduire de l'ordre dans le chaos et d'interpréter toutes choses au mieux de son intérêt. Il a fait un choix entre les Évangiles canoniques et les autres, rejetés comme « apocryphes », bien que de valeur sensiblement égale quant à l'authenticité des faits que racontent ces livres[893] ; le Nouveau Testament est clos. Ayant arrêté l'émission de la « parole divine », l'autorité ecclésiastique n'a plus qu'à en fixer le sens, à en expliquer les passages obscurs, à en concilier les contradictions. Dans le tourbillon des commentaires, dans le conflit des opinions qui ont été successivement présentées et qui s'entre-heurtent de part et d'autre, il s'agit de choisir ce qui sera l'orthodoxie et ce qui sera l'erreur. Du moins pourra-t-on créer l'apparence de l'unanimité et cacher les divergences sous des phrases sacramentelles et convenues.
L'unité de foi avait été proclamée. « Un seul Dieu en trois personnes » ! Tel était le dogme : mais la vérité est que les anciens cultes locaux se maintinrent sous des noms différents et avec les modifications indispensables rendues nécessaires par le changement du milieu. Les rites changèrent quelque peu, certaines cérémonies tombèrent en désuétude, tandis que d'autres, importées ou formées sur place, finirent par l'emporter ; çà et là, des révolutions brusques se produisirent à la suite d'invasions, de migrations, de guerres civiles, mais dans l'ensemble il y eut transition graduelle d'un culte à l'autre culte. Nombre de saints, tels saint Hermès ou saint Éleuthère, furent créés par la simple introduction des appellations d'anciennes divinités dans le rituel de l'Église. Les trois personnes de la Trinité, dont il était absolument impossible à l'esprit humain d'accepter la définition théorique les représentant comme de purs esprits, égaux en puissance, également infinis dans le temps et dans l'espace, prirent une réalité tangible aux yeux des fidèles, de manière à se superposer aux grands dieux d'autrefois. Ici, Dieu le Père remplaçait Jupiter ; là, Dieu le Fils succédait à Mithra, à Bacchus, à Phœbus Apollon ; quant au Saint-Esprit, il était par définition d'essence trop subtile pour se concrétiser en un dieu populaire. Et si le culte de la Vierge prit une telle importance dans la religion catholique, si Marie, la « Mère de Dieu », finit même par constituer le quatrième terme de l'être multiple et un, bien que tous les récits miraculeux à elle attribués dans les Évangiles apocryphes eussent été rejetés du canon des Écritures dans les premiers temps de l'Église[894], si même, en certaines régions de la chrétienté, le culte de l'épouse du charpentier l'emporta sur celui de Dieu, c'est que les antiques adorations s'étaient perpétuées. Il fallait une héritière aux déesses païennes d'autrefois. Les Aphrodite et les Artemis, les Démêter et les Pallas Athéné avaient longtemps gardé les hommages des fidèles ; elles continuèrent de les recevoir, quoique sous d'autres noms, et même elles ne perdirent point les vocables par lesquels le peuple les avait invoquées : ce furent toujours les Panagies ou Saintes par excellence, les « Notre-Dame » et les « Bonne Mère ». Sans doute l'Église, changeant officiellement les dieux et la hiérarchie céleste, ne se laissa point aller à voir mille déesses antiques dans l'auguste Mère de sa liturgie, mais les adorateurs s'adressaient chacun à la puissance différente, à la déesse spéciale qui s'était réservé telle ou telle part de gouvernement dans les affaires humaines : les fils invoquaient la patronne qui avait secouru leurs aïeux.
De même que les dieux, les symboles religieux s'étaient également conservés et ne se modifièrent que par lente évolution. Ce que les écrivains indiquaient naguère comme des symboles particuliers à la religion du Christ lui avait été transmis par les cultes païens. La lampe du feu solaire éternel brûlait dans les temples de Minerve, d'Apollon, de Jupiter, comme elle brûle dans ceux de la Vierge ; la vapeur de l'encens flottait autour des statues de dieux comme elle monte de nos jours vers le saint ciboire. Minerve, comme Marie, avait des zélatrices et leur faisait distribuer le pain bénit. Les prêtres avaient également leur tonsure et se livraient aux mêmes balancements de corps et génuflexions. Les tombeaux des premiers martyrs eurent une décoration purement mythologique : les chrétiens avaient tout accepté de leurs devanciers païens, les victoires, les amours, les Dioscures, Icare, Psyché, mais en leur donnant peu à peu une signification différente. Orphée, le chantre divin, se transforma aux yeux des fidèles en la personne auguste du Christ, le fils de Dieu. Représenté d'abord au milieu d'animaux qu'il charme par le son de sa lyre, il finit par n'avoir plus qu'un seul agneau pour auditoire ; il s'identifie avec le bon Pasteur, et finalement la symbolique chrétienne le figure sous la seule forme de l'agneau : l'évolution est accomplie[895].
Cette religion des prolétaires révoltés qui débuta, au cri de l'apôtre Paul, par la destruction des livres et des œuvres d'art resta longtemps fidèle à ses origines par sa haine de la science, toujours qualifiée de « fausse » et de « prétendue », et par son impuissance à se manifester sous une forme artistique, autre que la véhémence oratoire. Les premiers poètes chrétiens sont d'une lamentable médiocrité. Les sculpteurs chrétiens deviennent très vite incapables de reproduire décemment les formes humaines. Bientôt ils ne figurent même plus de grossières effigies : ils se contentent de représenter vaguement des colombes ou de tailler des monogrammes du Christ, ils finissent par ne plus savoir sculpter que la croix : l'ignorance des artistes, leur impuissance se résume pour ainsi dire dans l'incessante reproduction de ce symbole. « La barbarie dans l'art précéda les barbares »[896]. D'ailleurs le christianisme avait été, dès l'origine, aussi contraire à la figuration de la force humaine que plus tard le fut l'Islam ; il observait à cet égard le précepte de Moïse qui condamnait la pratique de « tailler des images ». Les rigoristes répétaient volontiers que Jésus avait été laid, condamnant ainsi en sa personne le culte de la beauté ; plus tard, lorsque la vénération religieuse se porta vers la mère de Jésus, les fidèles qui s'opposaient à cette idolâtrie professaient également que la Vierge avait été choisie spécialement parmi les humbles et les laides. Au commencement du IVe siècle, Eusèbe, l'un des plus illustres pères de l'Église, réprouve comme profane le désir de posséder de « saintes images », et jusqu'en plein moyen âge, des docteurs autorisés, des conciles condamnent l'art et les artistes[897]. Les anciennes coutumes funéraires s'étant maintenues comme toutes les autres habitudes sociales, les images que l'on reproduisait sur les tombeaux des chrétiens devaient par cela même être empruntées à l'art païen : les artistes des catacombes continuaient les peintres de Pompéi. L'art dit chrétien fut en réalité purement païen jusqu'à l'époque où l'hérésie força les portes de l'Église, et dans cet art qui lui servait de nourriture, il ne prenait que ce qui était vieilli et corrompu. Les chrétiens n'imitaient que des imitations et ne copiaient que des copies.
De même toutes les connaissances et raffinements de l'esprit furent méprisés par les néophytes. L'éducation, même celle des chrétiens, était forcément païenne, puisque ceux qui professaient la « folie de la croix » étaient des ignorants. L'école restait ainsi d'une façon indirecte l'ennemie du christianisme : elle contraria longtemps la religion nouvelle, de même que, de nos jours, l'éducation catholique subjugue encore les enfants des penseurs libres. Institutions, mœurs, langage, la vie entière était imprégnée de l'esprit du passé et pénétrait, transformait le christianisme, même quand celui-ci eut conquis le pouvoir matériel. Étouffés par le régime politique, les citoyens n'avaient plus de vouloir ni de franchise, et leurs arts avaient perdu la sincérité de l'expression, la littérature était devenue rhétorique et formule convenue, la pensée n'était plus qu'un reflet et la philosophie avait cédé la place aux rêveries mystiques.
L'infériorité patente des chrétiens au point de vue de la science, de la poésie, des arts plastiques contribua pour une part à fortifier chez les conservateurs romains le sentiment de mépris qu'ils éprouvaient à l'égard de la religion nouvelle, déjà tenue pour honteuse à cause de son origine orientale et du milieu dans lequel se recrutaient ses adeptes, esclaves, affranchis, prolétaires et pauvres pécheresses. Et pourtant cette origine populaire, avec toutes les conditions d'un pareil milieu, fut précisément ce qui permit au christianisme de se développer et de triompher à la longue, en dépit de l'aversion que les raffinés de la civilisation gréco-romaine lui témoignaient. Certes, les nobles stoïciens, qui se tenaient à l'écart de la société corrompue d'en haut et qui tâchaient de vivre conformément à leur bel idéal avec les rares amis qui les comprenaient, formaient un groupe admirable, contrastant avec la multitude ignorante et envieuse des chrétiens. Religion de tête, le stoïcisme avait beau exalter la pauvreté, glorifier l'esprit de sacrifice, élever le dur labeur au-dessus de la richesse et des plaisirs, exiger la « charité » du cœur qui cherche à se faire pardonner le bienfait, le peuple resta sourd à cet enseignement, auquel manquait la sanction grossière et traditionnelle des récompenses et des peines. Le stoïcisme était trop sincère et trop pur pour promettre de placer ses fidèles à la droite de Dieu et pour attirer à soi les cruels et les vindicatifs en imaginant un enfer « dont le feu ne s'éteint point »[898].
Mais si la foule ne comprenait pas le stoïcisme, celui-ci montrait bien le même aveuglement, il ne discernait pas la force qui entraînait les masses populaires vers un nouvel idéal ; il ne croyait assister qu'à une dispute entre sectes judaïques[899]. Cette aristocratie de la pensée méprisait l'ignorance, dédaignait les passions, les enthousiasmes et les haines, elle ne savait point descendre dans le peuple, et c'est à juste titre que celui-ci ne la distinguait pas de la tourbe des jouisseurs ; pour autant qu'ils ne s'ignoraient point, stoïcisme et christianisme se détestaient. Combien s'écoulèrent de siècles avant que fût possible une synthèse entre des éléments si divers et que la raison éclairée considérât l'humanité entière comme véhicule !
Le christianisme, sous ses diverses formes, et notamment celle qui, après avoir triomphé, prit le nom d'orthodoxie, continua donc de se propager dans les masses profondes des nations réunies sous le pouvoir de Rome. A mesure que l'unité semble se faire plus solide par l'achèvement des rayons routiers entre Rome et tous les points stratégiques du pourtour de l'empire, à mesure que le nombre des citoyens s'accroît, au point d'englober, dès le commencement du IIIe siècle, tous les hommes libres, le désordre moral produit par la différence des cultes, des idées, des ambitions se généralise dans toutes les parties du monde romain. Le pouvoir central, représenté par l'empereur, ne peut donc plus s'appuyer sur le consentement universel des sujets, ceux-ci sont désormais divisés en nations et en classes qui s'entre-haïssent : pour les maintenir en troupeau docile, il faut se servir de l'armée comme principal instrument du règne. Peu d'années après le gouvernement pacifique des Antonins, Septime Sévère, victorieux de deux puissants compétiteurs, profita de ses victoires pour réorganiser complètement l'armée en constituant un corps de prétoriens choisis parmi toutes les légions et principalement parmi celles qui avaient tenu garnison dans les provinces orientales de l'empire : les noms transmis indiquent surtout cette origine[900].
Évidemment Septime Sévère avait constitué une force militaire sur laquelle il pouvait personnellement compter, soit dans les guerres civiles, soit dans les guerres étrangères ; mais ces prétoriens qui lui étaient dévoués et qui l'eussent volontiers servi contre Rome elle-même, puisqu'ils n'étaient Romains que de nom, devenaient d'autant plus dangereux pour les citoyens et pour l'ensemble de la nation ; quand ils n'eurent plus à dépenser leur force dans les guerres extérieures sur les frontières du Rhin, du Danube et de l'Euphrate, ils l'employèrent à brigander à travers les provinces et à se disputer Rome comme une proie : on vit, au milieu du IIIe siècle, jusqu'à trente candidats — les trente tyrans — soutenus par autant de groupes militaires distincts, se disputer l'empire.
Cette division profonde, essentielle, entre Rome et son armée avait déjà commencé sous la République. De nombreux barbares, enrôlés parmi les soldats par les triumvirs, avaient reçu le titre de citoyens et pris part aux grandes distributions de terres dans les campagnes de l'Italie septentrionale. Tandis que les étrangers entraient dans l'armée, les Romains en sortaient. Les jeunes gens de Rome, puis ceux des villes italiennes avaient profité de leurs privilèges pour s'exempter du service militaire : ils se contentaient de la gloire de leurs aïeux et se gardaient bien d'en conquérir pour eux-mêmes[901]. C'étaient les gens de la campagne qui prenaient le glaive en main et qui finissaient par devenir les maîtres. Il n'y avait plus de Romains proprement dits parmi les prétoriens qui nommaient et renversaient les empereurs et traitaient la « ville éternelle » en cité conquise[902].
Sous Dioclétien, les soldats ne sont plus même des sujets de Rome, ce sont des mercenaires recrutés en dehors des limites de l'empire : les barbares, futurs conquérants, sont ainsi introduits par le souverain lui-même, et l'on s'étonne qu'ils soient restés si longtemps sans employer pour leur propre compte la force dont ils étaient investis. La vénération de la sainte Rome les retenait dans l'exercice de leur pouvoir.
La nation, que son impuissance même avait fini par désintéresser complètement de ses propres destinées politiques, n'avait plus de passion que pour les jeux sanglants du cirque. L'art dans le meurtre, tel était devenu le raffinement par excellence, et la tourbe romaine, avide de spectacles, en discourait savamment : tuer un homme avec élégance menait à la richesse et à la gloire, comme le fait aujourd'hui coup d'épée planté d'un air distrait dans le cou d'un animal par l'infaillible main du torero. Les princes qui assistaient sans intérêt aux jeux du cirque devenaient rapidement impopulaires, et si les chrétiens restèrent si longtemps abhorrés par la foule romaine, c'est qu'on leur attribuait l'idée d'abolir les spectacles sanglants ; on pensait que s'ils arrivaient au pouvoir ils resteraient fidèles à leurs principes, comme si la conquête du trône n'avait pas toujours pour effet de consolider les abus. Le fait est qu'après le triomphe de la « croix », les empereurs chrétiens se gardèrent bien de toucher aux horribles fêtes ; celles-ci se maintinrent jusqu'à la destruction de l'empire, et même plus longtemps, au moins jusqu'au règne de Théodoric[903]. Encore nous dit-on qu'il fallut l'initiative d'un moine révolutionnaire pour mettre un terme aux combats de gladiateurs : un certain Telemachus, Africain d'origine, se précipita dans l'arène pour séparer les combattants : il fut tué, mais l'institution avait reçu le coup de grâce[904].
Le besoin de voir souffrir était devenu tel que tout drame devait être non pas figuré mais réalisé matériellement. Pour rendre quelque intérêt au vieux personnage d'Hercule sur le mont Œta, il fallait aux Romains blasés que l'on brûlât un condamné à mort sur un bûcher véritable. Quand on représentait un procès suivi d'un supplice, le principal personnage du drame était remplacé par un sosie que l'on mettait réellement en croix et qui réjouissait le peuple du spectacle de son agonie. Le pur caprice suffisait quelquefois à déterminer des massacres sans autre excuse que le dilettantisme de l'art pour l'art. Ainsi, lorsque Caracalla, le ϰοσμοϰράτωρ ou « maître du monde » que célébraient bassement les inscriptions des temples d'Alexandrie, prit plaisir pendant plusieurs jours et plusieurs nuits à faire massacrer la population qui l'adulait, il n'avait d'autre motif que le goût du meurtre, peut-être aussi le ressentiment causé par quelque trait d'esprit, ou bien la conscience intime de sa laideur et de sa lâcheté ; c'était au fond le besoin d'écarter par un forfait sans nom la comparaison qu'il avait établie lui-même publiquement entre sa basse personne, Achille, le plus beau des Grecs, et Alexandre, le plus illustre des conquérants. La vie humaine était si peu de chose que la peste effroyable survenue vers le milieu du IIIe siècle parut un phénomène normal : avec les guerres, les invasions, les tueries, elle emporta, dit-on, la moitié des habitants du monde romain.
D'ailleurs, on peut dire que, même au point de vue matériel, il n'y avait guère plus de Romains dans Rome lorsque les barbares vinrent mettre fin à l'empire. D'abord les généraux vainqueurs avaient ramené des tourbes d'esclaves qui, devenus affranchis, puis citoyens libres, changèrent le sang de la race ; ensuite les spéculateurs, les aventuriers, les lettrés, les savants, tous les chercheurs de fortune vinrent contribuer également à modifier graduellement les éléments ethniques de la population. D'autre part, un mouvement s'était produit en sens inverse : des soldats romains, auxquels on avait concédé des terres dans leurs propres conquêtes, s'étaient établis loin de l'Italie sans aucun espoir de retour : un cercle immense de colonies s'était formé aux dépens du foyer central, de même que les soldats vétérans, les généraux et autres personnages de la classe patricienne avaient quitté Rome pour s'établir dans les provinces comme proconsuls, amenant avec eux tout un peuple de légistes, de scribes et de bas officiers[905].
Pendant cette période critique de l'histoire romaine, la tendance du grand corps œcuménique de l'empire à se diviser administrativement et politiquement en ses deux moitiés naturelles, l'Orient et l'Occident, devenait de plus en plus impérieuse ; le schisme s'était déjà préparé avant la fin de la République, mais à cette époque, la croyance quasi religieuse en la gloire toujours croissante de Rome et la ferveur d'un impérialisme naissant avaient masqué le contraste ; chaque territoire géographique reprenant pourtant peu à peu conscience de son individualité, la fusion devenait de plus en plus difficile entre les éléments divers, et la rupture était inévitable. Il était à craindre que le déchirement se fît à l'avantage de quelque puissance non romaine, comme celle des Arméniens ou des Perses qui menaçaient les frontières orientales, mais le danger se produisit tout à coup en deçà des limites, à moitié chemin du fleuve Euphrate et de la Méditerranée : on vit avec surprise un simple lieu de marché, Tadmor, ou la « Palmeraie », la Palmyre de l'Histoire, devenir une capitale d'empire et balancer la fortune de Rome.
Depuis un temps immémorial, Tadmor était restée ce que la nature l'avait faite, un lieu de rendez-vous pour les caravanes, un centre d'échanges où devaient se réunir les marchands phéniciens du littoral, les négociants de Damas, porteurs des denrées recueillies dans toutes les vallées du Liban et de l'Anti-Liban, les commissionnaires du trafic de l'Euphrate et les acheteurs du Taurus arménien, venus par la vallée du Chapur. Grâce à sa situation entre fleuve et mer, dans le voisinage d'un grand désert, difficile ou même dangereux à traverser, Tadmor était l'étape obligée sur la route la plus avancée vers le sud, parmi toutes les voies de communication naturelles ouvertes d'oasis en oasis. Utile à tous ses voisins, et même, par le rayonnement de son commerce, à tous les habitants de l'immense hémicycle de montagnes qui se recourbe du golfe d'Arabie au golfe de Perse, Tadmor avait donc un intérêt capital à vivre en paix avec tous, afin de ne pas inquiéter les trafiquants et les détourner vers les routes du nord par Haleb et le grand coude de l'Euphrate. Aussi fut-elle, pendant de longs siècles, la ville hospitalière par excellence. Les gens de toute race y étaient cordialement accueillis, et son marché présentait la plus curieuse réunion de types et de costumes. Aucune religion n'en était bannie : on adorait tous les dieux dans Tadmor, et lorsque le culte du Christ eut commencé de se répandre, les nouveaux religionnaires se pressèrent dans l'oasis à côté des Juifs, des adorateurs de Jupiter et de Mithra, des philosophes hellènes sans aucune attache religieuse. La « ville des Palmes » constituait une république, une cité libre, n'ayant que des alliés, n'attaquant personne et par conséquent non obligée de se défendre : elle resta longtemps sans histoire, malgré l'importance des transactions pacifiques dont elle était le centre.
Malheureusement, Tadmor s'était emplie de trésors par l'effet des bénéfices séculaires réalisés sur tout le monde de l'Asie antérieure, y compris Cypre et l'Égypte. En outre, la république commerciale était tombée sous la domination d'un homme de guerre, Odenath, dont les intérêts politiques dépassaient de beaucoup la région de l'Euphrate et de l'Oronte : ce personnage ambitieux profita de ses énormes revenus pour lever de puissantes armées et guerroyer, d'abord pour la plus grande gloire de Rome, sa suzeraine, puis pour son propre compte, comme « empereur », allié, mais rival. Sa femme, connue dans l'histoire sous le nom de Zénobie (Batzebinah), continua les guerres de son mari et ne craignit pas de s'attaquer à l'empire.
Reine d'une cité devenue judéo-grecque, elle eut, dit-on, l'ambition prématurée de faire équilibre au monde occidental et de créer, deux générations avant Constantin, un groupement oriental de provinces « à civilisation et à religion grecques, devançant, par son monothéisme simple, l'arianisme et l'islamisme »[906]. Mais Palmyre, quoique très centrale relativement à la mer et au bassin des deux fleuves Euphrate et Tigre, n'avait pas une situation géographique comparable à celle de Babylone ou de Bysance : il lui manquait un ensemble de terres fertiles et populeuses servant de point d'appui à ses forces militaires ; il suffit de couper les chemins autour d'elle pour la réduire à l'inanition et à l'impuissance[907].
Ce dédoublement de l'empire, qui n'avait pas réussi à des ennemis, était devenu tellement nécessaire que les empereurs mêmes durent le réaliser. D'ailleurs, des signes prémonitoires avaient depuis des siècles indiqué le partage futur des possessions de Rome. L'immense ellipse devait avoir deux foyers. Antoine n'avait-il pas été le maître de l'Orient dans Alexandrie, et, avant lui, César n'avait-il pas songé à transporter dans cette ville, ou bien à Troie, la capitale du monde romain ?[908] Trois siècles après, sous le règne de Dioclétien, le travail de dissociation était déjà tellement avancé que cet empereur, génie administratif de premier ordre, avait pris les devants en divisant lui-même l'immense agglomération de ses territoires en quatre segments, énormes déjà, deux gouvernés par des Augustes et deux soumis à des Césars, ayant rang d'empereurs mais de dignité secondaire. En même temps, il voulut soustraire le pouvoir absolu au reste de puissance que pouvait encore exercer la tradition romaine, puisque, pour remanier l'empire à nouveau, il fit choix de deux capitales en dehors de Rome découronnée, Milan, dans la moitié occidentale de l'empire, et Nicomédie, dans la moitié orientale. Son œuvre toutefois ne fut que provisoire ; chaque empereur ne pouvait que tendre à la domination sans partage et l'unité nominale fut rétablie, pour un temps, après la victoire d'un des successeurs de Dioclétien sur les autres copartageants de la dignité impériale.
Constantin fut le plus fort : il se trouva soutenu par une puissance qui donna soudain à l'empire un regain de cohésion et d'unité. Cette puissance fut la religion chrétienne, plus unie et plus solidaire dans ses manifestations que ne l'étaient, de l'Euphrate à l'Océan, les divers cultes païens, policés et barbares. D'ailleurs, il ressort nettement de la lecture des auteurs du temps que la lutte de laquelle sortit la proclamation du christianisme comme religion d'État n'eut aucun caractère religieux : les deux antagonistes, Constantin et Maxence, n'avaient d'autre objectif que la domination politique du monde. Nulle discussion théologique n'avait eu lieu entre les empereurs ennemis : l'un et l'autre n'avaient eu recours qu'aux prêtres. Maxence, très effrayé de l'avenir, avait consulté les oracles, conformément aux anciens rites ; Constantin, non moins anxieux, et sachant que son adversaire s'était assuré l'appui des divinités païennes, devait faire appel à de nouveaux dieux. La magie de ces derniers fut la plus efficace[909].
Sous Dioclétien, l'empire était partagé en douze diocèses, gérés chacun par un vicarius, cette division ne fut que peu modifiée par la suite. Quant aux provinces, leur nombre ne cessa de s'accroître pendant toute la durée de l'empire romain. Il y en avait 29 à la mort d'Auguste, 42 à la mort de Marc-Aurèle, 96 sous Dioclétien, 120 sous Honorius (Paul Guiraud).
Toutefois Constantin, dont les légendes catholiques ont fait un ardent champion de la foi chrétienne, n'était pas très rassuré, ne sachant s'il avait avec lui l'élément le plus fort. Comme par un phénomène de mécanique et sous l'empire de lois analogues, les deux formes religieuses, paganisme et christianisme, en conflit l'une avec l'autre, se trouvèrent pendant une certaine période en état d'équilibre, et de subtils politiciens, tels que Constantin, pouvaient se demander avec hésitation laquelle des deux finirait par triompher. C'est alors que, par crainte de l'avenir, on en vint, de part et d'autre, à demander pour tous les croyants pleine liberté de pensée et de foi. L'idée de tolérance germa dans quelques esprits prudents, et l'on entendit jusqu'à des empereurs prononcer des paroles qui sont vrais propos d'anarchistes : « Personne n'en doit gêner un autre, et chacun doit faire comme il l'entend ». Ainsi s'exprimait Constantin lorsqu'il avait déjà vaincu les païens par le symbole de la croix, mais en pleine connaissance de la puissante force d'inertie qui restait à ses adversaires.
Lorsque son pouvoir fut enfin consolidé, il prit bien soin d'être en même temps le grand maître des deux religions ennemies, comme un souverain moderne duquel prêtres, pasteurs et rabbins dépendent administrativement les uns comme les autres et lui doivent au même titre prières, bénédictions et actions de grâce. Constantin sut tenir en balance les craintes, les espérances et les rivalités jalouses de ses sujets païens et chrétiens, conservateurs et novateurs. Ainsi, dans la même année, il publia deux édits dont l'un ordonnait la célébration du dimanche, tandis que l'autre recommandait la consultation régulière des auspices. Et le dimanche se trouvait être en même temps le « jour du Seigneur » et le « jour du soleil », *Dies solis, sunday*. Constantin éleva des églises, mais, avec une générosité pareille, il reconstruisait et enrichissait les temples. Il faisait frapper des médailles en l'honneur de Jupiter et d'Apollon, de Mars et d'Hercule et ne négligea point son devoir de fils reconnaissant qui lui ordonnait de faire monter son père Constance au rang des dieux.
Il ne s'agissait donc que d'établir l'alliance entre le trône et l'autel : mais quand le christianisme devint la religion vraiment dominante et que l'observance de l'ancienne foi fut presque un acte de révolte, quand les souverains crurent pouvoir disposer de la force sans ménagement aucun, ils tinrent le langage qui leur était dicté par les saints docteurs de l'Église : « Déracinez de la terre celui qui sacrifie aux dieux. Il est défendu d'avoir aucune pitié pour lui : il faut le lapider, le mettre à mort, quand ce serait ton frère, ton fils et la femme qui dort sur ton sein » ! C'est ainsi que le pieux Firmicus Maternus exhorte à leurs devoirs de persécuteurs consciencieux les fils de Constantin[910]. Et saint Augustin, le docteur par excellence, en arrive également à parler du « glaive des justes lois » contre l'erreur et à dresser le terrible code en vertu duquel les inquisiteurs brûlèrent plus tard les hérétiques en toute tranquillité de conscience.
Ce droit de punir le païen et le schismatique, tous les deux ennemis du dieu des orthodoxes, appartient sans doute à ceux-ci puisqu'ils s'imaginent obéir aux ordres précis venus d'en haut, et ce droit devient facilement un devoir ; mais il convient surtout aux maîtres de se venger des persécutions d'autrefois, des terreurs de la veille. « Le Seigneur est jaloux et vindicatif », de même aussi les troupeaux de ses fidèles. « Bienheureux seront les saints, nous dit un des leurs, Thomas d'Aquin, puisqu'ils auront la joie de voir les souffrances des damnés ». Les enseignements de l'Évangile et les commentaires de ses interprètes sont formels à cet égard. Même le doux Jésus parle dans ses paraboles comme le ferait un despote d'Assyrie : « Tout arbre qui ne produit pas de bons fruits doit être coupé et jeté au feu ». — « Lancez le serviteur inutile dans les ténèbres de dehors : là il aura des pleurs et des grincements de dents ». — « Amenez ici les ennemis qui n'ont pas voulu que je régnasse sur eux et tuez-les devant moi ». — « La véritable pitié, c'est d'être impitoyable » ! ajoute saint Jérôme[911].
Les persécutions furent beaucoup moins appliquées à des ennemis païens qu'à des frères en la foi, rivaux pour la conquête du pouvoir. La première loi édictant la mort pour hérésie fut promulguée par Théodose contre quelque secte des manichéens : c'est le premier texte dans lequel il soit fait mention de l'Inquisition de la Foi[912]. De loin, les disputes théologiques paraissent avoir été inspirées seulement par l'ardeur des convictions et la passion de la domination religieuse, mais en regardant les choses de près, on s'aperçoit que d'autres causes furent également à l'œuvre. Or, à l'époque où le christianisme monta sur le trône avec Constantin, les membres du clergé, surtout en Orient, disputaient avec acharnement sur la nature de Jésus Christ : les influences persanes, égyptiennes, judaïques et grecques se croisaient diversement, mêlant à l'infini leurs arguties théologiques : Christ avait-il été créé par son père, comme le professait Arius ? ou bien avait-il existé de toute éternité, égal au Père par son essence ? Ou bien ne l'égalait-il que par la volonté ? Toutes questions qui certainement passionnèrent la foule, mais que celle-ci ne put comprendre. On s'entre-maudit et s'entre-tua, mais sans bien savoir pour quel prétexte, car les raisons vraies n'étaient autres que l'enjeu des richesses et de pouvoir constitué par les propriétés, les palais, les capitaux : les intérêts économiques se cachaient sous un aspect religieux[913]. Pendant plus d'un demi-siècle la lutte se poursuivit avec oscillations diverses : conciles et empereurs décidèrent le pour et le contre, mais la victoire finit par rester au « symbole de Nicée » promulgué par le premier concile, sous le règne de Constantin ; l'opinion d'Arius devint donc une « hérésie » et sa doctrine, bannie de l'empire, ne trouva de refuge, pour un temps, que chez les barbares, Goths, Vandales et Lombards. L'unité de foi fut proclamée dans l'empire : grand avantage pour les maîtres qui voulaient imposer à leurs sujets l'unité dans l'obéissance.
À la même époque, les rois de Perse avaient également obtenu par la persécution l'unité de la foi, du moins en apparence, dans leur religion officielle, le mazdéisme : les manichéens du royaume avaient été condamnés à la prison ou à la mort, peut-être Mani lui-même fut-il écorché vif. C'est ce qu'on appelait le « supplice persan » ; les peaux des suppliciés, emplies d'air ou de paille, étaient destinées à se balancer devant le palais des souverains.
La direction de la foi religieuse, qu'assumait désormais le gouvernement en donnant au culte un caractère officiel, impliquait aussi la direction de la morale : c'est-à-dire que le pouvoir tendait à prendre le rôle d'éducateur. Autrefois, sous la République, les censeurs veillaient à ce que chaque citoyen conformât sa vie aux mœurs générales et aux injonctions de magistrats, incarnation de l'État romain : cinq cents ans après, sous l'administration des fonctionnaires impériaux, alors que le scepticisme avait dissous les anciennes lois morales, les maîtres s'imaginaient qu'ils pourraient en dicter de nouvelles. L'État moderne, avec son prétendu rôle de Providence, se chargeant du bonheur des sujets et leur dictant conduite et pensées, était déjà né avant les Dioclétien et les Constantin. Pour la première fois, sous Vespasien, l'enseignement s'était rattaché vaguement à l'État. Les rhéteurs étaient devenus, sinon des fonctionnaires, du moins des pensionnaires comme sous les Ptolémées. Quintilien notamment avait professé la rhétorique aux frais de l'empereur, Hadrien, Antonin, Marc-Aurèle fondèrent également des chaires pour les grammairiens et les rhéteurs ; Alexandre Sévère bâtit des écoles et donna des bourses aux enfants pauvres, ou plutôt décida que les villes entretiendraient les élèves désignés par elles comme dignes d'une instruction complète. Le premier pas était fait, et de ce mouvement devait découler le système d'enseignement qui prévaut encore dans le monde civilisé.
L'empereur qui s'avança le plus loin dans cette voie et qui à cet égard fut tout à fait un novateur est ce Julien que l'Église chrétienne continue de désigner par le surnom d' « Apostat », parce qu'il représente la réaction des païens lettrés contre la domination des chrétiens ignorants et grossiers. Mais, en réalité, Julien ne cherchait pas à revenir au paganisme antique : chrétien malgré lui, il voulait en instaurer ce qu'il y trouvait de bon et le mêler à une religion de son choix qui eût gardé la forme païenne, quoique la morale en eût été nouvelle. Cette religion est celle que lui-même appelait « hellénisme » et qui eût été en effet complètement grecque par sa philosophie, par sa haute morale. Entraîné par ce projet à réalisation impossible, cet empereur qui désirait le bien, mais qui n'en faisait pas moins le mal, parce qu'il était nanti de cette terrible prérogative du pouvoir absolu, fut le premier qui utilisa la puissante organisation administrative de l'empire pour constituer au profit de l'État l'unité de l'enseignement. Il imposa aux villes l'obligation de lui soumettre le choix des professeurs, puis à ceux-ci il dicta le programme de ce qu'il leur faudrait enseigner et des doctrines qu'ils auraient à écarter. Il leur défendit de professer des opinions différant des croyances populaires. Ainsi l'État devint maître d'école. C'en était fait, et pour longtemps, de la liberté[914]. Cette organisation centralisée de l'enseignement, imaginée contre les chrétiens par le paganisme mourant, devait surtout servir aux chrétiens contre toute hérésie, contre toute nouveauté, contre la liberté même de la pensée, et sert encore à tout gouvernement contre ceux dont il a peur.
Un édit de 870, adressé par Valentinien, Valens et Gratien à Olybrius, préfet de Rome, nous montre dans quel esprit de despotisme fut interprété ce droit d'intervention du gouvernement, considéré comme directeur de l'instruction publique : tous ceux qui voulaient étudier à Rome devaient d'abord apporter au « maître du cens » ou préfet de police les lettres des gouverneurs de province leur donnant permission d'étudier et déclarant leur lieu de naissance, âge et qualités. Après s'être inscrits au cours, ils devaient faire strictement les études indiquées, obéir aux règlements de police sous peine de fustigation, et partir après avoir accompli leur vingtième année : « s'ils négligent de partir d'eux-mêmes, le préfet aura soin de les expédier, fût-ce contre leur gré »[915]. Il ne leur restait plus qu'à supprimer l'initiative des villes et des individus pour l'enseignement. C'est ce que les empereurs bysantins, suivant la logique des idées, accomplirent bientôt après.
Toutefois, le long et savant détour de l'assouplissement parfait des hommes par l'éducation était une méthode trop patiente et trop en désaccord avec le caprice ordinaire et la passion des maîtres pour que ceux-ci ne préférassent pas la méthode plus facile du commandement brutal. Il valait mieux empêcher la pensée de naître.
Ainsi le sagace Trajan, très logique dans sa conception du pouvoir, ne voulut jamais permettre aux ouvriers nicomédiens de fonder une association pour l'extinction des incendies ; c'est que toute réunion de gens intelligents pouvait, d'après lui, entraîner des conséquences bien autrement graves que la destruction de quelques maisons ou de toute une ville[916]. Réprimer, empêcher, interdire, telle est la pratique par excellence des souverains, d'ailleurs très facile à pratiquer, même par les plus inintelligents des maîtres.
En l'an 290, Dioclétien ordonne de brûler tous les vieux livres d'alchimie, afin que les Égyptiens n'apprennent les anciens secrets, cessent de connaître la fabrication des métaux et ne s'élèvent par leurs richesses au-dessus des Romains[917].
Après les victoires de Théodose, qui reconstituèrent en apparence et pour de courtes années l'unité de l'empire, le dédoublement en deux moitiés de l'Orient et de l'Occident s'accomplit enfin d'une façon définitive. C'était à la fin du quatrième siècle de l'ère vulgaire.
Mais les deux moitiés ne représentaient déjà plus en étendue, et surtout en force, l'ensemble du monde romain tel qu'il avait existé sous les Trajan et les Marc-Aurèle. Les barbares avaient pénétré dans l'empire. La nation des Goths, d'ailleurs une de celles qui méritaient le moins ce nom de « barbare » et qui s'était graduellement policée par son contact avec les populations de la Dacie et de la Thrace, s'était avancée au sud du Danube, puis avait franchi les Balkans et livré une bataille victorieuse aux Romains de Bysance, près de la cité d'Andrinople. Leurs cavaliers atteignirent d'un côté la mer Égée, de l'autre la mer Adriatique. Il est vrai que Théodose réussit à barrer la route à cette inondation d'hommes, mais il avait dû faire la part du danger en acceptant les nouvelles conditions économiques, créées par l'irruption des Goths. Il leur avait donné des terres dans l'espérance de les enraciner au sol, faisant ainsi de jeunes et belliqueux pillards autant de soldats laboureurs ; il incorpora aussi dans sa propre armée quarante mille Goths devenus Romains.
Du reste, malgré la décadence dont les témoignages évidents remplissaient d'amertume des citoyens à l'âme haute, la « ville Éternelle », incarnant l'empire, gardait si bien son prestige que même les barbares envahisseurs ne songeaient guère à la destruction de sa puissance ; ils ne voulaient que participer à ses richesses et à sa gloire, mais croyaient à son éternité. Ces étrangers de toutes races englobés dans l'immense étendue du monde romain aspiraient surtout à devenir des citoyens, à faire partie du peuple par excellence. Nulle province anciennement conquise ne tenta de reprendre son individualité politique, nulle antique nationalité ne revendiqua son indépendance pour s'isoler à nouveau de l'œcumène universel. L'empire romain se maintenait par sa masse puissante et par sa majesté, comme un de ces lourds arcs de triomphe qu'élevèrent ses bâtisseurs et qui subsistent encore rongés par le temps. Ce ne sont pas les quelques milliers d'hommes épars dans les Gaules qui auraient pu contenir les populations pendant cinq siècles si la domination du Romain avait été véritablement exécrée, si les fils des vaincus avaient ressenti l'injure de la défaite. Non, si pesante que fut la loi de l'étranger, elle venait de si haut qu'elle paraissait divine. Pour d'humbles sujets sans cohésion, conscients de leur faiblesse, quelle puissance auguste devait émaner du simple nom de Rome, considéré comme le symbole de la force par excellence, presque comme celle du Destin ! Quoi d'étonnant à ce que les peuples de l'amphithéâtre méditerranéen se soient prosternés devant les statues des empereurs et qu'ils aient réellement cru à la divinité de ces maîtres ? C'est le contraire qui eût été difficile à comprendre. L'instinct d'adoration, qui correspond chez l'homme au sentiment de sa propre faiblesse et de son impuissance, ne demande qu'à se produire envers tous les détenteurs de la force, surtout quand elle paraît immuable, comme l'était depuis longtemps la domination romaine. Après la chute de Rome, la révérence superstitieuse pour le saint empire romain dura des siècles, et même elle n'est point encore éteinte.
Cependant toutes les luttes intestines et extérieures finirent par affaiblir le sentiment de l'intangibilité romaine (Fustel de Coulanges) : la conscience nationale disparut chez les citoyens eux-mêmes, quoique survivant encore dans les formules et traditions. Lorsque Bysance remplaça enfin Rome comme centre de la puissance impériale, ce n'est pas la nation romaine, c'est une agglomération de peuples à demi-barbares et se connaissant à peine les uns les autres que les empereurs réunissaient sous leur autorité[918] ; bien que l'idée de l'unité romaine persistât quand même, la scission s'accomplissait sans être voulue. On croyait encore à la persistance de la grande Rome alors qu'il existait déjà deux empereurs avec des intérêts foncièrement distincts. Les deux, de pouvoir et de prestige égaux, n'étaient, pensait-on, que la double représentation de la puissance souveraine considérée comme unique. Vaine illusion, car lorsque Rome fut attaquée, Bysance, qui continuait à avoir son existence propre et ses forces spéciales de vitalité, était devenue cependant incapable d'aider l'empire occidental contre l'ennemi commun.
Le travail de désagrégation, dû pour une si grande part à la pression du dehors qu'exerçaient les peuples immigrants, était déterminé également par des causes intérieures, au nombre desquelles le christianisme était la plus active. La propagande chrétienne dépassait les bornes de l'empire, elle s'adressait aux Goths et aux Vandales non moins qu'aux Romains, et même avec une réelle préférence, car il était plus facile aux évangélistes de convertir les étrangers naïfs que de faire pénétrer la foi dans les âmes sceptiques de civilisés ayant la conscience de l'antique supériorité romaine. Pouvait-on à la fois confesser Jésus et vénérer les héros qui avaient fait la grandeur de la cité ?
De même qu'en naissant le christianisme s'était libéré du cercle étroit de la synagogue juive pour s'adresser aux Grecs et aux Romains, de même il franchissait maintenant les bornes de l'immense empire pour embrasser les multitudes barbares jusqu'aux extrémités du monde : ne connaissant pas les frontières, la religion chrétienne en diminuait par cela même la force conventionnelle et contribuait ainsi pour une certaine part avec la philosophie à développer la notion d'une humanité supérieure à chaque peuple, groupe ou État particulier.
Toute révolution est un phénomène complexe, et cette même religion qui aidait à la ruine de Rome par l'ampleur universelle de son idéal hâtait également la décomposition de la société romaine par l'importance exclusive qu'elle donnait à l'individu. Chaque homme, livré pantelant à la main vengeresse de Dieu, n'avait de commun avec les autres hommes que la solidarité du péché dans la faute originelle, et, menacé des peines terribles de l'enfer, il n'avait d'autre espoir que dans les macérations et la prière.
Chacun devait prendre son propre salut pour objectif essentiel, travailler à chaque instant du jour à libérer son âme. Mais jusqu'au dernier moment il pouvait craindre de ne pas réussir, car, « s'il y a beaucoup d'appelés, il y a peu d'élus ». Tellement personnelle est la recherche du salut que pour plaire à Dieu, il convient même de « haïr » ses parents les plus proches : « Si quelqu'un vient à moi et ne hait pas son père, sa mère, il ne peut être mon disciple »[919]. Si la religion enjoint cependant à l'homme d'aider son prochain, c'est en Dieu et pour l'amour supérieur de Dieu. Entre deux personnes, même entre les époux, la divinité omniprésente reste toujours entière[920].
À la fin de l'empire, le dogme chrétien était arrivé à prendre sa forme définitive sous l'influence du vrai continuateur de l'apôtre Paul, saint Augustin, le théologien qui devait, pendant plus de mille ans, inspirer les orthodoxes catholiques, puis les réformateurs protestants. Du moins dans l'Église d'Occident, la doctrine de cet évêque impérieux se confondit avec le dogme même : tandis que l'enseignement hellénique familiarisait la pensée de l'homme avec la vertu, la religion chrétienne le mit face à face avec la conscience humiliante du « péché originel »[921]. L'homme apprit à ne plus compter sur lui-même, à tout attendre de la Grâce, c'est-à-dire de la volonté capricieuse du maître inconnu et tout-puissant qui siège au delà des nuées. Et, par une frappante coïncidence, l'époque précise à laquelle Augustin proclama la déchéance absolue de l'homme, lui signifiant pour ainsi dire son arrêt de mort, fut également la période de l'histoire où les barbares se chargèrent d'exécuter cet arrêt en ruinant à fond son pays, en détruisant la civilisation locale, en mettant l'Afrique pour des siècles hors de l'histoire[922].
Les condamnés vont toujours au-devant de leur destin. Les Romains de la décadence s'engouent des barbares et souvent cherchent à les imiter dans leurs modes. Les chrétiens surtout, heureux de voir en eux des convertis à leur foi, les donnent en exemple aux Grecs et aux Romains comme s'ils apportaient une civilisation plus haute. De même que Salvien prêche la haine des riches et absout les Bagaudes révoltés mettant la Gaule à feu et à sang, saint Augustin appelle les Vandales pour fonder avec eux la *Cité de Dieu* : il croyait qu'à l'aide de ces barbares d'hier devenus de naïfs et confiants serviteurs de l'Église, il réussirait à fonder une société parfaite, digne d'entrer de plain-pied dans le paradis céleste. Les Vandales se rendirent en effet à son invitation et assiégèrent Hippone (430). Saint Augustin mourut toutefois avant d'assister aux horreurs du pillage.
À cette époque Rome était déjà tombée. L'empire avait pourtant très vaillamment lutté. En 403, le centre de résistance s'était déplacé vers la cité de Ravenne, mieux située que Rome pour repousser les invasions des Visigoths, puisqu'elle était plus rapprochée des passages alpins et qu'elle était défendue par une ceinture de rivières et de marais. Mais ces victoires ne faisaient que retarder l'irruption des multitudes armées. Visigoths, Vandales, Suèves, Alains, Burgondes, tous se dirigeaient vers Rome, restée la capitale quand même. Enfin, en 410, l'attentat depuis si longtemps attendu finit par s'accomplir. Alaric, chrétien lui-même et chef d'une armée de Visigoths chrétiens, s'était présenté devant Rome, et ce fut une noble dame chrétienne qui en fit ouvrir une porte aux massacreurs. Le pape Innocent avait déjà quitté la ville « pour ne pas être témoin de la ruine d'un peuple pécheur, de même que le juste Loth était sorti de Sodome pour échapper à l'embrasement que préparait la Providence ». Après son œuvre de dévastation Alaric trouva chez les chrétiens le panégyrique auquel il avait droit. Paul Orose, disciple de saint Augustin, glorifie ainsi le dévastateur : « Alaric a été l'envoyé de Dieu… Il a été le plus doux des vainqueurs, puisqu'il était chrétien : il a respecté les églises, épargnant les Romains qui s'y étaient réfugiés, il n'a tué qu'en dehors des basiliques, et seulement des idolâtres ; c'était leur lot. »
Quelques années avant la prise de Rome, le même Alaric avait paru devant Athènes, mais il avait résisté à la pression des « hommes impies vêtus de noir » — c'est-à-dire des moines — qui l'exhortaient furieusement à détruire ce « dernier habitacle des démons ». Peut être n'osait-il pas attenter à la splendeur du Parthénon ; moins timide devant Éleusis, il céda aux objurgations de ces mêmes hommes noirs qui l'accompagnaient partout, et leur laissa porter la torche dans l'un des plus beaux temples que l'homme ait jamais dressés. On canonisa ces Érostrates chrétiens[923], mais en dépit du triomphe que célébrait la foi vengeresse, heureuse de voir s'accomplir ses prophéties, la secousse morale produite par la chute de Rome retentit dans le monde civilisé comme un écroulement de toutes choses. Un de ceux qui maudissaient la « Babylone » romaine avec le plus de véhémence, saint Jérôme, s'écria du fond de son couvent de Bethléem, aux confins du désert : « Le flambeau du monde s'est éteint, et, dans une seule ville qui tombe, c'est le genre humain tout entier qui périt !
** Barbares. Notice historique
A la mort de Théodose, ses deux fils se partagèrent l'empire et chacune des moitiés eut dorénavant sa vie propre : Honorius prit l'Occident, Arcadius l'Orient. A Constantinople, les principaux souverains antérieurs à Justinien furent : Arcadius (395-408), Théodose II (408-450), Pulchérie et Marcien (450-457), Léon Ier (457-474), Zénon (474-491, avec interrègne), Anastase (491-518), Justin (518-527).
A Ravenne régnèrent, parfois sur un territoire très restreint, Honorius (395-424) et Valentinien III (424-455), puis se succédèrent rapidement une dizaine de titulaires de la pourpre impériale dont le dernier, Romulus Augustule, fut déposé par Odoacre en 476.
Parmi les généraux nominalement romains, il faut mentionner Aetius, vainqueur à Châlons, puis Boniface, qui appela les Vandales en Afrique et fut tué plus tard par Aetius, enfin Egidius ou Gille, de 457 à 464, défenseur du bassin de la Seine contre les Francs, et son fils Syagrius, qui résista jusqu'en 486.
Nous résumons ici par nationalités les principales dates relatives aux invasions barbares, ainsi que quelques noms de rois ; deux cartes du chapitre précédent et six de celui-ci indiquent ces mêmes mouvements par époque.
Les Huns apparaissent vers 872 sur les bords de la Volga ; on les trouve en 441 dans la péninsule balkanique, dix ans plus tard en Gaule (bataille de Châlons, 451), dans l'Italie septentrionale en 402 : en 453, le corps principal retourne vers les plaines du Don. Attila est leur chef de 427 à 453.
Les Vandales passent le Rhin en 406 avec les Alains et autres peuples ; ils arrivent en Espagne en 410, en Maurétanie en 429, prennent Hippone en 430, puis Carthage et les îles, pillent Rome (455) ; ils sont soumis par Bélisaire en 453. Leurs rois de la période de conquête furent Gonderic (406-427) et Genseric (427-477).
Les Visigoths passent le Danube (375), ils sont vainqueurs à Andrinople (378), puis entrent en Grèce (395). Battus à Pollentia (403), ils prennent Rome (410), occupent Toulouse (412) et Barcelone (417). Alaric les conduit de 395 à 410, puis Athaulf (410-415), Vallia (415-420), Theodoric Ier (420-451) et Theodoric II (453-465). Eric (465-484) mène la puissance visigothe à son apogée : Limoges est occupée en 471, l'Auvergne en 475, Arles en 480. Après lui vinrent Alaric II (484-507), tué à la bataille de Vouillé, Amalaric (507-531), Reccared (586-601), etc.
Les Ostrogoths restèrent sous la tutelle des Huns jusqu'en 451, puis, commandés par Theodoric dit le Grand (474-526), ils traversent l'Orient, prennent Ravenne (493) et l'Italie. À Theodoric succèdent Athalaric (526-534), puis, entr'autres, avant la conquête fugitive de l'Italie par les généraux de Justinien, Vitigès (536-540) et Totila (541-552).
Francs. Chlodio (428-448) prend Tournay en 431, Clovis (481-511) est vainqueur à Soissons (486), à Tolbiac (493 ?), à Strassburg ? (496), à Dijon (500), à Vouillé (507). De l'histoire fastidieuse des princes mérovingiens, bornons-nous à rappeler le partage de 511 et celui de 561 à la mort de Clothaire ; pendant deux cents ans encore, la famille occupe le trône, jusqu'en 702, mais dès 638, elle ne possède le pouvoir que nominalement.
|| — | Ère vulgaire
| Paul (saint), ermite de la Thébaïde | 228341
| Antoine (saint), né dans la Haute-Égypte | 251356
| Hypatis d'Alexandrie | 370415
| Patrick (saint), né en Armorique | 387?465?
| Boèce, né à Rome, exécuté à Pavie | 470524
| Benoît (saint), né en Ombrie | 480543
| Procope, né à Césarée | 500565
| Grégoire (saint), 1er du nom, né à Rome, pape en 590 | 540604
| Jornandès, historien des Goths | VIe siècle
| Grégoire, né en Auvergne, évêque de Tours | 538593
| Colomban (saint), né en Irlande | 540615
** Chapitre II. Barbares
Si pressées que fussent les tribus germaines de faire mugir leur cri de guerre dans le creux de leurs boucliers, elles préféraient pourtant, suivant la loi du moindre effort, recevoir gratuitement des terres en échange d'un hommage prononcé du bout des lèvres.
*Routes d'Asie et d'Europe. — Germanie et Germains. — Connaissances, art et mythologie des barbares. — Ébranlement des peuples. — Huns, Vandales, Goths et Francs. — Fin de l'empire. — Voies de France. — Mérovingiens. — Invasion de l'Angleterre et ses routes. — Païens et chrétiens. — Monachisme. — Irlande*
Certes, la chute de Rome n'allait point entraîner celle de l'humanité, et la ville elle-même devait resurgir pour de hautes destinées, mais que de siècles avaient à s'écouler avant que tous les éléments nouveaux introduits dans le monde romain par l'invasion barbare se fussent assez pénétrés mutuellement pour participer en toute connaissance aux acquisitions de la pensée commune ! Si distant était le lieu d'origine de plusieurs des nations qui descendaient à la curée que les Romains ignoraient même dans quelle partie du monde et vers quel point de l'espace il se trouvait. Ce chaos apparent, cet effondrement du genre humain fut l'œuvre de peuples appartenant à toutes les races d'Europe et d'Asie, car les bornes du monde œcuménique étaient désormais rompues, et la période de l'histoire qui commençait devait englober peu à peu toute l'humanité dans son évolution.
Au travail de dissolution qui s'était accompli dans l'intérieur de l'empire, par l'incessante action d'une société nouvelle essayant de se dégager des institutions de l'ancien monde, répondait depuis longtemps le travail de destruction directe : les assaillants du dehors venus par poussées successives des parties les plus lointaines de la terre habitable avaient maintes fois franchi les frontières. Deux cent cinquante années après le « tumulte » gaulois, les Cimbres et les Teutons étaient entrés fort avant dans le cœur des possessions romaines et l'on avait tremblé devant eux comme devant Hannibal, mais après ce grand effroi, cinq siècles s'écoulèrent avant la catastrophe finale. Les généraux de Rome gardèrent longtemps la part de l'attaque, franchissant le Danube ou le Rhin ; après Antonin et Sévère pourtant, le reflux s'était opéré de plus en plus menaçant et, par des attaques sur un point dégarni du pourtour de l'empire, par des révoltes de soldats mercenaires ou par la presse trop indiscrète de peuples faméliques venant demander des terres, l'empire était obligé de se tenir sur la défensive.
Il est certain que les « barbares » méritent bien le nom sous lequel on les désigne en les comparant aux Romains et aux nations qui s'étaient romanisées sous leur influence, telle la nation des Gaules ; cependant on commettrait une grande erreur en s'imaginant que les envahisseurs de l'empire romain ignorassent tous métiers et que les arts de la paix ne fussent pas aussi représentés chez eux. Quand on étudie le musée franc de Namur et d'autres collections analogues, on est frappé de la beauté d'exécution à laquelle s'étaient élevés les artisans de la peuplade germanique établie dans les pays de la Meuse. Sans doute, il faut surtout apprécier la belle façon de leurs armes, haches, coutelas, glaives. Le peuple guerrier comme l'étaient les Francs tenait avant tout à posséder une fière et redoutable armure ; mais il faut admirer aussi les ornements émaillés, les boucles et fermoirs, les broches et bracelets, les peignes élégants avec gaines en ivoire gravé et divers objets qui témoignent de l'expérience et du goût de l'artiste.
Les bijoux en forme d'oiseaux, les fameux prétendus perroquets des tombeaux francs ne sont autre chose que les têtes de rapaces représentées si fréquemment sur les bronzes scythes ukraniens, sur les bronzes « tchoudes » du gouvernement de Perm et sur les bronzes sibériens de l'Altaï[924].
A l'époque où les Francs ravageaient les villes, les fermes et les ateliers des Gallo-Romains, ils n'étaient pourtant pas de simples destructeurs : ils avaient aussi dans une certaine mesure la connaissance et le goût des arts. Ils portaient avec eux l'héritage de peuples orientaux dont le savoir et les procédés s'étaient transmis par des voies inconnues, de la Grèce et de Rome au nord du Caucase et du Pont-Euxin. Les spécialistes seuls peuvent, en étudiant les trouvailles faites sur le sol des Gaules, distinguer les objets ouvrés par les envahisseurs de ceux travaillés pendant l'occupation romaine. Les barbares avaient de même obtenu leur faible part de science puisque leurs devins possédaient déjà des *runes* ou « secrets » lorsque les Romains entrèrent pour la première fois en contact avec eux. Ces marques gravées sur le bois ou sur la pierre paraissent dérivées d'un ancien alphabet italique : si de part et d'autre les peuples s'ignoraient, des porteurs intermédiaires n'avaient pourtant cessé de voyager entre eux.
D'après les indications fournies par le relief continental, le lieu de passage le plus important entre l'Asie et l'Europe, celui par lequel s'échangeaient les marchandises, les traditions et les cultes, fut certainement la gorge du Darial qui coupe vers son milieu la chaîne du Caucase, à l'orient du Kasbek. La géographie le montre d'avance et l'histoire l'atteste. Les Osses, Ossètes, dont une tribu s'appelle « Irons », c'est-à-dire Iraniens, occupaient les deux côtés de cette brèche des montagnes et furent les intermédiaires d'un grand trafic entre les habitants des plateaux asiatiques et ceux des espaces hyperboréens. Or, ces Osses, auxquels Chantre propose d'assimiler les Ases (parrains de la mer d'Asov ?), appartenant d'après d'Ohsson et autres à la confédération des Alains, ces Osses ressemblent singulièrement par les mœurs et les légendes aux anciens Scandinaves ; ils avaient même conception du monde, mêmes formes mythiques, et c'est à la fréquence du contact, du séjour et de la résidence en pays ami que l'on doit attribuer cette parenté des nations[925].
Sans doute la distance est considérable entre le Caucase et les bords de la mer Baltique, entre le Darial et Upsala ou Odense, mais dans cette très grande étendue il n'y a point d'obstacles naturels, et les populations avaient intérêt à favoriser le commerce pacifique. Des bandes de marchands allaient et venaient sur cette route et des historiens se demandent si Odin, c'est-à-dire le « Marcheur » d'après l'une des nombreuses étymologies de ce nom[926], n'aurait pas été le type de ces chefs de caravane[927]. Les marchandises qu'il s'agissait de transporter étaient des objets de grand prix, peu encombrants et pouvant en conséquence rapporter de gros bénéfices. Du midi, le Marcheur apportait l'or, l'argent, le cuivre ; du nord, l'étain, l'ambre, les fourrures. Mais il ne se bornait pas à transmettre les produits d'une contrée à une autre contrée, il se faisait aussi créateur de richesses en exploitant les prodigieux gisements de fer qui faisaient saillie au milieu des forêts scandinaves. Des armes d'acier remplacèrent les épées de bronze dont s'étaient servis les guerriers, et c'est là ce qui valut au caravanier et mineur Odin d'être élevé au rang des dieux.
D'autres légendes et d'autres vestiges d'un ancien commerce témoignent aussi de l'existence d'une voie historique très fréquentée entre les montagnes de la Sibérie, notamment l'Altaï, et les contrées qui sont aujourd'hui devenues la Russie, la Finlande et la Suède : les cols de l'Oural et le large passage ménagé au sud des monts et au nord de la Caspienne ouvraient des chemins faciles aux voyageurs.
Sur les bords du haut Yenisseï, on a découvert des inscriptions runiques ou du moins runiformes qui constatent les relations ethniques des Altaïens et des Scandinaves. Même bien au delà vers l'Orient, on a reconnu la route suivie par les graveurs d'inscriptions : Yadrintzev a signalé les écritures runiques dans la vallée de l'Orkhon, près des ruines de Karakorum, et Klementz en a trouvé encore plus au nord, à l'est de la haute Selenga. On croit désormais pouvoir jalonner le chemin suivant lequel s'est propagé cet alphabet runique, probablement de l'ouest à l'est, de l'Europe septentrionale à l'Asie orientale : la grande étape intermédiaire paraît avoir été le pays des Yugor ou la Biarmie (Perm) habité par les marchands fort actifs qui trafiquaient avec la Baltique. La route majeure aurait donc été précisément celle par laquelle les Cosaques envahirent plus tard la Sibérie et qui servit récemment, avant la construction du chemin de fer transsibérien, au va-et-vient des hommes et des marchandises entre les deux moitiés de l'empire.
Le peuple du Yenisseï auquel on attribue l'usage des runes, l'exploitation des mines de cuivre et la fabrication du bronze savait aussi élever les animaux domestiques. Il connaissait le cheval et le montait sans étriers, les dessins rupestres représentent toujours le cavalier comme ayant le pied libre, et, parmi les mille objets découverts dans les fouilles, aucun étrier n'a encore été vu. Ce peuple était agriculteur et pacifique : ses armes étaient fabriquées plutôt en vue de la chasse que de la guerre. Il pratiquait la magie et de grands chaudrons en cuivre servaient aux chamanes du temps pour leurs incantations des génies. Les morts étaient enterrés sous des tombelles peu élevées, entourées de dalles, disposées de manière à former des dessins hiératiques et recouvrant les cavités funéraires et leurs trésors, presque tous mis au pillage depuis longtemps par les colons russes. Des bandes de fouilleurs se sont employées à la recherche de ces buttes tombales pour en vendre les bronzes préhistoriques aux fondeurs, qui les transformaient en grelots, en chandeliers, même en cloches d'églises[928]. Le nom de Tchoudes a été appliqué d'une manière générale à toutes les populations de l'antique Sibérie dont on retrouve les galeries de mines et les tombeaux : on appelait également du même nom les peuplades de l'Europe qui ont laissé les traces de leur séjour sans que l'on connaisse leurs descendants actuels. En Ehstonie, au sud du golfe de Finlande, le lac Peïpus, qu'entouraient des indigènes épars dans les marécages et les forêts, était particulièrement nommé « mer des Tchoudes ».
De toutes les routes naturelles à l'ouest de l'Altaï, de l'Oural, du Caucase, la plus facile sans conteste fut celle de l'Europe centrale, qui, prenant son origine aux bords de la mer noire, là où viennent se déverser le Danube et le Dniestr et où s'éleva jadis la ville milésienne d'Olbia, contourne à l'est le grand mur semi-circulaire des Carpates, puis gagne par des seuils bas la vallée de la Vistule pour aboutir à la mer Baltique.
Dès les âges préhistoriques, cette voie, si commode, fut très fréquentée, ainsi que l'attestent de nombreuses cachettes remplies d'objets de trafic entre Méditerranéens et Septentrionaux : alors comme de nos jours, le port d'Olbia transportait les blés de la région des « terres Noires »[929] ; mais si importante qu'ait été cette voie pour le commerce local et le mouvement des peuples orientaux de l'Europe, elle ne pouvait avoir de valeur capitale dans la grande histoire, car au lieu de faire communiquer directement la Méditerranée et les espaces océaniques, elle ne les unit que par l'intermédiaire de deux bassins maritimes presque fermés, la mer Noire et la Baltique.
La voie transeuropéenne qui commence à l'extrémité septentrionale du golfe Adriatique, formée par les routes convergentes de deux rives, l'une venant des bouches de l'Éridan ou Pô, l'autre du Timaro, embouchure présumée d'un Ister ou Danube souterrain, fut aussi l'un des chemins fréquentés : des brèches, des seuils relativement faciles y guidaient les peuples à travers les remparts multiples des Alpes. Après avoir gagné le Danube en contournant les hautes vallées de la Save et de la Drave, cette route de caravanes devait passer non loin de la Vienne actuelle pour entrer dans les plaines du nord par la dépression à double versant où coulent d'un côté la Morava, affluent du Danube, de l'autre côté la haute Oder. Les marchands qui suivaient cette voie apportaient aux Germains, aux Lithuaniens, aux Scandinaves les objets fabriqués par les Asiates ou par les Étrusques et, en échange, livraient au commerce méditerranéen l'ambre précieuse recueillie sur les plages de la Baltique. Pendant longtemps les Grecs crurent que cette résine transparente provenait des plaines basses de l'Éridan, les chefs des caravanes gardant soigneusement le secret de leurs voyages[930]. C'est vraisemblablement le long de cette route et de ses branchements occidentaux que servait la monnaie d'or en disques légèrement bombés dont on a retrouvé tant d'exemplaires dans les bassins du Rhin, de l'Elbe et du Danube, en Gaule, en Hongrie et jusqu'en Lombardie. Ces pièces, généralement muettes, que les archéologues allemands désignent par le nom de *Regenbogen Schüsselchen, * « petits plats à l'arc-en-ciel », sont attribuées au Boii et aux Helvètes, et leur fabrication est antérieure à l'invasion des Cimbres en Italie[931].
Au point de vue purement géographique, ces deux voies orientales de l'Europe, qui coupent le continent du sud au nord, unissant l'une la mer Noire et l'autre le golfe Adriatique à la mer intérieure de Scandinavie, sont évidemment très inférieures à la route maîtresse qui traverse les Gaules, des bouches du Rhône à l'estuaire de la Seine, et qui joint ainsi par la voie la plus courte les rivages de la Méditerranée et ceux du libre Océan. La plupart des passages alpins pratiqués par les conquérants et les marchands de l'Italie n'étaient, par la Durance, l'Isère ou le Léman, que des chemins tributaires de l'axe majeur formé par le Rhône, la Saône et la Seine, et par conséquent en augmentaient l'importance. Enfin les passes des Alpes centrales qui s'ouvraient plus à l'Orient pour descendre au nord dans les vallées du Rhin ou du Danube avaient pour premier désavantage d'opposer à la marche une succession de chaînes dans leur plus large épaisseur collective et de mener vers des régions de parcours plus difficile et plus tortueux. Par ces routes de la Germanie, l'étendue continentale à traverser est beaucoup plus grande que par la voie des Gaules, et la partie de la mer où l'on accède n'atteint que des contrées océaniennes se prolongeant sans limite vers les glaces du Nord.
Mais les traits extérieurs de la planète sont diversement utilisés et mis en valeur suivant les âges : les circonstances de la civilisation ambiante étant fort différentes les unes des autres peuvent agir sur un point, tandis qu'ailleurs elles restent sans effet ; un bûcher merveilleusement préparé ne brille point tant que l'étincelle ne s'en est approchée. Les grandes voies transeuropéennes eurent chacune leur période d'activité correspondant à l'initiative et à la culture des peuples qui avaient à les employer et à l'appropriation de la planète. De même que, de nos jours, les chemins de fer ne craignent plus de sous-franchir le rempart des Alpes et déplacent l'axe nord-sud du commerce européen vers l'est du territoire des Gaules, au temps de l'empire Romain une substitution analogue fit passer le trafic de la vallée du Don vers celle du Rhône. Lorsque le centre du mouvement humain se trouvait sur les bords de la mer Égée, en Grèce et en Asie mineure, les routes orientales de l'Europe avaient acquis par cela même une vertu économique de premier ordre qui manquait alors à la route occidentale des Gaules, relativement délaissée. Les voies de la Sarmatie desservaient le trafic des blés, de même que celui des métaux, de l'ambre, des fourrures, et toute l'existence politique de ces contrées orientales reposait sur cet équilibre économique de va-et-vient des denrées entre le Nord et le Sud. Mais quand le foyer de la puissance politique se fut déplacé vers l'Ouest, de la Grèce vers Rome et vers les Gaules, une rupture dut fatalement se produire. Les caravanes qui avaient été divinisées dans la personne d'Odin se trouvèrent dépossédées des bénéfices que leur avait procurés le commerce de transport pendant de longues générations ; les Goths ou tels autres peuples qui avaient pris part à cette industrie se considérèrent comme frustrés d'un droit héréditaire et, forcés de changer de métier, rétrogradèrent en culture, se faisant surtout pillards, soit à la solde des Romains, soit à la suite de chefs choisis par eux. Ce fut une des causes du prodigieux ébranlement des hommes qui s'appelle la « migration des barbares »[932].
Lors de ce grand événement, les voies longitudinales de l'Europe, celles qui courent de l'est à l'ouest, eurent plus d'importance que les voies transversales ayant l'Italie et spécialement Rome pour objectif. Les Gaules, avec leur doux climat, leurs rivières abondantes, leurs plaines fécondes, leurs gracieux coteaux, étaient alors une terre presque aussi désirée que l'Italie, et les routes d'accès en étaient beaucoup plus faciles. Des plaines que parcourt la Volga aux vallées de la Somme, de la Seine et de la Loire, il semble à la vue de la carte qu'il n'y ait point d'obstacles ; ils existaient cependant et même fort nombreux : ici des marécages, ailleurs des forêts, de larges estuaires ou lits fluviaux ; mais les marchands et autres voyageurs se présentant en amis trouvaient sans peine les guides qui leur montraient les terrains secs, les clairières, les lieux de gué. Quant aux peuples conquérants et ravageurs qui émigraient en masse, il leur fallait s'ouvrir un passage à travers les populations et souvent les entraîner avec eux, mais c'est toujours dans la zone des terrains peu élevés de la Germanie septentrionale que leur route était le plus largement ouverte, et c'est là d'ailleurs que le pillage des campagnes leur procurait le plus de vivres.
À ces époques anciennes qui précédèrent le conflit des légions romaines et des tribus germaniques, le vaste territoire devenu l'Allemagne était loin d'être également occupé dans toute son étendue : la répartition des peuplades y présentait de beaucoup plus grands contrastes que la distribution des *pagi* dans les Gaules. Au sud des régions littorales du nord, les massifs et les chaînes de montagnes, d'une faible élévation moyenne, n'étaient pas en soi des obstacles suffisants pour empêcher en entier le peuplement de l'un et l'autre versant ; mais les forêts qui recouvraient d'énormes espaces, monts, plateaux et plaines, écartaient les colonisateurs et les peuplades en marche d'une manière beaucoup plus efficace que les escarpements, les rochers et les précipices : les saillies et les arêtes qui servaient d'axe à l'immensité des forêts restaient même inconnues, et l'attention populaire ne se portait que sur la masse noire, impénétrable des grands bois ; la montagne disparaissait à leurs yeux sous l'épaisseur de la végétation qui la recouvrait et, jusqu'à nos jours, nombre de régions montagneuses ne sont désignées que par leurs noms de forêt, Schwarzwald, Odenwald, Böhmerwald, Thuringerwald, Frankenwald, Bayrischerwald, Westwald, Schurwald, ou par le nom des essences qui les couvrent : Fichtelgebirge. Des sentiers, tel le Rennsteg, existaient certainement à travers ces étendues boisées, mais ils ne pouvaient servir qu'à des itinérants pacifiques.
Ainsi qu'en témoignent les expressions des auteurs latins relatives aux forêts de la Germanie, ces halliers « horribles », « affreux » étaient alors bien différents de ce que sont de nos jours les nobles assemblées de grands arbres soigneusement débarrassées de leur sous-bois, des branches mortes et des racines pourries, égouttées dans les bas-fonds, traversées de chemins sinueux et coupées de distance en distance par de larges garde-feu. C'étaient des espaces où branchages, ronces, troncs vivants, fûts renversés s'entremêlaient, où les eaux s'amassaient dans les fonds. Le chasseur même ne s'y hasardait guère à la recherche du gibier, et la population d'agriculteurs n'était pas encore assez dense pour s'écarter des prairies naturelles et des steppes et s'ouvrir des clairières dans la sombreur des forêts. Les voies naturelles des migrations se trouvaient donc indiquées à la fois par les rivières flottables ou navigables et par les plaines herbeuses. Elles contournaient les grandes régions forestières qui restaient presqu'entièrement inhabitées, et les lieux de rencontre entre les populations en conflit étaient indiqués d'avance aux angles des régions noires.
La Germanie méridionale avait également sa voie majeure naturelle dans le sens de l'est à l'ouest : les différents paliers par lesquels descend le Danube, de la Forêt Noire au Pont-Euxin, marquent les grandes étapes de cette route longitudinale. Sans doute elle est coupée en divers endroits de son parcours, mais, dans l'ensemble, elle constitue bien un long chemin de ronde au nord du rempart des montagnes qui se prolonge des Balkans aux Alpes occidentales ; surtout dans toute la partie du bassin danubien en amont de Pressburg et de Vienne, la voie historique est parfaitement tracée, et c'est le plus souvent par cette route que se sont mues les nations et les armées, marchant vers les Gaules ou refluant en sens inverse dans la Germanie. L'extrémité occidentale de la vallée du Danube pointe vers les brèches qui s'ouvrent au sud de la Forêt Noire et des Vosges et se continuent jusqu'au centre de la France, formant ainsi une trouée qui conserva son importance jusqu'à une époque récente de l'histoire.
Sur les soixante-dix et quelques stations lacustres connues maintenant, quarante-cinq appartiennent à l'âge de la pierre, les autres à celui du bronze. Le village situé au plus près de la rivière qui s'écoule au nord vers le lac de Bienne était encore habité pendant l'âge de fer, au moins jusqu'au premier siècle avant l'ère vulgaire.
Les chemins de commerce danubiens furent aussi des chemins pour les dévastateurs, Germains, Slaves, Finnois, Mongols ou Turcs, et l'on sait de quelles tueries les uns et les autres avaient bordé leur route : il a donc paru fort probable à nombre d'historiens que les grottes aux galeries profondes creusées dans ces régions devaient servir de refuge aux descendants terrorisés des populations qui vivaient dans la riche vallée danubienne depuis l'époque de Hallstatt jusqu'à celle de Rome[933]. Les villages sur pilotis, les palafittes furent certainement habités en partie pendant l'invasion barbare.
Les bassins presque fermés où les nations peuvent se cantonner fortement comme en une citadelle sont un des traits caractéristiques de l'Europe centrale. À l'ouest, le premier de ces bassins est formé par l'ancien golfe que parcourt le bas Danube avant de s'épancher dans la mer Noire. Le fleuve partage cet amphithéâtre ovalaire en deux moitiés presque égales, au nord, celui de la Valaquie, dominé par la haute muraille des Carpates, au sud, la Bulgarie, qui se relève par degrés vers la chaîne des Balkans. A l'ouest, la porte du cirque était comme verrouillée par les escarpements des bords et les écueils du Danube : il eût été difficile de pénétrer dans le défilé tortueux, dépourvu de sentiers, sans villages d'abri ni champs de culture ; avant que Trajan eût construit dans cette gorge une route taillée en plein roc, on ne pouvait s'y aventurer sans péril, la barrière était si efficace que les populations communiquaient entre elles de l'amont à l'aval par les vallées tributaires du fleuve et par les cols élevés qui, de part et d'autre, entaillent les chaînes de montagnes.
De l'autre côté de ces « Portes de Fer » se développe un deuxième cirque de plaines, également enceint d'un cercle de hauteurs et traversé par le Danube en son milieu : c'est la région occupée actuellement par les Magyars et par d'autres peuples associés de gré ou de force en un même état politique. Sa fermeture d'amont, immédiatement au-dessous du confluent de la Morava, est loin de présenter les mêmes obstacles que la fermeture d'aval, et les hommes devaient aider la nature pour en rendre le passage difficile ; d'autre part, les brèches de montagnes, relativement faciles, permettaient l'accès de la grande arène intérieure, et vers le sud-ouest, du côté de la mer Adriatique, la force d'attraction exercée par la riche vallée du Pô, par le soleil et la civilisation du midi devait solliciter fortement les peuples, aider les velléités d'émigration et de conquête ; cependant la disposition géographique de la vaste enceinte eut toujours une influence considérable sur la distribution des peuples danubiens.
Une troisième contrée de l'Europe centrale, et même celle que l'on peut à bon droit considérer comme le milieu géographique du continent d'Europe, offre ce caractère de réduit fermé de toutes parts : c'est la Bohême. De trois côtés, au sud-ouest, au nord-ouest, au nord-est, les remparts sont élevés, constituant des chaînes aux rangées multiples et rendues plus pénibles à l'escalade par l'étendue de leurs forêts : seulement la face du sud-est ne présente qu'un renflement du sol sans caractère montagneux : ce dernier côté du grand losange est plutôt indiqué que franchement dressé, mais il existe assez pour faire se déverser les eaux et les hommes à l'ouest vers l'Elbe, à l'est vers la Morava et le Danube. Cette citadelle centrale de l'Europe n'en reste pas moins plus ouverte à l'est, vers le monde slave, aussi est-ce de ce côté que vinrent les habitants actuels du pays, formant une terrible encoche dans l'aire germanique, et jusqu'à nos jours, malgré le mouvement égalisateur de la civilisation moderne, malgré la construction des routes et la pénétration des races et des langues par-dessus les frontières, le relief du sol a gardé toute son importance dans la répartition et l'équilibre des populations de souches différentes.
La plaine de Bavière forme un quatrième bassin. Il est à la vérité peu net vers le nord et l'ouest, mais il est suffisamment indiqué. Des cols d'une faible altitude unissent la vallée du Danube à celles du Main et du Neckar et au bassin du lac de Constance ; pourtant les populations qui vivent entre les Alpes et la ligne de hauteur appelée Schwäbischer et Fränkischer Jura, puis Bayrischerwald, ont toujours eu un certain sentiment de leur indépendance géographique.
À l'époque de la migration des barbares, de même que de nos jours, l'Europe centrale était habitée en sa plus grande étendue par des peuples que l'on dit de race germanique en se basant sur la langue qu'ils parlaient et sur la tradition. En réalité, nous ne savons rien ou presque rien sur les caractères somatiques différenciant les peuples que généralement on répartit en groupes sarmate, goth, germain et celte. Ainsi les Vandales sont classés parmi les Germains, pères des Allemands, d'autre part les Vendes, Vénèdes, Vénètes comptent incontestablement dans les rangs sarmates, parents des Slaves, et dont le nom a persisté en celui de Wendes de Lausitz : faut-il considérer comme une simple coïncidence verbale l'analogie des mots Vende et Vandale comme on l'a fait pour Cimbres et Kimri ? De semblables difficultés se rencontrent dans l'étude des origines des Burgondes, des Alains, etc.[934] Il faut croire qu'aux époques de la préhistoire, la notion de race n'avait guère plus d'autorité que de nos jours[935].
En ne considérant donc que des groupes linguistiques, les historiens ont essayé de reconstituer leurs domaines respectifs et d'en présenter la carte approximative avant l'ère des migrations : il en ressort que, d'une manière générale, la division entre Hauts et Bas Allemands existait dès cette époque et s'est maintenue dans son ensemble, malgré les déplacements de toute sorte qui se sont produits. Mais, en aucun temps, depuis que Pithéas les mentionna pour la première fois, vingt deux siècles et demi avant nous, les Germains n'avaient constitué une nation cohérente, ayant conscience de leur unité ethnique et se considérant comme tenus entre leurs diverses peuplades à une certaine solidarité. Il ne semble pas même qu'ils se soient donné un nom générique, car le terme de « Germains » n'était point employé par eux et l'on ne sait pas quel en était le sens originel : « Hommes de guerre », « Hommes d'épées », « Orientaux », « Hurleurs » ou « Voisins »[936]. Quoique les tribus germaniques connussent l'agriculture, pratiquée surtout par les femmes, et que la conséquence naturelle du travail agricole fût d'amener les populations à l'amour de la terre et à l'établissement de résidences fixes, les guerres fréquentes, les incursions soudaines et les fuites précipitées avaient fait persister chez tous les Germains un régime semi-nomade. Encore en plein moyen âge, le droit germanique rangeait la maison parmi les biens mobiliers, survivance des temps où la demeure n'était qu'un chariot, roulant à la suite des armées sur les champs de bataille de l'Occident[937] et d'où la femme, épée en main, rejetait les fuyards dans la mêlée, prête à tuer sa progéniture et elle-même si les hommes ne sortaient pas vainqueurs de la lutte.
La guerre, toujours la guerre, tel était l'idéal du Germain : le répertoire des noms propres qui prévalait alors dans les familles en est une preuve irrécusable. La plupart des appellations sont dictées par la vanité ou par la fureur guerrière : telles Sigidegun, « Épée victorieuse », et Plechelm « Casque étincelant », telles aussi Gundulf, « Loup des combats », et Walramm, « Corbeau de la tuerie », tel encore un prénom qui persiste, Eitel, Attila, en souvenir admiratif de la férocité de cet homme de sang. Que de noms et de prénoms, dont le sens primitif reste ignoré de ceux qui les emploient, perpétuent ainsi dans nos langues modernes la mémoire de ces temps de carnage !
Quoiqu'apparentés aux Grecs et aux Romains par le langage, et très probablement aussi par l'origine, les Germains contrastaient avec eux par l'état des mœurs, les institutions civiles ou politiques, ils étaient sur eux en retard d'un millier d'années par le fait de la vie guerrière à laquelle ils s'étaient voués. Tacite, qui découvrit leurs mœurs et coutumes, le fit avec l'intention évidente de les opposer ironiquement à celles de ses concitoyens efféminés. Ils pouvaient se vanter en effet des qualités que possèdent les peuples vivant au milieu de constants dangers : ils savaient gaiement supporter les fatigues, s'entr'aider vaillamment dans les combats, se sacrifier noblement pour le compagnon choisi, parler, agir, avec une rude franchise ; ils avaient aussi le sens intime et profond de la nature qui les entourait et les pénétrait, s'associant à tous leurs actes. Mais ce genre de vie développait nécessairement chez eux l'esprit d'autorité et de violence. L'homme était le maître absolu de femme, enfants, serviteurs, et, dans la guerre du moins, il devait obéir strictement à un chef ayant également sur lui droit de vie et de mort.
L'acte d'adoption des enfants chez les Germains caractérisait d'une manière saisissante le stade de civilisation qu'ils avaient atteint. Au fond, le droit germanique était le même que le droit romain et les mêmes raisons lui avaient donné naissance. Le père, n'étant pas assuré de pouvoir nourrir sa progéniture, s'était réservé le droit de ne pas l'accueillir au nombre des vivants quand la mère venait de lui donner le jour. Mais si l'acte était identique chez les deux nations, il était accompagné de formes différentes, provenant de ce que les hommes du nord, non encore « urbanisés », vivaient plus intimement dans la nature et se voyaient constamment entourés de génies et d'êtres mystérieux qu'il fallait prendre à témoin. Suivant les tribus, l'enfant avait droit à la vie dès qu'il avait touché de ses lèvres du miel ou du lait, dès qu'une goutte d'eau avait purifié son corps, qu'il avait lancé son cri aux quatre parois de la hutte ou regardé la poutre du toit[938] : aux coins de l'abri, des oreilles étaient inclinées vers lui pour entendre ses vagissements. Toutefois, l'enfant n'entrait dans le monde des hommes que par une adoption formelle, lorsque le père, l'ayant soulevé dans ses bras, lui donnait un nom, lui insufflait, pour ainsi dire, une âme. Après l'accomplissement de cette pratique, la vie du fils ou de la fille était sauve et le droit de meurtre ou d'abandon chez le père ne reparaissait que dans les temps de misère extrême. Mais à l'égard de l'esclave et de sa progéniture, tout était permis. Quand un affranchi mourait sans ressources, ses enfants étaient enfermés dans une caverne et le ci-devant maître n'était tenu de sauver qu'une seule existence, celle du plus résistant : « la survivance du plus apte », telle était la devise, deux mille ans avant Darwin.
En exemple des anciennes mœurs, on doit citer celles des Hérules, le plus « conservateur » de tous les peuples Germains par ses coutumes, le type représentatif des autres « barbares » avant l'époque où on les voit entrer dans la lumière de l'histoire. Originaires des rives méridionales de la Baltique, les Hérules étaient restés longtemps enfermés dans leur domaine, coupé de fleuves, de lacs et de marais. Lorsqu'ils furent admis dans l'empire d'Orient par Anastase, au commencement du VIe siècle, comme alliés et mercenaires, ils pratiquaient encore leurs cérémonies païennes : seuls, parmi les Germains invités à la défense de l'Empire, ils n'étaient pas, au moins nominalement, convertis à la foi chrétienne. Procope les considère comme tout à fait différents des autres hommes à cause de l'habitude qu'ils avaient de tuer leurs vieillards et leurs malades. Dès qu'un de ceux-ci était devenu tout à fait invalide, ses amis et parents dressaient un grand bûcher, au sommet duquel ils plaçaient la victime, que l'un des Hérules présents, étranger à la famille, frappait d'un coup de poignard, puis on mettait le feu au bois amoncelé. Mais ce rite n'est-il pas, sous une forme un peu différente, celui que pratiquaient aussi les Mamertins, les Juifs, les Scandinaves[939], et qui naguère se perpétuait encore chez les Tchuktchis des rivages de l'océan arctique ? Chez les Hérules, nation guerrière par excellence, le manque de ressources alimentaires, qui avait été certainement la première raison du meurtre charitable des infirmes, n'était plus invoqué comme la justification du sacrifice : c'était pour plaire aux dieux, pour racheter par sa mort la vie des jeunes qu'il fallait mourir. S'éteindre de mort naturelle était tenu chez le guerrier pour un acte non seulement honteux, mais encore antisocial. De même la femme qui ne serait pas montée sur le bûcher du mari pour le suivre dans l'au delà aurait vécu déshonorée.
La mythologie des Scandinaves, qui se rapprochait de celle des Germains et que revendique même l'épopée de Wagner comme le trésor national par excellence, montre aussi quel fut le genre de vie de ces populations. Quelle que soit l'origine première d'Odin, les terribles bataillons qu'étaient les chasseurs et pirates du Nord le transformèrent à leur image. D'abord le forgeron de l'acier devint le dieu des maîtres, des nobles et chefs d'armée, tandis que Thor, divinité plus ancienne, considéré dorénavant comme fils d'Odin, continuait de garder sous sa protection les classes inférieures des esclaves. Si brutal qu'il fût, Thor, le dieu du marteau, était un maître pacifique en comparaison de celui auquel s'étaient voués tous les guerriers nobles : vainqueurs, ceux-ci « donnaient » leurs ennemis à Odin, vaincus, ils « allaient » à lui ; mais de toute manière, pourvu que le sang fût versé en bataille, ils apaisaient la soif du dieu et méritaient d'aller dans un *Val-holl,* le « palais des Égorgés ». Les prisonniers étaient, toujours offerts en sacrifice, soit qu'on les jetât dans les épines ou qu'on les écorchât vifs, soit, comme on le faisait d'ordinaire, qu'on les pendît à un arbre, tout en les perçant en même temps du poignard ; puis les sorciers venaient parfois et traçaient des runes sur leurs corps pour évoquer l'âme et prophétiser l'avenir. Parmi les diverses appellations que les sages donnent à Odin, « Maître des gibets » est celle qui revient le plus fréquemment. Tous les neuf ans on lui offrait un grand sacrifice, dans lequel on tuait en son honneur non des prisonniers mais des hommes de la nation ; souvent des fils tuaient le père pour prolonger leur propre vie ; des animaux, surtout le faucon, sans doute symbole de l'âme ailée, étaient aussi sacrifiés avec les victimes humaines.
Les batailles étaient parfois précédées d'un acte symbolique, de signification terrible : on lançait une javeline au-dessus des ennemis, comme pour en prendre possession au nom du « Maître des potences ». Dans ce cas, tout était voué à la mort, les hommes étaient donnés à Odin, et le butin lui était livré : il fallait jeter les dépouilles de l'ennemi ; de là ces amas d'armes et d'objets que les archéologues ont trouvés dans les marais du Nord, notamment dans le Sleswig et le Jylland[940]. Les Cimbres et les Teutons, appartenant au même cycle de civilisation que les Scandinaves, vouaient ainsi l'armée ennemie à leurs dieux ; les Germains d'Arminius mirent le même esprit religieux à sacrifier les légions romaines. Jusqu'à la fin du Xe siècle, entre 960 et 970, on cite une bataille que précède le lancement de la javeline, signe d'extermination complète. Les sacrifices humains, sous forme religieuse, ainsi que la mort des veuves, sur le tombeau des époux, eurent encore lieu au commencement du XIe siècle, quoique, à cette époque, les Normands, graduellement christianisés par leurs relations avec les populations de l'Europe occidentale, eussent aidé à changer peu à peu les mœurs de leur patrie d'origine[941].
Ces peuples du Nord et de l'Est se pressaient, sans cohésion, sans entente, même sans conscience des mouvements ethniques auxquels ils prenaient part, contre la rude frontière du monde romain pour lui réclamer un asile et des vivres, s'enhardissaient ensuite à prendre des terres, et finalement s'emparaient des cités et du pouvoir. Du côté du nord, où les Alpes et les avant monts se dressaient en un rempart continu Trajan avait ajouté aux défenses de l'empire le fossé du Danube et la crête boisée des Carpates, mais ces limites furent souvent franchies. Du côté de l'Ouest, les légions romaines avaient dû abandonner l'offensive après le désastre de Varus, mais la frontière resta nettement limitée pendant quatre siècles.
Du Rhin au Danube, de Rheinbrohl à Hienheim, se prolongeait une succession de remparts en terre et de palissades, flanqués de tours, de villes, même de camps retranchés : le tout formait une « grande muraille » de 500 kilomètres en longueur, comparable à celle de la Chine, sinon par l'importance architecturale, du moins par la valeur stratégique. Des recherches suivies ont permis d'en indiquer nettement tout le parcours[942] : en maints endroits, le gazon qui l'a revêtue la conserve avec ses arêtes vives depuis dix-huit cents ans, et l'on reconnaît encore des vestiges de constructions en nombre de vallées traversières où l'homme a remué profondément le sol pour la culture de ses campagnes, l'édification de ses villes et le tracé de ses routes.
La direction générale de cette frontière s'explique facilement par la convergence des efforts de la puissance romaine qui, se produisant d'un côté par le chemin des Gaules, de l'autre par les passages des Alpes rhétiennes, agissait à la fois par l'est et par le sud, ce qui lui permit d'isoler facilement l'angle sud-occidental de la Germanie : mais on se demande pourquoi le *limes* avait été tracé d'une manière si bizarre dans la partie de son parcours comprise entre Main et Danube. Dans cette région, la direction normale du rempart semble indiquée par la nature : on pourrait croire qu'une ligne droite tracée de fleuve à fleuve par les vallées de la Tauber et de l'Altmühl eût constitué une limite politique naturelle, et d'ailleurs d'autant plus facile à défendre qu'elle aurait suivi un sillon de partage entre les deux bassins. Au lieu de cela, les Romains développèrent leur rempart sur une longueur double, de manière à lui faire décrire un angle aigu vers la Schwäbische Alb, avec un côté parallèle au Neckar, l'autre au Danube. Un historien allemand explique cette bizarre saillie du rempart : elle coïncide à très peu de chose près avec la limite des forêts de conifères, telles qu'elles existaient à cette époque et que les révèlent d'une manière précise les restes de bois et les noms des villes et des villages. Nulle part les constructeurs romains n'empiétèrent sur l' « horreur » de la forêt des pins ; ils n'envahirent les bois que dans les endroits où ils se composaient d'arbres à feuilles caduques, aux clairières nombreuses, au sol gras et fertile, aux essences appréciées. Même après la ruine de l'empire, la frontière marquée par le rempart resta pendant des siècles une ligne de partage ethnique : c'est qu'elle avait été tracée par la nature géologique du sol et par la végétation spontanée qui en avait été la conséquence. Les grands défrichements et le peuplement de la contrée qui était restée en dehors du domaine de l'expansion impériale ne s'accomplirent qu'avec lenteur, pendant les siècles du moyen âge. Toujours les bois de conifères furent les derniers auxquels s'attaqua la hache des bûcherons[943] ; ils sont encore le couronnement familier des monts germaniques.
On a souvent émis l'hypothèse que de grands faits survenus dans la vie planétaire avaient été la cause de l'ébranlement général des nations à cette époque critique[944]. Bien que cette théorie ne soit point encore démontrée, elle est trop plausible pour que l'esprit ne s'y attache pas tout d'abord. Les relations de cause à effet, que l'on observe dans les mille petits mouvements de l'histoire entre les conditions changeantes du milieu et les réactions de cette ambiance sur les populations qu'elle baigne, doivent se retrouver en proportions d'autant plus grandes dans l'influence des phénomènes majeure de la vie du globe sur la vie des nations. Une crue fluviale, l'incendie d'une forêt, l'apport des sables dans une crique ou l'affaissement imperceptible du sol causent la ruine ou la prospérité des villages et des villes, les forcent à se déplacer ou y font affluer la foule des alentours ; de même, toutes les révolutions de la terre et de la mer, tous les puissants météores, vents, orages, pluies, et surtout les sécheresses prolongées qui font évaporer les lacs, perler les efflorescences salines, flétrir et brûler les herbes, ont pour conséquence inévitable des changements profonds et rapides dans la destinée des peuples.
On sait à n'en point douter que l'aire habitable de la Kachgarie, entre Tian-chan, Pamir et Kuen-lun, s'est considérablement rétrécie depuis une douzaine de siècles, mais le bassin du Tarim est une bien petite fraction du monde asiatique et il faudrait un plus vaste ensemble de faits géographiques et sociologiques s'étendant sur une plus longue période pour être en droit de rattacher l'exode des Huns à quelque phénomène terrestre. Quelles qu'aient été les causes et les péripéties diverses de ces amples mouvements ethniques, il n'en reste pas moins ce fait constant que, suivant les impulsions reçues, les peuples durent se déplacer dans un sens ou dans un autre, pour se heurter à d'autres nations dans leurs migrations forcées, et déterminer ainsi de proche en proche et d'un bout du monde à l'autre une transformation complète dans l'équilibre général.
Par la nature même des choses, les communautés humaines les plus mobiles, les moins attachées à la terre, devaient être celles qui, dans ces grands tournoiements d'hommes, se déplaçaient le plus rapidement et parcouraient les plus vastes étendues : les populations nomades commençaient et pressaient le mouvement de migration, auquel les agriculteurs résidants finissaient malgré eux par prendre part. Ce fut donc la région des pâturages sans bornes, la « mer des Herbes » comprenant, du Pamir au Pacifique, les immenses contrées de la Kachgarie, de la Dsungarie, de la Mongolie et de la Mandchourie, qui devint naturellement le lieu d'équilibre instable duquel se propageaient les ondulations dans la masse des peuples. Là commençaient tous les grands exodes destructeurs.
Aussi les Occidentaux qui eurent à subir cet effroyable déluge de peuples conquérants s'imaginèrent-ils volontiers que ces barbares venus en multitudes du fond de l'Orient appartenaient à une race prolifique comme celle des sauterelles. Un chroniqueur ancien[945] dit que les contrées de l'Asie nord-orientale étaient une « officine d'hommes », un « laboratoire de peuples », tant il fut effrayé à la vue de ces masses dévastatrices qui se ruaient sur l'empire croulant. Mais à cette époque même, l'Europe, peuplée d'agriculteurs, avait sans aucun doute beaucoup plus d'habitants que les étendues du continent asiatique. Si l'on peut néanmoins s'imaginer que les steppes de l'Asie centrale étaient un « atelier de peuples » sans cesse débordant, c'est que les mouvements d'exode comprenaient d'un seul coup presque toute une grande communauté nationale, entraînée en un même courant comme l'eau d'un fleuve ou comme la neige d'une avalanche. L'immense espace uniforme des plaines avait déterminé le rassemblement d'hommes innombrables en une seule masse d'apparence homogène, constituant comme un seul et prodigieux individu. Grâce à cette cohésion nationale et à leur extrême mobilité, ces foules humaines débordaient en courants irrésistibles, soit d'un côté vers la Chine, soit de l'autre vers l'Europe, détruisant ou asservissant les populations agricoles qu'elles rencontraient sur leur chemin. Il ne faut pas oublier non plus que l'Europe à l'ouest du Dniepr n'a qu'une surface bien faible comparée à l'Asie : un groupe humain disparaît invisible s'il est épars sur un grand territoire et semble une multitude s'il se concentre en un domaine resserré.
Que de déluges d'hommes ont dû se produire ainsi pendant la durée des âges ! Mais aussi longtemps que l'histoire, purement locale, ne pouvait embrasser un vaste ensemble de peuples, les grands événements restaient inexpliqués, soudain on voyait apparaître d'étranges multitudes, des chocs terribles mettaient les foules aux prises, des contrées entières se dépeuplaient, puis le silence et l'oubli s'étendaient sur l'horrible événement. Lorsque les nations furent devenues assez conscientes d'elles-mêmes pour s'étudier dans leurs rapports avec le reste de l'humanité, la mémoire de ces faits se conserva de plus en plus précise ; c'est ainsi que les historiens de Rome ont pu nous raconter les incursions des Gaulois, celles des Cimbres et des Teutons, mais sans pouvoir suivre à travers le continent les allées et les venues des peuples en marche.
Cinq siècles et demi avant la prise de Rome par Alaric, un grand ébranlement des peuples nomades de l'Asie septentrionale propageait déjà ses ondulations dans la direction de l'Europe. Les Hiung-nu, ancêtres des Huns, ayant délogé de leurs domaines les populations nord-occidentales de la province actuelle du Kan-su, celles-ci émigrèrent en masse dans la direction du Tian-chan. Fuyards pour ceux qui les poursuivaient, conquérants pour ceux qu'ils refoulaient devant eux, ces peuples, connus sous le nom de Yue-tchi, et probablement d'origine turque, envahirent toute la région des pâturages relativement peu élevés qui constitue actuellement le pays de Kuldja, puis, expulsés de la contrée par les premiers habitants, se répandirent au delà dans les grandes plaines du Turkestan, jusqu'à l'Oxus, dont ils soumirent les riverains, de provenance iranienne. Ces événements eurent lieu, il y a plus de vingt siècles, mais il est impossible d'en fixer la date précise, les migrations de peuplades accompagnées de troupeaux ayant souvent duré pendant plusieurs décades successives. Devenus les maîtres d'un peuple civilisé, habile à la culture du sol, aux diverses industries urbaines, les Yue-tchi se civilisèrent eux-mêmes à demi et se trouvèrent bientôt en relations de commerce avec les Occidentaux par l'intermédiaire des Arsacides du plateau d'Iranie. A l'époque où l'empire romain prenait sa grande extension dans le monde occidental, les Yue-tchi, maîtres de tout le versant du Tian-chan et des Pamir dans le Turkestan actuel, possédaient aussi les hautes terres de l'Afghanistan et les chemins de l'Inde ; leurs monnaies nous les montrent influencés successivement par des civilisations diverses, à mesure qu'ils s'éloignent de leur point de départ dans le Nan-chan : ils sont hellénisés dans la Bactriane, puis sivaïsés dans le pays des Cinq rivières, et finalement ils sont devenus bouddhistes sous le règne de Kanisfa, contemporain de Vespasien, le prince mongol ayant provoqué, par sa conversion, un déplacement d'influences analogue à celui qu'amena Clovis en se faisant chrétien. Les Yue-tchi, qui s'intitulent Ku-chan sur leurs monnaies, d'après la province de Koei-tchang ou Bactriane qui fut le centre de leur empire, sont, avec les Ça-ka établis surtout dans le Kachmir, au nombre de ces envahisseurs turcs que l'on désigne d'ordinaire par l'appellation de « Scythes » et qui, nous l'avons dit, mirent fin aux relations du monde hellène avec l'Inde.
On ne voit point les traces de grandes migrations turques dans les régions méridionales de la Kachgarie, à la base septentrionale des monts Kuen-lun : les pâturages y étaient trop rares, la terre trop aride pour que la tribu pût s'y risquer avec ses troupeaux ; le voyageur rapide ayant pris ses précautions en vue d'une prompte expédition pouvait seul s'aventurer en cette dangereuse contrée où les sables cheminent sur des oasis englouties. Les grandes voies naturelles passent dans les « paradis » du Tian-chan, dans les « youldouz » (Iulduz) ou « étoiles », non moins belles aux yeux des nomades que les astres du ciel[946]. Plus au nord, les grandes plaines de la Dsungarie où naît l'Irtich et, par delà l'Altaï, les hautes terres mongoliennes dans lesquelles se forment les premiers affluents du Yenisséi étaient aussi des chemins indiqués pour les grandes migrations, puisqu'elles offrent des pâturages continus pour les animaux. C'est par ces larges portes de la Mongolie que se déversa le déluge des Huns qui recouvrit une grande partie de l'Europe.
Les routes de l'Europe étaient aussi bien indiquées pour les Huns que celles de l'Inde l'avaient été pour les Yue-tchi. La plus large zone des steppes herbeuses et, dans cette zone, les bandes de territoire les plus verdoyantes, celles qui offraient le plus d'herbes à brouter et le plus de campements ou de villages à dévaster, indiquaient les directions à suivre. Les hordes hunniques non attardées sur les confins de la Perse et de l'Afghanistan devaient aborder le territoire d'Europe à l'extrémité méridionale de l'Oural, ou, plus au nord, par une des dépressions qui coupent la chaîne ouralienne ; après avoir pénétré dans les campagnes basses, elles se trouvaient dans l'immense hémicycle limité à l'ouest par le cours de la Volga, entre les points où se sont bâties les villes actuelles de Samara et de Tzaritzin, et il ne leur restait plus qu'à franchir le fleuve sur leurs outres gonflées et à s'emparer des fortins de bois qui se dressaient sur la haute berge.
En 372, lorsque les Huns apparurent aux bords du puissant cours d'eau, ils s'y heurtèrent contre les Alains, peuple conquérant descendu des vallées du Caucase. Mais, si vaillants que fussent ces barbares sarmates, adorateurs de l'épée nue, ils ne purent tenir devant les multitudes asiatiques. Les uns s'enfuirent pour aller demander appui à quelque nation plus puissante ou pour brigander à l'aventure, les autres, entourés de tous côtés par la masse des Huns, ne purent que racheter leur vie en grossissant la foule des envahisseurs, en se faisant Huns eux-mêmes, autant que le permettait la différence des langues et des types. Mais le contraste était si grand qu'en dépit de l'alliance forcée, les Alains, dispersés en groupes divers, se maintinrent quand même comme nationalité distincte pendant plus d'un siècle et prirent part à toutes les campagnes de migration jusque dans la péninsule d'Ibérie et jusqu'en Afrique. Enfin, les guerres, les maladies, le changement de climat, les mélanges avec cent autres peuples dans l'immense remous finirent par user ce qui restait du peuple cahoté : ses dernières familles s'éteignirent à l'écart.
Après avoir triomphé des Alains, les Huns eurent à combattre un ennemi plus puissant : les Gothons ou Goths. Cette nation, qui occupait auparavant les deux bords de la Baltique, avait graduellement reflué dans la direction du midi et, vers la fin du IIe siècle, barrait complètement le passage à tous les envahisseurs venant de l'Orient : sa puissance s'était établie de la Baltique à la mer Noire. Les Goths orientaux ou « Ostrogoths » » s'avançaient à l'est jusqu'au Don, tandis que les Goths occidentaux ou « Visigoths » atteignaient le Danube. Ceux-ci, les plus aventurés dans le voisinage de l'empire Romain, les plus sollicités par la fascination de ses richesses et cherchant constamment à y pénétrer, en mercenaires, en alliés ou en dévastateurs, devaient, par l'effet de cette hantise même, déplacer fréquemment leur centre d'attaque et, tantôt s'avançant, tantôt rejetés en arrière, se maintenaient en mouvement de migration le long du Danube, des Carpates et des Alpes.
Les Ostrogoths, plus solidement campés, au milieu de peuples trop faibles pour s'affranchir, constituaient un État demi-civilisé, qui, vers le milieu du IVe siècle, égalait presque celui de Rome en étendue et cherchait lointainement à l'imiter : le roi des Ostrogoths, Ermanaric, l'Amalien ou le « Sans tache », était respecté comme maître de tout un monde, et, vieux de plus de cent années, resplendissait d'une gloire devenue presque divine.
C'est contre lui que vint se heurter la marée montante des Huns. Comme les Alains, il fut emporté par le tourbillon avec toutes ses armées. Le rempart extérieur de défense que l'empire ostrogoth constituait pour l'empire Romain se trouva rompu dans toute sa largeur, mais le travail de destruction avait été si laborieux que les Huns en furent presque épuisés et n'avancèrent plus qu'avec lenteur, dispersant les peuples devant eux. Ce n'est pas directement qu'ils prirent part à l'attaque de Rome, c'est par la poussée qu'ils donnèrent aux errants Visigoths et aux cent tribus germaniques. Ils auraient certainement disparu dans la cohue des nations tourbillonnantes si par les traits du visage, la démarche, les mœurs, ils n'eussent été si absolument distincts de tous les peuples de l'Europe : les contrastes de race à race, déterminés par des milliers d'années vécues sous des climats différents, apparaissent avec une évidence telle que Romains et barbares, en face des Asiatiques, se reconnaissaient comme frères d'origine. Les Huns étaient décrits comme des monstres avec leurs grosses têtes plates, leurs joues couturées de cicatrices, leur corps épais et ramassé, leurs jambes arquées par l'habitude du cheval : on les disait volontiers, et en le croyant un peu, « fils de sorcières » et « fils de démons »[947]. Aussi leurs hordes éparses continuèrent-elles de constituer une même nation par le fait de l'aversion générale, et leurs chefs, Bleda, Attila, purent facilement les ramener à l'unité et s'en servir pour fonder un État très éphémère mais plus vaste que celui des Romains, entre l'Altaï et les Alpes.
Attila voulut le compléter du côté de l'Occident et se porta vers les Gaules, saccageant les cités, ravageant les campagnes et grossissant sa propre armée de toutes les armées vaincues. Il traînait avec lui des Ostrogoths, des Alains, des Hérules et des Gépides, mais, devant lui, il rencontrait aussi, unie aux Romains et aux Gaulois romanisés, la nation des Visigoths, peut-être aussi celle des Burgondes et une tribu franque conduite par Merowig[948] : c'était un nouveau choc entre l'Europe et l'Asie. Celle-ci fut repoussée. Attila ne dépassa pas Orléans et le grand coude de la Loire ; se repliant sur le gros de ses forces, il livra la bataille décisive dans les plaines blanches des « Champs Catalauniques », le *Campus Mauriacus* de Grégoire de Tours, que l'on pense avoir retrouvé à Moirey dans l'Aube[949].
Il livra la bataille et la perdit : des cadavres, par centaines de mille, restèrent gisants dans l'effroyable étendue, et le roi des Huns, désormais sans l'auréole qui en faisait le maître des peuples, dut se contenter de parcourir en pillard l'Allemagne et l'Italie. Il réussit encore à détruire Aquileja, qui, pendant plusieurs siècles, avait joué le rôle de gardienne vigilante des passages alpins, à l'angle adriatique, et mourut bientôt après, laissant dans tout le monde romain le renom d'avoir été le plus atroce parmi tous les terribles destructeurs d'hommes qui se disputaient alors le territoire de l'Europe. Peut-être la prééminence dans ce crime fut-elle attribuée au « Fléau de Dieu » parce qu'il ne se réclamait pas de la foi chrétienne comme la plupart des autres assaillants de l'empire. D'ailleurs, une légende toute différente se forma parmi les siens ; les Magyars de Hongrie qui se disent encore ses fils vantent son amour de la justice et même sa bonté. Mais en dehors de la Hongrie, la mémoire des Huns reste associée dans l'imagination des peuples de l'Europe centrale à l'idée de massacres et de mort. Tous les tertres funéraires que l'on rencontre encore en Allemagne et qui furent si nombreux, avant que la charrue les nivelât avec le sol sont désignés uniformément sous le nom de *Hunnengräber,* tombeaux des Huns.
Au lendemain de la grande bataille qui ne laissait plus aux hordes d'Asie qu'un étroit territoire de conquêtes, tous les peuples guerriers de l'Europe, passant au-dessus des malheureuses plèbes agricoles, se déplaçaient dans la direction de l'ouest et du midi. Un seul peuple, celui des Vandales, ayant déjà terminé son mouvement de translation vers l'extrémité du continent d'Europe, refluait vers l'est, sur le littoral méditerranéen. Les Vandales, peuple de langue germanique, qui, pendant la période d'équilibre antérieure à la décadence de Rome, avait vécu sur les bords de la Baltique, au nord de la Warthe, s'étaient trouvés au premier rang lors de la migration générale. Avant-garde des Goths avec lesquels les Vandales s'étaient confédérés, une de leurs bandes avait envahi la Gaule même avant la fin du troisième siècle, mais, battue par Probus, elle avait été déportée dans l'île de Bretagne. D'autres Vandales avaient également pris part aux invasions directes de l'Italie, puis, au commencement du Ve siècle, la grande masse de la nation, franchissant le Rhin, s'était mise en route et, suivant la voie naturelle qui, par la Loire moyenne et la Charente, contourne les hautes terres centrales de la France, ne s'arrêta qu'en Espagne.
Arrivés dans la péninsule Ibérique, les Vandales eurent bientôt à lutter contre les rivaux conquérants, les Visigoths, et se trouvèrent trop peu nombreux pour disputer la contrée à de si puissants voisins malgré leur alliance avec d'autres peuples migrateurs, Alains et Suèves ou « Somnolents ». Ceux-ci se fixèrent dans les provinces devenues le Portugal et la Galice et s'y maintinrent ; ceux-là, pendant un temps en Andalousie, se joignirent à nouveau aux Vandales quand, sur la pression des Visigoths et aidés par la dissension des généraux romains, ils passèrent en Afrique. En dix années, de 429 à 439, ils terminèrent la conquête de la Maurétanie et, de nouveau, une Carthage ennemie se dressa devant Rome. Ayant été marins sur la Baltique, les Vandales, auxquels s'étaient mêlés d'ailleurs des gens de toute race et de tous métiers, se firent également marins sur la Méditerranée et, comme leurs prédécesseurs les Carthaginois, devinrent aussi les maîtres des îles de la mer Tyrrhénienne, Corse, Sardaigne et les Baléares. Leur royaume, qui devait durer un siècle, fut, de tous ceux que fit naître la migration des peuples, le plus aventuré en dehors de son milieu naturel et, par conséquent, celui qui en disparaissant devait laisser le moins de traces.
Les Ostrogoths qui avaient eu à subir le premier et terrible choc des Huns, lorsque ceux-ci se forcèrent un passage entre Baltique et Pont-Euxin, n'avaient pas été aussi mobiles que le peuple des Vandales dans leur déplacement vers l'ouest. Ceux d'entre eux qui ne s'étaient pas vus forcés d'accompagner leurs vainqueurs vers le massacre de Chalons ou n'étaient pas dispersés chez d'autres peuples en fugitifs ou en alliés réussirent à se cantonner dans la région très facile à défendre de la Pannonie, qu'entoure au nord et à l'est la grande courbe du Danube entre Vindobona et Singidunum — Vienne et Belgrade —, et que traversent les fleuves Drave et Save, issus des Alpes et de leurs prolongements illyriens. En cette forte position stratégique, très menaçante à la fois pour l'empire bysantin et pour ce qui restait de l'empire de Rome, les Ostrogoths pouvaient attendre l'occasion de reprendre l'offensive. Les Gépides, les Hérules qui avaient aussi appartenu à la confédération des Goths et prirent des parts diverses à l'invasion du monde romain étaient solidement établis dans le voisinage, les Gépides à l'orient du Danube, dans les contrées qu'on nomme aujourd'hui Alfœld, Transylvanie, Valaquie, les Hérules dans l'hémicycle septentrional des Carpates. Mais ces peuples inquiets n'attendaient, comme les Ostrogoths, que le moment de se ruer contre les riches cités du midi, pleines de butin.
Quant aux Visigoths, ces barbares qui avaient été le plus longtemps en contact avec les civilisés des contrées méditerranéennes, ils devaient à leurs invasions même en Thrace, en Grèce, en Illyrie, en Italie, commencées dès le temps des Antonins, un adoucissement remarquable de leurs mœurs, en même temps que l'acquisition partielle des industries et des sciences du monde romain : destructeurs de la ville Éternelle, ils eurent l'ambition de continuer son œuvre. Un roi des Visigoths, Athaulf, devenu le beau-frère de l'empereur Honorius, se mit aussi à la tête de ses armées pour reconstituer l'empire d'Occident. Les Visigoths, au nom de Rome, reconquirent en effet la Provence, la Narbonnaise, l'Aquitaine, l'Espagne, et, bientôt après leur triomphe sur Attila, sous le règne d'Euric, ils avaient constitué un très grand royaume qui s'étendait du cours de la Loire aux colonnes d'Hercule, et leur appartenait bien en propre, malgré la suzeraineté apparente de Rome : seulement les Suèves réussirent, pendant quelques décades, à maintenir leur indépendance contre les Visigoths dans l'Ibérie orientale. L'idéal de romanisation était si vif et sincère chez les rois des Goths qu'ils avaient fait compiler des lois romaines afin de gouverner leurs sujets d'après l'exemple de l'empire vaincu, et tel avait été leur zèle ignorant qu'ils maintinrent dans ce code (*Lex Romana Wisigothorum*) des dispositions injurieuses pour eux. On peut citer notamment la « loi d'Honorius » qui interdisait le mariage entre Romains et barbares[950].
De même les Burgondes, occupant alors le bassin du Rhône, de l'Oberland à la Camargue, s'étaient accommodés de leur mieux aux exigences de la majesté romaine. Après l'exode plus de deux fois séculaire et coupé de batailles et de massacres qui les avait amenés des bords de la Vistule à ceux du Rhin, ils accueillirent avec joie la chance de pouvoir entrer pacifiquement dans leur nouveau domaine, en respectant, conformément à la justice, les intérêts établis. Si pressées que fussent les tribus germaines de faire mugir leur cri de guerre dans le creux de leurs boucliers, elles préféraient pourtant, suivant la loi du moindre effort, recevoir gratuitement des terres en échange d'un hommage prononcé du bout des lèvres. Quant aux Alamans ou Alemannen, « gens de toutes races » qui poussaient les Burgondes et s'établirent dans la vallée rhénane, au sud du Main et de la Moselle, ils n'avaient pas eu à se faire concéder ces terres par la munificence de Rome ; ils les devaient au fer de leurs épées.
Les Francs, qui dans la succession des âges donnèrent aux Gaules le nom de « France » et aux Gaulois celui de « Français », n'occupaient au milieu du cinquième siècle qu'une infime partie du territoire maintenant désigné d'après eux. Ils étaient les maîtres des contrées que traversent le Rhin, la Meuse, l'Escaut dans leur cours inférieur, et pénétraient au sud dans le pays qui devint l'Artois. C'est pendant la seconde moitié du troisième siècle que les populations résidantes de la Belgique actuelle avaient vu ces bandes germaniques apparaître à l'ouest de la Meuse ; la première mention qu'en fasse l'histoire date de l'an 240. L'empereur Maximin, pressé de divers côtés par des ennemis, avait eu recours au moyen usuel en concédant aux Francs, devenus colons militaires, les parties non cultivées du pays des Morins et des Ménapiens ; la germanisation se fit jusque dans le voisinage de Boulogne[951] ; mais la côte n'avait point alors le dessin qui nous est familier et qu'elle ne reçut que vers le dixième siècle : six cents ans auparavant, l'eau de la mer, détruisant les anciennes colonies belgo-romaines, avait envahi les terres basses de Bruges à Dunkerque[952]. Julien permit également aux Saliens vaincus de s'établir dans les solitudes de la Toxandrie, la Campine actuelle ; mais ces nouveaux sujets de Rome avaient l'humeur instable, et quand, au commencement du Ve siècle, les légions romaines quittèrent la Belgique pour aller défendre l'Italie contre l'invasion barbare, les Francs suivirent le mouvement dans la direction du sud.
De nos jours, la Meuse est canalisée, une voie ferrée et deux routes la longent, mais à l'époque des mouvements des Francs, le passage était difficile au pied de ces rochers dont la double ligne s'étend sur plus de cent kilomètres, de Mézières à Liège.
Leur chemin est encore de nos jours nettement indiqué par la frontière des langues flamande et wallonne, et cette frontière elle-même était déterminée par les conditions physiques de la contrée. La forêt « Charbonnière », qui prolongeait à l'ouest la grande sylve des Ardennes, et dont la forêt de Soignes, près de Bruxelles, et le parc de cette ville sont de bien faibles restes, arrêtait les envahisseurs et les forçait de cheminer vers l'occident : « le rempart de bois » resta longtemps infranchi ; les trouées ne se firent que peu à peu le long des rivières et des ruisseaux pendant le cours du moyen âge ; jusqu'au milieu du IXe siècle, la forêt conserva son caractère de limite naturelle, déjà mentionnée dans la loi salique[953]. Au nord se trouvaient les guerriers et colons germaniques ; au sud, les clairières et les vallées étaient occupées par les Celtes Wala, ancêtres directs des Wallons.
La poussée de l'invasion franque se fit d'abord d'une manière toute pacifique avec l'assentiment des Romains, qui d'ailleurs n'auraient pu l'empêcher. De cette première époque datent la plupart des villages flamands dont les noms, terminés en *hem, ghem,* ou en *ingem* — peut-être cette dernière forme est-elle plutôt due aux Alamans —, le *heim* germanique, rappellent encore les fondateurs francs. Grâce à ce suffixe des noms de lieux, on peut suivre facilement à la trace les migrations des Francs depuis les bouches de l'Escaut jusqu'aux collines du Boulonnais : les mots indiquent le passage des guerriers cultivateurs posant solennellement la pierre du foyer[954]. Au milieu du Ve siècle, le romain Aetius, qui gouvernait encore une province gauloise au nord de l'empire virtuellement défunt, vint se placer en travers des flots humains pour défendre contre eux le haut bassin de l'Escaut. Alors un choc violent dut se produire : de pacifique, l'invasion franque se fit militaire, sous la conduite de Chlodio — Clodion —, le premier roi des Francs dont le nom soit fixé avec certitude dans l'histoire. La solidité des troupes disciplinées le retint au nord de la Somme ; mais il attendait l'occasion de se ruer dans les campagnes qui devinrent l' « île de France ». Certes, les Francs ne pénétraient point dans les Gaules « pour y délivrer les Gaulois du joug des Romains », ainsi que se l'imaginait toute une école historique au XVIIIe siècle[955] : ils venaient en maîtres pour se substituer à d'autres maîtres et le nouveau régime devait être encore plus dur que l'ancien. Ainsi que Fréret l'a depuis longtemps établi, le nom de « Franks » ne signifie point du tout « Hommes libres », comme le faux patriotisme de certains écrivains français l'a fait entendre : dans les documents originaux, frek, frak, frank, vrang, selon les différents dialectes, répond au mot latin *ferox,* dont il a tous les sens, favorables et défavorables, « fier, intrépide, orgueilleux, cruel ».
Derrière les peuples germains qui pesaient sur la frontière du monde romain ou qui même l'avaient franchie déjà, Ostrogoths et Visigoths, Suèdes et Vandales, Burgondes, Alemannen et Francs, se pressaient d'autres peuples, avides de se précipiter à la curée : tels les Langobarden ou Lombards, les « Longues barbes » ou « Longues haches », qui devaient, durant le siècle suivant, prendre une grosse part au partage de ce qui fut l'empire : mais à l'époque d'Attila, ils vivaient encore vers les sources de l'Oder, séparés par montagnes et forêts de l'ancien monde œcuménique. Quant aux tribus germaines qui occupaient les bords de la mer, elles s'ébranlaient pour aller conquérir des territoires nouveaux par delà les flots. Les Jutes, qui habitaient la péninsule nommée indifféremment Jylland ou Jutland, les Angles, occupant le sud de la presqu'île entre la Trave, l'Eider et l'Elbe, les Saxons, plus puissants, qui dominaient le vaste territoire situé à l'ouest et au sud-ouest, entre la mer et les premières montagnes, toutes ces tribus, à la fois agricoles, pastorales, maritimes, prenaient part à la grande conquête par terre et par mer. Les flottilles de pirates saxons rôdaient déjà depuis deux cents ans sur les rivages continentaux de la mer du Nord, déposant çà et là des colonies permanentes sur les rivages : dépassant la Manche, elles s'étaient même avancées jusqu'en Armorique et dans l'estuaire de la Loire. Les côtes de la Belgique actuelle avaient déjà pris le nom de *litus saxonicum,* et c'est de là que les Anglo-Saxons, unis aux Jutes, s'élancèrent en 449 ou 453 pour franchir le détroit et prendre pied dans l'île de Thanet, pointe nord-orientale du pays de Kent, maintenant transformée en terre ferme. Ils avaient été appelés, dit-on, par les vaincus d'une guerre civile, et bientôt ceux-ci apprirent à leurs dépens qu'ils s'étaient donné des maîtres et des exterminateurs. Le pays des Bretons — Bretannie — devint celui des Angles — Engel-land ou Angleterre —, comme le pays des Gaulois était devenu celui des Francs.
Et tandis que les barbares se disputaient ainsi les lambeaux de l'empire Romain, celui-ci conservait encore un reste de vie. Après le passage d'Alaric, Rome avait été rebâtie, et des empereurs tremblants s'étaient hasardés à s'asseoir sur le trône, protégés par quelque lieutenant barbare. Une sorte de révérence empêchait les impies de porter la main sur la ville Sainte, et ceux mêmes qui pillaient ses trésors lui adressaient leurs hommages et prétendaient parler en son nom. Toutefois Genseric, le roi des Vandales, celui des conquérants qui s'était avancé le plus loin et qui avait soumis le plus de peuples divers, n'était pas homme à se laisser arrêter par le respect superstitieux de la majesté romaine. Déjà, par sa domination sur la Maurétanie, qui naguère était la contrée la plus utile pour l'approvisionnement de Rome, il affamait la ville Éternelle ; dès que l'occasion lui parut favorable (455), il s'en saisit pour prendre la cité et la piller à fond. Pendant quatorze jours et quatorze nuits, l'œuvre se fit avec méthode ; on n'oublia rien de précieux dans les palais et les églises : belles étoffes, gemmes, ors et bronzes, tout fut soigneusement enlevé, et ceux qui pouvaient payer rançon, jusqu'à des évêques, furent poussés dans le troupeau des prisonniers. C'est à tort que le nom de « Vandales » fut appliqué désormais aux destructeurs aveugles, brisant pour le plaisir et saccageant sans merci ; ceux-ci savaient compter.
Après cette terrible exécution, l'empire continua néanmoins de vouloir vivre encore, tant l'homme est naturellement conservateur. Des armées se recrutèrent, des provinces furent reconquises : des empereurs se succédèrent à Rome et hors de Rome. Enfin, un chef barbare, devenu commandant de la garde prétorienne, puis le véritable roi de Rome, Odovakar, Odoacre, mit un terme à la comédie des empereurs de parade et, avec un mépris débonnaire, déposa (an de Rome 1228) l'Auguste ou plutôt l' « Augustule » qui occupait alors le trône, et, par une singulière ironie du sort, s'appelait Romulus comme le fondateur de la cité.
Mais s'il n'existait plus d'empereur en titre, l'idée de l'empire n'en persistait pas moins dans les esprits. Odoacre lui-même fit offrir à Zenon, l'empereur d'Orient, la suzeraineté virtuelle de Rome, à la condition d'être reconnu comme patricien et de recevoir en droit le gouvernement de l'Italie ; quoiqu'absolument roi, il reconnaissait pourtant les anciennes lois de Rome, honorait le Sénat et laissait la magistrature entre les mains des fonctionnaires romains. Et loin de Rome, dans le nord de la Gaule, des lieutenants de l'empire, Aegidius, puis son fils Syagrius, continuèrent de régir et de défendre leur province au nom de Rome, comme Aetius l'avait fait avant eux : le cœur ayant cessé de battre, les membres vivaient encore. C'est en 486 seulement, dix ans après la déposition de Romulus-Auguste, que Syagrius, « roi des Romains », fut vaincu par les Francs à Soissons et que disparut le dernier lambeau de l'empire d'Occident.
Mais la pression des tribus barbares n'avait point cessé sur les frontières. En 488, le roi des Ostrogoths, Theodoric, qui avait aussi revêtu la dignité de général au service de l'empereur d'Orient, descendit de sa forteresse des Alpes dans les plaines de l'Italie. Vainqueur en trois grandes batailles, il réussit après une campagne de cinq années à prendre traîtreusement Odoacre dans Ravenne, et, sous prétexte de rétablir l'unité de l'empire au profit de l'empereur de Bysance, devint le maître indépendant de l'Italie : il commença même la reconquête des provinces en s'emparant des régions alpines, de la Sicile, de la Provence, occupa la vallée de la Save au détriment de l'empire d'Orient, et, par une alliance étroite avec les Visigoths, reconstitua presque à son profit l'empire d'Occident ; quatre ou cinq générations après Ermanaric, l'empire des Goths s'est déplacé de 2 500 kilomètres vers l'ouest, des plaines sarmates aux péninsules baignées par la méditerranée occidentale.
Devenu Romain par les peuples qu'il avait assujettis, Theodoric se substitua aux anciens maîtres pour la défense de Rome et, en vue de cette œuvre, employa les éléments de civilisation qui s'étaient maintenus, s'entoura d'hommes intelligents et instruits, tel Boèce, et continua la tradition romaine. Il entreprit même le travail de restauration matérielle, éleva des édifices nouveaux, dont quelques-uns sont encore parmi les plus curieux de l'Italie. Il est remarquable qu'à cette époque de sang, il se soit trouvé un homme pour s'arrêter en plein élan victorieux ; en la vigueur de son âge, Theodoric remit le sabre au fourreau, et son règne, qui continua pendant 30 ans, fut consacré aux devoirs du gouvernement civil ; même quand son beau-fils Alaric périt de la main de Clovis à la bataille de Poitiers, Theodoric se contenta d'arrêter la puissance des Francs à Arles sans poursuivre son succès et de protéger son petit-fils en bas âge[956].
Aussi ses contemporains à demi barbares, à demi policés, l'admirèrent-ils doublement, à la fois comme le conquérant ostrogoth et comme le Romain restaurateur des gloires du passé. La légende germanique transforma Dietrich von Bern — Theodoric de Vérone — en un héros presque divin qui « traverse le monde par la force de son bras » et rappelle l'ancien dieu Thor par ses colères effroyables alors que de sa bouche jaillissait une haleine enflammée… La tradition latine fut tout autre : le roi des Goths fut considéré comme un Latin de la plus noble antiquité, et c'est très sérieusement que les érudits s'ingénièrent à construire des généalogies qui donnaient aux Goths des origines communes avec les Romains et les Grecs. (Jordanès).
Theodoric, avec d'autres rois, et notamment les souverains visigoths, fut de ceux que la civilisation romaine avait élevés au-dessus d'eux-mêmes. Ainsi que deux liquides s'unissent par les deux branches d'un vase communiquant, les éléments ethniques en contact les uns avec les autres se mêlent de manière à produire une nouvelle nation, et prennent à chaque moitié de ses composants ses propriétés spéciales pour les attribuer à l'autre. De même que tout alliage est différent de chacun des deux métaux associés, toute civilisation nouvelle transforme, abolit celles qui se sont unies pour lui donner naissance. Si la migration des barbares, considérée dans son ensemble, eut pour conséquence de romaniser les Goths et les Burgondes, les Francs et les Lombards, même les Vandales, elles devait aussi par contre-coup abaisser singulièrement le niveau intellectuel et moral des Romains, et, par suite, l'ensemble de la civilisation fut amoindri en d'énormes proportions et pour des siècles de durée. Les Gréco-Romains devinrent eux-mêmes à demi germanisés, et les nobles représentants des philosophies grecques, les épicuriens et les stoïciens, ces interprètes pénétrants de la genèse humaine, ces vaillants d'une si haute morale et d'une si fière endurance, se laissèrent ravaler aux superstitions vulgaires, aux pratiques barbares, à la furieuse intolérance que fut le christianisme du moyen âge.
Néanmoins, si désagréable qu'elle fût, la société brutale, tournoyante, affolée qui succédait à la paix romaine avait un point lumineux devant elle, un idéal vers lequel elle dirigeait sa vie. Avec le triomphe des barbares, le cycle de l'histoire devait recommencer à nouveau : presque toutes les conquêtes de la culture ancienne étaient perdues et la reconstitution de cet avoir ne pouvait se faire que par le travail des siècles ; il semblait que l'humanité fût remontée vers ses origines ; mais, à son deuxième départ, le monde européen possédait, avec quelques restes du trésor littéraire et scientifique des Grecs et des Romains, l'avantage de conserver un certain sentiment de l'unité humaine. Son horizon géographique était plus large que celui de la grande foule anonyme des anciens civilisés. Sans doute, l'image qu'il se faisait de la Terre devait être grimaçante et bizarre : elle n'était plus réglée et mesurée par le compas des Ératosthènes et des Ptolémée, mais les barbares venus du grand Nord et de l'Est encore plus éloigné gardaient la vague idée d'immenses étendues, bien supérieures à celle de l'œcumène gréco-romaine. En outre, une âme leur apparaissait indistinctement dans ce grand corps, puisque le saint empire romain n'avait pas cessé d'exister pour eux et qu'ils croyaient à l'universalité de la « Sainte Église »[957]. L'idéal était presqu'inconscient ; il impliquait néanmoins une future unité politique et morale.
Avant d'entrer dans cette voie, qui est l'histoire même de la civilisation progressive, les multitudes entremêlées, de toutes origines et de toutes langues, qui se heurtaient chaotiquement dans les diverses parties de l'Europe, avaient d'abord à se fixer, à prendre racine dans le sol où l'exode primitif, les chocs violents, les pressions latérales et les remous les avaient entraînées, et à reconnaître leur territoire géographique. Ensuite, chacun des groupes constitués d'une manière plus ou moins intime et solidaire par la communauté des luttes, des souffrances et des intérêts avait à prendre conscience de son individualité collective, à fondre assez complètement ses contrastes et ses diversités pour se sentir une nation. Puis une nouvelle évolution se préparait pour chacun de ces groupes distincts, celle de l'équilibre à chercher avec les autres groupes européens, et de l'idéal à trouver, sinon par leurs gouvernements, du moins par leurs penseurs.
Mais la première condition de tous les progrès ultérieurs était l'adaptation matérielle au sol et au climat. Les peuples émigrés avaient, en changeant de patrie, dû modifier forcément leur nourriture, leur boisson, leur vêtement, risquer des maladies inconnues. Les vieillards de la tribu succombaient en foule, de même que les débiles et les infirmes ; les enfants, tout particulièrement éprouvés, périssaient presque tous. La colonisation commençait toujours par un dépeuplement, même sans la mortalité causée par les batailles, les incendies, les massacres. Une fois accommodée à l'ambiance nouvelle, la race des immigrants se trouvait non seulement diminuée en nombre, mais aussi modifiée dans son essence par les croisements avec les indigènes et avec d'autres colons de provenance étrangère. Le mélange s'accroissait de génération en génération, et finalement le type originaire devenait méconnaissable. Après quelques siècles ou même beaucoup plus tôt, l'aspect des individus avait changé, souvent la langue avait disparu ; le nouveau peuple était fort distinct de l'ancien.
Les dangers à subir de la part du milieu et la rapidité de la transformation physique et morale des immigrants étaient naturellement en proportion du carré des distances entre la patrie primitive et le nouveau lieu de résidence. Les Vandales en sont un remarquable exemple. Réduits au nombre de cinquante mille guerriers lorsqu'ils arrivèrent en Afrique, ils n'auraient même pu mener à fin leurs conquêtes s'ils n'avaient eu pour alliées toutes les tribus opprimées de la Maurétanie qui avaient déjà commencé à se lever contre leurs maîtres romains : sur le terrain religieux, une secte, celle des Donatistes ou des « Montagnards », s'opposait au clergé orthodoxe, ami du pouvoir des papes ; contre les propriétaires d'esclaves eux-mêmes se groupaient les bandes de « Circoncellions », vagabonds et batteurs d'estrades[958]. Ces alliances mêmes contribuèrent à les croiser d'éléments étrangers, et, malgré leur orgueil de race qui interdisait aux chefs le mariage avec des Romaines, les familles pures étaient devenues rares au commencement du VIe siècle. Puis vinrent les infortunes militaires : réduits en nombre et en vertu, les Vandales ne purent plus soutenir le choc des Bysantins, auxquels étaient alliés des mercenaires barbares ; leurs jeunes hommes furent tués ou faits prisonniers, emmenés à Constantinople, et les femmes entrèrent de gré ou de force dans les familles romaines. Le nom de ces Vandales qui avaient fait trembler le monde ne fut plus même prononcé cent années après Genseric : on cherche vainement les traces de leur passage dans le continent africain, et l'on doit considérer comme un paradoxe la théorie de Löher, qui voit les fils des Vandales dans les anciens Guanches des Canaries[959]. Comment aurait pu s'accomplir le mystérieux exode ?
Les migrations de peuples qui s'étaient faites dans la péninsule Ibérique avaient mis en branle des foules plus nombreuses, et les conséquences en furent plus durables. En l'an 600, sous Reccared, les Visigoths étaient toujours les maîtres de la contrée, mais la fusion morale, correspondant certainement à un croisement effectif des races, était déjà très avancée entre les Goths et les Espagnols latinisés. La langue de Rome reprenait sa domination et le culte catholique de la nation s'imposait au roi, arien jusqu'alors. Pendant un siècle encore, les souverains appartinrent à la race des conquérants, mais les cols des Pyrénées s'étaient refermés, nulle bande nouvelle de Germains ne venait renforcer les armées des Visigoths, tandis que de l'autre côté du détroit se montrait soudain un nouveau peuple envahisseur : celui des Arabo-Berbères, entraînés par une ardente foi. Ce qui restait des Visigoths allait disparaître dans une guerre à mort après trois siècles passés loin des forêts de la Germanie, sur les plateaux âpres de l'Espagne. Les Ostrogoths avaient succombé comme nation distincte cent cinquante ans plus tôt : ils s'étaient fondus comme neige au soleil, dans les plaines de l'Italie, et n'avaient point résisté aux Lombards.
Si la magie du nom de Rome avait attiré successivement tous les envahisseurs barbares dans la péninsule Italique, la position géographique des Gaules en avait fait aussi le rendez-vous des nations. Largement ouverte à l'est et au nord-est, la riche contrée, dont les populations résidantes n'avaient plus la force de refouler les envahisseurs, se trouvait libre jusqu'à la « fin des Terres » : les uns après les autres, les peuples migrateurs se dirigeaient vers l'une des provinces océaniques, où ils étaient arrêtés soit par la mer, soit par d'autres peuples en marche, et, se dispersant fragmentairement, s'associant à nouveau, entraient en d'autres combinaisons ethniques. De même les tribus, qui après avoir parcouru la Gaule osaient traverser les Pyrénées, ne franchissaient point les montagnes sans laisser de traînards derrière elles.
Naturellement, cette immense marée de peuples qui déborda sur le monde occidental ne put le faire sans que des contre-courants et déversements latéraux ne divisassent les bandes à l'infini. Il n'est pas de pays en Europe où l'on ne signale l'existence de populations hétérogènes ou « allophyles », comme on dit en Russie ; mais en France, la fusion des races et sous-races est faite depuis des siècles assez intimement pour que les caractères distinctifs, les noms se soient perdus, et l'on ne voit pas que les probabilités d'origine puissent se changer en certitude.
Que sont devenus les Suèves, les Alains, les Visigoths, les Alemannen, les Burgondes qui restèrent fixés sur le sol des Gaules et qui certainement ne se sont pas en tous lieux mélangés d'une manière intime avec les anciennes populations aborigènes ? Suivant les mille circonstances qui se sont présentées, telle bande étrangère, après s'être établie dans son domicile actuel par le droit de la conquête, a pu, grâce à sa vaillance, à l'accoutumance des voisins, se maintenir en sécurité dans un milieu hostile ; telle autre resta dans le pays comme alliée pour combattre des ennemis communs et reçut en présent le sol qu'elle occupe ; enfin, mainte tribu, parmi ces gens venus de loin, ne fut qu'un ramassis de prisonniers ou d'esclaves employés aux divers travaux par les maîtres des alentours. Durant le cours des siècles, ces descendants des migrateurs ont très diversement vécu, soit en se mêlant en paix aux indigènes, en adoptant à l'amiable le langage, la religion, les coutumes de la nation ambiante, soit en gardant leur caractère distinct, quoiqu'obligés de se soumettre aux volontés de leurs maîtres. On peut comparer ces petits groupes isolés aux kystes qui se maintiennent à part dans l'organisme. Mais parmi eux, il est difficile de distinguer l'ancienneté de l'origine. Faut-il reconnaître dans le « pays » d'Allemagne en Calvados (Notre-Dame, Saint-Martin d'Allemagne, etc.), les vestiges d'une tribu d'Alains qu'un remous y aurait rejetée ? Pont-à-Vendin, Vandelicourt, Wandamme, Vandeville, Wandignies et autres localités des départements du Nord et du Pas-de-Calais témoignent-elles avec plus de certitude du passage des Vandales[960] que ne le fait l'Andalousie ? Mais faut-il attribuer la même cause aux noms d'autres villages commençant par *Vand, Vend, Vind,* et que l'on trouve épars de la Charente à l'Ain ? On ne peut encore se prononcer.
Il est pourtant un groupe qu'une tradition persistante dit être de descendance hunnique, filiation tout aussi plausible d'ailleurs que pourrait l'être une autre généalogie, celtique, germaine ou sarrasine. C'est la population du petit val d'Anniviers (Einfisch), que parcourt le *nant* de Navisanche ou Navigenze, s'échappant dans la vallée maîtresse par un superbe portail de rochers. Bien que convertis au christianisme et habitués à l'usage du parler français-valaisan, ces montagnards se distinguent encore nettement de leurs voisins par la physionomie, l'emploi de mots et de tournures inconnus en bas, par de nombreuses coutumes particulières, et surtout par la conscience de leur personnalité collective.
La migration des peuples et la pression que tous ces flots humains exerçaient les uns sur les autres eurent pour conséquence une modification dans l'ordre d'importance des voies historiques de la Gaule. A l'époque gallo-romaine, le va-et-vient principal devait se faire de Rome par Lyon, vers le seuil de partage de la Côte-d'Or, entre Saône et Seine : c'est donc du côté de l'est, entre Océan et Méditerranée, que se trouvait l'axe majeur du territoire gaulois. La constitution du royaume des Visigoths dans la vallée de la Garonne, avec Toulouse pour capitale, puis l'invasion des Francs dans le bassin de la Seine, avec poussée dans la direction du sud-ouest, donnèrent pour un temps la prééminence à la voie historique occidentale, de Bordeaux à la Seine par le cours moyen de la Loire. De la Guyenne à l'Orléanais par la dépression où coulent la Dronne, la Charente, le Clain, la Vienne, le chemin est facile : la contrée s'ouvre largement au va-et-vient des peuples, des armées ou marchands qui voyagent entre la péninsule Ibérique et le nord de l'Europe. Nulle part dans cette avenue naturelle ne se présente d'obstacle, montagne, marais ou solitude infertile. Même aucun seuil appréciable ne marque le passage entre les versants de Gironde et de Loire. La Charente, le fleuve intermédiaire, semble hésiter entre les deux pentes. C'est à droite et à gauche que se trouvent les régions d'accès difficile : vers l'est, les hautes terres granitiques et forestières du centre de la France, vers l'ouest, des landes, des marais, puis les âpres collines du haut Poitou, formées de granit comme le massif de la Bretagne. Le passage devait donc se faire par cette manche où, dès les origines de l'histoire, on voit les lieux d'étape se transformer graduellement en cités considérables sans changer de site. D'un fleuve à l'autre, la route s'était tracée bien avant que les Romains eussent songé à construire leur voie dallée dans la même direction. Toutefois, cette voie historique majeure ne suivait point un tracé rectiligne entre les bassins fluviaux, elle se repliait, conformément aux facilités du passage, entre les bois et dans les vallées ; puis, arrivée dans les campagnes que parcourt la Loire, elle longeait le fleuve par l'une ou l'autre rive, en prenant pour objectif le sommet de la courbe que le courant décrit vers le nord ; ce point, occupé de tout temps par une cité, l'Orléans actuelle, est le lieu de rencontre forcée de tous les voyageurs qui remontent ou descendent le fleuve avec intention de couper au plus court, et par la route la plus facile, vers les campagnes où s'unissent la Seine, la Marne et l'Oise.
La voie des nations qui, partant de la courbe d'Orléans, longe les sinuosités de la Loire pour aller rejoindre la vallée de la Saône par les passages de la Bourgogne, est moins nettement tracée que la grande voie occidentale de la Touraine et du Poitou : ou plutôt elle se décompose en de nombreuses routes secondaires en avant de la basse Saône, où la grande coupure rectiligne sépare si franchement du nord au sud les hautes terres de la France centrale et les dépendances du système alpin. Cette partie du grand triangle des voies historiques de la France est la plus profondément creusée, et les mouvements des peuples devaient s'y produire comme l'écoulement des eaux dans un fossé.
Le troisième côté du triangle entre la Méditerranée et l'Océan, par la vallée de la Garonne, est presqu'aussi régulièrement indiqué. Le seuil de partage où s'opère la séparation des eaux ne présente aucun obstacle naturel, mais à l'époque où la nature avait encore ses traits primitifs, non modifiés par l'homme, il existait au moins un passage difficile. Les trois rivières dites aujourd'hui Aude, Orb, Hérault formaient une sorte de frontière naturelle, par suite de la convergence de leur cours à la sortie des âpres défilés cévenols. Leurs bouches, bordées de marécages et de lacs salins ou saumâtres, se succédaient dans un espace qui n'a pas 20 kilomètres en largeur, et leur labyrinthe de coulées et de fausses rivières constituait pour la marche des nations un obstacle des plus sérieux.
Aussi, lorsque l'histoire des Gaules commence à se préciser pour nous, ce dédale de rivières et de lacs séparait naturellement deux groupes de populations bien distincts, les Ibères à l'ouest et les Ligures à l'est. Plus tard, sous la domination romaine, les descendants plus ou moins mélangés de ces deux nations gardent leurs domaines respectifs : ce sont d'un côté les Tectosages, dont le centre était à Toulouse, de l'autre les Arecomices, occupant les campagnes basses de Nîmes, limitées par la rive droite du Rhône. Puis, lors de la domination des Visigoths dans le midi des Gaules, c'est maintes fois à cette frontière naturelle que s'arrêta leur royaume, et, plus tard, pendant toute la durée du moyen âge, et même lors de la terrible guerre des Albigeois, alors que toutes les populations se trouvèrent effroyablement confondues, les divisions originaires marquées par la convergence des trois cours d'eau se maintinrent autour de centres politiques différents. Il y eut tendance latente à juxtaposer en cet endroits deux nationalités distinctes, l'une régie par les mœurs provençales et le droit latin, l'autre appartenant au groupe de civilisation ibère, au « droit gothique ». Le peuplement du pays, la rectification des rivières, l'assèchement partiel des lacs et, par-dessus tout, la construction des routes ont fait disparaître ces obstacles posés par la nature, on n'observe plus que les contrastes ataviques des caractères, des mœurs et des habitudes sociales[961].
Dans le nord de la Gaule, entre la Somme et la Seine, les légions romaines, usées par les batailles, ne barraient plus la route aux hordes des Francs. Un roi, Chlodwig ou Clovis, écarte les derniers Romains en 486 et s'empare de toute la contrée jusqu'à la Seine, puis graduellement pousse jusqu'à la Loire, et déplace sa capitale de Tournay à Soissons. Rival des Alemannen qui venaient de l'est, à travers le Rhin, et qui devaient forcément se heurter tôt ou tard avec les Francs descendus du nord, il les rencontre une première fois à Tolbiac en une bataille à issue douteuse, puis les écrase d'une manière décisive près de Strasbourg, disent la plupart des historiens. Un fait capital dans cette victoire est que Clovis, marié à une femme catholique, jura de se convertir s'il triomphait. Baptisé avec des milliers de guerriers, il changea brusquement l'équilibre des religions dans l'occident de l'Europe et devint le point d'appui de la hiérarchie papale contre les rois ariens, Burgondes et Visigoths : une certaine alliance traditionnelle se fit entre la papauté et les rois de France, les « fils aînés de l'Église », et très souvent les mouvements de la politique furent déterminés par cette prérogative religieuse.
Quinze siècles après le baptême de Clovis, le Vatican se rappelle encore comme un triomphe décisif l'union qui se fit alors entre le trône et l'autel, entre l'État et l'Église, union qui, malgré de terribles secousses, peut être considérée comme durant encore (1905). De la puissance spirituelle issue du monde romain, et de la puissance temporelle guerrière qu'apportaient les barbares sont graduellement sorties les monarchies de droit divin que l'on ne peut encore dire avoir complètement disparu. On cherche également à faire remonter jusqu'à cette époque les légendes à la fois religieuses et patriotiques compilées sous le nom de *Gesta Dei per Francos*. Déjà l'orgueil des Francs barbares était fort grand. Le préambule de la loi salique, dont la rédaction date du règne de Clovis, se termine sur un chant de triomphe : « La nation des Franks est illustre ; elle a Dieu pour fondateur : forte sous les armes, elle est ferme dans les traités de paix, profonde au conseil, noble et saine de corps, d'une beauté singulière, hardie, agile, rude au combat ; elle désire la justice et garde la foi. »
Champion de l'Église, et surtout conquérant pour sa propre puissance, Clovis franchit la Loire, allant à la rencontre des Visigoths qu'il défit près de Poitiers, au milieu même de la voie historique d'entre Loire et Garonne, et occupa l'Aquitaine et la Narbonnaise jusqu'au Rhône. Se retournant ensuite vers le nord-est, il arrondit son royaume en faisant périr nombre de petits chefs par violence ou par trahison, car ce monarque avait été jeté au vrai moule des conquérants, parmi lesquels l'éclat et les crimes de son ambition lui assignent un rang distingué[962]. Il s'empara donc de presque tout le territoire qui porte de nos jours le nom de « France ». Toutefois ce vaste domaine, si grand en comparaison du petit royaume paternel de Tournay, ne présentait point la belle ordonnance d'un État administré régulièrement, comme celui du contemporain de Clovis, le grand Theodoric ; nombre de villes, de districts étaient sinon indépendants, du moins dans un état mal défini de semi-liberté, et les populations réfugiées dans les vaux ignorés des montagnes se gardaient bien d'éveiller l'attention. Le roi n'était possesseur que des terres foulées aux pas de ses guerriers. Respectueux quand même des civilisés, les Germains barbares ne prétendaient nullement imposer leur mode de vivre et se tinrent à l'écart avec une certaine modestie. Ils s'établirent surtout dans les campagnes pour vivre sur leurs domaines, isolés ou en petits groupes, loin des villes qu'ils laissèrent se régir suivant les anciennes coutumes[963]. Aussi ne paraît-il pas que l'ancien peuple ait beaucoup regretté le régime antérieur ; on ne voit point qu'il se soit révolté contre les nouveaux maîtres. La fusion ne se fit que très lentement entre vainqueurs et vaincus.
Le roi mérovingien n'avait d'ailleurs aucune idée d'une certaine unité nationale pour l'ensemble des régions occupées. Ce n'était pour lui qu'un prodigieux butin, et lorsqu'il mourut, il le partagea comme un trésor d'étoffes et de monnaies entre ses enfants. Les divisions se faisaient même par le tirage au sort, et de la façon la plus bizarre, en comptant les villes une à une sans en connaître l'importance respective ni les rapports économiques et politiques naturels. Ainsi, lors du partage de 561 entre les quatre fils de Clothaire, Marseille fut coupée en deux, la ville de Soissons, capitale de la Neustrie, se trouva bloquée, pour ainsi dire, entre quatre villes, Senlis et Meaux, Laon et Reims, qui appartenaient, les deux premières au royaume de Paris, les deux autres à l'Austrasie[964]. Les lots étaient si étrangement entremêlés que les soulèvements et les guerres furent indispensables pour les distribuer à nouveau d'une manière plus logique : les serments les plus sacrés devenaient forcément des parjures. C'est donc grâce au tassement produit par de continuelles révolutions qu'un certain ordre géographique et démographique s'introduisit dans le chaos des hommes et des choses : en dépit des partages, les monarchies franques de l'Austrasie — Oster-Rike ou royaume d'Orient —, de la Neustrie — Neoster-Rike ou royaume d'Occident — travaillaient sans cesse à s'équilibrer conformément aux langues : d'un côté l'allemand, de l'autre le roman, de formation latine, contrastaient dès leur origine et précisaient ce contraste de règne en règne.
Cependant la première démarcation faite à travers le pays qui est devenu la Belgique viola nettement la frontière naturelle des idiomes, elle sépara de la Germanie les Saliens de la Flandre pour les donner aux Neustriens, et y fit entrer au contraire les Wallons de l'Ardenne, du Namurois et du Hainaut. Des siècles durant, de Gand à Arras, la Flandre et l'Artois furent réunis sous une même domination ; l'unité du pays se maintint malgré le caractère bilingue des populations, et il ne semble pas que les parlers différents aient jamais été cause d'animosité entre les sections du nord et du sud[965].
Dans l'ensemble on peut dire que la période dite « mérovingienne », d'un roi Mérovée qui n'a peut-être pas existé, consiste en son entier dans un travail deux fois séculaire d'accommodation politique et sociale entre les divers éléments de race qui ne formaient plus la Gaule romaine et qui n'étaient pas encore la France. D'ailleurs, l'invasion des barbares n'avait point cessé : non seulement elle continuait, mais elle substituait des familles énergiques à des générations vieillies, la première couche des barbares s'étant rapidement décomposée, putréfiée pour ainsi dire, dans un milieu de richesse et de luxe auquel ils n'étaient pas préparés. C'est au deuxième ban des conquérants, aux Pépin et aux Charles que devait appartenir le soin de repousser d'autres envahisseurs, les musulmans venus d'Espagne, et de constituer définitivement la France contre la poussée des populations germaniques.
Les Jutes, Frisons, Angles et Saxons, qui s'étaient d'abord campés dans l'île de Thanel et dans la presqu'île de Kent, poussèrent leur conquête avec une grande âpreté. Enfermés dans une île comme en un cirque, ils pourchassaient le gibier humain avec une terrible méthode, et nombre de leurs descendants, fiers du sang de vainqueur qui coule dans leurs veines, cherchent volontiers à établir que les Anglais actuels sont bien de pure race germanique. S'il en était vraiment ainsi, les Bretons auraient été simplement exterminés, sauf en Cornouailles et dans le pays de Galles. Toutefois, l'histoire ne raconte point ces destructions en masse, et les écrivains patriotes se sont laissés aller trop facilement à calomnier leurs aïeux. Comme la plupart des envahisseurs, les Angles et les Saxons ont été beaucoup plus utilitaires que féroces : la tourbe des vaincus leur fournit surtout des femmes et des esclaves ; dans les codes des premiers royaumes angles et saxons de l'Angleterre, le nom de « Breton » (Weal) est employé pour désigner l'asservi[966].
Privée de ses communications avec la Gaule, et ne recevant d'autres immigrants que des conquérants et des pillards, l'Angleterre déchut très rapidement en civilisation et perdit même tout un outillage de culture qui lui était devenu inutile. La vie rurale des envahisseurs germaniques n'avait que faire des villes. La plupart furent abandonnées et plusieurs, rendues à la forêt primitive, disparurent sous la végétation ; d'autres, solidement construites, gardèrent au moins leur enceinte : on cite Chester qui resta quatre siècles sans habitants, mais dont les murs ne furent point démolis. Lors de la renaissance de culture, quand la nation commença de se reconstituer avec son appareil de civilisation restaurée, les villes apparurent éparses à la surface du pays, nées du développement de la vie agricole. Mais alors on constata qu'il existait deux réseaux de villes. Celles que les Romains avaient construites comme centres administratifs et militaires, et qui se succédaient le long des anciennes routes pavées, s'étaient redressées de leur sommeil, même en gardant leur nom, défiguré seulement par la difficulté de prononciation en des langues étrangères[967].
Ces antiques stations renaissaient à la vie, tandis que de distance en distance, surtout au passage des gués ou au commencement de la navigation (Hull, Newcastle, etc.), de nouveaux centres urbains s'étaient formés. Toutes les villes de l'intérieur nées avant la période minière et industrielle des derniers siècles appartiennent à l'une ou l'autre des deux séries (Ghisholm).
On a souvent discuté sur le degré d'influence que les institutions romaines eurent sur l'Angleterre du moyen âge. Quelques auteurs, Seebohm en particulier, considèrent cette influence comme ayant été d'importance capitale : d'autres au contraire pensent que le puissant génie romain n'eut pas le temps nécessaire pour laisser son empreinte définitive sur un peuple de caractère original, troublé par tant d'événements meurtriers, et que transformèrent tant d'invasions par des langues, des modes de penser et des institutions diverses : Saxons et Angles, Danois et Norvégiens durent certainement changer le moule intellectuel et moral de la population tout entière et diminuer d'autant la force primitive qu'avait exercée la loi romaine pendant ses quelques siècles de durée. Toutefois, il n'est pas douteux que certains changements opérés dans le monde britannique par la domination romaine prirent un caractère constant en dépit des invasions et des guerres qui suivirent. C'est au séjour des légions que la cité de Londres dut d'être traitée par les envahisseurs saxons en une sorte de république alliée plutôt qu'en une ville conquise. La *lex mercatoria* de Londinium ne parait pas avoir jamais disparu, et ses institutions municipales ne prirent point un caractère saxon. On signale même une pratique judiciaire qui serait absolument inexplicable si l'on y voyait autre chose qu'une survivance romaine : chaque « sergent de loi » *sergeant at law,* donnait ses consultations en s'appuyant contre un pilier de la nef, dans l'ancienne cathédrale de Saint-Paul : la place lui était spécialement assignée pour qu'il écoutât ses clients, prît ses notes et préparât les éléments des procès. N'est-ce pas exactement ce que faisaient les *jurisperiti* romains dans le Forum, aux premières heures du jour, entourés de leurs clients qui se réunissaient au lieu déterminé d'avance ? La filiation des coutumes n'est-elle pas évidente[968] ?
Déjà l'importance future de Londres pouvait se lire dans les linéaments des rivages et la forme de la contrée. D'abord l'estuaire de la Tamise, à l'angle sud-oriental de la grande île, s'ouvre de manière à conduire les embarcations de havre en havre jusque vers le plus sûr, celui qui pénètre le plus avant dans l'intérieur des terres. C'est comme une large porte invitant, à l'entrée même de la Manche, les flottilles qui, de tous les parages du nord, convergent vers le détroit. Nul endroit sur tout le pourtour de la Grande-Bretagne n'était aussi bien indiqué et aussi commode comme lieu d'accès et de commerce avec les terres de la côte belge et germanique. Et c'est précisément au plus près de ce port marqué pour le va-et-vient du trafic que se trouvait aussi, à la pointe de Kent, le lieu de passage rapide pour les voyageurs qui, d'une rive à l'autre, voulaient toujours garder la terre en vue. Les avantages de l'estuaire où se déverse la Tamise étaient donc de toute évidence et devaient contribuer dans une forte mesure à peupler ce littoral où se pressent aujourd'hui des millions de Londoniens : mais combien rares étaient alors sur l'estuaire les rivages d'accès propre et facile, non contaminés par des plages vaseuses dont barques et gens ne pouvaient approcher. Un point de la Londres actuelle, le pied de la petite colline qui porte maintenant la cathédrale de Saint-Paul, et que longeait alors le cours inférieur d'un ruisseau, le *Fleet,* dont la bouche servait de havre, présentait les conditions nécessaires pour le débarquement des marins. Le Londinium fortifié sous Constantin présentait le long de la rivière un front de 15 à 18 cents mètres et une profondeur moitié moindre[969], mais avant d'arriver à cette berge propice, où les étrangers auraient-ils pu amarrer leurs barques ? Des sables, des vasières défendent la côte, et des marais, des prairies inondées occupent une large bande de terre riveraine. Même dans la ville actuelle, la rive méridionale est si basse que les maisons baignent dans l'eau par leurs fondations : l'aspect de Londres montre bien qu'elle repose sur un marécage graduellement reconquis. Autrefois les habitations de la région, groupées en hameaux et villages, se construisaient à une grande distance du fleuve, de ses bords inondés, des prairies et des forêts humides aux brousses entremêlées : les indigènes recherchaient surtout les hauteurs, dont la roche crayeuse, couverte d'un gazon ras, offrait aux bâtisseurs des espaces nus, débarrassés de tout obstacle et permettant de surveiller au loin les terres basses où se cachait peut-être l'ennemi.
Au nord de la Tamise, la contrée parcourue aujourd'hui de tant de routes était complètement inaccessible dans une grande partie de son étendue. L'estuaire du Wash se prolongeait au loin vers le sud par les espaces marécageux reconquis de nos jours, que l'on connaît sous le nom de *fens,* et se ramifiait dans toutes les vallées latérales en roselières fangeuses où nul n'osait s'aventurer. Toute la partie de l'Angleterre orientale qui comprend aujourd'hui les comtés de Norfolk et de Suffolk et que limitaient au sud d'autres estuaires, d'autres marécages se digitant à l'infini était en réalité une grande île dans laquelle les envahisseurs se trouvèrent longtemps comme enfermés avant de pouvoir pénétrer dans le reste de la contrée. Londres, avant de naître, offrait à ses fondateurs l'avantage de se trouver sur un pédoncule de terres doucement ondulées rattachant à la Tamise les régions facilement accessibles de l'intérieur. Les voies naturelles venaient rejoindre à cet endroit la ligne de navigation du fleuve[970].
Les autres estuaires du littoral anglais qui sont tournés en entonnoir vers les côtes de l'Allemagne et de la Scandinavie, notamment le Wash et le Humber, furent également des lieux d'accès naturels pour les émigrants germaniques du littoral opposé. La marée favorable portait les embarcations vers l'intérieur, et les nouveaux venus finissaient par découvrir sur le pourtour de la baie vaseuse la grève dure ou le roc près duquel ils pouvaient établir l'aire du mouillage : c'est là que devait naître le port auquel se rattachait la voie d'immigration dans l'intérieur des terres. Les indentations du rivage méridional, ouvertes en face des Gaules, avaient servi aussi, antérieurement à cette époque des migrations germaniques, au va-et-vient entre les deux côtes, contribuant ainsi au peuplement de l'île, de même qu'à l'établissement des voies fréquentées. Enfin, sur la rive occidentale de l'Angleterre, les golfes profondément découpés dans les terres, celui de la Severn, puis le détroit d'Anglesey, les estuaires de la Dee, de la Merse, de la Ribble, la baie de Morecambe et la nappe triangulaire des eaux qu'on appelle Solway firth étaient les lieux indiqués d'avance pour les bateaux de pêche et pour les navires qui trafiquaient avec l'Irlande en plein Océan.
Naturellement les voies historiques les plus importantes de l'île anglaise furent celles qui faisaient communiquer entre eux les estuaires les plus visités.
Même sur une carte muette et sans tracé de routes, on voit comme d'elles-mêmes se dessiner les lignes qui rejoignent l'estuaire de la Tamise à celui de l'Itchin que masque l'île de Wight ; on reconnaît d'emblée, et bien mieux encore, la route naturelle, certainement fréquentée à l'époque gallo-romaine et même pré-bretonne, qui joint la vallée de la Tamise à la bouche de l'Avon, près de laquelle la cité de Bath s'élève depuis les temps romains, et celle de Bristol depuis le moyen âge. Bath se rattachait également à la rade de l'Itchin, où se trouve actuellement la ville de Southampton, par la voie tout indiquée qui contourne les chaînes sud-occidentales de l'Angleterre à travers la plaine de Salisbury. De même Wash et Tamise, Mersey, Dee et Severn étaient réunies par des routes sinueuses, qui longeaient, l'une les bords de marais et de terres basses, l'autre la base orientale des collines galloises. Enfin, des voies en diagonale se croisaient à travers la partie la plus massive de l'île : des alignements de villes anciennes rappellent le tracé primitif des grands chemins.
Bien « pincée à la taille » entre l'Écosse et l'Angleterre, l'île très allongée de la Grande-Bretagne présentait autrefois, plus au sud, un autre isthme naturel plus nettement caractérisé, non par la forme des rivages, mais par les propriétés du sol. Les estuaires, les marais à demi comblés, les *broads* ou nappes d'inondation s'étendaient au loin en roselières, les landes incultes, les forêts se développaient de la mer du Nord à la mer d'Irlande en une large zone, ne laissant vers le milieu que d'étroits passages. De la bouche de l'Ouse septentrionale à celle de la Mersey, l'Angleterre était coupée en deux, et, pour se rendre de la région du midi à celle du nord, les voyageurs avaient à prendre des guides pour cheminer par les sentiers difficiles des forêts, en évitant les fonds marécageux et les infranchissables tourbières. Une population rare, à demi sauvage, éparse en des îlots où les percepteurs d'impôts avaient peine à la trouver, vivait en ces terrains bas : les termes de « *jenny* » et de « *moorish* » appliqués à ces « maraîchins » étaient dans la langue usuelle synonymes de « rustres » et de « barbares »[971].
Venus des estuaires orientaux, les Angles, Jutes et Saxons qui pénétraient dans l'île devaient s'établir en suivant les routes que la nature leur avait tracées. Mais l'histoire n'a pas suivi leur marche : ce qui se passait en ces régions lointaines du grand Nord restait inconnu des rares annalistes qui pratiquaient encore la langue latine. Le pays se trouvait divisé en un certain nombre de principautés indépendantes qui se guerroyaient et changeaient souvent de forme suivant les traités et les héritages. Au milieu du VIIe siècle on comptait sept petits États, non compris ceux que formaient les Bretons refoulés dans les Galles et dans la Cornouailles : de là le nom d' « heptarchie » que l'on donnait à l'ensemble des royaumes anglo-saxons de l'Angleterre, nom d'ailleurs inexact, puisque nulle convention spéciale n'avait été la cause de cette division.
L'unité politique des monarchies anglaises ne se fit qu'au commencement du IXe siècle, lorsqu'Egbert, partiellement élevé à la cour de Charlemagne, agrandit son royaume de Wessex en y annexant tous les autres États anglo-saxons. Ce qui l'aida peut-être dans cette œuvre fut que tous les hommes de sa race se trouvaient alors également menacés par d'autres envahisseurs, les Danois et Normands. À leur tour ceux-ci suivaient les routes de la mer que leur avaient montrées les Angles et cherchaient à s'emparer des mêmes territoires ou, du moins, à les rétrécir à leur profit. Forcés de se ramasser sur eux-mêmes pour faire front aux pirates qui les attaquaient à l'improviste sur mille points de la côte, les Angles étaient désormais arrêtés dans leur propre expansion : ils ne pouvaient plus continuer leurs conquêtes ni en Écosse contre les Bretons refoulés et les Gaëls des hautes vallées, ni en Irlande contre les Scots et autres tribus celtiques, une nouvelle période de l'histoire commençait pour eux.
Ainsi se terminait définitivement dans les îles Britanniques la période proprement dite de la migration des Angles, comme s'était terminée celle des Vandales en Maurétanie, celle des Suèves, des Alains, des Visigoths en Espagne, des Ostrogoths en Italie et des Francs dans les Gaules. L'arrière-garde des envahisseurs germaniques consistait en Lombards et en Saxons, qui, près d'un siècle après Odoacre, en 568, franchissent les Alpes et s'emparent de la vallée du Pô — la Lombardie actuelle — ainsi que d'une grande partie du reste de l'Italie. Le roi Antharic chevauche jusqu'à Rhegium, en face de la Sicile, et, suivant une ancienne coutume, prend possession du sol, d'un coup de lance : « Jusqu'ici s'étend le royaume des Longobards ! Mais déjà les nouveaux venus étaient semi-civilisés, et sous leur gouvernement, comme naguère sous celui des Ostrogoths, la société, continuant les travaux de l'agriculture et de l'industrie, put se dire encore romaine. La péninsule Italique serait devenue complètement lombarde si les papes, nommés par ces conquérants, n'avaient fait appel aux Francs d'Austrasie qui, sous Charlemagne, devinrent les maîtres de l'Europe occidentale.
Pendant cette période de l'invasion et de l'établissement des barbares, l'Église catholique avait conquis une grande puissance matérielle. Portée par ce qui restait de la civilisation latine, avec laquelle elle faisait corps désormais, elle avait graduellement pénétré par les voies historiques vers tous les centres de commerce, puis de là s'était répandue dans les lieux écartés. La légende se raconte autrement, mais d'une manière erronée. D'après les récits des hagiographes, les apôtres, les compagnons et les compagnes de Jésus auraient débarqué dans les Gaules dès les premières années qui suivirent la crucifixion, et les indigènes, aussitôt convertis, auraient ainsi mérité le nom de « fils aînés de l'Église », revendiqué par les catholiques français. Pour les autres pays, on raconte des histoires analogues : les disciples du Sauveur, se partageant le monde, se seraient dirigés chacun vers la contrée dont la conversion lui était assignée ; même l'un d'entre eux, Thomas, aurait débarqué dans l'Inde, sur la côte de Malabar. Mais l'histoire, telle que l'ont révélée les inscriptions et les chroniques, nous montre que ces conversions soudaines et miraculeuses n'existèrent que dans la facile imagination des moines : le christianisme se propagea de la même façon que la langue latine, suivant l'appareil nerveux que lui fournissaient les routes et les marchés. En Gaule, il s'installa d'abord dans les villes à demi grecques et romaines de Marseille, Aix, Arles : il remonta par la route du Rhône vers Vienne et surtout vers le premier centre qui exerçât dans la suite une réelle influence : Lyon, lieu de divergence des chemins qui se dirigeaient vers l'Helvétie, la Germanie, la Belgique, la Bretagne ; mais tandis qu'il se propageait rapidement le long des routes activement fréquentées, il ne pénétra que lentement chez les gens des *pagi,* chez les « païens » écartés des grands centres de commerce et conservateurs des anciennes coutumes. Le christianisme naissant en Gaule rencontra quelques individualités dont l'enthousiasme doubla les vertus, tel saint Martin qui par son influence d'équité, de justice et de bonté fit tant pour l'union des premiers éléments de la France, de Tours à Amiens : néanmoins, quatre siècles après l'apostolat de Paul, les provinces centrales des Gaules étaient encore païennes.
Un papyrus étudié par Léopold Delisle nous relate la dédicace d'une église fondée à Genève, en plein seizième siècle, sur les débris récents d'un temple païen, et pourtant la ville helvétique est située sur le parcours d'une voie de tout temps suivie par de nombreux voyageurs[972]. À cette époque, le paganisme se maintenait encore en mainte région écartée avec ses formes primitives, et de nos jours, on continue d'en constater bien des observances incontestables.
On peut dire qu'à certains égards les régions de la France qui restèrent le plus longtemps païennes sont précisément celles qui ont mis le plus d'affectation à se réclamer de saints patrons. Un huitième environ des communes de France portent les vocables d'un « saint », sans compter celles qui ont une autre dénomination religieuse, originelle ou altérée.
De tous les patrons, saint Martin fut le plus populaire, semble-t-il, puisqu'il n'a pas accueilli moins de 238 communes sous sa protection, alors que saint Jean, le plus prôné après lui, n'en a que 171 : or, l'histoire de l'évêque Martin, qui vécut à la fin du quatrième siècle, est celle dont les fêtes, les légendes et les miracles se confondent le plus avec les cultes et les mythes des dieux antérieurs. La chape de saint Martin servit d'étendard aux rois francs, mais à l'ascète chrétien on attribuait aussi les prodiges de l'antique Wuotan.
Les régions de la France où les saints se pressent en plus grand nombre sont celles de la vieille Gaule, Bretagne, Vendée, Limousin et Périgord, Auvergne et Cévennes : le département qui à cet égard se trouve au premier rang est celui de l'Ardèche (30,5 pour cent), suivi par Creuse, Loire et Vendée. Ces régions sont, nous l'avons dit, celles dont la vieille population d'origine pré-romaine et pré-germanique représente le fonds conservateur par excellence de la nation : les saints patrons ne sont autres que les anciens dieux baptisés par l'Église.
Sur les frontières du nord-est et de l'est, qui subirent fortement l'influence de leurs immigrants germaniques, et le long de la chaîne des Pyrénées, les noms de saints ne se trouvent que dans la proportion du vingtième au quarantième pour toute la série des communes, les départements les plus pauvres étant la Haute-Marne et les Hautes-Pyrénées (3,5 pour cent)[973].
On comprend donc combien l'unité apparente de la religion chrétienne dans l'ensemble des États qui remplaçaient l'empire devait correspondre à une grande diversité réelle des cultes : chaque province, chaque cité gardait ses dieux, presque toujours déguisés sous des noms nouveaux, ou du moins modifiés par une orthographe nouvelle. De même les mythes n'eurent qu'à s'habiller de vêtements différents. Jésus-Christ nous apparaît en Orient comme un autre Mithra, comme un autre Thor en Scandinavie. L'arbre de Noël, qui symbolise l'universelle espérance du printemps à travers les neiges de l'hiver et qui dut en conséquence être consacré aux dieux païens représentant les forces victorieuses de la nature, figure maintenant, dans les fêtes juvéniles, la renaissance de l'année, en même temps que la « nativité » de Jésus dans son étable, entre l'âne et le bœuf, les deux aides et amis du laboureur pauvre. Les légendes par lesquelles les mystiques chrétiens cherchent à élever leurs âmes vers de hautes conceptions sont aussi pour la plupart d'origine païenne, bien antérieure au sacrifice du Golgotha. La coupe du Saint-Graal contenant les précieuses gouttes de sang divin fut recherchée avec la même ardeur par les guerriers celtiques de Galles et de la Bretagne qu'elle le fut plus tard par les chevaliers chrétiens de l'idéal : le *pergedour* de Taliesin est devenu le *Parsifal* de Wagner[974]. Autour du clocher sous lequel on prie, les danses lupercales signifient que les dieux n'ont cédé au Christ que la moitié de leur royaume[975].
Sans doute, il y eut des apôtres destructeurs, animés d'une sainte colère contre l'idolâtrie, tels Paul l'Ermite et Boniface, qui brûlèrent les statues de Diane et donnèrent de la hache contre les chênes sacrés. Mais plus nombreux encore furent les habiles et les patients qui, se fiant à la « longueur du temps », ne changèrent que les noms sans s'attaquer au fond des choses.
C'est presqu'uniformément aux endroits mêmes où se trouvaient jadis les sanctuaires gallo-romains les plus vénérés que s'élèvent maintenant les églises illustres : pour retrouver les débris des autels païens, il suffit de creuser au-dessous du chœur. En plusieurs temples d'Italie, on ne se donna pas la peine, au Ve siècle, de déplacer les statues vénérées : on choisit seulement parmi leurs nombreux qualificatifs celui qui se prêtait le mieux à l'évolution religieuse. Demeter nourrice devint tout naturellement une vierge au *bambino ;* ailleurs on n'essaya même pas une modification quelconque dans les manifestations de la foi populaire. C'est ainsi que Vénus, restée toujours aimée sous le nom de sainte Venise, est représentée nue par les images avec un ruban autour des reins[976]. Et les « vierges noires » rapportées des Croisades, sont-elles moins vénérées que les vierges blanches exposées dans toutes les églises à l'adoration des fidèles ?
D'ailleurs, les moines chrétiens chargés de travailler à la conversion des Anglais encore païens avaient reçu du pape Grégoire le Grand l'ordre formel de faciliter avec une grande condescendance la transition du paganisme au christianisme. Suivant une conduite bien différente de celle qui avait prévalu dans les premiers temps de l'Église, ils devaient se garder d'abattre les sanctuaires des anciens dieux et se borner à leur purification, « afin que la religion chrétienne pût y célébrer ses fêtes et profiter de la piété aveugle qui poussait vers ces endroits familiers les multitudes des idolâtres. De même, il ne faut point supprimer totalement leurs sacrifices et leurs festins sacrés, il suffira qu'on les célèbre désormais en l'honneur du vrai Dieu et de ses saints… Celui qui veut gravir les sommets les plus élevés ne monte que pas à pas et non par bonds »[977].
Cette prudence des convertisseurs, aidée par le mouvement général des esprits qui voyait dans la religion chrétienne le culte de Rome et subissait quand même sous cette forme l'influence de la grande citoyenneté romaine, eut les résultats les plus favorables pour la réussite rapide de leur propagande.
Dans son *Histoire de l'Église,* écrite au début du huitième siècle, Bède le « Vénérable » raconte en termes de poésie douce la conversion du roi et du peuple de Northumbrie. Les sages de la nation délibéraient avec gravité sur les propositions des moines romains qui voulaient substituer à l'ancienne foi leurs enseignements et leurs pratiques. Un vieillard se leva. « Voici, ô roi, dit-il, comment je me figure la vie de l'homme ici-bas, en comparaison de l'éternité qui est pour nous un mystère. Quand, en hiver, tu es assis au banquet avec tes serviteurs, le feu brûle au milieu de la salle, et une douce chaleur l'emplit, tandis qu'au dehors les tourbillons de pluie et de neige font rage.
Alors parfois on voit un passereau traverser d'un vol rapide toute la salle, entrant par une porte et disparaissant par l'autre. Pendant ce court trajet il est à l'abri des fureurs de la tempête, mais cet instant de sérénité n'a que la durée d'un éclair, et bientôt, échappant à tes yeux, de l'hiver il rentre dans l'hiver. Telle est la vie humaine : elle brille un instant, et nous ignorons ce qui l'a précédée et ce qui la suivra. Si donc la doctrine nouvelle nous apporte un peu plus de certitude, elle mérite que nous l'embrassions »[978]. Cette fois encore la peur de l'inconnu avait entraîné les ignorants à la suite de guides non moins ignorants, mais soutenus par une ardente foi.
Les « porteurs de bonnes paroles » ne manquaient pas d'exercer aussitôt une très grande influence sur les barbares naïfs dont ils conduisaient le culte. Ils succédaient aux magiciens d'autrefois, aux devins et jeteurs de sort, et leur valeur était doublée de ce qu'ils jouissaient de la confidence des nouveaux dieux. Leur rôle se trouvait singulièrement grandi dans les contrées de l'ancien empire où, par la force des choses, ils étaient devenus les arbitres entre diverses parties de la population. C'est ainsi que dans les Gaules, indigènes aussi bien que barbares voyaient également en eux des administrateurs naturels et des juges impartiaux. À la tête de la hiérarchie chrétienne, les évêques constituaient le seul organisme de la société tourmentée qui fonctionnât encore avec méthode et régularité : ils étaient les juges, les scribes et les conseillers. Chefs reconnus des résidants pacifiques au milieu desquels se présentaient soudain des envahisseurs barbares, ils le devinrent aussi de ces nouveau-venus, qui avaient besoin d'intermédiaires pour régir un peuple dont ils ne parlaient pas la langue et ne connaissaient pas les mœurs.
Au point de vue de la domination spirituelle, ce fut là le « bon temps » de l'Église. Durant cette première partie du moyen âge, les populations barbares n'étaient converties au christianisme que de confiance pour ainsi dire : au fond elles étaient si peu chrétiennes qu'elles ne savaient pas discuter leur foi. Les néophytes ne se perdaient pas plus en définitions dogmatiques que Théodose proclamant l'orthodoxie : « Je veux que tous mes peuples suivent la religion que pratiquent l'évêque de Rome, Damase et Pierre d'Alexandrie »[979]. Alors il n'y avait point d'hérésie, nulle protestation ne s'élevait contre les interprétations de la volonté divine, telles que les prêtres les promulguaient du haut des chaires. Tout était candidement admis, sans même qu'on se donnât la peine d'y croire[980]. L'esprit d'examen et la révolte contre le dogme ne devaient renaître qu'avec la résurrection de la pensée, en grande partie sous l'influence des Arabes et des Juifs.
Mais par suite de cette tendance à l'égalisation qui travaille sans cesse à niveler les sociétés et les classes, il se fit un échange nécessaire entre les barbares qui se romanisaient par le christianisme et les chrétiens qui se germanisaient. Avec l'invasion des barbares, l'Église catholique elle-même était devenue barbare. D'ailleurs les évêques n'avaient-ils pas accueilli les envahisseurs en stipulant, pour prix de leur courtage, que les biens ecclésiastiques seraient respectés, et ne devaient-ils pas à ces pillards d'autant plus de reconnaissance que ceux-ci consentirent à livrer une partie du butin au jour de leur conversion ? La destruction de l'empire, l'avilissement, puis le détrônement des empereurs laissaient debout le pouvoir des évêques en leur abandonnant un reflet de la splendeur impériale et préparaient la voie à cette revendication de la puissance suprême qui constitue une si grande partie de l'histoire des papes durant le moyen âge. Toutefois, en cessant de se réclamer de la civilisation gréco-latine et en s'accommodant du milieu barbare, l'Église arriva rapidement à lui ressembler par son ignorance ; quoi qu'on ait souvent prétendu, elle ne garda point sur ses autels la flamme intacte de l'ancienne culture pour la transmettre en des temps meilleurs aux futures générations. La décadence était si complète qu'il n'y avait en réalité plus de langues : celles d'hier n'étaient plus comprises, celles de demain se formaient encore[981].
Déjà sous la domination romaine, la Gaule avait été privée de toute initiative intellectuelle. Ce n'est pas impunément que le peuple avait été décapité par César, perdant un million d'hommes par les batailles et les massacres. Les cités possédaient des écoles où l'on enseignait la grammaire latine, où l'on s'exerçait à la rhétorique et à la poésie, sur les modèles romains. Il est vrai que de cette phraséologie ne naissaient point d'œuvres originales révélant les véritables pensées des auteurs dans leur propre langage ; du moins la parole était-elle encore élégante et pure, tandis qu'après la chute de Rome la littérature tombe en pleine barbarie : Sidoine Apollinaire, Grégoire de Tours qui nous racontent l'arrivée des barbares sont eux-mêmes des écrivains barbares. Encore l'horreur tragique de ces âges donne-t-elle à de pareils écrits une grande valeur historique, mais que dire des élucubrations des moines, dépourvues à la fois de tout élan naturel et de tout style ! Les nations, privées de leur moelle, avaient à se refaire et à préparer longuement de nouveaux fruits d'intelligence et d'art ; les lettres ne devaient naître à nouveau qu'avec les romans, les fabliaux, les contes, les satires des laïques et les prédications des hérésiarques.
Peut-on dire que l'Église gardait avec piété le trésor des connaissances, alors que le pape Grégoire « le Grand », élu en 56o par le Sénat, le clergé et le peuple de Rome, utilisait aussitôt son pouvoir pour brûler la bibliothèque du Palatin, détruire ce qui restait de temples et de statues, chasser les savants de Rome et défendre même l'enseignement de la grammaire, connaissance « affreuse » chez un évêque, condamnable chez un laïque ? Presque tous les livres avaient disparu. Pépin en ayant demandé au pape Paul Ier, celui ci ne put en envoyer qu'une misérable pacotille, quelques manuscrits dépareillés. Après le passage des barbares et des chrétiens, contempteurs de l'art sous toutes ses formes, le travail littéraire de six ou sept siècles se réduisait à presque rien : toute la poésie latine, d'Ennius à Sidoine Apollinaire, tient en deux volumes in-folio, mais presque tout le second tome est donné aux poètes chrétiens. Les Grecs n'ont pas été moins maltraités, la littérature hellénique — œuvres complètes et feuillets détachés — tient actuellement en 61 volumes in-seize ![982] Où sont donc les 200 000 ouvrages grecs à un seul exemplaire que contenait la bibliothèque de Pergame et dont Antoine avait fait cadeau à Cléopâtre ?
Le souci de l'étude, tel qu'il se rencontra chez quelques missionnaires, notamment chez les évangélisateurs de l'Irlande, fut un phénomène tout exceptionnel, provenant de ce que, en ces contrées éloignées de Rome, la propagande de conversion coïncidait avec l'initiative à une culture supérieure. Plus tard, lorsque le respect des manuscrits profanes, des lettres et des sciences se manifesta de nouveau dans l'Église, chez les Bénédictins et d'autres ordres religieux, le mouvement du progrès avait repris dans le monde et se faisait également sentir dans la société civile, échappée à la barbarie grossière des âges de l'invasion.
Le recul immense de la pensée qui se produisit avec le triomphe du catholicisme barbare sur la civilisation gréco-latine se manifesta surtout par l'étrange distorsion de tout ce qui est histoire et géographie : les temps, les lieux, tout ne se voit plus qu'à travers un brouillard d'illusions et de confusion, même de mensonge et de perversité.
Ce que les astronomes et mathématiciens grecs avaient établi depuis Thalès et Pythagore, ce qu'Aristote semblait avoir définitivement mis en lumière, la rondeur de la terre, retombait dans le doute : saint Augustin, l'un des plus instruits pourtant parmi les pères de l'Église, n'osait pas absolument la nier[983], tandis que Lactance en bafoue l'idée comme ridicule. Quant au mouvement de la terre autour du soleil, qui avait été tout au moins soupçonné par les Chaldéens et les Alexandrins, il n'en est plus question. Le cosmos, l'ensemble harmonieux des astres se déroulant dans l'espace infini, était redevenu une cage de fer, un étroit firmament emprisonnant notre monde. Les compilateurs ne savent plus même citer les auteurs grecs, Hérodote, Strabon, Ptolémée : ils se bornent à reproduire le fatras de Pline et les énumérations des auteurs romains. Les moines n'ont d'autre souci que de cuisiner la « géographie chrétienne », c'est-à-dire les restes de la science des anciens grossièrement accommodés à la religion révélée[984].
Et pourtant, il se trouvait, autant à cette époque que sous la domination romaine, des hommes pour parcourir le globe ; l'invasion des barbares n'avait supprimé le commerce ni sur terre ni sur mer. Grégoire de Tours nous parle de marchands allant de France en Syrie et d'un pèlerin venant de l'Inde du sud en France (550), enfin de navires indiens allant régulièrement à Suez pour échanger des marchandises[985]. Du sixième au huitième siècle, on trouve des colonies de Syriens dans plusieurs villes : Marseille, Narbonne, Bordeaux, Tours, Orléans. Des Juifs commençaient à pénétrer toutes les contrées d'Europe, on en signale une communauté à Metz dès l'an 222. Ce n'étaient donc point les voyageurs qui manquaient, mais les observateurs et les penseurs capables de tirer quelques déductions de leurs récits.
L'ignorance universelle permettait toutes les audaces aux prêtres ambitieux du pouvoir. Puisque tout prodige trouvait des âmes naïves pour le croire et même pour l'attester hautement devant des ennemis, puisque les miracles supposés intervenant dans la vie journalière paraissaient des phénomènes plus normaux que les conséquences naturelles de cause à effet, on pouvait se permettre le mensonge, falsifier les textes à plaisir, jouer sur les mots en profitant des assonances, inventer même des chartes et rédiger des prophéties après coup, avec la certitude de trouver mieux que des complices, des croyants enthousiastes. C'est ainsi qu'on interpola des articles de foi dans les Évangiles et les Épîtres, ainsi qu'on inventa des donations de territoires et de prérogatives, faites par les empereurs et les rois, ainsi que l'on écrivit une histoire de l'Église, fausse en tous points. Il est vrai que la critique de nos jours a rétabli la vérité en émondant les textes, en reconstituant les dates, en supprimant les anachronismes et les personnages imaginaires, mais les intéressés n'en continuent pas moins d'utiliser en faveur de leurs institutions toutes les erreurs et tromperies de leurs devanciers : à cet égard il n'y a point de prescription. L'Église profite toujours de la croyance ferme des générations du moyen âge à la fondation de la papauté par saint Pierre, à la succession régulière des souverains pontifes, à l'hommage de sujétion adressé au pape par Constantin, à la cession du territoire de Ravenne et d'autres vastes domaines, en Italie et ailleurs, faite au pouvoir temporel de l'Église par divers conquérants et potentats : elle profite encore de la croyance au quelques lignes interpolées dans Flavius Josèphe, rattachant Jésus à l'histoire.
Maints hérétiques furent brûlés pour avoir émis des doutes sur la valeur de ces affirmations, soutenues avec plus d'âpreté même que les dogmes de la religion. L'historien ne les avance plus, mais le fidèle les croit encore. C'est ainsi que, dans maint édifice, tout un échafaudage de fer se cache dans l'épaisseur des colonnes légères, sur lesquelles semblent s'appuyer les arcades avec le fier couronnement de leur coupole.
À côté des évêques et du plus puissant d'entre eux, dont la part dans le gouvernement des hommes grandissait peu à peu, se développait une nouvelle institution ecclésiastique, le monachisme, qui devait acquérir une autorité morale beaucoup plus forte encore. Comme autrefois les prophètes juifs, issus spontanément de la nation, partageaient toutes ses passions, ses douleurs, ses espérances, et exerçaient une action profonde sur leurs compatriotes, les moines vivaient avec la foule, ils étaient devenus son âme, tandis que le haut clergé héréditaire formait une classe distincte, ayant ses intérêts spéciaux qui se confondaient parfois avec ceux de l'ennemi. Si, dans les commencements de l'Église chrétienne, il n'est guère question des moines, c'est que le clergé ne s'était pas encore établi d'une manière définitive : on se trouvait toujours dans la période du danger et des persécutions ; le dédoublement ne s'était pas fait entre les témoins ardents de la foi qui se lançaient dans l'œuvre de propagande et les prêtres auxquels leur savoir, l'illustration de leur famille ou d'autres avantages assuraient une position éminente. Mais dès que l'Église eut officiellement triomphé et qu'une classe ecclésiastique apprit à profiter largement de la domination morale et matérielle sur le peuple, un partage devenait urgent dans le travail de l'Église : tout ce qu'il y avait de naturel et de vivant devait surgir d'en bas, du sein même des communautés ardentes et fanatiques.
Le monachisme, bien antérieur, dans l'Orient, à l'évolution chrétienne, n'avait cessé de s'y perpétuer : de même qu'il avait été transmis par le védisme au bouddhisme, puis au brahmanisme, de même il passa des Juifs aux chrétiens et du désert d'Édom à celui d'Égypte. Les riverains du Nil, à l'abri du soleil sur le bord du fleuve, à l'ombre des sycomores, éprouvent en général un vif sentiment d'horreur pour le désert ; encore imbus des mêmes superstitions que leurs ancêtres, ils le croient peuplé par les mauvais génies. Même la certitude d'y trouver un trésor ne pourrait les décider à passer une nuit dans l'une des nombreuses cavernes des monts Arabiques[986]. Et cependant c'est en Égypte que l'on vit les saint Paul et les saint Antoine fuir les plaisirs et les conforts d'Alexandrie pour se macérer et souffrir de la faim, de la soif, de la chaleur atroce des jours, du froid des nuits, dans quelque âpre ravin du désert. On comprend donc l'admiration sans bornes que souleva le courage des ermites chrétiens, qui, sortant du monde des vivants, allaient en pleine solitude combattre le diable lui-même, sans autres armes que leur foi et l'efficacité de leurs exorcismes. Les premiers fugitifs chrétiens n'entreprirent cette lutte terrible que pour assurer le salut de leur âme souillée par le péché originel et sans cesse menacée par les tentations. « Celui qui reste en sa cellule, disait saint Antoine, échappe à trois ennemis, l'ouïe, la parole et la vue ; il combat seulement avec son cœur. » Hélas, l'histoire légendaire de ce personnage nous montre bien combien grande était son illusion : plus on veut éviter les dangers de la vie extérieure et plus devient terrible la lutte que l'on doit se livrer à soi-même ; si l'on échappe à la dure réalité, les pires hallucinations se présentent inévitables.
Ces anachorètes fuyant absolument le monde des tentations et du péché ne furent que des exceptions parmi les chrétiens : la plupart de ceux qui s'arrachaient à la société joyeuse allaient chercher en commun une vie nouvelle qui leur convînt, et finissaient par constituer des sociétés populeuses. On vit naître en Égypte de véritables cités de moines qui exercèrent une influence considérable sur révolution politique et religieuse de la contrée. C'est à des religieux, agissant en groupes ou isolément, qu'il faut attribuer la destruction de tant d'œuvres de l'ancienne Égypte, destruction par endroits si complète que l'esprit en reste frappé de stupeur : temples et villes incendiés, vases en matière dure réduits en éclats, ossements humains disloqués, fracassés, images des dieux pulvérisées[987], rien n'était assez violent pour marquer la haine du schisme et de l'idolâtrie. Plus d'une fois même ces forcenés envahirent en bandes la ville d'Alexandrie et y prirent part aux séditions et aux massacres. La belle et pure Hypatie, qui fut lapidée en 415 pour crime de philosophie, avait été signalée par les moines à la haine du peuple.
De l'Égypte, les institutions monacales se répandirent peu à peu dans l'Occident ; mais elles n'avaient pas encore de raison d'être et les moines qui se présentèrent ne fondèrent point de communautés. Les premiers que l'on vit à Rome furent amenés en visite en l'an 340 par saint Athanase. On les examina avec une curiosité mêlée de mépris, mais, pendant la génération suivante, ils devaient trouver des imitateurs en grand nombre. Saint Jérôme, qui lui-même était un moine de Bethléem, faisait des appels aux chrétiens las des mondanités des villes : « Que faites-vous dans le siècle, vous qui valez mieux que lui ? Jusques à quand voulez-vous demeurer à l'ombre des maisons ? Pourquoi restez-vous emprisonnés à l'ombre des villes pleines de fumée »[988] ?
Dès les premiers temps du nouvel ordre de choses qui suivit le régime de la Rome impériale, en 539, les moines de l'Occident se créèrent un centre d'action dont l'influence se fit sentir puissamment de siècle en siècle, souvent au service de la papauté, mais aussi fréquemment contre elle et dans la parfaite indépendance que donne la conscience de son pouvoir. Dès l'époque de la domination des Goths, Benoît fonda ce monastère de Monte Cassino qui trône superbement sur son ample colline au dessus de la ville de San-Germano : nul doute que cette position dominante n'ait contribué pour une large part à grandir la sainteté des Bénédictins dans l'imagination des hommes. « Les moines du mont Cassin mouraient tous en état de grâce », disait la croyance populaire, et de fait, l'ordre ne comptait pas moins de seize mille individus qui furent canonisés, plus du quart de tous ceux qu'énumèrent les listes hagiographiques.
Les ordres monastiques de l'Occident eurent pour la plupart une origine toute différente de celle du monachisme oriental. Tandis que les ermites égyptiens n'avaient qu'un seul désir, le salut de leur âme, et se torturaient en ce monde, poussés par le besoin maladif de souffrir, les moines occidentaux se retiraient en dehors des multitudes urbaines beaucoup moins pour prier et se livrer à la contemplation que pour se soustraire aux dangers de la guerre et de l'oppression universelle. Les terres ayant été dévastées et les villes prises d'assaut, l'avenir se présentait aussi gros de dangers que le passé avait été gros de désastres, il était tout naturel que les jeunes et les ardents voulussent échapper à la béate résignation des faibles et fuir les lieux de passage dangereux suivis par les bandes guerrières. Ils firent donc choix d'endroits écartés pour s'établir sur des terres abandonnées, faciles à défendre, et, sans demander d'autorisation à quelque autorité que ce fût, pas même aux évêques, grands seigneurs aussi redoutables que les guerriers, se groupèrent en communautés libres, apportant chacun son petit avoir. On voit poindre de toutes parts, dans les contrées les plus pauvres, les plus désolées de l'Occident, des monastères de travailleurs à demi faméliques et d'une ignorance parfaite, qui furent les noyaux primitifs et populaires d'institutions monacales, destinées plus tard à se transformer profondément[989].
Une autre raison, surtout dans les parties les plus policées de l'ancien empire, favorisa la naissance des communautés de moines. Des hommes relativement instruits, que hantait le souvenir de la gloire antique, s'unissaient pour maintenir de l'ancienne société latine ce qui pouvait en être conservé. Les monastères fondés par eux étaient autant de petites Rome qui se constituaient en enceintes inaccessibles aux barbares, retenus d'ailleurs en dehors par le respect, peut-être aussi par la crainte des sortilèges et des prières magiques. La retraite choisie par les moines prenait alors le caractère d'une villa romaine ; seulement, au lieu d'appartenir à un patricien entouré d'esclaves, elle était la propriété d'un certain nombre de sociétaires mettant en commun leur petit capital et leurs efforts pour vivre dans un bien-être relatif et conserver les jouissances délicates de la vie civilisée. Ils ne travaillaient point leurs terres eux-mêmes et les confiaient à des colons, tandis que dans leurs jardins ombreux, bien protégés par l'enceinte quadrilatère des murs, ils devisaient des choses de l'art ou de la philosophie, récitaient des strophes, lisaient des manuscrits, héritage de la pensée antique. Ces monastères religieux furent pour la plupart de simples transformations des anciennes villas gallo-romaines, telles que les décrit Fustel de Coulanges : chacune formait une petite république une et indivisible, se suffisant à elle-même et possédant tous les corps de métier[990]. Même des siècles après la chute du monde romain, le couvent avait gardé l'architecture et l'aménagement de la villa patricienne[991].
L'amour du bien public, la sollicitude pour les intérêts généraux eurent peut-être aussi leur part à la fondation des monastères. Telle communauté fut sans doute à l'origine la tentative de réalisation d'une société ayant un objectif économique et ne touchant à la religion que par des pratiques traditionnelles, dont il n'était pas alors possible de se dispenser. Ainsi les défricheurs de forêts, tout en se donnant une constitution monacale, s'occupaient avant toute chose de l'appropriation raisonnée du sol ; de même les « hospitaliers » s'associaient pour aider les pèlerins, les étrangers : vivant dans le monde et pour le monde, ils étaient animés par un esprit tout différent de celui qui livrait aux macérations l'égoïste anachorète. Mais la vraie révolution religieuse et sociale se fit par l'entremise des moines itinérants que la « folie de la croix » poussait à la propagande et à la conversion.
Ceux qui s'illustrèrent le plus dans cette œuvre furent les religieux originaires de l'extrémité nord-occidentale de l'Europe. C'est un des étonnements de l'histoire que l'Irlande, cette terre entourée par l'Océan sauvage et restée complètement en dehors de la civilisation grecque et latine, ait eu pourtant une part si considérable dans la double conversion des Germains à la religion chrétienne et à des mœurs plus policées. Ce phénomène historique s'explique par le fait capital que l'Irlande avait échappé à la conquête romaine ; les peuples d'Érin n'ayant pas été brisés, avilis par la servitude, comme les Gaulois et les Bretons, avaient gardé plus d'initiative et d'élan, ainsi qu'une plus grande liberté que les autres chrétiens dans leur manière de croire. Ils furent vraiment des civilisateurs, très épris d'instruction, de renouvellement intellectuel. L'esprit de liberté qui anima les missionnaires et les savants de la verte Érin contraste avec la routine d'asservissement qui se produisit dans tous les autres pays. C'est un Irlandais, Scot « Érigène », qui protesta contre le dogme de l'enfer et prêcha le salut final de tous en ajoutant ces paroles : « La raison procède de Dieu aussi bien que l'autorité de l'Église, toute autorité qui n'est pas soutenue par la raison est sans valeur. »
L'indépendance de la tradition irlandaise va jusqu'à prétendre que l'œuvre de la conversion des indigènes à la foi chrétienne se fit non par l'entremise de Rome, mais par des apôtres venus directement d'Asie : d'après les récits anciens, saint Patrick, le prédicateur et patron de l'Irlande, reconnaissait la suprématie de l'évêché d'Éphèse. Par quelques traits de son organisation ecclésiastique primitive, l'île diffère complètement des autres pays de l'Europe occidentale. Des « tribus de saints », des bandes itinérantes de missionnaires travaillaient librement à renouveler la nation. La société s'était en grande partie reconstituée sous la forme communautaire ; de nombreux couvents, habités par des gens mariés, agriculteurs et artisans, formaient autant de centres religieux, commandant hiérarchiquement à des évêques[992]. La rupture avec les anciennes institutions païennes ne s'était pas faite aussi brusquement qu'en d'autres contrées de l'ancien monde romain, et ce fut saint Colomban lui même, le célèbre Irlandais, fondateur de l'abbaye de Luxeuil, qui plaida, d'ailleurs avec succès, pour le maintien de l'ordre des bardes.
Les apôtres de l'Irlande, très ardents à la conversion des indigènes, remplacèrent graduellement les druides sans les violenter ; cependant « les paroles des missionnaires avaient assez de force pour fendre les rochers et pour renverser les murs ». On raconte qu'en 560, une procession de moines n'eut qu'à balancer des clochettes pour faire tomber les murailles de Tara, résidence du roi des rois d'Irlande, c'est ainsi que la trompette de Josué avait, deux mille ans auparavant, démoli les remparts de Jéricho !
** Seconde Rome. Notice historique
A la mort d'Anastase (518), Justin, ancien paysan thrace, devenu préfet du prétoire à Constantinople, fut élevé au trône ; il adopta son neveu Justinien qui, né en 483, lui succéda en 527 et régna jusqu'en 565. Theodora, cypriote ou syrienne, avait épousé Justinien alors qu'il était héritier présomptif et mourut en 548. Les principaux généraux de l'empereur furent le Slave Kibuld, le Hun Mundo, petit-fils d'Attila, le Romain Germanus (A. Lefèvre), défenseurs de la ligne du Danube, puis Bélisaire (490-565) qui opéra dans l'Est contre les Perses et dans la Méditerranée occidentale contre les Vandales et les Goths, et l'eunuque arménien Narsès (472-568) plusieurs fois vainqueur des Ostrogoths et mort à Rome, patrice d'Italie.
Durant les cinq siècles et demi qui séparent la mort de Justinien du passage des Croisés à Constantinople, se succédèrent plus de soixante empereurs dont nous ne citerons que quelques-uns :
Justin II, 565-578 ; Maurice, 582-602 ; Phocas, 602-610 ; Heraclius, 610-641 ; Constant II, 641-668 ; Constantin IV, 668-685 ; Léon III l'Isaurien, 717-741 ; Constantin V, 741-775 ; Constantin VI et Irène, 780-802 ; Nicéphore, 802-811 ; Michel III et Theodora, 842-867 ; Léon VI, 886-911 ; Constantin VII ou Porphyrogénète, 919-959 ; Constantin IX, 963-1028 ; Alexis Comnène, 1081-1118.
Les Sassanides occupent le trône de Perse de 226 à 653. Après des Sapor, dont l'un règne de 310 à 380, et des Yezdidjerd, Chosroès le Juste (Khosru, Chosrav Anurchivan ou Anuchirvan, « celui dont l'âme est immortelle »), né au commencement du sixième siècle, succède à son père Kobad en 531 et meurt en 579. Hormisdas IV, 579-590 ; Khosru II, 590-628 ; Yezdidjerd III, 632-651, — le dernier des Sassanides, — sont ses successeurs les plus importants.
Mazdak, né à Persepolis en 470, tente avec l'appui de Kobad de réformer le mazdéisme (l'allitération des deux mots est purement fortuite) ; d'après Gobineau, « ses dogmes consistaient à ne plus reconnaître ni religion, ni clergé, ni hiérarchie, ni famille, ni même aucun lien conjugal ». Khosru le fit exécuter en 540.
Voici quelques détails sur d'autres personnages mentionnés dans les pages suivantes :
|| — | Ère vulgaire
| Jean Chrysostome, né à Antioche, vécut de | 347 à 407
| Macrobe, philosophe et écrivain | 360? 450?
| Fa-Hian, voyageur, absent de Chine entre 399 et 414 | „ „
| Nestorius, hérésiarque, né en Syrie | 380 440
| Proclus, philosophe alexandrin | 412 485
| Sung-Yu, pèlerin chinois, visite l'Inde en 518 | „ „
| Demp-le-Petit, écrivain ecclésiastique, fut le premier (en 522) à computer en ère vulgaire | 480? 540?
| Tribonien, jurisconsulte, né en Pamphylie | 500 545
| Huen-Thsang, voyageur et écrivain, né en | 603 „
| fut absent de Chine de 629 à 645, mort en | „ 688
| Beda le Vénérable, écrivain anglais | 675 735?
** Chapitre III. La seconde Rome
À Bysance, toute pensée libre était par cela même une hérésie.
*Rome et Roum. — Évolution divergente des deux empires. — Forte position de Constantinople. — Arméniens et Juifs. — Société bysantine. — Jurisprudence, art, organisation du travail. — Fermeture de l'école d'Athènes. — Porteurs de torches. — Nestorianisme. — Empire de Chosroès. — Grecs et barbares*
Lorsque le premier Théodose, à la fin du IVe siècle, eut partagé l'empire en deux moitiés, son désir, de même que celui de tous les Romains, était, néanmoins, de voir se maintenir à jamais l'unité nationale pour tous les citoyens de l'immense œcumène, entre les bouches du Rhin et celles de l'Euphrate ; mais ce monde était trop vaste, les provinces qu'il renfermait s'étaient trop différenciées les unes des autres et leurs habitants s'étaient trop diversifiés par infusion de sang nouveau ou par contact avec des nations hétérogènes pour que le contraste des deux Rome ne grandît pas rapidement et ne se transformât, par opposition même, en franche inimitié. La personnalité géographique de chacune des contrées, le caractère spécifique des populations auxquelles de nouveaux éléments s'étaient ajoutés, l'initiative de l'individu, tous ces facteurs reprenaient une valeur de premier ordre : à une période de groupement plus ou moins superficiel et d'unité apparente succédait une ère de cristallisation locale.
En peu d'années la langue officielle de l'empire d'Orient avait changé : le grec, parler des bysantins, remplaçait le latin importé d'Italie. Cependant le dur génie de Rome avait tellement impressionné les esprits que les nations d'Asie continuèrent de désigner l'empire d'Orient sous le nom de Roma, « Roum », et que tous les chrétiens furent englobés, d'abord par les Arabes, puis après eux par tous les Musulmans, dans la foule des Romains ou « Roumi ».
Jusqu'en Chine pénétra le mot magique : les Mahométans de Tatung-fu, à l'est de la péninsule des Ordos, donnent encore à la contrée de La Mecque et de Médine, d'où leur vint la lumière religieuse, le nom de Farsi (Perse) ou de Roum[993] !
Ainsi, quoique la petite Grèce eût perdu sa liberté presque sans résistance, elle possédait néanmoins un élément de culture propre qui lui permit de renaître et de durer sous une forme nouvelle pendant plus d'un millier d'années. Constantinople représentait la Grèce, elle était animée partiellement de son esprit, tandis que la Rome d'Italie avait cessé, pour ainsi dire, d'être « romaine » : en cessant d'être guerrière et dominatrice, elle avait perdu sa raison d'être, ou du moins elle ne devait la reprendre que par un rôle nouveau, celui de la prééminence religieuse. Les Grecs, dont l'activité se trouvait concentrée dans la cité du Bosphore, avaient conservé toute leur habileté première comme artisans, industriels, fabricants, navigateurs ; ils avaient continué de former l'un des centres les plus utiles de la vie économique, contrastant ainsi avec les Romains, qui avaient passé les derniers siècles de leur existence dans le parasitisme pur et n'eurent même plus la force de garder la prospérité matérielle dès que leur ville ne fut plus le foyer politique du monde méditerranéen. Plus d'une fois pendant le cours de ses destinées, aux temps du moyen âge, Rome n'était qu'une ruine alors que Constantinople, sur la directe de l'Europe à l'Asie et sur le chemin forcé des navires entre la mer Égée et le Pont-Euxin, se maintenait parmi les puissantes cités.
Il semble en effet presque miraculeux que l'empire d'Orient, si souvent attaqué, envahi, ravagé jusqu'à Constantinople, se soit pourtant si fréquemment reconstitué, surgissant à nouveau de son désastre. Une résistance de dix siècles à tant de causes de destruction, intérieures et extérieures, eût été impossible à toute autre cité que Constantinople. D'abord la seconde Rome, devenue la seule aux yeux des peuples orientaux, acquit rapidement ce prestige extraordinaire qui avait valu à la première de durer si longtemps comme centre politique, puis de se perpétuer comme capitale religieuse, en vertu de son caractère auguste. En outre, la ville disposa toujours de ressources très grandes en hommes et en richesses. Enfin, et surtout, la position géographique de Bysance la rendait presqu'imprenable : à moins de disposer de plusieurs armées à la fois, l'envahisseur ne pouvait songer à bloquer une capitale de cette étendue, occupant deux presqu'îles, prolongeant ses faubourgs sur deux mers et sur les rivages de deux continents, disposant de très nombreuses issues vers la mer et vers la terre, sûre de recevoir toujours ses approvisionnements de l'un ou de l'autre côté. Même en plein siège, la population restait joyeuse et confiante à l'abri de ses murailles et du grand rempart de dix-huit lieues de longueur qu'Anastase avait fait construire de la Propontide au Pont-Euxin. Grâce à tous ces avantages de vitalité propre et de force défensive, Bysance put continuer l'empire Romain, et non toujours sans gloire, jusqu'à l'époque où le monde occidental, principal héritier de Rome, se fût pleinement reconstitué dans un nouvel équilibre.
Sur ses frontières du nord, l'empire d'Orient était moins bien défendu que celui d'Occident contre les incursions des barbares et se trouvait en outre exposé à un danger particulier. Ceux des peuples du Nord qui, descendant des plaines de la Sarmatie, voulaient se diriger vers l'ouest par le sud des Carpates pénétraient sans peine dans la basse vallée du Danube, mais s'arrêtaient dans leur marche dès qu'ils arrivaient aux défilés dits actuellement « Portes de Fer ». Ne trouvant plus route ni sentier, ils devaient obliquer à droite ou à gauche et, d'ordinaire, cherchaient à prendre les chemins du sud, qui les menaient vers les campagnes les plus fertiles, vers les cités les plus riches et populeuses, vers le littoral commerçant de l'archipel. Cette barrière placée en travers du bassin fluvial provoquait un remous préjudiciable aux riverains de la Mer Égée et de la Propontide, car les vallées tributaires du Danube se relèvent en pente douce vers les croupes des Balkans, et des passages nombreux donnent accès aux plaines de la Thrace et de la Macédoine.
Sous la pression des envahisseurs qui tenaient à leur merci les régions septentrionales de l'empire, les maîtres de Constantinople vivaient en de continuelles alarmes, et d'ordinaire ils devaient acheter la paix par de lourdes rançons. Heureusement pour le salut des Grecs, les barbares du nord et de l'est qui envahissaient les provinces de l'empire ne constituaient point un corps de nation compacte, c'étaient des peuplades distinctes presque toujours ennemies, et il était possible de les opposer les unes aux autres, comme dans un incendie forestier on lance le feu contre le feu. Toutefois, pendant les éclaircies politiques, d'heureux généraux bysantins purent repousser les barbares de haute lutte ou, du moins, défendre vaillamment les frontières. Sous Justinien, pendant la première moitié du sixième siècle, quatre-vingts places de guerre furent érigées contre eux, le long du Danube, entre Belgrade et la mer.
À l'est, le grand adversaire presque égal en puissance fut l'empire persan. Sa position géographique était si forte, sur un plateau bien protégé à l'ouest par le multiple rempart du Zagros et par les avant-postes fortifiés échelonnés au pied des monts, dans la plaine du Tigre, que l'empire d'Orient, encore mal assis, n'était point de force à prendre une attitude agressive qui avait si souvent mal réussi à la puissance romaine dans tout son éclat : il se défendait plutôt. L'enjeu des batailles était le pays intermédiaire, la région montagneuse de l'Asie Mineure et l'antique Caucase. Détrônée en Perse au début du troisième siècle, tantôt protégée, tantôt trahie par les princes de Constantinople, la dynastie des Arsacides put, à travers les plus grandes difficultés, se maintenir en Arménie pendant plus de deux cents ans ; mais en 428, le dernier de ces rois, Varaztad, ayant été exilé dans les lointaines Shetland par ordre de Theodose[994], les deux puissances se confrontèrent et le royaume, déchiqueté, démembré, dépecé, se divisait par lambeaux dont les belligérants s'emparaient tour à tour. Sans doute cette contrée montueuse, avec ses multiples chaînes rayonnant autour de l'Ararat, possède de nombreux réduits et des positions stratégiques très bonnes pour la défense, mais l'histoire n'a que trop témoigné combien l'ensemble du pays était abordable de tous les côtés par des vallées divergentes.
Les déplacements fréquents des capitales ou centres principaux de population dans le Haïasdan, c'est-à-dire en Arménie, donnent une idée des fluctuations qui durent s'y produire pendant la succession des siècles, par suite des attaques ennemies, des refoulements et des émigrations forcées. Aux premiers temps, la légende nous dit que le patriarche Noé bâtit la mère des cités arméniennes, la fameuse Nakhitchevan, située dans une cuvette intermédiaire de l'Araxe et non loin des défilés au delà desquels se trouve la grande plaine de la Kura. Puis le centre du pouvoir se reporta plus à l'ouest, vers Armavir et son bois sacré, où les initiés entendaient leur destinée murmurée dans le feuillage des chênes. Une troisième capitale, dans la vallée du même fleuve Araxe, sur le chemin qui réunit Armavir et Nakhitchevan, fut la ville d'Ardachir où Artaxata, dont les fortifications, disent certains récits, s'élevèrent sur des plans dressés par Hannibal, le plus grand homme de guerre des temps anciens : il avait voulu opposer en cet endroit un obstacle infranchissable aux Romains détestés. Ensuite, lorsque les grandes luttes entre Rome et les Parthes eurent fait de la Mésopotamie le champ de bataille par excellence, le centre de gravité de l'Asie antérieure se porta vers les chemins du Tigre et de l'Euphrate, et la Tigranocerte arménienne — l'Amid moderne, pense-t-on généralement — s'érigea sur un des avant-monts qui commandent les plaines fluviales.
Les fortes cités de Nisib, à l'est, et d'Édesse, à l'ouest, disposant d'avantages stratégiques analogues, succédèrent à Tigranocerte comme les capitales de l'Arménie jusqu'à l'époque où les Haïkanes, refoulés vers le nord, furent obligés d'installer de nouveau leur ville principale dans le bassin qui leur avait servi de berceau.
Même lorsque l'Arménie n'était occupée par l'empire d'Orient qu'en une faible étendue de son domaine ou qu'il ne maintenait ses troupes sur aucun point du territoire, elle n'en était pas moins une dépendance naturelle de Constantinople par le mouvement de migration, soit temporaire, soit permanente, qui entraînait les montagnards vers la grande cité. „Εἰς τὴν πόλιν” « Vers la ville », expression dont les Turcs ont fait « Stamboul », était le cri d'innombrables immigrants.
Comme de nos jours, la ville du Bosphore, âpre dévoratrice d'hommes, alimentait incessamment son travail par des importations de matière humaine provenant de toutes les contrées environnantes : Thraces et autres péninsulaires, gens de l'Archipel, marins et ouvriers, montagnards du Caucase qui vendaient leurs filles, Lazes de l'Anatolie qui faisaient le service du port comme bateliers et portefaix, et surtout Arméniens qui se prêtaient à tous les services, depuis celui de balayeurs de rues jusqu'à celui de ministres et régents de l'empire.
Parmi eux la proportion de ceux qui portaient le nom de « Juifs » à cause de leur religion, mais qui n'en étaient pas moins des Aryens d'Arménie, était certainement fort nombreuse, car il ne faut pas oublier que lors de la « captivité » de Babylone, les conquérants assyriens avaient réparti leurs prisonniers juifs par centaines de milliers dans les hautes vallées du Tigre et de l'Euphrate, dans les montagnes de l'Arménie et du Caucase.
Les Sémites juifs s'étaient trouvés ainsi violemment mis en contact avec les Aryens d'Arménie : les deux races eurent à partager les mêmes destinées, et, par l'effet de la propagande religieuse, c'est aux immigrés qu'appartint longtemps la suprématie, c'est eux qui probablement donnèrent à ce pays le nom d'Arménie : c'était la « Terre élevée » pour les voyageurs qui venaient du sud. Des Juifs devinrent même les monarques de toute la contrée du Haïasdan, y compris la Géorgie. Il est vrai que la maison royale juive, celle des Bagratides, finit par se convertir au christianisme, trois siècles après le commencement de l'ère chrétienne, mais pendant plus de huit cents années le judaïsme avait existé dans le pays, et, quatre cent trente années durant, il avait eu la première place parmi les religions nationales. Les Aryens d'Arménie avaient donc été fortement « sémitisés » au point de vue religieux, et ceux d'entre eux qui continuaient de pratiquer le culte de Yahveh étaient, par cela même, à Bysance et dans toutes les autres villes où les menait leur vie errante, considérés comme appartenant à la race « juive ». Ainsi s'explique comment les Suzanne et les Judith, les Abraham et les David figurés par les artistes italiens des quinzième et seizième siècles présentent des caractères essentiellement aryens : front haut et vaste, nez légèrement aquilin, figure pleine, barbe abondante. C'est là un ensemble de traits qui ne rappellent nullement les vrais Sémites, tels qu'ils nous apparaissent dans leur pays d'origine, notamment dans l'Arabie septentrionale : tête étroite et haute, nez courbe et barbe peu fournie.
Peuplée d'étrangers qui se recrutaient indéfiniment, de génération en génération, dans le cercle immense de l'empire, Constantinople fournissait ainsi aux empereurs une population laborieuse, inquiète, intelligente, avide, mais, par ambition même, prête à toutes les servitudes ; il lui suffisait qu'on lui permît de s'enrichir. Les maîtres pouvaient la dominer sans remords, n'ayant pas même avec elle les liens que donne la communauté de la race et des traditions. Aussi Bysance réalisa l'idéal de la domination absolue. La monarchie prit un caractère non seulement sacerdotal, mais divin, pour ainsi dire. D'après la théorie professée officiellement, son pouvoir s'étendait sur le monde entier, embrassant les terres inconnues aussi bien que les terres connues et limitrophes ; toute indépendance était tenue pour rébellion. Hors de la sujétion, aucun peuple ne pouvait espérer ni progrès ni salut. La révolte déclarée était le crime des crimes : le coupable était frappé d'anathème et son acte s'appelait « apostasie ». Les empereurs d'Orient s'étaient même placés bien au-dessus du « droit divin » en vertu duquel ils étaient censés les maîtres de la terre. Ils se disaient non seulement les représentants de Dieu, mais « Dieu » lui-même, par leur nature, et du consentement général[995], et le reflet de l'astre tombait sur ceux qui l'entouraient. Chacun des agents du haut pouvoir était investi d'une fonction religieuse, réfléchissait un rayon de la divinité : obtenir une situation publique, c'était recevoir un sacrement, et l'on s'y préparait par la prière et par la communion. Aussi comprend-on que les monarchies d'Occident, fascinées par cette religion de l'empire, aient essayé d'imiter Byzance, de loin elle en subissaient le prestige. Aujourd'hui encore, les pratiques de l'administration avec ses règles, ses procédures ne sont-elles pas inspirées par l'esprit des fonctionnaires de Justinien ?[996]
Toutefois, le vertige entra dans ces têtes trop haut placées au-dessus des hommes, et les plus sages d'entre elles se laissèrent aller à des actes de folie. C'est ainsi qu'il parut nécessaire d'aider l'imagination des barbares à l'adoration en se servant de moyens artificiels : à partir du neuvième siècle, les courtisans s'ingénièrent à machiner des scènes de féerie qui devaient paraître surnaturelles aux yeux des étrangers. A l'entrée d'un envoyé dans la salle de réception, on entendait une musique mystérieuse dont les accords accompagnaient tous les mouvements de la personne divine : à un moment l'empereur apparaissait comme suspendu en l'air et nimbé d'une auréole. Des lions d'or se dressaient et rugissaient sur leurs socles, le feuillage d'arbustes en métal précieux s'agitait comme d'un frisson et le chant des oiseaux résonnait dans les branches. Cependant ces mêmes princes, devant lesquels leurs sujets tombaient en adoration et qui faisaient périr les malheureux coupables de les avoir touchés en leur sauvant la vie, pratiquaient aussi des simagrées d'humilité chrétienne. Le jeudi saint, ils lavaient les pieds aux pauvres et sur leur dalmatique dorée portaient une *rakakia,* sachet rempli de terre qui devait leur rappeler qu'eux aussi n'étaient que poussière et retomberaient en poussière[997].
Entretenus par leurs courtisans dans le vice et l'oisiveté, la plupart des empereurs n'avaient à s'occuper que des scandales de cour et des arguties théologiques. Chacun d'eux se croyait de force à discuter les subtilités du dogme, à sonder la profondeur des mystères. Ils aimaient à réunir les conciles, à dicter leurs votes aux évêques. Mais comme il arrive toujours, ceux qui croyaient guider en leur qualité de « maîtres du monde » ne faisaient en réalité que subir la pression d'en bas. La société chrétienne cherchait alors à se connaître elle-même, à se rendre compte de son dogme, à savoir nettement ce qui la distinguait de la société païenne et de la philosophie. Or, à cette époque, les peuples de l'Occident, entraînés dans le mélange confus des races qui s'entre-choquaient, étaient incapables de prendre conscience des grands problèmes : au milieu de ce tourbillon, ils ne se reconnaissaient pas. C'est en Orient, et surtout en Égypte, en Syrie, dans l'Asie Mineure, que prêchaient et écrivaient les « Pères de l'Église » constituant l'orthodoxie. Parmi les noms de ces élaborateurs du dogme chrétien, le plus fameux et, en même temps, le plus digne de la mémoire des hommes est celui du moine et évêque Jean Chrysostome ou « Bouche d'or » qui aimait les pauvres et sut rester pauvre, dénonçant héroïquement les malversations, les turpitudes et les crimes de la cour impériale. À côté de ce grand homme, d'autres pères de l'Église devinrent célèbres, soit par leur courage, soit par leur éloquence ou leur savoir, mais nombre d'entre eux, bien qu'ayant eu la chance de se maintenir sans mésaventure dans le giron de la catholicité, même de figurer au nombre des saints dans les annales ecclésiastiques, avaient introduit des interprétations risquées de tel ou tel dogme de la foi : quoique béatifiés depuis, ils n'en étaient pas moins des hérétiques. En ce subtil Orient, héritier de l'Inde, de la Perse, de la Syrie, de l'Égypte, de la Grèce, toutes contrées dont les peuples avaient l'esprit également assoupli aux problèmes de la pensée et la parole exercée aux finesses de l'expression, les discussions devaient être fort vives et les interprétations infiniment diverses. Les opinions différant de celles du troupeau des évêques, les explications contraires aux textes que l'on avait votés ou cru voter dans les conciles devaient naître par centaines et par milliers. Toute pensée libre n'est-elle pas, par cela même, une hérésie ?
De même que l'autorité absolue ne pouvait comprendre qu'un maître et n'admettait qu'une forme religieuse, elle exigeait une législation unique pour tous les peuples réunis sous sa férule. Héritant de Rome, Bysance avait pour mission naturelle de résumer les lois des Romains et de les concentrer en un code définitif.
Ce fut l'œuvre spéciale accomplie, sous la direction de Tribonien, par les juristes de Constantinople pendant le règne du Thrace Justinien. Le code qui porte le nom de cet empereur, les *Institutes,* les *Novelles* et les *Digestes* ou *Pandectes* constituent une œuvre considérable qui fait peser encore sur les peuples modernes tout le poids de l'autorité romaine. Dans la pensée de Justinien, la loi absolue devait se confondre avec l'immuable volonté de l'empereur, les peuples vivant sous la double terreur devaient obéir en silence. Mais ce théoricien du devoir impérial sans limites fut sur le point de fuir devant son peuple, lors d'une révolution qui se produisit dans le cirque entre les cochers « bleus » et les cochers « verts » (552) : il se dirigeait lâchement vers l'Asie, s'il n'avait été soutenu par l'énergique et intelligente Theodora, la fameuse courtisane qu'il avait épousée et dont il ne faut peut-être pas croire tout le mal qu'en raconte la tradition chrétienne : elle tomba souvent dans l'hérésie, puissant motif de haine pour le clergé.
Intangibles étaient censés les empereurs, mais l'histoire nous montre que le destin farouche ne les épargnait point. Sur cent neuf personnages qui, du partage de l'empire romain par Theodose à la prise de Constantinople par les Turcs, occupèrent le trône, soit comme empereurs titulaires, soit comme collègues ou associés, près du tiers seulement moururent dans leur lit impérial, huit périrent à la guerre, douze abdiquèrent, douze autres moururent en prison ou au couvent, trois périrent de faim, douze furent mutilés, vingt empoisonnés, étranglés, poignardés ou précipités d'une colonne[998].
L'idéal de Justinien et de ses légistes était évidemment de fixer la société dans l'observation parfaite des choses établies : tout change mais tout devait rester immuable. Un roi, une foi, une loi, telle était la devise. Bien plus dur que les païens de Rome, l'empereur chrétien de Constantinople avait interdit toute espèce d'affranchissement, l'esclave de la terre restait cloué sur le sol, pour ainsi dire ; à aucun prix il ne lui était possible de se libérer. Toutefois, la poussée grecque était encore assez énergique pour se manifester quand même, malgré toutes les prescriptions impériales, et l'émigration des artisans répandait au loin les connaissances et les procédés bysantins en architecture, en peinture et en sculpture, en travail des métaux et des gemmes ; malgré ses maîtres, l'empire de Bysance resta « l'interprète unique de la civilisation générale »[999]. C'est grâce au génie néo-grec que l'art bysantin, d'abord développé en Syrie, qu'il a couverte de très beaux monuments[1000], se répandit en Italie, surtout à Ravenne, puis dans toutes les villes lombardes, ensuite en France, où il contribua fortement à la naissance de l'art ogival.
Mais, tandis que l'influence néo-grecque se manifestait encore puissamment chez les peuples éloignés, l'initiative finissait par être complètement étouffée au lieu d'origine. L'État réussit à transformer l'industrie en une série de monopoles contrôlés par lui ; les métiers et les arts prirent un caractère obligatoire, de manière à constituer de véritables services publics, soustraits à la marque personnelle de l'ouvrier. Ainsi qu'en témoigne le *Livre du Préfet,* édit de l'empereur Léon VI « le Philosophe », publié au commencement du dixième siècle, les collèges professionnels, les unions d'artisans et d'artistes étaient devenus autant de rouages administratifs. Le grand maître de toutes les corporations était le préfet de la ville, représentant l'empereur et désignant en son nom tous les chefs, dictant toutes les résolutions, prononçant toutes les peines. Il faisait les achats des matières premières, imposait le mode de fabrication, tarifait les bénéfices et les salaires, et donnait à tous la délation comme le principe moral du bon fonctionnement des entreprises. Aux peines ordinaires, confiscation, perte de la barbe et de la chevelure, flagellation, emprisonnement, se joignait l'interdiction d'exercer l'art ou le métier[1001] ; un novateur, semblable à Michel-Ange par le génie naissant, eût été déclaré indigne de sculpter et d'exercer la statuaire. C'est ainsi qu'étaient dirigées les industries « libres », car quelques autres restaient le monopole absolu du gouvernement et celui-ci les cachait dans ses ateliers et ses prisons avec des esclaves pour ouvriers.
Naturellement l'État devait également prétendre à surveiller l'éducation, à diriger l'esprit public. Déjà l'un des premiers empereurs d'Orient, Theodose II, établissait à Constantinople, dès le commencement du cinquième siècle, la première université proprement dite, dont il choisit les trente et un professeurs : trois rhéteurs et dix grammairiens latins, cinq rhéteurs et dix grammairiens grecs, un philosophe, deux jurisconsultes. Sous la vigilante police des empereurs, l'enseignement prit un caractère de plus en plus classique et traditionnel. Grand persécuteur comme tous les théologiens et juristes pénétrés du sentiment de leur autorité, le fameux Justinien ne voulut pas même admettre que l'étude individuelle pût suivre une voie autre que le chemin prescrit par lui ; cherchant à mouler l'humanité dans ses codes, ce qui lui réussit partiellement tant les hommes sont une pâte ductile, il décida que désormais il ne resterait plus rien de l'ancien paganisme ; il ne voulut pas même admettre que des chrétiens suspects de révérence pour les auteurs classiques, « non encore illuminés par la foi », s'ingérassent à professer sans son autorisation et celle de ses évêques.
Justinien ferma donc les écoles d'Athènes et d'Alexandrie que, par respect du passé, par vénération pour les grands noms d'Eschyle, de Sophocle, d'Euripide, d'Hérodote, de Périclès, de Démosthènes, les empereurs de Rome, même chrétiens, avaient toujours respectées. Il en confisqua les biens, et les professeurs eurent aussi à craindre pour leur liberté et pour leur vie ; même les livres furent menacés. La date de cet acte d'autorité, qui est en même temps celle de la fondation du Monte Cassino par Benoît, marque un des points culminants qui séparent le monde nouveau du monde antique : la liberté de pensée n'existait plus et près de mille ans devaient s'écouler en Europe avant que l'initiative individuelle la rétablît en partie. À côté de la destruction des chefs-d'œuvre de l'art antique par Theodose (383), du meurtre d'Hypatie (415), on peut ranger, comme un des grands faits de l'orthodoxie catholique triomphante, la fermeture de l'École d'Athènes, en l'an 529[1002].
Justinien, pas plus que d'autres despotes épris de leur propre idée, n'aimait les « idéologues », et peut-être tous les ouvrages légués par l'antiquité, l'*Encyclopédie* d'Aristote et les *Dialogues* de Platon auraient-ils été brûlés par la main du bourreau, peut-être eussent-ils subi le sort de la statue de Jupiter Olympien et de tant de milliers d'autres effigies divines qui peuplaient le monde de la Grèce si les fugitifs d'Athènes n'avaient été protégés par les ambassadeurs persans et n'avaient trouvé un asile à la cour de Chosrav Anurchivan, « le Roi des Rois ». Dans leur pays de refuge, les philosophes bannis d'Athènes emportaient, si diminué qu'il fût, le trésor de la pensée grecque et groupaient de nouveaux disciples autour d'eux ; ils traduisirent de la langue cunéiforme en pehlvi les monuments si précieux de l'art antique.
Par une singulière ironie des événements, c'est donc en Perse, chez les successeurs de Darius et de Xerxès que se transmit directement l'héritage intellectuel des Hellènes. Ainsi furent vengées noblement les défaites de Salamine et de Marathon : la Grèce, incapable de défendre les œuvres de son génie, était obligée de les confier aux fils de ses ennemis. C'est dans les traductions persanes d'Aristote et des autres écrivains grecs que les Arabes retrouvèrent la science hellénique : les traduisant à leur tour, ils purent les apporter dans leurs écoles de Bagdad, de Damas, du Caire, de Grenade, de Cordoue, de Séville, et, par cette entremise, les léguèrent au monde occidental. C'est donc en partie grâce aux Persans de l'époque sassanide que la première Renaissance fut possible après la grande nuit du moyen âge. Sans eux, sans leur collaboration au grand œuvre de la culture, le monde de la civilisation eût été grandement retardé, et pourtant combien peu sont ceux d'entre nous qui se rappellent avec gratitude ce service qu'ils nous ont rendu !
Au point de vue de l'extension territoriale, le règne de Justinien fut la grande époque de l'empire d'Orient. Le général Bélisaire réussit à maintenir — plus à prix d'argent que par la force des armes — les limites du monde grec, du côté de la Perse, tandis qu'il conquiert à l'occident toute la côte de la Maurétanie, en mettant un terme à la domination des Vandales, dont la race épuisée disparaît désormais de l'histoire ; il s'empare même de quelques parties de la péninsule Hispanique, annexe les îles de la mer Tyrrhénienne, des Baléares à la Sicile, et, triomphe suprême, entre par deux fois dans Rome : on put croire un instant que l'unité de l'empire allait être rétablie.
Mais les sectes religieuses continuaient à se disputer le pouvoir avec acharnement, surtout en Égypte, en Syrie, dans la Mésopotamie et, d'autre part, les barbares pesaient toujours sur les frontières du nord et pénétraient par toutes brèches imprudemment dégarnies ; enfin la « paix éternelle » conclue avec les Perses était fort précaire et des conflits éclataient nécessairement aux dangereux points de contact.
Une de ces villes disputées, Édesse, la moderne Orfa, était alors la capitale du nestorianisme, cette secte chrétienne que l'on accusait de monstrueuse hérésie parce qu'elle distinguait les deux natures, divine et humaine, de Jésus-Christ et qu'elle ne reconnaissait pas à la Vierge Marie le nom de « Mère de Dieu ». Âprement persécutés par leurs coreligionnaires de l'Église « orthodoxe », les Nestoriens durent émigrer, et, grâce à leur habileté dans les métiers, à leur intelligence dans le trafic, à leur esprit d'initiative affiné par le besoin, stimulés probablement aussi par le zèle de la propagande, ils réussirent à fonder leurs églises jusqu'aux extrémités de l'Asie, dans l'Inde méridionale, en Mongolie et en Chine. Ainsi, tandis que les masses guerrières se déplaçaient surtout de l'est à l'ouest, de l'Asie hunnique et turque vers les contrées d'Europe, le mouvement de conversion religieuse s'accomplissait en sens inverse, de l'Occident à l'Orient. Porté par les marchands, le culte nestorien passa de l'Iran dans le Touran, puis vers le versant oriental du continent par les cols du Pamir et du Tian-chan. Les Ouigour et d'autres peuples de la Kachgarie se convertirent en grand nombre. Les Nestoriens avaient sept métropolitains dans l'Asie centrale, dont les principaux résidaient à Merv, Herat, Samarkand, Kachgar. Sur la route réunissant les communautés nestoriennes groupées autour de Tokmak à celles de Kachgar, au Tach-rabaldavan « Col de la maison de pierre » qui s'ouvre directement au nord du Tchatyr-kul ou « lac de la Tente », et à 1300 mètres plus haut, ces chrétiens avaient fondé un monastère caravansérail dont on voit encore les vastes ruines : c'était un « hospice » analogue à ceux que l'on a construits sur les Alpes d'Europe, au Saint-Bernard et au Simplon. Un atlas catalan de 1375 figure un autre monastère du même genre au nord de l'Issyk-kul[1003]. C'est également par l'entremise des caravanes, et sur les mêmes voies de l'Asie intérieure, que s'était propagée la religion de l'Iran : en 631, un décret de l'empereur de Chine ordonnait en effet la construction d'un temple mazdéen.
Vers le sud, des phénomènes analogues de propagande religieuse avaient eu lieu. Traversant l'Arabie qui devait, peu de temps après, tenter d'imposer une nouvelle foi au monde entier, le christianisme, accompagné d'autres éléments de la culture bysantine, suivait, pour gagner les hautes terres d'Éthiopie, la même route qu'autrefois le sabéisme, le judaïsme et le culte de Mithra.
De l'angle sud-oriental de la Péninsule il entra, durant le cours du quatrième siècle, dans le continent d'Afrique par le golfe d'Adulis, non éloigné du port actuel qui servit naguère aux Italiens de point de départ pour leur tentative de conquête des plateaux de l'Érythrée. Plus tard, à l'époque de Justinien, le chemin qui, par l'Égypte et la mer Rouge, conduisait de Constantinople en Abyssinie, fut de nouveau usité : il s'agissait alors surtout d'ouvrir des rapports commerciaux entre la Méditerranée, l'Inde et la Chine en dehors des routes de Perse que suivait le trafic d'Occident en Extrême Orient : c'était un nouvel aspect de la lutte qui confrontait les deux royaumes sur l'Euphrate. L'empereur d'Orient envoya des ambassadeurs au roi d'Abyssinie pour se le rendre favorable et jalonner la voie de l'océan Indien, en même temps qu'il entrait en pourparlers avec les Turcs de la Sogdiane pour assurer au transport de la soie la voie de la mer Noire[1004].
En dépit de ces relations avec le monde occidental, l'Abyssinie ne garda pas sous sa forme primitive l'enseignement des missionnaires qui avaient prêché la religion du Christ ; elle n'était pas apportée par un nombre de migrateurs suffisant, ni soutenue par une polémique assez ardente. Les doctrines actuelles du christianisme abyssin sont évidemment greffées sur un ancien fond païen appartenant au cycle des religions solaires. Ainsi toutes leurs églises sont rondes et leurs quatre portes s'orientent vers les points cardinaux ; les danses religieuses se font encore suivant le rythme du sistre de Baal ; des bûchers flambant, où l'on sacrifie des bœufs sans tache, se dressent toujours sur certaines collines, à la grande fête du Mascal, l'Élévation de la Croix[1005].
De même dans l'Extrême Orient, le bouddhisme propagé par les moines hindous qui avaient pénétré dans la Kachgarie, la Mongolie, la Chine, le Japon devait se différencier par beaucoup de détails et par l'esprit même de la foi primitive, telle qu'elle avait été enseignée par le Çâkya-Muni : le temps et l'espace l'avaient complètement modifiée. D'autre part, lorsque des pèlerins chinois ne recevant plus aucun aliment religieux des pays originaires de la doctrine s'y rendirent dévotement pour s'enquérir des causes qui avaient tari la source de la vérité, leurs voyages, trop peu nombreux, n'eurent pas assez de force rénovatrice pour rendre aux bouddhistes de l'Inde la ferveur disparue. Ces pèlerinages, dont les plus connus furent ceux de Fa-Hian, au commencement du cinquième siècle, et de Hiuen-Thsang (Hiouen Tsiang), dans la première moitié du septième, ne servirent guère qu'à réveiller les connaissances géographiques. Hiuen-Thsang est certainement l'un des plus grands voyageurs qui aient jamais vécu. Les érudits modernes ont identifié un certain nombre d'étapes de ses longues pérégrinations[1006].
Par une remarquable coïncidence, le royaume de Perse arrivait à l'apogée de sa puissance à l'époque même où l'empire d'Orient avait sa plus grande extension. Entre ces deux grands États, dont les peuples professaient des religions différentes, l'une et l'autre dans leur période de propagande agressive, la rivalité fatale devait souvent s'exacerber en guerre. Au milieu du sixième siècle, l'avantage était aux Perses, qui avaient alors pour roi le fameux Khosru (Chosroès) le « Juste », le souverain studieux, le protecteur des philosophes athéniens et des lettrés hindous. Bien des fois, les artistes persans purent à bon droit sculpter sur les parois du Zagros qui regardent l'Occident des figures colossales de Khosru, dominant avec superbe les plaines de la Mésopotamie. Le « Roi des rois » continua la tradition des Darius, des Artaxerxès et de Sapor posant son pied sur le cou de l'empereur Valérien. Khosru fit également sentir sa force dans la direction de l'Orient, et même beaucoup plus loin qu'aucun de ses prédécesseurs. Tandis que ses troupes pénétraient dans la partie inférieure du bassin de l'Indus, une de ses flottes cinglait vers les côtes de Ceylan pour venger les injustices dont des marchands de Perse auraient été victimes[1007]. Au Sud, les armées de Khosru, longeant la mer Rouge, atteignirent les montagnes de l'Arabie Heureuse, si rarement visitées par des conquérants. À cette époque critique où les diverses religions et sectes chrétiennes, gnostiques, mazdéennes se disputaient la prépondérance, où Mazdek prêchait ses réformes communautaires sur le plateau d'Iran, ces campagnes du roi des Perses en Arabie furent probablement pour beaucoup dans la fermentation morale qui prépara la naissance d'une foi nouvelle, à l'étonnement du monde.
Au commencement du septième siècle, les deux empires de Bysance et de Perse s'entre-heurtaient de nouveau, représentés, au moins pendant une partie de la lutte, par deux champions fameux, Khosru, deuxième du nom, et le grec Heraclius. En 616, la ruine de Constantinople semblait inévitable. Les Perses s'étaient emparés de l'Asie Mineure et de la Syrie ; ils occupaient même Alexandrie. Dans Jérusalem, ils s'étaient saisis de la « croix », le symbole par excellence du christianisme, et l'on transporta triomphalement ce trophée dans une ville de l'Azerbaïdjan. Puis les Perses, traversant toute l'Anatolie, étaient venus s'établir à Chalcédoine, presqu'en face de la Rome d'Orient, et naviguaient à travers le détroit. Les peuples du Nord, Bulgares, Avares, accouraient déjà pour prendre part au pillage : Constantinople se trouvait enfermée comme en un étau…
Les Bulgares, « la nation la plus flétrie par l'histoire, comparés à laquelle les Huns peuvent passer pour civilisés » (A. Lefèvre), avaient fait leur apparition dès avant l'an 500 sur les bords du Danube[1008] et presque chaque hiver traversaient le fleuve en quête d'esclaves et de richesses ; on cite notamment l'incursion de 538, où, ravageant la Péninsule jusqu'à Corinthe, ils ramenèrent vers les Carpates 120 000 prisonniers. Puis, lorsque l'empire d'Orient se fut un peu habitué à ces déprédations périodiques, survinrent les Avares, autre peuple hunnique. Vers 550, ils traversent le Dniestr ; vingt ans plus tard, en une sorte d'alliance avec les Longobards, passant à cette époque en Italie, ils ont formé, de la Theiss au Caucase, un vaste empire avec lequel les princes du Bosphore ont plus d'une fois à compter.
Mais, grâce à ce contact intime, Bysance devint pour le monde hunnique et slave ce que Rome avait été pour le monde germanique[1009] : de hordes toujours en mouvement, elle fit des populations sédentaires agricoles ; aux païens sanguinaires, elle enseigna les formes de la religion chrétienne et donna une langue littéraire à tous ces ignorants. Les Serbes sont un exemple de l'influence civilisatrice de Constantinople[1010]. Pressé par le danger, Heraclius fit appel à ces tribus slaves qui s'étaient avancées du Nord jusque dans la vallée du bas Danube. Les Serbes avaient, eux aussi, entendu parler des doux pays du Midi, de leurs récoltes abondantes, de leurs fruits savoureux, des richesses des villes, et tout naturellement ils cherchaient à en disputer la possession aux conquérants de langue avare. Divisés d'ailleurs en bandes indépendantes les unes des autres et trop faibles isolément pour tenter la conquête de l'empire à leur profit particulier, ils étaient assez forts pour défendre énergiquement les territoires dont on leur faisait la concession définitive, à condition d'agir de concert avec l'empereur. Devenues les alliées et les protectrices de l'empire, les tribus slaves se targuèrent bientôt de l'importance de leur rôle dans la civilisation de la contrée, et se trouvèrent ainsi favorablement disposées à adopter la religion chrétienne que l'on professait autour d'elles. Ainsi les Serbes devinrent Grecs.
** Arabes & Berbères. Notice historique
Mahomet (ou plutôt Mohammed, le « Loué ») naquit à La Mecque en 571, épousa la riche veuve Khadidja en 596, et commença à proclamer la nouvelle religion vers 610. Devant l'hostilité de la puissante famille des Koraïchites, dont cependant il faisait partie, il se retira à Médine (la fuite, *hidjret,* l'hégire, fixée ultérieurement au 11 Juin 622) ; après une série de luttes, appuyé par plusieurs tribus des environs, il rentra en vainqueur à La Mecque en 630 ; deux ans plus tard, il mourait à Médine.
Après Mahomet, Abu-Bekr (632-634), Omar (634-644), Othman (644-656) furent « khalifes » (successeurs) élus et incontestés ; mais Ali (656-661), gendre de Mahomet ainsi qu'Othman, eut un compétiteur, Moaviyya, qui, ayant massacré les enfants d'Ali en 661, fut seul khalife jusqu'en 680. Le régime monarchique remplaçant le principe d'élection, ce furent des membres de la famille de Moaviyya, les Omeyades, qui régnèrent en Orient jusqu'en 750 et en Espagne jusqu'en 1031. De 750 à 1258, les Commandeurs des croyants appartenaient à la famille des Abbassides ; les plus célèbres d'entr'eux sont Harun-al-Rachid (766-809) et Al-Mamun (813-833).
L'Arabie avait embrassé l'Islam avant la mort de Mahomet : les annales ne sont point d'accord sur le détail des marches et contre-marches des Arabes et des Grecs, et il ne faut pas considérer les dates suivantes comme indiscutables. Il semble que Damas ait ouvert ses portes en 635 ; la bataille de Kadesiyeh (Kadesia), qui décida du sort de la Perse, aurait eu lieu en février 637, mais le plateau d'Iran ne fut occupé que progressivement dans les années suivantes. Cette même année, 637, Jérusalem et Nisib acceptaient la domination arabe. Amru s'emparait de Babylone d'Égypte en 640, d'Alexandrie en 641 et des rivages de la Méditerranée jusqu'à la Tripolitaine en 642, vingtième année de l'hégire.
La conquête de Cypre date de 647, celles de Rhodes et de Nubie de 651 : Ghadamès fut occupée en 668 ; un premier blocus de Constantinople par les Arabes fut poursuivi avec plus ou moins d'ardeur pendant sept années, 669 à 675 ; Carthage fut prise en 699 : Tarik traversa le détroit de Gadès en 711 ; la rencontre de Charles Martel et d'Abd-er-Rahman dans les plaines de Poitiers date de 732 ; de 831 à 878, les principales villes siciliennes se soumirent aux Arabes et plusieurs points de la côte italienne en firent autant à la fin du neuvième siècle.
Kufa fut fondée en 637, Basrah en 640, Kairouan en 670, Bagdad en 762, Fez en 808. L'Espagne maure ne reconnut jamais les Abbassides, le Maghreb devint indépendant en l'an 800, et la vallée du Nil ne relève plus des khalifes de Bagdad depuis 870.
Parmi les poètes, écrivains, savants et voyageurs arabes, nous ne citons que quelques-uns des plus connus.
|| — | Ère vulgaire
| Tabari, né à Amol, Perse | 839−922
| Massudi, voyageur et historien, mort au Caire | — 956
| Ferdusi ou Firduzi, poète persan, né et mort à Thus | 933−1025
| Avicenne ou Ibn-Sina, philosophe et médecin à Bokhara | 980−1037
| Habibi, littérateur, né et mort à Basrah | 1054−1122
| Algazel, philosophe, vécut en Syrie et en Perse | 1058−1111
| Omar Kheyyam, poète et mathématicien, mort à Nichapur | — 1124
| Edrisi, voyageur et géographe, né à Ceuta | 1099−1164
| Avempace ou Ibn-Badja, né à Saragosse, mort à Fez | 1100−1138
| Averrhoès, philosophe et médecin, né à Cordoue, mort au Maroc | 1100−1198
| Abu-Ezra, juif espagnol | 1119−1174
| Abd-al-latif, voyageur, né à Bagdad | 1161−1231
| Abu-el-Faridh, poète égyptien | 1181−1234
| Saadi, poète persan, né et mort à Chiraz | 1184−1291
| Abulfeda, géographe et historien, né à Damas | 1237−1331
| Hafiz, poète persan, né et mort à Chiraz | — 1388
| Ibn-Khaldun, historien, né à Tunis, mort au Caire | 1332−1406
** Chapitre IV. Arabes et Berbères
Les bornes disparaissaient devant les Arabes, le sol devenait le patrimoine commun de la tribu dont les membres étaient désormais frères et affiliés par la foi.
*Extension rapide de l'Islam. — Propriété communautaire. — Caractère anarchique de l'Arabe. — Fatalisme. — Effets des victoires musulmanes sur Bysance et la Perse. — Chiites, iconodoules, iconoclastes. — Conquête de la Maurétanie. — Invasion de l'Espagne. — Sarrasins en France. — Science arabe. — Frénésie des voyages. — Équilibre des forces*
L'empire d'Orient avait alors grand besoin de consolider sa structure dans la moitié européenne de son territoire, car du côté de l'Asie surgissait un nouvel ennemi, l'Arabe, à peine moins redoutable pour les Bysantins que pour les Perses. En 632 déjà, dix années après l'hégire de Mahomet, et l'année même de la mort du prophète, les Arabes sortaient de leur péninsule pour aller propager de par le monde la foi en le seul vrai Dieu, et Khaled, l' « Épée d'Allah », remportait sur les Perses la première bataille rangée. Les victoires se succédaient comme par enchantement. Tout le bassin de l'Euphrate, puis toute la Syrie tombent au pouvoir des Mahométans ; le temple de Jérusalem est transformé en mosquée. L'empire des Sassanides s'écroule, et, du coup, la domination des Arabes se fait sentir jusque dans l'Inde. Puis l'Égypte est envahie, bientôt annexée, et les vainqueurs, s'engageant à l'ouest entre le désert et la mer, s'avancent jusqu'à Tripoli, par delà la Cyrénaïque. Neuf années ont suffi pour constituer un empire plus vaste que celui de Constantinople.
Malgré la persistance des haines et des vendettes entre les familles et les tribus, les premières conquêtes du mahométisme eurent un caractère vraiment explosif que lui donnèrent les imaginations ardentes et les énergies soudaines des Arabes entraînés tout d'abord dans son orbite. Ces pâtres, ces chameliers, ces marchands étaient devenus tout d'un coup d'ardents propagandistes, et tous, d'une seule volonté, d'un seul élan, se précipitaient à la conquête du monde pour le soumettre à la vraie foi. Dans l'histoire des conquêtes, rien n'égale la merveilleuse campagne de Khaled qui part de l'Arabie, avec quelques milliers d'hommes, sans autres vivres que le peu de farine contenue dans le sac de chaque guerrier, sans chariots, sans munitions entravant sa marche, et qui, ne laissant point de cadavre ni de traînard en route, court pendant sept jours et sept nuits à travers le désert, large d'un millier de kilomètres, pour apparaître soudain devant Damas et disperser les Grecs d'Heraclius. Pareille énergie, qui semble tenir du miracle, ne peut s'expliquer que par un fanatisme collectif : tous les individus dans l'armée entière n'avaient qu'une âme. Et les conquêtes musulmanes, dans leur prodigieux mouvement d'expansion, à l'orient, jusqu'aux Indes, au nord-est, jusque dans les steppes des Turcomans, au nord, dans l'empire bysantin, à l'ouest, jusqu'au bord de l'Atlantique et par delà les Pyrénées, pourraient-elles s'expliquer si les envahisseurs n'avaient été saisis de cette fureur sacrée qui, d'avance, leur donnait la victoire ? Sans doute, ils étaient soulevés au-dessus d'eux-mêmes par une foi absolue dans le miracle : c'est ainsi que, plus tard, les Espagnols arabisés, dans leurs prodigieuses luttes contre les Aztèques, les Toltèques ou Quichua du Nouveau Monde, voyaient toujours un saint Jacques de Compostelle ou une sainte Vierge combattre devant eux dans le ciel et les exciter au massacre.
Les Arabes se croyaient guidés par Allah lui-même et se lançaient frénétiquement dans la mêlée ; mais, dans ce merveilleux élan de lutte, une part notable était certainement due à leur nature d'origine, au caractère et à la morale que leur avait donnés la vie sous un soleil ardent, aux confins du désert.
On a comparé, avec raison semble-t-il, l'intervention périodique des Arabes dans l'histoire à la floraison subite de l'aloès, plante du désert qui reste grise ou poudreuse pendant cinquante ou cent ans, puis, épanouissant soudain sa large fleur écarlate, illumine la plaine de son éclat. La civilisation arabe fut pour beaucoup de peuples conquis une véritable libération et coïncida pour nous avec l'apport des manuscrits grecs, avec le renouveau de la science hellénique dans la nuit du moyen âge, mais ne nous montre-t-elle pas combien les raisonnements ordinaires sont impuissants à expliquer cet ensemble si éclatant de phénomènes historiques : la brusque apparition des Arabes dans l'histoire générale, comme par une sorte de fulguration, puis leur retour, après quelques siècles, dans l'existence obscure de pasteurs nomades ? Aussi ces contrastes restent-ils inexpliqués pour ceux qui, dans le milieu présent, ne cherchent pas aussi les apports héréditaires des milieux primitifs.
À cet effet cumulatif des éléments du milieu, il faut ajouter également les conditions économiques et sociales de la société qui se constituait à nouveau. La polygamie était la coutume générale introduite par les conquérants arabes, et, en pays conquis, n'ayant point à acheter leurs épouses, ils l'appliquaient d'une manière constante, bien plus qu'en leur pays originaire. Devenus maîtres absolus, ils pénétraient dans les familles, les transformant à leur profit : ils épousaient les filles des vaincus, et tout d'abord les générations nouvelles, appartenant par leurs pères à la race des conquérants, en apprenaient la langue et, se vantant de leur descendance, en continuaient l'orgueil. En Syrie, notamment, le premier siècle ne s'était pas écoulé depuis la conquête que l'ensemble de la population, sauf les tribus des montagnes et les sectes chrétiennes ou juives tolérées, était arabisé en apparence : l'adaptation s'était faite avec cette rapidité singulière parce qu'elle s'accomplit dans chaque maison, sous chaque tente, aux origines mêmes de la vie. Mais les conceptions funestes de la polygamie, qui, sous sa forme orientale, a pour point d'appui la domination absolue de l'homme, la transformation même de la femme en une simple possession, comme le cheval ou le chien, devaient également se faire sentir très vite dans la société nouvelle, en diminuant d'une manière physique et morale l'énergie de la race. Après l'extension soudaine donnée à la nation, il y eut forcément recul. Driesmans a pu dire[1011] que les Arabes furent victorieux aussi longtemps que la femme conserva chez eux une position prépondérante dans la famille et une part active à la vie sociale. Leurs royaumes succombèrent dès que la religion eut séquestré la femme dans le harem où elle n'est désormais qu'une esclave destinée à la seule satisfaction de son seigneur et maître, et dont il se croit tenu de ne parler qu'en termes avilissants. Comment peut se faire, en ces conditions, l'éducation des générations nouvelles ?
La question de la propriété se mêla aussi à ces grands événements. N'y avait-il pas dans la fureur de l'Arabe contre le monde chrétien quelque chose de la haine du nomade, ignorant la barrière des domaines privés, contre les propriétaires individualistes qui posent des dieux termes aux quatre coins de leur sol[1012] ? Sans doute, il n'est pas une différence entre peuples qui ne soit une cause d'aversion. Les Arabes devaient haïr les Bysantins et tous les peuples à civilisation romaine qui se partageaient le sol en qualité de propriétaires particuliers, possédant le droit personnel d'user et d'abuser. D'ailleurs, ils apportaient une autre forme de propriété : le régime communautaire de la tribu, et c'est à ce régime qu'il faut certainement attribuer les raisons majeures de la prodigieuse rapidité des conquêtes arabes. Au fond de toute révolution politique durable, il faut chercher l'évolution sociale : c'est aux bases mêmes de la société que l'équilibre se modifie. Si les Arabes ont facilement triomphé, c'est que, vis-à-vis des mondes bysantin, persan et autres, ils représentaient un principe supérieur. À tous les esclaves qui proclamaient avec eux la gloire du Dieu unique, ils apportaient la liberté et, de plus, une égalité religieuse complète et la ferveur fraternelle que donne une foi commune. Aux travailleurs de la terre, privés de leur part légitime du sol cultivable, opprimés par les grands feudataires, pressurés par le fisc, ils octroyaient le droit à la culture et à la récolte. Les bornes disparaissaient devant eux : le sol devenait le patrimoine commun de la tribu dont les membres étaient désormais frères et affiliés par la foi. Sans doute, cette attribution de la terre à la communauté des fidèles constituait un grand danger pour l'avenir, puisque des chefs et maîtres absolus pouvaient se substituer un jour à leurs sujets ; mais aussi longtemps que dura la ferveur religieuse, la forme nouvelle de la tenure du sol fut vraiment la délivrance pour toutes les foules asservies, et c'est avec une explosion d'enthousiasme qu'elles accueillirent le vainqueur qui leur assurait à la fois la dignité d'homme et le pain.
L'unité, la simplicité de la foi musulmane : « Il n'y a de Dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète, » fut pour beaucoup dans les victoires des Arabes qui ne trouvaient devant eux que des adversaires indécis, sans élan, sans force surnaturelle qui les portât. Toutefois, l'islam lui-même n'était pas aussi franc d'allures qu'on pourrait se l'imaginer d'après sa doctrine. L'impossibilité de gouverner le monde selon de pures abstractions ne fut jamais mieux constatée que par les conditions matérielles du lieu d'origine dans lequel le mahométisme s'est premièrement cristallisé. La religion du vrai, de l'unique dieu qui règne dans l'immensité, contemplant toutes choses du haut des cieux, ne semblait pas devoir se rattacher à un endroit précis, comme le temple de La Mecque. Au contraire, l'infini du désert monotone, avec ses sables qui se déroulent d'un horizon à l'autre, parle mieux de la toute-puissance d'Allah qu'un lieu déterminé où de misérables hommes se livrent aux occupations banales de la vie et aux transactions du commerce. Et pourtant Allah, abaissé par les fidèles, fut bien obligé de descendre sur La Mecque et de la choisir comme son sanctuaire préféré. Mahomet le prophète, si pénétré qu'il fût de l'omniprésence de son Dieu, n'en transféra point héroïquement le culte sur quelque âpre montagne du désert ; mais, obéissant quand même aux anciennes divinités locales, aux hallucinations de tout un passé maudit, il dut se borner à détruire les idoles de La Mecque, et c'est encore devant la source jaillissante de Zemzem qu'il vint se prosterner, c'est la pierre de la Kaaba qu'il baisa de ses lèvres : doublement païen, adorateur des fontaines, adorateur des pierres, il commença par vicier, dès son premier mouvement, le culte du Dieu pur esprit, et, naturellement, il fut imité par tout son peuple de fidèles.
Les anciens cultes se fondent graduellement dans les formes nouvelles, mais ils ne périssent point : sous le plus strict monothéisme vit encore le fétiche, de même chez l'ancien naturiste ou polythéiste. L'Arabe était déjà quelque peu monothéiste bien avant Mahomet[1013], le Coran lui-même le déclare expressément : « Dans les moments de grand danger, les païens invoquaient toujours Allah et non les faux dieux. » À l'intérieur de chaque cerveau se disposent en strates toutes les religions du passé. La Kaaba fut le panthéon arabe où vinrent se confondre tous les dieux de la Péninsule, les trois cent soixante idoles qu'avaient autrefois érigées autant de tribus[1014], et le monothéiste le plus ardent fut, parmi les fidèles, celui chez lequel toutes les divinités de famille, de clan, de tribu se confondirent le plus intimement en une seule personnalité souveraine.
Pendant les premiers temps de l'expansion arabe, aussi longtemps que les combattants de l'Islam, animés par la ferveur primitive, furent également d'origine assez pure pour que l'hérédité persistât dans le caractère et les mœurs de la plupart d'entre eux, on remarqua chez les plus nobles de leurs chefs une fière simplicité qui rappelait la vie du désert sous la tente hospitalière, et que les pieux musulmans d'aujourd'hui essaient d'imiter de leur mieux. Encore maintenant, les fidèles, à quelque rang qu'ils appartiennent, doivent avoir soin de se débarrasser de tout objet précieux, de toute monnaie d'or, avant de se prosterner dans la prière. Ils doivent redevenir pauvres à leurs propres yeux et à ceux d'Allah, du moins pendant le moment de l'entretien sacré. En outre, il faut se garder du « mauvais œil » en présence d'Allah, et rien plus que l'or n'attire l'envie, source de la haine et de tout mal[1015]. Dans le temple, aucune préséance, aucune place réservée : pauvres et riches, noirs et blancs se rangent côte à côte dans une même adoration.
Chez les purs Arabes, la victoire ne pouvait suivre les croyants que pendant la période de la grande ferveur religieuse, les unissant en une seule masse irrésistible, car, par nature, le fils du désert, habitué à la vie libre dans l'espace immense, s'accommode mal de l'autorité : aussi a-t-on pu le qualifier d' « anarchiste », dans le sens rigoureux d'homme sans maître. Dès que la foi l'abandonne, il se débande, reprenant sa volonté, suivant le chemin de son choix. Et, chose curieuse, ce fut un Arabe, Ibn-Khaldun, qui semble avoir formulé le premier la théorie d'une société anarchique, débarrassée de tout gouvernement. D'après le savant historien du quatorzième siècle, la cité « parfaite », c'est-à-dire idéale, est constituée en dehors de toute domination matérielle, de toute loi, par l'accord des sages qui recherchent uniquement la perfection et que laissent indifférents les mesquines considérations d'intérêt politique ou national[1016].
Du reste, le pays natif de l'Arabe ne fut jamais conquis : les anciens Chaldéens et Égyptiens ne firent que poser le pied sur les provinces extérieures de la contrée ; les Hymiarites ne possédèrent à aucun moment l'ensemble péninsulaire : le général d'Auguste, Aelius Gallus, envahissant l'Arabie, fut arrêté par une épidémie avant d'avoir pénétré bien loin ; quant à la sujétion politique des Arabes aux Osmanli, elle est toujours restée partielle et précaire.
Et, par un phénomène bizarre, il se trouva que deux cents ans après que les paroles brûlantes de Mahomet eurent lancé les Bédouins à la conquête du monde et lorsque la civilisation dite « arabe » rayonnait au loin, les vrais « fils du désert » étaient devenus fort rares dans les armées envahissantes ; d'autres races asiatiques les y remplaçaient : surtout des Turcs et des Mongols. La plupart des Arabes que n'avait pas dévorés la guerre triomphante revinrent dans la péninsule d'origine, échappant ainsi au grand État mondial pour reprendre la vie libre et fière dans la petite tribu des aïeux. Chacune des peuplades primitives reprit son autonomie, ses traditions, sa loi du sang, même contre la famille du prophète. Et de l'immense butin de connaissances et d'idées recueillies dans le monde étranger, les Arabes ne rapportaient rien dans leur patrie : tels ils étaient partis du Nedjd ou du Hedjaz, et tels ils revenaient, insoumis et aristocrates.
D'ailleurs la foi qui avait armé les Arabes pour la guerre sainte les condamnait par cela même à la résignation en cas de désastre. Au fond, la religion du mahométisme pur, sous sa forme monothéiste par excellence : « Il n'y a de Dieu que Dieu », est la foi aveugle à l'invincible destin. Tout ce qui s'accomplit est irrévocable. Tout événement est fatal, décidé de toute éternité dans l'aveugle vouloir de celui que nul ne peut fléchir. Dans l'aimable polythéisme, tout a son Dieu, jusqu'au buisson de roses : on peut toujours espérer, car le désespoir même a ses divinités. Et dans le sévère christianisme, surtout sous sa forme catholique, chaque saint est un intercesseur : le malheureux peut s'adresser à l'armée des saints, même à quelque pouilleux divinisé qui se grattait sur un fumier, et s'il verse une larme, les anges peuvent la recueillir et la porter comme un diamant aux pieds de la Vierge toujours pure.
Ainsi le caractère de l'Arabe proprement dit, tel que l'avait déterminé la contrée d'origine, n'était point celui du guerrier de profession. Après ses marches triomphantes, dues à l'exaltation de la foi religieuse, le fils du désert ne se trouvait plus dans son rôle naturel au milieu des nations agricoles, et c'est pourquoi, abandonnant les armées que commandaient d'authentiques descendants du Prophète, il réintégra sa péninsule originaire. Ainsi s'explique ce fait que la conquête arabe, accomplie par les compatriotes de Mahomet, n'eut de durée que dans les pays ressemblant géographiquement à l'Arabie par les monts rocheux, les déserts de sable et de pierre, les eaux rares et les groupes d'oasis : les conquérants ne firent souche et ne se perpétuèrent à l'état de tribus que dans les contrées analogues aux leurs, celles qu'on pourrait appeler les « Arabies extérieures ». En Perse, en Syrie, en Égypte même, ils ne furent que des étrangers, tandis que, bien loin vers l'ouest, par delà le désert de Libye, et jusqu'à l'océan Atlantique, ils se retrouvèrent chez eux près des dépressions tunisiennes (*sebakh*), et sur les hauts plateaux qui dominent le Tell algérien, dans les montagnes du Maroc.
Certainement l'apparition des Arabes sur le théâtre du monde eut par contre-coup des conséquences heureuses pour la longue durée de l'empire d'Orient, sinon pour son étendue territoriale. En frappant la Perse qui se trouvait en contact immédiat avec les multitudes sémitiques campées sur les bords du Tigre et de l'Euphrate, les guerriers de l'Islam écartaient précisément le plus dangereux adversaire de Bysance ; en s'emparant de la Syrie, ils lui rendaient également service, car Constantinople usait ses forces à maintenir sous sa domination ce boulevard, long de cinq cents kilomètres et resserré entre le désert et la mer.
La seconde Rome put jouir d'un long répit dont elle profita, sinon pour se reconstituer sagement et reprendre des forces par l'affranchissement des monopoles, par l'initiative du travail libre, du moins pour amasser des richesses et reconquérir son prestige. C'est en partie grâce à l'affaiblissement des contingents arabes, produit par leur rapide épanchement du côté de l'est vers la Perse, et du côté de l'ouest vers l'Égypte, que le centre perdit de sa puissance d'attaque dans la direction du nord et fut un voisin moins dangereux que la Perse, mais c'est aussi parce que des contrées peu propices au développement de l'Arabe séparaient Constantinople de la plaine mésopotamienne. Tout en guerroyant contre l'État qui représentait par excellence la religion rivale, les khalifes n'avaient plus dans l'élan de leurs fidèles une poussée suffisante pour sortir des plaines et des terres brûlées du midi, à travers les plateaux et les montagnes de l'Asie mineure.
Pourtant les Arabes firent des tentatives fréquentes pour surprendre la cité qui personnifiait en elle à la fois le monde chrétien et le prestige de la Rome antique. S'avançant en Anatolie par la porte de Cilicie, ils traversaient la Péninsule à marches forcées pour arriver rapidement à Constantinople ; mais ils avaient été précédés par les signaux de flamme qui s'allumaient de colline en colline, et l'on avait pris les mesures nécessaires pour empêcher le passage du Bosphore. Il est vrai qu'un certain empereur Michel, ennuyé de ce qu'on vînt le troubler à l'amphithéâtre pour lui annoncer l'invasion des Arabes, défendit (859) qu'on le fatiguât davantage par l'emploi de cette télégraphie gênante[1017] ; mais à cette époque, les Arabes avaient déjà perdu leur première furie et par trois fois les essais de blocus qu'ils avaient faits par mer s'étaient terminés sans gloire et sans profit. Aussi Bysance put-elle continuer de servir de boulevard à l'Occident contre l'Islam pendant six siècles encore, et, quand elle succomba, ce fut sous les coups d'une autre race que celle des Arabes.
Les changements opérés en Perse par la conquête arabe furent d'une étonnante soudaineté : on eût pu croire qu'ils avaient été produits comme par un coup de foudre. Avant la formidable rencontre de Kadesiyeh, « la bataille des batailles », qui dura quatre jours, c'est par dizaines de millions que les Iraniens professaient la foi mazdéenne : quelques années après, tous les Persans, à l'exception de faibles communautés proscrites, se disaient musulmans. La force brutale le voulut ainsi, il avait fallu se convertir de force ou mourir, et comme il arrive toujours en pareil cas, les moins nobles s'étaient soumis, tandis que les meilleurs avaient subi la mort ; une sélection à rebours s'était accomplie. Les vaillants, les hommes à convictions fortes, ceux qui, suivant l'expression iranienne, « regardaient superbement les superbes », ceux-là tombèrent dans les combats tandis que le troupeau des lâches, obéissant aux ordres des nouveaux maîtres, reniant bassement ce qui avait été sa foi, préparait aux dynasties des conquérants et despotes de longues générations de sujets avilis. Après les massacres, plusieurs siècles se passèrent en un long silence de la pensée, et c'est dans la poésie que refleurit le génie persan.
Le dernier centre de résistance contre l'étranger fut le pays de Raï, l'antique Raga, ou Rhaga, qui, déjà sous les Akhéménides, constituait un petit État sacerdotal, indépendant, comme l'est de nos jours le Vatican, en plein royaume d'Italie. Un grand prêtre, qui se donnait pour le successeur de Zoroastre, y édictait en paix des décrets religieux. La vénération du passé avait maintenu ce pouvoir ecclésiastique pendant la durée des siècles malgré les changements politiques et les conquêtes ; mais la haine des musulmans s'en exaspéra d'autant. Khaled vint assiéger le chef des mages dans la forteresse d'Ustûnâvand et la prit d'assaut : ce fut le dernier épisode de la résistance nationale des Iraniens[1018]. Le Roi des rois périt de mort violente à Merv (651) et son fils alla se réfugier auprès de l'empereur de Chine, tandis que les armées mahométanes, dépassant l'Iran, pénétraient d'un côté dans le Seïstan et le Kabulistan, de l'autre dans le Turkestan jusqu'à Samarkand.
Cependant tous les mazdéens n'avaient pas été exterminés ou convertis : quelques-uns avaient pu se maintenir ignorés en une citadelle de montagne, près de Yezd, d'autres dans les monts du Khorassan, et les fuyards les plus heureux trouvèrent un asile sur le roc insulaire d'Ormuz, puis dans la péninsule du Gudjerat, où ils déposèrent les livres sacrés et leur Feu toujours vivant, sauvés à grand'peine des mains impures de leurs ennemis. Ainsi qu'on le constate par les déclarations de foi que durent faire les suppliants pour obtenir l'hospitalité, les préceptes de leur religion première étaient déjà bien modifiés, et le sens originaire de leurs pratiques ne se comprenait plus qu'à demi. Cependant la forte cohésion, la ténacité morale de ces exilés volontaires leur donna bientôt un rang fort élevé parmi les populations du Gudjerat et du Konkan : peu à peu, lorsque Bombay eut été fondée, les Parsi ou « Persans » se trouvèrent à la tête du commerce de cette ville, comme les Genevois et les Bâlois, autres fils d'exilés pour leur foi religieuse, arrivèrent à diriger le commerce et la banque de la Suisse.
Il semble donc au premier abord que les conditions géographiques de l'Iranie n'avaient exercé aucune influence sur la transformation religieuse de la nation ; néanmoins il faut constater que le mahométisme persan n'est pas identique à celui des autres nations converties à l'Islam, et les frontières des religions coïncident presqu'exactement avec les limites d'État. Les contours du royaume de Perse et ceux du Chiat-Ali, c'est-à-dire du territoire habité par les sectateurs d'Ali, offrent la même forme et les mêmes dimensions. C'est que la conquête n'a pas changé les peuples aussi profondément qu'il y paraît. Si les vaincus sont obligés d'adopter un culte étranger, ils ne le font qu'en apparence : jamais ils ne le reçoivent sous la forme imposée ; tout au plus, par suite de l'avilissement dans lequel ils sont tombés, répètent-ils des mots et des formules qui pour eux n'ont pas de sens. Ce qui devient alors leur véritable religion n'est autre chose que l'amas des superstitions antiques badigeonnées à nouveau : le mysticisme, l'extase, la magie refleurissent, et les dogmes récemment introduits restent dans l'arsenal des temples, comme des armes inutiles.
D'ailleurs l'individualité de la Perse comme être géographique et historique nettement délimité était trop forte pour que la religion musulmane du pays ne réussît pas à prendre une forme patriotique : toute occasion devait être bonne pour atteindre ce résultat. Le khalife Ali, gendre et neveu du prophète, ayant donné pour épouse à son fils Hussein une fille de Yezdidjerd, le roi détrôné, la Perse se trouvait ainsi gouvernée par une famille appartenant à la fois au sang de Mahomet et à celui des Sassanides. Mais Hussein fut massacré dans la mosquée de Kufa, non loin de l'Euphrate, puis on égorgea, avec tous leurs parents et amis, les deux enfants qui devaient représenter en Perse la dynastie nationale. Le pouvoir changea de mains, et les Perses, trop faibles pour se soulever, durent accepter de nouveaux maîtres ; mais la légende s'étant emparée de la mémoire des deux enfants, Hussein et Hassan, transforma graduellement la scène du meurtre en une sorte de sacrifice divin autour duquel se constitua la forme spéciale du mahométisme persan. Le nombre des Sunnites, c'est-à-dire de ceux qui se conforment à la règle ou « Sunna » diminua rapidement, et maintenant on n'en trouve guère en Perse que parmi les étrangers, Tartares, Kurdes, Arabes, Béloutches, Afghans et Turkmènes.
D'après les dogmes du chiisme, Ali a le même rang que Mahomet dans la vénération des fidèles. Si le beau-père est prophète, le gendre est lieutenant-vicaire : il est la réincarnation de l'antique Djemchid ; d'après quelques sectes, il serait même fils d'Allah, coexistant avec son père ; d'autre part, le khalife Omar, rival d'Ali, est considéré par les Persans chiites comme une sorte d'incarnation du mal : l'ancienne forme du dualisme religieux se reconstitue par les deux personnes des khalifes ennemis.
Plusieurs autres détails de la religion et des mœurs iraniennes rappellent le mazdéisme. Ainsi la fête par excellence est restée celle de l'équinoxe du printemps, du Neurouz, pendant laquelle on glorifiait Ormuzd et Mithra. De même si les musulmans qui se conforment à la règle sont absolument iconoclastes, il n'en est pas ainsi des Persans : ceux-ci ont des images dans leurs maisons, dans leurs mosquées même, et peignent volontiers le personnage d'Ali : seulement la tête du « lieutenant » reste toujours recouverte d'un voile, soit parce qu'il n'a pas paru possible de violer aussi hardiment les ordres du Coran en des œuvres d'une aussi grande importance rituelle, soit, comme on le répète, parce qu'il serait impossible au peintre de représenter la perfection des traits du divin Ali. Le ciel, la terre, l'enfer de l'Iran sont restés peuplés des mêmes génies et des mêmes démons qu'il y a trois mille ans, comme si les successeurs de Mahomet n'avaient pas conquis le pays et ne lui avaient pas imposé par l'épée des formules nouvelles[1019]. Enfin les Persans, n'osant plus transgresser la loi qui leur interdit d'épouser leur sœur, comme le voulait l'habitude, se marient-ils presque toujours avec une cousine germaine.
Il peut être nécessaire aux pèlerins et aux marchands de Perse qui s'aventurent au loin parmi les musulmans sunnites de se gérer avec prudence pour éviter l'insulte, les violences ou la mort : aussi ont-ils une réputation bien établie de souplesse et de ruse. Il est parfaitement convenu parmi les Iraniens que l'on peut en toute hardiesse dire un mensonge pourvu que l'on fasse en même temps une énergique restriction mentale. Les jésuites n'ont pas inventé cette façon de rester en paix avec Dieu, en se bâtissant, pour ainsi dire, au dedans de soi, un temple de la vérité, et en laissant des paroles impures et menteuses souiller la bouche. Cette vertu d'adaptation, devenue indispensable aux ambitieux et aux esclaves, est ce que les Persans désignent du terme de *keiman* : ils sont des plus habiles dans leur correspondance pour donner au langage deux sens bien distincts, l'un destiné au public, au gouvernement, à la police malveillante, l'autre à l'usage des initiés. De même que dans le moyen âge européen jusqu'à la Renaissance, et pour les mêmes raisons, les écrivains cherchaient à cacher leur enseignement réel sous une forme extérieure anodine, de même les auteurs de l'Iran écrivent à la fois pour la foule ignorante et pour leurs disciples avertis : la fatalité du milieu fait de ces personnages avisés d'admirables hypocrites. Des pèlerins chiites, marchant vers La Mecque avec des Sunnites forcenés, se donnent volontiers pour des sectateurs de cet Omar qu'ils maudissent intérieurement comme le génie du mal, comme le démon sous forme humaine.
D'ailleurs la plupart des pèlerins de l'Iran s'arrêtent avant d'arriver à la Kaaba ; ils se bornent à franchir le Tigre et l'Euphrate pour visiter les villes saintes de Kerbela et de Nedjef ; ce voyage, quoique de moitié plus court, est tenu pour tout aussi méritoire, et pour les morts c'est le pèlerinage par excellence. Les Chiites s'imaginent que la sainteté particulière de cette terre sacrée des rives fluviales provient de ce qu'elle reçut les dépouilles de leurs premiers martyrs, Hussein et ses enfants ; mais, sans le savoir, ils obéissent à une superstition bien plus ancienne, car c'est dans ce district que des milliers et des milliers d'années avant nous, avant l'islamisme, le christianisme et le mazdéisme même, les Chaldéens possédaient leurs immenses nécropoles d'Érekh ou de la « cité du Livre ». Tout le sol de la région est un cimetière immense depuis les temps immémoriaux, et la terre qu'on retire des fosses pour faire place aux morts se débite en gâteaux sacrés, en briquettes fétiches qui servent d'amulettes aux pèlerins.
De même que l'individualité religieuse de la Perse s'était reconstituée, de même l'individualité politique essaya plusieurs fois de renaître. De petits États indépendants tentèrent de se fonder, presque tous à une distance considérable du rebord des hautes terres, car la puissance des khalifes était trop grande en Mésopotamie pour que les Perses limitrophes pussent rêver d'indépendance : les États rebelles eurent leur centre de pouvoir à Bokhara, à Kirman, à Raï ou Rhaga, non loin de la Téhéran actuelle, puis dans la gracieuse Nichapur, l'ancienne et fameuse Nisaæa, où la légende grecque, héritière d'un mythe des mazdéens, fait naître Dionysos, le dieu niséen ou Bacchus.
Cependant l'influence de la Perse conquise se fit sentir sur les Arabes victorieux, même en dehors de l'Iran. On a constaté que les khalifes abbassides, cette dynastie de Bagdad qui s'établit au milieu du huitième siècle et à laquelle appartint le fameux Harun-al-Rachid, présentent dans leurs mœurs et leur gouvernement un caractère qui les rapproche beaucoup plus des rois perses que des premiers souverains arabes (E. Renan).
Même, en dépit des inimitiés et des guerres, les influences mutuelles de race à race produisirent de grands changements dans les idées, les religions et les mœurs. Ainsi, l'horreur que les Juifs, fidèles observateurs de la loi, et à leur exemple les Musulmans éprouvaient pour les images peintes, cette horreur finit par se communiquer à une moitié des chrétiens et devint une des causes les plus actives de controverses, de dissensions et de guerres. Pendant toute la durée du VIIIe siècle, les familles, les provinces, l'empire se divisèrent en deux partis inconciliables, celui des « iconodoules » ou adorateurs d'images, et celui des briseurs, les « iconoclastes ». Si l'empire d'Orient perdit les Romagnes, c'est parce que les habitants de la contrée préférèrent se donner aux Lombards que d'abandonner le culte qu'ils pratiquaient traditionnellement devant les statues et les tableaux des saints. Les iconoclastes l'emportèrent dans l'empire d'Orient pendant une centaine d'années, et il n'est point étonnant que ce furent des femmes, les impératrices Irène et Théodora, qui décidèrent de revenir aux coutumes anciennes. Du reste, les iconoclastes eux-mêmes, tout fiers d'avoir renversé les images qui leur paraissaient impies, n'en avaient pas moins quelque signe matériel de leur foi, et les âpres musulmans continuaient de vénérer aussi leurs symboles, étendards du prophète, tuniques et tableaux verts.
D'ailleurs les anciens cultes survivaient toujours sous les nouveaux, même chez les fanatiques les plus ardents de l'une ou l'autre religion. Il n'est point de dieu, point de génie protecteur qui ne survive dans les rites des peuples, malgré les malédictions dont les adorateurs des divinités païennes avaient été chargés par les prêtres et les imans : bien plus, ceux-ci prennent part inconsciemment aux cérémonies faites en l'honneur des anciens dieux. Même les croyances populaires traversent successivement plusieurs religions officielles sans se modifier profondément. C'est ainsi qu'à Tyr on célèbre encore la fête de saint Mekhlar, dont le nom est identiquement celui de l'ancien Hercule Melkarth : une des coutumes locales est d'aller pêcher les coquillages de pourpre (*murex trunculus*) sur la côte occidentale de l'île, à l'endroit où s'élevait autrefois le temple phénicien de la divinité redoutable[1020].
Les victoires de l'Islam dans l'Afrique septentrionale avaient suivi de près celles qu'il avait remportées dans l'Asie iranienne. Déjà dans les temps préislamites, à l'époque romaine, des Arabes péninsulaires, les Luata ou Ruadites, avaient envahi la Maurétanie, et, pendant la seconde génération qui suivit l'Hégire, les mahométans n'eurent qu'à fouler les traces laissées par leurs compatriotes païens[1021].
Vers la fin du septième siècle, profitant d'un répit dans l'hostilité de Constantinople et dans les luttes entre chefs aspirant an khalifat[1022], les armées arabes pénétraient dans l'intérieur de la contrée, et bientôt elles gagnaient le Maghreb, c'est-à-dire l'extrême Occident, le Maroc actuel, et leurs chevaux se baignaient dans les flots de l'Atlantique. Dans l'année qui précéda la fin du siècle, ils s'emparèrent de Carthage, qui, de nouveau, était devenue la capitale de la contrée ; de cette époque date la ruine définitive de la cité fameuse, à laquelle Tunis sa voisine succéda comme chef-lieu du pays. La plupart des chrétiens furent massacrés ; cependant un grand nombre d'entre eux s'étaient réfugiés dans l'île de Pantellaria, où ils purent se maintenir en paix pendant quelques années, mais une flotte arabe les poursuivit dans cette retraite ; on dit que l'extermination fut complète : « Le sable de la côte se mêlait à leurs ossements. »
Il paraît que les Juifs étaient aussi parmi les Maurétaniens qui résistèrent à la conquête arabe. Ils étaient, pour la plupart, pense-t-on, descendants des Beni-Israel, captifs ou manœuvres qui avaient accompagné les Phéniciens à Carthage et firent souche dans le pays, puis se maintinrent sous les Romains, Vandales ou Bysantins, tout en exerçant une active propagande religieuse. Un récit sujet à caution raconte qu'une reine juive, Kahina, ayant groupé auprès d'elle les tribus berbères de la Tunisie méridionale, et même des Grecs, résista énergiquement aux Arabes pendant dix années : elle s'enferma pendant trois ans dans l'amphithéâtre d'el-Djem, transformé par elle en une puissante forteresse, et souvent désigné depuis sous le nom de Kasr-el-Kahina ou « Théâtre de la Prêtresse »[1023].
La conquête des pays riverains de la Méditerranée était naturellement beaucoup plus désirable que celle des régions plus arides et moins riches de l'intérieur. Aussi se produisit-il un phénomène historique fort curieux, celui du refoulement latéral des populations chrétiennes de la côte vers l'intérieur. Tandis que les Arabes, très pressés, continuaient leur course vers l'Occident, les résidants nazaréens s'écartaient prudemment dans la direction du désert. Ainsi de l'Égypte, le christianisme avait remonté vers la haute Nubie et y avait conquis un territoire plus vaste qu'en la basse vallée du Nil. Vers l'an mil, Khartum était devenue la métropole de la religion du Christ dans le bassin supérieur du Nil, et l'on dit que ses églises étaient riches en or et autres objets précieux. Le dernier roi chrétien de la Nubie vivait au quinzième siècle, mais, deux cents ans après, on comptait encore des centaines de communautés chrétiennes ; il en exista même jusqu'à nos jours : c'est en 1886 qu'un évêque de Khartum, effrayé par les progrès du mahdi, licencia son église et que les derniers religieux se réfugièrent dans la basse Égypte[1024].
De même, l'influence romaine, appartenant aux éléments les plus civilisés du littoral mauritanien, aurait été repoussée vers le sud lors des invasions arabes, et par suite de cette impulsion se serait encore fait sentir en plein Sahara au commencement du dixième siècle, puisque la ville de Siddrata fondée à cette époque par des fugitifs berbères ne présente dans son architecture et dans les ornements de ses édifices rien qui rappelle l'art oriental.
Les restes de sculptures berbères que l'on trouve dans les fouilles de cette ville du désert, voisine de la Ouargia actuelle, ressemblent d'une manière remarquable aux fragments chrétiens plus vieux de quatre ou cinq siècles recueillis dans les monuments du littoral, de Tunis à Oran, ainsi qu'aux constructions de la même époque appartenant au nord de la Méditerranée. C'est au onzième siècle, lors d'une deuxième invasion arabe, que l'Afrique, finalement détachée de l'Occident chrétien, aurait complètement cessé de vivre sur le vieux fond de la civilisation romaine[1025].
Des faits analogues ont été observés dans les montagnes des Touareg, visitées pour la première fois en 1903 par des Européens. On y trouve les ruines du Ksar-ensara ou « Village des Nazaréens », c'est-à-dire des chrétiens. Une inscription hébraïque, due probablement à des Juifs du Touât, que l'on sait avoir existé encore il y a 400 ans, a été recueillie dans la contrée, et les montagnes du Muydir et plus encore celles de l'Ahnet sont illustrées de gravures rupestres avec une profusion incroyable. « Toutes ces grandes falaises noires de poix, en grès dévonien, ont été tatouées du faite à la base ». Dans son ensemble, ce musée de gravures représente la faune actuelle ; cependant quelques animaux disparus aujourd'hui, la girafe, l'autruche, le sanglier se voient sur ces parois ; l'éléphant, le rhinocéros, le *bubalus antiquus,* dont on a retrouvé des dessins plus au nord dans l'Atlas, manquent sur ces rochers du pays des Touareg. Les hommes sont représentés à pied ou à dos de mehara : souvent les piétons et les méharistes semblent se combattre. Tout cela rappelle par la facture les dessins du sud-Oranais, mais semble plus récent ; en tous cas, les gravures sont postérieures au septième siècle, date de l'introduction du chameau en pays barbaresque. « On dirait que ces groupes rupestres de l'Ahnet témoignent du refoulement progressif d'une race »[1026].
La forme géographique des côtes tunisiennes, la primitive « Afrique », facilita les conquêtes arabes. Tandis que les côtes d'Algérie, d'ailleurs assez périlleuses d'accès dans la plus grande partie de leur étendue, sont presque partout bordées de monts abrupts qui empêchent la libre communication avec l'intérieur, les rivages tournés vers la mer de Sicile et les Syrtes se continuent en pentes douces vers les plaines et les plateaux du continent ; des chemins naturels partant de la mer pénètrent facilement dans tous les couloirs qui, plus à l'ouest, se partagent le territoire maurétanien. Ainsi le voyageur peut gagner sans peine les vallées parallèles à la mer qui se succèdent entre les monts du Sahel et le rebord des grands plateaux ; de même il peut cheminer de cuvette en cuvette à travers les hautes steppes jusqu'aux montagnes de l'Atlas ; enfin, plus au sud, le chemin des oasis entre la Syrte de Gabès et l'oued Draa marocain lui permet de suivre la base méridionale de la grande île maurétanienne avec ses massifs montagneux tels que l'Aurès et l'Amour. Ces routes naturelles sont autant de voies d'accès pour les peuples et leurs civilisations diverses. La plus grande porte d'entrée fut toujours l'échancrure de la côte qui se déploie entre Carthage et le cap Bon ou Bas Addâr. C'est que là tous les avantages géographiques se trouvent réunis : voisinage de la mer rétrécie dans laquelle doivent passer les navires entre les deux bassins, oriental et occidental, de la Méditerranée, position commerciale de premier ordre à l'angle du continent, indentations du littoral, campagnes d'alluvions fertiles et magnifique voie de pénétration dans l'intérieur par la vallée de la Medjerda.
Fort nombreux furent les peuples qui, dans le courant de la brève histoire, profitèrent de ces chemins si bien ouverts du côté de l'Orient. L'élément autochtone de la population est constitué par les Berbères, Kabyles de la montagne, Touareg du désert, cultivateurs, pasteurs, marchands ou pillards, suivant ce que le climat et les conditions locales en ont déterminé, mais bien d'autres types humains se sont mélangés à ce premier fond.
Les récits de l'Odyssée, il y a près de trois mille ans, montrent déjà les navigateurs hellènes visitant les îles du littoral des Syrtes pour y manger ce fruit mythique du lotus qui fait oublier la patrie. Beaucoup plus puissante et plus durable que la culture grecque fut, dans ce monde africain, la civilisation punique dont le foyer s'établit à Carthage ; Romains, Ruadites, Vandales, puis de nouveau les Grecs ajoutèrent différents éléments ethniques au mélange de peuples qui habitait déjà la contrée. Les Arabes musulmans, guerriers et pasteurs, vinrent à leur tour, avec une terrible impétuosité, pénétrer dans la Maurétanie, occuper en corps les parties de la région, plaines et plateaux, qui convenaient au parcours de leurs brebis et de leurs chameaux et convertir de force, entraîner en de nouvelles conquêtes les Berbères — dont aucun signe ne les distingue (A. Besnard) — et autres habitants du pays.
Ce premier flot d'immigration arabe fut peu considérable par le nombre d'individus, mais il eut une importance énorme au point de vue de l'équilibre politique : il donna tout le nord de l'Afrique aux musulmans, et dès le commencement de l'Islam, tant la poussée originaire en avait été formidable.
La dynastie visigothe semblait s'être consolidée, définitivement établie dans la péninsule Ibérique, et la religion catholique orthodoxe avait constitué l'unité de foi dans le pays : en écrasant l'arianisme, elle a commencé la longue série de refoulements de la pensée qui, successivement, va aboutir à l'extermination des Albigeois, au massacre des Vaudois, aux longues guerres des Cévennes[1027]. La limite naturelle formée par les Portes d'Hercule paraissait une protection suffisante contre les Arabes, mais ceux-ci possédaient la mer, et plusieurs fois, vers 680, leurs corsaires s'étaient aventurés sur les côtes de Valence. Enfin, en 710, des crimes royaux et la trahison d'un prince fournirent aux envahisseurs arabes une occasion convenable, et cinq mille musulmans, parmi lesquels les guerriers appartenant aux familles des « Défenseurs » de Médine, garde spéciale de Mahomet, débarquèrent au pied de la montagne, désormais nommée Djebel-Tarik ou « Gibraltar »[1028], d'après leur chef. Une grande bataille, livrée dans les campagnes de Jerez, fut tellement décisive que, du coup, l'Espagne fut conquise. Tandis que ses lieutenants s'emparaient de Cordoue et des autres cités andalouses, Tarik lui-même poussait au nord jusqu'à Gijon, dans les Asturies, sur la mer de Biscaye. Au sud du rempart pyrénéen, toutes les populations visigothes ou indigènes étaient soumises au représentant des khalifes de Syrie. Sauf dans les grottes aragonnaises de Sobrarbe et asturiennes de Covadonga, l'Islam n'avait plus que des sujets tremblants dans la péninsule d'Espagne.
L'histoire des Maures dans la contrée peut se diviser en deux périodes : celle de la conquête, qui dura quinze mois, et celle de la reconquête par les chrétiens, qui se prolongea durant huit siècles. D'après Ranke, les Arabes auraient débarqué à Gibraltar à la date du 30 avril 711 et livré la bataille de Jerez le 26 juillet de la même année. En 718, à Covadonga, les Espagnols sont pour la première fois vainqueurs d'une armée sarrasine, et l'acte final de cette lutte, la prise de Grenade, se place en l'an 1492.
Vu de très haut, il semble qu'il y ait eu un simple mouvement de flux rapide, suivi par un long reflux ; mais, après le séjour des étrangers musulmans, l'Espagne se trouvait complètement transformée. L'influence profonde des Arabes sur les mœurs et la manière de penser, de même que sur les caractères physiques de la race, s'est sensiblement perpétuée ; les types de figures, les attitudes, le genre de vie se ressemblent d'une manière étonnante, de l'un à l'autre côté du détroit.
Les maisons andalouses, de même que celles des Orientaux, regardent en dedans, vers le *patio* : la langue espagnole contient encore de nos jours plus de deux mille mots arabes, beaucoup plus que de termes germaniques apportés par les Visigoths, et la partie sémitique du vocabulaire castillan est précisément la plus importante au point de vue du développement industriel et mental : elle indique une période de grands progrès dans le travail et dans la pensée. Le sol même de l'Espagne porte les traces évidentes de l'antique domination arabe, puisque montagnes, fontaines et rivières sont encore en grand nombre désignées par des noms que donnèrent les conquérants orientaux : on énumère, en Espagne, 449 *ayuntamientos,* ou communes, dont le nom maure commence par l'article *al* ou *el*[1029] : et si la proportion n'est pas beaucoup plus considérable encore, c'est que, dans certaines provinces, notamment en Castille, tous les villages arabes furent rasés par les chrétiens ; l'inquisition revisa par le fer et par le feu la géographie antérieure de l'Espagne.
Le recul des temps donne une certaine unité à l'histoire des Maures espagnols, mais, dans le détail, on ne voit qu'un mouvement chaotique de guerres incessantes entre musulmans et chrétiens, entre chrétiens et chrétiens, entre musulmans et musulmans, surtout entre tribus et tribus, entre Yéménites et gens du Nedjd : les haines et les vendettes de race ne s'éteignirent point[1030].
La structure même de la péninsule Ibérique, très propice à l'établissement d'une fédération des peuples résidants, rendait au contraire fort difficile la constitution d'un État unitaire et centralisé, comme les musulmans aussi bien que les chrétiens auraient voulu le créer, entraînés les uns et les autres par la nature envahissante et autoritaire de leur foi ; les divisions naturelles du sol aidèrent à la fragmentation de la contrée en États distincts, ou n'ayant qu'une faible cohésion. Le versant méridional des montagnes côtières du sud et de la Sierra Nevada constitue une de ces régions à part. La riche Andalousie forme un vaste bassin d'une belle unité géographique ; cependant elle se partage facilement en segments secondaires par l'effet de sa grande longueur comparée à sa largeur peu considérable ; en outre, la campagne de Grenade, bien limitée, si ce n'est à l'ouest, par son amphithéâtre de monts et de collines, est un territoire très facile à clore politiquement. Au nord de la Sierra Morena, l'Estramadure, la Manche ont aussi leur individualité fort nette, de même que Murcie et Valence sur le littoral de la Méditerranée. Enfin, dans tout le reste de la péninsule Ibérique, les dépressions ménagées entre les massifs élevés des plateaux marquent autant de domaines indiqués par la nature pour la répartition politique des peuples. Dans l'ensemble, le cirque immense enfermé par les Pyrénées présente une disposition favorable à ceux qui occupaient les régions du nord, c'est-à-dire aux chrétiens. Ceux-ci avaient l'avantage du terrain, grâce à la pente générale du sol ; ils avaient dans leurs montagnes une base de retraite toujours sûre, tandis que les musulmans reculaient de plaine en plaine et n'étaient abrités que par des chaînes pour la plupart faciles à tourner.
Cependant la force d'impulsion première était si grande que dans le premier demi-siècle de leur séjour en Espagne les Arabes franchirent les Pyrénées et pénétrèrent dans les Gaules. Leur ambition était plus audacieuse encore : ils avaient rêvé de reprendre le chemin d'Hannibal pour aller prêcher le vrai Dieu au Vatican, puis de pousser jusqu'à Constantinople et d'atteindre Damas pour y déposer leurs épées au pied du trône des khalifes[1031]. Mais leurs dissensions intestines usèrent sur place la surabondance de force qui les animait au début. Ayant pour ennemis principaux les Visigoths, auxquels ils avaient enlevé la domination de l'Espagne, ils traversent les Pyrénées orientales par le col de « Perthus », ou col de Bellegarde, et s'emparent de la Septimanie méridionale, dépendance du royaume des Goths. Ils s'établissent fortement à Narbonne et poussent d'un côté jusqu'à Carcassonne et Toulouse, tandis que de l'autre, ils suivent la route historique de l'Aude au Rhône et de Provence en Bourgogne : on les voit devant Autun.
Mais la bande musulmane, aventurée à trop grande distance du noyau compact de l'armée maure des Espagnes, et réduite à ne vivre que de rapine, ne put se maintenir en l'air, pour ainsi dire, lorsque ses lignes de communication eurent été coupées dans la vallée de l'Aude par l'armée du duc d'Aquitaine : elle fut obligée de repasser précipitamment les Pyrénées.
Un deuxième effort rend les Arabes maîtres de la Cerdagne, et, de nouveau, ils s'épanchent à droite et à gauche : à l'est, pour occuper le littoral méditerranéen, s'emparer de la cité d'Arles, puis remonter au nord par la vallée du Rhône et de la Saône et redescendre jusqu'à Sens, dans le bassin de la Seine : à l'ouest, pour entrer dans la vallée de la Garonne, forcer les passages des rivières au nord de l'Aquitaine et s'engager dans la voie historique de la Charente à la Loire. Les Arabes arrivent jusque dans Tours, et bientôt se produit le grand choc entre les deux races, les deux religions, les deux cultures que représentent ici l'armée d'Adb-er-Rahman, là celle de Charles Martel. Le conflit eut lieu sur les bas plateaux de Sainte-Maure — la localité portait ce nom avant l'invasion arabe —, entre Tours et Poitiers, dans ce détroit des nations indiqué géographiquement pour la rencontre entre gens du Nord et du Midi.
La bataille fut acharnée, la déroute des Maures effroyable (732). Du coup, ils perdent l'Aquitaine, toute la partie sud-occidentale de la Gaule, et l'on ne retrouve plus leur sang que chez les descendants de fuyards, cachés dans les marais du littoral et qui s'étaient hâtés d'embrasser la religion des vainqueurs. Sur les côtes de la Méditerranée, la lutte dura plus longtemps, et sept années seulement après la bataille décisive de Sainte-Maure, les Francs de Charles Martel, unis aux Lombards de Luitprand, réussirent à repousser complètement l'invasion maure de la Provence et du Languedoc.
Cependant des bandes isolées restèrent maîtresses de châteaux forts et de massifs montagneux, formant citadelle. Ils furent longtemps possesseurs du groupe de ces monts forestiers que, d'après eux, on appelle encore « des Maures », et, du village culminant, Fraxinatum, la Garde-Freinet ou « Château du Frêne », ils commandèrent aux populations des districts environnants : pendant plus de quatre-vingts ans (890 — 973), ils en firent leur principal entrepôt de butin pour leurs expéditions dans les régions de montagnes jusque dans la Suisse valaisanne ; un Monte Morro y témoigne, entr'autres, du séjour des Arabes. Vers 945, ils étaient les maîtres de Grenoble, sous le nom de « Sarrasins », et possédaient toute la riche vallée du Graisivaudan. Se considérant comme chez eux, ils s'occupaient de la culture des terres, épousaient des femmes du pays et faisaient alliance avec les seigneurs chrétiens des alentours : c'est en 960, dit la légende, qu'ils furent chassés du Grand Saint-Bernard et refoulés vers le midi.
Sans nul doute, il existe encore dans les contrées alpines et provençales de nombreux descendants plus ou moins croisés de ces envahisseurs arabes et berbères[1032].
Les historiens catholiques sont assez embarrassés au sujet de Charles Martel, car il leur faut glorifier son exploit tout en condamnant sa personne : le héros avait osé toucher aux biens ecclésiastiques et dépouiller les églises ; aussi prétendit-on que le diable emporta son cadavre immédiatement après sa mort et que l'on vit un serpent s'échapper de sa tombe. Mais on exalte l'événement auquel est attaché son nom. Les écrivains officiels comparent volontiers la bataille de Sainte-Maure à celle de Marathon : le refoulement des Arabes par les chrétiens serait, d'après eux, un fait capital non moins heureux que le fut l'arrêt des Perses par les Grecs, près de douze siècles auparavant.
Pour juger ce point d'histoire en équité, il importe de savoir de quel côté se trouvaient alors les « porteurs de torches » dans les sciences et les arts. Or, il est certain, d'une manière générale, que le mahométisme n'apporta pas ce mépris du savoir que, dès son origine, manifesta la religion du Christ. C'est que les disciples de Jésus et de Paul eurent tout d'abord à lutter contre des théologiens et des philosophes, ceux-là, versés dans les Écritures, ceux-ci, connaissant à fond la littérature de l'antiquité et sachant discuter les idées avec un art parfait de la dialectique. Les chrétiens devaient maudire la science parce qu'ils voyaient en elle l'ennemie par excellence et qu'ils eurent de tout temps à souffrir des sarcasmes des savants. Les mahométans, au contraire, étaient moins ignorants que leurs voisins immédiats, les païens du désert : grâce aux conversations qu'ils avaient eues avec des nestoriens et avec des Juifs, ils étaient même les hommes les plus érudits et les plus habiles à discuter que possédât la Péninsule. Ils n'eurent donc pas à prononcer contre la science les blasphèmes du christianisme naissant : quoiqu'ils vissent dans toute étude un emploi peu digne d'occuper le temps de gens pensant à leur salut, ils n'allèrent point jusqu'à réprouver la recherche des vérités scientifiques. Même le Prophète proférait à cet égard des enseignements qui dépassèrent probablement sa pensée. « Cherchez à conquérir la science, disait-il à ses disciples, quand vous devriez la poursuivre jusqu'en Chine ». Ailleurs, il recommandait à un de ses fidèles : « Travaille sur terre pour acquérir la science et des biens terrestres comme si tu devais vivre éternellement, et dirige tes actions en vue de la vie future comme si tu devais mourir demain ». Sans doute, l'existence de l'au delà était considérée comme de beaucoup la plus précieuse, mais les trésors de la vie présente, au nombre desquels se trouve cette science que méprisent les chrétiens, étaient également tenus en grande estime.
Malgré les guerres incessantes que les Arabes d'Espagne eurent à soutenir contre les chrétiens cantonnés comme des fauves dans les montagnes du nord, malgré les sanglantes rivalités qui les séparaient, principalement à cause des haines héréditaires entre les familles, l'époque mauresque fut certainement la période historique pendant laquelle l'Espagne fut le plus libre et développa son génie de la manière la plus heureuse. Il suffit de parcourir la Péninsule, sans même interroger les hommes ni lire les écrivains, pour constater par la beauté des ruines, par le tracé des anciens canaux, que la prospérité née du travail et d'une paix relative était du temps des Maures bien supérieure à ce qu'elle fut plus tard, et que le triomphe du catholicisme fut pour l'Espagne un très grand recul. D'un côté, le souci de l'irrigation, de l'autre, le règne des inquisiteurs forment un contraste frappant entre les deux époques. D'après les descriptions des auteurs que cite Draper[1033], l'Andalousie était au dixième siècle, sous le khalife Halem, le pays le mieux outillé et le plus à son aise de la terre entière. La tolérance religieuse était complète, et savants juifs, chrétiens et même athées se réunissaient sans crainte avec les musulmans pour chercher en commun la vérité. Le génie anarchique de l'Arabe se manifestait dans la libre expression de la pensée ; nulle trace de cet espionnage des idées, de cette surveillance des écrits qui faisaient de Constantinople une véritable prison.
À cette époque d'épanouissement de la science, sous l'influence de la liberté relative qu'apportaient les Arabes, la péninsule d'Arabie elle-même ne prit qu'une très faible part à l'autorité intellectuelle des peuples associés à l'Islam : les tribus, privées de leurs plus vaillants hommes pendant plusieurs générations, se désintéressaient de leur œuvre. Mais les foyers de travail naissaient dans tout le monde musulman, de Séville à Samarkand, et même, par contact, dans les pays limitrophes appartenant encore aux peuples chrétiens. Ainsi les Arabes, « Maures » ou « Sarrasins », comme on les appela diversement, eurent une très large part d'influence dans le mouvement de la civilisation pacifique au nord des Pyrénées.
Dans un de ces étangs qui longent la plage semi-circulaire de la Méditerranée entre l'Aude et le Rhône, s'élève un îlot basaltique portant une sinistre ruine, souvent toute noire sur le fond lumineux de la mer et du ciel. Ce débris, Maguelonne, rappelle une des anciennes portes de la Gaule, une des escales maritimes par lesquelles pénétra la culture des Arabes, comme avait pénétré jadis celle des Phéniciens, au même lieu, dans le bourg de Magalo. Lorsque Charles Martel, vainqueur des Sarrasins à la bataille de Poitiers, continua de les « marteler » jusqu'à la base des Pyrénées, il attaqua Maguelonne, alors occupée par les Arabes, maîtres tolérants qui laissaient au milieu d'eux un évêque et son troupeau de catholiques fidèles, et hébergeaient d'autre part des hommes de science, des poètes, des artisans habiles. Le barbare du nord extermina tout ce qui n'était pas chrétien, rasa la ville et en transporta sur la terre ferme les gens de foi catholique. Substantion (Sextantio), la cité nouvelle, n'en resta pas moins quelque peu arabe par les mœurs et par l'amour de la science, et devint le berceau de la société intelligente qui, tout près de là, de l'autre côté du Lez, fonda la cité savante de Montpellier, l'école initiatrice de la France, avec ses universités et ses professeurs étrangers, catholiques, juifs, hérétiques, libres-penseurs. On essaya plus tard de reconstruire Maguelonne et d'y installer le siège de l'évêché ; de cette restauration éphémère datent les constructions ruinées qui se dressent actuellement au-dessus des eaux basses et des broussailles, mais la ville, les terres abandonnées par l'homme étaient désormais empestées, et les résidants d'un jour, dévorés par la fièvre, ne purent subsister dans cet air du littoral marécageux. Maguelonne l'Arabe n'en est pas moins la mère de Montpellier la Languedocienne et la Française, et la science contemporaine peut voir dans cette ruine comme un rappel d'une de ses anciennes cités saintes.
De même les grandes capitales du monde mahométan, qui depuis leur période de gloire se sont appauvries et dépeuplées, furent alors, bien plus que Rome et Bysance, les centres de l'activité intellectuelle. À cet égard, un mouvement de retour vers l'est et vers le sud s'était produit dans la marche de la civilisation, qui jusque-là s'était portée vers l'ouest et vers le nord. Le Caire, Damas, Bagdad étaient certainement les villes où se rencontraient le plus d'hommes désireux de savoir et d'apprendre. Il est vrai qu'aux origines même de l'expansion islamique, l'ignorant et simple Omar, qui se bornait à croire aux paroles de Mahomet et se refusait à connaître rien d'autre, avait manifesté son mépris de la science aussi bien que son peu de souci pour les aises de l'existence. Il s'endormait la nuit sur les marches des mosquées, avec les chameliers et les portefaix, et n'avait qu'une cruche et qu'une écuelle pour tout appareil de cuisine ; de même pour toute science et littérature il n'avait que le Coran, et la plupart des historiens croient à l'authenticité de sa réponse au gouverneur Amru qui lui demandait ce qu'il devait faire des pauvres restes de la bibliothèque d'Alexandrie : « Si ces ouvrages confirment le Coran, ils sont inutiles ; s'ils le combattent ils sont funestes. Détruis-les donc » ! Et ils auraient en effet servi pendant six mois — sans doute avec d'autres matériaux car le parchemin brûle mal — à chauffer les bains d'Alexandrie[1034].
Mais cet exemple est unique dans l'histoire de l'Islam, et l'on peut en citer des milliers d'autres témoignant au contraire de l'extrême sollicitude des musulmans pour les recherches scientifiques. Même la pensée libre eut aussi ses champions : à côté de tous les « défenseurs de la foi » orthodoxes ou hérétiques, il y eut aussi des philosophes et des poètes qui maintinrent la fière indépendance de leur jugement, comme des rocs se dressant au milieu des eaux. Dans toutes les cités de civilisation « sarrasine », le grand souci était à cette époque de fonder et d'accroître les collections de livres. La bibliothèque de Cordoue, riche de six cent mille volumes, superbement reliés, était la gloire de la ville ; en outre, on comptait dans l'Espagne musulmane soixante-dix bibliothèques publiques et de très nombreuses collections privées. Le Caire, Damas n'étaient pas moins riches en livres, que l'on prêtait même aux étudiants. Dans un traité de paix conclu par Al-Mamun et l'empereur de Constantinople Michel III, le premier exigea l'une des grandes bibliothèques de la Rome orientale, et c'est là que les chercheurs arabes trouvèrent le traité de Ptolémée sur la mathématique céleste, qui prit une si grande importance dans la science du moyen âge, sous le nom bizarre d'Almageste, à la fois grec et arabe[1035]. Les savants des nations nouvelles de l'Orient se précipitaient avec ravissement sur ces œuvres précieuses, que les Grecs conservaient sans les utiliser, en simple mémoire de leurs aïeux.
C'est en effet dans l'astronomie que les Arabes prirent la part la plus considérable au développement des sciences. Dans les mathématiques pures, ils donnèrent son nom à l' « algèbre » que leur avait léguée l'Alexandrin Diophantus (IVe siècle), ils étudièrent les problèmes de géométrie et de trigonométrie et propagèrent l'usage du système de numération, bien antérieur à eux et que l'on qualifie pourtant du terme de « chiffres arabes ». De même, en physique, ils étudièrent les phénomènes de la gravité spécifique, ceux de la chute des corps et de la réfraction lumineuse, tandis qu'en chimie, ils s'occupaient de la distillation, de la sublimation, de la fusion, de la filtration des corps. Fidèles à la méthode expérimentale, qu'ils avaient prise aux Grecs alexandrins, ils cherchaient à se renseigner sur toute chose par l'observation directe et par l'expérience tirée de la construction des appareils. Horloges, clepsydres, cadrans, pendules, astrolabes se trouvaient dans toutes leurs grandes écoles, et leurs observatoires qui se succédaient à travers tout le monde musulman, de Séville à Samarkand, contenaient des catalogues d'étoiles, des tables astronomiques de toute espèce, des calculs précis sur l'obliquité de l'écliptique, sur les mouvements relatifs de la lune et du soleil.
Enfin, reprenant les travaux d'Eratosthènes, ils s'occupèrent à nouveau de mesurer la rondeur de la Terre, et en de meilleures conditions qu'aux temps de l'astronome alexandrin. D'ailleurs, les plaines qui prolongent au loin le désert d'Arabie dans la direction du Taurus se prêtent mieux à la mensuration d'un arc de méridien que la vallée tortueuse du Nil, toute coupée de canaux et de cultures, parsemée de villages : on put y remplacer les évaluations par de véritables mesures à la chaîne. La steppe de Tadmor, au sud de la grande courbe de l'Euphrate, fut choisie comme lieu de l'opération. Deux groupes de deux astronomes chacun, ayant fixé par la hauteur du pôle la position de deux points espacés de deux degrés, marchèrent à la rencontre l'un de l'autre, ayant chacun à mesurer la longueur d'un degré. Puis un travail analogue se répéta au nord de l'Euphrate, dans la plaine de Sindjar. La moyenne des deux opérations donna 56 « milles » et 2/3 pour la longueur du degré. Suivant la valeur que l'on donne au mille arabe, l'erreur commise par les astronomes d'Al-Mamun serait plus ou moins forte, d'un onzième au plus d'après Peschel, d'un cinquantième seulement d'après de Khanikov[1036]. Ainsi les Arabes avaient serré la vérité de plus près que le savant d'Alexandrie, puisque celui-ci s'était trompé d'au moins un septième sur la véritable longueur du degré[1037].
Parmi tous les khalifes, celui dont le nom prit le plus grand lustre dans l'histoire d'Orient est Harun-al-Rachid, ou Harun-er Rachid, le cinquième souverain de la dynastie des Abbassides, qui vivait à la fin du huitième siècle et au commencement du neuvième et fut Commandeur des Croyants de 164 à 187 (années de l'hégire). Les savants, les écrivains, les poètes, les conteurs et les marchands venus de toutes les parties du monde se pressaient autour de son palais, dans la grande ville de Bagdad et, durant leurs voyages, portaient sa gloire au loin. Des relations par ambassade avec Charlemagne, le puissant empereur d'Occident, valurent aussi au fameux khalife d'être célébré dans tous les pays chrétiens. On aurait pu croire, d'après tous les récits qui se propageaient de la mer du Sud à l'océan d'Europe, que Harun était lui-même un génie d'intelligence et de sagesse épandant à flots sur son peuple la justice, le savoir et le bonheur. Ainsi qu'il arriva constamment jusqu'à nos jours dans les sociétés hallucinées dont nous faisons partie, les gloires individuelles se fondent dans celle du personnage central, que les centaines et les milliers de rayons convergents transforment en une sorte de dieu. C'est ainsi qu'Horace et Virgile aidèrent à l'apothéose d'Auguste, que Louis XIV profita du génie de Corneille et de Racine. Or la pensée ne pouvant mûrir en œuvres qu'après une longue évolution, il advient que la floraison d'une époque naît d'une semence jetée à une époque antérieure, et la gloire d'un khalife Harun se trouve due en entier au labeur des générations qui le précédèrent. La vérité, c'est que Harun, dit « al-Rachid » ou « le Juste », fut au contraire un maître avide et jaloux, vindicatif et sanguinaire. Comme chef d'empire, il n'eut pas non plus le privilège d'être toujours favorisé par la fortune, et, s'il triompha souvent de son principal adversaire, le « chien romain » Nicéphore, empereur d'Orient, ses domaines furent fortement entamés à l'est et à l'ouest : il finit par être massacré dans une rencontre avec les révoltés du Khorassan.
Le grand mouvement de voyages qui suivit l'explosion du mahométisme et ses conquêtes eut une importance analogue à celle qui devait plus tard amener la découverte du Nouveau Monde. Les voyageurs arabes de cette époque sont saisis d'une véritable frénésie de déplacement : les récits des historiens, des géographes, des pèlerins nous les montrent toujours par voies et par chemins, allant de l'Occident à l'Orient et de l'Orient en Occident, et trouvant partout, de la Chine au Maroc, des hôtes empressés, des connaissances, des amis et des parents. L'injonction du prophète relativement à la visite de La Mecque encourageait ce perpétuel voyage d'un bout du monde à l'autre, et les arabes s'y prêtaient d'autant plus volontiers que, grâce à la solidarité créée par l'unité de croyance, ils pouvaient briguer en tout pays les fonctions répondant à leur mérite, et que les mœurs polygames leur permettaient de se créer partout une famille. C'est au dixième siècle surtout que ce goût des voyages déplaça le plus grand nombre d'aventuriers et de savants. Massudi s'appliquait ces paroles d'un poète arabe : « Je me suis tellement éloigné vers le Couchant que j'ai perdu jusqu'au souvenir du Levant, et mes courses se sont portées si loin vers le Levant que j'ai oublié jusqu'au nom du Couchant. »
Conquérants de la terre, les Arabes avaient également conquis la mer. Vers l'est, le golfe Arabique et le golfe Persique, la mer d'Oman et l'océan Indien leur appartenaient ; à la fin du premier siècle de l'hégire, les navigateurs arabes trafiquaient déjà à Canton ; cent ans plus tard, ils avaient transféré leur dépôt principal vers l'embouchure du Yang-tse et possédaient en outre un marché important dans la péninsule Malaise[1038]. À l'ouest, ils disputaient aux chrétiens la possession de la mer Noire, de la mer Égée et de la Méditerranée tout entière. Maîtres de l'Espagne et de quelques points du littoral de la Provence, de la Ligurie, de l'Italie, ils cherchaient également à s'emparer des îles : à la fin du huitième siècle, ils occupaient les Baléares, puis ils s'établissaient en Sardaigne et en Sicile ; ils finissaient même par dominer entièrement cette île d'un bout à l'autre ; enfin, au centre même de la Méditerranée, ils tenaient l'île-forteresse de Malte, dont la population, complètement arabisée, finit par prendre leur langue et leurs coutumes. Ainsi que le disait plus tard l'historien Ibn-Khaldun avec un orgueil qui dépassait pourtant la vérité, les Arabes commandaient au onzième siècle sur toutes les contrées qui bordent la « mer de Rome »… « Les chrétiens ne pouvaient pas même y faire flotter une planche ».
Sur mer, la domination des Arabes ne passa point non plus sans qu'ils eussent réalisé des progrès scientifiques et laissé des connaissances nouvelles à leurs successeurs. Les tables astronomiques d'Abul-Hassan, qui vivait au treizième siècle, indiquent sur la côte méridionale de la Méditerranée 130 positions de lieux qui ne se trouvaient pas sur les tables de Ptolémée. En outre, les erreurs du géographe grec sont notablement rectifiées ; tandis que la longueur du bassin principal de la Méditerranée, de Tanger à la Tripoli de Syrie, était de 62 degrés sur les tables de Ptolémée, la différence de longitude de ces deux points est réduite à 42°30, n'excédant que de 52 minutes les mesures exactes dues aux astronomes modernes. Mais comment les Arabes ont-ils pu arriver à une si étonnante approximation ? Le manque de documents ne permet pas de répondre avec certitude. Du moins, ce résultat témoigne-t-il d'études et d'observations continuées pendant longtemps par les navigateurs arabes. Mais c'est en vain, pour leurs voisins ignares, qu'ils faisaient ces progrès dans la connaissance de la Terre. Les erreurs de Ptolémée n'en furent pas moins enseignées dans les écoles chrétiennes jusqu'à la Renaissance[1039].
À l'époque où le khalife Harun-al-Rachid et l'empereur Charlemagne représentaient aux yeux des peuples assujettis les deux mondes opposés de l'Islam et du Christianisme, l'équilibre se maintenait à peu près entre les forces en lutte : les chrétiens n'étaient pas assez unis ni assez puissants pour repousser les envahisseurs arabes hors de l'Espagne et des îles de la Méditerranée, tandis que de leur côté les Musulmans, quoiqu'ayant conservé presque partout l'attitude offensive, n'étaient cependant pas suffisamment armés pour s'emparer de l'une ou des deux cités symboliques de la domination chrétienne, Rome et Constantinople. La première, située dans l'intérieur du pays, n'aurait pu être soumise que par une grande expédition militaire, et les Arabes épars sur le pourtour de la Méditerranée ne pouvaient organiser que des incursions de pirates, comme celle de 846, lorsque les Sarrasins vinrent piller les faubourgs de Rome, en dévaster les églises et en emporter les reliques sacrées. Quant à la seconde Rome, celle de l'Orient, les Arabes s'étaient heurtés deux fois contre ses murs, mais l'assiette militaire de la ville était trop solide, ses ressources stratégiques trop grandes et ses approvisionnements par mer et par terre trop faciles pour que le siège pût aboutir, et les assaillants devaient se borner à l'occupation des approches de la péninsule d'Asie Mineure. L'état d'équilibre entre les deux groupes de peuples et les deux civilisations du nord et du midi ne pouvait être rompu que par l'entrée en scène d'autres éléments ethniques : les Normands et les Turcs.
** Notice historique
Le dernier roi mérovingien fut déposé en l'an 762, du vivant de Charlemagne, mais depuis plus de cent années, la famille carolingienne possédait le pouvoir effectif. Pépin le Vieux (Peppin ou Pippin de Landen), mort en 689, son fils Grimoald, puis Pépin d'Héristal (Herstal), mort en 714, un autre Grimoald, un Théobald, le célèbre Charles Martel, né en 689, mort en 741, enfin son fils Karloman (Karlmann), qui se retira en 747 au mont Cassin, ne furent que maires du Palais. Pépin le Bref, né à Jupille en 714, frère du précédent, fut le premier de la dynastie à prendre le titre de roi (752-768).
Charlemagne, né à Jupille (?) en 742 ou 747, monta sur le trône en même temps que son frère Karlmann, mais celui-ci étant mort en 771, Charles resta seul dominateur des peuples entre les Alpes et la Manche. En 772, il renversait la colonne d'Irmin, entre l'Ems et la Weser, et procédait dix ans plus tard à l'atroce massacre des Saxons ; c'est en 804 que se fit la dernière expédition militaire contre les populations des bords de l'Elbe. Dans la vallée du Danube, Charles avait conquis la Bavière dès 787, et il luttait dans la plaine hongroise de 791 à 799. Traversant les Alpes une première fois en 773, il se couronne roi des Lombards en 774, puis est sacré empereur par le pape Léon III en 799 ou 800. La prise de Pampelune et la défaite de Roncevaux (15 août) datent de 778, la prise de Barcelone de 801. Charlemagne mourut à Aix-la-Chapelle le 28 janvier 814.
Après lui, Louis le Débonnaire (814-840) régna aussi de l'Elbe à l'Ebre, mais la simple énumération des rois qui se succèdent, tant en France qu'en Lotharingie et en Germanie, ne donne aucune idée de la complication introduite dans l'histoire politique par les luttes entre les princes de la famille carolingienne et les partages auxquels ils se livrèrent. Du reste, moins de trois quarts de siècle après la mort de Charlemagne, un premier représentant d'une nouvelle lignée, Eudes, assume le titre de roi de France (887), et, cent ans plus tard, le dernier Carolingien est définitivement dépossédé.
Citons pourtant quelques rois de la liste classique. Charles le Chauve 840-870, Charles le Gros, déposé en 887, Charles le Simple 898-923, Louis IV d'Outremer 936-954, Hugues Capet 987-996, Robert II 996-1031, Henri Ier 1031-1060 se succèdent jusqu'à l'époque où s'organisent les Croisades vers le Lieu Saint.
Les principaux rois de la Germanie, souvent couronnés empereurs du saint empire Romain, furent, dans la période considérée, Lothaire 814-855, conjointement à Louis le Germanique 817-875, Henri l'Oiseleur 918-936, Othon ou Otton Ier 936-973, Othon II 971-983, etc., etc.
En Angleterre, Egbert, élevé à la cour de Charlemagne, devient roi de Wessex (800) et agrandit peu à peu ses États. Les Danois, repoussés sous le règne d'Alfred 871-901, reviennent souvent à la charge et, vers la fin de sa vie, Canut le Grand, de 1014 à 1036, régnait sur les terres insulaires et péninsulaires que baigne la mer du Nord ; après la mort de son fils Canut le Dur (Hardknut) en 1043, les Danois sont chassés. Un roi de race saxonne, Edward le Confesseur 1042-1066, monte sur le trône, mais Guillaume, sixième duc de Normandie, débarque à Hastings peu après sa mort et conquiert l'Angleterre.
En dehors du monde militaire et politique, aucune personnalité marquante n'est à citer parmi les chrétiens de cette époque : des œuvres de valeur, telle la chanson de Roland, sont parvenues jusqu'à nous sans nom d'auteur.
** Chapitre V. Carolingiens et Normands
L'oubli dans lequel tomba le Grœnland doit être attribué au renforcement du pouvoir central, destructeur des énergies personnelles.
*Charlemagne et son empire. — France, Germanie et Lotharingie. — Cycle littéraire. — Irlande et ses missionnaires. — Scandinavie. — Traender et rois danois. — Expéditions normandes. — Peuplement de l'Islande. — Découverte du Nouveau Monde. — Slaves, Finnois, Tchèques, Bulgares, Magyars, Turcs Seldjoucides*
Le remplacement graduel des Mérovingiens par les Carolingiens et la substitution de puissants hommes de guerre à des rois fainéants peuvent être attribués par quelques conteurs et scribes à des conjurations, à des intrigues et autres causes secondaires ; mais il est facile de voir que, dans l'ensemble, il s'agit de la succession d'une race pleine de sève et d'énergie à des familles épuisées par l'exercice du pouvoir avec toutes ses folies et ses caprices. Des Francs Saliens qui avaient pénétré dans les Gaules en contournant à l'ouest la forêt Charbonnière et en prenant d'abord pour capitale Tournai, puis Soissons, la domination passait aux rudes Austrasiens qui, venus directement de leurs âpres contrées d'entre Rhin, Meuse et Moselle, campaient dans la France orientale en bandes de plus en plus nombreuses et redoutables. Les hommes représentatifs de ces nouveaux envahisseurs furent Karl Martel, Pépin le Bref et Charlemagne, le Barbare qui restaura l'Empire, ancêtres d'une singulière énergie, auxquels devait succéder une descendance encore plus rapide à s'avachir et à s'effondrer que celle des Mérovingiens.
Les Gaules, moins l'âpre Bretagne, tel était l'héritage que Charlemagne recueillit après la mort de son père Pépin puis de son frère Karlmann ; mais ces domaines n'étaient qu'une faible partie du monde connu, et Charles, qui bientôt devint le « Grand » en vertu de ses victoires et de ses massacres, était de ceux qui veulent tout avoir : du moins put-il réussir à constituer à son profit l'unité du monde chrétien de l'Occident ; il l'agrandit même notablement du côté de l'est, en pays germanique. Vers le sud, de l'autre côté des Pyrénées, il n'eut qu'un demi-succès, puisqu'à l'ouest de la chaîne, ses chevaliers, battant en retraite, furent écrasés par les Basques au défilé de Roncevaux, et qu'à l'est, après de nombreux faits d'armes, il n'arriva point à dépasser le cours de l'Ebre. Ses grands triomphes s'accomplirent à l'est du Rhin, de la Weser et de l'Elbe, contre ses frères de race, les Saxons et autres populations guerrières de l'Europe centrale.
Charlemagne personnifie la vague immense de reflux qui, succédant à la migration des peuples de l'est à l'ouest, quelques centaines d'années auparavant, précipite les Occidentaux vers l'Orient et reporte plus avant les frontières du monde déjà latinisé ; Allemand et barbare, mais assoupli par la culture, Charlemagne symbolise ainsi la civilisation latine contre les Germains, la foi chrétienne contre le paganisme.
C'est d'une main terrible qu'il écrase les tribus germaines qui lui résistaient. Dès sa première campagne, il abattit la colonne symbolique, *Irminsul*, où les adorateurs voyaient, dit-on, l'image de la force créatrice par excellence, et les Saxons se retiraient de forêt en forêt, derrière les larges fossés des fleuves. La guerre incessante prit un caractère atroce. Sur les bords de l'Aller, 4 500 Saxons prisonniers furent décapités. En 804, lorsque les vaincus se rendirent enfin à merci, le vainqueur n'emmena pas moins de dix mille otages pour garantir la soumission du peuple et la fidèle observance de la religion chrétienne : des évêchés et des couvents, établis de distance en distance au milieu des nouvelles conquêtes, furent institués pour assurer à la foi la domination matérielle et morale de la contrée.
Au nord, les armées de Charlemagne pénétrèrent jusqu'au bord de l'Eider, et dans l'est, elles s'avancèrent jusque dans la plaine hongroise et prirent d'assaut, près de la Tisza, les sept enceintes concentriques de la citadelle dans laquelle s'étaient enfermés les Avares. Enfin, du côté du sud, Charlemagne, qui menait de front les entreprises de guerre, d'administration, de législation, d'enseignement, s'empara de toute l'Italie du nord et du centre : les frontières de son empire embrassaient la plus grande partie de la Péninsule. Au delà des limites des territoires soumis par la force des armes, de nombreux principicules, tel le doge de la Venise naissante, en 806, lui rendirent hommage.
Lorsque Charles, le jour de Noël de l'an 799, reçut des mains du pape, ou plutôt prit la couronne impériale sur les marches de l'autel de Saint-Pierre, son immense territoire était devenu limitrophe de celui de l'empire d'Orient, l'Europe chrétienne se trouvait partagée, et c'est au nouvel empire d'Occident qu'appartenait de beaucoup le premier rang en puissance : en 812, il reçut même officiellement l'investiture de son collègue bysantin. L'idée de l'empire, telle qu'elle s'était réalisée pour le monde romain, n'avait cessé de se maintenir, malgré les défaillances de l'histoire, malgré la chute de l'empire d'Occident et les vicissitudes de l'empire d'Orient ; Charlemagne reprit cette idée, non simplement par un effet de son ambition, mais parce que la société dont il faisait partie avait la même conception des choses. La forme impériale était celle que l'on imaginait devoir primer toutes les autres dans le monde entier et en dehors de laquelle on ne voyait que le chaos.
Maître absolu, le « grand » Charles entendait bien que sa domination fût reconnue comme le principe de toute autorité politique et sociale. Aussi se garde-t-il, quoi que les écrivains ecclésiastiques aient prétendu à cet égard, de reconnaître chez le pape, vicaire de Jésus-Christ, une prééminence, même spirituelle, sur sa propre personne impériale. S'il conserve au pape les présents de territoires faits par son père, si même il accroît le patrimoine de l'Eglise, il ne confère ces domaines qu'à titre de fief et il n'en reste pas moins le souverain du prêtre qui représente dans l'Occident l'unité de la foi catholique. Mais cette unité, c'est à son profit qu-il veut la réaliser ; c'est pour affermir sa puissance qu'il utilise la force ecclésiastique et la subordonne à son pouvoir. Le serment ordinaire de fidélité ne lui suffisant plus, il exigea de ses feudataires qu'ils lui jurassent une deuxième fois obéissance comme au « chef de l'Eglise ». Et d'ailleurs, c'est lui qui distribuait les évêchés et en nommait les titulaires ; il n'hésitait pas à modifier les décisions des prélats ni à leur dicter les résolutions à prendre.
Mais il est vrai qu'à d'autres égards, Charlemagne sacrifia très imprudemment l'avenir de la société civile à la caste ecclésiastique, en assurant l'inamovibilité des biens donnés à l'Eglise : la mainmorte livrée aux monastères devait être, à la longue, une concession bien autrement dangereuse que la reconnaissance du pouvoir temporel des papes. Tant que les moines, issus du peuple, avaient dû travailler à côté des gens du commun et défricher le sol avec les roturiers, ils avaient continué de participer à la vie nationale, mais dès que, par la dîme et la possession intangible des terres, ils eurent constitué une classe à part, ils devinrent forcément des oppresseurs[1040].
Plein de confiance en son rôle d'homme providentiel, Charlemagne ne cherchait dans l'Eglise que les moyens immédiats qui lui paraissaient nécessaires pour consolider son empire. L'unité de la foi avait été un de ces moyens contre les tribus allemandes. Il voulut s'en servir également contre les Aquitains et autres peuples du Midi des Gaules : Charlemagne et ses prédécesseurs Charles Martel et Pépin le Bref étaient les vengeurs des fils de Chlodowig, et les Francs que l'empereur envoyait en maîtres dans les contrées méridionales assouvissaient les vieilles haines de leurs ancêtres, expulsés autrefois des bassins de l'Aude et de la Garonne. Les gens du Midi se distinguaient de ceux du nord des Gaules par une apparence moins inculte, un langage plus élégant, des mœurs plus raffinées, des formes religieuses moins étroites, mais surtout par leur esprit de fière indépendance, et c'est là précisément ce que le roi des Francs voulait briser : son acharnement contre les « hérésies » du midi ne s'explique pas autrement. Le personnage représentatif des Méridionaux était alors Félix, l'évêque d'Urgel, qui voyait en Christ le « fils de l'Homme » autant que le « fils de Dieu », et se refusait énergiquement à voir en Marie la « mère de Dieu », l'Intermédiaire et Dispensatrice universelle ; prêtre lui-même, il ne croyait pas à la supériorité essentielle des prêtres et disait aux fidèles de ne se confesser qu'à Dieu. Naturellement, Charlemagne s'acharna contre ces conceptions libertaires, qui auraient soustrait à la règle commune des millions de ses sujets ; vrai pape, il convoqua les conciles, obligea les évêques et le pape lui-même à condamner Félix, et lança contre ses partisans la meute des moines bénédictins d'Aniane, qui avaient confédéré tous leurs couvents dans une même rigoureuse observance, rattachée au trône par un pacte d'absolue dévotion. Dans son zèle de propagande religieuse, qui n'était en réalité que le culte de son propre pouvoir, Charlemagne fit construire plus de mille églises sur les deux versants des Pyrénées, tous édifices consacrés à la Vierge, patronne des ordres monastiques. Un des nombreux couvents qu'il fit élever, celui de Saint-Volusien, près du rocher de Foix, fut chargé de surveiller spécialement le diocèse d'Urgel où Félix avait séjourné comme évêque. Telle est l'origine du contrôle que le comté de Foix a toujours eu depuis lors sur les habitants de l'Andorre, constitués en république sous le règne de Louis le Débonnaire[1041].
L'immense empire de Charlemagne, acquis en grande partie par le massacre et retenu dans son intégrité par une politique savante, non par la volonté des populations, devait nécessairement tomber en pièces dès que ne fut glacée la forte main du fondateur. Tout se disloqua, mais les nations diverses qui se trouvaient juxtaposées ou confondues dans le vaste chaos, et dont les politiciens d'alors n'avaient pas la connaissance, et que du reste ils ne tenaient pas à respecter, tendirent spontanément à se diviser, lors du partage, suivant leurs langues, leurs mœurs et leurs affinités naturelles : de même, avant que les feuilles, s'épanouissent hors du bourgeon, peut-on les deviner dans la masse uniforme en apparence d'où elles sortiront. Ainsi, l'un des royaumes qui se forma de la ruine de l'Empire fut composé des contrées de la Germanie situées au delà du Rhin ; un autre royaume comprit toute la Gaule du Nord, entre la Meuse, le Rhône, la Loire et l'Océan ; au sud, l'Aquitaine se reconstitua comme royaume indépendant ; et, de l'autre côté des Alpes, l'Italie prit une existence distincte. Seulement, pour rendre hommage au titre d'empereur que portait le fils aîné de Louis le Débonnaire, Lothaire, roi d'Italie, on dut lui attribuer aussi les terres patrimoniales, c'est-à-dire les forêts austrasiennes, vers la Hollande et la Frise. Mais comment rattacher Rome, la capitale officielle de l'Empire, à Aix-la-Chapelle, métropole d'Austrasie ? Il fallut tailler à travers plaines et montagnes une bande de territoire composée de la Savoie, de la Suisse, du Jura, des Vosges, et naturellement cette création artificielle d'un État tout en longueur, formé de fragments disparates appartenant à des régions géographiques absolument distinctes, ne pouvait essayer de se maintenir que par d'incessantes guerres. Les deux extrémités seules de la part échue à Lothaire étaient viables, celles qui correspondaient au groupement normal des populations, d'un côté l'Italie, de l'autre la « Lotharingie » proprement dite, la Lorraine, noyau primitif de ces contrées d'entre Gaule et Germanie qui, depuis, ont trouvé leur expression politique dans la nation bilingue des Belges, Wallons et Flamands[1042]. En 843, le traité de Verdun consacra la division de l'Empire carolingien ; il doit son importance capitale dans l'histoire à la formation consciente de deux nationalités bien distinctes, l'Allemagne et la Gaule : cette dernière peut même s'appeler « France » dès le milieu du neuvième siècle, car un document de 833 emploie déjà ce mot[1043], et la langue dans laquelle Louis le Germanique dut s'adresser à l'armée neustrienne réunie à Strasbourg, pour la prendre à témoin de ses engagements solennels, n'était déjà plus du « latin » rustique : c'était bel et bien du français dans lequel se trouvent les mots, les tournures et la construction du clair et beau langage qui devait acquérir une si haute importance dans l'histoire de la pensée. De même, Charles, pour se faire entendre des Germains, dut leur parler en tudesque, l'idiome qui est devenu l'allemand de nos jours. Le contraste s'établissait nettement entre les deux nations et devait s'accroître de siècle en siècle par l'abandon, d'abord graduel, puis complet, du latin comme langue véhiculaire et par le développement des littératures respectives. Ainsi se préparait une ère nouvelle dans l'histoire de l'Europe occidentale, de même que les parlers populaires, les mœurs et les conditions politiques allaient changer à bien des égards.
Charlemagne, quoique mort depuis quelques années à peine, était déjà devenu un personnage légendaire ; comme les anciens empereurs de Rome, il avait eu son apothéose, et cette élévation au rang des saints et des dieux ne lui venait pas de la foule des prêtres et des courtisans, mais bien des populations elles-mêmes qui se trouvaient encore dans le vertige de sa gloire et comparaient la majesté de sa puissance au rapide effondrement de la famille carolingienne. La société moderne, cherchant à se dégager des atrocités de l'époque, ne pouvait essayer de se constituer sans se donner un idéal, et, comme toujours, cet idéal, image rayonnante de l'avenir, fut pris dans le passé : Charlemagne divinisé devint le centre d'innombrables récits et romans que l'on se racontait partout, mais le héros principal en fut un personnage presque ignoré des chroniques et de l'histoire officielle. Le preux Roland resta, pendant plusieurs siècles, le type par excellence de toutes les vertus qui font le féal et courtois chevalier, et sa gloire ne pâlit qu'après avoir été chantée par son plus grand poète ; mais ce poète délicieux, l'Arioste, ne prenait pas le héros au sérieux, il ne pénétrait plus le génie du peuple qui avait fait naître Roland.
C'est en France que se développa presque exclusivement le cycle littéraire de Charlemagne et de ses preux, nouveau témoignage de ce fait que, dans son ensemble, le règne de Charlemagne représenta surtout le reflux du monde latinisé des Gaules contre la barbarie germanique, vouée encore à la sanglante épopée des Niebelungen, les farouches divinités des enfers auxquelles nul ne peut échapper. Mais aussi, dans le nord de l'Allemagne, le Dieu Charlemagne transfigura l'ancien Wotan, et le personnage de Roland prit un relief extraordinaire dans les mythologies locales. Les colonnes d'*Irmin*, rappelant à la fois Ilermann ou Arininius, le vainqueur des Romains, et Donar, le dieu du Tonnerre, furent consacrées à Roland, même divinité sous un autre nom, et pour tout changement on remplaça la massue par une épée[1044] Presque partout ces colonnes ou « Rolands » s'élevèrent au milieu du marché dans les grandes villes de l'ancienne Saxe, et des églises furent consacrées à saint Pierre, autre héritier du dieu tonitruant.
Parallèlement au cycle de Charlemagne prenait naissance en Grande-Bretagne et même en France le cycle d'Arthur, qui symbolise en réalité non point un roi vainqueur mais une nationalité vaincue, celle des Gallois, des Écossais, des Bretons. Malgré les Angles et les Jutes de la Germanie, le peuple opprimé des Celtes se redressait dans la personne d'Arthur et redevenait, lui aussi, le modèle de toute chevalerie, l'idéal de toute vertu, le héros d'une croisade de justice et de bonté bien autrement belle que le furent les classiques croisades contre les Sarrasins. Mais à cette époque, tous, à l'exception de quelques mystiques, rêvaient de violences et de guerres ; même les meilleurs, ceux qui avaient l'ambition de mourir pour une bonne cause, ne pouvaient s'imaginer une société de paix dans laquelle l'action s'exercerait uniquement par la douceur de l'enseignement et le zèle de la propagande. De toutes parts se préparaient les agressions entre chrétiens et sarrasins, entre prétendus civilisés et envahisseurs barbares. Les contrées les plus paisibles étaient les régions extrêmes de l'ouest, situées précisément en dehors du chemin des invasions et des guerres, la Bretagne et les Galles, c'est-à-dire les deux pays de rocs et de montagnes où, grâce à l'indépendance relative des populations, avait pu naître la littérature vengeresse de la race celtique, représentée par les personnages d'Arthur et de Merlin. Quant à l'Irlande, elle dut aussi à son isolement, dans une mer éloignée du continent, les avantages de la paix. N'ayant été conquise ni par les Romains ni par aucun des peuples migrateurs qui renversèrent l'empire, l' « Ile d'Emeraude » avait gardé dans les mœurs de ses différents groupes ethniques une singulière originalité. On y voyait d'étonnants contrastes de culture et de sauvagerie primitive.
La destinée de l'Irlande se lit dans la forme géographique de son territoire. Considérée seulement dans ses contours et non dans son relief, l'ile parait au premier abord constituer un ensemble organique d'une grande unité. Le quadrilatère presque régulier des rivages pourrait faire supposer que la masse insulaire est bien pondérée dans son architecture générale et présente du nord au sud un domaine favorable au développement normal d'une société politique. Mais il n'en est pas ainsi. L'Irlande est en réalité non pas une île mais un archipel. Une large plaine médiane, se déroulant de l'est à l'ouest, de la baie de Dublin à celle de Galway, coupe la contrée en deux moitiés, qui jadis communiquaient difficilement, à cause des lacs, des marais, des tourbières remplissant toutes les parties basses. Cette plaine, dont le plus haut seuil ne dépasse pas 75 mètres, se ramifie au nord et au sud par d'autres dépressions formant comme autant de détroits entre les massifs qui s'élèvent à plusieurs centaines, même à un millier de mètres. Des tourbières, des marais tremblants, des lacs rendent assez pénible l'accès de ces divers groupes montagneux, d'autant plus que de vastes espaces intermédiaires restent complètement inhabités : des marches séparent ainsi les divers districts de peuplement, que les vicissitudes de l'histoire tantôt rapprochèrent, tantôt éloignèrent les uns des autres. Les frontières de ces districts changèrent souvent pendant les guerres de l'époque féodale, mais on peut dire que, dans leur ensemble, les quatre anciens États devenus maintenant des provinces, le Connaught, le Munster, l'Ulster et le Leinster, ainsi que le Meath, simple comté, correspondent assez bien aux divisions naturelles du territoire insulaire ; chacun a son massif ou son groupe de massifs qui constituait un domaine ethnique et politique particulier.
Sans aucun doute les contrastes primitifs du sol et du relief durent se répercuter dans les populations elles-mêmes aux époques de la préhistoire et de la protohistoire ; en tous cas il est certain que, pendant les âges historiques, le caractère de l'immigration différa singulièrement suivant les diverses provinces. Les rocs abrupts du Connaught, tournés vers l'immense océan solitaire, ne pouvaient recevoir aucun étranger : la population native, que nul élément du dehors ne renouvelait, devait donc conserver ses vieilles coutumes plus longtemps que les habitants des autres provinces. Les rivages du Munster, échancrés de ports nombreux, étaient ceux où abordèrent naturellement les navigateurs de l'Europe occidentale et de la Méditerranée, Phéniciens, il y a deux ou trois mille années, puis Espagnols et Français et même, plus tard, Barbaresques. La partie nord-orientale de l'Irlande, tenant déjà par un seuil sous-marin à l'Ecosse, avec laquelle on projette de la réunir soit par une galerie profonde, soit par un viaduc prodigieux, devait être fréquemment en rapport avec la terre voisine ; elle lui fournit d'abord ses propres émigrants, les Scots, qui donnèrent leur nom à l'Ecosse ou Scotland et plus tard servit de chemin à l'émigration récurrente des colons et des industriels écossais. Enfin le Leinster et surtout le Meath, situés en face des côtes anglaises, devaient attirer vers leurs terres fertiles les laboureurs et les commerçants de la rive opposée. Tant que l'invasion des idées venues de la terre orientale se lit d'une manière pacifique, cette large plaine, où l'on accède par la baie de Dublin et qui s'avance comme un parvis à l'entrée d'un temple, devait être pour le reste de l'île comme un foyer de rayonnement intellectuel : dans les siècles suivants, lorsque les Anglais s'y furent solidement établis, ce fut aussi un centre de conquête d'où les envahisseurs s'avancèrent graduellement vers les massifs du pourtour insulaire, réduisant ou exterminant les tribus, qui manquaient de la cohésion nécessaire à une résistance victorieuse. Cette grande diversité des éléments géographiques de l'Irlande explique aussi la différence et le contraste des civilisations locales : dans la même île se maintenaient des survivances de la barbarie la plus atroce, tandis qu'ailleurs la nation s'était élevée à de hautes conceptions morales bien supérieures à celles qui régissent aujourd'hui presque toute l'humanité. Comme exemple des violences primitives, on peut citer un personnage des légendes, Conaoll le « Triomphateur », fils d'Amorgan à la « Chevelure de feu » : jamais ce roi ne laissait passer un jour, jamais une nuit sans tuer un homme du Connaught et jamais ne s'endormit sans avoir une tête coupée sur son genou. Une coutume qui persista très longtemps exigeait que tout guerrier fût enterré verticalement, face à l'ennemi. Jusqu'à la fin du septième siècle, les femmes de la contrée devaient le service militaire au roi et combattaient avec des faucilles[1045]. Même après cette date, l'esclavage persista longtemps, et avant le dixième siècle, époque à laquelle les chefs Scandinaves frappèrent en Irlande les premières pièces de monnaie, le *Senchus Môr* ou recueil du droit irlandais, indiquait la *cumhal*, c'est-à-dire la femme esclave, comme signe représentatif de la valeur : son prix était censé égal à celui de trois bêtes à cornes.
D'autre part, aucun peuple d'Europe n'avait une idée aussi noble de la justice que le peuple irlandais. N'ayant jamais été conquis, n'ayant jamais subi l'oppression de la part des Césars, ces terribles destructeurs, Erin ne connut pas ce formidable « droit romain » qui dure encore et résiste à tant d'assauts depuis deux mille années. C'est aux Anglais, à leurs invasions successives et à leur domination définitive que fut réservé le triste privilège de supprimer les anciennes coutumes irlandaises. En réalité, il n'y avait point de lois dans le droit de la vieille Irlande, et ses juges n'étaient point des magistrats dans le sens romain et moderne du mot : le terme *brithem*, anglicisé en *brehon*, avait le sens d' « arbitre ». Les dépositaires du droit, élevés en des écoles spéciales où ils apprenaient à connaître les traditions, les coutumes, les proverbes, les poèmes, prononçaient sur le cas litigieux, mais en se gardant bien de légiférer : le peuple ne leur en eût point donné licence. Tout individu qui comparaissait devant eux était traité en égal, il soumettait son cas et ses raisons, puis les arbitres se bornaient à exprimer leur opinion motivée sur les actes accomplis.
Mais si la sentence arbitrale ne disposait d'aucune force de contrainte à l'égard de l'individu, elle n'en recevait pas moins de l'opinion publique une puissance absolue. En admettant que la personne reconnue coupable par les arbitres refusât d'accepter la décision et déclarât ne rien devoir à son adversaire, les brehon proclamaient à leur tour que « ni dieu ni homme ne devaient rien » à celui qui méprisait leur sentence. Il cessait d'appartenir à leur société ; aucun débiteur n'était tenu de lui payer sa dette ; aucun mortel n'était son frère en humanité et n'avait à lui donner en cas de détresse un morceau de pain ou un verre d'eau. Tous étaient censés l'ignorer comme si déjà il était sorti de la vie. Aussi préférait-il presque toujours s'en remettre à la décision des arbitres, et se conformer à la sentence, qui était en général de livrer au plaignant un certain nombre de bestiaux, de meubles, d'instruments, ou bien, quand il appartenait à la classe des *nemed* ou « sacrés » — rois, nobles, prêtres, savants, maîtres, ouvriers —, il se soumettait au jeûne pendant une période plus ou moins longue. Tellement ancrée était cette jurisprudence d'origine antique dans la conscience du peuple irlandais que le droit britannique ne put se substituer à celui des brehon qu'à la fin du dix-septième siècle. Et l'on vit les derniers arbitres, suivis des adversaires en litige et de la foule des amis et curieux, gravir les pentes d'une colline pour aller prononcer leur verdict en pleine lumière, découpant fièrement le profil de leur visage sur la clarté du ciel[1046].
Pendant leur longue période d'influence, les brehon irlandais auraient été des juristes bien exceptionnels, s'il est vrai, comme on l'a raconté, qu'ils eussent toujours insisté auprès du peuple pour qu'il cherchât à se passer, autant que possible, de leur concours, et que les intéressés s'entendissent directement entre eux en respectant la parole donnée, que l'on appelait le « contrat des lèvres ». Quoi qu'il en soit, il est certain, au grand honneur de la nation, que les engagements verbaux furent longtemps considérés par elle comme ayant une valeur de beaucoup supérieure à celle des engagements écrits, les signatures impliquant déjà un doute relativement à l'honneur des contractants. « Il y a trois périodes où le monde meurt, celle où se perd la bonté, celle de la peste et de la guerre, celle de la dissolution des contrats verbaux ». Ce parfait respect de la parole indiquait chez les Irlandais civilisés un haut souci de leur dignité propre, et divers traits de leur vie sociale témoignent en effet de la remarquable initiative laissée à l'individu dans ses rapports avec ses semblables. Ainsi les formes du mariage variaient suivant le désir des conjoints : on pouvait le faire à l'essai, pour un an ou plus longtemps, afin de s'éprouver l'un l'autre et sauvegarder les intérêts réciproques en cas de désaccord. La famille même n'était pas considérée comme un cadre fermé : le jeune homme devenait le « fils » de son professeur et celui-ci prenait le titre de « père nourricier », l'un et l'autre se devant entr'aide jusqu'à la mort[1047].
A l'époque où parut le monument législatif de Senchus Môr, c'est-à-dire vers le milieu du cinquième siècle, la société irlandaise continuait à vivre de la vie du clan, mais elle admettait déjà la distinction des classes, fondée, non sur la noblesse du sang ou sur la profession des armes, mais d'une part sur la richesse, de l'autre sur le savoir. La caste des *filé* ou lettrés se divisait elle-même en dix classes, principalement d'après le nombre des légendes, des récits traditionnels que connaissait le savant. La haute noblesse, celle des *ollam*, retenait dans sa mémoire au moins 350 récits, tandis que la moindre classe privilégiée n'en maîtrisait que sept, tout en possédant aussi les arts de la grammaire et de la musique, les formules de la chimie et du droit. Les filé d'Irlande ressemblaient donc aux anciens druides des Gaules[1048], si ce n'est qu'ils n'avaient plus à enseigner de doctrines religieuses ; il leur restait le pouvoir de rendre des jugements et, quoi qu'on en dise, ils durent souvent en abuser. C'est ainsi que, lors d'un fameux procès dit le « Dialogue des deux docteurs », les filé formulèrent des décisions incompréhensibles à force de pompe et d'emphase. Les mandataires du peuple durent se plaindre auprès du roi Conchebar : « Ces gens-là, dirent-ils, s'arrogent le monopole de la justice et de la science, mais nous n'avons pas compris un mot de ce qu'ils ont dit. » Il fut décidé que les filé pourraient continuer de formuler leur « considérant », mais que le peuple entier prendrait part à la décision finale[1049].
La littérature d'Erin était relativement fort riche à cette époque. Le grand respect que, malgré tout, on avait pour la science et pour tous les « porteurs de torches », soit qu'ils représentassent le savoir ancien, soit qu'ils fussent déjà les annonciateurs d'une religion nouvelle, comme les moines irlandais apportant aux montagnards des Alpes les premières notions du christianisme» ce respect fut l'un des grands agents de la transformation graduelle des idées et des mœurs pendant le moyen âge ; grâce a la liberté d'aller et de venir que leur assurait la vénération de tous, ces missionnaires étaient reçus partout avec honneur et servaient ainsi d'ambassadeurs entre les peuples, fussent même ceux-ci en guerre les uns avec les autres. Les messagers de paix qui, sous divers noms, parcouraient l'Europe, jouant de leurs instruments, récitant leurs vers ou prêchant leurs idées ou leurs croyances, rapprochaient quand même les hommes, malgré les violences et les haines de guerres incessantes. Lors de l'effondrement de l'empire carolingien, et chaque fois qu'une nouvelle migration entraînait les Normands au pillage et à la conquête des régions côtières de l'Europe, les relations de peuple à peuple ne furent pourtant pas complètement supprimées, grâce aux chanteurs poètes ou missionnaires, hommes de paix devant lesquels toutes les routes restaient ouvertes.
La pression du monde germanique sur le monde latin ayant été arrêtée et même repoussée vers l'est par le Germain Charlemagne, les mouvements de migration furent détournés de leurs voies antérieures. Les Saxons vaincus s'étaient rejetés au nord sur les Scandinaves du littoral baltique, à l'est sur les Slaves et les Finnois. Ceux-ci n'avaient point d'issue pour continuer leur marche vers l'Occident, mais les Scandinaves voyant la mer libre devant eux devaient l'utiliser avec d'autant plus de zèle pour la piraterie et les conquêtes qu'ils étaient plus comprimés sur leurs frontières du sud. La poussée qui s'était produite à la grande époque de la migration des barbares, et qui avait peuplé de Jutes, de Frisons, de Saxons et d'Angles les côtes bataves et britanniques, même celles de la Gaule septentrionale ou occidentale, allait reprendre avec une force nouvelle. Les Danois et les Norvégiens, souvent confondus dans l'histoire sous le nom de Nordmænd, Northmen ou Normands, « hommes du Nord », poursuivent furieusement leurs courses de pillage : c'est l'âge des Vikingr on Viking, « gens des Estuaires » qui parcourent les mers pour débarquer à l'improviste dans les îles et sur les côtes, tuer les guerriers, ravir les femmes et s'emparer du butin.
Marins plus que terriens, ces Viking considéraient comme leur patrie commune toute la région septentrionale de l'Europe que les eaux marines divisent en îles, baignent en péninsules, pénètrent en golfes et en détroits. Bien que rattaché au continent, le Danemark appartenait pour eux au même ensemble de contrées que les autres terres marines du Nord, et c'est très justement, au double point de vue de la géographie et de l'ethnologie, que le terme de Scandinavie embrasse à la fois la grande péninsule du nord et la moindre péninsule du midi. Une légende des Edda nous dit comment un roi de Suède, Gylfi, récompensa la déesse Gafion de ce qu'elle l'avait ému par un beau chant en lui faisant cadeau de l'île de Seeland, qu'un attelage de quatre bœufs avait séparée de la terre voisine par un profond coup de charrue[1050].
D'ailleurs, les Danois, libres du côté de la mer, avaient pris soin de se murer du côté de la terre. Un étranglement très favorable de la péninsule permettait ces travaux de défense. Du côté de l'est, sur le versant de la Baltique, une série de détroits et de petits lacs constituant un véritable fjord, la Schlei, se projette jusqu'à une quarantaine de kilomètres dans l'intérieur, avec une profondeur suffisante pour donner accès à des embarcations d'un fort tonnage. Du côté de l'ouest, des estuaires profonds, des marais, des vasières rendaient le territoire absolument infranchissable à d'autres qu'aux indigènes, êtres amphibies, habiles à se mouvoir dans les bayous et à glisser sur les vases. Entre les deux domaines du fjord et des fondrières, il ne restait qu'un isthme d'une quinzaine de kilomètres, utilisé depuis les temps immémoriaux par les bateliers qui portaient leurs marchandises ou même leurs légers esquifs du fjord de la Schlei à la rivière paresseuse appelée aujourd'hui la Treene, sinuant entre les terres inondées. C'est à travers ce pédoncule de la presqu'île danoise que le roi Golrik établit, en 808, ou peut-être répara ses ouvrages de défense, il creusa d'abord un fossé, le Kograben — le « Fossé des Vaches » —, qui pouvait servir en même temps de canal pour la navigation, et en arrière, il éleva un solide rempart qui est le Danetrerk — l' « ouvrage des Danois » — proprement dit. Vers l'extrémité orientale de ce mur s'ouvrait une porte unique, Wiglesdor, qui servait au va-et-vient des marchands et des pasteurs de bétail en temps de paix, mais qui se fermait en temps de guerre : l'empereur Othon II et d'autres souverains germaniques durent s'arrêter devant cet obstacle et même, en 1864, les Prussiens, avec leurs formidables engins de guerre, eurent à le forcer. Non loin de la porte, et près de la ville moderne de Sleswig ou Schleswig, s'élevait au moyen âge la ville de Haithabu (Hedeby), dont les archéologues ont retrouvé de précieux débris, racontant la civilisation de l'époque : des monnaies et divers objets témoignent de l'importance du Trafic de Hedeby, dont les tentacules se prolongeaient jusqu'en Orient. Avec son canal transpéninsulaire, Hedeby était, à l'époque de la Hanse, ce que sa voisine Kiel est devenue de nos jours[1051].
Le milieu âpre et sauvage dans lequel vivaient les riverains des mers Scandinaves les préparait à cette existence de dangers et d'efforts, qui, sous la pression des nécessités économiques, devait dégénérer en une carrière de rapines et de meurtres. Souvent le ciel du Nord est brumeux et gris, parfois aussi noir de tempêtes ; la mer est dure et violente ; des bancs de sable, des écueils, des îlots la brisent de tous les côtés en flots d'écume, et la rencontre des marées y fait tournoyer les eaux en de périlleux remous.
Se dressant autour de la mer, les promontoires de granit s'élèvent jusqu'à la région des nuages qui se déchirent à leurs saillies, et de noires fissures les coupent de précipices où plongent les cascades ; des bras de mer, barrés à l'entrée d'îles et de récifs, pénètrent au loin dans l'intérieur des terres et se ramifient bizarrement dans toutes les vallées latérales entre les roches polies par les anciens glaciers ; sur les escarpements et les plateaux, de sombres vallées de conifères contrastent avec les coulées ou les nappes de neige. Partout la nature se montre grandiose et formidable, sans autres tableaux riants que ceux des villages, entourés d'un cercle de prairies, qui se blottissent dans les courbes du littoral.
Les clans de Normands ou Norvégiens qui avaient trouvé dans les vallées de prolongement des fjords assez de terrains fertiles pour leur alimentation et qui possédaient en outre dans les eaux voisines de très abondants viviers de pêche étaient dans les meilleures conditions pour constituer de petites républiques fédératives ayant toutes pour domaine naturel le cirque de montagnes dont leur havre principal était le centre. Isolées les unes des autres par des rochers, des forêts et des neiges, la plupart de ces communautés purent garder longtemps leur autonomie, et la valeur morale des individus en initiative et en courage s'en accrut d'autant. Ainsi le district de Trondhjem, moins hérissé d'âpres montagnes que les autres régions du littoral, au sud-ouest et au nord-est, s'était naturellement divisé en huit *fylke* ou petites confédérations républicaines, correspondant à autant de vallées. Les habitants du pays, désignés sous le nom de Traender, étaient assez nombreux pour former un groupe de population puissant, mais aucun des villages n'eût accepté la domination de l'une des autres communautés : toute décision relative aux intérêts de tous était librement discutée dans les fylke par les citoyens, laboureurs et pêcheurs. Mais directement au sud de Trondhjem, de l'autre côté des cols relativement peu élevés (670 mètres) s'ouvrent les larges vallées lacustres et fluviales qui s'inclinent vers le fjord de Kristiania et les campagnes de la Suède : dans ces contrées méridionales de la Norvège, soumises de tout temps aux influences germaniques d'outre-mer, — nous l'avons encore vu au début du vingtième siècle, — le pouvoir royal s'était déjà fortement constitué à l'époque de Charlemagne et menaçait également les petits chefs ou jarls ainsi que les communes républicaines. On raconte que, d'après la loi dite de Försten — l'une des confédérations des Traender —, les hommes libres ou *buendi* avaient pour devoir strict de tuer tout prince ou tout roi qui se serait emparé de leur bien ou aurait violé la paix de leur maison. Une légende, celle du chien-roi, témoigne des sentiments dans lesquels on tenait la royauté. Les gens de Trondhjem, vaincus eurent à choisir pour souverain entre un chien ou le ministre du vainqueur : ils préférèrent le chien dans l'espoir qu'il mourrait plus tôt. En effet, pendant la nuit, le palais du chien-roi ayant été attaqué par les fauves, le malheureux animal fut mis en lambeaux[1052] !
Le souvenir légendaire des pillages et des massacres commis par les anciens Normands sur le littoral de l'Europe antérieure porta les annalistes et les historiens à ne voir dans ces hommes du Nord que des barbares sans culture, tandis qu'à maints égards c'étaient des civilisés, supérieurs même à ceux dont ils venaient prendre les villes et les richesses. Leur armement, boucliers, ceinturons, glaives, était plus élégant, leurs armes plus fièrement ciselées et damasquinées. Leurs vêtements étaient plus riches, parce qu'ils étaient plus industrieux, plus habiles à tisser et à broder les étoffes. Leurs navires étaient plus beaux, mieux gréés, plus solidement construits : tel de leurs vaisseaux portait des rameurs et des combattants par centaines. Leur commerce était fort actif, notamment avec les régions orientales, qu'ils ne pouvaient atteindre que par le mouvement des échanges et non par des incursions armées : on a découvert en plusieurs îles de la Baltique et jusqu'en Norvège des amas de monnaies bysantines, sassanides et abbassides, ainsi que des objets précieux d'origine grecque et asiatique, fibules, agrafes, anneaux et colliers et autres bijoux : commerce et piraterie s'associaient volontiers chez les Normands, comme jadis chez les Phéniciens et les Grecs, et comme de nos jours chez les Malais. C'est incontestablement en Orient et dans le monde méditerranéen qu'il faut chercher les commencements de l'art scandinave, qui se développa peu à peu de manière originale[1053]. L'écriture elle-même, ces caractères au moyen desquels furent reproduites les Saga, n'apparaissent d'abord que sous la forme d'incorrectes et barbares reproductions des lettres romaines ; mais ces traits grossiers se transformèrent graduellement en « runes » ayant une physionomie caractéristique.
Chez ces peuples fiers, les hommes avaient des pratiques noblement chevaleresques : entre hommes du Nord, la lutte devait être égale, de buendi à buendi, de bateau à bateau. Les chefs se lancent fréquemment un défi personnel et vident eux-mêmes leurs querelles, d'ordinaire dans un îlot, sous les yeux des deux bandes, qui, postées chacune sur l'une des rives, assistent à la lutte de leurs champions. Parfois, à la place des chefs, les guerriers ennemis désignaient de part et d'autre celui d'entre eux qui, en combat singulier, devait décider de la victoire. En toute rencontre, le vaillant, épris de sa propre gloire, aimait à se signaler par des exploits, et mourir noblement était une joie pour lui, surtout quand il avait à venger un frère d'armes, plus qu'un frère de sang, celui auquel il était lié par des serments d'amitié. Mourir de maladie, de vieillesse était tenu pour une bonté, une malédiction des dieu. Le roi Hakon, menacé de finir ainsi, par la vile mort des pacifiques, se fait porter à bord de son navire de guerre, puis, le vent soufflant de la côte, met lui-même le feu à un bucher enduit de goudron et se couche royalement dans le rouge incendie qui s'enfuit sur la grande mer.
L'esclavage, amené par la guerre, se glissa quand même parmi ces hommes libres ; les étrangers pris dans les batailles restaient captifs. Mais le servage proprement dit ne s'introduisît point parmi les buendi du nord : chaque famille avait sa terre qu'elle cultivait de ses mains. À cet égard le contraste était complet entre les confédérations des Traender et la monarchie du Danemark où, sous l'influence des mœurs allemandes, les cultivateurs, graduellement attachés à la glèbe, avaient fini par être un objet de trafic comme les animaux. Les régions côtières du golfe de Kristiania furent naturellement la contrée de transition entre le pays de Trondhjem et le Danemark ; tout ce qui venait du midi pénétra par cette voie, la monarchie, le servage et le christianisme. Les connaissances industrielles apportées par ce chemin trouvèrent aussi des artisans très empressés parmi les hommes du Nord.
L'un d'eux, que les chroniques désignent sous le nom d'Ottar, fut même le héros d'un grand voyage, sans exemple par son désintéressement pendant cette cruelle période du moyen âge. Ce vaillant s'était demandé ce qu'il y avait dans les parages du nord, par delà les îles et les écueils dont lui avaient parlé les pêcheurs. « Il ne savait pas, et il voulait le savoir » : telle était l'expression naïve de son désir. Ottar partit en 870, naviguant toujours en vue des côtes ; diverses fois il entra en relations avec les indigènes, pêcheurs ou chasseurs, et reconnut qu'ils appartenaient à une race différente de la sienne : c'étaient des Lapons, comme de nos jours. Après avoir dépassé de trois journées l'extrême limite atteinte précédemment par les harponneurs de baleines, il constata que le rivage fuyait du côté de l'est et, cinglant autour du promontoire le plus avancé de la péninsule Scandinave, il suivit pendant quatre jours la côte dite aujourd'hui de la Mourmanie[1054], puis entra dans une mer qui lui permit d'arriver après cinq jours de navigation à l'embouchure d'un fleuve : c'était la Dvina, qui se déverse dans la mer Blanche. Il n'osa pas débarquer sur la rive parce qu'il eut peur des Biarmiens ou Permiens, de race finnoise, qui s'y pressaient en grand nombre et qui auraient pu le tuer ou le réduire en esclavage. Il reprit le chemin de la Scandinavie occidentale, ayant ainsi constaté, ce que l'on ignorait avant lui, que le pays normand n'était point une terre isolée dans les mers du Nord. Vers la même époque un autre Normand, Wulfstan, avait exploré en géographe toutes les îles méridionales de la Baltique jusqu'aux parages de l'Ehstonie, « riche en miel et en poissons »[1055]. Près de sept siècles s'écoulèrent avant que d'autres navigateurs suivissent Ottar autour du cap Nord et dans la mer Blanche : c'est en 1553 seulement que l'Anglais Chancellor visita le rivage de ces mers septentrionales de la Russie[1056].
Les plus nombreux voyages des Normands eurent surtout pour mobile, non l'amour naïf de la science, mais la passion du pillage et des conquêtes.
C'est vers le milieu du huitième siècle, à l'époque même où se consolidait la puissance des rois d'Austrasie, fondateurs de la dynastie carolingienne, que commença l'âge des Viking, ces redoutables pirates qui semblaient faire corps avec leurs rapides bateaux de guerre, à la proue redressée en gueule de dragon. Les nécessités économiques de l'existence avaient été pour une part dans cet exode armé des Normands vers toutes les côtes de l'Europe occidentale. Non seulement le refoulement des Saxons par les Francs, et par contre-coup celui des Danois par les Saxons, des Normands par les Danois, avait repoussé vers la mer les populations de l'intérieur, l'accroissement des habitants, dans cette terre salubre où les maladies sont rares, avait rendu aussi l'émigration nécessaire : ne pouvant être pacifique en ces temps de méfiance universelle, elle devait prendre un caractère guerrier. Généralement les familles se scindaient : tandis que les aînés gardaient la terre patrimoniale, les cadets prenaient le chemin de la mer qui les dirigeait vers de nouvelles terres, plus riches que celles des aïeux. Les exilés volontaires juraient sur leur épée, par laquelle ils espéraient acquérir la fortune de l'étranger ; ils juraient aussi par leur « dragon » qui, chaque année, les portait vers un lieu de pillage nouveau. Cette embarcation était sainte, car on l'avait baptisée de sang en plaçant des prisonniers de guerre parmi les rouleaux qui servaient au lancement[1057]. La bannière de Harold le Cruel portait un nom significatif, « Landöde », ou « Dévastatrice des Contrées ».
Aux premières époques du pillage, chaque *jarl* scandinave, s'occupant à part de son œuvre de mort, avait son pennon particulier : la nation conquérante ne prit un drapeau commun qu'après la régularisation des expéditions annuelles, lorsque les divers « chefs de promontoires » réunirent leurs bandes respectives en de véritables armées d'invasion, d'ailleurs conscientes de la religion et de la civilisation différentes qu'elles représentaient contre le monde latin. Alors les Normands combattaient « pour Odin et pour Thor contre le Christ blanc » : ils s'étaient faits les champions des sombres divinités du Nord. La haine religieuse était le mobile qui poussait les envahisseurs normands à s'acharner contre les monastères et les églises, à briser et à brûler les reliques, à massacrer les moines et les prêtres. Mais déjà, dans la rivalité furieuse qui se produisait entre les cultes, se manifestait l'influence chrétienne. En réalité, il y avait analogie complète entre les personnages symboliques des races en lutte. C'était le vieillard Scandinave, Odin ou Wotan, au manteau gris comme le brouillard des mers, avec ses deux corbeaux noirs croassant des prophéties sur ses épaules, et Dieu le Père, également fleuri d'années, la tête entourée d'un nimbe d'or, près duquel vole une colombe. De même le dieu Thor, qui brandit le tonnerre, répond directement à Dieu le fils, le juge souverain qui pèsera dans la balance les actions des vivants et des morts. Dans le conflit des deux religions, les divinités Scandinaves, quoique appartenant à des vainqueurs, durent changer graduellement de physionomie pour ressembler de plus en plus aux dieux chrétiens ; d'ailleurs, les Normands ne savaient-ils pas d'avance, et par le texte même des anciennes prophéties, que leurs dieux devaient mourir un jour ? De nouvelles figures se montraient aux adorateurs : c'étaient les héritiers attendus[1058]. Mais comme toujours, la conversion officielle du peuple n'eut qu'une bien lente prise sur l'âme héréditaire. Pillards étaient les Normands païens ; pillards restèrent longtemps leurs descendants convertis. Une saga du douzième siècle raconte comment le roi Sigurdr s'en alla rendre visite à Baudouin, roi de Jérusalem. Longeant les côtes, à la tête d'une grande flotte, il disait à ses hommes : « Quand vous rencontrerez une barque, commencez par la piller ; si l'équipage est chrétien, nous lui rendrons la moitié de ce que nous lui aurons pris, car il faut bien aider ses frères ; si les hommes sont païens, nous remercierons Dieu. »
L'exigence des convertisseurs chrétiens relativement à la division du temps en périodes de sept jours aurait été l'une des causes qui retardèrent le plus l'établissement du christianisme chez les populations du haut Nord. Ces gens simples ne comprenaient pas pourquoi on voulait leur imposer un groupement des jours contraire à leur coutume, sous prétexte que Dieu s'était repris à six fois pour faire le monde et s'était reposé le septième. Ce mode de régler le temps était devenu général dans l'empire romain à la fin du deuxième siècle, et les Germains l'avaient adopté, très probablement deux ou trois cents ans après[1059]. Mais les hommes du Nord, accoutumés à suivre le cours des saisons, à travailler pendant les longues journées d'été, à rapprocher les fêtes pendant les nuits hivernales, se refusaient à ces interruptions régulières de la vie normale de sept jours en sept jours, hiver comme été. D'autre part, les maîtres ne voulaient pas nourrir leurs esclaves aux jours de repos, et de leur côté, les esclaves se refusaient à observer les jours de jeune[1060].
C'est vers les îles et les côtes occidentales de l'Europe que se porta l'effort des pirates normands. Dès l'année 795, ils s'étaient emparés de l'île Ralhlin, à l'angle nord-oriental de l'Irlande, et, de ce point d'appui, ils commandaient les fjords de l'Ecosse et de la mer dite actuellement de Saint-Georges. Bientôt ils occupèrent les Hébrides, puis, dès le commencement du neuvième siècle, ils attaquent l'île sainte de Iona, d'où tant de missionnaires étaient partis vers les terres voisines. Ils s'installent comme en un centre de conquête dans la longue péninsule de Catnibh, dite aujourd'hui de Caithness, ainsi que dans l'île de Man, qui leur appartint longtemps et doit même à cette ancienne domination de constituer encore officiellement un royaume distinct de l'empire Britannique. Une sorte de division du travail s'était produite dans l'œuvre de conquête. Tandis que les Norvégiens s'étaient attribué la colonisation des îles du Nord, Shetland et Orcades, et du pays voisin, dans la Haute Écosse, dit encore en souvenir d'eux Sutherland (Sudrland) ou « Terre du Sud », ce furent les Danois qui s'établirent sur les côtes d'Angleterre, où ils semblent avoir agi plus en civilisateurs qu'en conquérants. Canut (Knut), qui régna simultanément sur la terre des Scandinaves et sur celle des Bretons et des Angles, a laissé un renom de justice et de sagesse qui témoigne du moins en faveur de la civilisation dont il était le représentant.
Maîtres des mers britanniques, les Normands avaient aussi pénétré fort avant dans les estuaires et les fleuves de l'Europe continentale. Pendant trois quarts de siècle, de 820 à 891, ils avaient ravagé toute la région maritime des Pays-Bas, utilisant avec méthode les diverses bouches des trois fleuves, Rhin, Meuse, Escaut, pour visiter successivement les diverses contrées de l'intérieur et « mettre dans leurs dévastations tout le soin d'opérations commerciales bien conduites »[1061]. Ils en arrivent même à fonder près de Maestricht, à Elsloo[1062], en 881, une sorte de camp retranché d'où ils font maintes sorties vers les cités et les monastères du pourtour et dans lequel ils entassent leur butin. Rien ne peut leur résister que les forteresses, imprenables pour leurs armes de marins, mais ils rasent les villes, les villages, les couvents : c'est par le fait des Normands que nul vestige de la sculpture et de l'architecture carolingiennes ne s'est conservé jusqu'à nos jours.
Tel était le manque de cohésion du groupe politique appelé « France » que les Normands, dans leurs cent vingt bateaux, s'avancent jusqu'à Paris (845, 856, 861) dont ils pillent les faubourgs abandonnés, puis, après un intervalle, dû en partie aux mesures victorieuses de Robert le Fort, ancêtre des Capétiens, les Viking reviennent devant la cité (885) et, après l'avoir bloquée pendant une année et demie et en avoir obtenu rançon, poussent jusqu'en Bourgogne où ils ravagent la ville de Sens.
Ils remontaient aussi la Somme, la Vilaine, la Loire, la Garonne, l'Adour. Des points fixes, îles ou promontoires, leur servent de camps retranchés pour l'attaque ou la défense et de dépôts pour le butin : dans la Seine, c'est l'île d'Oîssel : dans la péninsule du Cotentin, dominant à la fois la Manche et le golfe des îles Jersiaires, c'est l'enclos du Hague-dike ; au bord de l'Océan, ce sont les îles de Noirmoutiers et de Ré. En 844, on les voit déjà bien loin de la mer, puisqu'ils entrent dans Périgueux par la porte dite depuis « porte Normande », preuve de la facilité avec laquelle les pirates s'organisaient en armées de piétons ou de cavaliers, car ils n'auraient certainement pu remonter l'Isle dans leurs bateaux de mer. Leur arrivée dans le royaume était si bien prévue que l'on prélevait régulièrement un « impôt des Normands » sur les populations. Parmi les villes du continent qui sont envahies, on cite Aix-la-Chapelle, Cologne, Trêves, Metz, Mayence, Worms, Nantes, Le Mans, Bordeaux, Toulouse, Melun, Meaux, Sens et même Clermont. On croit aussi qu'ils poussèrent jusqu'en Suisse, dans la vallée de Hasli, et ce seraient eux qui auraient porté aux indigènes la légende de Guillaume Tell, naguère si fièrement revendiquée par les républicains de l'Helvétie. Enfin une troupe de Normands eut, en 859, l'audace, presque inconcevable pour l'époque, de contourner l'Europe afin d'entrer dans la Méditerranée et s'établir en un camp de la Camargue, aller ravager les cotes de l'Italie, même piller la cité de Pise et d'autres villes[1063] ; mais les navigateurs du Nord s'accoutumèrent vite aux voyages vers les terres méridionales et se rencontraient sur ces rivages avec d'autres pirates, les Sarrasins, qui en 838 avaient dévasté Marseille et en 869 faisaient l'évêque d'Arles prisonnier, tandis qu'entre temps les Normands remontaient le Rhône jusqu'à Valence[1064].
A la fin du neuvième siècle, l'Allemagne du moins réussit à s'affranchir de nouveaux pillages par la victoire que l'empereur Arnulf de Carinthie remporta près de Louvain, aux bords de la Dyle (891), sur les Normands qui y étaient établis depuis six ans ; d'ailleurs, les invasions n'avaient guère de raison d'être à cette époque, puisque le pays, dévasté, n'avait plus de valeur pour les pirates. Mais sur les autres parties du littoral européen la pression ne fit que s'accroître. Tandis que des Normands disputaient l'Angleterre aux Saxons et aux Danois, d'autres Viking Scandinaves s'aventuraient dans la Méditerranée par le détroit de Gibraltar et capturaient des esclaves, enlevaient du butin dans les Baléares, sur les côtes africaines, en Italie, en Grèce, même en Asie Mineure. Dès l'an 896, un banni normand, Rou (Rolf, Rollo, Rollon), s'établissait solidement sur la terre ferme de France et commençait une campagne méthodique de conquête. Tandis qu'une armée Scandinave s'avançait du nord au sud dans le bassin de la Seine, une autre remontait de l'ouest à l'est dans le bassin de la Loire, et de grandes batailles se livraient dans les campagnes intermédiaires. Partout les seigneurs changeaient de maîtres, et finalement, en 912, le roi de France, Charles dit « le Simple », dans le sens de « pauvre d'esprit », dut aussi abandonner toute prétention sur les terres disputées et donner en fief à l'envahisseur Rou tout le beau territoire qui depuis a porté le nom de « Normandie ».
Trop peu nombreuse était l'armée d'invasion pour qu'elle pût se substituer à la population indigène : elle se francisa donc, comme les Francs Neustriens s'étaient jadis gallicisés. Les Normands oublièrent leur parler Scandinave, dont il ne reste aujourd'hui qu'une faible proportion de mots et quelques noms géographiques ; ils abandonnèrent aussi leur religion sans trop de répugnance, car un changement de pays et d'existence s'accommode volontiers d'un changement de dieu ; mais la passion des aventures et des batailles que les dangers de la mer et les hurlements des tempêtes avaient donnée à leurs ancêtres se maintint longtemps dans les âmes des Normands français : l'influence de l'ancien milieu continua d'agir dans le nouveau, et ce fut la vieille impulsion des Viking qui poussa Guillaume le Conquérant à la conquête de l'Angleterre et plus tard les Tancrède à l'occupation de l'Italie, de même que les marchands de Dieppe et d'autres lieux normands à l'exploration des Canaries et de l'Afrique. Jusqu'au treizième siècle, le titre de « chef des pirates » fut considère comme un titre d'honneur en Normandie et en Angleterre : le vieux sang des Viking coulait encore dans les veines de leurs marins.
A l'orient de l'Europe, un travail analogue de poussée ethnique entraînait les Scandinaves, Normands et autres à l'invasion des terres circumbaltiques. Les Varègues ou Varinger avaient soumis à leur domination les Finnois, les Ehstes et les Slaves du littoral et se tenaient prêts à profiter de toutes les occasions favorables d'accroître le nombre de leurs sujets. Des *rosslagen* ou communautés d'industriels et marchands d'outre-Baltique s'établirent en maints endroits des plaines sarmates, vers le confluent des routes naturelles, et servirent de centre à la domination politique. Les désunions des Slaves fournirent la circonstance propice et, en 862, les trois frères Rods ou « Russes », Rurik, Sineus et Truvor, entrèrent en vainqueurs dans le pays des grandes plaines orientales, qui se dit aujourd'hui la « sainte » Russie, comme si ce nom même ne rappelait pas l'humiliation de la conquête : d'après les étymologistes, le mot « Russe » serait dérivé du terme finnois Rodsen, ayant le sens de « Rameurs ». La Suède est encore pour les Finnois le pays des Russes ou des Rameurs, *Ruotse Moa*, tandis que la Russie a gardé pour eux son ancienne appellation *Wenne-Moa*, le pays des Wendes.
L'empire des trois frères, réuni plus tard sous la domination du seul Rurik, ne comprenait d'abord que la partie de la Russie actuelle qui s'étend au sud et au sud-est du golfe de Finlande, vers la haute Volga, avec la cité de Novgorod pour centre : mais les aventuriers varègues, constamment renforcés par de nouvelles recrues, ne pouvaient pas se contenter de commander pacifiquement les territoires conquis. Le midi les attirait. Au commencement du dixième siècle, la capitale de l'empire est déplacée. Kiyev est devenue la résidence du fils de Rurik et les conquêtes se continuent vers le sud.
Avant le milieu du siècle, les Normands sont devant Constantinople que, d'ailleurs, ils ne peuvent prendre, mais ils reviennent à l'assaut et force est à l'empereur Romanos d'acheter la paix par des présents et des promesses. Déjà christianisés, les Normands de Russie perdent leur force agressive contre les chrétiens d'Orient, et ce sont eux au contraire qui subissent l'influence bysantine et qui modèlent graduellement leurs idées et leurs mœurs sur l'exemple qui leur vient de la Rome orientale. Mais le curieux phénomène d'un circuit complet d'invasions autour du continent d'Europe n'en est pas moins accompli : les Normands « Varangiens », partis de la Norvège par le détour de l'Europe occidentale, se rencontraient dans les îles de la Méditerranée avec d'autres Normands « Varègues », qui avaient parcouru les chemins de la Slavie entre la Suède et Bysance : de la Scandinavie à la Sicile, le cercle s'était refermé.
En dehors de l'Europe proprement dite, les Normands devaient être aussi les héros d'une œuvre capitale dans l'histoire de l'humanité, le peuplement de l'Islande et une première découverte du Nouveau Monde. Et du moins le premier de ces événements se fit sans bataille, sans meurtre ni pillage. La partie de la population norvégienne qui accomplit l'exode constituait d'ailleurs un élément social de beaucoup supérieur à celui des conquérants viking. Ce fut l'amour de la liberté, et non la passion du butin, qui détermina l'émigration des confédérés de Trondhjem.
À cette époque, vers la fin du neuvième siècle, le roi Harald « aux beaux cheveux » avait réussi à constituer l'empire norvégien à son profit : maître des passages qui font communiquer les fjords du sud avec ceux du nord, il avait pu donner l'unité géographique à ses États, et les hommes libres qui ne pouvaient s'accommoder de l'obéissance n'avaient plus qu'à s'expatrier. Or, un aventureux voyageur, Nad-Odd, avait déjà porté dans le pays des nouvelles de la « Terre des neiges », appelée plus tard « Terre des glaces », l'Islande, où, disait-il, tout homme pourrait vivre fier et libre : « Il n'y avait ni rois, ni tyrans ! » Cependant quelques immigrants y avaient déjà trouvé place. Dès 796, les *papæ* ou anachorètes celtes, d'Iona et d'Irlande, dont les cellules ont été reconnues dans toutes les îles situées au nord de la Grande-Bretagne, occupaient les terres dites Vestmanneyjar, qui parsèment la mer au sud-ouest de la côte islandaise : leur nom même signifie « Iles des Hommes de l'Ouest », c'est-à-dire « îles des Irlandais ». Ces moines avaient également débarqué dans la grande terre d'Islande : les objets laissés par eux, il y a onze siècles, cloches, livres religieux, crosses abbatiales en témoignent[1065]. Quelques Celtes d'Ecosse avaient aussi pénétré dans l'île vers l'année 825. Des noms locaux d'origine irlandaise rappellent l'arrivée des anciens colons des îles Britanniques, et c'est à l'influence persistante de leur race que l'on attribue le type brun dont il existe de nombreux représentants en Islande[1066].
Trois quarts de siècle après l'apparition des premiers hommes sur les côtes de l'Islande, les fugitifs norvégiens se montrèrent à leur tour. Un premier colon. Ingolf, avait déjà débarqué en 870, mais le grand exode se fit seulement quatre ans plus tard[1067]. Alors des milliers d'immigrants se présentèrent à intervalles de temps très rapprochés sur la côte sud-occidentale de l'île, et il fallut s'arranger de manière à donner sa part de terre à chacune des familles nouvellement arrivées. Tout colon put acquérir en domaine libre l'espace de terre qu'il avait parcouru pendant le jour le long de la côte et qu'il avait limité par deux bûchers flambants élevés l'un à l'apparition, l'autre au coucher du soleil[1068]. Puis des subdivisions eurent lieu, de manière à fournir chaque paysan de champs pour ses cultures et de pâturages pour ses bestiaux. L'opinion publique islandaise consacra si bien le principe de la « terre aux paysans » qu'il s'est maintenu quand même jusqu'au dix-neuvième siècle à travers toutes les révolutions économiques.
En peu d'années le peuplement complet de toute la partie des côtes islandaises où peut vivre l'homme, même des districts tournés vers le pôle, était achevé[1069], et bientôt l'île eut un nombre d'habitants aussi considérable, peut-être même plus considérable que de nos jours. Sans doute, l'île est fort étendue, puisqu'elle occupe une superficie égalant à peu près un cinquième de la France ; même au point de vue du climat, elle possède certains avantages, car sa température moyenne — jusqu'à 5 degrés et davantage au-dessus du point de glace — est notablement plus élevée que ne le permettrait d'espérer sa haute latitude. Mais ce privilège, dû aux eaux tièdes apportées par les courants du sud sur les côtes occidentales et même partiellement sur les côtes septentrionales, peut être supprimé en certaines années par la prépondérance du courant froid polaire qui vient frapper les rivages de l'est et se continue sur le littoral du sud : il arrive parfois que l'île est défendue au sud par un cordon de banquises et que les ours blancs débarquent de leur véhicule de glace pour ravager les troupeaux. Suivant le balancement des eaux tièdes ou froides, l'hiver d'un même lieu peut présenter d'une année à l'autre des écarts d'une quinzaine de degrés. Les giboulées de tempêtes sont presque constantes pendant la saison du printemps, si douce et si charmante en tant d'autres contrées de l'Europe. Les forêts ne se composent pas d'arbres, mais de faibles arbrisseaux, et même manquent-ils complètement en de vastes districts. Jusqu'à l'époque moderne, où des explorateurs tenaces ont réussi, à force d'énergie et grâce aux ressources que fournit la science, à reconnaître tout l'intérieur du pays, nombre de territoires étaient inabordables à l'homme à cause de leurs neiges ou de leurs glaces, de leurs torrents aux alluvions mobiles et fuyant sous les pas ; parfois les volcans projettent au loin des nuages de cendres qui recouvrent les prairies et les cultures, affamant le bétail et les hommes. Et lors des disettes ou des famines, l'Islande, isolée dans l'immense étendue des mers, n'avait guère de nations amies pour lui fournir du pain. Les Islandais ont à prendre des soins exceptionnels de leurs enfants pour les mener à bien.
Et, malgré ces extrêmes difficultés que la nature oppose aux insulaires, ceux-ci réussirent à prendre tout d'abord, au point de vue intellectuel et moral, un des premiers rangs dans le monde, sinon le premier, eu égard à leur nombre relativement si faible. Protégés efficacement par l'étendue des mers pendant près de trois siècles et demi, les buendi d'Islande, plus heureux que ceux de Trondhjem. réussirent complètement à maintenir leur dignité d'hommes libres, sans roi, ni princes féodaux, ni hiérarchie, ni aucun établissement militaire. Les intérêts communs étaient discutés en plein air entre tous les habitants revêtus de leurs armures, symbole du droit absolu de défense personnelle appartenant à chaque individu. Le lieu de réunion, qui était aussi le marché annuel, et que l'on considère encore comme une sorte de capitale virtuelle de l'Islande, était la gorge volcanique d'Almannagja ou « Couloir de tous les hommes », formée par l'écoulement de laves liquides entre les parois d'une fracture au travers d'une nappe ignée, déjà consolidée. Sur un bloc énorme aux flancs disposés en gradins se tenait le « Liseur de la Loi », le Lögmadr, répétant à haute voix le texte des décisions promulguées par les assemblées précédentes : celles qu'il ne récitait point pendant trois années consécutives et dont on n'exigeait pas la proclamation étaient tenues pour abolies[1070]. Au pied de l'Almannagja, dans la plaine de Tingvellir, recouverte de laves fissurées et inondées, se trouvait le Tertre de la Loi. Sur une langue de lave, d'accès difficile, le juge et l'accusé se tenaient face à face, sous l'œil vigilant de la multitude armée[1071].
Restés libres, les fiers buendi d'Islande purent donc cultiver avec soin le trésor de connaissances que leurs pères avaient apporté du continent lointain. Dans chaque famille on apprenait à lire ; les professions de poète, de récitateur des poèmes antiques étaient fort appréciées, et sur chaque navire qui emportait des provisions de morue pour les longs carêmes de l'Europe occidentale voyageaient aussi des *skald* qui allaient aux nouvelles pour les réciter ensuite dans la patrie. Ce fut une des grandes causes du remarquable développement intellectuel des Islandais.
L'île des Glaces entretenant la paix avec tous les pays étrangers, ses nationaux n'avaient point à craindre qu'on exerçât contre eux de violences en temps de guerre : alors qu'un marchand anglais voyageant en Norvège ou un Norvégien parcourant l'Angleterre ennemie eût été dépouillé de ses biens, peut-être même emprisonné ou massacré, l'Islandais se mouvait librement, assuré d'une généreuse hospitalité, grâce à ces conditions générales de liberté et de bienveillance mutuelle, la conversion des Islandais au christianisme se fit, comme la colonisation, sans luttes ni guerre civile. Les premiers réfugiés étant encore païens, ceux qui les suivirent se trouvaient plus ou moins sous l'influence des enseignements chrétiens, et, de proche en proche, entre voisins qui s'entretenaient le soir devant l'âtre, la nouvelle foi se substitua à l'ancienne, ou plutôt se mêla au fond primitif. Les dieux Scandinaves ne furent pas considérés comme des incarnations du diable, mais se transformèrent graduellement en personnages divins de la religion chrétienne : le nom même de celui qu'invoquèrent les Islandais convertis resta le même qu'au temps des païens : Allfadir, le « Père Universel », n'eut point à vider les cieux pour faire place à un nouveau venu[1072]. Chose inouïe dans l'histoire du christianisme, des chrétiens islandais, loin de détruire les monuments relatifs à l'ancienne histoire païenne, s'occupèrent pieusement de les recueillir, tels, vers l'an 1100, Saemund Sigfusen et, cent années plus tard, Snorro Sturleson, l'auteur de *Heimskringla*, le « Cercle du monde », et plus spécialement de l'histoire des rois de Norvège, le récit du moyen âge le plus vivant, le plus héroïque et le plus beau[1073]. C'est grâce à la sollicitude de ces Islandais convertis que furent recueillis les récits et les chants de l'Edda ou de la « Vieille grand'mère », la source la plus précieuse de l'histoire mythologique et légendaire des anciens scandinaves.
La découverte du Grœnland et celle du continent américain sont également dues à des Normands d'Islande. Trois années seulement après le mouvement d'exode vers l'île des Glaces, un explorateur, Gunnbjorn, avait poussé jusque vers une autre « terre glacée » que l'on ne jugea pas à propos de coloniser. Mais un banni, Erik le Roux, se dirigea vers cette terre nouvelle, dont il contourna le cap extrême, le Hvarf, connu aujourd'hui sous le nom anglais de Farewell, puis, arrivé sur la côte occidentale, il y fonda le premier campement d'Européens qui ait existé dans le Nouveau Monde. Le pays était si âpre, pourvu au pied des monts et des glaciers d'une bande de terre cultivable si étroite que d'autres explorateurs ont pu appliquer à la contrée le nom de « Terre de Désolation »[1074]; mais Erik le Roux, comprenant que « pour donner une bonne réputation à sa colonie, il fallait lui donner un beau nom », l'appela audacieusement Grœnland, la « Terre Verte », et sa ruse eut plein succès. Bientôt les Normands y furent plus nombreux que les Eskimaux indigènes, construisirent des villages et même des villes, puis, devenus chrétiens comme leurs frères les Islandais, édifièrent des églises, dont il existe encore des restes. Un évêque gouverna le diocèse du Grœnland au nom du pontife de Rome.
Mais la force d'expansion des Normands n'était pas encore amortie, et deux décades ne s'étaient pas écoulées depuis la colonisation du littoral grœnlandais par Erik le Roux que de nouvelles terres étaient découvertes, et parmi elles, celle qui porte jusqu'à nos jours le nom de « Terre Neuve », Fundu Nya Land ou Helluland. Un premier voyage avait été fait involontairement dans ces régions par des bateaux égarés dans le brouillard, mais en l'an 1000, ce fut résolument que Leif Eriksson, fils du premier colon grœnlandais, s'aventura vers les côtes du sud, que l'on sait être maintenant celles du Labrador, des terres Laurentiennes et de la Nouvelle Angleterre. Il poussa jusqu'au « pays de la vigne » ou Vinland, ainsi nommé des vignes sauvages qu'y reconnut l'Allemand Tyrker, l'un des compagnons de Leif. A quelle contrée actuelle doit s'appliquer celle appellation normande ? Si l'on a bien interprété un passage des saga relatif à la longueur des jours d'hiver dans le Vinland, c'est entre le 40e et le 42e degré de latitude qu'il faudrait chercher le lieu de séjour des Viking, c'est-à-dire sur les côtes du Massachusetts[1075]. Parmi les divers débris signalés comme fournissant un témoignage de ce grand événement géographique, il en est qu'Horsford a décrit en des termes qui s'appliqueraient aussi bien à des constructions que l'on élevait en Islande vers la même époque[1076] ; toutefois, ces monuments sont trop grossiers pour qu'il ne reste pas un certain doute dans les esprits et que la venue des Normands dans les environs de la Boston actuelle ne rencontre beaucoup d'incrédules[1077]. Gustaf Storm croit avoir établi que le Vinland est la partie de la Nouvelle-Ecosse qui fait face à Terre-Neuve.
Quoi qu'il en soit, les expéditions des navigateurs normands sur les côtes de l'Amérique du Nord ne furent pas nombreuses, et après les premières années, s'espacèrent de plus en plus. Une inscription runnique, datant de la moitié du onzième siècle, raconte l'expédition malheureuse d'une barque normande qui cinglait vers le Vinland et se perdit « au milieu des glaces, sur la mer solitaire »[1078]. Au douzième siècle, les voyages cessèrent complètement à cause des difficultés de la navigation, la chaîne des banquises se reformant chaque année en barrière infranchissable, ou du moins très périlleuse à traverser, entre l'Islande et la pointe méridionale du Grœnland[1079]. La « Terre de la vigne » se perdit ainsi pour les Normands, mais la mémoire légendaire s'en perpétua pendant quelque temps comme celle d'un paradis terrestre : Adam de Brème raconte dans son histoire ecclésiastique, rédigée vers 1070, que le roi Sven Estridson lui parla d'une grande île de Vinland située fort loin dans la mer occidentale, et lui vanta les raisins exquis de ses vignes sauvages ainsi que ses vastes champs de céréales donnant leur récolte au centuple sans avoir été semés par la main de l'homme.
Puis la légende se perdit comme la découverte ; le nom des territoires lointains ne se conserva que dans la mémoire des récitateurs de saga et des lecteurs de manuscrits anciens. Le Grœnland même finit par retomber dans la nuit, et la cause de cette disparition n'est pas due seulement aux difficultés du voyage. Comme la plupart des retours et régressions dans l'histoire, elle doit être attribuée à la diminution de l'initiative humaine, conséquence du renforcement d'un pouvoir central, destructeur des énergies personnelles. Déjà en 1261, le Grœnland étant tombé sous la dépendance politique directe de la Norvège, le commerce entre la métropole et la colonie était devenu monopole royal, et les expéditions, changées en un service public, se firent de plus en plus rares. Le dernier bateau du Markland à destination du Grœnland et de l'Europe partit en 1347. Puis, en 1387, lorsque la reine Marguerite, unissant la souveraineté des trois États Scandinaves, revendiqua pour elle seule le privilège du commerce avec toutes les dépendances de son royaume, de la Finlande au Grœnland, il en résulta que les navires partis du Danemark sous pavillon d'État pour faire leur tournée réglementaire par les Faroer et l'Islande n'eurent plus le temps d'aller jusqu'à la « Terre Verte »[1080]. Le manque de communication finit même par rompre toutes relations avec l'ancienne colonie et l'on arriva à si bien l'ignorer que l'on contesta jusqu'à l'existence de cette terre qui jadis avait régulièrement acquitté la dîme et payé le denier de Saint-Pierre ; on y avait même prêché les croisades comme dans les autres pays de la chrétienté[1081]. Il n'en resta qu'un nom vaguement indiqué sur les cartes, et les marins, en répétant les récits anciens, racontaient qu'un mur de glace s'était dressé à l'ouest de l'Islande, arrêtant la navigation à tout jamais.
Tandis que les Normands, les « hommes du Nord », appelés aussi les « hommes de la mer », parcouraient les eaux vers toutes les côtes de l'Europe méridionale, vers les îles et les péninsules polaires, d'autres peuples en mouvement obéissaient encore à l'immense vague d'ébranlement qui avait renversé l'empire de Rome et changé l'équilibre des nations. La première grande période de migration au temps des Gensoric, des Alaric et des Attila avait mis en branle tous les peuples de l'ancien monde, des bords de la mer du Japon au rivages de la Méditerranée et de l'Atlantique, mais son résultat principal avait été d'établir nettement l'importance des peuples germaniques et de leur assurer la possession incontestée de domaines politiques constitués en États distincts. A l'époque même où, sous le gouvernement de Charlemagne, la race tudesque arrivait à prendre l'hégémonie parmi les peuples, un autre ensemble ethnique, celui des Slaves, — jadis désignés sous les noms très généraux de Scythes, Sarmates, Hyperboréens —, commence à se préciser dans l'histoire et à s'unir en communautés d'États subissant déjà l'influence directe du christianisme et de la civilisation gréco-romaine.
Au commencement de l'histoire écrite des peuples européens, Phéniciens et Grecs n'avaient qu'une idée fort vague des immenses régions du Nord inclinées vers d'autres mers et peuplées de races ayant des mœurs différentes de celles des Méridionaux. Ce monde dans lequel ils ne pénétraient pas était resté assez obscur pour qu'on en racontât non l'histoire, mais des fables et des légendes merveilleuses auxquelles d'ailleurs devait se mêler un peu de vérité. Ainsi les récits que fait Hérodote sur les « Scythes laboureurs qui sèment le blé non pour le consommer, mais pour le vendre »[1082] nous prouvent que les Grecs avaient quelques notions de ces riches contrées à « terre noire » qui produisaient des céréales en abondance pour l'exportation. Mais au delà, disait-on, l'espace était complètement inhabité, « les lieux n'étant ni visibles, ni abordables, à cause des plumes répandues sur le sol ». En effet, dit Hérodote, « quiconque a vu la neige tomber à flocons pressés sait que les flocons ressemblent à des plumes »[1083]
La vie des « Scythes », telle que la décrivent les auteurs anciens, est bien celle que déterminait la nature du sol et du climat. Si les laboureurs résidants ou à demi sédentaires utilisaient les terres les plus fertiles, le gros de la nation, trop peu nombreux pour la vaste étendue du territoire, se composait de pasteurs poussant devant eux, de steppe en steppe, des troupeaux de bêtes domestiquées, chevaux, bœufs et brebis. Les descriptions qu'on en donne sont, à peu de chose près, celle que, dix siècles plus tard, les chroniqueurs font des Huns, et qu'ils répètent, d'autres siècles ensuite, à propos des Mongols. Les Scythes vivaient en plein air ou sous la tente ; lors des voyages de migration, les femmes travaillaient paisiblement sur leurs chars, tandis que les hommes chevauchaient à côté, vêtus de toisons, quelquefois même de peaux d'ennemis vaincus, et portant sur leur carquois des mains coupées sur le cadavre. Habitues à changer fréquemment de territoire, sans souci des premiers occupants, les Scythes étaient de redoutables hommes de guerre, habiles à éviter les batailles rangées par de rapides attaques suivies de fuites soudaines, mais se ramassant en armées solides quand il s'agissait de défendre les buttes de terre sous lesquelles dormaient les aïeux.
Chez ces peuples, on méprisait la mort. Jusqu'au milieu du dixième siècle, le sacrifice volontaire des veuves sur le bûcher du mari était de pratique générale chez les Slaves de la Pologne actuelle[1084]. Au temps d'Hérodote, les Massagètes qui se sentaient vieillir étaient immolés par leurs parents, et leur chair, mêlée à celle de divers animaux, servait au repas funéraire par lequel on honorait leur mémoire ; mais celui qui avait le malheur de mourir de maladie n'était point glorifié par un festin, car sa mort était considérée comme une sorte de honte. Les trouvailles faites dans maintes tombelles ou *kourgani* de la Russie méridionale complètent les récits d'Hérodote[1085].
Aux funérailles des grands personnages, une épouse, des serviteurs, des chevaux suivaient le chef dans la mort, et l'on retrouve en effet dans les tombes royales de nombreux ossements, ceux des victimes sacrifiées à la vanité du rang. Dans ces buttes funéraires, on recueille des objets de cuivre et d'or, armes et bijoux, mais le fer y est assez rare, preuve qu'à cette époque l'industrie européenne venait à peine de conquérir le métal par excellence.
Mais cet or, cet étain et ce cuivre, nécessaires à la fabrication du bronze, ne se trouvaient point dans les plaines des Scythes, et c'est ailleurs qu'ils devaient se le procurer. Depuis les temps les plus reculés, les habitants des étendues sarmates, si belliqueux que les eussent rendus les vanités locales et les pratiques obligatoires de la vengeance, avaient dû pourtant s'accommoder aux nécessités du commerce, dont les intermédiaires traditionnels étaient des bandes de porteurs, constituant des castes spéciales presque toujours méprisées mais indispensables, et se mouvant en sécurité le long de chemins pratiqués de tout temps et protégés par la foi publique de tous, amis ou ennemis. C'est ainsi que les objets précieux nécessaires à l'industrie se transmettaient sur les routes historiques de l'Asie, entre la Chine et l'Occident, entre le Caucase et les régions du Nord. Des voies commerciales aboutissaient également au littoral du Pont-Euxin où s'étaient installés des colons grecs, entourés de populations à demi hellénisées. Le commerce de l'or, on le sait par l'expédition des Argonautes, avait un de ses grands marchés sur le versant méridional du Caucase, dans la Colchide, la Géorgie actuelle. Or cette même contrée possédait aussi des gisements d'étain qui fournissaient aux artistes l'élément d'alliage nécessaire à la fabrication du bronze d'art (E. Chantre). Du temps d'Hérodote, les marchands venus de ces régions caucasiques, de même que les trafiquants d'Asie, apportaient leurs métaux à la ville d'Olbia, sur le cours inférieur du Borysthènes. Plus tard, une autre cité grecque, Panticapée, la moderne Kertch, sur la côte méridionale de la péninsule de Tauride, hérita de ce trafic avec les Asiates ; d'ailleurs les marchands ne faisaient probablement qu'une partie du chemin : c'est d'étape en étape, de marché en marché, et par des relais de caravanes nombreuses que les objets précieux, indispensables aux travaux de luxe, finissaient par atteindre le Pont-Euxin.
Les mélanges et les croisements eurent pour conséquence que tous les Slaves ou slavisés de nos jours, de même que les autres habitants, Finnois et Turcs, des grandes plaines de l'Eur-Asie, pourraient revendiquer comme leurs ancêtres non seulement les tribus guerrières dont les buttes s'alignent çà et là sur l'horizon, mais aussi les anciens peuples mineurs et commerçants appelés Tchoudes. Ce vocable, n'ayant plus aujourd'hui que la signification de « misérable » et de « mauvais », représente dans l'imagination populaire beaucoup moins une caste, une classe ou une nation particulière qu'une race mystérieuse de gnomes ou farfadets ayant connu l'art de fabriquer les métaux et d'extraire les pierres précieuses des profondeurs de la terre.
Au commencement du moyen âge, aucun nom commun de race n'embrasse les diverses nations qui sont maintenant désignées sous le nom de « Slaves », terme dont l'origine est d'ailleurs inconnue. Peut-être dérive-t-il d'un mot, *Slovo*, qui a le sens de « gloire », mais il se trouve précisément que les premiers Slaves portant ce nom étaient surtout des laboureurs pacifiques, très doux, très bienveillants, pratiquant volontiers la vie en commun[1086] et n'ayant aucune prétention à la réputation de guerriers et de conquérants. Plus tard seulement, par extension patriotique, ce terme a fini par signifier « renommé », « illustre », car les peuples aiment toujours à modifier la langue en la faisant servir à leur propre gloire. Il est probable que la véritable étymologie du mot « Slaves » est celle de « Parole », « Langage », exprimant ainsi l'ensemble des individus qui parlent de manière à pouvoir être compris. Puis, par une bizarre ironie du sort, ce nom de Slaves (Slavon, Schiavoni, Esclavons) devint, chez les Vénitiens puis chez tous les peuples occidentaux de l'Europe, le synonyme de captifs, « esclaves », tant les conquérants et convertisseurs chrétiens, Charlemagne tout le premier, firent de prisonniers parmi ces tribus orientales aussi longtemps qu'elles restèrent païennes et même après leur conversion ! C'est un fait reconnu des historiens[1087] que le christianisme et l'esclavage, venant de l'Ouest, pénétrèrent en même temps dans les pays slaves.
Longtemps les peuplades agricoles de la Slavie restèrent inconscientes de leur parenté. Dans leurs exodes, elles ne présentent aucune cohésion et même s'éparpillent vers divers points de l'Europe. Ainsi ces Vénètes qui franchissent les Alpes, et dont on retrouve la dénomination dans la Venise (Wenedig, Venezia) actuelle, sont les frères de ces Vénètes auxquels les Allemands ont donné le nom de Wenden et qui se sont avancés au loin dans la Germanie septentrionale jusqu'à l'Elbe, et plus au sud jusqu'à la Saale ; même on constate l'arrivée d'une de leurs tribus dans le pays de Lüneburg, entre Elbe et Weser, et des noms de rivières et de lieux nous les montrent en pleine Franconie, là où se dresse aujourd'hui la cité de Nürnberg (Nuremberg). Au sud, les invasions des Slaves suivent celles des Goths et autres nations germaniques entraînées vers le Sud et vers l'Ouest ; ils occupent les régions danubiennes connues de nos jours sous le nom de Haute Autriche et remplissent la plus grande partie de la péninsule des Balkans.
La Macédoine, la Thrace, la Thessalie deviennent des pays slaves ; les envahisseurs du Nord poussent même jusque dans le Péloponèse, et la Grèce entière prend le nom de « Slavie » : la nomenclature géographique de la contrée permet de constater combien grande fut l'influence de la langue, très rapprochée du serbe actuel, qu'apportèrent les étrangers. Quoi qu'on disent maints écrivains hellènes, fiers de la gloire acquise par leurs ancêtres des grands siècles, le croisement de la race slave avec celle des indigènes modifia singulièrement les éléments ethniques de l'ancienne Grèce ; mais les produits du mélange, soumis à l'influence très puissante et toujours agissante du milieu géographique, ont graduellement reconstitué un type grec moderne très rapproché de l'ancien.
Aventurées dans les plaines basses, sans frontières naturelles de défense contre les peuples germaniques environnants, les tribus slaves se trouvaient dans une position naturellement instable, et depuis mille années, elles ont dû beaucoup reculer : les Allemands leur ont repris la plus grande partie du territoire qu'elles avaient envahi. Soit par la conquête et le massacre, soit par lente pénétration et substitution de race, de culture et d'influence, ils ont refoulé l'élément slave vers les steppes originaires. Mais précisément dans le centre naturel de l'Europe et du monde germanique, les Tchèques et leurs frères de race, les Moraves, ont tenu bon. C'est qu'en cet endroit le grand quadrilatère de la Bohême, occupé jadis par les Celtes boïens, constitue une véritable citadelle disposée par la nature suivant des formes remarquablement géométriques. Le haut bassin de l'Elbe et de sa branche maîtresse, la Vltava ou Moldau, ne s'ouvre que par un long et tortueux défilé vers les régions germaniques de l'extérieur ; sur trois de ses faces, au sud-ouest, au nord-ouest, au nord-est, le pays est très nettement limité par des remparts de monts qui, avant la construction des routes, furent doublement des obstacles, à la fois par leurs forêts et leurs précipices et par le manque de populations à pressurer. Le quatrième côté du quadrilatère de Bohême, celui du sud-est, présente également une rangée de croupes et d'aspérités formant une ligne de partage entre les affluents de l'Elbe et ceux du Danube ; mais cette succession de hauteurs, où des mines depuis longtemps exploitées ont appelé de nombreux ouvriers, était beaucoup plus facile à traverser que les autres faces du losange et permettait ainsi les communications entre les campagnes de la cavité bohémienne et les contrés orientales d'où venaient les immigrants tchèques. Cependant la profonde dépression qui s'ouvre du sud au nord par la vallée de la Morava (*March* en allemand), entre les plaines du Danube et le haut bassin de l'Oder, facilita beaucoup de part et d'autre la pression des populations germaniques, et, de ce côté, le domaine des Slaves se trouve réduite un étroit pédoncule.
Les peuples d'origine finnoise, qui, après les Slaves, avaient de beaucoup la prépondérance numérique parmi les habitants des plaines de l'Europe orientale, se trouvèrent naturellement entraînés dans le mouvement de migration avec leur avant-garde germanique et slavonne. Mais il arriva souvent que des migrateurs s'entremêlèrent et s'entre-civilisèrent par l'effet des rencontres et des remous ; les langues et les souvenirs même de la race primitive changèrent pendant le voyage. C'est un résultat de cette nature, nettement caractérisé, que l'on rencontre chez les Bulgares. Ces habitants de l'antique Mœsie étaient bien certainement de souche ougrienne comme les Huns, et leur parler primitif devait ressembler à celui des Samoyèdes, leurs parents, refoulés sur les bords de l'Océan glacial. Lorsqu'ils apparaissent pour la première fois dans l'histoire, ils sont campés sur les bords du fleuve Volga, auquel ils doivent leur nom — à moins que le cours d'eau ait été appelé d'après eux —, et leur capitale, située en aval du confluent de la kama, est un des plus grands centres de trafic dans tout le monde oriental. Leur carrière de conquêtes, de destruction, puis de défaites, de désastres et de retours offensifs est une des plus effroyables que racontent les terribles annales des migrations guerrières, et, pendant ces guerres, ils se mêlent et se remêlent avec tous les débris ethniques des peuples vaincus, dans les campagnes ravagées et sur les champs de bataille. Leur nom, prononcé avec horreur, est un de ceux qui, dans le langage des peuples occidentaux, est devenu l'une des expressions les plus mal sonnantes, et, jusque dans le Brésil lointain, les Indiens Bugres, qui furent longtemps la terreur des colons portugais, sont encore désignés d'après l'appellation du peuple ougrien. Traversant une première fois le Danube en 498, les Bulgares furent pendant plus de quatre siècles un danger permanent pour l'empire d'Orient ; en 814, ils se heurtent aux murs de Constantinople ; un siècle après, Basile II l'Arménien reçoit le titre de « Tueur de Bulgares », bien justifié par ses massacres atroces. Mais, quand même, les Bulgares, christianisés entre temps, se maintiennent au sud du Danube, quoique tellement mélangés à d'autres arrivants que l'origine ougrienne a disparu : ils sont devenus des Slaves par la langue et les mœurs, comme leurs voisins les Russes.
D'autres populations de souche finnoise, qui avaient pénétré aussi dans les plaines de l'Europe orientale, ont pu rester, sinon pures, du moins avec une cohérence nationale suffisante pour demeurer nettement distinctes jusqu'à nos jours, conservant leurs idiomes ainsi qu'une part caractéristique de leurs anciennes mœurs. Parmi ces Finnois, les Sams ou Lapons occupent une place tout à fait spéciale par l'effet des conditions géographiques auxquelles ils ont été soumis. après le refoulement vers le Nord qu'ils ont dû subir des deux côtés du golfe de Botnie, en Finlande et en Suéde ; dans les contrées où l'agriculture n'est possible qu'en de rares endroits bien abrités, l'homme n'a d'autre ressource que le poisson et le sang, la chair ou le lait des rennes ; il est donc forcément astreint à la vie nomade, d'autant plus que le lichen, principale nourriture de leur animal domestique, ne repousse bien qu'une dizaine d'années après avoir été brouté. Dans les districts de l'intérieur où les familles n'ont pas suffisamment la nourriture que fournit la mer, et où le sol ne peut être cultivé, l'alimentation habituelle pendant l'hiver se compose d'une herbe amère, de mousse et d'écorces : on y ajoute parfois une terre farineuse formée en grande partie de lamelles de mica[1088]. D'après Düben, la langue des Lapons contient 41 mots pour désigner la neige, 20 pour la glace, et 26 pour le gel et le dégel[1089]. Manger, vivre, telle devait être l'unique préoccupation de ces hommes du Nord, et les espaces déserts étaient trop vastes autour d'eux, les mers trop solitaires et trop glacées pour qu'ils eussent la ressource du pillage comme les Normands, leurs voisins du Sud.
Maintes peuplades dites actuellement « allophyles » à cause de leur évidente diversité d'origine, comparées aux Slaves de la Russie, les Bachkir, Ostiak et Vogoul, les Mordvin, Tcheremiss et Tchouvack, Sîrian, Votiak et autres, avaient trop peu de cohésion ethnique, et leur état semi-nomade donnait à leurs territoires des contours trop flottants pour qu'elles pussent constituer des nationalités conscientes dans l'histoire européenne ; mais celles des tribus qui s'établirent sur les bords de la Baltique, Ehstes et Lives, Karéliens et Finlandais ont du moins pu se fonder une patrie bien déterminée. Déjà sous le nom de Biarmiens, lorsqu'ils habitaient, plus à l'Orient, la Biarmie ou contrée de Perm, ces Finnois avaient acquis une assez grande importance comme intermédiaires de commerce entre l'Europe et l'Asie ; ils comptèrent davantage en arrivant au bord d'une mer qui les mettait en communication, indirectement au moins, avec les pays de l'Europe occidentale. Ils avaient même pénétré jusqu'en Scandinavie, où ils se trouvèrent en contact avec les Normands, mais ils n'étaient pas de force à lutter avec de pareils ennemis, et ceux-ci les refoulèrent hors de la Péninsule, dans le « Pays des Marais », le Fenn-land, dont ils portent encore le nom. Une de leurs tribus, celle des Qväner, établie sur la rive orientale du golfe de Botnie, dut à son appellation, qui a le sens de « Femmes » en suédois, de passer pour une nation d'Amazones, et, comme telle, sa renommée fut portée jusqu'au bout de l'Ancien Monde par les navigateurs arabes. Quant aux Finnois, le fait même de leur différence de figure, de langue et de mœurs d'avec les Slaves, les Scandinaves, les Germains suffisait pour qu'on vît en eux de redoutables sorciers.
Au centre de l'Europe, les Ougriens et les Turcs, suivant la trace des Goths, poussèrent plus avant que les Finlandais dans la direction de l'ouest : ils finirent par occuper presque en entier l'amphithéâtre immense des Carpates qu'emplissait confluent du Danube autrefois la mer intérieure formée par le confluent du Danube et de la Tisza. Des nations asiatiques s'y étaient successivement cantonnées, grâce à la plaine unie de l'Alföld, qui leur rappelait les « mers d'herbes » de la Mongolie et qu'entourent des monts boisés et neigeux comme le Sayan et l'Altaï. Les Huns en firent le centre de leurs expéditions de ravageurs ; les Avares y possédèrent aussi, entre Danube et Tisza, la citadelle circulaire au septuple rempart dans laquelle ils avaient accumulé tout le butin amassé pendant trois siècles de pillage à travers le monde grec et romain. Après le refoulement complet des Avares qui perdent même leur nom pour se fondre avec Slaves ou Bulgares, d'autres peuples, venus primitivement de l'Asie, pénètrent aussi dans la grande plaine d'entre-Carpates. Ce sont les Magyars, que suivent les Pelchénègues, puis les Koumanes, les Palocres, les Jazyges, et qui s'entremêlent avec eux tous ainsi qu'avec les Khazar, les Avares et les Slaves qu'ils trouvent dans la contrée.
Les Magyars se rappellent le passage des Carpates par lequel ils sont entrés dans la plaine qu'ils occupent depuis dix siècles révolus. Au nord-est de la grande courbe des monts, là où la vallée du Stryj, affluent du Dniestr, se rapproche de la rivière Latoreza, un des rameaux supérieurs de la Tisza, s'ouvre le col de Vereczke, dont le plus haut seuil, dominé par des croupes de 300 mètres plus élevées, atteint l'altitude de 841 mètres. L'escalade en est facile. Ce fut la porte d'entrée, « le chemin des Magyars », comme le dit encore la population des alentours. C'est là que le peuple hongrois, fortement pressé par les Petchénègues, et avec la complicité d'Arnulf de Carinthie, vainqueur des Normands, aurait élevé ses principaux retranchements de défense : la ville de Munkacs, qui garde les défilés du côté du sud, dut veiller en sentinelle jusqu'au siècle dernier pour empêcher les armées ennemies, allemandes, slaves, ougriennes, de pénétrer par la même ouverture : mais nombre de réfugiés et parmi eux ces mêmes Petchénègues qui poursuivaient les Magyars en 898 y vinrent demander bon accueil aux Hongrois, désormais les maîtres incontestés de la grande plaine.
Encore païens lors de leur arrivée dans le pays conquis sous la conduite d'Arpad, les Hongrois se ruèrent contre le monde chrétien avec la même fureur que leurs devanciers les Huns et les Avares : ils traversèrent en ravageurs toute l'Allemagne du Sud et pénétrèrent d'un côté jusqu'en Italie, de l'autre jusqu'en France ; mais, leur force ayant été rompue par les empereurs d'Allemagne en deux grandes rencontres, ils furent cependant obligés de s'enfermer dans leur vaste cirque de montagnes et de prendre la religion des peuples occidentaux : en 1001, un siècle après l'invasion, leur roi reçut même de la main du pape la couronne qui, depuis cette époque, a gardé le nom de « saint Etienne ». Les Hongrois, toujours batailleurs, tournèrent désormais leurs instincts de lutte contre les peuples orientaux restés encore païens ou convertis à l'Islam. Ils devinrent du côté de l'Orient les champions avancés de l'Europe chrétienne : la vie paisible du laboureur ne leur convenait point. Pendant des siècles, les Hongrois restèrent à demi nomades, se déplaçant d'une campagne à l'autre après épuisement du sol, prêts à se transporter en des contrées lointaines pour le pillage et la conquête.
La nation se considérait comme une armée en marche, sous le commandement non d'un « roi de Hongrie », mais d'un « roi des Hongrois ». Du reste, l'expression idiomatique employée jadis pour les compagnons du chef de guerre a fini par être appliquée au lieu de séjour, devenu permanent[1090].
Guidés par leur vive imagination, les Hongrois font remonter volontiers leur généalogie jusqu'au roi des Huns, le formidable Attila ; cependant, il est fort probable que, parmi leurs ancêtres, les Avares remportèrent de beaucoup en nombre sur les Huns, puisque les premiers les avaient immédiatement précédés dans la grande plaine et qu'ils y avaient séjourné beaucoup plus longtemps. Les Magyars sont évidemment un peuple très mélangé, et, si l'on en doit juger par leurs traits et leur physionomie, ils ne présentent que d'une manière exceptionnelle des traits mongoloïdes : on constate parmi eux les types les plus divers, offrant pourtant la ressemblance commune que donne une allure très dégagée, très franche, souvent même chevaleresque. Quant à la langue, elle témoigne aussi du remous chaotique dans lequel se sont unis les éléments constituants de la nation actuelle. Le parler magyar se compose essentiellement de deux langages principaux, l'ougrien et le turc, mais en une combinaison telle que l'ougrien a fourni surtout la construction des phrases, tandis que le turc a pris une plus forte part à la constitution du vocabulaire. Mais il ne serait peut-être pas légitime d'en tirer la conclusion que le magyar est par cela même une langue ougrienne, comme on classe l'anglais, grâce à sa syntaxe, parmi les idiomes germaniques. La loi générale, d'après laquelle la grammaire se transmettrait de langue en langue sous forme d'un héritage intact, et cette autre loi, qui attribue au langage le plus ancien les termes relatifs aux choses de la vie primitive, n'ont point une valeur absolue. Ainsi, dans le magyar, la grammaire présente des formes turques à côté des formes ougriennes plus nombreuses, et, d'autre part, des termes essentiels d'origine ougrienne se placent à côté des vocables turcs. Les mots qui désignent l'œil, la bouche, l'oreille, la langue, la dent, le palais, ; la main, le cœur, le sang, la moelle sont ougriens, tandis que les mots relatifs au bras, au genou, au dos, au ventre, au nez, au col, à l'ombilic, à la barbe et à la moustache sont d'origine turque. Faudrait-il en conclure que les Magyars de descendance ougrienne et ceux de provenance turque étaient venus au monde privés des organes qui ne se trouvent pas dans leurs vocabulaires respectifs ? Les Slaves ont également contribué pour une forte part à l'enrichissement de la langue magyare et même à sa transformation en substituant des vocables nouveaux à des mots anciens. Il est indéniable que l'amalgame de la langue magyare indique une extrême variété d'origines correspondant à un extraordinaire mélange de races[1091]. A l'époque où les Hongrois s'établissaient définitivement dans l'Europe centrale, leurs parents, les Turcs de race pure, étaient encore en marche vers l'empire bysantin qu'ils ont fini par conquérir. Les Turcs ou Tou-Kioue, qui se disaient les « fils de la Louve », étaient de rudes compères. La tribu de ce nom, dans laquelle Deguignes voit les représentants par excellence de la race, commença ses conquêtes vers le milieu du sixième siècle, et en peu d'années devint maîtresse de toute l'Asie, depuis la Corée jusqu'au Turkestan. Deux cents ans plus tard, cet empire n'existait plus : il avait été remplacé par celui des Ouïgour (Uigur), autres Turcs, plus civilisés, grâce aux missionnaires nestoriens. En ces immenses contrées sans frontières, les États fondés par les conquérants nomades apparaissent sur des points divers et avec des contours changeants, grossissant tout à coup en proportions démesurées, puis se fragmentant et se dispersant au hasard comme des nuages dans le ciel. D'ailleurs, le lien féodal qui rattachait les chefs à leur grand khan devait être assez peu solide, à en juger d'après les cérémonies d'instauration royale telles que les raconte un auteur chinois : « Quand leur chef vient d'être nommé, ses grands officiers le transportent dans une litière de feutre, et, en un jour, ils lui font accomplir neuf promenades circulaires… ils le prennent ensuite sous le bras et le font monter à cheval ; alors ils lui serrent le cou avec une bande de soie, sans aller jusqu'à l'étrangler, puis, desserrant le lien, ils s'adressent vivement au chef : « Pendant combien de temps serez-vous notre khan ? » Le roi, dont les esprits sont troublés, répond un peu au hasard, et les sujets interprètent de leur mieux sa réponse »[1092] Le khan, en guise d'oracle, révélait ainsi mystérieusement son histoire future.
Les Ouïgour, qui eurent une importance ethnique considérable dans l'Asie centrale, à une époque où le splendide amphithéâtre de la vallée du Tarim, de nos jours presque désert, était beaucoup plus populeux et parsemé de grandes cités qui dorment actuellement sous les sables arides, ne semblent pas avoir participé au mouvement d'exode dans la direction de l'occident : ayant un domaine nettement limité de trois côtés, au sud, à l'ouest, au nord, ils pouvaient développer en paix leur civilisation médiaire entre celles de la Chine et de la Bactriane. Des voyageurs bouddhistes, dont les noms nous ont été conservés par les annales chinoises, parcouraient alors cette contrée aux merveilleux horizons, non moins belle que le Piémont ou la Lombardie, et discutaient les principes de leur foi avec les nestoriens, les mazdéens, les musulmans du pays. Vers l'an mil, la nation des Ouïgour était en haute estime par sa connaissance des lettres et des arts[1093] ; mais s'il est vrai, comme le croient la plupart des géographes d'après examen du sol, que les neiges aient diminué sur les montagnes du pourtour, que les torrents aient graduellement tari et que la vaste « Méditerranée » des Ouïgour se soit peu à peu racornie sous forme de marécages, déplacés de-ci de-là par les souffles du vent, le nombre des habitants dut s'affaiblir en proportion ; les foyers de culture devinrent de plus en plus espacés, et finalement le groupe ethnique n'eut plus assez de cohésion pour résister à la pression des Mongols de l'Orient. Du moins pendant la durée de leur civilisation spéciale, les Ouïgour furent-ils les intermédiaires naturels de l'Europe et de l'Asie, et c'est grâce à leur concours que les voyageurs arabes apprirent à connaître les chemins qui, après avoir franchi le grand seuil du Pamir, convergent au coude de Lan-tcheu, sur le fleuve Jaune, et de là rejoignent la Fleur du Milieu.
Mais d'autres Turcs, amenés par des migrations antérieures sur le versant occidental des monts Célestes, dans la contrée qui de leur nom fut longtemps appelée Turkestan, avaient l'espace librement ouvert devant eux dans la direction de l'occident, et ils se sentaient attirés par la civilisation des Arabes, comme les Normands l'avaient été par celle des chrétiens. C'était la horde de Seldjuk, les Seldjoucides. Convertis à l'Islam, non celui que professaient leurs voisins, les Persans chiites, mais la religion orthodoxe de La Mecque, ils n'en firent pas moins la guerre à leurs frères en la foi. En 1040, les Turcs abordent le plateau d'Iran par la trouée de Herat et rejettent vers l'est la dynastie des Ghaznavides dont le représentant le plus illustre, le sultan Mahmud, venait de mourir (1033) après avoir introduit dans l'Inde, jusqu'aux bords de la Gangâ, la religion du prophète. En 1048, les Seldjoucides se heurtent en Arménie aux Grecs et les repoussent ; en 1055, Toghril, petits-fils de Seldjuk, entre à Bagdad et traite le khalife, successeur de Mahomet, à peu près comme en agissent, à la même époque, les Tancrède envers le successeur de saint Pierre[1094]. Jérusalem, Damas, l'Anatolie (1087) se soumettent aux Turcs, et c'est devant un empire formidable, défendu par des guerriers auxquels a été infusé un sang nouveau, que se présenteront les chrétiens pour conquérir les Lieux saints. Melick-chah (1073-1092) se fait obéir de Kachgar à Nicée et de la Caspienne à l'Arabie Heureuse. Ispahan était devenue la capitale d'un État beaucoup plus considérable que celui de Constantinople.
A en juger par les inscriptions des monuments bâtis par des sultans seldjoucides, ceux-ci étaient de redoutables maîtres. Sur la porte d'un *han* ou caravansérail, le voyageur von Luschan a déchiffré ces paroles : « J'ai donné l'ordre de bâtir ce han béni, moi le sultan sublime, le haut Roi des rois, qui tiens les peuples par la gorge… »[1095] ! Ces dominateurs insolents étaient pourtant de grands amateurs de pompes et de fêtes et traînaient après eux des savants, des lettrés, des poètes et des chanteurs, des sculpteurs et des architectes : Ouïgour, Iraniens, Syriens réputés dans leur pays se rassemblaient autour des sultans. Les édifices fort nombreux qu'ils ont laissés dans l'Asie Mineure, du onzième siècle au treizième, témoignent d'un mélange très heureux des styles de Bysance et de la Perse. Des écoles, des universités, des mosquées et surtout des caravansérails s'élevaient dans toutes les cités et sur les routes fréquentées. Tel de ces han, aux voûtes superbes, aux tours d'angle crénelées, aux cours immenses, peut abriter à la fois toute une armée ainsi que des milliers de chameaux et de chevaux (Fr. Sarre).
Aux Turcs Seldjoucides se mêlaient d'autres peuples musulmans qui, avec les Arabes, se pressaient sur les bords de la Méditerranée orientale, prêts à la lutte contre les chrétiens de Bysance et de Rome. Pendant deux siècles, les deux mondes de l'Occident et de l'Orient allaient s'entre-choquer, en apparence pour la possession d'un tombeau !
** Notice historique
De l'an mil à l'année 1250, les listes classiques énumèrent plus de quarante papes, qui exercèrent donc le pontificat pendant 6 à 7 années en moyenne, et une vingtaine d'anti-papes. Mêlés aux luttes dont il est question dans ces pages, furent surtout : Alexandre II 1061−1073, Grégoire VII (Hildebrandt) 1078−1086, Victor III, Urbain II 1088−1099, Pascal III 1099−1118, puis Innocent II 1130−1143, Eugène III 1143−1153, Adrien IV (Breakspeare) 1154−1159, Alexandre III, etc.
Etablissant un peu d'ordre sur les ruines accumulées par les Normands, la famille Capétienne avait conquis le trône de France, et eut tout d'abord une existence relativement paisible ; la durée des règnes correspond environ à celle d'une génération : Hugues Capet 987−996, Robert, dit le Pieux, né en 970, roi de 996 à 1031, excommunié de 998 à 1001, Henri Ier 1031−1060, Philippe Ier 1060−1108, excommunié de 1094 à 1104, Louis VI 1108−1137, Louis VII 1187−1180, Philippe II (Auguste) 1150−1223, excommunié de 1199 à 1201, Louis VIII et Louis IX, dit saint Louis, 1226−1270.
Durant le même laps de temps, les successions au trône allemand sont plus compliquées. Othon Ier, dit le Grand, second roi de la famille saxonne, s'empare du royaume lombard et, se faisant sacrer à Rome, instaure le saint empire Germanique en 962 ; deux autres Othon et Henri II appartiennent à la même lignée. Conrad II, qui annexa le royaume d'Arles à ses domaines, et, successivement, trois Henri forment la famille Franconienne. Le second de ceux-ci, Henri IV, né à Goslar en 1050, roi à six ans, fut excommunié en 1076, en conséquence de la dispute relative à l'investiture des évêques ; il s'humilia l'année suivante à Canossa devant Grégoire VII ; la lutte recommença pourtant et c'est par un anti-pape qu'Henri IV fut sacré empereur, en 1084 ; mais ses fils se levant contre lui, il se retira à Liège et mourut en 1106. Henri V, 1106−1125, lutta aussi contre Rome, mais dut finalement céder. Après Lothaire II (1125−1138), souverain de la maison de Saxe, les Hohenstauffen, princes de Souabe, parvinrent au trône.
A Constantinople, diverses familles régnent durant le xie siècle, mais les Comnène prennent finalement le dessus. Alexis Ier 1081−1118, reçut les chevaliers de la première croisade, Jean 1110−1143, et Manuel 1143−1180, lui succèdent, puis les compétitions recommencent. En 1204, la quatrième croisade réduit les empereurs d'Orient à la possession du royaume de Nicée, tandis que Baudouin de Flandre, Henri de Hainaut, deux princes de Courtenay, enfin Baudouin II régnent à Bysance, mais Michel Paléologue reprend l'antique capitale en 1261.
En Angleterre, Guillaume le Conquérant, mort en 1087, eut pour successeurs deux de ses fils, Guillaume le Roux et Henri Ier. Après un Etienne, régnèrent les Plantagenet : Henri II 1154−1189, Richard Cœur de Lion, Jean sans Terre 1199−1216, Henri III, etc.
Les fils de Tancrède de Hauteville abordent dans l'Italie méridionale en 1038. Robert, dit Guiscard, devient duc des Pouilles et de la Calabre et se mêle aux luttes soutenues par Grégoire VII; excommunié par lui en 1074, il se soumet, puis le dégage des mains d'Henri IV pour le retenir lui-même prisonnier, et c'est comme tel que meurt le grand pape en 1085, à Salerne. Un frère plus jeune, Roger, le Grand comte, parfait la conquête de la Sicile ; Roger II, fils de ce dernier. 1098−1154, réunit les deux Siciles en une seule puissance.
Voici les noms de quelques notables personnages :
| Bérenger de Tours, hérésiarque
| Pierre l'Ermite, d'Amiens, moine prédicateur
| Hassan-Ibn-Sabbah, Vieux de la Montagne
| Abélard, philosophe et théologien, né à Nantes
| Pierre de Brueys, hérésiarque
| Suger, ministre de Louis VI, né à Saint-Denis
| Anne Comnène, fille d'Alexis Ier, écrivain
| Arrigo, hérésiarque lombard
| Saint Bernard, abbé de Clairvaux, né à Dijon
| Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, né en Auvergne
| Arnaldo de Brescia, hérésiarque et révolutionnaire
| Héloïse, abbesse du Paraclet, née à Paris
** Chapitre VI. Chevaliers et Croisés
La revendication du pauvre contre le riche, de l'esclave contre le maître est éternelle, mais des siècles se passent avant que la rétribution s'accomplisse.
*An mil. — Grand schisme. — Papes, évêques et souverains. — Pouvoirs spirituel et temporel. — Monachisme d'Occident. — Chevalerie et servage. — Pèlerinages. — Causes des croisades. — Exodes et chocs en retour. — France, fille aînée de l'Église. — Templiers et Assassins. — Cluny et Citeaux. — Vaudois et Kathares. — Arnaldo de Brescia. — Sort de l'Irlande. — Saint Louis*
Toujours épris de domination, les prêtres, qui ont à lutter pour le maintien de leur pouvoir actuel, sont heureux de se faire illusion au sujet de l'époque du moyen âge. Ils aiment à se figurer que, pendant cette période de leur plus grande puissance, les âmes mêmes leur appartenaient entièrement, que la société tout entière était alors « touchée de la grâce » et se prosternait dans les églises avec toute la ferveur d'une foi sincère. D'ailleurs, il leur est d'autant plus facile de se tromper à cet égard que les historiographes du passé furent presque tous des prêtres ; ce sont des gens de religion qui écrivent les annales pendant près de mille ans, plaidant leur propre cause et représentant les faits à leur honneur et profit. D'autre part, les ennemis même du catholicisme se laissent aussi aller volontiers à cette illusion, qui leur permet d'autant mieux de faire contraster une période de ténèbres avec celle de la lumière qu'inaugure l'émancipation de la pensée. Mais catholiques et libres penseurs se trompent également. Le fait est que l'ardeur religieuse, la vie mystique sont toujours des exceptions dans une société, et que l'existence est employée chez la grande majorité des hommes à satisfaire les besoins immédiats, essentiels de l'organisme. Presque tous les individus se laissent vivre naturellement sans chercher le pourquoi ni le comment de leur apparition dans le monde : leur foi, quand ils la professent, n'est qu'un accommodement aux habitudes courantes. Il en fut ainsi au moyen âge comme à toutes les époques de l'histoire. Mais la rupture soudaine qui se produisit lors de la Renaissance, dans l'Europe civilisée, « infatuée de ses études comme un adolescent qui vient de faire sa rhétorique »[1096], détourna les écrivains, enthousiastes de l'antique, de toute enquête sérieuse sur le moyen âge ; et la tradition courante, propagée par l'Eglise, s'affermit de plus en plus. Le retour des historiens vers les souvenirs de ces temps sombres ne se fît qu'au dix-huitième siècle, et les recherches approfondies datent du dix-neuvième. Maintenant on retrouve le peuple au-dessous de la double carapace que les rois et l'Eglise avaient posée sur lui.
Une légende bizarre, celle de l'« an mil », contribue singulièrement à fortifier cette idée fausse que les populations de l'Europe occidentale étaient animées d'une foi profonde. Naguère, tous les historiens racontaient qu'à l'approche de l'an mil, l'attente de l'Antéchrist et du Jugement dernier se serait emparée de toutes les âmes. Les ennemis se seraient réconciliés partout, les trafiquants auraient cessé de vendre et d'acheter, les avares de thésauriser, les criminels d'ourdir leurs méfaits. Les seigneurs se seraient précipités sur les autels pour faire donation de leurs biens à l'Eglise, c'est-à-dire pour tout remettre entre les mains de Dieu, dans l'espoir d'obtenir de lui la grâce et la vie éternelle. Toutefois, aucun document du temps ne donne le moindre indice qui justifie cette légende : on ne voit dans les annales contemporaines que redites usuelles des moines sur les péchés des hommes et sur les peines de l'enfer ; depuis des siècles les mêmes lamentations se répétaient et, pendant des siècles, elles devaient se reproduire encore sous des formes analogues : « Frères, veillez, faites pénitence ! Le monde est près de sa chute ! Mille et cent ans sont accomplis ! Les signes précurseurs paraissent ! Priez, repentez-vous, voici la fin de l'Univers ! »[1097]
On doit dire même qu'à l'époque précise de l'an mil, la vie des nations européennes était relativement moins troublée, moins insipide, moins bouleversée de pressentiments terribles qu'elle ne l'avait été en France un siècle plus tôt, lors de l'invasion des Normands, et qu'elle ne le fut quatre siècles après, pendant la terrible guerre de Cent ans. Au contraire, les événements se déroulent à cette époque d'une manière aussi normale que durant toute la féodalité du moyen âge, avec accompagnement de guerres, de pillage et d'incendies, et les annales ne prouvent nullement qu'avant l'an mil, les actes de donation des seigneurs aient été plus nombreux qu'auparavant. La légende ne prit forme qu'au dix-septième siècle, sous l'influence de cette idée naturelle à l'homme de localiser les grands événements en un lieu, sur un homme ou à une date unique : on voulait expliquer le mouvement si remarquable d'art religieux qui se produisit avant et après cette époque de l'an mil, prise à peu près comme moyenne. Mais le véritable vulgarisateur de la légende fut Robertson, grâce à la haute autorité historique de son *Tableau des Progrès de la Société en Europe*, où l'illusion de la grande terreur du Jugement dernier trouve sa forme définitive[1098].
Au onzième siècle, lorsque les invasions arabes dans les contrées riveraines de la Méditerranée commençaient à recevoir en contre-coup le retour offensif des Croisés d'Europe, la rupture définitive entre les deux Eglises chrétiennes d'Orient et d'Occident était consommée. Ce mouvement, qualifié dans l'histoire de « grand schisme » par excellence, eut pour véritable raison d'être la rivalité naturelle des deux cités, Rome et Constantinople, qui furent les centres de gravité opposés dans l'équilibre du monde méditerranéen : les points d'attraction, les foyers étant devenus distincts, la séparation devait se faire par conséquent entre les deux orbites. Quant aux raisons alléguées de part et d'autre, réellement trop mesquines pour avoir pu naître de convictions profondes, elles n'étaient que de misérables prétextes : l'usage du pain azyme, celui du lait, le nombre des jours de jeûne, la teneur et l'ordre des chants, les inclinaisons ou génuflexions observées pendant les fêtes, autant de vétilles qui n'auraient pu séparer des communautés ardemment unies dans un même élan de foi. Qu'une importance quelconque ait été donnée à de telles futilités montre combien grande était au fond l'indifférence générale des fidèles ; qu'ils se soient laissés ainsi diviser en deux troupeaux, désormais ennemis parce qu'ils ne se connaissaient plus, prouve qu'ils obéissaient à des intérêts politiques et non à la conviction intime. D'ailleurs, bien avant d'être proclamé d'une manière officielle, le schisme entre les deux Eglises existait déjà. Vers la fin du cinquième siècle, moins d'une centaine d'années avant que se fût accompli le phénomène de gemmiparité entre les deux empires, la scission avait commencé : des volontés diverses, des survivances différentes, des oppositions de nationalités et de mœurs avaient donné aux deux Eglises une physionomie distincte, indépendamment de la contradiction des dogmes. Ce qui manifeste l'union apparente au delà de sa véritable durée, ce fut le prestige de Rome, la « ville » par excellence ; d'ailleurs, elle avait l'avantage d'être, en Occident, la seule capitale religieuse, à l'exception toutefois d'Aquileja, remplacée au sixième siècle par Grado, qui avait aussi un patriarche, tandis qu'en Orient, Constantinople partageait le pouvoir suprême avec Alexandrie, Antioche et Jérusalem.
La reconstitution de l'empire d'Occident avec Charlemagne accrut encore le contraste des conditions politiques et religieuses entre les deux moitiés de l'Europe : les intérêts de la papauté l'obligèrent à se tourner en entier vers des souverains d'origine barbare, trônant en des cités du nord brumeux, loin de la Ville éternelle. Le pape — ainsi qu'on appelait déjà l'évêque de Rome — ayant excommunié Photius, patriarche de Constantinople, pour cause d'insubordination, celui-ci répondit, en 867, par une accusation détaillée dans laquelle il reprochait à l'Eglise d'Occident non seulement des pratiques contraires à la tradition, mais aussi des hérésies. L'écart des croyances et des rites se trouvait ainsi définitivement constaté, mais la prudence l'emporta longtemps sur les haines et les rancunes, car aucune des deux Eglises chrétiennes ne voulait s'attirer le reproche d'avoir rompu l'unité catholique, principe fondamental de la religion du Christ ; à la fin, la question de l' « hostie azyme », ou pain sans levain, que les chrétiens orientaux considéraient comme une superstition judaïque, fit éclater comme un tonnerre la désunion préparée depuis des siècles, et de part et d'autre on se lança des anathèmes. Le schisme était consommé. C'était en 1054, au milieu du onzième siècle, à l'époque où la puissance papale était en plein ascendant : la scission des deux cultes était déjà si bien établie dans les masses profondes du bas clergé et des peuples eux-mêmes que le prestige du pontife de Rome dans tout le monde occidental ne souffrit nullement de la séparation officielle.
Pendant le cours des siècles, les évêques de Rome avaient graduellement profité de l'avantage exceptionnel que leur avait valu la translation de l'empire à Constantinople et de la longue vacance du trône d'Occident : ils étaient les « premiers dans Rome ». et Rome était la première des cités, ils gagnaient incessamment en autorité et en sainteté auprès des fidèles de tous les royaumes de l'Occident. D'ailleurs, ils avaient su profiter de nombreuses occasions faciles pour devenir princes parmi les princes. Dès les premiers siècles, ils avaient pu s'ériger en grands propriétaires, mais leurs domaines ou « patrimoines » ne leur appartenaient que sous la souveraineté des exarques de Ravenne et des empereurs d'Orient. Menacés dans leurs possessions et privilèges par les rois lombards, ils invoquèrent l'appui de Pépin le Bref qu'ils aidèrent à faire roi et qui, en échange, leur assura la possession des « Marches » entre Ancône et Ravenne. Le « pouvoir temporel » des papes était fondé et bientôt s'accrut notablement, grâce à Charlemagne qui reçut la couronne des mains de Léon III. Celui-ci resta simple vassal, il est vrai, au point de vue purement terrestre, mais s'il consacrait les rois et les empereurs, ne détenait-il pas un pouvoir divin qui le plaçait au-dessus de tous les hommes ? C'est là ce que les papes affirmèrent désormais : à cet égard, la doctrine de l'Eglise était définitivement fixée, d'autant mieux qu'elle eut soin de formuler nettement le prétendu droit par une collection de décrétales que l'on attribuait aux papes des six premiers siècles de l'ère chrétienne. On y crut ou feignit d'y croire pendant sept cents années, jusqu'à ce qu'elles fussent démontrées fausses ou du moins falsifiées, après la Réformation.
Cependant les empereurs d'Allemagne, bien que couronnés par les papes, leur disputaient énergiquement le pouvoir. Il s'agissait alors d'un duel à mort entre deux maîtres qui, logiquement, par le fait même des doctrines que l'un et l'autre proclamaient, avaient également droit à l'autorité absolue et universelle. Le monarque qui, le jour même où il montait sur le trône, prenait dans la main gauche le globe, symbole de l'univers, et qui, de la main droite, saisissait le sceptre, indice du commandement, n'était-il pas clairement désigne aux yeux de tous comme le dominateur unique ? Et, d'autre part, celui qui avait planté sa croix au sommet même du globe ne siégeait-il pas ainsi en souverain du souverain ? N'était-il pas reconnu implicitement comme le dispensateur des choses de la terre par celui-là même auquel il avait donné l'Empire ? On s'en aperçut pendant la lutte, vraiment grandiose par ses tableaux épiques, à laquelle Hildebrandt, le moine fougueux, devenu pape sous le nom de Grégoire VII (1073-1085), fit assister le monde. Monté sur le trône de saint Pierre, le pontife donna désormais des ordres à tous « de la part de Dieu tout puissant et par son autorité ». Il désigna même, mais sans succès, celui dont il voulait faire un empereur, le duc de Souabe, Rodolphe, illustré par ce vers ridicule et fameux ; *Petra dédit Petro, Petrus diadema Rodolpho*[1099]; mais s'il ne réussit pas dans cette tentative, du moins se vengea-t-il sur l'empereur élu, Henri IV, lorsqu'il le fît dépouiller de ses habits, marcher pieds nus dans la cour glacée de Canossa, jeûner durant trois jours devant les valets moqueurs, puis demander grâce en robe de pénitent. Le pouvoir de la papauté devait être comme le soleil, éclairant de sa lumière propre, qui est celle de Dieu, tandis que le pouvoir de l'Etat est un simple reflet de lune, une lueur qui disparait aussitôt que s'est caché l'astre central.
Il est certain qu'avec Grégoire VII, l'institution de la papauté atteignit son point culminant. Plus roi que théologien, Hildebrandt s'occupa beaucoup moins d'obtenir l'assentiment des consciences que la sujétion des volontés. Tout d'abord, les prêtres lui devaient une obéissance absolue et par conséquent avaient à se détacher du monde pour appartenir entièrement à l'Eglise : le mariage des ecclésiastiques, jusqu'alors permis ou toléré, fut désormais strictement interdit, comme il l'était dans les couvents ; le prêtre devait constituer une caste nettement délimitée, n'avoir égard ni aux affections naturelles, ni conserver aucun intérêt en dehors de l'Eglise, concentrer toute son ambition dans l'armée spirituelle de laquelle il faisait partie. Sans famille, le prêtre était également sans patrie ; nul potentat, nul fondé de pouvoir séculier ne pouvait dorénavant se permettre de placer un pasteur à la tête de son troupeau : l'investiture n'appartenait qu'à Dieu, représenté par son vicaire terrestre. Tels étaient les deux principes que Grégoire mit toute son énergie à transformer en lois fondamentales et sur lesquels la papauté eut tout d'abord l'avantage. Chaque génération de souverains, pourtant, utilisant les forces qu'elle avait à sa disposition, recommença la lutte, et le problème de la nomination et de l'investiture des évêques reste vivace jusqu'à nos jours, bien que les deux pouvoirs en présence aient, entre-temps, compris la nécessité de s'entendre.
Mais Grégoire VII voulait plus que la domination absolue sur les prêtres et le libre choix de ses pasteurs : il rêvait aussi l'empire universel. Avoir humilié l'empereur ne lui suffisait point, il voulait être empereur lui-même. Il utilisait aussitôt toute difficulté qui se produisait en Europe entre les princes et les peuples ou bien entre des compétiteurs au trône et s'efforçait d'être choisi comme arbitre et comme suzerain. Il revendiqua la Corse, la Sardaigne, l'Espagne, la Hongrie ; il se fit même donner la Russie, sur le papier, par un prince exilé ; de toutes parts, de la Provence, de la Savoie, de la Toscane, de la Dalmatie, de l'Italie méridionale, il reçut avec empressement des serments d'allégeance, paroles vaines qu'il avait l'espoir de transformer un jour, pour lui ou pour ses successeurs, en solides vérités. De même, lorsque Guillaume le Conquérant s'empara de l'Angleterre, en 1066, le pape Alexandre II n'avait pas manqué de l'encourager, comptant obtenir en échange le vasselage du vainqueur. Grégoire VII insista plus énergiquement encore pour obtenir la possession de ce fief éloigné.
Mais cet événement même, la conquête normande de la grande île Britannique, fut un de ceux qui prouvèrent le mieux combien, dans ce moyen âge qu'on dit avoir été d'une piété si fervente, les intérêts matériels immédiats et l'amour du butin dépassaient en importance le souci des privilèges ecclésiastiques. Le duc de Normandie, s'appuyant sur des prétextes d'héritage, eut pour lui la force et la chance des batailles, et, sept années après avoir pris terre, il réduisit à merci tous les anciens possesseurs du sol. La conquête l'avait rendu maître absolu de la contrée, et de lui date le droit public qui fait du souverain de la Grande-Bretagne le donateur de tout domaine possédé par l'un ou l'autre de ses sujets.
L'œuvre importante de Guillaume le Conquérant fut la rédaction du Domesday-book (Doomsday-book, Livre du jour du jugement), qui parut une année avant sa mort, en 1086. De ce précieux document statistique, certainement incomplet mais pourtant plus précis et détaillé que ceux de nombreux États contemporains, il appert que le roi, ayant divisé toute la contrée en plus de soixante mille fiefs, s'en était réservé à lui tout seul 1422 en toute propriété, ainsi que de vastes forêts et terrains de chasse. Les vassaux directs de la Couronne, au nombre de sept cents, parmi lesquels tous les seigneurs venus de Normandie avec le Conquérant, avaient été également pourvus de vastes domaines ; puis, après eux, se succédaient hiérarchiquement d'autres feudataires, Normands et Anglo-Saxons, vassaux, hommes libres et gens de condition inférieure. Le registre contient exactement 283 242 noms, mais il y manque le recensement des régions du Nord, comprenant la plus grande partie du Westmoreland et du Cumberland, ainsi que tout le Durliam et Northumberland ; on peut donc supposer que les possesseurs du sol étaient trois cent mille, au bas mot. D'après ces données, auxquelles s'ajoutent des renseignements divers sur la clientèle des grands et sur les familles, on évalue approximativement à deux millions le nombre des individus qui, après la division violente et la répartition des domaines, habitaient encore le territoire de l'Angleterre : il y avait eu décadence indéniable pendant les vingt années de ravages et d'oppression qui suivirent la mort d'Edouard le Confesseur (1066)[1100].
Quant aux évêques et autres membres du clergé qui avaient aidé Guillaume à faire sa conquête, ils furent récompensés par des terres et même des exemptions d'impôts ; mais le roi se garda bien de voir en eux les représentants et porte-paroles d'un maître : il en fit des vassaux lui rendant humblement hommage, et veilla à ce que, en cas de guerre extérieure ou de dissensions intestines, leurs hommes d'armes fussent mis à sa disposition. Les grandes ambitions de la papauté devaient avoir leur répercussion principale en Italie même, autour du « Patrimoine de l'Eglise », et en Allemagne, dans cet empire dont le chef avait à franchir les Alpes pour venir se faire couronner à Rome. Par un contraste curieux mais bien explicable, puisque l'esprit de révolte naît surtout de l'oppression directe, immédiate, c'est en Italie que le pape rencontra pendant la lutte ses ennemis les plus acharnés et les plus intransigeants ; en Allemagne on eut volontiers obéi aux deux maitres, si leur part respective de domination eut été bien réglée. Mais chacun voulait tout le pouvoir. Entre les deux forces nettement opposées, la conciliation était impossible. Ni le pape ni l'empereur ne consentaient à céder, puisqu'ils étaient l'un et l'autre les représentants de l'absolu. D'un côté la volonté divine, de l'autre la domination universelle. Suivant les intérêts spéciaux et momentanés des princes, des cités, des groupes nationaux, des classes et des castes, des gens de la montagne, de la plaine ou du littoral, les deux adversaires, le pape et l'empereur, recrutaient leurs adhérents de-ci et de-là, et les alternatives de la lutte donnaient la prépondérance à l'un ou à l'autre.
Des historiens se laissent entraîner facilement par l'opposition des mots dans cette erreur de croire que, durant les luttes épiques du moyen âge, le pouvoir « spirituel » et le pouvoir « temporel » représentaient des principes foncièrement différents : en fait l'un et l'autre n'avaient qu'un seul et même objectif, la domination absolue des individus et des peuples, à la fois dans leurs âmes et dans leurs biens. Les rois ne se disent-ils point tous institués par Dieu, dépositaires d'un glaive tombé du ciel, et Frédéric Barberousse ne fit-il pas décider, en 1158, par les docteurs de Bologne, que l'empire du monde entier lui appartenait, toute opinion contraire étant une hérésie ? N'est-ce pas en vertu même de la divinité de leur pouvoir que les rois parvenaient à se maintenir longtemps et même à sauvegarder complètement leur trône en dépit du « ban d'excommunication » ? Le roi de France, Robert, résista longtemps, tout en méritant son surnom de « pieux », à l'interdit qui pesait sur lui pour cause de mariage défendu : les conséquences d'horreur et d'exécration que l'on imagine aujourd'hui ne s'étaient pas produites et on était justement en l'an mil ! On peut citer également en exemple la victime de Grégoire VII, le vieil empereur d'Allemagne, Henri IV, qui passa ses derniers jours dans le palais de l'évêque Otbart de Liège. Le peuple, insouciant des foudres papales, vénérait l'excommunié comme un saint, et lorsqu'il mourut, on accourait de toutes parts pour toucher son corps : des paysans le couvraient de grains pour les utiliser ensuite comme semences, sûrs d'obtenir ainsi d'abondantes recoltes[1101].
Quant au pape et aux autres représentants du pouvoir spirituel, l'histoire même de leurs conflits avec le monde civil témoigne de l'audace avec laquelle ils ambitionnaient aussi le pouvoir temporel. Les possessions mêmes qu'ils finirent par obtenir en Italie ne représentaient encore que la plus faible partie de leur puissance matérielle. Par l'intermédiaire de leurs légats qui exerçaient une juridiction sur toutes les églises, et exigeaient la dîme, ils s'ingéraient dans toutes les causes où leur intérêt direct ou indirect se trouvait impliqué, et faisaient manœuvrer dans ce sens leurs armées de prêtres et de moines, n'ayant que l'Eglise pour famille. Tous les faits de la vie civile, mariages, testaments, naissances et morts, promesses et serments, paroles mêmes de la conversation journalière, aveux de la confession, intrigues et accaparements de fortunes et de pouvoir qui en résultaient, tout se trouvait être de leur ressort, et de cette manière ils étaient souvent plus rois que les rois eux-mêmes : « c'est par là que l'histoire de chaque peuple est toujours l'histoire de Rome »[1102].
Un seul souverain, parmi les princes d'Europe, avait obtenu d'être lui-même légat du pape, de manière à pouvoir aussi diriger ses prêtres et se soustraire ainsi à leurs continuelles interventions : cet habile diplomate fut le comte normand Roger, le conquérant de la Sicile sur les Mahométans ; et le pape qui lui accorda ce privilège capital fut le fanatique Urbain II, si zélé pour les croisades. La monarchie de Sicile acquit ainsi un droit d'autonomie ecclésiastique, objet d'envie pour les autres États, et put échapper au chaos produit par le conflit des deux pouvoirs en lutte. Nulle part les diverses formes de civilisation, bysantine et arabe, chrétienne et mahométane, ne se marièrent d'une façon plus intime que dans la Sicile, laboratoire politique resté longtemps ignoré des historiens malgré l'importance réelle qu'il acquit dans le mouvement des idées européennes[1103].
Si le but poursuivi par les deux pouvoirs rivaux était bien le même, l'un et l'autre avaient à leur service des armes différentes et employaient un langage particulier. Le pape, fort de l'adhésion que ses ennemis eux-mêmes donnaient en toute ignorance à la légitimité de son vicariat divin, avait le droit de formuler ses revendications en paroles mystiques, que l'on écoutait avec un effroi religieux, comme si sa voix descendait du ciel, tandis que les rois et les barons devaient parler à la façon des autres hommes, suivant les mille alternatives de leurs passions et de leurs intérêts. La domination plus savante, plus égale des prêtres résistait aux impatiences et aux révoltes populaires bien plus efficacement que le gouvernement de fait, matériel et brutal, imposé par les seigneurs féodaux. Le paysan, non encore accoutumé à l'obéissance par une longue routine, pouvait se ruer contre le baron et ses hommes d'armes quand il était le plus fort, mais contre le prêtre sans défense, contre le moine vêtu de blanc, il se sentait désarmé. Celui-ci pressurait aussi, mais au nom de Dieu et de tous les saints. Il avait la force de lier et de délier, d'ouvrir la porte du paradis ou celle de l'enfer ; on n'osait pas même le haïr, de peur de déchaîner dans le silence des nuits quelque démon vengeur. Ainsi les montagnards du Valais brandirent souvent contre leurs seigneurs la formidable *malze*, massue en forme de tête couronnée d'épines et garnie de clous que plantaient les révoltés en signe de haine et de fureur sans pitié : ils démolissaient les châteaux, mais n'osaient se risquer contre les murs des couvents ou des églises. Ils continuaient de se prosterner devant l'évêque, devant le prince abbé, et la féodalité se maintenait sous sa double forme, économique et religieuse[1104]. Souvent la rivalité des deux pouvoirs avait pour conséquence temporaire d'assurer aux villes le maintien de leurs privilèges ou libertés : les prêtres acceptaient volontiers le rôle de « défenseurs » de leurs fidèles, et lorsqu'ils le prenaient au sérieux, devenaient facilement saints dans la mémoire de leurs anciens clients. Telle est la cause du patronage traditionnel que des milliers de prélats ou moines exercent encore sur les cités qu'ils administrèrent jadis ou défendirent contre leurs seigneurs.
D'autre part, il arriva, suivant les circonstances diverses, que la cause de la société laïque, cherchant à s'émanciper de l'étreinte du pouvoir ecclésiastique, se trouva représentée par des hommes de l'autorité civile ; mais ceux-ci, aux yeux de la foule, avaient toujours le tort de n'être que des champions isolés ou se rattachant à des groupes d'individus peu nombreux, tandis qu'en face et touchant les cieux, l'Eglise se présentait dans son ensemble majestueux. Il est vrai que cette unité eût rapidement disparu si les papes avaient laissé les évêques et l'armée des prêtres s'assimiler complètement aux autres princes féodaux, comme agirent les khalifes, détenteurs du pouvoir spirituel de Mahomet, à l'égard des cheiks du monde musulman. En mainte contrée, on vit de puissants dignitaires de l'Eglise se gérer en simples barons, ne se souciant que de leur pouvoir personnel et sans se préoccuper des intérêts majeurs de la prépondérance ecclésiastique. La loi absolue de célibat qu'avait imposée Hildebrandt réussit à détourner ce grand danger de l'insubordination, en constituant l'armée des prêtres en un bataillon sacré, sans autre famille que celle de leurs confrères tonsurés. N'avaient-ils pas épousé l'Eglise qui devait leur tenir lieu de toute passion humaine ?
Cependant, ces prêtres, dépendant directement du pouvoir de Rome, n'auraient certainement pas suffi pour maintenir la puissance papale à travers les siècles si les innombrables religieux groupés suivant des règles diverses dans toutes les parties de la chrétienté n'avaient donné de la cohésion à tout le monde œcuménique de l'Eglise occidentale par leur étroite solidarité, en dehors de toute idée secondaire de lieu natal ou de patrie. Les moines qui suivaient la règle de saint Benoît en des milliers de couvents constituaient une immense armée cosmopolite à laquelle vinrent se joindre des recrues encore plus ferventes pour l'unité et la grandeur de l'Eglise. Dès le commencement du dixième siècle se fondait en France l'abbaye de Cluny, qui restaura, en la modifiant, la règle bénédictine et devint bientôt, sous la direction d'hommes célèbres, comme une capitale intellectuelle de l'Europe et la seconde métropole religieuse après Rome : elle succéda en importance à l'illustre abbaye du Mont Cassin et, de toutes parts, y accoururent les hommes qui voulaient fuir les dangers, les banalités ou les hontes du siècle, soit pour vivre en paix « à l'école des hêtres et des chênes », soit pour étudier les quelques manuscrits dans lesquels se trouvait résumée la science antique, ou pour s'y préparera des voyages de par le monde chrétien, sous le haut patronage de l'abbé de Cluny, ou bien encore pour s'y dresser au fructueux championnat de l'Eglise par une réputation de science ou de sainteté. La splendide abbaye bourguignonne, dont le clocher se dresse plus haut que celui de tout autre édifice religieux avant l'époque ogivale, attirait toute une école d'architectes et de sculpteurs : c'est là que naquit la belle école romane de Bourgogne.
Avant tout, les moines continuaient la tradition du monde romain par leur ignorance des frontières de partage entre les États, de même qu'entre les mille petites baronnies féodales : leur langue était le latin. leur patrie la chrétienté. Le mot « international », que tant de patriotes modernes prennent en mauvaise part depuis que les États se sont fortement constitués en patries aux bornes garnies de forts et de redoutes, ce mot eût à peine été compris chez les clercs du moyen âge, tant il semblait naturel que dans l'Eglise, c'est-à-dire dans l'assemblée des saints, tous les prêtres et moines, quel qu'eût été leur lieu de naissance, appartinssent à la même grande famille et fussent accueillis conformément à leur mérite. Irlandais ou Germains, Espagnols ou Français, Italiens ou Esclavons, ils voyageaient librement de diocèse en diocèse, de couvent en couvent, et pouvaient s'élever en dignité sans avoir à renier leur pays d'origine. De même que le pape réclamait la domination spirituelle, et temporelle au besoin, sur le monde des croyants, de même ceux-ci revendiquaient leur commune nationalité dans toutes les contrées de l'Eglise qu'ils parcouraient ; à travers les siècles ils avaient maintenu leurs droits antiques de « citoyens romains ». Dans le choc de l'Occident et de l'Orient, ce fut une grande force pour la papauté que la cohésion de ses moines et de son clergé, malgré la fragmentation des foules en nations diverses ou se transformant sans repos.
Non seulement l'élément monacal donnait à la société des attaches avec l'antique civilisation romaine et lui procurait ainsi un certain idéal bien nécessaire dans le monde opprimé, il mélangeait aussi les classes et pouvait utiliser des énergies puissantes qui sans lui n'auraient pu trouver d'autre issue. Les religieux d'origine populaire ou même serve, que l'ambition naturelle ou le simple besoin physique d'une liberté relative avait fait entrer dans les ordres, apportaient à leurs actions plus d'énergie que les fils de seigneurs, fatigués de l'existence avant de l'avoir sérieusement commencée. C'est ainsi que la société religieuse, incessamment renouvelée par les apports d'en bas, n'en arrivait pas à se délimiter en une caste purement oppressive ou à se perdre dans les subtilités ou les folies du mysticisme. À cette époque, d'ailleurs, qui était celle des romans de chevalerie et des récits miraculeux, les esprits s'élançaient volontiers vers le mystère et vers l'inconnu. Le personnage de la Trinité qui résumait en lui les vœux des moines n'était-il pas alors le Paraclet, le Consolateur, c'est-à-dire le Saint-Esprit, cet être si vague, si incertain que la légende populaire n'en a imaginé d'autre représentation que la figure d'une colombe ? Dieu le Père, créateur de toutes choses visibles. Dieu le Fils, qui fut homme et souffrit sur la croix, paraissaient trop substantiels, trop concrets : il fallait aux mystiques enfermes dans les cloîtres un être insaisissable que la puissance créatrice cherchât vainement à fixer[1105].
Un autre élément social aida pour une part aussi considérable que les moines au mouvement des Croisades, ce fut la chevalerie. Cette institution est généralement attribuée d'une manière spéciale à l'époque des paladins, comme si elle eût commencé avec Roland, pour atteindre son plus grand éclat devant Jerusalem, puis disparaître graduellement en même temps que se transformaient les armes, lorsque les archers plébéiens d'Edouard III et les tisserands des Flandres, aux lourdes massues, eurent, au quatorzième siècle, triomphé des chevaliers français cuirassés, bardés de fer, hérissant de lances tout leur front de bataille. Il est certain que la chevalerie dans sa fleur correspond exactement à l'époque où la littérature des cycles de Charlemagne et d'Artus idéalise jusqu'au miracle les prouesses des chevaliers et en fait une caste à part, plus qu'humaine par sa force et par ses vertus. Mais elle avait commencé bien avant les Capétiens, bien avant les Carolingiens eux-mêmes : Fustel de Coulanges montre clairement qu'elle se trouvait en germe dans le monde romain ; on la voit se continuer à travers les temps avec de lentes modifications.
Par une évolution analogue, le grand domaine rural des Gallo-Romains, la villa, devint la terre possédée en toute propriété, sans redevance ni obligation, l'alleu, quand les chefs barbares entrèrent avec leurs bandes dans le monde civilisé. Le roi mérovingien, distribuant des terres à ses fidèles antrustions, établissait avec eux des rapports qui devaient prendre graduellement la forme de la suzeraineté envers les vassaux détenteurs de fiefs, et faire naître des relations analogues entre les seigneurs et leurs hommes liges : du haut en bas de la société, les personnes et les terres étaient divisées par échelons successifs, rattachés hiérarchiquement par les liens de l'hommage et du fief.
Au-dessous des porteurs de glaives, les paysans qui défonçaient la terre pour y jeter les grains et en faire sortir la nourriture de tous étaient des hommes sans droits, condamnés à la glèbe. On a prétendu que la transformation de l'esclavage en servage était due à l'influence chrétienne d'une part, et de l'autre à celle des Germains : il y aurait eu coïncidence entre les deux actions, religieuse et ethnique, pour amener un grand changement social entre les patrons et les serviteurs. Mais cette affirmation ne concorde pas avec les faits. Le servage eut ses origines aussi bien dans le monde romain que dans celui des barbares. La crainte que la terre fût complètement abandonnée par les agriculteurs que terrorisaient les invasions amena les grands propriétaires de l'empire à rattacher d'une manière absolue l'homme à la terre, en sorte que chaque acquéreur du sol pût en toute sécurité acheter la terre, sans crainte de voir les travailleurs s'enfuir vers la capitale.
Sous le régime féodal comme sous le régime romain, la servitude n'en resta pas moins la servitude, et les « serfs de la glèbe » continuèrent d'être les instruments du propriétaire ; peu importait qu'ils fussent possédés par celui-ci ou celui-là : simples choses, ils ne s'étaient en rien élevés à la dignité d'hommes. Loin d'atténuer l'esclavage en un état de domesticité moins avilissant, la société chrétienne l'avait au contraire aggravé en dépeuplant les villes et en ramenant les serfs de la cité vers la campagne. En effet, l'esclavage romain s'était graduellement transformé dans Rome et les autres métropoles de l'Empire en une sorte de prolétariat, analogue à celui de l'ouvrier moderne. La coutume lui reconnaissait le droit d'acquérir un « pécule » auquel le maître ne pouvait toucher et qui lui servait éventuellement à racheter sa personne ; pratiquement, quelle que fût la teneur des anciennes lois, il faisait reconnaître son mariage et son testament, entrait dans les corporations ouvrières. Il pouvait même s'enrichir, arriver à une certaine importance sociale, tandis que le serf du moyen âge était à jamais condamné par la coutume et la loi à rester dans la classe héréditaire des asservis. Le prétendu progrès, de l'esclavage au servage, de Rome à la féodalité germanique, fut un véritable recul[1106].
A côté des serfs domestiques, descendants des esclaves romains ou germaniques, s'était constituée la classe des corvéables ou dépendants, des « vilains » en un mot, qui n'étaient point libres, quoique théoriquement ils ne fussent pas esclaves. Le mot *liber* et le mot *nobilis* sont synonymes dans les chartes belges du onzième siècle[1107]. Mais pour tous ceux des « libres » ou « nobles » qui n'avaient pas la force matérielle nécessaire pour défendre leur liberté, le seul moyen de n'être pas violenté comme un serf, brutalisé, livré à tous les caprices, était de se donner : les malheureux se choisissaient un maître. Les petits propriétaires cessaient de l'être en se plaçant pour la plupart sous le patronage des couvents ; suivant le langage des seigneurs mitrés qui confisquaient le petit avoir des paysans, ceux-ci échangeaient « leur liberté contre une servitude plus libre que la liberté même »[1108]. C'est ainsi que, plus tard, un roi, nouvellement intronisé, annonçait son règne futur comme « la meilleure des républiques » Telle fut la cause majeure de la transmission des terres, jadis communes aux paysans ou bien alloties entre petits possesseurs, entre les mains des grands seigneurs féodaux. L'instabilité sociale, le manque de confiance en l'avenir prochain transformèrent fatalement la petite propriété personnelle et la propriété communale en propriété féodale. Mais si les cultivateurs donnent leur champ et se donnent eux-mêmes, ils cherchent à garder leur qualité de protégés et de clients et stipulent de leur mieux qu'ils pourront conserver leurs lots à titre de fermage à long terme. La dure nécessité les pousse à marchander ainsi la cession de leurs personnes et de leurs terres, avec la presque certitude que si leurs maîtres deviennent tout-puissants, ils tiendront pour nuls conventions et contrats, disposant à leur gré des hommes et des choses. Souvent les propriétaires libres ou communautaires se trouvaient privés de leur droit personnel et de leurs possessions sans même avoir eu l'occasion de défendre leurs intérêts : ou bien un conquérant, un chef de guerre les avait simplement dépossédés, ou bien un souverain quelconque, en un accès de belle humeur, avait fait don de leurs corps et de leurs appartenances à quelque seigneur en faveur à la cour. C'est ainsi que les habitants de Bellagio, sur le lac de Como, eurent à protester de toutes leurs forces contre Frédéric Barberousse, qui avait donné leur district, hommes et choses, à l'abbaye milanaise de San Ambrogio. « L'empereur, disent-ils dans leur plainte, ne peut donner à autrui ce qui ne lui appartient pas. » Les protestations de ce genre furent certainement très fréquentes[1109], mais combien peu d'entre elles, témoins fâcheux que les seigneurs étaient fort intéressés à détruire, ont été conservées dans les manoirs ? Le régime féodal avait pour conséquence première de rompre l'alliance naturelle de la ville et de la campagne environnante. Dans une société pacifique et normale, une parfaite harmonie se maintient entre les jardiniers et agriculteurs d'une banlieue et le marché central où se sont établis les industriels, car la terre forme avec le groupe urbain, né spontanément au lieu le plus favorable pour les échanges entre paysans, un organisme nécessaire et de constante utilité mutuelle[1110]. C'est ainsi qu'il en fut jadis en Grèce et qu'il en est encore dans toutes les régions où les rapports naturels de la ville à son pourtour cultivé n'ont pas été brisés violemment. Mais la redoutable intervention des seigneurs réussit en maints endroits à rompre cette union pratique entre les deux éléments nécessaires de l'ancienne organisation urbaine, et à faire de la campagne l'ennemie jalouse et presque inconciliable des villes. D'ordinaire les serfs du baron étaient obligés, à la fois par les nécessités de leur service et par la peur des brigands, de blottir leurs tanières au pied d'un château fort se dressant sur quelque pointe de roche. Le laboureur, assujetti à l'homme de guerre, « attaché à la glèbe », ainsi que le constatait par un mot terrible le langage des juristes, était fréquemment, de gré ou de force, lancé contre les villes : comme servant du travail ou comme servant des armes, il devenait l'ennemi de la cité où vivaient des industriels ou des marchands obligés d'établir des rapports avec des clients lointains, puisqu'ils étaient brouillés avec les paysans, leurs voisins immédiats, d'ailleurs trop pauvres pour acheter leurs produits.
Dans cette France découpée en mille tronçons par la féodalité, les villages devenaient les ennemis non seulement des villes, mais aussi des autres villages : de même que les barons se disputaient pour les confins de leurs terres, de même les saints patrons se querellaient et s'entre-maudissaient à propos de leurs paroisses. Des haines féroces naissaient de commune à commune et se faisaient héréditaires. Ce n'est pas seulement de la gloriole villageoise que naissaient entre bourgades les rivalités séculaires que nous décrivent les romanciers[1111] ; elles étaient annuellement excitées par les plaisanteries, les bravades et les invectives qu'échangeaient, comme les héros d'Homère, les intrépides champions des deux communautés limitrophes : mais des moqueries et de mauvaises paroles n'auraient point suffi pour alimenter de siècle en siècle l'esprit de la vengeance si les seigneurs temporels et spirituels n'avaient en intérêt à maintenir, à exciter les inimitiés, pour détourner sur la multitude asservie le mouvement de revendication qui justement aurait dû de toute part s'élancer contre eux.
Quand les rustres s'assommaient à la rencontre de deux processions portant des bannières différentes, les seigneurs qui contemplaient la scène du haut de leurs tourelles n'avaient rien à craindre de ce peuple humilié : ils pouvaient continuer de lui prendre son blé, son vin et son bétail, ses adolescents, ses femmes et ses filles : tout leur appartenait par le droit de la force : jusqu'au faucon du noble qui avait prise sur la volaille du manant[1112].
Certes, les paysans ressentaient profondément toutes ces blessures, car la revendication du pauvre contre le riche, de l'esclave contre le maître est éternelle, mais des siècles se passent avant que la rétribution s'accomplisse. Quelques stances chantées par les trouvères nous disent pourtant combien net était chez les paysans du douzième siècle le sentiment des injustices subies : ils ne parlaient point autrement à la veille des Jacqueries et de la Guerre des paysans ou dans la période moderne des grèves et du socialisme révolutionnaire. « Les seigneurs ne nous font que du mal, nous ne pouvons avoir d'eux ni raison ni justice ; ils ont tout, et nous font vire en pauvreté et en douleur… Pourquoi nous laisser traiter ainsi ? Mettons-nous hors de leur pouvoir, nous sommes des hommes comme eux… et nous sommes cent contre un… tenons-nous ensemble, et nul homme n'aura seigneurie sur nous, et nous pourrons couper des arbres, prendre le gibier dans les forêts et le poisson dans les viviers, et nous ferons notre volonté, aux bois, dans les prés et sur l'eau. »[1113]
Cependant, les seigneurs se trouvant, de par leur orgueil et la force des choses, appartenir à une autre humanité que la tourbe asservie des laboureurs n'en avaient pas moins contracté l'obligation tacite de les défendre contre tout envahisseur : pour sauvegarder leurs terres, ils devaient également en protéger les charrues et les bras qui les conduisaient. Seigneurs et vassaux étaient devenus forcément des guerriers, les chefs nés de toute la valetaille qu'ils entraînaient derrière eux. Ils ne sortaient point de leurs manoirs sans précéder fièrement à cheval toute une foule de piétons affairés. Monter un destrier était un privilège symbolique, indiquant, suivant l'opinion de tous, une supériorité physique et morale sur la foule des gens qui vont à pied. Ainsi se constitua graduellement une classe bien distincte, avant, dans l'ensemble de la société médiévale, ses intérêts spéciaux, sa morale particulière, son idéal même. Ayant été occupés, surtout depuis les Carolingiens, à défendre les confins de la chrétienté, d'un côté contre les Sarrasins, de l'autre contre les Avares et les Hongrois, les chevaliers virent bientôt en eux-mêmes un corps institué pour la défense de la civilisation occidentale, et, l'amour de la gloire aidant, ils voulurent passer de la défense à l'attaque, porter la guerre en plein dans les contrées ennemies et se tailler des royaumes dans les pays des infidèles.
Les bandes de misérables ne manquaient point pour en faire des armées : les mendiants des routes, les malheureux de toute espèce, bien encadrés et tenus en discipline par les serfs immédiats des seigneurs, employés comme sergents et capitaines, formaient le gros de ces troupes d'aventure, grossissant après chaque succès, dispersées après chaque désastre. Des multitudes de Flamands s'étaient enrôlés ainsi dans l'armée de Guillaume le Conquérant, et, la guerre finie, étaient restés en Angleterre, où, pendant une centaine d'années, d'autres compatriotes se succédèrent par bandes en cette nouvelle patrie. Les princes du continent louaient aussi en grand nombre les gens de Belgique, des « Brabançons », appelés également « Cotereaux » ; dans l'histoire militaire du onzième et du douzième siècles, ils eurent le même rôle que les Suisses quatre cents plus tard[1114].
De même que les princes religieux cherchaient à s'emparer de la puissance civile, à accumuler les deux pouvoirs sur les âmes et sur les corps, de même les seigneurs temporels acceptaient volontiers les dignités et surtout les prérogatives ecclésiastiques. Ainsi Hugues Capet se faisait appeler « abbé » aussi bien que « comte » de Paris ; et l'on pourrait citer beaucoup d'autres exemples analogues[1115]. Dans son ensemble même, la chevalerie prit un caractère religieux. Le fanatisme chrétien, uni à l'ambition, groupa les nobles en confréries qui ressemblaient à celles des moines et qui avaient aussi leurs vœux, leurs règlements et leurs rites.
Des formes d'initiation rigoureusement suivies, d'après le modèle que donnaient les chevaliers accomplis, ceux de Champagne et de Lorraine, permettaient au jeune noble d'entrer dans le corps des élus. Ainsi qu'il était d'usage pour les adolescents chez les peuples primitifs, chacun d'eux commençait par une période de rudes épreuves pendant laquelle on mettait à l'essai son courage, sa force de résistance physique, l'ingéniosité de son esprit, puis, quand on le jugeait digne d'être un homme, l'assemblée des chevaliers et des dames, convoquée d'ordinaire en un grand jour de fête, notamment à la Pentecôte, le jour où souffle l'esprit créateur, remettait au candidat les éperons d'or et d'argent, la cotte de mailles et la cuirasse ; le jeune homme, s'agenouillant au centre de la salle, recevait du plus noble des seigneurs présents les trois coups traditionnels du plat de l'épée : désormais il était homme. Se redressant, il recevait de ses égaux le baiser fraternel et s'armait du casque, du bouclier, de la lance. Le suzerain avait entendu son serment d'allégeance, les représentants de l'Eglise avaient également agréé sa promesse de dévouement éternel et d'obéissance : enfin, il s'était engagé envers le monde entier à la franchise, à la justice, à la magnanimité et surtout à la défense des faibles, des orphelins et des femmes. Une belle devise, des couleurs symboliques devaient lui rappeler ses devoirs à toujours.
En effet, l'histoire nous dit qu'il y eut de nobles chevaliers « sans peur et sans reproche », des solitaires qui prirent au sérieux les beaux serments qu'ils avaient faits, restant fidèles à leur devise et à leur dame, des « chevaliers errants » qui parcouraient les campagnes à la recherche de torts à redresser, de malheureux à défendre ; mais ces héros de justice, déjà ridicules aux yeux de leurs contemporains, n'ont-ils pas été immortalisés plus tard sous le nom de « Chevaliers à la Triste Figure » ? La plupart des paladins, entraînés par la violence et l'ambition, ne donnaient pour but à leur vie que de guerroyer, de conquérir et d'opprimer les populations vaincues.
À cette époque, moines et chevaliers, aussi bien que les marchands et tous ceux qui pouvaient échapper aux dures conditions du servage, se risquaient volontiers aux aventures, souvent périlleuses, mais toujours méritoires, d'un pèlerinage vers les villes saintes, les églises et les couvents où des miracles avaient eu lieu, et le centre d'attraction par excellence était le Saint-Sépulcre : la visite des « Lieux saints » était aussi en honneur chez les chrétiens que le prosternement à la Kaaba chez les islamites. Mais les Mahométans étaient chez eux à La Mecque, tandis que les catholiques avaient à traverser le territoire des ennemis en suppliants et à se faire ouvrir à beaux deniers les portes de Jérusalem et du sacré tombeau. Les Sarrasins appréciaient en négociants habiles la venue de ces étrangers qu'il était licite de rançonner ; mais les haines de race et de religion éclataient souvent, des insultes, des pierres, des coups d'épée étaient échangés sur le parcours des processions. Le plus fameux des pèlerinages, celui de 1064, composé de milliers de fidèles, sept mille, dit-on, suivant à pied l'archevêque de Mayence et ses dignitaires sur la route du Golgotha, donna lieu, disent les chroniques, à d'admirables démonstrations de foi, mais aussi à des scènes de meurtres et de rapines ; pas un tiers des pèlerins ne revit la patrie[1116]. Aussi le souci de la vengeance s'accroissait-il incessamment chez les chrétiens. Chaque voyageur qui revenaient du Saint-Sépulcre en prêchait la reconquête auprès des siens. Deux générations avant que se fît la grande croisade, les imaginations s'y préparaient ; on en parlait dans toutes les assemblées ecclésiastiques et les cours baronniales. Elle devait se faire puisqu'elle était depuis longtemps voulue. D'ailleurs les romans, les légendes, brouillant les âges, plaçaient déjà dans le passé cette grande œuvre que les chevaliers chrétiens avaient en vue d'accomplir. Ainsi Charlemagne, ayant concentré en lui toutes les gloires humaines, devait également avoir réalisé toutes les ambitions, avoir transformé tout idéal en victoire. Puisque les chrétiens souffraient de l'humiliation profonde de voir le tombeau de leur Dieu en possession des Sarrasins, cela suffisait au récitateur des légendes pour qu'il attribuât au grand roi la délivrance du Saint-Sépulcre. La croisade prêchée n'avait qu'à marcher sur ses traces.
Sans doute, le Pape et l'Empereur qui se disputaient alors la domination de l'Europe occidentale eussent l'un et l'autre préféré continuer directement leur lutte que de se lancer dans les hasards d'une guerre lointaine en pays inconnus, et lâcher la proie pour l'ombre ; mais l'opinion publique — car elle existait même à cette époque — était trop puissante pour qu'il fût possible de lui résister. D'ailleurs le pape était en droit d'espérer que l'aide apportée aux chrétiens du monde bysantin pourrait avoir pour conséquence un rattachement de l'Eglise schismatique à la sienne, dorénavant considérée comme la seule vraie : telle avait été la politique de Grégoire VII ; il s'était préparé même au voyage de Constantinople pour y conduire en personne une armée de secours contre l'Islam, mais en stipulant bien ses conditions de rachat des consciences[1117].
Certainement la foi chrétienne eut, comme on le dit, une part considérable dans le mouvement qui jeta les bandes de l'Occident sur la Palestine : « Dios li volt ! Dios li volt ! » s'écriaient les foules dans le délire momentané qui s'emparait d'elles à la voix des orateurs ; mais si puissante que la foi religieuse puisse être chez les individus, souvent entraînés par elle jusqu'à la folie, elle reste toujours inférieure aux intérêts économiques immédiats dans les préoccupations ordinaires d'un peuple : la nourriture, la vie matérielle de chaque jour sont le grand souci. Pour donner l'impulsion à un mouvement d'aussi puissante intensité que le furent les croisades, il fallait un mobile qui agit sur les nations dans toute l'épaisseur des classes, paysans et gens des villes, prêtres et seigneurs, et qui possédât assez de force initiale pour que l'esprit d'imitation et la folie contagieuse de tous les grands remous humains pussent l'entretenir pendant longtemps.
Ce mobile était en réalité le désespoir. Les nations étaient si malheureuses que le désir du changement s'imposait à elles. L'état continu de l'Europe féodale, toujours secouée par les guerres et les discordes, était si déplorablement incertain, ou plutôt si constamment traversé de malheurs inévitables, assauts et déroutes, famines et pestes, incendies et massacres, que tout, même l'impossible, paraissait préférable au présent ! Seul, l'espoir du mieux pouvait jeter les malheureux hors de la glèbe natale vers des pays tellement éloignés que la distance en paraissait incalculable et que la direction sur terre ou sur mer en était plus ou moins vaguement indiquée par des pèlerins ou des marchands qui montraient les astres du ciel. Des légendes, analogues à celles qui jadis avaient déterminé l'invasion des barbares dans les Gaules et dans tous les pays méditerranéens jusqu'en Afrique, racontaient merveille de toutes ces contrées de l'Orient. On savait que les « Indes », la lointaine région du Soleil Levant, étaient le lieu de provenance des rubis, des diamants et de l'or, et l'on n'ignorait point que Constlantinople devait ses richesses au peu de trafic réussissant à passer entre les hordes des envahisseurs mahométans de l'Asie antérieure. On s'imaginait aussi très volontiers qu'il serait facile de déblayer toutes les voies d'accès qui mènent vers ces pays fortunés, dont les Sarrasins haïs avaient fermé la route. Chacun avait son ambition à satisfaire : le moine deviendrait apôtre, évêque ou patriarche, le seigneur « sans avoir », comme l'était le fameux Gauthier, l'un des chefs de la première croisade, commencerait par être chef de bande, puis s'élèverait au rang de général d'armée ; le chevalier ne pouvait manquer de s'approprier un grand fief, et le simple soudard, le valet, comptait au moins sur un fructueux pillage ; tout cela valait la peine de risquer la mort, d'autant plus qu'on la risquait également à rester en Europe, aux prises avec les malandrins de toutes classes et de tous pays. Ainsi se lançait-on follement à courir les aventures.
D'ailleurs, quelques-uns des apôtres des croisades ne craignirent pas de faire directement appel à des mobiles plus vrais, à ceux que d'ordinaire on se donne au moins la peine de voiler sous d'élégants discours : Urbain II, s'adressant aux chrétiens de Clermont, en 1095, leur tient absolument le langage d'un économiste actuel parlant à ses électeurs de colonisation ou de nouveaux débouchés : « La terre que vous habitez, fermée de tous côtés par des mers et des montagnes, tient à l'étroit votre trop nombreuse population ; elle est dénuée de richesses et fournit à peine la nourriture à ceux qui la cultivent. C'est pour cela que vous vous déchirez et dévorez à l'envi, que vous luttez et vous massacrez les uns les autres. Apaisez donc vos haines et prenez la route du Saint-Sépulcre. » Ainsi, d'après le vicaire même de Jésus-Christ, le tombeau du Sauveur ne pouvait être délivré que par l'alliance de Dieu et de Mammon ! Et l'Empereur de Bysance, Alexis Comnène, écrivant aux barons de l'Occident, leur dit avec autant de cynisme que Bonaparte s'adressant à l'armée d'Italie : « Si tant de maux, si leur amour pour les saints apôtres ne soulèvent pas les chrétiens, que leur cupidité soit du moins tentée par l'or et l'argent détenus en abondance par les infidèles, qu'ils songent à la beauté des femmes grecques »[1118] ! Et puis la chance du salut éternel promis par les prêtres devait agir peu ou prou, même sur ceux qui ne croyaient qu'à demi : le pape proclamait la remise de leurs péchés à tout homme qui prenait la croix, et le voyage en armes assurait le paradis. N'était-ce pas admirable d'expier tous les crimes antérieurs de violence et de meurtre en se donnant le plaisir d'en commettre de nouveaux, mais cette fois contre les Musulmans ?
Bien avant que les croisades eussent commencé officiellement, elles étaient déjà en pleine réalisation. Il serait juste de dire que le mouvement dura sept ou huit cents années, depuis la rencontre de Charles Martel avec les Maures dans le Poitou et la Septimanie jusqu'aux expéditions de Charles Quint sur les côtes Barbaresques. Les guerres continues des Espagnols du nord contre les Arabes du sud constituaient seulement la part occidentale du grand conflit ; là, le contact immédiat des belligérants entretenait incessamment la bataille ; tandis que, plus à l'est, d'une extrémité à l'autre de la Méditerranée, les rencontres demandaient de longs préparatifs et donnaient lieu à de plus amples massacres. Les annales montrent qu'en énumérant toutes les expéditions, petites et grandes, il y eut bien plus de six ou huit croisades[1119]. Un besoin de classement de belle ordonnance a porté les historiens à ne décrire que les plus importantes de ces expéditions pour ne pas se perdre dans la confusion des détails ; mais à toute occasion des bandes plus ou moins fortes, des groupes de pèlerins armés, même des pillards isolés continuaient de se rendre en Terre sainte, grossissant les armées, en comblant les vides, ou disparaissant en route.
Avant de conquérir la Palestine, le premier acte devait être de déblayer la Méditerranée qui appartenait en entier aux Arabes. Déjà, au commencement du onzième siècle, en 1015 et en 1016, les flottes de Pise et de Gênes s'emparent de la Sardaigne, que Mogehid, le seigneur de Dénia, sur la côte de Valence, avait rattachée à sa principauté. Les Baléares, qui appartenaient au même prince arabe de l'Espagne, ne tombèrent au pouvoir des républiques italiennes que pendant le siècle suivant ; mais déjà la grande île qui occupe le centre même de la mer Intérieure, la Sicile, avait été prise par les Normands. De pirates, ceux-ci étaient devenus princes et rois, et tandis que Robert Guiscard, fils de Tancrède, s'emparait des provinces méridionales de l'Italie, son frère Roger traversait le détroit de Messine, entraînant ses chevaux à la nage derrière les bateaux. La Sicile était alors divisée en petites principautés, et le chef normand put s'attaquer à Palerme, avec l'aide d'une flottille pisane, sans avoir à combattre tous les occupants sarrasins (1072). Successivement il réduisit les diverses parties de l'île, et en 1091, quelques années avant la grande croisade vers la Palestine, il escaladait la dernière forteresse, le Kasr-Yan ou Castro-Giovanni, l'antique Enna, le « nombril de la Trinacrie », le lieu sacré sur lequel s'élevait jadis l'autel de Cérès. Les « Croisés » possédaient ainsi pour leurs entreprises un point d'appui au centre de la Méditerranée.
Cependant l'initiative de l'attaque directe contre les profanateurs du tombeau vénéré ne vint point des Normands : elle partit surtout de France où la parole du pape avait retenti. Tout d'abord, ce fut une ruée furieuse, désordonnée, chaotique. Les multitudes accouraient, nobles, valets, serviteurs, vagabonds, se dirigeant vers les pays du Soleil Levant et ramassant d'autres foules en chemin. L'invasion gauloise recommençait vers l'Orient, mais certainement plus incohérente que ne l'avait été celle des Volces Tectosages, quatorze siècles avant eux. Tout cela se mouvait comme une inondation de boue, couvrant de ses fanges toute la région traversée. Après cette cohue qui s'usa de massacre en massacre et de maladie en maladie dans la traversée de la Hongrie et de la Bulgarie, puis dans les premières rencontres sur le sol de l'Asie Mineure, venaient les grandes armées que commandaient les chevaliers les plus fameux de la chrétienté et qui se composaient principalement de Français, de Normands, de Lorrains, de gens des Ardennes et des Pays-Bas. Godefroy de Bouillon, dit Otto von Freysingen, avait été mis à la tête des Croisés parce qu'il connaissait également le langage des peuples romans et celui des Teutons. Il suivit le chemin de l'Europe centrale, tandis que Raymond de Toulouse passa par l'Italie du Nord et la Dalmatie et que les Italiens prenaient le chemin de la mer vers Constantinople, le rendez-vous commun. De là, il fallait s'ouvrir la route de vive force en combattant les Turcs qui occupaient les cités et les passages de l'Asie Mineure et de la Syrie ; des sept cent mille hommes qui étaient partis, il en restait environ la moitié : d'après Gibbon, trois cent mille Croisés périrent avant qu'une seule ville eût été arrachée aux Musulmans.
Toutefois, cette puissante armée n'aurait pas suffi pour atteindre son but si elle n'avait acquis la faveur de ses hôtes, les Bysantins : les barons croisés, auxquels les Seldjoucides barraient la route devant Nicée, ne pouvant se passer de l'appui des Grecs pour leurs approvisionnements, durent, bien à contre-cœur, rendre hommage à l'Empereur Alexis comme à leur maître, et promettre solennellement de lui remettre toutes les places ayant déjà fait partie de l'empire d'Orient et dont ils feraient la conquête. Ils promirent, sachant d'avance que le légat du Pape, qui les accompagnait, les délierait au besoin de leur serment. Alors commença la véritable campagne : ils prennent Nicée, puis, en une grande bataille, culbutent les Musulmans à l'intérieur de la Péninsule, franchissent les Portes Ciliciennes, dites par eux les « Portes de Judas », tant ils avaient raison de les craindre[1120], occupent l'importante cité d'Edesse, qui les protège contre les ennemis venus d'outre-l'Euphrate, s'enferment dans Antioche dont ils s'échappent à grand peine par une victoire qui parut un miracle, et finalement, grâce aux dissensions des Musulmans entre eux, — d'un côté les Fatimites d'Egypte, de l'autre les Turcs d'Asie — ils arrivent devant Jérusalem qu'ils emportent d'assaut et emplissent de sang ; dans le temple même, « les chevaux y baignaient jusqu'aux genoux ». En commençant le siège les Croisés n'étaient plus que vingt mille ; bientôt il ne resta dans Jérusalem que cent chevaliers et un millier de fantassins. L'armée s'était fondue, et le Saint-Sépulcre ne tenait plus à la chrétienté que par un fil bien facile à rompre.
Tout était perdu si les intérêts du commerce n'avaient appuyé ceux de la foi. Mais les flottes de Gênes et de Pise s'étaient aménagées en vue du transport, de l'approvisionnement des chevaliers et des pèlerins, et, grâce à ces flottes qui tenaient le littoral, Baudouin, successeur de son frère Godefroy, put maintenir Jerusalem, puis conquérir la moitié des cités du littoral, entr'autres Saint-Jean d'Acre et Tripoli de Syrie. Cette dernière ville possédait une bibliothèque admirable, probablement la plus belle qui existât encore dans le monde : les barbares de l'Occident, fidèles aux traditions chrétiennes, ne pouvaient manquer de la livrer aux flammes ; ainsi que le fait remarquer Ramsay, les Croisés de cette époque ne savaient pas griffonner leurs noms sur les rochers comme les soldats grecs, quinze cents ans auparavant[1121]. D'autres barbares vinrent bientôt se joindre aux Francs, de vrais Norvégiens, au nombre de dix mille, arrivés directement sur une flotte de soixante navires, ayant contourné par le libre océan tout le continent d'Europe. Sous la conduite de Sigurdr, ils prirent part au pillage et, par la prise de Sidon, contribuèrent à l'accroissement du royaume de Jérusalem. Entre-temps, des centaines de mille Croisés de l'Europe occidentale, Français, Italiens, Allemands, venus par la voie de terre, en 1101, avaient péri jusqu'au dernier sur la route de Syrie, par la faim, la soif, les fatigues, les maladies et le glaive des Turcs.
Evidemment, la logique des choses voulait qu'un point géographique isolé de son territoire naturel, comme l'était la ville de Jérusalem sans tous les massifs de montagnes avoisinants et sans les passages de l'Euphrate, restât une conquête extérieure au monde chrétien et par conséquent très difficile à garder. Il eût fallu pour cela y employer toutes les forces de l'Europe latine et germaine, mais celles-ci étaient loin d'être unies en un même sentiment. Les plus barbares apportaient le plus de foi dans leur entreprise, tandis que les plus avisés, les habiles marchands de Gênes et de Pise, ne se préoccupaient guère que de leurs intérêts. Même chez ceux qui semblaient tout dévoués à l'œuvre de délivrance, l'initiative déviait fréquemment vers les avantages personnels ou les satisfactions nationales. En outre, les questions d'ordre intérieur dans les différents États devenaient de plus en plus urgentes et diminuaient l'importance relative de la possession du Saint-Sépulcre. Aussi quand la ville forte d'Edesse, qui défendait le littoral syrien contre les Musulmans, fut tombée entre les mains de l'habile et persévérant Zenki, en 1144, la chute prochaine du royaume chrétien de Jérusalem dut paraître inévitable. C'est en vain que, trois ans après, la plus puissante de toutes les croisades, dite communément la « deuxième ». se mit en marche vers les pays d'Orient. Elle comprenait 14 000 chevaliers et un million d'hommes à pied : deux souverains la commandaient, l'empereur d'Allemagne, Conrad III, et Louis VII, roi de France.
Mais, comme toujours, les armées fondirent en route, Edesse ne fut point reprise et même Damas, beaucoup plus rapprochée de Jérusalem, resta cité musulmane. Les deux chefs, presque sans armée, rentrèrent dans leurs pays respectifs avec l'humiliation de la défaite. Quarante ans après, en 1187, le brillant maître de l'Egypte, Salah-ed-din ou Saladin, s'emparait de la « ville sainte », en dépit de la force naturelle de sa position, de la solidité de ses murs et la vaillance de ses défenseurs. Le royaume chrétien de Jérusalem avait duré moins de cent ans : les hasards de la fortune guerrière le relevèrent pendant quelques années fugitives, au treizième siècle, puis tout fut fini, malgré les croisades successives.
Au sud de la Méditerranée,» l'Islam refoula également les forces de la chrétienté. Les Roger de Sicile avaient fait aussi leur croisade dans la Maurétanie. Ils s'étaient emparés de tous les ports de la Tunisie et même de Tripoli. Ainsi le territoire de l'Islam avait été coupé en deux et si les Normands avaient conservé la possession du littoral barbaresque, l'Espagne musulmane, définitivement séparée du monde oriental de l'Islam, privée de ses communications et de tout appui moral, eût été certainement beaucoup plus tôt reconquise par les chrétiens de Navarre, des Asturies et des Castilles ; mais, dès le milieu du douzième siècle, les conquérants de Sicile avaient été obligés de lâcher prise. En 1109, ils durent se rembarquer pour le nord, et, pendant sept cents années, l'Islam d'Afrique continua de se défendre avec succès contre toute attaque de l'Europe occidentale.
L'occupation pendant plus d'un demi-siècle de la ville où mourut le Dieu des chrétiens devait naturellement exercer une influence considérable sur l'ensemble de la civilisation européenne et sur toutes ses manifestations. D'ailleurs, cette action infiniment complexe est fort difficile à démêler dans tous ses détails, et, plus encore, celle qui se produisit par le contact réciproque des Occidentaux avec les peuples de l'Orient. Néanmoins, les résultats généraux se présentent avec assez d'évidence pour qu'on puisse les distinguer en toute certitude et constater de quelle manière ils réagirent sur l'équilibre du monde.
Tout d'abord, la puissance de l'Eglise romaine se trouva singulièrement accrue. Quels que fussent les intérêts ligues dans ces entreprises, toutes les Croisades s'étaient faites officiellement sous le nom et à la plus grande gloire de la papauté ; c'était en la présence du pontife lui-même ou des plus grands prélats que les chevaliers avaient clamé leur adhésion parfaite à la « volonté de Dieu », et le signe même qu'ils avaient agrafé à leur manteau témoignait de leur soumission envers le pouvoir spirituel. Cette hégémonie de la papauté dans le mouvement des Croisades aurait dû, semble-t-il, entraîner comme conséquence la romanisation complète de Jerusalem, devenue une simple vassale ecclésiastique de Rome. Tel était en effet le vœu des moines de tout vêtement qui accompagnaient les chevaliers : mais ceux-ci, qui avaient été à la peine, voulaient être au profil, et quand même, au risque de froisser les susceptibilités cléricales, ils se distribuaient les fiefs et les gros revenus.
D'ailleurs, la guerre sans merci contre des gens de race, de langue, de religion différentes entretenait dans la société européenne immigrée en Palestine un régime forcément militaire. En outre, la rivalité du patriarcat d'Antiocbe, considéré par les chrétiens d'Orient comme égal sinon comme supérieur en dignité à celui de Jérusalem, contribua probablement à empêcher la constitution d'une vice-papauté dans la capitale de la Palestine[1122]. Du moins la ville prit-elle l'aspect d'un couvent militaire, avec processions continuelles, célébrations de messes et de prières publiques : les cloches sonnaient pour tous les actes civils aussi bien que pour les cérémonies religieuses. Les chrétiens, à l'exemple des mahométans, et par l'effet des mêmes raisons, constituaient une société où la loi religieuse absorbait entièrement à son profit la loi séculière : d'une part les *soutra* du Coran, d'autre part les versets de la Bible déterminaient les actes et les jugements.
Les Croisades eurent aussi pour conséquence de donner à la royauté française un rôle tout particulièrement inféodé à l'Eglise. La première expédition avait été tout d'abord prêchée en France et des chevaliers de langue française avaient été les plus nombreux à y prendre part. Puis le mouvement de foi et d'aventure s'était propagé vers l'Europe centrale, mais le premier rang ne cessa d'appartenir aux Croisés français et aux Normands de Sicile qui, d'ailleurs, à cette époque, se rattachaient aussi par la langue et le génie aux chevaliers de nationalité française. Aux yeux des papes, les exploits de la chevalerie occidentale s'ajoutèrent aux donations de Pépin et de Charlemagne, même à la conversion de Clovis, pour constituer une sorte de tradition rattachant la politique de la France à la propriété spéciale de l'Eglise. De cette époque des Croisades date l'expression de *Gesta Dei per Francos*, et le clergé y trouva un prétexte des plus commodes pour essayer d'enrégimenter à son profit le peuple français en l'appelant « soldat de Dieu ». Jusqu'au vingtième siècle, après Renaissance, Réforme et Révolution, ce ressouvenir des Croisades exerce encore son influence dans les dissensions civiles de la nation française pour la retenir dans les lacs de l'Eglise.
Le métier des seigneurs féodaux était de se battre, et précisément les guerres constantes, la barbarie qui en avaient été les conséquences entraînaient la ruine complète de l'art militaire, tactique et stratégie : on s'entre-tuait, mais on ne savait plus combattre, les règles en avaient été oubliées. Il n'y avait plus d'armées proprement dites : elles ne constituaient plus de corps organisé ayant un cadre commun et faisant accorder ses opérations suivant un plan unique. Autant de seigneurs, autant de chefs de guerre indépendants ; chacun avait le commandement absolu de ses hommes non en vertu de son talent, de son mérite reconnu, mais de par son droit de naissance ou de rang. Les combattants qu'il employait avaient été choisis parmi ses serfs ; sans avoir préalablement reçu d'instruction militaire, ils avaient à se battre non pour la victoire de tous mais pour la gloire spéciale de leur chef, et, quand ils faisaient un prisonnier ou capturaient un cheval, on trouvait tout naturel qu'ils allassent mettre leur prise en lieu sûr avant de revenir à la bataille. Donc, toutes les manœuvres d'ensemble étaient impossibles. L'art militaire n'eut de nouveaux adeptes qu'après la rencontre des Croisés et des armées mahométanes. Les chevaliers chrétiens apprirent de leurs ennemis à former des troupes solides, dressées régulièrement à la guerre, en vue d'un triomphe collectif. Cependant il parait que l'art des sièges n'avait pas été complètement perdu : des ingénieurs spéciaux s'étaient transmis de père en fils l'art de pousser des tranchées et de préparer les assauts[1123].
Dès les premières années de leurs relations avec les musulmans, — si violent que fût entre eux le fanatisme des haines religieuses —, les chrétiens se laissèrent « orientaliser » d'une manière très sensible. Tout naturellement, les conditions du climat se firent d'abord sentir dans le vêtement, les repas, les pratiques journalières : c'est par une influence analogue que des siècles plus tard, les soldats français d'Algérie se changèrent en « zouaves » et en « spahis ». La morale se modifia également, de même que la manière de penser. L'évolution qui se fit dans les esprits des Croisés obéit à deux forces, celle de la mère-patrie d'où ils venaient, celle de la contrée dans laquelle s'accomplissait leur œuvre. On le constata bien par les ordres de chevalerie qui naquirent dans la tourmente des Croisades et dont le caractère pratique, issu de la situation nouvelle, est tout différent de l'ancienne chevalerie, qui se donnait un idéal inaccessible, par exemple, comme dans nos contes de fée, de délivrer une princesse enfermée dans une tour de diamant, au milieu d'une forêt inextricable ou d'une mer de feu défendue par d'affreux dragons. Les chevaliers des Croisades se fixent un objectif moins difficile à réaliser, mais autrement sérieux, puisqu'il s'accorde avec les devoirs humains. L'ordre des Hospitaliers, qui appartenait officiellement à la grande famille monacale des-Augustins, ne pouvait se constituer qu'en pays étranger, là où les frères en la foi risquent de ne trouver aucun asile en ville, village ou moutier, là où il importe de rencontrer des amis sûrs au milieu des plus âpres ennemis, d'improviser des camps de refuge dans le désert ou les monts pierreux, de frayer des routes aux voyageurs et aux pèlerins, de soigner les blessés et les malades, de savoir à la fois manier l'épée et verser le cordial de guérison. Nul doute que les Hospitaliers n'aient reçu en Orient la tradition d'autres secoureurs, les Nestoriens, dont, les hospices se succédaient jusqu'en Chine sur les passages neigeux des montagnes et dans les oasis des solitudes.
Les Templiers ou chevaliers du Temple, ainsi nommés du siège même de leur société, dans les salles du palais bâti sur les vestiges du Temple de Salomon, tachèrent résolument de réunir en leurs personnes les deux pouvoirs spirituel et temporel, d'être à la fois moines et guerriers, de porter la robe et l'épée. Comme les prêtres, ils prononçaient des vœux, ils bénissaient et maudissaient, ouvraient les portes du paradis et celles de l'enfer, et, comme chevaliers, ils accomplissaient sur cette terre les décisions qu'ils avaient formulées pour la vie future. Tout d'abord cet ordre acquit une force redoutable, et les papes hésitèrent à prendre au service de l'Eglise de si puissants défenseurs. Mais saint Bernard, qui dirigeait alors le monde chrétien, rédigea les statuts de leur ordre (1128) et dirigea leurs premières entreprises politiques et religieuses. Pareil État, cumulant toutes les forces qui, ailleurs, se maintenaient opposées, réunissant les éléments de sa fortune sans se préoccuper des questions d'allégeance, de langue, de nationalité qui pouvaient inquiéter des rivaux moins ambitieux, ne donnant pour limite à ses projets ni les bornes d'une patrie ni celles de l'Europe, embrassant le monde en son espoir, certes, une telle fraternité conquérante eût facilement pris le dessus sur empereurs et papes, sultans et imans si elle avait gardé la direction des armées occidentales et l'union de ses forces ; mais ses ennemis croissaient en nombre à mesure que s'amassaient ses richesses.
Il lui fallut combattre ses âpres et constants rivaux, les Hospitaliers, conjurer et payer chèrement l'hostilité des évêques, des suzerains et des rois, puis se faire pardonner les infortunes politiques lorsque les rencontres de guerre et les zizanies eurent obligé les Templiers à quitter la terre ferme de l'Asie pour se réfugier dans l'île de Cypre. Néanmoins, l'ordre le plus estimé de la chevalerie se maintint en pleine gloire durant près de deux siècles, et souvent on essaya d'en restaurer la splendeur. Maintenant encore, que de vaniteux ou d'escrocs, pour éblouir leurs dupes, se décorent de titres et d'insignes comme chevaliers du temple !
Les mahométans avaient aussi leurs corps organisés, combattant à la fois par la prière et par les armes. Tel fut celui des « Mangeurs de hachisch » (Hachichiya) ou « Assassins », qui naquit en Perse, quelques années avant la constitution de l'ordre des Templiers. Appartenant à la secte des Ismaélites, ainsi nommée d'un certain Ismaïl, descendant d'Ali, ils ne prirent d'abord aucune part à la politique, et se bornaient à des pratiques religieuses. Ils professaient une doctrine philosophique très élevée, cherchaient la fusion de toutes les formules idéalistes, du platonisme au messianisme, et prêchaient une sorte de panthéisme reposant sur l'harmonie générale de toutes les parties du monde, sur le cosmos dont dépend chaque personne humaine qui en fait partie comme les astres et doit chercher à en comprendre la beauté[1124].
Mais la légende, qui serait évidemment tout autre si elle ne nous avait été transmise par des chrétiens attribuant volontiers à des ennemis redoutés tous les crimes et toutes les scélératesses, cette légende nous dit que les assassins étaient fanatisés par un prophète qui, après les avoir enivrés de plaisirs, les rendait extatiques de foi et les lançait dans le monde contre ses adversaires, armés du poignard ou du poison. Ce chef, le « Vieux de la Montagne », résidait dans le château fort d'Alamut, sur un promontoire de l'Elburz persan, mais il possédait plus de cent autres forteresses dans les pays de l'Asie antérieure. Le successeur de ce moine terrible n'est plus qu'un humble et paisible sujet de l'empire des Indes[1125].
En Europe, le monachisme avait suivi, d'une marche plus lente, la même évolution qu'en Orient. C'était en partie le même personnel, que les hasards de la politique, de la guerre et de la diplomatie déplaçaient de l'une à l'autre extrémité du monde chrétien, et les contre-coup des événements se répercutaient de part et d'autre de manière sinon à en égaliser les conditions, du moins à en maintenir le jeu pacifique.
Alors les deux chefs-lieux français du monde monacal, Cluny et Cîteaux, possédaient une autorité morale prodigieuse, dépassant de beaucoup celle du Mont-Cassin, jadis la pépinière par excellence des abbayes de l'Occident et l'école de la papauté. Cluny, où, dès la fin du onzième siècle, une ville industrieuse s'était construite autour de la haute église, avait pris un caractère somptueux et mondain ; même elle aurait pu ambitionner le rang de cité, quoique placée en dehors de toute grande voie historique, dans une des vallées latérales de la Saône, tandis que sa rivale future Cîteaux ou Cistercium s'établit au milieu des forêts parsemées de mares et d'étangs : le moine qui devint saint Bernard trouva dans ce lieu sauvage un asile qui lui convenait. Il y succédait à d'autres cénobites qui n'avaient pas attiré beaucoup de disciples, mais, quoique son éloquence et sa ferveur l'eussent au contraire entouré de multitudes accourues à sa parole, Cîteaux n'en resta pas moins ce qu'elle est encore, une grossière bâtisse au milieu des solitudes. La mère-abbaye eut bientôt des filles, parmi lesquelles la fameuse Clairvaux, dont Bernard lui-même devint l'abbé. Puis les filles eurent, grâce à la migration des moines, de nombreuses petites-filles et arrière-petites-filles : au commencement du treizième siècle, cent ans après la naissance de Cîteaux, l'ordre comprenait plus de mille abbayes dans la chrétienté d'Europe et de Palestine. Saint Bernard devint le véritable directeur de la conscience chrétienne, et de toutes parts on s'adressait à lui pour demander avis ou réconfort : sa parole valait des armées.
Le moine de Clairvaux était si bien l'arbitre de l'Eglise qu'au moment le plus critique de la papauté, les cardinaux firent choix de son disciple le plus cher, le Toscan Bernardo, pour lui donner la pourpre, et ce nouveau pape, qui prit le nom d'Eugène III, continua de s'adresser à son ancien abbé comme à son guide. C'est pour l'instruction de son élève pontifical que saint Bernard composa son livre de la Considération : « Sois humble, lui disait-il, sois humble ; nous ne voyons pas que Pierre ait jamais paru en public orné d'or et de pierreries, vêtu de soie, monté sur un cheval blanc, entouré de soldats et d'officiers marchant à grand bruit : en cela, tu es le successeur non de Pierre, mais de Constantin. Accommode-toi au siècle, s'il le faut ; mais, revêtu d'or et de pourpre, ne dédaigne pas d'être pasteur et ne rougis pas de l'Evangile. »
Heureusement, dans les périodes de transformation politique et sociale, quand l'esprit humain cherche à renaître dans sa liberté, il est des hommes qui ne « s'accommodent point au siècle ». Le temps des Croisades fut une époque de renouveau non moins pour les hérésies que pour l'Eglise elle-même. Si les dissensions religieuses avaient été relativement rares pendant la première partie du moyen âge, elles devaient au contraire devenir très fréquentes à une époque où les populations d'Occident et d'Orient entraient en contact de toutes les manières, même par leurs idées, leurs croyances et leurs mythologies respectives : tout changement dans le, monde des esprits devait ébranler la tour du dogme qui prétend se dresser immuable comme un phare au-dessus des flots. Néanmoins les classes supérieures, qui fournissaient des recrues à la chevalerie et aux couvents, pouvaient trouver une issue à leurs inquiétudes spirituelles soit dans les aventures périlleuses, soit dans les spéculations philosophiques ; elles s'accommodaient de leur mieux à l'immense et souple vêture de l'Eglise universelle qui, sous une apparence d'unité, abrite tant d'opinions et de passions diverses. C'est dans le peuple, non dans la société dirigeante, que prennent naissance les hérésies. Les Abélard, les Bérenger de Tours et autres scholasques ne touchaient à l'Eglise établie que par des subtilités de dialectique et ne pouvaient entrer dans la vie profonde de la nation. Leurs passes d'armes et luttes oratoires firent le régal des lettrés, mais n'eurent aucune influence sur les gens du peuple. La gloire immortelle d'Abélard ne lui vint ni de ses écrits ni de ses discours mais de l'amour d'Héloïse.
D'ailleurs, le mouvement des idées ne fut point la raison principale qui détacha de l'Eglise officielle des masses populaires considérables, surtout en Italie et dans le midi de la France, et fit naître ainsi des communautés hérétiques : la vraie cause de ces insurrections fut, dans la plupart des cas, la révolte de la morale publique contre un clergé simoniaque, rapace et impur. Les prêtres, ambitieux d'atteindre la toute-puissance, se croyaient déjà bien près de pouvoir l'exercer, et par leurs caprices, leurs violences, leur âpreté au pillage, méritaient bien les virulentes paroles que leur adressaient les saint Bernard et autres défenseurs désintéressés de l'Eglise. Telle hérésie, que l'on attribue à l'influence de quelque tradition secrètement transmise de famille en famille, ne provient que du renvoi de prêtres sacrilèges, devenus intolérables à leur troupeau. Les simples d'esprit, tout en gardant leur foi naïve, se faisaient hérétiques par le fait même de choisir pour leurs guides et conseillers naturels les vieillards laïques les plus respectés de la commune[1126]. La suppression du sacrement, la rupture de la filiation ecclésiastique suffisent en effet pour détacher du tronc vivant de l'Eglise tous les rameaux qui en sont émondés. Une autre cause indirecte de la formation des hérésies doit être attribuée aux conditions géographiques des âpres contrées des Alpes et du centre montagneux de la France. Certaines contrées, fort difficiles d'accès, n'étaient point visitées par les prêtres, résidants des basses vallées ou de la plaine ; des générations entières s'écoulaient sans rapports directs entre les communautés perdues au sein des montagnes et les sièges épiscopaux dont elles dépendaient officiellement. Lorsqu'à la suite d'un synode ou de quelqu'expédition militaire, le contact se produisait entre les petits groupes de montagnards évangéliques et les représentants du saint Père, l'écart de doctrine qui s'était produit pendant la durée des âges se révélait soudain, au grand scandale des prélats.
C'est ainsi que l'on peut expliquer par exemple la formation du culte professé dans les « Vallées Vaudoises » sur le versant piémontais et sur les bords de la haute Durance. Or, à cette époque, aussi bien que de nos jours, un grand nombre d'émigrants descendaient annuellement de leurs combes élevées où tout travail extérieur était impossible en hiver, et s'établissaient dans les villes des campagnes basses, soit comme maçons, paveurs ou portefaix, soit comme marchands pour vendre de petits objets fabriqués dans leurs montagnes.
Des gens instruits, des chrétiens fervents, des apôtres se trouvaient aussi parmi eux, et c'est ainsi que, suivant les chemins de l'émigration temporaire, la doctrine « vaudoise » se répandait comme une traînée des Alpes à la plaine. Les montagnards, seuls intermédiaires de ces régions, étaient aussi les seuls porteurs d'idées religieuses ; ils semaient ailleurs leurs propres doctrines et de nulle autre part n'en recevaient de nouvelles. Ainsi s'explique la propagation fort étendue d'une forme de culte qui s'était maintenue presque sans changement dans les vaux écartés, et qui se montrait de nouveau dans les contrées de la plaine et du littoral, d'où elle avait disparu depuis des siècles. Le pays d'Albi, certaines régions du Languedoc occidental et la grande ville de Toulouse furent les lieux du midi où les fidèles accueillirent avec le plus de faveur les annonciateurs de la « noble leçon », débarrassée de ses prêtres, dégagée de tous ses ornements inutiles et coûteux. Un passage des écrits de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, nous montre les Toulousains abattant les croix comme de hideux symboles des tortures et de la mort. Les capitouls, conseillés par le Vaudois Pierre de Brueys, l'ardent missionnaire de la foi pure, auraient ordonné la destruction des croix de la ville, que l'on porta sur la place du Capitole pour en faire un immense feu de joie ; il servit, la veille de Pâques, à la préparation d'un grand banquet public[1127].
Aux éléments d'hérésie spontanée provenant, les uns, de la simple révolte matérielle de paysans opprimés par les grands seigneurs ecclésiastiques, les autres, de l'inégalité du mouvement d'évolution religieuse suivant les différents milieux géographiques, vinrent naturellement s'ajouter les hérésies proprement dites, venues de loin à travers le temps et l'espace. Tout le résidu des sectes gnostiques échappé aux persécutions de l'Eglise s'agrégeait de son élan à ceux que la force des choses lui donnait pour alliés, et souvent ils se fondirent en un même corps religieux et politique. C'est ainsi que les Kathares ou les « Purs », qui faisaient remonter leur origine spirituelle aux Manichéens de l'Iran et de l'Asie Mineure, furent peu à peu confondus avec les « Vaudois » et disparurent avec eux dans la même tourmente, lorsque les barbares du nord de la France vinrent se ruer sur le Midi. Ces « Bons Hommes » — car tel était le nom qu'on leur donnait d'ordinaire à cause de la pureté de leur vie — différaient pourtant beaucoup des Vaudois par les traditions et par la complexité de leurs dogmes : tandis que les montagnards des Alpes s'étaient bornés à simplifier leur religion en la débarrassant de l'ingérence ecclésiastique et en se contentant de la « noble leçon », simple résumé de morale tirée des Evangiles, les Kathares étaient des théologiens raffinés visant à la perfection par la souffrance et les pratiques difficiles. Mais tout s'extériorise dans le monde matériel, rien ne reste dans le pur domaine de l'esprit.
Devenues assez fortes, les hérésies voulurent, elles aussi, se donner un corps politique ; mais, comme toujours, elles n'eurent qu'une demi-hardiesse, et, quoique se révoltant contre les continuateurs du passé, c'est encore dans le passé qu'elles cherchaient leur point d'appui.
Au milieu du douzième siècle, Arnaldo de Brescia, le compagnon de luttes de Pierre de Brueys et d'Arrigo, l'élève et disciple d'Abélard, le moine républicain, le tribun farouche, entouré de « gens couverts de poils », tenta cette œuvre à double but, à la fois révolutionnaire et restauratrice. Il voulut en même temps abattre le pouvoir des prêtres et reconstituer l'antique république Romaine. Déjà, dans une première entreprise, il avait réussi à soulever les nobles cités lombardes : Brescia, sa patrie, Pavie, Milan et leurs sœurs du nord, d'Asti jusqu'à Trévise. Ayant contre lui le pape et l'empereur, il put cependant lutter pendant des années, tant il trouva de solidarité dans ces bourgeoisies naissantes, trop instruites pour croire à la divinité du pontife, trop fières de leur supériorité en civilisation pour respecter un empereur du Nord barbare. Il avait dû fuir cependant, mais, toujours aux aguets, il trouva le moyen de revenir, et, cette fois, dans Rome même, grâce à la dissension de deux papes qui s'excommuniaient l'un l'autre. C'était en 1146. Son premier soin fut de rétablir la république de la Rome antique, telle qu'il pouvait se l'imaginer par les écrits anciens et par la tradition ; il créa un ordre équestre, médiaire entre les sénateurs et les plébéiens, fit nommer des consuls pour présider le Sénat, et des tribuns pour défendre le peuple. Amaldo ne se donna point la peine de faire nommer un anti-pape par les citoyens, ce qui lui évita peut-être d'attirer contre la Rome républicaine la croisade que songeait à prêcher saint Bernard ; mais il limita, autant que cela lui parut possible, la souveraineté de l'empereur, autre ennemi qui, du moins, avait à ses yeux l'avantage d'être l'adversaire de la papauté[1128].
Par une étrange fortune, cette restauration de la république ou plutôt cette résurrection d'un état de choses disparu depuis douze cents ans se maintint quelques années comme en parfaite ignorance du pouvoir des pontifes, dans le siècle même qui pouvait promulguer, comme le dogme politique par excellence, la domination universelle de l'Eglise sur le monde des fidèles. Mais la foi vivante qui fait des prodiges manquait aux citoyens de Rome, et quand l'orage s'amassa du côté du nord, quand Barberousse descendit du haut des Apennins, sénateurs et consuls, tribuns et citoyens demandèrent grâce, et le corps vivant d'Arnaldo flamba devant la Porte du Peuple. Le pouvoir papal était rétabli à la fois sur les citoyens de Rome et sur l'empereur lui-même qui, maugréant et jurant, dut tenir l'étrier d'Adrien IV, le fils d'un serf anglais, ancien mendiant et pauvre moine.
Ce même souverain pontife, assez puissant pour humilier Barberousse à la tête de ses chevaliers frémissants, ne manqua pas de distribuer les nations à son gré. Comme ses prédécesseurs, il livrait aux Croisés les peuples de l'Orient ; il donna aussi les Finlandais et autres tribus du Grand nord aux Suédois nouvellement convertis, et lorsqu'Henri II, roi des Anglo-normands, lui parla de son devoir de conquérir l'Irlande, Adrien l'encouragea : « L'Irlande, lui répondit-il, l'Irlande et toutes les îles qui ont reçu la foi chrétienne appartiennent, de ton avis comme de celui de tout le monde, à l'Eglise romaine. Tu nous fais entendre que tu veux entrer dans cette île pour soumettre le peuple aux lois, en extirper les vices et faire payer le denier de saint Pierre. Nous louons ton dessein : recule les limites de la Sainte Eglise, et fais-toi un nom glorieux dans tous les siècles. » Et avec cette bulle, le pape envoya en signe d'investiture au roi d'Angleterre un anneau d'or orné de l'émeraude symbolique[1129]. L'île d'« Emeraude » fut en effet partiellement conquise, Henri II bâtit son palais dans la ville de Dublin comme pour y ancrer à jamais sa puissance, et les Irlandais furent privés de leur indépendance, de leur civilisation propre ; rejetés dans la pauvreté et la barbarie, ils commencèrent la période douloureuse de leur histoire de servitude et d'abaissement moral qui dure encore et qui, par une singulière ironie des choses, devait les rattacher étroitement à cette même Eglise romaine par laquelle ils avaient été vendus à l'Angleterre.
Tandis que des croisades partielles s'accomplissaient à l'Occident, la croisade proprement dite contre l'Islam continuait en Orient. La troisième croisade partie pour reprendre Jérusalem donna même lieu à la scène la plus décorative et la plus romanesque de la guerre, puisqu'on y vit apparaître à la fois, d'un côté, le héros Barberousse qui disparut obscurément et dont s'empara la légende, le bouillant Richard Cœur de Lion, le prudent politique Philippe-Auguste, et de l'autre côté, Saladin, le modèle de tous les chevaliers, arabes ou chrétiens. Mais l'importance des résultats ne répondit pas à la grandeur de la représentation. Jérusalem ne fut point reconquise par les chrétiens et tout ce qu'ils obtinrent de leur courtois adversaire, ce fut la faveur d'aller sans molestations s'agenouiller devant le Saint-Sépulcre. En outre, un troisième ordre de chevalerie religieuse s'était formé, celui des chevaliers Teutoniques, dont le glaive devait bientôt après se faire si cruellement sentir aux païens de la frontière allemande, chez les Prussiens et les Lithuaniens.
La quatrième croisade ignora même Jérusalem. Elle avait pris la vallée du Nil pour objectif, afin de s'y emparer des campagnes riches en blé et du marché des Indes, mais en route, les Vénitiens, qui transportaient les Croisés dans leurs navires, dirigèrent leurs avides alliés vers un autre but, Constantinople. Jusqu'alors les bandes occidentales, tout en se heurtant fréquemment contre leurs hôtes de passage, les Bysantins, n'avaient pas osé se rendre coupables d'une violation complète de la foi jurée, et la majesté de l'empire les avait retenues.
Partis pour aller combattre les Musulmans et délivrer le tombeau de Jésus-Christ, les Croisés ne pouvaient décemment s'arrêter en route pour exterminer d'autres chrétiens. Mais cette fois la tentation était trop forte et ils n'y résistèrent point. Prenant la cité par embûche, ils la brûlèrent à demi et dévastèrent ce qui restait (1204). Tandis que les Vénitiens, connaisseurs des belles choses, enlevaient, pour en décorer leur propre ville, les quadriges et les portes triomphales, les barbares occidentaux de France et de Belgique fondaient les bronzes et les objets d'or ou d'argent pour en fabriquer des monnaies, des armes, de grossières parures.
La rancune que l'Occident garde encore contre Bysance ne provient-elle pas pour une bonne part de ce que, lors de leur contact avec les Grecs de Constantinople, les Croisés, ancêtres des civilisés de France et d'Allemagne, eurent la conscience très nette de leur infériorité ? Ils avaient dû s'avouer intérieurement qu'ils étaient incontestablement des barbares non seulement au point de vue des arts et des métiers, mais aussi pour le savoir-vivre et pour la morale : ils s'étaient sentis rustres, grossiers, avides et féroces. Anne Comnène se plaint de l'effroyable cupidité des Latins et de leur intolérable caquet. De part et d'autre on se haïssait franchement. Aussi les papes d'Occident furent-ils frustrés dans l'ambition qui les avait poussés, pendant toute la durée des Croisades, à prêcher l'unité de la foi. C'est en vain qu'ils avaient tâché de rétablir l'Eglise œcuménique au profit de leur pouvoir personnel : ils partageaient cette illusion si commune aux hommes qu'il suffit d'obtenir l'assentiment des souverains pour réaliser de profondes transformations dans les masses populaires. Quand les Croisés, devenus maîtres de Bysance, se laissèrent aller à toute la fureur de leurs appétits de lucre, de grossièreté, de violence, les haines éclatèrent si vives entre Latins barbares et Grecs policés que toute idée d'unité religieuse dut s'évanouir aussitôt. Le contraste s'établit plus inconciliable que jamais, les chrétiens d'Orient ne pouvant plus pardonner à ceux d'Occident l'humiliation de leur être asservis. En réalité, l'établissement temporaire de l'empire latin eut pour unique résultat d'appauvrir Bysance et d'en faciliter la conquête future aux Turcs envahisseurs. Les Occidentaux, ayant brisé le grand ressort de la résistance, préparèrent la destruction définitive de l'empire, mais par des ennemis plus solidement organisés qu'ils ne l'étaient eux-mêmes : ils frayèrent la voie que devait suivre le conquérant Mahomet, deux siècles et demi plus tard. D'ailleurs, Baudouin de Flandre et ceux qui l'avaient choisi comme empereur n'avaient su aucunement s'accommoder aux mœurs orientales et aux traditions politiques de Bysance ; apportant leurs idées du monde féodal de l'Occident, ils cherchaient à les appliquer de leur mieux dans le pays nouveau qui leur restait inconnu. D'abord ils divisèrent l'empire en grands fiefs et en seigneuries vassales comme pour y établir les dissensions et la guerre en permanence : ils eurent donc à lutter entre eux, tout en se défendant contre les Bulgares du nord, contre les Turcs de l'est et les principautés grecques indépendantes qui s'étaient maintenues en Epire et en Anatolie. Aussi l'empire Latin, de plus en plus amoindri, cessa-t-il d'exister après un peu plus d'un demi-siècle (1204 à 1261) de précaire existence.
Les contrées de l'empire d'Orient où l'influence occidentale se fit le mieux sentir furent le Péloponèse et les îles éparses autour de la Grèce continentale. Le fait s'explique facilement : Morée et Sporades étaient beaucoup plus aisées à visiter de France et de Venise que les escales de l'Orient proprement dit ; en outre, la Morée, divisée naturellement en bassins séparés comme les alvéoles d'une ruche, se prêtait mieux que tout autre pays à l'organisation du régime féodal, tandis que chacune des Cyclades, avec son port et son entrepôt de commerce, devenait sans peine un comptoir, un jardin et un champ d'oliviers pour quelque grande famille de nobles Vénitiens. C'est en 1540 seulement, près de trois siècles et demi après la surprise qui donna lieu à la fondation de l'empire Latin, que Venise fut obligée d'évacuer ses dernières possessions helléniques. En Morée notamment on trouve encore de nombreuses constructions militaires qui témoignent d'une solide occupation de la contrée par les barons occidentaux.
Les deux dernières croisades, que dirigea le roi de France, Louis IX, proclamé « saint » par l'église catholique, reprirent le caractère religieux qu'avaient perdu les précédentes expéditions de conquête et de pillage. Les Croisés redevinrent les « soldats de Dieu », mais des soldats qui n'avaient point la foi triomphante. Dans ses deux expéditions, saint Louis fut également malheureux. S'étant attaqué à l'Egypte, dans laquelle il voyait très justement la clef du Saint-Sépulcre, il put à grand'peine s'emparer de la ville de Damiette (1249); puis, entouré d'ennemis, il eut l'humiliation de tomber en captivité avec une grande partie de son armée et d'avoir à se faire racheter par son peuple à force de taxes et d'impôts. En sa deuxième campagne, il n'osa plus regarder vers la « ville sainte », définitivement perdue, mais, se bornant à traverser obliquement la Méditerranée, il débarqua près de Tunis, où la peste le fit périr avec la plupart des siens (1270). La légende musulmane l'entoura d'autant de vénération que la légende chrétienne, prétendant qu'à l'heure de la mort il s'était converti à la foi de l'Islam. Du moins il avait été le témoin involontaire de l'impuissance de la Croix contre le Coran, et son royaume, la France, qui avait été la première au mouvement des Croisades, y fut également la dernière, et en sortit lamentablement affaiblie. Akka ou Saint-Jean d'Acre, la seule citadelle que les chrétiens eussent gardée en Terre sainte, tomba en 1291, et ses défenseurs se dispersèrent en Europe et dans les îles de la Méditerranée. Des Croisades, il ne resta plus en Asie que des murailles, des traditions incertaines et, dans les montagnes du Liban, une vague sympathie des tribus chrétiennes pour la France catholique. Quant à la population métissée éparse çà et là dans Jérusalem, Antioche, Edesse et autres cités militaires, elle disparut rapidement : dans l'espace de quelques générations, les " poulains ", ainsi qu'on appelle les gens de race croisée, franque et orientale, se confondirent avec les indigènes comme les gouttes de pluie perdues dans le flot de la mer.
** Les communes. Notice historique
Conrad III, de Hohenstaufen, fut choisi comme empereur d'Allemagne en 1138 et passa la plus grande partie de son règne à lutter contre les ducs de Bavière, Henri le Superbe (mort en 1140) et son fils Henri le Lion.
Frédéric Ier, dit Barberousse, naquit en 1123. Allié par sa mère aux Welf, il tendit, en Allemagne du moins, à atténuer les contrastes entre Guelfes et Gibelins ; il succède en 1147 à son père comme duc de Souabe et accompagne son oncle Conrad III à la deuxième croisade. Il est élu empereur en 1152 et traverse une première fois les Alpes en 1154 pour prendre la couronne lombarde, enlever Rome des mains d'Arnaldo et la remettre au pape en se faisant reconnaître empereur. Il prend Milan en 1158, la détruit en 1162, puis de répression en répression arrive à se faire battre à Legnano en 1176. Assagi par le résultat de ses six descentes en Italie, il se consacre désormais plus spécialement à l'Allemagne avant de partir pour l'Orient, dont il ne revint pas.
Henri VI le Cruel (1190-1198) épousa l'héritière du royaume normand des Deux-Siciles ; il fut le geôlier de Richard Cœur de Lion et vainquit définitivement les Welf. Philippe, frère du précédent, vit susciter contre lui par le pape un anti-roi, Othon IV, fils de Henri le Lion, et mourut assassiné en 1208. Othon IV règne ensuite seul, mais, suivant forcément la politique de ses prédécesseurs, il subit l'excommunication papale, et meurt peu après avoir été défait à Bouvines, 1214.
Frédéric II, fils d'Henri VI, naquit en 1194 près d'Ancône. Il assiste en allié du roi de France à la bataille de Bouvines, et remplace Othon IV sur le trône, 1218. Mais, dès ses premiers mouvements, il est excommunié (1222), peu de temps avant son départ pour la Terre Sainte. Il y fut plus heureux que beaucoup de ses prédécesseurs, puisqu'il entra à Jérusalem, mais ses succès ne lui servirent de rien auprès des papes, qui devenaient de plus en plus exigeants. L'empereur est à nouveau excommunié en 1239 et meurt en 1250, inconnu de la plupart de ses sujets et rejeté de beaucoup d'autres.
Conrad IV (1250−1254), son fils, eut à peine le temps de conquérir l'Italie, et son petit-fils Conradin, né en 1262, disputant Naples à Charles d'Anjou, créature du pape, est pris et exécuté à seize ans. Crime auquel répondirent les Vêpres siciliennes quelque vingt ans plus tard.
Les papes antagonistes des Barberousse sont Adrien IV (1154−1159), Alexandre III (1159−1181), puis, pendant les dix années suivantes, Luce III, Urbain III, Grégoire VIII et Clément III. Innocent III (1198−1216) est le contemporain de l'empereur Othon IV. Honorius III et Grégoire IX (1227−1241) sont les premiers adversaires de Frédéric II, puis Célestin, Innocent, Alexandre, Urbain et Clément, tous quatrièmes du nom, assistent à la fin des Hohenstaufen.
Les Albigeois sont excommuniés en 1179 et les persécutions commencent. En 1208, l'assassinat du légat qui présidait aux auto-da-fé donna prétexte à la croisade. Béziers fut prise en 1209 (60.000 victimes), le Nord vainquit le Midi à la bataille de Muret (1213) et Albi ouvrit ses portes en 1215. Simon (de Montfort-l'Amaury) fut tué en 1218 sous les murs de Toulouse ; la prise d'Avignon termina la guerre.
Le douzième siècle et la première moitié du treizième furent en Allemagne l'époque des Wolfram von Eschenbach et des Walther von der Vogelweide ; en France, celle des Wace, Benoît de Sainte-Maure, Villehardouin et G. de Lorris.
** Chapitre VII. Communes
Combien dure était pour les communes lombardes l'âpre défense de leur liberté ; chaque année, elles voyaient descendre des Alpes les chevauchées de pillards allemands, effrayants ennemis, alliés plus dangereux encore !
*Moyen âge. — Marais et monts, protecteurs de l'indépendance. — Formation des communes libres. — Venise, Pise, Gênes. — Guelfes et Gibelins. — Les deux Frédéric. — Guerre des Albigeois. — Villes du nord de la France et des Flandres. — Hanse germanique. — Fondation des universités. — Conflits et déchéance des communes. — Architecture ogivale*
Malgré les termes vagues introduits dans l'usage commun, il en est beaucoup dont le sens a graduellement changé et que l'on doit interpréter différemment suivant les époques. Un de ces mots est celui de « moyen âge » que l'on a l'habitude d'appliquer maintenant à toute la période qui sépare la chute de Rome sous les coups des barbares et l'entrée des Turcs à Constantinople. Les historiens n'ont point créé ce vocable pour lui donner une acception semblable. Il était appliqué autrefois par les humanistes à la période pendant laquelle les écrivains n'employaient plus les formes classiques de la langue parlée depuis Cicéron jusqu'au règne de Constantin, mais s'exprimaient néanmoins en phrases latines. C'est au point de vue spécial de ce langage considéré comme le seul digne de servir à l'expression de la pensée que les siècles étaient divisés en âge supérieur, en âge moyen ou moyen âge et en âge inférieur, celui qui vit l'abandon du latin comme langue usuellement écrite et la formation littéraire des langues modernes[1130]. Peu à peu, par une évolution lente dans l'emploi des termes, les historiens réunirent l'âge moyen et l'âge inférieur des philologues pour en faire le moyen âge, pris dans l'acception actuelle de période d'obscurité relative, de nuit entre les deux jours de la pensée.
Vico, dans sa *Science Nouvelle*. prit les siècles du moyen âge comme exemple de ce retour des âges après l'achèvement complet d'un cycle de l'histoire, marqué par la chute de l'empire romain. D'après lui, l'humanité recommençait le cours de son existence par un état de barbarie analogue à celle des temps les plus anciens mentionnés par les légendes. Il assimile les deux phases en en comparant tous les traits de fureur et d'ignorance. Il va même jusqu'à dire que, dans ces temps « malheureux » de la deuxième barbarie, « les nations étaient retombées dans le mutisme », puisque plusieurs siècles ne nous ont laissé aucun écrit en langues vulgaires et que le latin barbare du temps était compris d'un petit nombre de nobles seulement, tous ecclésiastiques[1131] !
Sans doute cette délimitation entre le *corso* des temps classiques et le *ricorso* des âges d'ignorance n'eut pas la précision qu'imagine Vico, mais du moins, pour l'Europe occidentale, répond-elle à une réalité historique de premier ordre. Pour d'autres parties de la Terre, notamment pour l'Arabie, la Perse et la Syrie, qui resplendirent soudain, animées d'une foi nouvelle puis restaurées par la connaissance de la Terre, le développement des sciences et le progrès des arts et des lettres, les mêmes siècles, ici l'âge des ténèbres, furent là l'âge de la lumière par excellence. Le moyen âge, c'est-à-dire la phase de rétraction, de souffrance et de mort apparente, n'exista que pour les chrétiens d'Europe et coïncida avec la période pendant laquelle le christianisme, sous sa forme catholique et romaine, fut accepté sans protestation, sans hérésies, de la part des fidèles occidentaux.
Compris de cette manière, le moyen âge aurait en effet commencé à la destruction de l'empire romain par les barbares, au sac de Rome par les Goths et les Vandales, mais il n'a certainement pas duré jusqu'à la circumnavigation de l'Afrique ou à la découverte du Nouveau Monde par les Colomb, les Cabot, les Vespuce. Bien avant cette époque, l'Europe occidentale avait repris sa force d'expansion : elle se manifesta dans les Croisades, dans les expéditions commerciales des marchands italiens, dans les progrès des métiers et des arts, et surtout dans la constitution des Communes. L'initiative individuelle, qui ne s'accommode point de la foi naïve, de l'obéissance mystique à pape ou empereur, créait une première Renaissance, deux ou trois cents ans avant celle qui porte spécialement ce nom dans l'histoire. La période splendide des libertés communales, si énergiquement revendiquées et défendues, l'âge qui vit naître la merveilleuse floraison des ogives, des rosaces et des flèches peuvent ils être confondus sous un même terme de langage méprisant avec les temps de l'ignorance et de la grossièreté barbares pendant lesquels les peuples se reprenaient lentement à la vie ? Evidemment les historiens auront à prévenir, par une terminologie nouvelle, la confusion qu'entraîne ce mot de moyen âge appliqué improprement à deux époques différentes.
L'esprit de liberté, qui est le souffle de la vie et cherche sans cesse et partout à se faire jour, devait profiter du mouvement des Croisades. Le départ des seigneurs, avec soudards et gens d'armes, fut un grand allègement pour la plupart des sujets. Sans doute, princes, barons et vassaux avaient commencé par faire rendre aux taxes et aux impôts divers tout ce que la violence et l'astuce pouvaient extorquer à la population malheureuse ; ils laissaient leur pays appauvri, exsangue ; mais ils partaient enfin ; on voyait au loin disparaître leurs pennons dans le poudroiement des routes ! Et puis les maîtres n'avaient-ils pas été obligés par la dure nécessité du moment à faire de belles promesses, à concéder même de réels privilèges aux manants pour qu'ils respectassent les terres féodales et les châteaux pendant l'absence des garnisons, pour qu'ils obéissent bien dévotement aux gentes châtelaines et à leurs fils encore sans épées ! Conscients des réalités qu'ils laissaient derrière eux, beaucoup de seigneurs partaient à contre-cœur, mais, cédant à l'entraînement des foules, ils prenaient quand même la tête de leur contingent.
La plèbe des campagnes, les artisans des villes eussent pu songera venger les souffrances d'autrefois, du moins reprenaient ils partiellement leur autonomie et poussaient ils l'audace jusqu'à gérer quelque peu leurs affaires. Ainsi, pour ne citer qu'un exemple, les capitouls de Toulouse, représentant la bourgeoisie de cette ville, prirent graduellement la haute main dans l'administration de la commune durant l'absence de leur comte ; une transformation analogue s'accomplit dans toutes les autres cités de la contrée : le comté devint en fait une fédération, formée d'un grand nombre de petites républiques réunies sous l'honorifique protectorat du comte féodal. Lorsque Ramon ou Raymond V mourut en Orient, après avoir fondé le royaume de Tripoli, qu'il laissait à son fils aîné Bertran, la veuve, qui revint à Toulouse avec son jeune fils Alphonse Jourdain (n'Anfos Jordan) — ainsi surnommé d'après la rivière dans laquelle il avait été baptisé, — la veuve dut placer l'héritier sous la tutelle des capitouls et le faire élever par leurs soins. Aussi plus tard, lorsque se fit la terrible croisade à l'intérieur qui réduisit les populations du Languedoc à la servitude, les chevaliers français du nord vengèrent ils certainement bien moins les différences quelconques de doctrine religieuse que l'affront fait par les villes libres au pouvoir féodal.
En certaines contrées d'Europe les conditions favorables du milieu avaient permis aux habitants de se maintenir en communautés parfaitement indépendantes, inattaquables même. « Dans mon pays, dit fièrement Niebuhr, dans mon pays, chez les Dithmarschen, il n'y a jamais eu de serfs »[1132]. C'est à la bonne nature qu'il était redevable de ce privilège. Si la terre des Frisons et des Dithmarschen s'est maintenue libre jusqu'au commencement du dix-septième siècle, malgré la pression des grands États féodaux qui confinaient au sud et au sud-ouest, c'est qu'elle était protégée par des marais difficiles à franchir, par des canaux vaseux, par des espaces coupés de fondrières, où se seraient enlizées les lourdes cavaleries des barons bardés de fer. Jaloux de rester seuls à connaître leur pays, les gens des marécages se gardaient bien d'initier à la pratique des gués périlleux les seigneurs et leurs hommes d'armes. La boue les défendait, mieux qu'ailleurs des bras de l'Océan ne protégeaient des populations insulaires.
C'est pour une raison analogue que, de l'autre côté des bouches rhénanes, les hommes des « terres neuves » de la Flandre étaient des hommes libres. Pour conquérir un sol ferme sur la mer et sur les fleuves, la « corvée » n'eût point suffi ; il fallait la liberté créatrice, la franche initiative, l'intelligence et la présence d'esprit dans le travail. Les « hôtes ». défricheurs et draineurs ambulants auxquels les princes féodaux de la terre ferme concédaient ces champs futurs, n'auraient pu accepter la rude besogne s'ils avaient été soumis au cens personnel et aux autres taxes qui pesaient sur les serfs, et surtout s'ils avaient eu des recors, des gens armés du glaive ou du bâton pour les surveiller dans leur travail : tout ce qu'on pouvait leur demander, c'était de promettre le paiement d'une redevance annuelle quand la terre aurait été conquise. Toute subvention préliminaire leur était inutile : qu'on les laissât libres d'agir, cela leur suffisait, la force leur était donnée par la puissance de l'association. Dans leur œuvre savante et de tous les instants, entreprise pour discipliner les éléments, ils devaient compter les uns sur les autres, se distribuer les travaux, tous également utiles à la réussite définitive, vivre dans une communauté d'efforts qui constituait une véritable république d'intérêts et d'amour mutuel. C'est par une collaboration de même nature que, bien avant les monarchies égyptiennes et assyriennes, les riverains du Nil, du Tigre, de l'Euphrate ont créé ces admirables campagnes dont les souverains absolus devinrent facilement les maîtres quand il n'y eut plus d'autre travail à faire que celui de la surveillance et de l'entretien. De même, lorsque les terres des Flandres, jadis périodiquement recouvertes par les eaux et dévorées en partie par une terrible inondation en 1170, eurent été asséchées, les comtes, n'ayant désormais plus de difficulté à les faire maintenir en bon état sous la direction, d'ailleurs inutile, d'intendants, de *watergraven*, *dijkgraven* ou *moormeesters*, lâchèrent de gouverner plus directement ces terres exondées ; même, grâce à l'exemple qui leur avait été donné par les paysans initiateurs, ils purent accroître, çà et là, l'étendue de leurs domaines palustres : c'est ainsi que Philippe d'Alsace, au douzième siècle, fit élever la grande digue du Zwyn et se vante dans ses chartes d'avoir desséché à ses propres frais de vastes territoires[1133]. Cependant la forme des anciennes républiques communautaires se conserva longtemps et s'est encore perpétuée sous le nom de *wateringen, wateringues* ; du moins ces syndicats de paludiers ont-ils le reflet de leur passé glorieux.
D'ailleurs, lorsque ces conquérants des limons, ces créateurs de prairies et de terres arables se trouvèrent, dans leur propre pays, atteints par le pouvoir des seigneurs, ils se hasardèrent loin de leurs embouchures fluviales pour aller conquérir d'autres terres ou des estuaires étrangers. Connaissant leur force, ils ne craignaient aucune rivalité. Dès le début du xiie siècle (en 1106), et surtout pendant les deux générations suivantes, on voit des colonies de dessécheurs et de cultivateurs flamands former des républiques itinérantes. Elles s'emparent des marais du pays de Brème, et, çà et là, des bords de l'Elbe, elles poussent jusque dans le Holstein, jusqu'aux rives de l'Oder, où maintes campagnes gardent, depuis des siècles, le système de digues et l'assolement qui leur avaient été donnés alors, et où quelques restes des coutumes et du droit flamands étaient toujours reconnaissables avant la révolution de 1848[1134]. D'autres bandes pénètrent également en France : on les voit à l'œuvre sur les rives de la Somme et de la Seine, de la Sèvre, de la Charente et de la Gironde, jusque dans les Landes. De « petites Flandres » parsèment, de Dunkerque à Rayonne, tout le littoral français. En Angleterre et en Écosse, on trouve aussi des vestiges d'établissements flamands ; des noms, tel Fordd Fleming, dans le sud du Pays de Galles, des usages locaux, des parlers différents, la vie distincte de certains habitants révèlent l'origine étrangère[1135].
De même que les bras de mer, les vases et les marécages, les forêts épaisses, les défilés, les rochers, les âpres montagnes et les neiges, en un mot, tous les obstacles de la nature rendant l'attaque difficile et facilitant la défense protégeaient des communautés restées libres en dépit des guerres féodales. C'est ainsi qu'au cœur de leurs hautes vallées des Alpes, les Vaudois purent se maintenir à l'écart pendant des siècles ; on les y eut même oubliés si la nécessité de vivre n'eût forcé nombre d'entre eux de descendre annuellement de leurs cimes pour exercer quelque travail ou commerce fructueux dans les villes des plaines environnantes. Parmi les contrées réellement indépendantes, il en était d'ailleurs d'officiellement revendiquées par des seigneurs féodaux et qui, suivant les traités et les conventions, se distribuaient à tel ou tel maître suzerain, mais n'en formaient pas moins des groupements autonomes, bien protégés par leurs forêts et leurs montagnes, n'ayant d'autre lien de dépendance envers le personnage officiel, comte, duc ou baron, que l'hommage annuel de quelques produits de leur industrie et des formules polies de bonne amitié.
Ainsi, d'après les documents du moyen âge, la Suisse fut censée appartenir alternativement à l'empire germanique, au royaume d'Arles, puis de nouveau à l'Allemagne : en réalité, l'ensemble de la contrée se trouvait naturellement divisé en un grand nombre de gouvernements distincts, communautés de montagnards, villes libres, bourgs seigneuriaux, fiefs médiats et immédiats. Suivant que les territoires étaient plus ou moins ouverts à l'agression, ils avaient plus ou moins bien réussi à sauvegarder leur indépendance. Aussi, d'une manière générale, peut-on dire que la partie de la Suisse tournée vers les plaines allemandes fut pendant le cours des siècles celle que menaça le plus souvent l'invasion ; toutefois, des écrans protecteurs garantissent quelque peu les vallées : le lac de Constance et le coin furieux du Rhin forment une barrière transversale au nord de la Suisse et, plus loin, les hauteurs du Jura souabe, étalées largement entre Rhin et Danube, rejetaient à droite et à gauche les expéditions guerrières. Les voies historiques ont dû se tracer à l'ouest par la vallée qui borde le Rhin entre Vosges et Forêt noire, à l'est par les régions des sources danubiennes. Quant au grand chemin de pénétration en Suisse que les gens du nord, commerçants, immigrants pacifiques ou soldats, pouvaient atteindre, soit indirectement en contournant les montagnes de la Germanie méridionale, soit directement en franchissant des passages difficiles, cette voie se montre nettement indiquée par la nature dans la vallée de l'Aar, qui comprend, avec ses affluents et ses lacs tributaires, tout le large espace ouvert en forme de triangle entre les massifs des Alpes et les chaînes du Jura.
En cette région de plaines doucement ondulées, aux prairies alternant avec des bois et des roches isolées se dressant çà et là au bord des rivières, la féodalité trouva un terrain favorable pour son extension, et l'aspect des villes et des bourgs révèle encore très clairement l'ancien état social de la contrée. Cette Suisse champêtre, où les barons avaient solidement installé le régime aristocratique, coupait ainsi en deux la Suisse des montagnes avec ses vallées dont les populations constituaient par la force des choses autant de petites républiques, indépendantes de part et d'autre. Les combes allongées du Jura restaient séparées des vallées tortueuses des Alpes ; seulement, au sud, les deux systèmes orographiques, se rencontrant en pointe à l'extrémité sud-occidentale du Léman, établissaient le raccord entre les régimes sociaux : Genève et la percée du Rhône, coin de terre si remarquable au point de vue géologique, géographique, hydrologique, l'est également à celui de l'histoire.
Un autre district de la Suisse est d'une égale importance dans la succession des événements qui ont déterminé l'équilibre actuel de l'Europe. C'est la plaine où l'Aar, sur le point de se joindre au Rhin, reçoit ses affluents des Alpes centrales. C'est en cet endroit que les Romains avaient placé leur cité militaire, Vindonissa (Windisch), où se rencontraient les routes descendues des cols alpins, et cette même position stratégique devait être également utilisée par les Germains : les ruines du château féodal de Habsburg, d'où descendit la famille impériale régnant encore sur l'Autriche, ne s'élèvent elles pas au-dessus des campagnes où s'étendait la cité romaine ? Mais, dès que la forte main de Rome eut cessé de tenir cette clef de toutes les vallées, dont elle possédait aussi les cols supérieurs et où des armées avaient tracé de larges routes, les habitants de chaque val distinct avaient repris leur autonomie naturelle : ils la gardèrent pendant les mille ans du moyen âge, car les communautés montagnardes étaient désormais assez puissantes pour résister aux attaques des seigneurs couverts d'armures, montant péniblement des plaines basses.
Ces barons, pourtant, se présentaient d'ordinaire plus en clients qu'en prétendants à la suzeraineté. Attirés vers l'Italie où tant de cités somptueuses, tant de riches industries sollicitaient les pillards, les seigneurs allemands avaient besoin des bergers de la montagne pour se faire guider à travers les rochers et les neiges ; il leur fallait payer un droit de passage par des présents, des promesses et, souvent, une part du butin dans le sac des cités lombardes. Ainsi les vallées centrales des Alpes suisses, fédérées par leurs intérêts communs qui étaient à la fois de résister à la pression germanique et de l'utiliser par un péage régulier, se constituèrent graduellement en un noyau solide, pouvant servir de point d'appui aux communautés environnantes plus menacées ou situées d'une manière moins heureuse.
C'est à la fin du treizième siècle, en 1291. que l'histoire mentionne la première association formelle conclue entre les cantons « forestiers » et la commune bourgeoise de Zurich ; mais bientôt il fallut conquérir en bataille cette liberté qui ne revient qu'aux forts, et, en 1315, toute une armée de chevaliers allemands vint se briser contre les pieux, les haches, les massues et les quartiers de rocs que maniaient les montagnards. Cette bataille de Morgarten commence l'histoire certaine de la Suisse, mais une histoire légendaire s'est enjolivée du mythe de Guillaume Tell, réminiscence de divinités solaires, que le patriotisme helvétique jaloux a dû pourtant finir par sacrifier, d'ailleurs d'assez mauvaise grâce.
Les Basques ou Euscaldunac, qui vivent à l'extrémité occidentale des Pyrénées proprement dites, et sur les deux versants, en Espagne et en France, sont aussi parmi les peuples de l'Europe qui durent leur longue indépendance politique et leur âpre amour de la liberté à la forme et au relief de la nature ambiante. On se demande tout d'abord pourquoi les républiques de ces montagnes ne se sont pas maintenues dans les vallées de la grande chaîne centrale. Là aussi les « universités » ou communes ont gardé pendant des siècles leur autonomie administrative, et telle ou telle coutume en désaccord avec les lois ou ordonnances des deux grands États limitrophes est encore de nos jours fidèlement, observée ; mais si, dans les grandes Pyrénées, nul groupe de communautés libres n'a pu se fédérer en une nationalité supérieure, à moins qu'on ne considère les vallées andorranes comme méritant d'être prises sérieusement pour une personnalité politique, c'est que les vallées sont adossées à une crête supérieure trop haute, trop difficile à franchir, et qu'elles sont séparées les unes des autres par des murs trop élevés : chacune d'elles était pour ses habitants peu nombreux une sorte de prison où les souverains de la plaine basse pouvaient facilement les bloquer. L'unité politique n'aurait pu naître d'une série de vallées aussi nettement isolées les unes des autres et relativement si petites en comparaison des grands bassins fluviaux qui les limitent au nord et au sud, la Garonne et l'Aude, l'Ebre et le Sègre.
Dans le pays basque, au contraire, les montagnes n'étaient pas assez hautes pour rendre les communications difficiles entre la France et l'Espagne, entre la mer et la dépression de l'Ebre. Les trois provinces vascongades « n'en font qu'une », ainsi que l'exprime le mot symbolique de la fédération, *Irurat-bat* : souvent aussi elles se sont unies spontanément à la Navarre. Mœurs, passions politiques et la langue même, en ses divers dialectes, se sont conservées en évoluant d'une manière indépendante. Autrefois les Basques furent assez forts pour résister avec le même succès. d'un côté contre les Sarrasins, de l'autre contre les Francs de Charlemagne ; de nos jours, quoique rattachés politiquement, sur un versant à la France, sur l'autre versant à l'Espagne, la ligne de démarcation ethnique est encore parfaitement reconnaissable entre Euscariens et gens d'autre origine, Béarnais ou Castillans.
Et l'on constate avec admiration que cette résistance s'est faite sans effort apparent, sans atteinte aux mœurs pacifiques de la population. Tandis que sur tout le pourtour de la Méditerranée, les habitants du littoral avaient dû se réfugier dans les villes en laissant la campagne déserte et s'environner d'une ceinture de murailles et de tours pour résister aux armées régulières et aux bandes de malandrins et de pirates, les familles basques ont aimé de tout temps à vivre isolées dans quelque beau site de leur pays de collines et de monts, à l'ombre d'un grand chêne, arbre symbolisant la tribu et son antique liberté. Cette belle confiance en eux-mêmes, d'où venait-elle aux Basques, sinon de la nature qui les protégea toujours ? Et cependant la voie majeure, qui, de tout le reste de l'Europe, mène dans la péninsule ibérique, passe précisément à travers ce pays euskaldunac, et si les passages fréquents de peuples étrangers n'arrivèrent pas à détruire la nationalité basque, c'est qu'on avait intérêt à la ménager, à lui demander la conduite plutôt que de se tracer une voie sanglante. Grâce à ces privilèges conférés par le sol même, certaines communes ou « universités » basques, telles Roncal et Elizondo, ont pu se maintenir avec des institutions qui étonnent par le sentiment de l'égalité personnelle et la préoccupation du bien public. Même dans les avant monts et dans la plaine ouverte au nord, les villes béarnaises devaient au voisinage et à l'exemple des Basques de pratiquer des libertés inconnues à toutes les autres communautés urbaines de la France.
Comme la Suisse et les Pyrénées, les monts Illyriens, le Monténégro, les âpres régions de l'Albanie nous montrent des populations républicaines également déterminées dans leur formation par les traits du milieu géographique.
Partout nous constatons la même loi générale, quelles que soient les différences provenant de l'infinie diversité du développement humain dans l'espace et dans le temps. L'Europe féodale présentait, dans sa vaste étendue, mille contrastes qui avaient soit facilité, soit retardé l'établissement du pouvoir des seigneurs et la hiérarchie des fiefs. En mainte contrée que ne protégeait ni détroit, ni forêt, ni mont, le groupe naturellement formé des villageois ou des « paysans » gardait malgré tout son droit collectif sur le sol et s'administrait lui-même : la féodalité ne pouvait s'en emparer tout d'abord.
De même que, dans l'ancienne Gaule, le Romain avait affaire à la cité municipale revendiquant ses fors, élisant ses consuls, invoquant ses traditions de liberté, de même, dans la Germanie, le seigneur dut souvent commencer par demander appui aux gens de la glèbe avant de pouvoir les asservir. Lorsque le souverain envoyait son lieutenant à quelque village, les cultivateurs allaient au-devant de lui, tenant d'une main des fleurs, de l'autre le poignard ou le couteau, en demandant à l'ambassadeur quelle serait sa loi, celle du village ou celle du maître[1136] : dans le premier cas, ils décoraient l'envoyé de leurs fleurs et l'accompagnaient au festin d'honneur avec des chants et des cris de joie : sinon, ils se rangeaient en bataille, défendant l'entrée de leurs cabanes. Même les légistes de Charlemagne avaient dû confirmer ces droits fondamentaux de la communauté villageoise : l'autonomie se maintint quand même, et dans plusieurs contrées avec assez d'énergie pour que le groupe de paysans se chargeât de sa propre défense contre les envahisseurs, Normands, Huns ou Arabes, et qu'il se construisit des remparts pour les transformer en cités : la commune urbaine naquit ainsi pour une bonne part du développement de la commune villageoise.
Partout où des républiques urbaines naquirent, au sein de la féodalité, la ville s'établissait d'autant plus solidement dans sa liberté municipale qu'elle se composait d'un groupement de hameaux ou de quartiers ayant gardé leur personnalité comme producteurs de denrées, comme marchands et consommateurs associés. À Venise, chacun des îlots fut longtemps une communauté indépendante, acquérant à part les vivres et les matières premières pour les distribuer entre les sociétaires. De même les villes lombardes étaient divisées en quartiers autonomes. Sienne est devenue fameuse dans l'histoire par les rivalités et les alliances, les brouilles et les réconciliations des vingt quatre petites républiques juxtaposées dans la grande république urbaine, Autour de la plupart des ville » du centre et du nord de l'Europe, les « voisinages » constituèrent autant de sous-municipes distincts gravitant vers le grand municipe : en Russie, chaque rue de la cité avait sa personnalité autonome[1137].
L'ancienne Londres avant la conquête normande fut une agglomération de petits groupes villageois dispersés dans l'espace enclos par les murs, chaque groupe ayant sa vie et ses institutions propres, guildes, associations particulières, métiers, et ne se rattachant que d'une manière assez faible à l'ensemble municipal[1138].
La cité du moyen Age normalement constituée nous apparaît comme le produit naturel de deux éléments d'association : d'abord celui des individus groupés suivant leurs intérêts de profession, d'idées, de plaisir, puis celui des voisinages, des quartiers, petites unités territoriales qui ne devaient point être sacrifiées au centre de la cité. Ainsi la ville type était à la fois une fédération de quartiers et de professions, de même que celle-ci était une association de citoyens. Par extension, des communes urbaines ou rurales s'unissaient en ligues : une confédération du Laonnais dura cent cinquante ans, et ne succombe qu'au milieu du XIIIe siècle ; la Creuse et le Lyonnais fournissent des exemples analogues.
L'histoire nous montre donc en toute évidence l'origine naturelle et spontanée des communes nées des conditions du milieu et de l'association forcée des intérêts. Pourtant des écrivains se sont laissé entraîner à une philosophie des choses vraiment trop facile, en attribuant à la volonté des princes la naissance et le développement des communes ; n'a-t-on pas répété des millions de fois, ne répète-t-on pas encore que Louis VI et Louis VII, en France, furent les « fondateurs des communes » ? Le fait est que parmi les pouvoirs existants qui se disputaient la possession des terres et la domination sur les hommes, il arriva souvent que l'un ou l'autre chercha temporairement son point d'appui contre ses rivaux sur les bourgeois des villes naissantes ou même sur le menu peuple des campagnes ; le pape tendait à susciter des ennemis à l'empereur et aux rois ; ceux-ci voyaient aussi avec plaisir se constituer des communes qu'ils pourraient opposer aux ingérences des évêques et aux révoltes des grands vassaux ; enfin ces derniers aimaient à trouver au besoin l'alliance des villes contre le suzerain temporel ou spirituel. De leur côté, les communautés, urbaines ou autres, encore faibles et d'autant plus rusées, profitaient de leur mieux des dissensions qui mettaient aux prises les pouvoirs souverains.
D'ailleurs, en cet immense chaos de guerres, de sièges et d'invasions qu'était l'époque féodale, les seigneurs les plus âpres à la lutte avaient parfois besoin d'un peu de tranquillité, et cette tranquillité, ils ne pouvaient l'obtenir qu'en limitant leur propre puissance et en concédant un certain jeu au sentiment de liberté chez les jeunes, les vaillants, les désespérés. Souvent ce fut même pour eux un moyen d'accroître indirectement leur force en s'appuyant sur l'aide reconnaissante de leurs obligés, soit contre d'autres seigneurs, soit contre les évêques ou les rois, toujours redoutables, qu'ils fussent amis ou ennemis. Aussi les provinces féodales se sont-elles parsemées de villes et de villages portant les noms de Francheville, Villefranche, Villefranque, Villafranca, Borgofranco, La Sauve, Sauveté, Sauvetat, Sauveterre, Freiburg, Freistadt et autres, et chacune de ces agglomérations pouvait devenir d'autant plus prospère qu'elle avait été le refuge d'hommes plus vaillants, plus décidés à maintenir envers et contre tous, surtout contre le patron fondateur, les franchises qu'on leur avait garanties.
Les Eglises qui, par leurs moines, avaient eu en maints endroits l'initiative du défrichement, prirent d'abord une plus grande part que les seigneurs à l'institution des sauvetés : elles pouvaient se constituer ainsi assez facilement en véritables fiefs religieux. Le clergé avait cet avantage capital de fonder des asiles où les nouveaux-venus, malheureux, voleurs ou même serfs, se trouvaient sous la sauvegarde efficace d'un saint universellement vénéré. Quatre croix, limitant l'espace sacré, indiquaient la protection divine, et c'est à leur abri que s'élevaient rapidement les maisons et cabanes des protégés de l'Église[1139].
Mais si les prêtres fondaient volontiers des sauvetés, où se recrutaient pour eux des travailleurs et payeurs de dimes, ils étaient d'autant plus hostiles à la bourgeoisie naissante des villes qui spontanément revendiquaient des franchises. À cet égard, les princes ecclésiastiques furent beaucoup plus rêches et durs que les princes laïques. C'est que les évêques avaient un système tout fait, des doctrines arrêtées ; dans le gouvernement des villes comme dans celui de l'Église, ils se croyaient volontiers représentants de Dieu sur la terre. Ils ne voyaient que des rebelles dans ces bourgeois qui cherchaient à faire respecter leur autonomie, et, en effet, ils ne cédaient que lorsqu'on avait sonné le tocsin pour leur courir sus. Et puis les villes épiscopales possédaient tout un ensemble d'institutions qu'on ne pouvait modifier sans le changer du tout au tout. Les évêques comprenaient fort bien l'alternative redoutable. D'ailleurs ils étaient en général plus forts que les comtes et pouvaient mieux résister à la pression d'en bas. Les cités ecclésiastiques étaient plus solidement établies que les résidences princières, grâce à l'esprit conservateur de l'Église, qui leur assurait la durée. Tandis que le siège du gouvernement, et par suite l'appel des ressources financières, se déplaçait fréquemment chez les princes laïques, au gré de leur plaisir ou suivant les hasards de la guerre, l'évêque officiait toujours dans la même cathédrale, recevant toujours au même lieu les offrandes qu'on lui apportait de toutes les contrées environnantes : par sa persistance, l'institution était plus puissante que l'homme[1140].
Mais en dépit de toutes les oppositions, qu'elles vinssent des rois, des seigneurs ou des prêtres, la commune devait se former quand même au sein de la société féodale, puisqu'elle était l'organe de besoins nouveaux dans la vie des nations : la bourgeoisie naissait avec l'industrie et le commerce.
Aussi comprend-on l'expression de joie profonde et solennelle que manifeste Augustin Thierry, l'un des plus remarquables et des plus dignes représentants du tiers état triomphant, lorsqu'il décrit l'affranchissement des premières communes françaises au moyen âge ; il parle en termes presque religieux des industriels et des marchands, conscients de leur œuvre, qui furent les augustes devanciers de l'ère dont le dix-neuvième siècle devait être l'époque de glorieuse floraison. Tout un appareil social nouveau se constituait au-dessous de l'organisation féodale, destiné à la remplacer un jour et à donner sa force spéciale à l'ensemble de la société politique. Inutiles à ce nouvel ordre de choses qui faisait surgir les grandes villes par l'appel des ouvriers et des artisans de toute espèce et donnait au commerce une expansion toujours croissante vers les pays lointains, les seigneurs ne pouvaient s'y accommoder. La « commune », « guilde », « corps de métier » ou corps de marchands était, par sa nature même, absolument autonome : elle achetait la matière première, la mettait seule en œuvre, en vendait seule les produits. Elle avait ses arbitres pour les différends qui pouvaient s'élever entre membres, et dès qu'elle se sentait assez puissante, organisait sa milice pour se défendre contre prêtre ou roi.
Ainsi se fondaient spontanément des associations suivant les diverses professions des individus et les conditions changeantes du milieu. À cette époque de force brutale, l'organisme administratif et policier n'avait pas encore assez de souplesse pour surveiller l'homme à chaque modification de son existence et l'isoler savamment du groupe naturel des compagnons de travail avec lesquels il risquait le combat de la vie. Chaque corps de métier avait ses guildes, ses « fréries », ses « confréries » ; même les mendiants, les femmes perdues s'unissaient en sociétés de défense. Des groupements temporaires se formaient également à bord des navires, tant les affinités naturelles cherchent à se satisfaire, jusque dans les milieux les moins favorables. Dès que la nef avait mis une demi-journée de navigation entre elle et le port, le capitaine rassemblait tout le personnel, matelots et passagers, et leur tenait ce langage que rapporte un contemporain[1141] : « Puisque nous sommes à la merci de Dieu et des flots, chacun doit être l'égal de chacun. Nous sommes environnés de tempêtes, de hautes vagues, de pirates et de dangers, il nous faut donc garder l'ordre le plus parfait pour mener notre voyage à bonne fin. Commençons par faire une prière, demandons un vent favorable et la pleine réussite de nos projets, puis, selon la loi de la marine, nous nommerons ceux qui devront siéger sur les bancs des juges. » C'est donc au nom de l'égalité primitive des hommes que les marins, se sentant menacés par la mort, cherchaient à établir la justice entre eux, et c'est au nom de la même égalité qu'à la fin du voyage, les juges résignaient leurs fonctions et s'adressaient à leurs compagnons de péril : « Ce qui est arrivé à bord nous devons nous le pardonner réciproquement, le considérer comme non avenu… c'est pourquoi nous vous prions tous, au nom de l'honnête justice, d'oublier toute animosité ou rancune que l'un de nous pourrait garder contre un autre, et de jurer sur le pain et le sel de n'y point penser avec quelque idée mauvaise ». Même en débarquant, les membres de la guilde flottante tâchaient de se reconstituer en groupes nouveaux, et sur tout le pourtour de la Méditerranée chaque ville commerçante avait ses quartiers spéciaux où des colonies vénitiennes, génoises, provençales ou catalanes formaient autant de petites Venise, Gênes, Marseille ou Barcelone[1142].
C'est naturellement en Italie, où le souvenir de la république romaine ne s'était jamais éteint, que le mouvement des communes libres atteignit le plus tôt une grande valeur historique. Même pendant le « premier » moyen âge, des cités autonomes n'avaient cessé d'exister. Telle fut la glorieuse Venise, qui devait d'ailleurs à la nature, comme les populations de la Frise et des Flandres, d'être protégée efficacement contre les attaques du dehors. Dès l'époque romaine l'un de ses îlots était habité, ainsi qu'en témoignent des restes de substructions anciennes, descendues actuellement au-dessous du niveau de la mer. Mais lors de la migration des Barbares, surtout après la chute d'Aquilée, où venait se concentrer tout le trafic de la mer Adriatique septentrionale, les gens de la terre ferme vinrent en grand nombre chercher un asile sur le sol tremblant des îlots parsemés devant la côte basse. Les avantages commerciaux qui appartenaient à la cité du littoral passèrent à la ville qui s'était transférée en pleine eau des lagunes. « Quelles furent les causes de la grandeur de Venise » ? se demande Cesare Lombroso, et la réponse qu'il se donne à lui-même tient à peine compte des conditions géographiques du milieu, « qui eurent cependant le rôle majeur dans la destinée de la République. Au point de vue de la défense, d'une importance capitale dans une période de guerres incessantes. Venise n'était elle pas également bien protégée du côté de la terre et du côté de la mer ? À l'ouest, les lits de vase molle où se seraient enlizées des armées hostiles ; à l'est, un cordon littoral et de sinueuses passes où nulle flotte ennemie n'eût osé s'aventurer. Pour bloquer la ville, l'adversaire aurait dû commander à la fois sur terre et sur mer.
Cette parfaite sécurité de Venise la rendit d'autant plus à craindre pour l'attaque, car les marins des lagunes avaient le choix du lieu de débarquement sur les divers points de la côte intérieure et celui de la porte de sortie vers la haute mer. Considérée sous l'aspect spécialement géographique, cette ville avait l'avantage d'être près de l'issue du Pô, le grand fleuve de l'Italie septentrionale, et de plusieurs autres rivières, Adige, Brenta, Piave, Livenza, Taglamiento, dont les vallées lui ouvraient autant de chemins naturels vers les Alpes : la région de campagnes qui s'incline vers les lagunes est d'une fécondité rare, due à l'excédent des eaux qui la parcourent, et, de toute antiquité, des routes faciles la traversent dans tous les sens.
Au point de vue mondial, Venise n'était pas moins heureusement située : grâce à la forme très allongée du golfe Adriatique, elle se trouve à la fois sur le bord de la mer et projetée à un millier de kilomètres dans l'intérieur du continent : par les longues étendues d'eau qui la rattachent à la mer Ionienne, elle appartient déjà au monde méditerranéen de l'Orient, tandis que par le voisinage des Alpes dont les cimes bleues découpent le ciel à l'horizon du nord, elle se trouve presque au pied des chemins de montagnes qui la mettent en communication avec l'Allemagne centrale, avec le triple versant de la mer Noire, de la mer Baltique et de la mer de Hollande. Tous ces avantages assurèrent d'autant mieux la suprématie commerciale à Venise qu'il n'y a point de havre naturel dans toute cette région des embouchures fluviales ; pour trouver un point sûr, il fallait suivre le développement curviligne de la côte jusqu'au crochet d'Ancône. Les bouches du Pô, faisant une large saillie dans les eaux de l'Adriatique, à une faible distance au sud des lagunes de Venise, sont trop changeantes, trop encombrées de boues pour que les marins aient pu essayer de les prendre pour chemin d'accès vers les cités de l'intérieur, dès que la batellerie primitive fut remplacée par de véritables navires tirant quelques pieds d'eau.
L'Adriatique était réellement l' « épousée » de Venise, et, lorsque de la poupe du *Bucentaure*, le doge jetait son anneau de mariage dans les flots, le peuple assemblé voyait la réalité même dans cet acte symbolique.
On voulut la faire, cette réalité. La république de Venise, fière de ses conquêtes sur tant de rivages lointains, revendiquait la possession de la mer elle-même. Tout l'espace maritime limité au sud par la plage de Ravenne, du côté italien, et, du côté dalmate, par le Quarnero, était tenu pour mer fermée, pour domaine purement vénitien, et ses fiscaux prélevaient un impôt considérable sur toutes les embarcations qui flottaient sur cette partie du golfe. De même Gênes considérait la haute mer comme le champ de ses navires et, lors de sa plus grande puissance, prétendait ne laisser aux villes voisines que la navigation de cabotage ; elle alla jusqu'à déterminer la distance à laquelle les marins de la Provence et du Languedoc auraient le droit de s'avancer dans la Méditerranée[1143].
C'est cependant un fait remarquable que Venise aux âges de sa majesté tenait fort peu à faire de grandes complètes territoriales : elle limitait systématiquement ses possessions sur le continent d'Europe ou d'Asie, se bornant à l'annexion d'îles, d'îlots, de forts péninsulaires qu'il lui était facile de défendre au moyen de ses flottes, omniprésentes dans la Méditerranée orientale ; elle évitait volontiers tout contact hostile avec des puissances qu'il eût fallu combattre sur terre, et, dans le cas où ses intérêts l'exigeaient, savait susciter des champions qui se battaient pour elle. Fille de la mer, puis sa dominatrice, Venise confondait son histoire avec celle des lagunes et du golfe qui l'entouraient. Les insulaires, d'abord pécheurs et sauniers, puis commerçants pour l'expédition de leurs produits, constructeurs de navires, grâce à l'excellence et à la quantité des bois qu'ils trouvaient sur la côte de Dalmatie, avaient graduellement conquis l'hégémonie des échanges dans les escales d'Orient, et, par leurs relations avec des gens de toutes races et de toutes religions, étaient devenus « le grands connaisseurs d'hommes : c'est l'école de la mer » qui fit l'éducation de leurs diplomates si merveilleusement avisés[1144].
Venise, étant la république italienne dont les marins dominaient l'Adriatique et l'entrée de la mer Ionienne, se trouvait par cela même la mieux située pour servir « l'entrepôt aux marchandises de l'Orient, soit qu'elles eussent été convoyées par les Arabes ou que des Grecs les eussent apportées par terre ou par mer à Constantinople. Aussi Venise se laissa facilement aller à l'indifférence religieuse : venant de musulmans ou de chrétiens, l'argent avait pour elle valeur égale. De même l'Eglise orthodoxe grecque lui paraissait bien valoir l'Église catholique ; c'est au onzième siècle seulement que la suzeraineté officielle de l'empire d'Orient fut remplacée pour Venise par celle du saint empire romain germanique, non moins virtuelle.
L'influence de la Rome orientale fut si forte à Venise que l' « oligarchie républicaine » de l'Adriatique se modela de diverses manières sur la « monarchie despotique » du Bosphore. Le grec, langue du trafic en Orient, servait à nombre de Vénitiens comme le parler savant par excellence. Au neuvième et au dixième siècle, l'avènement d'un empereur ou d'un doge fournissait prétexte à l'envoi d'un représentant à Bysance : presque toujours l'envoyé était un fils de doge, et sa mission accroissait ses titres de succession à la magistrature exercée par son père. Pendant toute la période où le dogat sembla tendre à devenir héréditaire et où l'association d'un fils au pouvoir de son père devint assez fréquente, le voyage à Constantinople créait même une sorte de droit d'aînesse à celui qui avait été choisi[1145]. Les choses ne changèrent que lorsque les Génois, jaloux, eurent remplacé Venise dans la faveur des maîtres de Bysance, après la chute de l'Empire Latin, au milieu du treizième siècle.
Pendant les siècles de sa domination commerciale, Venise, qui posséda jusqu'à 3 500 navires montés par 36 000 marins, fut de beaucoup le centre le plus considérable de la circulation internationale des hommes et des choses. Après Gênes et les républiques ou communes privilégiées de l'Italie méridionale, elle n'avait d'autres concurrents que les cités commerciales des Flandres et de l'Allemagne ; encore les bâtiments de ces villes ne servaient-ils que pour le cabotage des marchandises entre les divers ports affiliés à la hanse. Blottie au fond de l'Adriatique comme une araignée dans un coin de sa toile[1146] elle avait tendu son fil dans toutes les contrées du monde connu pour attirer à elle et pour répartir les produits de valeur, auxquels elle avait su ajouter les objets de sa propre industrie, surtout les velours, les draps d'or et brocarts. Venise faisait argent de tout : c'est par ses soins qu'étaient vendues aux naïfs croyants occidentaux tant d' « authentiques » reliques, provenant des tombeaux d'Orient[1147].
Mais si l'aristocratie des marchands insulaires se sentait flattée de ses relations avec le fameux empereur d'Orient, elle était d'autant plus raide envers les gens du menu peuple et les habitants des cités italiennes de la terre ferme. Jamais gouvernement ne fut plus dur et plus impitoyable, plus « fermé » ; tel était l'accès des lagunes, tel était le cœur de son gouvernement. À moins d'une faveur spéciale, justifiée par de grands services rendus, nul étranger ne pouvait être domicilié à Venise qu'à la condition d'épouser une Vénitienne, et l'espion l'accompagnait partout. Le commerce était un monopole des seigneurs et les bourgeois ne pouvaient trafiquer qu'à des conditions très onéreuses. La plupart des marchandises que portaient des navires étrangers étaient ou prohibées ou confisquées, et, quand on consentait à en tolérer l'entrée, les importateurs devaient payer un droit égal à la moitié de la valeur. Les villes du continent soumises à la République ne pouvaient expédier leurs produits qu'en les faisant passer par la métropole, qui percevait de très forts droits de transit. Dans les colonies telles que la Crète, toutes les fonctions étaient confiées à des Vénitiens notables ; de méme, lorsque le gouvernement jugeait opportun de confier au commerce la direction d'une flottille, il prenait soin de choisir les capitaines et de régler le service du bord de la façon la plus minutieuse : l'œil de la police suivait les navigateurs jusque dans les ports des Flandres. Enfin, comme toutes les communautés de marchands, comme l'ancienne Carthage, Venise était d'une jalousie féroce pour le monopole des industries qui faisaient sa richesse. L'ouvrier émigré qui travaillait de son métier au profit d'un autre peuple était d'abord invité à revenir ; s'il refusait, le poignard en avait raison[1148] ; ainsi le décrétait une des lois secrètes déposées dans la cassette de fer. Quant aux affaires d'argent, les Vénitiens les prenaient fort au sérieux, si bien qu'en 1369, ils gardèrent en gage la personne d'un empereur de Bysance, Jean V : celui-ci ne recouvra la liberté qu'après avoir reçu de son fils le montant de sa dette, extorquée aux habitants de Salonique[1149]. C'est par un grand instinct de vérité que Shakespeare choisit la république de Venise pour y dramatiser ce fait terrible que l'intérêt et le capital, à défaut d'argent comptant, se paient par la chair et le sang du débiteur. Ce n'est point là une pure fiction ; la coutume féroce fut certainement en vigueur, puisqu'une trace en apparaissait encore au commencement du dix-neuvième siècle dans une loi de Norvège « permettant au créancier d'amener son débiteur devant le tribunal et de lui couper ce qui lui plairait sur son corps en haut ou en bas ».[1150]
Venise ne perdit son rang que lorsque les voies de l'Océan se furent ouvertes devant les Diaz et les Colomb ; aujourd'hui, dans son voisinage, c'est un port en eau profonde, Trieste, qui joue le rôle autrefois assigné à la cité du Lido, en attendant que celle-ci, qui n'entend point abdiquer, se soit conformée aux nécessités de la navigation moderne.
Les autres grandes républiques maritimes d'Italie, Amalfi, Pise, Gênes, durent également à leur position géographique heureuse l'importance de leur trafic, et, par une conséquence naturelle, leur puissance politique. Mais Pise succomba vite ; la nature s'allia contre elle, puisque les alluvions de l'Arno et du Serchio comblaient graduellement le port ; à la fin du quatorzième siècle, les Pisans fortifièrent le village de Livorno, où leurs navires pouvaient trouver un abri, mais il agirent sans l'audace nécessaire et laissèrent à d'autres le soin de faire prospérer la cité nouvelle.
On remarque, à la simple vue de la carte, la position similaire que Gênes occupe, relativement à Venise, dans l'équilibre commercial de la péninsule Italique. L'une et l'autre cités se sont fondées vers la courbe la plus avancée de leur golfe, de manière à devenir des foyers de convergence pour le plus grand nombre possible de voies continentales : Gênes, aussi bien que Venise, était un lieu d'expédition et de répartition tout désigné pour un cercle très étendu. Mais lorsque la ville ligurienne était dépourvue d'un outillage de digues et de brise-lames, elle était librement ouverte sur la mer et recevait en plein la houle et les vents du large, de même qu'elle était exposée aux attaques d'une flotte ennemie. Au point de vue mondial, elle avait un autre désavantage d'importance majeure : elle communiquait beaucoup moins facilement avec le versant septentrional des Alpes. Les marchands génois franchissaient d'abord les Apennins, puis, au delà des plaines lombardes, avant d'atteindre les pentes qui descendent vers la Germanie, avaient à s'engager dans des défilés beaucoup plus élevés et plus difficiles que ceux utilisés par Venise.
La route la plus fréquemment suivie par les bandes germaniques était celle du Brenner (1 372 m.). De 144 expéditions entreprises à travers les Alpes par les souverains allemands durant le cours de l'histoire, 66, près de la moitié, choisirent cette voie. Pendant les trois siècles qui s'écoulèrent de 950 à 1250, quarante-trois armées descendirent en Italie par le Brenner ; mais, partis d'Innsbruck, les envahisseurs du nord ne s'engageaient pas dans les profondes gorges où rugit le torrent en aval de Sterzing, l'ancienne Vipitenum, sur la rivière Eisack ; ils gravissaient le col de Jaufen (3 100 m.), d'où ils redescendaient à Meran, sur l'Adige. Ce nom de Jaufen, autrefois Jauven, rappelle le nom latin, Mons Jovis, et témoigne de la fréquentation de ce passage du temps des Romains. De Trente à Vérone, le chemin principal ne longeait pas l'Adige, mais suivait une vallée parallèle, située à l'est, le beau val Sugana[1151].
Ainsi les destinées des deux cités se trouvaient écrites d'avance pendant cette période qui avait fait échoir aux républiques italiennes le rôle de courtier entre l'Inde et l'Europe occidentale. Gênes ne pouvait être encore ce port de l'Allemagne qu'était Venise et que les souterrains percés à travers les Apennins et les Alpes ont depuis assuré au grand port de la Ligurie. Mais, n'ayant qu'une faible part du commerce de l'Europe centrale, Gênes avait d'autant plus cherché à se procurer d'autres monopoles. Par de nombreux traités conclus avec les villes rivales de la côte de Languedoc et de Provence, elle s'était assuré le rôle d'intermédiaire obligé pour les échanges des régions françaises avec toutes les contrées situées à l'orient de son méridien, notamment avec la Sicile ; c'est elle aussi qui, en Italie, devait le plus se tourner du côté de l'Océan, et l'on sait que, déjà au commencement du douzième siècle (1102-1104), Gênes prêta sa flotte à Henri de Portugal pour sa croisade sur la côte d'Afrique[1152]. Pour les échelles du Levant, Gênes, à peine plus éloignée que Venise de ces lieux de marché, puisque l'une et l'autre avaient à faire passer leurs flottes par la mer Ionienne, tachait de se rendre indispensable aux empereurs de Bysance, et, par un traité formel conclu en 1261, le monopole commercial de la mer Noire lui fut concédé. Kaffa, la Théodosie des Milésiens, devint une seconde Gênes, comme elle avait été une seconde Milet, et fut alors le principal marché de l'Orient, le point d'attache des routes « génoises » pénétrant au loin vers les plaines de la Russie et jusqu'en Iranie, par les passages caucasiens.
Dans l'intérieur de l'Italie, d'autres cités populeuses avaient également grandi au confluent des routes historiques. C'est en Toscane, dans les bassins de l'Arno et du Serchio, dans la riche Lombardie et les contrées voisines, que se constituèrent ces communautés républicaines, faibles par l'étendue de leur territoire, mais si fortes par l'énergie des initiatives, par la vaillance et le dévouement des citoyens à leur idéal ou à leur parti. Ce fut une merveilleuse époque, à laquelle la société moderne doit prendre souci de rattacher directement ses origines, mais qui eut le tort de chercher un modèle plutôt dans l'histoire que dans sa propre expérience. Comme Arnaldo de Brescia, chaque ville italienne, essayant de se dégager du pouvoir féodal, regarda vers le passé de la Rome antique pour y trouver ses enseignements, pour instituer des consuls et tribuns chargés de défendre la liberté des citoyens contre toute attaque. Cette renaissance des municipalités se fait dans le sens du sud au nord, reprenant le chemin que l'influence de Rome avait suivi douze ou quinze cents années auparavant ; au commencement du douzième siècle, toutes les villes de l'Italie du nord se sont ainsi érigées en autant de Rome, mais toutes donnant à l'élément populaire une part plus importante que la cité des Sept Collines.
Combien dure devait être pour ces communes récentes l'âpre défense de leur liberté ! Les villes de la Lombardie n'avaient pas l'avantage d'être bien abritées comme Venise et Gênes, l'une par les terres inondées de son rivage, l'autre par le rempart des Apennins : moins favorisées que les cités de la Toscane, toutes défendues par des rideaux de montagnes, de collines, de régions forestières, elles ne possédaient pas même une butte de terre où dresser leur citadelle ; mais, assises dans la plaine rase, elles n'en essayaient pas moins de vivre à leur guise et, sentant leur force grandir par le travail, apprenaient quand même à se faire respecter : pourtant le danger renaissait sans cesse. Chaque année. Milan, Pavie, Crémone voyaient descendre des Alpes les chevauchées des pillards allemands, effrayants ennemis, alliés plus dangereux encore !
Il est vrai que toutes ces communes libres auraient pu se fédérer contre les ennemis du dehors et leur présenter ainsi un front inattaquable. Sous la pression des événements, des ligues partielles ou générales se firent souvent entre les cités lombardes, mais que de fois aussi, malgré le péril imminent, restèrent-elles désunies, ou même se déchiraient-elles, sacrifiant l'avenir à la satisfaction de leurs haines immédiates ! Le citoyen ne voyait guère au delà de sa propre cité et, souvent, dans la cité même, il ne se souciait que de son parti, du groupe des familles qui détenaient ou ambitionnaient le pouvoir. De là, des dissensions continuelles, des luttes et des vengeances qui faisaient des plus belles campagnes de l'Europe un immense champ de bataille et que la fureur immortelle du Dante devait poursuivre jusque dans les cercles de l'Enfer. Mais toutes ces multiples guerres des républiques italiennes, déplaçant incessamment leur centre de gravité, n'étaient que des épisodes dans la lutte séculaire qui mettait aux prises le pape et l'empereur, l'Europe centrale et le Midi. Les rivalités de famille à famille, de commune à commune, se fondaient dans la grande rivalité entre « Guelfes » et « Gibelins ».
Ces noms fameux, qui devaient être répétés surtout dans la riche Italie, rendez-vous de tous les pillards allemands, avaient pris leur origine dans les États germaniques. « Guelfes », tout d'abord, furent les partisans de la famille Welf dont les immenses possessions, en un tenant ou par enclaves, s'étendaient de la Baltique à la Méditerranée, et dont le représentant, Henri le Superbe, duc de Bavière, avait compté, en 1138, devenir le successeur de Lothaire au trône de l'empire. « Gibelins » furent ceux qui suivirent la fortune de son rival, le Waiblinger ou seigneur de Waibling, duc de Souabe, Conrad de Hohenstaufen. Ces deux mots, nés ainsi d'une simple compétition de candidats à l'empire, finirent par prendre une signification générale : on vit dans les Guelfes autant d'ennemis de l'empereur et d'amis du pape, tandis que les Gibelins furent considérés comme les adversaires du pontife de Rome, les partisans de l'empire et de l'autorité laïque. Mais dans ce remous formidable de guerres civiles et générales entre prêtres, rois et communes, les engagements pris, les traités et les alliances n'avaient que la valeur d'un jour et la mêlée des partis se modifiait incessamment. Au début même du conflit entre Guelfes et Gibelins, ne vit-on pas le pape se faire le champion de ces derniers contre sa propre cause ? Et quant aux républiques italiennes, n'ayant d'autre souci que leur liberté propre, n'étaient-elles pas toujours aux aguets pour savoir de quel côté elles avaient le plus de chance de se défendre ou de s'agrandir ? « Les Italiens, dit un mémoire du moyen âge, les Italiens voulaient toujours deux maîtres, pour n'en avoir réellement aucun. » Politique ingénieuse sans doute, mais politique lâche qui s'accommodait de toutes les bassesses, de toutes les trahisons, et devait fatalement aboutir au double asservissement des citoyens, au pape aussi bien qu'à l'empereur.
Mais les cités eurent de grands jours. Même le plus fameux des Césars allemands, Frédéric Barberousse, celui qui, dans la légende, personnifie par excellence l'empire germanique et qui, dans la réalité, affirma le plus énergiquement le droit divin des empereurs, maîtres à la fois spirituels et temporels, ce chevalier toujours armé ne fut pourtant pas assez fort pour vaincre la résistance des cités italiennes ; il dut une première fois (1155) passer devant Milan sans en tenter l'assaut, puis, après l'avoir enfin prise et avoir fait le simulacre de la restituer à la campagne par le labour de ses ruines (1162), il eut l'humiliation de lui voir redresser ses édifices et ses remparts, tandis qu'une place forte, Messandria ou Alexandrie, ainsi nommée en l'honneur du pape et construite d'après les procédés techniques les plus savants, s'élevait dans les plaines du Piémont, au foyer stratégique des principales routes militaires. Ces bourgeois méprisés appliquaient contre lui un art de la guerre supérieur au sien. Son armée s'étant fondue, il dut s'enfuir sous un déguisement, au risque, dans les défilés de Suse, d'être pris au passage. Entreprenant une nouvelle campagne, il vient se heurter contre les troupes des communes, groupées autour du grand char de bataille, du *carrorio* somptueux où flottait l'étendard des hommes libres, et subit, à Leguano (1176), une telle défaite qu'il n'en reprit plus désormais le chemin de la Lombardie. Il dut signer la paix, et dans l'église de Saint-Marc à Venise, s'incliner devant Alexandre III, baiser son pied tendu, vingt ans après avoir tenu l'étrier à Adrien IV.
Un des successeurs de Barberousse, Frédéric II, qui fut élu au début du treizième siècle, reprit la lutte contre les cités lombardes, avec moins de fougue mais avec plus de science, et l'on put un instant croire à sa victoire finale ; il succomba pourtant. Mais, tout en luttant contre les communes qui cherchaient à s'émanciper complètement de sa tutelle, il n'en était pas moins, dans une large mesure, le représentant du monde civilisé de l'Italie contre la barbare Allemagne ; de même, tout en prenant part aux croisades comme s'il était animé de la foi chrétienne, il pratiquait la tolérance à l'égard de ses sujets mahométans et se gérait presque en Oriental, dépouillant tous ses préjugés héréditaires d'Allemand et de catholique. Aussi dut-il à son tour entendre la Croisade proclamée, contre lui, et la lutte qu'il eut à soutenir contre le pape fut moins d'un rival que d'un hérétique. On lui attribua même des publications blasphématoires contre le culte officiel, contre ses saints, contre ses dieux. Homme intelligent et instruit, il étudiait sur le cadavre les organes du corps humain : prosateur et poète, il parlait et écrivait toutes les langues de son empire, l'arabe et le grec, l'italien et le provençal aussi bien que l'allemand.
En Sicile, dans l'Italie méridionale, sa politique fut la continuation de celle qu'avaient dû suivre les comtes normands. Ces conquérants, faiblement accompagnés, étaient trop peu nombreux pour ne pas avoir à tenir compte de tous les éléments politiques et nationaux qui s'équilibraient dans le pays : ils en conservèrent la balance, et, comme l'avaient fait les Arabes avant eux, respectèrent absolument la liberté religieuse, au grand scandale des chrétiens fervents. Au douzième siècle, la Sicile offrait un spectacle unique, admirable, celui d'une contrée dont tous les habitants adoraient le dieu qui bon leur semblait. L'autonomie administrative était sauvegardée chez les Arabes et les Berbères, chez les Juifs et les Grecs, aussi bien que chez les indigènes siciliens. Grâce à la liberté, ces éléments si divers, qui auraient pu alimenter d'âpres guerres civiles, n'entraient pas en fermentation de lutte, et le pays développait en paix son industrie et ses richesses : les Grecs y introduisirent la sériciculture : d'autres étrangers y apportèrent leurs professions et leurs métiers. Il est probable que la boussole, quelle qu'en soit l'origine première, locale ou d'importation étrangère par l'intermédiaire des Arabes, parvint dans les mers siciliennes à voir son usage généralisé. Le mot même est un vocable sicilien qui signifie *caissette en bois*. Quant à la marque de la fleur de lys, gravée, encore de nos jours, sur le cadran de la boussole, elle ne put être apposée que dans le domaine des Deux-Siciles, gouverné à la fin du treizième siècle par des princes de la maison d'Anjou, mais l'usage de cet ornement n'implique point que la découverte de l'aiguille aimantée même n'ait pas été bien antérieure.
La première mention d'un navire se dirigeant par la boussole date de 1294 : à cette époque, le vaisseau le *Saint-Nicolas*, de Messine, avait à bord deux « calamites » ou « aiguilles de mer », avec leur appareil[1153]. La légende d'un prétendu inventeur de la boussole, natif d'Amalfi, ne repose sur aucun document de l'époque et s'explique par une méprise de commentateurs modernes.
Frédéric II, vivant en prince oriental dans sa ville napolitaine de Lucera, dont il avait fait une industrieuse cité sarrasine, affectait un genre de vie qui devait en faire un véritable monstre aux yeux des chrétiens fanatiques. Un éléphant portait son étendard impérial, symbolisant ainsi le monde étranger à l'Europe, duquel il se réclamait. Malgré les ressources considérables que lui valaient ses domaines méditerranéens, il se trouvait en des conditions très difficiles, d'autant plus que son empire était géographiquement scindé ; sa résidence dans l'Italie méridionale se trouvait beaucoup trop en dehors du centre naturel de l'empire pour que la désorganisation ne se mit pas dans l'ensemble du grand corps : Rome et les villes lombardes que l'empereur allemand rencontrait sur son chemin s'ajoutaient souvent au multiple rempart des Alpes pour empêcher ou retarder sa marche. Le monde germanique et son maître officiel étaient si éloignés l'un de l'autre que les populations allemandes apprirent à se passer de leur gouvernement, et les cités commerçantes en profitèrent avec le plus grand zèle pour assurer leurs franchises et la liberté de leurs relations entre elles. Mais il était impossible que par contre coup l'empereur ne subît affront ou dommage. En effet, après la défaite et la mort de Frédéric II (1350), la race des Hohenstaufen, condamnée dans ses représentants à la vie d'aventures, finit par s'éteindre misérablement, et le pape, victorieux dans une lutte qui durait depuis deux cents ans et voulant extirper l'hérésie qu'avaient tolérée les princes allemands, confia la domination des « Deux-Siciles » à l'âpre et mauvais Charles d'Anjou : il attendait de ce roi des services analogues à ceux que son oncle, le monarque français, avait déjà rendus lors de l'écrasement des Albigeois.
Les anciennes provinces latinisées de la Gaule méridionale, de Marseille à Toulouse, moins souvent parcourues par les barbares que les plaines du Nord, s'étaient assez bien défendues contre les brutalités féodales. Grâce à leurs antiques privilèges urbains, à leur organisation municipale appuyée sur une longue tradition, et souvent aussi grâce à de fortes murailles et à leur vaillance, les citoyens des villes du Midi avaient maintenu et développé une civilisation très supérieure à celle de la France septentrionale ; ils avaient également profité du commerce des Arabes pour renouveler leurs arts, accroître leurs connaissances et de venir en Europe des initiateurs pour les sciences et pour les travaux de la pensée. Leur belle langue, qui devait bientôt déchoir pour des siècles à la condition de patois, était l'une des plus élégantes et des mieux formées entre les idiomes romans, et, même en dehors des contrées toulousaines et provençales, prenait une sorte de préséance ; on pouvait s'attendre à ce qu'elle succédât au latin comme langage des lettrés. Les « hérésies », ou ce que les catholiques appelaient ainsi, ayant ouvert les intelligences, on osait discuter, dans les château, et même sur les places publiques, les dogmes et les croyances, et l'on avait pu assister à de véritables conciles de la pensée libre ou s'affranchissant à demi.
Ce qui devait nuire aux villes du Midi dans leurs tentatives d'émancipation complète, c'est qu'elle, regardaient vers le passé, comme la Rome d'Arnaldo de Brescia : elles donnaient trop d'importance à leur organisation urbaine municipale, se complaisaient orgueilleusement dans le formalisme traditionnel de leurs cérémonies et n'étaient pas animées de l'esprit nouveau que les intérêts communs de l'industrie et du commerce donnaient aux villes de l'Italie lombarde et à celles du nord de l'Europe. La vie moderne ne put se produire avec assez d'élan dans ce milieu encombré des ruines de la civilisation romaine. D'ailleurs, si la féodalité affectait dans le midi des Gaules un caractère moins brutal que dans le reste du pays, c'était toujours le pouvoir de quelques-uns ayant des intérêts personnels absolument contraires à ceux de leurs sujets et disposant de grandes ressources en argent s'ajoutant à leur prestige.
Un autre fait, d'ordre géographique, contribua également à diminuer la force de résistance des populations du Midi. Elles ne présentaient pas un ensemble bien disposé pour la défense ; au contraire leur domaine était des deux côtés, de l'est et de l'ouest, complètement ouvert aux attaques du dehors, et, vers son milieu, il se trouvait tellement rétréci que les communications devenaient difficiles entre les défenseurs mêmes du pays. Du côté de la Provence et du Nîmois, la vallée du Rhône, et, du côté de la Guyenne, la vallée de la Garonne formaient de véritables entonnoirs dans lesquels pouvaient s'engouffrer les envahisseurs, tandis qu'à moitié distance de ces deux larges portes, le seuil qui réunit les campagnes de la basse Aude à celles de l'Hers, dans le bassin garonnais, se réduisait à un véritable défilé : Toulousains et Albigeois, séparés eux-mêmes par des chaînes secondaires, ne pouvaient aller secourir les Biterrois, ni, à l'occasion, être secourus par eux. Le relief même du sol, longtemps protecteur des Méridionaux lorsque l'attaque était désordonnée, proclamait, pour ainsi dire, la future victoire de la France du nord. Le grand massif des hautes terres, qui s'avance en pointe vers le sud, ne laissant aux gens du Languedoc qu'un étroit chemin de ronde entre les Cévennes et les avant-monts pyrénéens, montre rétrospectivement quelle devait être l'issue de la guerre dite des « Albigeois ».
Aux premières menaces de l'orage que la colère du pape et des moines contre les hérétiques allait amasser sur le midi de la France, le peuple naïf commença par mettre sa confiance dans le prince suzerain, s'imaginant que celui-ci représentait en sa personne tous les intérêts, tous les vœux de ceux qui lui rendaient hommage ; mais, ici comme en tant d'autres lieux, le premier traître à la cause des populations du Midi fut précisément l'homme chargé officiellement de la protection commune et du salut de tous. Raymond V, le comte de Toulouse, effrayé de l'avenir et des menaces du clergé, fit appel aux moines de Cîteaux pour défendre l'orthodoxie contre ses propres sujets, puis, reconnaissant « l'impuissance du glaive spirituel », fit appel au « glaive matériel » des rois de France et d'Angleterre. Il devait être servi à souhait et, comme après tout, il ne voulut point consentir à être dépouillé de ses États, il y gagna d'être excommunié « comme hérétique et fauteur d'hérétiques ».
Après lui, son fils Raymond VI, tenaillé par la frayeur, employa son règne à désorganiser la résistance de ses peuples contre l'étranger, et naturellement ne recueillit, pour prix de ses lâchetés, que la honte suprême d'avoir à se faire l'exécuteur des hautes œuvres au service de ses vainqueurs. Une ligue des communes de Languedoc et de Provence eût, certes, offert une résistance autrement efficace s'il ne lui avait fallu compter avec les faiblesses, les hésitations et les mensonges de leurs déplorables suzerains.
Le violent pontife Innocent III n'avait point à ménager un Raymond VI. La persécution des hérétiques fut officiellement organisée à Toulouse même, devant la résidence du comte, et deux moines de Cîteaux, nommés « juges des hérésies », devinrent les véritables maîtres de la cité : ce furent les premiers inquisiteurs, ceux qui fondèrent, pour une période de plus de six siècles, l'effrayant tribunal des cachots, des tortures et des bûchers. Aux moines armés du glaive spirituel, vinrent se joindre le légat du Pape, Pierre de Castelnau, et le missionnaire fanatique, « frère Domingo » ou Dominique, chanoine d'Osma, « le plus humble des prédicateurs »>, disait-il, mais un de ceux qui parlèrent le plus haut au nom de la volonté divine. Ce premier des dominicains fut avant tout un maudisseur. Les calembours, les coïncidences fortuites de noms eurent toujours une grande part dans les impressions que reçoit la foule et qui fixent pour longtemps ses légendes. Ainsi le chien symbolique des dominicains — *Domini canis* — justifiait dans l'imagination populaire les aboiements et les furieux assauts des moines blancs contre tous les hérétiques, de même que Pierre était réputé le fondateur de l'Eglise parce que tout édifice repose sur une « pierre d'angle » : *Tu es Petrus et super hanc petram ædificabo*.
Mais l'œuvre de purification n'avançait pas assez vite. C'est alors, en 1207, qu'Innocent III fulmina sa dernière menace contre Raymond, admirable exemple du langage diplomatique de l'époque : « Si nous pouvions ouvrir ton cœur, nous y trouverions et nous t'y ferions voir les abominations détestables que tu as commises. Mais parce qu'il paraît plus dur que la pierre, on pourra difficilement y pénétrer en le frappant avec les paroles du salut… Cependant, quoique tu aies péché grièvement, tant contre Dieu et contre l'Eglise en général que contre nous en particulier, nous t'avertissons et nous te commandons de faire une prompte pénitence, proportionnée à tes fautes, afin que tu mérites d'obtenir les bienfaits de l'absolution. Sinon, comme nous ne pouvons laisser impunie une si grande injure faite à l'Eglise et même à Dieu, sache que nous te ferons ôter les domaines que tu tiens de l'Eglise, et, si cette punition ne te fait pas rentrer en toi-même, nous enjoindrons à tous les princes voisins de s'élever contre toi, comme ennemi de Jésus-Christ et persécuteur de l'Eglise, avec permission à chacun d'eux de retenir toutes les terres qu'il pourra t'enlever, afin que le pays ne soit plus infecté d'hérésie… »
Cette permission de pillage accordée aux voisins fut plus efficace que les objurgations, les anathèmes et les prières. La croisade prêchée contre le midi des Gaules fut surtout une affaire dont l'hérésie était le prétexte : c'est ainsi que, de nos jours, tous les conquérants européens de pays d'Afrique ou d'Asie donnent à leurs appétits et à leurs spéculations de belles raisons d'humanité, qui d'ailleurs ne trompent personne. Les aventuriers se présentèrent en foule, mais il leur fallait des mercenaires pour soldats et, sans force butin, comment les entraîner ? Car la foi était par elle-même bien insuffisante à stimuler leur zèle. Que des milliers et des milliers d'hérétiques « cathares », « patarins » ou « bons hommes », eussent sur la nature spirituelle du « Fils de Dieu » des opinions en désaccord avec celles des prélats, cela n'était pas suffisant pour soulever de fureur les masses profondes des populations de la Bourgogne ou de l'Île-de-France : il leur fallait de plus substantielles raisons. Or le Midi était riche : ses industries en avaient fait un grand foyer d'appel pour les trésors du monde méditerranéen. En s'adressant aux gens de brigandage, aux pillards de toute espèce qu'avaient fait surgir les guerres féodales et les expéditions d'Orient, en donnant à leurs crimes passés et futurs l'absolution papale, accompagnée de la certitude du paradis, Simon de Montfort, Foulques, l'évêque troubadour, et le farouche Dominique purent réunir autour d'eux des bandes assez nombreuses pour s'attaquer aux puissantes communes du Midi. D'ailleurs, pillards et malandrins, appelés de toutes les contrées d'Europe, même du fond de l'Allemagne, n'avaient qu'à suivre en pays chrétien les traditions de ravage et de meurtre appliquées en pays musulman. L'entreprise devait porter également le nom de « croisade », bénéficier des mêmes prières et des mêmes encouragements que la marche à la délivrance du Saint-Sépulcre, fournir aux combattants une même part de terre et de butin. « Tout homme, fût-il certain de sa condamnation éternelle », obtiendrait son pardon par le seul fait de sa participation à la tuerie ; mais il pouvait aussi — chose sans doute plus précieuse à ses yeux — conquérir des sacs de monnaies sonnantes — de quoi s'acheter une seigneurie — à l'assaut de quelque riche cité de patarins, ou même d'une ville de bons catholiques, pourvu qu'on eût un prétexte de capture.
Que de fois clama-t-on, sous des formes peu variées, la fameuse parole du moine de Cîteaux, encourageant les soudards au massacre de Béziers : « Tuez, tuez, Dieu reconnaîtra les siens » ! On tua donc beaucoup, puis, après les batailles et les conquêtes, vinrent les opérations fructueuses du fisc et de l'Église : confiscations pour cause d'hérésie, impôts et amendes, marchandage des fiefs civils et ecclésiastiques. Dans le règlement de comptes, on s'entendait assez facilement avec les seigneurs et les barons, car le pauvre peuple avait à payer les différences, mais contre les villes, contre les communes dans lesquelles avait soufflé l'esprit de liberté, les vengeances furent impitoyables[1154]. La franche initiative du citoyen, voilà l'ennemi !
Avec ses diverses vicissitudes, la guerre dura vingt ans, et même on put croire que Raymond VII, fils du lamentable comte qui s'était soumis à la honte d'une fustigation publique, ordonnée par le pape, finirait par reconquérir l'héritage paternel. Mais ce furent là des succès éphémères, et, d'ailleurs, des suzerains du Languedoc fussent-ils restés les maîtres officiels de ces provinces au lieu du roi de France, la situation eût été également désastreuse, car dans le pays en ruines, les industries étaient détruites. Pour la troisième fois, depuis le triomphe du christianisme, les pillards fanatiques du Nord se ruèrent sur la malheureuse cité de Toulouse pour en voler les trésors, en égorger les habitants. Pour la troisième fois, après les Francs de Clovis et les Austrasiens de Charlemagne, ceux qu'on appelait maintenant les Français firent jaillir du sol la fontaine de sang que la légende dit apparaître d'ère en ère sur la place du Capitole toulousain. Quoique destinée à de si terribles aventures, la grande cité du Midi occupe, il est vrai, un site trop bien placé comme centre de rendez-vous pour qu'elle ne se soit pas relevée après chaque désastre, superbe métropole de toute la contrée entre Aude et Gironde. Mais, en perdant sa liberté, la cité perdit ce qui rend la vie honorable et fière. Désormais les vaincus avaient forfait jusqu'au droit de penser, puisque l'Inquisition trônait au-dessus d'eux, soumettant à la surveillance et à la délation les moindres manifestations de la parole. De rage d'avoir laissé des morts échapper au supplice, les « frères » inquisiteurs s'ingénièrent même à brûler des cadavres, puis on alluma des corps vivants, « à la gloire de Dieu, de Jésus-Christ et du vénérable Dominique ». Bernard Guy, l'auteur de la *Pratica* des inquisiteurs, manuel des interrogatoires et des sentences, se vantait d'avoir brûlé 630 hérétiques en six années (1217 à 1223), d'en avoir torturé et emmuré des milliers. Pour éviter que la jeunesse destinée aux fonctions dites libérales pût se hasarder dans les voies de la pensée libre, on institua la prétendue « université » de Toulouse, établissement où ce que l'on nommait science devait être domestiqué au service de l'orthodoxie. Et, comme par dérision, c'est à l'époque même où l'on fondait cette grande école que la langue disparaissait : l'idiome délicieux des troubadours se répartissait en patois aux allures gauches et bégayantes[1155]. Une des dernières œuvres toulousaines fut le beau poème de la « Croisade contre les Albigeois », composé par un inconnu en 1210 : « Quand blanchit l'aubépine… »
La Catalogne et l'Aragon ne perdirent pas moins que la Provence et le Languedoc à l'abaissement du Midi français, qui fut la conséquence de la guerre des Albigeois. Jusqu'à maintenant, les historiens n'ont pas tenu compte de ce fait, pourtant si considérable, qu'au douzième siècle, avant la première invasion des Français du Nord, les Pyrénées n'étaient point tenues pour un obstacle aussi formidable qu'il l'est, même de nos jours, en plein siècle des chemins de fer. À cette époque, les relations étaient beaucoup plus fréquentes de l'un à l'autre versant des Pyrénées centrales qu'elles ne le sont devenues, sept cents années plus tard. On se visitait volontiers de Toulouse et de Carcassonne à Zaragoza et à Lérida ; des deux côtés la civilisation se développait parallèlement, sous les mêmes influences, et des alliances intimes se nouaient entre les populations des deux bassins de la Garonne et de l'Ebre, séparés par tant de forêts, de rochers et de pâturages. La langue était la même, sauf les quelques variantes des patois, les relations étaient constantes, les brèches des montagnes accessibles aux cavaliers et la mer de Cerdagne servaient de chemin commun aux visiteurs du Nord et du Sud. Lors de la terrible journée de Muret, en 1213, une moitié de l'armée dite « albigeoise » se composait d'Aragonais, venus, avec leur roi Pedro, par-dessus les cols aujourd'hui si peu fréquentés du Salât et de l'Ariège. Un des chroniqueurs qui racontent le massacre des Toulousains et des Aragonais dit qu'après la malheureuse rencontre « le monde en valut moins »[1156]. Cette parole est certainement vraie. Lorsque la domination féodale des Français fut solidement établie dans les plaines méridionales et que le centre de gravité de toute la contrée comprise entre la Manche et la Méditerranée se trouva brusquement déplacé vers la Loire et la Seine, la vallée de l'Ebre fut du même coup privée de la force de gravitation qui la reliait aux campagnes d'outre-Pyrénées ; la rupture des rapports et échanges se fit de part et d'autre, en sorte que les Catalans et les Aragonais restèrent très amoindris dans leur résistance contre les Castillans des plateaux. La ruine de l'une des moitiés du monde provenço-catalan entraîna par contre-coup la perte de l'autre moitié. On peut dire que la nature elle-même prit part au recul de civilisation qu'amena la victoire de Simon de Montfort. Depuis lors, les Pyrénées se sont virtuellement dressées plus haut entre les deux peuples. Devenus la frontière de grands États dont soldats et douaniers gardent jalousement tous les abords, ces monts se sont transformés en un mur de séparation complète. Le commerce a fini par être presque supprimé, les relations de voisinage ont entièrement cessé ; à peine quelques rares contrebandiers se hasardent-ils sur les hauts pâtis défendus. C'est la nature que l'on accuse d'avoir créé cette barrière entre les hommes, mais c'est là un pur mensonge : le mal doit être surtout attribué aux mesquines jalousies, à la sotte réglementation des marches interdites entre les États limitrophes !
Dans la France du Nord, des rivalités d'origine, de langue, de mœurs, de religion n'eurent heureusement pas à s'ajouter aux luttes, déjà fort âpres et compliquées de massacres, qui donnèrent naissance aux communes. En divers lieux, des circonstances très favorables vinrent en aide au mouvement, mais partout où le pouvoir royal, féodal, religieux se maintint en toute sa force, la classe bourgeoise se débattit en vain pour acquérir le pouvoir. C'est ainsi que dans l'Île-de-France, là où les intérêts du peuple semblaient à maints égards se confondre avec celui du roi, puisque leurs efforts communs tendaient à renverser les châteaux des petits seigneurs, à dégager les villes des brigands qui rôdaient autour d'elles et à rétablir les libres communications entre la Seine et la Loire, les gens des villes et des villages attendaient vainement la récompense du concours de leurs milices, mises avec enthousiasme à la disposition du suzerain. Celui-ci vendit bien quelques chartes communales, mais en dehors de son propre domaine. Mantes et Dreux furent les seules villes à lui directement soumises auxquelles il fit quelques concessions municipales ; Paris ne reçut aucune franchise ; précisément parce qu'elle était la capitale du royaume, elle resta privée de toutes ses libertés. De siècle en siècle et dans les conjonctures les plus diverses, des raisons analogues mirent la grande ville en suspicion et en tutelle.
Mais la tension économique était si forte, à la fois dans le monde rural et dans le monde urbain, que, sur des centaines de points, se firent des tentatives, heureuses ou malheureuses, pour le groupement, de défense commune et d'entr'aide chez les paysans et chez les bourgeois. À la fin du onzième siècle, et pendant le cours du douzième, le mouvement d'émancipation prit un caractère si intense, si rapide qu'on a pu le comparer à une sorte d'explosion. C'est que de tout temps et sans qu'il soit nécessaire de chercher l'existence de souvenirs ataviques, les hommes se sont unis spontanément en « conjurations », en « guildes », en « syndicats », en « fréries », de quelque nom qu'on veuille désigner les alliances entre individus qui souffrent desmêmes maux et cherchent à se libérer de l'oppression. Suivant les occasions et les milieux, le résultat des efforts varia singulièrement, et les combinaisons les plus diverses en furent la conséquence ; mais nulle part, il faut le dire, un groupe quelconque n'acquit son indépendance complète, sans aucun lien de vasselage, sans attache ou tradition par laquelle les anciens maîtres, leurs héritiers ou rivaux, ne pussent asservir à nouveau les affranchis.
En dehors des villes du Midi, le premier exemple d'une révolution communaliste en France est celui du Mans, dont les artisans, fort nombreux, essayèrent, dès 1069, de s'unir en commune avec les villages et châteaux environnants[1157]. Mais la nouvelle association entrait en conflit avec un trop puissant suzerain, Guillaume le Conquérant, pour que son entreprise pût réussir : la ville dut se contenter de la confirmation bienveillante de « ses anciennes libertés et justices ». Dans le nord de la contrée, sur les confins des Flandres, les communiers devaient trouver un terrain plus favorable. En l'an 1076, la commune de Cambrai essaie de se fonder d'une façon violente contre l'évêque Gérard II. Un prêcheur populaire, Ramihrdus, excitait la foule des artisans à la révolte contre le prélat simoniaque, mais il eut la simplesse de croire au serment de l'évêque et de désarmer. Bientôt la ville fut mise à feu et à sang, et Ramihrdus périssait sur le bûcher. Toute fois, l'ébranlement était donné. En 1101, la commune de Cambrai, rétablie pour un temps, se constitue même en république presque indépendante : elle possède une armée et fait main basse sur les revenus épiscopaux. Un mouvement général d'insurrection se propage de proche en proche, et, malgré les anathèmes, que pouvait l'Eglise contre la « Commune, nom nouveau, nom détestable »[1158] ? On vit la plupart des cités épiscopales de la Picardie et pays voisins, Noyon, Beauvais, Laon, Amiens, Soissons se proclamer libres à leur tour. Les villes comtales de la même région obtinrent plus facilement leurs privilèges, maint seigneur étant à demi complice, heureux de trouver dans la bourgeoisie naissante une alliée contre des princes rivaux. L'aire de liberté où les révolutions communales furent la règle et transformèrent la société en subordonnant les évêques et les princes à la bourgeoisie, s'étendit, au nord de l'Île-de-France, dans les bassins de l'Oise, de l'Aisne, de la Somme, de la Lys et de l'Escaut. C'étaient les contrées les plus industrieuses et les plus commerçantes de l'Europe occidentale, et là, par conséquent, devait naître l'état social nouveau. Déjà, durant la période de l'occupation romaine, les riverains de l'Escaut étaient habiles à tisser les étoffes de lin et préparaient le *birris*, que l'on apportait jusqu'au delà des Alpes. Les « prés salés » qui bordent le littoral étaient propres à l'élevage du mouton, et les habitants pouvaient sans peine recueillir la laine en quantités de beaucoup supérieures à leurs propres besoins. L'industrie drapière naquit spontanément de cet état de choses, « Les draps frisons du haut moyen âge ne sont, sous un autre nom, que les draps fabriqués à l'époque romaine par les Morins et les Ménapiens »[1159]. Ils étaient bien connus aux foires de Saint-Denis dès les temps mérovingiens, puis on les exporta par chargements considérables sur les fleuves de la Belgique, vers le centre de l'Europe, tandis que les ports de mer les expédiaient dans la Grande-Bretagne et en Scandinavie. Tels furent les commencements de la prodigieuse fortune des villes industrieuses du nord de la France et des Flandres.
Un siècle avant les Croisades, les formes de contrat n'étaient connues et pratiquées que par les nobles et gens d'église ; mais voici que bourgeois et même paysans s'unissent pour obtenir des contrats, des « achats » d'affranchissement : c'est par centaines et par milliers que se multiplient les parchemins fixant les anciens droits et stipulant les nouveaux. Des serfs même deviennent libres dans les « sauvetés » et se font garantir leurs droits par écrit. Après la constitution des grandes communes urbaines à « foi jurée », une multitude de petites communes rurales s'établirent sur le même plan. En certaines contrées, ce fut la règle. Luchaire cite notamment quatre villages du pays de Laon et six villages du Soissonnais qui se constituèrent de part et d'autre en fédérations rurales[1160]. La charte d'Arras fut le type modèle que l'on reproduisit dans la plupart des autres pactes municipaux. La ville acquit même une sorte de prééminence parmi les autres communes, peut-être parce qu'elle possédait un atelier monétaire : c'est devant les échevins d'Arras que les comtes de Flandre se réservaient de citer les magistrats des autres villes, accusés d'avoir prononcé de faux jugements.
Les grandes plaines agricoles, dont les villes ouvertes n'étaient que des lieux de marché pour les paysans des alentours, restèrent presque toutes sous la domination des seigneurs, les conditions de lutte étant trop désavantageuses pour les mécontents. C'est ainsi que dans la vallée de la Loire, sauf à Orléans, les bourgeois ne firent aucune tentative de fédération communale, du moins pas d'assez importante pour que l'histoire l'ait raconté. Mais au sud de la Loire, sur la grande voie historique de la France occidentale, Poitiers essaya de s'affranchir : c'était en 1137, première année du règne de Louis VII. Celui-ci comprit aussitôt le danger, et son premier souci fut de partir en guerre pour dissoudre la commune naissante. C'est que tout le Poitou eût été perdu pour lui, la métropole de la contrée ayant formé une confédération de paix et d'amitié avec toutes les autres villes et bourgades de la province. La ligue poitevine s'était constituée sur le modèle des fédérations lombardes : mais elle n'avait ni les ressources ni la vaillance des adversaires de Barberousse.
C'est dans les Flandres que les Communes du Nord eurent la période la plus glorieuse. Ce nom de Flandre éveille actuellement dans l'esprit l'idée d'un pays tout germanique : on appelle ainsi la partie de la Belgique où se parle l'ancien *thiois*, mais, à l'époque des révolutions communales, ce nom n'avait point de sens ethnographique spécial, la valeur en était purement politique et s'appliquait à toutes les contrées placées sous la suzeraineté des comtes de Flandre, aussi bien aux habitants d'Arras qu'à ceux de Bruges et de Gand. D'ailleurs, ne dit-on pas encore Lille en Flandre[1161], quoique cette ville se trouve depuis temps immémorial en dehors des limites de l'idiome germanique désigné spécialement comme le parler flamand ? Les révolutions des Flandres antérieures au régime bourguignon n'ont eu nullement de caractère national comme des patriotes contemporains aimeraient à se le figurer : elles ont été purement communalistes et sociales, c'est-à-dire au fond beaucoup plus sérieuses qu'on ne voudrait les représenter. Mais il est également certain que, par une conséquence nécessaire, la résistance opiniâtre des cités flamandes a contribué à délimiter le pays du côté du Sud et à déterminer ainsi la préparation d'un futur État de Belgique.
Dans les Flandres, l'importance de Bruges, à la fois industrielle et commerçante, devint tout à fait exceptionnelle : c'est que plusieurs voies historiques majeures se réunissaient en son voisinage. Les fleuves navigables dans leur cours inférieur. Rhin, Meuse, Escaut étaient de par la nature les chemins principaux des échanges, mais la navigation n'en restait pas toujours libre, soit à cause des inondations, des changements de lits, des tempêtes, soit à la suite de difficultés fiscales, militaires ou politiques : aussi le commerce prisait-il fort cette ville reliée à la haute mer par un canal toujours accessible. Une grande route passant dans l'intérieur des terres dut remplacer souvent la voie fluviale : les marchands prenaient volontiers le chemin qui mène directement à l'ouest par le « trajet » de Maestricht[1162] vers les terres basses de la Flandre.
Bruges, devançant Anvers, devint le vrai port du Rhin, quoique située à une grande distance de son embouchure, et, dans l'intérieur des terres, Gand fut l'entrepôt principal des marchandises entre l'Allemagne et les Pays-Bas[1163]. Et non seulement les deux cités de Bruges et de Gand se trouvaient au point d'arrivée du grand commerce germanique, elles étaient aussi les lieux d'escale naturelle entre le midi et le nord de l'Europe. Bruges n'avait pas un caractère moins cosmopolite que Venise : c'est par elle que le droit maritime, né sur le bord de la Méditerranée, se fit connaître aux navigateurs de la mer du Nord ; ils le désignaient sous le nom de Zeerecht van Damme, d'après l'avant-port de Bruges, qui s'ouvrait jadis à l'extrémité de l'estuaire du Zwyn : c'est ainsi que, sur les côtes océaniques de France, les pratiques maritimes avaient été codifiées pour Français, Anglais et Rochellois sous le vocable de « coutume d'Oléron ». Précisément à cause de l'universalité de son commerce, Bruges devait se tenir en dehors de la confédération des villes libres de Germanie ; elle s'ouvrait trop largement aux transactions mondiales pour rétrécir son champ d'activité par des traités particuliers. Vers la fin du treizième siècle, un texte rédigé à l'usage des marchands énumère plus de trente contrées différentes, tant chrétiennes que musulmanes, « desqueux les marchandises viègnent à Bruges » ; nulle terre n'était comparable en trafic « encontre la terre de Flandre »[1164]. Après la conquête de l'Artois par Philippe-Auguste, Bruges devint aussi la grande cité des banques aux dépens d'Arras : elle concentra dans ses comptoirs tous les éléments du commerce occidental.
En même temps que l'organisation communale se développait un mouvement de fédération entre artisans d'une même industrie et participants au même trafic. Sollicités par leurs intérêts solidaires, les marchands d'une cité s'associaient à des correspondants de cités voisines ou lointaines : un corps international naissait ainsi, indépendant des conditions de langues, de gouvernement et de coutumes. Dans chacune des villes alliées pour le commerce en général ou pour telle spécialité, la plupart des habitants n'ayant point d'intérêts communs continuaient de s'ignorer de marché à marché, tandis que de part et d'autre les bourgeois de la ligue fraternisaient par-dessus terre et mer. Cette vie nouvelle, qui pénétrait le corps de l'Europe et créait à son usage un organisme nouveau, annonçait un monde futur complètement distinct de celui qu'on avait expérimenté jusqu'alors, régi par le pape ou par l'empereur, par les moines ou par les barons.
Les premières origines de la Hanse, fort obscures d'ailleurs, remontent au commencement du onzième siècle.
À cette époque, les négociants de Cologne, associés à des bourgeois de villes westphaliennes, possédaient à Londres un comptoir privilégié où les achats et les ventes se faisaient pour eux avec de grands avantages. Plus tard, Lubeck qui devint le siège principal des diètes et des conseils ainsi que de la cour d'appel, prend part aux mêmes opérations ; elle détient le rang économique de « Reine de la Hanse » et, dans la mer Baltique, au milieu du treizième siècle, la « Wisby dorée », la puissante capitale de l'île Gotland et de tout le « tertial » hanséatique de l'Europe nord-orientale, « où les porcs mangeaient en des auges d'argent », devient le grand dépôt du commerce de l'Allemagne avec la Scandinavie, la Finlande, l'Ehstonie, la Livonie et « Messeigneurs » Pskov et Novgorod. Les « droits » de Wisby sont acceptés comme le code maritime de tous les navigateurs de la Baltique. Puis l'influence des marchands d'Allemagne domiciliés dans les comptoirs étrangers réagit sur la mère-patrie, et de nombreuses villes germaniques s'associent successivement sous le patronage de saint Nicolas et sous l'hégémonie des deux cités de Lubeck et de Hambourg, centralisant, celle-ci le commerce de la mer du Nord, la première celui de la mer Orientale.
Vers 1250, la confédération comprend dans l'Europe centrale plus de soixante-quinze villes dont l'alliance économique se transforme naturellement en ligue politique ; la conscience de leur force permet aux puissants bourgeois d'intervenir dans les événements contemporains et d'exprimer leur volonté, souvent appuyée sur des bandes militaires, recrutées à prix d'achat. En 1362, la flotte hanséatique venge des offenses commerciales sur la ville de Copenhague, que l'on dépouille de ses cloches, et bientôt après, les cités liguées imposent au Danemark un traité humiliant qui assure pour un temps la domination politique de la Hanse sur toute la Scandinavie.
Quelques-uns des comptoirs étrangers de la Hanse étaient de véritables colonies, entre autres des villages de pêche fondés dans les îles de Moen, de Bornholm, ainsi que dans la péninsule suédoise de la Scanie. Le dépôt de Bergen, en Norvège, n'avait pas moins de 3 000 résidants, immigrés d'Allemagne, et constituant deux petites républiques d'employés célibataires. De moindres établissements s'échelonnaient le long des côtes, en Angleterre, dans les Pays-Bas, en France dans les ports de Harfleur, Honfleur, La Rochelle, et jusqu'en Portugal. Dans les plaines orientales de l'Europe, la Hanse germanique étendait indirectement son empire sur les mille associations ou « artels » de chasseurs, pêcheurs, artisans de toute espèce, fixes, mobiles ou même errants, qui apportaient le produit de leur industrie dans les villes de marché. La France du nord avait également sa « hanse » : en 1287, une convention engage les bourgeois de Londres envers les marchands d'Amiens, de Corbie et de Nesle, assurant à ces derniers le traitement de combourgeois londoniens dans toute l'Angleterre, à condition pour eux de payer 50 marcs aux shérifs de Londres pour le déchargement et le chargement de leurs marchandises dans la cité (E. Nys).
Mais de tous les bourgeois étrangers commerçant à Londres, ceux dont on appréciait le plus le crédit et le bon or « sterling » étaient les Œsterlinger ou les « Easterlings » des comptoirs hanséatiques.
Les villes de la Hanse, liguées pour la défense de leurs intérêts commerciaux, se considéraient volontiers comme autant de républiques indépendantes de l'autorité impériale et royale, soumises uniquement à la juridiction des magistrats élus par elles : les enceintes, les fortifications régulières dont elles s'étaient entourées comme les autres villes les défendaient contre le suzerain ; désirant la paix pour le développement de leur commerce, elles imposaient un repos relatif aux seigneurs féodaux et à leurs lansquenets. Elles intervenaient aussi dans la politique des royaumes scandinaves, et, de 1361, date de la destruction de Wisby par un roi danois, jusqu'au milieu du seizième siècle régentèrent en quelque sorte l'Europe du nord. Mais les jalousies empêchèrent la ligue de se développer en proportion de l'accroissement des échanges européens. Manquant du sol nécessaire qui aurait pu lui servir de point d'appui[1165], elle voulut néanmoins garder le monopole, se le réserver à jamais par des mesures prohibitives, et même limiter au profit des villes les plus puissantes le nombre et l'importance des marchés. Le commerce est essentiellement mobile et toutes les tentatives faites pour le fixer devaient effaroucher les intermédiaires et leur faire chercher des voies nouvelles. Le trafic se déplaça en grande partie, et la Hanse, frappée à mort, dépérit graduellement, absorbée par ses voisines politiques.
Ainsi que les représentants de l'Eglise, prêtres et moines, l'avaient pressenti quand ils lançaient leurs malédictions passionnées contre l' « exécrable » commune, les bourgeois et les artisans des villes qui se liguaient pour la production industrielle et pour la vente de leurs marchandises se dégageaient forcément de l'influence ecclésiastique et même finissaient par lui devenir hostiles. Le sol des communes n'appartenait plus que pour une faible part aux chapitres ou aux couvents ; même en quelques cités, il avait été racheté complètement ; les prêtres ne jouissaient plus d'aucun privilège spécial et, lorsqu'ils se rendaient coupables de quelque délit, ils devaient se présenter comme tout autre citoyen devant les tribunaux civils ; les moines de Bruges n'avaient pas le droit, comme dans les autres villes des Flandres ou d'Allemagne, de débiter leur vin sous les voûtes des caves, franc d'accises[1166]. On alla jusqu'à leur défendre de recevoir les offrandes et on leur enleva l'enseignement des enfants.
Les marchands fondèrent pour leurs fils des écoles laïques, et, par un mouvement parallèle à celui des communes, les universités cessèrent d'être ce qu'elles avaient été d'abord, des corps ecclésiastiques fondés avec l'autorisation et sous la bénédiction du pape, comme les évêchés et les couvents. Grâce à l'hérésie, à l'esprit de liberté, elles s'éloignèrent de leur but principal, qui avait été d'enseigner en premier lieu les choses de l'ordre surnaturel, les « vérités de la révélation », en ne traitant les sciences de l'ordre naturel que dans leurs rapports de subordination à la théologie, maîtresse universelle du savoir.
Mais le bourgeois, tout en gardant encore la foi, ou l'illusion de la foi, cherchait à la concilier avec la raison, ou avec son bon sens pratique des choses. Une première université s'ouvrait à Bologne (1119), en continuation d'une Ecole de Droit, fondée en 425 par Théodose II ; puis après se créaient rapidement d'autres centres en Italie, en France, en Espagne, en Angleterre, aux bord du Danube et du Rhin, tous semblables par leur division en facultés et le groupement des élèves. L'illusion des professeurs qui, tout en prétendant rester chrétiens, voulaient se montrer philosophes, ne pouvait aboutir qu'à la perversion et à la ruine de la foi : en tout discoureur se révélait déjà le protestant futur[1167]. En dépit d'une résistance acharnée, l'influence d'Aristote finit par l'emporter sur celle de saint Augustin : bientôt aucun moine ne fut assez ignorant pour oser prétendre que la terre fût plate, tous les élèves sortis des universités avaient appris des Grecs et des Arabes qu'elle était ronde.
À certains égards, les universités du moyen-âge étaient des corporations libres, indépendantes les unes des autres et de l'État. Elles pouvaient donc revendiquer fièrement leurs privilèges et libertés contre les princes et leurs mandataires ; mais par la théologie, dont toutes les autres sciences n'étaient que les servantes, elles étaient censées constituer une part de l'Eglise, tout en étant partiellement révoltées. Les étudiants ecclésiastiques y étaient beaucoup plus nombreux que les autres, car c'était dans la hiérarchie épiscopale que les ambitions avaient le plus de chance de pouvoir se satisfaire ; c'est dans ce sens qu'agissait le phénomène de « capillarité sociale » décrit par A. Dumont dans d'autres domaines. Comme l'Eglise, les universités étaient ouvertes à tous : elles recevaient des mendiants aussi bien que des chanoines et des princes ; il était parfaitement admis que des étudiants eussent recours à la mendicité ou au travail manuel pour subvenir à leurs dépenses ; une foule d'écoliers vivaient comme serviteurs d'étudiants riches, tout en jouissant officiellement des mêmes prérogatives en dehors de l'université. Mais, dans l'État distinct que constituait le vaste organisme de l'Ecole avec ses coutumes, ses lois, sa volonté divergente, la faveur ne manquait pas, comme dans tous les autres États, de graviter vers les grands. D'ordinaire, le recteur protégeait jalousement ses élèves contre le bourgeois, mais il exerçait sur eux un pouvoir absolu, au spirituel comme au temporel.
Le grand avantage des universités du moyen âge consistait en ce qu'elles n'avaient pas été rongées par la routine qu'impose la centralisation : à cet égard elles se rapprochaient de l'idéal rêvé par les penseurs beaucoup plus que les banales écoles de nos jours, où se dressent et s'estampillent les jeunes gens diplômés pour le combat de la vie. Ainsi les professions de maîtres et d'élèves n'étaient point essentiellement distinctes, surtout dans la Faculté de philosophie, généralement désignée sous le nom de « Faculté des artistes » ; les étudiants s'y instruisaient mutuellement, en sorte que tel membre de l'association, connaissant parfaitement une branche de la science, l'enseignait à ses camarades, pour s'asseoir à son tour sur les bancs des auditeurs quand un élève le remplaçait dans la chaire pour un autre cours[1168]. Des hommes de tout âge étudiaient ensemble, car les universités n'étaient pas alors de simples usines à doctorats, et de nombreux étudiants poursuivaient longuement leurs recherches dans le milieu de savoir qui leur convenait, sans être forcés d'obéir à l'impérieuse obligation de se créer rapidement une carrière. Enfin, les universités avaient un caractère essentiellement international, comme l'Eglise ; elles appartenaient non à telle ville ou à tel district, non à un peuple, mais au monde cultivé tout entier, et les élèves, groupés en « nations », trouvaient une patrie commune dans la grande Ecole où les idées appartiennent à tous. C'est un des traits les plus aimables de cette période du moyen âge que l'esprit de cordiale fraternité avec lequel s'entretenaient les membres de la grande famille des chercheurs de savoir. Ils avaient bien conscience de former entre eux une grande république, faible par le nombre, il est vrai, mais étroitement unie par le sentiment d'un idéal commun.
Ainsi, sur le terrain de la science, la société laïque et bourgeoise travaillait incessamment à se dégager du joug royal et de la domination ecclésiastique ; le domaine de l'esprit lui appartenait par droit de conquête comme celui des métiers, du trafic et des arts. Mais le droit que donne la force ne lui revenait pas toujours dans ses luttes contre la noblesse, de l'étreinte de laquelle elle voulait se débarrasser ; les ambitions des hommes, alimentées par l'envie et la rancune, produits de l'inégalité sociale, faisaient constamment renaître l'aristocratie, même quand elle paraissait vaincue. Comme les républiques italiennes, les villes flamandes eurent à subir alternativement la domination du « peuple maigre » et celle du « peuple gras ». Les gens des lignages ou *geslachten*, les patriciens, appelés aussi les « hommes héritables », cherchaient à tout accaparer, le sol, les capitaux, les fonctions et les titres. Même quand les gens du peuple n'osaient pas se révolter directement contre eux, du moins s'enhardissaient-ils à refuser le travail, les grèves ou *takehans* se succédaient nombreuses, et l'on vit même, au commencement du treizième siècle, les villes manufacturières se grouper en une sorte de hanse pour défendre les intérêts des patrons contre les ouvriers turbulents ou suspects. Dans le sein des communes couvait la « lutte des classes », comme de nos jours dans toutes les nations industrielles. La guilde marchande ou manufacturière était une dure maîtresse à l'égard des artisans et prenait bien soin d'interdire aux pauvres cette émancipation qui, pour elle-même, lui avait paru si légitime. Les ouvriers étaient étroitement surveillés par des espions spéciaux, désignés en Flandre sous le nom d'*eswardeurs* (regardeurs). Les agents de la guilde avaient le droit d'entrer à toute heure dans tous les ateliers, « car l'inviolabilité du domicile, proclamée par les chartes urbaines, n'existait pas pour l'atelier ». On encourageait la délation en attribuant une partie de l'amende au dénonciateur, et, pour que la surveillance fût plus facile à exercer, on obligeait l'ouvrier à travailler en vue des passants, à sa fenêtre ou devant sa porte[1169]. Aussi, chaque dissension civile trouvait-elle aussitôt des bandes armées chez les ouvriers mécontents. Les combats ensanglantaient souvent les rues de Bruges, de Gand, d'Ypres, de Douai ; tout prétexte, toute occasion renouvelaient le conflit.
Les communes du moyen âge, quelle que fût leur supériorité sur le régime féodal, contenaient donc en elles-mêmes le germe de leur propre mort. Elles eussent pu durer longtemps, ou du moins évoluer d'une manière normale, si elles avaient présenté une parfaite unité de sentiments et de vouloir contre l'ennemi extérieur, mais elles étaient forcément divisées par la lutte des classes. Il est vrai que les adversaires du dehors étaient également divisés, mais combien nombreux ! Les communes ressemblaient à des îles parsemées dans une mer sans bornes. Au-dessus des communes bourgeoises, les rois et les prêtres ; au-dessous les ouvriers et les paysans. Et c'est parce que ceux-ci étaient lésés que ceux-là, les anciens maîtres, devaient reconquérir le pouvoir. L'histoire nous dit combien la règle était méthodique et rigoureuse dans les villes hanséatiques, combien soucieuse de gains, étroite, impitoyable à l'égard de ceux qui n'appartenaient point à la ligue ! En dehors d'elle, comme en dehors de l'Eglise, point de salut ! L'étranger ne comptait aux yeux des hanséates que comme proie : il ne pouvait prendre de service à bord de leurs navires. On ne lui confiait aucune marchandise à charger ; à aucun prix un peu du bénéfice prévu ne devait s'égarer sur un intrus. Et la tourbe des paysans ne restait-elle pas presque toujours séparée de la ville, bien plus encore par le mépris des citoyens que par les murs d'enceinte et les fossés ? Que de fois même les villes s'entendirent-elles avec les seigneurs, par-dessus la tête du roturier, « pour gagner ainsi des alliances précieuses » et se firent-elles les pires ennemis de ceux qui auraient dû être leurs amis naturels ! Mais une victoire compliquée de félonie finit toujours par se changer en défaite : les seigneurs auxquels les communiers s'étaient confiés revenaient souvent dans la ville en dangereux alliés ou en dictateurs, surtout ceux qui avaient reçu le titre de « combourgeois » et qui, tout en étant censés des égaux, se considéraient encore comme des maîtres[1170].
Quoi qu'il en soit, l'initiative si merveilleuse qui donna naissance aux communes témoignait d'une surabondance de force qui se manifesta dans tous les produits de l'activité et dont les monuments les plus superbes sont les édifices qui se dressent au centre des cités. L'esprit laïque eut donc une grande part dans ces œuvres, que leur nom même d' « églises » pourrait à tort représenter comme d'origine purement religieuse.
Naturellement les racines multiples de cette admirable plante architecturale se développèrent dans toutes les formes antérieures de la civilisation, de même qu'au point de vue purement matériel, on peut les expliquer par tous les progrès successifs dans l'art de bâtir. Certes, la différence est grande entre les lourdes voûtes mérovingiennes, semblables à des cavernes, et les somptueuses cathédrales, s'épanouissant haut dans le ciel comme des fleurs gigantesques ; cependant on constate des unes aux autres toutes les transitions évolutives, semblables à celles de l'arbre des forêts.
L'inexpérience des architectes, mêlée sans doute au sentiment de frayeur religieuse qui portait les peuples encore barbares à se cacher dans la terre pour parler à leurs divinités chthoniques, fait comprendre la forme des premières églises chrétiennes, complètement ou partiellement enterrées, avec des pleins cintres humides, noirs de mousse, soutenus par de lourds piliers. Plus tard, quand l'édifice se dégagea pleinement pour dresser ses nefs plus haut dans l'air libre, l'habitude se maintint jusqu'à la fin du onzième siècle, même jusqu'au douzième (de Caumont), de ménager des cryptes au-dessous de l'église : c'est là que l'on gardait les reliques, et le culte, célébré dans l'obscurité, y prenait un caractère plus mystérieux, plus formidable, comme si l'on y eût encore adoré les génies de la terre, à la fois dieux et démons.
Évidemment, l'influence orientale, symbolisée dans Bysance qui servait de boulevard à toute l'Europe contre le monde asiatique, offrit ses modèles aux édifices religieux qui s'élevèrent dans l'Occident aux époques de progrès et de paix relative succédant aux invasions barbares.
Cette influence dut être même beaucoup plus puissante qu'on ne se l'imagine d'ordinaire, car les nombreuses églises bysantines que l'on voit dans toute l'Europe, et notamment dans l'Auvergne, le Périgord, l'Angoumois, la Saintonge, témoignent en faveur de l'intimité, des relations fréquentes entre Constantinople et ces provinces. Certes, on comprend sans peine que les Vénitiens, ces commerçants si actifs comme intermédiaires des échanges dans la Méditerranée, aient eu parmi eux des artistes qui se soient inspirés du style de la somptueuse église dédiée aux saints Apôtres par Justinien, et qu'ils en aient profité pour élever leur propre monument de Saint-Marc ; mais on s'étonne de voir à la même époque (984 à 1047) se dresser à Périgueux la belle église à coupoles de Saint-Front[1171] devenue le modèle de beaucoup d'autres édifices religieux entre Loire et Garonne, et, par évolution graduelle, le point de départ de l'architecture ogivale dans le reste de la France[1172].
C'est même par delà Constantinople, semble-t-il, que l'on doit chercher quelques-uns des initiateurs directs des architectes de l'Occident : des artistes persans paraissent avoir exercé leur influence, non par intermédiaires et de proche en proche, mais par enseignement immédiat. M. Dieulafoy et autres archéologues ont reconnu avec étonnement que l'église de Saint-Philibert, à Tournus, sur la rive droite de la Saône, est un édifice de construction persane pour une bonne part : les piliers, les arcs, les pendentifs, les voûtes, tous les détails de cette œuvre du neuvième siècle ressemblent exactement à ceux que l'on trouverait dans un édifice de la même époque à Chiraz ou Ispahan et contrastent trait pour trait avec les formes correspondantes des constructions bysantines. Il faut admettre que certains des architectes persans qui résidaient alors en grand nombre à Constantinople furent englobés dans l'édit de proscription lancé par Léon l'Isaurien contre les iconoclastes, et finirent par se réfugier sur les bords de la Saône, où les moines de Tournus les employèrent, eux ou leurs élèves, à bâtir leur église abbatiale (Dieulafoy).
Plus tard, lors des Croisades, ce furent les Occidentaux eux-mêmes qui allèrent s'inspirer directement des formes de l'Orient, dans Halep, Edesse et Damas. Les maîtres maçons du Levant et du Ponant firent la connaissance les uns des autres, et, tandis que les côtes de Syrie se hérissaient de tours féodales d'une puissance d'architecture admirable, les églises des Gaules s'ornaient de fleurons et de sculptures, qui, tout en s'accordant d'une manière harmonieuse avec la nature environnante, apportaient néanmoins quelque chose d'étrange, comme le souvenir d'un monde lointain où les voyageurs chevauchent à l'ombre des palmiers. D'ailleurs, ceux qui érigèrent les flèches gothiques étaient les premiers à se vanter de ces origines orientales, et, sans savoir exactement quelle était la région mère, ils désignaient l'Asie d'une manière générale, Tyr, Jérusalem ou Babylone. Ainsi, dans l'histoire des progrès humains, ces mêmes Arabes qui reçurent des Persans et des Bysantins les trésors de la littérature et de la philosophie hellénique et collaborèrent par contre-coup au mouvement de la Renaissance, secondèrent également les Occidentaux dans leur œuvre la plus grandiose, celle de l'architecture ogivale au douzième siècle. Du reste, l'Orient ne s'était-il pas transporté tout entier pour ainsi dire d'Arabie, de Syrie, d'Iranie jusqu'en Sicile et en Espagne ? L'ensemble de tous ses produits, hommes et choses, ne se détournait-il pas vers l'Atlantique, et la pénétration des sentiments, des idées, des procédés n'avait-elle pas dû s'accomplir entre voisins, même ennemis ? « Cette évolution de l'architecture, dit Dieulafoy, fut le dernier succès de l'Islam. » Mais il s'en faut pourtant que l'Orient soit épuisé pour nous, et l'art persan, notamment, nous garde encore bien des enseignements au profit du charme et de l'élégance des demeures.
Les mystiques s'imaginent volontiers que les superbes cathédrales du moyen âge, dégagées des formes un peu lourdes de l'architecture romane, sont pour ainsi dire nées d'elles-mêmes par le seul élan de la foi, comme s'il suffisait de vouloir monter aux cieux pour y planer. À l'idéal, si élevé qu'il soit, il faut aussi le concours de conditions matérielles, et, ce concours, les communes de l'Occident qui dressèrent les églises et les beffrois, le trouvèrent dans l'enseignement de leurs devanciers, non moins que dans le développement de leur propre industrie locale.
Quoi qu'on en dise, l'art implique par sa naissance même un état social dans lequel ont surgi des préoccupations nouvelles bien différentes de la naïve croyance. Dans sa période d'ardente foi, de mépris absolu des choses terrestres, de haine du monde visible et d'extase en visions divines, la religion croirait s'avilir en descendant jusqu'à l'art, incitation d'origine diabolique. La ferveur envers Dieu ne saurait trouver de joie dans la beauté des pierres, dans la majesté des nefs sonores, dans les proportions superbes des colonnades convergeant à la gloire de l'autel. Les apôtres du sacrifice, des macérations et du renoncement préfèrent les cryptes noires, même les cavernes des rochers. Les merveilleux édifices de la période romane et des siècles de l'ogive nous racontent, non la puissance de la religion, mais au contraire la lutte victorieuse que l'art, cette force essentiellement humaine, a soutenue contre elle ; ils nous disent le triomphe des ouvriers, gens qui frayaient peu avec les prêtres et n'étaient point aimés d'eux. Les « maçons », la corporation qui sut acquérir tant d'éclat à l'époque de la grande floraison architecturale, du douzième au quatorzième siècle, se trouvaient être déjà, par suite de leur opposition avec le clergé, de véritables « francs-maçons » et donnaient libre expansion à leurs sentiments par les caricatures et les satires en pierre dont ils ornaient les colonnes, les chapiteaux et les nervures des édifices. Bien que le clergé ait eu depuis le moyen âge le temps et les occasions de faire disparaître les traces les plus flagrantes de la haine ou du mépris qu'on lui portait, il reste pourtant un nombre suffisant de ces témoignages établissant la parfaite indépendance des artistes constructeurs et des bourgeois de la cité à l'égard des prêtres.
Les bâtisseurs de cathédrales se montrent également libres de toute ingérence ecclésiastique par les motifs d'ornement qu'ils tirent de la nature et de l'histoire profane. Le sculpteur médiéval introduisait dans son œuvre les belles formes qu'il avait vues dans les forêts et dans les champs : ainsi l'archéologue Saubinet a pu dresser la liste de vingt et une plantes de la flore indigène reconnues par lui dans les sculptures de la cathédrale de Reims[1173]. Les tailleurs de pierre aimaient aussi à représenter les animaux, mais la difficulté du travail les obligeait à faire des caricatures, non des images fidèles : ils se laissaient aller à leur fantaisie pour tailler des gargouilles fantastiques, pour figurer des bêtes monstrueuses, dragons, serpents et guivres, symbolisant les démons spéciaux de chaque vice particulier et le grand Tentateur, qui devaient contraster avec les effigies des saints apôtres, prophètes, vierges, sibylles et des personnes divines ; si l'ignorance de l'artiste en anatomie l'obligeait à représenter, avec une gaucherie naïve, les êtres sanctifiés par la légende et la tradition. elle lui permettait aussi de donner aux diables les formes les plus chimériques, les contorsions les plus bizarres, mais ces groupes taillés n'en témoignaient pas moins d'une hantise de naturisme très éloignée du sentiment de la foi chrétienne.
On a pu se demander également si les colonnades des nefs épanouissant leurs faisceaux de branches vers le sommet des voûtes n'imitaient pas les allées majestueuses des forêts où l'on voit haut dans le ciel s'étaler superbement les lourdes ramures aux feuilles retombantes. De même il n'est pas impossible que les Arabes aient pris dans la pastèque ouverte le modèle des stalactites et des pendentifs qui émerveillent dans l'Alhambra, car l'homme, accoutumé à la vue de certaines formes, a la tentation naturelle de les reproduire ou du moins d'y prendre un motif d'ornement. C'est ainsi que, pour sa demeure, le primitif a souvent imité la caverne des fauves, les toits rustiques des singes et les galeries des fouisseurs, ainsi que, pour ses étoffes, il a pris pour modèles les tissus fibreux autour des stipes de palmiers et de bananiers, et que, pour ses armes, il a copié les épines et les dards des plantes, les cisailles et les poignards des animaux de proie[1174].
Ce que les chrétiens, vraiment brûlés du zèle de la foi, pensaient de toutes ces magnificences du métal, du marbre et de la pierre, de toutes ces belles sculptures, des mille objets gracieux qui décoraient la basilique, le vrai pape du douzième siècle, le grand saint Bernard, le dit dans son Apologie[1175] : « O vanité des vanités, moins vaine encore qu'insensée ! Des richesses des pauvres, on repaît les yeux des riches… Pourquoi ces singes impurs ? ces lions féroces ? ces monstrueux centaures ? ces hommes-bêtes ? ces tigres bariolés ? ces soldats qui combattent ? ces chasseurs qui sonnent de la trompe ?… Si nombreuse enfin et si étonnante apparaît partout la diversité des formes que le moine est tenté d'étudier bien plus les marbres que les livres, et de méditer ces figures bien plus que la loi de Dieu. »
Mais les mystiques de nos jours, prenant la défense de l'Eglise au siècle de saint Bernard contre saint Bernard lui-même, cherchent à nous démontrer que les monuments religieux du moyen âge, parfaits dans leur ensemble aussi bien qu'en chacune de leurs parties, représentent la « vérité » chrétienne en toute son ampleur, à la fois dans ses dogmes généraux et dans toutes leurs conséquences : chaque forme, chaque dimension et sous-dimension de l'édifice aurait un sens mystérieux et cacherait une vérité profonde ; l'église serait une Bible révélée en relief architectural comme les Saintes Écritures le sont en caractères hébraïques, et la moindre pierre du saint parvis correspondrait à un verset du Livre : l'inspiration en serait également divine.
Sans aller jusqu'à ces affirmations extrêmes, l'opinion commune admet du moins que les formes générales de l'édifice religieux symbolisent largement les dogmes principaux de la foi ; mais tout le symbolisme chrétien ne se trouve-t-il pas réduit à néant par ce fait que la disposition des cathédrales reproduit exactement celle des basiliques romaines ? « Trois portes conduisaient dans le monument, dont la capacité intérieure était divisée, dans le sens de la longueur, en trois parties par une double rangée de colonnes à arcades… Les trois avenues parallèles ou nefs aboutissaient à une construction transversale, à un transept, élevé de quelques degrés au-dessus de l'aire de la nef et défendu par une balustrade. En face de la grande allée et au delà du transept, l'édifice s'arrondissait en hémicycle[1176]. » Or ce sont là précisément les dispositions de la cathédrale ! Les Romains idolâtres auraient donc sans le savoir symbolisé la croix et le dogme de la Trinité. Et les églises rondes, fort nombreuses dans l'ancienne France, n'étaient-elles pas également imitées des rotondes romaines ? Le symbolisme, œuvre de patience inconsciente et de réflexion, ne précède pas les événements, il les suit.
La perspective historique nous montre la succession des faits à rebours, non dans leur période logique de formation, mais en sens inverse, dans leurs évolutions dernières ; or, la société moderne, infiniment plus complexe que celle du moyen âge, a nettement séparé le clergé du reste de la nation, les intérêts se sont différenciés d'une manière absolue, et les églises ont fini par être attribuées exclusivement aux cérémonies religieuses. On se laisse donc facilement entraîner à croire qu'il en fut toujours ainsi, ce que dément le témoignage des siècles successifs. Les documents anciens constatent que l'église était l'édifice de tous, le lieu d'assemblée populaire aussi bien pour les fêtes et les cérémonies civiles que pour les rites religieux. On peut citer en exemple les « pardons » de la catholique Bretagne : lors de ces concours de population, les divertissements profanes, qui étaient certainement d'origine antérieure au christianisme, l'emportaient de beaucoup sur les pratiques du culte dans la passion des paysans : les danses et les chants, les exercices athlétiques, la lutte et les courses avec des enjeux et des primes se célébraient joyeusement dans les landes entourant l'église ; encore au milieu du dix-huitième siècle, on dansait dans les nefs, en vue du maître-autel. La vieille complainte de saint Efflamm avait été « mise en vers » afin qu'on la chantât dans les églises[1177].
Et dans tout le monde chrétien, comme en Bretagne, la vie sociale, non encore méthodiquement répartie en des édifices divers, convergeait tout entière vers l'église.
À l'époque où le commerce transformait déjà les villes en de puissants foyers d'appel pour les richesses de l'Occident et de l'Orient, les monuments publics commençaient à se différencier : on apprenait à bâtir des palais municipaux où les marchands bourgeois traitaient spécialement leurs affaires et celles de la cité, et des beffrois où veillaient des sentinelles, guettant les dangers qui se préparaient au loin ; mais l'édifice vers lequel se dirigeait surtout la foule des artisans, soit pour discuter des intérêts, soit pour se reposer du travail de la journée par la promenade dans les nefs sonores, par la conversation et la vue des choses belles, ce palais du peuple était toujours le sanctuaire à la triple colonnade : c'est à l'église que tout le peuple était convoqué par la grande voix de la cloche, la voix même de la cité, sur laquelle les prêtres n'avaient aucun droit[1178].
La commune construisait le monument sur un plan d'autant plus grandiose et avec d'autant plus de richesse qu'elle-même était plus puissante : les cités, devenues assez libres pour braver leurs barons et leurs évêques, dressaient leurs cathédrales bien plus à leur propre gloire qu'à celle de Dieu, tandis que les villes dont les tentatives de révolte n'avaient pas réussi ne possédaient que de tristes, froides et pauvres églises. C'est en raison même de triomphantes insurrections communales que surgissent les fiers édifices comme pour entrer en lutte avec les manoirs voisins, appartenant aux seigneurs détestés. « Les villes qui les premières se font autonomes sont aussi les premières à bâtir des cathédrales gothiques (Noyon, Soissons, Laon, Reims, Amiens, etc.), et les plus beaux de ces monuments sont ceux des cités les plus libres (Laon, Reims, Amiens, Beauvais, Sens, etc.)[1179]. Chaque cité libre se rappelait la parole qui fut prononcée dans le conseil communal de Florence quand Arnolfodi Lapo fut chargé de bâtir la cathédrale, en 1298 : « Les œuvres de la commune doivent être conçues de manière à répondre au grand cœur, composé des cœurs de tous les citoyens, unis en un même vouloir. » On comprend l'orgueil des bourgeois à la vue de ces merveilleux édifices qui étaient leurs œuvres. Lorsque le duc de Normandie, Henri Beauclerc, eut fait prisonnier Conan[1180], le communier rebelle, il le mena au sommet d'une tour de Rouen : « Contemple les forêts et le fleuve, contemple la ville populeuse, ses remparts et ses belles églises, contemple toutes ces choses avant de mourir ! »
Etonnés par la grandeur des églises construites au douzième et au treizième siècle dans la France du nord, Léopold Delisle et Siméon Luce émettent l'opinion que cette contrée eut au moyen âge une population égale, sinon supérieure, à celle des mêmes provinces dans les temps actuels ; mais les vastes dimensions des églises ne sont point un indice probant d'une grande densité de population, car avant de se décomposer en de nombreux édifices spéciaux, le monument de la commune devait être beaucoup plus vaste que ne l'eussent demandé les simples besoins du culte.
Cet édifice était, en effet, le centre de tout l'organisme urbain : maison communale, marché public, hôtel des corporations, grenier et magasin à laines. Quand on étudie dans les archives l'histoire des anciennes cathédrales, on y trouve sans cesse mention des actes passés par les notaires dans les diverses chapelles qui constituaient autant d'édicules ayant destinations distinctes[1181].
La région dans laquelle l'art ogival prit sa forme définitive est précisément cette partie de la France septentrionale où se mélangèrent le mieux les éléments, celtique et germanique, d'où sortit la nationalité française. Elle est comprise entre les points extrêmes de Chartres, Rouen, Amiens, Reims, et les villes de Beauvais, Compiègne, Soissons, disposées de l'ouest à l'est transversalement à la vallée de l'Oise, constituant l'axe de ce pays si étonnant dans l'histoire de l'art, moins encore par ses magnifiques constructions civiles et religieuses que par les humbles demeures et les fermes qui nous restent du moyen âge.
Comparée à la construction française, la cathédrale anglaise est plus longue (Winchester atteint 170 m. avec la chapelle de la Vierge), moins haute (Westminster, la plus élevée, seule dépasse notablement la moitié hauteur de Beauvais, 47 m.), moins large de nef ; le transept fait largement saillie sur les bas côtés, la tour la plus importante est située à l'intersection des voûtes, le chevet est généralement rectangulaire. Voici les dimensions de quelques édifices des deux pays avec la date d'érection[1182].
| Salisbury | (1220-1258) | long.int.137m. | larg.nef25m. | haut.nef26m.
| Westminster | (1245-1269) | ——154 | ——23 | ——32
| York | Fin du xiiie s. | ——147 | ——32 | ——28
| Winchester | (1360-1400) | ——162 | ——26 | ——23
| Bourges | (1192-1324) | ——124 | ——42 | ——38
| Chartres | (1194-1260) | ——134 | —transept76 | ——37
| Rouen | (1202-1302) | ——135 | —facade54 | ——28
| Amiens | (1220-1258) | ——143 | —nef52 | ——43
Les petits édifices religieux, élevés à cette époque en l'espace de quelques années et présentant, grâce à cette rapidité de construction, une parfaite ! harmonie d'ensemble dans toutes leurs parties, sont plus instructifs pour les hommes d'étude que les grandes cathédrales, achevées presque toutes au quatorzième siècle, lorsque le premier élan des fondateurs avait fait place chez les continuateurs à la lassitude, même à un sentiment d'impuissance, ou bien à la virtuosité. Quelques-unes de ces petites églises sont, dit Renan, « des modèles aussi purs, aussi frappants d'unité que le plus beau temple grec », et cela est surtout vrai des petites églises romanes des Charentes, du Poitou et de la Normandie (Deshain).
Issue de l'Île de France, pays qui, tout en étant lui-même fortement germanisé, s'était le premier dégagé de la féodalité germanique, l'architecture nouvelle mit cent années à se propager dans les autres contrées d'Europe, en se modifiant suivant les conditions locales et suivant les connaissances des habitants dans l'art de bâtir. L'école des novateurs devait naturellement trouver d'autant moins de disciples que le pays était plus riche en monuments et que les résidants de la contrée pouvaient se vanter de leur prééminence artistique. Ainsi les provinces du midi français, appartenant à un cycle de civilisation bien antérieur à celui du nord et richement pourvues de nobles édifices aux vastes proportions, n'eurent que faire d'élever dans chacune de leurs cités des constructions de style analogue à celles du bassin de la Seine. Mais à l'est, dans les riches vallées de la Moselle et du Rhin, où le mouvement social et artistique se développait parallèlement à celui de l'Île de France ; au nord, dans les Flandres, où l'industrie faisait naître de riches communes pleinement conscientes de leur force ; au nord-ouest, dans l'Angleterre, que les Normands rattachaient filialement à la France par les arts, et même, en partie, par la langue ; dans tous ces pays, l'architecture ogivale fleurit en monuments splendides. Seulement les architectes anglais, plus pratiques, plus sages dans leur idéal de beauté que leurs frères continentaux, dressèrent des cathédrales relativement moins hautes, plus solides dans leurs vastes proportions et plus faciles à exécuter dans leur entier.
Au sud-ouest, les bâtisseurs de l'art ogival, suivant la voie historique par Bordeaux, Bayonne et la brèche biscayenne des Pyrénées, gagnèrent ainsi l'Espagne, où, parmi tant d'autres témoignages de leur audace et de leur science, se dresse la cathédrale de Burgos, puis le Portugal, où l'art des gens du nord, en contact avec celui des Mauresques, éleva les édifices les plus charmants par le mariage des deux styles. Quant à l'Italie, elle se vit partagée en deux domaines : dans la partie septentrionale de la Péninsule, c'est la « manière » allemande venue du Rhin et de la Ravière qui prévalut dans les quelques ornementations ogivales que les Italiens, fiers de leur supériorité dans l'art, jusqu'alors incontestée, consentirent à faire pour leurs édifices religieux et féodaux. Dans la partie méridionale au contraire et en Sicile, c'est la « manière » normande ou plutôt française qui se manifesta chez les constructeurs. Toutefois de part et d'autre, au sud comme au nord de l'Italie, le génie national qui pouvait montrer avec orgueil les puissantes masses romaines surplombant les églises des chrétiens modifia profondément le style gothique dans celles des cités qui firent appel aux artistes étrangers. Mais très loin, par delà l'Italie, vers l'extrémité orientale de la Méditerranée, les monuments de Cypre, s'élevant en pays vierge, pour ainsi dire, gardent fidèlement leur caractère d'origine. Telle cathédrale de Famagouste ou de Nicosie, tel monastère des montagnes de Cérines ressemble d'une manière étonnante aux édifices similaires de la France ; ils furent d'ailleurs construits aux mêmes époques, aux treizième et quatorzième siècles, et par des architectes de même origine, ayant eu la même éducation.
L'île de Cypre était devenue l'une des terres européennes les plus prospères, grâce au mouvement de colonisation qui se maintint pendant la période de près de quatre siècles que dura la domination chrétienne, ce fut bien autre chose qu'une simple invasion d'aventuriers, comme ses historiens furent tentés de le croire. Chose étrange et qui témoigne bien de la différence des milieux, ces belles églises gothiques des villes cypriotes ne reçurent point de toits : elles étaient construites, comme jadis les temples grecs, pour laisser entrer dans leurs nefs la franche lumière du jour[1183]. Sur le continent voisin, dans l'Asie mineure et la Syrie, les architectes français élevèrent aussi de fort belles constructions en observant les conditions imposées par le sol et le climat, mais en se laissant à peine influencer par le style des bâtisseurs islamites et les souvenirs de l'art des Hellènes.
De même que les communes, leur grande manifestation artistique, l'architecture ogivale, contenait en soi les germes de sa décadence, et ce merveilleux style qu'on appelait spécialement « français », *opus francigenum*, s'éteignit dans sa patrie d'origine, bouleversée par la guerre de Cent ans, mais pour se continuer plus longtemps en Allemagne, où il trouva d'admirables interprètes. Quand même l'ancienne ferveur se fût maintenue, et que les criminels, les prisonniers, les captifs, les corvéables n'eussent pas été forcés par le bâton de terminer ou du moins de continuer des monuments qui avaient été commencés comme une œuvre d'amour par d'enthousiastes compagnons, l'art ogival devait périr de sa mort naturelle, par l'abus du tour de force et du prodige. Comme par une sorte d'ironie du destin, la religion qui se disait éternelle cherchait à prendre pour demeures exclusives les édifices auxquels devait forcément manquer la durée. Les temples égyptiens et grecs, les palais romains étaient bâtis pour l'éternité, et c'est à grand'peine que les démolisseurs parviennent à les détruire, tandis que les églises dites « gothiques » tombent d'elles-mêmes en pièces, malgré les contre-forts extérieurs qui leur font comme un squelette de baleines. Leurs colonnettes légères, leurs voûtes aériennes s'élèvent avec une si inconcevable hardiesse que le premier sentiment de tous les admirateurs est celui de l'inquiétude : le peuple expliquait jadis ces merveilles de l'équilibre par le fait de pactes avec le diable : Dieu lui même n'aurait pu se prêter à ce miracle. Aussi les dégradations, causées par le temps et les frémissements du sol, donnaient-elles en peu de temps l'aspect de ruines à ces constructions insuffisamment assises, et nul édifice gothique ne serait debout de nos jours, après une courte existence de cinq à sept siècles, si l'on ne travaillait sans cesse à les restaurer.
D'ailleurs la floraison de l'art n'avait pas duré longtemps et, dès le quatorzième siècle, la décadence avait commencé. La Renaissance n'eut point à se reprocher, comme on l'a souvent dît, d'avoir violemment détourné l'art de la voie normale ; quand elle vint donner au monde un idéal nouveau, l'art du moyen âge n'existait déjà plus, ou du moins ses fleurs les plus délicates avaient perdu leur beauté première. Les constructions qui restaient par centaines, par milliers, avec leur fier aspect de puissance et de solidité, c'étaient les tours, les remparts, les enceintes et les châteaux forts. Les bâtisseurs, ne prévoyant pas que l'homme deviendrait un jour le maître d'une foudre nouvelle, avaient cru édifier pour la durée des temps : plus acharnés à fortifier leurs repaires que les citoyens des villes ne l'étaient à continuer leurs églises inachevées, les barons savaient dresser autour de leurs rocs sourcilleux des murs vraiment infranchissables, si ce n'est à la trahison ou à la faim.
** Les monarchies. Notice historique
Angleterre. Henri Plantagenet, fils d'un duc d'Anjou et d'une petite-fille du Conquérant, monta sur le trône d'Angleterre en 1154, deux ans après avoir épousé Aliénor d'Aquitaine, épouse divorcée de Louis VII. La plupart des princes de cette famille, régnant jusqu'en 1485, se succèdent de père en fils aîné : Henri II, 1154−1189, Richard Cœur de Lion, 1189−1199, son frère Jean Sans Terre, 1199−1216, Henri III, 1216−1272, puis les trois Edouard, remplacés en 1807, 1327 et 1377. Le fils de ce dernier, le prince Noir, étant mort avant lui, son petit-fils Richard lui succéda, 1377−1399; puis trois Henri, IV, V et VI jusqu'en 1461. Edouard IV, enfin un des « enfants d'Edouard » et son meurtrier Richard III, 1483−1485.
Ecosse. Longue série de rois plus ou moins authentiques, dont les derniers furent Malcolm IV, 1153−1165, Guillaume, 1165−1214, Alexandre II et Alexandre III, 1249−1286; interrègne sous la domination anglaise que remplit la révolte de Wallace, exécuté en 1305. Robert Bruce relève l'étendard écossais et, vainqueur à Bannockburn, règne jusqu'en 1329; son fils David alterne avec un Baliol; mais dès 1370, les Stuart prennent le pouvoir et le conservent pendant plus de trois siècles.
France. La descendance directe de Saint Louis dura peu : Philippe III le Hardi, 1270−1285, Philippe le Bel, 1285−1314, et ses trois fils, Louis X, Philippe V, Charles IV, qui ne règnent que quatorze ans en tout. L'ordre de primogéniture appelle sur le trône Philippe de Valois, neveu de Philippe le Bel, mais Edouard III d'Angleterre était, par sa mère, petit-fils du même roi, fait qui explique la guerre de Cent ans. A Philippe VI, 1328−1350, succèdent Jean le Bon, 1350−1364, trois Charles, le cinquième du nom, le sixième ou le Fou, 1380−1422, et le septième, mort en 1461, puis Louis XI et Charles VIII qui mourut en 1498 sans descendance. Une nouvelle branche des Capétiens allait accéder au trône.
Les dates principales de la lutte franco-anglaise à partir du xiie siècle sont : traité de Péronne 1199, prise de Rouen 1204, traité de Chinon 1214, bataille de Saintes 1242, traité de Paris 1258, batailles de l'Ecluse 1340, de Crécy 1346, prise de Calais 1377, bataille de Poitiers 1356, paix de Brétigny 1360, bataille d'Azincourt 1415, alliance anglo-bourguignonne à Troyes 1420, Jeanne d'Arc 1429, traité d'Arras 1435, batailles de Formigny 1450, de Castillon et prise de Bordeaux 1453.
Le Trône de Saint Pierre ne compta pas moins de neuf occupants pendant les vingt-trois années qui suivirent la mort de Clément IV, 1268. Après eux, Boniface VIII, adversaire de Philippe le Bel, fut pape jusqu'en 1303 et Benoît XI jusqu'en 1305. La nomenclature classique énumère ensuite sept chefs de l'Eglise siégeant à Avignon, de Clément V, 1305−1314, à Grégoire XI, 1370−1378, rentré à Rome en 1377. A sa mort éclate le grand schisme d'Occident pendant lequel on voit des pontifes s'excommuniant de Rome à Avignon ou à Bâle. En 1447, la liste unique reprend avec Nicolas V.
Par suite du mariage du duc de Bourgogne, Philippe, fils de Jean le Bon avec Marguerite de Flandre, les deux territoires se trouvent dès 1384 dans les mêmes mains, et le duc exerce en France un rôle prépondérant. Après Philippe, mort en 1404, et Jean sans Peur, assassiné à Montereau, 1419, viennent Philippe le Bon, 1419−1467, et Charles le Téméraire, battu par les Suisses à Granson et à Morat en 1476 et tué devant Nancy en 1477.
Les empereurs élus en Allemagne de 1273 à 1437 appartiennent à différentes familles : aux Habsbourg, Rodolphe, 1273−1291, et Albert, 1298−1308, séparés par Adolphe de Nassau ; à la maison de Bavière, Louis, 1314−1347, et Robert, 1400−1410, mais surtout à celle de Luxembourg, Henri VII, 1308-1313, Charles IV, 1347−1378, Wenceslas, 1378−1404. et Sigismund, 1411−1438.
Des personnages sont cités dans les pages suivantes : Froissart, 1338−1404, né à Valenciennes, Gerson 1362−1428, né en Champagne, « docteur très chrétien », auteur probable de l'*Imitation de Jésus Christ*, un des juges de Jean Huss. La pensée s'arrête plus volontiers sur d'autres noms.
| Bacon (Roger), expérimentateur et savant
| Thomas d'Aquin, né à Rocca-Secca, père de l'Eglise
| Dante Alighieri, poète florentin
| Artevelde (Jacques et Philippe van), patriotes gantois, en
| Pétrarque, né à Arezzo, poète
| Rienzo, patriote romain
| Du Guesclin, né près de Dinan
| Wiclef, né à York, hérésiarque
| Chaucer (Geoffroy), né à Londres, poète
| Huss (Jean), né à Husinetz, patriote et hérésiarque
| Jeanne d'Arc, née à Domremy, patriote française
** Chapitre VIII. Monarchies
Que de droits périssent et tombent dans l'oubli quand ils ne sont pas soutenus par la force des citoyens conscients, comme le fut la coutume glorieusement revendiquée dans les vertes prairies de la Tamise !
*France féodale. — Magna Charta. — Paris et Londres. — Allemagne sans capitale. — Vienne. — Princes électeurs. — Extension du pouvoir royal en France. — Juifs et usure. — Guerre de Cent Ans. — Jacqueries. — Bourgogne et Flandre. — Peste, brigandage, esclavage, tenure du sol. — Wiclef et Huss. — Écosse et Angleterre. — Chrétiens et Maures*
Malgré l'extrême fragmentation du monde féodal et la résistance acharnée que les seigneurs opposaient au groupement spontané des populations en organismes nationaux, l'extension considérable des échanges et la fréquence des voyages rapprochaient les hommes, élargissaient les horizons. De grands États tendaient à se constituer en conservant d'ailleurs la forme monarchique imposée par la timidité des esprits, qui n'osaient pas être libres. Seules, les communautés de pâtres montagnards, les républiques italiennes, les villes industrielles et commerçantes du nord de la France, de la Belgique, de l'Allemagne cherchaient à se maintenir en foyers indépendants.
Au milieu du treizième siècle, lorsque le mouvement des Croisades tirait à sa fin, l'une des parties de l'Europe qui, par sa configuration géographique, semblait le mieux destinée à se constituer en un corps politique distinct, cette France, qui déjà lors de la domination romaine formait, sous le nom de Gaule, une contrée bien délimitée dans l'ensemble de l'empire, avait été si totalement démembrée et déchiquetée par le régime féodal qu'il en restait à peine quelques lambeaux de territoire, auxquels s'ajoutait, il est vrai, la force virtuelle donnée par la suzeraineté royale. Ce beau polygone de terres, nettement limité par la Manche et l'Océan, par les Pyrénées, le golfe du Lion, les Alpes et le Jura, ne renfermait qu'un bien petit domaine royal représentant la France proprement dite : c'était à peu près la vingtième partie de la surface que l'on s'est habitué depuis à considérer comme terre française.
Le roi d'Angleterre était en même temps duc de Normandie, comte d'Anjou et des seigneuries qui s'y rattachaient ; en outre, un mariage heureux de Henri II Plantagenet avait ajouté l'Aquitaine à ces possessions anglaises : des Pyrénées à la Somme, plus de la moitié du territoire français se trouvait entre les mains d'un vassal, bien autrement puissant que le suzerain. Henri II, homme d'une activité prodigieuse et politique fort avisé, commença par consolider le pouvoir dans son royaume insulaire : il soumit les montagnards celtiques du pays de Galles, puis obligea le roi d'Ecosse, Malcolm, à lui rendre hommage, et, muni de l'incitation du pape, inaugura la conquête de l'Irlande, « l'île sœur », devenue l'île esclave. Revenu en France, il se fait concéder le comté de Nantes, ce qui lui permettra plus tard de prétendre à toute la presqu'île de Bretagne, puis il cherche, sans succès d'ailleurs, à s'emparer de Toulouse, en qualité de duc d'Aquitaine : il fait aussi valoir ses droits à la possession de l'Auvergne et du Berri : ce qu'il cherche, c'est à entourer complètement de ses domaines l'étroite enclave du roi de France. Il parvient même à établir ses garnisons dans quelques châteaux voisins de Paris, tels que Montfort l'Amauri[1184] ; et le prétendu maître, cerné dans son « Ile », ne peut même plus communiquer facilement avec Etampes ou Orléans.
Un siècle et demi avant le début de la guerre de Cent ans, dans la seconde moitié du xiie siècle, le domaine continental de la couronne anglaise est plus étendu qu'il ne sera lorsque Jeanne d'Arc apparaît sur la scène. Ce qui sauva peut-être la continuité de la monarchie française sous la forme qu'elle présentait alors, ce fut la résidence du pape Alexandre III (1163&minus ;1165) dans le pays du « fils aîné de l'Église ». Louis VII, auquel son hôte pontifical avait remis la « rose d'or », emblème de piété parfaite, put bénéficier du double prestige de la royauté et de la sainteté. Alexandre, établi dans sa ville de Sens, devenue momentanément une véritable Rome, était alors le vrai souverain, protecteur du roi de France. Pendant ce temps, Henri II se mettait dans une situation périlleuse à regard de l'Église par ses « constitutions » de Clarendon (1164), en vertu desquelles les prélats catholiques devenaient de simples vassaux et les terres d'église étaient assujetties à l'impôt royal. Le meurtre de Thomas Becket, archevêque de Canterbury (1170), accompli par des chevaliers empressés de faire leur cour au roi d'Angleterre, souleva contre lui de telles indignations qu'il dut même reculer et demander pardon à l'Église. Ces épisodes fournirent un nouveau répit au roi de France. Puis les dissensions de famille, la révolte des fils de Henri retardèrent encore les ultimes annexions qui semblaient inévitables ; enfin Barberousse lui-même, craignant un rival à l'empire d'Allemagne dans cet ancien comte d'Anjou, qui s'avançait en conquérant jusque dans les Alpes, intervint quelque peu en faveur de Louis VII. Par un remarquable contraste, ce pauvre roi bigot, plutôt moine que chevalier, fut peut-être le suzerain de France sous lequel l'idée de l'unité géographique du pays et son existence virtuelle comme grand État se préparèrent le mieux dans les esprits.
Aidé par ses alliés naturels, qui étaient la terre elle-même et les affinités qui se forment entre gens ayant langage et culture en commun, le successeur de Louis VII, Philippe II, put reconstituer en grande partie le domaine sur lequel son père n'avait eu que des droits fictifs de suzeraineté : après de grands périls auxquels il sut échapper bien plus encore par la ruse que par la force, il réussit enfin à restaurer le royaume. En 1206, Philippe arrache à Jean sans Terre la Normandie, la Bretagne, la plus grande partie de l'Anjou et de la Touraine, puis, devenu chef d'un grand État, il remporte la victoire de Bouvines (1214), à la fois sur les troupes anglaises de Jean sans Terre et l'armée allemande de l'empereur guelfe, Otton IV. On lui donne le surnom d' « Auguste » qu'il mérite pleinement, non par la noblesse de son caractère, mais par le succès de ses entreprises. Pourtant il ne recouvra point l'Aquitaine, trop éloignée de Paris, sa capitale, mais c'est sous son règne que commença cette invasion du comté de Toulouse et des terres voisines qui devait avoir pour conséquence de livrer, appauvries et dépeuplées, les villes et les campagnes du Midi aux pillards de la France du Nord. Obligée de se soumettre au pouvoir de la royauté, la chevalerie prenait sa revanche en massacrant la foule des roturiers.
Ce régime féodal auquel la France échappait à grand'peine pour refaire son unité, non par la fédération libre de ses provinces mais sous la domination d'un maître commun, ce régime, l'Angleterre ne l'avait pas connu sous la même forme que la France et l'Allemagne. Tandis que sur le continent, le serf cultivateur du sol dépendait uniquement de son maître et que celui-ci, à son tour, ne devait fidélité qu'à son seigneur immédiat, sans avoir à s'inquiéter de la volonté du roi ni à se reprocher le crime de rébellion s'il avait suivi son propre suzerain dans une expédition de révolte, il n'en était pas de même en Angleterre, où tous les habitants étaient considérés comme sujets directs du roi. Guillaume le Conquérant avait exigé de tous un serment de féauté à sa personne, et chaque vassal ou sous-vassal était tenu pour responsable envers le maître commun avant de l'être envers son maître particulier. Chacun des hommes d'armes était « homme du roi » avant d'appartenir à son baron. Ce fut une des causes qui donna plus tard aux armées anglaises une si grande force de cohésion lorsqu'elles se trouvèrent en lutte avec les bandes françaises, unies seulement les unes aux autres en la personne de leurs chefs[1185].
Cette forme de vassalité, si différente de celle qui s'était maintenue en France et dans le centre de l'Europe, avait eu une autre conséquence parmi les seigneurs eux-mêmes : l'ensemble de leur classe présentait une organisation plus démocratique. Moins séparés du pouvoir central puisque les degrés de la hiérarchie féodale étaient plus effacés, ils pouvaient se plaindre, protester, se révolter plus directement, et l'accord était plus facile entre eux, quand ils voulaient tenter une action commune. L'occasion s'en présenta dès le commencement du treizième siècle, lorsque Jean sans Terre, ayant signé le traité de Chinon (1213), par lequel il abandonnait au roi de France la plus grande partie de son domaine continental, débarqua en Angleterre, vaincu, bafoué, demandant à ses barons et à son peuple de lui payer les frais de la malheureuse guerre. L'indignation fut universelle et réconcilia contre le roi, prêtres, nobles et bourgeois. S'appuyant sur une vieille charte de Henri Ier, qui promettait « à l'Eglise le respect de ses biens et la liberté de ses élections, aux nobles la libre transmission de leurs fiefs, à tous les Anglais une bonne monnaie et une législation clémente », les seigneurs se pressent autour de Jean sans Terre et le somment de signer l'engagement solennel de respecter désormais leurs franchises et libertés.
Il refuse avec colère, mais quand il voit la guerre se préparer et les barons armés l'entoure menaçants dans la plaine de Runnymede, près de Windsor, il signe, la mort dans l'âme, le document fameux connu depuis sous le nom de « Grande charte », *Magna charta*. En réalité, cette pièce arrachée au faible roi méprisé n'était autre que les « coutumes » normandes qui assuraient aux seigneurs le droit de vote par leurs représentants dans la fixation de l'impôt ; peut-être aussi, pour certains détails, Simon de Montfort, qui eut une si grande pari à la rédaction de la Charte, appliqua-t-il à l'Angleterre le régime de l'Aquitaine, dont il avait été gouverneur[1186]. Mais que de droits périssent et tombent dans l'oubli quand ils ne sont pas soutenus par la force comme le fut la « coutume » glorieusement revendiquée en ce jour du 15 juin 1215, dans les vertes prairies de la Tamise ! En termes explicites, la Grande charte ne contient que peu de chose : elle ne fait que consacrer d'anciens privilèges de l'Eglise, des seigneurs, des bourgeois et des marchands ; elle ne stipule rien en faveur des paysans et du menu peuple ; mais elle est placée sous la sauvegarde d'hommes en armes qui veillent à l'exécution des promesses du souverain : l'Angleterre n'était pas livrée au pur caprice d'un maître absolu comme la France, et cela suffit pour l'orienter dans une voie plus heureuse et plus digne. Guillaume, par sa conquête et sa politique, avait brisé l'organisation urbaine qui naissait en Grande-Bretagne comme sur le continent ; mais les ardeurs ne s'en tirent que mieux jour pour avoir été contenues pendant cent cinquante ans : la royauté anglaise resta astreinte à l'observance de la Grande charte, alors que les autres monarchies écrasaient la liberté des Communes.
Quoique l'Angleterre, partie intégrante de l'Europe, participât à l'évolution féodale des contrées baignant dans les mêmes eaux atlantiques, et que, pendant plusieurs siècles, ses princes et ses nobles, de Guillaume le Conquérant à Simon de Montfort, fussent à la fois seigneurs dans l'île et sur la terre ferme, cependant l'existence du détroit, constituant une limite évidente pour tous les esprits, donnait un caractère particulier à la vie politique des insulaires. A une époque où la langue, la religion, les mœurs, les traditions de famille étaient les mêmes chez les nobles de l'Angleterre et chez ceux de la Normandie et de l'Anjou, les premiers arrivaient bientôt à se considérer comme formant un groupe à part : ils se constituaient en aristocratie distincte, et c'est comme « barons anglais » qu'ils arrachèrent au roi Jean cette précieuse charte qui fut la sauvegarde de leurs privilèges et, par évolution lente, la garantie de la constitution britannique[1187].
Mais il y eut aussi des révolutions, quoi qu'on en dise, et l'année même où le serment solennel avait été juré dans la prairie de Runnymede fut l'année du parjure. Jean sans Terre obtint d'Innocent III, le pape qui distribuait les terres à son gré, une bulle de révocation de la parole donnée, et des bandes de mercenaires vinrent aider le roi à reprendre les villes et les châteaux de son royaume. Dans leur anxiété, les barons firent appel à Philippe Auguste, offrant la couronne à son fils, celui qui, plus tard, devait occuper le trône de France sous le nom de Louis VIII. L'Angleterre méridionale fut conquise une deuxième fois par l'étranger, tandis qu'au Nord le roi d'Ecosse, Alexandre II, s'emparait des terres limitrophes. Mais Jean sans Terre étant mort sur ces entrefaites, les événements changèrent de cours ; le jeune roi Henri III put accepter la Grande charte sans trop d'humiliation, et les Français, battus à Lincoln (1217), durent évacuer le territoire.
Cinquante ans après, sous ce même roi, le conflit reprit de nouveau, le « parlement » des barons s'assembla, obligeant le roi au respect de la charte, lui imposant des conseillers, des contrôleurs et des juges : la guerre dut régler le litige, et le roi, vaincu à la bataille de Lewes, tomba captif (1264) entre les mains du comte de Leicester, fils de Simon de Montfort, le terrible adversaire des Albigeois. Le prisonnier n'avait plus qu'à obéir ; mais, quand même, la Grande charte eût été exposée à devenir lettre morte par suite de conjurations et d'alliances avec des souverains étrangers si Montfort n'avait pas compris que la noblesse seule serait impuissante à la longue et qu'il fallait qu'elle s'alliât à la bourgeoisie naissante. Dès l'année suivante se réunissait un parlement dans lequel nombre de villes et de bourgades étaient représentées chacune par deux bourgeois qui discutèrent en des conditions d'égalité avec les mandataires nobles des comtés, élus également au nombre de deux pour chaque circonscription. Cette innovation, qui devait survivre à l'ascendant du comte de Leicester, est évidemment l'origine de la chambre des Communes, dont l'histoire se confond avec celle de l'Angleterre elle-même et qui exerça sur le monde entier, par la force de l'exemple et de l'imitation, une influence si considérable pendant les siècles qui viennent de s'écouler.
Le langage des Anglais se modifiait en même temps que les mœurs et les institutions politiques. En arrivant en un pays étranger, où tous les habitants parlaient une langue différente de la leur, Guillaume le Conquérant et ses barons n'avaient point essayé d'imposer leur parler français aux populations assujetties ; au contraire, par l'expression de leur pensée, il leur plaisait de se sentir autres que la multitude asservie : cela même constituait à leurs yeux une incontestable supériorité. Mais, par la durée de la domination, les seigneurs et ceux qu'ils avaient amenés avec eux apprirent peu à peu l'anglo-saxon, tandis, que le français se répandait chez les Anglais : le vocabulaire de chacune des deux langues, s'enrichissait par des emprunts et, bien que les ordres, les décrets, les actes légaux fussent toujours publiés en langue populaire afin que la foule des sujets pût les comprendre, des termes franco-normands s'y mêlaient de plus en plus nombreux. Puis, deux cents ans après la conquête, lorsque tous les barons parlaient déjà l'anglais entre eux et que leurs fils étaient, obligés d'apprendre le français comme une langue étrangère, se produisit ce fait étrange que l'anglais fut abandonné dans tous les documents politiques et légaux pour laisser la place au français comme langage officiel, C'est que Rouen avait été pendant longtemps la vraie capitale de l'Angleterre, ou du moins la résidence la plus habituelle de la cour, et que la France exerçait une force d'attraction puissante comme royaume à conquérir en entier. Toutefois ces efforts d'en haut furent impuissants contre la poussée qui se produisait dans la masse populaire. En 1362 l'anglais remplaça le français à l'ouverture du Parlement et des tribunaux, et l'usage exclusif de la langue nationale fut ordonné pour les débats et les plaidoiries[1188]. La pédanterie juridique maintint néanmoins pendant longtemps l'usage de transcrire en français tous décrets, lois et actes légaux ; de nos jours encore, après l'interruption qu'amena la période républicaine, de vieilles formules en grimoire franco-normand paraissent indispensables aux légistes et chanceliers en perruque pour assurer à l'Etat britannique son fonctionnement normal.
Le contraste des deux pays, la France et l'Angleterre, devait se reproduire et se caractériser dans leurs capitales, Paris et Londres. Ces villes occupent d'ailleurs des positions prédestinées de par leur milieu géographique à exercer un rôle de première importance dans l'histoire de l'Europe et du monde.
Paris se trouve au centre naturel, à la fois géologique et géographique, de tout le bassin compris dans l'enceinte de hauteurs dont les Ardennes, le Morvan et les collines du Perche forment les principaux bastions extérieurs ; il est le lieu de rendez-vous nettement indiqué pour toute la région, d'autant plus que les routes historiques tracées vers la cité par les vallées des rivières sont disposées comme les rayons convergents d'un demi-cercle : elles viennent de la haute Loire et du haut Allier par Montargis et Nemours, d'Autun par Clamecy et Auxerre, des plateaux de la Côte d'Or par Troyes et Montereau, des confins de la Lorraine par le cours de la Marne, des frontières de la Belgique par les bords de l'Oise, et de l'estuaire de la Seine par Rouen.
Au Sud-Ouest, la plaine rase de la Beauce est encore plus facile à parcourir qu'une vallée fluviale et donne accès facile aux belles campagnes de la Loire, d'où un réseau de voies, de tout temps suivies, s'épanouît dans la direction du Sud et de l'Ouest, Paris a tous les avantages comme lieu de concentration : comparée à Londres, il lui manque seulement le chemin de la mer, quoiqu'elle ait été fondée par une corporation des mariniers et ait pris pour blason symbolique un navire ballotté par les flots. Mais si Paris n'avait au moyen Age aucun trafic direct avec la mer, elle n'en commandait pas moins les routes qui du centre de la France mènent au littoral et en gouvernait le mouvement par ses ports d'attache.
Londres, on le voit sur la carte, avait au plus haut degré la supériorité maritime pour les échanges avec les contrées d'Europe qui lui faisaient face, et en outre, elle était devenue le principal entrepôt de l'Angleterre par toutes les routes qui rayonnaient vers les autres ports et estuaires des côtes du Sud, de l'Ouest et du Nord. Mais pourquoi, s'est-on fréquemment demandé, la cité de Londres n'est-elle pas devenue la capitale officielle du royaume anglais ? Le siège du gouvernement ne semblait il pas dû à la cité la plus importante du royaume ? Pourquoi le petit village saxon de Charing, situé à quelques portées de flèche en dehors des murailles, fut-il le lieu de campement des chefs saxons, et pourquoi Westminster, son héritière, a-t-elle été choisie par les rois normands comme le centre de la vie politique ? Précisément parce que Londres, occupée par des marchands et des marins qui se régissaient selon des lois distinctes, constituait un microcosme d'origine antique et respectée, un État enclavé ne tenant à l'ensemble du royaume que par la reconnaissance du même souverain. C'est ainsi que les Mandchoux, descendant vers l'empire du Milieu, fondaient une ville tartare à côté de chaque ville chinoise, et que les barbares Touareg veillaient en armes dans leur campement aux portes de Tombouctou. C'est peut-être à cause de ce caractère de double capitale que London-Westminster a reçu en français, sous la forme de Londres, la marque du pluriel. Et pourtant, Lyon et Marseille ont prit la même terminaison dans l'orthographe anglaise, ce dont ne rend pas compte celle explication.
Quant à la Germanie impériale, elle n'avait et, d'après l'idée même qu'on se faisait de l'empire, ne pouvait avoir d'autre capitale que Rome, la résidence des antiques Césars. L'obligation morale qui incombait aux empereurs de s'y faire couronner fut l'occasion principale des guerres que les armées du Nord promenaient incessamment dans les campagnes de l'Italie ; c'était, du reste, la seule expédition pour laquelle les princes allemands dussent un contingent à leur élu.
Mais, au nord des Alpes, une ville s'imposa. Frankfurt, « gué des Franks », qui, dès le règne de Louis le Germanique, avait été le marché le plus actif du « Royaume oriental », prit naturellement une importance de premier ordre lorsque la plaine jadis lacustre, puis marécageuse, où elle s'élève eut été desséchée ; il est peu de régions en Allemagne qui occupent une situation plus centrale.
Elle est bâtie sur le Main, non loin de son confluent avec le Rhin, et sur la ligne transversale formée de l'Est à l'Ouest vers le milieu de la vallée du grand fleuve allemand par les deux cours du Main et de la Nahe, arrivant en sens inverse. C'est là qu'aboutit la voie historique de tout temps suivie entre le Danube et le Rhin, et doublée même au temps de Charlemagne par un canal de jonction entre les deux fleuves ; Frankfurt était, de Vienne à la mer du Nord, le principal lieu d'étape pour les marchands ; en outre, la grande route de l'Est se dirigeant vers la brèche de la Saxe, entre les montagnes de la Thuringe et celles de la Franconie, avait également Frankfurt comme lieu de diramation dans le bassin rhénan, et d'autres routes moins importantes s'y rattachaient aussi. On comprend donc que la ville ait acquis dans le mouvement des échanges de l'Allemagne une très grande force d'attraction et que le monde politique y ait eu son centre temporaire. Elle devint la ville électorale des empereurs, et son hôtel de ville, dit *Rômer* ou « le Romain », en garde comme un reflet de Rome, la capitale virtuelle de l'empire.
Quelle autre cité de l'Allemagne aurait pu prendre une prépondérance incontestée, alors que l'empire, à frontières toujours flottantes entre les Français à l'Ouest, les Slaves à l'Est, les Italiens au Sud, se trouvait divisé à l'intérieur en une multitude de souverainetés et de fiefs aux limites non moins changeantes, et que le suzerain, pris successivement en diverses familles, déplaçait fréquemment sa résidence, appelé de-ci ou delà suivant les oscillations de la politique et les hasards de la guerre ? Souvent même l'empereur séjournait en dehors de l'Allemagne, tel Frédéric II dans sa ville italienne de Lucera, au milieu de Normands et de Sarrasins. Par ses massifs de montagnes, et plus encore par ses vastes forêts parsemées d'étangs, l'Allemagne était partagée en contrées bien distinctes et toutes d'assez grande importance pour balancer mutuellement leur pouvoir. Tandis qu'en France, le bassin moyen de la Seine, uni à celui de la Loire, avec Paris pour centre de gravité, l'emportait évidemment en cohésion et en puissance sur le cercle de terres basses entourant le massif central des plateaux et des monts, où fallait-il chercher le foyer vital par excellence dans cette vaste Germanie, s'étendant du Rhin à la Vistule ? La grande vallée rhénane elle-même se décomposait en deux régions aussi différentes au point de vue de l'histoire qu'à celui de la géologie : au Nord Cologne équilibrait en population et en gloire les villes du bassin méridional, Strasbourg, Spire, Mannheim, Worms, Francfort et Mayence. Le grand bassin de la Bavière, où le haut Danube entraîne les gaves puissants des Alpes, formait aussi une région naturelle où devaient se constituer des centres politiques de premier ordre, Nürnberg, Augsburg, Regensburg, Passau et, plus tard, Munich. La Saxe, bien appuyée sur l'Erzgcbirge et les montagnes de la Thuringe, constituait une autre province naturelle, grâce à l'Elbe moyenne et à sa belle ramure d'affluents, tandis qu'au nord-ouest le bassin de la Weser, avec ses nombreux petits États, faisait la transition entre les campagnes de l'Elbe et celles du Rhin.
Au nord, les landes du Brandenburg, ses tourbières, ses traînées de lacs et ses lents ruisseaux appartenaient à une nature différente, qui déjà ressemblait à celle des grandes plaines de la Slavie et qui donnait aux habitants de la frontière germanique le rôle de sentinelle avancée. Enfin sur les deux mers se succédaient les ports de commerce, également devenus les centres d'une puissance politique très sérieuse, surtout après l'alliance de Hamburg et de Lübeck (1241), qui fut l'origine officielle de la ligue hanséatique.
L'Allemagne proprement dite, avec tous ses royaumes, duchés, comtés, seigneuries, villes libres et confédérations diverses, comprenait aussi les pays des Alpes, le Tirol, la Carinthie, la Styrie et l'Autriche, de même que les vallées dont la population se groupe de nos jours sous le nom de « Suisse allemande ». La cité de Vienne, qui devait plus tard acquérir une importance de premier ordre comme centre d'activité mondiale, devenait alors le foyer principal d'attraction pour les Allemands du sud-est. Elle était en même temps la gardienne de l'empire contre les envahisseurs de races diverses qui se pressaient à l'Orient et contre les Slaves qui occupaient en force les montagnes, les plaines du nord, ainsi que le grand quadrilatère de la Bohème, coupant les communications directes de l'Autriche avec les régions populeuses et plus civilisées de la Germanie nord occidentale. Vienne occupait alors une position d'avant garde très menacée et ne se rattachait à l'Allemagne que par l'étroite vallée du Danube moyen, réduite en certains endroits à de simples défilés par les avant-monts des Alpes et du Böhmerwald. Mais cet état de lutte même lui donnait un caractère d'autant plus précis comme individualité germanique, malgré le mélange des races qui s'y accomplissait sans cesse, comme dans un creuset la fusion des métaux. Tirant de l'Allemagne entière ses ressources en connaissances et en force morale pour sa continuelle résistance contre les agressions du monde oriental. Vienne transformait tous ses éléments ethniques en Allemands, d'ailleurs très différents des purs Germains de la Souabe et de la Thuringe.
Antique cité gauloise, puis romaine, Vindomina, devenue Vindobona, finit par réunir en elle tous les avantages géographiques des lieux riverains du Danube qui se succèdent dans la traversée de l'Autriche proprement dite, entre le confluent de l'Inn et celui de la March ou Morava. Deux de ces villes avaient pour les Romains une importance spéciale, Laurcacum, le village actuel de Lorch, où venait aboutir la route principale que suivaient les légions à travers les chaînes parallèles des Alpes, et Carnuntum, en aval de Vindobona, en face de la large plaine où serpente la Morava, avant de se joindre au Danube. Les chemins des Alpes, partant des deux bords de l'Adriatique, la rive italienne et la rive istriote, s'unissent à Vienne, qui se trouve précisément à l'angle nord-oriental du système des Alpes proprement dites, au lieu d'arrivée dans la plaine du Danube de tous les chemins naturels descendus de la montagne : ces conditions assuraient ainsi à la ville l'avantage de surgir au point de croisement des deux grandes voies maîtresses de l'Europe centrale, la route danubienne entre Paris et Constantinople et la route moravienne entre l'Italie et le littoral baltique : de toutes les villes du continent qui servent de carrefours à des routes transversales du même genre, Vienne est certainement celle qui eut la plus grande importance historique. Depuis le moyen âge, la capitale autrichienne a encore augmenté sa puissance en devenant maîtresse du grand fleuve dont autrefois elle redoutait le trop proche voisinage.
Le treizième siècle fut pour l'Allemagne l'époque pendant laquelle le pouvoir impérial eut le moins de force et où, par une conséquence naturelle, les initiatives locales se firent le mieux sentir. Ce fut l'âge le plus heureux de la nation et jamais son développement ne fut plus rapide dans les connaissances et dans les arts. Frédéric II, dont le règne dura pendant l'espace de toute une génération (1215 à 1250), avait habitué ses peuples à se passer de lui : s'il régnait officiellement, guerroyant ou légiférant quelque part, dans le sud de l'Italie ou en Orient, la vie indépendante des cités allemandes se manifestait dans l'accomplissement des œuvres nationales. Même dans les documents publics et malgré les moines, la langue populaire devenait le véhicule de la pensée. Les poètes, qui voyagent de ville en ville et de cour en cour pour y réciter leurs chants, se rencontrent et s'instruisent mutuellement dans l'emploi d'un langage pur, harmonieux et logique se substituant aux parlers provinciaux. En même temps des hommes laborieux étudient le pays et en résument la géographie, l'histoire, les légendes, la jurisprudence. Les architectes construisent alors les édifices superbes du style ogival, qui sont encore la gloire des cités du bassin rhénan et, à un moindre degré, des autres régions allemandes. Enfin déjà commence à se préciser et à devenir conscient cet amour de la nature que ressentent si profondément les poètes de la Germanie et qui dans les derniers siècles a produit tant de belles œuvres littéraires. En pleine période de chasses et de guerres incessantes à l'animal et à l'homme, quelques forêts étaient cependant interdites à toute œuvre de sang. L'une d'elles était la forêt du Harz : « Quand Dieu créa l'homme », dit le Sachsen-Spiegel, au commencement du treizième siècle, « quand Dieu créa l'homme, il lui donna pouvoir sur les poissons, les oiseaux et tous les animaux sauvages. Pourtant il y a trois lieux où le ban du Roi assure la paix aux animaux… Quiconque capture du gibier en ces endroits paiera l'amende de soixante sous. Celui qui chevauche à travers les bois interdits doit avoir son arc détendu, son carquois recouvert et ses chiens tenus en laisse ».
Malgré les invasions, l'élément ethnique de la Germanie continua de gagner dans la direction de l'Est et du Nord par refoulement et assimilation graduelle des populations slaves : le Holstein, le Mecklembourg, la Poméranie devinrent des terres tout à fait allemandes, et, sous le commandement de Hermann von Salza, 1330−1337, les chevaliers teutoniques fondèrent des colonies d'Allemands dans les provinces « baltiques » de Courlande, de Livonie et d'Ehstonie.
Même dans le plus grand péril de guerre, l'Allemagne, unie par le sentiment du danger, pouvait se passer de l'empereur. Ainsi, lorsque les Mongols, après avoir triomphé de toute résistance dans les contrées de l'Europe orientale, se ruèrent contre les pays allemands, en 1241, l'empereur régnant, Frédéric II, semble n'avoir eu aucune part à la résistance, même par sa diplomatie, ce furent les populations des pays immédiatement menacés, surtout la Moravie et la Silésie, Slaves et Allemands, qui soutinrent le terrible choc à la bataille de Liegnitz et, quoique vaincus, par leur attitude firent comprendre aux vainqueurs qu'il était plus sûr de ne pas pousser plus avant ; l'invasion mongole, déviant vers le Sud, alla se disperser sur les côtes de la Dalmatie. En dépit de l' « interrègne » de près d'un quart de siècle (1254 à 1273), l'Allemagne ne cessa de prospérer moralement en puissance et en civilisation ; on nomma des rois, mais comme des êtres virtuels, choisis en pays étranger et gardant leurs noms. On n'avait pas à craindre l'intervention de Guillaume de Hollande, Richard de Cornwales, Alphonse de Castille : princes et peuples allemands se passaient d'eux, comme ils s'étaient passés des Hohenstaufen italiens.
C'est qu'une importante évolution s'accomplissait alors dans l'idée que les Allemands se faisaient du pouvoir impérial. A l'origine, le souvenir prestigieux de l'ancien empire romain dominait tellement les esprits que les ambitieux se donnaient pour but unique de le continuer : c'est à Rome qu'ils devaient être sacrés, et si la traversée des Alpes donnait lieu à de grandes dépenses pour l'entretien du cortège, le voyage en pleine Italie, entre des cités souvent hostiles et sous la menace constante d'assauts et de révolutions locales, les obligeait à se faire accompagner d'une armée ; chaque visite d'apparat se transformait en campagne de guerre. La dernière expédition de ce genre, celle de Conrad IV, fils de Frédéric II, s'était même terminée de la manière la plus fatale. Charles d'Anjou s'était emparé de l'Italie du sud et de la Sicile au détriment de l'empire, et le fils de Conrad, le jeune et gracieux Conradin, dernier des Hohenstaufen, fut publiquement décapité à Naples (1368), tragique aventure que le romantisme patriotique des Allemands ne pardonna jamais à la France. Charles Ier de Naples fut du reste le mauvais génie de sa famille ; après le meurtre de Conradin, c'est lui qui dirigea vers Tunis la croisade où son frère saint Louis devait mourir, c'est lui qui, par sa politique « orthodoxe » succédant à la mansuétude religieuse des Hohenslaufen, provoqua les Vêpres siciliennes, lui enfin qui engagea son neveu Philippe III dans la malheureuse expédition du Roussillon (1285). Le voyage de l'empereur au-delà des monts était donc accompagné de dangers indéniables, mais la notion d'empire n'en restait pas moins populaire, bien que les électeurs féodaux, princes civils et ecclésiastiques, craignant de se donner un maître trop puissant, hésitassent souvent beaucoup avant d'élire un candidat.
Pendant le cours du treizième siècle se constitua d'une manière distincte le corps électoral qui devait, à la place du pape, conférer aux futurs empereurs la majesté du pouvoir. Il se composait de sept princes, les trois archevêques de Mayence, de Cologne, de Trèves et quatre seigneurs temporels, le duc de Saxe, le comte palatin du Rhin, le margrave de Brandenburg et le roi de Bohême : mais celui-ci, souverain étranger par la race, bien que rattaché à l'Allemagne par de multiples intérêts, avait à défendre son privilège contre le duc de Bavière.
La puissance de l'Allemagne, représentée par les sept grands électeurs, avait son centre de gravité dans la partie occidentale de l'empire, et la vallée du Rhin, la « rue des Prêtres ». comme on disait parfois à la pensée des innombrables églises et des somptueuses cathédrales riveraines du fleuve, avait à elle seule la majorité des votes ; mais, quoique les archevêques rhénans eussent dans le conseil électoral une influence souvent décisive et qu'on fût tenté de voir en eux des représentants du pape, l'influence directe du pontife romain était désormais écartée.
Même en 1330, un manifeste formel établit nettement l'indépendance des électeurs impériaux en face des prétentions de Rome : il spécifie que les pouvoirs de l'empereur émanent exclusivement de l'oligarchie des princes.
En 1273, après l' « interrègne », le choix des électeurs tomba sur un seigneur de rang secondaire, Rodolphe de Habsbourg, qui dut probablement sa fortune à la modestie relative de son rang. Le nouvel empereur, réduit à l'impuissance dans la grande politique, déjà lié, comme nombre de souverains modernes, par les règles de la constitution et les traditions du ministère, dut se borner à bien asseoir ses droits et privilèges de famille. Cependant quelques-uns de ses successeurs se laissèrent encore aller à la fascination de Rome et de l'Italie, mais sans résultat sérieux. Et non seulement la Péninsule échappait à l'empire, le royaume d'Arles aussi devenait difficile à gouverner et se fragmentait au profit de la monarchie française ; de plus, les routes se fermaient qui traversaient les Alpes suisses, les représentants des vallées s'étant unis par serment pour sauvegarder leur indépendance contre les prétentions des Habsbourg et de leurs baillis. Le duc Léopold d'Autriche pénétra imprudemment avec ses chevaliers lourdement armés dans les hauts défilés des Alpes : les pierres et les massues y triomphèrent des lances. La bataille décisive gagnée par les montagnards à Morgarten (1315) assura l'autonomie des cantons forestiers, noyau de la Confédération suisse. Lorsque le conflit se renouvela, vers la fin du siècle, les batailles de Sempach (1386) et de Næfels (1388) prouvèrent de nouveau que les monts de la Suisse étaient un rempart intangible.
Le domaine d'activité des empereurs allemands ne dépassait guère les régions méridionales et occidentales de la Germanie proprement dite ; les contrées du nord et de l'est se trouvaient sous la dépendance des villes hanséatiques, des chevaliers teutons et des margraves de Brandebourg, constituant ainsi un groupe distinct ayant déjà sa vie propre et contenant en soi les germes de cette individualité politique destinée à devenir la Prusse. Le contraste qui devait un jour prendre une importance capitale entre les deux grandes puissances de l'Allemagne, Autriche et Prusse, commençait à se dessiner historiquement : d'ailleurs, n'était-il pas déjà indiqué par le relief même des terres ? Les campagnes du moyen Danube et les terres sableuses où serpentent les rivières, où dorment les lacs d'entre Elbe et Oder, sont nettement séparées par le grand quadrilatère de la Bohême, ceint de montagnes et de forêts ; tandis qu'à l'ouest de l'Allemagne le cours du Rhin unissait franchement les contrées du nord à celles du sud et, par ses affluents Main et Neckar, mettait en libre communication l'Autriche, le Tirol, le pays de Salzbourg, la Bavière, la Souabe avec la Thuringe, la Hesse, la Westphalie.
En France, où l'unité politique était beaucoup mieux indiquée par la nature, mais où elle ne pouvait être complètement réalisable qu'après la ruine des grands fiefs, la lutte se continuait entre le roi et ses vassaux. Après Philippe-Auguste, la diplomatie royale ne se maintint pas avec la même rigueur inflexible vers la subordination de toutes les fonctions à l'Etat ; toutefois, dans l'ensemble, la royauté française accrut fortement son pouvoir, non seulement aux dépens des hauts feudataires mais également du pape ; même le roi dont l'Eglise fit un « saint », Louis IX, ne se laissa point diriger par le clergé : plus sincèrement religieux que la plupart des prêtres et des moines, il pouvait se passer de leurs conseils. Un de ses successeurs, Philippe le Bel, qui monta sur le trône en 1285, put aller plus loin dans sa lutte contre l'Eglise : devancier de maint souverain moderne, il fut en plein moyen âge un diplomate retors, méprisant toute chevalerie, s'entourant de bourgeois aussi fins que lui, ne visant qu'à de bonnes affaires pour accroître méthodiquement son pouvoir et ses biens. Le pape que, précisément, il eut pour adversaire était un nouveau Hildebrand. Boniface VIII, un prêtre qui prétendait à la domination des corps aussi bien qu'à celle des âmes et qui croyait encore à la vertu des vieilles foudres d'excommunication. Philippe le Bel n'en réduisit pas moins son clergé à l'obéissance et, poursuivant le pape dans son propre domaine, Agnani, le fit capturer par des affidés, « dans l'intérêt de notre mère la Sainte Eglise » — ainsi s'exprime l'envoyé Nogaret —, et le réduisit à mourir de colère et de chagrin (1303). Le nouveau pape dut se faire très humble envers le roi que Boniface avait exclu de l'Eglise, puis fut remplacé par une créature de Philippe, par un simple vassal religieux, Clément V (Bertrand de Got), qui subit la honte de quitter la « ville éternelle » et d'aller demeurer dans Poitiers, puis dans Avignon, sous la surveillance de son véritable maître (1305).
La papauté, appuyée sur les communes lombardes, avait vaincu l'empire germanique après une longue série de luttes, mais cette dernière insulte faite par la monarchie française au pape ne menaçait en rien l'indépendance des villes libres ; aussi le monde chrétien s'émut-il fort peu de l'attentat d'Agnani : on ne croyait plus a l'autorité divine parlant par la bouche du successeur de saint Pierre.
Non seulement le roi de France s'attaqua directement au pape, il entreprit l'œuvre plus difficile encore de toucher à l'âme même de l'Eglise, représentée par ses trésors. L'excommunié de la veille commença par se faire octroyer toutes les dîmes du clergé français pendant cinq années ; puis, après s'être emparé des Juifs pour en extraire tout l'or qu'ils possédaient, comme on extrait l'huile de l'olive, après avoir rogné les pièces d'or et d'argent, il se fit livrer les Templiers, devenus banquiers chrétiens, et mit à l'ouvrage ses courtiers de Florence pour retirer de leurs commanderies tous les trésors amassés par les Chevaliers du Temple depuis le commencement des Croisades. Leur crime, d'une évidence parfaite, était d'être riches : ils possédaient plus de neuf mille manoirs et des provinces entières dans toute l'Europe, du Portugal et de la Castille jusqu'à l'Irlande et à l'Allemagne. D'autre part, ils donnaient certainement prise aux accusations les plus graves ; aussi longtemps qu'ils avaient été les défenseurs du Saint Sépulcre, nul n'eût osé les juger, bien qu'ils se fussent permis tout ce que peut suggérer l'orgueil, l'insolence, l'avidité et la luxure : l'on se racontait à voix basse les rites abominables, musulmans et diaboliques, par lesquels ils glorifiaient le Temple comme distinct de l'Eglise. Aidée dans cette œuvre de déplacement des fortunes par les moines mendiants et autres parasites, c'est en raison de leurs hérésies que la royauté française osa les attaquer.
Le roi avait à se venger de n'avoir pu être reçu dans l'ordre, dont il aurait voulu devenir le grand-maitre ; en outre, il devait de l'argent aux Templiers et n'avait d'autres moyens de leur payer ses dettes qu'en les pillant eux-mêmes, en ravissant leurs trésors : après la ruine des Juifs, il n'avait plus que des chrétiens à rançonner. Toutefois, ces adversaires étaient si redoutables par le nombre, par la richesse, par le prestige que Philippe le Bel, aidé de son pape complaisant, put longtemps craindre de ne pas réussir. Le procès dura des années et fut conduit d'une manière atroce à l'aide de faux témoignages, de menaces, de supplices. Quoique la principale force des Templiers se trouvât en France et que Philippe pût en conséquence frapper l'ordre de chevalerie en plein cœur, les autres États étaient grandement intéressés au procès et, s'ils avaient jugé autrement que le roi de France, auraient pu lui susciter ainsi de grandes difficultés. Tout d'abord leurs conciles acquittèrent les Templiers, mais, après les condamnations sévères et les spoliations ordonnées par Philippe, ils se ravisèrent afin de prendre également leur part du précieux butin. L'Espagne seule les défendit jusqu'au bout ou du moins permit la transformation pacifique de leur ordre : c'est que dans cette terre la croisade n'était pas encore terminée[1189].
Tous ces procès, tous ces bûchers dressés par les inquisiteurs au service de la royauté prouvent combien la question du capital et de l'argent monnayé avait déjà pris d'importance dans celle société qui se dégageait du moyen âge. On a fait grand état de l'interdiction du commerce de l'argent fait au public par le christianisme primitif, mais cette loi morale se traduisit fort peu dans les pratiques courantes de la société : le chrétien, qui n'aurait pu sans pécher prélever un intérêt sur l'argent prêté à un autre chrétien, était heureux à l'occasion de pouvoir emprunter à un infidèle, à un Juif, et, d'ailleurs, ne cherchait-il pas, lui aussi, à s'enrichir par l'épargne ou le revenu foncier ? Rien n'était plus facile que de tourner la loi et de se faire payer intérêt sous une autre forme. Le fidèle, qui devait s'abstenir d'exiger intérêt ou « usure » d'une somme d'argent prêtée, pouvait stipuler que le preneur et ses héritiers paieraient en échange une rente à perpétuité[1190]. De même les canons ecclésiastiques ne défendirent jamais le contrat de cheptel, illustré dans la légende hébraïque par le génie mercantile du patriarche Jacob. Le chrétien, aussi bien que l'ancêtre juif, eut toute autorisation divine pour s'enrichir par le croît de ses troupeaux. Or, le « cheptel », « têtes de bétail », mot qui, en anglais, est devenu cattle, l'ensemble des troupeaux, est l'une des formes par excellence de l'épargne, et indique par son nom même qu'il fut l'une des principales origines du capitalisme moderne[1191]. Et puis, l'Eglise elle-même, tout en vitupérant contre la richesse quand il s'agissait des autres, n'eut-elle pas bientôt pour idéal de s'enrichir à son tour, puisqu'il lui convint de solliciter les donations et les legs ? Elle avait mauvaise grâce à blâmer chez autrui ce qui était devenu sa constante pratique, directe ou indirecte.
Quand l'Eglise n'empruntait pas, elle faisait emprunter par le Juif ; elle en était quitte pour le maudire et le dépouiller comme voleur et comme impie après l'avoir utilisé comme préteur d'argent. Les théologiens les plus honnêtes cherchaient des arguments pour expliquer leur hypocrisie : « Qui ne sait, dit Gerson, que l'usure doit être extirpée ; mais il serait bon de dire dans quel cas il y a vraiment péché d'usure… afin de ne pas s'exposer par une rigueur mal entendue à compromettre les revenus mêmes de beaucoup d'églises »[1192]. A cet égard, une sorte de division du travail s'opéra au profit du monde clérical, entre les ecclésiastiques régulièrement établis d'une part, et, d'autre part, les moines mendiants. Ceux-ci s'en tenaient à l'antique orthodoxie, qui ne reconnaissait aucun droit de propriété, ni en particulier, ni en commun. Ce principe de conduite justifiait, commandait même la mendicité, et celle-ci avait, en outre, l'avantage d'accroître les richesses ecclésiastiques, car ceux qui n'avaient pas le droit de posséder avaient néanmoins toute autorisation de gérer les biens d'autrui, et, dès qu'ils les géraient au nom de l'Eglise, nulle prescription de temps n'interrompait leurs droits. Il en était autrement pour les moines trop zélés qui eussent voulu pratiquer le communisme sociétaire par le travail et risquaient ainsi de se rapprocher de la société civile : ils étaient aussitôt condamnés et persécutés[1193].
À cette époque de transition, alors que la richesse se mobilisait rapidement par la monnaie, par le crédit et par la banque, les Juifs furent de précieux auxiliaires pour les gouvernements. De tout temps, les pouvoirs royaux, que leur politique, même inconsciente, porte à diviser pour régner, eurent intérêt à disposer d'une classe de sujets sur lesquels ils pussent, dans les circonstances difficiles, détourner la colère et les violences du peuple. C'est ainsi que les Juifs furent pour les États de la chrétienté médiévale les « précieux déicides » qu'il était légitime de frapper quand d'autres étaient coupables : ils n'eussent pas existé que l'Eglise les aurait fait naître sous le nom d'hérésiarques ou de schismatiques. Pendant les grandes expéditions des Croisades, dans les villes conquises, les chefs donnaient aux bandes armées des Juifs à massacrer ; lorsque les guerres civiles étaient à craindre, on avait soin, comme de nos jours en Russie, de guider, de canaliser la fureur populaire en poussant les faméliques loin des riches abbayes et des somptueux châteaux vers les comptoirs des Juifs maudits ; mais à moins qu'on eût des vengeances personnelles à exercer, on se gardait bien de désigner à la foule les riches usuriers ou collecteurs de taxes, qui plaçaient à gros deniers l'argent des nobles et des prêtres. Comme étranger de race et de religion, le Juif était haï, mais comme agent d'affaires il était indispensable : telle fut l'origine de la théorie juridique d'après laquelle le Juif fut considéré comme « serf » du roi et des seigneurs. Sur une grande étendue du monde féodal, chaque seigneur avait son Juif, comme il avait son tisserand, son forgeron. Le Juif était une véritable propriété qui s'inféodait, que l'on vendait, et qui lui-même ne pouvait avoir aucun bien en propre, son maître disposant de tout ce qui lui appartenait. Telle était la doctrine que professait l'illustre Thomas d'Aquin et que la plupart des puissants d'Europe mettaient en pratique. Les souverains anglais surtout procédèrent avec méthode, organisant, systématisant l'usure au moyen de leurs instruments, de leurs « meubles », les Juifs, que William de Newbury appelle les « usuriers royaux ». Toutefois, ces agents spéciaux du roi, très méthodiques dans leurs procédés, réussissaient à garder pour eux une forte part des richesses qu'ils étaient chargés d'extraire de la nation. En 1187 déjà, on évaluait approximativement leur fortune mobilière en pays anglais à 240 000 livres sterling, tandis que tous les autres habitants du royaume, incomparablement plus nombreux, n'avaient ensemble que 700 000 livres[1194].
Naturellement, les Juifs durent porter la peine de leur fortune, et que de fois le peuple s'ameuta contre eux, que de fois les souverains, se retournant contre leurs usuriers, qui s'enrichissaient en proportion même de l'appauvrissement du royaume, leur firent rendre l'or dont ils s'étaient gorgés ; enfin, que de fois aussi, les foules fanatisées et les prêtres, prirent-ils prétexte de l'usure exercée par les Juifs pour satisfaire leur haine religieuse en torturant, en massacrant, en brûlant des Juifs à petit feu !
La folie s'en mêlait parfois. C'est ainsi qu'en 1321, une rumeur insensée parcourut la France, incitant le peuple aux plus cruelles abominations. Le bruit s'était répandu que les Juifs avaient imaginé un poison assez virulent pour détruire toute la chrétienté, à condition qu'il fût administré par les « mésiaulx » ou lépreux. L'horrible histoire ne trouva pas d'incrédules et de toutes parts on se précipita sur les maladreries pour y « bouter le feu : en Aquitaine et en une grande partie de la Franche-Comté tout li mésiel furent ars ». La peur instinctive de la contagion contribuait sans doute à jeter le peuple dans cette atroce frénésie, mais le roi lui-même, qui eut « si grant volonté de tenir ses sujets en bone paiz et en bone amour », lança trois ordonnances successives pour livrer les « lépreux fétides », hommes, femmes et enfants au-dessus de quatorze ans, aux rigueurs de la « justice », de la torture et du bûcher : à Chinon, 160 lépreux et lépreuses furent brûlés le même jour[1195].
A un point de vue tout à fait général. On peut dire que les Israélites auraient certainement fini par s'accommoder graduellement au milieu chrétien, parmi les nations de l'Europe au moyen âge, s'ils avaient continué d'être indispensables et si l'âpre concurrence de banques chrétiennes ne les avait écartés. Les grandes persécutions se produisent à l'époque où l'on commence à n'avoir plus besoin d'eux. Les moines Templiers, les « Lombards », les changeurs florentins, ayant appris à manier l'or, l'argent et les pierres précieuses avec autant d'habileté que les Juifs, découvrirent également tous les secrets du crédit et, par leurs agents et correspondants, établis dans toutes les villes de l'Orient, sur la route des Indes et de la Chine, ils s'enhardirent bientôt à soutenir la lutte contre les Juifs. Ceux-ci, devenus inutiles, furent fatalement écartés ; ils succombèrent, et leurs rivaux triomphants purent se laver les mains des supplices en les attribuant à l'exaspération populaire. Il en fut de même quand on fit rendre le sang dont s'étaient gorgées d'autres sangsues : pour remplacer les Templiers brûlés, il ne manqua pas de Lombards ni de Flamands !
A cette époque, le pays des Flandres, comprenant au point de vue politique une zone d'étendue considérable où se parlait la langue française, était, sur le versant océanique de l'Europe, la région dont la bourgeoisie avait pu se dégager le plus complètement de l'ancienne tutelle ecclésiastique et où les pratiques industrielles et commerciales avaient le plus librement suivi leur évolution. Vis-à-vis du roi de France revendiquant la suzeraineté féodale, les villes flamandes représentaient un mouvement presque républicain, mais elles ne possédaient malheureusement pas cette unité de vouloir qui donne le succès définitif : dans chaque ville deux classes étaient en lutte incessante, patriciens et plébéiens, donnant alternativement la victoire à chaque parti et permettant à d'habiles ambitieux de déplacer à leur profit l'enjeu de la lutte. C'est ainsi que les gens du peuple se trouvèrent combattre, non pour leur propre cause, mais pour tel ecclésiastique démagogue, heureux de se faire comte et chef d'armée : de leur côté, les riches citoyens des Flandres, devenus *leliaerts* ou « gens du lys », étaient par cela même tenus comme Français et, qu'ils le voulussent ou non, luttaient pour l'asservissement politique de leur patrie. La liberté sociale que rêvaient quelques-uns ne pouvait s'obtenir en un pareil chaos et devait forcément dévoyer. Tout d'abord, en 1302, les prolétaires remportèrent, près de Courtrai, une de ces victoires mémorables où l'on vit une foule anonyme d'ouvriers et de paysans triompher des princes et des barons : ce fut dans l'histoire des artisans un fait analogue à celui qui se produisit quelques années plus tard, à Morgarten, dans l'histoire des montagnards. Et à Courtrai, ce furent aussi bien les habitants de la Flandre méridionale que ceux de Bruges qui culbutèrent les chevaliers « aux éperons d'or » de Philippe le Bel ; quand Fouquard de Merle convoquant le peuple de Douai lui demanda quel parti il entendait prendre dans la guerre qui s'engageait, tous s'écrièrent : « Tos Flamens, tos Flamens estons ! Pardieu ! Fouquard, por nient en parleis, car tos summes et serons Flamens[1196] ! ». Mais, trois ans après la bataille de Courtrai, le peuple vainqueur se laissa représenter auprès du roi de France par des ambassadeurs nobles qui, en réalité, étaient ses ennemis, et de nouveau il dut se conformer aux traditions d'obéissance : sa colère s'était vainement assouvie pour un temps. Si les cités des Flandres purent reprendre contre la France la vieille querelle, ce fut grâce aux complications européennes qui permirent aux Artevelde, représentants des libertés gantoises, de s'appuyer sur l'Angleterre. Dans cette lutte, les comtes de Flandre et les nobles prirent invariablement le parti de leur suzerain français : la guerre ne prit que très secondairement un caractère national : elle était avant tout un conflit entre la classe bourgeoise de la société moderne et la classe survivante de la féodalité.
C'est surtout entre la France et l'Angleterre que les guerres finirent par déterminer un état héréditaire de haine, devenu presque instinctif : des uns aux autres le phénomène normal pendant cinq siècles de durée fut de s'injurier et de se combattre, et l'on sait s'il en reste encore dans les esprits de déplorables survivances. La « guerre de Cent ans » — officiellement cent seize années depuis le jour où Édouard III prétendit à la couronne de France (1337) jusqu'à la prise de Bordeaux (1453), bien qu'en réalité l'antagonisme durât depuis Guillaume le Conquérant, roi en Angleterre, vassal en France, — la guerre de Cent ans fut la cause d'un très grand recul matériel et moral chez les deux nations. Ce drame effroyable explique par contre-coup comment l'Espagne et le Portugal, pourtant moins favorisés que la France à maints égards, l'emportèrent de beaucoup dans la concurrence vitale pendant le quinzième siècle : en épuisant la France et l'Angleterre, la guerre de Cent ans donna la suprématie temporaire à la péninsule Ibérique. La différence des caractères, le contraste des conditions sociales se révélèrent d'une manière remarquable entre les deux nations belligérantes, et donnèrent aux événements une forme singulièrement tragique. On peut dire, d'une manière générale, que la France représentait à la fois deux causes bien différentes : celle du peuple qui défendait justement et âprement ses campagnes, ses villes, ses ateliers, et la cause de la féodalité, qui ne savait même plus combattre et se lançait follement dans les batailles comme en des tournois de parade. Quant à l'armée anglaise, aventurée sur un sol étranger, elle savait dès le premier jour combien la guerre était chose sérieuse et s'y appliquait avec une industrie toute pratique. À cet égard elle constituait une sorte de démocratie contre la survivance féodale.
Le grand avantage initial des armes anglaises pendant cette guerre interminable provenait de la possession de la Guyenne : la France du nord était ainsi prise comme dans un étau. D'autre part, la situation géographique particulière de la Guyenne, relativement au pays de ses suzerains, les rois d'Angleterre, obligeait ceux-ci à prendre d'extrêmes ménagements pour se faire accepter comme protecteurs dans cette province éloignée. Le voisinage d'ennemis redoutables qui, du nord, de l'est, du sud, menaçaient constamment la frontière, les facilités qu'auraient eues les habitants pour se révolter si le moindre tort leur avait été causé par les maitres féodaux, leur assuraient de la part des Anglais un respect scrupuleux des libertés locales. Les Gascons se trouvaient alors, à l'égard du gouvernement de Westminster, dans une situation analogue a celle des Canadiens d'aujourd'hui. Dix sept communes autonomes prospéraient dans le Bordelais, territoire correspondant à peu près au département actuel de la Gironde, et, plus de deux siècles après la ruine des communes de la France capétienne, celles du sud-ouest jouissaient tranquillement de leur pleine liberté ; en outre un très grand nombre de villettes appelées « bastides » possédaient aussi leurs chartes et privilèges[1197].
La ville de Bordeaux, qui plus tard devait être en France le champion du libre échange, recevait de Jean sans Terre, des l'an 1205, l'exemption de toute « maltôte » ou impôt pour ses marchandises, dans la ville et le long du fleuve. Que l'on compare à cette politique sensée les absurdes mesures commerciales dont s'entourait la monarchie française ! Louis IX que l'on a l'habitude de mentionner comme un sage, comprenait la protection du trafic national comme le feraient encore des prohibitionnistes de nos jours. En établissant le port d'Aigues-Mortes, il lui concéda en même temps un monopole auquel « tout fut sacrifié ». Les autres ports et graus du littoral, de la Camargue au roc de Leucate, furent fermés au commerce, les rivières, Hérault, Orb, Aude déclarées closes : tous les navires, même ceux que leur destination eût dû faire passer au large d'Aigues-Mortes, reçurent l'ordre d'y accoster afin d'acquitter sur le montant de leur cargaison un droit de tonnage pour l'entretien du nouveau port. Et même l'absurde loi fut censée rester en vigueur quand le port d'Aigues-Mortes eut été rendu complètement impraticable par l'effet des alluvions[1198]. C'est dire que le trafic maritime était défendu à la France méditerranéenne ; aussi le commerce fut-il rejeté forcément sur les contrées limitrophes. A l'autre extrémité du royaume, les procédés de protection industrielle et commerciale étaient également absurdes et pouvaient entraîner des conséquences atroces. Une ordonnance du 14 juillet 1315 proscrivit tous les Flamands, les expulsant, du royaume de France, sous peine d'être condamnés « à être serfs et esclaves ». Et s'il en restait encore « après l'octave de la Madeleine », on devait les mettre à mort « sans attendre aucun jugement et en quelque lieu qu'ils fussent pris. »[1199].
Au milieu du treizième siècle, Bordeaux, heureuse de n'être point protégée, devenait commune de plein droit, nommant son maire sans intervention du suzerain et s'alliant même directement avec Bruges, la cité républicaine des Flandres[1200]. Tandis que les rois de France, forts du droit brutal donné par la conquête, secondés par les percepteurs d'impôts et la hiérarchie administrative, opprimaient ou supprimaient les communes, les rois d'Angleterre opposaient savamment les intérêts des Aquitains aux ambitions de la France. Certes, ils n'auraient pu faire naître un patriotisme anglais spontané : les mœurs, la langue, le milieu s'opposant à la fusion des volontés dans les deux patries respectives ; du moins Bordeaux et les villes de la Guyenne comprenaient-elles parfaitement bien qu'elles avaient tout avantage matériel à rester sous la suzeraineté anglaise et, loin d'aider la France dans ses luttes contre les insulaires, s'efforçaient-elles de resserrer avec ceux ci les liens traditionnels de l'amitié. Une seule révolte eut lieu, provoquée en 1365 par les taxes arbitraires du Prince Noir, mais cette expérience suffit et les maîtres étrangers eurent le bon sens de ne pas répéter la tentative.
Les privilèges de la bourgeoisie bordelaise furent si bien respectés que les jurats prirent rang avant les nobles et que même l'aristocratie féodale était vue de mauvais œil, exclue d'avance de l'exercice des charges comme frappée d'indignité : un édit de 1375 décide que « nul gentil d'ici en avant ne pourra être juré de la ville[1201]. » Combien tout aurait rapidement changé si Bordeaux, qu'un géographe arabe de l'époque appelle la capitale de l'Angleterre, avait cessé d'être un enjeu dans la lutte entre les deux nations. Aussi les bourgeois prenaient-ils leurs précautions et se prémunissaient-ils contre les conséquences fatales qu'aurait pu avoir à leur endroit la conquête définitive de la France par les Anglais. Ils exigèrent donc d'Édouard III que, si lui parvenait jamais à saisir la couronne de France, eux resteraient toujours attachés directement au royaume d'Angleterre. De même que la grande commune libre, les autres communes de Guyenne, les « filleules », demandaient aussi le maintien des institutions qui les gardaient séparées de leurs voisines françaises : la charte de l'une d'elles, Bazas, contient même des extraits de la loi anglaise de l'*habeas corpus*[1202]. En 1379, Bordeaux était déjà bloquée par les Français du côté de la terre, lorsque toutes les villes-communes des bords de la Garonne et de la Dordogne, depuis Saint Macaire et Castillon jusqu'à Blaye, se liguèrent pour sauver la métropole et la garder à l'Angleterre.
Les batailles de Crécy (1346) et de Poitiers (1356), puis au siècle suivant, celle d'Azincourt (1415) présentent une telle ressemblance que l'on croirait y voir une seule et même rencontre. Dans ces trois journées, Français et Anglais paraissent appartenir et appartiennent en effet à des époques différentes. Les premiers sont encore dans l'âge des romans de chevalerie : chacun des preux, vivant dans son rêve, veut agir à sa guise, sûr de disperser devant lui la tourbe des manants ; les Anglais, au contraire, entrés dans l'ère du raisonnement, tâchaient de procéder avec science dans leur campagne : ils attendaient prudemment le choc et, de concert, écrasaient les assaillants, repoussés en désordre. La vanité des nobles français, représentants par excellence de la chevalerie dans sa décrépitude, comme ils l'avaient été dans sa fleur, le sot amour-propre des gens cuirassés de fer avaient pris de telles proportions que les malheureux se ruaient à leur propre perte, entraînant dans leur ruine la France elle même. Tandis que les armées des Flandres et de l'Angleterre tiraient leur force principale de leurs hallebardiers, archers, porteurs de maillets ou de piques, les arrogants chevaliers français jugeaient indigne d'eux de s'adjoindre un corps de troupes prises dans la roture, ou bien, lorsqu'ils étaient accompagnés dans la guerre par cette « piétaille » méprisée, ils l'écartaient, l'écrasaient au moment suprême pour ne pas lui laisser remporter la victoire. C'est ainsi qu'à Courtrai, les petits fantassins français ayant déjà repoussé les Flamands, la crainte de se voir ravir l'honneur de la victoire souleva la colère des nobles hommes d'armes : ils se précipitèrent sur les rangs de leurs propres arbalétriers et les foulèrent au pied des chevaux, pour avoir l'orgueil du triomphe là où ils ne trouvèrent, d'ailleurs, qu'une défaite honteuse et méritée. De même à Crécy Philippe de Valois fit massacrer toute la « ribaudaille » victorieuse qui lui barrait « la voie sans raison ». Il voulait vaincre sans elle, et sans elle il fut vaincu. C'est également pour crime de jactance que la chevalerie française fut si durement et si terriblement châtiée à Maupertuis, près de Poitiers, par les archers du Prince Noir[1203].
Ces défaites plus que honteuses de Crécy et de Poitiers, venant après la bataille navale de l'Ecluse ou Sluys (1340), près Bruges, où la flotte française avait été complètement détruite, étaient de nature à ruiner à jamais le prestige du pouvoir royal et des chevaliers qui le représentaient avec une insolence si peu justifiée. Il semblait que le temps était venu de voir tomber ces institutions en un mépris définitif, mais la force des habitudes et des préjugés héréditaires est telle que cette succession de désastres, quoique blessant la chevalerie à mort, lui laissa pourtant prolonger pendant près d'un siècle sa néfaste existence. La féodalité eut même, dans le royaume dévasté, une période de renouveau, grâce à sa transformation démocratique par Du Guesclin, qui sut tirer l'enseignement des rencontres précédentes et se servir, pour la reconquête du sol, des éléments populaires organisés en bandes avec les armes qui leur convenaient, suivant leur génie propre et leurs affinités de mœurs et de langage. Les guerres prirent ainsi une forme spontanée et révolutionnaire à laquelle le peuple même apportait autant de passion que les nobles. C'est en Bretagne surtout que la lutte acquit son caractère le plus national, le plus contraire à une bonne entente avec l'Anglais. Bien différents des habitants de la Guyenne, les Bretons n'étaient pas encore entrés dans la période industrielle et commerçante ; ils n'avaient pas de denrée précieuse à vendre comme l'étaient, par exemple, les vins de Clairac (*Claret*) et autres produits du Bordelais. D'ailleurs, les rudes Armoricains n'avaient pas la souplesse du Gascon et s'accommodaient mal des étrangers : ils voulaient rester maîtres chez eux et la lente infiltration française les gênait moins que les brusques irruptions de l'Angleterre. Sans doute, leur duc ne demandait qu'à les trahir et plus d'une fois rendit hommage au roi d'Angleterre, mais la résistance des populations le ramenait du côté français et ce fut là un événement de capitale importance dans l'histoire de l'Europe occidentale. Si la Bretagne, ce bloc de granit, n'avait résisté aux Anglais, comme les îles de ses rivages contre le flot, si, s'interposant entre la Normandie et l'Anjou[1204], elle n'avait rompu la continuité des possessions de l'envahisseur, la France berrichonne et champenoise eût été certainement conquise par la France angevine et aquitaine sous l'hégémonie anglaise, et l'on peut évoquer toutes les conséquences heureuses et néfastes que cette victoire aurait eues pour chacun des pays intéressés, pour leurs voisins et pour la civilisation mondiale enfin !
Naturellement le peuple de France, villes et campagnes, essaya d'utiliser en faveur de l'émancipation le désarroi dans lequel étaient tombées la royauté et la chevalerie. Notamment les bourgeois de Paris crurent l'occasion propice lorsque le roi Jean le Bon, retenu comme otage par les Anglais, faisait mendier dans tout le royaume le paiement de sa rançon. L'autorité des nobles fut si bien abolie dans Paris que les titres furent même considérés comme une flétrissure. C'est ainsi que, lors de la destruction du château d'Ermenonville par ordre du prévôt Etienne Marcel, le châtelain Robert de Lorris fut forcé de renier « gentillesse et noblesse » pour avoir la vie sauve avec femme et enfants, il jura mieux aimer les bourgeois et le « commun de Paris » que ses parents et anciens amis, les nobles[1205]. Mais les seigneurs, expulsés de Paris, avaient encore trop de prestige et de pouvoir héréditaire sur la population des campagnes pour accepter ainsi leur déchéance : avant de périr, la féodalité, impuissante contre l'étranger, eut assez de cohésion pour se venger de la foule haïe des bourgeois et des manants révoltés. Paris ne jouît pas longtemps de son indépendance municipale.
Avant cette époque, qui fut également celle de la « Jacquerie », il y avait eu de tout temps des révoltes de paysans contre les exactions intolérables des pressureurs et la brutalité des nobles. On peut citer en exemple la belle fédération de paysans qui se forma dans le Velay, vers 1180, sous le nom de confrérie des « Pacifiques ». Alors, comme plus tard, pendant la guerre de Cent ans, les routiers, les malandrins étaient les maîtres de la France, et les malheureux travailleurs du pays, ouvriers ou paysans, que ne défendaient pas leurs propres seigneurs, cherchèrent dans leur étroite union des éléments de résistance, promettant de « s'aimer et de s'entraider toujours ».
Leur petit capuchon de laine blanche leur valut aussi le nom de « Capuchonnés » ou « Chaperons blancs », puis, lorsqu'ils furent devenus fort nombreux, non seulement dans le Velay, mais également dans l'Auvergne, le Berry, la Bourgogne, l'Aquitaine, la Provence, et qu'ils se confédérèrent dans tout le royaume, on les connut surtout sous l'appellation de « Jurés ». Ils se promettaient les uns aux autres de mener toujours une conduite régulière, d'aller à confesse, de ne jouer ni blasphémer, de ne pas fréquenter les tavernes. de donner le pain et le vin, même le baiser de paix, à celui qui, par accident, aurait été le meurtrier d'un frère. Dans leurs réunions ils devaient toujours se présenter sans armes.
Mais contre l'ennemi, les jurés s'armaient et s'équipaient avec soin, et tout d'abord remportèrent de grandes victoires. En 1183, les jurés d'Auvergne massacrent trois mille malandrins, puis, bientôt après, dans le Bourbonnais, ils en égorgent dix mille. Devenus forts, ils ne se bornèrent plus à détruire le brigandage et, s'adressant aux seigneurs et aux évêques, réclamèrent aussi que justice leur fût rendue. En un manifeste, que l'Eglise a déchiré comme impie, « ce peuple sot et indiscipliné, ayant atteint le comble de la démence, osa signifier aux comtes, vicomtes et autres princes qu'il leur fallait traiter leurs sujets avec plus de douceur… » Un contemporain constate que « les seigneurs n'osaient plus exiger de leurs hommes que les redevances légales : ils en étaient réduits à se contenter de ce qui leur était dû…; par l'effet de cette invention diabolique, il n'y avait plus ni crainte, ni respect des supérieurs. Les jurés s'efforçaient de conquérir la liberté, disant qu'ils la tenaient des premiers hommes. »[1206]. A leur tour, les puissants de ce monde se retournent contre les pacifiques, ils font alliance avec les routiers et partout réduisent les paysans à merci. Le brigandage redevint florissant, et « une notable partie de la France retomba sous le régime de la terreur et de la désolation qui était pour elle l'état normal ».
Parmi tant d'autres révoltes de paysans dans toutes les contrées de l'Europe féodale, la « Jacquerie » proprement dite ne fut qu'une commotion de très courte durée, comme un de ces prodigieux incendies qui parcourent en quelques heures une savane immense. Non préparée, aussitôt écrasée, cette insurrection soudaine ne dura qu'une quinzaine de jours, un mois en comptant les tueries de paysans, et pourtant cette brève fulguration resta dans la mémoire du peuple un des grands événements de la vie nationale. Les massacres commandés par le roi ou par les seigneurs féodaux n'étonnaient personne, et les chroniqueurs du temps les racontent comme chose naturelle, mais une révolte de laboureurs contre les nobles frappa les imaginations comme une sorte de prodige. Dans une société plus respectueuse de la personne humaine, il eût au contraire paru des plus étrange que ces malheureuses gens des campagnes aient pu supporter si longtemps sans explosion de fureur les traitements féroces auxquels les soumettait la noblesse.
À cette époque la guerre était un métier profitable, et les soldats mercenaires qui s'étaient engagés pour le compte des rois et grands vassaux continuaient volontiers pendant la paix les pillages et meurtres accoutumés : le nom de « brigands » sous lequel étaient désignés les gens de guerre, avec la signification d'embrigadés, eut bien vite mérité le sens sous lequel il est compris de nos jours[1207]. Les « grandes compagnies », commandées presque toutes par des chevaliers de haut parage, parcouraient le pays, n'ayant d'autre souci que de piller et de dévaster, de vivre grassement de la substance des villageois et même des citadins. Certaines contrées étaient devenues inhabitables, ou du moins les paysans ne pouvaient cultiver leurs champs qu'en postant des sentinelles sur les rochers ou les tourelles de guet. Aux bords des cours d'eau, les campagnards, abandonnant leurs cabanes, allaient passer la nuit dans les îlots ou les barques ancrées au milieu du courant ; dans les pays de rochers, ils se cachaient au fond des grottes ou des carrières. Après la bataille de Poitiers, lorsque le prince de Galles eut congédié ses troupes en leur livrant comme une proie « le bon et plentiveux[1208] » pays de France, la dévastation prit un caractère atroce et, en certaines contrées, le travail s'arrêta complètement.
Parfois, cependant, les paysans résistaient, et des batailles rangées se terminèrent par la défaite des « compagnies de brigands ». Les manants osèrent même lutter directement contre la noblesse tout entière, car un ordre du régent, le futur Charles V, ayant mandé aux « chevaliers de France et du Beauvoisis » de mettre en état de guerre et d'approvisionnement tous les châteaux et forteresses de la contrée, les campagnards, prévoyant tout ce que leur coûterait cette restauration féodale, se soulevèrent aussitôt contre les gentilshommes, et les massacres, les « effrois » commencèrent çà et là.
Les événements qui s'accomplirent pendant la courte période de lutte ne sont guère connus que par la chronique de Froissart, simple parasite des nobles, et par les récits d'autres gens intéressés à mendier la faveur des puissants ; les « Jacques » ne sont signalés dans l'histoire du temps que par les paroles d'exécration, coutumières à ceux qui se vengent d'avoir eu peur, cherchant par de basses injures à motiver une féroce répression. L'histoire de la Jacquerie reste donc obscure dans ses détails, puisque les écrivains d'alors n'eurent d'autre souci que d'en maudire les fauteurs : mais on sait que les Jacques, armés au hasard, sans plan d'attaque, ignorants de toute stratégie et sans autre idéal que la vengeance, marchaient au hasard de la fureur. Comme les moujiks russes soulevés contre les seigneurs, ils gardaient la religion du roi et poussaient dans la bataille le cri de « Montjoie ! » sous les plis d'un étendard fleurdelisé. Ils eurent bien quelques amis dans les villes, et même on vit dans leurs rangs des chevaliers et des moines transfuges de leur classe, mais nulle alliance étroite ne se fit, comme on eût pu s'y attendre, entre les paysans insurgés contre les nobles et les communiers de Paris ou autres villes soulevées contre le pouvoir royal : il n'y eut que des entr'aides fortuites, pour ainsi dire, chaque bande tirant de son côté après accord momentané. La défaite des Jacques, de même que celle des communiers, était donc fatale, puisqu'ils séparaient leurs forces contre des rivaux réconciliés, royauté et noblesse.
La Jacquerie, commençant le 21 mai, près de Compiègne, se terminait le 10 juin, près de Clermont, à une trentaine de kilomètres à l'ouest ; mais à « l'effroi » qui avait fait trembler les seigneurs, combien d'autres « effrois » succédèrent dans les chaumières des paysans !
Plus important et encore moins connu fut le soulèvement des Tuchins — « Tue-chiens, ceux qui sont réduits par une misère extrême à tuer des chiens pour se nourrir »[1209] — qui couva dans les districts de Saint-Flour et de Mauriac. Répondant aux exactions d'un duc de Berry, ce mouvement ensanglanta la Haute Auvergne dès 1363, s'étendit à tout le Midi, de Beaucaire au Poitou, et fut noyé dans le sang en 1384.
La désorganisation de la France, que l'Angleterre menaçait de toutes parts, au nord, directement par ses armées, au sud par ses vassaux, et qui se trouvait en état continuel de guerre civile entre citadins, paysans et seigneurs, cette désorganisation fut singulièrement hâtée par la scission que lui fit subir la constitution du duché de Bourgogne en un grand État réellement indépendant. Le centre de gravité des Gaules semblait s'être reporté à l'est de la Loire et de la Seine, dans le bassin de la Saône supérieure, et c'est autour de ce centre que, par le hasard des alliances, des successions et des entreprises féodales, vinrent s'agréger les terres les plus disparates, n'ayant entre elles aucune affinité par leurs populations au point de vue de l'origine, de la langue ou de l'idéal politique, sous la domination de Philippe de Bourgogne devenu par son mariage (1369) souverain des Flandres. Ce vaste royaume, formant une longue bande du sud-est au nord-ouest, rappelait par sa disposition générale et par son incohérence naturelle l'ancien empire de Lothaire, démembré si rapidement par d'inévitables guerres. En soi, l'ensemble de possessions féodales que l'on appelait la Bourgogne était un véritable monstre géographique, le type de ces formations bizarres, qui, ne tenant aucun compte de la configuration physique des contrées, des conditions ethniques et de la volonté des habitants, jetaient en un désordre chaotique les duchés et les comtés, les seigneuries et les terres franches avec leurs institutions, leurs lois, leurs coutumes différentes, leurs centres d'attraction distincts et leurs ferments de haines héréditaires. La Bourgogne, prise dans un sens provincial, comme pays des Burgondes et des modernes Bourguignons, c'est-à-dire la vallée de la Saône et les versants des hauteurs environnantes, est une région naturelle, organiquement constituée, qui se maintient dans le jeu spontané de sa vie économique, indépendamment des changements politiques et des divisions administratives ; mais le grand État féodal de la Bourgogne était en pleine révolte contre la réalité des choses : d'un côté, les campagnes riveraines de la Saône, de l'autre, les plaines des Flandres formaient les deux extrémités de cet ensemble hétérogène. Dijon, Bruges en étaient les deux capitales, et de l'une à l'autre cité, si différentes par l'aspect, les habitants, le milieu, les seules routes étaient des chemins de guerre traversant des territoires étrangers, des fiefs alliés, des possessions d'un jour. Il arriva même que le centre de gravité du duché de Bourgogne se porta complètement du côté des Flandres : Bruges devint non seulement la ville la plus importante du domaine bourguignon, elle prit rang parmi les cités « mondiales » et peut-être fut-elle la première dans l'Occident européen. Vers 1400, le mot « Flamand » était devenu en Angleterre et ailleurs une expression courante, synonyme de « marchand », de même que « Lombard » avait pris le sens de « prêteur, manieur d'écus ». Les industries des lainages, des velours et autres étoffes, des tapisseries, des bijoux avaient donné le premier rang aux Flandres parmi les contrées de l'Europe. Et cela, grâce à la liberté de la production et des échanges pour toutes marchandises autres que les denrées alimentaires. Dans les premières années du quatorzième siècle, Edouard II d'Angleterre, ayant voulu faire exclure les traitants écossais des marchés flamands, s'attira du duc cette réponse, depuis bien oubliée par la majorité de ceux qui détiennent le pouvoir : « Notre pays de Flandre est en société avec le monde entier et l'accès en est libre a chacun » ! Il savait se battre aussi : à la bataille de Roosebeek, contre Charles VI, en 1382, neuf mille drapiers gantois, la moitié du contingent, se fit tuer sur place avec Philippe van Artevelde. Il n'existait alors ni droits protecteur ou différentiels, ni primes d'aucune sorte, et la décadence ne commença qu'avec le système de « protection » introduit par les ducs de Bourgogne, guerriers et centralisateurs. Plus le joug politique pesa lourdement sur les Flandres, plus le commerce périclita[1210].
Les princes de Bourgogne, disposant des richesses inespérées que l'industrie ouvrière avait amassées dans leur résidence et dans les autres villes des Flandres, en jouirent avec une prodigalité sans exemple, que les sujets, nobles, bourgeois et manants s'empressèrent d'imiter : ce fut une fureur de kermesses débordantes, de processions luxueuses, de cortèges et d' « esbattements » de tous genres ; les tables étaient chargées de viandes pour la multitude rassemblée, toutes les fontaines publiques versaient l'hydromel et le vin. De même que la population romaine s'était vendue aux Césars pour le « pain et les jeux », de même celle des Flandres, oubliant le vieil esprit de l'indépendance communaliste, se livrait à ses maîtres pour la joie des festins[1211] ; Bruges ne s'enorgueillissait pas seulement de l'activité de son commerce, de la splendeur de ses produits, elle était surtout très fière de ses glorieuses ripailles, où ses ducs trouvaient le plus sûr moyen de gouvernement. Entre les joies de la table, qu'immortalisèrent plus tard les Teniers et les Jordaens, et celles de l'extase ascétique, qui, par contraste, sévissait alors dans les couvents et les béguinages, il n'y avait point de place pour la revendication des libertés d'autrefois. Les princes pouvaient tout se permettre : tout leur était pardonné d'avance. C'est ainsi que Philippe l'Asseuré, cynique impitoyable et cruel, devint Philippe le « Bon » dans la mémoire du peuple qui se goinfrait avec lui.
Dans la situation très humiliée où se trouvaient les rois de France, les riches et fastueux vassaux bourguignons devaient naturellement intervenir en patrons, en protecteurs, et peu s'en fallut qu'ils ne devinssent les véritables maîtres : ils s'allièrent aux Anglais et le partage de la France paraissait inévitable. Dans Paris même, les partis se disputaient la domination de la rue. En une nouvelle bataille, Azincourt (1415), ce qui restait de la folle chevalerie française se fit battre honteusement par des manants à pied, comme l'avaient fait leurs pères à Crécy et à Poitiers, puis, aidés par la reine même, les Anglais entrèrent dans Paris (1418). La Loire était devenue la seule ligne défensive du royaume qui avait été si puissant sous Philippe-Auguste. On évalue aux deux tiers la diminution qu'eut à subir la population de la France pendant la guerre de Cent ans[1212]. De vastes étendues avaient été changées en solitudes, villes et villages par centaines avaient disparu sous la brousse, et la bête sauvage y avait remplacé l'homme. Et pourtant la paix ne venait pas encore ! Les prodigieuses victoires des Anglais n'avaient servi qu'à prolonger la guerre en leur faisant espérer le triomphe final, à les encourager dans cette entreprise impossible : réduire une contrée trop vaste pour eux, où leurs forces finissaient par s'égarer et se perdre.
Ce que la France eut à souffrir pendant cette période est indicible : la population se trouvait en entier poussée vers la folie. A Paris, plus de vingt mille maisons abandonnées tombaient en ruines ; les métiers ne battaient plus dans les villes industrielles, le travail était partout délaissé ; la vie était devenue si incertaine qu'on ne la demandait plus à un labeur désormais illusoire et qu'on en était venu à la disputer aux loups. Les pestes passaient et repassaient sur le peuple, laissant la terreur derrière elles. Les désespérés se firent malandrins ou sorciers. On vit en certains districts les paysans sur le point de « se donner au diable », espérant en effet que l'Eternel ennemi, le dieu du mal et de l'enfer leur serait moins dur que le « bon Dieu »[1213] ! « Mettons-nous en la main du Diable, ne nous chault ce que nous devenions ! » Quant aux docteurs subtils, aux timides et aux délicats que la prière et la souffrance avaient réduits à la suppression de toute volonté, ils n'avaient d'autre ressource que la résignation extatique et lisaient l'*Imitation de Jésus-Christ*.
Et d'où pouvait venir le salut ? Le pauvre peuple aurait voulu se laisser guider encore par les seigneurs, qui l'avaient défendu si étrangement sur les champs de bataille, qu'il ne l'aurait pu, puisque les nobles se trouvaient presque tous dans les camps étrangers. Il ne lui restait plus qu'à « faire jacquerie » contre les Anglais, comme il l'avait fait plus d'une fois contre les nobles. Le désespoir lui conseillait toutes les folies, et c'est pour cela qu'il se précipita à la suite d'une bergère inspirée. C'était insensé, disaient les gens de guerre, mais la France fut délivrée. Du moins pour un temps, la lutte cessa d'être un tournoi de chevalerie, et les femmes, les paysans s'y lancèrent en toute sincérité, se servant des armes qu'ils possédaient et qu'ils surent d'ailleurs manier avec plus de force et d'adresse que les fils des paladins n'avaient su manier les leurs. La fortune changea de parti et, les unes après les autres, les villes murées, les provinces furent reprises aux Anglais. Par un magnifique exemple, le peuple des opprimés et des battus montra que l'on pouvait se passer des rois tout brodés d'or et des prélats magnifiques : aussi fut-ce par un instinct très sûr de l'intérêt de classe que le roi Charles VII abandonna Jeanne d'Arc qui l'avait couronné (1429), et que les prélats, archevêque en tête, la convainquirent de sorcellerie, de pacte avec le diable, et la brûlèrent sur une place de Rouen (1431). Ceux même qui, de nos jours, continuent la tradition conservatrice de la royauté et de l'Eglise s'efforcent maintenant de placer Jeanne la Pastourelle au rang de « Sainte ». Après un demi-millénium, c'est un repentir tardif.
L'intervention directe du peuple dans ses propres affaires reconquit graduellement le territoire national. Paris revint à la France en 1436, et les Anglais, que commandait Talbot, firent à Castillon (1453) leurs derniers efforts de résistance, bientôt suivis de la soumission de Bordeaux qui vit la résistance inutile. Les deux places de Calais et de Guines restèrent seules au pouvoir de l'Angleterre, parce qu'elles se trouvaient enclavées en domaine bourguignon.
De part et d'autre l'épuisement des peuples était complet. Sans doute, les expéditions, les manœuvres et les batailles ayant eu lieu sur le territoire français, c'est la que la misère et la faim causèrent le plus de maux, mais si la guerre de Cent ans ne ravagea pas directement le sol de l'Angleterre, la situation des vainqueurs ne fut guère moins misérable que celle des vaincus. D'abord, les Anglais eurent beaucoup à souffrir du brusque débarquement de pirates normands, bataves, arabes ou turcs, non seulement en temps de guerre, mais aussi en temps de paix. Malgré la vigilance des riverains, peu de villes de la côte anglaise, de Bristol et de Plymouth jusqu'à Berwick, échappèrent à l'incendie et aux ravages : les îles de Wight et de Thanet, mal secourues par les gens de la grande terre, furent presque entièrement dépeuplées, et, parmi les villes détruites par les pirates français, il en est qui ne se sont pas encore relevées du désastre : telle, sur la côte de Kent, la ville maritime Jadis fort importante de Sandwich. On cessa d'entretenir les routes qui conduisaient des ports de mer vers l'intérieur, de peur qu'elles ne servissent aux corsaires. Même les habitants de Salisbury, qui se trouve pourtant à 40 kilomètres de la mer, en ligne droite, élevèrent un rempart et creusèrent un large fossé autour de leur ville, pour la mettre à l'abri des dangereux visiteurs.
Dans tout le pays, l'appauvrissement causé par le poids des impôts et des corvées, par le départ des jeunes hommes, la cessation du commerce et de l'industrie, eut la famine pour conséquence ; en maints endroits, les femmes mangèrent leurs enfants ; les voleurs enfermés dans les prisons attendaient avec impatience qu'on leur amenât d'autres criminels afin de se jeter sur eux et de les dévorer encore tout palpitants.
Les animaux domestiques disparurent en grande partie, volés par les rôdeurs ou bien enlevés par les maladies et tombant d'inanition ; en certains districts, il ne restait ni bœufs, ni vaches, ni volailles, les abeilles mêmes furent tuées par la pestilence. Les rapaces et les bêtes de proie se refusaient à manger la chair des animaux putréfiés : il fallut désigner des « cadavérateurs » spéciaux pour enfouir toutes ces matières en décomposition. Les plantes nourricières mêmes étaient malades, et les « herbes médicinales », dit un auteur du temps, « distillaient du poison[1214] ».
La peste régnait aussi sur les hommes, et cette peste n'était, en réalité, qu'une autre forme de la misère. Pour les malheureux paysans, 1348, le « surlendemain » de Crécy, fut l'année fatale par excellence, puisque les annalistes racontent que plus d'une moitié de la population avait été emportée par le fléau : des villages furent effacés de la terre sans qu'il en restât souvenir : en certaines villes, comme Norwich, plus des trois quarts des habitants succombèrent à la « mort noire ». Le clergé fut encore plus frappé que les laïques : en un seul diocèse, celui de Norwich, on eut à remplacer 863 « recteurs » ; on ordonnait précipitamment des laïcs pour la seule raison qu'ils savaient lire ou qu'ayant perdu leur femme, ils pouvaient prononcer le vœu de célibat. Les pestes qui suivirent causèrent moins de mal, car le vide s'était déjà fait devant la mort, mais de fréquentes reprises se succédèrent, comme des incendies renaissant d'un foyer mal éteint. On évalua en général à une vingtaine d'assauts les attaques de la peste qui se renouvelèrent pendant la fin du quatorzième siècle et la durée du quinzième, mais il est plus vrai de dire que la maladie se maintint pendant toute cette période avec plus ou moins de violence. Les rapports étaient interrompus de ville à ville. En 1406, le roi Henri IV manqua fort d'être capturé par des pirates, parce que, n'osant pas traverser Londres, il s'était aventuré sur la basse Tamise pour aller du Kent dans l'Essex : une partie de son convoi fut enlevée. La cérémonie du baise main tomba en désuétude, le vassal craignant de contaminer ses lèvres, le suzerain n'osant pas livrer sa main.[1215]
Dans ses études historiques sur le moyen âge en Angleterre, Denton essaie de calculer le mouvement de la population depuis Guillaume le Conquérant. Il semble qu'il y eut progrès réel, quoique lent, pendant la période normande, jusqu'après la mort d'Edouard Ier. Au milieu du quatorzième siècle, la population anglaise devait être d'environ quatre millions, mais la guerre de Cent ans, la lutte continuelle sur la marche d'Ecosse, la misère et la peste firent de nouveau la solitude, et le nombre des habitants tomba probablement au-dessous du niveau indiqué par les registres du Domesday-book[1216].
Le recul de civilisation qui se manifesta pendant les deux siècles de massacres, de misère et de dépeuplement fut si considérable que les objets de confort et de luxe employés pendant l'époque normande furent complètement oubliés. Ainsi les pairs d'Angleterre recommencèrent à manger avec leurs doigts, et quand les fourchettes réapparurent sur les tables, pendant le règne d'Elisabeth, on parla de ces instruments comme de véritables découvertes[1217]. Pourtant dès la fin du dixième siècle, un théologien éminent raconte avec horreur que la sœur d'un empereur d'Orient, ayant épousé le fils d'un doge de Venise, employait des petites fourches pour porter les aliments à sa bouche : luxe insensé qui appelait bientôt le courroux céleste sur terre, puisqu'ils moururent de la peste quelques années après !
Le brigandage était devenu la grande industrie des campagnes. Le danger des attaques à main armée avait fait voter une loi (1285) d'après laquelle les seigneurs, les communes, et autres propriétaires étaient tenus d'abattre toutes haies, broussailles et forêts jusqu'à deux cents pieds de distance, de chaque côté des chemins menant d'un bourg de marché à un autre. Le possesseur des terrains que traversaient les routes était considéré comme responsable de tout crime de violence accompli là où l'on avait négligé le travail de déboisement riverain[1218].
Les conditions de la tenure du sol avaient changé et la situation du pauvre peuple empirait. Le caprice et l'avidité des seigneurs ne laissaient aux paysans que la routine de leur culture : tout était réglé dans le travail agricole. Une part de la terre était divisée en petits lots ayant chacun sa demeure familiale, bien délimitée par une clôture en bois ou la haie vive, le *ton* ou *tun*, origine première de tant de *towns* ou de cités[1219]. Une deuxième partie du sol était également soumise à la culture, mais non au profit de familles distinctes ; le labeur s'y faisait au bénéfice collectif de la communauté. Ce champ était divisé en billons d'une longueur uniforme, mesure que les arpenteurs et dessinateurs de plans emploient encore en Angleterre : le furlong[1220], et chacun d'eux était séparé des autres par un espace inculte, gazonné ou broussailleux, dans lequel pouvaient s'abriter les lièvres. Tous les billons d'un même groupe étaient, labourés par la même charrue et la récolte se faisait en même temps pour que la terre devînt pâturage commun depuis le 1er août (Lammasday) jusqu'à la Chandeleur, au commencement de février.
Le « seigneur du manoir » regardait avidement vers ces cultures qui appartenaient à la commune dont il pouvait se croire le représentant et, par une conséquence naturelle, le véritable maître. Mais l'ambition par excellence du noble était de s'emparer des forêts, des pâturages, des tourbières qui constituaient depuis les temps les plus reculés la propriété de tous et perpétuaient de siècle en siècle l'ancien régime communautaire, tel qu'il avait existé avant la période historique, chez les ancêtres bretons, germains et Scandinaves. Dans ces tentatives d'accaparement, les seigneurs avaient naturellement l'appui que donne la loi, puisqu'ils formaient eux-mêmes le Parlement et pouvaient ainsi légiférer à leur aise, en s'assurant à prix d'argent le concours des juristes, haute domesticité du royaume.
Depuis le milieu du treizième siècle, une guerre ininterrompue régnait entre les barons et les communes pour la possession de ces terrains indivis : les tribunaux, le Parlement retentissaient continuellement de ces débats, et parfois on essaya de les résoudre par la force. En 1235, un acte donna le droit aux seigneurs du manoir d'enclore les parties du sol commun qui « n'étaient pas nécessaires aux communiers libres ». Mais quelle était la règle précise permettant d'établir cette distinction entre le terrain nécessaire et le terrain inutile ? Les seigneurs, généralement soutenus par les corps délibérants, demandaient la plus grosse et la meilleure part du sol, sinon la totalité, tandis que les communiers réclamaient le maintien des anciens droits et, quand on ne leur donnait pas raison, détruisaient souvent de vive force les haies ou autres espèces de clôture établies par les seigneurs. Thomas Morus parle dans son *Utopie* de ces continuels empiétements des « nobles et gentils qui enclosent tout pour en faire des pâtures, renversant les maisons, déracinant les villages et ne laissant rien debout, si ce n'est l'église, pour en faire des parcs à brebis ». Ce sont des plaintes de cette nature que contiennent la plus forte part des écrits politiques anglais de la fin du quinzième siècle et de la première moitié du seizième. A chaque instant surgit encore dans la Grande-Bretagne du vingtième siècle la lutte entre les paroisses et les grands propriétaires pour le *right of way*, droit de passage, que souvent la loi refuse en fin de compte aux citoyens.
En s'emparant de la terre, les seigneurs cherchaient aussi à s'emparer de l'homme, à rétablir l'esclavage sous une autre forme. A cet égard, il y avait recul évident sur les progrès antérieurs. Lors de la conquête normande, les esclaves étaient encore nombreux en Angleterre, mais ils paraissent avoir diminué rapidement, grâce au refuge que leur présentaient les villes et les domaines royaux : tous ceux qui parvenaient à échapper aux recherches pendant un an et un jour cessaient d'être esclaves ou serfs pour devenir des travailleurs libres. Il est vrai que dans les actes du treizième siècle on parle fréquemment des apprentis « vendus » et « achetés », mais ces mots avaient probablement perdu leur sens primitif et se rapportaient simplement aux droits et engagements respectifs des patrons et de leurs élèves[1221].
Pour faire travailler les domaines dont ils accroissaient incessamment l'étendue, les seigneurs cherchaient à fixer de nouveau l'homme et son labeur. Afin de disposer de la main-d'œuvre nécessaire, ils firent publier un acte du Parlement, par lequel il était défendu aux paysans de quitter leur paroisse ; toutefois, la misère était si grande en certains districts des marais, des landes, et des marches de Galles et d'Ecosse que, dans ces contrées, la « recherche du travail » n'était pas considérée comme un délit punissable par la loi. De même, à l'encontre d'un édit défendant l'augmentation du salaire des ouvriers agricoles, les nécessités de l'offre et de la demande obligeaient souvent les propriétaires de violer à leur détriment leurs propres lois pour s'assurer des travailleurs par un accroissement de gages. Les garçons, les filles employés dans leur enfance au travail de la terre étaient par cela même condamnés à la glèbe pendant tout le reste de leur vie, l'apprentissage d'un métier leur étant absolument interdit. Cependant, l'intérêt des villes se trouvant en opposition complète avec celui des propriétaires terriens, il en résultait des juridictions contradictoires. Ainsi, la ville de Londres, où la mortalité dépassait de beaucoup la natalité, serait devenue rapidement un cimetière si des immigrants de la campagne n'étaient venus, en dépit des lois, remplir les vides laissés par les morts ; le même phénomène économique devait se reproduire dans toutes les autres villes, qui se maintenaient en violation de toutes les règles de l'hygiène. Les districts industriels faisaient aussi fléchir la loi à leur profit[1222].
Mais de toutes manières, seigneurs et bourgeois se disputaient la possession exclusive des bras humains pour les utiliser en maîtres impitoyables. Aussi l'Angleterre eut-elle ses « jacqueries » et même celle de toutes qui fut entreprise avec le plus de méthode et atteignit les résultats les plus considérables, d'ailleurs éphémères, connue ceux des jacqueries du continent. C'était en 1381, le Parlement venait d'imposer une nouvelle loi de capitation pour subvenir aux frais de guerre et au luxe de la cour : les paysans, exaspérés par les agents du fisc, se soulevèrent dans le comté d'Essex ; bientôt tous les autres comtés du sud-est suivirent le mouvement, et des bandes constituant une armée de plus de cent mille hommes se mirent en marche vers la capitale, détruisant les châteaux, ouvrant les prisons, bâtonnant seigneurs et magistrats. Le roi Richard II n'osa point se mesurer avec eux, les révoltés entrèrent dans Londres, où ils brûlèrent les palais des seigneurs les plus haïs. Alors le gouvernement céda, s'engageant par serment à toutes les réformes demandées. Les paysans confiants se dispersèrent, et Wat Tyler — Gault le Tuilier —, le chef des insurgés, fut assassiné par le lord-maire lors d'une conférence avec le roi. Il ne restait plus à celui-ci qu'à se faire dégager de ses promesses par le Parlement et à faire tuer et martyriser par centaines ceux des paysans que l'on signalait comme meneurs. L'oppression reprit de plus belle après cette tentative d'émancipation.
Parallèlement à ce mouvement économique s'était produite une poussée de liberté dans l'église anglaise : la « réforme » s'accomplissait un siècle et demi avant la période critique portant ce nom dans l'Europe occidentale. Le docteur Wiclef personnifia et dirigea cette transformation religieuse. A l'université d'Oxford, devant le Parlement et surtout devant le peuple, on le voit combattre les prétentions du pape à la domination des âmes, et l'ingérence des prêtres et des moines dans la société civile et la vie des familles ; il rejette la confession, puis, faisant appel à la Bible contre ses interprètes officiels, se met à la traduire en langage populaire pour que le peuple lui-même, débarrassé des maîtres officiels de l'Eglise, soit le juge direct et le confesseur de sa foi, enfin, par de vigoureux pamphlets, répand ses sarcasmes sur les abus religieux. Homme de principes, Wiclef va jusqu'aux conséquences de ses idées et, comme précurseur, par la logique de sa doctrine religieuse, même politique et sociale, dépasse de beaucoup ses continuateurs ; en réalité, il « aboutit à l'anarchisme individualiste absolu[1223] ». Aussi le pouvoir civil devait-il réprouver son action, aussi bien que le pouvoir religieux. En 1381, l'année même du conflit qui mit directement aux prises la jacquerie des paysans et la royauté, l'enseignement de Wiclef est condamné par les professeurs d'Oxford, et ses adhérents, les *lollards*, sont persécutés. Cependant, on n'osa pas toucher à cet homme pur, universellement respecté, et il mourut trois années après sans avoir subi de violences. C'est en 1428 seulement que, par ordre du concile de Constance, ses ossements furent déterrés et détruits par le feu.
Quand même, l'esprit de révolte continua de brûler sous la cendre en mainte communauté religieuse d'Angleterre, attendant l'époque où le grand incendie devait éclater de nouveau. Mais c'est ailleurs, en Bohême, au centre du continent européen, que l'œuvre de Wiclef fut reprise directement, grâce aux conditions politiques spéciales dans lesquelles se trouvait ce pays. Slaves et Germains y étaient alors en conflit, comme ils le sont encore de nos jours, et l'inimitié naturelle provenant de la différence des langues, des mœurs, des inégalités sociales qui en étaient la conséquence, exalta suffisamment les esprits pour donner la plus grande âpreté aux dissensions religieuses. Cette contrée, qui se présente superbement en affrontant les plaines germaniques, semble constituer un corps distinct et comme un monde à part. Mais en considérant les Slaves comme la garnison de la puissante citadelle, on constate que, sur la plus grande partie de leur pourtour, les murailles d'enceinte sont précisément occupées par l'ennemi, c'est-à-dire par les Germains. Les Tchèques, venus de l'est, avaient pu facilement pénétrer en Bohême dont ils avaient occupé toute la partie centrale, surtout les anciennes terres lacustres, transformées en fécondes campagnes, qui rayonnent autour du confluent de la Vltava et de la Labe — de la Moldau et de l'Elbe —, et que gardait la ville de Praha ou Prague, puissamment fortifiée par eux. Mais ils avaient été arrêtés par les monts couverts de forêts, et ne les avaient franchis qu'en de rares passages, dont le principal était celui de Domazlice ou Taus, qui pointe vers le coude du Danube. Les Allemands, plus nombreux, et, d'ailleurs, appelés par les rois de Bohême qui voulaient peupler leurs domaines, avaient escaladé les monts, s'étaient installés dans les clairières, puis avaient colonisé çà et là les vallées de l'intérieur : toute une ceinture ethnologique s'était déployée en demi-cercle autour des populations slaves de la Bohême centrale.
Ainsi le contraste des races, opposées par la force des choses et indépendamment des volontés, devait compliquer la situation religieuse, qui seule intéressait alors l'Eglise souveraine. À cette époque, Jean Huss était, de tous les novateurs nourris de la doctrine de Wiclef, celui qui avait gardé de cet enseignement l'impression la plus vive il en était agité jusque dans son sommeil[1224] ; il s'éleva contre l'autorité despotique du clergé. Obligé de fuir Prague, où sa vie était menacée, il fut mandé devant le concile qui siégeait alors à Constance (1414) pour essayer de remédier à l'infini désarroi de l'Eglise, dont trois papes se disputaient le gouvernement.
Huss se méfiait à bon droit de l'invitation courtoise qui lui était adressée, mais l'empereur Sigismond le munit d'un sauf-conduit et le fit accompagner de chevaliers garants. Toutefois, l'Eglise, qui possède les clefs du paradis et de l'enfer, et qui détient également le droit de changer le mal en bien pour la plus grande gloire de Dieu, déchira le sauf-conduit et fit monter Huss sur le bûcher, crime qui ne devait point être oublié. En Bohême même la guerre éclata presque aussitôt : plus de cinq cents églises et couvents furent incendiés et des batailles sanglantes livrées entre les Hussites — devenus d'ardents patriotes slaves — et les catholiques allemands des alentours. L'équilibre ne devait se rétablir, au profit du catholicisme et de la maison d'Autriche, que dans la première moitié du dix-septième siècle.
La victoire de l'Eglise sur les novateurs Wiclef et Jean Huss, en Angleterre et en Bohême, de même qu'à une époque antérieure, l'écrasement des Albigeois, témoigne de l'étonnante force de résistance que possédait encore la routine des populations à l'initiative intellectuelle et morale des pionniers de justice : c'est bien la masse profonde des nations européennes qui ne voulut point se prêter au changement, quoique le désordre de l'institution papale fût devenu un véritable chaos et que de toutes parts les bourgeoisies naissantes ou constituées fissent appel à un concile de réformateurs pour mettre fin aux abus monstrueux du gouvernement clérical, aux luttes intestines du clergé, aux excommunications mutuelles des papes et des anti-papes. Les conciles se assemblèrent, à Pise, à Constance, à Bâle ; les prélats siégèrent pendant des années, mais s'ils réussirent à reconstituer l'unité apparente de l'Eglise en la soumettant au pouvoir spirituel d'un seul pontife, ils ne parvinrent point à purifier le catholicisme des pratiques de simonie, des prévarications, des violences, des exactions de toute espèce qui avaient déjà causé les premières tentatives de révolte, et qui devaient amener, dans le siècle suivant, l'explosion définitive de la Réforme. Redevenus les chefs incontestés de l'Eglise, comme princes temporels et spirituels, les papes se crurent désormais tout permis. Les conciles avaient été impuissants contre eux, ne pouvant, en vertu de leurs propres principes, contester au successeur de saint Pierre le gouvernement des âmes.
L'empire germanique était encore plus divisé que l'Eglise et son unité n'était reconnue que temporairement, suivant les intérêts immédiats des grands princes électeurs, des villes et des fédérations de villes qui se livraient des guerres incessantes. L'Allemagne, aux contours vagues, imprécis, moins bien marqués que les frontières naturelles des États qui la constituent, était encore très éloignée de présenter des rudiments d'unité politique : à cet égard, elle était évidemment très en retard sur les contrées de l'Europe occidentale, France, Angleterre, Espagne, dont les domaines géographiques naturels étaient du reste nettement définis.
Malgré les terribles guerres qui les avaient épuisés, malgré leur appauvrissement et leurs épidémies de « mort noire », les deux royaumes séparés par la Manche gravitaient chacun vers une forme définitive s'accordant avec les indications du milieu. En France, cet aboutissement naturel ne pouvait que se préparer, et non se réaliser, aussi longtemps que le duché de Bourgogne déroulait ses anneaux comme un dragon du Charolais aux Flandres.
En Angleterre, l'évolution se faisait d'une manière plus méthodique et plus sûre. Les districts montagneux habités par les Celtes gallois avaient été annexés en 1283, et, dès que cette conquête eut été accomplie, Edouard Ier s'était appliqué à l'œuvre beaucoup plus difficile de subjuguer les Écossais et, de placer ainsi toute la Grande-Bretagne sous la domination des rois d'Angleterre. Déjà la plus grande partie de l'Irlande leur était soumise : l'ensemble de l'archipel était forcément condamné, par l'inégalité des populations en lutte, à subir tôt ou tard l'ascendant anglais.
Mais, en dépit de cette unité imposée par la violence, la Grande-Bretagne, ce fragment détaché du continent d'Europe, que de nombreuses indentations découpent en péninsules, surtout à l'occident, et qui se prolonge du sud au nord sur un énorme développement linéaire d'un millier de kilomètres, avec une très faible largeur relative, se divise, par cela même, en plusieurs contrées différentes les unes des autres, bien façonnées pour donner aux populations résidantes une vie autonome. La presqu'île de Cornwales et le massif montagneux de Wales, qui s'avance au loin dans les eaux du canal d'Irlande, étaient évidemment désignés par la nature comme des terres dont les habitants auraient dû normalement rester longtemps à part des autres insulaires en maintenant leurs coutumes, langue et institutions propres. Bien plus encore ceci était-il vrai pour le principal membre articulé du corps de la Grande-Bretagne, ce territoire dont le contraste géologique, géographique, climatique, ethnique et social a créé celui des deux nations, Écosse et Angleterre.
Evidemment, la zone basse de terrains comprenant les deux bassins de la Clyde, sur le versant occidental, et du Forth, sur le versant oriental de l'île, a dû prendre une importance capitale dans l'histoire des luttes qui eurent lieu de part et d'autre avant l'union des deux royaumes. Un foyer spécial de vie nationale devait se développer en ces campagnes à double pente, où le seuil de partage n'a que 61 mètres d'élévation au-dessus de la mer et où l'industrie ne manquera pas de creuser quelque jour un canal de grande navigation. En comparaison des régions montagneuses du nord, où s'alignent les âpres chaînes des Grampians, cette étroite dépression des terres fertiles, devenues populeuses, représente presque toute la partie vivante de la contrée, et, du côté du sud, elle se trouve également en contraste avec des montagnes couvertes de bruyères, avec des rochers et des solitudes qui s'étendent de mer à mer. Les Cheviot-hills, se prolongeant obliquement aux rivages dans la direction du nord-est au sud-ouest, constituent le rempart extérieur de ce massif avancé ; la limite officielle de l'Écosse, qui vient aboutir à la découpure du Solway Firth, correspond presque exactement à la limite naturelle : c'est bien là que se trouve la « taille » du grand corps élancé dont l'Écosse comprend la tête et le torse. Seulement, à l'extrémité nord-orientale des Cheviot-hills, un couloir assez large permettait le passage, et la possession de cette porte naturelle donna lieu à d'incessants conflits. C'est à la traversée des rivières, à la conquête des seuils que se livraient les batailles les plus acharnées.
Si l'on ajoute au territoire de l'Écosse proprement dite les archipels qui le continuent au nord, la moitié écossaise de la Grande Bretagne est aussi développée en longueur que la moitié anglaise, mais elle reste de superficie moindre, et de tout temps la population dut en être plus clairsemée et proportionnellement très inférieure en nombre. Les obstacles de la nature rétablissaient pourtant l'équilibre militaire, à cette époque où les moyens de communication n'aidaient pas encore à la pénétration des régions du nord.
Et même les Écossais avaient, de par leur position géographique, des habitudes naturelles de pillage qu'il leur était facile de croire véritablement un droit. Du haut de leurs collines où ils musaient en gardant leurs troupeaux, ils apercevaient les campagnes labourées, les granges pleines, et quand la faim leur rongeait les chairs, ne devait-il pas leur sembler très légitime de descendre en bandes chez leurs voisins pour en rapporter des vivres ? Les incursions régulières amenaient un état permanent de guerres et de massacres. Puis dans les grandes campagnes stratégiques, les Méridionaux, c'est-à-dire les Anglais, réussissaient le plus souvent, grâce à leur supériorité numérique, à forcer les multiples remparts des *Low lands* ou « Terres-basses », et à saisir les positions militaires d'entre Forth et Clyde; mais au delà, ils se heurtaient contre les monts escarpés du nord, où la nature leur était aussi ennemie que les hommes. L'âpreté de la contrée compensait l'infériorité du nombre.
Dès la fin du treizième siècle, l'Écosse paraissait sur le point d'être soumise. Successivement, les chefs Baliol et Wallace furent battus par Edouard Ier; mais un nouveau révolté, Bruce, groupa les forces écossaises pour une résistance désespérée et réussit en effet à triompher de l'armée anglaise, sur la colline de Bannockburn (1314), qui couvre au sud la porte stratégique de la haute Écosse, Stirling. Cette victoire permit au royaume du nord de reprendre l'offensive : Bruce pénétra même en Irlande, où il espérait pouvoir trouver des alliés contre l'Angleterre ; mais, depuis longtemps envahie, découpée en domaines et en principautés diverses, Erin ne présentait en aucune de ses provinces assez d'unité politique pour offrir un point d'appui suffisant.
La victoire de Bannockburn fut peut-être pour les Écossais un déplorable triomphe : elle fit le plus grand mal à leurs ennemis, mais à eux-mêmes bien davantage encore. L'Écosse, qui, jusqu'alors, avait reçu du midi britannique tout son ferment de vie, cessa d'être alimentée au point de vue de l'industrie, du commerce et de l'art. Les gens instruits et les artisans habiles, qui, pour la plupart, étaient Anglais, durent quitter l'Écosse : tout rétrograda, au point de vue matériel, intellectuel et même moral. Les Écossais, redevenus presque sauvages, en arrivèrent même à ne plus savoir fabriquer leurs armes, qu'il leur fallait importer de France et des Flandres. D'autre part, l'ancienne nation des Pictes doit sans doute à cette séparation politique et sociale d'avoir vécu suivant un développement plus original et maintenu à travers les siècles son individualité propre.
Des deux côtés de la Solway et de la Tweed la zone bordière se changea en désert : aussi loin que pouvaient atteindre les pillards dans une chevauchée nocturne, tout le pays fut rapidement dévasté. Plus d'un million d'hommes, dit-on, furent massacrés dans les guerres nationales et civiles de l'Écosse. On peut juger des malheurs du peuple par le sort des rois eux-mêmes : la plupart périrent de mort violente, laissant le trône à leurs enfants mineurs. Nombre de cités tombèrent en ruines, bientôt recouvertes de gazon : le port de Berwick, qui, dans la Grande-Bretagne, n'avait été dépassé en importance que par celui de Londres et qu'on avait appelé une « autre Alexandrie », perdit toute son activité, qu'il n'a jamais reconquise.
Privée de tout rapport avec sa voisine l'Angleterre, son éducatrice naturelle, l'Ecosse fut par contre-coup rejetée vers la France, qui devint à la fois son alliée politique et son modèle en civilisation[1225]. Mais les deux contrées sont fort éloignées l'une de l'autre et les mers qui les séparent périlleuses à franchir. La force d'attraction mutuelle devait, par la nature même des choses, diminuer « en proportion du carré de la distance » ; néanmoins on reste étonné des gallicismes de toute espèce qui se sont introduits et maintenus depuis cette époque dans les institutions, l'architecture, les mœurs et la langue des Écossais.
A une autre extrémité de l'Europe, les habitants de la péninsule Ibérique se débattaient aussi en de constantes luttes, sollicitées par l'une ou l'autre des deux forces en conflit, la passion de l'individualité provinciale et l'ambition de l'unité générale du pays : les traits géographiques marqués dans la presqu'île par les contours des plateaux et les arêtes des montagnes expliquent ces événements. Dans l'ensemble, les guerres incessantes du moyen âge en Espagne sont représentées à la fois comme un conflit de religions et de races. Pour les esprits simplistes, ayant subi l'éducation catholique, où tout se présente en larges couleurs unies, les révolutions d'Espagne n'auraient été qu'une revendication sans fin de la foi chrétienne contre le culte musulman, qu'un tournoi entre les chevaliers de Dieu et les suppôts du démon ; tout au plus se serait-il mêlé à ce conflit religieux un peu du contraste ethnique produit par le contact des races aborigènes et des fils des Suèves et des Visigoths avec les envahisseurs du Sud et de l'Orient, Berbères et Arabes. Certainement, il y a quelque part de vérité dans cette vue générale des choses, mais les phénomènes de la vie locale, dans leur mélange avec la tendance nationale vers l'unité politique, eurent sans aucun doute une importance plus considérable encore.
Et puis, il faut aussi faire la part du retour vers la barbarie créé par le continuel brigandage. On peut en juger par la véridique histoire de Ruy ou Rodrigo Diaz de Bivar, le Campeador ou « Batailleur », dans lequel la légende voyait le champion incorruptible et chevaleresque de la foi chrétienne, tandis qu'il fut en réalité un chef de bandes mercenaires, se mettant soit au service des chrétiens, soit à la solde des musulmans, d'après les chances du butin. Il « faisait métier d'enchainer les prisonniers, de raser les forteresses », au profit de l'un ou de l'autre maître, torturant les captifs, les brillant à petit feu, les faisant déchirer par ses dogues, non pour les convertir à une foi quelconque, mais pour les forcer à révéler les cachettes où se trouvait leur or.
Lorsque les Anglais envahissaient l'Ecosse, ils se contentaient généralement d'occuper quatre points fortifiés commandant l'isthme : les rochers volcaniques de Dumbarton et d'Edimbourg, la colline de Stirling et un fortin près de Borrowstoness (Bo'nes).
D'ailleurs, le nom de Cid, — en arabe *Sidi*, « Seigneur », qui lui est resté, est la désignation sous laquelle le connaissaient ses alliés musulmans. Désormais, l'histoire de ce bandit est bien connue[1226], mais il faut dire que les documents déjà utilisés par les historiens antérieurs s'exprimaient uniformément dans le même sens ; seulement on ne voulait pas y croire, tant il semblait téméraire de combattre la légende accréditée. Triste civilisation relative que celle dans laquelle un Cid Campeador peut concentrer en lui, comme un soleil, tous les rayons de l'admiration d'un peuple ! C'est à la fin du onzième siècle qu'eurent lieu les aventures guerrières célébrées dans un Romancero du seizième siècle, et, dès le début du siècle suivant, les chrétiens purent espérer la conquête entière de la Péninsule. Un roi d'Aragon, devenu par mariage co-souverain de la Castille, crut même le moment venu de s'appeler « empereur d'Hispanie ». En 1147, une chance heureuse ayant permis aux chrétiens de prendre Alméria, les royaumes arabes du midi se trouvaient déjà menacés du côté de la mer et partiellement séparés de leurs coreligionnaires d'Afrique. Dès la première moitié du treizième siècle, le sort des Arabes est irrévocablement fixé, puisque le blocus, se resserre autour d'eux. Ils sont battus à Navas de Tolosa (1212), puis à Merida (1230) et l'Estrémadure leur est enlevée : on leur prend Cordoue, puis Séville, enfin Cadix, en 1250. La migration de retour commence pour les musulmans des provinces conquises, et les familles nobles demandent le baptême en foule pour devenir gentilshommes de Castille. Le cercle de fer fut complété en 1340, lorsque Algeciras tomba aux mains des Espagnols et que le royaume arabe de Grenade resta complètement isolé. Toutefois, plus d'un siècle devait encore se passer avant que fût porté le dernier coup : c'est que les peuples, intéressés au travail, n'eussent pas mieux demandé que de vivre en paix ; le zèle de la foi catholique n'avait point cette ardeur que lui donne le mirage des siècles. Même les ordres de chevalerie qui, pourtant, avaient été spécialement créés pour mener la croisade à l'intérieur, les compagnies de Santiago, d'Alcantara, de Calatrava, s'occupaient beaucoup plus d'accroître leurs titres et privilèges, leurs domaines et revenus que de guerroyer et risquer leur vie contre les infidèles. D'ailleurs, quel que fût le zèle des champions les plus ardents de l'Espagne chrétienne, ils n'en restaient pas moins les élèves des Arabes par une grande part de leur civilisation. Même en leurs institutions politiques, ils les prenaient pour modèles. La justice aragonaise fut entièrement copiée sur celle des Arabes, ainsi que l'organisation administrative et le régime militaire[1227].
L'équilibre, instable et constamment modifié, comportait alors deux centres principaux dans l'Espagne catholique : la Castille, aristocratique et fière, et l'Aragon, sorte de République paysanne qui surveillait son roi, tout en lui permettant de faire des conquêtes extérieures, d'annexer les Baléares, la Sardaigne, la Sicile. Quant au Portugal, qui s'était rendu indépendant de la Castille depuis le commencement du douzième siècle, il avait eu son évolution autonome, et par ses propres forces s'était graduellement débarrassé des Arabes : Alphonse III, qui mourut en 1279, avait pu se proclamer « roi de Portugal et d'Algarve ».
La fusion se fît même entre conquérants et conquis sans amener les horribles persécutions qu'eurent plus tard à subir les Maures de l'Espagne voisine. Lisbonne, si admirablement située sur l'estuaire du Tage, conserva l'importance commerciale que lui avaient donnée les Arabes et l'accrut même, grâce à ses relations avec les havres du Nord ; elle devint un tel foyer de vie cosmopolite qu'elle prit une place tout à fait distincte dans l'ensemble de la péninsule Ibérique ; autour d'elle se constitua une individualité politique assez précise, sinon au nord, du côté de la Galice, du moins à l'est, vers la Castille et l'Estrémadure, où de vastes étendues montagneuses, couvertes de bruyères et de cistes, se déroulent en solitudes monotones. En 1415, lorsque les Portugais, mal à l'aise en leur étroit littoral, s'emparèrent de Ceuta, sur la côte africaine, ils étaient prêts pour la carrière de découvertes qui fit d'eux un peuple inégalé dans l'histoire du progrès humain.
** Notice historique
Chine. L'époque militairement glorieuse de la dynastie des Han correspond au premier siècle de l'ère chrétienne, avec les empereurs Ming-ti (60−70) et Ho-ti (89−105). Dès 226, la Chine se fragmente en au moins trois royaumes aux contours flottants. C'est, paraît-il, pendant cette période que les relations furent le plus paisiblement nouées vers le Nord, et que la connaissance des fleuves sibériens, jusqu'à l'Ob', se répandit chez les savants chinois. Le prince établi dans la vallée du Hoang-ho réunit peu à peu toute la Chine sous son sceptre, mais lorsque l'unité se fut faite, 689, il dut céder la place à une nouvelle dynastie.
Les Tang régnèrent de 619 à 906; leur plus illustre représentant fut Taï-Tsang, 627−650, qui recula les limites de l'empire jusqu'à la Caspienne et aux solitudes glacées du Nord, conquit la Corée et menaça l'Inde. De 907 à 960, cinq dynasties se succédèrent au milieu de bouleversements auxquels se mêlèrent les Khitan de la Terre des herbes ; puis la régularité des successions fut rétablie par les Sung, 960−1280, restreints, depuis 1127, aux provinces méridionales de la Chine.
Djenghis-khan entre en Chine en 1211, sans dépasser au sud la vallée du Hoang-ho ; Ogotaï soumet le pays jusqu'au Yangtse ; Kublaï, Grand khan depuis 1260, parfait la conquête et peut, en 1280, se dire roi du Tonkin. Les Mongols sont chassés en 1368 et les Ming les remplacent, 1368−1644.
Asie Centrale. Temud-chin, né en 1162, élu Chef suprême ou Djenghis-khan, en 1206, meurt en 1277, après avoir soumis la moitié de l'Asie à sa loi. De ses fils, Ogotaï prend l'Orient avec la suprématie nominale, Batu l'Occident et Djaggataï les étendues médianes. En 1291, la seconde femme d'Ogotaï, Turakina, fait élire son fils Kuyuk (Gaïuk) Grand khan et garde la régence jusqu'en 1246. Kuyuk meurt en 1251 et Mangu, petit-fils de Djenghis-khan par Tuli, est élu ; il envoie un de ses frères, Hulayu, à la conquête de la Mésopotamie et l'autre, Kublaï (1214−1294), à celle de la Chine méridionale. Tamerlan ou Timur-lenk, fils d'un principicule de la Bactriane et arrière-petit-fils de Kublaï par une de ses filles, naquit en 1336 manchot et boiteux. Par la force de son épée, il était déjà khan du Djaggataï en 1369, et trente-cinq années de guerres continuelles le rendirent maître d'un empire s'étendant de la Méditerranée à la Mongolie et de la Russie à l'Hindoustan. Il mourut en 1405, alors qu'il se disposait à envahir la Chine ; ses États furent partagés en de nombreux fragments.
Russie. Parmi les princes antérieurs au seizième siècle, ceux de Moscou se firent remarquer par leur ténacité et l'art avec lequel ils imitèrent la pratique du pouvoir absolu dont usaient les khan de Saraï. Citons Jean Kalita 1328−1340 et Simon l'Orgueilleux 1341−1353. Dimitri-Donskoï osa le premier défier les Tartares et leur infligea une défaite, bientôt vengée. Ivan III régna de 1462 à 1505.
Turquie. La horde turque renversa les Seldjoucides en 1292 ; Osman prit le titre de sultan et régna de 1299 à 1326 ; après lui vinrent Orkhan, 1326−1360, et Amurat (Murad Ier), 1360-1389, puis en rapide succession, Bajazet Ier), Soliman, Musa, Mahomet Ier) et Amurat II. Celui-ci fut sultan de 1421 à 1451, Mahomet II, 1451−1481, et Bajazet II, 1481-1512, mènent à une époque dont il sera question dans un chapitre ultérieur.
Les voyageurs Cosmas Indicopleustes et Massudi naquirent tous deux en Égypte : le premier au sixième siècle, le dernier au dixième.
Guil. de Rubruk, né en 1220, mourut au Mont Athos en 1293.
Deux frères Poli, Nicolo et Maffeo, commerçaient entre Venise et Bysance. Vers 1260, leurs affaires les conduisirent à Saraï, puis à Karakorum, enfin, à Khanbalik. Bien reçus par Kublaï, ils rentrèrent à Venise en 1269, puis en repartirent en 1271, emmenant le fils de Nicolo, Marco Polo, alors âgé de seize ans. Ils mirent quatre ans à traverser l'Asie et restèrent près de vingt années au service du khan. Ils revinrent par mer, amenant à son fiancé, roi de Perse, une princesse chinoise et rentrèrent à Venise en 1296. Marco mourut en 1317.
** Chapitre IX. Mongols, Turcs, Tartares et Chinois
Dans chaque pays du midi, derrière chaque rempart de montagnes, le peuple envahisseur se désagrège rapidement comme une mouche tombée dans la corolle d'une fleur carnivore.
*Nouvelles religions en Extrême-Orient. — Missions bouddhiques. — Nestoriens, Juifs et Arabes. — Ère des grands travaux en Chine. — Invasions mongoles. — Chevauchées guerrières. — Karakorum. — Rubruk et Marco Polo. — Désagrégation de l'empire mongol. — Russie et Orient méditerranéen. — Tamerlan et ses mosquées. — Fauconnerie. — Commerce. — Osmanli. — Prise de Constantinople*
Le développement historique de la Chine, pendant la période qui prit en Europe le nom de « moyen âge », présente une remarquable analogie avec celui des contrées occidentales. L'empire Chinois, comme l'empire Romain, s'était fragmenté en plusieurs États, puis soudé de nouveau sous un souverain unique, mais les révolutions intérieures avaient été fort nombreuses et la confiance de la nation en sa prospérité et sa durée s'était très affaiblie. Ce fut cette période de dépression morale que saisit une religion très rapprochée moralement du christianisme, le culte du Buddha, pour pénétrer en Chine et se mêler graduellement, sinon se substituer, aux rites pratiqués par les religions antérieures. De même que le plateau d'Iran, la Judée, la Babylonie, l'Egypte et la Grèce fournirent aux Romains et aux barbares entremêlés les éléments de la foi chrétienne, de même l'Inde envoya dans tout l'Orient, par-delà les monts, des missionnaires pour prêcher sa nouvelle croyance aux sectateurs désabusés des religions antiques.
Toujours dans les mêmes conditions de parallélisme historique, le bouddhisme ne réussit à conquérir partiellement les populations de la Chine que plusieurs siècles après avoir eu son développement initial dans sa patrie d'origine, et lorsque déjà il ne ressemblait plus à ses formes primitives. La différence principale dans la marche victorieuse des deux religions s'explique par les difficultés que le milieu géographique met au va-et-vient des hommes : la parole de Jésus mit cinq ou six siècles à parcourir les contrées méditerranéennes et à atteindre les bords de l'Océan, celle de Buddha en prit dix ou douze pour passer de la péninsule hindoue à l'empire du Milieu et à l'archipel du Japon.
Le christianisme persécuté ne triompha qu'après être devenu une religion de persécuteurs ; le bouddhisme, qui avait livré ses premières luttes contre les prêtres et s'était révolté contre les cérémonies routinières pour s'attacher à la vérité pure, ne l'emporta dans les mœurs du peuple chinois qu'après s'être transformé lui-même en un cérémonial ecclésiastique méticuleux. Souvent les victoires consistent à changer les noms, tout en maintenant les choses, les révolutions ne sont qu'apparentes ; mais en Chine, les anciennes dénominations ne disparurent pas en entier. La religion de Confucius, le *ju-kiao*, et le *tao-kiao* ou prétendue doctrine de Laotse, se maintinrent quand même ; le *fo-kiao*, culte de Buddha, eut à conclure des traités de paix, à échanger des gages avec les croyances autrefois dominantes. C'est qu'en Chine, les laboureurs assurent une force prépondérante à l'élément conservateur : nulle part les étendues livrées à l'agriculture en un seul tenant ne comprennent une aussi grande surface relative. Les diverses superstitions, magies, divinations, rites et morales s'entremêlent donc en paix, avec le grave inconvénient d'accroître de beaucoup le nombre des parasites dans les ermitages et les couvents.
La première introduction du bouddhisme dans les territoires dépendant de la Chine remonte à une époque antérieure à la nôtre d'au moins dix-huit siècles.
Divers empereurs de la dynastie des Han avaient poussé les limites de leur domaine jusqu'à l'Oxus, et pendant un siècle, un va-et-vient particulièrement mouvementé, précédant une longue période d'isolement relatif[1228], unit la Chine aux versants occidentaux des hautes montagnes. Un manuscrit, découvert par Dutreuil de Rhins en 1892, dans les ruines d'un temple bouddhique, près de la rivière Kara-kach, au sud de Khotan, et qui est le plus ancien document de la littérature hindoue que l'on connaisse jusqu'à ce jour, fournit la preuve de l'extension du « grand véhicule » dans la Kachgarie dès le commencement de l'ère chrétienne. En effet, il est écrit en caractères *karochthi*, alphabet de l'Inde nord-occidentale qui servait à reproduire le sanscrit et qui disparut il y a plus de dix-sept cents ans. Nous savons d'ailleurs que des missionnaires isolés avaient visité la Chine à des dates plus reculées : l'itinéraire que suivaient ces pèlerins passait par la Bactriane et contournait au nord les immenses plissements de l'Asie centrale, c'est la route connue sous le nom de Tian-chan-pe-lu ; beaucoup plus tard seulement, elle évita ce grand détour et traversa les chaînes maîtresses, utilisant le Tian-chan-nan-lu, la route de la Soie, celle du Jade et, même, passant directement du Kachmir au Tibet par le col de Karakorum[1229].
La grande ère du bouddhisme triomphant commence en Chine avec le sixième siècle : c'est alors que les pratiques nouvelles s'introduisent au nord du Yangtse. À cette époque, l'antique ferveur de la morale de dévouement et de tendresse ne s'était pas encore dissipée, et les apôtres de la foi passaient leur existence à parcourir le monde pour annoncer la bonne nouvelle à tous les hommes. L'amour des voyages avait sa part dans les grandes pérégrinations à travers l'Asie, et l'histoire mentionne notamment, parmi ces bouddhistes zélés et non moins enthousiastes voyageurs, les missionnaires chinois Fa-hian et Hiuen-thsang[1230], qui s'absentèrent chacun pendant de longues années de leur pays natal (399−414 et 629−645) et y rapportèrent, outre le récit circonstancié de leurs voyages vers la patrie de Çâkya-Muni, nombre de manuscrits originaux contenant le texte et les commentaires de sa doctrine. Leurs itinéraires, reconstitués par les savants d'Europe avec une grande incertitude dans les détails, témoignent d'une religieuse persévérance.
Les relations de commerce et de culture s'accroissaient entre peuples limitrophes, par l'effet de cette active propagande bouddhiste, qui se faisait aussi directement par mer.
Les historiens de la Chine parlent de navires envoyés à Ceylan pour aller y chercher des reliques, des statues du Buddha, les livres sacrés, et pour donner en échange les soieries, les émaux et les porcelaines de la contrée nouvellement conquise à la foi. Mais combien éloignées l'une de l'autre étaient l'Inde et la Chine, séparées par le large plateau du Tibet, aux arêtes parallèles de monts, et par les multiples remparts du système himalayen ! Dès que les hautes terres tibétaines eurent été visitées elles-mêmes par les convertisseurs bouddhistes et que la route se trouva ainsi facilitée pour les bandes guerrières, l'empire de Chine, qui atteignait alors sa plus grande extension territoriale, eut pourtant l'ambition d'abréger les distances à son profit par la conquête des plaines hindoues que dominent les monts glacés.
Durant le cours de l'histoire et espacées de près de douze siècles, 647−648 et 1792 de l'ère vulgaire, on signale, sur le versant méridional de l'Himalaya deux descentes militaires, dont la première se serait avancée fort loin vers la Gangâ, prenant « 580 » villes et emmenant un roi prisonnier ; mais, il faut le dire, les généraux chinois avaient recruté la presque totalité de leur armée dans le Nepâl. Pareille tentative ne pouvait réussir sérieusement : les montagnes, les vallées intermédiaires, les plateaux infertiles, le froid excessif, le manque de ressources, la longueur du trajet, opposant des difficultés prodigieuses aux armées en marche, empêchaient que ces incursions pussent avoir de lendemain glorieux. On a vu les difficultés éprouvées par l'expédition anglaise de 1904 vers Lhassa, équipée pourtant avec un soin parfait et guidée par toutes les ressources que la science moderne mettait à sa disposition. L'ensemble des hautes terres ne sentit donc pas le rayonnement du pays le plus proche, ou, du moins, n'en subit l'influence que par les voies détournées et pénibles du Nord, et c'est par la Kachgarie que le Tibet fut sinon conquis matériellement, du moins annexé moralement au monde oriental par l'introduction triomphante du bouddhisme depuis la fin du septième siècle.
En aucun pays du monde, « la religion n'a pris sur les hommes un aussi grand empire ». Les prêtres, moines et religieuses constituent en maints endroits la majorité de la population, et là où les couvents-citadelles n'ont pas fait le vide autour d'eux, ce qui reste des habitants n'en mène pas moins une vie tellement réglée par les rîtes religieux qu'ils ressemblent aux servants habituels des temples, par les génuflexions, les observances et les prières. Evidemment, le bouddhisme tibétain n'a pris une telle puissance chez ces montagnards d'un conservatisme féroce que par l'absorption intime des antiques éléments chamanistes et de toutes les superstitions primitives.
Ainsi la fameuse prière *Om mani padme hum*[1231], les six syllabes qui se répètent le plus fréquemment sous la rondeur des cîeux, et que l'on interprète par les mots : « O joyau dans le lotus, ainsi soit-il ! » cette parole de conjuration envers l'ensemble des génies et des dieux n'est certainement autre qu'une formule des anciens cultes génésiaques, tel celui de Siva.
D'après la légende, la montagne d'Omei, qui se dresse dans le Szetchuen occidental, à l'un des angles du plateau central de l'Asie, aurait envoyé de sa plate-forme suprême, haute de 3 380 mètres, les missionnaires qui convertirent la Chine au bouddhisme. Mais les monastères qui se succèdent de terrasse en terrasse sur les pentes de la montagne sacrée, reliés les uns aux autres par des escaliers que gravissent péniblement les pèlerins infirmes ou malades, appartiennent certainement à l'époque de la domination des prêtres, non à celle de l'enthousiaste propagande. Ces monuments grandioses, qui hébergent toutes les divinités locales, indiquent au moins le foyer le plus intense de la foi bouddhique dans la Chine proprement dite, en dehors du Tibet et de la Mongolie.
C'est non loin de là, près de Kia-ting, au confluent du Min-kiang et du Tong-ho, que l'on a sculpté, il y a plus de onze cents ans, un rocher, de 120 mètres de hauteur, en un Buddha sublime, assis entre les deux courants, la tête au niveau du plateau voisin et les pieds baignant dans les eaux. L'image avait été primitivement peinte, ornée de stucs et de poteries ; çà et là, on voit encore quelques traces de cette ancienne décoration, notamment sur le visage que colore le soleil couchant, mais la plus grande partie du corps est drapée de feuillages : des lianes, des fougères, des arbustes ont poussé leurs racines dans les interstices de la pierre rouge, se montrant par endroits sous la robe de verdure[1232].
L'extension du bouddhisme se produisit au Japon à l'époque même de sa plus grande prospérité en Chine, au sixième siècle, et là aussi, il se mêla aux diverses formes des religions locales et surtout au culte des ancêtres. La civilisation chinoise et la foi qu'apportaient les missionnaires se confondaient chez les indigènes en une même évolution ; la supériorité remarquable des Chinois introduisant l'écriture, les industries, les arts et surtout l'imprimerie leur donnait un grand ascendant sur les Japonais, et ceux-ci ne changèrent que peu de chose aux effigies traditionnelles de Chaca ou Çâkya, non plus qu'aux diverses images de son incarnation bouddhique la plus populaire : Kannon, la Konanyn des Chinois, « la Déesse de la miséricorde, aux mille mains secourables », que l'on retrouve également dans la péninsule transgangétique sous des appellations analogues.
Dans l'Indo-Chine, où la conversion s'était faite de proche en proche, à la fois par terre et par mer et sur mille points de la frontière commune, la religion du Buddha put s'enraciner très fortement et, par l'intermédiaire des Malais, les grands trafiquants de l'Insulinde, elle succéda au brahmanisme comme le culte par excellence des civilisateurs hindous. On sait que la puissante nation des Khmer, ancêtres des Cambodgiens actuels, subit plus que tous les autres peuples de la péninsule transgangétique cette influence de l'Inde, et les admirables ruines d'Angkor Wat témoignent par leurs mille sculptures de la prise que la « Grande Doctrine » apportée par le Buddha eut sur les imaginations, en se mélangeant d'abord avec la végétation luxuriante des cultes de la trimourtie. La première inscription bouddhique de ce temple khmer daterait, dit-on, de l'an 667.
Pendant les siècles correspondant au moyen âge européen, la nation la plus puissante d'Indo-Chine paraît avoir été celle des Tchames (Tsiam), apparentée aux Khmer et, comme eux, fortement imprégnée de l'influence hindoue. Le pays des Tchames ou royaume de Tchampa, qu'au treizième siècle encore Marco Polo appelle « la grant contrée de Cyamba », le Tchen ching des Chinois dont les Européens ont fait Cochinchine, s'étendait, au quatrième siècle de l'ère vulgaire, du Tonkin au Cambodge, mais il eut bientôt à faire aux conquérants du Nord et, pendant onze cents années, jusqu'au quinzième siècle, lutta pied à pied contre les envahisseurs chinois ; refoulés peu à peu du Tonkin dans l'Annam actuel, puis dans les provinces du Sud, les Tchames résistèrent avec une singulière persévérance, et peut-être même se seraient-ils maintenus dans les pays méridionaux si le centre d'attaque, très éloigné lorsqu'il se trouvait dans la Chine proprement dite, ne s'était transféré dans le royaume d'Annam, séparé politiquement de la Chine, quoique acquis en entier à son génie et à ses mœurs[1233]. Depuis le seizième siècle, ces Tchames ont été graduellement réduits en même temps que transformés par les croisements ; on n'en compte plus actuellement qu'une centaine de mille, sans compter les métis, dispersés par petits groupes sur un territoire presque aussi vaste que la France.
On constate aussi d'autres vestiges de la pénétration hindoue dans la péninsule malaise. Les indigènes riverains du lac Singora prétendent être issus d'immigrants venus de l'Inde. Leurs chefs disent avoir été institués par les dieux eux-mêmes et ne veulent se courber devant personne. Ils possèdent encore des livres sacrés, mais nul ne les comprend[1234].
Des inscriptions sanscrites, trouvées dans l'Indo-Chine, mentionnent des relations existant aussi entre la grande péninsule asiatique et l'île de Java. Même un roi célèbre, connu généralement sous le nom de Yayavarman le Grand, qui régna au commencement du ixe siècle, était venu de la grande île (E. Aymonier). À cette époque, les rois de Cambodge, aussi bien que ceux des archipels Indonésiens et de l'Inde méridionale, portaient le nom de Varman : ils avaient des mœurs analogues et adoraient les uns et les autres Siva, souvent désigné par la même appellation que les rois. Les invasions de Malais et de Javanais arrivant par la mer étaient alors fréquentes et les inscriptions ne dissimulent pas une certaine crainte de ces « hommes très noirs et minces qui venaient en navires d'une contrée lointaine ». Une bande de ces pirates déroba une statue fameuse de Baghavati, qu'un roi mythique, Vicitra Sagara, avait érigée « 1 700 000 années auparavant » : on peut croire qu'elle existait au moins depuis plusieurs siècles[1235].
L'île de Java conserve encore, entre autres traces de l'enseignement de Çâkya-Muni, les restes d'un temple à la fois bouddhique et sivaïte qui s'éleva, il y a plus de mille ans, à Beroe-Bœdhœr, près de Magelang, au centre même de l'île. Dans les terres qui se succèdent à l'est de Java, les traces de la doctrine apportée de l'Inde persistent encore sous des formes reconnaissables aux observateurs.
Après la migration des barbares, douze ou quatorze siècles avant nous, les régions du haut Yénissei étaient soumises à la domination d'un peuple turc, les Tou-Kioué (Tukiu) des chroniques chinoises, qui avait recueilli l'héritage des anciens Tchoudes et reçu d'eux l'écriture runique. Ces Tou-Kioué atteignirent sans doute un haut degré de puissance, puisqu'ils entretenaient des relations directes par le commerce et la diplomatie avec la Chine et l'empire Bysantin, mais, vers le milieu du huitième siècle, ils durent céder à l'ascendant de leurs voisins Ouïgour (Uigur), qui plus tard à leur tour disparurent devant les Khitan. L'écriture runique fit place à l'alphabet d'origine syriaque apporte par les Ouïgour et transmis par eux aux Mandchoux. Plus d'une fois les civilisations se juxtaposèrent paisiblement : des stèles portent des inscriptions bilingues. Yadrintsev et Heikel signalent même, près du lac Tsaïdam, une de ces inscriptions rédigée en trois séries de caractères : chinois, ouïgour, runique[1236]. Ainsi, d'Europe en Asie, la civilisation s'est propagée au moins quatre fois dans le sens de l'ouest à l'est, contrairement à une prétendue loi ; quatre écritures venues de l'Occident se sont succédé en Orient durant le cours des âges, l'écriture cunéiforme, les runes, le syriaque et le russe.
A l'époque où les formes religieuses issues de la civilisation bouddhique se généralisaient en toutes les contrées de l'Asie continentale et insulaire, les cultes d'origine sémitique avaient également accès en Chine. D'après une pierre des environs de Hsi-ngan[1237], érigée en l'an 781 et portant une inscription bilingue, syriaque et chinoise, les Nestoriens, qui se distinguaient entre toutes les sectes dérivées du christianisme par le sérieux de leurs études, la dignité de leur conduite et la hardiesse de leurs entreprises, avaient pénétré en Chine dès 635, fondant de nombreuses communautés dans chacune des provinces. Même le mouvement religieux auquel ils donnèrent naissance influa d'une manière profonde sur les événements politiques.
Parmi les royaumes secondaires nés dans l'Asie centrale, on cite celui des Khitan — origine de l'appellation la plus commune de la Chine au moyen âge, et persistant encore en Russie, Cathay, Khitaï — qui fondèrent leur empire en dehors de la Grande Muraille, en Mongolie, et dont la domination s'étendit du Baïkal à l'Aral. Un de leurs khan ou khorkhan, Yelintache, roi des Kara-Khitan qui vivait au douzième siècle, acquit un grand renom comme législateur. On croit qu'il appartenait à la secte des Nestoriens, et c'est lui qui aurait pris dans la légende chrétienne une si grande importance sous le nom de « Prêtre Jean »[1238]. Les croisés qui entendirent parler de sa puissance s'imaginèrent qu'ils pourraient s'allier avec lui contre l'Islam, l'ennemi commun, mais ils ne savaient point dans quelle contrée précise il demeurait et ne connaissaient même point la route à suivre pour se diriger vers lui. Au xiiie siècle, lorsque Louis IX envoya vers les Mongols ses ambassades fameuses, c'est le prêtre Jean qu'il espérait découvrir, mais déjà l'empire des Kara-Khitan avait succombé depuis un siècle et l'on n'en conservait qu'une tradition incertaine. Cependant, les légendes ne veulent pas mourir, et, puisque les missionnaires ne réussissaient pas à trouver le prêtre Jean chez les Nestoriens d'Asie, c'est parmi les Abyssins d'Afrique, chrétiens, eux aussi, à leur façon, qu'on voulut trouver ce personnage mythique : au milieu du quatorzième siècle, la migration du prêtre sur le continent était complètement fixée par la légende.
Les Juifs avaient été, comme leurs ennemis, les chrétiens, au nombre des immigrants qui vinrent demander un asile à la Chine, à la « vieille grand'mère », ainsi que la nomment les Coréens. D'après la tradition unanime, l'époque de leur exode aurait été celle pendant laquelle régna la dynastie des Han, correspondant au deux derniers siècles de la république Romaine, aux deux premiers de l'empire : il serait donc fort possible que la cause de leur exil, volontaire ou forcé, eût été la prise de Jérusalem et la perte définitive de l'indépendance Israélite. Pendant tout le moyen âge, les communautés juives se maintinrent isolées en diverses parties de la Chine ; mais le manque de relations avec les coreligionnaires du monde occidental et l'ignorance grandissante du passé religieux et historique finirent par livrer la plupart des groupes à la mentalité ambiante du monde chinois, excepté là où l'arrivée des Musulmans permit aux Juifs délaissés de se rattacher par la conversion à la religion plus puissante des monothéistes de l'Islam : ceux-ci, visiteurs fréquents des cités du littoral chinois, ou bien immigrants venus par terre dans le Yunnan ou le Kansu, constituaient, et constituent encore par leur propagande, un élément religieux de grande importance dans l'ensemble de la population chinoise[1239]. Le nom chinois de Hoï-hoï, désignant les anciens Ouïgour, aujourd'hui disparus, prouve qu'ils sont connus depuis douze cents ans au moins dans la Chine occidentale.
De ce côté, ce sont surtout des Turcs qui furent les porteurs de la foi mahométane, tandis qu'au sud-est et à l'est, ce furent les marchands arabes. Déjà, bien avant l'hégire, des marins du Yemen et de l'Hadramaut cinglaient vers les mers orientales de l'Asie, poussés par les moussons : d'après le témoignage de Cosmas Indicopleustes, le commerce de la soie n'aurait jamais été interrompu par les routes de la mer, et les Arabes en furent toujours les intermédiaires. Les premiers géographes arabes qui décrivent la Terre à l'époque où se fit la grande expansion religieuse de leur race parlent surtout d'un certain Suleïman, habile navigateur, qui traversa successivement les « sept » mers pour gagner un port de la Chine méridionale : les sept mers sont faciles à retrouver, grâce aux points de repère que marquent les îles et les détroits ; Ceylan et Sumatra sont évidemment les premières étapes au delà desquelles les eaux de la mer intérieure, rétrécie par les nombreux archipels de l'Insulinde, se divisent en de nombreux bassins. Dès la fin du huitième siècle, les annales mentionnent l'arrivée régulière des marchands arabes dans le port de Gampon, que l'on croit avoir disparu sous la violence répétée du mascaret ; cependant une ville murée, qui porte le même nom sous la forme de Kamp'u, se voit encore sur la rive septentrionale de la baie de Tche-kiang ou Hang-tcheou : c'est bien dans la même région du littoral chinois que n'a cessé de se maintenir depuis cette époque le centre d'attraction du commerce de l'Extrême Orient. La visite des Arabes, suivie plus tard de celles des marins occidentaux, fut le point de départ de relations constantes qui rattachèrent la Chine au reste du monde et préparèrent la future solidarité des hommes.
L'empire du Milieu était alors bien certainement le pays du monde qui occupait la première place par la culture de ses habitants et par leurs progrès soutenus dans toutes les œuvres de la civilisation. La forme politique et sociale de la Chine répondait alors plus exactement qu'à aucune autre époque à l'idéal de Confucius, celui que présentent les familles réunies autour des pères, ceux-ci groupés en communes et les communes serrées en une collectivité d'hommes conscients d'une morale réciproque. Cette vaste société à laquelle ils étaient heureux d'appartenir se désignait au moyen d'un terme général « la Terre et l'Eau », qui témoigne d'un grand sens de l'harmonie des nations avec le sol nourricier[1240].
Les temps les plus prospères de la Chine paraissent avoir été ceux qui s'écoulèrent du septième siècle au dixième. Pendant une grande partie de cette période, qui correspond à la dynastie des Tang, toutes les nations de l'Asie orientale restèrent groupées en un bel ensemble politique autour des riches provinces de la Fleur du Milieu qu'arrosent les deux grands fleuves Hoang et Yangtse. Les sciences et les arts se développèrent et, parmi eux, l'art par excellence, imprimerie, qui donne à l'homme le moyen de reproduire sa pensée en toute précision et de la répandre par milliers d'exemplaires. Dès l'an 593, l'empereur Wenti aurait donné l'ordre de reproduire un certain nombre de classiques par la gravure sur bois, « art connu déjà depuis longtemps[1241] », et, dans les temps qui suivirent, on appliqua ce procédé d'une manière générale, ainsi que la gravure sur pierre et sur cuivre et les caractères mobiles ; mais les milliers de signes dont on avait besoin pour reproduire les ouvrages de littérature, d'histoire et de philosophie ne permettaient guère d'employer ces types mobiles, si ce n'est pour les ouvrages populaires, dans lesquels on n'utilise qu'une faible proportion de mots.
Durant cette grande époque, les artistes chinois étaient incontestablement les premiers dans le tissage des soieries, dans la fabrication des laques, des porcelaines, des bronzes. Les ingénieurs de la Chine se livraient aussi à des travaux que partout ailleurs nul ne songeait à entreprendre. C'est au VIIe siècle que l'on conçut l'œuvre gigantesque de réunir, par une large voie navigable de plus de 1 000 kilomètres en longueur, les trois grands fleuves du centre et du nord, le Yangtse, le Hoang-ho et le Pei-ho. Malgré la dangereuse traversée du fleuve Jaune qui change fréquemment de lit et tantôt inonde les campagnes, tantôt les colmate de ses alluvions, on eut l'audace d'utiliser toutes les mares, toutes les anciennes coulées, tous les courants partiels de la plaine intermédiaire et de les unir en un chemin liquide, très inégal en largeur et en profondeur, mais partout suffisant pour le passage des bateaux de transport qui fournissent aux habitants des contrées septentrionales les vivres produits en abondance par les agriculteurs du midi. Ce chemin est le Yun-ho ou le « Grand canal», que l'on a cessé d'utiliser dans son entier depuis que la navigation a rendu les voies de la mer extérieure si peu coûteuses, mais qui n'en servit pas moins pendant un millier d'années, merveille de génie pratique, laborieusement entretenue par mille moyens ingénieux.
Ce fut également une belle œuvre d'initiative dans l'utilisation des ressources naturelles d'un pays que l'établissement du canal de navigation maritime l'on aménagea par le rattachement des rivières bout à bout dans la partie occidentale de la péninsule de Chan-lung, entre la baie de Kiao-tchou et le golfe de Pelchili. Ce canal, creusé vers 960, ne pouvait d'ailleurs servir au passage des jonques pendant toute l'année. Non pourvu d'écluses et n'ayant d'autres digues que des levées de protection pour les campagnes riveraines, il restait presque sans eau dans les temps de sécheresse, les jonques y pénétraient en venant du sud pendant la mousson méridionale, puis revenaient du nord avec la mousson contraire, sans avoir eu à doubler les promontoires dangereux du Chan-tung oriental. Le canal, qui ne sert plus aujourd'hui que pour l'égouttement des campagnes, souvent inondées par les grandes pluies, était désigné sous le nom technique de Yen-liang-lio, c'est-à-dire « Fleuve pour le transport des denrées venues de loin ». (A. Gaederiz.)
La construction de ponts « édifiés pour l'éternité » est aussi une spécialité du maçon chinois.
Le Romain a élevé des arches superbes qui vivent depuis près de 2 000 ans, mais celles du Chinois ne sont ni moins belles, ni moins anciennes et servent encore aujourd'hui au trafic des paisibles fils de Han sans qu'une pierre ait été dérangée par l'homme ou par le courant (Marcel Monnier). Pour ses ponts magnifiques, pour ses travaux de régularisation de rivières, notamment le barrage de la haute vallée du Min, les environs de Tcheng-tu, au cœur même de la Chine, sont absolument remarquables.
Les routes que l'on construisit aux siècles qui correspondent au moyen âge de l'Occident, étonnèrent aussi les premiers voyageurs européens admis dans l'intérieur de la Chine. Sauf quelques restes des antiques chaussées romaines, ils n'avaient, dans leurs patries respectives, aucune voie de communication qu'ils pussent comparer à celles de l'Extrême Orient. Telles routes chinoises par exemple celle qui franchit les monts de la Chine orientale entre le Wei-ho et le Min-kiang, puis celles qui unissent le Hoang-ho et le Yangtse, le Yangtse et Canton, ont été taillées dans la roche vive pour la gravir en lacets ou en marches d'escalier ; d'autres passent en souterrains ou en longs viaducs à travers escarpements ou marécages ; d'ailleurs, œuvre d'un peuple économe de son terrain, elles n'ont d'ordinaire que juste la largeur qui convient pour le va-et-vient des piétons et porteurs de palanquins. Dans les seuls passages de grand trafic, on leur a donné assez d'ampleur pour laisser défiler plusieurs charrettes de front.
Parmi tous les travaux des « ponts et chaussées », le plus remarquable ouvrage de la Chine, qui, du reste, n'est encore égalé nulle part, date également de la dynastie des Tang : c'est la digue-viaduc qui, s'enracinant à la forteresse de Tsi-haï, située à la bouche de la rivière Ning-po, borde le rivage méridional de la baie de Hang-tcheu, sur une longueur de 144 kilomètres, et se compose d'environ quarante mille travées ; le chemin de halage qu'il porte dessert un canal de navigation et d'assèchement dont les énormes dalles, recourbées à la base, protègent les polders de l'intérieur contre le formidable mascaret de la baie.
C'est à l'extrémité occidentale de l'estuaire que s'élevait l'agglomération industrielle et commerciale la plus active de la Chine, la métropole du midi de l'empire avant Nanking et Chang-haï, la fameuse Quinsay de Marco Polo devenue Han-tcheu, la « nobilissime cité, sans faille la plus noble et la meilleure qui soit au monde ».
Tandis que s'accomplissaient dans la Fleur du Milieu les merveilles de la civilisation du midi, la pression des nomades avides et pillards s'accroissait sur la frontière du nord. Les armées chinoises luttaient incessamment, avec des succès divers, contre les Tartares et les Mandchoux d'outre Muraille. À la fin la poussée devint irrésistible et les Mongols, descendant de leurs plateaux herbeux, pénétrèrent dans les campagnes basses qu'arrosent les grands fleuves. D'ailleurs, s'il y eut agression des Mongols contre le monde chinois, c'est que l'influence du grand empire méridional s'était déjà fait sentir depuis longtemps de l'autre côté de la Grande muraille et que la gloire s'en était répandue. De même que les barbares de Germanie furent attirés dans les riches cités de l'empire romain par la renommée de leur opulence, de même les Mongols avaient subi la hantise de tous les trésors accumulés dans les grandes ruches humaines de la Fleur du Milieu. Ainsi que les Goths, les Hérules et les Vandales, les Mongols avaient ou à servir comme mercenaires ou alliés dans les armées des empereurs voisins ; ils avaient appris en qualité de parasites leur métier de conquérants. Et l'atavisme guerrier des luttes d'autrefois se réveillait souvent en eux.
D'après leurs légendes, les Mongols n'étaient pas uniquement une nation de bergers nomades. Nombre de tribus qui se rattachaient à eux, tout en séjournant dans les hautes vallées des monts, connaissaient aussi l'industrie, le commerce, les arts ; comme mineurs et métallurgistes, ils prirent part à cette initiation des nations occidentales qui s'accomplit par des rites secrets, par l'intermédiaire des Cabires et autres peuplades avouées aux divinités du Feu. D'après une tradition que rapporte Lenormant, les anciens Mongols avaient vécu dans une vallée de l'Altaï fermée de tous côtés par d'infranchissables montagnes de fer : pour sortir de ce paradis où ils avaient passé des âges heureux, mais qui finit pourtant par leur paraître une prison, il leur fallut s'ouvrir un défilé dans le rempart de métal au moyen d'un feu, violent qui liquéfia la masse ; Djenghis-khan, auquel le mythe prête tant d'origines fabuleuses, prétendait descendre du premier forgeron qui alluma l'incendie ; d'autres lui donnaient pour ancêtre le « loup bleu venu de par delà les grandes eaux[1242] ».
Du côté de la Chine, l'invasion mongole prit un caractère très différent de celui qu'elle eut vers l'Asie antérieure et l'Europe. Elle fut moins barbare, comme si les assaillants avaient gardé devant les yeux la majesté de l'empire ; c'est ainsi que des Germains hésitèrent plus d'une fois devant Rome, même lorsqu'elle était sans défense. Et puis l'ambition des Mongols n'était point d'imposer aux Chinois leurs mœurs, leur langue et leur civilisation, elle fut au contraire d'atteindre ou de dépasser les « Fils du Ciel » dans la culture confucienne, dont ils reconnaissaient l'absolue supériorité ; ils voulaient se faire Chinois, et leurs chefs, façonnés à l'étiquette traditionnelle, se conformèrent à toutes les coutumes de la nation policée dont ils avaient triomphé ; seulement ils y apportèrent plus de fougue et d'originalité. Le fameux Kublaï-khan, qui régna sur la Chine de 1260 à 1294, fut certainement un des empereurs qui se distinguèrent le plus par l'initiative. Il aurait une place à part parmi les souverains de l'Extrême Orient quand même il n'aurait pas été celui qui, en accueillant les marchands vénitiens de la famille des Poli, établit les premières relations directes de la Chine avec l'Europe occidentale.
Quant aux marches guerrières à l'ouest de leur territoire natal, les hordes mongoles les pratiquèrent d'effroyable façon. Leurs invasions sont, de tous les événements racontés par l'histoire, ceux qui ont fait verser le plus de sang et laissé après eux les plus vastes solitudes. Si horribles, si monstrueuses qu'aient été les luttes des nations dans tous les pays du monde, avant et après le temps des incursions mongoles, elles n'égalèrent point cette abominable tuerie, cette dévastation de fond en comble que rappellent les noms de Djenghis-khan et de Timur-lenk. Si « la paix n'est qu'un beau rêve », ainsi que nous l'a dit un grand stratégique moderne presque en mourant, comme une parole testamentaire, il faut en conclure que la réalité c'est la guerre, et, dans ce cas, l'apogée de l'humanité serait représentée par la période des exterminations mongoles.
Les conditions du milieu qui permirent aux Mongols de se faire la nation conquérante par excellence ne se retrouveront plus, car depuis cette époque la surface de la Terre a changé quelque peu et, dans une bien plus forte mesure, les populations elles-mêmes. Sans doute une longue plaine facile à parcourir, si ce n'est au passage de larges fleuves, se développe, de nos jours comme alors, à travers une grande partie de l'Ancien Monde, de la chaîne bordière du Pacifique jusqu'à la Baltique et à la mer du Nord, mais alors les obstacles élevés par les hommes dans cet immense champ de course étaient faciles à tourner ou à réduire, et les populations clairsemées n'étaient pas en nombre pour se grouper en masses cohérentes et résister à de soudaines attaques : elles se trouvaient dans les conditions de villageois au-dessus desquels coulent les eaux d'un fleuve qui déborde ou que menacent des neiges surplombantes.
Djenghis-khan, ou tel autre souverain mongol, lançait une expédition rapide en avant de l'armée, les cavaliers les plus hardis se présentaient en foule, prêts à chevaucher jour et nuit jusqu'au bout de leur course, n'ayant d'autres provisions qu'une poche pleine de koumis et des briquettes de lait condensé, car les pasteurs mongols n'avaient pas attendu nos chimistes modernes pour apprendre l'art de conserver le lait sous une forme solide. Quand toute nourriture venait à leur manquer, ils sautaient à bas de leur monture, lui ouvraient une veine, se restauraient d'une gorgée de sang, puis, après avoir fermé la plaie avec une substance astringente, se remettaient en selle. Chaque guerrier poussait devant lui ses chevaux de rechange, jusqu'à dix-huit, disent les chroniques, et de hauts nuages de poussière se propageaient à travers les plaines comme une fumée d'incendie, annonçant, parfois des heures ou des jours à l'avance, le déluge d'hommes qui s'approchait des populations vouées à la mort. Derrière ces avant-gardes, le gros de la nation cheminant à son aise n'avait pas besoin de convoi d'approvisionnements ; ses troupeaux lui suffisaient ou du moins lui permettaient d'attendre la razzia faite sur le bétail de l'ennemi.
Les larges fleuves n'arrêtaient point ces nomades. En hiver, ils passaient sur la glace ; dans les autres saisons, ils construisaient des cadres en bois entre lesquels ils tendaient des nappes de cuir où ils plaçaient les armes, les objets précieux, parfois les femmes et les enfants : on attachait ces cadres à la queue des chevaux, et le convoi, entraîné contre le courant, traversait le fleuve sous la protection des archers qui, rangés en deux bandes à l'amont et à l'aval, étaient prêts à fondre sur les ennemis lorsque ceux-ci attendaient sur la rive opposée ; souvent aussi ils faisaient choix d'un passage où, le flot les déposant sur une pointe de sable, ils pouvaient se réformer en ordre de combat. On raconte que maintes fois les Mongols capturèrent des embarcations à la nage, comme le firent plus tard, pendant la guerre de l'Indépendance sud-américaine, les *Llaneros* du Venezuela, autres nomades que l'on vit un jour attaquer et conquérir une flottille espagnole en plein fleuve Apur, accompagnés, il est vrai, dit la légende, par un escadron de héros invisibles, *el escadron de las ànimas*.
L'adresse de ces cavaliers mongols, se mouvant avec une liberté parfaite sur leurs montures comme s'ils ne faisaient qu'un seul corps avec elles, leur permettait aussi d'attaquer les ennemis suivant une tactique inusitée et d'autant plus dangereuse pour l'adversaire. Si, en arrivant au grand élan de leurs chevaux, ils se heurtaient à une masse d'infanterie trop solidement retranchée, immédiatement ils fuyaient, du moins en apparence, mais en se retournant face à l'ennemi et dardant leurs flèches contre lui. Que celui-ci se hasardât à la poursuite, et soudain ils reprenaient l'offensive, dirigeant toute la masse de leurs chevaux sur un point faible de la foule des poursuivants et massacrant ceux qui s'étaient aventurés au dehors du gros de l'armée. Puis, tournoyant sans cesse auprès de l'ennemi, ils finissaient par lasser sa constance et son attention au moyen de feintes attaques jusqu'au moment où ils découvraient un point favorable pour forcer une entrée dans le camp, et l'extermination continuait tant qu'il restait homme debout. Dans leurs campagnes ils immolaient aussi tous les habitants qu'ils trouvaient sur leur passage. De cette manière ils n'avaient pas à craindre qu'on les inquiétât sur leur ligne de retraite ; d'ailleurs, quand ils voulaient rentrer dans la steppe natale, ils cherchaient à traverser d'autres contrées ayant encore des villes à piller, des troupeaux à saisir ; grâce à leur cohésion, les Mongols pouvaient se présenter dans tous les pays à conquérir avec le grand avantage que donne la force du nombre. Sans doute leur race était numériquement très inférieure aux peuples dont ils traversaient les territoires, mais les résidants, impuissants à se réunir en forces aussi considérables, ne résistaient guère que sous la protection de fortes murailles. Longtemps même il sembla que le destin conduisît les Mongols : ils fascinaient leurs adversaires qui se laissaient massacrer.
Une autre cause des victoires mongoles provenait de la réelle supériorité d'initiative que la pratique constante de la liberté avait donnée à ces nomades : ce n'étaient point des soldats mercenaires ou des recrues assemblées en troupeaux, comme les serfs de l'Europe retirés à la charrue ou à leurs industries ; ils partaient librement pour la guerre et n'obéissaient qu'aux chefs choisis par eux dans les grandes assemblées de la steppe. C'est par élection que se constituait l'armée : les combattants élisaient leurs dizeniers, qui, à leur tour, nommaient leurs centeniers, et ainsi, par élections successives, on désignait les chefs de mille, de myriades ; enfin de choix en choix on remontait jusqu'au Grand khan, au Seigneur des seigneurs dont le pouvoir devait être confirmé en de vastes assemblées, dans le *kouroultaï*, où toute la nation, siégeant à cheval et en armes, possédait voix délibérative et décisive. Evidemment l'exercice du pouvoir absolu modifia bientôt cet état de choses, mais en principe, le grand khan restait l'élu, ainsi qu'en témoigne le *yassak* ou recueil de coutumes colligé par Djenghis-khan. Ce code de l'empire déclarait en termes formels que le peuple assemblé avait le droit et le devoir de déposer des souverains injustes. Dans les premiers temps de la domination mongole, ces garanties constitutionnelles n'étaient point de vaines paroles. Les maîtres, devant qui tremblait le monde, respectaient leurs sujets et veillaient à ce que justice leur fût rendue. Même les sujets appartenant à une race naguère ennemie étaient équitablement traités par eux. On cite l'exemple de l'empereur Ogotaï, fils de Djenghis-khan, qui fit mettre à mort un dénonciateur mongol parce qu'il avait indûment pénétré dans la tente d'un musulman.
Les Mongols, partis de leurs steppes au commencement du xiiie siècle, ramassèrent en route des alliés de toute origine, et peut-être même leur grand chef Temudjin, qui fut élu en 1206 comme « Seigneur des seigneurs », le formidable Djenghis-khan, était-il de race turque. Mais tous les Mongols ne formaient avec lui qu'un corps et qu'une âme. Leur premier choc fut irrésistible. Sortant de leurs steppes natales par la large porte de Dsungarie, ouverte entre Altaï et Tian-chan, ils voyaient s'étendre devant eux tout le vaste espace, sans autre obstacle que les fleuves, se prolongeant à l'ouest jusqu'à l'Oural, au sud jusqu'aux chaînes bordières du nord de l'Iranie et à l'Hindu-kuch. Ils commencèrent par dévaster toutes ces plaines, dont ils rasèrent les cités, remplacées par des pyramides de têtes, et, grossissant leurs forces des populations qui restaient, continuèrent leur route vers l'Asie méridionale et l'Europe. De ce côté, la route est facile, grâce à l'ample « Porte des peuples », ménagée par la nature entre les chaînons divergents de l'Oural et les montagnes du Mogudchar, au nord de la Caspienne.
Dès l'année 1224, Djenghis-khan s'avançait jusqu'aux bords de la mer d'Azov et, renversant toutes les armées qui voulaient lui barrer le passage, subjuguait la Russie méridionale. Puis, en 1237, Batu-khan pénétrait dans le bassin de la Volga à la tête de 300 000 cavaliers et, en moins de trois campagnes, il anéantissait toute résistance. Ensuite il s'attaque à la Hongrie, à l'Allemagne sans être arrêté par un désastre, comme Attila. La dernière bataille (1241), livrée par les Mongols, près de Liegnitz, en Silésie, fut une victoire sur la chevalerie de l'Europe orientale ; toutefois ce triomphe, péniblement acquis, arrêta la marche directe des hordes touraniennes vers l'Occident : elles infléchirent vers le sud, puis, après s'être heurtées, sans la prendre, à la citadelle d'Olmùtz, elles détruisirent Buda (Ofen) à laquelle Pest ne faisait point encore vîs-à-vis, s'avancèrent même jusque dans le voisinage de Vienne et, par-delà les Alpes, atteignirent les campagnes adriatiques de la Dalmatie.
Si les dévastations ne continuèrent pas plus longtemps, c'est que les armées d'invasion furent rappelées en Mongolie pour assister au grand kouroultaï, causé par la mort d'Ogotaï, le fils de Djenghis. Kuyuk, encore jeune garçon, fut élu, avec sa mère comme régente, mais suivant des procédés électoraux qui témoignent de révolution rapide accomplie entre la démocratie primitive et la dynastie absolue. Le vote fut unanime, accompagné de la déclaration suivante : « Jusqu'à ce qu'il n'existe plus de ta race qu'un morceau de chair ou qu'un peu d'herbe frottée à ta graisse, nous ne donnerons à personne autre la dignité de Khan ! » Le sceau de Kuyuk portait ces mots, souvent imités depuis : « Dieu dans le ciel et Kuyuk sur la terre. » (D'Ohsson.)
Au milieu du xiiie siècle, lorsque l'empire mongol atteignit sa plus grande extension, le pays qu'avaient foulé les sabots des chevaux tartares comprenait un espace démesuré pour ses propres maîtres, et que les connaissances actuelles permettent d'évaluer à vingt-huit millions de kilomètres carrés. C'est près de moitié en plus que ne possède de nos jours l'empire britannique avec ses immenses dépendances dans tous les continents et toutes les mers, ou la Russie avec ses annexes sibérienne et turkestane. A la Mongolie et aux plaines interminables du nord sibérien s'étaient ajoutés, à l'est la Chine et une partie de la péninsule indo-chinoise, à l'ouest le Turkestan et la Slavie, tandis qu'au sud, Hulagu s'était emparé de Bagdad en 1258, avait inféodé les Turcs seldjoucides d'Asie Mineure et conquis l'Iranie jusqu'à l'Indus. Déjà Djenghis-khan mourant parlait à ses successeurs de l'immensité de son empire, si vaste que « pour se rendre du centre à l'une de ses extrémités, il ne fallait pas chevaucher moins d'une année ». Toutefois, à l'ouest, les conquêtes mongoles avaient été arrêtées par la mer, sauf dans le golfe d'Okhotzk, où les cavaliers attendaient l'hiver pour aller sur la glace attaquer les pêcheurs goldes et mandchoux. Les grandes expéditions navales de Kublaï-khan ne réussirent point dans leurs tentatives contre le Japon et contre Java.
L'unité politique de l'empire mongol dura pendant un demi-siècle environ, tant l'orgueil de la domination avait solidement uni les vainqueurs et tant l'effroi de la mort avait subjugué les vaincus. Aussi longtemps que le centre du pouvoir se maintint dans cette Terre des herbes d'où le mouvement s'était propagé, aussi longtemps le fonctionnement du prodigieux organisme se fit au profit de l'absolutisme unitaire. Déjà les chroniques chinoises du viiie siècle mentionnent un camp du haut bassin de la Salenga, Holin ou Khorin, dont le nom turc originaire paraît avoir été Kara-kuran ou le « campement noir » : c'est la capitale connue sous le nom de Karakorum ; l'empereur mongol Ogotaï la choisit en 1234, y fit converger les nouvelles expéditions de tous les coins du monde et y reçut les ambassadeurs des rois suppliants ou alliés. Du reste, simple halte impériale au milieu de la steppe, Karakorum ne comportait aucune utilisation du sol, aucune industrie pour l'exportation d'objets précieux : elle ne servait qu'à l'hébergement des grands fonctionnaires et des fournisseurs nécessaires à l'entretien somptueux de la table et de la maison impériales. D'après le moine Rubruk, la « cité n'est pas aussi bonne que le bourg de Saint-Denis ».
Il est vrai que des lieux de marché chinois et musulmans se tenaient dans la plaine, en dehors de l'enceinte, souvent animés par une grande population flottante. L'existence d'une ville dans la solitude herbeuse s'accorde si peu avec les mœurs nomades que les ruines de Karakorum restèrent longtemps ignorées des voyageurs. On les connaît maintenant grâce à Paderin et à Yadrintzev, et l'on a recueilli avec soin les inscriptions de leurs murailles, déchiffrées par les premiers explorateurs auxquels se sont joints Ileikel, Thomsen, Radlov. Ces inscriptions que l'on désignait d'abord comme « runiques » sont rédigées en turc et à peine mélangées de quelques mots chinois reproduisant les titres des dignitaires ; mais, par un étrange croisement des civilisations, l'écriture employée par les graveurs se rattache au système de l'alphabet araméen. Les Nestoriens avaient apporté ces lettres syriennes, que Turcs et Mongols utilisèrent à défaut d'écriture propre : ainsi se mélangeaient et se brassaient les civilisations diverses de l'Asie.
Le « campement noir » ne resta pas longtemps la capitale unique d'un royaume qui s'étendait sur plus de 10 000 kilomètres de l'est à l'ouest. Dans les vingt années qui suivirent la mort de Djenghis, ses fils et leur famille se rendirent indépendants de fait de l'empereur et se choisirent sur le pourtour de l'empire des résidences appropriées à leur domaine. Hulagu, le conquérant de l'Asie antérieure, se fixa à Maragha[1243], près du lac d'Urmiah, au cœur de l'antique Azerbeidjan et, acceptant l'influence de l'astronome Nasr Edin, fit de cette ville un centre d'études de premier ordre. Dès après la prise de Bagdad, en 1259, un observatoire y fut construit, une bibliothèque se forma, des astronomes et d'autres savants y furent appelés de toutes parts et les élèves affluèrent ; l'équipement scolaire comprenait, nous dit-on, des globes célestes et des sphères terrestres avec indication des régions habitées. Maragha et sa voisine Tabriz Remplacèrent aussi Bagdad dans son rôle commercial et Trébizonde devint le grand port de l'Orient méditerranéen[1244]. Si terrible qu'il pût être sur le champ de bataille, Hulagu était d'une tolérance parfaite en matière religieuse, aussi les moines ne manquèrent pas d'affirmer qu'il avait embrassé la Vraie foi. Il avait, du reste, épousé une chrétienne et la tombe des deux époux se trouve encore près de Maragha.
D'ailleurs les Mongols, après cinquante années de guerres extérieures, avaient cessé d'être des Mongols, tout en ayant gardé l'orgueil national et le prestige de leurs infaillibles victoires. Le gros des armées ne se composait plus des peuplades primitives : aux Khalka, aux Eleut, aux Ordos de race s'étaient mêlés des gens de toutes les nations, entraînés dans le grand déluge : Dsungares, Ouïgour, Tartares, Khirghiz et autres Turcs, Bachkir, Koumanes, Pelchénègues et autres Finnois. Les Slaves étaient aussi représentés en grand nombre parmi eux, et les noms cités par Rubruk prouvent que les aventuriers européens de Bysance, d'Allemagne et d'Italie s'étaient empressés en foule d'aller offrir leurs services aux destructeurs de la chrétienté. L'esprit de l'armée avait changé en même temps que ses éléments ethniques, et les soldats avaient graduellement cessé d'être des guerriers libres, élisant leurs chefs, pour devenir de simples pillards, guidés seulement par l'appât du butin. De leur côté, les « Seigneurs des seigneurs », suivant la pente naturelle qui entraîne les hommes vers le pouvoir, ne se reconnaissaient plus volontiers comme des élus de leur peuple et préféraient se considérer comme des maîtres absolus, de par la volonté de Dieu, qui se confondait avec leur propre volonté : tous leurs décrets étaient rendus « par la puissance du ciel inébranlable ». La mort les faisait dieux, cependant à certains égards on les traitait encore comme ayant été de simples hommes, puisqu'on leur donnait des compagnons pour les suivre dans l'autre monde. On sacrifiait autour du corps les chevaux qui l'avaient porté, on égorgeait aussi quarante jeunes filles pour former son harem d'outre-tombe, et tous les hommes que rencontrait la procession mortuaire étaient tués pour servir d'escorte. On dit que vingt mille hommes furent ainsi favorisés du destin qui en faisait les gardes du corps de l'invincible Djenghis. D'après les récits populaires, une forêt aurait poussé dans l'espace d'une nuit pour cacher aux yeux profanes l'endroit mystérieux où fut déposé le grand ancêtre des khan.
Devenus les souverains d'une moitié du monde, les empereurs mongols ne pouvaient manquer de recevoir les hommages de leurs adversaires, les rois chrétiens qu'ils faisaient trembler sur leurs trônes. En 1245, quatre ans après Liegnitz, le pape envoya d'abord en Tartarie un moine, Ascelin, qui, paraît-il, s'y prit fort mal en ses tentatives de conversion, et que le khan eut l'envie de faire écorcher vif. Néamoins il finit par le renvoyer sain et sauf, en mandant au pape : « Nous ne savons pas ce que ton envoyé nous a dit ; si tu tiens à nous faire comprendre le sens de tes paroles, viens toi-même ». L'année suivante, un autre légat, Plan-Carpin, se dirige vers le pays des Tartares « fils de l'enfer » et se présente devant Kuyuk-khan, après un voyage de seize mois, mais il ne rapporte de son séjour dans « l'autre monde » que le récit de miracles divins et de prodiges diaboliques, mêlé à quelque impression fugitive des contrées parcourues. On cite aussi l'expédition d'un André de Longjumel, en 1248.
Le roi Louis IX fit choix, en 1253, d'un ambassadeur non moins pieux mais à l'esprit plus ouvert, le moine Rubruk, Ruysbroek, Rubriquis, des environs de Valenciennes. Comme ses prédécesseurs, l'envoyé de l'Europe chrétienne dut renoncer à convertir le Grand khan et, avec lui, tout son peuple ; il lui fallut même commencer par une sorte d'apostasie en se prosternant devant le souverain des Mongols comme devant un Dieu. Toutefois, il s'en tira comme il convenait à un prêtre, même avant la naissance des Jésuites, en faisant servir mentalement cet acte d'adoration à une fin chrétienne et invoquant son Père Eternel pour la conversion de Mangu-khan. Le bon moine avait bien d'autres cas de conscience à résoudre, il lui semblait voir des sortes de chrétiens parmi les idolâtres qui l'entouraient, puisque leurs prêtres pratiquaient le célibat, se tonsuraient la chevelure et portaient mitre, chasuble et chapelets, tous objets identiques à ceux qui lui étaient familiers, mais, à côté de ces indices de la Vraie foi, que de cérémonies abominables, certainement inspirées par le démon ! La chose odieuse par excellence n'était-elle pas la tolérance universelle que les khan étendaient sur les cultes de toute espèce, chamanisme et bouddhisme, islamisme et nestorianisme ?
L'homme du moyen âge chrétien, pénétré de l'enseignement formel de l'Église : *Compelle intrare* ! « Forcez-les d'entrer », ne comprenait pas la tranquille indifférence des khan à l'égard de ce qui lui semblait être le but même de l'existence. C'était pour lui « abomination de la désolation », tant il est vrai que la morale d'hier devient l'immorale d'aujourd'hui. Il n'admettait que la persécution au nom de l'unité religieuse, tandis que l'on cherche à présent cette même unité des âmes dans la libre discussion et la libre recherche de la vérité scientifique. Mangu-khan comprenait l'unité à un point de vue plus personnel. Quand il renvoya Rubruk à son maître, il le chargea de ce simple message : « Ceci est l'ordre du Dieu Eternel : Un Dieu, un Roi » ! Ne fut-ce pas aussi le rêve de Louis XIV et de tant d'autres ?
Heureux de cette tolérance religieuse qui scandalisait tant le moine Rubruk, les commerçants étrangers se pressaient à la cour du Grand khan pour y exercer leur industrie ou échanger leurs marchandises. Slaves et Germains, Italiens et Français s'ingéniaient à y faire fortune. Un jardinier, Guillaume, s'y distinguait par ses talents d'ordonnateur des fêtes. Mais la ruche des travailleurs était emplie surtout de Chinois, et, dans l'histoire de la géographie, la valeur de Rubruk lui vint tout d'abord des renseignements qu'il transmit en Europe sur les merveilles du travail qui s'accomplissait en Chine : le premier il noua des relations directes entre l'Extrême Orient et l'Extrême Occident.
Toutefois ses récits ne devaient point émouvoir aussi profondément l'Europe que le firent, vers la fin du siècle, ceux du messer Millone, le voyageur commerçant qui fut ainsi dénommé par ses compatriotes vénitiens à cause des millions qu'il avait vus ruisseler dans les mains de Kublaï-khan, de ses ministres et de ses fournisseurs. Devenu lui-même un des personnages de la cour, peut-être gouverneur de province et envoyé confidentiel de l'empereur, Marco Polo eut toutes les occasions favorables pour connaître, pendant son séjour de près de vingt ans, 1275−1294, le pays d'adoption qu'il avait parcouru dans tous les sens. Son livre qu'il dicta plus tard dans une prison de Gênes, à l'un de ses compagnons Rusticiano di Pisa, et que l'on publia en français, la langue populaire paraissant à cette époque la plus claire et la plus policée, fut pour ses contemporains comme une révélation d'un monde nouveau, et les yeux des Occidentaux restèrent fixés sur cet empire du Soleil levant, le pays du jade et de la soie, des émaux, des porcelaines et des laques. Lorsque Vasco de Gama doubla le cap des Tempêtes, lorsque Colomb cingla hors de l'estuaire de Palos, ils regardaient de loin vers le royaume de Kathay et l'île mystérieuse de Zipango. Le Nouveau Monde serait certainement plus tard venu dans l'ensemble de la planète si Marco Polo, cheminant de l'Occident à l'Orient, n'avait pas fait signe à Colomb par-delà les âges et ne lui avait pas indiqué sur la rondeur de la Terre le chemin de l'Orient à l'Occident.
La désagrégation de l'empire des Mongols, hâtée par l'entrée des races les plus diverses dans les hordes guerrières, était inévitable quand les haines religieuses en arrivèrent à diviser géographiquement le pays conquis. Tandis que le gros de la nation mongole transformait en bouddhisme son chamanisme primitif, les envahisseurs de la Chine s'accommodaient aux doctrines de Confucius, les conquérants du Turkestan et de l'Iranie se faisaient mahométans, et l'aile européenne des armées d'invasion se laissait pénétrer quelque peu par la religion du Christ. Mais le maintien de l'unité politique devint complètement impossible quand le centre de la domination abandonna son lieu d'origine, au milieu de la Terre des herbes. Aussi longtemps que le cerveau de l'empire se trouva dans Karakorum, l'homogénéité géographique des vastes plaines de l'Europe et de l'Asie put correspondre à un organisme historique, mais, par suite de l'attraction naturelle qui se produit sur tous les peuples en marche, le grand mouvement d'exode des tribus mongoles et de toutes celles qui avaient été entraînées dans leur sillage devait graduellement dévier vers le sud.
C'est ainsi que, plusieurs siècles auparavant, les peuples barbares assaillant l'empire romain s'étaient sentis attirés vers les riches pays du midi par un irrésistible aimant, puis avaient disparu dans la population conquise quand ils eurent été soumis aux influences dissolvantes d'un nouveau milieu. Les Ostrogoths se perdirent parmi les Bysantins, les Lombards se fondirent avec les Celtes et les Latins de l'Italie, les Visigoths se firent Provençaux, Languedociens, Espagnols, les Suèves et les Alains cessèrent bientôt de se distinguer des Ibères d'Espagne et, dans la Mauritanie, se cherchent vainement les traces de l'invasion des Vandales. Dans chaque pays du midi, derrière chaque rempart de montagnes formant comme une sorte de clapet ou de fermeture, le peuple envahisseur se désagrégeait rapidement, comme une mouche tombée dans la corolle d'une fleur carnivore.
Même phénomène pour les Mongols : eux aussi dans toutes leurs expéditions conquérantes obliquèrent dans la direction du midi, vers les doux climats, vers les campagnes fertiles et les villes opulentes. Les Seigneurs des seigneurs, abandonnant leurs yourtes somptueuses, laissèrent bien loin derrière eux la Grande muraille et s'établirent dans les plaines fécondes du Pei-ho et du Hoang-ho, pour fonder la dynastie des Yuen et habiter les palais bâtis par les industrieux Chinois. Par cela seul, ils cessaient presque complètement d'être des Mongols et devenaient eux-mêmes Chinois. Le protecteur de Marco Polo, Kublaï-khan, qui avait pris sa résidence dans Khanbalik, la « Ville du kan », la cité qui, de nos jours, se nomme Péking ou « Cour du nord », était encore un Mongol par l'énergie de sa volonté et l'orgueil de sa race, mais il était Chinois par la culture intellectuelle. De nation distincte qu'ils étaient, les Mongols de la Chine devinrent une caste privilégiée, détenant les titres, le pouvoir et la richesse. C'est en raison de leurs abus d'autorité, et non en vertu de leur race, qu'ils furent odieux au peuple chinois et que celui-ci finit par se révolter. Après une guerre de plusieurs années, le parti national, auquel on avait refusé les places et les honneurs, l'emporta sur le parti des fonctionnaires et des soldats mongols, et la dynastie purement chinoise des Ming remplaça celle des conquérants du nord. Encadrée historiquement entre des empereurs mongols et des empereurs mandchoux, cette famille est restée populaire jusqu'à nos jours dans l'esprit des nationalistes chinois.
À l'ouest de la Mongolie et de ses prolongements asiatiques s'accomplissait une évolution parallèle à celle de la Chine : les khan tartares de la « Horde d'or » ou Kiptchak ne restaient point en communication directe avec les campements primitifs de la Mongolie. Etablis dans leur cité de Saraï, qui bordait sur une vingtaine de kilomètres en longueur la rive gauche de l'Achtuba, coulée latérale de la basse Volga, les khan n'exerçaient de souveraineté directe que sur les contrées à demi désertes de la Russie orientale, de Kazan au Don, et sur les bords de la mer Noire, notamment en Crimée. Séparés de leurs frères de race par le bassin de la Caspienne et les solitudes de l'Oust-Ourt, ils n'avaient non plus que des rapports médiats avec les Slaves du centre et de l'ouest de la Russie : ils les laissaient se gouverner à leur guise, guerroyer entre eux ou même contre l'étranger, pourvu qu'ils payassent l'impôt et vinssent faire hommage à Saraï. En réalité, ils n'étaient que les fermiers généraux des contrées précédemment conquises par les fils de Djenghis.
Un partage naturel de races s'était fait conformément aux conditions du milieu. Les populations, en grande partie « allophyles », des plaines à demi asiatiques de l'Est restaient soumises aux Mongols Kiptchak, tandis que les Slaves des régions tout à fait européennes de l'Ouest continuaient de vivre sous le gouvernement de leurs chefs d'origine normande, laissant une royauté puissante se constituer dans le Kremlin, au milieu des riches villages des bords de la Moskva, après avoir échoué à Souzdal et à Wladimir[1245], et que, par l'intermédiaire des républiques de Novgorod et de Pskov, les Russes commerçaient avec les contrées riveraines de la mer Baltique. Le contraste géographique opposait les agriculteurs aux nomades : a l'ouest, les « terres noires », les paya boisés et ondulés fixaient les habitants au sol et absorbaient les hôtes ou ennemis de passage ; à l'est, la steppe laissait sans cohésion les tribus qui la parcouraient. Mais celles-ci, par le fait de leur isolement, perdaient graduellement en force : d'un côté, les Russes grandissaient à l'ouest, et de l'autre, se préparait une nouvelle poussée d'irruption asiatique, à la fois turque et mongole, celle de Timur. Pris entre les deux ennemis, ce qui subsistait de la Horde d'or fut exterminé par le « grand prince Ivan III, autocrate de toute la Russie », et Saraï fut détruite en 1480 : il n'en reste plus que des briques rompues, et les descendants des Tartares, devenus sujets russes, se disent actuellement Slaves et le sont réellement par la culture et la pensée.
Entre la Horde d'or et le royaume de Hulagu, le Caucase restait insoumis et développait son existence en partie double, pour ainsi dire. Les multiples peuplades caucasiennes enfermées dans leurs vallées se concentraient en elles-mêmes et maintenaient une farouche indépendance vis-à-vis de leurs voisins. Les guerres étaient fréquentes et les montagnards possédant tous, par doit et avoir, un compte de vengeance à exercer et à subir, ne pouvaient trafiquer directement et devaient se faire représenter par des tiers ayant le droit de se montrer partout. Aux Juifs revenait ordinairement le métier lucratif de « francs voyageurs », permettant de se présenter en tous lieux sans crainte d'être mis à mort. Mais le passe-port universel donné aux « Juifs de la montagne », analogue à celui qui dans l'Inde est assuré aux marchands povindah, et qui naguère appartenait également aux Tsiganes d'Europe, n'allait pas sans être accompagné de certains inconvénients, car tout s'achète ici-bas. Les superbes Tcherkesses, les Lesghiens indomptés qui regardent fièrement leurs adversaires, les yeux dardés contre les yeux, accueillaient naturellement avec un certain mépris des hommes qui n'avaient pas de poignard dans la main et ne savaient pas haïr comme eux, qui se présentaient en souriant toujours humblement, le dos courbé, comme pour se faire pardonner l'odeur de l'étranger qu'ils apportaient dans leurs vêtements. Aussi le trafiquant juif devait-il se résigner à l'insulte, aux humiliations, même aux outrages. Son métier ne lui assurait pas le respect dû à des hôtes. Mais d'autres Juifs caucasiens n'exerçaient pas ce rôle d'intermédiaires qui, en tant de pays, est devenu le monopole de leur race : des groupes nombreux, notamment dans les hautes vallées du Daghestan, s'adonnent à l'agriculture ; ce sont les laboureurs les plus intelligents du pays lesghien et l'on se dispute leur vin et leur garance sur les marchés. Grâce à des habitudes héréditaires, ces Juifs ressemblent à ceux dont la Bible nous parle comme aimant à vivre à l'ombre de leurs oliviers et de leurs figuiers et se distinguent singulièrement des marchands et des prêteurs à la petite semaine par leur esprit de tolérance et par leur hospitalité.
Vers le centré de l'empire mongol primitif, les invasions qui s'étaient faites dans les pays turcs, et, plus au sud, dans l'Iranie, avaient eu également pour conséquences de grandes transformations ethniques. Les Turcs avaient fini par prédominer, même parmi ceux qui se réclamaient du nom de Mongols, c'est-à-dire chez les khan de Djaggataï, dont le domaine comprenait surtout la partie actuelle du Turkestan et de la Sibérie, comprise entre l'Irtîch et l'Oxus ou Amu-daria. Ces campagnes qu'arrosent de grands fleuves et que fertilisent les terres alluviales apportées des monts orientaux, Tian-chan, Alaï, Pamir, très exposées à l'invasion et à la conquête, puisqu'elles sont largement ouvertes au nord vers les steppes des nomades, peuvent néanmoins se repeupler facilement dès que la paix est rétablie. De là ces périodes successives de prospérité et de misère par lesquelles ont passé les « potamies » du Turkestan, dont on peut comparer l'éclat intermittent à celui des phares à éclipses, tantôt éblouissants de leurs gerbes de rayons, tantôt n'émettant qu'une vague lueur. Même après le premier passage des Mongols, au commencement du treizième siècle, le désert ne se fit que pour un temps.
Lorsque Djenghis-khan prit Samarkand d'assaut, en 1219, il en égorgea les 140 000 défenseurs et se crut un vainqueur clément en ne tuant que 400 000 de ses habitants paisibles. Après Samarkand, le Seigneur des seigneurs visita Balkh, la « mère des cités », où l'on comptait douze cents mosquées et deux cents bains publics, couvrant un espace de 30 kilomètres en circonférence. Tout fut rasé, et, près de là, le faubourg de Siyagird fut également changé en un vaste champ de pierres, n'ayant pas moins de 13 kilomètres, du nord au sud[1246]. Quant aux habitants, on sait ce qu'en fit le vainqueur : les pyramides de cadavres se dressèrent au pied des remparts démolis. Merv eut le même sort que Balkh, et ses résidants, entraînés en processions hors de la ville, furent abattus méthodiquement, comme le sont de nos jours les bœufs dans les *saladeros* de la Plata. Et tant d'autres cités furent traitées de la même manière ! La solitude se fit de la Caspienne au Pamir.
Et pourtant, un siècle et demi plus tard, le terrible « Boiteux », Timour-lenk ou Tamerlan, put recommencer les massacres, tant le pays s'était repeuplé et enrichi à nouveau. Un répit de quatre ou cinq générations avait suffi pour rendre à ce pays dévasté la vie sociale, les industries, la recherche des sciences et même la pratique des arts.
Redevenue capitale sous Tamerlan, Samarkand fut aussi la plus belle cité de l'Orient ainsi qu'en témoignent les édifices merveilleux que le temps a respectés. Les plus beaux restes de l'architecture iranienne se voient non dans la Perse elle-même mais dans les grandes villes du Turkestan, et ceux qui les firent édifier furent précisément ces hommes sans aucun souci de la vie humaine, ne tenant aucun compte des volontés ou goûts de qui que ce fût. Il faut que le sentiment de l'art et même l'amour de la science eussent été bien spontanés et bien vivants dans la génération antérieure pour se maintenir ainsi sous le règne d'un Tamerlan ; ainsi, l'on voit parmi les animaux inférieurs des êtres qui continuent de se nourrir, alors que de l'autre côté ils sont mangés eux-mêmes ! Quelques-unes des admirables mosquées de Samarkand et de Bokhara, que fit bâtir Tamerlan, étaient des écoles vers lesquelles les étudiants accouraient de toutes parts. Chaque ville croyait encore, comme avant Djenghis-khan, être l'une des premières ou la première par ses institutions scientifiques aussi bien que par sa beauté. Samarkand se disait la « Tête de l'Islam ». et les restes superbes de la *médressé* d'Ulug-beg, qui date de 1420, rappellent ce que fut l'école de mathématiques et d'astronomie la plus fameuse de tout l'Orient. Quant à Bokhara, c'était aussi une ville de savoir, d'un savoir si profond, dit la légende, que « la lumière monte de Bokhara, tandis qu'ailleurs elle descend du ciel ». Mais quelle était la part de science personnelle et désintéressée, quelle la part de verbiage et de redites dépourvues de sens ? À la fin du dix-huitième siècle, Samarkand n'était plus qu'une ruine : il n'y avait qu'un seul homme, un berger, dormant sur la tombe du terrible roi boiteux, et sur la pierre avait été gravée cette inscription insultante pour le troupeau des hommes : « Si je vivais, le monde tremblerait encore » !
Dans l'Iranie comme dans le Turkestan, le passage des Mongols assura pour un temps le triomphe du Touran, celui du mauvais dieu Ahriman sur le dieu bon, le bienfaisant. Un grand vent destructeur de civilisation passa sur les campagnes qui se changèrent en steppes : on put dire des Mongols ce qu'on disait aussi des Turcs, que « l'herbe cessait de croître sur le sol battu du sabot de leurs chevaux ». Avec Djenghis-khan et Hulagu, dans la première moitié du treizième siècle, puis avec Tamerlan, dans la deuxième moitié du quatorzième, ce fut comme un déluge d'hommes, sous lequel la population persane fut engloutie : il semblait que le long travail des siècles fût à recommencer. Les dynasties nouvelles cessèrent même de prendre leur point d'appui sur le plateau d'Iran : c'est de Samarkand, et non de quelque cité placée dans la haute citadelle du massif iranien, que Tamerlan gouverna son empire.
Fait caractéristique : les Mongols n'ont donné au monde policé qu'un seul art, d'ailleurs très ingénieux, celui de la fauconnerie. Le phénomène s'explique, car, dans la Terre des herbes, aux horizons illimités, se trouvent réunies toutes les conditions nécessaires pour que cet art pût naître et se développer. L'espace est libre devant le chasseur, aussi bien sur la terre que dans l'air, et rien n'échappe à son œil exercé de la lutte pour l'existence qui se débat dans le champ de sa vue, des rapaces du ciel et du gibier de la steppe rase ou de la brousse. Il apprend facilement à connaître les mœurs et les habitudes de tous ces êtres qui pullulent autour de lui, car nulle part ne se rencontre une plus grande quantité d'oiseaux de proie, vautours, aigles, milans, faucons, éperviers, buses, hiboux ; et ces espèces si nombreuses ne peuvent vivre que grâce à la multitude des oiseaux de bas vol et des animaux qui gitent sous les pierres, dans les terriers et sur les arbustes. Édouard Blanc[1247] énumère plus de cinquante genres de rapaces vivant dans les steppes de la Mongolie occidentale et du Turkestan, et presque tous sont utilisés pour la capture du gibier. On a domestiqué surtout les femelles qui sont plus fortes, plus grandes que les mâles et dont le dressage est également plus facile. Les Turkmènes, auxquels les Mongols ont enseigné leur art, emploient même les rapaces de la plus forte taille, tels que les aigles qu'ils lancent sur les renards, les gazelles et jusque sur les cerfs : l'aigle fond sur sa victime, lui crève les yeux et se cramponne à sa tête, en attendant l'arrivée du chasseur. On a dressé aussi le hibou dans le Turkestan et la Sibérie méridionale, mais il ne chasse que la nuit et, pour le suivre dans obscurité, on lui attache de petites sonnettes aux pattes et à la queue. L'art de la fauconnerie est tellement répandu en Turkestan que les pauvres aussi bien que les riches emploient le faucon comme auxiliaire de chasse. Les enfants, dès le plus bas âge, apprennent à faire chasser le corbeau et à répéter avec lui les exercices qu'ils pratiqueront plus tard avec le faucon et autres rapaces plus nobles. C'est de la Mongolie et du Turkestan que la fauconnerie se répandit sur tout le centre de l'Asie, dans l'Inde, dans le nord de l'Afrique, en pays musulmans et jadis on Europe. Les seigneurs féodaux, revenus des croisades, aimaient fort à faire montre de leur adresse dans ce divertissement élégant et cruel, mais après l'invention du fusil, le faucon chasseur a disparu comme l'archer.
Maîtres de la Perse, les Mongols avaient également poussé jusque dans l'Inde ; mais la grande distance, les déserts sans eau, les âpres montagnes, enfin les populations grossières des plateaux et des hautes vallées retardèrent la conquête définitive de la Péninsule, et les prétendus Mongols qui s'en emparèrent plus tard ne l'étaient d'ailleurs que par l'orgueil de la descendance. La route de terre, coupée d'obstacles naturels et défendue par les redoutables Afghans, restait souvent désertée par les marchands ; mais, grâce aux matelots arabes, un mouvement commercial non interrompu rattachait par mer les plaines de la Mésopotamie et la frange du littoral persan aux rivages du monde indien. Toutefois la grande escale du trafic se déplaçait fréquemment, suivant les faits de guerre et les vicissitudes locales.
Au cinquième siècle, les navires se donnaient rendez-vous à l'embouchure de l'Euphrate, et même remontaient plus haut ; Massudi raconte que, chaque année, des jonques chinoises ancraient en rivière ; elles venaient charger les matières précieuses de la Perse et de l'Arabie en échange des trésors de l'Extrême Orient. Lors de l'expansion du mahométisme, au neuvième siècle, l'emporium du grand commerce se trouvait reporté à la porte d'entrée de la mer Persique ; c'était la ville puissante de Siraf[1248], s'élevant à l'endroit occupé de nos jours par le village de Tcharak. Puis, un changement politique déplaça la foire maritime au profit de l'île Kaïs (Qaïs, Kich, Geïs), située au sud-ouest, à seize ou dix-sept kilomètres de la côte persane. Au commencement du treizième siècle, Siraf était presque dépeuplée, et sur la rive septentrionale de l'île Kaïs s'élevait une capitale bruyante, Harira, entourée de palmeraies, de jardins et de vergers. Mais sa prospérité ne dura guère qu'un siècle et, en 1320, l'île de Kaïs, complètement appauvrie, tomba sous la dépendance d'Ormuz, ville située en dehors du golfe Persique, mais à son entrée même, dans la manche qui l'unit au golfe d'Oman. Ce grand marché, qui d'abord se trouvait sur le continent, non loin de l'endroit où se groupent actuellement les maisons de Bandar Abbas, était déjà, lors de la ruine de Kaïs, transféré dans un îlot voisin du littoral, et c'est là que s'entassèrent les richesses des Indes et de l'Orient lointain, au profit des marchands arabes, jusqu'à l'époque où les Européens ayant pénétré directement dans l'Orient Indien, tout l'équilibre du monde se trouva changé[1249].
De l'autre côté de l'Iranie, à l'Occident, les Mongols avaient également ravagé la contrée et travaillé de leur mieux à l'extension du désert dans la Mésopotamie, privée de ses canaux ; mais les montagnes de l'Arménie, de la Syrie, de l'Asie Mineure n'avaient pu leur convenir, et leurs conquêtes ne furent que d'éphémères chevauchées. Un autre peuple conquérant s'était établi dans ces contrées, aux abords de l'Europe. Vers 1225, un gros de Turcs, d'environ cinquante mille hommes, avait prévu l'ouragan mongol qui allait fondre sur eux et, fuyant les plaines du Khorassan, conquises sur les Persans orientaux, avait cheminé dans la direction de l'ouest, vers les montagnes de l'Arménie. Là, les chercheurs d'aventures trouvèrent des frères de race, les Seldjoucides, qui commandaient depuis des siècles dans l'Asie Mineure, mais dont la force initiale d'attaque était déjà partiellement épuisée. Les Turcs du Khorassan étaient encore dans leur fureur primitive de hasards et de combats ; ils se firent les champions du sultan seldjoucide de Konia et, sous le commandement d'Ertogrul, reçurent, dans la Phrygie du nord-ouest, un territoire à défendre contre l'empereur de Constantinople. Ce fut la lutte impitoyable du guerrier nomade contre l'agriculteur pacifique, la guerre sainte du mahométan contre le chrétien. En chaque rencontre, les Turcs, combattant de plein cœur, mettaient les mercenaires de Bysance en complète déroute. Devenu « sultan » pour son propre compte, le fils d'Ertogrul, Osman, dans les veines duquel coulait plus de sang grec que de sang turc, acquit une telle gloire militaire que son peuple fut désormais designé, d'après lui, sous le nom d'Osmanli.
C'était à la fin du xiiie siècle, Orkhan, non moins heureux que son père, s'empara de la magnifique Brousse au pied de l'Olympe de Bithynie, et y fit dresser son palais de la « Sublime Porte », d'où il apercevait au loin le pays qu'il voulait conquérir sur le bord de la mer ; puis Nicée tomba entre ses mains en 1330. Déjà Suleïman, fils d'Orkhan, put se saisir d'un point fixe sur la côte opposée en Europe : il prit Gallipoli, sur les Dardanelles (1356), et s'y maintint, fermant ainsi du côté du sud-ouest l'une des portes naturelles de Bysance ; le blocus, qui devait, un siècle plus tard, donner Constantinople aux mahométans, venait de commencer.
Le nom des Turcs Osmanli était devenu si redoutable que, malgré le petit nombre de leurs combattants, vingt-cinq mille à peine[1250], on voyait déjà en eux les destructeurs de la Rome orientale. Mais, sachant la difficulté de leur entreprise, ils s'y préparèrent avec une grande prudence militaire : aucune armée n'était plus solidement organisée pour les campagnes et pour les rencontres, avec le parfait accord des cavaliers janissaires et des spahis ; un service de recrues était aménagé dans tous les pays environnants, et les aventuriers chrétiens étaient accueillis dans l'armée musulmane dont tous les privilèges leur étaient reconnus, dès le jour de la conversion. À cette époque, au moment même de leur entrée en Europe, les Turcs étaient beaucoup moins un peuple qu'une caste guerrière et conquérante.
Peu d'années après la prise de Gallipoli, Murad Ier s'emparait de la Thrace et, en 1365, installait sa résidence dans Edirneh, l'antique Hadrianopolis, connue en Occident sous le nom d'Andrinople : il fermait ainsi toutes communications directes entre Constantinople et le continent d'Europe : réduit à une simple banlieue, l'empire d'Orient n'avait plus aucune raison d'être, puisqu'il était privé de tout commerce. En même temps, les États slaves de la région des Balkhans, qui avaient si souvent combattu Bysance et qui lui avaient pourtant servi de point d'appui et de défense contre les populations en marche dans la vallée danubienne, ces États perdaient d'un coup leur indépendance au « Champ des Merles» (1389), dans les hautes plaines de la Serbie. Le roi Lazare et la plupart des nobles serbes furent décapités dans la tente du vainqueur. Après avoir atteint, au milieu du siècle, le plus haut degré de puissance politique, puisque, sous Étienne Duchan, la Serbie comprenait d'un côté jusqu'à la Grèce, de l'autre jusqu'à la Bulgarie, cet État disparaissait complètement de l'histoire comme individualité indépendante, pour une durée de plus de cinq siècles. Le champ de bataille de Kossovo est, dans la mémoire de tous les Yougo-Slaves, le lieu fatal où s'accomplit l'irrémédiable désastre.
Après celle victoire, qui donnait à Murad Ier la prééminence absolue dans la péninsule des Balkhans et lui assurait le tribut ainsi que le service militaire des chrétiens assujettis, il ne lui restait plus qu'à mettre le siège devant les murs de Constantinople. Le danger était si pressant qu'une nouvelle croisade s'organisa sous la direction du roi Sigismond de Hongrie ; mais depuis longtemps les nations de l'Occident avaient laissé Constantinople à son destin, et les seuls chrétiens de l'Orient d'Europe étaient insuffisants à refouler l'invasion mahométane. Débarqués à Nikopoli sur le Danube, les Hongrois furent complètement battus en 1393, et la ville du détroit se trouvait à la merci des Turcs, lorsque Tamerlan vint faire diversion. La ville menacée put vraiment espérer qu'elle était intangible. Murad rassembla toutes ses forces pour résister aux Mongols, mais il fut battu dans les plaines d'Angora (Ancyre) par les Barbares (1402), et mourut en prison.
Il fallut de longues années pour restaurer l'empire turc et lui rendre sa force d'attaque : c'est en 1422 seulement que Murad II put faire de nouveaux préparatifs d'assaut, mais sans y donner suite, les Albanais du Pinde, les Serbes et les Hongrois du Danube se débattant avec énergie contre l'oppression mahométane sur les frontières occidentales, et septentrionales de l'empire. Enfin, les peuples soulevés ayant été vaincus en une seconde journée de Kossovo (1448), le siège de Bysance put être entrepris régulièrement, et, en 1453, le dernier empereur de Constantinople, un Constantin Paléologue, tomba sur la brèche de sa ville qui, pendant un si long temps, n'avait été qu'une prison pour ses maîtres. Le sultan Mahomed consacra pour des siècles la mainmise de la barbarie nomade sur ce qui avait été la fleur de la civilisation d'Europe. Malgré les changements des dynasties et des langues, des religions et des races, c'était la revanche de l'Asie sur Alexandre qui venait de s'accomplir.
Mahomet II n'eut qu'à déblayer autour de Constantinople pour établir définitivement le nouvel ordre de choses, pendant que les pirates turcs, enhardis par le succès, s'aventuraient hors de la Méditerranée, pénétrant jusque dans les mers intérieures du nord et que les corsaires mahométans fourmillaient dans la Manche et sur les côtes anglaises (W. Denton).
Les Bysantins avaient encore un pied à terre à Trébizonde : cette ville, la dernière forteresse d'Asie, leur fut enlevée en 1461, et partout les sujets chrétiens cessèrent d'être des hommes libres pour devenir de simples *rayah*, soumis au caprice du guerrier musulman. Même les noms grecs prirent une physionomie barbare : la ville par excellence Εἰς την ρόλιν fut désignée sous la forme de Stamboul, et le croissant d'Artemis et d'Hecale qui ornait les édifices de Bysance, devint, contre la « croix » de Rome, le symbole même de la guerre sainte musulmane.
** Notice historique : Découverte de la Terre
Nous donnons ici la succession chronologique des principaux événements de la grande époque.
1484. Diogo Câo longe le littoral africain jusqu'au 22e Sud.
1487. Pierre de Covilhaô se rend par voie de terre aux Indes et en Ethiopie. — Bartholomeu Diaz contourne l'Afrique.
1492. Christophe Colomb part le 3 août de Palos, arrive le 12 octobre à Guanahani, le 28 à Cuba, le 6 décembre à Haïti.
1493. Colomb rentre le 15 mars à Lisbonne. Deuxième départ le 13 novembre. Retour en 1496.
1497. 8 juin. Départ de Vasco de Gama de Lisbonne, il contourne le cap de Bonne-Espérance le 22 novembre. — Jean Cabot à Terre-Neuve.
1498. 20 mai, Vasco de Gama arrive à Calicut. — Deuxième voyage de Cabot. — Troisième départ de Colomb, 30 mai.
1499. Alonso de Hojeda et Vespucci, Peralonso Niño et Cristobal Guerra sur les côtes de la Guyane et du Venezuela.
1500. Vicente Yañez Pinzon et Vespucci à l'embouchure de l'Amazone ; Diego de Lepe et Rodrigo de Bastidas explorent les mêmes parages. — Pedralvarez Cabral prend terre le 22 avril à la Santa-Cruz, puis se rend aux Indes par le Cap. — Première carte du Nouveau Monde par Juan de la Cosa.
1501. Amerigo Vespucci sur les côtes du Brésil.
1502. Michèle Cortereal se perd au Labrador. — 9 mai, quatrième départ de Colomb, rentre le 28 juin 1504. — Deuxième voyage de Vasco de Gama, découverte des Seychelles.
1503. Quatrième voyage de Vespucci. Albuquerque aux Indes.
1505. Almeida aux Indes.
1507. Le Nouveau Monde appelé pour la première fois Amérique.
1508. Vicente Pinzon sur la côte du Yucatan. — Sébastien Cabot explore le nord du Labrador.
1509. Les Portugais à Ceylan, Sumatra et Malacca.
1510. Albuquerque occupe Goa, puis Malacca en 1511.
1512. Les Portugais au Moluques.
1513. 25 septembre, Balboa prend possession de la mer du Sud. — Ponce de Léon contourne la Floride. — Albuquerque visite la mer Rouge.
1515. Juan Diaz de Solis au rio de la Plata. — Bateaux marchands portugais en Chine. Prise d'Ormuz.
1519. Alonso de Pineda à l'embouchure du Mississippi. — Cortes débarque à la Vera-Cruz le 21 mars et arrive le 8 novembre à Mexico. — 20 septembre, départ de Magellan.
1520. Magellan traverse le détroit du 21 octobre au 28 novembre.
1521. Magellan rencontre une première île le 4 février ; arrive aux Philippines le 16 mars, meurt le 27 avril.
1522. 6 septembre, Sebastien del Cano rentre à San Lucar.
Les renseignements que l'on possède sur la vie des navigateurs de cette époque sont des plus incomplets. On ignore généralement leur origine ; un grand nombre d'entre eux périrent misérablement, en butte à l'ingratitude de leurs maîtres.
Bartholomeu Diaz, subordonné à Cabral, périt avec quatre navires de l'expédition en doublant le cap de Bonne-Espérance. Vasco de Gama, né en 1469, est éconduit après son deuxième voyage aux Indes, en 1503, et n'est rappelé qu'en 1524 ; il meurt en arrivant à Cochin. Albuquerque, né en 1453, un des plus justes parmi ces conquérants, est mis en disgrâce après une longue série de victoires et meurt de chagrin à Goa, en 1515. Cette même année voit périr Ponce de Léon à Cuba, Alonso de Hojeda en Haïti et Diaz de Solis sur la Plata. Pierre de Covilhaô, parti en ambassade pour l'Inde et l'Abyssinie, s'installe dans ce dernier pays où il mourut à un âge très avancé.
** Chapitre X. Découverte de la Terre
Que de fois la science des livres fut-elle la cause d'un retard ou même d'une régression dans la science des faits !
*Changement d'équilibre en Méditerranée. — Sainte Hermandad. — État des connaissances géographiques. — Cartes, routiers, portulans. — Afrique, de Madère au cap des Tempêtes. — Hantise du Nouveau Monde. — Colomb aux Indes occidentales. — Rivages des deux Amériques. — Partage du monde. — Amerigo Vespucci. — Question du détroit. — Routes des Indes orientales. — Première circumnavigation de la Terre*
Par une sorte de compensation, le triomphe des chrétiens à l'occident de l'Europe répondait à leur défaite dans les contrées orientales. Les situations se faisaient plus nettes de part et d'autre. Tandis qu'à l'est les Turcs, appartenant à une souche de populations asiatiques très différente de celle des grands peuples d'Europe, s'enracinaient fortement sur le sol du continent, et précisément en celui de ses points vifs dont la position géographique présente le plus d'avantages naturels, les conquérants de races diverses groupés en Espagne sous le nom d' « Arabes » se préparaient à quitter la Péninsule et à repasser ce détroit de Gibraltar, qui est, comme le Bosphore, un des traits les plus essentiels dans l'histoire de la planète. Un changement d'équilibre se produisait ainsi que dans les plateaux d'une balance. Les routes orientales manquant successivement à l'Europe, une route occidentale s'imposait : rejetés de la mer Rouge, du golfe Persique et de la mer Noire, les navigateurs de la Méditerranée se trouvaient ramenés vers l'Océan, et la découverte du Nouveau Monde devenait nécessaire.
Il put sembler tout d'abord que, dans l'ensemble du développement humain, les pertes l'emporteraient en d'énormes proportions sur les avantages. La prise de la seconde Rome, qui, depuis tant de siècles, se dressait comme un phare du côté de l'Orient, paraissait devoir coïncider avec l'abandon définitif des contrées lointaines d'où l'humanité consciente avait reçu sa civilisation première ; tout le domaine où s'était déroulée l'histoire partiellement légendaire des premiers âges était désormais interdit aux Occidentaux, et non seulement ce tombeau qui, pour les chrétiens, était le signe représentatif de la Rédemption céleste, mais aussi toutes les terres classiques où naquirent les mythes primitifs du paradis et du déluge, de la rencontre et de la dispersion des peuples, du passage de la mer Rouge et du séjour dans le désert. Puis, avec l'Iranie, l'Arménie et la Chaldée, la Syrie, l'Égypte, l'Asie Mineure devaient être également interdites à l'Européen, et la plus grande partie du monde grec, peut être ce monde tout entier, avec les lieux sacrés d'Athènes, de Marathon, de Salamine, avec les îles et les vallées où naquirent les dieux de l'Olympe, étaient retranchés du territoire laissé aux héritiers de leur civilisation. L'humanité consciente avait perdu la cendre des aïeux !
Sans doute, l'intérêt des princes musulmans eux-mêmes leur commandait de ne pas rompre les relations de commerce les rattachant aux peuples occidentaux, et le fil d'or qui, de ville en ville, unissait les ports de l'Atlantique à ceux de l'océan Indien et du Pacifique ne fut jamais complètement tranché. Pendant un siècle encore après la prise de Constantinople, les Vénitiens conservèrent des possessions dans la Méditerranée orientale, et les Génois, tout en perdant la domination directe de Kaffa, dans la Crimée, essayèrent du moins de maintenir la ligne des marchés qu'une série de « châteaux génois » protégeait à travers les monts Caucase et jusqu'en Arménie et aux portes de l'Iran. Mais que de hontes et d'avanies à subir pour garder ce reste de trafic diminuant d'année en année ! Dans l'ensemble, ce fut bien pour l'Europe vivante comme si la terre même qui portait les chemins de l'Inde avait disparu. On pouvait même se demander si la mort historique n'allait pas également frapper la Méditerranée. Les hommes, les dieux meurent ; de même les terres et les eaux. Ainsi la « mer Intérieure », qui avait été la mer par excellence, depuis les temps mythiques où les Crétois dominaient sur les flots, c'est-à-dire depuis des milliers d'années, l'admirable bassin autour duquel les peuples en amphithéâtre s'étaient assis, de Tyr à Carthage et à Syracuse, l'immense domaine liquide, la « grande mer », se trouvait maintenant inutilisée, supprimée pour ainsi dire, entre les Turcs du Nord et de l'Est, qui en avaient détaché la mer Noire, l'Archipel, les mers de Crète, de Syrie, d'Égypte, et les Arabes pasteurs qui en occupaient les rives méridionales. Ses eaux allaient peut-être redevenir désertes comme l'étaient devenues tant de ses terres riveraines, dont les sabots des chevaux d'Orient avaient déraciné le gazon.
Ainsi les républiques commerçantes de l'Italie septentrionale, les plus menacées par cette approche de la mort, devaient elles, plus que tous autres pays, faire effort pour se débarrasser de l'étreinte du cadavre, pour repousser loin d'elles le poids étouffant. Mais que faire, en ce pressant danger ? Le premier sentiment, celui de la résistance impulsive, incitait les porteurs du commerce mondial à réagir par la violence, par de formidables attaques contre les envahisseurs musulmans. On pensa même à renouveler le mouvement des Croisades, et le pape Pie II essaya de ramener dans celle voie de combat toutes les forces de l'Église ; on échangea beaucoup de promesses, mais, à la fin du quinzième siècle, les signes avant-coureurs du grand schisme protestant se révélaient dans toute la chrétienté, et les États du Nord, tournés vers l'Océan, jouissant de leurs libres communications commerciales les uns avec les autres, n'avaient sérieusement cure d'intérêts purement italiens comme semblait l'être le maintien des anciennes voies du trafic international. La seule tentative qui prît forme fut l'envoi, par le roi de France Charles I, d'une vingtaine de galères vers la mer Egée, en 1501, expédition qui, du reste, aboutit à un échec complet devant Mételin. Les républiques d'Italie eurent donc à s'accommoder de leur mieux au nouvel ordre des choses, en faisant leur paix avec le Grand seigneur et en profitant de quelques ouvertures qu'il lui convenait de laisser dans l'immense pourtour du blocus à la fois maritime et continental.
De grands projets surgirent aussi pour conjurer le destin. Venise reprit les plans du pharaon Niko et de l'arabe Amru, en vue d'ouvrir l'isthme de Suez et de tailler une porte directe entre la Méditerranée et l'océan Indien par la mer Rouge[1251]. Plus tard, au seizième siècle, sous Léon X, Paolo Centurione, devançant les entreprises du vingtième siècle, se rendit en ambassade à Moscou pour encourager le tzar à établir des relations suivies entre la Caspienne et les Indes par la voie de l'Oxus et de l'Afghanistan[1252]. Mais les temps n'étaient pas encore venus pour ces grands travaux.
Suivant la loi du moindre effort, les forces vives de l'Italie, qui ne trouvaient plus leur emploi en Orient, cherchaient à se porter du côté de l'Occident, et les meilleurs, des marins et des pilotes, c'est-à-dire en cette occasion les plus hardis ou les plus aventureux allèrent chercher fortune dans les ports de l'Océan, à Séville, Lisbonne, même Bristol. L'industrie majeure des républiques italiennes étant le trafic des denrées et marchandises, les marins, devenus trop nombreux pour leur profession, parcouraient les ports, offrant leurs services aux puissants. On en vit même se diriger en sens inverse de l'exode général, vers cette même Constantinople dont le nouveau conquérant venait de couper les routes de l'Asie.
Les Vénitiens, isolés au fond de leur golfe s'ouvrant vers l'Orient, éprouvèrent de grandes difficultés à se dégager des anciennes voies, tandis que Gênes se retourna facilement, lorsque, par la volte-face du monde commercial, il devint nécessaire à la navigation de suivre les grands chemins océaniques partant des ports peu éloignés du détroit de Gibraltar pour se ramifier au Nord, à l'Ouest, au Sud, vers le Nouveau Monde et vers les Indes. Il est donc naturel que les navigateurs ayant eu la plus forte part à la découverte du double continent de l'Ouest, Colomb, l'explorateur des Antilles et de la « côte Ferme », Cabot ou Gabotto, le premier visiteur de l'Amérique du Nord après les Normands, aient été l'un et l'autre des enfants de Gênes, quoique le dernier, né peut-être à Gaète, fût aussi citoyen de Venise[1253].
Evidemment, l'ancien outillage de la géographie européenne allait changer en même temps que l'histoire. Le monde civilisé devait se créer de nouveaux organes pour le commerce, ceux qui lui avaient servi jusque-là venant à lui faire défaut : après les îles de l'Archipel et la Crète, après Cypre, les îlots et les criques du littoral syrien, après les découpures heureuses du littoral asiatique, les détroits et les mers closes de la Thrace, les mille indentations de la Grèce et les ports de l'Italie, naturels ou artificiels, le continent européen se donnait maintenant dans la péninsule Ibérique comme un membre nouveau pour y faire converger les courants d'entrée et de sortie avec les pays d'outremer. L'Espagne et le Portugal devaient à leur tour, mais pour un temps relativement bref, à peine un instant dans l'histoire de la civilisation, obtenir la primauté commerciale et même réunir comme en une seule route les deux grandes voies mondiales de la Méditerranée et de l'Atlantique.
Le territoire portugais avait été le premier préparé pour son rôle géographique. L'Espagne ne fut prête qu'à la fin du quinzième siècle, lorsqu'elle eut constitué son unité politique définitive. Extérieurement, cette unité se manifesta par la consolidation en un seul royaume des deux États d'Aragon et de Castille, dans les mains d'un couple royal agissant en un même élan de tenace volonté. Mais d'une manière intime et profonde, l'unité vraie avait eu pour cause l'association, la « sainte fraternité » (*santa hermandad*) des villes et des districts de campagne pour le maintien de leurs droits, de leur liberté et de la paix domestique contre toute oppression des nobles et toute violence des chevaliers. L'alliance des cités mit un terme à cette incohérente domination des seigneurs qui avait si longtemps entretenu la guerre civile ; mais la nation industrieuse qui se relevait ainsi, constituant la bourgeoisie en face de la noblesse, ne s'était pas sentie assez forte pour agir seule : elle s'appuyait d'un côté sur la royauté conquérante des Ferdinand et des Isabelle, de l'autre sur l'Église catholique, l'ennemie acharnée des Juifs et des Maures.
Jamais on ne vit se mêler d'une façon aussi étroite, en une grande crise sociale, des éléments aussi divers, comprenant à la fois des ferments de transformation heureuse pour le développement de la nation en force, en vitalité, et des germes de destruction entraînant sinon la mort, du moins une longue asphyxie. Les éléments de vie, fournis par la ligue fraternelle des cités, sont ceux qui donnèrent à l'Espagne, pourtant si disjointe au point de vue provincial, une remarquable solidité en face du reste de l'Europe : les éléments de mort consistèrent dans l'abandon de l'autorité à la royauté centralisée et surtout à l'Église « infaillible », Cette liberté, que les villes avaient victorieusement revendiquée contre les nobles, n'en devait pas moins être sacrifiée, au profit d'autres maîtres : même ce nom de « santa Hermandad », qui avait été celui de la fédération des villes libérées, devint, par une sanglante ironie, la désignation du tribunal féroce des inquisiteurs.
Par le jeu de toutes ces énergies combinées, la même année (1492), qui vit la prise de Grenade, dernier point de l'Espagne occupé par les Maures, et le débarquement de Colomb aux Bahama, vit aussi l'expulsion de cent soixante mille Juifs dont l'intelligence des affaires, l'activité commerciale, aussi bien que l'étude des sciences, avaient fait les vrais initiateurs de la bourgeoisie naissante. À cette mesure d'expulsion générale prise contre les Juifs, succéda bientôt un décret analogue lancé contre les Maures. On ne peut s'empêcher de constater la grande différence, au point de vue moral, entre la conduite des souverains d'Espagne et celle des sultans de Turquie ! Mahomet II, entrant à Constantinople, fit appeler aussitôt le prévôt des Génois pour s'occuper avec lui, avant tout autre acte administratif, d'assurer les mesures nécessaires à la liberté individuelle et collective des chrétiens !
L'année 1492 fut donc l'une des principales dates de L'histoire géographique, l'année pendant laquelle se fit la deuxième découverte du Nouveau Monde, cette fois définitive. À cette date, l'hydrographie des mers européennes était assez connue déjà pour que le pilote Pierre Garcie ait pu tenter, depuis 1483, la rédaction d'un « Grand routier et pilotage et enseignement pour ancrer tant ès portz, havres que aultres lieux de la mer… tant des parties de France, Bretaigne, Angleterre, Espaignes, Flandres et haultes Almaignes ». Garcie, dit Ferrande, comme son nom l'indique, évidemment d'origine espagnole, demeurait en Vendée au port de Saint-Gilles-sur-Vie, et les renseignements qui suppléèrent à sa propre expérience lui venaient surtout des pilotes des ports compris entre Honfleur et « tout Brouage ». Ce précieux document, dû aux « maistres experts du noble, très subtil, habile, courtoys, hasardeux et dangereux art et mestier de la mer », fut réédité en de très nombreuses éditions françaises et anglaises ; pendant près de deux siècles, aucun livre du même genre, en aucun idiome, ne vint le remplacer[1254].
A défaut de « routiers », les cartes, les portulans de la Méditerranée dressés par les pilotes italiens, provençaux, catalans, mahonais et majorquains étaient également fort nombreux, et les cartes parvenues jusqu'à nous font ressortir ce fait étrange : d'un côté la précision vraiment étonnante du dessin, de l'orientation, des distances et de tous les détails des côtes[1255], de l'autre les erreurs grossières dans la direction des fleuves et des montagnes, dans l'évaluation des distances terrestres. Regardez la carte de Jean de Carignan datant de l'an 1300 environ : tout n'est que lamentable ignorance en dehors du tracé remarquablement exact des bassins se succédant du détroit de Gibraltar aux monts du Caucase, bien connus, grâce à la multiplicité des traversées qui avaient été effectuées en tous sens.
Par une singulière bizarrerie, le progrès de la science des livres eut certainement pour conséquence un recul dans l'art de la navigation. La foi réellement religieuse qu'éveillaient les œuvres des anciens devait créer des superstitions et, très souvent, substitua des idées fausses, tirées de l'antique, à des connaissances déjà précisées par les observateurs du moyen âge. Ainsi, lorsque les œuvres de Ptolémée se trouvèrent, sous leur forme primitive, dans les mains des géographes et des navigateurs au commencement du quinzième siècle, la Méditerranée reprit sur les cartes une forme incorrecte qui se perpétua même sur les portulans et dans les atlas jusqu'au commencement du dix-huitième siècle[1256].
A l'orient de l'Europe, il s'en fallait de beaucoup que les terres asiatiques eussent été explorées dans leur entier : du moins, en connaissait-on la répartition en ses grands traits.
Les marchands vénitiens et génois, les légats des rois et des papes avaient visité l'Asie centrale, la Mongolie et la Chine, "tandis que les Arabes et les Malais, ayant contourné les péninsules indiennes, s'étaient rencontrés avec les Italiens venus par terre, dans la somptueuse ville de « Quinsay », qui était alors le plus grand marché du monde. Des voyageurs d'Europe, moines, aventuriers, trafiquants, avaient également visité les îles et les péninsules méridionales de l'Asie, les pays, alors mystérieux « où croît le poivre », épice si nécessaire à cette époque, vu la mauvaise qualité des viandes, souvent corrompues, dont se nourrissait le populaire, et dont il fallait déguiser le goût[1257]. Quelques-uns de ces voyageurs, Pordenone, Mandeville, Schitbergen avaient assez de littérature pour raconter avec plus ou moins de sincérité les merveilles de ces contrées lointaines.
Quant à l'Afrique, les portulans de la Méditerranée témoignent aussi, à défaut de récits détaillés, que les marchands du midi de l'Europe possédaient de nombreux renseignements sur l'intérieur du « continent noir ». La carte de *fra Mauro*, qui ornait un palais de Venise dès le milieu du quatorzième siècle, nous montre les montagnes et les fleuves de l'Ethiopie dessinés avec une précision relative. Une autre carte, d'origine catalane, construite en l'an 1375, prouve que les relations existaient déjà entre Barcelone et la Maurétanie ; on y lit les noms de Biskra, du Touât, de Tombouctou et de quelques autres endroits ; les routes des caravanes y sont tracées et les Touareg sont représentés à méhari et la face voilée. Des écrits du temps parlent de voyages faits au delà du désert jusque dans la Soudanie.
Les Arabes, que les moussons portaient alternativement d'une rive à l'autre dans l'océan Indien, savaient aussi profiter des brises journalières et des vents généraux sur les côtes orientales de l'Afrique dont la véritable forme leur était certainement connue.
Massudi, dans la première moitié du dixième siècle, décrit déjà l'allure vraie de ces rivages ; cependant, on est étonné de voir sur la carte, très postérieure, d'Edrisi, précieusement conservée à Oxford, le bizarre tracé que cet érudit de la cour de Roger II, le roi normand de Sicile, donne du littoral africain de la mer des Indes. Ce dessin paraît vraiment incompréhensible en plein douzième siècle, à une époque où, depuis au moins quatre cents ans, les marins arabes faisaient régulièrement escale à Mélinde, à Mombase, dans l'ile de Zanzibar et jusqu'à Sofala. Il est impossible qu'ils n'eussent pas constaté dans leurs traversées quelle était la véritable direction des côtes ; ils avaient certainement vu le soleil au tropique du Nord, à l'équateur, même au tropique du Sud, puisqu'ils avaient poussé jusqu'au cap Correntes, où le remous périlleux des eaux les avait effrayés[1258]. Ils connaissaient donc à l'ouest, aussi bien qu'au nord, la forme générale de l'océan Indien, et c'est d'ailleurs à eux que plus tard Vasco de Gama dut de pouvoir s'orienter facilement vers la côte du Malabar. Oui, du temps d'Edrisi, les marins, les voyageurs auraient pu dessiner assez approximativement le contour oriental du continent africain ; mais nombre de savants s'imaginaient, de par leur science même, devoir s'en tenir à l'ignorance d'autrefois : ayant sous les yeux les « tables de Ptolémée », ils acceptaient ce document comme l'expression certaine de la vérité ; entre le témoignage des contemporains et les écrits des Grecs, consacrés par le temps, ils n'hésitaient point. Que de fois la science des livres fut-elle ainsi la cause d'un retard ou même d'une régression dans la science des faits !
À l'occident de l'Afrique, Arabes, Génois et Portugais avaient pénétré dans les eaux atlantiques, certainement guidés dans leurs recherches par les souvenirs de l'antiquité phénicienne, grecque et latine. Des marins génois, dont on ignore le nom, découvrirent le groupe d'îles le plus rapproché de l'Europe, et la terre la plus grande de cet archipel reçut d'eux l'appellation de Legname, traduite plus tard par les Portugais en celle de Madeira, « futaie », maintenant imméritée. À la même époque, c'est-à-dire au milieu du quatorzième siècle, toute la traînée des Açores avait été trouvée par d'autres Génois ; une carte de 1351 indique déjà toutes les îles, dont l'une, San Zorzo, était désignée d'après le patron de la république ligure, tandis qu'une autre terre, la Terceira actuelle, est dite Brazi ou Brasi — d'après une ou plusieurs plantes de teinture —, appellation mystérieuse qui ne cessa de voyager sur les cartes dans la direction de l'ouest, jusqu'à ce qu'elle servît à désigner fixement la moitié occidentale du grand continent sud-américain.
Quant aux Canaries, plus rapprochées de la terre d'Afrique et du reste maintenues dans la mémoire des hommes grâce aux écrits des anciens, elles avaient été certainement retrouvées avant cette époque, au moins dans la première moitié du quatorzième siècle.
Une expédition génoise, probablement antérieure à l'an 1341, parle des Canaries comme de terres « redécouvertes » récemment, sans doute, comme pense très justement d'Avezac, par l'un de ces chevaliers normands qui étaient alors dans toute la furie de leurs conquêtes aventureuses[1259] : le Génois qui bâtit un « chastel » dans l'île de Lanzarote, peut-être vers la fin du treizième siècle, était un Lancelot de Maloisel, dont le nom, modifié à la génoise, devint, dans l'histoire de la République, « Lancilote de Maloxilo » ; l'ile elle-même, reçut aussi cette dénomination. Un siècle plus tard, en 1402, un autre Normand, mais celui-ci venu directement de sa province, Jean de Bethencourt, partit de la Rochelle avec 53 compagnons de la France occidentale, débarqua dans Lanzarote et commença l'occupation de l'archipel pour la couronne de Castille. Après des péripéties diverses, cette conquête s'accomplit, au grand dommage de la belle et intelligente population indigène, dite des Guanches, probablement apparentée aux Berbères de la Maurétanie, et « qu'une évangélisation bien conduite fit promptement disparaître »[1260].
Ces insulaires avaient conservé en grande partie leur civilisation, lointainement influencée par celle de l'Égypte ; ils peignaient encore des hiéroglyphes sur leurs rochers et conservaient leurs morts sous forme de momies. Leurs mœurs et institutions témoignaient d'une culture antique très développée, qui dut régresser par suite de la faible étendue du théâtre où elle était cantonnée et des dures conditions aristocratiques auxquelles elle était soumise. Une des preuves les plus remarquables du recul des Guanches était le manque absolu d'embarcations, ou même de radeaux, dans tout l'archipel. Tandis que leurs ancêtres avaient, sans nul doute, équipé des flottes pour se rendre du continent dans les îles, eux-mêmes ne pouvaient naviguer de l'une à l'autre des terres qu'ils apercevaient à l'horizon : ils étaient devenus captifs de l'Océan. Comme le disait une de leurs traditions, le dieu qui les avait placés sur ce rocher de la mer avait fini par les oublier.
Les barbares espagnols et normands leur firent revoir la terre d'origine, mais comme esclaves : ils vendirent la plupart des indigènes aux marchands du Maroc, et maintenant il ne reste plus un seul Guanche des Canaries, à l'exception des gens de race croisée dont les technologistes s'essayent de leur mieux à retrouver les traits et les indices. Pendant le quinzième siècle, les seuls objets de trafic, en dehors de l'homme, furent la drogue pharmaceutique du sandragon et l'orseille, utilisée par les teinturiers. Cependant, les Canaries ont acquis une grande valeur comme pépinière naturelle pour la transplantation dans le Nouveau Monde des espèces précieuses de l'Ancien : la canne à sucre, la banane des sages et autres plantes des Indes ne sont devenues américaines qu'après un stage dans l'archipel canarien.
Sur la côte africaine, l'œuvre de découverte se poursuivait lentement, et l'on comprend qu'il en fût ainsi puisque, sous ces latitudes, les rivages sableux ne peuvent donner accès qu'aux solitudes immenses du Sahara. D'ailleurs, on craignait de s'aventurer vers le brûlant équateur, où, d'après les antiques traditions, la chaleur était tellement forte que nul organisme ne pouvait résister. Les marins portugais, qui devaient plus tard se distinguer entre tous par leur audace, étaient encore au commencement du quinzième siècle très inférieurs aux matelots de Gênes, de Venise, des Baléares, et lorsque l'infant Henri qui, en sa qualité de grand maître de l'ordre du Christ, était chargé des entreprises de découverte, s'installa au promontoire de Sagres avec des savants de tous pays, qu'il fonda à côté de son château un observatoire, une école navale, et rassembla une riche bibliothèque, lorsqu'il organisa enfin ce qui devait être l'œuvre de sa vie, l'exploration de la côte africaine, il dut faire venir un cartographe de Majorque, « maître Jacob », pour que celui ci enseignât aux navigateurs portugais l'art de lire les cartes terrestres et célestes.
Avant la prise de Ceuta, en 1415, les Portugais ne dépassaient pas encore, au sud du Maroc, le cap Nun, c'est-à-dire le « non ». le promontoire au delà duquel il semblait impossible de passer. Puis, près de vingt années d'efforts inutiles s'écoulèrent sans qu'on ait pu doubler le cap Bojador, le « mugissant) », qui se prolonge au loin par de longs récifs forçant les marins a cingler vers la haute mer, jusqu'à ce que Gil Eannes, pour se faire pardonner un tort par l'infant Henri, jurât de pousser plus avant que le Bojador. Il tint parole en 1434, et c'est alors que commença la série rapide des découvertes accomplies méthodiquement le long du littoral, chaque navigateur mettant sa réputation à dépasser le point extrême atteint par son prédécesseur. Gonçalez Baldaya découvre la baie dite maintenant le rio de Oro, ainsi nommée de la poudre d'or qu'il en rapporte : cette découverte rallia au prince l'opinion publique qui le tournait en ridicule et, avec les prêtres, lui opposait l'écriture Sainte prouvant que ses explorations ne pouvaient aboutir ; on comprit que désormais on tenait la route de l'Inde, « pays natal de tout or »[1261]. Nuno Tristâo double bientôt le cap Blanc ; il dépasse ensuite la baie d'Arguin et ses riches bancs de poissons. Les plages désertes du Sahara sont laissées au nord, et les navigateurs atteignent déjà des rivages peuplés d'où l'on rapporte des gommes et d'autres objets précieux, malheureusement aussi des esclaves.
En 1445, Diniz Diaz fait la grande découverte du cap Vert, auquel il donna précisément ce nom pour montrer combien ses prédécesseurs s'étaient trompés en attribuant aux contrées tropicales une éternelle aridité. Désormais, les voyageuses risquaient avec d'autant plus d'audace que d'autres Européens s'étaient également aventurés dans l'intérieur et que la connaissance de la terre complétait ainsi celle de la mer en un même ensemble géographique. Les désastres servaient aussi à l'expérience des marins, Ainsi Nuno Tristâo et plusieurs de ses compagnons ayant été tués par des flèches empoisonnées, le reste de l'équipage s'enfuit directement par mer, sans voir le littoral sur un seul point jusqu'à l'arrivée sur les côtes du Portugal. La mort du prince Henri, en 1460, n'arrêta pas l'élan des découvertes : les navigateurs avaient atteint la côte dite aujourd'hui de Sierra Leone et en rapportaient des trésors ; la cupidité aurait suffi désormais à entretenir l'ardeur des voyages.
D'après les traditions normandes, les Dieppois auraient été alors en concurrence avec les Portugais ; un « petit Dieppe » se serait élevé sur la côte, dans le voisinage de la portugaise Elmina.
Toutefois, le secret des opérations ayant été de tout temps l'un des principaux objectifs des traitants, les négociants de Dieppe furent eux-mêmes la cause de l'ignorance dans laquelle le monde est resté relativement à leurs découvertes géographiques aussi bien sur la côte américaine que sur celle d'Afrique : aucun monument écrit ne rappelle leur gloire. On doit se borner à constater ce fait, d'ordre général, que les Dieppois prenaient une grande part au commerce des denrées venues d'Afrique, notamment à celui de la malaguette ou poivre africain, épice de bien moindre valeur que le poivre indien.
Dom Joâo, deuxième du nom, poursuivit l'œuvre du périple africain avec le même zèle que le prince Henri. Diôgo Câo, franchissant la ligne de l'équateur, atteignit d'abord un très grand fleuve, auquel il donna le nom de rio do Padrâo ou « rivière du Pilier », à cause de la construction qu'il éleva sur une pointe de l'embouchure, en témoignage de sa prise de possession : ce puissant cours d'eau, que le seul courant des Amazones dépasse en abondance, est le Zaïre ou Congo, dont les Portugais occupèrent bientôt les terres riveraines. Avant de s'en retourner en Portugal, Diogo Câo poussa le long de la côte jusqu'au vingt-deuxième degré de latitude méridionale, où il laissa un autre pilier d'attente (1485).
Son successeur dans l'œuvre de circumnavigation africaine, Bartholomeu Diaz, dressa de nouveaux jalons sur le rivage africain, jusqu'à la baie de Santa Elena (Saint-Helens), non loin de la pointe terminale de l'Afrique, mais, ayant été saisi par les tempêtes, il fut poussé loin des côtes jusqu'en des parages où des vagues « plus hautes et plus froides qu'ailleurs », se déroulaient avec majesté dans la direction de l'Est. Les navigateurs comprirent que le continent était dépassé : ils cinglèrent d'abord à l'est, puis au nord, et lorsqu'ils atteignirent la côte de l'Afrique, là où s'ouvre la baie dite actuellement d'Algoa, ils constatèrent que le littoral gardait une direction orientale avec inflexion vers le nord (1487). Le problème était résolu et les navigateurs pouvaient retourner dans leur patrie. Pourtant Bartholomeu Diaz obtint de ses compagnons de suivre encore pendant trois jours le littoral africain, il parvint jusqu'à l'embouchure du rio De Infante, appelé depuis Great Fish River, et vit la côte se perdre dans la direction du nord-est ; quand il fut de retour devant le pilier qu'ils avaient érigé sur la baie d'Algoa, il l'entoura de ses bras « comme un fils », nous dit Barros dans ses Dérades. Le voyage vers les Indes Orientales ne devait être poursuivi que dix années après et, dans l'intervalle, une autre découverte plus considérable encore, celle des Indes Occidentales, ou mieux, du « Nouveau Monde ", s'accomplit à la gloire de l'Espagne.
A la fin du quinzième siècle, cinq cents années après les voyages de Bjornis et de Leif Erikson, la redécouverte de ce monde occidental et la prise de possession géographique de la terre entière étaient devenues des événements nécessaires, inévitables. Tous les esprits des penseurs pressentant et préparant l'avenir hâtaient déjà l'œuvre de la civilisation et les cartographes prenaient les devants en construisant des globes planétaires sur lesquels ils dessinaient les limites supposées des terres et des mers, soit d'après la tradition de Plolémée, soit d'après les récits et légendes des marins ou leurs propres caprices. Les plus fameux de ces globes, ceux du Slavo-Germain Martin Behaim et du Florentin Toscanelli, exercèrent, nous dit-on, une influence décisive sur la résolution de Colomb et d'autres explorateurs. La science prenait possession de la Terre, même avant de la connaître : elle prescrivait d'avance à ses ouvriers le travail qu'il leur restait à faire.
L'œuvre d'expansion de l'Europe aux autres continents se poursuivait d'une manière inégale, avec ou sans méthode, suivant les individus et les milieux politiques et sociaux. Les légendes les plus diverses relatives aux voyages des marins vers les mers occidentales, les noms de terres insulaires, mythiques ou existantes, qui apparaissent sur les cartes, prouvent que des expéditions tentées par esprit d'aventure, ou forcées par la tempête, s'étaient faites vers le grand Ouest. La religion, mêlée au souvenir des mythes platoniciens, se mêlait à ces recherches. On disait que sept évêques bannis pour leur foi s'étaient réfugiés au loin dans les immensités de l'Océan et qu'ils y avaient découvert sept îles heureuses, ou bien que, dans une terre fortunée, ils avaient fondé sept villes, celles que recouvrent aujourd'hui les flots du lac das Sete Cidades, dans l'île de Sâo Miguel. Une légende irlandaise racontait aussi comment un moine fervent, le saint Brandan ou Brandaines, erra pendant sept années d'île en île à travers la mer « visqueuse » — souvenir des récits de Pythéas — jusqu'à ce que les anges conducteurs l'eussent amené à la « Bonne terre », un paradis où des fruits naissaient partout pour le plaisir du voyageur. Aussi les cartes et les livres de l'époque mentionnent tous une ou plusieurs terres de Brandan, que la découverte des Iles du cap Vert et des Açores refoula beaucoup plus avant, ainsi que d'autres îles mythiques, dans l'inconnu de la haute mer. Les mahométans, durant leur période de domination dans la péninsule Ibérique, eurent aussi leur part dans les aventures océaniques. Une tradition arabe parle des huit pères Almaghmirin, les « Déçus » ou les « Errants », qui partirent de Lisbonne et découvrirent en effet une île, d'où ils furent ensuite ramenés, les yeux bandés, vers une côte inconnue, atteignant finalement le port marocain de Safi : tel est le témoignage d'Edrisi. Ibn Khaldun, écrivant en 1377, s'imagine encore que la « mer des Ténèbres » est fort difficile à naviguer « parce que les vapeurs s'élevant à la surface de l'eau rendent la navigation impossible ; en effet, les rayons du soleil, réfléchis par la terre, n'atteignent pas ces régions éloignées »[1262]. La vaste mer, ouverte peut-être aux saints, passait pour ne pas être permise aux hommes. Ainsi que le répète encore Dante en sa Nouvelle Comédie, « Hercule a planté ses deux amers sur les rives du détroit, afin que nul ne se hasarde à les dépasser ».
Mais les intérêts de l'Europe, et pas seulement ceux du Portugal, exigeaient que la « mer des Ténèbres » fût également reconnue, que la rondeur de la terre fût explorée, et Lisbonne, déjà située en dehors des deux bornes naturelles de Gibraltar et de Ceuta, n'était-elle pas le point de départ indiqué pour les futures découvertes ? C'est là que les marins génois, peut-être aussi quelques Vénitiens, allaient offrir leurs services au roi de Portugal pour le trafic avec les Flandres et l'Angleterre, ainsi que pour les voyages de découverte vers l'Afrique et ses îles. A la fin du treizième siècle, c'était un Génois, Pezagno, qui servait le roi Diniz, le « Bon laboureur », comme grand-amiral du royaume. Déjà une couple de siècles avant Colomb, deux galères génoises, équipées aux frais d'un Doria et des frères Vivaldi, avaient cinglé vers les Indes par la voie de l'Occident, mais elles n'étaient pas revenues : d'après d'Avezac, c'est en 1270, ou dans une année voisine de cette date, qu'aurait eu lieu le funeste voyage.
En 1484 un autre aventurier génois était à Lisbonne cherchant fortune. C'était un marin habile, ayant couru les régions lointaines : il connaissait les mers du Levant, celles des Canaries et même de la Guinée ; il avait vu l'Angleterre et poussé jusqu'en Islande. Ce qu'il se proposait maintenant de faire, c'était de voguer directement vers les Indes en cinglant à l'Ouest suivant la marche du soleil. « Puisque la terre est ronde », disait-il avec Pythagore et Aristote, avec tous les savants de l'époque et avec les cartographes qui construisaient des sphères célestes, « puisque la terre est ronde, il est tout naturel de cingler sur sa rondeur à travers les flots de l'Océan Atlantique. En suivant cette voie, les navires atteindront immanquablement les rivages orientaux de l'Asie. Le tout est de savoir si les distances sont telles qu'elles soient infranchissables à une expédition équipée pour un ou deux mois de voyage ».
Or, à cette époque préparatoire des grandes découvertes, il y avait parmi les humanistes deux opinions bien différentes sur la grandeur réelle de la Terre : l'une, qui s'appuyait sur la puissante autorité d'Eratosthènes, donnait à la circonférence terrestre un développement de 252 000 stades, supérieur d'un septième environ aux dimensions réelles de la planète ; le chiffre qu'avait obtenu l'Alexandrin donne, traduit en mesures actuelles, 46 000 kilomètres, si l'on admet — ce qui semble indiscutable — qu'il calculait en stades attiques[1263]. L'autre opinion, fondée sur les mesures qui avaient été faites dans les plaines de l'Euphrate par les soins d'Al-Mamun, évaluait à une distance trop courte d'un sixième la longueur du pourtour planétaire, et le marin génois s'en tenait à cette version, confiant dans un document qui devint plus tard son « livre de chevet », l'*Image du monde*, par Pierre d'Ailly.
Ainsi qu'aimait à le répéter Colomb, en donnant une forme précise à cette affirmation sur la mesure de la Terre : El mundo es poco ! — la Terre est petite. Et pour corroborer son dire, il s'appuie sur une autorité bizarre, celle du scribe juif Esdras, affirmant que la terre émergée s'étend sur les six-septièmes du globe et que, par conséquent, la mer baignant l'Europe à l'Occident ne peut être d'une grande largeur. D'ailleurs, il déterminait en termes précis quelle était, d'après lui, la circonférence de la Terre : le degré équatorial aurait été de 56 milles et deux tiers, — soit (à 1 480 m. le mille romain) de 85 kil. 810 m., — ce qui, pour l'ensemble de la rondeur planétaire, équivaut à 30 792 000 kilomètres, environ les trois quarts de la vraie rondeur[1264].
Une cause d'erreur plus considérable encore dans les éléments préliminaires de l'entreprise colombienne provenait de ce que les cartes de l'époque représentaient l'Ancien Monde comme ayant de l'ouest à l'est une dimension de beaucoup supérieure à la réalité. Déjà sur tous les portulans, l'axe longitudinal de la Méditerranée comportait 60 degrés, tandis qu'en réalité il est du tiers seulement, et, pour les images de l'Asie, on s'en tenait aux évaluations de Marinus de Tyr, d'après lesquelles la largeur totale de l'Ancien Monde, entre les îles Fortunées et la capitale du pays de la Soie, s'étendrait sur un espace de 225 degrés, près des deux tiers de la circonférence terrestre. Il est vrai que les Arabes avaient appris à rectifier ce dessin et ramenaient à 180 degrés, même à 174 et à moins encore[1265], les dimensions de l'Eurasie, corrections qui ne furent point acceptées par les Behaim et les Toscanelli. Ce n'est pas tout : les géographes du temps, et, avec eux, Colomb, interprétaient un détail des voyages de Marco Polo en admettant que les 1 500 *li* de distance entre le rivage de la Chine et l'archipel de Zipango ou Japon signifiaient autant de milles italiens — 1 480 mètres au lieu de 576 — : la grande dépendance insulaire de l'Asie se trouvait ainsi rejetée au loin dans l'Océan, et l'espace à franchir en partant de l'Europe vers l'Orient était d'autant diminué. Les deux hypothèses, l'une amoindrissant la circonférence de la Terre, l'autre agrandissant de beaucoup la surface de l'Ancien Monde et de ses îles orientales, servaient également Colomb pour lui permettre de conclure aux faibles dimensions relatives de l'Atlantique entre l'Europe et les Indes. En somme, toutes les erreurs accumulées faussaient radicalement la distance entre les Açores et l'archipel Japonais. Le globe de Behaim l'estime à environ 36°, dixième partie de la circonférence terrestre, elle est en réalité de plus de 180° ; si on l'évalue en kilomètres et tient compte de la latitude de ces territoires, il faut en compter 16 000 et non 3 000.
Sénèque avait déjà dit, Roger Bacon, Pierre d'Ailly et d'autres avaient répété qu' « avec un bon vent il suffirait d'un petit nombre de jours pour traverser la mer ». De plus, et ce fait devait aider le marin dans ses illusions, les insulaires des Canaries voyaient souvent échouer sur leurs rivages des fruits et des rameaux d'espèces étrangères, parfois même des produits d'une industrie humaine inconnue, et attribuaient volontiers toutes ces épaves à une grande terre située vers l'Occident. Enfin, ne doit-on considérer comme certain que les Islandais conservaient encore la mémoire des voyages faits par leurs aïeux vers le Groenland et le Vinland ? Une simple interruption de cinquante années dans les libres communications de terre à terre pouvait-elle supprimer tout souvenir des expéditions dans le pays des *Saga*, et Colomb lui-même, qui vit les marins d'Islande, n'entendit-il point parler de leurs exploits. Mais qu'il les ait connus ou non, il eut sur eux l'avantage inappréciable de naviguer dans une mer dont les flots et la houle le portaient directement à son but, tandis que les Viking normands affrontaient des tempêtes toute l'année[1266].
Par un instinct naturel qui nous porte à chercher l'unité d'impression, les historiens sont tentés de donner une grande figure héroïque, une vertu surhumaine aux hommes qui furent, à la fin d'une longue suite d'efforts antérieurs à eux, les heureux exécuteurs d'une entreprise ayant duré de longs siècles. Tant de marins intrépides s'étaient aventurés dans la mer des Ténèbres, tant de vaillants chercheurs avaient quitté les rivages connus pour aller braver les tempêtes du grand Ouest, à la découverte des îles et des côtes lointaines, une somme si prodigieuse de travaux, de malheurs et de désastres était représentée par tous ces voyages, qui se succédaient de génération en génération, que le personnage dans lequel vient se concentrer tout le rayonnement de la gloire collective prend nécessairement un caractère surhumain : on le croit spontanément plutôt un dieu qu'un homme alors que peut-être, par certains traits de sa personne, Colomb n'était point supérieur à la moyenne de ses contemporains ; on peut même l'estimer comme inférieur à quelques-uns.
Les récits du temps nous disent comment Colomb, obligé de fuir le Portugal où il s'était endetté, eut à lutter péniblement pour faire accueillir son projet par les souverains de Castille et d'Aragon, Isabelle et Ferdinand ; mais pour expliquer ces déboires, il ne faut pas perdre de vue que ses adversaires avaient raison contre lui ; il ne découvrit point ce qu'il avait la prétention de trouver, et ce qu'il trouva, il ne le cherchait point ; le hasard lui donna un démenti qu'il ne voulut point accepter jusqu'à sa mort, malgré les preuves accumulées du contraire.
La découverte dont il fut l'instrument involontaire est celle dont Eratosthènes avait prévu la réalisation[1267], en annonçant que dans l'immensité des mers séparant l'Europe occidentale de l'Asie orientale, on trouverait un deuxième continent habité.
Colomb débarqua non dans les Indes, mais sur ces terres que l'on nomme maintenant Amérique en l'honneur du pilote florentin qui le suivit. La première île à laquelle il aborda, Guanahani, était sans aucun doute une des Bahama sud-orientales, Cat Island, Mayaguana, Samana ou telle autre île voisine : aucun des lieux d'abordage décrits par les commentateurs du journal de bord ne coïncide absolument avec le récit de Colomb. Mais pour toutes ses autres expéditions dans les Antilles et sur le pourtour de la mer des Caraïbes, les itinéraires sont bien établis : on peut suivre ses navires sur les côtes de Cuba, d'Haïti ou Española, de la Jamaïque, de Puerto Rico, des Antilles extérieures, de la « côte Ferme » et des rivages de l'Amérique centrale, entre le Honduras et le golfe d'Uraba.
D'ailleurs, il faut bien le dire, le principal objectif de Colomb, que nous révèlent ses dix années d'exploration dans les eaux du Nouveau Monde, ne fut point d'accomplir de grandes découvertes géographiques : il avait plus à cœur d'amasser des richesses, d'acquérir des domaines, de s'assurer des redevances et des monopoles, de fonder une famille bien apanagée et disposant de revenus énormes. Il est vrai que tout cet amas d'or devait servir un jour à délivrer le Saint sépulcre, mais il ne fit jamais le moindre effort pour donner à ces pieux désirs la plus légère tentative de réalisation : son zèle religieux n'alla même jamais jusqu'à embarquer un chapelain à bord de ses caravelles.
Le fait capital dans l'histoire de Christophe Colomb est qu'après les Normands oubliés, il fut le premier à retrouver les terres d'outre Atlantique, et, pour un événement de cette importance, c'est déjà beaucoup qu'un gain de quelques années. Dans le mouvement d'expansion maritime qui caractérisait alors l'Europe occidentale, un Cabot, un Amérigo Vespucci, un Cabral eussent certainement accompli l'œuvre tôt ou tard. Ne croit-on pas pouvoir affirmer (Gabriel Gravier) sur la foi de documents dieppois que Vicente Pinzon, plus tard commandant d'une des caravelles de Colomb, avait visité la côte du Brésil en compagnie du Normand Jean Cousin quatre ans avant que le Génois cinglât avec sa flottille vers les terres américaines ? N'importe ! Le fait précis est là qui marque au nom de Colomb le grand tournant de l'histoire : la découverte du Nouveau Monde. C'est à lui également que reviennent, dans le domaine de la physiographie, les premières observations de la déclinaison magnétique et, dans les annales de la navigation, la pratique normale du va et vient à travers l'Atlantique suivant le cours régulier des vents : d'Europe aux Antilles avec les alizés, et des Antilles en Europe avec les courants de retour. A tous égards le monde entrait dans une ère nouvelle.
Pendant le reste de sa vie, Colomb, qui s'était réservé le monopole légal des explorations maritimes, eut à connaître le nom de bien des émules. Un autre navigateur généralement considéré comme Génois, naturalisé Vénitien, puis Anglais, Giovanni Gabotto — plus connu sous le nom de Cabot —, avait obtenu du roi Henri VII, pour lui et sa famille, le droit exclusif d'aller, sous pavillon royal, à la découverte des terres, mers et golfes dans l'Ouest, l'Est ou le Nord et, s'il y avait lieu, d'y faire le commerce, à la seule condition de laisser au roi le cinquième de son profit. Peut-être connaissait-il les anciennes relations des Scandinaves avec les terres occidentales, car Bristol était à cette époque en rapports très étroits de trafic avec l'Islande : quoi qu'il en soit, il cingla franchement dans la direction même du Vinland et, en l'année 1497, plus d'un an avant que Colomb n'aperçût la « côte Ferme » d'Amérique, Jean et son fils Sébastien atteignaient, à travers les glaces flottantes, une « terre première » — terra primum visa —, où habitaient des Eskimaux vêtus de fourrures et où l'on rencontrait des ours blancs et des rennes. Une deuxième exploration, faite l'année suivante, amena Sébastien sous une latitude plus méridionale, vers les « îles des Morues » — peut-être Terre-Neuve —, puis le hardi marin, continuant sa course vers le sud à proximité des rivages, poussa jusque sous la latitude de Gibraltar, correspondant aux côtes de la Caroline du Nord. Là le manque de provisions le força au retour.
Acharné à son œuvre de découverte, Sébastien Cabot poursuivît ses explorations à son propre compte quand le roi d'Angleterre, personnage fort économe, ne voulut plus l'aider : reprenant méthodiquement son voyage où il avait dû l'interrompre, il se dirigea vers le sud et finît par rencontrer, paraît-il, des navigateurs espagnols dans les parages des Florides et des Antilles. La jonction s'était opérée dans les itinéraires des Colomb et des Cabot. Aussi Sébastien, changeant de projet, s'enrôla-t-il au service de l'Espagne. Mais déjà les contrebandiers et les pécheurs portugais, anglais, français prenaient part aux voyages du nord qui se dirigeaient vers l' « Ile » ou vers la « Terre Neuve », ainsi que l'on désignait à cette époque toutes les côtes nouvellement découvertes de l'Amérique du Nord. Dans sa *Vie* de Sébastien Cabot, Biddle parle de marins portugais apportant en 1505 au roi d'Angleterre des « chats de la montagne » et des « perroquets » de Terre Neuve, preuve que ce nom s'étendait au midi pour le moins jusqu'au 35e degré de latitude. Il est certain que, dès cette époque, l'exportation régulière des bancs de morue pour les marchés du carême se faisait par des navires basques, bretons et normands.
Les armateurs et les pécheurs de morue n'écrivaient point leurs mémoires et ne se réglaient point dans leurs expéditions d'après les rapports officiels des amiraux et les décrets des rois. D'autre part, leur initiative était lente, et quand on constate l'existence d'une industrie très active, chez plusieurs nations à la fois, comme l'était, au commencement du seizième siècle, la pêche de la morue, on peut en conclure qu'elle avait pris son origine depuis longtemps déjà. Dès l'année 1464, un gouverneur de Terceira, Joâo Vaz Cortereal, aurait visité une « terre des Morues » (*terra do Bacalhao*)[1268].
La prétention qu'eut un fils de ce Cortereal, Gaspar, d'avoir trouvé dans ces parages, en 1500, une « Terre Verte », permet de considérer comme très probable le fait que la tradition des voyages islandais ne s'était jamais perdue, même dans le sud de l'Europe ; les chasseurs de baleines, s'aventurant au loin dans les froides eaux boréales, avaient très probablement fait succéder la pêche de la morue ou bacalhao — le kabeljau des marins du Nord — à leur première et plus périlleuse industrie, à mesure que le cétacé devenait plus rare dans le golfe de Gascogne et les autres mers tempérées. Les pécheurs de ces mers n'étaient-ils pas ces étonnants devanciers des naturalistes de nos jours, ces hardis marins qui, depuis un temps immémorial, peut-être depuis les âges préhistoriques, savaient harponner le requin des eaux abyssales de l'Atlanlique à des centaines de mètres de profondeur ! Quoi qu'il en soit de l'hypothèse relative au maintien des navigations arctiques depuis l'an mil, les Basques, de même que les Portugais, revendiquaient comme leurs ces mers des grandes pêcheries de la « Terre Neuve ». Les premiers les nommaient Juan de Echaïde, d'après un navigateur que ne connaît pas l'histoire documentée ; les seconds appelaient ces parages « mers des Cortereaes », d'après le gouverneur de Terceira et deux de ses fils qui y avaient trouvé la mort.
Les découvertes faites dans les mers tropicales, sous la franche lumière du Midi, dans les îles et sur les côtes riches en or, en perles, en plantes précieuses, frappèrent les imaginations plus que les voyages accomplis dans les sombres mers boréales, et la mémoire n'en fut point perdue. Une légion de chercheurs s'était précipitée vers les Antilles et les rives du continent méridional en dépit des interdictions officielles et des concessions de monopoles.
Deux ans après que Colomb eut touché la « côte Ferme », près du delta de l'Orénoque, « issu du paradis terrestre », tout le littoral sud-américain baigné par l'Atlantique et la mer des Caraïbes était déjà reconnu, d'un côté jusqu'à la baie de Cananea, dans le Brésil du sud, de l'autre jusqu'au golfe d'Uraba, à l'angle nord-occidental de la Colombie, sur un développement côtier d'environ 9 000 kilomètres. En ces deux années 1499 et 1500, Peralonso Niño et Guerra avaient visité les rivages qui s'étendent à l'ouest du golfe de Paria ; Alonzo de Hojeda, accompagné des deux pilotes, Juan de la Cosa et Amerigo Vespucci, avait longé les côtes des Guyanes, du Venezuela et de la Colombie actuelle jusqu'au cap de la Vela ; puis Bastidas de Sevilla avait exploré les rivages qui se prolongent au delà vers les bouches de l'Atrato, tandis que Vicente Pinzon, l'un des anciens compagnons de Colomb, parcourait la « mer Douce » que forme le fleuve des Amazones au sortir de son estuaire. Il était suivi par Diego Lepe ; enfin, les treize navires portugais que Pedr'Alvarez Cabral menait aux Indes abordaient à l' « île de Vera-Cruz ou Santa-Cruz », c'est-à-dire à la côte brésilienne, soit par suite d'une erreur de route, soit de propos délibéré, et pour faire reconnaître officiellement comme portugaise une terre que pratiquaient déjà des marins de toutes nations[1269]. La prétention de Cabral ne fut point vaine : la langue portugaise resta implantée au milieu du domaine espagnol.
Il est certain que les traitants de Normandie faisaient des voyages sur la côte où s'ouvre la baie dite « Rio de Janeiro » « depuis plusieurs années en ça », avant 1503, puisque le fait est mentionné spécialement à propos de l'expédition du Dieppois Paulmier de Gonneville[1270] : ainsi que le dit le document original, ces voyages de commerce se faisaient « surtout pour acquérir le braisil, qui est du bois à teindre en rouge ». Ce nom de « Braisil » est celui qui prévalut sur les appellations officielles de Vera ou Santa Cruz.
La prise de possession de cette terre occidentale par les navires de Pedr'Alvarez Cabral, en 1500, fut la date initiale du partage du nouveau continent entre le Portugal et l'Espagne. Celle-cî, en vertu des voyages de son grand-amiral Colomb et de ses lieutenants et rivaux, était devenue, d'après les usages traditionnels du droit des gens, la suzeraine des terres nouvellement découvertes ; mais de ce fait, le Portugal, déjà propriétaire depuis longtemps des Açores, se trouvait menacé de perdre les îles, peut-être douteuses, que les marins avaient signalées dans le voisinage ; occupé depuis plus d'un siècle à la recherche de contrées dans une direction nouvelle, il risquait d'être entièrement privé de ses trouvailles au profit de son voisin plus favorisé. Aussi les discussions diplomatiques commencèrent-elles aussitôt après le retour de Colomb de son premier voyage.
Déjà le prince Henri s'était fait octroyer au milieu du quinzième siècle une bulle papale donnant au Portugal la possession des terres qu'il pourrait découvrir au delà du cap Bojador « même jusqu'aux Indes ». Cette concession laissait donc prise au doute, puisque les Espagnols, revendiquant les terres occidentales, y voyaient aussi les escales des Indes. Tout d'abord on fit une convention d'attente, puis, en 1494, on rédigea le traité de Tordesillas[1271] par lequel les Portugais, qui d'abord n'avaient obtenu pour ligne divisoire du monde, entre eux et les Espagnols, qu'un méridien passant à « cent lieues » à l'ouest des Açores, firent reporter cette limite de partage à 270 lieues du même archipel. Un cardinal de la cour d'Alexandre VI s'était chargé d'entériner ecclésiastiquement l'accord des deux puissances[1272] ; mais il ne faut point voir dans la signature papale un acte de souveraineté hautaine à la Hildebrand, comme si le souverain pontife s'était arrogé le droit de couper le monde en deux à la façon d'une pomme[1273] ; en réalité, la force respective des deux puissances contractantes détermina seule le tracé de la ligne de démarcation : le premier méridien de limite, qui n'aurait donné au Portugal que le musoir extrême du Brésil, ayant soulevé à Lisbonne une tempête de récriminations, l'Espagne se résigna à l'acceptation du traité de Tordesillas[1274] ; on sait que, dans le cours de l'histoire, le Portugal ne s'en contenta point, puisque la frontière du Brésil a été reportée à plus de 2 000 kilomètres plus loin dans l'intérieur.
En l'année 1501, un autre voyage eut lieu le long des côtes du Brésil, moins important que celui de Cabral, au point de vue politique, mais peut-être plus sérieux en résultats, puisqu'il fit mieux connaître le Nouveau Monde : ce fut le voyage d'Amerigo Vespucci qui, pilotant une flottille portugaise, étudia d'escale en escale le littoral brésilien, du port de Bahia à la baie de Cananea vers le 25e degré de latitude méridionale, puis, cinglant vers le sud-est, aurait parcouru l'Atlantique austral jusqu'à une terre froide, aride, rocheuse, que l'on croit être la Nouvelle-Géorgie. L'expédition fut donc celle de toutes qui, dans la première décade des voyages vers les terres nouvelles, s'aventura le plus loin dans les mers inconnues, mais son importance lui vint surtout des récits qui en furent publiés après le retour d'Amerigo Vespucci. Dès l'année 1503, une lettre qu'il avait écrite à son ami Lorenzo Medici était traduite en latin, puis les années suivantes elle paraissait dans les langues modernes de l'Europe. En 1507, d'autres récits, qui d'ailleurs contenaient de graves erreurs, les *Quatuor Navigationes*, étaient publiés à Saint-Dié comme le recueil de lettres adressées par Vespucci au gonfalonier Soderini de Florence, et ces documents, incorrects mais rédigés par quelque scribe d'après un mémoire certainement authentique, furent accueillis par le populaire avec une curiosité passionnée et firent connaître de tous le nom du voyageur Amerigo. Tandis que celui-ci avait toujours proposé de donner au continents récemment découverts l'appellation de « Nouveau Monde ». l'éditeur des *Quatre Navigations*, Basin de Sandocourt — ou peut-être son prote, Waldseemüller, plus connu par son pseudonyme de Hylacomilus, prononça le premier le nom d'Amerigo comme devant être celui qu'aurait à porter désormais la grande terre occidentale. Pendant tout le seizième siècle des vocables géographiques divers furent appliqués, dans les livres et sur les cartes, aux terres que les Espagnols désignaient officiellement avec Colomb par le terme d' « Indes occidentales » ; mais au dix-septième siècle le mot « Amérique » prévalut définitivement, aidé sans doute par l'euphonie que présente la série des noms continentaux : « Europe, Asie, Afrique, Amérique ».
Toutefois, cette hypothèse ne saurait être considérée comme certaine, et il se pourrait que, suivant des opinions bien accueillies par l'opinion publique américaine, entraînée peut-être par un chauvinisme inconscient, le nom du double continent fût d'origine indigène. D'après Alphonse Pinard, le grand marché d'Ameraca (Maraca, Amaracapana), situé près de la moderne Cumana, aurait été le parrain du Nouveau Monde. D'après Jules Marcou, les montagnes du Nicaragua dites sierra Amerrique auraient été signalées à Colomb, dans son voyage de 1502, comme celles qui fournissaient l'or de Veragua, et ce nom, connu des chercheurs d'or, aurait fini par être attribué à l'ensemble des terres occidentales. Pourtant il ne parait point qu'un seul document mentionne cette chaîne de l'Amérique centrale avant l'ouvrage de Thomas Belt, *The Naturalist in Nicaragua*, publié en 1871. tandis qu'une carte de 1507, retrouvée par J. Frischer, porte déjà le nom d'Amérique.
Après le dernier voyage de Colomb, en 1504, il y eut une période d'arrêt dans les grandes découvertes. C'est que les effets du monopole institué par le gouvernement espagnol se faisaient déjà sentir, et que, d'ailleurs, les explorateurs vraiment soucieux de la géographie, comme Amerigo Vespucci, étaient fort peu nombreux : la grande préoccupation des chercheurs était de trouver de l'or, des perles, des pierres précieuses, et peut-être même le paradis terrestre, enfin reconquis par de fidèles catholiques, récitant dévotement leurs patenôtres.
Les mémoires du temps constatent que les Ponce de Léon, les Pamphilo de Narvaez, et autres marins cinglant vers les Bahama et la Floride avaient pour but de découvrir cette merveilleuse « fontaine de Jouvence » dont parlaient les thaumaturges et les poètes ; mais aucune des sources d'eau claire qu'ils virent s'élancer du fond des galeries calcaires, dans les grottes mystérieuses, ou même s'élever du lit de la mer au milieu du flot salé, ne put leur rendre la jeunesse première et leur assurer la force et la santé.
Cependant, un problème géographique de premier ordre avait été soulevé par la découverte même de Colomb. Avait-il réellement trouvé les « Indes ». ainsi qu'il le prétendait, ou bien avait-il débarqué dans un « Monde nouveau » comme le disait Amerigo ? Entêté dans son idée, Colomb voulait, contre toute évidence, que Cuba fût une péninsule d'Asie : pourtant il ne la longea pas jusqu'à son attache continentale et, tachant de perpétuer ce qu'il pressentait être une erreur, il alla même jusqu'à menacer les gens de son équipage s'il leur arrivait de parler de cette terre comme d'une île véritable[1275]. Mais, puisqu'il voulait s'imaginer ainsi longer les côtes de l'empire du grand khan, il devait trouver dans la direction du sud-ouest le détroit par lequel Marco Polo avait contourné l'Asie, accompagnant en Iranie la princesse mongole qui allait au-devant de son fiancé. Ce détroit, il en avait entendu parler lorsqu'il suivait les rives de Veragua, ou plutôt c'est ainsi qu'il interpréta ce que lui dirent les indigènes d'une mer très voisine, prolongeant au loin ses eaux dans la direction du sud et de l'ouest, mais il chercha vainement l'entrée de ce passage, laissait à d'autres navigateurs la trouvaille du mystérieux chemin. On le chercha longtemps encore après lui, et même au milieu du seizième siècle on le cherchait toujours, bien que s'occupant déjà d'un nouveau problème, celui de percer un canal artificiel, puisqu'on ne réussissait pas à découvrir le détroit naturel, l'*estrecho*, comme il était désigné par excellence.
Parmi les aventuriers et les chercheurs de richesses qui s'étaient risqués dans la Castille d'Or — la partie de l'isthme américain qui s'étend le long de la mer des Caraïbes, entre le golfe d'Uraba et la lagune de Chiriqui, — se trouvait un vaillant et rusé capitaine, Vasco Nuñez de Balboa, homme perdu de dettes, coupable de trahison et de meurtre, d'autant plus désireux de se rendre illustre par quelque grande action. L'occasion se présenta. Dans une de ses expéditions de pillage, il apprit d'un Indien quelle route il lui faudrait suivre pour atteindre, de l'autre côté de la *Sierra*, un estuaire de la mer opposée, et, vers la fin de l'année 1513, il atteignit en effet la bouche d'un estuaire s'ouvrant dans l'Océan Pacifique. En sa resplendissante armure de guerre, il s'élança sur un rocher qu'entourait l'eau montante du flot et prit emphatiquement possession, « pour la couronne de Castille, de toutes les mers australes, avec contrées, rivages, ports et îles… avec leurs royaumes et dépendances… d'origine ancienne ou récente, ayant existé, existant actuellement ou devant exister un jour… avec ses archipels et terres fermes du Nord et du Sud, ainsi que ses mers du pôle boréal au pôle austral, de ce côté et de l'autre côté de l'équateur, au dedans et au dehors des tropiques du Cancer et du Capricorne, en aujourd'hui et à toujours, aussi longtemps que durera le monde et jusqu'au jugement dernier de toutes les races mortelles ! » C'est ainsi qu'il revendiqua jusqu'aux âges futurs toute une moitié du monde pour le roi d'Espagne, ce qui n'empêcha point que Balboa fût décapité par ordre de son maître.
Mais si peu dignes que fussent les instruments de la glorieuse découverte géographique, elle ne s'en était pas moins accomplie, et désormais on connaissait le chemin de la « mer du Sud » (mar del Sur), ainsi nommée à cause du reploiement de l'isthme dans la direction de l'Ouest, entre la mer des Caraïbes (mar del Norte) et le golfe de Panama. Bientôt quatre caravelles furent lancées dans les eaux qui baignent l'archipel des Perles et, de là, cinglèrent le long des côtes : les chemins étaient ouverts au Sud vers le Pérou, au nord-ouest vers le Mexique, à l'ouest vers cette lointaine Asie que le grand Génois croyait avoir abordée. Toutefois, des navigateurs cherchaient encore ce passage maritime que l'on avait en vain essayé de trouver derrière les Antilles. En 1509, Vicente Pinzon el Diaz de Solis avaient un instant cru y pénétrer lorsqu'ils entrèrent dans la large embouchure du rio de la Plata : puis, en 1517, l'admirable navigateur qu'était Sébastien Cahot avait espéré, avec plus de raison, de voguer enfin sur la véritable route maritime de l'Asie lorsqu'il eut dépassé les côtes atlantiques du Labrador et qu'il fut entré dans un large détroit — probablement le Fox Channel — où il atteignit le 67° 30′ de latitude septentrionale : mais là, ses compagnons, effrayés par la vue des neiges, des roches arides, des glaces flottantes, le forcèrent à revenir. Il avait pourtant suivi la bonne voie. Son navire s'était engagé dans ce formidable labyrinthe de détroits qui mène à la mer de Bering et au Pacifique, et qui ne devait être découvert que 333 ans après lui par les explorateurs arctiques de la Grande-Bretagne.
C'est dire quelles avaient été l'initiative, l'audace et la science de ce marin du seizième siècle pour qu'il pût s'avancer aussi loin en des mers d'un abord aussi difficile et réaliser partiellement sa tentative. Et pourtant Sébastien Cabot resta presque ignoré de son temps : on oublia que, pour la longueur des côtes découvertes et relevées, il avait fait sien le continent septentrional du Nouveau Monde ; on ne donna pas non plus l'attention qu'elles méritaient à ses observations si importantes sur la physique du globe, car c'est à lui que l'on doit les premières connaissances sur la diramation des courants partiels de ce que l'on appelle aujourd'hui *Gulfstream* ou « courant Golfier » ; le premier également il reconnut les parages précis de la mer — 110 milles à l'ouest de l'Açore Flores — où, de son temps, passait le méridien de la boussole sans déclinaison[1276]. On ignore même quand Sébastien Cabot mourut, dans quelque réduit de Londres, après son retour d'un voyage au rio de La Plata, sur le Paranà et au Paraguay, en 1528 : là encore il avait donné des preuves de son génie en indiquant le fleuve comme la route future des pays de l'Argent, récemment découverts dans les monts Occidentaux des Andes par les conquistadores. Le peu de célébrité relative de Sébastien Cabot est dû probablement à ce que, plus soucieux de la science que de la fortune, il ne rapporta point de ses voyages l'or et les perles qui avaient illustré Colomb et qui, plus tard, firent la gloire des Pizarre et des Cortès. En outre, la vie aventureuse de ce Génois, Vénitien, Anglais, tantôt mise au service de Charles-Quint, tantôt à celui de Henri VIII, ne permit à aucun pays de le réclamer spécialement comme une gloire nationale. Pour en faire vraiment des Anglais dans la mémoire des hommes, les habitants de Bristol ont élevé en l'honneur des deux Cabot, le père et le fils, une tour commémorative se dressant au sommet de la colline de Brandon ou Brandan ; c'est la hauteur qui portait le sanctuaire vénéré présidant aux grandes navigations de l'Atlantique. Jadis la mer était parsemée d'îles et d'archipels placés sous l'invocation du saint ermite de Bristol, remplacé maintenant par les deux Gabotto.
A l'époque où Sébastien Cabot cherchait le chemin de la Chine et des Indes par le « passage du Nord-Ouest », la route directe par les mers orientales était déjà pratiquée depuis près de vingt ans. Les Portugais la connaissaient même depuis plus longtemps, puisque Bartolomeu Diaz avait contourné le musoir méridional de l'Afrique et que Pero de Covilhâo, ambassadeur envoyé au roi d'Ethiopie, qu'on pensait être le fameux « Prêtre Jean » de la légende, avait parcouru l'océan Indien sur des navires arabes, visitant Madagascar, Sofala et la côte occidentale de l'Inde. Le but et les moyens d'y atteindre étaient donc amplement connus, mais le gouvernement portugais avait hésité devant la grosse dépense d'une expédition maritime jusqu'au moment où la découverte et l'exploration des Indes Occidentales par Christophe Colomb eurent mis un terme à tout retard.
Vasco de Gama partit en 1497 avec une escadrille de quatre navires, et sans autre difficulté que d'avoir à lutter contre les forts courants du canal de Moçambique, difficulté dont témoigne encore le nom de cap Correntes que porte un promontoire du littoral, atteignit l'embouchure du Zambèze, le « fleuve des bons Pronostics ». En cet endroit, la jonction des itinéraires maritimes était déjà faite, puisque les marins arabes descendaient plus au Sud, jusqu'à Sofala, dans leurs navigations côtières. Il ne faut point croire que Vasco de Gama et ses compagnons portugais aient dû à leur seul génie et à leur inébranlable volonté d'avoir trouvé les voies de la mer des Indes : c'est grâce aux pilotes arabes de la cote orientale d'Afrique, à ceux mêmes auxquels ils allaient ravir la domination de la mer, qu'ils cinglèrent de port en port, Moçambique, Mombaz, Melindi et qu'ils se firent porter ensuite par la mousson dans le port de Calicut. D'ailleurs, lorsque Vasco de Gama se présenta dans ces mers indiennes, les règles du droit maritime y étaient observées d'une manière plus scrupuleuse que dans les mers européennes : dès la fin du treizième siècle, les navigateurs arabes et malais de religion mahométane y avaient rédigé, « d'après les coutumes anciennes », un recueil de jurisprudence maritime, universellement accepté dans les mers de la Malaisie[1277], aussi bien que dans celles de Madagascar et de l'Afrique. Ce sont les chrétiens qui introduisirent les mœurs de la piraterie dans ces parages.
Les rencontres que firent les Portugais sur la côte de Malabar prouvent que, bien avant l'établissement de communications officielles entre les États d'Europe et d'Asie, les simples trafiquants avaient trouvé quand même le chemin des terres lointaines, poussés par la concurrence vitale. Aussi bien sur la côte africaine que sur les rivages du Malabar, Vasco de Gama eut pour alliés naturels des chrétiens « thomistes », descendants d'Hindous convertis dans les premiers siècles de la propagande « nazaréenne » ; puis, dans ses croisières de port en port, il engagea, comme pilote et comme espion, un juif polonais qui jargonnait l'italien : des marchands de Venise, devanciers des Portugais, avaient été ses éducateurs.
Du reste, en Inde comme dans la Méditerranée, la lutte commerciale continuait entre peuples chrétiens : Lisbonne se mit à l'œuvre pour couper le trafic de Venise, desservi par les navigateurs arabes ; les guerres, assauts, surprises, batailles et bombardements qui se succédèrent entre les nouveaux-venus et divers souverains du littoral hindou ne furent en réalité que des épisodes de la lutte engagée entre les deux grands marchés européens. Lisbonne, qui possédait l'avantage de l'initiative et de l'attaque, aux lieux mêmes de la production des épices et autres denrées précieuses, remporta la victoire en un petit nombre d'années. Divisant pour dominer, les Portugais soulevèrent les petits rois contre le grand *tamutivi* ou « Zamorin » de Calicut, le « Seigneur de la Colline et de la Vague », et bientôt, en 1503, ayant pris pied sur le littoral en qualité de conquérants, ils établissaient un fort dominant l'escale de Cochin et s'y maintenaient victorieusement.
Les hauts faits, les entreprises audacieuses se succédèrent avec une étonnante rapidité : à cette époque, les Portugais, petit peuple très fier de son passé, plein de confiance en ses destinées présentes, se croyait à la hauteur de tous les prodiges. Et vraiment, les quelques centaines, puis les quelques milliers d'hommes dont les Gama, les d'Almeida, les d'Albuquerque, les Coutinho pouvaient disposer pour attaquer ce monde développé en un amphithéâtre immense autour de l'océan des Indes, accomplirent des merveilles d'énergie, comme s'ils avaient été animés de forces surhumaines. En 1507 et 1508. ils luttent contre les flottes égyptiennes, qui voulaient maintenir à tout prix le monopole d'Alexandrie comme marché des denrées de l'Inde, et les détruisent complètement ; en 1510, ils s'emparent de Goa, dont ils font l'entrepôt de l'Inde gangétique, et l'année suivante, à quelques milliers de kilomètres plus loin, ils s'introduisent de force dans la grande cité maritime de Malacca, où venaient se rencontrer les quatre nations commerçantes de l'Extrême Orient, groupées chacune en son quartier respectif, les Goudzerati ou Hindous occidentaux, les Bengali, les Javanais et les Chinois. Puis en 1515, ils s'établissent en maîtres dans l'Ile d'Ormuz, la gardienne occidentale de l'Océan Indien, où les richesses de l'Asie Mineure, de la Babylonie et de l'Iran s'échangeaient contre les trésors de l'Inde, le marché central qu'un proverbe persan dit être l' « escarboucle sertie sur la bague du monde ». Enfin, dès l'année 1518, les navires portugais parcourent les eaux de Banda et des Moluques et vont charger directement aux lieux de production les épices qui étaient à cette époque plus précieuses que l'or. Le roi de Portugal pouvait se proclamer le « maître du commerce de l'Inde et de l'Ethiopie ». Lisbonne, la capitale d'un minuscule royaume, devint le principal entrepôt du monde et, pour un temps, elle eut le monopole absolu du poivre, du gingembre, de la cannelle, du clou de girofle et de la muscade. Ni jonque, ni prau, ni barque chinoise, malaise ou arabe ne pouvaient naviguer dans les mers orientales sans passeport signé d'un contrôleur portugais.
Les vagues successives de la conquête se suivaient rapidement dans ces mers orientales. Les Musulmans venaient à peine d'asseoir leur domination complète dans l'île de Java (1478) par le renversement du royaume de Madjapahit, lorsque les chrétiens de l'Europe firent leur apparition dans les parages voisins. Plus à l'Est, dans l'archipel des Moluques, les Arabes précédèrent de si peu les Portugais que les indigènes purent maintes fois faire confusion entre les sectateurs de Mahomet et ceux du Christ. Puis, lorsque les populations de l'Insulinde étaient encore sous le coup de l'émotion, de la terreur même, causées par cette double invasion d'Occidentaux, à la fois marchands et guerriers, voici qu'ils assistent à l'arrivée d'autres hommes inconnus, cette fois venus par les mers de l'Orient. Ces étrangers étaient les Espagnols.
Cette expédition avait été conduite par un homme tel qu'il y en eut peu dans l'histoire, un génie d'intelligence claire et de terrible volonté. Magellan (Magalhâes) appartenait aussi à cet énergique petit peuple portugais qu'un siècle d'initiative nautique et d'accoutumance aux périls de mer avait si bien disciplinés au courage et à la persévérance. Il avait pris part aux expéditions de l'Inde et se trouvait au nombre des assaillants qui prirent la ville de Malacca. Plus tard, il avait guerroyé dans le Maroc ; mais, croyant avoir à se plaindre de ses chefs et de son roi, il quitta secrètement le Portugal pour devenir Espagnol et proposer ses services à un souverain plus équitable. Quoique petit, boiteux, de figure sombre et rude, Magellan réussit en haut lieu : sa proposition fut acceptée par le roi Charles Ier, qui bientôt allait devenir Charles Quint, et, vers la fin de 1519, la petite flottille de découverte franchit le seuil du Guadalquivir, à San Lucar de Barrameda. Les difficultés de la navigation commençaient, mais plus âpres encore celles de la conduite des hommes, divisés par les préjugés d'origine, les haines de patrie, les vanités de rang, les rivalités d'intérêts.
Les Génois en sont venus à voir en Colomb le plus grand de leurs compatriotes, quoiqu'il ait découvert le Nouveau Monde sous un autre pavillon que le leur ; mais les conditions du milieu n'étaient pas les mêmes pour Magellan : les deux royaumes de la Péninsule se trouvant alors en ardente émulation de conquêtes, le navigateur portugais fut considéré comme un traître par les gens de sa nation et, plus d'une fois, il dut se garer de leurs embûches ; puis il eut à se défendre également contre les soupçons et les rancunes des Espagnols qu'il commandait, et souvent employa la force pour maintenir son autorité contestée. Il fut terrible même lorsque, dans la baie de San Julian, où commençait l'hivernage, il eut triomphé, par la ruse et la contrainte, des révoltés qui voulaient cingler directement vers les Moluques par le cap de Bonne-Espérance et s'épargner les dangers de la recherche d'un autre chemin par l'Occident. Mais la résolution de Magellan était arrêtée : il s'était promis de pousser jusqu'au 76e degré de latitude méridionale, « dût-il n'avoir à manger que du cuir et des étoupes », s'il ne trouvait pas en deçà la pointe extrême du continent ou quelque passage maritime.
Il trouva ce passage, même sans atteindre le 53e degré, sans entrer dans les mers où l'on rencontre les gros fragments de glace entraînés en longues processions par le courant. Mais tellement sinueux est ce passage, tellement coupé de détroits secondaires, bordé de baies latérales et de corridors imprévus, que souvent il dut hésiter au cours de son long voyage dans le défilé marin, et s'il ne s'y égara point, ce fut grâce à la sagacité de ses observations sur la marche des courants et de la houle, sur le vol des oiseaux et sur tous les autres indices que lui fournirent les eaux et l'atmosphère. Enfin, après un parcours de plus d'un mois, il atteignit le superbe portail du Pacifique, entre des piliers de granit qu'entourent les brisants et, laissant derrière lui la « Terre des Fumées » et le continent américain, cingla librement dans les solitudes immenses de la mer du Sud. A peine aperçut-il ça et là quelque îlot dans cet Océan, que l'on a pourtant comparé à la voie lactée à cause de la multitude de ses archipels et, quatre mois après être sorti du défilé marin, il atteignait l'archipel dit actuellement des Philippines.
Mais il ne devait point le dépasser. Ayant pris part aux guerres locales, dans un accès de folie orgueilleuse, il y périt misérablement, sans avoir achevé la circumnavigation du globe, puisque de Malacca, où il avait guerroyé sous les ordres d'Albuquerque, à l'île de Mactan, où il s'enliza, tout blessé, dans la plage vaseuse, l'écart entre les méridiens représentent environ la dix-septième partie de la circonférence terrestre. Après la mort de Magellan, le voyage de retour ne fut plus qu'une déroute : ses compagnons, réduits constamment en nombre par les désertions, le scorbut, la faim, les privations de toute nature, fuyaient à travers la mer des Indes, puis à travers l'Atlantique, aussi vite que le permettaient la houle, les vents, leur carène chargée d'herbes et de coquillages, leurs mâts rapiécés et leur voilure en lambeaux. Enfin, des 234 navigateurs partis trois années auparavant de San Lucar de Barrameda, il en revint 13, hâves, déguenillés, lamentables, dont l'histoire a recueilli les noms : parmi eux se trouvaient le pilote Albo et le marin basque Sébastian del Cano qui commandait les restes de l'expédition et auquel Charles Quint donna le remarquable blason : « *Primas circumdedisti me* ». Le Vicentin Antonia Pigafetta, qui raconta en français, pour avoir beaucoup de lecteurs, les vicissitudes du grand voyage, était aussi au nombre des survivants.
Ces pauvres fugitifs, que des planches vermoulues défendaient à peine du naufrage, rapportaient pourtant une cargaison d'une richesse inouïe. On dit que leur avoir en clous de girofle représentait une valeur de 100 000 ducats, près de cinq fois ce qu'avait coûté l'entier armement de leur flotte avant leur départ du Guadalquivir ! Le manque d'équilibre commercial entre les deux moitiés du monde pouvait amener de tels contrastes dans les prix de production et d'achat des denrées. Malgré le monopole que les possesseurs des diverses « Indes», continentales et insulaires, tâchèrent si longtemps de constituer et de maintenir, la découverte de Magellan était le premier coup donné au système traditionnel des transactions secrètes, opérées par les marchands en des pays inconnus des consommateurs. Mais, si importantes que soient les relations de commerce dans l'histoire de l'humanité, elles n'en forment qu'une part, et non la plus précieuse : c'est à tous les points de vue que la première circumnavigation du monde fut l'événement capital de l'ère nouvelle, la date par excellence qui sépare les temps anciens de la période moderne.
Avant Magellan la rondeur de notre terre était connue des savants ; elle avait même été démontrée par les astronomes et les navigateurs, mais elle était restée une conception de l'esprit, et, bien que cependant les peuples se fussent depuis des temps immémoriaux distribués dans les continents et dans les îles sur tout le pourtour de la circonférence terrestre, jamais homme conscient de son œuvre n'avait fait le tour de la planète. Les premiers, Magellan et ses compagnons l'entourèrent comme d'un fil d'or, auquel se rattachent depuis toutes les mailles du réseau tissé par la foule innombrable des explorateurs qui se sont succédé et se succèdent à la surface du globe. C'est au navigateur portugais que nous devons la ligne fondamentale, l'équateur des itinéraires qui relie en leur ensemble tous les traits géographiques. Grâce à lui, la terre s'est constituée scientifiquement et l'unité s'est faite dans l'histoire des hommes aussi bien que dans la structure générale des formes terrestres. Il est vrai que les conséquences de cette révolution se produisent avec lenteur, de siècle en siècle, de décade en décade, d'année en année, mais l'histoire en constate la sûre évolution, se poursuivant dans la confusion apparente des générations entremêlées.
** La Renaissance. Notice historique
France. A Charles VII, 1422−1461, succède son fils Louis XI, 1461−1483, puis Charles VIII, tout d'abord sous la régence de sa sœur Anne de Beaujeu. Le roi étant mort sans enfant en 1498, le duc d'Orléans monte sur le trône : Louis XII, 1498−1515. A sa mort, une nouvelle branche des Capet accède au pouvoir avec François Ier, 1515−1547.
Allemagne. La dignité impériale appartient à l'époque de la Renaissance — depuis 1438 et jusqu'en 1740 — à la famille des Habsburg, ducs d'Autriche. Frédéric III occupe le trône de 1439 à 1493, puis son fils Maximilien jusqu'en 1519. Celui-ci, marié à l'unique enfant de Charles le Téméraire, a un rejeton, Philippe, qui meurt prématurément (1506) laissant un enfant de son mariage avec Jeanne la Folle. C'est ce petit-fils de Maximilien, Charles, héritier en 1516 des possessions du Nouveau Monde et des couronnes d'Espagne et des Deux Siciles, puis en 1519 du duché d'Autriche, de la Bourgogne et des Flandres, qui se présente au choix des Princes électeurs et devient l'empereur Charles Quint, 1519−1556.
Espagne. Les rois d'Aragon, possesseurs de la Sicile depuis 1409 et du royaume de Naples depuis 1435, se succèdent régulièrement : Ferdinand Ier, Alphonse, 1416−1458, Jean, 1458−1479. Ferdinand II, roi des Deux Siciles du vivant de son père, 1468, épouse en 1469 Isabelle, sœur du roi de Castille ; il peut à la mort de celui-ci mettre la couronne de ce royaume sur la tête de sa femme et le couple règne sur toute l'Espagne catholique dès 1479. Isabelle meurt en 1504, laissant une seule enfant, Jeanne, mère de Charles-Quint.
Les princes de Portugal engagés dans l'œuvre de découverte de la Terre sont Jean Ier (Joâo), 1385−1433, ses fils le roi Edouard et l'infant Henri, puis Alphonse, 1438−1481, Jean II, Emmanuel depuis 1495 et Jean III, 1521−1557.
Les plus célèbres et les moins despotes de la famille des Medici sont Cosme, 1389−1464, gonfalonier depuis 1429, et Laurent, 1448−1492. Nous ne citons ici que quelques grands noms, parmi les hommes de la Renaissance. D'autres, nés après 1467, se trouveront plus loin avec leurs contemporains, les Réformateurs.
| Giotto (di Bondone), peintre, né en Toscane
| Pétrarque (Francesco Petrarca), né à Arezzo
| Boccace (Giovanni Boccaccio), Florentin né à Paris
| Gémiste, dit Pléthon, né à Constantinople
| Les frères van Eyck, peintres flamands, Hubert et Jean
| Donnatello, sculpteur toscan
| Fra Angelico (Fra Giovanni da Fiesoli)
| Biondo Flavio, historien, né à Forli
| Fra Filippo Lippi, né à Florence
| Battista Alberti, architecte, né à Gènes
| Giovanni Bellini, peintre, né à Venise
| Bojardo, poète, né près de Modène
| Andréa Mantegna, peintre, né à Padoue
| Pulci, poète, né à Florence
| Constantin Lascaris, grammairien, né à Constantinople
| Memling, peintre flamand, né en Souabe
| Giocondo, architecte, né à Vérone
| Bramante (Lazzari dit), architecte, né à Urbino
| Pérugin (Pietro Yannucci dit le), peintre
| Botticelli (Alessandro Filipepi), peintre florentin
| Alde Manuce, imprimeur, né à Bassiano
| Ghirlandajo (Domenico Currado dit), né à Florence
| Lionardo da Vinci, peintre et savant, né en Toscane
| Savonavrole (Jérôme), né à Ferrare
| Pierre Vischer, sculpteur, né à Nuremberg
| Adam Krafft, sculpteur, né à Nuremberg
| Pic de la Mirandole, philosophe, né près de Modène
| Quentin Metzys, peintre, né à Louvain
** Chapitre XI. Renaissance
L'humanité future, telle que doit la préparer une éducation virile, ne sera-t-elle pas composée d'hommes dont chacun pourra se suffire à lui-même et recréer un monde autour de lui ?
*Renaissances. — Quattrocento. — Humanistes. — Bibliothèques. — Éducation. — Réhabilitation de la chair. — Amour de la nature. — Renaissance en Allemagne. — Imprimeries. — Utopies. — Louis XI et Charles le Téméraire. — Français en Italie. — Juifs et banquiers allemands. — Déplacement du commerce. — Conquêtes espagnoles. — Prestige et décadence de l'Espagne*
Tandis que la force vive de l'Europe civilisée s'appliquait à la découverte du monde, elle s'employait aussi à l'intérieur pour la reconstitution sociale en un grand sentiment d'unité humaine, tout différent de l'union factice obtenue par la communauté, purement verbale, des dogmes religieux et par la hiérarchie du clergé catholique.
On embrasse d'ordinaire sous le nom de « Renaissance » la période d'émancipation intellectuelle qui se produisit aux quinzième et seizième siècles, sous la double influence de l'accroissement du savoir dans l'espace et dans le temps. Les découvertes qui se sont accomplies en Chine et dans l'Extrême Orient avec les Vénitiens, en Afrique et dans les Indes avec les Portugais, puis dans le Nouveau Monde avec les Espagnols et tous les navigateurs de l'Europe occidentale ont singulièrement reculé les bornes de l'horizon terrestre et en même temps accru la portée de l'imagination, l'audace de la pensée ; de même l'érudition, la mise en lumière de la littérature antique rattachent les siècles présents aux siècles anciens, par delà les origines mêmes de l'Église, l'humanité s'est doublement agrandie : d'une part, elle a pris possession de tout son domaine terrestre sur la rondeur complète du globe, et, d'autre part, elle s'est emparée de son héritage gréco-romain depuis les origines de son histoire. Pareille époque mérite bien d'être désignée d'une manière spéciale dans la succession des âges.
Cependant, ce mot « Renaissance » n'a qu'une valeur relative, car avant le xve siècle, avant la fuite des grammairiens grecs de Constantinople, emportant leurs livres vers l'Occident, jamais les lettres latines n'avaient cessé d'être cultivées à Rome et dans les Gaules : Virgile y avait même été vénéré à l'égal d'un père de l'Eglise, presque divinisé. La Renaissance italienne n'avait-elle pas eu Pétrarque pour devancier, un siècle auparavant, et n'avait elle pas été précédée par la Renaissance arabe, durant laquelle les Maures, les Juifs, les Levantins apportaient en Europe la connaissance de l'Asie orientale, de ses conditions géographiques, de ses populations, de ses produits et de son histoire ? A toutes les époques, il y eut des « renaissances » d'une valeur plus ou moins décisive. Avant celle qui répondit aux découvertes de Gutenberg et de Colomb, on cite couramment celle de Charlemagne, puis celle du douzième siècle qui, excitée par la philosophie de l'antiquité, eut l'avantage de ne point en être dominée, comme le fut sa jeune sœur, la grande Renaissance.
De même que de contrée en contrée les migrations et les transplantations sont fréquentes, donnant ainsi lieu à des phénomènes d'ordre très différents de la routine des choses, de même des « sauts » de siècle à siècle peuvent s'accomplir par dessus les âges intermédiaires et rendre à des idées antiques une jeunesse nouvelle : telle génération ne resplendit en sa deuxième fleur qu'après des intervalles de décadence et de stérilité. C'est ce qui arriva pour la littérature, la philosophie, la morale des anciens, au sortir de la sombre époque du moyen âge. C'est en Italie surtout que l'évolution de la science et de l'art, suivant des voies nouvelles, se manifesta d'une manière assez puissante pour mériter le nom de « Renaissance » : on l'a même résumée par le mot de « quattrocento », s'appliquant à tous les progrès de l'esprit humain qui se sont accomplis spécialement en Italie pendant le cours du xve siècle[1278].
À cette époque, la commune italienne disparaissait, remplacée partout par le gouvernement d'un seigneur : une seule ville conservait sa forme républicaine, Venise, que les lagunes séparaient de la terre ferme et à laquelle les conditions tout à fait spéciales de sa politique étrangère créaient une vie complètement différente de celle des autres cités italiennes.
Les causes de la décadence et de la ruine définitive des communes d'Italie ne sont que trop évidentes. Se partageant en castes ennemies, chacune d'elles consume ses forces en luttes intestines et, toujours, la caste opprimée va chercher à l'occasion ses alliés à l'extérieur ; la noblesse urbaine s'appuie sur la noblesse étrangère, les gros marchands concluent des alliances avec les gros marchands d'ailleurs ; le populaire fait appel au petit peuple des cités voisines, à moins que, dans son imprudence, il n'introduise dans les murs quelque puissant seigneur qui flatte ses passions, ou n'acclame un riche distribuant largement ses deniers. Chaque caste ne voit que ses intérêts particuliers et, dans les cités heureuses où l'équilibre s'est peu à peu établi, la Commune n'a d'autre idéal qu'elle-même et ne comprend pas que si elle ne défend la liberté de tous, la sienne est également compromise. Les exemples d'une plus haute appréciation des choses sont rares dans les annales des cités. Lorsqu'en 1289, Florence délivra les paysans de toute servitude, « parce que la liberté, droit imprescriptible, ne peut dépendre de l'arbitre d'autrui», cette noble attitude ne fut guère imitée, et elle même l'oublia bientôt dans sa conduite envers Pise. Peu de républiques eurent de la magnanimité dans la compréhension de leurs vrais intérêts.
Et si les communes étaient destinées à périr de leurs luttes intestines, elles l'étaient aussi de par les guerres continuelles qu'elles soutenaient contre les cités voisines. Florence en veut à Pise de lui prendre la mer, à Sienne de lui fermer le chemin de Rome ; Milan reproche à Pavie, à Crémone, à Brescia de balancer son pouvoir, de diminuer sa part de richesses ! Pas plus à Lucques en 1548 qu'à Milan en 1447, le peuple ne voulut entendre parler d'une fédération de villes ayant toutes les mêmes droits.
Les occasions de conflit sont si nombreuses que la Commune n'a plus le temps de guerroyer par elle-même : elle doit se confier à des spécialistes, à des gens dont le métier est précisément de se louer soit à un prince soit à une ville pour combattre à leur place, gagner leurs victoires ou subir leurs défaites. Celui qui sent en lui l'audace nécessaire, le goût de la rapine, l'esprit des aventures tache de grouper une bande de mauvais sujets, aussi peu respectueux que lui de la vie humaine et des produits du travail et, quand il a réuni sa *condotta*, parcourt le pays à la recherche de villes dont il puisse entreprendre les affaires. Il se vend au plus offrant, et, si l'ennemi qu'il combattait hier lui offre plus que son allié d'un jour, il change de parti et pénètre comme maître dans la cité dont il était le défenseur. Jamais la loterie de la guerre ne se décida plus brusquement, par coups inattendus, que sous le régime des *condottieri*. Tel qui devient le seigneur absolu d'une ancienne commune libre est une redoutable bête féroce : on tache de s'en accommoder dans l'espérance que son fils ou quelque heureux rival sera un bon prince, généreux et plein de mansuétude. On ne vit plus qu'au hasard, ballotté par la chance et la malchance, suivant les rencontres, les trahisons et les massacres.
Mais la poussée de liberté qui avait constitué les républiques, les communes et les ligues contre la féodalité devait se continuer logiquement jusqu'à l'émancipation de l'individu. L'homme du quinzième siècle cherche à se dégager de la société ambiante pour se découvrir dans la plénitude de sa force et de sa beauté. Une sorte de parallélisme se produit entre la période de la Renaissance italienne et la grande époque de floraison hellénique. A deux mille ans d'intervalle, on voit également l'homme chercher à réaliser son idéal en force, en élégance, en charme personnel, ainsi qu'à se développer en valeur intellectuelle et en savoir. Tel est le mouvement de l' « humanisme » dans son sens profond : l'individu tient à se révéler dans toute la splendeur de sa personne, débarrassé des multiples entraves des coutumes et des lois. Sans doute une élite bien faible par le nombre peut atteindre à la perfection voulue, mais c'est déjà beaucoup de le tenter, et, d'ailleurs, l'ensemble de la société se modèle toujours sur des types qui lui donnent leur caractère et en sont l'âme, pour ainsi dire. Aussi malgré les tyrannies locales, malgré les guerres civiles et étrangères, malgré le remous politique dans lequel tournoyaient les Etats, l'époque de la Renaissance n'en est pas moins une des plus remarquables de l'histoire, car la valeur des sociétés se mesure à celle des individualités fortes, conscientes d'elles mêmes, qui en surgissent. L'humanité future, telle que doit la préparer une éducation virile, ne sera-t-elle pas composée de pareils hommes, dont chacun pourrait se suffire à lui-même et recréer un monde autour de lui ?
Le mouvement du grand siècle de la Renaissance, continuant l'ancêtre Pétrarque, eut donc une bien autre portée que celle de créer des « humanistes » dans le sens étroit de ce mot : des hommes mettant leur gloire à parler en beau latin et voyant en un barbarisme le comble de l'opprobre. Non, l'humanisme, dans sa conception la plus haute, consistait, ainsi que son nom l'indique, dans la recherche de tout ce qui est « humain », de tout ce qui relève l'homme à ses yeux, le montre non seulement dans la pratique d'un « beau langage » — *dicendi peritus* — mais aussi dans l'exercice de toute bonté : noble, généreux, magnanime, et c'est parce que la littérature antique, grecque et latine, contient, sous la forme la plus belle, les pensées les plus profondes et la plus haute morale, c'est parce que tout le trésor des acquisitions humaines s'y trouve réuni que l'attention exclusive des hommes de la Renaissance s'est portée sur les écrivains de l'antiquité classique.
La révolution qui se produisait dans les esprits était, en sa vraie nature, essentiellement religieuse : l'homme, cessant d'être la victime du péché originel, reprenait sa pureté première et son droit de goûter librement aux fruits du paradis : malgré la défense antique, promulguée par toutes les Eglises qui se succédèrent dans l'histoire, il avait droit surtout au fruit de l'arbre de la science : innocence et ignorance avaient cessé d'être synonymes. Certes, tous les humanistes ne furent point des hommes de haut caractère, il y eut parmi eux des gens sans consistance et sans dignité, hypocrites, flatteurs et parasites, et leur action éducatrice en fut nécessairement amoindrie, mais ils n'en apportaient pas moins des connaissances nouvelles, ils n'en ouvraient pas moins des écoles et représentaient la science contre ceux qui, avec saint Paul et saint Augustin, prêchaient l' « absurde foi ».
Quoiqu'en disent certains, le moyen Age, dans son ensemble, haïssait les livres, et ceux des religieux qui les aimaient quand même, par instinct spontané, avaient été jalousement surveillés comme fauteurs d'une révolte cachée. Pourtant, certains noms de couvents, tel celui du mont Cassin, éveillent l'idée de livres et de manuscrits : le mot de « bénédictins » fait naître l'illusion, si commune parmi ceux qui voient les choses par ordre et de confiance, que les moines du moyen Age étaient pour la plupart appliqués à l'étude, à la lecture, à la transcription des manuscrits, et que nous leur devons le précieux héritage de la littérature antique ; erreur ne tenant nul compte de l'état général de la société pendant cette noire époque et de l'étroitesse d'esprit qu'engendre forcément dans toute communauté la rigide observance des règles ayant pour seul but la diminution de l'initiative personnelle. D'ailleurs, le zèle de l'apôtre Paul, faisant brûler les livres d'Ephèse, anima longtemps les pontifes pénétrés de la ferveur primitive. « On m'apprend, écrivait à la fin du sixième siècle Grégoire le Grand à un évêque, on m'apprend, et je ne puis le répéter sans honte, que votre Fraternité a osé exposer à quelques-uns les principes de la grammaire… C'est chose grave et honteuse qu'un évêque s'occupe de ces futilités, indignes des religieux et des laïques ». Et nombre d'évêques négligeaient en effet ces misères mondaines de l'instruction : plus de quarante prélats, au concile de Chalcédoine, en 451, n'avaient-ils du recourir à l'obligeance de leurs collègues ou de leurs clercs pour attester leur approbation des décrets qu'ils ne savaient pas signer eux-mêmes ? Chez les moines bénédictins, dont le nom est devenu le synonyme d'hommes d'étude, grâce aux religieux érudits du dix-septième et du dix-huitième siècles, la règle n'exigeait pas que le frère sût lire et écrire et ne lui ordonnait point de s'instruire dans les arcanes de l'alphabet pendant son année de noviciat. Chez les moines de Citeaux, la norme pour ceux qui s'adonnaient à la lecture était de ne lire qu'un seul ouvrage par an et de transcrire les manuscrits en se gardant bien de les orner de la moindre rubricature[1279]. C'était aux artistes du dehors, aux ouvriers enlumineurs, que revenait ce travail profane.
Aussi, combien pauvres en livres étaient, pendant les siècles du moyen âge, les plus illustres monastères ! Le plus riche de tous, en 1472, à la veille de la Renaissance, est celui de Clairvaux, qui, d'après d'Arbois de Jubainville, renfermait 1 714 volumes. Notre-Dame de Paris ne possédait, en 1297, que 97 ouvrages, tandis qu'avant cette époque, au Caire, la bibliothèque des Fatimites aurait, d'après Quatre-mère, contenu plus de deux millions et demi de volumes ! Il est vrai que la bibliothèque du Vatican dépassait toutes les autres en Europe : sous Sixte IV, elle se composait de 2 546 volumes. On se rappelle la visite faite par Boccace à ce qui restait au quatorzième siècle de la bibliothèque du mont Cassin : il n'y trouva guère que des livres mutilés ; les moines raclaient alors les cahiers, coupaient les marges et en faisaient de petits psautiers pour les enfants et les femmes[1280] ! C'est ainsi que nombre d'ouvrages de l'antiquité gréco-romaine, existant encore au dixième et au douzième siècles, se perdirent avant les jours lumineux de la Renaissance et si, à cette époque, les érudits purent heureusement en retrouver un grand nombre, c'est qu'ils les cherchèrent et les firent apparaître de nouveau, sous le grimoire de prières, de recettes ou de formules sans valeur dont les parchemins avaient été griffonnés.
Même avant la découverte de l'imprimerie, les humanistes avaient commencé la grande œuvre de conquête littéraire et scientifique qui, désormais, devait se poursuivre sans arrêt. Le sens de la continuité dans l'histoire se réveille, et des érudits cherchent à renouer les événements des temps anciens à ceux des temps modernes par dessus la période obscure du moyen âge. Flavio Biondo, l'auteur du premier ouvrage de reconstitution archéologique de Rome[1281], essaie de renouveler en Italie la tentative de Ibn Khaldun chez les Mahométans de Maurétanie, un siècle avant lui, mais avec un esprit plus large, une conception plus haute et plus philosophique. L'historien arabo-berbère avait pris pour objet de ses études le développement de la civilisation dans l'ensemble de l'humanité, mais, tout en disant qu'il croit avoir été le seul à s'occuper de celle « science nouvelle ». il ajoute modestement, qu'il peut se tromper, car « il y a tant de sciences, et tant de savants ont existé chez les diverses nations ! Ou sont les connaissances des anciens Persans ? où les sciences des Chaldéens, des Syriens, des Babyloniens, avec leurs monuments ? »
Cette résurrection du passé, qu'Ibn Khaldun croyait impossible, a fini par se réaliser quelques siècles après lui, grâce aux âpres chercheurs de la Renaissance, comme Alde Manuce, qui s'occupèrent toute leur vie, avec une inlassable ardeur, de restituer au moins le trésor littéraire de Rome et de la Grèce, et qui surent avec tant d'intelligence et de sagacité divinatoire, discuter les textes pour en élaguer les erreurs de copie, les interpolations, les commentaires et en rétablir la pureté première. C'est ainsi que le sens critique se développa, d'abord sur les problèmes de ponctuation, d'orthographe et de mots, puis sur les questions plus hautes de l'histoire et de la science dans son ensemble. De cette étude scrupuleuse des manuscrits différents et contradictoires naquit le libre examen des doctrines également diverses et opposées.
Les Italiens n'avaient pas attendu l'exode des Grecs de Constantinople pour prendre possession de l'héritage hellénique. D'ailleurs, même à la veille de la Renaissance, l'élément grec, qui, deux mille années plus tôt, avait alimenté l'école de Pythagore et d'autres collèges de science et de philosophie dans la Grande Grèce, se maintenait encore au sud de l'Italie, grâce à l'influence de Constantinople, qui était restée la souveraine du pays jusqu'à la fin du onzième siècle, et n'avait cessé de lui envoyer de nombreux fugitifs. Le vieux fond japygien de la population primitive apparentée aux Pélasges s'était si bien accommodé de la culture grecque que la langue « romaïque » ne serait pas complètement éteinte vers l'extrémité méridionale de la terre d'Otrante et de celle de Calabre. La patrie de Giordano Bruno, de Campanella, de Vico n'est-elle pas foncièrement grecque par le caractère de la pensée[1282] ?
Toutefois, la restitution de la littérature et de la pensée grecques à l'époque de la Renaissance ne se fit point dans l'Italie méridionale, encore à demi-hellénique d'origine : elle devait naturellement s'accomplir dans la partie septentrionale de la Péninsule, là où l'histoire avait eu sa plus rapide évolution. Florence, qui était alors le véritable centre de l'Italie artistique et savante, « Florence, la cité qui fut la fleur des cités »[1283], devint comme une nouvelle ville grecque.
Florence apporte à son œuvre artistique tout autant d'imagination et de verve créatrice que la grande Athènes, mais pourtant moins de richesse et de variété : elle semble découragée, dégoûtée de l'action et ne s'insurge pas contre la domination étrangère. Le cœur n'y est pas au niveau du génie, nous dit-on[1284], mais ne serait ce pas plutôt que son idéal est au-dessus de la terre et que les misérables disputes des hommes ne peuvent en ternir la pureté adamantine ? Les poètes depuis Pulei et Bojardo jusqu'à l'Arioste et à Goldoni, les peintres depuis le Pérugin jusqu'au Corrège, tous montrent la même sérénité. Durant le sac de Rome, le Parmesan peignait encore que les lansquenets pénétraient dans son atelier. « Cherchez, dit Quinet, dans les vierges d'Andréa del Sarto et de Raphaël, le triste regard de l'Italie esclave, violée, dépouillée, lacérée, déchiquetée : vous y trouverez le regard du bienheureux qui monte au ciel, non le désespoir d'une chute politique ». L'Italie est, par l'histoire de son art et de sa pensée philosophique et politique, sortie la première du cercle étroit de la nationalité proprement dite. Elle s'est confiée, sans défense, à l'esprit de civilisation, au génie de l'humanité. La patrie des Italiens fut longtemps l'univers[1285].
Florence, la cité lumineuse par excellence, s'était transformée en capitale depuis que les riches marchands, les Médicis, avaient su prendre le pouvoir royal, tout en en dédaignant le titre. Nulle part la vie du bourgeois et du lettré n'était plus splendide, plus joyeuse et, en même temps, plus noblement embellie par la grandeur des arts et l'élégance de la parole, en prose et en vers, en latin souple et fluide, redevenu langue vivante et presque maternelle, en grec sonore et correct. Les courtisans, les orateurs, les grammairiens et les poètes qui gravitaient autour de Laurent le « Magnifique » avaient pleine conscience de vivre dans une époque glorieuse entre toutes, digne d'être comparée à celle qui vit la splendeur d'Athènes. Marsile Ficin, un des hommes les plus illustres du groupe, s'écrie avec bonheur : « Ce siècle est un siècle d'or ; il a remis en lumière les disciplines libérales presque éteintes, la grammaire, la poésie, l'éloquence, la peinture, architecture, la musique, l'art de chanter sur l'antique lyre d'Orphée, et tout cela à Florence ! » Il écrit à un ami qu'il convie à s'établir dans la noble cité : « Sois heureux, sois Florentin ! »
Durant ce beau siècle de la Renaissance, en cette belle contrée d'Italie, les joies de l'étude n'étaient pas réservées à la seule élite des hauts esprits, des princes et fils de princes, elles devaient être également réparties au peuple, s'accommoder aux enfants, transformer les écoles, en faire des « maisons joyeuses », types de celles que bâtissent çà et là les hommes libres de la société moderne. Telle l'école que fonde Viltorino Rabaldoni, près de Mantoue, dans une prairie « réjouie d'arbres et de fontaines ». Dans la vaste maison, ornée de fresques et de fleurs, les enfants, venus de tous les pays, appartenant à toutes les classes sociales, vivent en frères, heureux, sans avoir à craindre les coups. Viltorino, dont le visage est si ouvert « qu'il guérit les malades », sait rendre la science aimable et le jeu instructif, tellement que ses disciples travaillent lorsqu'ils dansent, sautent, chantent, montent à cheval, courent les montagnes, et qu'ils s'amusent lorsqu'ils récitent du Virgile, écrivent du latin, improvisent des discours. L'éducateur avait compris que les diverses parties de l'être doivent être développées parallèlement, l'intelligence renouvelée par la variété des études, le corps restauré par la diversité des aliments et tout défaut physique corrigé : c'est ainsi que s'obtiennent la force et l'endurance, la beauté et la grâce. Rabaldoni, « né d'un chêne », était le modèle auquel tous cherchaient à ressembler[1286].
Que l'on compare à ce lieu de bonheur les autres dans lesquels les élèves soumis à la torture des routines avaient a payer tous leurs manquements par un autre supplice, celui du fouet, traitement qui a tant d'admirateurs en Angleterre ! Un écrivain, louangeur du moyen âge, essaie de nous montrer cette éducation féroce sous un côté poétique. Il nous décrit la « Fête des Verges » que maîtres et parents, conduisant la troupe des petits, célébraient en Allemagne pendant un beau jour d'été. Sous l'œil sévère des gens d'âge, les écoliers allaient au bois faire la provision des verges qui devaient cingler leur chair : on les leur faisait choisir souples et dures, en fin bois de bouleau, et l'on donnait à chacun son fardeau à porter. Puis, après les jeux et le dîner sur l'herbe, les enfants rentraient en ville chantant la « Chanson des Verges » ; tels les gladiateurs s'inclinant devant le César qui, d'un signe, allait les faire mourir[1287].
En se rapprochant de la vérité scientifique, l'Italie, et l'Europe avec elle, s'éloignent de la foi. Sans doute les vieilles formés traditionnelles du culte ne changent point, et même, l'art se mêlant davantage à la vie populaire, les fêtes religieuses gagnent en éclat, en splendeur, en richesse ; mais l'indifférence, plus encore que les hérésies, détourne graduellement de l'Église les hommes instruits des choses de l'antiquité : un des néo-platoniciens venus à Florence, Gémiste Pléthon, professe sans causer de scandale parmi ses amis que la religion future ne sera « ni de Christ ni de Mahomet, et ne différera point essentiellement du paganisme ». L'autorité du souverain pontife s'était singulièrement affaiblie, surtout dans cette Italie même dont il était l'un des princes temporels. Le territoire de Rome devenait une principauté sécularisée où l'on s'occupe avant tout d'intérêts politiques et mondains, en les appuyant beaucoup plus sur la force guerrière et la ruse que sur des exhortations religieuses. Humanistes et collectionneurs de manuscrits comme d'autres potentats de l'Italie, les papes, pour la plupart hostiles à tout zèle religieux, se bornaient à consacrer les traditions de la curie. Lorsque Nicolas V mourut, le rimeur Filelfo ne parle que du désespoir d'Apollon et des muses. Et plus tard, lorsque le Portugal et l'Espagne intriguent de leur mieux auprès des chambellans et des greffiers du pape pour se faire adjuger la meilleure moitié du globe, Alexandre VI, occupé de son État, de sa famille, de ses affaires privées, ignore les grands intérêts que fait naître en Europe le nouvel équilibre du monde. A Rome, le cardinal Jacopo Ammanati cherche un précepteur chrétien : il ne trouve que des lettrés. Le mot « vertu » était devenu synonyme de virtuosité dans l'usage du latin.
Et c'est précisément à l'époque où l'autorité du pape cesse d'être reconnue dans l'Occident que, par une bizarre ironie des choses, on procède à la cérémonie d'un prétendu retour de l'Église d'Orient sous la houlette du pontife de Rome. Un concile se réunit à Ferrare, puis, chassé par la peste, se transfère à Florence où, après avoir fait montre d'érudition, de dialectique et d'éloquence, les lettrés les plus diserts de l'Église grecque et de l'Église latine proclament l'union dogmatique entre les deux parties de la chrétienté. Dans la nef de Sainte Marie-Nouvelle se dressent deux trônes érigés à la même hauteur, celui du pape de Rome, Eugène IV, celui de l'empereur d'Orient, Jean Paléologue ; les grands dignitaires les entourent, les prêtres des deux clergés officient, la foule applaudit et se prosterne. Le traité d'union, rédigé dans les deux langues, est lu et juré solennellement, et, lettre morte, va reposer dans les archives. Ces belles fêtes de réconciliation religieuse, célébrées en 1439 dans la ville qui est le foyer même de l'humanisme, n'eurent en réalité rien de religieux : elles furent essentiellement païennes, le joyeux salut d'amour adressé aux grands génies de l'antiquité grecque revenus parmi les hommes !
Le relâchement de la piété catholique permettait à la société pensante de revenir à la nature et d'interrompre pour un temps les pratiques d'ascétisme ; elles eurent pourtant leur courte période de retour victorieux lorsqu'à la fin du quinzième siècle Jérôme Savonarole, entouré de ses « pleureurs » ou *piagnoni*, dicta des lois à la seigneurie même de Florence, et, revenant à la tradition de saint Paul, fit brûler des tableaux, des instruments de musique et des œuvres de littérature profane, entr'autres les *Contes* de Boccace. Mais cette crise de foi aiguë et de pénitence dura quatre années à peine et, à son tour, Savonarole fut brûlé par ordre du pape Alexandre VI, pour crime de trop grande ardeur dans son élan vers Dieu.
Il est certain que le mouvement de la Renaissance, pris dans son ensemble, détermina l'émancipation de la société civile en la rattachant à la culture antique par-dessus et par delà les âges chrétiens. C'est ainsi que la femme, moitié de l'humanité, reconquit alors pratiquement une faible part de la vie sociale que lui avait refusée l'Eglise : elle put sortir du cercle de la famille et de l'ombre des nefs et couvents ; même un très grand nombre de femmes devinrent célèbres par leur science, leur esprit, leurs qualités viriles ; en mainte famille noble, les filles participaient pleinement à l'éducation de leurs frères.
La malédiction que l'Église chrétienne avait prononcée contre le corps, considéré comme le siège de toute passion vile, cessa de peser sur les hommes : « Les mille ans de crasse », par lesquels Michelet résume le moyen âge, eurent enfin leur terme. Ce fut là une grande révolution, la plus importante qu'ait déterminée la Renaissance, car elle implique un affaiblissement de ce dogme terrible du péché originel qui avait pourri l'humanité chrétienne et lui apprenait à mépriser son corps, ou à voir en lui le réceptacle de tous les vices. La punition de la coulpe première entraînait forcément l'horreur de la « chair » contrastant avec l'âme immortelle, et, dans la pratique de la vie, ce mépris du corps ne fut autre chose que la saleté. La vermine, les ulcères, les plaies furent en honneur ; on se fit gloire d'élever vers Dieu des mains purulentes, d'appeler son regard sur des membres atrophiés ou découlant de sanie. Dans les campagnes françaises, soumises pendant quatorze cents ans à la discipline ecclésiastique, ce fut jusqu'à une époque récente un devoir pour les fidèles de ne pas « laver l'eau du baptême » : par une étrange dépravation, le symbole même de la purification avait fini par servir de prétexte à l'impureté. De nos jours encore, les Mongols cessent de laver leurs vêtements pendant toute une année lorsqu'un malheur public, la perte d'une récolte par exemple, a témoigné de la colère céleste[1288] ; leur mentalité n'a guère changé depuis la visite de Rubruk : il raconte qu'une lessive suffirait pour faire tomber la foudre. Et, pour revenir dans les terres chrétiennes que la domination des moines a tant fait ressembler à celles de la Mongolie, ne vit-on pas en Espagne l'Église défendre l'usage de l'eau pure ? En 1467, le cardinal Espinoza mit un terme au scandale des bains que prenaient encore les descendants des Arabes restés dans le royaume « catholique » par excellence[1289], dans ce pays où la malpropreté d'une princesse fut érigée en héroïsme.
Or, la réhabilitation de la chair — ainsi que s'exprimaient les saint-Simoniens à l'époque romantique du socialisme — était la condition essentielle de l'émancipation de l'art. Certes le peuple de la belle Italie avait toujours gardé le sens de la beauté, ou plutôt il avait toujours reflété le charme et la grâce de la nature environnante. Les paysages si aimables de la Toscane, du Lucquois, de l'Ombrie, avec la ligne pure de leurs collines, leurs bosquets, leurs rivières, leurs villages roses, la riche variété de leurs cultures, le contraste du vert tendre et des cyprès noirs, puis les forêts bruissantes des hauts Apennins, et par delà les plaines padanes à l'inlassable fécondité, les avant-monts fleuris des Alpes, ce merveilleux ensemble aux couleurs changeantes, du printemps à l'hiver et de l'hiver à un nouveau printemps, tout cela se retrouve dans le caractère du peuple, gai, dispos, spirituel, aimant, délicieusement artiste.
« Joacbim de Flore aimait la nature et savait la regarder ; un jour qu'il prêchait par la pluie, les nuages s'entr'ouvrirent soudain et un joyeux rayon illumina l'église. Le prédicateur s'arrête, salue le soleil, entonne le *Veni Creator* et sort avec son troupeau pour contempler la campagne souriante »[1290]. Alberti, humaniste s'il en fut, dont la douceur magnétique charmait les animaux sauvages, fondait en larmes à la vue d'un bel arbre ou de riches moissons ; toute beauté était révélation.
Nuls paysans au monde n'ont de chants populaires plus touchants de sentiment vrai, plus harmonieux, plus élégants et mesurés dans la forme que les *rispetti*, les *stornelli* des villageois toscans. Nulle part non plus les maisonnettes ne marient plus gracieusement leur décor avec celui des arbres et des champs : le campagnard maçon ne songe point, comme en tant d'autres pays, à imposer sa bâtisse à la vue ; il sait l'unir au milieu, en ajoutant un trait de plus à la grâce du paysage. Et lui-même conscient de sa beauté, il sait la garder, faire honneur à la femme qu'il a choisie : il fleurit ses enfants, il enguirlande ses bœufs, dresse dans les champs des épouvantails qui sont des objets d'art, et, pour le plaisir des yeux, « place une tomate au dessus d'un sac de blé »[1291].
À cet amour de la nature se rattache un fait précis qui lui donne une date dans les conquêtes humaines. Les escaladeurs de montagnes, grimpant pour la joie de monter, de voir les horizons s'élargir devant eux, les villes surgir derrière les collines et la ligne claire de la mer après celle des plaines, peuvent revendiquer la grande mémoire de Pétrarque gravissant le mont Ventoux[1292].
Ainsi d'âge en âge, malgré l'oppression de l'Église et des seigneurs, malgré les incendies et les guerres, le peuple italien avait gardé le trésor du sens artistique, mais l'art ne put se développer qu'avec la liberté de sculpter et de peindre les vraies formes humaines, débarrassées de tout l'attirail hiératique imposé jadis par la coutume religieuse. Il fallait se dégager du symbole, revoir l'homme tel qu'il est dans sa beautés non flétrie par le péché originel, et comprendre même les scènes réputées sacrées et divines à travers les personnes, les actes et les attitudes de la vie journalière : les yeux de l'artiste reprenaient le droit de voir la nature et les hommes tels qu'ils sont, et les chaînes tombaient de ses mains. Deux mille ans s'étaient écoulés depuis que les artistes grecs avaient compris la beauté de l'homme et l'avaient représentée en toute sa splendeur ; maintenant arrivés par d'autres voies, les artistes italiens s'élevaient également à la vision du beau, sinon très différente de celle des Hellènes, non moins parfaite en son ordre de sentiments nouveaux. Tandis que les sculpteurs ioniens s'abandonnant joyeusement à la vie représentaient la jeunesse de l'art, les artistes italiens, détachés des liens du moyen âge, gardaient pour la plupart, même dans leur joie naïve, une pointe de mélancolie, de morbidesse, rappelant les tristesses d'autrefois. Ils avaient conquis, par les souffrances antérieures, la profondeur du sentiment et, par l'étude de l'homme et de la nature, retrouvaient l'entière beauté de la forme. Même le plus humblement chrétien des peintres de ce temps, *fra* Angelico, qui n'osait faire gras à la table du pape sans l'autorisation de son prieur et peignait tous ses personnages consciencieusement vêtus du cou jusqu'aux pieds, ne perdait jamais de vue dans ses œuvres la beauté du corps humain et s'inspirait des progrès accomplis dans la technique par ses contemporains.
Et combien grande dut être la joie des artistes émancipés, presque tous gens de petits métiers, que l'on connaissait seulement par leurs prénoms ou sobriquets, quelquefois par le nom de leur ville, combien heureux dut être leur élan vers la beauté quand ils se sentirent libres de la représenter comme ils la voyaient dans tout l'éclat de la jeunesse et de la force ! Ce fut une époque de ravissement à laquelle le menu peuple prenait part, enchanté de voir les œuvres merveilleuses des siens. En même temps, les peintres, rendus audacieux par leurs progrès, se lançaient dans la voie des découvertes : ils s'instruisaient dans la science de l'anatomie, apprenaient les lois de la perspective, trouvaient des procédés nouveaux pour la préparation des couleurs et le métier de la peinture. Ce fut un âge d'or dans le monde des artistes italiens et, par extension, dans toutes les parties de l'Europe occidentale où des conditions analogues avaient fait naître les citoyens à la compréhension de la beauté. Les cités flamandes et les villes industrielles de l'Allemagne centrale, qui avaient passé par l'éducation première de la vie communale et chez lesquelles l'émancipation de la pensée avait libéré l'initiative individuelle, devinrent notamment, par la pratique et l'appréciation de l'art, autant de petites Italies, mais chacune avec son originalité propre.
Quel merveilleux centre de poésie, de science et d'art fut la cité de Nürnberg (Nuremberg), non moins curieuse que Florence ! Ainsi que le constate un auteur du temps[1293], « l'abondance et la richesse y étaient apportées par sept peuples différents, Hongrois, Esclavons, Turcs, Arabes, Français, Anglais et Hollandais ». C'est dire que toute l'Europe et l'Orient méditerranéen trafiquaient avec la grande cité industrielle. Aussi longtemps que Venise et Gênes étaient restées en relations avec l'Inde et l'intérieur de l'Asie par leurs voies respectives, Nürnberg, Augsbourg avaient gardé une importance de premier ordre pour la répartition des précieuses denrées dans le centre de l'Europe, et ces villes, la première surtout, savaient consacrer une part considérable de leurs profits à la glorification du travail et à la splendeur de l'art. Admirable monde d'artistes vraiment hommes que celui de la glorieuse Renaissance germanique, sœur de la Renaissance italienne. Ne cherchant qu'à bien faire, mais ne voulant point en tirer honneur, nombre de ces artistes sont restés anonymes : leur œuvre était parfaite, mais ils furent volontairement inconnus. Architectes, sculpteurs, orfèvres, peintres, verriers, miniaturistes vivaient en ouvriers, en frères de corporation, mangeant et devisant ensemble. Un Adam Krafft se disait « tailleur de pierres » ; un Peter Vischer était « chaudronnier »[1294] et se représente en costume de travailleur au tombeau de saint Sebald. L'art est partout à cette belle époque de renouveau : l'homme, conscient de la beauté de son corps, cherche à l'accroître par un costume à la coupe élégante et aux couleurs variées : les meubles, les maisons s'ouvragent avec amour ; les rues mêmes sont peintes, racontant aux étrangers les annales, les chroniques de la cité.
« Sous le rapport de l'art, nous sommes réduits à considérer l'époque du quinzième siècle, si brillante en Allemagne, comme un paradis perdu » (Schmoller).
La prééminence de ce grand moment dans l'histoire provenait de l'équilibre respectif des grandes villes qui, tout en s'étant dégagées de la domination des prêtres et de l'autorité absolue de l'empereur, étaient néanmoins obligées de s'appuyer les unes sur les autres pour se maintenir en liberté et constituaient en réalité une sorte de fédération des plus complexes, puisque les conditions en variaient étrangement de communauté à communauté. Par suite de cet appui mutuel, la paix s'était établie, une paix toujours frémissante et instable comme l'aiguille aimantée, qui, tout en oscillant sans fin, n'en reste pas moins en constante gravitation vers son nord. Ces villes étaient puissantes par leur commerce et par leurs corporations industrielles ; elles l'étaient aussi comme centres agricoles et possédaient de grands domaines. Le territoire de Nürnberg, urbain et terrien, s'étendait sur l'espace énorme de 1 100 kilomètres carrés, quatorze fois celui de Paris : il comprenait non seulement de vastes communaux, mais aussi des terres de labour, cultivées au profit des citoyens et consistant pour la plupart en fiefs achetés à des familles nobles tombées dans la misère. Ces possessions urbaines étaient presque toutes exploitées par des fermiers libres, quoique le travail des colons asservis à la glèbe n'en fût point exclu, tant les régimes sociaux les plus divers s'entremêlaient dans cette société si compliquée du moyen âge ! C'est l'époque où Maximilien, du vivant de son père, proposait la réunion d'un congrès à Francfort pour l'établissement de la paix perpétuelle[1295].
Les progrès étaient facilités, dans cette période relativement heureuse, par la constitution de la propriété, beaucoup moins injustement distribuée qu'elle l'avait été précédemment et qu'elle le fut après la Réforme. Tous les villages possédaient leur communal, consistant en bois, prairies, pâtis, et tous les communiers y avaient un droit égal, même dans les domaines composés de biens seigneuriaux : le colon attaché à la glèbe avait sa part de terre comme le paysan libre, pourvu qu'il appartint réellement au pays, qu'il y eût son « propre feu, son pain et sa nourriture bien à lui ». Aucune parcelle de ce terrain de tous ne pouvait être vendue, et les seigneurs fonciers n'avaient pas même le droit, sans la permission des communiers, d'y faire couper du bois et d'en ordonner le transport en dehors des limites du village. Cependant le malheureux, l'étranger avaient des droits sur les terres de tous.
Les femmes en couches, qu'elles fussent ou non de la commune, prélevaient, en beaucoup de villages, leur provision de bois. Le passant pouvait jeter, au moins une fois, son filet dans le ruisseau ou l'étang commun, le cavalier, le charretier, traversant le pays pendant la moisson, emportaient leur gerbe ou même davantage. Le voyageur dont les bêtes étaient fatiguées demandait le fourrage ou le remède nécessaires, et la forêt communale fournissait le bois qui devait servir à la réparation du char endommagé. A des époques déterminées, on faisait l'inspection solennelle des terres communales, en processions pédestres ou en cavalcades, bannières déployées, tambours et fifres en tête, suivant un cérémonial que l'on retrouve encore de nos jours en Écosse, quand annuellement on simule l'inspection des bornes du territoire urbain, qu'autrefois le seigneur déplaçait volontiers. À cette époque, un autel était construit sur la limite du champ, l'Évangile y était lu et le curé bénissait la terre de la commune[1296].
Les progrès s'accomplissaient si rapidement durant cette période d'équilibre des cités industrielles que le transfert de la propriété se faisait graduellement au profit du cultivateur naguère asservi : le travail menait dans une certaine mesure à l'appropriation du sol. Il était uniformément admis en principe que le laboureur dont les soins avaient assuré une bonne récolte acquérait par cela même droit à la plus forte part des produits ; toute amélioration de la terre devait appartenir à l'améliorateur ; la bonification du sillon nourricier en assurait l'acquisition progressive. La société en arrivait ainsi à reconnaître que les biens affermés au colon devenaient sa propriété légitime, tandis que le droit du ci-devant propriétaire foncier allait s'amoindrissant toujours davantage, transformé à la fin en une simple taxe et garantie de prestations[1297].
Il se produisait aussi un phénomène analogue à celui qui a pris de si vastes proportions dans le courant du dix-neuvième siècle, la ruée des paysans vers les cités, où ils trouvent une vie supérieure d'intelligence, plus de chemins ouverts à leur initiative. La passion du savoir se portait à une sorte de fureur. Neuf des universités existant encore actuellement en Allemagne se fondèrent pendant le demi-siècle qui s'écoula de 1450 à 1506 : l'amour de la découverte scientifique allait de pair avec le zèle des inventions matérielles. Mais que de difficultés dans les études ! Que de pauvreté dans l'équipement ! A la fin du quinzième siècle, la faculté anatomique de Tübingen reçoit le droit de faire une autopsie tous les trois ou quatre ans ; à partir de 1538, on peut disséquer un cadavre chaque année ; en 1547, l'université fit l'acquisition d'un squelette, le seul qu'elle aura pendant 104 ans[1298]. L'ardeur d'apprendre et d'enseigner fut telle qu'on vit des jeunes hommes devenir professeurs à l'âge où on ne les aurait pas encore trouvés de force à porter les armes, et, tandis que des adolescents enseignaient, des vieillards, abbés, chanoines, princes se pressaient sur les bancs pour écouter ; les femmes étaient entraînées également par le désir d'apprendre[1299]. Les étudiants faisaient leur tour d'Allemagne et d'Europe comme les compagnons des divers métiers, et l'hospitalité qu'ils trouvaient en tous lieux était réglée de la même manière. Déjà professeurs, géographes, astronomes, naturalistes, savants de toute espèce allaient s'établir en de grandes villes lointaines, telles que Lisbonne, où les rencontraient marins et aventuriers en quête de découvertes. La confection des globes, imaginée par les Martin Behaim comme par les Toscanelli, hâta certainement l' « invention » du Nouveau Monde.
C'est en cette Allemagne si bien préparée par l'étude et la diffusion du savoir, par l'apparition ou la restauration des industries les plus diverses que se révéla, vers le milieu du xve siècle, le procédé de l'imprimerie en caractères mobiles, point de départ d'une révolution intellectuelle et morale auprès de laquelle toutes les révolutions précédentes n'ont qu'une valeur secondaire : c'est même grâce à l'imprimerie qu'elles se montrent à nous dans leur véritable importance relative. Le grand xve siècle, l'initiateur de la civilisation moderne, doit son rang dans l'histoire aux deux découvertes capitales, de l'espace et du temps ; de l'espace, par l'exploration de la rondeur du globe en Afrique et dans les deux Indes, du temps, par la résurrection et la mise en lumière des chefs-d'œuvre de l'antiquité. Or, c'est l'imprimerie qui permit de faire cette conquête sur les âges écoulés, et si elle naquit, c'est précisément par suite du besoin qu'éprouvaient les humanistes de reproduire à l'infini les fragments manuscrits si peu nombreux qu'ils possédaient des œuvres originales de l'antiquité. Le désir de répandre ses propres idées, de s'adresser directement à ses contemporains comme littérateur, philosophe ou moraliste n'eut qu'une part fort minime dans la poussée d'efforts qui fit surgir l'industrie nouvelle, car tous les ouvrages imprimés dans les premières années de la découverte furent des documents religieux ou profanes déjà connus, embellis par l'auréole que donne la tradition. On avait écrit dans les siècles qui précédèrent la découverte du caractère mobile, mais, au plus, la centième partie des livres du moyen âge a pu survivre[1300]. Le nombre des auteurs devait être immense en un temps où l'écrivain était son propre éditeur, le poète son propre incitateur, le dramaturge son propre acteur, mais l'homme mort, l'œuvre disparaissait. L'imprimerie fut donc en certains cas un obstacle aux lettres en décourageant le penseur sans énergie, mais elle multiplia à l'infini le champ d'action des écrits qui passaient sous presse.
L'invention de l'imprimerie est un fait d'importance si capitale que nombre de pays et de villes en ont revendiqué la gloire. En admettant, ce qui d'ailleurs est probable, que la connaissance de cet art n'ait point été apportée de la Chine dans l'Occident européen par quelque Rubruk ou quelque Polo, et qu'on puisse en affirmer l'origine locale, il n'en est pas moins vrai que Mayence, Strasbourg, Bamberg, Avignon, Florence, Haarlem prétendent également à l'honneur d'être le lieu natal du grand art ; et, en pareille discussion, le verdict est d'autant plus difficile à rendre que les industriels gardaient alors très jalousement leurs secrets, et que l'imprimerie proprement dite prend ses origines en des industries antérieures très rapprochées, entr'autres la gravure sur bois des cartes à jouer, des images de saints avec invocations et prières. Quoi qu'il en soit, selon l'opinion générale des érudits, Mayence est bien la patrie de la noble invention et Gutenberg en fut l'auteur. Lorsqu'après la conquête de la ville par l'archevêque Adolphe de Nassau en 1462, le « merveilleux secret » de l'imprimerie fut divulgué de par le monde, Mayence possédait deux établissements d'impression, celui de Gutenberg, luttant péniblement contre la misère mais travaillant quand même, et celui du riche Johann Fust ou Faust, qui avait cru réduire son ancien associé à l'impuissance en le faisant condamner illégalement à rembourser deux prêts avec les intérêts et les intérêts des intérêts : comme toujours, aux origines et dans le développement de l'industrie, se retrouve l'âpre lutte du capital et du travail. Mais la découverte était entrée dans la période de réalisation. Le premier incunable, dont il n'existe plus qu'un très petit nombre d'exemplaires, est une *vulgate* en deux volumes *in-folio*, que Gutenberg mit trois années à imprimer, de 1452 à 1455. L'ouvrage se vendait trente florins ; manuscrit, il en coûtait quatre ou cinq cents[1301].
Ayant cessé d'être un secret, l'art de imprimerie se répandit rapidement dans toute l'Europe, et, jusqu'à la fin du siècle, en moins de quarante années, on compte plus de mille imprimeurs, pour la plupart Allemands d'origine. Deux ans après la prise de Grenade sur les Maures, il y avait déjà dans cette ville trois imprimeurs allemands ; deux de ces industriels s'aventuraient même jusque dans l'île équatoriale de Sâo-Tome, où maintenant il serait difficile de découvrir un libraire.
Naturellement une certaine division du travail ne manqua pas de s'établir aussitôt dans les diverses contrés pour l'œuvre de reproduction des manuscrits possédés par les savants. L'Allemagne beaucoup plus engagée que l'Italie dans le mysticisme du moyen âge, imprimait surtout des ouvrages religieux, psautiers, prières, récitations pieuses auxquels s'ajoutaient des grammaires, des recueils de mots et de dictons. Beaucoup de livres imprimés en Allemagne, avant la fin du quinzième siècle se sont perdus pendant les guerres qui suivirent, mais il reste encore plus de mille ouvrages de cette époque, dont plus de cent *Bibles* et 59 *Imitations*. Quant à l'Italie, le pays des humanistes par excellence, déjà presque dégagée en ses classes instruites de la croyance au christianisme, elle s'occupa surtout de la publication des classiques. Deux moines, Schweinheim et Panartz, avaient introduit, en 1465, l'imprimerie dans le couvent de Subiaco ; dès 1476, Milan imprima le premier livre grec, la grammaire de Constantin Lascaris, et bientôt l'on voit Alde Manuce « le Romain » imprimer « toute la sagesse des Grecs… aussi longtemps qu'il a un souffle de vie ». De 1495 à 1514, il publie successivement Aristote, Hésiode, Jamblique et les néo-platoniciens, Aristophane, les épistoliers grecs, Thucydide, Sophocle, Hérodote, les *Helléniques* de Xénophon, Euripide, Démosthènes, les *Opuscules* de Plutarque, Platon, Pindare ; puis Virgile et autres latins. A l'époque où l'atelier de Manuce à Venise produit ces admirables et précieuses éditions, dont les exemplaires se vendaient 2 fr. 50, valeur actuelle, l'Allemagne en est encore à imprimer laidement et petitement des grammaires et des manuels d'orthographe pour des commençants.
Désormais tout le trésor de l'antiquité appartient à celui qui veut apprendre et savoir, et l'on peut boire directement à la source, au lieu de recevoir la liqueur plus ou moins mélangée dans son cours par des canaux impurs. Qu'on se rappelle le cri d'enthousiasme poussé par le bon Gargantua, s'adressant à son fils Pantagruel : « Maintenant toutes disciplines sont restituées, les langues instaurées : grecque, sans laquelle c'est honte que personne se die sçavant, hébraïcque, chaldaïcque, latine. Les impressions, tant élégantes et correctes en usances, qui ont esté inventées de mon aage par inspiration divine, comme, à contre-fil, l'artillerie par suggestion diabolique… Tout le monde est plein de gens sçavans, de précepteurs très doctes, de librairies très amples… Je voy les brigans, les bourreaux, les aventuriers, les palefreniers de maintenant, plus doctes que les docteurs et prescheurs de mon temps ». Il faut entendre aussi l'ardent Ulrich von Hutten pousser un cri de joie en l'honneur de son siècle : « O sæculum, o litteræ ! Juvat vivere etsi quiescere nondum juvat ![1302] »
L'excédent de force que possédait la société de la Renaissance, et qui lui permit de faire de si grandes choses, devait se manifester aussi en œuvres sans réalisation pratique : l'Age des étonnantes découvertes dans l'espace et dans le temps fut également celui de pérégrinations dans un monde chimérique. L'ivresse d'une science mal comprise dans ses détails, mais profondément ressentie dans son ampleur et dans sa portée, est toujours créatrice d'utopies, d'un vol d'imagination d'autant plus étendu que la vie contemporaine a produit plus de changements. La triomphante victoire des Grecs sur les innombrables hordes que les rois de Perse avaient lancées contre eux porta les vainqueurs à se considérer presque comme des dieux, et, malgré la pondération naturelle de l'esprit hellénique, les écrivains imaginèrent à l'envi des sociétés idéales qu'ils savaient d'ailleurs ne devoir jamais se réaliser. Un mouvement analogue se produisit aux beaux siècles de la Renaissance et sous une poussée de même nature : tout ce qui s'était fait de surprenant dans la vie des nations fit naître par contre-coup un monde de rêves, presque tous grandioses et splendides. Toutefois il s'en faut que les utopies des philosophes et des poètes fussent toutes de véritables améliorations du monde actuel, une fois transformées en faits. Loin de là. Il est rare que le rêve ait la beauté de la vie. En outre, les livres des utopistes ressemblent à leurs auteurs : comme tous les autres écrits, ils reproduisent les nobles désirs et les ambitions mauvaises, les hauts sentiments et les passions basses de ceux qui les ont pensés. Souvent, dans ces œuvres de chimère, le mauvais l'emporte sur le bon. N'est ce pas là ce qu'il faut dire de la première utopie fameuse que nous a léguée Platon sous le nom de « République » ? Qui n'est en réalité qu'une glorification des Spartiates, un recul vers cette société d'où toute initiative était bannie.
La Renaissance arabe ayant précédé la Renaissance italienne, le cycle des utopies commença aussi à une époque antérieure chez les Maures d'Espagne, de même que chez les Syriens et les Arabes d'Asie. Parmi les chercheurs d'idéal évoquant une société future pour la dépeindre à leurs contemporains espagnols, chrétiens et mahométans, les érudits citent l'Arabe Ibn-Badja, qui naquit à Zaragoza, il y a huit siècles environ, et dont le nom a pris dans l'histoire la forme vulgaire d'Aven-Pace ou Avempace. Ses écrits ne sont point parvenus jusqu'à nous, et l'on n'en connaît la substance que par une analyse due au juif Moïse de Narbonne ; mais il est certain que nul auteur ne comprit mieux l'importance de l'éducation individuelle, chaque homme étant un centre naturel autour duquel se constitue la société dans son ensemble comme autour de son axe[1303]. Précurseur s'il en fut, il voyait nettement que les révolutions durables ne viennent point d'en haut, de prêtres ni de rois ni même d'une élite de penseurs, mais doivent se faire d'abord en chaque individu, élément initial de tout progrès. « Solitaire » lui même, Ibn-Badja s'adresse aux « solitaires » qui, dans une société imparfaite, s'essaient à devenir des êtres constitutifs d'une société parfaite. D'abord il leur conseille de se dégager de leur éducation première, comme des plantes qui, après avoir été courbées, reprennent leur port naturel et croissent comme il convient à leur instinct de vie ; devenus des « étrangers dans leurs familles et dans la société qui les entoure, les solitaires se transportent par la pensée dans la république idéale qui est leur vraie patrie ». Dans le monde nouveau que suscite Ibn-Badja, il sera inutile de rendre la justice parce que les relations des individus entre eux seront celles de l'amour[1304]. La société se transformera en une grande école où chaque individu sera sollicité à la perfection de son être, à la splendeur de sa beauté corporelle et morale.
Avant Ibn-Badja, les Arabes avaient eu parmi leurs philosophes un autre utopiste fameux, Ibn-Sina ou Avicenne[1305], dont l'enseignement bien compris avait au fond la même portée libertaire mais dans lequel les Occidentaux ne virent guère qu'un roman, un jeu d'esprit. Le médecin philosophe autour duquel la jeunesse studieuse de Bokhara se pressait s'imagine l'existence d'un enfant, Haï, qui naît et se développe dans une île déserte, instruit peu à peu par les phénomènes de la nature et par les leçons de toute espèce que lui donnent les bêtes. Avec les animaux et les plantes, il vit heureux, aimant tous ceux qui l'entourent et en étant aimé, apprenant sans cesse, grâce à l'observation patiente : il devient ainsi philosophe et moraliste, savant et poète. Ce retour vers la nature, cette fraternisation avec les animaux restés purs de toutes les conventions de la vie artificielle enchantèrent pendant tout le moyen âge les troubadours et jongleurs, que les nécessités de l'existence forçaient de se dire chrétiens mais qui vivaient aussi leurs rêves chevaleresques de justice et de bonté[1306]. De transformation en transformation, le personnage de Haï, incessamment modifié par les utopistes, qui faisaient de lui le représentant de leur caractère et le porteur de leurs idées, finît par se vulgariser fort, et sa généalogie se termine par la nombreuse famille des Robinson, qui découvrent non point une société nouvelle mais simplement les moyens pratiques de vivre en s'accommodant à leur milieu.
Les utopies de la Renaissance avaient un caractère plus élevé, ainsi qu'en témoigne le sens même donné à ce mot d' « utopie », détourné de sa signification primitive « Nulle part »[1307]. Le terme devait s'appliquer désormais aux projets d'amélioration sociale, condamnés sans doute à ne point se réaliser mais inspirés par un sentiment profond de solidarité humaine : Campanella cherche à placer l'individu dans une telle situation qu'il lui est presque impossible d'être dépravé ni méchant. Toutefois, chacun a son utopie, déterminée par sa nature propre : le plus voluptueux des poètes, Torquato Tasso, dans l'*Amiata*, chante l'âge d'or et le libre amour suivant les rites de l'innocence naturelle. Pour la foule, accablée par le travail et manquant souvent du nécessaire, l'utopie est le « pays de Cocagne », le « Schlaraffenland », où les sources de lait et de vin jaillissent du sol, où les repas délicieux tombent du ciel tout préparés, où les tables chargées de viandes et de fruits se dressent à souhait sous l'ombrage, au bord des ruisseaux chanteurs. La ripaille est le rêve du peuple famélique, tandis que l'humanité bien nourrie mais amoureuse des livres voit dans son imagination surgir un palais aux vastes bibliothèques, fournies de volumes à la reliure superbe et au texte irréprochable. L'abbaye de Thélème, la plus belle demeure d'Utopie qu'ait élevée la Renaissance, renfermait de « grandes librairies en grec, latin, hébreu, françois, tuscan et espagnol, disparties par les divers étages selon y ceux langages ». Et, chose extraordinaire : dans cette abbaye, si différente de toutes autres, dans cet asile idéal de la libre conscience, de l'étude et du bonheur par le respect mutuel et par la pratique de la vie noble, en ce « séjour d'honneur », Rabelais, le peintre de tant de goinfreries, néglige absolument les cuisines. Il se plaît à donner tous les détails de l'architecture ; il décrit galeries peintes, salles d'étude et de jeux, collections, observatoire, bassins de natation, jardins, toutes les dispositions des édifices qui pouvaient contribuer au confort des habitants ; il a si grand soin de dépeindre ce palais de la Volonté et de la Conduite Libres qu'on a pu essayer de reproduire le plan de l'abbaye utopique[1308] ; mais l'auteur n'a pas songé ou peut-être a dédaigné de mentionner la réfection du corps en viande et en boissons, fait étonnant à une époque où chaque abbaye possédait des cuisines monumentales et reposait sur d'amples caves emplies de barriques superposées[1309].
Les souverains qu'affolent si fréquemment le vertige du pouvoir et l'encens des flatteries et des louanges devaient également subir à leur manière la griserie de cette époque et donner à leurs chimères une forme romantique. Le duc de Bourgogne Charles le Téméraire fut, au milieu du quinzième siècle, le type le plus remarquable de ces chefs d'État qui se laissaient emporter par la passion frénétique de l'impossible. D'ailleurs, la bizarre configuration de ses États, si peu conforme aux divisions géographiques naturelles, dut contribuer pour une bonne part à la destinée fatale de l'ambitieux personnage : cet ensemble disparate de possessions n'avait de valeur à ses yeux qu'en se complétant par toutes les régions intermédiaires, et tant qu'il n'avait pas réussi à lui donner une forme normale, définitive, il lui fallait intriguer, comploter, surtout combattre sans repos.
Son existence aventureuse fut la conséquence nécessaire de cette logique de l'histoire lui commandant la transformation de ses domaines épars en un royaume puissant et bien équilibré.
Mais cette unité qu'il voulait créer pour une Bourgogne en très grande partie artificielle entrait forcément en conflit avec d'autres groupes politiques plus solidement constitués et d'une plus grande vitalité naturelle comme organisations nationales, l'Allemagne, la Suisse, la France. Or, cette dernière se trouvait précisément régie par le maître le plus avisé et le moins aventureux qui fût jamais. Le contraste entre les deux souverains rivaux était complet, ajoutant des traits comiques et même grotesques aux éléments du drame. Déjà les populations avaient été frappées de la singulière différence que présentaient dans leur port et leur maintien le jeune Louis XI et le duc de Bourgogne, dit « le Bon », qui s'était fait le fastueux mentor et protecteur du roi de France. Lorsqu'ils firent ensemble leur entrée dans Paris (1461), on disait du roi : « Est-ce là un roy de France ? Tout ne vaut pas vingt livres, cheval et habillement de son corps », tandis que Philippe le Bon était proclamé « un soleil d'homme » par la voix unanime de la foule[1310]. Lorsque plus tard Louis XI eut pour adversaire, quoique souvent pour allié prétendu, le simple et impétueux fils de Philippe, Charles le Téméraire, l'opposition des deux individualités caractéristiques placées à la tête des deux États prit une forme saisissante. Ils étaient pourtant bien l'un et l'autre fils de leur temps et n'appartenaient au moyen âge que par des survivances d'ordre secondaire. Louis XI comprenait parfaitement l'intérêt capital qu'il avait à s'appuyer sur le populaire pour combattre les grands vassaux et ramener la féodalité à l'observance des lois du royaume ; quoique fort dévot et même fétichiste dans son adoration des images saintes, il n'ignorait pas le danger que courrait la société civile s'il laissait s'affermir la puissance des prêtres et des moines, et, quoique le premier des rois de France que le pape eût qualifié de « très chrétien », il fut peut-être celui qui aida le plus à dégager le peuple de sa foi première en donnant à l'administration civile la prépondérance sur le pouvoir religieux ; enfin il aima la paix et sut même vivre simplement, en un modeste château qui n'avait rien de royal. On l'appela l' « araignée » : il se tenait prudemment blotti au fond de sa toile, surveillant les mouches bourdonnantes qui volaient de-ci de-là autour de lui et qui, finalement, venaient se faire prendre dans les fils du réseau.
Quant au « Téméraire », descendu d'une longue génération de chevaliers, il aimait la guerre pour elle-même ; il se plaisait à donner des coups et il s'attendait à en recevoir en échange, mais ce n'était pas un simple guerroyer comme on en voit tant parmi ses ancêtres ; il se sentait également pénétré des vastes ambitions de son siècle, et, parfois aussi cruel que son rival Louis XI, avait, cependant, quelques traits de magnanimité. Poursuivi par le désir fou de se conquérir un royaume, qui ne lui aurait point suffi et qu'il eût voulu universel, il fit de ses dix années de règne dix années de guerres, et finit par périr misérablement devant les murs de Nancy (1477). Précédemment, deux sanglantes défaites subies en Suisse, à Granson et à Morat, l'avaient découronné de son prestige : les riverains du lac de Morat aimaient à se montrer flottant sur les eaux les grandes algues tachetées de rouge qu'ils appelaient « sang des Bourguignons ».
La maison de Bourgogne s'effondra au profit des États voisins, surtout à celui de la France. Lorsque Louis XI mourut, il avait étendu son royaume jusqu'aux Alpes et aux Pyrénées, et nombre de cités, qui ne lui avaient appartenu d'abord que par les liens d'un hommage indirect, se trouvaient définitivement soumises à ses lois ; les revenus de son domaine avaient plus que doublé et le poids des impôts payés par les bourgeois et les manants s'était singulièrement allégé. Quant à la Suisse, enorgueillie par ses victoires, elle devait se laisser entraîner par son triomphe même à la honte nationale par excellence, celle de vendre ses hommes au plus offrant comme des engins vivants de guerre. La location des mercenaires devint la principale industrie des confédérés : pendant quatre cents années, les Suisses, aujourd'hui si fiers de leur « libres montagnes », eurent pour fructueux métier celui d'aller à prix d'argent détruire la liberté des peuples d'alentour. La France surtout fut le marché de chair helvétique ; 12 cantons sur 13 étaient engagés à fournir au roi une levée permanente de six à seize mille hommes, mais les salaires stipulés ne suffisaient pas, il fallait aussi des cadeaux : souvent les Suisses attendus ne se présentaient pas.
Le successeur de Louis XI n'eut pas de peine à dépenser royalement les économies de son père. Comme Charles le Téméraire, mais sans aucune âpreté dans le vouloir, Charles VIII se laissa mener par sa fantaisie. Celle-ci lui montra les merveilles de l'Italie et il en fut aussitôt fasciné. En réalité, l'expédition de Charles au delà des Alpes ne fut pas une guerre, mais un roman d'aventure. Il ne savait lui-même où il allait, se dirigeant seulement vers le soleil du midi, vers la mer bleue, vers les pays splendides desquels était issue la vie. Il chevauchait devant lui comme le paladin des légendes qu'il avait lues dans son enfance.
Nulle conquête ne fut plus facile, parce que l'Italie, divisée politiquement entre tant de princes, n'avait plus aucune force de résistance collective dans ses communes, et que la plupart des lettrés avaient déjà dépassé l'étroite conception de patrie, sans avoir encore compris que tout oppresseur est l'ennemi. C'est ainsi que les Français de Charles VIII, « déplorables, malhonnêtes et mal réglés », n'en eurent pas moins très aisément le renom de héros. Comme le dit Comines, ils vinrent « la craie en la main des fourriers pour marquer leur logis sans autre peine ». Mais il leur fallut pourtant repasser précipitamment les Alpes hors de ce pays au sol perfide où ils eussent risqué de périr jusqu'au dernier.
Les guerres qui suivirent, sous Louis XII, et même sous François Ier, furent dictées également par la hantise du Midi : au fond, c'étaient de nouvelles invasions de barbares, comme celles qui avaient ébranlé le monde mille années auparavant. Au point de vue politique et militaire, ces expéditions étaient absurdes et imprudentes, il était d'autant plus dangereux de s'aventurer au loin, par delà les Alpes aux périlleux sentiers, dans le Milanais, dans les Romagnes, même dans le Napolitain, que la France restait ouverte et menacée sur ses frontières du Nord. Aussi le résultat de ces campagnes ne pouvait être que désastreux au point de vue matériel. Et cependant, il en résulta un bien indirect. Pendant deux générations, la France militaire avait vécu dans le rêve, attirée vers le Midi par de beaux tableaux, des statues et des livres que l'éclat de la Renaissance mettait splendidement en lumière. Plus tard, d'autres barbares que les Français et que leurs alliés, les Suisses, flétris par les vers de l'Arioste[1311], « *quei villan bruti* », vinrent prendre part au pillage ; à leur tour les Allemands de Charles-Quint, commandés par le connétable de Bourbon, renouvelèrent dans Rome les hauts faits des Goths et des Vandales. Les phénomènes d'endosmose et d'exosmose qui se produisent dans les corps organisés ont également lieu dans le corps social. En vertu de sa prééminence même dans le monde intellectuel et moral, l'Italie se livrait en proie aux peuples voisins, et, selon le degré de culture des hommes qui participaient à la curée, elle donnait aux uns des ripailles et des festins, ou bien de l'or, des pierres, des bijoux, aux autres le trésor impérissable de la science et de l'art. Le domaine de la Renaissance s'étendait ainsi dans les contrées environnantes, mais par le fait même du contact et de la propagation des idées, non par la volonté des maîtres, comme le prétendirent des historiens subissant le mirage du pouvoir. La flatterie a décerné le titre de « Protecteur des sciences et des arts » au roi François Ier, mais il est bon de savoir que, par ses lettres patentes du 13 janvier 1534, ce personnage déclarait vouloir supprimer l'imprimerie[1312]. « Dans sa singulière affection pour l'accroissement des belles lettres et estudes », il avait tout d'abord exemple de divers impôts et du service militaire les vingt-quatre imprimeurs-libraires de Paris ; mais, cédant aux plaintes intéressées des docteurs en Sorbonne, il menaça « de la hart quiconque désormais imprimerait ou ferait imprimer dans son royaume ». Pourtant, sur les remontrances du Parlement, « douze personnages bien qualifiés et cautionnés » furent autorisés à imprimer les livres « approuvés et nécessaires au bien public »[1313].
Par une singulière ironie des choses, la période de la Renaissance en Europe coïncida pour l'Espagne avec une soudaine et lamentable déchéance. L'Église catholique triomphante, hiérarchie puissante qui se rattachait officiellement à Rome mais qui agissait en autocratie parfaite, sans autre but que la défense de son pouvoir absolu, était devenue la dominatrice universelle et travaillait graduellement à s'asservir la royauté même, à la rendre impuissante par le réseau du cérémonial et de l'étiquette. On sait comment les prêtres avaient su profiter de la ligue des cités contre les seigneurs pour se substituer à cette « sainte Fraternité » et transformer l'unité civile en un tribunal ecclésiastique, l'Inquisition. Ces défenseurs de la foi s'acharnèrent contre toute pensée indépendante. Leur premier souci fut de brûler les bibliothèques et de fermer les écoles et les bains. Puis ils s'en prirent à tout le passé, renversant les édifices, murant les chefs-d'œuvre d'arabesques, pour les remplacer par de grossiers badigeonnages, vouant les travaux d'irrigation à l'abandon, exhumant des millions de cadavres, toutes les générations défuntes, pour en faire des feux de joie. Ici même, sur cette terre, les flammes matérielles, symbole de ces flammes de l'enfer qui ne s'éteindront jamais, devaient exterminer tous les hérésiarques et relaps, Juifs, Maures et surtout penseurs libres !
Dès l'an 1492, l'année même qui vit la prise de Grenade et la découverte de l'Amérique, la persécution des Juifs espagnols fut inaugurée d'une manière atroce. Le baptême est déclaré obligatoire, et tout Juif qui s'y refuse est tenu de quitter le royaume dans un délai de trois mois sous peine de mort et de confiscation des biens. Ceux qui repoussent l'abjuration et préfèrent le bannissement restent libres, jusqu'au départ, de disposer de leur fortune, mais non d'en emporter la valeur en or ou en argent ; c'est donc la ruine absolue : les malheureux fuient de tous côtés, mais la chasse à l'homme est déchaînée, la cruauté des souverains autorisant celle des sujets, on dépouille, on massacre les fugitifs. Quatre-vingt mille Juifs cherchent un passage vers la mer à travers le Portugal, et le roi Joâo II leur vend le transit au prix de huit écus d'or par tête. Deux à trois cent mille proscrits se dispersent en Afrique et en Orient ; il ne reste que des traîtres, des apostats, les marranos, livrés d'avance à la suspicion et à des persécutions nouvelles.
De pareils attentats contre toute une race ayant eu jusqu'alors le monopole comme intermédiaire du commerce ne pouvaient être tentés sans avoir pour conséquence un retour complet vers la barbarie primitive, si les Juifs n'avaient pu être remplacés par des rivaux, chrétiens ou prétendus tels. Or ces chrétiens empressés à prendre la succession des Juifs se présentaient en foule, surtout des Italiens, des Flamands, des Souabes. Les grands mouvements géographiques causés par l'accroissement en étendue du monde commercial expliquent ce déplacement des centres d'activité. Tout d'abord, la fermeture des chemins orientaux par les Turcs avait fait refluer vers l'Occident des gens de commerce, et des plus habiles parmi eux, Vénitiens, Lombards, Florentins ; de Bristol à Cadiz, on les rencontrait partout, s'établissant à demeure. Pour l'initiative des affaires, pour l'entregent, l'habileté en toute transaction d'argent et de diplomatie, les Florentins étaient devenus les principaux intermédiaires de l'Europe : le pape Boniface VIII disait d'eux qu'ils étaient le « cinquième élément » après la terre, l'eau, l'air et le feu.
Mais au point de vue purement financier, ce furent surtout les Allemands du sud-ouest qui remplacèrent les Juifs dans le maniement des grandes affaires de l'Espagne. Lorsque Venise eut perdu sa domination commerciale, les cités actives de l'Allemagne ne cessèrent de la considérer comme la cité sans pareille, et les Augsbourgeois, notamment, continuaient d'y envoyer leurs jeunes gens comme à l'école du négoce par excellence. Cependant, la grande révolution qui avait frappé l'Italie devait ébranler, par contre-coup les comptoirs de l'Allemagne intérieure. Le premier résultat avait été de déplacer tout le centre de gravité vers l'Ouest : Venise ayant été remplacée par Lisbonne comme marché d'importation des Indes, les entrepôts de l'Europe centrale eurent à subir un mouvement général de traction dans le sens de l'Occident, les voies majeures changèrent de direction et quelques grandes villes de l'Est perdirent leur ancienne activité. Breslau, notamment, fut découronnée au profit de Leipzig, tandis que les cités occidentales de l'Allemagne, surtout celles de l'angle du sud-ouest, gagnèrent en importance relative[1314].
Aussi longtemps que le Portugal, maître du chemin des Indes, conserva la prépondérance dans les échanges avec le monde des épices. Augsbourg et Nürnberg, en très bons rapports avec Lisbonne, réussirent à profiter indirectement de la nouvelle voie qui s'était ouverte au commerce du monde ; même des négociants d'Allemagne, avec leurs secrétaires et leurs employés, furent autorisés à prendre part aux expéditions vers l'Inde et à joindre quelques bâtiments au convoi de la flotte royale[1315]. Mais de l'Allemagne à Lisbonne, ainsi qu'à Séville et à Cadiz, les ports d'expédition de l'Espagne, la route était beaucoup plus longue que jusqu'à Venise et à Gênes, et surtout elle avait à franchir les nombreuses redoutables douanes intermédiaires en France et en Espagne. Les dangers étaient plus grands, les voyages plus dispendieux, de gros capitalistes seuls pouvaient se risquer à ce fructueux commerce des épices, et il fallut que de très puissants syndicats unissent leurs capitaux pour l'exploitation de ce trafic : leur richesse s'en accrut, et en conséquence leur audace : graduellement ces « compagnies générales » accaparèrent les blés, les vins, la viande, aussi bien que les denrées coloniales, et la société tout entière fut de plus en plus pressurée par elles. Le monopole de ces compagnies, substitué à celui des Juifs, s'étendit également sur les mines, et l'enchérissement général se produisit pour tous les objets de première nécessité : ce n'est pas aux mines du Nouveau Monde, comme on le croit d'ordinaire, mais à celles de l'Europe centrale que, par un mouvement parallèle, on dut en Allemagne la grande dépréciation de l'argent[1316].
Ce déplacement de la puissance se produisit également en Russie, et, pour une bonne part, sous l'influence des mêmes causes. La république de Novgorod n'était plus « toute puissante », et la jalousie de ses rivales, Pskov et Moscou, avait brisé son indépendance ; même ses meilleurs citoyens furent exilés et remplacés par des immigrants moscovites. On oublia le chemin des anciens marchés.
Les Novgorodiens asservis n'eurent plus de relations commerciales avec les contrées que parcourt le fleuve de l'Ob' « au delà des partages », c'est-à-dire à l'est des monts Ourals, et ce pays, déjà bien connu des écrivains arabes et, par leur entremise, des géographes chrétiens, dut être découvert une seconde fois, en 1579, lorsque le cosaque fugitif Yermak, à la tête de ses bandits, pénétra dans la ville de Sibir. Le patriotisme guerrier, qui ne conçoit rien sans la violence, fait un mérite à ce Yermak d'avoir occupé en conquérant des territoires dont les habitants eussent volontiers continué leurs transactions pacifiques des anciens temps, si les tsars de Russie ne les avaient eux-mêmes rendues impossibles.
Tandis que la haute banque chrétienne de l'Allemagne, plus prédatrice que ne l'avaient été les Juifs espagnols, préparait la sujétion et la ruine définitive des habitants de la péninsule Ibérique, les guerres d'expansion politique à l'extérieur continuaient sans trêve. On comprend que éternelle bataille, ayant été pendant sept siècles l'état normal des populations, ne pouvait cesser brusquement. Vainqueurs des Maures, maîtres de tout le sol des aïeux entre les Pyrénées et le détroit, les Espagnols devaient, en vertu de l'hérédité, chercher à dépenser ailleurs leur excédent de force. Les plus hardis parmi les batailleurs et les aventuriers voyaient le Nouveau Monde s'ouvrir devant eux, mais ces terres de miracle, dont on raconta bientôt des merveilles, se trouvaient fort éloignées ; les navires en partance, dont quelques-uns fuyaient en secret, inconnus du fisc, étaient peu nombreux et les expéditions fort coûteuses, les souverains unis de Castille et d'Aragon, très avares de leurs deniers, ne voulaient risquer de grands trésors en vue de ces conquêtes lointaines, aux résultats encore incertains. De même, ils ne s'engageaient qu'avec prudence sur le littoral d'Afrique, dont l'intérieur ne leur était que vaguement connu ; mais, très avides des richesses qu'ils voyaient à leur portée, ils se ruèrent sur les îles de la Méditerranée et sur l'Italie méridionale : de ce côté ils poussèrent à fond, non simplement par amour des aventures et du plaisir, comme les Français de Charles VIII, mais en gens pratiques, très décidés à garder les riches contrées dont ils avaient acquis la possession. Parmi les maisons royales de toute origine qui se sont succédé dans la domination de Naples, il n'en est pas qui ait eu la solidité de celle d'Aragon : elle croyait à sa force. A Naples, le roi Ferrante était un maître absolu, un vrai roi-soleil, plus âpre, plus tragique, moins majestueux, il est vrai, que le fut plus tard Louis XIV. « Nous croyons à un seul Dieu dans sa gloire, nous ne voyons qu'un soleil dans les cieux, et nous adorons un roi sur la terre », disait Giuniano Maio dans son livre De Majestate,
Et cet orgueil espagnol, à la fois aragonais et castillan, semblait justifié par le succès et par cette valeur militaire à laquelle, aux époques troublées, on attache la première importance. Partout où se présentait la solide infanterie espagnole, c'était pour remporter des victoires. La guerre, accompagnée de la cruauté et de l'esprit de rapine, était entrée dans le sang des vainqueurs de l'Islam. Mais les victoires s'achètent, non seulement par le malheur des vaincus, mais aussi par le regrès moral et matériel des triomphateurs.
On en vit un exemple frappant dans toutes les contrées que baigne la Méditerranée occidentale. Avant les agressions espagnoles, quand la Maurétanie n'avait d'autres habitants que des indigènes berbères et des envahisseurs arabes, les Européens y commerçaient en paix, et le droit des gens y était respecté. Il existait des traités réguliers entre les communautés des deux rivages opposés ; des colonies de marchands s'étaient fixées dans les villes mauresques, les personnes et les biens étaient sauvegardés, et même le chrétien étranger avait le droit d'élever des églises à côté des mosquées. Les souverains de la Maurétanie, notamment les rois de Tlemcen, avaient à leur service des milices chrétiennes : pendant trois siècles, jusqu'à la fin du quinzième, le va-et-vient se faisait librement de la Provence et de l'Italie à toute la côte barbaresque et dans les villes de l'intérieur. Les galères vénitiennes, dites « de Barbarie », partaient régulièrement du Lido dans la seconde quinzaine de juillet, puis faisaient escale à Syracuse, à Tripoli, Djerba, Tunis, Bougie, Alger, Oran, pour terminer leur voyage au port de Honeïn, ville aujourd'hui détruite, qui servait d'échelle à Tlemcen[1317].
Mais lorsque, en 1509, le roi Ferdinand, le conquérant astucieux, eut fait débarquer soldats et missionnaires sur le rivage d'Afrique et qu'il eut pris pied dans la ville d'Oran, tout changea. Les musulmans comprirent qu'on en voulait non seulement à leur territoire, mais aussi à leur foi, à leur vie, et que le seul moyen de salut était de se défendre à outrance, puis, après avoir repoussé l'envahisseur dans la mer, de fermer complètement le pays aux chrétiens, à leur influence, même à leur trafic. La victoire de l'Espagne eût été le triomphe de l'Inquisition, et d'une Inquisition non moins féroce que celle dont la lèpre et la flamme dévorèrent les Espagnols eux-mêmes. Cependant, les armées de Ferdinand le « Catholique » et, plus tard, celles de Charles-Quint avaient une si grande force offensive que la conquête de la Maurétanie, du moins de toute la région du littoral, se serait certainement accomplie, si l'Europe n'avait été alors occupée de l'entreprise immense de l'exploration et de la colonisation du Nouveau Monde et surtout de ses guerres d'ambition, en Italie et dans toute l'Europe occidentale. Les Maures d'Afrique, aidés des populations berbères, purent donc résister à la fougue des conquérants espagnols, non sans faire appel aux Turcs et sans laisser leurs ports aux mains des pirates. Les tentatives avortées des envahisseurs chrétiens n'eurent pour résultat que de couper désormais toute communication pacifique entre les deux littoraux de la Méditerranée, celui du Christ et celui de Mahomet. Le recul de la civilisation dans ces parages se fit d'une manière complète pour une période de trois siècles : pendant ce temps on n'apprit de part et d'autre que par des prisonniers réduits en esclavage les événements qui s'étaient déroulés en pays ennemi. Il est vrai que les Espagnols avaient pu se maintenir en apparence sur la terre africaine en fortifiant la ville d'Oran d'une ceinture de murailles et de puissants ouvrages militaires ; mais ils se trouvaient enfermés dans cette grande caserne, comme ils le sont aujourd'hui à Ceuta, à Melilla et dans leurs autres *présidios* de la côte marocaine : ils n'osaient sortir des portes, au delà desquelles chaque buisson cachait un ennemi.
Mais cet insuccès des Espagnols de l'autre côté de la mer bleue resta ignoré ou du moins inexpliqué et mystérieux, perdu dans l'éblouissement des victoires. La transformation politique de l'Espagne en cette courte période pouvait être en effet considérée comme une succession de prodiges. Nulle raison saine n'aurait pu imaginer d'avance de pareils événements. Comment un petit roi d'Aragon, une pauvre reine de Castille, personnages secondaires parmi les souverains d'Europe, purent-ils mener à fin une œuvre à laquelle les chrétiens d'Espagne s'étaient acharnés pendant sept cent années ? Et cette œuvre, ils l'achevèrent entièrement, constituant l'unité politique des anciens royaumes distincts, et ajoutant à ce noyau péninsulaire toute une multitude de duchés, de comtés, de seigneuries, de villes dites « libres » ; puis, voici qu'un nouveau monde surgit par delà les océans, et ce monde, c'est l'Espagne encore qui se l'attribue et en réalise la conquête : des bandes, comprenant au plus quelques centaines d'Espagnols, se lançaient presque au hasard à travers des pays inconnus, parmi des millions d'hommes qui auraient pu être des amis, mais que l'on rendait ennemis par des violences et des brutalités sans nom : assurés de leur victoire, quoique privés de toute communication avec la mère-patrie, ils allaient droit devant eux et, dans les combats, voyaient distinctement la vierge Marie, saint Jacques de Compostelle et d'autres dignitaires des cieux accourir pour prendre part à l'égorgement des infidèles. Il n'est pas étonnant que, protégés ainsi par le ciel, les Espagnols eussent encore, par une merveilleuse conjoncture des astres, la chance de voir leur roi, presque un enfant, placer sur sa tête la couronne du « saint empire Romain » qu'avaient gouverné César et Charlemagne. Rien ne paraissait plus impossible : la monarchie universelle, image terrestre de l'infini royaume des cieux, semblait à la veille de s'étendre sur le monde. Et cependant, par une poignante ironie des choses, l'Espagne, arrivée à l'hégémonie de l'Europe, se trouvait en pleine décadence : les moyens mêmes par lesquels s'était accomplie son ascension étaient ceux qui devaient amener son irrémédiable chute. L'histoire détaillée du seizième siècle montre comment l'Espagne, prise dans l'engrenage des événements humains, se vit absolument incapable de résoudre les problèmes de la nature, industriels, économiques, intellectuels, moraux qui se présentaient aux hommes, et comment, avec toute l'apparence de la force, elle tomba lamentablement dans l'impuissance absolue. C'est que, dans ce pays, la source de toute force était tarie : la liberté individuelle, l'autonomie communale avaient disparu.
** Notice historique : Réforme et Compagnie de Jésus
Papes. Les principaux pontifes contemporains de la Renaissance et de la Réforme furent Pie II (1458−1464), Paul II, Sixte IV (1471−1484), Innocent VIII, Alexandre VI Borgia (1492−1503), l'énergique Jules II de la Rovère, Léon X (1513−1522), Clément VIII et Paul III Farnèse (1534−1550), qui réunit le concile de Trente. Citons encore Pie V (1566−1572) et Sixte-Quint (1585-1590).
France. A la mort de François Ier en 1547, son fils Henri II monta sur le trône : c'est sous son règne que Toul, Verdun et Metz furent incorporées à la France et Calais reprise, en dépit de la défaite de Saint-Quentin (1557). Ses trois fils, les derniers Valois, lui succédèrent : François II, 1559−1560, Charles IX, mort en 1574 et Henri III, assassiné en 1589, quelques mois après le duc de Guise. Les derniers Valois présidèrent aux guerres de religion qui, débutant en 1562 par le massacre de Vassy, durèrent jusqu'à l'édit de Nantes en 1598 et dont la Saint-Barthélemy est l'épisode le plus connu (24 août 1573).
Empire. Charles Quint, abdiquant en 1556 (pour mourir en 1558), les princes électeurs choisirent comme empereur son frère Ferdinand, déjà roi de Bohême. Il fut suivi, en ligne directe, par le tolérant Maximilien II ( 1564−1576) et par Rodolphe ( 1576−1612). Sur le trône d'Espagne, à Philippe II (1556−1598) succédèrent Philippe III, Philippe IV (1621−1665) et Charles II mort en 1700.
Le Portugal ayant perdu son roi Sébastien au Maroc, un vieillard, le cardinal Henri, le remplaça, 1578−1580; à sa mort, l'Espagne prit possession du pays, mais en fut chassée en 1640.
Angleterre. Henri VIII fut roi de 1509 à 1547 ; il laissa trois enfants qui régnèrent : Edouard II, fils de Jeanne Seymour, troisième épouse, mort à seize ans (1553): Marie la Sanglante, fille de Catherine d'Aragon et qui épousa Philippe II, enfin Elisabeth, fille d'Anne Boleyn, reine de 1558 à 1603.
Suède. Un jeune noble, Gustave Vasa, délivra son pays du joug danois et fut proclamé roi en 1523 ; il abdiqua et mourut en 1560.
Voici le nom de quelques personnages de la Renaissance et de la Réforme, nés durant la période 1467−1534, durée des deux générations.
| Erasme, humaniste, né à Rotterdam, mort à Bâle
| Nicolas Machiavel, historien et homme d'Etat, florentin
| Albert Durer, peintre allemand, né et mort à Nuremberg
| Lucas Cranach, peintre, né en Franconie
| Nicolas Copernic, astronome polonais, né à Thorn
| L'Arioste (Ludovico Ariosto), poète, né à Reggio
| Michel-Ange (Buonarotti), né à Arezzo
| Giorgione (Barbarelli), peintre vénitien
| Le Titien (Tiziano Verellio), peintre vénitien
| Andréa del Sarto (Vannuci), peintre, né à Florence
| Thomas More, utopiste et homme d'Etat, né à Londres
| Raphael Sanzio, peintre, né à Urbino
| Martin Luther, réformateur, né à Eisleben
| François Rabelais, curé de Meudon, né à Chinon
| Ulrich Zwingli, curé d'Einsidel, puis de Zurich
| Ulrich von Hutten, humaniste, né en Franconie
| Le Corrège ( Antonio Allegri), peintre parmesan
| Hans Holbein le jeune, peintre, né à Augsbourg
| Philippe Melanchton, réformateur, né en Bade
| Le Primatice (Francesco Primaticcio,), peintre bolonais
| John Knox, réformateur écossais, né à Haddington
| Jean Calvin, réformateur, né à Noyon, mort à Genève
| Théodore de Bèze, réformateur, né à Vezelay
| Le Tintoret (Jacopo Robusti), peintre, né à Venise
| Ramus ou Pierre la Ramée, écrivain, né en Vermandois
| Paul Veronèse (Paolo Caliari), peintre, né à Vérone
| Pierre de Ronsard, poète, né près de Vendôme
| Louis de Camoens, poète, né à Lisbonne
| Etienne de La Boétie, écrivain, né à Sarlat
| Michel Montaigne, écrivain, né en Périgord
** Chapitre XII. Réforme et Compagnie de Jésus
La Réforme demandait le droit d'examen, mais elle exigeait que le résultat de l'examen fût conforme aux conclusions qu'elle avait déduites.
*Stérilité de l'humanisme. — Avortement de la Renaissance. — Retour à l'Ancien Testament. — La Réforme, la bourgeoisie et le peuple. — Division géographique des cultes. — Guerre des paysans. — Anabaptistes. — Suisse, Allemagne, Flandre, Angleterre, Écosse. — Identité des religions ennemies. — Capucins. — Compagnie de Jésus. — Éducation. — Liberté d'examen. — Les sectes et l'art. — Missions lointaines*
Le bel idéal des humanistes, celui de s'unir en une aimable confraternité de savoir et de jouissance artistique avec les autres hommes, devait d'autant moins se réaliser qu'ils l'ambitionnaient eux-mêmes seulement pour une élite n'ayant qu'un petit nombre d'appelés, un nombre d'élus moins grand encore. Ils constituaient une aristocratie intellectuelle fort dédaigneuse de ce peuple d'en bas qui travaille et se fatigue à nous donner le pain, sans que jamais il lui reste une heure de loisir pour cultiver en lui le sens de la beauté. Tel humaniste, Erasme par exemple, se montre à nous comme dominant de très haut par l'intelligence et l'ironie les disputes religieuses et les dissensions politiques auxquelles se livrent furieusement ses contemporains, mais cette supériorité de pensée est réduite à néant parce qu'elle reste stérile et ne se transforme point en action. Elle ne participe en rien à la vie générale des peuples entraînés dans le grand remous des événements. Au contraire, elle s'en éloigne lâchement, de peur de compromettre la tranquille élaboration de la pensée et la préparation lente des phrases exquises qui doivent la traduire aux amis de choix. Erasme, le grand penseur, est aussi l'homme qui défendit sa porte à Ulrich von Hutten fugitif et le dénonça aux autorités, afin de ne pas être compromis par la présence d'un ancien ami. Les humanistes étaient déjà des « surhommes » et, comme tels, en dehors de l'humanité.
Mais de trop grands progrès avaient été réalisés dans tous les sens, trop de remarquables découvertes s'étaient faites dans l'espace et dans le temps, l'industrie et le commerce accroissaient tellement l'étendue de leur domaine et la variété de leurs applications et, en même temps, le trésor des connaissances humaines augmentait en de telles proportions que la société, déplaçant son point d'appui, allait se trouver forcément obligée de prendre des formes nouvelles. Toutefois des changements de cette nature ne se font pas de manière à réaliser logiquement les conséquences des principes invoqués par les novateurs et révolutionnaires ; conformes à la résultante de toutes les forces en lutte, ils représentent la moyenne de l'état social avec ses innombrables contradictions, avec toutes les survivances du passé plus ou moins résistantes, s'entremêlant aux images rudimentaires des réalisations futures. Le mouvement intellectuel et moral de la Renaissance, obligé de prendre corps dans la société ambiante, dut s'accommoder à la moyenne des conceptions religieuses, morales et politiques, s'incarner ainsi en des institutions de beaucoup inférieures à sa tendance naturelle.
Certes, la Renaissance, prise dans le cercle étroit de son élite intellectuelle et artistique, avait été dans son essence très supérieure à la Réforme. Elle ouvrait l'esprit humain à la raison, elle cherchait la vérité pure ; tandis qu'en se démoralisant pour constituer la Réforme, en s'incorporant dans la masse du peuple, elle allait en prendre les préjugés et d'abord, le premier de tous, celui du rattachement des choses humaines à l'autorité divine, l'idée d'existence supérieure ne s'étant pas encore dégagée de l'idée de vie religieuse[1318]. Au point de vue historique, la Réforme est donc en premier lieu l'avortement de la Renaissance[1319].
S'appuyant sur le même principe que la forme catholique romaine du christianisme, l'ensemble des sectes que l'on connaît sous le nom de protestantisme n'est donc point une vraie « réforme » et, de tout temps, il en germait comme un fouillis d'herbes sauvages autour des cultures de l'Eglise. Le protestantisme avait surgi à diverses époques et sur de nombreux points de l'Europe avant de prendre sa forme définitive en Allemagne, avec les « thèses » de Luther publiquement affichées. Sans parler de ses devanciers qui récitaient la « noble Leyczon » dans les vallées des Alpes, ni de Wiclef, dont le protestantisme fut autrement révolutionnaire que celui du moine augustin de Wittemberg, ni de Jean Huss qui sut mourir simplement pour sa foi, Luther avait pu entendre en Italie tout ce qu'il répéta plus tard devant Charles Quint. Près de deux siècles auparavant. Pétrarque, champion de l'Eglise, avait formellement annonce la chute de la grande organisation ecclésiastique à laquelle il appartenait : « Il n'est pas nécessaire d'être prophète, disait-il, il suffit de la plus courte vue pour s'apercevoir que la papauté est sur la pente d'une ruine inévitable ». Laurent Valla, qui, du reste, fut protégé jusqu'à sa mort par l'opinion publique et sauvé de toute persécution, ne s'était-il pas aussi dressé contre le pape, non moins violent et farouche que le religieux allemand : « J'entreprends maintenant d'écrire contre les vivants, et non plus contre les morts, contre une autorité publique et non contre une autorité privée. Et contre quelle autorité ? Contre celle du pape, qui est ceint non seulement de l'épée laïque des rois mais aussi de l'épée spirituelle de l'épiscopat suprême. En sorte que l'on ne peut se protéger de lui, de son excommunication, de son exécration, de son anathème, derrière aucun bouclier de prince. Et je pourrais dire avec la Bible : « Où m'enfuir de devant ta face et du souffle de ta bouche[1320] ? »
On peut dire que les conciles mêmes qui discutèrent à Bâle et à Constance les questions dogmatiques et celles de la morale religieuse, en se plaçant au-dessus du pape et même contre lui, étaient animés d'un véritable esprit protestant. Il ne manquait aux docteurs et aux prélats qu'un peu plus d'audace et de sincérité pour aller de l'avant et réformer l'Eglise, comme Luther tenta plus tard de le faire en s'adressant au pouvoir laïque. Même une furie bien plus grande que celle du protestantisme latent, plaidant pour la Réforme par l'entraînement de la foi religieuse, n'avait cessé pendant tout le moyen âge de s'attaquer directement à l'Eglise. Cette force était le bon sens irréligieux. De tout temps, et même à l'époque où les âmes s'abandonnaient le plus naïvement à la foi et où le fanatisme armait le plus de bras contre l'infidèle, une grande partie de la littérature nationale témoignait d'un fond de scepticisme railleur chez nombre de gens qui, tout en se gardant prudemment d'attaquer l'Eglise, avaient de bien autres soucis que ceux des dogmes et de la prière. Il est à remarquer que cette ironie populaire avait une portée de beaucoup supérieure à toutes les formes chrétiennes et qu'elle ne se serait pas accommodée du culte protestant mieux que de la religion catholique. Aussi doit on constater qu'en France, le pays le plus riche en fabliaux moqueurs dirigés contre les prêtres, le protestantisme n'eut de prise vraiment profonde et tenace que dans une très faible partie de la population. La masse de la bourgeoisie, à laquelle la religion nouvelle s'adaptait mieux que l'ancienne forme romaine, ne crut pas qu'il valût la peine de changer la routine ordinaire des pratiques religieuses. Déjà, à cette époque, « il n'y avait pas assez de religion en France pour en faire deux ».
Rabelais même, celui que l'on croit, à tort ou à raison, être l'auteur de la plus âpre satire dirigée contre « l'Isle Sonnante et tous ses vilains oiseaux, Clergeaux, Prestrigaux et Monagaux », ne daigna point abandonner l'étole et le goupillon : il resta curé, sachant bien que sous le vêtement sévère du pasteur calviniste il eût été plus ridicule encore. Au siècle de la Réforme, lorsque l'évolution religieuse fut assez puissante dans la Grande Bretagne et dans les pays germaniques pour changer la forme extérieure du culte et donner aux chrétiens une nouvelle ardeur, les éléments de ce renouveau de foi dans l'au delà ne furent pas suffisants en France pour que le protestantisme y prît une force comparable à celle qui se manifesta dans l'Est et dans le Nord : la poussée de l'élan spontané manqua.
Dans l'ensemble, si l'on considère le protestantisme en soi, sans les mille circonstances extérieures auxquelles il a dû s'accommoder, il faut bien y voir un retour vers les origines, une tentative de la part des chrétiens d'aller s'abreuver aux sources mêmes de la vie, de boire à cette fontaine vive qui s'épanche aux pieds de Jésus-Christ, et qui, depuis, fut si bien canalisée, voûtée et mêlée aux flots les plus divers par les papes et les conciles. Toute révolution commence, dans la pensée de ses auteurs, par une simple réformation. Les premiers chrétiens avaient voulu revenir à la simplicité des anciens Hébreux, de même les premiers protestants cherchaient à remonter au temps de l'Évangile ; bien plus, acceptant dévotement la tradition qui donnait aux deux « Testaments » des saintes Écritures une même valeur, puisque les paroles en sont également inspirées par Dieu, ils aspiraient à rétablir l' « ancienne alliance », le pacte consenti par l'Eternel avec ses serviteurs Samuel, Moïse et le père Abraham : tout progrès, et à certains égards le protestantisme doit être certainement qualifié de tel, tout progrès commence par un mouvement de recul vers le passé.
Il ne faut pas croire que ce retour de la volonté religieuse vers les temps si lointains de l'antiquité judaïque soit resté sans conséquences matérielles, sans réaction efficace sur la civilisation protestante. L'influence de la Bible sur la culture moderne est beaucoup plus forte que l'on n'est porté d'ordinaire à se l'imaginer. Le précepte du livre, « Sondez les Écritures », pris dans le sens de l'étude personnelle des choses saintes sans l'aide de pasteurs, entra dans la conscience du protestant, et des millions d'hommes en Allemagne, dans les Pays Bas et en Scandinavie, dans les îles Britanniques et dans la Nouvelle Angleterre, dans les montagnes féveroles et en d'autres districts de la France huguenote, se vouèrent à la lecture unique de la « Parole de Dieu », en commençant par la Genèse, et, sous celle influence, finirent par devenir beaucoup plus juifs qu'ils n'étaient chrétiens. L'histoire mythique et légendaire, parfois atroce, des Beni-Israël leur devint beaucoup plus familière que l'histoire de leur propre nation, modifia leur langue et leur mode de penser, pénétra même jusqu'au fond de l'être par sa morale primitive. Tels livres inspirés par ces idées du protestantisme judaïsant sont absolument incompréhensibles aux non-initiés, de même que tels ou tels actes de fervents calvinistes prenant pour modèle Moïse, Josué ou le « saint roi David ». Des actes abominables, réprouvés par toute morale humaine, trouvaient une ample justification dans les exemples laissés par le « peuple élu » et, pourvu que l'ennemi fût traité de « Philistin » ou d' « Amalécite », on avait sur lui droit d'extermination, de torture et même d'éternelle malédiction, de condamnation au feu qui ne s'éteint point. Ça et là on retrouve dans les annales contemporaines le récit de quelque affreux massacre familial, qui semble d'abord un acte de simple folie, mais n'en est pas moins sérieusement conforme à l'une ou l'autre scène du judaïsme antique et se précisa dans la volonté du criminel sous l'influence de lectures de la Bible sans cesse renouvelées : ce sont là les crimes rituels du protestantisme.
Ainsi la Réforme, étudiée exclusivement au point de vue de l'évolution religieuse, n'est autre chose qu'une tentative de « renaissance » ou de purification du catholicisme, ce que la Renaissance avait été elle-même dans l'étude et dans l'art. Les protestants furent des catholiques plus ardents que les papes et les prélats ; tandis que ceux-ci s'accommodaient volontiers des modifications apportées par le temps et se souciaient fort peu de ressembler à saint Paul et aux apôtres, les fanatiques réformateurs remontaient, dans leur âpre recherche du passé, aussi loin que le permettait leur érudition, par delà Jésus et ses disciples. Et d'ailleurs, comment pouvait-il en être autrement ? La génération qui précéda Luther possédait déjà l'ouvrage réputé divin dont une vingtaine de traductions furent faites avant la sienne — la première, éditée à Delft, date de 1477 —, et l'art de l'imprimerie qui l'eut bientôt placé entre les mains de tous les fidèles[1321], par centaines d'éditions, par milliers et centaines de milliers d'exemplaires, n'avait-il pas, par cela même, créé des multitudes de rivaux aux prêcheurs officiels, prêtres et moines ? Tout lecteur de la Bible était devenu son propre dispensateur de vérité, son pontife suprême, il avait pris dans sa main la clef divine qui ouvre les portes du Paradis. Ainsi que le dit Bossuet, « une Bible à la main, tout protestant fut pape ». Du moins, il en était ainsi chez les bourgeois et les nobles, car les morales des peuples inclinèrent toujours leur balance vers le pouvoir. En proportion même de l'instruction croissante qui changeait le centre de gravité dans la société bourgeoise, l'explosion de la Réforme était devenue irrésistible, il fallait que la vieille armature de l'Eglise se brisât et qu'il s'en forgeât une nouvelle.
La forme de la religion devait donc s'accommoder à la mentalité du monde bourgeois ; elle devait également se prêter aux méthodes scientifiques récentes, introduites par les humanistes, et ne plus négliger, comme elle l'avait fait jusqu'alors, les langues modernes, qui s'étaient émancipées du latin et devenaient à leur tour d'admirables interprètes de la pensée ; enfin la révolution opérée dans le monde de l'intelligence devait se produire parallèlement dans la conception, dans la pratique des lois et favoriser d'autant l'évolution religieuse. Le droit romain fut substitué à l'ancien droit germanique, malgré l'opposition acharnée de l'Eglise. Possédant le tiers du territoire et des biens meubles dans l'Europe occidentale, le clergé redoutait cette transformation, qui plaçait les propriétés ecclésiastiques sous le contrôle des légistes et préparait ainsi la Réforme avant qu'elle se fût effectuée au point de vue religieux, mais il ne put l'empêcher. Les monarques français, poursuivant l'œuvre de Philippe le Bel, avaient peu à peu restreint le pouvoir des papes et, finalement. François Ier se sentit assez fort pour réserver à l'autorité civile la nomination des évêques ; par le concordat de 1516, la « fille aînée de l'Eglise » imposait des conditions très dures à sa mère, mais celle-ci fut bien obligée de s'y soumettre.
De même le pouvoir de l'Eglise avait été frappé quand le duel judiciaire ou « jugement de Dieu » tomba en désuétude et fut remplacé par l'appel à la juridiction. Les hommes de loi, vainqueurs des prêtres, réussirent à supprimer la légalité du duel ; mais il est bien certain que, injustes eux-mêmes, ils ne réussirent point à inspirer plus de confiance dans leur jugement que dans celui du hasard, puisque, du moins chez les Français, la pratique des « affaires d'honneur » s'est maintenue sous sa forme la plus grotesque, survivance du plus lointain moyen âge. Le nouvel équilibre religieux de l'Europe, nécessité par les idées, les connaissances, les langues et les lois, se trouva également déterminé par le changement survenu dans la distribution des richesses : les transformations qui s'opéraient alors, prélude des révolution » économiques accomplies dans le monde moderne, avaient amené l'enrichissement de la bourgeoisie, intermédiaire de l'industrie et du commerce, au détriment des barons et des cultivateurs de la terre.
Les économies du pauvre n'allaient plus à l'Eglise, qui s'évertuait vainement à remplir de nouveaux coffres-forts par la vente des indulgences. Des syndicats de marchands s'étaient constitués pour obtenir le monopole d'importation des objets précieux et s'en assurer tous les bénéfices. De puissants banquiers avaient accaparé les produits des mines du Tirol, de l'Espagne, du Nouveau Monde, ils avaient pris des royaumes en gage et, par le maniement des fonds, les spéculations de toute sorte, ils pouvaient à volonté faire la guerre ou la paix. Le luxe de tel grand personnage, que son argent avait placé parmi les magnats de l'Empire et des royaumes, représentait la valeur des produits de toute une province : un seul banquet où ruisselaient le vin et l'hydromel causait indirectement la mort de quelques milliers d'aborigènes dans Espanola, Cuba ou le continent d'Amérique.
Moins riches que ces banquiers, les princes et souverains eussent bien voulu imiter ces prodigalités fastueuses, dues à leur rang, mais le travail actif leur étant interdit, quels moyens pouvaient-ils employer pour ajouter une nouvelle source de richesses à celles qu'ils possédaient déjà ? De tout temps ils avaient taxé la matière imposable, prélevé des tributs, exigé des corvées, revendiqué la grosse part du parasitisme sur toute manifestation du travail humain, mais le moment n'était-il pas venu de confisquer, d' « incamérer », de s'approprier les trésors de l'Eglise, comme ou avait fait tant de fois de ceux des Juifs, de poursuivre chez tous les prélats catholiques, dans tous les couvents, l'œuvre que naguère le roi de France, traînant derrière lui tout un monde tremblant et prêt à se dédire de magistrats et de prêtres, osa tenter contre le seul ordre des Templiers, déclaré d'avance hérétique pour que ses biens fussent de bonne prise ? La conversion à la forme nouvelle du christianisme offrait aux princes et à leurs amis et conseils de la bourgeoisie l'occasion unique de récompenser leur zèle soudain pour la vérité de l'Evangile par l'accaparement des économies séculaires accumulées dans les couvents et les églises. La Réforme, première grande victoire de cette classe bourgeoise qui devait aboutir, deux ou trois siècles plus tard, au triomphe de la Révolution française, allait aider également avec efficacité à la redistribution des richesses. C'est là une des formes nécessaires de l'activité des révolutions, mais ce n'est point la seule, ainsi que des historiens téméraires l'ont prétendu.
Ceux qui se contentent de larges affirmations représentées par des phrases traditionnelles répètent volontiers que, lors de la grande scission de l'Église, le partage se fit suivant le contraste géographique du Nord et du Midi ; on ajoute même volontiers que cette division coïncida avec celle des peuples germaniques et des peuples « latins ». Cependant, l'observation des faits montre combien ces affirmations générales sont en désaccord avec la réalité. C'est ainsi qu'en plein Nord, ou du moins sur le versant septentrional de l'Europe, la Pologne, les pays rhénans, la Belgique, l'Irlande, les Highlands d'Écosse sont habités surtout par des catholiques, et que dans mainte contrée où les deux religions se disputent la suprématie, le climat et la race ne sont pour rien dans la différence des confessions. Il faut étudier à part dans chaque pays l'évolution des événements qui ont amené l'équilibre religieux pour apprécier et mesurer les causes diverses ayant déterminé le triomphe de la forme catholique ou de la forme protestante dans les religions nationales.
Tout d'abord, les populations des deux péninsules « latines » de l'Europe, celles précisément où des « renaissances » successives, avec leurs réformes correspondantes, avaient précédé la grande Renaissance et la grande Réforme, restèrent en dehors du mouvement séparatiste. Pour l'Espagne, la raison en est bien évidente : l'incomparable succès de l'autorité monarchique, à laquelle tout réussissait jusqu'à l'absurde, avait entraîné la nation dans la débâcle du recul en toutes choses. Non seulement le peuple espagnol ne pouvait plus, dans son ensemble, participer aux révoltes de l'intelligence, mais c'est à peine si quelques esprits libres gardaient la force de penser : les bûchers de l'Inquisition flambaient pour tous ceux dont les paroles n'étaient pas formule consacrée, et les actes répétition servile. Il semblerait que les rois d'Espagne eussent pu agir comme ceux de France et concentrer entre leurs seules mains le pouvoir absolu, mais de part et d'autre des Pyrénées, les conditions étaient différentes. Les Ferdinand et les Charles Quint n'avaient point derrière eux une longue tradition monarchique : à l'époque de la Réforme, ils arrivaient à peine à la possession indisputée de la Péninsule et la coopération du clergé était indispensable à l'œuvre d'expulsion des Maures : la royauté espagnole n'était forte que par l'Eglise.
Quant à l'Italie, épuisée par ses efforts antérieurs, elle se trouvait également en pleine période de réaction, le sol, en friche et comme brûlé, ne pouvant plus alimenter de moissons nouvelles. Même ce qui avait été l'exubérante Florence n'était plus qu'une morne cité sans vie morale et sans espérance. Devenus les maîtres absolus de ce qui avait été la république des hommes libres, les Médicis avaient pris soin de rejeter dans la torpeur les citoyens si mobiles et si ingénieux de la noble ville ; pour en faire des sujets fidèles et les soustraire à la propagande hérétique, ils avaient interdit les voyages à ces fils de voyageurs « incompressibles » que l'on avait comparés au « cinquième élément ». Ils réussirent à parquer les Florentins, à les embastiller pour ainsi dire, et ceux-ci, cessant de connaître le monde extérieur, furent également ignorés de lui. A part quelques familles de Toscans exilés, de Ferrarais fugitifs et de montagnards vaudois, héritiers de l'ancienne « noble Leyczon ». l'histoire de la Réforme signale à peine quelques noms italiens.
Il est certain que l'influence des cadres ecclésiastiques, l'éducation cléricale propre à chaque Eglise et l'interpénétration, l'alliance plus ou moins intime des éléments de même dénomination ont eu pour conséquence de différencier et d'opposer en un contraste net et même violent des populations limitrophes, distinctes par la confession religieuse. La Suisse en offre un remarquable exemple par ses contours catholiques et protestants dont les délimitations respectives ont été tracées, ici par des seigneurs féodaux ou des aristocraties locales, là par des communautés victorieuses : primitivement les voisins se ressemblaient fort sous le gouvernement du même clergé ; maintenant ils diffèrent beaucoup, même par des traits de caractère que l'on serait tenté d'attribuer à une différence de race ; or, l'histoire nous démontre que, dans la plupart des districts, il y eut identité d'origine.
En France, comme dans les Alpes italiennes tributaires du val de Pellice, la Réforme trouva quelques districts écartés dont les populations, protestantes avant le protestantisme, furent aussitôt annexées au monde plus vaste de tous les « frères en la foi » ; les Dauphinois de la Vallouise et autres vallées avoisinantes, de même que diverses communautés des Cévennes, ressuscitées d'une mort apparente, formèrent le premier noyau des religionnaires, auquel vinrent s'ajouter les nombreux ouvriers des villes que la propagande religieuse convertit aux nouvelles idées ; même l'esprit de révolte, qui avait poussé tant de paysans dans les guerres, expéditions de pillage et jacqueries, agit aussi d'une manière indirecte pour entraîner de nombreuses communautés rurales hors de l'Église romaine, simple changement rituel qui n'aurait eu aucune importance en soi si la classe menacée des prêtres n'avait pas suscité la guerre civile pour garder ses prébendes. Mais la masse du peuple n'était pas assez passionnée, assez remuée dans ses profondeurs morales par la chance de lire et d'interpréter la « parole divine » sans l'intermédiaire du curé de la paroisse, pour que cette idée pût le faire se jeter de toute son âme dans les fureurs des guerres religieuses.
Il est vrai que les conséquences économiques de la suppression des couvents et des propriétés de l'Église auraient pu l'intéresser directement s'il avait eu la perspective d'être l'héritier des moines et des prêtres, mais on lui fit aussitôt comprendre que, manant corvéable il avait été dans le siècle de saint Bernard et que manant corvéable il resterait dans celui de Luther et de Calvin. Assez populaire chez les ruraux de France, dans le deuxième quart du seizième siècle, le mouvement de la Réforme finit par leur devenir indifférent lorsqu'ils eurent bien reconnu n'avoir reçu de lui ni liberté, ni bien-être. Lors de la révolte de 1548, qui, de l'Agenois au Poitou et de la Saintonge à la Marche, souleva les habitants contre les rigueurs de la gabelle, les divergences religieuses ne jouèrent aucun rôle ; pas un seul calviniste ne semble avoir protesté contre l'égorgement de milliers de paysans.
Une partie notable de l'aristocratie française, et notamment la noblesse du Midi, qui trouvait amplement son profit au transfert des biens ecclésiastiques, unissant ses intérêts à ceux des « huguenots » pendant les guerres dites de religion — en réalité des guerres sous prétexte de religion[1322] —, la France fut moins partagée entre deux cultes qu'entre deux partis politiques en lutte pour la conquête du pouvoir. A la fin, la guerre religieuse, compliquée de massacres tels que celui de la Saint-Barthélémy, se transforma en une guerre dynastique entre la famille épuisée des Valois et la puissante maison des Guise. Puis, quand le poignard eut fait son œuvre, d'abord par le meurtre de Guise, ensuite par celui de Henri III, les armées protestantes se confondirent avec celles de la royauté, devenue légitime, puisque Henri de Navarre, leur chef, prenait désormais le titre de roi de France. L'évolution était complète : les anciens révoltés étaient maintenant les défenseurs du trône, il ne leur restait plus qu'à se faire les « défenseurs de l'autel », ce qui advint d'ailleurs lorsque Henri IV, entrant dans ce Paris qui « valait bien une messe », abjura pour la deuxième fois le culte protestant. Par un revirement populaire prouvant combien peu les pauvres et les opprimés des villes associaient leurs espérances au triomphe des protestants, c'est dans la foule des cités que la « ligue » des catholiques intransigeants trouva ses éléments les plus fanatiques.
Néanmoins, ce siècle de discordes, de luttes intestines, de haines et de massacres fut un siècle pendant lequel la nation, pleine de vie et d'élan, se développa d'une manière remarquable dans les sciences, les arts, la culture et la belle floraison de sa langue. C'est alors que la Renaissance italienne se fit française, représentée même par quelques-uns de ses plus glorieux artistes, tels que Léonard et le Primatice ; alors aussi la France eut de merveilleux sculpteurs, entr'autres Jean Goujon, et le plus grand de tous les écrivains qui, dans la série des siècles, illustrèrent le beau parler français, Rabelais, l'admirable « abstracteur de quintessence ». Le génie national, manifesté pendant le seizième siècle avec tant d éclat, témoigne de la désorganisation du pouvoir à cette époque. Église et royauté, en leurs constantes incertitudes, n'avaient pas la force nécessaire pour dominer et mater la nation qui de toutes parts cherchait une issue à sa volonté d'agir.
Certes, François Ier aurait bien aimé exercer son autorité d'une manière absolue, mais les événements ne le servirent point à souhait. D'abord, attiré comme ses prédécesseurs dans le roman des guerres d'Italie, il alla y remporter des victoires inutiles, puis y subir d'irréparables défaites qui l'obligèrent a implorer le secours de son peuple pour payer sa rançon. Les guerres presque continuelles avec Charles Quint et, même durant les rares trêves, ses intrigues de rivalité l'entrainaient à une politique contradictoire, enlevant toute suite à ses idées : il devait chercher pour alliés à l'étranger précisément les amis de ceux qu'il persécutait dans son propre royaume. De cette incohérence de projets et d'événements, à laquelle venait se mêler le contre-coup des révolutions intérieures, surgissait une situation d'anarchie propice aux initiatives individuelles : le génie libre et la joyeuse fantaisie naissaient de l'impuissance de la royauté et de l'affaiblissement de l'Église.
La division de l'Allemagne en de nombreux États à l'équilibre instable favorisa le mouvement de la Réforme, qui, d'ailleurs, trouvait en cette partie centrale de l'Europe son milieu naturel. C'est là que la religion nouvelle prit le nom général de « protestantisme », appliqué encore à ressemble des sectes dérivées, même à des communautés qui, par leur dogme, se sont évadées du christianisme ; c'est là qu'eut lieu le gros de la bataille, au point de vue de la polémique aussi bien qu'au point de vue de matériel la quantité de sang versé : nulle part le conflit ne devait amener de plus grands désastres. Mais, dans les commencements de la Réforme, dont l'importance politique n'était pas encore prévue, puisque le pape Léon X, un païen de la Renaissance, y voyait seulement une « querelle de moines », la séparation des cultes se fit sans autre fracas que celui de paroles entrechoquées. Sans doute, Charles Quint, le petit fils des souverains très catholiques, Ferdinand et Isabelle, aurait bien volontiers écrasé dans l'œuf le monde naissant du schisme, mais, ainsi que François Ier, il lui fallut, bien à contre-cœur, se plier aux circonstances : tout empereur qu'il fut, il ne l'était que par la grâce de puissants électeurs, et le grand art consistait à savamment les opposer les uns aux autres pour gagner du temps et consolider son pouvoir.
L'électeur de Saxe, Frédéric le Sage, le personnage même auquel Charles devait la couronne impériale, était aussi le protecteur de Luther, et lorsque celui ci, mandé devant la diète de Worms, se leva en face même de l'Empereur, il était accompagné de cent chevaliers armés. La force contre la force ! Telle fut la raison qui permit à Luther d'échapper au sort de Jean Huss, mais, si bouillant et si audacieux que fût le moine révolté, et si nombreux que fussent ses puissants amis pour le protéger contre l'ire de l'empereur et du pape, il n'en courait pas moins de grands dangers, et Frédéric lui rendit le service de le soustraire aux effets du ban de l'empire en l'enfermant pendant une année dans la forteresse de la Wartburg, en Thuringe, prison grandiose d'où il lança sur le monde ses cris de guerre contre Rome et ses diatribes violentes et joyeuses contre tous ses ennemis : c'est là aussi qu'il commença cette savoureuse traduction de la Bible dans le dialecte saxon du haut allemand qui, plus que toutes les œuvres analogues, nombreuses à cette époque, fut accueillie par les fidèles, fixant ainsi en un idiome sacré la langue allemande écrite, d'une manière définitive. Quand Luther sortit de sa haute résidence, qui avait été pour lui presque un Sinaï, un mont Tabor, il avait désormais son auréole de puissance et de gloire : son prestige le défendait contre Charles Quint, et le culte luthérien se constituait tel qu'il s'est maintenu de nos jours.
Naturellement, Luther eut voulu arrêter la Réforme et tout progrès humain dépassant l'œuvre qu'il avait accomplie : il prêchait l'abolition de certaines coutumes qui dans l'Eglise catholique lui paraissaient en dehors de l'enseignement direct des Ecritures : intercession des saints, purgatoire et rachat des âmes, confession auriculaire, célibat des prêtres ; mais il ne possédait pas l'art de conjurer les esprits déchaînés de la pensée libre et de la révolte ; il ne pouvait arrêter le cours de ce fleuve débordé dont il avait levé les écluses. Or, les rebellions étaient d'autant plus inévitables que le monde des paysans devenait plus malheureux depuis que la société bourgeoise avait commencé de se substituer au régime féodal. L'existence du laboureur, déjà si difficile à supporter, était maintenant plus intolérable encore et le poussait à la révolution par le souvenir d'un passé moins mauvais, comparé avec l'abominable asservissement qui devenait la règle.
Un nouvel instrument de savante oppression se trouvait entre les mains des puissants, grâce à la substitution graduelle de l'âpre droit romain aux anciens droits coutumiers[1323]. Au milieu du quinzième siècle, le servage n'existait plus guère que chez les paysans slaves de l'ancienne Poméranie, dans les contrées qu'avaient asservies les chevaliers Teutoniques. Il avait été en grande partie aboli pendant la poussée de liberté qui se fit sentir à la fin du moyen âge. La loi souabe, qui prévalait alors dans toute l'Allemagne, disait expressément : « Un homme ne doit pas appartenir à un autre homme »[1324]. A partir de la Réforme, le servage redevint loi, du moins en Allemagne. Les abaissements des salaires, imposés aux serviteurs et aux pâtres par les ordonnances légales de manière à rétablir pratiquement la servitude, datent tous du milieu du seizième siècle : à la même époque, c'est-à-dire après l'établissement de la « Réforme », les colons se voient contraints de laisser leurs enfants servir chez les seigneurs, soit gratuitement, soit en échange de paiements fictifs ou dérisoires.
La résistance au pouvoir de l'Etat, des seigneurs et des bourgeois urbains n'avait cessé de se produire sur divers points, mais ces révoltes partielles, vague rudiment de résolution sociale, devaient naturellement prendre une forme religieuse, sans laquelle on ne s'imaginait point encore l'existence possible d'une société. Toutes les tentatives de transformation qui prenaient ce caractère naïf de la confiance en Dieu et dans les saints impliquaient par cela même en principe la fatalité de la défaite, puisque les puissances d'en haut ont toujours des interprètes qui participent à l'infaillibilité, par conséquent au pouvoir céleste, et que ces interprètes sont toujours entraînés à mésuser de leur essence divine.
Dans la longue série des insurrections agraires qui se succédèrent en Allemagne, on se rappelle surtout celle de Pfeifers-Hänslein, Jeannot Flùteux, auquel la mère de Dieu avait apparu en 1476, à Niclashausen, dans le Wurtemberg, lui enjoignant d'annoncer la fraternité des hommes, l'abolition de toute autorité temporelle ou spirituelle, le devoir pour chacun de gagner son pain par le travail. Mais, bientôt saisi, le pauvre Jeannot fut décapité sous les rires grossiers de cette foule qu'il eut voulu rendre libre.
Un peu plus tard, les seigneurs eurent à faire de nouvelles tueries de paysans dans la basse Germanie du nord-ouest. Des malheureux, épuisés par les corvées et les impôts, s'étaient soulevés en prenant pour symbole le « pain et le fromage », modeste revendication, car c'était là tout ce dont ils avaient besoin pour vivre : de là le nom de « kæse-Brœder » sous lequel on les connaît dans l'histoire. Ce mouvement fut pour la noblesse et le clergé une occasion d'accroître leurs privilèges, non seulement en ramenant au servage les Kæse-Brœder épargnés par le bourreau, mais aussi en privant les paludiers hollandais et les Frisons de toutes les franchises traditionnelles que la ceinture des marais du littoral leur avait assurées jusqu'alors ; ce fut un grand triomphe de la féodalité, dans les dernières années du quinzième siècle.
Pendant les décades qui suivirent, le sang des roturiers allemands coula plus abondamment encore. Une jacquerie plus sérieuse que les précédentes, et moins embarrassée de symboles religieux, se propagea rapidement de l'Alsace et de la Souabe dans les contrées voisines. Les paysans révoltés avaient pris pour enseigne le gros soulier du laboureur, par contraste avec la botte éperonnée du gentilhomme, et ce *Bundschuh* ou « Soulier de l'Alliance » fit souvent trembler la noblesse et le clergé, tous les corps parasitaires de la société du temps. On craignait surtout que, suivant l'exemple de la tentative faite en 1523 par Franz von Sickingen et UIrich von Hutten, une ligue politique se format entre les paysans soulevés de l'Allemagne et leurs voisins les Suisses qui s'étaient déjà débarrassés de leurs seigneurs et se trouvaient en lutte avec les bourgeois des villes. En diverses occasions, on vit en effet des montagnards suisses s'unir avec les paysans souabes, mais l'alliance ne fut point durable, car les gens de la houlette et de la charrue avaient déjà pris l'habitude de se vendre pour endosser le harnais de guerre. Les seigneurs combattirent les paysans révoltés en lançant contre eux d'autres paysans, des *Landsknechte*, lansquenets, ayant le droit de vol, de rapine et de meurtre.
D'ailleurs les paysans, même se redressant contre leurs maîtres, étaient encore si doux, si humbles, si respectueux des privilèges antiques, si désireux de faire de nouveau la paix que leur manque d'audace les condamnait d'avance à la défaite. Ainsi que le disait un de leurs refrains, « ils ne pouvaient se guérir des prêtres ni des nobles », si bien que, pendant la guerre, ils confièrent volontiers la direction de leurs affaires non à des paysans comme eux mais à des chevaliers, presque tous traîtres futurs. Combien modestes étaient les réclamations contenues dans les « douze articles » que la noblesse de l'époque accueillit avec tant de fureur !
« Chaque commune doit avoir le droit de choisir un pasteur et de le destituer en cas d'indignité.
« Chaque commune doit payer la dîme ordonnée par l'Ancien Testament, mais elle ne doit pas en payer d'autre.
« Le servage est aboli, car il ne s'accorde point avec la rédemption de l'homme par Jésus-Christ ; mais la liberté chrétienne n'empêche pas l'obéissance envers l'autorité légitime.
« Le gibier, les oiseaux, les poissons d'eau courante appartiennent à tous.
« La propriété des forêts fait retour des seigneurs à la commune.
« La corvée n'est point permise, car il importe de se conformer aux usages antiques.
« Les seigneurs ne peuvent exiger des paysans que les services établis par contrat ; pour tout surcroît de travail, il leur faut payer un denier légitime.
« Lorsque les biens sont tellement surchargés d'impôts que le travail ne rapporte plus rien au cultivateur, le taux du loyer doit être réduit après arbitrage d'hommes honorables.
« Les amendes judiciaires ne doivent pas être accrues arbitrairement, mais il faut suivre les anciennes coutumes.
« Celui qui s'est emparé injustement des biens communaux est tenu de les rendre.
« L'impôt que l'on appelle « cas de la mort » (Sterbfall) est à supprimer comme vol odieux des veuves et des orphelins.
« Nous annulerons n'importe lequel des articles précédents si on nous prouve qu'il est en désaccord avec l'esprit de la sainte Écriture, mais nous nous réservons de l'étendre, si cela nous parait conforme avec l'Écriture et avec la vérité ».
Telles étaient les justes mais insuffisantes revendications des paysans « frères », et si les réformateurs avaient eu à leur égard le moindre sentiment d'équité, ils auraient dû faire cause commune avec eux, au lieu de prendre pour alliés les seigneurs et comtes palatins. Mais c'est en face de ces malheureux exposant leurs doléances avec tant de modération que l'on constate combien peu la religion nouvelle, se réclamant de la liberté d'interpréter la Bible, avait de points de contact avec l'idée de la liberté en soi, et combien, au contraire, elle aimait à se ranger du côté des forts contre les faibles, des riches contre les pauvres, des propriétaires contre les communistes qui commençaient à se dresser çà et là en masses compactes, surtout en Thuringe, en Saxe, dans la Hesse et la Souabe. Luther, hors de lui à la vue du lion populaire que ses ennemis l'accusaient d'avoir déchaîné, mit toute son éloquence, toute sa fureur au service des princes féodaux pour ramener la foule à l'asservissement traditionnel. « Si je pouvais en prendre la responsabilité devant ma conscience, je conseillerais et j'aiderais plutôt pour que le pape, avec toutes ses abominations, redevint notre maître, car c'est ainsi que le monde veut être conduit : par de sévères lois et par les superstitions »[1325]. Mais ce que Luther n'osa pas faire en s'adressant au pape qu'il avait renié, il le fit en invoquant les princes qu'il avait associés à sa révolte contre l'Église, et il le fit en un langage atroce : « Comme les âniers, qui doivent rester tout le temps sur le dos de leurs bêtes, sans quoi elles ne marchent pas, de même le souverain doit pousser, battre, étrangler, pendre, brûler, décapiter, mettre sur la roue le peuple, *Herr Omnes*, pour que celui-ci le craigne et soit tenu en bride ». « Ecrasez, étranglez, poignardez, en secret, en public et comme vous le pourrez, vous rappelant que rien ne peut être plus venimeux qu'un homme rebelle. Tel prince remuant (*aufrührisch*) gagne plus vite le ciel par le massacre que par la prière ». El les conseils du « réformateur » furent suivis à la lettre. Il s'en glorifie plus tard : « Moi, Martin Luther, j'ai pour ma part tué les paysans, car j'ai ordonné de les frapper à mort ; leur sang coule sur mon cou, mais je me décharge de cette responsabilité sur notre seigneur Dieu, lequel eût enjoint de parler comme je l'ai fait »[1326].
Lorsque les paysans de Waldshut, près de la frontière helvétique, déployant le drapeau noir-rouge-or, le 24 du mois d'août 1524, eurent décidé de fonder la fraternité « évangélique » des paysans, de porter la « guerre contre les châteaux, les couvents et les prêtres », puis de lutter sans trêve jusqu'à libération de tous les frères asservis de l'empire, la frayeur avait été générale dans le monde des seigneurs. De puissantes hordes s'étant rassemblées en mars 1525, plusieurs nobles implorèrent la faveur d'être reçus parmi les « frères », de nombreuses villes s'allièrent aux paysans confédérés ; ceux-ci gagnèrent même des victoires en bataille rangée contre les chevaliers et leurs mercenaires. Mais quand on s'aperçut que les paysans n'osaient pas profiter de leurs succès et se proclamaient toujours de loyaux et fidèles sujets de l'empereur, on reprit courage et la fureur s'accrut de toute la peur qu'on avait eue. La répression fut terrible, et les meurtres et tortures n'auraient point cessé s'il n'avait fallu quand même aux seigneurs des valets, des corvéables et des soldats. C'est là ce que les amis de Casimir de Brandebourg lui firent remarquer, lorsqu'il avait déjà massacré cinq cents malheureux de sang-froid : « Mais si nous devons tuer tous nos gens, où trouverons-nous d'autres paysans pour en vivre » ? On se contenta, d'après l'évêque de Spire, d'en faire périr environ cent cinquante mille ; mais avec quelle joie furieuse se lança t-on sur les révoltés intelligents qui avaient la conscience de leur œuvre, comme Thomas Münzer ! Avec quel raffinement de volupté brisa-t-on leurs os et versa-t-on leur sang goutte à goutte dans les chambres de torture !
Et cependant, la logique des événements entraînait vers une liberté pratique absolue les hommes auxquels le protestantisme avait accordé malgré lui la liberté d'examen. Parmi ceux qui avaient ouvert la Bible, il en était dont l'ambition était de reconstituer cette Église des premiers jours, qui avais mis en commun tous les biens terrestres pour n'avoir à s'occuper que du salut éternel. Les « anabaptistes » des villes hollandaises et du nord-ouest de l'Allemagne, réformés qui voyaient dans le baptême des adultes un acte symbolique de conversion personnelle et de convictions agissantes, étaient de ceux qui, dès la vie présente, voulaient faire descendre le ciel sur la terre et supprimer ces haines d'intérêt que font naître le tien et le mien entre les hommes.
Mais pour cela il leur fallait sortir de toute société officielle, ignorer les maîtres et leurs décrets. Malgré le souvenir des récents massacres de paysans, ces communistes osèrent se grouper en sociétés indépendantes. Dès 1533, la ville de Munster, en Westphalie, devint une commune où toutes les anciennes lois furent abolies. L'or, les joyaux, même les riches étoffes furent livrés au trésor commun. Les maisons des bourgeois et nobles fugitifs devinrent le logis des citoyens pauvres, tandis que les étrangers, accourus pour jouir de la belle égalité dans la cité libre, avaient pris les églises pour demeures. Chacun continuait de travailler à l'œuvre pour laquelle il se sentait utile et recevait à cet effet les matières premières. Les repas étaient publics, chacun devait veiller à ne pas couper plus de pain qu'à son appétit. Une pareille société eût été d'un trop dangereux exemple pour qu'elle pût être tolérée, et les princes protestants de la basse Allemagne, unis à l'évêque titulaire de la ville, la reprirent d'assaut (1535), en massacrant les défenseurs. Le corps de Jean de Leyde, le roi de la « Nouvelle Sion », resta longtemps exposé dans une cage de fer suspendue à la tour de la cathédrale. La rage de destruction fut telle qu'on s'acharna contre tous les documents racontant la vie des anabaptistes et les événements auxquels ils prirent part : on aurait voulu détruire jusqu'au souvenir de leur existence, et jusqu'à nos jours l'histoire officielle du soulèvement de Munster se résume en la liste des abus d'autorité que Jean de Leyde aurait commis.
La secte religieuse qui, en dehors de toute ambition politique ou sociale, ne visait qu'à sauvegarder l'enseignement dogmatique et le nom originaire, eut à se faire très humble pour obtenir le droit de se manifester en marge de la société protestante, se distinguant entre toutes les communautés par son respect de l'ordre établi. Les Mennonites qui, de la Hollande, passèrent en Allemagne, puis en Russie et qui, trois siècles plus tard, devaient encore fuir au Canada, aux États-Unis, dans la République Argentine, gardèrent surtout, comme par héritage, l'obligation stricte de rechercher la paix, d'éviter toute violence, d'exécrer les armes, tandis que les « frères Moraves », descendants d'autres persécutés, réussirent à sauver les pratiques de la fraternité humanitaire.
Parallèlement au luthéranisme, qui se constituait principalement dans le nord de l'Allemagne et dans les contrées Scandinaves, se développait une autre forme de protestantisme, qui reçut également dans le langage courant le nom de son fondateur : le calvinisme, la religion de l'âpre Calvin. En Suisse, les idées nouvelles, revendiquant pour le simple lecteur de la Bible, clerc ou laïc, le droit de devenir son propre prêtre et de parler directement avec son Dieu, sans interprète humain, avaient été déjà proclamées par Zwingli, précédant Luther d'une année, dès 1316, et l'Église romaine dépossédée avait essayé vainement de ramener ses ouailles des hautes vallées dans le bercail orthodoxe. Comme dans l'Allemagne voisine, la controverse se compliquait de batailles, et l'équilibre des forces se déplaçait constamment sans que l'ancien régime pût se reconstituer.
Le mouvement irrépressible de la religion nouvelle eut surtout Calvin pour docteur, et pour seconde Bible l'Institution de la religion chrétienne, où les dogmes acceptés par les huguenots français étaient exposés en un style d'une clarté parfaite et d'une rigidité glaciale. Une première fois, les citoyens de Genève n'avaient pu supporter l'implacable régime de leur directeur spirituel, mais il revint en 1541 et, dès lors, la petite ville suisse, protégée à la fois par la nature, par les cantons alliés et par la jalousie mutuelle des puissances voisines, devint une sorte de capitale, la « Rome du protestantisme », d'où le redoutable Calvin, écrivant ses lettres, envoyant ses émissaires, entretenait l'ardeur de la foi dans toute l'Europe atteinte par la propagande de la Réforme, et spécialement dans les Flandres et en Écosse. D'ailleurs, la moitié calviniste de la religion protestante ne tolérait point la liberté de penser plus que ne le faisaient les luthériens : pour le réformateur de Genève comme pour celui de la Wartburg, tout hérétique c'est-à-dire tout homme pensant autrement que lui méritait la mort. Il montra en toute sérénité d'âme cette intolérance, lorsqu'il fit emprisonner et condamner au bûcher le savant physicien et géographe aragonais Michel Servet, qui avait en même temps le malheur d'être théologien et d'avoir émis sur la Trinité des opinions contraires à l'orthodoxie calviniste. Non seulement Calvin fit brûler Servet, mais ordonna aussi de jeter sur le bûcher les exemplaire de ses deux éditions de Claude Ptolémée[1327].
Les tribunaux de Genève étaient donc une cour d'inquisition, mais, si rigoureuses que fussent leurs condamnations, elles firent pourtant moins de mal aux populations que l'austère et maussade conception de la vie calviniste, toujours viciée par le remords du péché originel auquel venaient s'ajouter les mille péchés de chaque jour. « Zwingle et Calvin ont ouvert les couvents, dit Voltaire, pour transformer en un couvent la société humaine ».
La carte religieuse de la Suisse et de l'Allemagne occidentale, telle que la tracèrent les événements du seizième siècle, montre bien que l'initiative des habitants fut sans grande énergie dans le choix des deux croyances en présence. La volonté spontanée du peuple ne fut guère appréciable, ici dans le maintien de la religion catholique traditionnelle, là, dans l'introduction de la foi nouvelle. On peut constater facilement que les principautés et cantons d'Allemagne et de Suisse sont pres-qu'aussi nettement délimités pour la confession religieuse que pour l'allégeance politique. D'une part, la conservation, de l'autre le changement de culte s'était fait par ordre, non de par le vouloir des habitants fidèles à l'ancienne foi ou convertis à la nouvelle. Suivant les intérêts de telle famille régnante, de tels groupes d'aristocrates dirigeants, de telle classe bourgeoise ayant le pouvoir en main, on avait gardé les prêtres catholiques ou fait venir des pasteurs protestants.
On peut citer en exemple de ces religions imposées celui que présentent les deux cantons du Valais et de Vaud, déjà contrastés par la forme de leurs noms qui, tout en ayant une signification à peu près analogue « Grande Vallée » et les « Vallées », ont pourtant un aspect et un son si différents. La coupure est absolument nette ; la limite des religions est identiquement celle des frontières politiques : ceux qui regardent à l'Ouest, vers Lausanne, sont protestants et durent le devenir, sous peines graves ; ceux qui sont tournés à l'Est, vers Sion, restèrent catholiques, et l'apostasie leur eût coûté cher. A la différence des religions correspondit celle des alliances, des institutions, des pratiques traditionnelles et, sous les influences opposées que créaient les deux milieux distincts, les habitants des deux cantons se développèrent comme s'ils constituaient des races étrangères l'une à l'autre, presqu'ennemies.
Mêmes contrastes religieux et politiques dans le bassin rhénan : cette contrée si remarquable a pour axe médian le Rhin, qui croise du Sud au Nord un autre axe, d'importance plus considérable, celui de l'Europe entière, représentée surtout par les grandes plaines qui, de la Russie, se prolongent jusqu'à la Loire. Pareille disposition géographique assurait à la vallée du Rhin des avantages exceptionnels, utilisés certainement dès avant la période romaine. Le mouvement commercial devait suivre le courant et faire naître de grandes villes à tous les sites de traversée, d'arrêt forcé, de confluents ou de routes convergentes qui rythmaient le cours fluvial. Les richesses s'accumulaient en conséquence dans les centres d'activité qui se succèdent le long de cette ligne de vie, bordée par des régions montueuses et forestières à populations alors relativement barbares.
Mais toute supériorité hâtive se paie, et les privilèges même des cités riveraines qui n'avaient pas su se fédérer entre elles attirèrent maintes fois les assauts et l'infortune. Des malheurs de toute sorte frappèrent ces villes, causés principalement par un double parasitisme, celui des seigneurs féodaux qui avaient dressé leurs tours de guet sur les rochers, creusé leurs cavernes à butin dans les promontoires, et celui des prélats, d'autant plus redoutables que les richesses venaient s'entasser d'elles-mêmes, pour ainsi dire, dans leurs églises et leurs couvents, apportées volontairement par les pèlerins et acheteurs d'indulgences. Aussi, lors de la grande crise religieuse de laquelle sortit le fractionnement de l'Église chrétienne occidentale, les populations rhénanes, exsangues, exploitées à fond, n'eurent point de volonté personnelle à manifester : elles reçurent des ordres, se firent protestantes ou restèrent catholiques suivant la volonté de ceux qui leur commandaient : évêques obéissant à Rome ou grands seigneurs, heureux de pouvoir s'emparer des biens ecclésiastiques.
On dit que la persécution ne triomphe jamais et que « le sang des martyrs est la semence de la foi » ; mais qu'on regarde simplement la carte de l'Europe telle qu'elle a été faite à l'époque de la Réforme et qu'elle subsiste presque identiquement de nos jours : qui donc a tracé ces frontières, si ce n'est le glaive, et qui les a marquées si ce n'est le sang ? L'histoire en rend témoignage : partout où le pouvoir politique a pris résolument parti pour l'une des deux doctrines qui se disputaient les âmes, les âmes ont appartenu à cette doctrine, catholique ou protestante, c'est-à-dire à la force[1328].
C'est ainsi, par l'épée des maîtres et par le sang des victimes, que s'établit cette antinomie de l'Allemagne du Nord et de l'Allemagne du Sud, opposition qui prit une si grande importance dans les deux siècles suivants et qui continua d'exister, quoique sous une forme moins aiguë : une frontière religieuse nettement tracée marquait la séparation des territoires respectifs. Dans le Nord et le Nord-Est, les maîtres du sol et, du même coup, tous les habitants qui leur obéissaient s'étaient ralliés au protestantisme sous la forme luthérienne ; le landgrave de Hesse-Cassel, l'électeur de Saxe, le duc de Mecklemburg et de Poméranie s'étaient empressés de séculariser tous les biens de l'Église romaine qu'ils trouvaient à leur convenance, et l'électeur de Brandeburg, grand maître de l'ordre Teutonique, avait profité de la crise pour se déclarer duc héréditaire de la Prusse, sous la suzeraineté de la Pologne. Celle-ci fut même sur le point de passer entièrement au protestantisme : on évaluait au sixième seulement de la population le nombre des habitants qui étaient restés fidèles à l'ancienne foi. Mais là aussi « le fer et le feu » accomplirent leur œuvre. Les catholiques, bien que restés en minorité, avaient gardé le glaive en main, et ils l'employèrent aussitôt pour frapper les plus dangereux de leurs ennemis, ceux qui, non satisfaits de la liberté dite de conscience, voulaient conquérir la liberté complète et sa garantie efficace, la possession du sol. L'émiettement du protestantisme en une multitude de sectes différentes et même ennemies facilita si bien le triomphe de Rome qu'en peu d'années la terreur avait rétabli l'unité de foi. La « réforme » du christianisme fut comme effacée de l'histoire, mais une révolution autrement importante qui se produisit à la même époque et qui sortit tout armée du cerveau d'un Polonais devait pleinement triompher. C'était la révolution qu'opéra Copernic en renversant le vieux système ptoléméen des rotations astrales autour de la Terre et en restaurant comme vérité définitive, et désormais démontrée, l'antique doctrine de Pythagore qui fait tourner le globe terrestre et les planètes autour du soleil.
Au nord des plaines germaniques, les États scandinaves, promptement détachés de Rome, restèrent acquis au protestantisme sans de grands conflits. Le pouvoir avait fait pencher la balance du côté des formes nouvelles, Gustave Wasa n'ayant pas confisqué moins de treize mille bénéfices ecclésiastiques. Au nord-ouest de l'Allemagne, le luthéranisme avait aussi pénétré dès les premières années dans les provinces de la basse Meuse et du bas Rhin, mais l'inquisition espagnole s'était hâtée de l'y poursuivre. Ce fut une lutte mémorable que celle des catholiques, menés par le duc d'Albe, et des réformés unis qui se rangeaient autour de Guillaume le Taciturne : rarement l'histoire offrit des exemples semblables de volontés ennemies s'étreignant avec tant d'énergie, de persévérance et de ténacité. C'est que dans ce drame émouvant et grandiose, il ne s'agissait pas seulement de la forme des génuflexions et du libellé des prières, mais aussi de l'indépendance politique ou de la servitude. Il est certain que, dans le conflit, ce furent surtout les Espagnols, habitués héréditairement au meurtre, qui commirent le plus d'atrocités et versèrent le plus de sang : les précédents et les exhortations de l'Église le voulaient ainsi. Sous la terrible domination du duc d'Albe, près de dix-neuf mille habitants de la province des Pays-Bas furent livrés au bourreau, et combien plus nombreux ceux qui périrent égorgés sur les champs de bataille et dans les villes livrées à la fureur des soldats ! On dit que Philippe II et son lieutenant, faisant ensemble leur examen de conscience, convinrent que les victimes suppliciées juridiquement devaient rester au compte du roi, tandis que le duc d'Albe aurait à sa charge devant Dieu des hérétiques et des innocents tombés à la guerre ou dans les massacres. D'ailleurs, l'un et l'autre devaient se sentir en paix avec eux-mêmes et peut-être se juger coupables de clémence, puisqu'ils avaient reçu dans leur œuvre d'extermination l'approbation directe du pape. On peut juger du caractère qu'avaient pris les rapports entre belligérants par cette parole du vice-roi, relative aux assiégés d'Alkmaar : « Chaque gorge servira de gaine à un couteau ». D'autre part, les citoyens de Leyde, attaqués par la flotte espagnole, n'hésitaient pas un instant à se ruiner, à perdre leurs prairies et leurs bestiaux pour augmenter leur force de résistance ; « Faut-il couper les digues » ? demande le Taciturne. « Oui », répondent les assiégés d'une voix unanime.
La révolte des protestants contre le régime inquisitorial commença en 1566 et 1567 ; les sièges de Leyde, Haarlem, Alkmaar, etc., datent de 1572−1574 ; Guillaume le Taciturne fut tué à Delft en 1584 ; les villes et provinces méridionales se soumirent en 1585, sauf Ostende qui capitula en 1604 seulement.
Le résultat du long et sanglant conflit fut précisément celui que faisait prévoir l'équivalence des forces en lutte. La partie méridionale du territoire disputé, c'est-à-dire celle où les armées catholiques d'invasion se trouvaient le plus rapprochées des contrée des recrutement et d'approvisionnement, et où elles avaient sous les pieds le sol le plus ferme pour établir leur camp et tracer leurs voies de communication, celle moitié belge du grand champ de bataille resta au pouvoir de l'étranger et continua de force à professer la religion du vainqueur, qui était en même temps celle des aïeux. Après avoir hésité entre les deux confessions, ainsi que l'évolution naturelle du siècle le rendait inévitable, la Belgique, rivée par le fer comme sur un échafaud, fut bien obligée de répéter les vieilles litanies, mot pour mot, suivant les ordres de l'Inquisition, et, comme il arrive toujours en vertu de l'invincible amour-propre des hommes, ces mêmes Flamands et Wallons qui professaient une foi imposée par la terreur, finirent par s'y conformer de nouveau en toute naïveté d'âme, s'imaginant, dévotement qu'ils n'avaient jamais essayé d'échapper à l'ignorance héréditaire.
A leur entrée à Tolède, les troupes françaises trouvèrent cet instrument de supplice dans un des souterrains de la prison. Qu'il ait servi ou non, il ne répondait pas au dogme de l'Inquisition de punir sans effusion de sang.
Quant aux républicains victorieux des sept Provinces unies, qui, de leur côté, ne manquèrent pas d'attribuer le succès à leur intelligence et à leur vertu, ils durent beaucoup à la nature du vaste damier de polders et de canaux que leurs aïeux avaient conquis sur la mer et qu'ils transformèrent en une imprenable forteresse de digues, de fossés et de lacs. Remplis de la fierté consciente que leur donna le triomphe, les Hollandais unis accomplirent des merveilles d'audace et de vigueur : peuple très petit par le domaine et par le nombre, ils rendirent néanmoins leur nation puissante, acquirent, pour un temps la domination des mers, et, mieux encore, eurent le noble orgueil de transformer leur pays en un lieu d'asile pour les penseurs et les persécutés.
En Angleterre comme sur le continent, la force brutale prit une très grande part aux changements religieux qui s'accomplirent. Tout d'abord, Henri VIII, conservateur zélé des choses du passe, avait lancé des imprécations contre Luther, et, s'érigeant en « défenseur de la foi », était devenu, parmi les souverains, le principal champion de la papauté. Mais Henri était un homme colère, violent, impulsif et, quand le pape refusa de prononcer son divorce d'avec sa femme, Catherine d'Aragon, dont il était las après vingt ans de mariage, il comprit soudain que le protestantisme avait du bon pour les rois et, sans cesser pour cela d'être rigide catholique, il divorça suivant son bon plaisir pour se marier ensuite en des unions successives, tuant ou laissant vivre ses femmes d'après les caprices du moment. Ce fut peut-être par manque de courage qu'il ne se fit pas proclamer « pape », du moins se déclara-t-il (1534) chef suprême de l'Eglise d'Angleterre, dont il fit retoucher les dogmes par un conseil de théologiens complaisants : ce fut désormais l'Eglise « Anglicane », qui prétend d'ailleurs être la continuation directe de l'ancienne Eglise dont saint Pierre est considéré comme le premier pontife. Les biens des prélats, représentant une valeur de près d'un milliard, parurent également au roi être de bonne prise » et lui servirent à récompenser les flatteurs et les bourreaux. Mais la foule de la nation résistant çà et là quelque peu, le roi n'hésita point à brûler ou à pendre tous ceux, catholiques ou hérétiques, que le prestige de sa parole n'avait pas entraînés : les premiers devaient mourir parce qu'ils ne le reconnaissaient pas comme chef de l'Eglise, les autres parce qu'ils étaient des blasphémateurs, des adorateurs du diable. Grand moraliste, Henri VIII comptait beaucoup sur l'exemple pour la répression des actions et opinions qu'il estimait mauvaises : pendant son règne, il ne pendit pas moins de 72 000 sujets. La lecture de la Bible continua d'être défendue aux personnes du commun : encore neuf années après la répudiation du pouvoir papal, un édit du roi déclarait que : « Les gens de basses classes ayant tellement abusé du privilège de lire les Ecritures en particulier, il leur était désormais interdit de le faire sans une licence spéciale »[1329]. Le contraste fut grand entre les deux formes que la révolution religieuse prit en Angleterre et en Écosse. Dans le royaume du sud, elle avait été voulue, dirigée, contenue par la royauté et, sous ses ordres, par la noblesse et les prélats faciles, mais sans qu'il y eut solution absolue de continuité, puisque les anciens temples avaient été conservés sans changements pour le nouvel ordre de choses et que le cérémonial, les livres, les chants n'avaient été que légèrement modifiés. En Écosse, la crise se produisit sous le coup d'une poussée plus naturelle, provenant de la volonté même d'une grande partie de la population relativement instruite, qui comprenait la bourgeoisie, les cadets des familles nobles, le petit clergé et jusqu'à des moines, les augustins et les dominicains[1330]. Toutefois, le mouvement de conversion fut beaucoup plus tardif que dans le reste de l'Europe occidentale, par le simple effet matériel de la distance, l'Écosse se trouvant à l'extrémité du monde civilisé, sur les rivages inhospitaliers de mers alors rarement explorées. Mais si la réforme écossaise fut plus lente à se faire que celle de l'Europe centrale, elle en eut d'autant plus de sérieux et de rigidité. John Knox, qui fut l'apôtre le plus zélé de cette évolution religieuse, connaissait la misère sous toutes ses formes, avant même ramé pendant deux années dans les galères françaises ; à Genève, sous les yeux du maître, il s'était pénétré de la doctrine intransigeante de Calvin : lorsqu'il revint dans son pays, ce fut presque en conquérant et non pas seulement en convertisseur. Tout d'abord, il se mesura avec la reine-régente d'Ecosse et la « monstrueuse » Marie d'Angleterre, soulevant le peuple contre elles : pratiquement l'Ecosse devint une sorte de république, régie par des pasteurs élus qui souvent furent plus puissants que la couronne. Knox ne mourut (1567) qu'après avoir contribué pour une large part à faire déposer la reine Marie Stuart. Lors de l'enterrement du réformateur, le régent Morton prononça ces paroles, que bien peu d'hommes ont méritées : « Ici repose celui qui jamais ne trembla devant une face humaine ! »
Quant à l'Irlande, qui, dans les premiers temps du moyen âge, avait eu une part considérable à l'introduction du christianisme, elle resta obstinément fermée à la forme nouvelle : il lui suffisait que l'Angleterre ennemie l'eut acceptée pour qu'elle la refusât. Il est vrai que la reine Elisabeth s'empara des biens du clergé catholique pour en doter les prélats anglicans, mais ceux-ci n'en restèrent pas moins étrangers au troupeau des fidèles qu'on leur avait distribués comme tenanciers et corvéables. Des révoltes éclatèrent en beaucoup d'endroits, et les quarante dernières années du seizième siècle furent employées par les armées anglaises soit à maintenir violemment soit à reconquérir l' « île sœur ». L'émigration, qui devait prendre, trois siècles plus tard, une importance démographique si considérable, avait déjà commencé, non dans la masse du peuple, il est vrai, mais dans les familles nobles : nombre de jeunes gens quittaient, l'Irlande pour aller servir dans les armées de la France ou de l'Espagne, sans crainte, ou plutôt dans l'espérance d'avoir à combattre les Anglais. Même plusieurs fois des émigrés, accompagnés de troupes espagnoles, débarquèrent sur les côtes méridionales de l'Irlande pour y soutenir une guerre de partisans contre les envahisseurs britanniques. C'est en 1602 seulement que l'ile fut complètement déblayée de ses bandes de révoltés. Mais, réduits à subir la paix, les Irlandais frémissants n'en restèrent pas moins les ennemis de l'Angleterre, doublement ennemis étant doublement opprimés, comme Irlandais d'abord et comme catholiques.
Le mouvement de la Réforme aboutit à changer à fond le catholicisme lui-même : tout en persécutant les huguenots, les papistes ardents n'en devenaient pas moins des protestants sans le savoir. Avant le schisme, le catholicisme, fondu avec la Renaissance classique, se montrait admirablement sous un double caractère de « christianisme paganisé ». Religion à la fois mystique et sensuelle, il pouvait satisfaire les deux tendances primordiales et contradictoires de l'humanité, qui sont de vivre à la fois dans le fini et dans l'infini. Lorsque Luther et Calvin, les continuateurs directs de l'âpre saint Paul, prêchèrent le retour à la simplicité de l'Evangile, le catholicisme, obligé par les nécessités de la lutte de se débarrasser des éléments païens et de la part artistique de sa vie, devint à son tour une sorte de « protestantisme hiérarchisé » ayant perdu sa raison d'être et se rattachant au passé plus par la tradition que par le génie[1331]. Des deux tendances toujours en lutte dans le sein de la religion catholique, celle de l'Évangile pur, dégagé de toute la survivance des anciens cultes, remporta, du moins officiellement, une victoire définitive. Le catholicisme s'épura au point de vue théologique, mais, déplaçant son centre de gravité, il s'éloigna de la vie ambiante, et le peuple ne trouva plus guère en lui, comme dans le dogme des protestants, que la consolation banale des promesses du Paradis, sans adoucissement matériel à ses misères présentes. Le catholique devint raisonneur et controversiste pour se mettre en mesure de discuter contre les savants, athées ou schismatiques ; il fonda de nouveaux ordres qui répondirent à cette évolution nouvelle, et éprouva, à cette époque, quelque honte à patronner les petits ordres, tels que les capucins, qui, pourtant, avaient contribué plus que tous les érudits et dialecticiens à la consolidation de l'Église catholique romaine. Restés gens du peuple, amis des pauvres et pauvres eux-mêmes, camarades réjouis et bouffons en dépit de leur vêture sombre, de leurs grosses et brutales macérations, ils étaient aimés et faisaient aimer l'Église. Ils riaient sans scrupule avec les joueurs et les buveurs, tapaient sur le ventre au compère et plaisantaient bruyamment avec la commère, intervenant dans toutes les affaires de famille et de voisinage, naissances, mariages et morts, brouilles et réconciliations. C'est à eux, comme au juge de paix et au directeur public des consciences, que l'on s'adressait dans toutes les petites difficultés de la vie. Qu'un philosophe hérétique ou qu'un orateur sonore vînt « saper les bases de la foi », certes, le capucin n'avait rien à répondre, mais la foule lui savait gré de son ignorance, aussi profonde que la sienne ; et, riant avec lui, n'était nullement ébranlée dans sa foi naïve. Sans étalage de science ni de mérite, le capucin à la barbe longue et aux pieds nus a peut-être plus fait pour la durée du catholicisme que les jésuites et autres ordres religieux aux allures majestueuses[1332].
Tout naturellement l'Église, dans son organisation de caste propriétaire, chercha beaucoup moins à se défendre par des arguments qu'à répondre aux revendications par la toute-puissante raison de la hart, du fer et du feu. L'organisme savant de l'Inquisition fonctionnait avec tout le délire de la folie que donne l'hallucination divine : le tribunal sacré n'hésita point à faire emprisonner, torturer et brûler, peut-être plus soucieux encore de voir le feu dévorer les livres que les écrivains eux-mêmes. Julianillo, pour avoir introduit en Espagne des exemplaires de la Bible en langue vulgaire, fut enfermé trois ans, torturé vingt fois et bâillonné avant d'être brûlé en 1557. Suivant les opinions des historiens et les documents sur lesquels ils ont cru devoir s'appuyer, on évalue diversement le nombre des victimes condamnées au dernier supplice par l'inquisition en Espagne, sans compter les colonies. Quoi qu'il en soit, les résultats obtenus au delà des Pyrénées, en Languedoc, en Belgique, par l'Église vengeresse, prouvent amplement que la violence employée avec méthode et persévérance peut avoir raison des idées, et que celles-ci, quelle que soit leur excellence, ne triomphent point par leur seule supériorité, il leur faut être servies par des volontés tenaces et pendant des générations successives[1333].
L'Église n'avait pas à son service que les cachots et les bûchers : elle put disposer aussi fréquemment de massacreurs en grand. Les guerres dites de « religion », quoique les convictions intimes n'entrassent dans ces luttes que pour une faible part, aidèrent en mainte contrée, en France notamment, au triomphe du catholicisme. Les hommes de guerre se jetaient avec indifférence dans l'un ou l'autre parti, suivant les chances de succès, « Un jour, dit Gôtz von Berlichingen, nous allions commencer le combat, un berger se trouvait tout près de nous, gardant ses moutons, lorsque, comme pour nous donner le signal, cinq loups se jettent en même temps sur le troupeau. Je leur souhaitai heureuse réussite, et à nous aussi, leur disant : « Bonne chance, chers compagnons ! Bon succès à vous en tous lieux » ! Parmi les illustres victimes de l'intolérance, il faut aussi compter les savants que poursuivaient des haines littéraires, des envies d'impuissants, de basses rancunes. L'un des plus grands parmi les hommes, Kepler, fut souvent persécuté, et sa mère fut poursuivie comme sorcière : il mourut de faim. Étienne Dolet fut brûlé, jeune encore, parce qu'il était imprimeur et qu'il n'observait pas l'orthodoxie classique en parlant d'Aristote. Pour semblable irrévérence vis-à-vis du grand homme, d'abord honni, puis adopté par l'Église, Campanella, s'étant permis d'avancer que toute nouveauté n'est pas périlleuse pour le dogme, passa vingt-sept ans dans les cachots. Giordano Bruno, qui, entre autres hérésies, opposait au monde fini d'Aristote le monde infini en évolution éternelle, fut brûlé vif. Vélasquez n'a pas peint de nu, si ce n'est une Danaé, un an avant sa mort, parce que l'Inquisition le défendait[1334]. Cependant quelques-uns échappaient, tels Le Tasse, Montaigne et « son autre lui même », La Boëtie, mort, du reste, avant que son œuvre, le simple et grandiose *Contre un*, fût connue. Certains usaient de souplesse, d'habileté et de ruse, parfois même de procédés qu'on a peine à reconnaître : On a vu un Henry Estienne, contraint de fuir pour échapper au bûcher, dénonçant au bourreau, du fond de sa retraite, ses propres amis qui ne pensaient pas comme lui[1335].
La « compagnie de Jésus » naquit en face du protestantisme, et se donna pour mission non seulement de défendre l'Église et d'exterminer ses ennemis mais encore de lui conquérir le monde entier. Une œuvre de cette importance ne pouvait avoir pour initiateur qu'un homme de sincérité parfaite et d'inébranlable volonté. Ce vaillant homme, un Basque, Inigo Lopez de Becalde, que l'histoire connaît sous le nom d'Ignace de Loyola, d'après le château où il naquit, en 1491, fut le contemporain des réformateurs et, comme tel, sentit gronder en lui le premier flot de la colère. Ayant été grièvement blessé à la défense de Pampelune, il consacra ses armes à la Vierge Marie, jurant de se faire désormais non le champion d'un roi mais le chevalier de la Reine des cieux. Puis il distribua ses biens et commença le combat spirituel en Palestine, à Rome, à Paris, où il rencontra Lainez et autres avec lesquels il discuta les principes de l'ordre qu'il voulait fonder. Depuis plusieurs années déjà, les jésuites avaient préparé leur œuvre, lorsqu'en 1540 l'ordre fut définitivement institué. Loyola, général de la Société, en fut aussi le plus humble serviteur, se vouant à l'éducation des enfants et à la collecte des aumônes.
Aux trois vœux des autres moines, pauvreté, chasteté, obéissance, les élèves de Loyola en ajoutaient un quatrième, celui de « consacrer leur vie au service constant du Christ et des souverains pontifes, de servir comme guerriers sous la bannière de la croix, de n'obéir qu'au Seigneur et à son représentant sur la terre et d'accomplir aussitôt sans hésitation ni récrimination tout ce que les papes leur ordonneraient pour le salut des âmes et pour la propagation de la foi, quelle que fût la contrée où ils seraient envoyés ». Les papes, qui voyaient alors des nations entières abandonner la foi catholique, accueillirent avec enthousiasme la nouvelle troupe qui se livrait à eux corps et âme, et lui assurèrent tous les privilèges qu'il leur était possible de concéder, même ceux qui ne dépendaient que des souverains temporels. Dès leur origine, les jésuites eurent à la fois les droits du religieux et ceux du prêtre : ils étaient déclarés indépendants de l'évêque et du fisc ; en dehors du pape et du général de leur ordre, ils ne reconnaissaient aucun supérieur, ils recevaient le pouvoir de lier et de délier, de pardonner les péchés, de modifier la teneur des vœux d'abstinence, de se placer au-dessus des obligations imposées à tous les autres religieux ou prêtres et de se parer des titres académiques non obtenus par la voie régulière : en un mot, ils pouvaient changer le mal en bien, le mensonge en vérité, et réciproquement.
Considéré dans son ensemble et d'une manière générale, l'ordre des jésuites, qui se recruta toujours avec une extrême circonspection, comprit que la vraie méthode de défense était d'attaquer. Dans les contrées où la foi catholique n'avait pas été ébranlée, comme en Espagne et dans quelques autres parties de l'Europe occidentale, cette politique d'agression était facile, puisqu'il suffisait de maintenir les tribunaux d'inquisition et d'alimenter leurs prisons et leurs bûchers de tous les hommes soupçonnés ou convaincus d'hérésie. Mais dans les pays disputés énergiquement par le protestantisme ou, chose plus grave, par les revendications sociales, il fallait agir avec de savants détours. Avant autre chose, il importait aux jésuites de conquérir le pouvoir, non pas directement et de haute lutte, comme l'ambitionnent aujourd'hui les socialistes d'État, mais indirectement, par un concours d'influences et de volontés convergeant toutes vers le même but et finissant par asservir les souverains les plus fiers de leur puissance à la mystérieuse domination du Gesù. Et pour finir par imposer sa volonté dans ce monde de luxe, de caprices, de mensonges et d'intrigues qui est celui des cours, il ne fallait pas craindre d'employer sans hésitation ni remords des moyens analogues à ceux que l'on avait à combattre, et surtout il fallait disposer d'une armée secrète dont les membres, dévoués jusqu'à la mort, fussent toujours conjurés sous la volonté du maître.
La société de Jésus était dans son ensemble une école merveilleusement organisée pour dresser tous les membres à la part de collaboration qu'on leur demandait. Les candidats n'étaient point admis aussitôt : ils devaient tout d'abord passer par une période d'épreuve et de continuels examens moraux avant qu'ils fussent admis au noviciat et, seulement deux années plus tard, entraient dans la société, mais encore sans en connaître le fonctionnement ; ils devenaient coadjuteurs, les uns dans l'ordre spirituel pour fournir à la communauté de futurs professeurs, des dictateurs ou confesseurs, suivant leurs aptitudes présumées et surtout suivant le jugement des supérieurs, les autres dans l'ordre séculier, comme serviteurs, cuisiniers, manœuvres, intendants, quelquefois même sans l'autorisation d'apprendre à lire et à écrire. D'ailleurs les uns et les autres avaient été également assouplis à l'obéissance parfaite, « comme le bâton dans la main du maître », « comme la carcasse sous le pied du passant », et cette obéissance, on ne l'exigeait pas d'eux seulement dans les choses d'apparence légitime ou naturelle, mais aussi bien dans les cas qui semblaient contraires au sentiment, à la justice, à la morale : ce que le maître commande, c'est-à-dire le pape, c'est-à-dire Dieu, voilà ce qui est normal, juste et bon. Leurs mouvements mêmes étaient réglés : la tête du jésuite devait se pencher légèrement dans l'attitude convenue de l'humilité, et les yeux ne devaient pas regarder dans les yeux de l'interlocuteur.
On s'étonne qu'un ordre religieux composé d'un petit nombre d'associés — car à la mort de Loyola, en 1556, la compagnie ne comprenait guère plus d'un millier de membres — ait pu acquérir une si grande et durable influence sur le gouvernement du monde ; c'est que nulle société ne présente plus de cohésion et en même temps plus de diversité dans sa texture si parfaitement solide et d'une si merveilleuse souplesse. Pour toutes les conjonctures, faciles ou difficiles, elle avait les hommes qu'il lui fallait, en bas des sicaires prêts à toute obéissance périlleuse, en haut des hommes d'État qui rédigeaient des traités, préparaient les mariages princiers, décidaient de la paix ou de la guerre, puis, entre le général et le dernier des coadjuteurs illettrés, toute la série des instruments humains, adroits à se servir, suivant les circonstances, des passions, des volontés ou des vices de leurs contemporains.
Dès la constitution de leur société, les jésuites avaient compris le rôle qui est resté le leur, celui d'incarner l'éducation cléricale. Des 1542, ils avaient fondé le collège de Saragosse, qui bientôt eut jusqu'à vingt-cinq filiales. Tous les pays catholiques reçoivent ainsi leurs établissements d'éducation jésuitique dès le milieu du seizième siècle. L'université d'Ingolstadt, en Bavière, devient leur centre de propagande, puis ils s'emparent de l'université de Prague avec ses énormes revenus et tous ses privilèges ; ils obtiennent de l'empereur un ordre instituant le recteur de leur collège directeur perpétuel de toute l'Université, « cassant et annulant le droit que d'autres pourraient y prétendre ». La même ordonnance soumettait à la juridiction des jésuites « tous les collèges et petites écoles du royaume, tant ceux qui sont établis que ceux qui s'établiront à l'avenir » !
L'enseignement dont ils cherchaient ainsi à conquérir le monopole et qu'ils réussissaient en effet à s'assurer dans quelques contrées ne pouvait évidemment guère différer de celui qui avait été départi par les moines des siècles précédents : les pères se distinguaient seulement par l'art avec lequel ils savaient flatter les passions de leurs élèves, très habiles à se concilier pour leurs projets futurs le concours des puissants, des riches et des ambitieux intelligents, en les maintenant au point de vue du dogme dans une foi complètement irraisonnée et par conséquent inébranlable : l'étude du latin, la mémoire des périodes retentissantes et des mots sonores devaient remplacer les recherches personnelles. Par une singulière coïncidence, prouvant bien qu'au fond les compétiteurs pour la conquête du pouvoir, les protestants et les jésuites, devaient avoir recours aux mêmes moyens et ne différaient pas autant que la haine mutuelle le leur faisait imaginer, les uns et les autres procédaient de la même manière et suivant les mêmes méthodes d'instruction, les jésuites avec plus de grâce, de goût et d'habileté, les protestants avec plus de sérieux et de raideur. Mais Aristote et les pères de l'Église étaient également les génies inspirateurs des écoles de l'un et de l'autre culte. Devenus protestants par esprit de conservation, par haine de l'évolution qui s'était accomplie dans le monde religieux, Luther et les autres prétendu « réformateurs » de son temps étaient aussi les conservateurs des conceptions antiques dans le monde des idées. Leur but essentiel était de réagir, de revenir en arrière, à l'époque où les « Livres saints » n'avaient pas encore été interprétés par l'évolution de l'Église contemporaine. Mais quant aux choses de la science profane, les protestants s'en tenaient à la stricte observance des doctrines adoptées par la Sorbonne. Aristote leur restait sacré, quoiqu'à un moindre degré que la Bible. Toute science était censée se trouver dans les ouvrages profanes de l'antiquité et, dès qu'on en avait fixé rigoureusement le texte, il ne restait plus qu'à s'incliner. Aussi les idées de Copernic furent-elles assez mal accueillies dans le monde protestant, dont les convictions bien arrêtées sur l'autorité divine absolue s'accommodaient fort d'un système géocentrique de l'univers. Luther se moque de Copernic, et Melanchton le combat avec âpreté[1336]. Théodore de Bèze, l'ami et le continuateur fanatique de Calvin, écrivait à Ramus : « Les Genevois ont décrété une bonne fois et pour jamais que, ni en logique ni en aucune autre branche du savoir, on ne s'écarterait chez eux des sentiments d'Aristote ». De même les statuts de l'Université d'Oxford portaient que « tous bacheliers et maîtres es arts ne suivant pas exactement Aristote seraient passibles d'une amende de 5 shillings par point de divergence » ; et c'est même ce règlement qui fit chasser Giordano Bruno de l'université anglaise où il s'était retiré.
Chacun de son côté, le protestantisme et le jésuitisme exercèrent l'influence la plus néfaste sur la vie universitaire : tandis que les premières universités s'étaient constituées sur le modèle des villes libres, en communautés autonomes, vivant de leur propre vie, sans ingérence de l'État, et laissant aux étudiants l'initiative des recherches indépendantes, luthériens, calvinistes et jésuites, également âpres à la conquête du pouvoir, ne visaient qu'à transformer les hautes écoles en établissements d'Église et d'État, leur fournissant, sous la surveillance d'une police redoutable, le personnel nécessaire de propagandistes et de serviteurs.
Un écrivain catholique l'a démontré avec surabondance de textes et documents à l'appui[1337], l'Allemagne était en pleine voie de prospérité intellectuelle pendant le siècle qui précéda la Réforme, et ce dernier mouvement avec l'aide de son frère ennemi, l'ordre de Jésus, eut pour résultat prompt et décisif d'enrayer tous les progrès. La réaction se produisit avec ensemble dans les deux camps contre l'esprit de liberté qui avait soufflé pendant la Renaissance. La pensée s'était indûment émancipée au quinzième siècle, elle s'était dégagée graduellement de la contrainte intellectuelle exercée par l'Église : elle était devenue plus humaine, plus intéressée aux phénomènes de la vie, à l'observation de la nature, à la recherche expérimentale du bonheur terrestre qu'aux spéculations métaphysiques et à la préparation mystique du salut. La Renaissance avait déplacé l'axe de la pensée, le reportant des mystères de la vie future aux problèmes de la vie présente, et de l'histoire étroite du christianisme à celle du monde en son ensemble. Mais la révolte de Luther ramena violemment la société contemporaine à la foi du Christ et, du coup, les catholiques se convertirent eux-mêmes à nouveau ; de part et d'autre, on s'acharna contre le plus redoutable des ennemis du fidèle, la Raison, cette « prostituée du diable », ainsi que l'appelait Luther, et l'on prépara par l'asservissement des esprits cet état religieux et social qui devait aboutir à l'effroyable guerre de Trente ans, La Réforme avait eu aussi pour résultat d'aider à la domestication matérielle des individus.
Remontant jusqu'à la Bible, elle remontait également jusqu'au code Justinien, en écartant les anciennes coutumes locales. L'empire romain n'ayant connu que la grande propriété aristocratique et l'esclavage, les juristes ne virent dans le mode de fermage usuel qu'un simple bail temporaire et ne comprirent point qu'on pût régler la position des colons vis-à-vis de leurs seigneurs autrement qu'en les considérant comme esclaves.
Toutefois, aucune révolution funeste ou utile dans son ensemble ne se présente sans un mélange d'éléments bons et mauvais. La Réforme eut aussi des influences heureuses, quoique, vue en grand d'une manière générale, elle soit principalement un phénomène de réaction contre la pensée. D'abord, ce fut une révolte, et, comme telle, elle fut accompagnée forcément de nobles revendications et de hauts exemples. En outre, la Réforme affirma pour elle-même et d'une manière triomphante la liberté d'examen : elle aurait donc à cet égard une grande part dans l'histoire des progrès humains. Toutefois la Réforme s'ingéniait à la fois à donner et à retenir. Oui, elle proclamait la liberté d'examen, mais les audacieux qui se permirent cette liberté grande d'examiner les raisons de la foi sans autre guide que leur propre intelligence le firent à leurs risques et périls, et ces risques allaient jusqu'à l'emprisonnement, jusqu'à la mort par le glaive et le bûcher : les protestants aussi savaient manier la hache et allumer le feu purificateur. Oui, les moines, les prêtres, les théologiens, même les simples lettrés qui avaient la Bible entre leurs mains, surtout le texte original, hébreu, chaldéen, grec ou l'édition latine, très incorrecte, de la Vulgate, s'attribuaient hardiment le droit d'obéir directement à la parole divine en « sondant les Écritures » ; mais il fallait que cette opération de « sondage » les menât aux mêmes conclusions que leurs devanciers dans la recherche de la vérité, sinon, ils devenaient coupables de blasphème, de péché contre le Saint-Esprit, d'abomination criminelle, punissable de l'enfer.
La Réforme demandait, exigeait le droit d'examen, mais elle exigeait que le résultat fût conforme aux conclusions qu'elle avait déduites : elle apportait un peu plus de raison, laquelle raison voulait s'imposer à tous, parce qu'elle se disait et se croyait la Raison définitive, la Raison éternelle[1338]. La Réforme n'a point proclamé la liberté d'opinion : elle fut seulement une période initiale dans l'histoire des luttes que livrèrent les révoltés de la pensée. Elle posa la question qui, d'ailleurs, est loin d'être résolue, car toutes les libertés sont solidaires : aucune liberté n'est garantie aussi longtemps que toutes ne le sont pas.
On peut comparer aussi les protestants et les jésuites, représentants des deux tendances opposées de la société religieuse au seizième siècle, par leur attitude envers l'art et les artistes. Le retour du protestantisme vers la Bible dans son entier aurait eu certainement pour conséquence logique de faire condamner absolument la peinture et la sculpture, toute représentation graphique de celle forme humaine qui est en même temps la forme divine, l' « image de Dieu ».
A cet égard, le christianisme renouvelé eût dû être aussi intransigeant que l'Islam. Il le fut, du moins dans ses églises, que l'on éleva nues et froides, simples murs badigeonnés, ou que l'on ne voulut recevoir en héritage du catholicisme païen sans les avoir soigneusement nettoyées de tous les objets d'art, tableaux, statues, bas-reliefs rappelant les prosternements et les adorations de la veille, pour que rien de beau ne détournât la pensée de la parole rigide tombée de la chaire. La Réforme fut un mouvement de réaction contre la Renaissance, mais un mouvement avorté puisqu'il n'osa qu'à demi. Si les farouches protestants, comme il en existe encore quelques-uns, vivaient toujours sous les regards de leur Dieu, rejetant de leur existence tout ce qui ne leur semblait pas l'expression directe de sa volonté, la grande masse des religionnaires dut composer avec le monde extérieur, accepter les faits accomplis sous la poussée irrésistible des conquêtes humaines, faites en dehors de la religion. La société protestante était vaincue d'avance comme le christianisme tout entier puisqu'il s'accommodait avec l'art et avec la science dans la vie civile, puisqu'il devait autoriser la représentation et l'étude de la forme humaine, même la dissection des organes intérieurs. Si les temples devinrent de simples cubes évidés, répugnants à voir parce qu'ils étaient aménagés sans goût ni confort, du moins des artistes libres, vivant en dehors de la communauté, poursuivaient en toute indépendance la recherche de la beauté en lui associant parfois l'étude profonde des caractères.
Quant aux jésuites, toujours amènes et prévenants pour rendre facile l'entrée de l'Église, et par là même celle du Paradis, ils se gardèrent bien de combattre l'art, même ils voulurent en faire. C'est-à-dire qu'avec leur système d'éducation, ils devaient nécessairement enlaidir, pervertir tout ce qu'ils touchaient : l'art dit « jésuite » révèle l'âme de ceux qui firent édifier ces églises à larges nefs, commodes, avec de bons confessionnaux, bien abritées, éclairées, mais sans que l'on sache d'où vient le jour, pleines d'échos sourds et discrets qui se confondent avec un murmure continu, élégamment ornées de volutes, de mascarons et de reliefs, cachant leurs statues bouffies dans un amas d'étoffes ballonnées d'auréoles, d'étoiles et de nuages, faisant briller de loin leurs riches autels tout dorés, festonnés, enguirlandés, dominés par un fronton fastueux que portent des colonnes torses. Surtout les piliers, remplaçant les fûts droits et superbes qui, de tout temps, portèrent franchement le poids des édifices, symbolisent le mouvement onduleux et souple de ces directeurs de conscience qui mènent au ciel par la même voie ample et douce que l'on croyait jadis mener en enfer.
De même que les jésuites restaient jusqu'à un certain point supérieurs aux protestants par une compréhension autrement large du cœur humain, puisque, ne voulant négliger aucune des forces par lesquelles on peut influencer les hommes, ils avaient fait une place à l'art, de même ils avaient également dépassé leurs ennemis et rivaux par leur ardeur à la propagande. Ils avaient compris que, pour garder les avantages de l'attaque, il fallait reprendre l'œuvre des missions abandonnées depuis les croisades et fermer le monde aux protestants, par la conversion des peuples païens. Dès 1541, c'est-à-dire une année seulement après la constitution de la Société de Jésus, l'un des compagnons immédiats de Loyola, né comme lui dans une vallée pyrénéenne, Francesco de Javier ou Xavier, partait pour aller évangéliser les nations des grandes Indes, à la fois comme envoyé spirituel du pape et comme délégué civil des rois de Portugal. Il visita en effet l'Inde péninsulaire et, en 1549, le Japon. Son œuvre de conversion fut certainement considérable et l'on raconte merveilles des peuples accourant à sa voix pour se faire ondoyer au nom de Yaso, c'est-à-dire de Jésus, que l'on croyait être une nouvelle incarnation du Buddha. Mais au milieu de tous les miracles que on attribue au saint François Xavier, il est malaisé de discerner la véritable existence de l'apôtre : ses amis restés en Europe en firent presque un Dieu. Lorsqu'il mourut à Goa, son tombeau devint un lieu de pèlerinage ; son corps reçut même le titre de gouverneur des Indes, de vice-roi, de capitaine général, et les vrais dignitaires furent censés se faire conférer par lui leur délégation au pouvoir. Au milieu du dix huitième siècle, quand les Portugais n'avaient déjà plus qu'une ombre de puissance à défendre dans la péninsule gangétique, saint François Xavier fut officiellement chargé dans le ciel de « protéger les Indes ».
Le glorieux apostolat de Xavier, si remarquable qu'il fût en réalité, sans l'auréole de miracles ajoutée par les dévots, ne fut cependant pas la plus étonnante de toutes les missions envoyées par la Compagnie de Jésus dans le monde des infidèles. Durant sa période de grandeur, l'ordre des jésuites donna des preuves vraiment prodigieuses de la cohésion sans pareille de son organisme, dont les membres, fraternellement unis, travaillaient de concert à des œuvres si diverses et en apparence contradictoires ; tandis que, d'un côté, la pensée directrice de l'ordre employait les intelligences les plus souples, les casuistes les plus déliés à la machination, à la conduite et à la solution des intrigues de cour, elle savait utiliser, aux extrémités de la terre, les dévouements les plus inlassables à catéchiser des tribus sauvages et à les grouper en nations pour aboutir, d'ailleurs de part et d'autre, au même résultat, la gloire de l'Église. Cette partie de l'entreprise des jésuites, la propagande, que des protestants, entre autres les frères moraves, imitèrent plus tard avec un zèle ardent, sans arriver toutefois à un résultat comparable à celui de leurs devanciers, prit une grande importance, notamment en Chine et dans l'Amérique méridionale, et contribua, par divers moyens, à développer l'étude et la connaissance des pays et des peuples de la terre. Comme les Cortez et les Pizarro, les Gama et les Albuquerque, les deux missionnaires Verbiest, Anchiela et leurs collègues luttaient et peinaient pour la conquête du pouvoir.
** Colonies. Notice historique
Pays Bas. — Les provinces unies déclarèrent en 1581 Philippe II déchu de toute autorité sur elles. Dès que l'invincible Armada eût été détruite sur les côtes anglaises en 1588, l'indépendance des Pays Bas était assurée et les pêcheurs hollandais purent se lancer vers les mers lointaines. En 1596, ils prennent pied dans le détroit de la Sonde. En 1602, la première compagnie des Indes Orientales est organisée ; en 1604, Amboina, le centre des Moluques, change de maître ; en 1619, Batavia est fondée : moins de quarante ans après la naissance de la nation batave, son domaine colonial décuplait les sept provinces unies.
Mexique. — En 1518, une première reconnaissance fut envoyée en pays mexicain par le gouverneur de Cuba. En 1519, Fernando Cortez, né en 1485, est le chef de la deuxième expédition, mais on l'accuse bientôt d'agir avec trop d'indépendance. Ayant gagné Mexico et saisi Montezuma sans difficulté, il a bientôt à faire face à une insurrection et à des troupes espagnoles ; la « nuit triste» est du 1er au 2 juillet 1620. Mexico fut reprise en 1521 et Guatimozin exécuté en 1522. Cortez, remplacé en 1536, mourut en 1547 près de Séville.
Pérou. — Partis une première fois de Panama en 1524, Francesco Pizarro et Almagro ne constatent qu'en 1527 l'existence d'une civilisation péruvienne, et en 1532 seulement, Pizarro prend pied à Tumbez. Avec 168 soldats, il pénètre jusqu'à Cajamarca, à 500 kilomètres de Tumbez, se loge dans une partie abandonnée de la ville et rend visite à l'empereur. Le 16 novembre, les Espagnols reçoivent à leur tour l'Inca. A peine le cortège a-t-il pénétré dans le carré espagnol qu'une fusillade renverse les Péruviens… Atahualpa est prisonnier, puis, des tonneaux d'or ayant été apportés pour sa rançon, il est « jugé » et garrotté le 29 août 1533. En 1534, se place l'entrée à Cuzco et la fondation de Lima ; Almagro part pour la conquête du Chili. — 1535, soulèvement des Péruviens. — 1536, rupture entre Almagro et Pizarro. — 1538, exécution d'Almagro par Hernando Pizarro. — 1540, Gonzalo Pizarro gouverneur de Quito ; exploration amazonienne et voyage de Orellana. — 1541 meurtre de Francesco Pizarro à Lima ; arrivée d'un grand-juge espagnol. — 1343, ordonnance de la couronne de Castille supprimant l'esclavage des Indiens ; soulèvement des colons sous Gonzalo Pizarro. — 1544, arrivée d'un vice-roi dont Pizarro se rend vainqueur. — 1047, arrivée d'un nouveau grand-juge. En 1548, Gonzalo Pizarro est exécuté.
Nous continuons ici la liste des savants, philosophes et artistes :
| Fernando de Herrera, poète, né et mort à Séville
| Torquato Tasso, poète, né à Sorrente
| Tycho-Brahé, astronome, né en Scanie
| Michel Cervantes, écrivain, né à Alcala de Henares
| Giordano Bruno, philosophe, né à Nola
| Francis Bacon, philosophe, né à Londres
| Christophe Marlowe, dramaturge, né à Canterbury
| Félix Lope de Vega, écrivain, né et mort à Madrid
| William Shakespeare, poète, né à Strattford-on-Avon
| Galilée (Galileo Galilei), astronome, né à Pise
| Thomas Campanella, philosophe, né en Calabre
| Jean Kepler, astronome, né en Wurtemberg
| Fletcher (et Beaumont, 1585−1615), dramaturge
| Pierre-Paul Rubens, peintre flamand, né en Westphalie
| José Ribera, peintre, né près de Valence
| René Descartes, philosophe, né en Touraine
| Francisco Zurbaran, peintre, né en Estramadure
| Antoine Van Dyck, peintre, né à Anvers
| Diego Velasquez, peintre, né à Séville
| Claude Lorrain (Gellé), peintre, né près de Mirecourt
| Pedro Calderon de la Barca, poète, né et mort à Madrid
| Thomas Corneille, dramaturge, né à Rouen
| Jean Rotrou, dramaturge, né et mort à Dreux
| David Teniers le jeune, peintre, né à Anvers
| Murillo (Bartol. Esteban), peintre, né et mort à Séville
| Jean La Fontaine, poète, né à Château-Thierrv
| Molière (Jean Poquelin), poète, né et mort à Paris
| Blaise Pascal, écrivain, né à Clermont-Ferrand
| Baruch Spinoza, philosophe, né à Amsterdam
** Chapitre XIII. Colonies
Le bûcher de l'Inquisition qui brûlait un homme libre brûlait en même temps l'Espagne elle-même.
*Monarchie absolue. — Armada. — Grandeur artistique de l'Espagne. — Portugal, Indonésie, empire Zeng. — Espagne et possessions américaines. — Immigrations et civilisations précolombiennes. — Conditions naturelles. — Aztèques, Maya, Pipil et Quichvé, Muysca, Antoqueños, Aymora et Inca. — Communisme péruvien. — Araucans. — Voyages de découvertes continentales. — France et Canada. — Angleterre et Bostonie. — Évolutions diverses des colonies*
En tout temps l'amour de la domination dut inspirer aux rois la folle ambition de se faire les maîtres du monde, et maintes fois depuis Alexandre, que ses flatteurs prétendaient n'avoir plus trouvé de terre à conquérir, maintes fois des dompteurs de peuples purent se croire à la veille de voir tous les hommes se prosterner devant eux ; mais toujours quelque barrière s'était dressée en obstacle à leurs désirs, ou bien ils avaient cédé à la lassitude de vaincre, ou bien la mort les avait saisis en pleine victoire. Cette fois l'ambition des Attila ou des Djenghis, des Charlemagne ou des Charles Quint n'était plus simplement celle d'un dévastateur d'instinct ou de génie, elle devenait, grâce à la création de l'ordre des jésuites, un idéal religieux auquel tous les catholiques devaient croire comme à un dogme : c'était désormais aux sujets eux-mêmes de préparer cette monarchie universelle. Le sombre et timide Philippe II put, sans trop de folie apparente, viser à ce pouvoir royal sans bornes, appuyé sur cette compagnie de Jésus vraiment incomparable par sa complète solidarité politique et par la puissance de son dévouement. Pour ces apôtres, l'unité de l'obéissance au roi devait reposer sur l'unité de croyance et de prière. Jamais pareille entreprise n'avait été tentée, jamais plus de volonté, de longue persévérance ne fut mise au service de l'œuvre de domination universelle ; les conditions les plus heureuses étaient réunies pour qu'enfin, une fois dans l'histoire de l'humanité, la monarchie absolue pût arriver à ses fins ; plus d'une fois, en Europe, en Chine, au Japon, dans l'Amérique du Sud, ce régime parut être en voie de réussir, mais, partout, en Espagne comme ailleurs, il finit par succomber. Quel asservissement définitif eussent célébré les maîtres ! « Une foi, une loi, un roi » ! Mais aussi c'eût été la mort de la pensée. En Espagne déjà, elle fut tuée pour des siècles.
L'immensité même du monde conquis, ou du moins annexé officiellement, par delà les mers, aurait pu faire croire que la méthode des anciens conquérants était désormais abandonnée, et qu'au lieu de parcourir triomphalement la terre de champ de bataille en champ de bataille, il suffirait au futur maître des hommes de savoir préparer lentement par de savantes conspirations, aidées au bon moment par des coups de force, l'assujétissement ou l'humiliation des nations voisines. Mais, si favorisé qu'il fût par les circonstances et si bien secondé par l'appui de l'Eglise et des ordres religieux, le triste personnage qu'était Philippe II n'avait pas le génie de l'à propos, ni celui de la décision quand la fortune venait à lui, ne lui demandant que d'agir ; même victorieux, il parlementait encore et temporisait comme pour éviter une défaite. Le plus jaloux des hommes, il cachait encore ses projets lorsqu'ils auraient dû être en pleine réalisation ; à la lumière du jour, il se blottissait au fond de sa noire caserne, au milieu de ses policiers et de ses moines, au lieu de chevaucher triomphalement à la tête de ses armées, les plus solides du continent.
Son père Charles Quint n'avait pas réussi à lui assurer le trône de l'empire, mais il l'avait marié à la reine d'Angleterre, Marie, ce qui lui servit seulement à se faire détester par le peuple anglais comme le monstre par excellence, comme le « démon du midi ». Après la bataille aventureuse d'Alkazar el kebir (1078), où Sebastiâo disparut, Philippe II, héritier indirect de la couronne du Portugal, réussit par la force à faire prévaloir ce qu'il appelait son « droit ». Toute la péninsule Ibérique eut à reconnaître le même souverain, et du même coup, toutes les immenses possessions mondiales de l'Orient et de l'Occident, toutes les Indes de l'Ancien et du Nouveau Monde, toutes les terres d'au deçà et d'au delà que séparait le fameux méridien d'Alexandre VI, divisant la planète en deux moitiés, tout cela devint le domaine incontesté du moine de l'Escorial. La conséquence fatale fut que ses embarras en augmentèrent.
Où commençait, où finissait son empire ? Tous l'ignoraient, et le prétendu maître, perdu dans l'orgueil insensé de son pouvoir divin, le savait encore moins. Pendant la première période de folie héroïque, aux temps de la découverte et de la conquête, tout semblait facile et le devenait réellement, les conquérants se trouvant portés comme par une sorte de délire et marchant d'ailleurs dans la pleine initiative de leur volonté. Mais quand l'heure fut venue de mettre en mouvement la machine immense, on s'aperçut que le point d'appui manquait. Séville ou Madrid ne pouvaient soulever le bras de levier qui s'étendait aux extrémités du monde ; des années se passaient avant que telle nouvelle, d'ailleurs mal comprise, parvînt de l'Amérique ou des Philippines jusqu'au souverain, que tel ou tel ordre fut transmis à des capitaines, qui peut-être étaient déjà morts. Ainsi que le dit un historien du dix septième siècle, « c'est un vaisseau difficile à gouverner que celui qui a sa poupe dans l'Océan Atlantique et sa proue dans la mer des Indes ».
La fin du règne de Philippe II, qui fut en même temps la fin du siècle, réunit le semblant de la toute-puissance à une décadence lamentable. De même qu'à une époque antérieure le pape Adrien IV avait fait cadeau de l'Irlande au roi Henri II, lui envoyant la pierre d'émeraude symbolique, de même Sixte Quint avait conféré ce royaume à son bien-aimé fils Philippe II (1587) ; mais, pour rendre le présent effectif, il aurait fallu transformer le donataire en homme de vouloir et d'action, l'arracher à ses prières, à ses prosternements d'irrésolu et lui donner la maîtrise des tempêtes. Les quelques bandes d'Espagnols qu'on envoya pour soutenir les révoltés irlandais ne purent faire que d'inutiles campagnes de partisans, puis la formidable flotte, l'Armada par excellence, qui comprenait 131 navires de guerre montés par 7 000 marins et 17 000 soldats, se dispersa presque sans choc, ridicule jouet des vents et des flots : des récifs de la Manche à ceux de la mer d'Irlande et des Hébrides, tout le littoral fut jonché des épaves de galères brisées : les 20 navires d'Elisabeth n'eurent qu'à en ramasser les débris. Puis, quelques années après, des bâtiments anglais vinrent par bravade jusque devant le port de Cadiz brûler une flottille ennemie. Déjà le corsaire Drake, qui, le premier parmi les marins étrangers, contourna l'Amérique par le détroit de Magellan (1578), parcourait les mers dans tous les sens pour enlever des galions espagnols, assaillir des forteresses lointaines, humilier de toutes les façons les sujets de Philippe II. Il ne restait plus à ce souverain du monde qu'à tâcher de forclore aux étrangers son royaume, et, de l'autre côté des mers, ses possessions démesurées. Malgré l'or et l'argent du Mexique et du Pérou, malgré les précieuses épices des Indes et des Moluques, il était même devenu pauvre, le plus pauvre des princes de la chrétienté ; par deux fois, il dut suspendre ses paiements et, à sa mort, la dette avait déjà dépassé le milliard et demi ; c'était le commencement des gros budgets modernes.
Toutes les grandes pensées du règne de Philippe II, l'assimilation du Portugal, ses tentatives contre la Turquie, la Scandinavie, l'Angleterre, la France, les Pays Bas, échouèrent successivement[1339] ; impuissants à l'extérieur, les rois d'Espagne eurent du moins la ressource des souverains faibles, celle de persécuter leurs propres sujets. Les supplices et les brûlements d'hérétiques étaient désormais une institution, une fête comme les courses de taureaux, et l'on en donnait volontiers le spectacle aux ambassadeurs étrangers et aux dames de la cour. Il est vrai que toutes ces atrocités étaient enveloppées en des phrases pieuses qui en faisaient autant d'actions méritoires de miséricorde et de bonté. Mais « les compassions des méchants sont cruelles », a dit un passage des livres déclarés saints par les inquisiteurs, et ceux ci, plus que tous autres hommes au monde, ont prouvé par leur conduite combien ces paroles sont effroyablement vraies. C'est ainsi que, suprême hypocrisie, la sainte confrérie livrait les prétendus coupables au bras séculier, « afin qu'ils fussent punis aussi charitablement que possible et sans effusion de sang » : c'était l'euphémisme benoît employé pour indiquer la mort sur le bûcher.
La population de l'Espagne parait avoir baissé durant le règne de Philippe II : on dit que, sur dix millions d'habitants vivant dans la péninsule au milieu du seizième siècle, la diminution totale pendant les cinquante années qui suivirent aurait été de plus d'un million et demi. Il était urgent de songer au repeuplement du royaume, et l'on publia, en effet, des édits pour introduire des agriculteurs laborieux et restaurer l'industrie du sol ; mais que pouvaient signifier de pareils décrets, alors qu'en 1609, une ordonnance de « grâce » envoya en exil environ huit cent mille individus, tous les Maures qui ne s'étaient pas encore convertis au catholicisme, ou ceux dont la sincérité de foi chrétienne ne paraissait pas de bon aloi ! Ce fut un désastre absolu : certaines régions de l'Andalousie et des campagnes de Valence et de Murcie furent complètement dévastées.
Tous les grands travaux hydrauliques pour l'arrosement des vallées et des plaines avaient été accomplis par les Maures, même depuis l'époque de la domination castillane : le grand barrage d'Almansa, sur un affluent du Jucar, date de 1506, ceux d'Elche et d'Alicante de la fin du seizième siècle. Toutes ces belles constructions qui ont admirablement résisté à l'assaut des crues torrentielles furent, il est vrai, respectées par les chrétiens et même utilisées, mais aucun travail nouveau n'est venu améliorer le système des irrigations arabes.
Les bannis eurent des chances diverses dans leurs nombreux lieux d'exil de l'Afrique mineure. La plupart s'arrêtèrent dans les villes du littoral de la Maurétanie, entre Mogador et Tripoli, mais les cités de l'intérieur, Fez, Tlemcen, Constantine, reçurent aussi chacune sa colonie d' « Andalous ». Leurs coreligionnaires les accueillirent partout avec dévouement et leur assignèrent des campagnes pour la culture ; toutefois l'activité industrielle, agricole, sociale étant à recommencer pour des centaines de milliers d'êtres à la fois, il en résulta une grande déperdition de vies humaines, et, dans l'ensemble, il ne parait pas que les nouveaux venus aient rapporté dans le pays de leurs ancêtres berbères des éléments de civilisation supérieure ; ils se perdirent peu à peu dans le milieu des musulmans africains ; cependant ils se sont maintenus çà et là en groupes distincts, se transmettant avec fidélité les belles légendes de la contrée perdue. La haine du « Roumi » s'est conservée chez eux, plus ardente, plus âpre que celle des indigènes du Maroc ou de l'Algérie. Un voyageur, séjournant récemment à Fez, parle avec émotion de ce sentiment de froide répulsion, implacable, méprisante, avec lequel le regardaient, lui fils de chrétien, les fils des Maures chassés par Philippe II[1340].
Dans chaque effet se retrouvent les causes, de même que les causes dans leur infini mélange produisent des conséquences analogues. On est donc étonné d'avoir à constater que l'Espagne, quoique diminuant très rapidement en population, en prospérité matérielle, et n'ayant plus guère en dehors de ses prêtres, de ses soldats et de ses fonctionnaires que des vagabonds et des mendiants, eût encore en cette période de décadence une admirable floraison d'écrivains et d'artistes. Plusieurs des premiers d'entre les Espagnols et d'entre les hommes de tous les temps, Cervantes, Lope de Vega, Calderon de la Barca, Antonio de Herrera, Ribera, Zurbaran, Velasquez et Murillo, Camoëns appartiennent à cette lamentable époque de compression dans laquelle plusieurs de ces personnages durent s'abaisser jusqu'à devenir « familiers », c'est-à-dire policiers de l'Inquisition. Quoique souillés par l'exercice d'un pareil métier, ces hommes furent grands. C'est que l'élan reçu pendant la génération précédente, lorsque l'Espagne apparut soudain la première parmi les nations et que s'accomplirent les prodiges de la découverte du Nouveau Monde, avait suffi pour susciter jusque dans le siècle suivant toute une pléiade de génies ayant la fierté, le langage et l'allure dignes de la race ; consciente de son antique héroïsme, tant de fois éprouvé, l'Ibérie célébrait après coup, et même en un siècle d'abaissement, tout ce qu'elle avait voulu, achevé et pressenti de grand et de beau.
Au moment où, se sentant mourir, le peuple se redressait dans sa plus noble attitude, il chantait son hymne de gloire, celui que l'on entend encore et qui résonne d'âge en âge. Déjà, pendant cette grande époque de sa littérature, le génie de l'Espagne déborda de beaucoup les frontières politiques, et la France, l'Angleterre en reçurent une large part de leur vie intellectuelle. Rotrou, Corneille, Beaumont et Flechter, Marlowe et même le puissant Shakespeare, doivent au moins une étincelle à la flamme qui brûlait alors au sud des Pyrénées.
D'ailleurs, tandis que la nation mère dépérissait, les fils qu'elle avait envoyés par delà les mers continuaient leurs expéditions fabuleuses dans les pays lointains du rêve, et cela sans tutelle, sans direction venue de l'Escorial. Par la force des choses, les Cortez, les Pizarro, les Almagro, séparés de la mère patrie par des mois, même par des années de navigation, ne devaient compter que sur leur propre initiative, et ils marchaient de l'avant selon leur bon plaisir. S'ils avaient été tenus d'obéir au mot d'ordre lancé par le roi, ils auraient attendu, temporisé, déchiffré de longues dépêches contradictoires, mais n'auraient conquis ni Mexique, ni Pérou : c'est à d'autres qu'ils eussent laissé ce prodigieux butin. Tant que la volonté royale n'avait pas réussi à transformer tous les héros du Nouveau Monde en de soumis et tremblants sujets, un peu de leur liberté ennoblissait encore l'Espagne, et peut-être les esprits indépendants qui ne l'avaient pas quittée trouvaient-ils une vengeance suffisante à se savoir des frères conquistadores libres de leurs actions de l'autre côté des mers et se riant des édits lancés contre eux.
L'Espagne n'était donc pas encore exsangue, malgré l'émigration de ses fils les plus vaillants, malgré la frénésie du gain et l'action dissolvante de l'or ; toutefois elle était condamnée à déchoir promptement par suite de l'oppression absolue de la pensée. Le bûcher de l'Inquisition qui brûlait un homme libre brûlait en même temps l'Espagne elle-même. Tout individu qui sentait germer en son cerveau une idée de vérité ou de justice devait l'étouffer aussitôt ou bien la pervertir dans un langage menteur, c'est-à-dire devenir lâche ou hypocrite, sous peine de tomber entre les mains des familiers du Saint office. Toute vie mentale s'arrêtait dans le grand corps : il retomba par régression dans une pure existence végétative ; suivant l'expression de Michelet, « de saignée en saignée, l'Espagne s'était évanouie ». Mais cela n'empêchait pas l'orgueil de l'Espagnol de croître, pour ainsi dire, en proportion de son abaissement. Pas un porcher des Castilles qui ne sente un empereur en lui. Nulle part mieux qu'en Espagne, on ne peut juger des conséquences d'un régime où l'homme est remplacé par le surhomme.
L'union politique s'était faite sous le règne de Philippe II entre les deux parties de la péninsule Ibérique, Espagne et Portugal, au moment même où leur domaine de conquêtes coloniales s'étendait sur de si vastes espaces inconnus qu'on pouvait les dire illimités. En cet immense empire, espagnol d'un côté, portugais de l'autre, les régions de l'Afrique et de l'Asie eurent une histoire beaucoup moins remplie d'événements que celle du Nouveau Monde américain. En réalité, les quelques milliers de Portugais, marchands, marins, soldats et missionnaires, qui s'étaient égrenés le long des côtes et dans les îles, de la Guinée jusqu'aux Moluques, représentaient, au milieu de centaines de millions de nègres, d'Hindous et de Malais, un élément ethnique trop peu considérable pour que son action pût avoir une grande importance matérielle : l'influence, surtout économique et morale, s'exerça indirectement par le déplacement des voies commerciales, la formation de nouveaux marchés, le changement des procédés commerciaux et des clientèles, et aussi, en une faible mesure, par le contact direct des races. En dépit de leur férocité envers les indigènes, les Portugais étaient d'un naturel assez liant et sociable ; çà et là, notamment à Ceylan, ils restèrent populaires et quelques bribes de leur langue persistèrent : les noms portugais sont encore très répandus, tandis que les Hollandais qui vinrent plus tard sont totalement oubliés[1341].
Si minime que fût leur nombre parmi les vastes multitudes, les Portugais devaient à leurs navires, à leurs canons, à leur tactique militaire et à l'art des fortifications une si grande supériorité brutale qu'il leur fut facile d'en abuser. Non seulement ils cherchèrent à s'assurer le monopole commercial de toutes les précieuses denrées de l'Orient — à cet égard ils agissaient comme eussent agi à leur place toute autre classe de trafiquants avides et firent le vide autour d'eux comme l'avaient fait à une époque antérieure les Vénitiens, les Égyptiens, les Arabes et comme le firent plus tard les Hollandais, mais ils exercèrent aussi leur intolérance dans les matières religieuses : les marchands étaient accompagnés de missionnaires, et ceux-ci n'admettaient point que l'on pût professer sans péché une autre foi que la croyance en la « très sainte Trinité » et en la vierge Marie. Les tribunaux de l'Inquisition, importés à Goa, à Malacca, fonctionnaient d'une manière plus atroce encore que dans la mère patrie, où pourtant Maures, Juifs et chrétiens hérétiques avaient été sacrifiés par milliers. Il en résulta des haines implacables et, si les timides Orientaux parmi lesquels séjournaient les aventuriers d'Europe manquaient de l'énergie nécessaire pour expulser leurs oppresseurs, du moins étaient-ils prêts à changer de maîtres. Ils attendaient de nouveaux conquérants pour les acclamer.
Moins d'un siècle après ses grandes découvertes et ses triomphes éblouissants, le Portugal était déjà vaincu d'avance par le premier ennemi venu, car il avait complètement abdiqué entre les mains des jésuites, devenus ses directeurs de conscience. Leur élève, le roi Sébastiâo, qui avait fait vœu de chasteté et d'obéissance et auquel sa fonction de souverain interdisait le vœu de pauvreté, avait pu du moins remettre son trésor et son armée à ses professeurs bien-aimés, théologiens ardents mais politiques et généraux incapables. C'est à eux que revint l'organisation de cette campagne marocaine dans laquelle périt Sebastiâo, et qui devait avoir pour conséquence l'annexion du Portugal aux domaines illimités de Philippe II, autre despote aussi mal conseillé et aussi imprudent que n'importe lequel de ses devanciers.
Ce qui restait encore d'esprit d'aventure et de découverte dans les deux nations assujetties fut aussi mal dirigé que les entreprises de guerre. Qu'on en prenne pour exemple l'histoire du malheureux pilote Pedro Fernandez de Quiros : il lui fallut dix années de requêtes et d'efforts pour obtenir le prêt de deux navires péruviens. La terre où il eut la chance d'aborder était une des plus grandes de l'archipel des Nouvelles Hébrides, mais elle ne méritait point le nom d'Australie — Austrialia del Espiritu Santo, — qu'il lui donna, soit en l'honneur de l'Autriche, soit dans la croyance qu'il foulait le grand continent austral dont l'existence était soupçonnée mais que gardaient des lignes de récifs. Quoi qu'il en soit, il prit possession de cette terre « jusqu'au pôle… au nom de l'Église, du pape et du roi… pour une aussi longue durée que celle du droit ». Puis il désigna l'emplacement de la « Nouvelle Jérusalem » au bord d'un fleuve, le « Jourdain », et prit part à une procession solennelle des prêtres et de l'équipage (1606).
Avant la fin de sa vie, Philippe II eut le temps de porter le premier coup à son empire colonial. En sa passion du monopole absolu, il tenta cette chose impossible d'empêcher le commerce de détail auquel se livraient les marchands hollandais et fit saisir en une seule fois cinquante navires des Pays Bas ancrés dans le port de Lisbonne (1594). Les hommes audacieux et intelligents qui dirigeaient alors la république des Provinces Unies comprirent que, s'ils ne pouvaient obtenir les épices de seconde main, il valait la peine d'aller les chercher au lieu même de production, en se substituant par la force aux traitants du Portugal. La tentative réussit promptement ; un libraire d'Amsterdam s'était procuré des cartes portugaises dès 1592 et, dix ans plus tard, dans les premières années du dix-septième siècle, les escadres hollandaises chassaient les marins portugais de l'archipel des Moluques, trafiquaient directement avec la Chine, le Japon, et dictaient de nouveaux traités de commerce à la plupart des populations riveraines de la mer des Indes. Les Portugais, représentés alors par l'Espagne, ne gardèrent de leur empire d'Asie qu'une moitié de l'île Timor dans l'Insulinde, et Goa avec quelques enclaves dans la péninsule gangétique. Néanmoins les Philippines, ainsi nommées en l'honneur de Philippe II, restèrent aux Espagnols ; la capture des Moluques et de Java, bien autrement précieuses au point de vue commercial, suffisait aux Hollandais.
Ceux-ci, fort économes de leurs navires et de leurs équipages, ne se donnèrent pas la peine d'essayer la conquête des parties du littoral africain que baigne l'Océan Indien : la triste figure que faisaient les occupants lusitaniens n'encourageait guère de prudents calculateurs, comme l'étaient les trafiquants de Hollande, à se lancer dans les conquêtes de terres inutiles. Nulle part l'intervention des Portugais n'avait eu de conséquences plus fâcheuses pour les populations riveraines. Avant l'arrivée de Vasco de Gama, toute la région de la côte, des bouches du Zambèze au cap des Aromates, constituait une grande fédération de républiques commerçantes, connue sous le nom d'empire zeng : des cités populeuses, Mombaza, Mélinde, Sofala, d'autres encore attiraient les marchands de toutes les terres riveraines de l'océan Indien, qui s'y rencontraient avec les caravanes de l'intérieur. La violente intervention des Portugais changea tout ce bel équilibre. De peur des persécutions religieuses, les musulmans s'abstinrent de fréquenter les marchés du littoral, et les caravaniers finirent par en oublier le chemin : de l'empire zeng, il ne subsiste qu'un nom : « Zanguebar » ou Zanzibar, terre zeng, et les villes de la côte, ayant perdu leur force d'attraction, laissèrent retomber les habitants de l'arrière-pays en leurs éléments primitifs de peuplades distinctes et ennemies. La régression fut complète, mais du grand désastre il reste à peine un souvenir : tant de nations, après avoir brillé pendant un temps, ont successivement disparu de l'histoire !
Dans le Nouveau Monde proprement dit, les Espagnols purent longtemps continuer leurs entreprises de conquêtes et de colonisation sans avoir à craindre leurs rivaux d'Europe autrement que dans le voisinage des ports et sur la haute mer, comme boucaniers et pirates : à l'intérieur des terres, ils n'eurent de conflits qu'avec les indigènes. Pendant plus de trois siècles, les latinisés de la péninsule Ibérique, Espagnols et Portugais, furent les seuls Européens dont l'action se fit sentir sur les populations de la partie du Nouveau Monde limitée au nord-est par le bassin du Mississipi. Drake, Hawkins, Raleigh et autres corsaires anglais étaient trop peu nombreux pour chercher à annexer des territoires ; ils se contentaient de faire la course aux galions espagnols et leur œuvre s'arrêtait généralement à la côte.
Il n'y eut intervention et conquête de la part d'autres Européens que dans la pléiade des Antilles et sur le musoir le plus avancé du Brésil, à Pernambuco, où, vers le commencement du dix septième siècle, les Hollandais continuèrent le mouvement de reprise des colonies portugaises, qu'ils avaient si brillamment accompli dans les Indes Orientales. L'immense domaine, environ vingt-deux millions de kilomètres carrés, qui comprend aujourd'hui toutes les républiques latines de l'Amérique resta donc soumis à l'influence de l'Europe par l'intermédiaire unique des Espagnols et des Portugais pendant une dizaine de générations, et, si le régime colonial dut s'effondrer après le long travail qu'amena le croisement physique et le mélange des instincts et des idées, ce n'est point à l'action brutale du dehors que cette révolution peut être attribuée, mais simplement à l'impossibilité de vivre sous le régime du droit divin. Ce qui restait de la monarchie universelle de Philippe II s'éteignit par manque de souffle.
Quels avaient été, avant Colomb, les rapports des populations de l'un à l'autre groupe de continents, de l'Ancien au Nouveau Monde ? On ne connaît d'une manière certaine que deux déplacements d'hommes à travers les mers de séparation. D'un côté, les Eskimaux du littoral polaire américain et de l'Alaska ont franchi le détroit de Bering pour s'établir sur les côtes de la Sibérie ; de l'autre, les Normands de la Scandinavie et de l'Islande ont débarqué, vécu, fondé des colonies dans le Groenland et dans les terres nord-orientales de l'Amérique du Nord. Voilà les faits nettement établis, mais en outre, les migrations volontaires ou involontaires de Tchuktchi et d'Eskimaux, de Japonais et de Polynésiens ont été trop nombreuses pendant la période des quatre cents dernières années, soit à travers le détroit de Bering, soit par les chemins tempétueux de la mer, pour que l'on puisse émettre le moindre doute au sujet d'anciens voyages accomplis par des Asiatiques vers les rives du Nouveau Monde, ou par des indigènes américains vers l'Asie centrale : un père jésuite, visitant la Tartarie au seizième siècle, rencontra une femme Huron qui avait été vendue de tribu en tribu et avait parcouru près de la moitié de la circonférence terrestre[1342]. Des industries diverses, tissage d'étoffes, cuisson des argiles, fabrication du bronze, peuvent avoir été ainsi introduites dans les terres du double continent.
Il est très naturel d'admettre qu'il y eut des échanges de procédés et d'idées, puisque la mer et les vents, même indépendamment de la volonté des individus, mirent souvent en relations directes les représentants de races diverses. Un jeu compliqué, devenu le tric trac des Européens, fournit une preuve des relations entre l'Asie et l'Amérique : on le retrouve sous des formes très similaires chez les Hindous et les Birmans, qui le nomment Patchiti ou Patchit, et chez les anciens Mexicains, qui le connaissaient sous le nom de Patolli[1343]. Le naturaliste Ten Kate croit avoir trouvé un témoignage de ces anciennes relations à la pointe méridionale de la péninsule californienne, où vivraient encore des négroïdes mélanésiens[1344]. En outre, un fait très important comme indice de parenté des races a été récemment découvert. On a constaté l'existence de taches pigmentaires bleuâtres dans la région sacro-lombaire des nouveau-nés de la plupart des nations malaises et sino-japonaises qui peuplent le pourtour de l'océan Pacifique, et ces mêmes taches se retrouvent chez les enfants eskimaux, jusque dans le Groenland, Comment, pense-t-on, ne pas voir en ce trait commun une preuve de parenté[1345] ?
Les étendues immenses du Pacifique, séparant les côtes de l'Amérique méridionale et celles des grandes terres océaniennes, ont dû empêcher toute communication active pendant la période géologique contemporaine ; mais, sans remonter jusqu'aux âges qui donnèrent à l'Argentine une partie de la flore du Gondivana de l'Inde et de la faune australienne, il est certain que des relations continues furent établies, et probablement à une époque où les contours des masses continentales différaient des formes actuelles, entre l'Amérique du Sud et les îles occidentales.
Sur les bords du rio Negro de Patagonie et dans le pays des Calchaqui, au nord-ouest de la République Argentine, on a trouvé des crânes reproduisant incontestablement le type papoua ; les fouilles de Cuzco au Pérou, celles de Santiago del Estero en Argentine ont fait découvrir des instruments de pierre d'origine maori ; des massues en bois sculpté, entièrement semblables à celles des iles Marquises, proviennent des ruines inca des environs de Truxillo et de divers autres lieux de la côte occidentale de la Colombie jusqu'au Chili[1346]. Le musée de Lima contient une rame de type samoan admirablement sculptée, que l'on a trouvée au Pérou.
C'est donc par cette antique voie maritime, non utilisée depuis des âges inconnus, qu'auraient pu se transmettre aussi diverses peintures et sculptures symboliques dont l'origine semble asiatique : telles les svastika, qui ne diffèrent point de celles de l'Inde et du Japon, tel aussi le *taïki* des ruines de Copan, qui est essentiellement l'image vénérée des Chinois représentant à la fois le principe mâle et le principe femelle, la force et la matière, la foudre et la pluie. Quoi qu'il en soit, et malgré le silence absolu de l'histoire précise, bien que les commentateurs modernes aient prouvé la non-identité du Mexique avec le Fu-sang des annales chinoises, il n'en reste pas moins constant, d'après les objets trouvés dans les fouilles, qu'il y a eu des rapports directs entre les terres de l'Extrême Orient et celles de l'Extrême Occident. En outre, l'hypothèse d'un mouvement de peuples européens vers le monde occidental n'est pas de celles qu'on puisse rejeter sans phrases, car il y eut jonction des terres entre les deux parties du monde pendant les temps quaternaires jusqu'à l'époque paléolithique. Le renne passa par cet isthme, et le berger put passer à sa suite[1347].
Les annales retrouvées çà et là et les souvenirs que conservaient les Américains vaincus ont permis de reconstituer quelques traits de l'histoire précolombienne du Nouveau Monde. Il est aussi des indications qui ressortent des conditions géographiques du double continent : l'état de civilisation des indigènes devait correspondre aux avantages du milieu que leur présentait la nature et se trouvait écrit par avance à la surface du sol. Ainsi nulle nation, grande soit par le nombre, soit par le développement de l'intelligence, n'eût pu se développer dans les clairières de l'immense selve amazonienne, où les communications naturelles par terre à travers les marais, les fourrés de lianes et les vasières sont rendues presqu'impossibles, où l'on ne peut guère voyager que par eau, en des régions dont les produits nourrissent l'homme assez pauvrement, mais sans le solliciter au grand effort pour améliorer sa vie. Au nord-est et au sud de ces vastes étendues forestières, d'autres régions de plaines sont également peu favorables à la naissance et à la croissance de peuples prospères ; ce sont d'un côté les *llanos*, de l'autre les *pampas*, espaces interfluviaux manquant de l'humidité nécessaire et où la non-existence d'animaux domesticables bœuf, brebis, cheval ou chameau, ne permettait même pas la formation de tribus nomades comme celles des Arabes ou des Mongols. Plus au sud encore, les grands déserts de pierre du versant oriental de la Patagonie tenaient les rares habitants dispersés dans les territoires de chasse et, vers la pointe du continent, les glaciers, les éboulis, les moraines, les roches, abruptes et les forêts devaient aussi réduire la surface des terres, d'ailleurs avares, où les derniers des indigènes menaient leur rude existence. Dans le grand triangle de l'Amérique méridionale, certains plateaux des Andes non encombrés de neiges ou de laves, ou non revêtus d'infranchissables forêts, ainsi que diverses régions intermédiaires entre la plaine et la montagne étaient donc les seules contrées qui pussent favoriser le développement de tribus en nations policées, grâce aux bonnes conditions du sol et du climat, à l'ampleur et à la cohésion suffisante du territoire.
Le semis des Antilles, petites et grandes, présente une variété singulière de formes avec une diversité correspondante de conditions faisant de l'île ou d'une de ses parties un lieu de séjour pénible ou désirable ; mais la plupart de ces terres sont de véritables paradis par la beauté des paysages, l'abondance des eaux, la richesse de la végétation : à la vue de certifiées Antilles, on se demande si peut-être le spectacle que l'on a sous les yeux n'est pas le plus merveilleux de la planète entière ; à la splendeur des lignes et à l'éclat de la lumière, les Antilles ajoutent la facilité d'accès par une mer souvent calme, parcourue de vents réguliers : sans peine on se meut d'une île à l'autre, et c'est ainsi que purent se rencontrer et s'instruire mutuellement des gens de races, très différentes, venus du continent américain septentrional ou bien des terres serpentines qui se déroulent à l'ouest.
Malheureusement cette même libre entrée qui favorisait les amis laissait aussi pénétrer les ennemis, et des guerres d'extermination avaient souvent défait l'œuvre longue de la paix ; même des Caraïbes anthropophages, les « Cannibales » que rencontra Colomb, et qui venaient probablement de l'Amérique du Sud, où vit encore le gros de la race, s'étaient installés sur les côtes orientales de la grande île Espanola.
Malgré les retours vers la barbarie causés par les guerres atroces, des civilisations avaient pu naître du contact des immigrants de milieux différents. Le peu de détails que les premiers visiteurs espagnols ont pu nous donner sur les mœurs et la culture intellectuelle et morale des Cebuneyes d'Haïti et de Cuba suffit pour montrer que ces nations insulaires avaient depuis longtemps dépassé la sauvagerie primitive et que même elles étaient incomparablement supérieures, par la mansuétude, la bonté, l'esprit de justice, à l'atroce bande des aventuriers espagnols. Un de ces ravisseurs, Colomb, nous dit des Haïtiens qu'ils « aimaient leurs prochains comme eux-mêmes, et que leur parler, toujours très aimable et très doux, était accompagné de sourires ».
Mais l'œuvre d'extermination dans les mines, les plantations, les chantiers ou sous la dent des bouledogues, et en même temps la brutale indifférence des nouveaux venus à l'égard de tout ce qui n'était pas or ou n'en facilitait pas l'acquisition, fut si complète que la postérité n'a presque rien appris au sujet de ces pauvres nations antiliennes. En moins d'un demi siècle, les millions d'hommes qui peuplaient les îles avaient disparu, ne laissant que de rares familles, cachées dans les retraites des montagnes[1348]. Telle fut l'oppression, terrible comme si le ciel s'était abattu sur les têtes des malheureux, que les indigènes déprirent de la mort comme d'une délivrance : ils mangeaient de la terre ou des cailloux, se nourrissaient de manioc non débarrassé de son suc vénéneux. Les Cebuneyes moururent, non seulement de fatigue et d'épuisement mais aussi de la volonté d'en finir. Les femmes cessèrent d'enfanter ou firent périr leur fruit afin que l'esclavage cessât avec elles.
Toutefois, la race à laquelle appartenaient les Cebuneyes ne fut point complètement exterminée, grâce à son extension en dehors des Antilles dans la masse continentale de l'Amérique. Les Maya de la péninsule quadrangulaire du Yucatan faisaient partie du même groupe de nations que les habitants de Cuba. Ils avaient le même aspect physique, le corps ample et massif, la figure large, le front rejeté en arrière par la manipulation que les mères leur faisaient subir dans le bas âge, et l'on dit qu'ils se distinguaient également par l'amour du labeur tranquille et les mœurs pacifiques. Mais ils avaient l'avantage d'être mieux protégés contre l'invasion. Plus éloignés de l'Espagne que leurs frères des Antilles, ils habitaient une terre basse, environnée de récifs et d'écueils, s'étendant jusqu'à perte de vue des côtes ; en outre, on ne pouvait les assaillir de tous les côtés à la fois comme les insulaires, et, en cas de défaite, il leur était facile de se retirer dans les forêts impénétrables de l'intérieur ; d'ailleurs les marins espagnols évitèrent, pendant plusieurs décades après la découverte, de se hasarder dans les fourrés du continent. En leur domaine bien délimité du Yucatan, les Maya purent développer en paix leur civilisation d'une manière plus originale et plus complète que les Cebuneyes, quoique ceux-ci fussent arrivés déjà, dit-on, à un degré remarquable de culture. Grands navigateurs, ils s'aventuraient fort loin sur les eaux en de larges embarcations qui pouvaient au besoin contenir toute la population — des centaines d'individus — vivant d'ordinaire dans les *barahaques* ou maisons communes. Comme les Chinois, ils avaient appris à domestiquer des animaux pour la pêche, retenant au moyen d'une corde un poisson à ventouses, le fameux *pegadon* (Echepeis naucratis) ; qu'ils lançaient contre la tortue franche et ramenaient dans leur barque avec sa victime[1349].
De même que le continent du sud, celui du nord américain ne pouvait fournir de sol favorable à l'éclosion d'une civilisation prospère que dans la moindre partie de son étendue. Les côtes du Groenland, celles de l'Archipel polaire hébergeaient seulement quelques pêcheurs clairsemés, et ceux-ci n'eussent même pu résister aux causes de désagrégation et de mort s'ils ne s'étaient entraidés contre le mauvais sort par la plus étroite solidarité. Dans l'épaisseur du continent, les interminables plaines glacées du « grand Nord », où ne croissent même plus les arbres nains, sont parcourues, il est vrai, par de rares tribus d'indiens, qui se nourrissent d'animaux broutant la mousse, mais c'est merveille de voir des hommes réussissant à maintenir le souffle quand même en des pays si froids, si âpres et privés de toutes ressources. Sous les latitudes tempérées, où le ciel est plus doux, diverses régions sont défavorables à l'homme, soit à cause de leurs côtes basses et de leurs marais difficiles à franchir, telles les flèches littorales et les vasières des Carolines, soit à cause de leurs lacs, qui transforment toute la contrée en un labyrinthe, comme certaines parties du Canada, du Michigan, du Wisconsin, ou bien encore par l'épaisseur des forêts, où manque toute variété renouvelant le cours des travaux et les habitudes de la pensée, comme presque tout le territoire Laurentin. Et les grandes plaines de l'Ouest, presque sans eau, pouvaient-elles être guère habitées par d'autres que des chasseurs nomades ? Et les plateaux salins ou neigeux des Rocheuses ! Rares étaient les oasis où parvenaient à se blottir les peuplades éparses, incapables de s'installer quelque part en un groupe formant une nation.
Ainsi qu'en témoigne une carte de la densité actuelle de la population, c'est au tiers environ des États-Unis que l'on peut évaluer la surface des diverses régions où les habitants jouissaient de conditions telluriques et climatiques favorables à leur développement, à condition toutefois qu'ils ne fussent pas en état de guerre incessante et que leur activité ne consistât pas à s'exterminer mutuellement. Parmi les peuplades de Peaux Rouges, les plus heureuses paraissent avoir été celles qui vivaient au bord des estuaires poissonneux, tandis que les chasseurs, à l'étroit dans leurs forêts où la part de nourriture nécessaire à l'homme représente un grand domaine de vénerie, entraient souvent en lutte sur les confins de leurs territoires respectifs. Les tueries, les destructions de campements et les migrations lointaines, entraînant toujours avec la déperdition de forces un recul de la civilisation, étaient les événements les plus communs de l'histoire précolombienne ; cependant maintes institutions locales, sauvées du naufrage de la race, de même que les discours, les proverbes et les chants, nous montrent que l'esprit des indigènes s'était élevé à une grande hauteur de pensée et qu'il avait acquis une rare profondeur dans la connaissance des passions. À ce point de vue, nul groupe ethnique n'est plus intéressant que celui auquel les sociologues nord-américains ont donné le nom d' « Amérindiens », peu agréable à prononcer et, par cela même, condamné sans doute à ne pas entrer définitivement dans la langue scientifique.
Dans le continent septentrional du Nouveau Monde, la civilisation la plus nettement caractérisée fut celle du peuple mexicain, et, précisément, le plateau que l'on a désigné dans son ensemble par le nom d'Anahuac appartenant spécialement à une portion du territoire, constitue une forte individualité géographique, dont les traits aident à comprendre les destinées de la nation.
Vers son extrémité méridionale, ce plateau se dresse comme un rempart et présente des escarpements difficiles à gravir qui, du bord de la mer, s'élèvent jusque dans la région des neiges et qu'enceignent, comme des écharpes de couleurs différentes, autant de climats distincts, formant barrière aux populations respectives des diverses altitudes. Il en résultait que les résidants du plateau, enfermés dans la haute enceinte, n'avaient guère à craindre les assauts des peuples de la zone inférieure. En premier lieu, ils étaient de beaucoup supérieurs en nombre, grâce à la nature de leur sol tempéré, qui partout était propre au défrichement et à la culture ; ensuite ils devaient à cette prédominance de densité la naissance de grandes villes et de classes industrielles ingénieuses à tous les travaux, entr'autres ceux de la défense, tandis que les tribus parsemées dans les terres chaudes du littoral, et n'ayant point à travailler pour leur nourriture, restaient dans la paresse intellectuelle primitive, ne songeant guère à l'escalade des hauts sommets et à l'attaque de leurs défenseurs. Aussi, lorsque les conquérants espagnols gravirent le plateau, se trouvant, eux, en des conditions spécialement favorables pour l'offensive puisqu'ils avaient le cheval et les armes à feu, ils constatèrent que l'empire de Montezuma, établi dans le bassin fermé de Mexico, comprenait la plus grande étendue des pentes extérieures jusqu'aux deux mers : l'initiative de la conquête avait appartenu aux montagnards, de même qu'en tant d'autres endroits des Andes, de l'Himalaya, des Alpes.
Il est vrai que du côté du nord, le plateau du Mexique, enserré entre ses deux chaînes bordières qui suivent, l'une le littoral du Pacifique, l'autre celui du golfe mexicain, s'ouvre largement vers le haut bassin du rio Grande. Dans cette direction, le relief du sol n'oppose pas d'obstacle aux migrations et aux conquêtes, aussi des ressemblances de race et de mœurs témoignent-elles de la parenté des populations. Il est certain que des mouvements ethniques ont eu lieu dans le sens du nord au sud des plaines du Mississippi vers l'entonnoir que présente le plateau du Mexique, graduellement rétréci dans la direction du sud-est (Bandelier). À une époque antérieure, alors que les glaciers des Rocheuses et des autres systèmes montagneux de la contrée avaient empli de lacs les vallées et répandu de toutes parts des eaux courantes, les espaces devenus arides et déserts qui séparent le Far-west américain du plateau tempéré de l'Anahuac étaient parmi les plus agréables de la Terre, et les nations émigrantes s'y mouvaient en toute facilité. C'est alors que durent se faire les échanges de civilisation entre les riverains du Mississippi et les habitants des hautes terres méridionales, séparés maintenant par des solitudes et par des zones de très faible population. L'extension graduelle du désert précise de plus en plus l'isolement ethnique des naturels du plateau mexicain qui leur permit de se développer dans leur originalité première.
Le contraste qui existe entre les deux extrémités continentales du Mexique, l'une se dressant en bastion de forteresse au dessus des forêts de végétation dense qui remplissent l'isthme de Tehuantepec, l'autre s'étalant en plaines arides, se présente aussi sous une autre forme entre les deux littoraux, celui de l'est, qui regarde le golfe du Mexique, celui de l'ouest tourne vers l'océan Pacifique. La cote orientale se développe en un vaste demi-cercle et limite une mer fermée : les rives sableuses et vaseuses du Texas, la patte d'oie des bouches mississippiennes, les bancs coralligènes de la Floride et de ses « cayes », la « langue d'oiseau » qui termine l'île de Cuba, puis la masse quadrilatère du Yucatan limitent cette mer intérieure, ne laissant que deux bouches de communication entre les eaux du dehors, la mer des Antilles et l'Océan Atlantique. La concavité du littoral mexicain formait donc un lieu naturel de convergence pour les navigateurs venus des côtes environnantes : c'est par cette façade de la contrée qu'arrivèrent tous les apports de la civilisation extérieure, du Yucatan, de la Floride, des Antilles et finalement ceux de l'Europe.
La côte occidentale du Mexique, au contraire, s'arrondissait en une longue courbe convexe au bord d'un océan sans limites. Jusqu'à l'époque des grandes navigations mondiales qui rapetissèrent le globe terrestre, cette partie du rivage océanique dut rester solitaire, sans autres relations que celles du petit trafic, de baie en baie. Défendue contre les courants du large par la presqu'île de Californie agissant comme un brise lames de mille kilomètres de long, la côte ne pouvait être le lieu d'arrivée des embarcations en détresse, montées par des Japonais ou des Polynésiens : c'est plus au nord, vers la Californie septentrionale, ou beaucoup plus au sud, le long du littoral chilien, que de pareils naufrages, occasion de mélanges ethniques, purent avoir lieu. On peut même se demander si les Mexicains d'autrefois ont connu les îles volcaniques de Revilla Gigedo, qui dressent leurs rochers à 600 kilomètres à l'ouest de la côte. Même par terre, les migrations de peuplades et les rapports internationaux ne purent se faire qu'avec une grande lenteur le long de la côte convexe du Mexique occidental, à cause du manque d'une route naturelle bien tracée de bassin fluvial à bassin fluvial : en maints endroits les communications étaient rendues fort pénibles par des coulées de laves, des espaces sans eau et d'abrupts promontoires.
L'œuvre de la conquête espagnole au Mexique, en Colombie, au Pérou, fut certainement facilitée par l'état politique et social des populations qui se trouvaient alors en voie de régression évidente et que l'on aurait été forcé de respecter davantage si elles avaient conservé, comme les Araucans, l'énergie de leur initiative individuelle. Les Mexicains reconnaissaient leur décadence, puisqu'ils parlaient d'un âge d'or pendant lequel les sciences, les arts, l'industrie avaient merveilleusement prospéré. Ils se disaient déchus, et à bon droit, mais peut-être n'en voyaient-ils pas la vraie cause : une évolution analogue à celle qui s'était accomplie en Europe aurait pu être observée dans le Nouveau Monde ; les classes parasitaires des maîtres temporels et spirituels, souvent en lutte pour la conquête du pouvoir, mais plus fréquemment encore unis contre le peuple et le réduisant à l'état de parfait esclavage, avaient presque entièrement achevé leur œuvre d'asservissement, et toute initiative avait disparu chez les individus : les sujets, transformés en une foule sans ressort, sans force de résistance, n'avaient plus l'énergie nécessaire pour rejeter dans la mer « ces fils de l'Océan » qui leur apparaissaient soudain : à peine avaient-ils la force de s'émerveiller à la vue de ces étrangers dont la peau était de nuance moins foncée que la leur, qui étaient autrement vêtus et lançaient la flamme et la mort avec un tube d'acier.
Cependant il fallut deux années d'efforts à Fernando Cortez pour venir à bout de la résistance de Mexico. Lorsqu'il débarqua en 1519., près du lieu où il fonda la cité de la Vera Cruz, il n'amenait avec lui guère plus de cinq cents hommes, mais, n'ayant point à combattre de grandes armées, il put triompher en détail des caciques plus ou moins puissants qui lui barraient la route, puis renforcer sa troupe des Indiens vaincus qui consentaient à le suivre, et surtout des hommes valides recrutés dans les tribus indépendantes ou même révoltées contre l'oppression des Aztèques ; plusieurs fois aussi, il eut la bonne fortune de ranger de son côté des centaines de soldats espagnols que son ennemi et rival Velasquez, le gouverneur de Cuba, envoyait contre lui. Aussi rusé que courageux et avide, Cortez réussit à se saisir de la personne de Montezuma, le souverain de la nation, et à gouverner en son nom, en lui faisant décréter la soumission de la contrée à l'empereur Charles Quint et le paiement d'énormes tributs. Mais, trop pressés de jouir, les conquérants ne surent ni ne voulurent se concilier le peuple et, dans la *noche triste*, la « triste nuit », lorsqu'il leur fallut évacuer la ville insulaire de Tenochtitlan, la Mexico de nos jours, en passant avec leurs bagages et leurs quelques chevaux et canons sur l'étroite chaussée coupée de ponts qui rattachait la ville à la terre ferme, ils crurent que leur dernier moment était venu. La légende se fit aussitôt sous les yeux hallucinés des fuyards : la mère de Dieu et saint Jacques de Compostelle, saisissant eux-mêmes le drapeau de Castille et de Léon, conduisirent les survivants sur la terre ferme, où ils se préparèrent à la reconquête de la cité lacustre.
En 1521, la domination espagnole était définitivement assise sur le plateau d'Anahuac : tous les Aztèques et autres peuples indigènes ayant été soumis, devenaient par cela même autant de chrétiens présumés ; Cortez, dans son ascension victorieuse du plateau, avait déjà converti tous les païens rencontrés par lui, en les forçant à s'agenouiller devant la croix et les images de la Vierge[1350] ; mais cette cérémonie préliminaire n'était pas même indispensable pour opérer des conversions en masse : il suffisait de proclamer la prise de possession. Un moine, armé d'une croix, prononçait quelques paroles latines devant la foule des indigènes, puis un notaire lisait un document officiel, à peine compréhensible pour les Espagnols eux-mêmes, attribuant au « roi catholique », en "propriété légitime et sacrée, l'immensité des territoires inconnus.
C'était tout : à partir de ce moment, les religieux pouvaient déclarer relaps les Indiens qui ne se conformeraient pas aux rites imposés, et les soldats castillans, devenus les serviteurs du Saint-office, prenaient le droit de vol et de pillage, de massacre et de torture. On finit même par se contenter d'une simple figuration de cérémonie publique en se bornant à symboliser la conquête et la conversion. En 1538, le moine Marcos de Niza, qui, le premier, s'avança sur une colline d'où l'on apercevait au loin l'un des villages du mystérieux pays de Cibola, au nord du rio Grande, entassa quelques pierres à la hâte pour y planter deux branches en forme de croix et s'emparer officiellement du « nouveau royaume de saint François », représentant les pays actuels du Nouveau Mexique et de l'Arizona. Puis, aussitôt après, il s'enfuit « avec plus de frayeur que de vivres », comme il le dit lui-même[1351].
La conversion voulue par les Espagnols s'accomplit d'autant plus rapidement que les indigènes vivaient depuis longtemps sous l'empire des hallucinations religieuses, ne s'étonnaient d'aucun miracle et se prosternaient volontiers devant toutes les idoles nouvelles avec la même foi que devant les anciennes. Les Espagnols, voulant faire croire aux Indiens que le blanc était un être immortel, quoique maint cadavre des leurs fût resté dans les combats, se gardaient bien d'exposer le crucifix[1352], mais ils exhibaient d'autant plus l'image de la Vierge Marie ou « Grande Dame », la Tegleciguata qui, plus tard, même pendant la guerre de L'indépendance du Mexique, devint la patronne du peuple sous le nom de Notre Dame de Guadalupe.
Au point de vue religieux, les Aztèques et autres indigènes du pays connaissaient assez les horreurs des sacrifices humains pour accepter sans étonnement les dogmes et les pratiques de la religion chrétienne. Les rites introduits par les prêtres, et constamment aggravés par eux sous l'empire de la frayeur, étaient les plus atroces que l'on pût concevoir. Même la farine offerte aux dieux devait être trempée du sang des vierges et des enfants morts de peur ; le terrible Huitziloputzli ne voulait pour offrande que des cœurs humains, mais il lui en fallait des milliers : les tueries dont s'étaient chargés les prêtres, « écorcheurs » vêtus de peaux sanglantes, se continuaient sans cesse dans les abattoirs d'hommes. Pour entretenir les massacres, pour suffire à toutes les fêtes de dédicace et d'inauguration, pour faire baigner les murailles des temples dans le sang des captifs, on proclamait des « guerres sacrées » et l'on condamnait par traités les vaincus à fournir de nombreuses victimes. Les Mexicains avaient aussi leur Eucharistie : ils mangeaient la chair de ceux qu'ils avaient faits dieux.
Du moins, l'Inquisition, en comparaison de ce régime, dut-elle paraître douce aux nouveaux fidèles de l'Eglise. Si la population du Mexique diminua notablement, ce furent surtout les misères de l'esclavage que l'on doit considérer comme en étant la cause. Officiellement, les Indiens ne pouvaient être réduits en servitude puisqu'ils s'étaient empressés de se faire chrétiens, d'entrer dans le giron de l'Église universelle ; mais en fait on les traita plus durement que les nègres, parce qu'ils étaient plus faibles, La répartition du pays en grands domaines que le roi concédait à des personnages civils ou religieux, entraînait la distribution du peuple en chiourmes de malheureux que l'on accablait de travaux et que les maladies contagieuses apportées d'Europe enlevaient par villages, par districts entiers. La race pure semblait destinée à disparaître et ne s'est maintenue réellement qu'en des pays écartés. Parmi les civilisations locales qui s'éteignirent presqu'entièrement, on peut citer celle des Zapotèques, les immortels terrassiers qui remodelèrent en plate formes et en pyramides des montagnes entières sur des kilomètres carrés d'étendue, les habiles constructeurs des palais de Mitla, les architectes qui égalèrent ceux des meilleures époques de la Grèce et de Rome par la perfection dans la coupe et l'arrangement des pierres[1353]; près de quatre siècles après le passage des ravageurs, on découvre avec étonnement ces belles ruines, avec leurs hiéroglyphes et leurs décorations admirables[1354]. L'Anahuac aurait été complètement dépeuplé si les immigrants espagnols, à l'imitation des Cortez et des autres *conquistadores*, n'avaient en très grande majorité pris des Indiennes pour femmes et si la nation ne s'était métissée à fond, remplaçant les Nahua d'origine pure par des hommes de sang mêlé, rattachés à la fois à la souche des aborigènes et à celle des Espagnols qui représentent eux-mêmes tant de mélanges ethniques.
Ces unions de race à race contribuèrent pour une bonne part à conserver le trésor des anciennes légendes et facilitèrent la reconstitution des souvenirs nationaux depuis une époque lointaine précédant la conquête d'environ un millier d'années. À cette époque, les Mexicains ou Aztèques, de race « nahuatl » comme les indigènes de l'Amérique Centrale, constituaient déjà une nation ayant conscience d'elle-même et possédant une véritable unité de civilisation, répondant à l'unité géographique du plateau d'Anahuac. Les progrès scientifiques des habitants s'étaient accomplis d'une manière parfaitement originale, sans intervention des influences asiatiques imaginées par un grand nombre d'auteurs[1355]. Non seulement les Mexicains avaient les métiers qui indiquent partout les commencements de la civilisation, ils pratiquaient aussi les arts, architecture, peinture, sculpture, et c'est même sous le vocable de Toltèques — toltecatl « artistes » — que l'on connaît une de leurs tribus qui, du septième au onzième siècle, aurait été la plus puissante parmi les Nahua du plateau. La langue nahuatl, qui se parle encore au Mexique conjointement au castillan, mais qui a perdu la plupart des mots de l'ancien idiome littéraire, témoigne par son extrême richesse en termes abstraits du très haut développement intellectuel qu'avait atteint la nation. Tandis que dans presque tous les pays nouveaux, les traducteurs de la *Bible*, de l'*Imitation* et autres ouvrages mystiques éprouvaient la plus grande difficulté à reproduire dans l'idiome étranger le sens de l'original, ils n'eurent aucune peine à le rendre en aztèque. Si les Mexicains n'avaient pas d'écriture cursive proprement dite, ils transmettaient très bien leurs idées au moyen d'hiéroglyphes peints sur les feuilles du maguey ou d'un autre « arbre à papier », gravés sur le bois ou la pierre et dessinaient aussi des cartes géographiques et célestes. Habiles astronomes, ainsi qu'en témoignent la pierre conservée dans la cathédrale de Mexico et le « codex » de Dresde, Aztèques et Maya divisaient parfaitement l'année en dix-huit mois de vingt jours, auxquels on ajoutait cinq jours supplémentaires, puis douze ou treize jours, suivant les calculs, après chaque cycle de cinquante-deux : années, considéré comme la période normale de l'activité humaine. Au musée de Mexico, un calendrier sculpté en pierre est l'un des plus précieux monuments de l'ancienne civilisation. Quant aux édifices élevés par les Aztèques, ils ont tous été rasés, à l'exception des pyramides à degrés, temples du soleil, semblables à ceux de la Chaldée ; il en reste encore plusieurs dont toutes les structures de pierre se sont écroulées et qui ressemblent maintenant à des collines naturelles à très large base : des cultures, des arbres et, au sommet, des églises catholiques ont pris la place des anciens ornements architecturaux de la pyramide.
Les Maya furent plus heureux que les Aztèques, car si la persécution politique et religieuse sévit contre eux avec la même violence, ils surent résister plus âprement et même conserver leurs mœurs, leur nationalité, leur indépendance dans les régions de l'intérieur où le plateau calcaire du Yucatan vient s'appuyer sur les avant-monts boisés de la grande chaîne. Lorsque les Espagnols se présentèrent dans le Yucatan ou Mayapan, la « terre des Maya », ceux-ci n'étaient point, semble-t-il, en état de décadence comme les Mexicains de l'Anahuac : moins dominés par les prêtres, étrangers à la religion du sang, aimant les fêtes joyeuses et vivant pacifiquement en des cités non fortifiées, ils étaient en pleine floraison de culture et, certainement, très supérieurs en moyenne à leurs bourreaux, les « conquérants » et les inquisiteurs, qui venaient raser les villes, briser les sculptures et brûler les bibliothèques. D'ailleurs, ils sont restés à maints égards la race dirigeante, puisque, ayant conservé leur langue, ils en ont naturellement imposé l'usage à la grande majorité des Espagnols, devenus les bourgeois des cités et les propriétaires des domaines. Une soixantaine de villes ont encore des restes de temples, de pyramides, de palais sculptés ; des routes nombreuses, construites d'après des procédés qui n'étaient point inférieurs à ceux des chaussées romaines et de nos voies à macadam, sont toujours utilisées entre les villes de marché, et les musées possèdent de remarquables statues, qui n'ont pas toutes la forme exagérée du type originaire des anciens Maya, avec leurs nez busqués et leurs fronts rejetés en arrière. Mais de tous les trésors de l'antique civilisation, les plus précieux sont les livres, ou toiles recouvertes de hiéroglyphes « calculiformes » que les savants d'Europe et d'Amérique s'occupent de leur mieux à déchiffrer, suivant des méthodes diverses et avec des résultats jusqu'à maintenant contradictoires, Ces documents précieux ont peut-être en réserve d'importantes découvertes sur la préhistoire des nations américaines.
A l'est et au sud-est, les habitants de l'Amérique Centrale, à l'étroit dans leur ruban de terre serpentin, n'eurent pas les facilités nécessaires pour se développer en nations aussi puissantes que celles des Aztèques et des Maya. Cependant il n'est pas douteux que les frères des premiers, connus dans l'Amérique isthmique sous le nom de Pipil, et les Quichué du Guatemala, apparentés aux Maya du Yucatan, aient participé à la civilisation des Mexicains et même qu'ils l'aient précédée.
Tandis que la société nahuatl ne remonte pas au-delà du sixième siècle, un acajou engagé sous une ruine guatémalienne a permis, par ses cercles de croissance, de fixer à 1 700 ans au moins l'âge de la construction. (P. Mougeolle). Les Quichué ont même laissé un trésor littéraire des plus précieux, le Popol-Vuh ou « Livre d'histoire », que l'on a tâché de traduire ou plutôt d'interpréter en espagnol et en français.
Avant l'arrivée des blancs, Pipil et Quichué vivaient paisiblement côte à côte : ils n'habitaient point en groupes et s'étaient parsemés dans la campagne, chaque famille au milieu de ses cultures. Les villages ne se sont fondés que depuis l'époque où les révolutions, les massacres et les guerres ont forcé les habitants à s'occuper de leur défense ; les tueries en masse qui suivirent l'arrivée des Espagnols eurent précisément lieu dans les régions les plus populeuses et les plus civilisées, comme au Nicaragua où les agriculteurs de la contrée, ayant déboisé leurs campagnes, manquaient de lieux de refuge.
La péninsule de Nicoya serait la véritable limite des deux ensembles continentaux de l'Amérique ; au nord du district, les archéologues constatent qu'ils se trouvent dans une aire de civilisation apparentée à celle du plateau mexicain, mais dès qu'ils atteignent le versant méridional des volcans de Costarica et le voisinage de l'isthme, ils sont en face d'une tout autre nature représentée par des types nouveaux de plantes, d'animaux et d'hommes : on entre évidemment dans la selve sud-américaine[1356].
Dans l'Amérique centrale, les Indiens qui résistèrent aux exterminations espagnoles, grâce à un milieu plus favorable, furent ceux qui vivaient en « sauvages » dans les forêts épaisses ou dans les gorges des montagnes. On les désigne actuellement sous l'appellation générale de Chontales (Tsondales), qui n'indique nullement une communauté de race, mais seulement le genre de vie indépendante, à l'abri des vexations du maître blanc ou métissé.
Les Indiens policés, appartenant aux nations Quichué ou Maya, n'échappèrent aux massacres, sinon à l'oppression des Espagnols, que dans le district dit de Vera Paz « Véritable Paix », où les missionnaires dominicains obtinrent de Charles Quint le droit de pénétrer seuls et sans armes et d'en tenir tout fonctionnaire, tout soldat, éloigné pendant un laps de cinq années. La population ne fut point décimée : elle vécut, mais tellement subjuguée, appauvrie intellectuellement, privée d'initiative qu'elle constitue à cette heure la partie la moins prospère et la plus retardée de toutes manières dans la république de Guatemala. La fondation de la Vera Paz, qui témoigne de la constante rivalité de pouvoir entre l'élément militaire et l'élément religieux, rappelle en petit ce qui se fît en grand, et avec des résultats analogues, dans l'Amérique du Sud, sur les bords du Paraná et du Paraguay.
De même que l'Amérique Centrale, la Nouvelle Grenade, à l'angle nord occidental du continent du sud, manque de larges plateaux à climats uniformes où pût se développer une grande nation répandant au loin le prestige d'une haute culture intellectuelle. La région, divisée par ses chaînes de montagnes élevées en plusieurs aires géographiques distinctes se reliant difficilement entre elles, devait être scindée politiquement entre les populations différentes ne se connaissant guère que par de lointains échos. Cependant les Espagnols auxquels la soif de l'or fit accomplir le prodige de la conquête trouvèrent presque partout des populations habiles aux métiers et aux arts ; toutes avaient leurs potiers et leurs tisserands, leurs teinturiers et leurs maçons, leurs peintres, architectes et médecins. De belles routes dallées, dont on voit les restes avec étonnement, escaladent les montagnes les plus âpres, là où les rares habitants, épars en quelques vallées aujourd'hui, n'ont plus besoin que d'étroits sentiers frayés à travers la forêt.
Les Colombiens de nos jours ont pour principaux ancêtres, non les quelques émigrants espagnols arrivés pendant les trois derniers siècles mais les Indiens aborigènes, représentés surtout dans la préhistoire de la contrée par les Muysca, appelés également Chibcha d'après la langue chuintant qui se parlait encore au dix-huitième siècle, et dont les linguistes modernes ont recueilli la grammaire et le lexique. Comme dans les autres pays de conquête, les exterminations furent atroces ; mais, si affreux qu'ait été dans ses épisodes le changement de régime, on peut se demander si la civilisation dégénérée à laquelle mit fin l'invasion étrangère n'était pas plus déplorable encore, car la société muysca en était arrivée à une complète annihilation morale par la prostration absolue des sujets devant les prêtres et les rois : le peuple ne savait plus que trembler et obéir ; il s'était comme figé dans son antique civilisation, et tout développement nouveau lui était devenu impossible. Son activité, en dehors des travaux domestiques, se bornait presque uniquement à tailler des idoles monstrueuses et à fabriquer en or et en pierres dures des figurines humaines et des objets symboliques, recueillis par milliers dans les musées et les collections particulières. Du moins la fin des nombreux petits États muysca et autres coïncida-t-elle avec l'arrivée de quelques éléments ethniques nouveaux, apportant l'initiative nécessaire au progrès.
C'est ainsi que les Antioqueños ou descendants des Espagnols métissés qui s'établirent sur les hauteurs, entre les vallées profondes du rio Magdalena et celles du rio Cauca, ont réellement reconstitué la race. La tradition les dit issus de fugitifs juifs et maures qui, dans les premiers temps de la conquête, cherchèrent dans l'exil volontaire un abri contre la persécution ; eux-mêmes prétendent être d'origine basque. Peut-être les deux versions ont-elles une part de vérité ; quoi qu'il en soit, les petits commerçants et industriels antioqueños que l'on rencontre dans toutes les parties de la République justifient ce renom de labeur ingénieux que l'on attribue à leur race.
Par sa disposition géographique, le système des Andes présente du nord au sud une succession de plateaux qui rappellent les conditions des hautes terres de l'Anahuac, mais en des proportions beaucoup plus considérables. Du massif colombien de Pasto jusqu'à celui d'Aconquija, dans la République Argentine, sur un développement d'environ 4 000 kilomètres, les arêtes andines se prolongent parallèlement en une double ou triple rangée, de manière à délimiter nettement de hautes plaines dont le climat n'est pas encore trop froid pour le séjour de l'homme : le sol y est fertile et les communications, quoique pénibles en certains endroits, sont néanmoins plus praticables que dans les immenses forêts des versants orientaux tournés vers les fleuves amazoniens. Le long espace ainsi circonscrit par les montagnes est, il est vrai, assez étroit dans sa partie septentrionale, mais vers le centre, dans les contrées qui constituent aujourd'hui le Pérou méridional et la Bolivie, il n'a pas moins de quatre à cinq cents kilomètres en largeur, de sorte que la nation établie sur ces hauteurs disposait d'un ample point d'appui pour s'étendre au loin et maintenir un caractère homogène dans sa vaste demeure.
Lors de l'arrivée des Espagnols, dans la première moitié du seizième siècle, un empire existait en effet dans ce territoire andin, et, quoique déchu par suite des vices de son organisation intérieure, il n'en comprenait pas moins un espace de beaucoup supérieur à celui des plus grands États européens. À l'époque de sa toute-puissance incontestée, le Tlahuanti-Suyu, ou royaume des Quatre Parties du Monde, gouverné par la famille des Inca, avait de beaucoup débordé de la haute région des plateaux pour descendre à l'est et à l'ouest sur les deux versants : du côté de l'Océan, il atteignait le littoral où se succédaient de grandes cités, reliées les unes aux autres par un service de navigation sur de très solides radeaux à deux mats. Jusqu'en pleine mer, à plus d'un millier de kilomètres du continent, les Inca s'étaient approprié l'Archipel des Galapagos. Sur les pentes orientales des Andes, les fourrés de la selve impénétrable limitèrent l'empire et son influence d'une manière plus efficace que les déserts côtiers qui s'étendent à l'ouest, interrompus de distance en distance par des vallées fertiles et habitables.
La civilisation des Quichua, Aymara et autres peuples qui s'étaient soumis à la domination des Inca, était relativement très avancée, au moins l'égale de celle des Maya et des Nahua du Mexique et de l'Amérique Centrale. Les trouvailles faites par les archéologues eu quantités considérables prouvent même qu'à une époque historique très ancienne, leur domaine de civilisation était beaucoup plus étendu et comprenait des régions actuellement désertes ou presque complètement dépeuplées à cause du manque d'eau. L'étude de toute la partie de la République Argentine, située au nord-ouest entre les Andes et le massif de l'Aconquija, montre qu'il y avait autrefois de grands lacs dans ces vallées inférieures et qu'elles étaient bordées de villes et de villages, tandis qu'aujourd'hui cette même contrée n'offre que des plaines salines et des roches stériles, parsemées de ruines imposantes, telles que la grande forteresse de Pucara[1357]. De même sur les côtes du Pacifique, la zone de verdure et de peuplement était beaucoup plus ample aux époques lointaines, des siècles avant l'invasion castillane, et l'on peut en tirer la conclusion probable que la détérioration du climat, ayant pour conséquence fatale la réduction de l'aire de civilisation, a également réduit la valeur de la culture elle-même. Quoi qu'il en soit, qu'ils fussent ou non déchus, les peuples du plateau péruvien savaient, eux aussi, élever de beaux monuments, et l'on en voit encore d'admirables exemples, notamment à Cuzco et sur la haute colline de Sacsahuaman, derrière laquelle ce qui restait de la famille des Inca se défendit si vaillamment contre Hernando Pizarro et sa bande d'égorgeurs. Les restes des palais et des temples du Gran Chimu, près desquels fut fondée Trujillo, et de Pachacamac, remplacée par Lima, édifices datant probablement des âges antérieurs aux Inca, témoignent aussi de la hardiesse dans la construction et de la délicatesse dans l'exécution qu'apportaient à Leur œuvre les architectes du temps.
Combien plus pénétrés de l'idée panthéiste de la vie étaient ces bâtisseurs que les plus mystiques des architectes de l'Ancien Monde ! Chaque colonne du Gran Chimu devait être évidée pour avoir son « cœur » ; tout objet travaillé recevait aussi un cœur ; pas un vide, pas un réduit qui n'eût son petit autel, sa niche avec une figurine de métal, d'argile, de bois, ou bien son urne avec des grains de maïs. La demeure vivait par toutes ses murailles. C'est bien là qu'on pouvait dire des argiles et des pierres : « Elles parlent »[1358] !
Les ruines d'une ancienne ville, Chanchan, au sud de Tumbez, forment un ensemble prodigieux de *huacas*, nom sous lequel on désigne indistinctement toute construction antique, nécropole, palais, forteresse entrepôt, aqueduc ou demeure. Une de ces huacas fournit, en 1577 et 1578, des objets sculptés en or pour une valeur totale de 4 450 784 pesos d'argent[1359] (20 à 30 millions de francs ?). Et ce n'est là qu'une faible partie des trésors recueillis dans ces catacombes.
Quant aux routes, celles qui partaient du centre politique de l'empire étaient construites avec autant de soin que celles des Maya, et l'ensemble du réseau, comprenant la ligne du littoral et celle de la montagne avec tous les rameaux intermédiaires, n'avait pas son pareil dans le monde ; celui des anciens Romains ne l'égalait ni en étendue ni en audace et ne dura pas aussi longtemps ; même sur le versant des grandes forêts, on voit çà et là les routes dallées descendre vers les fleuves amazoniens : il en existe en pleine selve sur les bords du Béni, le grand affluent du Madeira. Les missionnaires franciscains établis au poste d'Ysiama, près de la bouche du Madidi, ont suivi cette ancienne chaussée, dite des Inca[1360], quoiqu'elle appartienne peut-être à des temps plus anciens, comme une autre route, également nommée des Inca, qui franchissait la Cumbre, la brèche des Andes que doit utiliser un jour le chemin de fer de Buenos-Ayres à Valparaiso.
Les métiers de l'âge incasique n'étaient inférieurs à ceux d'aucune autre nation du Nouveau Monde. Ce peuple était même le seul qui avait su apprivoiser un animal de manière à l'utiliser au point de vue économique. Le lama était devenu le compagnon de l'indigène comme bête de somme pour le transport des denrées et des marchandises ; le compagnon, car jamais on ne le frappait, jamais on ne le forçait à hâter le pas : on le suivait en l'encourageant par de bonnes paroles, des gazouillis et des chants. Si les Inca n'étaient pas encore arrivés à l'invention de l'écriture proprement dite, ce qu'affirment des auteurs contemporains et ce que d'autres nient, du moins savaient-ils transmettre leurs idées et raconter les événements au moyen de *quippu* ou cordelettes en laine, de diverses longueurs et diversement nouées, qui présentaient d'infinies combinaisons. La belle langue souple des Quichua, qui se parle encore dans presque toutes les régions andines, de l'Ecuador aux frontières de l'Argentine et du Chili, et qui, dans la lutte pour l'existence, l'a même emporté provisoirement sur le castillan, en dehors des grandes villes, était employée par des poètes, des dramaturges, des historiens, on s'en servait pour célébrer les amours et les joies ; maintenant elle résonne sur tous les tristes ou chants mélancoliques des malheureux opprimés qui peinent en travaillant pour autrui.
Mais si les Inca et les peuples qu'ils gouvernaient, Quichua et Aymara, sont devenus fameux en Europe, surtout chez les philosophes et moralistes du dix-huitième siècle, c'est à leurs mœurs communistes qu'on doit l'attribuer. On peut juger de l'admiration provoquée par le régime politique des Inca en lisant la préface de la *Basiliade*, l'œuvre renommée de Morelly, d'après laquelle l'utopie de son peuple heureux serait une pure copie du régime péruvien : « Le système n'est point imaginaire, puisque… les mœurs de peuples que gouverne Zeinzenim ressemblent, à peu de chose près, à celles des peuples de l'empire le plus florissant et le mieux policé qui fut jamais…, celui des Péruviens »[1361]. Même de nos jours, il n'est pas rare d'entendre vanter les Inca comme un modèle à suivre dans la société future.
Certainement les indigènes du plateau andin l'emportaient de beaucoup sur les civilisés de nos jours, au moins par ce fait que tous les individus sans exception y avaient leur subsistance assurée. Pareil résultat témoigne chez les Péruviens d'un esprit de solidarité et d'une conscience scrupuleuse dont est complètement dépourvu notre monde européen, reposant sur le principe de la propriété personnelle illimitée. À ce point de vue, la civilisation moderne qui enorgueillit tant les ingénieurs et les industriels est inférieure à celle des Inca, d'autant plus qu'il n'y a aucun doute aujourd'hui sur l'immensité des ressources que possède la Terre. Il est incontestable — quoique les économistes de l'école officielle passent ce fait sous silence — que les produits annuels en aliments de toute espèce dépassent de beaucoup les nécessités de la consommation. Certes, des hommes meurent de misère et de faim par milliers, mais immédiatement à côté d'eux, des amas de denrées s'avarient et se perdent dans les greniers les entrepôts et les magasins.
Tout en reconnaissant donc qu'à cet égard les modernes ont à s'humilier devant les Inca, il faut dire que la civilisation, telle que ceux-ci l'avaient conçue et la pratiquaient, devait amener fatalement la décrépitude et la ruine de la nation. Les Péruviens croyaient à cette utopie du « bon tyran » qui séduit aussi un grand nombre d'esprits en Europe mais que les révolutions successives ont heureusement rendue irréalisable. L'Empereur ou Inca était le fils du Soleil et le « Soleil » lui-même, le grand régulateur de tout le système qui gravitait autour de lui : la loi, *apou-psimi* était la « parole du maître »[1362]. Non seulement sa volonté était irrévocable comme celle des rois des Perses, elle était aussi infaillible comme l'est devenue, en théorie, celle du Souverain pontife. Le peuple n'avait qu'à jouir du bonheur dont la raison suprême du monarque voulait bien le combler. Toutefois, sans qu'il s'en rendît compte, l'Inca obéissait certainement à d'anciennes coutumes qui, après avoir été celles de communautés autonomes, avaient pris un caractère impérieux nettement monarchique. Tout d'abord la terre était divisée, comme l'empire lui-même, en quatre parties : un quart était dévolu au Soleil, c'est-à-dire à son représentant terrestre, à l'Inca ; un deuxième quart appartenait au gouvernement, c'est-à-dire encore à l'Inca ; un troisième quart constituait les propriétés des chefs ou *couraca* ; enfin le quatrième quart se divisait annuellement entre les familles des communautés. Cette portion suffisait d'ordinaire à l'entretien des sujets, mais, en cas de disette, ceux-ci avaient recours aux greniers publics, constitués par les réserves de l'Inca. Les animaux de charge étaient répartis de la même manière entre les Péruviens, mais le droit de chasse était réservé aux grands personnages. On ne laissait à la disposition de tous que les herbes des champs et le poisson des rivières, des lacs et de l'océan. Le guano des iles Chincha était strictement divisé entre les provinces du littoral et de l'intérieur pour fumer les campagnes respectives, aussi bien les plus éloignées de la mer que les plus voisines. On avait prévu la situation des infirmes et des malades : ils ne tombaient point à la charge de la charité privée, mais devenaient les hôtes de la nation, et les terres auxquelles ils avaient droit étaient cultivées par leurs voisins.
En échange de la terre qui donne la nourriture, l'homme du peuple devait l'obéissance absolue à tous ceux qui reflétaient la lumière du soleil. Il travaillait pour ses maîtres, soit dans les champs, soit dans les mines, sur les routes ou dans les palais : même, en certaines circonstances, on lui demandait sa vie, et il était tenu de la donner avec joie. Les grands dangers nationaux, les maladies des chefs, les signes de mauvais augure exigeaient du sang, surtout celui des enfants les plus forts, des jeunes filles les plus belles. En dehors des ordres de l'Etat, la volonté individuelle ne se manifestait en rien ; les mariages se faisaient conformément au choix des maîtres et, d'ailleurs, toujours dans le cercle d'un étroit parentage et entre habitants d'un même village. Le droit d'aller et de venir n'était même pas toléré : si les courriers avaient à porter les ordres du souverain de l'une à l'autre extrémité de l'empire, les cantonniers ne pouvaient pas dépasser la part de chemin dont l'entretien leur était confié, et le laboureur restait fixé sur le lopin dont la moisson lui était dévolue. La police suivait chaque individu dans toute son existence, impossible d'échapper à la surveillance de ce grand œil de l'État, du soleil qui voit toutes choses. Les têtes étaient façonnées d'avance suivant les classes et le genre de travail auquel on les destinait : on avait pris soin de donner des formes monstrueuses aux crânes des gens condamnés à la servitude absolue ; l'homme réputé infâme était affligé d'avance d'une tête d'infamie, tandis que l'on admettait certaines tribus, particulièrement protégées, au bonheur de porter les oreilles en éventail[1363].
Ainsi la docilité des peuples du plateau, Quitu, Quichua, Aymara, Atacama, Chunchos, était obtenue d'une façon complète ; le roi Soleil avait des sujets selon son cœur. Mais, quoique ayant le titre de dieux et étant adorés comme tels, les Inca étaient de simples hommes, d'autant plus exposés à l'ignorance que personne autour d'eux ne leur disait la vérité, d'autant plus en danger de succomber à la folie qu'ils pouvaient prendre au sérieux le langage de leurs flatteurs. Et ces traits d'ignorance et de folie ne manquèrent point. C'est grâce à la guerre de deux compétiteurs que les Espagnols purent entrer dans l'empire désuni, grâce à la stupidité d'Atahualpa que Francesco Pizarro put le tenir dans sa forte main comme un pantin dont il tirait les fils, grâce à l'irrésolution de ces millions de sujets sans énergie, sans volonté, qu'un petit nombre de bandits résolus purent s'emparer d'un territoire tellement immense qu'ils étaient loin de s'en faire une idée. D'ailleurs, les Péruviens étaient tout prêts à se prosterner devant les nouveaux dieux. Ne voit-on pas un fils même des Inca, Garcilaso de la Vega, lécher les mains sanglantes qui tuèrent les siens ? « O illustre race des Pizarre ! s'écrie-t-il dans son ouvrage, illustre race, combien te sont obligés les peuples du Vieux Monde pour les richesses que le Nouveau leur a données ! Mais combien plus te sont redevables les deux empires du Mexique et du Pérou pour tes deux illustres fils Fernando Cortez et Francesco Pizarro, avec ses trois frères, Fernando. Juan et Gonzalo, qui ont tiré ces idolâtres des ténèbres où ils étaient ! O famille des Pizarre, que tous les peuples du monde te bénissent de siècle en siècle » !
L'argent, l'or, telles furent d'abord les grandes richesses du Pérou. L'événement capital de la guerre d'asservissement fut la livraison des masses d'or qui devaient emplir jusqu'à hauteur d'homme la chambre du palais de Cajamarca et servir de rançon au malheureux Atahualpa, condamné quand même à être exécuté après un semblant de jugement. On sait quel est le deuxième sens du mot « Pérou », celui d'un amas prodigieux de richesses illimitées. Quelques mines ont été épuisées, d'autres se sont perdues, d'autres encore ne peuvent être exploitées maintenant à cause du manque de combustible, de voies d'accès ou de population locale ; mais, tant que les conquérants espagnols eurent à leur disposition, en héritage des Inca, les Indiens du plateau pour leur imposer la corvée jusqu'à ce que mort s'en suivît, la seule préoccupation des maîtres fut d'extraire le métal et encore le métal. Atteindre directement l'or tangible et lourd en masses énormes, telle fut la frénésie. Aussi, le faste plus que royal, l'ostentation agressive, l'arrogance prirent les proportions de la folie par l'effet de ces fortunes sans limites que le travail des Indiens faisait sortir de terre. Un des vice-rois du Pérou, le duc de Palata, qui régnait vers la fin du dix septième siècle, fit paver une rue en argent massif pour que, lors de son entrée triomphale dans la ville de Lima, il ne foulât point la terre sordide sur laquelle passaient les vulgaires mortels : cette fantaisie lui coûta, dit-on, quatre cent millions de francs. Mais pour élever un beau monument, pour peindre ou sculpter une véritable œuvre d'art, les ressources manquèrent toujours.
On attribue d'ordinaire à l'extermination directe la dépopulation du Pérou et des autres contrées minières de l'Amérique. C'est là une erreur, puisque les Péruviens, dressés à la docilité absolue, ne luttèrent pour leur indépendance ou ne se révoltèrent qu'en de rares occasions, et seulement dans le voisinage des grandes forêts, où des tribus de fugitifs, retournés à la sauvagerie, avaient repris un peu de la vaillance que donne la vie libre parmi les arbres et les bêtes. Le dépeuplement du plateau minier fut la conséquence fatale de la corvée ; quant à celui des régions côtières, le long du Pacifique, il était en grande partie antérieur à la conquête. Des villes nombreuses du littoral étaient déjà ruinées par l'effet des guerres qui avaient eu lieu entre les indigènes. D'ailleurs, on s'était beaucoup exagéré la population probable des villes de la côte. Sans doute, les ruines du Gran Chimu occupent un espace énorme, comparable à celui de l'antique Memphis, mais les constructions furent élevées à des époques différentes, en sorte que les demeures habitées étaient séparées par des décombres ; en outre de vastes espaces aménagés pour les cultures s'étendaient comme aujourd'hui entre les divers villages de la plaine : toute la tribu des Chimu, évaluée au plus à une cinquantaine de mille individus, vivait à l'intérieur des limites urbaines et y trouvait sa nourriture[1364].
Sur les versants des Andes, les Espagnols n'occupèrent que de bien étroites bandes de terrain, en dehors du royaume des Inca. Dans le territoire qui est devenu le Chili méridional, ils s'épuisèrent en de sanglantes luttes contre les Araucans, qui, vivant libres, sans maîtres, étaient de tout autres hommes que les Quichua tremblants : ils ne s'étaient point laissé assouplir par les Inca, ce qui leur valut le nom qu'ils portent signifiant « rebelles » ; ils ne se soumirent pas davantage aux Espagnols. Au milieu du dix-septième siècle, après cent ans de combats infructueux, il fallut bien reconnaître par traité l'indépendance politique des Araueans, et si, deux siècles plus tard, ceux-ci finirent par devenir Chiliens, c'est par suite d'une lente modification de la race, des mœurs et des conditions économiques : il n'y eut point conquête.
Sur le versant oriental des Andes, ce sont les obstacles opposés par la nature, autant que l'hostilité des Indiens, qui mirent une limite aux invasions espagnoles : les bandes n'arrivaient dans les plaines inférieures que diminuées par les fièvres, abîmées de fatigue, blessées et perdues ; la moindre escarmouche avec les indigènes leur donnait le coup de grâce. C'est en vain que les conquérants de la Bolivie voulurent gagner le réseau des fleuves amazoniens. En 1560, Diego Alemân descendait de la Paz vers les régions que parcourt l'Amara-Mayo ou « Madre de Dios », mais il fut capturé par les indiens Mojos. Cinq ans après, une expédition envoyée à la recherche des mines d'or et d'argent fut plus malheureuse encore : on n'en reçut jamais de nouvelles[1365].
D'ailleurs, si les entreprises d'exploration furent souvent malheureuses, les autorités coloniales en étaient presque toujours la cause. De même que le gouvernement métropolitain s'était attribué le droit de permettre ou d'interdire les expéditions dans le Nouveau Monde, de même les divers pouvoirs représentatifs de la volonté royale veillaient avec un soin jaloux à ce que les voyages, tous tentés en vue de trouvailles d'or et d'argent, fussent autorisés et surveillés ; il leur fallait d'abord être assurés qu'ils auraient la bonne part des bénéfices futurs : des deux côtés du continent, les autorités castillanes et portugaises se défiaient les unes des autres, aussi que de fois des explorateurs durent s'enfuir pour échapper à la surveillance inquiète des gouverneurs espagnols ! Pour cette raison principalement, et, par suite des extrêmes difficultés des expéditions, les communications entre les Andes et l'Atlantique étaient toujours arrêtées : c'est par le côté du Pacifique seulement que l'Espagne pouvait se mettre en rapport avec les conquérants du Pérou.
A l'est de l'Ecuador, l'ancien royaume des Quitu, il semblait plus facile qu'ailleurs de s'ouvrir une porte de sortie vers l'Atlantique, car, en cette partie de leur développement, les Andes proprement dites sont moins hautes et moins larges que dans le reste de leur étendue, et les rivières qui en descendent mènent en droite ligne vers la grande artère fluviale des Amazones. Un des frères du fameux Pizarro voulut en effet suivre ce chemin, il s'embarqua en 1540 sur le fleuve Napo, à travers une forêt d'arbres qu'il s'imaginait être des canneliers ; mais le voyage se fit si long, si pénible, il se compliqua tellement de fièvres et de maladies d'épuisement que Gonzalo Pizarro dut y renoncer et reprendre la route du plateau pour sauver ce qui restait de sa troupe. Seulement un de ses lieutenants, Orellana, laissant porter son esquif par le courant du Napo puis par le grand flot de l'Amazone, finit par atteindre la « mer douce » et rejoindre l'étendue bleue de l'Atlanlique. Le continent avait donc été traversé de part en part, mais Orellana ne rapportait point d'or ni de perles : le récit de ses aventures ne lui suscita guère d'imitateurs, et son expédition ne se refit, en sens inverse, qu'un siècle plus tard, en 1638 et 1609, lorsque le Portugais Texeira remonta le fleuve à la tête d'une cinquantaine de canots chargés de provisions.
Sous un climat plus tempéré, le bassin des fleuves platéens, que les navigateurs espagnols avaient abordé par la voie directe de l'Atlantique, était colonisé par eux bien avant l'époque où le fleuve des Amazones fut reconnu directement. On a même supposé que Sébastien Cabot avait, en 1628, prévu l'importance future des eaux de la Plata comme chemin naturel vers les mines d'argent du haut Pérou : de là, disait-on, le nom de fleuve « Argentin », donné à l'estuaire dont les deux grandes cités de Buenos-Ayres et de Montevideo gardent aujourd'hui l'entrée ; toutefois, cette explication du terme de la Plata paraît à Lafone Quevedo purement fantaisiste : l'appellation provient de ce que les découvreurs eussent bien voulu trouver de l'argent dans le territoire nouveau et qu'ils lui donnèrent en conséquence un nom de bon augure.
Au sud de la mer des Antilles, les premiers découvreurs depuis Colomb, les Niño et les Guerra, les Hojeda et les Vespuccî, les Bastidas et les Juan de la Cosa, avaient déjà suivi le littoral, et rapidement on en connut bien les ports et les marchés : mais la prise de possession des contrées de l'intérieur ne se fit guère qu'un tiers de siècle plus tard et en des conditions spéciales indiquant déjà l'ère de la domination capitaliste, arrivée de nos jours à la perfection.
Au seizième siècle, les richesses s'étaient tellement amassées dans les maisons des puissants monopoleurs du trafic et de la finance que leur fortune dépassait celle des empires. Sans André Doria, qui possédait à lui seul plus de navires que la république de Gènes, Charles Quint n'aurait pu disputer aux Barbaresques les rivages de la Méditerranée occidentale. Sans les banquiers d'Augsbourg, le monarque n'aurait pu faire occuper la côte Ferme de l'Amérique. La haute banque, maniant les écus et les ducats par millions, haussait ses ambitions jusqu'à l'empire et faisait la guerre, la piraterie et les massacres en commandite. Déjà les riches Medici étaient devenus de véritables rois par la puissance de l'argent. Pourquoi les Welser et les Fugger, plus riches encore, n'auraient-ils pas acquis au moins le rang de vice-rois ? En effet, les banquiers, ayant prêté douze « tonnes » d'or à Charles Quint, reçurent en hypothèque d'immenses étendues de terrains avec droit de gouvernement et de propriété, y compris celle des hommes. Cela explique l'apparition de noms germaniques tels qu'Alfinger, Speier, Kredemann parmi les appellations des *conquistadores*, jusqu'alors presque toutes espagnoles.
Un de ces chefs allemands mérita même plus que tous autres d'être rangé parmi les héros de guerre : à la tête d'une petite bande comprenant des cavaliers, il escalada (1537) les pentes orientales de la haute chaîne de Suma Paz, la « Paix Suprême », pour redescendre sur la terrasse de Cundinamarca, où s'élève aujourd'hui la capitale de la république de Colombie, Santa-Fé de Bogota. Mais on savait que celle région des Andes possédait de l'or et des émeraudes : aussi Fredemann n'était-il pas seul à franchir les montagnes, les neiges et les vallées profondes pour atteindre ce pays de promission, où vivait le fameux roi « Doré », l' « El Dorado », qui se baignait dans un lac, après s'être recouvert de sable d'or. Trois bandes européennes de pillards se rencontraient à la fois sur le haut plateau : l'une, celle de Fredemann, qui semblait descendre du haut des nuages de l'Est ; la deuxième, celle de Belalcázar qui, des volcans de Quito, était apparue dans la fournaise de la vallée magdalénienne pour remonter ensuite vers les hautes terres ; la troisième, celle de Quesada, qui venait du port de Santa-Marta par des chemins non moins âpres. Les gens des trois bandes que l'on dit avoir été composées exactement du même nombre d'hommes armés — cent soixante — avec l'accompagnement obligatoire de moines, hésitèrent quelque temps entre la guerre et la paix mais finirent par s'entendre moyennant rançon que devait fournir le travail des Indiens. En aucune partie du Nouveau Monde, les Espagnols ne furent plus cruels, avec de plus hideuse méthode. Ce qu'on appelle la piété se mêle si bien à la férocité que de pieux capitaines firent vœu de massacrer chaque jour douze Indiens en l'honneur des douze Apôtres.
La division du travail de conquête et d'aménagement colonial s'était répartie au quinzième et au seizième siècles entre les Espagnols et les Portugais. Les premiers avaient eu les Antilles, le Mexique, l'Amérique centrale, les régions andines et platéennes ; les seconds prirent le littoral brésilien, que leur avait assuré le voyage d'Alvarez Cabral, et s'avancèrent graduellement le long des côtes, d'un côté vers l'Amazone, de l'autre vers la Plata, bien au delà des limites que leur accordaient en longitude le traité de Tordesillas et la bulle du pape Alexandre VI : dès l'année 1616, ils arrivaient à Para sur le réseau des rivières qui forment le parvis des régions amazoniennes. Ils ne trouvèrent point devant eux de nations organisées qui pussent leur résister, comme les Aztèques et les Maya à Cortez, les Araucans aux Almagro et autres chefs de bandes qui lui succédèrent. N'ayant d'autres adversaires que des hordes sans consistance, ils avancèrent à leur gré partout où ils reconnaissaient intérêt à le faire ; mais, colons ou guerriers, ils étaient en si petit nombre que le territoire réellement occupé par eux se bornait à quelques points du littoral ainsi qu'à un arrière pays très rapproché, entouré de forêts où continuaient de vivre les Tupi, les Coroados et autres Indiens. D'ailleurs, la division des possessions portugaises en d'immenses capitaineries où l'immigration ne pouvait se faire ouvertement qu'au prix de mille tracasseries policières, n'était pas de nature à augmenter rapidement la population européenne.
Mais un État fondé sur la violence ne peut se maintenir que par la violence, et les Portugais ne se bornèrent point à vivre en paix dans le merveilleux pays qui leur donnait ses ombrages. D'abord ils eurent à expulser les Européens rivaux qui réclamaient leur part de ce que l'on croyait être « l'île » de Santa-Cruz. En 1567, ils chassèrent les Français de la baie de Rio Janeiro et leur prirent, en 1615, l'île de Maranhâo. La côte brésilienne étant aussi exposée que les Antilles aux attaques des corsaires, il fallut la défendre sur mille points contre Anglais, Français et Hollandais, surtout contre ces derniers qui finirent même par occuper le littoral avancé de Pernambuco pendant trente années du dix-septième siècle (1642-1654). Mais, à part la guerre soutenue pour la reconquête de ce territoire, le principal conflit qui éclata dans la terre brésilienne, vouée à la foi catholique, fut précisément une lutte à caractère presque religieux, puisqu'elle mit aux prises les *mamelucos*, blancs métissés de Sâo Paulo, et tout le Brésil méridional avec les missionnaires jésuites. En réalité, il s'agissait de part et d'autre de la possession des indigènes. Les jésuites, qui les avaient convertis et en avaient fait les serviteurs les plus dociles, voulaient les conserver, tandis que les Paulistas prétendaient s'en emparer pour les faire travailler sur leurs plantations. Après de terribles massacres, les prêtres jésuites, suivis de leurs troupeaux humains, durent s'enfuir au loin par delà le Paraná, dans les solitudes du Paraguay, et réussirent pour un temps à maintenir leurs communautés de fidèles obéissants et laborieux.
Naturellement les prodigieuses conquêtes des Espagnols et des Portugais avaient excité la rivalité des autres nations maritimes de l'Europe occidentale. Elles eussent voulu prendre également leur part de la Terre, et même, à défaut de plages encore inoccupées, se substituer à leurs heureux devanciers dans les contrées du Nouveau Monde déjà soumises. C'est ce que les Français avaient tenté de faire au Brésil, quoique à cette époque leurs forces fussent bien faibles pour se répandre à l'extérieur. Toutefois les pêcheurs basques, rochelais, bretons se dirigeaient vers les « Terres Neufves » depuis un temps immémorial, probablement précolombien : n'ayant point d'intérêt à faire connaître les chemins de la mer et les « chafauds » du littoral qui servaient à leur industrie, ils restaient ignorés, si utile que fût leur trafic : la gloire de la découverte appartint à des voyageurs qui ne suivaient point les traditions de la pêche. Les documents recueillis par Fernando Duro et par les historiens du Canada nous apprennent qu'au commencement du seizième siècle, cent ans avant la colonisation officielle, des campements de pêcheurs bretons se succédaient au nord du golfe de Saint-Laurent, près de l'entrée méridionale du détroit de Belle-Isle[1366] : sur la baie de Bradore, le campement de Brest hébergeait, au moment de la pêche, jusqu'à trois mille individus. Et pourtant, c'est en 1535 seulement que Jacques Cartier, de Saint-Malo, poussa plus avant que les terres de l'entrée laurentine et reconnut le caractère fluvial des eaux qui proviennent de l'intérieur du continent. Il pénétra jusqu'à l'étranglement principal du lit, à l'endroit où la rivière dite actuellement de Saint-Charles se déverse dans le Saint-Laurent et où se dresse le promontoire superbe qui resserre le lit du fleuve jusqu'au détroit du cap Rouge. Ce rocher, qui domine le confluent et porte la cité pittoresque de Québec, l'une des métropoles du Nouveau Monde, n'avait alors d'autre village qu'une agglomération de huttes, un canada, mot d'après lequel est désigné maintenant tout le territoire de la « Puissance ».
Le campement de Cartier et d'autres qui se fondèrent plus tard, dans le courant du seizième siècle, furent abandonnés par les colons et rasés par les sauvages, et, d'ailleurs, le peuplement de la contrée par des émigrants venus de France et d'autres lieux était presqu'impossible, ces longues étendues de côtes et tout l'arrière pays ayant été donnés en monopole à des personnages bien en cour qui n'étaient pas assez riches pour faire exploiter le sol, mais qui voulaient interdire à tous autres d'y faire commerce ou profit. Tandis que la péninsule d'Acadie, la future Nova-Scotia ou Nouvelle Écosse appartenait à M. de Poutraincourt, une dame, Mlle de Guercheville, était censée la propriétaire de toute la Nouvelle France, à l'ouest de la péninsule d'Acadie, et les agents de la concessionnaire étaient autorisés par le roi à pourchasser tous les étrangers ou Français qu'ils rencontreraient « dans la rivière plus haut que l'endroit de Gaspé » ; au delà « tout trafic et commerce » restaient interdits à « tout capitaine, pilote, marinier et autres de la mer océane »[1367].
C'est ainsi que la colonisation fut retardée et même complètement empêchée pendant un siècle. Partout la foule des pêcheurs dut se contenter d'abris temporaires. Des colons ne purent officiellement prendre possession du sol et y fonder des établissements permanents qu'au commencement du dix-septième siècle, en 1604, à Port-Royal de l'Acadie — maintenant Annapolis — et en 1608, à Québec, c'est-à-dire au « Détroit », au-dessus du large port que forme la rivière Saint-Charles à son confluent. Mais les quelques immigrants amenés au Canada par Samuel Champlain n'étaient pas même assez ingénieux pour savoir trouver leur nourriture en ces terres fécondes, au bord de ce fleuve poissonneux : quand les provisions envoyées de France venaient à manquer, la famine régnait et le scorbut emportait les colons.
En dehors de la vaine recherche de l'or et du commerce des « pelus » ou pelleteries, les nouveaux venus ne connaissaient aucun métier et n'avaient aucune initiative. Il fallut le génie du Parisien Hébert pour inventer le jardinage sur cette terre fertile qui ne demandait qu'à produire.
A la pauvreté et à l'incurie des concessionnaires, à l'ignorance des colons, s'ajouta bientôt une autre cause de lenteur dans l'appropriation du sol : ce fut l'intolérance religieuse. Les immigrants qui se seraient présentés en plus grand nombre, si le gouvernement colonial avait autorisé le peuplement spontané, auraient été les protestants, puisque la plupart d'entre eux étaient persécutés dans la mère-patrie et que, d'ailleurs, le changement de foi, la rupture des liens traditionnels, les dures nécessités d'une existence nouvelle les douaient d'une certaine initiative. En effet, dans les premiers temps, des huguenots, venus surtout de la Saintonge, débarquèrent au Canada. D'abord protégés par l'esprit de tolérance qui avait dicté l'édit de Nantes, ils furent bientôt obligés de quitter la colonie : la pratique d'orthodoxie intransigeante finit par se préciser et l'unité de foi prévalut, au grand profit matériel du clergé, devenu souverain.
Les vrais rois du Canada, desquels dépendaient les gouverneurs aussi bien que les colons, étaient les missionnaires jésuites : toutes les hautes situations leur étaient acquises et les terres les plus riches leur appartenaient, en même temps que, par la dime, une part considérable de la propriété des fidèles. A côté de cette aristocratie de la compagnie de Jésus, les franciscains, les frères récollets aux pieds nus étaient tenus pour une sorte de plèbe religieuse, bonne tout au plus à convertir les indigènes, avec lesquels elle s'associait volontiers. Maître de la terre, les jésuites eussent voulu également posséder le monopole du commerce et voyaient de très mauvais œil les aventuriers qui s'enrichissaient par le commerce des fourrures. Les ordonnances formelles, sollicitées par eux, défendaient aux « coureurs », sous peine de galères, d'aller chasser à plus d'une lieue de distance. Il en résulta que ces « chercheurs de pistes », obligés de fuir la société policée, allaient vivre chez les Indiens, qui les accueillaient en frères, et que leurs familles, composées de « bois-brùlés », c'est-à-dire de métis, se résorbaient peu à peu dans la population aborigène. L'alliance du sang entre les colons français et les tribus de Peaux Rouges, alliance qui eut donné une solide assise a la race nouvelle et lui eut peut être permis de résister plus tard à l'attaque des colons anglais du littoral, fut réprouvée par les directeurs spirituels du Canada comme une pratique immorale, et l'on préféra s'adresser aux prêtres des paroisses françaises pour envoyer des orphelines, de même qu'à la police de Paris pour trouver dans les asiles et les prisons des femmes chargées de maintenir sur les bords du Saint-Laurent la pureté du sang européen. C'est grâce à ces arrivées de personnes à marier que les Canadiens du bas fleuve sont restés Français d'origine authentique[1368], Pendant la même période, la Grande-Bretagne, d'ailleurs mieux placée pour les relations avec le monde extérieur, avait employé son excédent de force pour le commerce, sinon pour l'émigration coloniale, beaucoup plus activement que la France. L'Angleterre, de même que la Hollande, remplaçait l'Espagne et le Portugal pour l'importation des épices et autres précieuses denrées. Les galions espagnols, pourchassés sur les routes habituelles de l'Océan, n'usaient plus s'y risquer sans se faire accompagner de puissants vaisseaux, tandis que les bâtiments légers des corsaires Hawkins et Drake couraient audacieusement les mers.
Dès 1600, la reine Elisabeth donnait sa première charte à la compagnie des Indes Orientales. Mais les difficultés du peuplement dans le Nouveau Monde furent d'abord aussi grandes pour les Anglais que pour leurs rivaux de France, et même ils n'aboutissaient que quelques années plus tard à un résultat définitif. Sur la côte des États-Unis actuels, de même que sur le littoral du Canada, les premiers colons avaient été des huguenots français cherchant un lieu de paix loin de la patrie marâtre : c'étaient, en 1562, une vingtaine d'individus dirigés par Ribaud, ami de Coligny, qui s'établirent dans un des îlots de l'estuaire que commande aujourd'hui la ville de Charleston, métropole de la Caroline du Sud ; mais ces hommes de guerre, placés dans un nouveau milieu, n'eurent pas l'intelligence assez preste pour s'y accommoder, et s'enfuirent à travers les périls de mer pour éviter les périls de terre. Deux années après, deuxième débarquement de huguenots, cette fois plus au sud, dans un îlot du fleuve floridien dit aujourd'hui le Saint-John. Mais la rumeur de leur arrivée se propagea au loin chez les Indiens, et les Espagnols des Antilles avertis de la présence de ces Européens, doublement ennemis comme Français et comme hérétiques, vinrent fonder dans le voisinage le port de San-Augustin, qui existe encore, et surprirent le fortin des huguenots pour en massacrer les habitants. Trois ans plus tard, en 1568, les meurtriers espagnols furent tués à leur tour par un groupe de vengeurs, venus spécialement de Bordeaux avec Dominique de Gourgues pour saisir et pendre les défenseurs de San-Augustin, « non comme Espagnols mais comme traîtres».
C'est au dix-septième siècle seulement que les Anglais prirent enfin pied sur le territoire habité maintenant par quatre-vingt millions d'individus parlant leur langue et désignés dans la conversation courante, quoique sans vérité, comme autant d'Anglo-Saxons. Il est vrai que, depuis 1584, Elisabeth avait officiellement concédé les côtes atlantiques situées entre les « Terres neuves et la Floride » à son favori Walter Raleigh ; toutefois celui-ci n'avait fait que de vaines tentatives pour utiliser cette vice-royauté de la « Virginie », qu'il avait ainsi dénommée en l'honneur de la reine Vierge. La première colonie destinée à durer quelque peu ne fut établie qu'en 1607, sous le règne du successeur d'Elisabeth, James, dont elle prit le nom. Encore cette Jamestown, dont il reste a peine quelques vestiges, était-elle si peu favorablement située en un îlot malsain, entouré de vasières et de marais, qu'il fallut aussi l'abandonner pour aller plus loin, sur les côtes mieux égouttées de l'intérieur, labourer des terres moins insalubres. Sans doute, cette partie du littoral américain eût été encore une fois délaissée si la culture du tabac, pratiquée par les Espagnols dans les Antilles, n'avait été introduite en Virginie, apportant soudain un grand élément de richesse dans le commerce de l'Angleterre.
Mais, en imitant les Espagnols comme planteurs de tabac, les Anglais les imitèrent également comme exploiteurs de la main d'œuvre. Sous ce climat tempéré, il leur eût été facile de labourer eux-mêmes, ils préférèrent employer des compatriotes en les « engageant » en esclavage temporaire. Les agents des concessionnaires virginiens allaient les recruter dans les ports anglais ou les capturer dans quelque terre ennemie, puis ils les vendaient tant par tête aux planteurs. On achetait également des femmes, soit pour les colons propriétaires, soit pour les « engagés », au prix moyen de 1 200 à 1 500 livres de tabac. Le gouvernement anglais favorisait ce commerce en livrant aux traitants des prisonniers politiques ou autres, qui servirent à constituer peu à peu, à mesure qu'ils étaient affranchis, le gros de la population libre de la Virginie. Quelques noirs, destinés à rester esclaves leur vie durant, « grâce à une heureuse disposition de la Providence », furent débarqués aussi sur les marchés de la côte dès l'année 1620, mais ils n'étaient pas d'importation anglaise, on les avait acquis des traitants hollandais. Aussitôt après, les marins anglais s'empressèrent de monopoliser le trafic des noirs avec les colons, leurs compatriotes d'outre-mer. Avant cette époque, le corsaire Hawkins, qu'avait commandité la reine Elisabeth, et ses élèves négriers n'avaient volé de nègres sur les côtes de Guinée que pour en fournir les colonies espagnoles.
En cette même année 1620, ou commença l'esclavage des noirs dans les plantations de la contrée qui devint la république des Etats-Unis, s'accomplissait dans l'histoire de la colonisation un autre événement d'importance ethnique et sociale non moins considérable. Une centaine d'émigrants, que la persécution religieuse avait forcés de quitter l'Angleterre et qui s'étaient d'abord réfugiés en Hollande, avaient pris la résolution de fuir dans le Nouveau Monde et de s'y établir sur les bords du Hudson dont leur avait parlé quelque voyageur ; mais, navigateurs inhabiles, ils n'avaient pas su trouver le lieu cherché, là où, trois années après, des Flamands devaient fonder la colonie de Manhadocs, la future New-York, et le hasard les avait menés beaucoup plus au nord, sur le rocher de New-Plymouth, à l'entrée de la grande baie dont Boston occupe maintenant l'extrémité occidentale. Ce fut la première des colonies de la Nouvelle Angleterre qui se distingua, parmi toutes celles du Nouveau Monde, par l'homogénéité de la race et par la rigueur des observances religieuses. Les millions d'hommes qui, par la descendance directe, appartiennent plus ou moins à cette race des « Puritains d'Amérique » ont singulièrement exagéré la valeur morale de cet élément ancestral et lui ont donné le rôle prépondérant parmi tous les immigrants dont la postérité fonda la république des Etats-Unis, cent cinquante ans après le débarquement des « pèlerins ». Sans doute, ces hommes, âprement convaincus d'être possesseurs de l'éternelle vérité et les représentants infaillibles de la volonté du « Très Haut », exercèrent une action rectrice très puissante, mais aussi très funeste, sur les générations qui se succédèrent, persécutant les Indiens Peaux Rouges, comme autant d' « Amalécites », et d' « Amorrhéens » et punissant du fer rouge, de la prison, de la mort, les hérétiques, les blasphémateurs et les sorcières.
Dans les colonies du nord de l'Amérique, l'appropriation du sol se fit en des conditions tout autres que dans les territoires de conquête espagnole, entraînant ainsi des conséquences historiques très différentes. Les soldats des Cortez, des Pizarro et des Almagro s'étaient emparés du Nouveau Monde au nom de leur roi, devenu propriétaire direct et absolu de la terre conquise et de ses hommes, tandis que les immigrants du littoral américain, qui s'étend de la Floride à Terre Neuve et au Labrador méridional, se constituaient en groupes sous la direction et la responsabilité de concessionnaires. Anglaises, hollandaises ou françaises, ces colonies n'étaient pas le fait d'expéditions militaires, mais le résultat d'entreprises relativement pacifiques, amenant la fondation de petites sociétés analogues à celle de la mère-patrie, Angleterre, Hollande ou France.
Les immigrants qui venaient de franchir la mer agissaient absolument comme ils eussent agi s'ils n'avaient eu qu'à traverser un ruisseau pour aller s'établir dans une lande voisine. Les personnages qui avaient obtenu de leur gouvernement le droit d'acquérir un fief en pays d'outremer amenaient avec eux leurs vassaux, et le domaine occupé subissait tout d'abord un régime analogue à celui des fiefs de la mère-patrie. Au fond, on retrouve partout le même système : un seigneur personnel ou impersonnel recevant de la couronne l'investiture seigneuriale sur une région déterminée, à charge par lui d'en opérer le peuplement avec des hommes choisis. D'eux-mêmes, les colons n'avaient pas eu l'idée de s'expatrier, mais à la suite du cadet de famille ou de l'aventurier qui les conduisait et leur faisait espérer un bel établissement, ils se hasardaient à partir pour le Nouveau Monde, où une métairie de vastes dimensions les attendait : peut être même, si le sort les favorisait, deviendraient-ils, à leur tour, possesseurs de fiefs et seigneuries.
De toutes les colonies nord-américaines, celles qui gardèrent le mieux et le plus longtemps leur caractère féodal furent celles de l'Acadie et du Canada. C'est que les seigneurs canadiens accompagnaient leurs clients, vivaient de la même vie, arrivaient à constituer avec eux une sorte de clan, rappelant, mais en des conditions bien préférables grâce au bien-être, l'ancienne existence au pays natal. Cet état de choses se maintenait si fortement, grâce à la routine héréditaire, qu'il ne fut pas grandement modifié par la conquête anglaise vers la fin du dix-huitième siècle, et qu'il en reste même de nos jours de remarquables survivances.
L'évolution fut plus rapide dans les colonies du littoral fondées ou acquises par les Anglais. Les compagnies auxquelles la Couronne cédait de grandes étendues de terrains et qui les divisaient en fiefs n'étaient représentées dans le Nouveau Monde que par des chargés d'affaires, non par les seigneurs concessionnaires. Lord Baltimore, auquel on fit cadeau du Maryland, et William Penn, fondateur de la Pennsylvanie, furent parmi les rares personnages anglais qui vinrent installer leurs tenanciers, le premier en 1632, le second en 1681 ; encore ne résidèrent-ils pas longtemps dans leurs domaines. Les mandataires n'avaient pas l'autorité suffisante pour maintenir les droits seigneuriaux, et il en résulta de profondes modifications dans la primitive organisation féodale : on ne vit bientôt dans ces ayant-droit que de simples percepteurs contre lesquels l'opinion se révolta de plus en plus. Les tenanciers se liguèrent en assemblées délibérantes et les réunions annuelles se transformèrent graduellement en réunions politiques, d'où les anciens privilèges féodaux furent écartés.
Les différences de toute nature provenant de l'éloignement, des conditions nouvelles du travail, du sol et du climat amenèrent dans les diverses colonies le plus curieux mélange d'institutions distinctes où le caractère premier était difficile à reconnaître. Dans les colonies du sud, les petits feudataires se furent bientôt débarrassés des hauts personnages auxquels les provinces avaient été concédées et constituèrent une véritable aristocratie terrienne faisant cultiver ses terres par des « engagés », c'est-à-dire par des blancs asservis temporairement ou par de véritables esclaves noirs. Dans les communautés de la Nouvelle Angleterre l'évolution prit encore une autre allure. Le zèle religieux des puritains modifia le régime féodal de la société, en substituant le pouvoir des pasteurs et les conseils de discipline ecclésiastique à l'autorité des vassaux concessionnaires. Le gouvernement se transforma en un conseil théocratique dont la hiérarchie fut promptement substituée à celle de l'ancien fief. Cependant les institutions s'entremêlaient d'une façon si bizarre que la province puritaine par excellence, celle de la « Baie » ou de Massachusetts, resta « seigneur esse » de deux provinces achetées dans le territoire du Maine et gouvernées contre leur gré.
Quels que fussent, d'ailleurs, les changements économiques et sociaux qui se produisaient dans les colonies du littoral nord-américain, elles gardèrent sur celles de l'Espagne l'avantage capital de rester en relation constante avec les mères patries et de participer ainsi d'une manière plus intime à leur vie politique et morale. Tandis que les colonies espagnoles, dépendant uniquement du « Conseil des Indes » et fermées à tout commerce, à toute immigration non recommandée par autorité royale, finissaient par être complètement ignorées des Espagnols eux-mêmes et se trouvaient, comme avant Colomb, séparées de l'Europe par une mer infranchie, les terres de l'Amérique du Nord qui font directement face à la France et à l'Angleterre se rapprochaient au contraire de plus en plus, et, sur les deux bords du « grand fossé », les mouvements historiques se propageaient par une même ondulation. Entre l'Angleterre et ses colonies, l'unité de civilisation se révélait en toute évidence.
** Le roi Soleil. Notice historique
Empire. A Rodolphe, mort en 1612, succèdent les empereurs Mathias, Ferdinand II (1619−1637), Ferdinand III, Léopold Ier (1658−1705) et Joseph, mort en 1711.
France. De 1589 à 1715, trois princes seulement occupent le trône : Henri IV, assassiné en 1610, Louis XIII, mort en 1642 et Louis XIV. Quelques-uns des ministres et généraux méritent d'être cités : Sully (1559−1641), Richelieu (1585−1642), Mazarin (1602−1661), Turenne (1611−1675), Colbert (1619−1683), Condé (1621−1686), Louvois (1639−1691), enfin Vauban (1637−1707), dont la valeur personnelle dépassait celle de son œuvre professionnelle, déjà considérable.
Royaume Uni. Dès 1603, l'Angleterre et l'Écosse obéissaient au même monarque, Jacques, arrière-petit-fils d'Henri VII, mais l'union des deux royaumes n'eut lieu qu'en 1707. À Jacques Ier succède son fils Charles Ier 1625−1648, dont les principaux ministres, Buckingham assassiné, Strafford et l'archevêque Laud exécutés donnent au roi un avant-gout de sa propre fin. Au *Lord-Protector*, Olivier Croniwell, né à Huntingdon en 1599, succède en 1658 son fils Richard, bientôt démissionnaire. Sous la protection du général Monk, Charles II, fils de Charles Ier monte alors sur le trône (1660) et règne jusqu'en 1685 au milieu de difficultés croissantes ; son frère Jacques II, aidé dans son œuvre de répression par le sanguinaire Jeffreys, réussit encore moins. Guillaume III stathouder de Hollande, petit-fils de Charles Ier et gendre de Jacques II, débarque dans le Devon en 1688 et supplante son beau-père sans combat mais non sans donner des gages de future fidélité au régime représentatif. Jacques II meurt à Saint-Germain en 1701, et Guillaume III, déjà veuf, en 1702. Anne, fille de l'un, belle-sœur de l'autre devient reine ; son règne est illustre par les victoires de Marlborough, 1650−1722.
Pologne. Un Suédois, Sigismond Vasa, élu roi de Pologne en 1587, occupe le trône jusqu'en 1632 ; ses fils Ladislas et Jean II (1648−1668), puis un Michel Koributh, lui succèdent. Jean Sobieski, qui depuis 1648 commandait les armées polonaises, est alors élu (1674) et règne jusqu'en 1696.
Russie. Au Tzar Ivan le Terrible (1533−1584) succède son fils Feodor. De 1598 à 1613, période troublée sous Godunov, un de ses fils, puis deux ou trois autres « usurpateurs » ; c'est alors que les Polonais occupent Moscou. Mais Michel Romanov est proclamé, et sa lignée règne désormais : Michel (1613−1645), Alexis, Feodor III(1675−1682), puis ses fils Ivan et Pierre sous la régence de leur sœur Sophie. Pierre, âgé de 17 ans, écarte frère et sœur et gouverne seul (1689).
Suède. Parmi les successeurs de Gustave Vasa, Sigismond III, qui fut aussi roi de Pologne, déjà cité, est remplacé comme roi de Suède, dès 1604 par Charles IX. Le fils de ce dernier, Gustave-Adolphe, monte sur le trône à 17 ans en 1611. Tué en 1632 à la bataille de Lûtzen, il laisse le pouvoir au chancelier Oxenstiern (1583−1654), l'armée à d'habiles généraux, Baner, Torstenson, Wrangel, et la royauté à sa fille Christine. Elle abdique en 1654 et meurt à Rome en 1689, remplacée sur le trône par son cousin, Charles X, dont le petit-fils Charles XII est le vaincu de Poltava en 1712.
La liste suivante d'hommes éminents ou célèbres complète celle de la page 378, jusqu'en 1667 :
| Ben-Jonson, poète dramatique, né à Londres
| Rembrandt (van Ryn, dit), peintre, né à Leyde
| John Milton, poète, né à Londres
| Bossuet, orateur chrétien, né à Dijon
| Charles Perrault, écrivain, né à Paris
| John Locke, philosophe, né en Somerset
| Nicolas Boileau, poète, né à Paris
| Nicolas de Malebranche, philosophe, né à Paris
| Jean Racine, poète tragique, né à La Ferté-Milon
| Isaac Newton, mathématicien, né près de Lincoln
| Gottfried Leibnitz, philosophe, né à Leipzig
| Pierre Bayle, philosophe, né près de Foix
| Fénelon, littérateur chrétien, né en Périgord
| Jonathan Swift, écrivain, né à Dublin
** Chapitre XIV. Le roi Soleil
La main de Louis XIV pèse encore sur les solitudes cévenoles.
*Henri IV et Élisabeth. — L'Angleterre, maîtresse des flots. — Équilibre religieux. — Guerre de Trente Ans. — Le Commonweath. — Richelieu, la Fronde, le Roi Soleil. — Guerres et frontières de Louis XIV. — Révocation de l'édit de Nantes. — Épuisement de la France. — Révolution et hégémonie de l'Angleterre. — Turquie, Poloqne, Russie, Sibérie. — Colons, serfs et raskolniki. — Capitales russes. — La Chine et les jésuites*
À l'époque où l'Europe commençait à déborder sur le monde d'outremer pour s'en emparer moralement après en avoir fait la conquête matérielle, ses peuples se trouvaient bien éloignés de l'équilibre intérieur et ne se reposaient des anciennes guerres que pour en préparer de nouvelles. Cependant le théâtre des luttes s'était élargi : l'Europe prenait conscience d'elle-même et l'idée d'un concert des États, né du mouvement humaniste de la Renaissance, se posait devant les esprits.
La France, l'une des puissances qui, à la fin du seizième siècle, prenaient la plus grande pari à l'hégémonie morale de l'Occident, entrait dans une période de grand calme succédant à de terribles crises. Le massacre de la Saint-Barlhélemy, les meurtres en masse, les incendies, les batailles, la famine de Paris, celles de tant d'autres cités et campagnes avaient laissé un sentiment d'horreur : le pays avait besoin de repos, et ses ressources suffisaient heureusement pour lui rendre la vie et même une certaine prospérité. Henri IV qui, lors de la Saint-Barlhélemy, avait abjuré le protestantisme, puis était redevenu huguenot pour avoir une armée à son service, n'hésita point devant une troisième apostasie pour devenir roi de France ; la ligue catholique, désarmée par celle conversion, consentit à la paix et la famille rebelle des Guise, qui ambitionnait le trône, fut obligée de faire sa soumission : le roi d'Espagne lui-même, las de fournir des hommes et de l'argent pour une cause perdue, finit par signer un traité à la veille de sa mort ; et, tandis que les jésuites, coupables à leurs propres yeux de n'avoir point réussi dans une tentative de régicide, partaient pour un exil temporaire, les huguenots acquéraient, en vertu de l'édit de Nantes (1598), le droit de vivre pacifiquement à côté des catholiques et de prier à leur guise, en observant les lois du royaume. Pendant une douzaine d'années encore, la nation française vécut presque complètement en paix, sauf de petites guerres du côté des Alpes et du Jura, et l'on dît, mais sans preuves statistiques formelles, que la population se serait accrue de trois millions d'âmes — s'élevant de dix à treize millions — à l'époque même où l'Espagne perdait un nombre égal d'habitants. Henri préparait, il est vrai, ses finances et son armée pour de nouveaux et sanglants conflits : il semblait presque inévitable qu'un choc se produisît entre les troupes françaises et celles de la maison d'Autriche, les maux de la guerre allaient recommencer, lorsque Henri IV, poignardé par Ravaillac, laissa le pays s'accommoder à de nouvelles conjonctures, sous la régence de la Florentine Marie de Médicis et de ses favoris italiens.
D'ailleurs, aidé dans sa mémoire par la propagande officielle de l'Eglise et de la noblesse royaliste, le peuple se souvient encore vaguement d'Henri IV, surtout à cause des vices d'inconstance et de luxure par lesquels il lui ressemble, mais il lui sait également gré de n'avoir point haï ses sujets, comme le font la plupart des maîtres. Henri IV a laissé la réputation d'avoir voulu que le pauvre ne souffrît pas de la faim, qu'il fit même bonne chère a l'occasion, ce qui ne l'empêcha point d'être impitoyable contre les braconniers et de restreindre de son mieux tout ce qui pouvait rester des libertés municipales et nationales : il se garda bien de convoquer les Etats-généraux. C'est d'Henri IV que procédèrent Richelieu et Louis XIV.
Dans la Grande-Bretagne, la transformation religieuse avait pris son caractère officiel et définitif : de schisme violent qu'avait été la religion dictée par Henri VIII à ses sujets, le protestantisme anglican était devenu un culte ayant son originalité propre, son dogme, sa liturgie, un commencement de traditions. Cependant, le tassement des idées et des habitudes ne s'était pas encore suffisamment opéré pour que la réaction catholique ne put momentanément reprendre le dessus. Aidée par le royalisme monarchique, très puissant sur l'esprit des foules, la dévote Marie, fille de Catherine d'Aragon, l'emporta (1533) sur la protestante Jane Grey, sa rivale infortunée, qui perdit bientôt après sa tête sur le billot. Marie put même, pendant les cinq années de son règne, reprendre l'œuvre de persécution catholique contre les hérésies ; elle établit sous un autre nom le tribunal des inquisiteurs, et envoya sur le bûcher près de trois cents individus, parmi lesquels trois prélats anglicans, une soixantaine de femmes et quarante enfants. Aux yeux de ses sujets protestants, la reine ne fut plus que « Marie la Sanglante ». Néanmoins, elle mourut de sa belle mort, après avoir engagé l'Angleterre dans une guerre contre la France et associé ses armées à celles de son mari Philippe II, lors de la victoire de Saint-Quentin.
L'ordre naturel de succession au trône (1558) ramena le régime anglican avec le gouvernement d'Elisabeth, également fille d'Henri VIII, mais par Anne de Boleyn. L'état d'équilibre instable dans lequel se trouvait encore l'Angleterre au point de vue religieux cessa complètement : le protestantisme règne désormais, représenté non seulement par son Eglise d'Etat, imposante héritière de la religion catholique, mais aussi par des sectes nombreuses nées du libre examen, de l'initiative spontanée des fidèles. Aussi la nouvelle religion officielle, se jugeant infaillible, comme la précédente, eut-elle à sévir d'une part contre les catholiques, encore ambitieux de reconquérir le pouvoir, d'autre part contre les « dissidents ou non conformistes, qui se permettaient de pratiquer leur culte en obéissant à leur conscience et non au formulaire hiérarchique. Le régime qui prévalut en Angleterre sous le règne d'Elisabeth, pendant toute la dernière moitié du seizième siècle, fut celui d'un « gouvernement fort », c'est-à-dire peu respectueux de la vie humaine : la moyenne des pendaisons annuelles pour crimes, délits ou opinions s'élevait à un demi-millier. La « haute commission » nommée par la reine prenait tous les droits contre les sujets, même celui de les soumettre directement aux conseils de guerre. Le Parlement intimidé n'osait plus critiquer les actes de la souveraine et s'abstenait même de revendiquer sa prérogative essentielle, le vote du budget. L'Angleterre restait livrée au bon vouloir de la « Reine Vierge », d'ailleurs strictement économe, même dans ses caprices : elle approuvait fort le luxe déployé en son honneur par les favoris du jour, mais ne s'associait point à leurs prodigalités.
Néanmoins, Elisabeth resta glorifiée dans la mémoire du peuple par des motifs analogues à ceux qui rendirent « le roi Henri » populaire en France : son règne est la période représentative d'un ample développement du commerce et de l'industrie. Tous les arts de la paix fleurirent, et la population, moins opprimée par la misère, trouvant plus d'expansion pour son labeur, s'accrut largement. Avant la fin du seizième siècle, les antiques lois interdisant aux travailleurs de terre de quitter la glèbe natale prévalaient encore : la population n'était pas devenue mobile. En de rares districts seulement, là où les travaux manufacturiers avaient déjà pris naissance, à Norwich notamment, les maîtres tisseurs avaient le droit de prendre des apprentis où il leur convenait. Mais avec la nouvelle ère qui devait faire de la Grande Bretagne l'initiatrice de l'industrie mondiale, la transformation économique réagissait sur les anciennes mœurs, forçant la législation à se mettre à son service. Désormais, les actes de la reine Elisabeth et de ses successeurs permettront aux industriels de recruter leurs apprentis parmi les paysans, et aussi de se procurer leurs maîtres ouvriers en dehors de l'Angleterre : les guerres, les persécutions religieuses sévissant alors sur le continent leur fournissaient un grand nombre d'hommes intelligents parmi les plus habiles et les plus expérimentés dans les divers métiers. L'Angleterre s'enrichit donc aux dépens des contrées d'outre-mer et ceux qu'elle accueillait étaient précisément les meilleurs, la véritable élite, puisqu'ils avaient les convictions — chose rare — et la volonté de les défendre jusqu'à la ruine et à l'exil — chose plus rare encore — Presque soudainement la valeur intellectuelle, morale et la civilisation matérielle des citoyens anglais s'accrut en de fortes proportions, grâce surtout à l'afflux des fugitifs et des exilés flamands qui arrivèrent en foule dans les districts industriels de l'Angleterre, et non seulement développèrent les métiers existant déjà, mais en créèrent de nouveaux. Ce fut un véritable élan dans l'accélération des progrès nationaux. Et l'on dit que, de nos jours encore, après plus de trois siècles, les comtés dans lesquels les émigrés flamands apportèrent leur travail, leur pensée, leur amour de la liberté, sont ceux qui se distinguent le plus par le nombre des citoyens de belle initiative et de valeur morale. L'hérédité lointaine laisserait encore de très visibles traces[1369].
La mobilité croissante à l'intérieur répondait à un mouvement d'expansion vers l'extérieur. Le goût des aventures, des voyages, devenu si puissant en Angleterre, se précisait déjà comme un trait national et pénétrait dans la littérature : des centaines, des milliers de déclassés se précipitaient à la suite de Waller Raleigh ou de tel autre chercheur de trésors ou de prodiges dans les pays lointains. La destruction de la grande Armada des Espagnols laissait la mer libre, et désormais les Anglais, n'ayant plus que les Hollandais pour grands rivaux, voyaient s'ouvrir devant eux tous les chemins de l'Océan.
Aussi longtemps que les centres commerciaux étaient restes dans le bassin de la Méditerannée, Tyr ou Carthage, Bysance ou Syracuse, Venise ou Gênes, la Grande Bretagne paraissait être aux extrémités les plus reculées de la terre : ses promontoires, ses archipels tournés vers les vagues de l'Océan tempétueux étaient des limites redoutées que personne n'osait franchir. Mais dès que le Nouveau Monde eut été découvert et dépassé, dès que la circumnavigation du globe eut été faite, que la Terre fut réellement devenue ronde sous le sillage des vaisseaux, l'ensemble du monde connu se déplaça par rapport aux îles Britanniques, et l'Angleterre, cessant d'être l'extrême borne des terres habitables, se trouva du coup, sinon au véritable centre, du moins vers le milieu de tout l'ensemble géographique des masses continentales. Nulle position ne lui était supérieure pour les échanges avec le monde entier[1370]. Du reste, l'Angleterre prétendait déjà depuis longtemps, depuis Édouard ier, en 1299, à la souveraineté des mers chrétiennes jusqu'en vue des côtes d'Espagne. Cette prétention était maintenue en droit international, et les vaisseaux de guerre anglais exigeaient le salut en pleine mer.
Mais c'est principalement de l'époque de déploiement commercial inauguré à la fin du seizième siècle que date la tradition de « Britannia commandant aux flots et à la mer », à la fois par ses pirates et par ses marchands. On en vint même à définir expressément les « mers britanniques, ou mieux, les mers de Sa Majesté » comme l'étendue maritime se prolongeant jusqu'au cap Finisterra, et, quoique de nos jours les lois internationales fassent commencer la haute mer à trois milles marins (cinq kilomètres et demi) du littoral, tout l'estuaire de Bristol, entre les comtés de Somerset et de Glamorgan, était tenu pour « territoire » anglais. Quoi qu'il en soit, les navigateurs britanniques du seizième siècle s'élancèrent sur les eaux marines comme si elles leur avaient appartenu de tout temps.
Eux, qui n'avaient pris part aux découvertes des continents lointains que par l'intermédiaire d'étrangers, les Cabot ou Gabotto, cherchaient surtout à s'approprier des voies directes vers l'Asie Orientale par les deux circumnavigations boréales des continents, d'un côté au nord de l'Amérique, de l'autre au nord de l'Asie. Mais ni Frobisher en 1576, ni Davis en 1585, ni Hudson en 1610, ni Baffin en 1616, ne réussirent là où le grand Sébastien Cabot avait échoué, et même lorsque Baffin revint de son expédition infructueuse, il crut pouvoir prononcer une sentence définitive : « Le passage du nord-ouest n'existe point » ! Même insuccès vers l'Est ; en 1553 Willoughby ne dépassa pas l'île Kulguyev et périt en Laponie, Chancellor retrouva le chemin de la mer Blanche l'été suivant, Burrough atteignit l'île Vaïgatch en 1556, Pet et Jackman, en 1581, pénétrèrent dans la mer de Kara, le Hollandais Barents, enfin, découvrit le Spitzberg en 1584 et hiverna à la pointe nord de Novaya Zemlia ; on ne devait dépasser l'embouchure de l'Ob qu'au milieu du dix-huitième siècle.
Si les tentatives de navigation boréale, de trois siècles prématurées, devaient forcément échouer, la marine anglaise ne s'en développait pas moins et de nouveaux ports se fondaient sur le littoral pour la navigation transocéanique. Auparavant, presque tout le commerce de la Grande Bretagne était localisé dans la partie sud-orientale de l'île, c'est-à-dire au plus près des terres continentales avec lesquelles se faisaient les principaux échanges. Le nouveau mouvement de trafic avec les contrées lointaines d'outre-mer devait avoir pour résultat de déplacer l'activité commerciale vers les baies du sud-ouest et de l'ouest. Une statistique précise du milieu du quatorzième siècle permet d'apprécier le contraste saisissant qui se produisit entre les points vitaux de l'Angleterre à deux cents ans d'intervalle, du temps d'Edouard III à celui d'Elisabeth. Lorsque le premier souverain mit à contribution tous les ports du royaume pour la fourniture des navires destinés au siège de Calais, il demanda qu'on lui remit cinquante sept vaisseaux : le port de Hastings, représentait à lui seul plus du tiers du mouvement commercial du royaume, puisqu'il avait eu à livrer vingt et un bâtiments. Qu'on lui compare la modeste Liverpool d'alors, à laquelle on ne demanda qu'une barque montée par six matelots !
La situation historique, vue dans son ampleur, nous est ainsi révélée. Alors les « Cinque Ports », les cinq ports par excellence, parmi lesquels deux ou trois sont maintenant à distance de la côte et dont aucun n'a plus la moindre activité en dehors de la navigation de plaisance et de la petite pêche, Hastings. Winchelsea, Rye. Romney, Hythe, qui étaient comme les tentacules avancées de Londres, se trouvaient être les havres le plus rapprochés du continent, ceux dont les marins, pouvaient cingler le plus rapidement vers les côtes de la Normandie ou des Flandres. La vie appelant la vie, toute la poussée de l'Angleterre devait agir dans cette direction ; l'appel de la civilisation continentale obligeait la nation à concentrer dans cette région du littoral tout ce qu'elle avait de force, non seulement pour recevoir, mais aussi pour réagir et pour attaquer.
A la fin du seizième siècle, le cours des événements n'avait certainement pas fait disparaître cette attraction que le continent exerce sur l'archipel britannique, mais celui-ci, ayant plus solidement constitué son individualité dans toutes ses parties, avait pris une vitalité générale qui, tout en se manifestant spécialement vers la pointe sud-occidentale de l'île où se trouvait la capitale, se produisait également, quoique à un moindre degré, sur tous les points du territoire. Près de l'extrémité sud-occidentale du royaume, Plymouth était devenue le grand port de guerre et des lointaines expéditions navales, tandis que, sur la côte de l'ouest, Bristol, si bien située sur un estuaire que remonte chaque jour une très haute marée, n'était plus seule à profiter des marchés d'outremer offerts aux ports anglais par la découverte du Nouveau Monde, Liverpool attirait une part, cependant encore minime, de ces avantages ; c'est au commencement du dix-huitième siècle seulement que le commerce de la contrée, obligé de fuir l'estuaire de la Dec, graduellement comblé par les lluvions, alla s'établir dans l'estuaire de la Mersey, presqu'exactement au centre de figure des iles Britanniques.
La grande époque de l'industrie naissante et du mouvement local des échanges s'épandant soudain sur le monde fut aussi pour l'Angleterre celle d'un admirable épanouissement de la science et des œuvres littéraires. Ce fut l'âge éblouissant de Shakespeare, de Marlowe, de Ben-Jonson, de Beaumont et Fletcher. Le génie anglais s'ouvrait largement aux influences classiques de la Renaissance et des littératures nouvelles qui s'étaient épanouies dans les autres contrées d'Europe, surtout en Italie et en Espagne[1371] ; en même temps, il participait à l'esprit général d'aventure pour se livrer aux élans d'une imagination qui ne fut jamais dépassée en ampleur ni en audace. De nos jours le nom de Shakespeare n'a point d'égal parmi ceux des écrivains dramatiques, et, cependant, le chaos des événements politiques le fit presque complètement oublier pendant plus d'un siècle : pour constituer une histoire plus ou moins probable de la vie du grand homme, les commentateurs de son œuvre ont eu recours aux suppositions les plus hasardées.
L'expansion morale de l'Angleterre et l'influence de son langage, de ses idées, de son individualité politique sur l'Écosse, sa voisine du nord, devaient amener l'alliance intime des deux nations et la pénétration mutuelle de leurs intérêts généraux, malgré les souvenirs haineux des anciennes guerres et les ambitions rivales des grandes familles. Déjà l'ascendant de l'Angleterre s'était manifesté d'une manière si puissante que la reine d'Écosse, Marie Stuart, fuyant la révolte de ses sujets, implora asile de sa cousine Elisabeth qui la détint prisonnière pendant dix neuf années, et finalement scella du sceau royal la condamnation à mort prononcée par le Parlement protestant contre la catholique Marie, protégée du pape (1587). L'Écosse et l'Angleterre puritaine, presbytérienne et même anglicane, se trouvaient alors unies de la même haine contre la religion des aïeux et la reine qui lui était restée fidèle. Puis, quand Elisabeth mourut à son tour (1603), le roi d'Écosse Jacques VI, fils de Marie la décapitée, fut accepté comme roi d'Angleterre, sous le nom de Jacques Ier. La loi de succession au trône et la volonté de la reine Elisabeth l'avaient ainsi décidé, et les Anglais, pleinement conscients de leur suprématie politique et sociale, n'y mirent aucun obstacle. Les royaumes séparés d'Angleterre et d'Écosse devinrent la Grande Bretagne désormais unie, et le souverain, émigré d'Édimbourg à Londres, eut maintes fois l'occasion d'apprendre à ses dépens combien le milieu avait changé autour de lui.
Au commencement du dix-septième siècle, la crise du protestantisme se trouvait presque entièrement terminée dans les trois principales contrées de l'Europe occidentale, sinon dans ses conséquences sociales, du moins dans sa première phase religieuse. Dans la péninsule Ibérique, le catholicisme avait triomphé d'une manière absolue, écrasant en même temps que le libre examen toute initiative individuelle et collective. En Grande Bretagne le phénomène inverse s'était produit : là l'Eglise romaine avait été vaincue par les sectes protestantes et une nouvelle ferveur religieuse s'emparait des âmes. La France, entre ces deux extrêmes, n'avait pas eu de solution précise dans l'un ou l'autre sens, mais le résultat définitif, avec des atténuations, était bien la victoire de Rome. Un mouvement analogue à celui des grandes contrées de l'ouest avait eu lieu dans les Pays Bas, où les régions du midi c'est-à-dire la Belgique, restaient sous le joug imposé par Philippe II, tandis que les Provinces Unies sauvegardaient en même temps leur foi, religieuse et leur liberté politique. Ainsi que le fait remarquer Taine, la crise de la Renaissance avait renouvelé le christianisme dans les pays du Nord, au lieu d'émanciper l'esprit comme en pays latin.
En Allemagne, l'équilibre était encore instable entre les deux religions en lutte. Les conventions et les traités de paix signés par les confessions rivales n'étaient sincères d'un côté ni de l'autre, et la désunion des sectes protestantes, calvinistes, luthériennes compliquait encore la situation en permettant aux habiles de nouer tout un réseau de machinations secondaires dans le grand drame qui se préparait. Déjà plusieurs fois, la guerre avait été sur le point d'éclater : les deux armées se constituaient : lorsque l'union des princes et des villes se fit en 1608, au nom du protestantisme, la Ligue catholique lui répondit en 1609. En dehors de l'Allemagne, l'Espagne et la France se tenaient prêtes pour entrer dans le mouvement, l'une afin de réaliser l'idéal jésuitique de l'Eglise universelle, l'autre, animée par l'intention toute politique d'abaisser la puissance de la maison d'Autriche et de prendre sa place dans l'hégémonie européenne. Mais la mort d'Henri IV retarda le cours des événements jusqu'à ce qu'un accident, la « Défenestration » de Prague, accomplie, « selon un vieil usage de Bohème », par la foule des Tchèques mécontents sur la personne des conseillers impériaux, déterminât la guerre.
C'était en 1618, et, pendant trente années, devait se continuer l'égorgement, accompagné de misères sans nombre. Le premier choc ne fut pas favorable aux novateurs : la bataille de la montagne Blanche (1620) livra les Bohémiens rebelles à la merci de l'empereur Ferdinand II, qui poursuivit son succès par une persécution terrible et méthodique, sous la très savante direction des jésuites, car, depuis trois siècles, la Bohème vaincue est restée fidèle au culte qu'on lui imposa, et la vie politique ne s'y est ranimée que depuis les temps révolutionnaires modernes. Victorieuses en Bohème, les troupes impériales et catholiques de l'Autriche, de la Bavière, de l'Espagne poussaient leurs avantages dans le Palatinat, puis sur les bords inférieurs du Rhin et dans les plaines septentrionales. Après dix années de guerre, la réaction religieuse et politique parut l'avoir emporté dans toute l'Europe centrale, quoique le roi de Danemark, Christian IV, fut intervenu pour aider les protestants d'Allemagne. Les grands capitaines, Tilly, Spinola, Wallenstein avaient tout balayé devant eux : seulement ce dernier avant échoué devant les remparts de Stralsund dut, après deux mois de siège, battre en retraite avec une armée amoindrie de douze mille hommes. Néanmoins le triomphe de l'ancien régime semblait si bien établi qu'en 1629, Ferdinand II fit proclamer un « édit de restitution » d'après lequel tous les biens que princes et villes avaient enlevés à l'Eglise dans toute l'étendue de l'Empire lui seraient rendus : de même que les richesses matérielles, les âmes devaient être restituées au catholicisme : partout on essaya d'imposer l'abjuration du protestantisme et le retour des repentants au « bercail ».
Ne redoutant plus le danger, les vainqueurs s'empressèrent de se disputer les dépouilles, et Wallenstein, devenu trop puissant pour ses alliés, dut abandonner en disgrâce le commandement des armées. Il était renvoyé trop tôt, car les princes protestants, frappés à l'endroit sensible par l'édit de restitution, cherchaient un appui en dehors des frontières, en France et en Scandinavie. Le cardinal de Richelieu, devenu le véritable souverain de la France à la place du vacillant Louis XIII auquel il ne laissait que le décor officiel, fut, avec le soldat Gustave-Adolphe, le personnage qui rétablit l'équilibre des cultes et des États dans l'Europe centrale. Prélat romain, il ne laissait point discuter par ses sujets français les prérogatives de l'Eglise catholique, mais à l'étranger, il n'était plus embarrassé par sa foi et ne cherchait qu'à susciter des ennemis, fut-ce le pape, fût-ce même des protestants, à l'insidieuse Espagne et à l'orgueilleuse Autriche. Il y réussit et fournit l'argent aux princes confédérés, tandis que Gustave-Adolphe leur amenait son armée, constamment victorieuse. Mais la campagne du vaillant homme de guerre ne dura qu'une année, et le deuxième acte de la terrible lutte se termina en 1632 par la bataille de Lützen, où il mourut en plein triomphe. Aux grandes manœuvres stratégiques, d'ailleurs toujours accompagnées de brigandages, succéda un état général de chaos sur presque tous les points de l'Allemagne ; les massacres, les famines et les pestilences dépeuplèrent le pays et, de lassitude absolue, les survivants seraient probablement retombés sous la domination de l'Autriche si les troupes envoyées par Richelieu ne s'étaient unies aux Suédois et n'avaient fait campagne à côté d'eux pendant les seize années que dura encore cette interminable guerre.
Enfin, après sept années de conférences préliminaires, en 1648, la paix dite de Westphalie fut signée à Münster et à Osnabrück par un acte dont le dédoublement sauvegardait de niaises susceptibilités de préséance. Les discussions oiseuses des plénipotentiaires semblaient devoir durer aussi longtemps que les campagnes des chefs de guerre ; les opérations militaires continuaient normalement pendant que l'on discutait les conditions de paix, et lorsque les diplomates réussirent à se mettre d'accord, les protestants étaient en train de reconquérir Prague : la guerre de Trente ans se terminait à l'endroit où elle avait commencé. Les petits princes lésés par les terribles événements, les bourgeois ruinés, les peuples décimés furent oubliés dans le règlement définitif, mais les grands États recueillirent le bénéfice de leur victoire sur la maison d'Autriche ; l'indépendance de la Suisse et celle des Provinces Unies furent pleinement reconnues ; la Suède reçut un morceau du territoire germanique, et la France se fit assurer la paisible possession des évêchés de Metz, Toul et Verdun, ainsi que celle des campagnes de l'Alsace. Naturellement, il fut stipulé que les conventions réglées entre les puissances auraient un caractère « éternel ». Du moins, cette éternité dura-t-elle un siècle et demi, jusqu'à la Révolution française.
La paix de Westphalie fut le point de départ de toute la politique nouvelle en Europe, politique dont le dogme initial faisait de la « maison de France et de la maison d'Autriche comme les deux pôles desquels descendaient les influences de paix ou de guerre »[1372]. Lors du traité, les trois cent cinquante-cinq États souverains de l'Allemagne étaient absolument épuisés, sans force pour agir au dehors, incapables même d'empêcher les peuples voisins de faire du territoire germanique leur champ de bataille. Quel avait été l'amoindrissement de la fortune publique ? De combien de millions d'hommes la population germanique avait-elle été diminuée ? On ne sait, mais les évaluations des historiens sont effrayantes : il ne serait resté que des milliers d'individus, là où l'on en comptait des millions au commencement du dix-septième siècle. Des brousses, des tourbières recouvraient les bourgades et les cités disparues.
Pendant la guerre de Trente ans, les protestants anglais n'avaient pu se porter au secours de leurs coreligionnaires d'Allemagne : ils avaient eu également leurs grandes luttes à soutenir. Là, les idées nouvelles, qui se révélaient d'une manière éblouissante dans leur manifestation littéraire, cherchaient également à se réaliser dans le monde politique et social, contrairement aux intérêts de toute nature engagés dans le maintien des institutions anciennes. Le roi Jacques Ier, luttant contre son Parlement, essayait sans succès de gouverner seul, conformément à son droit divin : le manque de fonds l'obligeait quand même aux concessions humiliantes. L'état de crise s'envenima lors de l'accession de Charles Ier au trône (1625) à tel point que le roi, personnage volontaire, capricieux, perfide, et non moins infatué de sa dignité royale que l'avait été son père, crut pouvoir se brouiller définitivement avec son peuple : pendant onze années, il préleva les impôts en violation des lois, sans convoquer les membres du Parlement, et s'appuya sur des alliances avec la France et l'Espagne pour intimider ses sujets indignés contre lui. Mais la Révolution finit par éclater à propos d'une question religieuse, suscitée quand même par l'esprit national, car c'est en Écosse que le mouvement éclata : en 1637, dans l'église St-Giles, à Edimbourg, une femme du peuple Jenny Geddes, jeta son tabouret pliant à la tête du prêtre qui lisait la liturgie suivant le rite anglican. Un an plus tard, les presbytériens s'engagèrent par un solennel *covenant* ou contrat à se soutenir mutuellement contre tous les ordres du roi, relatifs à la confession de foi religieuse et à l'exercice du culte.
Ce contrat, c'était la guerre, et déjà çà et là les *covenanters* écossais commençaient à expulser les troupes royales. Il n'était plus possible à Charles Ier de continuer à gouverner en dépit de son peuple et, de la plus mauvaise grâce du monde, il dut s'exécuter en convoquant le Parlement de 1640 : mais c'est en vain qu'il demanda de l'argent. On lui en refusa, tandis que les Écossais pénétraient en pleine Angleterre et marchaient sur la Tyne. Le roi essaya de parer aux difficultés eu opposant la Chambre des Lords à celle des Communes et en s'appuyant sur la seule aristocratie : il lui fallut céder quand même et convoquer, cette fois sérieusement, un parlement qui débuta dans son œuvre révolutionnaire par la mise en accusation des ministres et par la déposition du roi. Celui-ci n'avait plus la force, mais il lui restait la ruse. Il essaya de susciter des conspirations catholiques, puis conspira lui-même, et dut à la fin s'enfuir. La guerre civile commença entre les « Cavaliers », les fidèles du roi, et les « Têtes rondes », gens sans perruque, insoucieux des beaux habits mais d'autant plus âpres à la bataille. La guerre dura sept années, tant les forces étaient près de s'équilibrer entre les deux partis. Elle se termina pourtant par la capture, la décapitation du roi et la proclamation de la République (1649).
Cet événement considérable était dans la logique des choses. La bourgeoisie, déjà très forte, disposant des ressources imprévues de l'industrie et du commerce et comptant parmi les siens des philosophes, des écrivains et des artistes, avait évidemment à se donner une forme politique correspondant à la nouveauté de la situation. En outre, le mouvement religieux venait très puissamment à son aide par l'énergie farouche des croyants qui se plongeaient dans la lecture de la Bible, dans la récitation des cantiques, dans l'extase de la prière, et se confiaient aveuglément aux promesses de victoire et de salut, telles qu'ils les interprétaient dans la violence de leur foi. La « chose commune » — le Commonwealth — était copiée sur l'état politique des douze tribus d'Israël à l'époque des juges et des prophètes, avant l'élection du roi Saül, et comportait à l'égard des ennemis de Dieu « toute l'impitoyable cruauté qu'avait ordonnée Yahveh à ses serviteurs, Josué et Gédéon ». Les « Cavaliers » ou catholiques irlandais étaient également des Amorrhéens maudits. Les soldats de Cromwell repoussaient devant eux les paysans celtiques : « Au Connaught » ! criaient-ils, et, le plus souvent, ce cri était remplacé par l'expression plus énergique : « To Hell » ! En enfer !
Mais la république fondée par ces rudes exterminateurs néo-juifs fut-elle vraiment une république ? Les mots changent de valeur suivant les âges et, si mal gouvernée qu'elle soit, la « chose publique » n'en reste pas moins celle qui doit intéresser tous les hommes participant à son entretien. À ce point de vue, chaque nation constitue réellement une république pour un nombre plus ou moins grand de ceux qui peuplent l'ensemble du territoire. Quant à la république idéale, dont tous les membres agissent en citoyens solidaires, comme part intégrante d'un même corps politique, le Commonwealth d'Angleterre ne chercha point à l'être : il s'établit franchement en État centralisé, disposant d'une force plus que royale pour la suppression de toute résistance. La période la plus libre du peuple anglais fut celle de la guerre qui précéda la déchéance temporaire de la royauté, car chacun pouvait alors prendre part dans un camp ou dans l'autre, pour défendre la cause dont ses opinions se rapprochaient le plus. Mais la victoire des Têtes-rondes était de celles qui font céder toute opposition, et celui qui leur commandait se trouvait être un véritable empereur, bien qu'il se contentât d'un titre plus modeste. Devant lui, le Parlement n'osa point formuler d'acte de « remontrance », et, quand cette assemblée vint à déplaire, il suffit d'une troupe de soldats pour la disperser. Cromwell était si bien devenu le souverain effectif que, vers la fin de son règne, en 1658, il essaya de reconstituer une Chambre des Lords, pour s'appuyer sur une assemblée aristocratique contre les représentants de la bourgeoisie et du peuple naissant. Il mourut trop tôt pour achever personnellement l'œuvre de réaction à l'intérieur : c'est la royauté, dynastiquement restaurée, qui devait reconstituer le mécanisme traditionnel.
A l'extérieur, l'Angleterre occupait une situation à laquelle on eût pu appliquer le mot de « splendide isolement », imaginé deux siècles plus tard. Tant de fermes intelligences, tant de puissantes volontés avaient été à l'œuvre dans les grands événements, que la nation dans son ensemble était devenue absolument sûre de sa force et qu'elle pouvait se donner le luxe de vivre sans alliés. Naturellement, elle avait pour ennemie la nation française, que le respect du « droit divin » avait entraînée à se solidariser avec la dynastie des Stuarts, mais les marins du « grand roi » n'avaient pas été les plus forts, et Mazarin eut l'humiliation de reconnaître la république anglaise, et celle, peut-être plus cruelle encore, de ne pouvoir faire persécuter les Vaudois des Alpes, désormais protégés par le bras de l'Angleterre. Le Portugal, l'Espagne avaient été réduits également à demander la paix, et même l'Espagne fut obligée de céder la Jamaïque, l'une des grandes perles antiliennes, dont les marchands anglais s'empresseront de faire aussitôt le principal marché de nègres pour le recrutement des esclaves dans les plantations d'Amérique. Enfin, l'Angleterre atteignit un tel degré de puissance maritime qu'elle put même se brouiller avec les Provinces Unies par l'acte de « navigation » publié en 1651, qui réservait tout le commerce des îles Britanniques aux seuls navires anglais. Après trois années de conflit sur mer, les Hollandais furent obligés d'accepter les dures conditions du vainqueur ; la Grande Bretagne était désormais la seule puissance à pouvoir se dire la « Reine de la mer ».
Et cependant, par un contraste assez naturel, tandis que les navires de l'Europe occidentale, et surtout ceux des États du Nord, anglais et hollandais, pratiquaient de plus en plus le chemin de l'Océan, la Méditerranée, qui avait été jadis la « mer » par excellence, se dépeuplait presqu'entièrement. Les embarcations espagnoles et italiennes n'osaient plus s'aventurer dans les eaux orientales, où dominaient les Turcs, et ceux ci redoutaient de pénétrer dans les parages occidentaux. Seuls, les pirates de la Méditerranée, profitant de la terreur superstitieuse que leurs mœurs barbares avaient répandue, rodaient le long des côtes, prompts à s'emparer des pécheurs qui s'attardaient à rentrer au port, des bergers et des troupeaux, de la rive auxquels ils avaient pu couper la retraite. Les habitants des rivages maritimes, même ceux des villes, saisis de frayeur, avaient abandonné leurs habitations côtières pour s'établir sur les promontoires du guet, dans l'enceinte de hautes murailles où ils s'enfermaient à la moindre alerte. La navigation de commerce, devenue timide, diminuait de plus en plus, et, comme toujours, trahie par les gouvernements « protecteurs ». fut même officiellement interdite : pendant une partie du dix septième siècle, tout commerce de la France avec la Maurétanie resta supprimé par ordre d'en haut. Il est certain que le mouvement de recul en civilisation dont tout le monde oriental avait été frappé depuis le renversement de Bysance avait tendance à se reproduire aussi sur le littoral méditerranéen de l'Ouest ; à certains égards, les populations côtières avaient rétrogradé jusqu'à l'époque pré-phénicienne. On s'étonne que l'audace et le succès des corsaires mahométans aient grandi précisément aux temps où les nations chrétiennes avaient déjà conquis l'immensité de la rondeur terrestre par leurs voyages de circumnavigation. Ce phénomène historique ne peut s'expliquer que par le déplacement relatif de l'activité humaine : en se portant vers l'Ouest, la vie des nations avait abandonné son ancien foyer, elle ne gravitait plus autour de Rome, mais autour de Londres et d'Amsterdam pour le commerce mondial, de Paris pour le travail de la pensée et des arts.
La jetée rattachant l'îlot de la Marine au littoral, et protégeant le port contre le vent du Nord, fut construite, dès 1530, par Kheïr-el-Din, l'un des frères Barbarossa (Bab'Aroudj). L'îlot porte un phare et des travaux de défense.
Un indice frappant du recul dans la civilisation de la Méditerranée occidentale se voit dans le fait que la piraterie put s'y maintenir pendant trois siècles, depuis l'arrivée des frères Barbarossa en 1516 jusqu'à la prise d'Alger en 1830. Peut-être cette étonnante durée d'un État de corsaires, ne disposant d'ailleurs que de ressources militaires assez limitées, doit-elle être expliquée par des alliances secrètes, les puissances de l'Europe aimant à se susciter mutuellement des ennemis. Quoi qu'il en soit, les côtes de la Maurétanie se dressèrent longtemps pour les Européens comme un mur de bronze. En 1541, Charles Quint, ayant Fernand Cortez dans son état-major, avait inutilement risqué sa fortune devant les murs d'Alger : sa flotte de 870 vaisseaux avait été dispersée, et c'est à grand'peine qu'il put ramener le reste de son armée. Les « Barbaresques » avaient, dans leur période de prospérité, jusqu'à 200 navires de course, qui leur servaient surtout à recruter leurs ateliers d'esclaves et leurs harems ; une part des captifs était rachetée et la somme des rançons enrichissait le trésor du dey, tandis que les gens capturés en tout pays constituaient cette population hybride des « Maures » qui remonte par sa généalogie à toutes les races de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie. Les corsaires d'Alger, participant au mouvement général qui entraînait les marins dans la direction de l'Ouest, osèrent aussi franchir le détroit de Gibraltar et faire de soudaines descentes sur les côtes océaniques. On les vit en Irlande, où ils détruisirent la ville de Baltimore ; en 1627, ils apparurent même dans la « Terre des Glaces », et l'île principale de l'archipel Westmann fut par eux complètement nettoyée de sa population et de tout ce que ses cabanes avaient en objets de valeur[1373]. C'est en vain que la Grande Bretagne, au fort de sa puissance, canonna les forts d'Alger. D'autres attaques des Hollandais et des Anglais unis, en 1669 et 1670, furent également inutiles. Les Français, ayant des intérêts plus immédiats à défendre, puisque les côtes du Languedoc et de la Provence font face à celles de la Maurétanie, mirent plus de suite dans leurs attaques, et finalement, en 1687, Alger, en grande partie brulée, fut réduite à demander une paix, d'ailleurs mal observée. Cette exécution créa pour la France une sorte de droit politique dont elle profita, un siècle et demi plus tard, pour substituer son pouvoir à celui des souverains mahométans.
La paix relative dont la France avait joui pendant les dernières années du seizième siècle et la première moitié du dix-septième, avait renouvelé son avoir en hommes et en ressources. Elle était redevenue assez riche pour reprendre ses habitudes de prodigalité. Lorsque le fils d'Henri IV, Louis XIII, mourut, quelques mois après Richelieu, l'homme de puissante et tenace volonté qui l'avait toujours mené à la lisière, la France avait conquis l'hégémonie parmi les puissances de l'Europe continentale. Le successeur de Richelieu, également un prêtre, le cardinal Mazarin, continua la politique du maître qu'il avait servi, sans apporter dans ses actes la même audace ni la même volonté, mais avec plus de cautèle et de souplesse, et d'ailleurs, avec le même succès ; il eut pourtant à lutter contre de très grandes difficultés et, plus d'une fois, on put le croire vaincu, puisqu'il fut obligé de s'exiler temporairement, d'abord à Brühl, près de Cologne, puis à Bouillon. En ce moment de l'histoire (1648), tous les mécontents, et ils étaient nombreux, croyaient que la minorité du roi Louis XIV, alors âgé de sept ans, sous la tutelle d'une femme et d'un prêtre, tous deux étrangers, fournissait une occasion unique pour amener un changement favorable à leurs intérêts. Les personnages de la haute aristocratie dont Richelieu avait rabaissé l'orgueil et diminué les grands privilèges voulaient reconquérir ces prérogatives traditionnelles de grands feudataires indépendants ; les gens de robe, à leur tête les magistrats du Parlement, cherchaient à reprendre leur part d'action dans l'Etat que le maître avait graduellement centralisé à son profit : tous ceux qui voulaient à divers titres occuper une fonction honorifique ou rémunérée, se prononçaient contre l'intrusion de plus en plus active d'étrangers de toute espèce, d'italiens surtout, que la faveur de Mazarin comblait de bénéfices et de places : déjà le cri de « la France aux Français » ralliait les ambitieux du pouvoir en un grand parti. Enfin le peuple, amusé par le bruit, entraîné par le vague espoir d'une amélioration quelconque, se mêlait naïvement à cette agitation dont il ne devait point profiter et contribuait à lui donner ce caractère de « fronde » qui le dépeint dans l'histoire. En effet, le sérieux lui manqua, elle ne répondait point à un vouloir profond, nécessité par un changement d'équilibre dans la vie nationale : s'il avait été modifié, ce n'aurait pu être que dans une voie de régression, par une sorte de retour vers la féodalité. Le mouvement avorta, perdant tout caractère d'agitation générale avec un but déterminé, pour devenir une simple querelle entre deux individus : un général heureux d'une part, Louis de Condé, dont le grand nom et ses succès contre les Espagnols ne suffisaient pas à compenser, aux yeux de ses propres amis, l'orgueil grotesque et la grossière insolence, et, d'autre part, un prêtre rusé, connaissant toutes les ressources du mensonge et de la flatterie, ayant pour lui la force de la tradition et l'appui de la maison royale dont même il faisait partie, puisque la reine régente, Anne d'Autriche, l'avait pris religieusement pour mari, disent les mémoires du temps. En 1652, il était absolument maître de la situation, et bientôt il rentrait dans Paris, précédé par une amnistie qui ne devait point être observée. Louis de Condé fut réduit à trahir la France pour se faire nommer dans les Flandres généralissime de ces Espagnols qu'il avait naguère vaincus.
Néanmoins la Fronde n'avait pas déroulé ses petits événements sans être de quelque utilité pour la France. Ce que l'on appelle le « principe d'autorité » avait été fort affaibli pendant cette période, et les initiatives individuelles en avaient grandement profité. On s'amusa beaucoup sous le régime changeant et chaotique des « frondeurs » et des royalistes qui se disputaient le pouvoir, mais les penseurs, les moralistes, les peintres de caractères purent étudier plus librement, les intelligences se développèrent avec plus de force et de joie. Aucune époque de l'histoire de France ne fut plus riche que la période de la Fronde pour la formation d'hommes de génie ou d'un talent supérieur : si Corneille était alors en sa pleine vitalité, puisqu'il était déjà l'auteur du Cid, La Fontaine et Molière étaient de tout jeunes gens, Perrault, Boileau, Racine se trouvaient encore en pleine enfance, et La Bruyère naissait dans les années mêmes des dissensions civiles. Nul doute que l' « âge d'or » de la littérature française ait eu en très grande partie son origine dans cette période d'interrègne entre les deux dominateurs inflexibles, le cardinal de Richelieu et le roi Louis XIV.
Celui-ci, qui reçut le pouvoir au lit de mort de Mazarin, en 1661, n'avait alors que vingt-deux ans, et sa part dans les fatigues du gouvernement avait été nulle ; mais, par une illusion très naturelle aux rois, il put se croire très grand depuis le premier jour, puisque ses domaines avaient de toutes parts dépassé les anciennes frontières, que les récoltes emplissaient les greniers et que la population augmentait dans toutes les provinces, que ses années étaient les plus solides et les mieux commandées de l'Europe et que ses finances, en fort bon état, lui permettaient d'intervenir avec autorité dans la politique de tous ses voisins. Il occupait le premier rang parmi tous les souverains de l'Europe avant d'avoir régné, et lui-même avait pleine conscience de la hauteur de son destin. Noble et digne dans son maintien, il était aussi plein de grâce ; il ne lui suffisait pas d'être majestueux, il avait, en outre, le souci de plaire et réussissait à merveille parce qu'il s'entendait également à faire valoir les autres. Il possédait le vrai sens du faste, car il était non seulement magnifique dans sa personne, il savait l'être aussi dans l'ensemble de sa cour, dans l'ordonnance de tout ce qui l'entourait, dans les institutions qui se fondèrent sous son nom, dans le fonctionnement et l'harmonie de ses ministères, dans tout l'organisme de l'Etat.
Partout il sut ménager ces belles perspectives architecturales qu'il réalisa matériellement et symboliquement, à la fin, dans son immense palais de Versailles, dans ce monde sans fin de pierre et de marbre, dont les galeries et les terrasses, les somptueux escaliers, les allées aux fontaines jaillissantes et le peuple de statues se prêtent si bien à la magie des couleurs, à l'élégance des groupes et à la pompe des cortèges. La cohue des courtisans se transformait autour de lui en une belle figuration théâtrale, et tout ce qui ne pouvait entrer dans ce décor incomparable, le peuple aux bras nus et au grossier langage, les bourgeois affairés s'occupant de leur commerce et de leur profession, tous les corvéables et payeurs d'impôts étaient tenus a distance. Le luxe s'étalait à Versailles, mais c'est à Paris que se faisait le travail, répugnant pour les beaux yeux, c'est à Paris que l'on continuait de penser et d'agir, choses indélicates qui n'eussent point été permises auprès du maître. Ainsi s'établissait nettement le contraste de la « cour » et de la « ville », sièges de deux royautés, l'une orgueilleuse, envahissante, suivie de renommées qui claironnaient sa gloire ; l'autre s'ignorant presque elle-même et se faisant petite, mais ayant pourtant en elle les promesses de l'avenir. Malgré toutes les apparences, c'est là que se trouvait la force, et c'est à elle que s'adressaient les écrivains, tout en envoyant humblement leurs dédicaces au Roi.
Toute opposition formelle avait disparu : aucun murmure ne se faisait entendre. Les magistrats des parlements, si bruyants lorsqu'ils espéraient triompher de Mazarin, étaient devenus silencieux et se bornaient à enregistrer les édits qu'on leur donnait à lire et à copier. Les franchises des provinces et des corporations qui ne s'accordaient pas avec les règles de la centralisation générale étaient supprimées. Il n'était plus question des libertés municipales depuis plusieurs règnes, mais du moins en restait-il ça et là quelques symboles, et ces symboles même étaient désormais abolis. C'est ainsi qu'en se présentant devant le roi, l'échevin de Marseille, Glandavès, paya cher son respect des anciennes coutumes. Conformément au droit traditionnel des magistrats de l'antique cité, il avait gardé la tête couverte en face du souverain ; mais la tradition fut brusquement coupée par un cérémonial nouveau et plus puissant, puisque le fier échevin faillit être décapité : il ne fut sauvé que par le dévouement de ses collègues, qui, solidaires de son orgueil, le firent échapper, puis subirent un long emprisonnement.
Catholique sévère, car la religion avec sa belle hiérarchie, ses rites et ses fêtes appartenait à la magnificence de l'Etat, Louis XIV ne souffrait non plus aucune opposition de la part des prélats. L'Eglise dite « gallicane », parce qu'elle tenait compte des intérêts royaux des Gaules contre la domination des papes, se constitua victorieusement sous Louis XIV, et tous les corps de l'Etat durent l'aider à triompher. A diverses reprises, l'ingérence du pape fut fermement écartée, et finalement, en 1682, un concile, où siégeaient trente-cinq évêques, accueillit par son vote respectueux les « quatre propositions » formulées par Bossuet, d'après lesquelles « princes ni rois ne sont soumis à la puissance de l'Eglise dans l'ordre matériel, tandis que les papes doivent, même en matières religieuses, se conformer aux résolutions des conciles et observer, notamment en France, les principes établis, les coutumes, les institutions ». Ces quatre articles eussent été considérés deux cents ans plus tard comme de véritables hérésies, et deux siècles plus tôt auraient conduit leur auteur au bûcher, mais elles étaient alors l'orthodoxie même pour les prélats français et ne les empêchaient nullement de persécuter les hérétiques d'alors, jansénistes et protestants.
En ses domaines, tous étaient prosternés devant le roi ou même devant son image fulgurante de rayons comme un soleil. Naturellement, il devait prendre au sérieux ce nom de « Grand » dont ses courtisans le saluaient et se laisser tenter par l'ambition de faire resplendir sa gloire jusqu'aux confins du monde. Si sa bizarre devise, *Nec pluribus impar*, présente un sens quelconque, ne signifie-t-elle pas qu'il se sentait de force à lutter contre plusieurs adversaires à la fois et qu'il les défiait d'avance en prenant leurs royaumes pour enjeu ? La folie de la domination universelle l'avait pris pour victime, comme d'autres que la fortune a placés dans la région du vertige, et, dans le vaste organisme militaire qui se groupait autour de lui, au-dessus de la foule des producteurs ne demandant que la paix, combien de jeunes oisifs d'audace et de talent étaient prêts à seconder ses ambitions ! Malgré les traités qui avaient assuré à la France une situation dominante, la guerre était nécessaire à la gloire de son maître, et son règne ne fut, en effet, qu'une guerre sans fin.
Les raisons ne pouvaient manquer à un homme placé au-dessus de la morale humaine. Marié à une fille d'Espagne, il réclame, à la mort de Philippe IV, 1665, une part d'héritage à laquelle il n'avait aucun droit. Ce fut le début de l'interminable lutte dans laquelle ses généraux, habitués à la victoire, trouvèrent bientôt des rivaux dignes d'eux, tandis que leurs ressources en hommes et en argent s'épuisaient peu à peu. La fin du siècle marque l'apogée de la puissance territoriale du roi Soleil : en 1700, un de ses petits-fils monte sur le trône d'Espagne : mais l'Empire, l'Angleterre, la Hollande, le Portugal se liguent contre lui, et à la période des victoires succède celle des campagnes indécises, puis celle des batailles perdues et des retraites désastreuses. De 1704 à 1710, Marlborough et le prince Eugène de Savoie infligent défaite sur défaite aux Français : Blenheim, Ramillies, Oudenarde ( Audenarde), Malplaquet, et rendent à peu près nulle l'œuvre des Turenne, des Condé et des Vauban ; pourtant une dernière et suprême journée, celle de Denain, en 1712, trois années avant sa mort, permet à Louis XIV de s'éteindre dans une certaine attitude de majesté et laisse la France dans les limites que l'on est convenu d'appeler « naturelles » sans qu'il soit possible de spécifier en quoi elles consistent : il est en tous cas certain que, suivant le lit du Rhin ou la crête des Vosges, la frontière politique ne respecte pas celle des langues.
De toutes les annexions de provinces qui se firent sous son règne, la moins contestée par les habitants eux-mêmes et par les puissances étrangères fut celle de la Franche-Comté, qui — étrange bizarrerie des jeux de la politique et du hasard — était restée jusqu'alors une dépendance de l'Espagne. Il est certain que la pente générale du pays, la direction des vallées, les relations commerciales, la langue et les mœurs de la population donnaient à la France une grande force d'attraction sur les Francs-Comtois, et ceux-ci se seraient depuis toujours unis à leurs voisins occidentaux en une même communauté nationale s'ils avaient été sûrs de conserver les franchises locales, dont ils étaient justement fiers et qui avaient valu son nom glorieux à leur patrie. Une autre force d'attraction, provenant aussi du voisinage et de la ressemblance due à des institutions analogues, tendait à rattacher la Franche-Comté aux cantons « libres » de la Suisse ; mais, à cette époque, les États confédérés n'offraient point un exemple à suivre.
La vente des jeunes hommes à titre de mercenaires avait avili la nation, et les bourgeois des villes, en privant les paysans des terres communales, les forçaient à la servitude. Il en était résulté, en 1653, de sanglantes révoltes qui furent réprimées avec la même cruauté que le soulèvement des paysans d'Allemagne l'avait été un siècle auparavant. La « Comté » n'aurait donc pu trouver d'appui dans les cantons suisses pour maintenir son indépendance après la retraite des armées espagnoles, en 1674, lorsqu'elle fut sollicitée par la monarchie française. En fait, l'occupation se fit en quelques jours, presque sans lutte, et fut définitive.
Du côté du nord-est, entre le littoral des Flandres et le massif des Ardennes, toute frontière ne peut être que purement artificielle. Des voies historiques faciles la franchissent sur divers points, et la limite des langues — flamand et wallon —, la seule ligne de séparation qui pourrait justifier en apparence la création d'une barrière politique, se développe presque en droiture de l'Ouest à l'Est, transversalement à la rangée de places fortes, double ou triple, suivant le danger présumé, que les souverains ennemis dressèrent au milieu des campagnes disputées. Les historiens parlent en souriant des prodigieux et vains efforts des empereurs de Chine élevant la « Grande Muraille » pour arrêter les incursions mongoles, mais que dire de ces chaînes de forteresses qui s'alignent menaçantes le long d'une frontière mobile, incessamment déplacée, et qu'il a fallu maintes fois reconstruire, pourvoir de nouveaux outillages de guerre, transformer pour les raser ensuite et les rebâtir encore ; un mur d'argent n'eût point autant coûté que ce rempart dont chaque fort, baigné de sang humain, porte un nom dans l'histoire des massacres. Les guerres de Louis XIV nous montrent, pendant plus d'un demi-siècle, le brusque va-et-vient de cette ligne militaire de partage, d'abord se repliant en pointes agressives vers le Nord, puis s'infléchissant défensivement vers le Sud.
Au delà du massif des Ardennes, une autre ligne de forts, entre l'Alsace et le Palatinat, marquait une autre frontière artificielle, servant alternativement pour l'attaque ou pour la défense, suivant les vicissitudes des campagnes de guerre et de la diplomatie. Ces ouvrages militaires, s'étendant jusqu'aux bords du Rhin, devaient couvrir au nord la grande plaine de l'Alsace, terre nouvellement acquise, dont le maintien dans l'ensemble des provinces françaises était d'autant moins assuré que la population se rattachait à l'Allemagne d'outre-Rhin par la langue, les traditions et les mœurs. Pourtant cette conquête ne fut point arrachée à Louis XIV ; l'Alsace devait rester pendant deux siècles annexée à la France, et même s'unir sincèrement à elle en un sentiment de collectivité nationale. La reprise par les armées allemandes de la rive gauche du Rhin, en 1870, a été en réalité un phénomène de réaction directe contre les agissements de Louis XIV, car les ravages du Palatinat ordonnés par lui ne furent jamais oubliés en Allemagne et fournirent le texte le plus souvent commenté par l'évangile de la revendication nationale. Alors, comme vers la fin de la guerre de Trente ans, l'unique stratégie consistait à créer la famine pour l'armée ennemie et pour les populations qui eussent pu la nourrir. « Manger le pays, ou du moins n'y rien laisser de mangeable, voilà quelle était l'œuvre poursuivie. » (Carlyle.)
Dans son infatuation, le maître infaillible, Louis XIV, en guerre avec l'Europe, n'avait pas craint d'envoyer à ses propres ennemis le renfort le plus précieux, celui de ses sujets protestants. Jamais il n'avait été loyal dans l'application de l'édit de Nantes promulgué par son aïeul. D'abord il avait interdit toute cérémonie de respect dans les enterrements de huguenots, dont il fallait désormais enfouir le corps comme ceux des suppliciés ; ensuite il avait donné une prime infâme à l'apostasie en déchargeant les convertis des dettes contractées envers leurs anciens coreligionnaires ; puis, successivement, toutes vexations et persécutions, toutes fraudes et violences avaient été déclarées légitimes à l'égard de ces hérétiques sans droits : des prêtres les tourmentaient au lit de mort, les privaient de leurs enfants, démolissaient leurs temples.
Enfin, en 1685, Louis XIV, que la peur de la mort avait rendu dévot, se laissa persuader de frapper le grand coup : il révoqua l'Edit de Nantes sous la double influence de ses confesseurs jésuites et d'une femme doucereuse et perfide, Madame de Maintenon, qui avait elle-même à faire son salut et voulait se faire pardonner ses origines protestantes. Libre de tout engagement envers ceux des Français qui se rendaient au prêche au lieu d'aller à la messe, Louis XIV punit désormais l'hérésie comme un crime. Des milliers et des milliers de protestants apprirent à connaître les « galères » du roi, nom qui fait encore frissonner les paysans de France dans les campagnes écartées. Le bâton, le fouet, les ceps, les instruments de torture régnaient dans ces galères sur les malheureux, captifs maures ou Français coupables, innocents ou martyrs que le mauvais sort ou la méchanceté des hommes y avaient assemblés. De quel côté les horreurs étaient-elles plus grandes, dans les parages de la Maurétanie, où les captifs chrétiens ramaient pour le dey musulman, ou bien dans les mers du Lion, que parcouraient silencieusement les galères du grand Roi ?
Plus heureux que les captifs furent ceux qui succombèrent en hommes libres. Dans les vallées des Cévennes, sur les deux versants, les protestants étaient assez nombreux pour constituer une véritable nation dans la nation, qui eût aimé vivre en paix avec ses voisins mais qui avait le sentiment de sa force et se savait défendue par ses âpres rochers sans chemins. Elle résista, souvent victorieuse, et il fallut envoyer contre elle de véritables armées commandées par des maréchaux de France, qui s'étaient mesurés dans les guerres étrangères avec les plus illustres capitaines. De tout temps, les « expéditions à l'intérieur », non contrôlées par le droit des gens, furent plus barbares que les campagnes dirigées officiellement contre les ennemis du dehors, et les « missions bottées » ou « dragonnades » qu'organisèrent les convertisseurs des Cévennes furent une de ces horribles entreprises militaires accompagnées d'abominations de toute nature.
La guerre proprement dite n'éclata que longtemps après la révocation officielle, en 1702, et ne dura que deux années et demie, mais elle eut pour conséquence le dépeuplement presque complet du pays. Ce qui donne à la belle lutte des montagnards contre des armées entières une allure si démocratique et si fière, c'est que les nobles n'y prirent aucune part, comme dans les soulèvements antérieurs des réformés. Les pasteurs non plus ne participèrent point à la guerre : ils se tirèrent à l'écart, attristés et malveillants, répétant sans cesse leur lâche et commode formule : « Obéissez aux puissances » ! Mais les « camisards », ayant fait un « pacte avec la mort », n'avaient besoin ni de seigneurs ni de pasteurs pour résister victorieusement dans leur citadelle de montagnes. Pour les affamer et les obliger à descendre dans la plaine, où l'on voulait les forcer comme le gibier, il fallut procéder méthodiquement à la démolition de tous les villages, de tous les hameaux du pays insurgé, tout fut rasé.
Depuis cette époque la marche de séparation formée par les Cévennes entre le versant de la Méditerranée et le bassin de la Loire, entre la France du midi et celle du nord, s'est beaucoup agrandie. La main de Louis XIV pèse encore sur les solitudes.
Tous les protestants qui purent échapper à la persécution acceptèrent l'asile offert avec un empressement à la fois généreux et intéressé par l'Angleterre, la Hollande et diverses villes ou principautés de l'Allemagne, ou bien ils réussirent à se glisser dans certaines villes de l'étranger, comme Genève, qui n'osaient les accueillir ouvertement, de crainte de susciter la colère du roi Soleil. On évalue diversement à quatre ou cinq cent mille le nombre des Français qui moururent dans les prisons et dans les combats ou qui furent obligés de s'exiler du royaume. C'était au moins le trentième de sa population dont la France se trouvait ainsi brusquement diminuée, et s'il eût été possible de mesurer cette perte par la valeur des individus, il est bien certain que l'amoindrissement industriel, intellectuel et moral représentait une proportion bien autrement forte, car les protestants étaient de beaucoup les plus instruits, les plus entreprenants des sujets, et la nécessité qui leur était faite de défendre leur foi contre le mauvais vouloir des maîtres les obligeait à plus de dignité et de tenue que celle du grand troupeau des fidèles catholiques.
Nombre de villes furent dépeuplées ; d'autres, perdant leur industrie, tombèrent dans l'abandon et la pauvreté : telles Saumur et Tours ; Rouen, que peuplaient 80 000 personnes, fut privée du quart de ses habitants. Les industries spéciales à la France furent comme déracinées et transplantées aux Pays-Bas, en Suisse, en Angleterre, dans les pays rhénans, au Brandebourg : elles permirent à ces contrées étrangères d'entrer en concurrence avec les sujets de Louis XIV, ou même de les écarter complètement du marché pour les produits manufacturés dont elles avaient acquis le monopole.
L'acte gouvernemental promettant asile et aide aux exilés est l'édit de Potsdam (1685), fameux dans l'histoire germanique. Quinze années après, en 1700, les colonies françaises de la Prusse se composaient de 14 484 personnes, sans compter les militaires qui étaient entrés au service. Environ deux cents de ces colonies se fondèrent dans l'ensemble de l'Allemagne, mais les plus faibles disparurent bientôt dans le milieu ambiant, surtout par l'effet de l'entrée graduelle des calvinistes dans l'église luthérienne : la conscience de la race qui résistait à la perte de la langue s'effaçait rapidement quand la religion cessait de différencier les fidèles.
Un certain nombre de ces groupes se renforcèrent plus tard par les émigrés de « Coblentz » dont quelques-uns continuèrent de séjourner dans le pays et y laissèrent leur descendance ; enfin des artisans, parmi lesquels principalement des perruquiers et des tailleurs, pris souvent comme types par excellence du « Français », vinrent s'établir dans les grandes villes d'Allemagne. En tout, on compte de nos jours une centaine de mille individus de généalogie française qui ont gardé leur nom sans le traduire ni le déformer et, même, se considèrent comme constituant une sorte d'aristocratie par le fait de leur lignée dont ils ont conservé soigneusement la mémoire, même ceux qui sont devenus chauvins allemands ou qui affectent de l'être.
Les industries principales apportées en Allemagne par les fils des huguenots français furent celles de la laine, de la soie, du papier, mais les peintres et dessinateurs, les graveurs et les imprimeurs, les libraires et les professeurs représentaient une part proportionnelle encore plus considérable. Tandis que sur cinq cents Allemands on n'en compte en moyenne qu'un d'origine française, le nombre en est cinq fois plus fort dans le monde nobiliaire et intellectuel[1374].
Afin de prouver que les événements politiques, guerres, révolutions et contre-révolutions ont avant tout un caractère économique, on a prétendu que la vraie cause de la Révolution religieuse provenait de la lutte d'intérêts mettant aux prises les catholiques agriculteurs et les protestants industriels. Sans doute, cette cause partielle de conflit eut son importance : nombre de patrons huguenots étaient devenus de redoutables exploiteurs, et le prétexte de leur hérésie avait fourni un précieux argument aux catholiques appauvris par la prélibation des protestants sur leur travail. Lors de la Révocation, un siècle s'était écoulé depuis les guerres de la Réforme, et la situation respective des populations de différents cultes avait notablement changé. Les protestants, mal vus, persécutés, exposés à des avanies de toute espèce, exclus de la plupart des emplois avaient dû, comme souvent les Juifs et les Arméniens, s'ingénier pour vivre, développer leur initiative, inventer de nouveaux procédés, même de nouvelles industries, et trouver, jusque dans les conditions d'infériorité qui leur étaient faites, les ressources nécessaires pour conquérir au moins une supériorité, celle que donne l'argent.
Quoi qu'il en soit, les causes économiques furent certainement très secondaires dans l'acte de suicide partiel que commit la France en se privant de sa classe la plus industrieuse. La persécution vint d'en haut, de ce monde dévot de la cour qui distille perfidement le poison de la calomnie. C'est du même monde que venait aussi l'intolérance haineuse contre ceux des catholiques auxquels on ne pouvait guère reprocher qu'un trop grand rigorisme dans l'observance de leur foi. Les jansénistes étaient mal vus parce qu'ils étaient trop pieux et qu'on ne pouvait attendre d'eux les basses complaisances : ils ne laissaient point les beaux courtisans ni les dames élégantes déambuler à leur aise sur le « chemin de velours ».
Quant aux penseurs libres, leur prudence était justifiée quand ils cherchaient un asile dans les provinces de Hollande ou dans les cantons suisses. Pierre Bayle, dénoncé comme blasphémateur par les protestants eux-mêmes, eut à souffrir jusque dans son exil puisque l'enseignement lui fut interdit par la magistrature de Rotterdam. Descartes comprit aussi le danger de rester sous l'œil vigilant de Richelieu, réprobateur des théories de Copernic, et se garda bien de professer ou d'écrire en France. Toujours fuyant, en Allemagne, en Hollande, en Suède, il ne se hâtait point de publier les manuscrits où il traitait de sujets dangereux, notamment des questions qui avaient fait condamner par l'Inquisition Galilée, son grand prédécesseur dans les études physiques et mécaniques.
On sait que, plus d'un siècle après la découverte du Nouveau Monde, l'admirable astronome et penseur de l'Italie fut jugé deux fois par les tribunaux religieux, en 1615 et en 1633. Le haut savant fut condamné par des inquisiteurs ignares à se mettre à genoux pour abjurer la doctrine « absurde « de la rotation terrestre, puis emprisonné et tenu jusqu'à la fin de ses jours en « domicile forcé » dans la ville d'Arcetri[1375], son propre fils assumant le rôle de surveillant pour le compte du Saint-Office. D'ailleurs la forme libre et populaire du langage de Galilée avait alarmé Rome plus encore que le fond de la doctrine : grand écrivain, admirable orateur, Galilée faisait œuvre de propagande ouverte[1376]. Que le mot sublime, *Eppur si muove*, elle tourne pourtant ! ait été prononcé par Galilée devant ses juges, ce qui est improbable et dont nul document historique ne témoigne, ou bien que cette parole ait été imaginée en 1744 par Sleinacher de Wûrzburg[1377] il importe peu, car le mot a pris un sens épique et s'emploie symboliquement pour toute vérité qui, en dépit de l'oppression des prêtres, de la haine des rois et de l'envie des ignorants, finit par rayonner au-dessus de l'immensité des ténèbres.
Le dernier acte considérable de Louis XIV, alors que misanthrope, malade, inquiet de sa mort prochaine, il voyait ses ambitions s'évanouir et son royaume s'effondrer autour de lui, fut de se prosterner devant l'Église par un acte suprême de contrition. La bulle *Unigenitus* que le pape Clément XI promulgua en 1713, en apparence contre les jansénistes et les protestants mais tout autant contre l'église gallicane et contre le roi lui-même, était pourtant exigée par lui. Au-dessus de tout, même de l'État, devait planer l'autorité du pontife infaillible, représenté par les directeurs de conscience. C'est par le suicide que se terminait la carrière du souverain qui avait tenté de se faire le dominateur du monde ! Mais on se trouvait à l'aurore du dix-huitième siècle, et désormais le Pape et le Roi, l'Église et l'État n'étaient plus les seuls à se disputer la possession des hommes. Ceux-ci commençaient à penser par eux-mêmes, en se riant à la fois de ces deux maîtres, souvent si terribles et pourtant illusoires puisqu'ils règnent seulement en vertu de la terreur universelle.
La France, relativement riche et prospère au commencement du règne de Louis XIV, se trouvait à la fin de cette longue domination dans un état de misère extrême, même pire qu'elle le fut un siècle plus tard, à la veille de la Révolution. Les taxes avaient été doublées et la surveillance méthodique, savante qu'avaient organisée les « réformes » de Colbert ne permettait plus à qui que ce fut d'échapper à la rapacité du fisc. Certain d'avoir à rencontrer sur toutes les routes, à toutes les portes de villes, d'impitoyables percepteurs d'impôts, le commerce local avait cessé, et la famine pouvait sévir dans une province alors que dans la province voisine les récoltes avaient été surabondantes. La résidence presque forcée de tous les nobles à la cour, l'irrésistible attraction de Versailles avaient amené la ruine des châteaux éloignés de la résidence. Les seigneurs cessaient de visiter leurs terres ou même ne les avaient jamais vues, mais ils continuaient d'en réclamer les revenus habituels, sans faire restituer au sol la moindre parcelle de ses éléments de richesse ; il en résulta qu'une grande partie des terres du royaume retomba en jachère et ne valait plus les hypothèques dont le propriétaire appauvri les avait grevées.
Plusieurs « gâtines » se créèrent ainsi, non par la faute de la nature mais par celle de l'homme. Si la terre était « gâtée », il ne fallait point en accuser le climat ni le sol, mais les guerres, les impôts, les mœurs des courtisans royaux et leur imprévoyance. Parmi ces terres redevenues inutiles à l'homme, on peut citer la Sologne, qui avait été dévastée pendant les guerres de religion, et que ses possesseurs nobles finirent par abandonner complètement aux landes et aux marais.
Aussi la fin du régime fut-elle accueillie avec joie, quoiqu'elle ne dût point annoncer la fin des maux. D'ailleurs il semblait que le Destin s'acharnait sur le roi vieillard qui ne voulait pas mourir, alors que ses héritiers, fils, petits-fils étaient successivement frappés. L'opinion publique ne pouvait croire que toutes ces morts n'eussent pas été voulues, et, soupçonnant volontiers le crime, voyait dans la cour un antre d'empoisonneurs. Rarement grande époque de magnificence et de faste finit de manière plus lamentable. Pourtant « le monde veut être trompé », et, malgré l'effondrement du règne, l'apothéose du roi se fit peu à peu dans l'histoire, telle que la racontent les écrivains courtisans. Louis XIV a toujours ses flatteurs comme Alexandre, César et Charlemagne ; que de rois, même parmi les contemporains, prennent encore exemple sur lui !
C'était au tour de l'Angleterre d'avoir la première place en Europe. Malgré les révolutions politiques intérieures et un double changement de dynastie, malgré des revers passagers et même des humiliations nationales, le progrès en population et en commerce n'avait cessé de se produire pendant la deuxième moitié du dix-septième siècle. Le roi Charles II, rappelé d'exil après la mort de Cromwell et le renoncement du fils au protectorat, avait naturellement essayé de réagir contre tout ce qui s'était accompli pendant son absence, tentant l'œuvre impossible de supprimer l'histoire ; il s'acharna aussi contre des cadavres et fil décapiter les corps des régicides. Il eût même voulu ramener l'Angleterre au catholicisme, et se laissa tenter jusqu'à devenir le pensionné de Louis XIV. Néanmoins il lui fallut longtemps compter avec son Parlement, c'est-à-dire avec la bourgeoisie grandissante. S'il réussit, vers la fin de sa vie, à faire prévaloir son pouvoir absolu, à se débarrasser de ses plus fiers adversaires par la main du bourreau, même à faire déclarer solennellement par l'université d'Oxford que la doctrine de la souveraineté populaire se transmettant au prince par contrat est blasphématoire et criminelle, son frère et successeur Jacques II (1685) devint un témoignage vivant que la force appartenait pourtant à ce peuple méprisé.
Celui-ci ne régna que trois ans, son gendre Guillaume III d'Orange débarqua pour le combattre sous prétexte qu'il était héritier légitime du trône, mais en réalité comme champion du protestantisme et du légalisme parlementaire contre le catholicisme et le régime du bon vouloir. Jacques eut à peine le temps de résister. Fait prisonnier, puis relâché avec mépris comme personnage sans importance, il dut se réfugier en France auprès de son modèle, le « Grand roi ». Il est intéressant de remarquer que ce changement de dynastie porte, dans l'histoire d'Angleterre, le nom de Révolution de 1689 — l'avènement du nouveau roi et la « déclaration des droits » datent en réalité de février 1688, l'année commençant alors le 25 mars —. Dans l'esprit des classes bourgeoises, la guerre civile, la mort de Charles Ier et le Commonwealth ne constituèrent qu'une sorte d'épisode préparatoire à leur prise de possession du pouvoir.
Guillaume III, pleinement réconcilié avec le Parlement, qui retrouvait avec la nouvelle branche royale l'exercice incontesté de ses anciens droits, fut bientôt assez fort pour devenir le chef des alliés contre Louis XIV. Sa belle-sœur, Anne, proclamée reine à son tour (1702), représente une période de la Grande-Bretagne encore plus triomphante au point de vue militaire, puisque les victoires de Blenheim, Ramillies, Audenarde, Malplaquet, remportées par son général Marlborough, se succédèrent sous son règne. Le traité d'Utrecht (1713) assura la haute position de l'Angleterre dans les conseils de l'Europe et accrut en d'énormes proportions son empire colonial aux dépens de la France : il lui donna la Nouvelle-Écosse, Terre-Neuve et les mers voisines ; il lui assura également la possession du rocher de Gibraltar, insulte permanente au peuple d'Espagne, et, précieux avantage pour une nation de marchands, il lui accorda le droit exclusif de l'importation des nègres, au nombre de 4 800 par an, dans les Antilles espagnoles. L'Angleterre avait conquis le monopole du commerce de chair humaine.
À cette époque, l'histoire de l'Angleterre et celle de la France présentaient un remarquable parallélisme dans les vicissitudes dynastiques dont le contre-coup se répercutait dans tout l'organisme du grand corps politique. Tandis que la mort de la reine Anne (1714) plaçait sur le trône de la Grande-Bretagne la famille allemande des George de Hanovre, la fin de Louis XIV (1715), dont l'arrière-petit-fils Louis XV n'était qu'un enfant, amenait l'intervention redoutée du Parlement et la nomination d'un régent de France, le Duc d'Orléans, que précisément le roi défunt eût voulu écarter du pouvoir.
L'Allemagne, que les guerres entre catholiques et réformés avaient partagée en de nombreux États et principautés poursuivant leurs ambitions particulières, même en s'appuyant sur l'étranger, se remettait lentement de l'effroyable guerre de Trente ans. L'antagonisme du Sud et du Nord, de l'Autriche et de l'électorat de Brandebourg, destiné à devenir, en 1701, le royaume de Prusse, avait pratiquement dissous l'empire germanique, et le fragment le plus considérable qui en restât, l'Autriche, avait fort à faire pour se maintenir contre les Turcs qui se trouvaient encore animés de fureur conquérante.
La Turquie était bien affaiblie depuis un siècle, c'est-à-dire depuis l'époque où les flottes de Soliman le Magnifique dominaient dans la Méditerranée. L'expansion turque vers l'Occident avait cessé depuis l'inutile siège de Malte, en 1565, et la bataille de Lépante, en 1571, et les sultans, s'enfermant dans leurs palais, entourés de conspirations et d'intrigues, avaient chargé leurs mercenaires de poursuivre l'œuvre de la conquête. Néanmoins, l'Allemagne était encore bien plus épuisée que la Turquie, et le grand vizir Kara-Mustapha, « Mustapha le Noir », maître du vaste hémicycle entre les Alpes et les Carpates, vainqueur de toutes les armées autrichiennes en rase campagne, osa même se hasarder contre Vienne, la capitale de l'empire (1683).
Kara-Mustapha échoua devant Vienne, au secours de laquelle Sobieski, le roi de Pologne, s'était élancé : la deuxième attaque ne fut pas plus heureuse que ne l'avait été celle de Soliman en 1529, et de nouveau le reflux commença. La retraite des Turcs entraîna pour eux la perte de Bude et d'une grande partie de la Hongrie, puis, après la bataille de Mohacs (1687), il leur fallut évacuer la Slavonie et la Croatie. Les Impériaux pénétrèrent jusque dans Belgrade. À la fin du siècle, la paix de Carlowitz obligeait les Turcs à livrer la Hongrie et la Transylvanie aux Autrichiens, Azov aux Russes, l'Oukraine et la Podolie aux Polonais, le Péloponèse aux Vénitiens : c'était en superficie et en population plus du tiers de leur empire d'Europe. D'autres conflits aux vicissitudes changeantes se succédèrent pendant les années suivantes jusqu'à la paix de Passarowitz (1718), qui assura la position dominante de l'Autriche dans les contrées du Danube, en dehors de l'Allemagne. Ainsi le centre de gravité de l'Empire s'était porté de l'Occident vers l'Orient.
D'étranges événements avaient impliqué la Suède et la Russie dans ces guerres danubiennes : les royaumes lointains du nord prenaient également leur part dans les grands mouvements de l'histoire d'Europe. Déjà la Suède, comme puissance protestante embrassant en son domaine de vastes territoires germaniques, avait été entraînée dans le remous de la guerre de Trente ans ; mais la Russie, quoique échappée à la domination des Mongols et des Tartares, restait presque ignorée des nations de l'Europe occidentale et n'avait point de relations directes avec elles : on peut dire qu'elle était masquée, du côté de l'Occident, par la Hongrie, où chrétiens et musulmans se débattaient en d'incessantes guerres, et par la Pologne, qui, avec la Suède et les petits États baltiques, barrait complètement le passage entre l'Allemagne et la Russie, types de ces « États-tampons » qui existèrent de tout temps, avant d'avoir été inventés à nouveau par la diplomatie moderne.
Déjà depuis la fin du quinzième siècle, la domination des Tartares de la Horde d'or avait cessé dans la Russie centrale, et le « grand prince et autocrate » Ivan III avait pris pour symbole l'ancien blason bysantin de l'aigle à double tête cherchant sa proie aux deux côtés de l'horizon ; cependant la Russie n'était pas entièrement européenne, puisque, près d'un siècle plus tard, en 1571, les Tartares de la Crimée faisant un retour offensif avaient pénétré jusqu'au centre de la grande plaine russe, brûlé Moscou et traîné cent mille captifs en esclavage. À cette époque régnait Ivan IV, à bon droit dit le « Terrible ». Ce maître redoutable, qui reste dans l'histoire un des types de la férocité brutale, était aussi un protestant à la manière de son contemporain Henri VIII : tout en acceptant les dogmes traditionnels et en pratiquant les cérémonies accoutumées, il entendait que le clergé fût à ses ordres et à sa merci.
Le métropolite de Moscou ayant hasardé quelques timides remontrances à propos d'actes sanglants commis par le tsar, celui-ci quitte Moscou à improviste en plein hiver et s'installe avec sa garde dans un village voisin d'où il signifie au métropolite son intention d'abandonner son empire, dont le clergé protège les boyards coupables et les soustrait à la colère du souverain. Atterrés par cette missive qu'ils savent être pleine de menaces et, d'ailleurs, trop façonnés à la servitude pour s'imaginer une nation libre s'administrant elle-même, les Moscovites s'empressent de rappeler leur tsar qui, désormais, peut torturer, tuer, et massacrer à sa fantaisie. Il se fait donner en propriété privée un grand nombre de villes et de districts dont les jeunes hommes lui appartiennent comme sa chose et dont il fait, suivant l'occasion, ses soldats ou ses bourreaux, sévissant tout d'abord contre l'irrespectueux métropolite.
Guerroyant de tous les côtés, au sud contre les Tartares, à l'est et au nord contre les populations asiatiques et finnoises. Ivan en voulait surtout à ses voisins occidentaux, plus riches, plus instruits, plus civilisés que lui. La ville ci-devant glorieuse qui avait été la « grande Novgorod » était la plus haïe de toutes parce que la tradition d'indépendance y vivait encore, aussi donna-t-il l'ordre de la dépeupler : pendant cinq semaines, on tua chaque jour des centaines ou des milliers d'individus, soixante mille en tout, disent les annales, et le cours de la rivière Volkhov se trouva bloque par les cadavres. Le tsar déblaya les abords du golfe de Finlande et de la mer Baltique, mais en même temps il coupait les communications naturelles que son empire possédait déjà par l'entremise de Novgorod avec l'Europe occidentale et, dans les luttes qui s'engagèrent, Polonais et Suédois, restant les plus forts, empêchèrent les Russes de parvenir à la côte.
La fière république de Novgorod, que l'on retrouve à l'origine de toutes les grandes entreprises du monde slave oriental, avait déjà frayé ses voies de trafic, sans conquêtes mais par d'habiles alliances et par les intérêts directs de l'échange, jusqu'à la mer de Scandinavie, toujours libre de glaces, accessible en toute saison. Elle avait fondé la ville de Kola dès le commencement du onzième siècle, et construisait des embarcations de trafic et de pêche naviguant dans les fjords de la cote « mourmane » ou normande, ainsi nommée des navigateurs avec lesquels ils troquaient leurs marchandises. Même les Novgorodiens exerçaient alors un droit de suzeraineté s'étendant sur un espace plus considérable que celui dont la Russie revendique aujourd'hui la possession territoriale, puisque leur juridiction comprenait les bords du Varangerfjord, actuellement norvégien : depuis huit siècles, l'influence slave s'est donc relativement amoindrie dans ces parages. En l'année 1533, lorsque le marin anglais Chancellor se présenta dans la mer Blanche, le port de la Nouvelle Kholmogorî, où il jeta l'ancre, n'était que l'héritier de l'ancienne ville du même nom qu'avaient fondée les Biarmiens ou Permiens, alliés depuis des siècles à la grande Novgorod. C'est donc à tort que l'on attribue aux navigateurs anglais l'ouverture de l'entrée commerciale par la voie d'Arkhangelsk : ils l'utilisèrent à leur profit par un traité direct avec Ivan IV, mais elle était pratiquée depuis cinq siècles au moins.
Il en fut de même pour la prétendue découverte de la Sibérie par Yermak, cosaque fugitif dont la tête était mise à prix. Ce chef de bande qui parcourut la Sibérie en 1579, du temps d'Ivan IV, s'ouvrit par l'épée un chemin que les marchands novgorodiens et biarmiens avaient depuis des siècles pacifiquement pratiqué. Mais l'esprit des esclaves est ainsi fait qu'il ne donne point de valeur aux événements s'ils ne sont consacrés par la violence et le sang. Bien avant Yermak, les cartes de Sébastien Munster et de Herberstein figuraient les contrées de la Sibérie, c'est-à-dire du « Grand Nord », que parcouraient les marchands de Novgorod ; il est vrai qu'au delà de l'Ob', toute l'Asie se trouvait condensée en une étroite zone, puisque Cumbalik, c'est-à-dire Peking, et le royaume de Kitaï, nom russe de la Chine, occupent la rive droite du fleuve sur la carte de Herberstein. Mais la vérité sur la position relative des diverses contrées eût été bientôt connue si le gouvernement, qui s'ingère toujours à supprimer le commerce sous couleur de le mieux protéger, n'avait pas fait tous ses efforts pour interrompre les relations. Dès 1580, un an après l'expédition de Yermak, les navigateurs anglais Pet et Jackman ayant pénétré dans la mer de Kara, suivirent l'exemple des bateaux russes qu'ils rencontrèrent dans ces eaux et communiquèrent avec le bassin de l'Ob' par l'isthme d'Obdorsk. Cette expédition n'aurait pas été, du reste, sans influence sur la fondation de Mangaseia, qui s'éleva en 1601, à plus de 200 kilomètres en amont de la bouche du Tazr et qui attira non seulement des marchands russes mais aussi des importateurs étrangers[1378]. Ainsi l'Angleterre aurait été déjà en relations directes, avec la Sibérie, lorsque le gouvernement, inquiet de ces rapports avec l'extérieur, supprima complètement la liberté des échanges. C'était en l'année 1620, et plus de deux siècles et demi devaient s'écouler avant que Nordenskjökl renouât la « chaîne des temps » par sa grande expédition de 1875.
L'œuvre d'Ivan IV fut doublement contradictoire. S'il cherchait à mettre son empire en communication directe avec l'Europe par la conquête du golfe de Finlande, d'autre part il coupait les routes de commerce en dégarnissant sa frontière occidentale pour la livrer ainsi, sans le vouloir, aux entreprises des rois de la Pologne et de la Suède. Lorsqu'il mourut en 1584, il laissa les peuples terrorisés, prêts à tous les abaissements, à toutes les tyrannies. C'est alors que le régent Boris Godunov, qui, plus tard, s'empara du pouvoir suprême (1598), put consommer le crime de rattacher les paysans à la glèbe en « âmes » sujettes, en véritables esclaves, et cela sous le prétexte d'améliorer la situation du pauvre peuple. Mais il ne pouvait en être autrement. L'autocratie absolue comporte l'assujettissement complet des populations. La noblesse, ou plutôt l'ensemble des courtisans, *drorianstvo* ; désormais asservis sans garanties aucunes à la volonté maîtresse, ayant été transformée en une pure hiérarchie de fonctionnaires dépourvus de tous droits politiques et soumis même pendant longtemps aux peines corporelles, il en résultait que la servitude se répercutait dans tout l'organisme social jusqu'au dernier individu, sur la multitude des moujiks. L'esclavage existait déjà en fait lorsqu'une loi de Boris Godunov, en 1590, défendit aux travailleurs de changer de résidence pour ne point voler leurs bras aux propriétaires du sol. Le nombre des paysans attachés par lui de force à la glèbe moscovite est évalué à 1 500 000, armée de malheureux qui devait s'accroître, décupler, vingtupler même pendant une durée de trois siècles, malgré tous les progrès et révolutions accomplis autour de la Russie dans le reste du monde.
La période qui suivit immédiatement les temps maudits d'Ivan le Terrible et de Boris Godunov fut peut-être pire encore : le peuple semblait s'être complètement abandonné ; il était la proie de l'hallucination et de la folie. Les jésuites, qui visaient à la domination du monde, purent croire que le moment était venu de s'emparer de la Russie comme ils s'étaient emparés de la Pologne pour la gouverner au nom du roi Sigismond. Suivant leur méthode qui consista toujours à faire les révolutions par en haut, en circonvenant les maîtres et en les changeant au besoin, ils lancèrent un imposteur, prétendu fils de tsar, pour leur préparer les voies et, bientôt, en effet, ils occupaient le Kreml' de Moscou, bien gardés par une garnison polonaise. Mais ils abusèrent du pouvoir conquis, distribuant trop ostensiblement les places lucratives à leurs protégés étrangers, de Pologne et d'Allemagne, et le sentiment national aidant, une rébellion générale finit par réconcilier contre eux l'ensemble de la nation, prêtres, marchands, peuple et boyards. En 1613, le Kreml', monument symbolique de la puissance nationale, était repris sur les soldats polonais, et une nouvelle dynastie, celle des Romanov, s'établissait à Moscou.
Mais la guerre devait continuer sur les frontières que les tsars eux-mêmes avaient dégarnies de leurs défenseurs naturels, et, sous la pression des Turcs, des Polonais, des Suédois, l'étendue des possessions russes se modifiait incessamment sans que des points fixes, péniblement conquis, permissent de constituer des limites artificielles par un cordon de forteresses. Néanmoins, si nombreuses que fussent les vicissitudes sur les confins occidentaux de l'empire, les plus grands changements, après la réconciliation momentanée qui s'était produite contre les maîtres étrangers, devaient être ceux qui s'accomplissaient dans l'intérieur de la Russie, sous un double effort, absolument contradictoire par les conséquences, provenant de la nature même du milieu géographique et de l'accaparement des terres, y compris l'homme qui les cultivait. Tandis que, dans la plaine illimitée, le soleil de chaque soir, conviant au voyage, disparaissait derrière les forêts de l'horizon, un maître, armé du fouet, enfermait le paysan dans un village d'où il lui était interdit de sortir. De nouvelles émigrations, la colonisation de terres vierges répondaient à une impulsion naturelle, presque irrésistible, et tout l'ensemble du pouvoir représenté par les décrets et les lois, les peines et les supplices imposait l'immobilité du servage ! C'est ainsi que l'histoire de la Russie est double dans son aspect : elle fut alternativement ou même à la fois l'histoire des invasions par les peuples nomades et celle de la colonisation par les populations agricoles ; les annales de la contrée sont pleines de récits, relatifs, les uns à l'inondation soudaine du pays par des étrangers, les autres à l'établissement des moujiks en pays nouveaux[1379].
La plaine immense de la Russie facilitait l'ampleur alternative de ces mouvements contraires, soit lorsque des hordes asiatiques s'épandaient en un déluge d'hommes sur les campagnes, soit lorsque les familles d'agriculteurs, devenues trop nombreuses, essaimant de proche en proche, ajoutaient commune à commune ainsi que des cellules prolifères dans un organisme. La force illimitée conquise rapidement par le pouvoir central s'explique aussi en partie de la même manière : le maître que la horde triomphante avait à sa tête ne trouvait pas d'obstacles devant lui ; nulle part il ne se heurtait à des citadelles de rochers fortifiés et, par suite, nul corps féodal, composé de nombreux seigneurs, à la fois les subordonnés et les rivaux du souverain, ne balançait sa puissance. Les compagnons de guerre et de commandement qui se tenaient autour du maître ne formaient pas un groupe de petits princes vassaux comme les seigneurs de l'Occident : ils constituaient une *droujina*, c'est-à-dire une « camaraderie », un groupe d'amis vivant de la part de pillage ou d'impôts qui leur était allouée par le chef, mais ne s'établissant pas sur le sol et ne transmettant pas de terre domaniale à leurs fils aînés. La bande tumultueuse des compagnons du chef ne pouvait contrôler son caprice, mais souvent elle était emportée par le même élan de folie et de fureur, comme au temps d'Ivan le Terrible.
En leur volonté féroce de faire régner partout l'obéissance parfaite, politique et religieuse, les tsars avaient surtout pour ennemis les cosaques « zaporogues », c'est-à-dire « ceux qui s'étaient campés au delà des chutes », sur les bords marécageux et boisés, ainsi que dans les îlots du Dniepr. Que de fois ces vaillants hommes s'étaient-ils dévoués pour défendre les chrétiens pacifiques de la Russie intérieure ! Que de fois, rendant incursion pour incursion, avaient-ils pénétré au loin dans les pays musulmans, prévenant ainsi les campagnes de la « guerre sainte » par une autre « guerre sainte » ! Sur des barques légères, ils osaient même traverser la redoutable mer Noire à la poursuite de l'adversaire ou à la recherche du butin. On les vit en Asie Mineure, à Sinope qu'ils brûlèrent, sur le Bosphore, à Constantinople dont ils incendièrent les faubourgs. Sans eux, l'empire des tsars, que ne protégeait au sud aucune frontière naturelle, serait certainement devenu simple province de l'islam bysantin. Donc ils avaient droit à la reconnaissance de leurs voisins et compatriotes, Petits-russiens et Grands-russiens.
C'est à eux que la Russie avait dû son indépendance politique ; mais de même que la *vetché* de Novgorod, la *sitch* ou *setch* des Cosaques Zaporogues, c'est-à-dire leur assemblée populaire, campée sur quelque rocher du Dniepr ou dans quelque pli de la steppe que protégeait un rempart circulaire de chariots, formait un conseil républicain, insoucieux de la volonté du tsar. De là des haines furieuses : le libre Zaporogue, tenu pour ennemi, fut bien plus détesté que le Turc mahométan. Et d'ailleurs, comment deux institutions aussi foncièrement différentes que le servage des paysans et une république guerrière auraient-elles pu coexister dans une plaine illimitée comme la Russie, sans autres obstacles intérieurs que des forêts, des marécages et des rivières ? Il est évident que des propriétaires de domaines cultivés par des mains esclaves ne pouvaient tolérer à côté d'eux une société d'hommes fiers de leur indépendance et parcourant librement la steppe dans toutes les directions. Si la communauté remuante des Cosaques se fût maintenue, il eût été impossible d'empêcher la fuite ou la révolte des esclaves les plus énergiques, ceux qui avaient à satisfaire des passions ou à venger des injures. Il fallait que l'une des deux institutions supprimât l'autre, et la morale de la nation qui, ne revendiquant point la liberté pour tous, n'y voyait qu'une heureuse chance ou qu'un privilège de race ou de classe, pouvait faire prévoir que l'âpre intérêt des possesseurs d' « âmes », russes ou polonais, finirait par l'emporter dans la république du Dniepr.
Le contraste des deux sociétés en lutte devenait d'autant plus aigu que les contrées en litige du sud de la Russie se trouvaient alors en voie de peuplement rapide et que tous les intérêts de l'Europe orientale étaient directement sollicités par les transformations qui s'accomplissaient dans le pays. En effet, brigands turcs et cosaques avaient tellement dévasté les parties méridionales de la Russie, entre la zone des « terres noires » et le littoral, qu'il n'y avait plus rien à piller, que les habitants avaient disparu jusqu'au dernier, et que les incursions à la recherche du butin devenaient trop longues pour que le résultat pût en compenser les fatigues et les dangers. Même une contrée d'environ 50 000 kilomètres carrés avait été délimitée au sud de Tcherkasî, entre le Dniepr et les sources de l'Ingul et de l'Ingulets, pour constituer une marche complètement interdite. Mais, si le dépeuplement de ces terres fertiles mettait enfin un terme aux incessantes luttes des Turcs mahométans et des Cosaques chrétiens, ce dépeuplement même appelait de toutes parts la multitude des immigrants. En même temps que les libres Zaporogues, affluaient des serfs fugitifs ainsi que des colons dépendant plus ou moins de seigneurs qui s'étaient fait concéder ou qui s'étaient de main-forte approprié des terres.
Toutefois, les riches concessionnaires, Polonais pour la plupart, ne pouvaient attirer d'immigrants sur leurs terres qu'à la condition de promettre aux paysans une liberté au moins temporaire. C'est avec enthousiasme que la foule des malheureux faméliques du Nord se rua vers les campagnes fertiles du Midi, où elle devait trouver une glèbe qui lui appartint bien en propre. En quelques années, des Lithuaniens par centaines de mille s'étaient portés sur la région déserte naguère, et chaque ruisseau, chaque rivière se garnissait d'un collier de villages et de villes. Le peuplement fut aussi rapide que, deux siècles plus tard, dans les campagnes de l'Ouest américain. La suzeraineté du seigneur devenait donc d'autant plus difficile à maintenir que l'étendue de son domaine se peuplait plus rapidement et que les colons s'accoutumaient à la pratique de la liberté. Pourtant le maître prétendu continuait à revendiquer ce qu'il appelait son droit sur les paysans colonisateurs et cherchait des alliances parmi les souverains et les bandits : il en résultait tout un remous de guerres entre Cosaques, Polonais et Russes, qui déplaçait incessamment les frontières des seigneuries et des communautés plus ou moins libres.
Un autre élément, celui des luttes religieuses, venait s'ajouter et souvent se confondre au mouvement social et politique de la colonisation des terres nouvelles. La Russie ne pouvait échapper à l'ébranlement général qui avait agile l'Europe aux temps de la Réformation ; mais la crise y fut naturellement plus tardive et dut son caractère spécial à un milieu tout à fait différent. Le gouvernement des tsars, qui ne voulait au-dessous de lui qu'une foule sans pensée se conformant au geste d'en haut, avait fait décider par un concile de prélats (1666) tout un ensemble de changements liturgiques et confessionnels qui parurent autant de blasphèmes aux vieux croyants. La révolte des consciences éclata et, comme il arrive souvent par suite de la complexité infinie des sentiments et des pensées, il se trouva que les conservateurs les plus ardents de la pratique des aïeux étaient en même temps les novateurs les plus hardis au point de vue politique. Les paysans, habitués aux cérémonies traditionnelles, ressentirent comme un crime l'ingérence du pouvoir civil dans ce qui était du ressort de leur conscience privée, mais il est évident que cette rancœur religieuse se confondit pour une bonne part avec l'amer regret de la liberté perdue : les pratiques de culte leur semblaient être la consolation suprême depuis que, devenus serfs, ils n'avaient plus même le droit d'échapper à la terre, celle ci ne leur appartenant plus. De là naquirent ces sectes du *raskol* (scission), qui proviennent toutes de l'esprit de conservation et présentent cependant tant de formes diverses. Il y eut peu de soulèvements à main armée, car les paysans n'avaient que des bâtons et des fléaux contre des épées et des fusils. La plupart s'enfuirent dans les solitudes des marécages et des forêts ou bien en dehors des frontières de l'empire : d'autres allèrent rejoindre les cosaques de la steppe ; d'autres encore, restant sur la glèbe prescrite, se bornaient à opposer sans cesse une force passive ou active à toutes les injonctions du pouvoir, à toutes les « réformes » religieuses, administratives ou politiques. Quelle que fût l'insurrection qui se produisit, elle recrutait des adhérents parmi les dissidents *raskolniki*. La plupart des vieux croyants ont pour premier article de foi dans la vie civile l'abolition du passeport et des paperasses administratives ; ils s'opposent à tout recensement, évitent soigneusement tout rapport avec les autorités : la vie anarchique, loin de tout représentant du pouvoir, est leur idéal. Et leur amour de la liberté est tel que, souvent, ils ont préféré la mort au service militaire et au paiement de l'impôt. On a vu des *begunî*, ravis en extase, allumer leur propre bûcher ou bien se clore en quelque réduit pour y mourir de faim. Les restes de ces martyrs sont vénérés comme des reliques par les paysans des alentours.
De toutes les révoltes qui éclatèrent en Russie, la plus dangereuse pour le trône des tsars, celle dont l'âme fut Stenko (Etienne) Razin, sévit sur les bords du Don, de la Volga et jusque dans l'Oural. En 1669, Razin, qui avait à venger la mort d'un frère, pilla les biens des seigneurs et des bourgeois dans toute la région de Tsarilsin, de Sarnara, de Saratov et s'établit solidement dans Astrakhan, dont la population l'avait acclamé. Il était devenu le grand justicier, appelant à lui les « offensés » et les « humiliés », tous ceux qui souffraient pour leur foi ou leur loyauté ; le bruit public disait qu'il avait avec lui Nikon, le patriarche persécuté, ainsi qu'un fils de tsar, véritable héritier de l'empire. Après quatre années de guerres sauvages qui coûtèrent la vie à plus de cent mille individus, Stenko Razin fut vaincu dans une grande bataille, puis capturé et livré à la mort par la torture. La ville insurgée d'Astrakhan tenta vainement de résister ; toute révolte matérielle fut écrasée, et il ne resta plus dans la masse asservie du peuple que les haines sourdes et les espoirs invincibles. Longtemps la tradition populaire maintint que Stenko Hazin n'est pas mort, et qu'il attend le grand jour de la liberté, au delà de la « mer bleue »[1380].
C'est au milieu de tous ces éléments chaotiques d'une société en formation que se développa l'enfant, Pierre Alexeyevitch, qui, déjà revêtu du titre de tsar à dix ans (1682), devint bientôt le maître absolu de l'État, comme l'avait été son devancier Ivan le Terrible, et marqua l'appareil gouvernemental d'une telle empreinte qu'on la voit encore après deux cents années. Tout d'abord il débute en se débarrassant par le massacre des prétoriens Streltsi qui s'ingéraient dans les affaires politiques et religieuses, puis, avec une armée réorganisée qu'il confie à des officiers de fortune venus de l'Europe occidentale, il reprend pour l'empire russe la grande tâche de rouvrir les portes maritimes presqu'entièrement fermées depuis la destruction de Novgorod.
En 1697, Pierre s'empare d'une de ces portes, Azov, située d'ailleurs au bord d'un golfe presque perdu de la mer Noire, les anciens Palus Méotides : tel quel, ce point du littoral n'en est pas moins une précieuse conquête et le lieu de départ des acquisitions futures. Une ville de commerce, Taganrog, s'élève non loin de la citadelle d'Azov, à l'ordre de Pierre, et ses navires se montrent dans les ports de la Transcaucasie et de l'Asie Mineure. Puis le tsar se retourne vers l'Ouest, où la mer Baltique l'invite à un commerce bien autrement lucratif avec les contrées les plus industrieuses du monde. Mais ces trésors sont gardés par des dragons dont il faut d'abord triompher par la force ou par la ruse : la Suède et la Pologne en barrent le chemin. Ce fut alors que s'engagea le drame épique entre Charles XII et Pierre le Grand, entre la fantaisie héroïque et la tenace volonté.
Celle-ci finit par l'emporter. Vaincu une première fois à la bataille de Narva en 1700, Pierre est victorieux à Poltava, neuf années après, et refoule son adversaire sur le territoire turc. Tombé dans une embûche, dont il est heureusement dégagé par une habile diplomatie, il n'en poursuit pas moins son œuvre capitale, qui est de déplacer le centre de gravité de son empire de manière à le mettre en communication constante avec les pays de l'Europe occidentale. Le delta marécageux de la Neva, quoique fort humide, difficile à consolider et à protéger contre les inondations fluviales et marines poussées par le vent d'Ouest, était d'ailleurs l'endroit le plus favorable qu'il fût possible de choisir comme entrepôt de commerce et lieu de résidence tourné vers l'Occident. Les Suédois, premiers possesseurs de cette partie du littoral, n'avaient pas manqué de l'utiliser pour le trafic et la guerre : ils y avaient bâti Landskrona, puis Nyskans. Pierre ne faisait que recommencer leur œuvre à son profit et en de telles conditions qu'il y plaçait comme enjeu tout le destin de son empire. Il ne se contenta point d'y bâtir une ville avec ses premiers aménagements en attendant que le développement naturel de la vie économique entraînât au progrès normal déterminé par l'accroissement régulier de la nation et de ses ressources ; mais il y concentra toutes les forces de l'empire, même avec violence, obligeant les seigneurs à se construire des résidences urbaines, recrutant les travailleurs en véritables armées pour augmenter d'autant la population, emplissant à la fois les casernes et les cimetières. Une forteresse insulaire, Kronstadt, protégeait la ville naissante du côté du large, mais le rôle de Saint-Pétersbourg était surtout agressif : devenue capitale de l'Empire, elle avait à déblayer devant elle les bords du golfe de Finlande et de la Baltique orientale ; elle avait à tracer au large à travers Pologne, Suède et provinces allemandes un vaste cercle de conquête.
C'est une curieuse série que celle des trois capitales qui se sont succédé dans l'immense plaine, sous l'influence de pressions et d'attractions changeantes. D'abord Kiyev, qui fut la plus grande des cités de la Slavie quand la ville de Constantinople exerçait pleinement sa force d'appel sur le monde de l'Europe orientale. Alors, le foyer de répartition des marchandises et des idées devait se trouver à portée du commerce de Bysance et en communication directe avec elle, sur l'affluent russe le plus abondant qui se déverse dans la mer Noire et vers l'endroit où se ramifient les grandes vallées tributaires ; en effet, le lieu précis où se trouve Kiyev, sur la rive droite du Dniepr, remplit admirablement ces conditions : nulle part n'existe une diramation des voies naturelles mieux tracée d'avance vers le bassin de la Vistule, vers les golfes de Riga et de Finlande, vers la haute ramure du bassin de la Volga. Mais cette ville, si bien située pour bénéficier des avantages de la paix, voyait arriver les armées de l'Est, du Sud et de l'Ouest, Mongols, Tartares ou Polonais, aussi facilement que les convois de marchands, et souvent elle fut détruite ; même en 1584, dit-on, remplacement en serait resté absolument désert après la retraite des incendiaires tartares. Elle devait renaître pourtant, de même qu'une plante refleurit sur une terre féconde où dormait la semence, et si Kiyev n'est plus la principale cité de la Russie, elle en est probablement la plus sainte pour la foule des pèlerins : son antiquité lui assure le prestige.
Moscou qui devint capitale de la Russie après Kiyev devait évidemment lui succéder, elle ou toute autre cité de la région des plaines, lorsque la pression asiatique commença de diminuer et que le bassin de la Volga, cessant d'être entièrement sous la domination mongole, put être considéré comme la continuation du domaine géographique de la Slavie. Alors Moscou devint véritablement un centre ethnographique de toutes les populations de l'immense campagne, non seulement slaves mais aussi finnoises, tartares, ouraliennes, lituaniennes même. Il est vrai que la ville n'a pas eu le privilège de naître au bord d'un grand fleuve ; toutefois la rivière Moskva, qui serpente dans une région doucement ondulée, porte déjà bateaux et communique avec la « mère Volga » par l'Oka, affluent peu inférieur au courant principal. En outre Moscou se trouve très rapprochée du versant méridional des plaines russes dans la direction de la mer Noire, et c'est à une faible distance à l'Ouest et au Sud que s'épanchent les premières eaux du Dniepr et du Don. A des centaines de kilomètres autour de ce point central, admirablement placé comme lieu de rendez-vous, s'étendent uniformément les plaines faciles à parcourir : là se rencontraient les marchands venus de la Pologne, de Constantinople et de l'Asie. Un des quartiers de Moscou avait pris très justement le nom de Kitaï-gorod ou cité chinoise. Aussi, malgré Pierre le Grand et la résidence qu'il fît surgir des marécages de l'Ingrie, Moscou est bien restée une capitale naturelle de l'empire russe, et, dans les grandes circonstances nationales, c'est bien vers elle que l'on revient. Si cette ville n'est pas encore tout à fait sainte comme l'aïeule Kiyev, elle l'est au moins comme mère, c'est la « Moskva Matouchka ». D'ailleurs, la Russie n'a plus de nos jours à regarder avec tant d'obstination vers l'Europe occidentale : de ce côté, l'équilibre semble être beaucoup plus stable que du côté de l'Asie, où tant d'annexions se sont récemment succédé.
À la mort de Pierre le Grand, « empereur de toutes les Russies » (1725), la puissance des tsars pénétrait déjà en Asie : le Caucase se trouvait tourné du côté de l'Orient par la Caspienne, et même la Perse avait été plus profondément entamée qu'elle ne l'est aujourd'hui : le littoral caspien fit partie de l'empire russe pendant une dizaine d'années (1727-1784) ; mais, à cette distance du centre politique, le bras de la Russie n'était pas encore assez puissant pour maintenir l'annexion d'un territoire qui se trouvait, pour ainsi dire, « en l'air », et Nadirchah, autre conquérant de la trempe de Pierre, reconstitua pour un temps l'empire d'Iranie. De l'autre côté des monts Oural, les Cosaques, représentants de la domination russe, avaient pénétré d'une manière définitive dans les vastes forêts sibériennes sans trouver d'ennemi qui leur barrât le passage. Chasseurs de martres zibelines, ils avaient voyagé de fleuve en fleuve par les portages, accompagnés des indigènes, et, sans trop se rendre compte de l'immensité du monde parcouru, ils avaient fini par atteindre les confins de l'empire chinois.
Ainsi le contact entre les deux grandes puissances domaniales de l'Europe et de l'Asie s'était produit matériellement, et la puissance du tsar était déjà représentée par des compagnies de soldats sur les bords de l'océan Pacifique, lorsqu'il mettait une si âpre énergie à s'ouvrir une issue vers les mers occidentales. Mais, de la mer Baltique au lac Baïkal et à la mer d'Okhotsk, les espaces étaient trop vastes, trop entièrement dépourvus de ressources pour qu'il fût possible au gouvernement d'utiliser les golfes sibériens de l'Océan, gelés pendant plus d'une moitié de l'année, soit à protéger un commerce quelconque, soit même à déployer orgueilleusement le drapeau de l'aigle à deux têtes sur les mers voisines. Les solitudes de la Sibérie, qu'une seule piste, boue, poussière ou neige, frayée à travers les steppes et les forêts, rattachait à l'Europe, ne servaient qu'à recevoir ceux dont le tsar et les seigneurs voulaient se débarrasser, vivants ou morts : criminels et vieux croyants, favoris qui avaient cessé de plaire, honnêtes gens qui gênaient les intrigues de cour, ennemis politiques, tous ceux qui restaient déclassés par leurs fautes ou par leurs vertus ; ceux qu'on envoyait en Sibérie étaient les pires et les meilleurs. Une société dont l'institution fondamentale était l'esclavage ne pouvait faire autrement que se compléter par un lieu d'exil considéré dans toute son étendue comme une immense prison. Des bagnes spéciaux, où l'existence avait été réglée d'une manière méthodiquement atroce, recevaient les malheureux que l'on voulait faire mourir avec accompagnement de tortures ; mais la grande majorité des exilés allaient grossir le nombre des immigrants, chasseurs, commerçants, aventuriers ou fugitifs qui s'établissaient çà et là, autant que possible loin des fonctionnaires représentant le pouvoir central. Venus de toutes les parties de l'empire, Russes et Polonais, Slaves et Allophyles, les exilés et les immigrants de races diverses qui se croisèrent eux-mêmes avec les rares habitants du pays, Turkmènes et Bouriates, Toungouses et Yakoutes, constituèrent une nation nouvelle dans laquelle domine le type Grand-russien mais qui garde cependant un caractère original dans l'ensemble des provinces de la Slavie russienne[1381].
Simple lieu d'exil et territoire de chasse aux pelleteries, la colonie sibérienne n'avait pas assez de ressort à la fin du dix-septième siècle pour trouver de même sa frontière du côté de la Chine : des individus isolés étaient les seuls qui s'aventurassent dans l'empire du midi, en compagnie de caravanes mongoles ou mandchoues. C'est en 1567, dit-on, que les Cosaques russes se présentèrent pour la première fois à la cour de Péking ; mais ils ne furent pas reçus parce qu'ils n'arrivaient pas les mains pleines, en qualité de tributaires. En 1619, un Russe se vit également refuser audience pour le même motif et, en 1653, un ambassadeur direct du tsar Alexis, Baïkov, dut se retirer parce qu'il refusa, disent les documents russes, de se prosterner devant le trône du dragon. Pourtant les relations commerciales prenaient de l'importance entre les sujets des deux empereurs, jaune et blanc ; en 1689, les gouvernements limitrophes signèrent leur premier traité, celui de Nertchinsk, d'après lequel la Chine, qui était alors la puissance incontestablement prépondérante, obtint en effet le maintien de sa prééminence en faisant raser quelques campements dans l'Amour et reporter la limite idéale des deux États sur la crête du Stanovoï.
La Chine avait eu ses révolutions comme l'Europe, et, par un remarquable parallélisme des événements, les dissensions religieuses prirent aussi leur grande part dans ce chaos politique. L'empereur Chi-Tsung, qui appartenait à la dynastie des Ming, fut, de l'autre côté de l'Ancien Monde, un protestant à sa manière, ordonnant même de détruire tous les temples bouddhistes de la capitale (1536) et d'en employer les trésors à la construction d'un temple pour sa mère ; c'est-à-dire qu'il voulait en revenir à la pureté de la foi, au culte primitif des ancêtres, de même que Luther faisait retour à la parole de l'Evangile. À la fin de sa vie (1566), Chi-Tsung fit démolir tous les autels taoïstes de son palais, parce que l'intercession des prêtres n'avait pas réussi à lui procurer tel élixir d'immortalité[1382] que Catherine de Médicis et tant d'autres personnages superstitieux de l'Occident cherchaient à la même époque et par des moyens analogues. Mais, en lutte avec elle-même, la Chine était d'autant moins forte pour résister à la pression des ennemis du dehors ; de même que l'Europe envahie par les Turcs, elle était périodiquement attaquée par les pirates japonais et par les nomades mongols. Les premiers s'emparèrent pour un temps de Ningpo, des iles Tchusan, de Changhaï, de Sutchou, d'Amoï et autres points de la côte du Fo'kien. Les seconds, commandés par Anta ou par son fils Sihlina, se ruaient chaque année dans les provinces septentrionales de la Chine pour en rapporter autant de butin qu'ils désiraient : il fallut à la fin acheter très chèrement la paix.
Puis ce fut le tour des Mandchou. Un chef de clan très audacieux et d'une haute intelligence, Nurchatchu, que la légende dit être descendu d'une vierge fécondée par la « pie divine »[1383], ayant eu à se plaindre d'un manque de foi chez les représentants des Ming, résolut d'unir tous les Mandchoux en une seule nation pour les lancer contre l'Empire. Il prépara lentement mais sûrement sa vengeance et, en 1616, ayant enfin constitué ses forces d'attaque, il prit officiellement le nom d'empereur « par le décret du ciel » et fit choix, par l'emprunt de caractères mongols, de douze radicaux symboliques desquels devaient, être dérivés tous les autres mots de la langue mandchoue, voulant ainsi opposer civilisation à civilisation. Pour mettre les puissances célestes de son côté, s'adressant à tout son peuple armé, il fit réciter devant lui les « sept griefs » mortels qu'il avait contre la Chine, puis il fit brûler solennellement le document accusateur, afin que la fumée en montât vers le ciel et lui assurât, avec la faveur des dieux, la satisfaction de sa « haine immortelle ».
Les quatre armées chinoises, représentant ensemble une force de 470 000 hommes, furent battues séparément en 1618, et Nurhatchu eut même la joie de forcer les portes de la Grande Muraille, à Chanhaïkuan ; mais, ayant à passer dans l'étroit chemin qui mène vers la capitale et dont il ne possédait pas les points d'appui, il dut rester en arrière pour tâcher de s'emparer de la ville forte de Ming-Quen. Cette dernière tentative (1626), fut infructueuse, et le grand chef mourut de chagrin de n'avoir pas accompli son œuvre. Mais ce qu'il n'avait pu faire, les révolutions intérieures de la Chine, aidées même par une incursion temporaire des Hollandais à Formose, dans les Pescadores et dans le district d'Amoï, le firent pour sa dynastie. Un premier siège de Péking, tenté par les Mandchoux en 1629, n'avait pas réussi ; défendue par le canon, la ville avait vigoureusement résisté aux barbares ; elle ne résista point aux Chinois révoltés qui, depuis une quinzaine d'années, bouleversaient l'Empire. En 1644, le chef des insurgés venait de s'installer à Péking et de se proclamer empereur, mais à peine avait-il eu le temps de sentir qu'il était le « Fils du ciel » qu'on le renversait lui-même. Un de ses généraux offensés, celui qui veillait aux frontières du nord-est, fit appel aux Mandchoux pour venger la dynastie légitime des Ming. Le nouveau maître fut complètement vaincu à Chanhaïkouan, et le jeune roi des Mandchoux, enfant de six ans, fut proclamé empereur de Chine : la dynastie des Tsing était fondée. Cependant dix-huit années se passèrent avant que les derniers défenseurs du loyalisme chinois fussent définitivement vaincus : il fallut les poursuivre jusqu'en pleine Barmanie et dans les îles de la mer, aux Pescadores et Formose. Le plus fameux empereur de la Chine moderne, Kanghi, était sur le trône lorsque la domination des Mandchoux, qui s'était ingénieusement assouplie aux exigences de l'étiquette chinoise, reçut enfin l'adhésion universelle des sujets.
Ce fut la grande époque historique de la pénétration du christianisme dans l'empire chinois. Il n'y avait point eu de continuité entre les âges du christianisme nestorien et ceux de la propagation du catholicisme européen. Les nestoriens avaient été exterminés pour la plupart, et certainement la longue durée du temps pendant lequel ils restèrent éloignés de leur milieu d'origine, parmi des populations de race et de mœurs très différentes, ne leur avait laissé pour héritage religieux que des formules et des gestes dont ils ne comprenaient plus le symbolisme : on peut donc dire que le culte de Rome ne fit son apparition dans l'Extrême Orient qu'à la fin du treizième siècle, avec l'italien Montcorvino ; il groupa de nombreux pratiquants autour de lui, grâce à la tolérance naturelle des Chinois pour toutes les cérémonies qui n'excluent pas les rites traditionnels de la vénération des ancêtres. Le christianisme était toléré à la condition de se déguiser, et, lorsque les commerçants européens, Portugais et autres, purent s'établir en hôtes dans les villes du littoral chinois, ils furent les premiers à décourager les efforts des missionnaires chrétiens, craignant à juste raison que la propagande de ces prêtres ne compromît leurs intérêts. Macao, le comptoir qui avait été concédé aux Portugais pour leur trafic, ne devint point, comme Rome l'espérait, le parvis de la grande Église d'Orient.
Cependant un jésuite italien, Ruggiero, vêtu en Chinois, réussissait, en 1581, à pénétrer dans Canton et, l'année suivante, il était suivi par le fameux Ricci, qui finit par devenir un grand mandarin et par jouer un rôle politique important. Il arrivait dans l'Empire à une époque des plus critiques pour les destinées de la nation, puisque les Mandchoux commençaient alors les invasions qui devaient avoir pour conséquence le renversement de la dynastie chinoise des Ming. Les simples prêtres étrangers surent se mouvoir aisément dans ce monde de ruses et d'intrigues qu'agitait le conflit des intérêts entre les partis, et, bientôt, ils se rendirent indispensables. On sait combien grandes étaient alors les ambitions de l'ordre : il visait à l'empire de l'univers ; ses envoyés, sachant se faire « tout à tous », allaient vivre en simples au milieu des sauvages, en savants diplomates parmi les civilisés. Partout il leur fallait réussir, chez les Guarani du Paraguay comme chez les Chinois et les Mandchous de l'Orient d'Asie. Mais, pour préparer à ces derniers un « chemin de velours » vers le christianisme occidental, les missionnaires eurent à pousser la tolérance jusqu'à se faire Chinois eux-mêmes en adaptant leur foi aux mœurs de la nation, en insistant beaucoup plus sur le seul vrai Dieu que sur les trois personnes divines, en ne voyant dans le culte des ancêtres qu'un acte louable de pitié filiale, en fermant les yeux sur les cas de polygamie justifiés par le désir de perpétuer une descendance mâle[1384]. Grâce à toutes ces complaisances, dans lesquelles le dogme chrétien finissait par disparaître, la religion catholique put aspirer à prendre rang dans l'empire à côté des autres religions officiellement constatées, confucianisme, bouddhisme, taoïsme, et les prêtres jésuites devinrent de très hauts personnages : Adam Schaal fut même nommé docteur de Kanghi, mais ce poste « trop » enviable lui coûta cher, puisque les régents le jetèrent en prison et le condamnèrent à être « coupé en mille morceaux », peine qui fut commuée en détention perpétuelle[1385].
La grande période d'honneur pour les missions des jésuites date du règne de Kanghi qui prit le gouvernement personnel en 1667, homme intelligent et désireux de laisser un grand souvenir dans l'histoire. Kanghi reconnut aussitôt la valeur scientifique des missionnaires dont l'ordre des jésuites l'avait entouré et qui avaient été choisis avec soin parmi les pères les plus instruits, astronomes, mathématiciens, géographes. Après avoir établi une sorte de concours entre les savants indigènes et les missionnaires étrangers, Kanghi désigna le père Verbiest pour rédiger un nouveau calendrier, et l'astronome flamand, plus intransigeant en science qu'il ne l'était pour le dogme religieux, maintint avec rigueur les corrections qu'il dictait à ses collègues chinois. Le rôle scientifique des pères jésuites prit même une telle importance que Kanghi les chargea d'explorer l'empire, d'en dresser la carte détaillée et leur abandonna tout un personnel de mandarins pour cette œuvre capitale. C'est en 1708 que les missionnaires Bouvet, Régis et Sartoux commencèrent la construction de ce précieux document, antérieur même aux travaux du même genre entrepris dans l'Europe occidentale. Jusqu'à l'époque moderne, inaugurée sur le littoral par les ingénieurs hydrographes des diverses nationalités, et dans l'intérieur de la Fleur du Milieu par les Fritsche, les Richthofen, les Chevalier et autres géodésies et géographes, cette carte des jésuites servit de point d'appui pour l'étude de l'Asie orientale.
Cependant, le même Kanghi, qui devait ample reconnaissance à ces missionnaires de l'ordre, au nom du progrès scientifique, se crut obligé de sévir contre la religion de l'Occident. Les dominicains et les franciscains constituaient le gros de l'armée des convertisseurs marchant à l'invasion de l'Orient, mais ils n'avaient point les talents diplomatiques des disciples de Loyola : êtres simples, peu développés intellectuellement, n'ayant d'autre passion que celle de conquérir les âmes à la sainte Église et se laissant aller volontiers au fanatisme du martyre, ils prêchaient candidement leur foi en se heurtant, au mépris de toute prudence, contre les coutumes chinoises qui leur paraissaient opposées aux commandements de Rome. La « question des rites », c'est à dire des honneurs rendus aux ancêtres et à Confucius, fut décisive en Chine, et le contrecoup en fut redoutable dans tout le monde chrétien. Les jésuites prudents autorisaient ces rites, les ardents dominicains les dénonçaient comme impies, et les autorités de l'Eglise, prises de part et d'autre entre leurs intérêts, se trouvaient fort perplexes. En 1645, Innocent X condamnait les rites chinois sur l'exposé du dominicain Morales. En 1656, Alexandre VII les autorisa sur un nouvel exposé du jésuite Martini. En 1669, Clément IX confirme à la fois les deux décrets de ses prédécesseurs[1386], espérant échapper ainsi au danger d'une solution. Puis en 1693, s'accomplit enfin l'acte de condamnation officielle, presqu'immédiatement après la proclamation d'un édit de tolérance absolue.
Sous la « houlette » des pasteurs dominicains, les catholiques se comptèrent bientôt par centaines de milliers dans les provinces du Sud et celles de la vallée du Yangtse. Mais peut-être le succès de la propagande dans ces régions du Midi était-il causé partiellement par les sentiments de révolte qui fermentaient encore dans la population contre les conquérants venus du Nord. Aussi le vice-roi de Canton supplia-t-il l'empereur, en un long mémoire (1716), de parer au danger et d'expulser les missionnaires, ces hommes « dont l'unique but était de séduire les âmes pour les entraîner à croire des doctrines contraires à celles des grands sages de la Chine ». Kanghi agréa la demande du vice-roi de Canton, et, tout en prenant des mesures d'exception en faveur de quelques-uns des résidants de Péking, il décréta le bannissement de tous les autres prêtres catholiques, avec peines sévères contre ceux qui continueraient de résider secrètement dans les provinces. La raison déterminante de l'acte de proscription, analogue à celui que Louis XIV, le Kanghi de l'Occident, venait de prendre contre ses sujets de religion protestante, provenait de l'audacieuse intervention de Rome dans les affaires intérieures de la Chine. Jaloux de son autorité, Kanghi avait été indigné de voir un légat du Pape se permettre de s'établir à Péking pour décider de choses qui intéressaient directement son empire, et, en outre, il voulait en finir avec les ennuis que lui donnaient les dissensions des jésuites et des religieux d'autres ordres.
En réalité, ces événements constituaient un triomphe de l'Église catholique traditionnelle contre les jésuites, mais un triomphe bien chèrement acheté puisque l'Église elle-même y perdait une des plus importantes provinces de son domaine. Car la persécution fut efficace. La religion des Occidentaux, après son ère de prospérité, disparut presqu'entièrement de l'empire jusqu'à la nouvelle invasion des missionnaires qui se produisit au dix-neuvième siècle, sous la pression commerciale et politique de la société européenne. Mais la phase moderne de la propagande ne présente pas les mêmes conditions que l'ancienne : elle s'adresse beaucoup moins à la population résidante et travailleuse des « Cent familles » qu'à ceux des habitants, plus ou moins déclassés, qui ont intérêt à trouver des protecteurs mondains dans leurs « pères spirituels »[1387] et, par leur entremise, dans les consulats des puissances étrangères.
C'est également dans la partie méridionale du Japon que le christianisme avait fait le plus de progrès après l'arrivée de François Xavier en 1549. Si l'on en croit les rapports des missionnaires jésuites, près de deux cent mille fidèles, constitués en deux centaines de communes religieuses, auraient confessé la foi catholique avant la fin du onzième siècle. D'après Charlevoix, historien du Japon, un prince aurait même envoyé une ambassade au « grand, universel et très saint Père du monde entier, le seigneur le Pape », pour témoigner de son obéissance et de sa docilité comme inquisiteur et destructeur de bronzeries. Mais le dictateur Taïkosama, le puissant maître japonais qui s'était débarrassé de la suzeraineté plus ou moins décorative de l'empereur de Chine, prit ombrage de cette ingérence politique d'envoyés étrangers prenant des airs de maîtres, prétendant diriger les consciences et même se substituer aux parents pour baptiser les nouveau-nés. En 1587, il lança un édit contre les visionnaires jésuites, leur ordonnant de quitter le pays dans le délai de vingt-quatre jours. Les religieux s'empressèrent de se conformer en apparence à cet ordre et, changeant d'habits, devinrent officiellement de simples trafiquants, comme les traitants portugais qui s'étaient établis à côté d'eux dans les ports. On consentit à tolérer leur présence sous ce déguisement : mais franciscains et dominicains vinrent les dénoncer au pouvoir, puis exciter les convertis les uns contre les autres. La guerre civile se produisit çà et là, et finalement l'édit d'expulsion fut rigoureusement exécuté. Des massacres eurent lieu, et les légendes racontent même que des milliers d'hommes auraient été jetés dans un cratère de volcan. Quoiqu'il en soit, des ambassadeurs portugais furent mis à mort comme appartenant à la religion des rebelles, et désormais il ne resta plus au Japon, pendant plus de deux siècles, que des chrétiens timides, pratiquant leurs rites en secret, sous le couvert du bouddhisme ou du sinto. L'ensemble du trafic direct avec l'Europe, par l'intermédiaire de quelques traitants hollandais, parqués devant Nagasaki, dans l'îlot de De Sima, fut limité en 1685, à la somme de 300 000 taels, soit environ deux millions de francs. Le gouvernement japonais voulait se ménager une lucarne d'entrée pour les curiosités et les merveilles du monde occidental, mais il avait pris soin de n'admettre que des protestants hérétiques, des maudits de l'inquisition, et des contempteurs du crucifix.
En cette période de son histoire, où le Japon, plus heureux que l'Inde et que les empires du Nouveau Monde, réussissait, grâce à son isolement et sa nature insulaire, a régler prudemment ses relations avec les Occidentaux, il accomplissait aussi une importante révolution intérieure, Véritable Richelieu du Japon, Taïkosama et son successeur Iya Yassa réussirent à rompre la puissance de la féodalité en augmentant le nombre et diminuant la valeur des fiefs, et surtout en leur attribuant de vains honneurs et des privilèges chimériques à la cour d'un prince également chimérique, l'empereur ou mikado, que l'adoration traditionnelle de ses sujets noyait en sa gloire et privait de tout contact avec les hommes, de toute prise énergique des événements. Quant au régent ou *siogun*, il se réservait le droit du commandement, l'action ; le nom de « Roi soleil » restait au prince enfermé, mais c'est au siogun que revenait la force pour susciter ou pour détruire.
** Le dix-huitième siècle. Notice historique
France. Louis XIV naquit en 1638, il règne à partir de 1643 et gouverne de 1661 à 1715. Entre autres enfants, il eut de Marie-Thérèse, morte en 1683, le Grand Dauphin, et de Mme de Montespan qui succédant à Mlle de la Vallière, fut maîtresse en titre de 1668 à 1682, le duc du Maine (1670−1736) ; Mme de Maintenon, épouse du roi à partir de 16884, mourut sans enfant. Le Grand Dauphin meurt en 1711, son fils aîné, le duc de Bourgogne, en 1712, le duc de Bretagne, fils de celui-ci, en 1712, le duc de Berry, second fils du Grand Dauphin, en 1714. À la mort de Louis XIV, il ne reste plus que le duc d'Anjou, né en 1710, second fils du duc de Bourgogne ; il devient le roi Louis XV. Le Régent, Philippe d'Orléans, petit-fils de Louis XIII, meurt en 1723, peu après la majorité de Louis XV. Sous le nouveau règne, Fleury est au pouvoir de 1726 à 1743. Louis, fils de Louis XV, étant mort avant son père, en 1765 ; c'est le petit-fils de ce dernier qui, né en 1754, monte sur le trône en 1774 et règne jusqu'à la Révolution.
Prusse. C'est en 1415 qu'un Hohenzollern devint markgraf de Brandebourg. Frédéric Guillaume, grand électeur de 1640 à 1688, accueille les Huguenots ; son fils Frédéric III se fait roi et comme tel devient Frédéric Ier, Frédéric-Guillaume Ier, le roi-sergent, règne de 1713 à 1740, et Frédéric II, le Grand, de 1740 à 1786. Un neveu, Frédéric Guillaume II, lui succède en 1797, suivi d'autres Frédéric Guillaume.
Autriche. Charles VI, empereur et roi, (1711−1740), ne laisse qu'une fille, Marie-Thérèse. Elle exerce le pouvoir de 1740 à 1780, mais l'électeur de Bavière est nominalement empereur de 1742 à 1745, puis François Ier, époux de Marie-Thérèse et Joseph II son fils (1765−1790). Son frère Léopold lui succède, puis François II, fils de ce dernier (1792−1835).
Grande-Bretagne. A la mort d'Anne (1714), son frère Édouard Stuart étant exclu par sa religion, l'héritier de la couronne est George de Hanovre, descendant par sa mère de Jacques Ier. Quatre Georges se succèdent de 1714 à 1830.
Russie. La veuve de Pierre le Grand, Catherine Ier (1725-1727), une nièce de Pierre, Anna Ivanovna, (1730−1740), une fille de Pierre, Elisabeth (1741-1762), Catherine II (1762−11796), épouse d'un petit-fils de Pierre, furent, au xviiie siècle, les principaux monarques de ce pays.
Pologne. Entre 1697 et 1732, Auguste II de la maison de Saxe, et Stanislas Leczinski, alternent sur le trône, Auguste III, mort en 1764, et Stanislas Poniatovski furent les derniers et peu glorieux rois polonais.
Inde. Akhbar (1555−1605), Djihan-guir, Chah-Djihan (1627−1657), Aureng-Zeb, mort en 1706, sont les principaux Grands-Mongols.
Voici des renseignements sur quelques hommes de l'époque dont il s'agit ici.
| Berkeley, philosophe irlandais
| Alexandre Pope, poète, né à Londres
| Jean-Baptiste Vico, philosophe et historien, né à Naples
| Montesquieu, né près de Bordeaux
| Quesnay, économiste, né à Montfort-l'Amaury
| Voltaire (François-Arouet), né à Paris
| Maupertuis, mathématicien, né à Saint-Malo
| La Condamine, voyageur et savant, né à Paris
| Benjamin Franklin, physicien, né à Boston
| Mably (Gabriel Bonnot de), écrivain, né à Grenoble
| Jean-Jacques Rousseau, né à Genève
| Denis Diderot, né à Langres
| Vauvenargues, philosophe, né à Aix-en-Provence
| Condillac (Etienne Bonnot de), écrivain, né à Grenoble
| D'Alembert, encyclopédiste, né à Paris
| Buffon, naturaliste, né à Montbard
| Morelly, écrivain français, né on ne sait où vers
| Adam Smith, économiste, né à Kirkaldy
| Emmanuel Kant, philosophe, né à Königsberg
| James Cook, navigateur, né en Yorkshire
| Ephraïm Lessing, poète et critique, né en Saxe
| Bougainville, navigateur, né à Paris
| Thomas Jefferson, homme d'Etat, né en Virginie
** Chapitre XV. Le XVIIIe siècle
Que de fois se renouvela l'illusion du bon tyran réalisant l'idéal de la liberté et de l'égalité des citoyens : ces trésors seront conquis, ils ne seront point donnés.
*Héritage de Louis XIV. — Law et la bourgeoisie financière. — Luttes de la pensée et du droit divin. — Constitution anglaise. — Règne de Frédéric II — la Compagnie des Indes. — Le Grand Dérangement. — Le Canada change de maître. — Encyclopédie ; princes et philosophes. — Partages de la Pologne. — Fuite des Kalmouks. — Révolution d'Amérique. — Louis XVI et les économistes. — Mesure des arcs de méridien*
La domination du « Grand Roi » avait fini d'une manière déplorable ; non seulement son intervention avait été funeste à l'Europe dont il avait voulu régler les destinées, son gouvernement avait été surtout fatal à la France qu'il avait minée d'hommes et d'argent, appauvrie dans le sol et ses moissons. Déserté par le sort, il déplaisait même à ses courtisans, et tous l'abandonnaient pour se tourner vers l'un ou l'autre des deux personnages, le duc d'Orléans ou le duc du Maine, entre lesquels les chances de héritage flottaient encore incertaines. Mais, si désabusé que l'on fût sur l'homme dont la grandeur avait naguère paru surnaturelle, le principe de la royauté dans son essence ne se trouvait entamé en rien : la superstition de la monarchie absolue était si bien entrée dans les esprits que même les novateurs, les génies à la pensée la plus libre ne s'imaginaient d'amélioration possible que par la concentration de tous les pouvoirs entre les mains d'un bon tyran, d'un prince affable et doux, devenu omniscient par les soins d'un précepteur parfait, d'un philosophe vertueux comme ils l'étaient eux-mêmes : il leur fallait un duc de Bourgogne, élevé par un Fénelon, un « Télémaque » se rappelant les leçons d'un « Mentor ». Nul ne comprenait que la liberté appartient seulement à ceux qui la conquièrent ; on s'imaginait volontiers que la belle éducation d'un prince aurait pour conséquence heureuse l'éducation du peuple même aux destinées duquel il présiderait.
Heureusement pour la renommée du duc de Bourgogne, ce prince dévot, indécis, incapable, grand approbateur de la Saint Barthélémy et de la révocation de l'édit de Nantes, mourut à temps pour qu'on n'ait pu choisir précisément son exemple et montrer comment l'éducation la plus attentive et la plus savante porte toujours à faux quand elle a pour point d'appui l'orgueil de la naissance et du pouvoir. D'ailleurs, si Louis XV manqua de véritables éducateurs ou plutôt n'eut guère autour de lui que des incitateurs à la perversité, on ne lui demandait qu'une seule chose, de ne point mourir : ses peuples, qui voyaient en lui un « enfant du miracle » échappé au naufrage de la famille entière, eussent tout donné pour garder cette précieuse vie ; c'est de tout cœur qu'ils se précipitèrent au-devant de lui en un flot enthousiaste et qu'ils le proclamèrent le « Bien Aimé » lorsqu'à la suite d'une maladie grave il voulut bien renaître à la vie. Les dures expériences déjà faites ne suffisaient point à cette multitude d'asservis qui, sans confiance en elle-même, attendait tout de ses maîtres.
Un intervalle de quelques années sépara les deux règnes de Louis XIV et de son arrière-petit fils, et presque tout cette période fut occupée par la régence de Philippe d'Orléans, qui, du moins, aura dans l'histoire le mérite exceptionnel d'avoir laissé faire, quoique n'ayant rien fait lui-même : on peut lui reconnaître aussi la qualité d'avoir été curieux des choses de l'industrie, de l'art et de la pensée. S'il n'eut été régent, il eût été bon homme, bien différent de son pupille qui fut l'égoïste par excellence, le roi qui mena gaiement son royaume au désastre en parfaite indifférence du lendemain : « Après nous, le déluge », disait-il plaisamment, sachant bien qu'il avait bien le temps de s'amuser et que l'échafaud ne se dresserait pas encore pour lui. Déjà, sous le régent, les événements qui devaient donner à la fin du siècle un caractère si tragique s'annonçaient d'une manière évidente : les anciens cadres de la société ne convenaient plus aux éléments nouveaux qui s'y pressaient et cherchaient un équilibre en rapport avec leurs intérêts ; la bourgeoisie qui, avec les Colbert avait mis sa gloire à servir le Roi, s'exerçait désormais à s'émanciper, à créer des forces économiques correspondant à sa toute-puissance prochaine.
Les entreprises de banque dont l'effondrement ruina tant de spéculateurs vers la fin de la Régence, témoigner de l'audace de cette bourgeoisie naissante. Industriels et commerçants se dégagent si bien de l'État qu'ils n'ont plus besoin de sa tutelle et même le subordonnent à leurs agissements. Ce sont eux qui entreprennent la colonisation, dirigent le commerce et la banque, se substituent au gouvernement pour la gérance du budget et le paiement des dettes. Law ne fut en cette occasion que le représentant, le paladin de la bourgeoisie qui se lançait dans sa première folie de jeunesse avec une sorte de frénésie, entraînant naturellement à sa suite de tardifs repentirs.
Law avait eu un prédécesseur en ces grandes affaires d'extension coloniale, dans cet appel au crédit, c'est-à-dire à l'utilisation présente de revenus futurs, assurés par la culture du sol et le développement des échanges. Un des compatriotes du banquier écossais, le général Patterson, qui avait fondé à Édimbourg un établissement financier dont la prospérité n'a cessé de grandir pendant les deux siècles écoulés depuis lors, avait suffisamment étudié la carte du Nouveau Monde pour comprendre l'importance géographique de premier ordre que présente la péninsule de jonction entre les deux Amériques : pressentant le futur canal des deux océans, il avait cru nettement que le possesseur de l'isthme aurait entre les mains la « clef du monde » et s'était empressé de prendre les devants dans l'espérance prématurée de pouvoir, sinon réaliser, du moins préparer l'œuvre des générations suivantes. À la tête d'un petit groupe d'Écossais, Patterson campa en 1698 sur le bord d'une crique peu éloignée du golfe d'Uralà, près des sentiers que suivaient les Indiens Cuna pour traverser l'isthme et gagner le golfe de San Miguel sur le Pacifique. Il se trouvait là sur territoire considéré comme domaine espagnol par les traités internationaux et sa position n'eût été tenable que si la Grande Bretagne, aussi ambitieuse que lui, l'avait soutenu résolument par l'envoi d'une flotte et par la construction d'une route. Mais on n'osa point à cette époque se lancer dans la grande aventure, et, en l'an 1700, des navires espagnols vinrent détruire ce qui restait de Puerto-Escoces ou Port-Écossais.
Les projets de Law avaient une bien plus large base géographique et s'appliquaient d'ailleurs à un territoire appartenant à la France par le droit de découverte et même de colonisation commençante : en 1717, lorsque se fonda la « compagnie d'Occident », sept cents Français, cultivateurs ou chasseurs de « pelus », s'étaient établis sur les bords du Mississippi ou de ses affluents. Déjà les hommes de prescience ou d'imagination créatrice, comme l'était Law, pouvaient prédire en toute sécurité l'avenir prodigieux qui se préparait en ces contrées si fécondes et si heureusement disposées pour l'expédition des produits. Même dans leurs rêves les plus audacieux, ils n'arrivaient certainement pas à faire apparaître devant eux un tableau qui ressemblât lointainement à celui que présente aujourd'hui le bassin du « Père des Eaux » avec ses populations grandissantes, ses riches cultures, ses puissantes usines et ses magnifiques cités, les métropoles jumelles de Saint-Paul et de Minneapolis, Saint-Louis, près du confluent des deux grands fleuves Missouri et Mississippi, les villes de l'Ohio ou « Belle Rivière » : Cincinnati et Louisville, et la gardienne des bouches fluviales, la Nouvelle Orléans, si bien située en amont des passes et tout près d'un lac en libre communication avec la mer ! Mais déjà le présent était fort beau et fournissait une ample garantie aux quatre millions de livres dont disposait le fondateur de l'entreprise, aux débuts de cet énorme remuement de capitaux qui lança le monde des joueurs dans la folie furieuse de la spéculation.
Sans doute les actions du Mississippi eussent pu garder leur valeur et devenir une source régulière de revenus pour leurs possesseurs, si le « système » de Law, entraîné dans la frénésie du jeu, ne s'était compliqué en même temps du remaniement de tout le régime fiscal et financier de la France et de l'Europe. Tout devait se transformer à la fois, mais ces changements menaçaient les nombreux fonctionnaires et parasites qui vivaient de la routine, les fermiers généraux et les receveurs, les gens de loi et les gens d'église qui se liguèrent aussitôt contre le novateur. D'ailleurs, comment celui-ci n'aurait-il pas été vaincu, puisque tout en agissant en dehors de l'État, de sa pleine initiative, il n'en rêvait pas moins que l' « abolition de l'abus se ferait par l'abus suprême, que la révolution allait s'opérer par le pouvoir illimité, indéfini, le vague absolutisme, le gouvernement personnel qui ne se gouverne pas lui-même »[1388]. Quoi qu'il en soit, la banque de Law et celles qui naquirent vers la même époque en Angleterre, à Ostende et en Hollande, donnant lieu aux mêmes abus et aux mêmes catastrophes, n'en marquent pas moins une date capitale, le commencement d'une ère dans l'histoire de la bourgeoisie : sur le marché des écus — en attendant mieux — tous sont devenus égaux ; la banque ne distingue plus entre hommes et femmes, jésuites et jansénistes, nobles et roturiers, maîtres et laquais.
Mais l'avènement financier de la bourgeoisie était peu de chose en comparaison de la liberté de parole et de pensée reconquise par les écrivains, hérauts de la société future. Déjà Voltaire, qui devait un jour personnifier le dix-huitième siècle, avait commencé son œuvre de révolution par l'ironie en rimant ses premiers vers, fort médiocres d'ailleurs, à la gloire d'un roi resté à demi huguenot, et proclamant la tolérance religieuse.
C'était d'une belle audace chez un jeune homme qui connaissait déjà la Bastille[1389] ; mais, plus grand que Voltaire dans sa conception de l'histoire, Montesquieu ne s'attaque pas seulement aux oppresseurs, il ne se borne pas à plaider la cause de la pitié, il se fait encore le défenseur de la justice, il cherche, dans l'ensemble des âges et chez tous les peuples, quel est le droit dans son essence, non celui d'un homme, d'une classe et d'une nation, mais celui de l'homme lui-même. La portée de son œuvre dépasse de beaucoup en réalité le but qu'il voulait atteindre, car si le droit de l'homme est intangible, toute autorité qui l'abaisse, qui restreint son développement libre, n'est elle pas inique par cela même ? Logiquement comprise, la philosophie de Montesquieu, qui dans un autre ordre d'idées reproduit celle de Descartes, aboutit également à la suppression de l'autorité : « Je pense et ce n'est point un autre qui pense en moi ! Je reconnais ce qui est juste et nulle autre justice ne prévaudra contre la mienne » ! Ainsi la satire des Lettres Persanes s'élève bien au-dessus des patries, au-dessus des religions et, surtout, bien au-dessus de la routine abominable des lois. On brûlait encore des condamnés à Paris en 1726, et les prisons de Bordeaux, la ville où siégeait Montesquieu, renfermaient encore des cachots effrayants dans lesquels la victime ne pouvait être debout, ni couchée, ni assise !
Toutefois, si acérée que soit l'ironie, si profonde qu'en soit la portée, elle ne vaut pas encore la parole directe d'accusation fulminée contre les grands. Et cette parole, nul ne l'avait encore prononcée. D'ailleurs, après la mort du régent, l'autorité du droit divin s'était pleinement ressaisie. Ni jansénistes, ni protestants, quelles que fussent les persécutions endurées, ne pouvaient pousser le cri de liberté, puisque leur dogme les enchaînait absolument et que, même dans les supplices, ils étaient tenus de vénérer le prince comme le représentant du Dieu qu'ils adoraient. Quant aux penseurs libres, aux hommes dégagés du « mensonge conventionnel », de toute superstition religieuse et monarchique, ils n'osaient pas encore tout dire, ni surtout écrire, de peur de la Bastille ou du bourreau ; leur audace éloquente ne se manifestait d'ordinaire que dans les salons et les cafés, excusée d'avance par l'animation du discours et des répliques, la gaieté et l'esprit des saillies. Et puis la pensée ne vit pas seulement d'elle-même, elle s'accommode facilement à son milieu. Rares étaient les écrivains que les conditions ambiantes portaient vers l'indépendance du caractère et de la parole ; chez ceux d'entre eux qui étaient fonctionnaires la fonction finissait par avoir raison de la vaillance : le bel héroïsme qui s'était attaqué d'abord à tout le mécanisme social se bornait à la critique de tel ou tel abus et ne demandait plus que des réformes.
C'est ainsi que Montesquieu, reçu solennellement par les hauts personnages de l'Angleterre en grand seigneur qu'il était, revint en France fasciné par ce Parlement qu'il avait vu fonctionner avec assez de puissance pour balancer le pouvoir de la royauté. En réalité, la constitution britannique ne s'appliquait qu'à une faible partie de la nation, celle qui comprend les nobles, anciens riches, et les délégués des communes, enrichis récents : la grande masse du peuple, paysans, ouvriers, prolétaires, restait en dehors de ce fonctionnement électoral. Pourtant le mécanisme duquel devait sortir l'équilibre entre les dominateurs de la nation, royauté, noblesse, bourgeoisie, parut un tel chef-d'œuvre politique à Montesquieu que son enthousiasme, devenu communicatif, fut partagé pendant un siècle et demi par tout le monde civilisé, et qu'après tant d'essais de toute nature, ce système finit par être adopté presque universellement jusque chez les jaunes du « Soleil levant » et chez les Nègres de Liberia[1390]. Telle fut la réforme qui, pour un grand nombre de politiciens, masqua le véritable problème de l'émancipation humaine dans son ensemble.
Du moins, sous le régime de ce Parlement anglais, la pensée se manifestait plus librement que sous la dictature du cardinal Fleury, lui-même terrorisé par les jésuites. Plus d'un siècle auparavant, l'Angleterre avait eu sa période littéraire par excellence ; maintenant elle se trouvait au point suprême de sa gloire scientifique : après avoir eu Shakespeare, elle avait Newton. Grâce à lui, la loi universelle de la gravitation était conquise par l'observation et par le calcul ; une ère nouvelle s'ouvrait pour le génie de l'homme. En même temps, toute une école de philosophes se dégageait de l'influence du christianisme et même réagissait contre lui. De son voyage chez les Anglais, Voltaire rapportait non seulement les théories de Newton mais aussi les doctrines rationalistes de Locke, dont l'exposé eut l'honneur d'être brûlé par la main du bourreau. Sous une forme plus grave, moins brillante et moins littéraire, mais aussi profonde qu'en France, la pensée humaine abordait en Angleterre toutes les sciences d'observation ; même l'œuvre de l'Encyclopédie, dirigée par des penseurs libres, y prenait une forme analogue à celle que lui donna plus tard le fougueux génie de Diderot, puisque c'est le Dictionnaire universel des Arts et des Sciences ou *Cyclopedia*, publié par Ephraïm Chambers en 1728 qui suggéra l'idée de l'ouvrage français, dont le premier des dix-sept volumes date de 1761 et le dernier de 1765.
Toutefois les États de l'Europe ne pouvaient abandonner le passe-temps de la guerre. Les armées continuaient d'aller et de venir, souvent sans que l'on sût trop quel était l'ami ou l'ennemi, et on changeait d'adversaire, d'alliés, de politique, suivant les conseils d'un confesseur ou les caprices d'une dame de la cour. Mais, lorsque la grande guerre recommença, il y eut au moins un capitaine, Frédéric II de Prusse, qui prit la chose très au sérieux et dont la claire volonté, d'ailleurs insoucieuse de tout scrupule, devait nécessairement triompher de gens qui ne savaient pas vouloir. C'était, dans la dualité des États principaux de l'Allemagne, le prince dont le royaume représentait la plus grande unité nationale. Tandis que l'Autriche était un magma de peuples hostiles les uns aux autres, ayant des mœurs, des traditions, des langues différentes, et toujours difficiles à mettre en ligne, à tenir sous une même direction, la Prusse embrassait un ensemble de populations, sinon très unies, du moins très solidement martelées et assujetties : Allemands et Slaves plus ou moins organisés formaient une masse compacte, bien dressée à l'obéissance, de même que l'armée réglementée par les souverains de la Prusse avec un zèle qui touchait à la manie.
Depuis la paix de Westphalie, le petit État de Prusse s'était graduellement agrandi, consolidé, dégagé des puissances voisines, Suède, Pologne, Empire d'Autriche. Très ambitieux et prenant part à toutes les intrigues diplomatiques de l'Europe, le « grand Electeur » Frédéric Guillaume avait même voulu, presque sans marine, se donner un empire colonial ; au risque de se brouiller avec ses voisins jaloux, les marchands hollandais, il avait fait établir un comptoir sur le cap des Trois Pointes, un des promontoires de la Côte de l'Or. Mais bientôt après cette entreprise, qui ne devait point avoir de résultats utiles, la Prusse eut un coup de fortune, la révocation de l'édit de Nantes, qu'elle sut utiliser en accueillant largement les protestants fugitifs. Plus de quinze mille Français se prévalant de l'édit de Potsdam mirent au service de l'Allemagne leur intelligence, leur instruction, leurs industries : du coup l'équilibre des forces vives se trouva déplacé en Europe. La Prusse, et notamment la ville de Berlin, gagna ce qu'avait perdu la France.
Et non seulement des protestants introduisaient leurs professions et leurs métiers en Allemagne, ils surent y créer des entreprises entièrement nouvelles, grâce à l'esprit d'initiative qu'ils avaient à développer forcément sous peine d'humiliation et de misère : il leur fallait accommoder leurs capacités diverses à un milieu dont les conditions différaient entièrement de celles qui leur étaient familières. Ainsi de très sérieux progrès dans le travail et les procédés scientifiques compensèrent, au profit du Brandebourg et de l'Europe en général, les pertes énormes subies par les districts protestants français.
Pendant près de deux siècles, la colonie huguenote de Berlin s'est maintenue, malgré les croisements, les changements et traductions de noms et la pénétration intime de l'ambiance germanique.
En l'an 1701, la Prusse constituait un État assez puissant déjà pour que le prince Frédéric Ier crût le moment venu de se déclarer roi. De ses mains, il ceignit la couronne, mais sa vie de faste, de dépenses irréfléchies, de caprices bizarres, montra combien la vanité l'emportait chez lui sur l'orgueil, car, en prenant le titre, il faisait des concessions humiliantes à l'empire. Il était en train de défaire ce royaume qu'il avait baptisé tel tout en l'affaiblissant, lorsque la mort le surprit. Frédéric Guillaume Ier était un tout autre homme, une vraie brute, fier de son ignorance, d'une étroitesse de vues telle qu'il devint la risée générale, mais si âpre dans sa volonté que tout cédait devant lui. Il était si économe que son premier coup fut de réduire au cinquième tous les appointements des gens de sa cour. Il était si correct sur la discipline qu'on ne lui arracha qu'à grand'peine la grâce de son fils, condamné à mort comme « déserteur ». Sa manie particulière était celle des revues et des parades militaires. Il avait divisé le royaume en districts correspondants aux régiments de son armée ; l'alignement, la symétrie, la régularité des corps de troupe était sa grande préoccupation, il tenait par-dessus tout à ses compagnies de beaux hommes recrutés par tous les moyens possibles, y compris l'achat et l'enlèvement en pays étrangers. Mais il aimait tant son armée qu'il se refusait à la détériorer par la guerre : c'est à son successeur Frédéric II que devait revenir l'emploi de cet outil formidable. La préparation de la guerre n'est point une raison de paix, comme le dit un proverbe menteur, au contraire, elle entraîne toujours la guerre. Si l'industrie de la Prusse fut longtemps, comme on l'a dit, l'art de la guerre, c'est au Prussien par excellence, à Frédéric Guillaume Ier qu'on doit en faire remonter la responsabilité. Frédéric II trouva les éléments de la guerre tout préparés, des hommes, des arsenaux, de l'argent, et il s'en servit aussitôt. Le zèle avec lequel son peuple le suivit dans l'œuvre de conquête s'explique en partie par la pauvreté naturelle des landes, des sables et des marais du Brandebourg et autres provinces qui constituaient le noyau de la Prusse proprement dite : la richesse des terres avoisinantes promettait un ample butin.
À peine sur le trône, Frédéric s'occupa d'arrondir ses domaines en s'emparant de la belle Silésie, qui avait précisément cet avantage d'un rendement fructueux et qui promettait de compléter élégamment le royaume par le haut bassin de l'Oder et la frontière naturelle des Sudètes.
Les arguments ne manquent jamais aux conquérants, et Frédéric avait généralement comme bonne raison la force agressive de son armée. Non encore aguerri lui même, il débuta par un incident ridicule, puisqu'il s'enfuit du premier champ de bataille, se croyant vaincu alors que ses troupes étaient victorieuses ; mais il s'habitua vite au sifflement des balles, et bientôt la Silésie arrachée à l'Autriche agrandit la Prusse jusque vers les sources de la Vislule (1742). Ce fut le premier acte de ces deux guerres de Sept ans, 1741−17/18 et 1756−1763, qui se déroulèrent principalement autour de la malheureuse Silésie, piétinée, dévastée, et dans la Bohême, plus malheureuse encore à cause de sa valeur stratégique comme centre de l'Europe.
Pendant la première moitié de la lutte, Frédéric fut d'abord partiellement soutenu par la France, dont la politique traditionnelle était de combattre la puissance autrichienne ; mais cette alliance française était incessamment neutralisée par les intrigues de cour et de confessionnal qui donnaient à l'Autriche et à sa souveraine Marie-Thérèse l'appui des machinations secrètes, ourdies contre son propre pays par le cardinal Fleury, inspirateur officiel de ses agissements. Puis, lors de la deuxième guerre, l'influence des jésuites triompha ouvertement : la France conclut une alliance offensive avec la Russie et la Suède pour soutenir l'Autriche et la Saxe contre Frédéric II. Celui-ci eût donc été complètement entouré par un cercle d'ennemis s'il n'avait eu quelques petits princes allemands pour alliés, et, par delà le détroit, le concours de la flotte anglaise. Mais en ce danger imminent, il se révéla tacticien incomparable par l'art de diviser ses adversaires pour les surprendre et les battre isolément. Il se délivra d'abord de la France par la victoire de Rossbach (1757), journée d' « immortel ridicule », où il dispersa devant lui plus de dames, de coiffeurs et de cuisiniers que de soldats, et qui lui valut non seulement l'admiration enthousiaste de ses propres troupes mais encore celle de ses ennemis, surtout de la France elle-même. Pourtant il lui eût été impossible de résister jusqu'au bout contre le déluge d'hommes qui, du sud, de l'est, du nord, inondait son royaume s'il n'avait pu reconstituer ses armées, terriblement amoindries, par la foule des aventuriers et déserteurs étrangers accourant vers lui de toutes parts, et si l'Angleterre ne l'avait soutenu de ses millions. Enfin, lorsqu'il semblait presque fatalement pris, comme entre deux mâchoires, entre les Autrichiens et les Russes, une mort de tsar, un changement de règne le sauvèrent soudain et lui permirent de se dresser vainqueur, désormais inattaquable.
Pour la première fois dans l'histoire du monde, les guerres de l'Europe avaient eu leur contre-coup direct dans les autres continents : les conflits s'étaient propagés sur une grande partie de la surface planétaire, que cherchaient à s'approprier les émigrants des diverses nations occidentales. La guerre de Sept ans se poursuivait aussi dans les Indes orientales et dans l'Amérique du Nord, des deux côtés au grand avantage de l'Angleterre, dont la puissance militaire s'appuyait sur une industrie de plus en plus active et sur un commerce extérieur toujours grandissant. Dans la lutte de navigation qui se continuait entre la Hollande et la Grande Bretagne, celle-ci remportait rapidement en dépit des avantages acquis et de la pratique coutumière que possédait sa rivale. Pendant la deuxième moitié du dix-septième siècle, période de sa grande prospérité, ce tout petit peuple batave possédait à lui seul près de la moitié du tonnage de toutes les flottes commerciales appartenant aux nations européennes, soit environ 900 000 tonnes sur 2 millions[1391]. Mais la grande île disposait à la fois de ports plus nombreux et plus sûrs, d'une population plus considérable et surtout d'une industrie propre plus active, plus facile à développer et plus riche en produits variés. Au commencement du dix-huitième siècle, Daniel de Foë signale la prospérité croissante de Manchester, dont la population aurait doublé en quelques années, grâce à la fabrication des tissus[1392]. Dès l'année 1585, Manchester et Bolton, sa voisine, n'avaient-elles pas été le refuge des tisseurs de coton d'Anvers, échappés aux massacres que commandait le duc d'Albe ? Pourtant, au milieu du dix-huitième siècle, l'outillage des manufactures anglaises était encore aussi rudimentaire que celui des humbles ateliers hindous : les découvertes industrielles que l'on avait déjà faites en maints endroits, en Italie, en France, en Allemagne, dans les Flandres, n'étaient point appliquées au nord du Pas-de-Calais. La grande révolution du travail qui devait se produire à la fin du siècle ne s'annonçait pas encore.
Après son grand triomphe sur Louis XIV, la politique anglaise avait été relativement pacifique, surtout sous le long ministère de Robert Walpole, cynique philosophe qui préférait mener les hommes par la corruption que les contraindre par la violence. D'ailleurs le gouvernement anglais avait alors deux grandes difficultés à vaincre : en premier lieu celle de consolider le pouvoir de la dynastie de Hanovre qui régnait sur les îles Britanniques et de sauvegarder en même temps, sans en déplacer le centre de gravité, ses intérêts sur le continent ; en second lieu de prévenir ou de réprimer toute tentative de restauration de la part des représentants de l'ancienne dynastie des Stuart. Incessamment s'ourdissaient de nouvelles conspirations dirigées par d'infatigables jésuites disposant de toutes les forces occultes de l'Église. Le danger ne fut définitivement écarté qu'en 1746 : Charles-Édouard, le fils du prétendant Jacques III, ayant débarqué en Écosse, occupa le château d'Édimbourg et pénétra en Angleterre, mais il dut bientôt rebrousser chemin et sa petite armée fut anéantie dans les landes de Culloden. Les massacres, l'échafaud, les cachots, les confiscations donnèrent raison au loyalisme d'introduction récente sur le loyalisme traditionnel.
Désormais débarrassée de la question d'Écosse et n'ayant plus à craindre que les rancunes de l'Irlande, non suivies d'effet, la puissance britannique pouvait s'exercer librement dans le monde et notamment dans les Indes orientales. L'influence du Portugal y avait rapidement faibli, et, d'ailleurs, n'avait pas dépassé le versant occidental des monts. À cette époque la domination de l'Hindoustan, du golfe de l'Indus jusqu'à celui du Bengale, appartenait à la dynastie dite du « Grand Mongol » qui s'était emparée de Delhi dans la première moitié du seizième siècle et qui avait fait de cette ville un lieu somptueux où venaient s'amasser les richesses prélevées, de l'Himalaya au Dekkan, sur une population de peut-être cent millions d'hommes. Dans le reflux de la civilisation iranienne qui s'était portée sur l'Inde avec le sultan Baber et son cortège de Mongols et de Tartares iranisés, les villes hindoues occupées par le Grand Mongol avaient singulièrement profité de l'art des constructeurs persans : les cités du nord-ouest, où ils avaient établi le siège de leur puissance, montrent encore d'admirables constructions de cette période, tours, palais, forteresses, édifices qui, du reste, ne sont point sans mélange d'éléments hindous, et même européens puisque le principal décorateur du fameux Tadj Mahal fut, nous disent les annales, le Bordelais Austin. Les plus beaux monuments d'Agra datent du temps de Rubens, de Poussin, de Velasquez (Roger Peyre).
La force d'appel exercée par cette magnifique cour du Grand Mongol, avec ses trésors remplis de métaux précieux, de diamants et de perles, attira de très nombreux voyageurs d'Europe, parmi lesquels des savants, tels que le médecin Bernier qui séjourna plusieurs années auprès de l'empereur Aureng Zeb : des compagnies financières, soutenues par des privilèges de leurs gouvernements respectifs, s'établirent dans les ports de l'Inde pour entrer en relations de commerce avec le puissant souverain et avec ses vassaux. La compagnie néerlandaise fut la première en date, environ un siècle après le voyage de Vasco de Gama, et la compagnie britannique la suivit de près (1600). Ses progrès furent rapides : à diverses reprises elle accrut ses attributions, même politiques ; elle acquit le privilège de haute et de basse justice. Les marchands de la compagnie exerçaient en réalité le pouvoir royal, sous un prétendu contrôle que la distance rendait illusoire. La flotte de transports pacifiques était aussi une escadre de guerre : on distinguait difficilement entre ses commis et ses officiers. Les conquêtes de la compagnie étaient en même temps celles de la Grande Bretagne.
Avant d'opérer celle de l'Inde, ce qui n'était encore dans les ambitions de personne — tant la puissance du Grand Mongol semblait inattaquable —, il fallait en déblayer les abords. C'est ce que firent les Anglais en rasant la ville d'Ormuz (1622), qui avait été si longtemps le centre du commerce des Portugais dans la mer des Indes[1393]. Puis les comptoirs qu'ils établirent sur la côte de l'Inde, Surate à l'ouest, Masulipatam à l'est, devinrent graduellement des points d'appui politiques ; même, en 1639, la compagnie reçut d'un radjah du littoral l'autorisation de construire le fort de Saint-George pour la protection de la factorerie qui, de nos jours, a, sous le nom de Madras, pris rang parmi les grandes cités : Ce fut le premier pas dans l'œuvre prodigieuse de la conquête. Peu à peu les acquisitions formèrent comme un collier le long du littoral hindou. L'ile de Bombay, que la femme portugaise de Charles II lui avait apportée en dot, fut transmise à la compagnie en 1668 ; puis, avant la fin du siècle, trois villages de la rive droite du Hougli servirent de noyau à la cité grandissante de Calcutta, protégée par les canons du fort William.
Mais déjà la compagnie française des Indes, fondée par Colbert en 1664, entrait en conflit direct d'intérêts avec la compagnie britannique, surtout dans les districts où les points d'opération étaient rapprochés, comme entre Madras l'Anglaise et Pondicherry la Française, entre Calcutta et Chandernagor. Les rivalités étaient permanentes et les déclarations de guerre faites en Europe étaient aussitôt mises à profit dans les possessions hindoues.
En 1746, les Français s'emparent du fort Saint-George et de la ville de Madras, qu'ils sont forcés de rendre deux années après, lors de la paix d'Aix-la-Chapelle ; mais la guerre ne cessa point malgré la trêve apparente entre les puissances d'Europe et les compagnies respectives ; elle se continua par l'intermédiaire des alliés et des vassaux hindous. Dupleix, le gouverneur de Pondicherry, génie extraordinaire dans la connaissance et le maniement des hommes, entreprit de gouverner tout le sud de la Péninsule sous le nom des princes indigènes, qu'il savait opposer les uns aux autres et dont il utilisait toutes les faiblesses. Marié lui-même à une femme hindoue, il était considéré par les radjahs comme un des leurs et reçut le titre de nabab « protecteur ou dominateur » de toutes les contrées situées au sud de la Kistna. En peu d'années, l'humble compagnie de marchands, qui s'était d'abord gérée presque en suppliante auprès des riches souverains hindous, se trouvait maîtresse, directement ou indirectement, de toute la région dravidienne de l'Inde. Mais il y avait un moyen de vaincre Dupleix, l'artisan de toutes ces conquêtes, c'était de le faire rappeler par la cour de Versailles : en ce centre de machinations, de perfidies et de bassesses, où les affaires de l'Inde lointaine n'intéressaient personne, Dupleix ne trouva point d'homme qui pût comprendre ses vastes projets ; il fut abandonné de tous et peu après mourut obscurément. Il partageait le sort de Labourdonnais, le vainqueur de Madras, envers lequel il avait eu personnellement des torts et qui eut également à souffrir de la disgrâce et de la misère. Le traité de 1763 remettait les choses en l'état qui avait précédé la guerre, c'est-à-dire que la France perdait tout son empire colonial de l'Inde, gardant seulement quelques comptoirs, menacés par le canon des Anglais.
Cependant ceux-ci avaient réalisé dans le nord de l'Inde une œuvre de conquête analogue à celle qui avait été accomplie, temporairement, par Dupleix dans le sud de la Péninsule. Clive, jeune favori de la guerre, eut autant de bonheur que d'audace. Dans la bataille de Plassey, qui fut livrée en 1757 sur les bords de la Baghirati Ganga, en des campagnes maintenant emportées par le fleuve, Clive ne réussit pas seulement à dégager la ville de Calcutta, mais il remporta aussi une victoire décisive qui fit de la compagnie la puissance dominante dans le Bengale. Le butin qu'il avait conquis, représentant une valeur de 50 millions, l'encourageait à pousser plus avant, à se mesurer avec le Grand Mongol dont les palais étaient plus riches encore. La bataille de Bagsar (1764) établit définitivement la puissance britannique représentée par la compagnie « Nous sommes les maîtres de l'Aoudh, écrivait Clive, et demain nous pourrons nous emparer, si nous le désirons, de l'empire du Grand Mongol. » Les conquérants n'eurent pas besoin de se presser.
L'immense domaine de l'Inde, des hautes vallées de l'Himalaya jusqu'au promontoire de Comorin, tomba graduellement entre leurs mains par fragments de différentes grandeurs, et si l'œuvre d'annexion rencontra des obstacles imprévus, du moins le pouvoir suranné des princes qui régnaient à Delhi ne la gêna nullement : au contraire, les Anglais se servirent du nom de l'Empereur pour substituer peu à peu leur puissance à la sienne, pour emprunter tout son système d'administration et d'impôts. De nos jours encore, après plus d'un siècle de domination, l'Angleterre, héritière de la compagnie, gouverne ses possessions de l'Inde, non suivant les us britanniques mais beaucoup plus en conformité des méthodes persanes qui prévalaient sous l'empereur Akhbar. Ainsi que le veut la loi commune de l'histoire, les Anglais, faible groupe perdu au milieu d'une mer d'hommes étrangers, furent beaucoup plus conquis que conquérants : le travail d'égalisation entre les races qui s'accomplit au contact des différents peuples a commencé dans le pays des castes par la constitution d'une caste britannique non moins rigide et fermée que celle des brahmanes. L'Orient l'emporte encore sur l'Occident.
Dans le Nouveau Monde, le conflit entre l'Angleterre et la France pour l'expansion de l'empire colonial avait eu le même résultat qu'en Asie. Déjà au commencement du siècle, 1718, le traité d'Utrecht avait favorisé les Anglais en leur transférant les possessions de la France sur le pourtour du continent américain, de la baie de Fundy à la mer de Hudson. Presque toutes ces contrées n'avaient encore que leur faible population indigène ; toutefois la petite péninsule d'Acadie aujourd'hui Nova-Scotia — ayant reçu pendant le siècle précédent quelques immigrants français, presque tous originaires de la Normandie et du Perche, constituait en 1718 une colonie de 2 100 individus. Les conquérants anglais installèrent leur garnison dans la place de Port-Royal, devenu Annapolis, tandis que les paysans français restés sur leurs héritages, continuaient de prospérer en paix : au milieu du siècle, ils étaient plus de 14 000, ayant sextuplé en quarante années sans le secours d'aucune immigration d'Europe[1394].
Les Anglais furent effrayés de cet accroissement rapide de colons étrangers par l'origine, parlant une langue et professant une religion qui n'étaient pas les leurs. Le danger leur paraissait d'autant plus pressant que ces catholiques français avaient été reconnus « neutres » par les traités et que le serment d'allégeance, demandé par le gouvernement britannique, leur garantissait le droit de ne jamais être obligés de combattre leurs anciens compatriotes ni les tribus indiennes. En réalité, le vrai tort des Français était de posséder les meilleures terres de la colonie, de récolter les plus belles moissons : il fut décidé que l'on déplacerait cette population, coupable de trop de bien-être.
En 1755, Laurence, le gouverneur de Nova-Scotia, ainsi nommée parce que des colons écossais allaient s'établir sur les champs des Français, fit réunir tous les Acadiens dans les églises pour leur annoncer que leurs terres, leurs maisons, leurs troupeaux étaient confisqués par la couronne et « qu'ils seraient eux-mêmes déportés, mais que le roi gracieux, dans sa grande bonté, comptait bien avoir toujours en eux des sujets fidèles en quelque endroit du monde où le sort dût les jeter ». Ce fut « le grand dérangement » : quelques milliers d'Acadiens s'enfuirent et furent recueillis dans les clairières des forêts par les Peaux-Rouges amis, d'autres, qui résistèrent aux capteurs, furent massacrés ; mais le gros de la nation, près de huit mille individus, fut réparti dans les diverses colonies américaines pour y travailler les plantations de cannes à sucre ou de tabac, à côté des nègres esclaves ; des centaines échouèrent en Angleterre, quelques-uns revinrent en France, notamment à Belle-Isle-en-Mer, où on leur fit une petite concession de terre. Nombre de fugitifs retournèrent plus tard en Acadie, lorsque les Anglais en lutte avec les colonies américaines cherchèrent à se concilier les colons d'origine française. Actuellement les descendants des Acadiens y sont au moins dix fois plus nombreux qu'à la veille du « grand dérangement » ; mais ils ne forment plus de groupe homogène au point de vue ethnologique et se mêlent diversement aux éléments écossais, anglais, irlandais, Scandinaves, allemands. Le poème d'*Evangeline* où Longfellow raconte les abominations du bannissement est devenu classique pour les fils des colons qui dépouillèrent les malheureux Acadiens.
La perte de l'Acadie et des terres voisines placées devant l'estuaire du Saint-Laurent devait désormais rendre très difficiles les communications de la France avec les colonies canadiennes bordant en amont les deux rives du fleuve. Le demi-cercle des possessions françaises qui se déployait autour des colonies britanniques, de la bouche du Saint-Laurent à celles du Mississippi, se trouvait rompu à son point de départ. D'ailleurs ce cercle d'investissement était en grande partie fictif : le grand hémicycle de la Nouvelle France, dans son développement formidable de 2 500 kilomètres, n'avait qu'une illusoire réalité en dehors du Canada proprement dit. Quelques postes, fort éloignés des uns des autres, séparés par d'immenses prairies, de larges rivières, des marécages, des forêts difficiles à traverser, contenaient un petit nombre de centaines d'habitants, et, dans le reste du territoire, l'influence française n'était représentée que par de rares « voyageurs » ou marchands de pelleteries, presque tous métis ou « bois brûles », jargonnant à peine quelques mots de la langue paternelle et réprouvés comme des criminels par les pères jésuites du Canada.
Aussi dès que les colons bostoniens et virginiens eurent franchi les montagnes bordières pour redescendre sur le versant du Mississippi, ils n'eurent point de peine à percer la ligne des prétendus assiégeants. La seule difficulté militaire fut de réduire le fort Duquesne que les Français avaient élevé au point vital où se réunissent les deux rivières maîtresses de l'Ohio, l'Allegheny et la Monongahela. Ce fortin, remplacé actuellement par la populeuse et puissante ville de Pittsburg, témoigne de la sûreté de coup d'œil qui avait indiqué ce lieu de défense, mais il eût fallu que la petite garnison de la place s'appuyât sur une population d'immigrants : elle restait dans le vide, pour ainsi dire, et en 1768, après avoir subi de nombreux assauts, elle dut se retirer sous la double poussée civile et militaire des Anglais ; même la déclaration de guerre eût été inutile, accroissement rapide de la population qui se faisait sous pavillon britannique eût suffi pour noyer les îlots presque imperceptibles de provenance française parsemés à de grandes distances sur le versant du Mississippi. Si ces petits groupes n'avaient représenté symboliquement la nation ennemie qui, pendant des siècles, avait soutenu contre leurs aïeux une lutte héréditaire, les Anglais eussent pu les considérer comme une quantité négligeable.
Mais il y avait les Indiens. Les colons français du Saint-Laurent et du lac Champlain, quoique très peu nombreux en comparaison des Anglais du littoral atlantique, étaient cependant assez fortement établis dans ces régions de l'arrière-pays pour empêcher l'extension et l'immigration britannique dans la direction du nord et du nord-ouest ; en outre ils étaient alliés à des tribus indiennes qui leur servaient d'avant-garde dans la guerre presque incessante des frontières. Les « Bostoniens », ainsi qu'on nommait alors les blancs de la nouvelle Angleterre actuelle, avaient même été obligés de changer leur politique à l'égard des Peaux-Rouges par suite de l'obstacle que leur opposait la colonisation française. Tandis que, dans les premiers temps, ils se considéraient, lecteurs assidus de la Bible, comme un nouveau « peuple élu » entrant dans une nouvelle « Terre promise », avec ordre divin d'en exterminer les Philistins, la continuation de la guerre d'extermination eût pu désormais devenir trop dangereuse et, pour résister aux Français et à leurs confédérés indiens, ils durent entrer à leur tour dans la voie des traités avec de puissantes peuplades aborigènes. C'est ainsi que s'engagea l'inexpiable lutte entre les Hurons, amis des Français, et les cinq nations des Iroquois alliés des Anglais. Un siècle plus tôt, les Hurons auraient été probablement de taille à se mesurer avec les Iroquois, que les Bostoniens lançaient contre eux ; mais ils avaient été « convertis » par les jésuites. privés de leur vaillance première, transformés en une pâle molle et ductile, comme l'étaient, dans l'autre moitié du Nouveau Monde, les Guarani du Paraguay.
Aussi les Iroquois restés eux-mêmes dans la pleine conscience de leur force, mais ignorants de l'œuvre funeste à laquelle on les destinait, furent-ils les vainqueurs dans cette lutte à mort, où il s'agissait en réalité de l'extermination de leur propre race.
Débarrassés des Indiens par la force ou par la ruse, les Bostoniens, aidés par une armée anglaise, pouvaient donc se considérer d'avance comme maîtres du Canada français. Lorsque la guerre décisive éclata enfin, en 1759, les corps de troupes qui envahirent la colonie par trois côtés à la fois, le centre et les deux extrémités de l'amont et de l'aval, formaient un effectif presque égal en nombre à celui de tous les habitants français de la contrée, hommes, femmes et enfants. On comprend à peine comment la résistance fut possible et même entremêlée de victoires pour cette petite nationalité qui d'avance était vaincue. Les Anglais avaient été battus lorsqu'une flotte de secours, entrant dans les eaux de Québec, assura définitivement l'annexion du Saint-Laurent à l'empire colonial de l'Angleterre. Les ports de France, bloqués par les vaisseaux anglais, n'avaient pu envoyer de renforts au Canada, et, d'ailleurs, qui, au milieu des fêtes et des intrigues de Versailles, s'inquiétait de ces « quelques arpents de neige » ?
Pourtant les Canadiens, tout en exécrant le traître Louis XV qui les avait ainsi négligemment abandonnés, n'en continuèrent pas moins de rester Français à leur manière, et même avec une fidélité singulière, qui s'explique par l'isolement relatif dans lequel ils se sont trouvés pendant le siècle suivant, par leur groupement solide en une société distincte au point de vue de la langue et de la religion, enfin par l'extraordinaire vitalité de leur race, qui, sous cet heureux climat, grâce au bienfaisant travail de la terre, se développa numériquement en des proportions qui sont presque sans exemple. Les soixante-sept mille Franco-Canadiens qui vivaient aux bords du Saint-Laurent en 1763, lorsque le traité de Paris en fit des sujets anglais, étaient devenus plus d'un million d'hommes un siècle plus tard ; ils sont deux millions aujourd'hui.
La France échappait à la guerre de Sept ans aussi profondément humiliée qu'elle le fut jamais. Le traité de 1763, que l'on signa dans Paris, comme pour en faire peser plus lourdement la honte sur le vaincu, assurait à la Grande Bretagne presque tout ce qui avait constitué les possessions coloniales de la France en Asie et dans le Nouveau Monde. À ce prix, l'Angleterre consentait à ne pas garder Belle-Ile qu'elle avait occupée et à ne pas trop insister sur la démolition des fortifications de Dunkerque, exigée comme « monument éternel du joug imposé à la France ». D'autant plus grande était la honte d'un pareil traité que Paris élevait à cette occasion la statue équestre du roi et que les ministres y trouvaient encore moyen d'accroître leur fortune personnelle. Il était impossible de tomber plus bas.
Et pourtant, c'est précisément alors que la France, justement méprisée comme État, avait atteint, comme nation le plus haut de sa gloire : jamais elle n'eut sur le monde plus grande et plus légitime influence. En ce « siècle de l'Esprit », celui de tous les siècles qui fut le « plus grand » par le mouvement de la pensée libre, c'est en France que retentirent les voix les plus éloquentes pour clamer tout ce qui pouvait agrandir l'intelligence des êtres humains, tout ce qui contribuait à les unir en une même compréhension de la vérité.
Bien plus que le siècle de la Renaissance, et en des proportions tout autrement considérables, le siècle de la philosophie prit un caractère largement objectif, ignorant les frontières des étroites patries pour s'étendre non seulement à l'Europe mais aussi à l'humanité tout entière, avec ses races diverses par les langues et les couleurs : il s'adressait à tous les hommes de bon vouloir dans l'universelle patrie. L'amour de tous les êtres embrassés dans le même idéal de justice et de bonté s'étend jusqu'aux étoiles : « Si, dans la Voie lactée, un être pensant voit un autre être qui souffre, et ne le secourt pas, il a péché contre la Voie lactée. Si, dans la plus lointaine étoile, dans Sirius, un enfant, nourri par son père, ne le nourrit pas à son tour, il est coupable contre tous les globes » (Voltaire). Ce beau caractère d'unité des mondes se montre admirablement dans l'œuvre de Montesquieu, l'*Esprit des Lois*, qui plane bien au-dessus de la France de Louis XV pour aller chercher en tous les pays et en tous les temps, dans les rapports de l'homme avec la nature, les causes des diversités politiques et sociales.
Voltaire entreprend une œuvre analogue dans son *Essai sur les Mœurs*, avec moins de sérénité mais avec une bien autre ardeur. Ce livre est un livre de combat dirigé surtout contre l' « infâme », c'est-à-dire contre les hommes noirs, inventeurs de mensonges, faiseurs d'obscurité, artisans d'ignorance, qui pervertissaient, abêtissaient et corrompaient les foules pour les opprimer plus sûrement. Buffon, le plus majestueux des écrivains du dix-huitième siècle, s'écarte de la lutte bruyante, mais son labeur patient avait pour but d'écarter aussi les légendes absurdes et les niaises redites de l'Église sur l'origine du monde et de montrer, dans leur succession magnifique, les *Époques de la Nature* déterminées, non par une création d'en haut mais par une évolution graduelle de la matière. Puis vient le merveilleux, l'incomparable Diderot, qui, dans sa naïveté sublime d'honnête homme, tente de réaliser l'impossible en associant tous les savants, tous les artisans, tous les penseurs à la rédaction de l'*Encyclopédie*, grand livre exposant toutes les connaissances, toutes les industries et faisant la lumière sur toute chose, de manière à prévenir désormais le retour offensif de ces prêtres qui, pourtant, avaient encore une bonne part du pouvoir matériel dans les mains et que Diderot lui-même ne brava pas toujours sans danger.
Quoique personne ne lise plus l'*Encyclopédie*, remplacée depuis longtemps par la science, dans ses progrès incessants, cette œuvre n'en reste pas moins un monument symbolique du bel idéal qui se montrait alors à l'humanité consciente : le dix-huitième siècle est avant tout le siècle de l'*Encyclopédie*. Pour en atténuer l'effet, les jésuites, obligés de renoncer pour un temps à l'emprisonnement et au bûcher, leur méthode préférée de réfutation, essayèrent de lutter par une entreprise analogue. De leur couvent de Trévoux, ils lancèrent leur *Dictionnaire*, ancien ouvrage de Furetière, remanié par le protestant Basnage, puis de nouveau accommodé par les révérends pères à l'usage des bien pensants[1395]. Mais, au point de vue de l'ébranlement moral produit, nulle comparaison n'était possible entre les deux « Encyclopédies ». Les jésuites eux-mêmes désertaient leur ordre pour se convertir à la libre-pensée, à la recherche désintéressée du vrai. L'abbé Raynal fut un de ces transfuges, et il donna un beau gage de la sincérité de ses convictions nouvelles en publiant l'*Histoire philosophique des deux Indes*, à laquelle collabora le grand Diderot, et qui fut accueillie avec enthousiasme dans le vaste monde conquis alors à la langue française.
Jean-Jacques Rousseau, qui resplendit encore avec Voltaire en pleine apothéose comme l'un des représentants par excellence de la période d'évolution qui précéda la Révolution française, fut un tard-venu dans la lutte, puisque son fameux *Discours sur les origines et les fondements de l'Inégalité parmi les Hommes* ne parut qu'en 1760, mais aussitôt il remua la société tout entière : on vit en lui le précurseur d'un nouvel ordre de choses. Arrivant au moment psychologique où la classe élégante et raffinée, se développant à part de l'humanité laborieuse d'en bas, avait déjà mauvaise conscience de ses privilèges, de ses vices, de sa prétendue civilisation, il prêchait hardiment à tous ces gens, las et désabusés de la vie, le retour vers la nature et le travail rénovateur. Bien plus, il proclamait l'égalité entre les hommes : alors que Voltaire écrivait l'histoire d'un Louis XIV, d'un Charles XII, Rousseau évoquait une société dans laquelle le droit public naîtrait du contrat de tous les citoyens. Déjà les revendications desquelles devait jaillir le socialisme du siècle suivant se formulaient dans ses écrits : « citoyen de Genève », il ne lui suffisait pas de donner aux peuples la forme républicaine, il voulait aussi leur assurer le bien-être et l'instruction. Sans doute, il n'était point encore arrivé à la conception que ces transformations politiques et sociales dussent être réalisées par la libre volonté des individus se groupant en sociétés qui se formeraient et déformeraient pour se reconstituer à nouveau, suivant les initiatives personnelles et le jeu des intérêts communs créés par les conditions du milieu. Encore très simpliste dans ses conceptions, il ne comptait que sur la puissante organisation de l'Etat, auquel il concédait une force irrésistible. La raison d'État, appuyée sur la religion d'État, eût permis d'écraser toute opposition ; logiquement, Rousseau devait donner naissance à Robespierre. Toutefois, l'œuvre du siècle en général et celle de Rousseau en particulier étaient infiniment complexes, grosses de conséquences diverses, heureuses ou funestes, et c'était déjà un très grand progrès dans l'ensemble de l'évolution qu'un auteur en vînt à présenter ses idées sur le fonctionnement normal des sociétés non comme une utopie, mais comme un plan proposé aux peuples en vue de la réalisation. L'homme sortait du rêve pour entrer dans le monde de l'action.
Une autre révolution s'était accomplie, et surtout par intermédiaire de Rousseau : des femmes prenaient ardemment part à la propagande des idées nouvelles contre l'ancien monde de l'autorité cléricale et monarchique ; la citadelle par excellence de la foi traditionnelle et de l'obscurantisme était définitivement entamée. La littérature nouvelle les autorisait à sortir de l'ignorance où le dix-septième siècle — notamment par la comédie des *Femmes savantes* — avait voulu les maintenir. Elles s'étaient passionnées, elles avaient pleuré à la lecture de la *Nouvelle Héloïse* ; en comprenant que l'amour était chose grave et non pas un simple divertissement, elles apprenaient aussi le sérieux de la vie. Elles savaient, grâce à Rousseau, que la mère doit être « maternelle » et ne pas déléguer ses soins et son amour à une mercenaire. *Émile* leur enseignait également l'importance majeure de tous leurs actes dans l'éducation des enfants qui, demain, deviendraient des hommes et devraient accomplir de grandes choses. Quoique tenue pour inférieure à l'homme par Rousseau et réduite à une part secondaire dans son instruction, la femme du dix huitième siècle s'associa de tout cœur à l'œuvre de libération intellectuelle, et que de fois elle intervint pour secourir les écrivains pauvres ou affligés, pour donner un asile aux persécutés, pour les sauver de la prison ou de la mort ! Combien surtout son action fut-elle efficace pour désorganiser la répression, pour empêcher le fonctionnement de l'autorité rendue ridicule aux yeux mêmes de ceux qui l'exerçaient ! Chaque salon se dressait contre l'autel et contre le trône.
Mais bien peu nombreux étaient ceux qui osaient aller jusqu'au bout de leurs principes d'égalité et de liberté ! On s'arrêtait en route, chacun à l'endroit du chemin où il se trouvait personnellement à l'aise. La plupart s'accommodaient de l'existence d'un « Grand Architecte de l'Univers », pourvu qu'il n'eût pas son cortège de prêtres, et de la domination d'un roi, pourvu qu'il s'entourât de philosophes. On admettait volontiers la hiérarchie des classes, même on se laissait aller à vitupérer contre la « multitude », et l'on se déclarait satisfait si tous devaient avoir du pain.
Le plus logique et le plus hardi parmi les novateurs de l'époque fut Morelly, qui, dès 1755, en son *Code de la Nature*, exposait avec franchise la doctrine communiste, « Maintenir l'unité indivisible du fonds et de la demeure commune ; établir l'usage commun des instruments de travail et des productions ; rendre l'éducation également accessible à tous ; distribuer les travaux selon les forces, les produits selon les besoins ; n'accorder aucun privilège au talent que celui de diriger les travaux suivant l'intérêt commun, et ne pas tenir compte, dans la répartition, de la capacité, mais seulement des besoins, qui préexistent et survivent à toute capacité ; ne pas admettre de rétribution en argent parce que toute rétribution est inutile ou nuisible : inutile dans le cas où le travail, librement choisi, rendrait la variété et l'abondance des produits plus étendus que nos besoins ; nuisible dans le cas où la vocation et le goût ne feraient pas remplir toutes les fonctions utiles ». Ainsi le communisme avait ses représentants : il fit même des recrues parmi les hommes politiques, puisque Mably, l'un des plus fins diplomates de l'Europe, mais aussi le contempteur de l'Académie, accueillit le *Code de* *la Nature* et reconnut également que les hommes, inégaux en fait par leurs facultés et leurs besoins, n'en sont pas moins égaux en droits.
Certes, la Révolution attendue se fût accomplie d'une manière beaucoup plus prompte et plus sûre si les protagonistes de la grande transformation avaient été à la hauteur de leur enseignement, par la force et la noblesse du caractère. Evidemment, ils devaient être souvent désunis, puisque chacun, plus ou moins libéré des préjugés antiques, défendait ses convictions personnelles ; mais aussi nombre d'entre eux compromettaient leur propre cause par des travers ou des vices. À part l'incomparable Vauvenargues, en sa douce austérité, et le généreux Diderot, étendant sur tous sa large bienveillance, quels furent les grands écrivains du siècle faisant vraiment honneur à l'humanité par l'accord de la vie et des principes ? Combien grande fut la part des défaillants, à commencer par les deux personnages les plus illustres. Voltaire, qui fut un roi et en eut tous les caprices, toutes les faiblesses ; Rousseau, qui fut un misanthrope et en connut tous les soupçons et toutes les rancunes ? Néanmoins, ce monde incohérent, dans lequel se produisaient parfois des tourbillons de haines et de calomnies, n'en présente pas moins un ensemble prestigieux par la véhémence de la passion, l'éclat et la vérité de la pensée. De près, c'était le chaos, et dans la perspective de l'avenir, ce fut une harmonie supérieure aux mille voix concordantes en leur diversité.
Ces mêmes souverains, que leur profession de rois obligeait à persécuter les libres-penseurs et les révoltés, étaient subjugués par la philosophie, sinon personnellement, du moins en leur entourage intime. Ce que Louis XV n'eût pas fait, la Pompadour l'obligeait à le faire : tantôt il poursuivait les auteurs de l'*Encyclopédie*, tantôt on les protégeait, on les encourageait en son nom. L'aristocratie presque tout entière était devenue libérale et souriait à l'aurore d'une société meilleure ; il semblait naturel que les maîtres eux-mêmes se prêtassent à un rôle qu'ils n'avaient guère essayé jusqu'alors, celui de « faire le bonheur de leurs sujets ». La puissance de la philosophie était devenue telle, dans ce milieu charmant et spirituel des salons, que les princes, eux aussi, affectaient d'être philosophes ou même croyaient l'être en toute naïveté. Du moins pouvaient-ils, par ambassadeurs, se laisser représenter comme tels : si des circonstances spéciales, des coutumes difficiles à changer brusquement, des déconvenues dues à l'inintelligence des fonctionnaires condamnaient leurs réformes à l'insuccès, ils n'en avaient pas moins fait preuve de bonne volonté apparente et, plus tard, n'auraient plus qu'à rejeter sur d'autres la non-réussite de leurs projets. S'ils ne devenaient pas les « pères du peuple », du moins en parlaient-ils savamment le langage.
D'ailleurs, les prétentions n'empêchaient point les souverains de se livrer au « noble jeu de guerre » avec toutes ses conséquences atroces, d'appliquer les anciennes lois répressives et d'en proclamer de nouvelles à leur caprice, de garder tout leur cortège d'exacteurs, de gendarmes, de geôliers, de bourreaux, conformément aux usages antiques du droit divin. Le landgrave de Hesse-Cassel, qui s'était érigé en précepteur de justice et de mansuétude dans son écrit intitulé *Pensées diverses sur les Princes*, était ce même Frédéric de Hesse qui, en 1776, vendit 12 000 hommes à l'Angleterre pour combattre les colons révoltés de l'Amérique, et qui, en 1781, vers la fin de la guerre, n'avait pas moins de 22 000 hommes en location[1396], beaucoup plus que n'en pouvait fournir sa principauté de trois cent mille habitants. Il avait dû se faire maquignon d'hommes pour se procurer en dehors de la Hesse la quantité voulue de chair humaine.
Et pourtant le peuple naïf, pourtant ces mêmes philosophes qui se donnaient pour mission d'étudier l'âme humaine et de pressentir les intentions secrètes se laissaient aller à l'illusion des « bons princes » ! Ils espéraient qu'un bras puissant détournerait cette révolution dont on entendait déjà le grondement rapproché. Evidemment, Voltaire obéissait à l'empire de cette illusion, d'ailleurs jointe à un sentiment de vanité enfantine et de courtisanerie lorsqu'il devenait l'intime de Frédéric II, son conseiller et le correcteur de ses effusions poétiques ; Diderot croyait aussi à la transformation des peuples par une volonté souveraine, lorsqu'il pérorait devant l'impératrice Catherine et lui exposait naïvement tous ses plans de rénovation sociale. Les empereurs d'Allemagne furent aussi philosophes à leur manière, ainsi que scrupuleux observateurs de l'étiquette, défenseurs du droit divin et adversaires acharnés de la Révolution. Enfin les papes eux-mêmes, les représentants de Dieu sur la terre, c'est-à-dire par définition les oppresseurs de toute liberté intellectuelle, firent bonne mine aux philosophes et se réclamèrent de leur amitié : c'est à un pape que Vico dédia son œuvre sur la *Scienzia Nuova*, d'ailleurs très sincèrement, tandis que Voltaire mettait une pointe d'ironie à inscrire un autre nom de pape sur la feuille de dédicace de son Mahomet. Bien plus, on vit Clément XIV, entraîné par l'exemple des rois réformateurs, dissoudre officiellement la compagnie de Jésus (1773) qui, mieux adaptée à la lutte que la Papauté même, devait subsister, d'autant plus forte qu'elle agirait en secret, et réadapter l'Église aux exigences contemporaines. Les événements ultérieurs démontrèrent à chaque nouvel essai combien funeste était cette illusion de la confiance naïve dans les « bons tyrans », mais que de fois cette illusion devait-elle se renouveler sous d'autres formes, lorsque la monarchie parlementaire, puis la bourgeoisie républicaine, enfin les socialistes d'État s'engagèrent, successivement portés par les encouragements populaires, à réaliser l'idéal de la liberté et de l'égalité des citoyens : ces trésors seront conquis, ils ne sont point donnés.
Dans leur simplicité d'enfants, les délégués des nations malheureuses ou des États en formation s'adressaient aux philosophes les plus fameux pour obtenir d'eux une constitution modèle. C'est ainsi que les Carolines, dont la charte féodale fut accordée, en 1663, à quelques seigneurs, Berkeley, Shaftesbury et autres, demandèrent à Locke de leur rédiger une constitution qui servirait de « grand modèle » aux peuples à venir. Ni Locke ni les seigneurs concessionnaires ne connaissaient le pays ni les hommes auxquels devait s'appliquer la constitution future, qui, naturellement, ne put jamais être expérimentée avec conviction et avec suite. De même les Corses et les Polonais consultèrent Rousseau ; il leur répondit par des « Lettres » et des « Considérations », qui ne pouvaient que rester inutiles.
Tandis que les philosophes parlaient du bonheur des peuples, les souverains, dont tant de courtisans célébraient le génie éclairé, montraient de quelle façon ils entendaient réaliser l'âge d'or attendu.
À cette époque, la Pologne se trouvait dans un état de véritable dissolution politique. Naguère ses principaux ennemis extérieurs étaient les Suédois du Nord, qui même, en 1656, avaient cru devenir les maîtres du pays, et les Turcs qui n'avaient cessé de guerroyer sur les frontières méridionales. À ces ennemis se joignirent d'autres adversaires encore plus formidables, à l'est les Russes, à l'ouest la Prusse, que la ténacité géniale de Frédéric II avait si puissamment constituée. Quant à l'Autriche, elle n'avait garde d'oublier la délivrance de Vienne par les Polonais de Sobiesky et ne demandait qu'à se venger de ce glorieux service.
Si la Pologne n'avait eu que les assaillants du dehors, peut-être aurait-elle pu échapper au danger, malgré le manque de frontières naturelles sur la plus grande partie de son pourtour géographique, mais à l'intérieur elle avait à se méfier de ses faux défenseurs et des traîtres : en premier lieu, elle pouvait craindre ses maîtres et confesseurs jésuites, qui avaient toutes les écoles en main et dirigeaient l'instruction dans l'intérêt de leur politique, non dans celui de la nation polonaise ; elle avait à redouter aussi ses propres rois, le plus souvent choisis à l'étranger et restés ignorants du peuple qu'ils juraient de « rendre heureux ». N'est-ce pas un de ces rois, Auguste II, qui, dès le premier tiers du dix-huitième siècle, proposa de dépecer son propre royaume pour satisfaire les appétits furieux des puissances d'alentour ? Aux Russes, il aurait donné la Lithuanie, aux Prussiens, tout le bas territoire arrosé par la Vistule, et l'Autriche eût reçu pour sa part le district de Szepas (Zips, Scépusie), c'est-à-dire la partie montagneuse du Tatra entre Tisza et Vistule.
Aussi, depuis cette époque, le sort de la Pologne fut-il scellé : la politique des puissances voisines était orientée dans le sens du partage.
On a souvent attribué la dissolution de la Pologne à une pratique fondamentale des électeurs du royaume, le *liberum veto*, c'est-à-dire l'intervention libre de tout membre du Congrès pour mettre à néant les résolutions prises : en un mot toute décision devait être unanime.
En soi, nul principe n'est plus équitable que ce respect absolu de la volonté d'un seul par la majorité, et l'on ne conçoit même pas qu'on puisse le violer en toute société d'égaux qui ne se laisse pas aller à la morale facile de la raison d'Etat. La règle du *liberum veto* était également reconnue dans les ordres de chevalerie germanique depuis l'époque de leur fondation, et nul groupe d'hommes dévoués individuellement et collectivement à une même cause ne peut se former sans qu'une règle identique soit implicitement admise. Or, dans le cas spécial de la Pologne, c'est précisément parce que cette loi du « veto libre » était incessamment violée que la nation, tirée, déchiquetée dans tous les sens par les ambitions des grandes familles, tomba dans une désorganisation complète. Outre les dynasties étrangères, telle que la maison de Saxe et la maison de Condé, les grands seigneurs et propriétaires terriens de la Pologne, les Czarloryisky, les Poniatowsky, les Leszczynsky, se plaçaient volontiers au-dessus de tous les votes et de toutes les libertés, achetant les congrès ou leur substituant la force des armées prêtées par quelque puissant voisin. Ainsi, le roi de Pologne sous le règne duquel s'accomplit le premier partage, 1772, Stanislas II Auguste, l'un des anciens amants de l'impératrice dite la « grande Catherine », n'était autre qu'un complice de la Russie et, sous son gouvernement, le général Repnin, nommé par la tzarine, fut le véritable maître.
À la fin, il devint inutile de feindre, et les trois puissances limitrophes de la Pologne procédèrent tranquillement à l'œuvre de dépeçage du pays, que rien de caractéristique ne défendait, ni trait du sol, ni différenciation bien nette de ses habitants. L'Autriche eut le plus gros morceau : outre les montagnes de Szépas, prises en gage depuis deux ans déjà, elle s'adjugea les vastes plaines de la Galicie et de la Lodomirie, pays slaves découpés en dépit de l'homogénéité des races, dont on ne tenait pas compte à cette époque comme on prétendrait le faire aujourd'hui. La Prusse fit plus qu'arrondir ses possessions, elle mit en un seul tenant ses provinces orientales et celles du Brandebourg qui étaient le berceau de la monarchie : on put commencer à parler d'unité politique à propos d'un État composé de plusieurs fragments qui gravitaient autour de centres fort éloignés les uns des autres. La Russie, dont les dimensions étaient énormes déjà, s'accrut moins en proportion, quoique deux millions de sujets nouveaux, Lithuaniens pour la plupart, eussent été transférés au gouvernement de la tsarine. En tout, ce qui restait de la Pologne perdit plus de cinq millions d'habitants ; cependant l'État, réduit sans bataille à près de la moitié de son étendue, ne voulut point toucher à la hiérarchie de classes hostiles, noblesse, bourgeoisie, peuple, qui avait amené la fatale désagrégation du royaume : on resta désuni sur toutes les questions d'ordre intérieur et l'on ne fut d'accord, en apparence, que pour approuver, par une décision formelle de la diète, la terrible amputation que les trois puissances avaient fait subir au pays. Tant de bassesse et de lâcheté put se formuler en langage élégant dans les assemblées délibérantes !
À cette époque, la Russie était assez puissante déjà pour agir à la fois sur ses frontières occidentales, du côté de la Pologne, et au midi, du côté de la Turquie. En 1771, les Russes avaient forcé les retranchements de Perekop, à la racine de la Crimée, et s'étaient emparés de la grande forteresse naturelle formée par la presqu'île. Même la flotte russe partant de la Baltique osa contourner l'Europe pour combattre les Turcs. Les navires de Catherine pénétrèrent dans l'Archipel, essayant de soulever les chrétiens de la Morée et des îles ; on alla jusqu'à tenter une diversion en Égypte. Ces efforts étaient prématurés et la Turquie ne perdit pendant cette guerre aucune partie de son domaine méditerranéen, mais sa flotte fut écrasée dans la baie de Tchesmé, entre l'île de Chios et le continent d'Asie.
En même temps la lutte se prolongeait dans les régions danubiennes avec des succès divers. Lorsque cet acte du grand drame, plusieurs fois séculaire, s'acheva en 1774 par le traité de Kutchuk Kaïnardji, près de Silistrie, la Russie avait certainement acquis une position beaucoup plus forte à ce jeu de la conquête : elle s'était assuré la possession de tout le littoral du nord de la mer Noire, en y comprenant la Crimée, où elle n'exerçait qu'indirectement le pouvoir ; elle était aussi devenue puissance protectrice de la Moldavie et de la Valachie, au nord du Danube, et son droit de libre navigation sur la mer Noire, la mer de Marmara et les détroits était définitivement reconnu par la Sublime Porte. Mais évidemment ce traité n'était, dans l'esprit de ses auteurs, qu'une convention purement dilatoire, les Turcs mahométans ne pouvant abandonner l'idée de la guerre sainte contre les chrétiens, et Catherine II subissant toujours la hantise de la conquête. Certainement le mirage de Constantinople ou Tsargrad, bien nommée la « Ville des Tsars », flottait devant les yeux des souverains du Nord, perdus dans leur pays de glaces et de neige. C'est alors que l'on imagina l'existence d'un « testament de Pierre le Grand », enjoignant à ses successeurs la conquête du Bosphore, et c'est depuis lors que le nom de « Constantin » est entré dans le répertoire familial de la dynastie russe, comme pour rattacher les âges et faire de l'empire moderne des tsars la continuation légitime de l'ancienne Bysance.
La « question d'Orient », qui n'est point encore résolue plus d'un siècle après Catherine, aurait pu être hâtée de quelques décades si la guerre n'eût été conduite de la façon la plus désordonnée par des favoris beaucoup plus habiles à faire leur cour qu'à diriger des armées. Et d'ailleurs, même dans l'intérieur de la Russie, qui de loin paraissait être un ensemble homogène, le chaos n'existait pas moins entre les races juxtaposées.
Un exemple étonnant de ce désordre ethnique est celui que présente la fuite des Kalmouk Tourgot, campés depuis le commencement du siècle au nord de la Caspienne. Ces Kalmouk, qui avaient été chassés de leur territoire par un conquérant mongol et auxquels la Russie avait donné dans ses steppes orientaux une hospitalité bientôt transformée en une dure oppression, avaient eu souvent à regretter le pays des aïeux que leur décrivaient les récits des survivants, puis que vint encore embellir la légende. Les exacteurs d'impôts, les recruteurs de soldats leur prenaient les plus belles bêtes de leurs troupeaux, les plus forts jeunes hommes de leurs familles : l'existence devenait intolérable sur cette terre de l'étranger.
En un jour de l'année 1763 se fit le grand ébranlement de la nation, cent soixante mille individus, hommes, femmes et enfants, reprirent le chemin de l'Asie centrale, et, se perdant aussitôt dans des solitudes encore inconnues des Russes, échappèrent à toute poursuite. En huit mois, après une lente migration, de pâturage en pâturage, à travers les plaines d'entre Sibérie et Turkestan, ils vinrent se heurter contre des tribus kirghiz qui leur interdirent le passage dans le pays d'Ili, entre les rangées principales du Tian-chañ et les monts septentrionaux. Le conflit, puis le mouvement de retraite et le pénible contournement du territoire ennemi à travers les monts de l'Altaï, escarpés, neigeux, presque déserts, coûtèrent au peuple en marche, n'ayant pour les troupeaux que de mauvais pâtis, plus de la moitié de son effectif : soixante-dix mille Kalmouk seulement atteignirent la Terre des Herbes dépendant de l'empire chinois, où l'empereur ordonna de les accueillir.
En Russie, l'espace laissé vacant par les Kalmouk avait été envahi, comme ferait un remous d'eaux débordées, par des fugitifs de toutes races, au milieu desquels un hardi révolté, Pougatchev, recruta par milliers des mécontents raskolniki, fuyards du servage, Bachkir, Turcs et Tartares, avec lesquels il tint en échec pendant deux années les forces de l'Empire.
Tandis que l'Europe, c'est-à-dire l'ensemble de civilisation issu du monde méditerranéen et repris par les envahisseurs barbares, empiétait peu à peu sur les Turcs, les Ouraliens et autres peuples de l'Asie, elle commençait également à s'annexer le Nouveau Monde, par delà l'Atlantique.
En l'espace de trois siècles, les communautés de blancs européens, établis dans les deux continents occidentaux, avaient assez gagné en force et en initiative nationale pour se sentir capables de conquérir leur propre vie autonome sans autre lien avec les métropoles respectives que celui de l'interchange des idées et des marchandises. La première grande scission de cette nature, analogue au phénomène de scissiparité que l'on peut observer dans le monde animal, est celle qui s'accomplit lors de la constitution des États-Unis de l'Amérique du Nord. Cette émancipation politique fut un événement capital dans l'histoire de l'humanité, surtout grâce à l'interprétation que surent en donner les philosophes contemporains. Mais considérée uniquement en soi, comme un phénomène isolé, la révolution de l'Indépendance américaine fut l'admirable naissance d'une Europe nouvelle fleurissant sur une terre étrangère, réalisation du symbole antique : Enée apportant la cendre du foyer troyen dans les sillons de Rome.
La rupture des colonies nord-américaines eût été impossible pendant les deux premiers siècles de la colonisation, aussi longtemps que les groupes d'émigrants débarqués sur le littoral atlantique du Nouveau Monde, entre la Nouvelle Écosse et la péninsule de Floride, restaient dans leur isolement primitif : appartenant à des classes, à des religions, même à des nationalités différentes, les divers essaims de blancs qui se succédaient sur cette longue côte de 1 500 kilomètres, sans compter les indentations du rivage, ne pouvaient que très difficilement entrer en relations les uns avec les autres, effacer les préjugés et les préventions héréditaires qui les tenaient séparés, et comprendre la communauté d'intérêts que leur créait un nouveau milieu. Avant de penser à une révolte commune, il fallait que les puritains de la Nouvelle Angleterre se fussent reconnus solidaires des colons de New-York, parmi lesquels l'élément néerlandais était encore fortement représenté ; il leur fallait en outre s'être plus ou moins assimilé les Suédois du Delaware et les huguenots des deux Carolines ; bien plus, ils avaient à oublier la haine religieuse qui leur faisait envisager avec une sorte d'horreur les catholiques du Maryland, les quakers de la Pennsylvanie et les « cavaliers » aux prétentions aristocratiques de la Virginie.
Longtemps chacune des colonies distinctes, contrastant mutuellement par l'origine et par l'histoire, resta dans la dépendance directe de la Grande Bretagne, d'où lui venait l'impulsion vitale, et dont, en mainte circonstance, elle attendait des secours en hommes et en argent. C'est que les immigrants britanniques n'étaient pas venus s'établir sur un territoire inoccupé et que, presque toujours, ils avaient traité en ennemis les indigènes. A l'exception de William Penn, qui sut agir en homme juste et vraiment noble à l'égard des Indiens, les autres fondateurs de colonies se conduisirent contre les peuplades avec la brutalité ordinaire des conquérants. Tout le long de la frontière, sur les montagnes, les forêts, les marécages, la guerre d'extermination sévissait constamment. Au nord, les fils des puritains travaillaient à détruire les Abenaki, Narraganvatt, Pequod, Mohicans et autres appartenant à la grande race des Algonquins ; plus au sud, dans l'Etat actuel de New-York, les Anglais se trouvaient en contact avec les « Cinq nations » des Iroquois dont ils firent leur avant-garde contre la tribu congénère des Hurons ; les colons de la Pennsylvanie, du Delaware, du Maryland avaient affaire à des Indiens moins belliqueux, les Lenni-Lenap, tandis que les Virginiens luttaient avec acharnement contre les Powhattan et autres dans de la même famille. Quant aux colonies méridionales des blancs, elles ne s'étendaient dans l'intérieur qu'en s'emparant des territoires qu'avaient habités les Tcheroki (Cherokee), les Cri (Creek, Muskoghi) et diverses tribus de moindre importance dans le groupe des Appalachiens. En presque toutes les rencontres, les armes à feu l'emportèrent sur les flèches, et, durant les trêves, l'eau-de-vie continua l'œuvre destructive des balles ; cependant il arriva souvent que les envahisseurs risquèrent d'être rejetés vers l'Océan par un retour offensif des Indiens, et que, pour éviter de justes représailles, ils eurent recours aux soldats de la mère-patrie.
Mais, pendant la deuxième moitié du dix-huitième siècle, les colons, au nombre d'environ deux millions d'individus, étaient devenus assez puissants pour n'avoir rien à craindre des guerres indiennes ; d'autre part, ils s'étaient débarrassés, au nord et à l'ouest, d'un gênant voisinage par la soumission du Canada aux armes britanniques. Devenus conscients de leur force et unis en un commencement de nation qui prenait un caractère de plus en plus homogène, ils subissaient avec une croissante impatience l'intervention supérieure du gouvernement métropolitain représenté par ses gouverneurs, ses généraux, ses collecteurs d'impôts, tous gens d'outre-mer dans lesquels on voyait autant d'étrangers. Peu à peu les Anglais d'Amérique se laissaient aller à l'idée d'autonomie, et les actes d'indiscipline se changeaient en rébellion véritable. Fort hésitant dans sa politique, le ministère britannique passait de l'insolence à la faiblesse et de la peur à l'arrogance dans la répression de la contrebande et dans la fixation des droits de timbre et des impôts douaniers ; or ces hésitations mêmes constituaient autant d'encouragements pour les revendications coloniales.
Le premier acte de révolte eut lieu dans le port de Boston, à la fin de l'année 1773, lorsqu'une cinquantaine de citoyens, grimés en Peaux-Rouges, s'emparèrent d'un navire anglais chargé de thé et noyèrent toute la cargaison. Cependant plus d'une année s'écoule sans que les haines grandissantes aboutissent à un conflit sanglant, et cela par suite du mépris dans lequel on tenait ces colonies lointaines, dont la principale était qualifiée dans les documents officiels d'Ile de la Nouvelle Angleterre[1397]. L'attaque, par les Anglais, du petit arsenal de Lexington, dans le Massachusetts, fut le signal de la guerre. Un mois après, la défense de Bunkers'hill, faible élévation qui avoisine Boston, déterminait les troupes britanniques à évacuer cette ville, et, le jour même du combat, le congrès des représentants coloniaux siégeant à Philadelphie faisait choix d'un général en chef pour diriger la résistance armée contre les Anglais, considérés désormais comme ennemis.
George Washington, l'officier militaire qui, par sa nomination, devint, comme citoyen et chef d'Etat, le personnage représentatif de la nouvelle fédération politique, avait été nommé, non seulement en raison de son expérience de la guerre — il avait pris part aux campagnes contre les Indiens et contre les Français —, mais surtout à cause de sa position éminente parmi les grands propriétaires virginiens. Aristocrate par sa fortune, ses domaines, ses esclaves, il offrait aux Américains un exemple de prudence et de respect scrupuleux des lois établies. S'il fut un rebelle, c'est bien malgré lui et porté par la force irrésistible des événements.
Tout en se révoltant, la plupart des révolutionnaires américains ne cherchaient point à conquérir l'indépendance politique absolue. Ils avaient commencé par se dire « sujets loyaux » tout en exprimant leur mécontentement, et ils s'imaginaient que si l'on avait fait en haut lieu droit à leurs demandes, le lien national d'allégeance eût encore été resserré chez eux par la gratitude. Les Anglais d'outre-mer se sentaient aussi fiers que ceux de la mère-patrie d'appartenir à la nation conquérante qui, dans ce siècle même, avait célébré tant de triomphes dans les deux moitiés du monde, aussi bien sur les bords du Gange que sur ceux du Saint-Laurent. En outre, ils partageaient l'admiration de Voltaire et de Montesquieu, celle de presque tous les hommes pensants d'alors pour cette « glorieuse » constitution parlementaire qui était censée former un admirable mécanisme de compensation entre tous les éléments de la nation, royauté, noblesse, bourgeoisie, éléments parmi lesquels on avait oublié de classer la masse du peuple qui travaille et sans laquelle rois, nobles et bourgeois mourraient d'inanition. Enfin, tous ceux qui étaient chrétiens, ou qui se croyaient tels — c'était l'immense majorité dans les colonies britanniques, et notamment parmi les Bostoniens, les plus âpres à la lutte —, se trouvaient bien embarrassés pour concilier leurs scrupules de conscience avec la revendication de leurs intérêts. Sans doute, ils pouvaient lire et relire le fameux épisode[1398] racontant comment le prophète et juge d'Israël déconseille aux Juifs de prendre un roi, inutilement du reste ; mais à ce curieux passage, qui témoigne de la rivalité constante des deux pouvoirs, théocratique et monarchique, combien d'autres citations de la Bible, surtout dans le Nouveau Testament, pouvaient-ils opposer pour se convaincre du devoir d'obéissance envers les souverains et tous ceux qui ont en main le glaive, symbole de la volonté divine ?
L'idée, le désir, la volonté de se faire indépendants ne vinrent que tardivement et par degrés aux Américains révoltés, la guerre durait depuis un an que les corps constitués de la plupart des colonies parlaient encore de leur fidélité au roi et recommandaient au généralissime d'avoir en vue un arrangement avec la mère patrie comme le « vœu le plus cher de tout cœur américain ». En mai 1776, New-York conservait encore l'espoir de maintenir l'union avec la métropole et fit même une tentative isolée pour arriver à l'accord. Un des délégués de la Géorgie au congrès de 1775 déclarait que, dans sa province, toute proposition formelle de proclamer la séparation serait à l'instant punie de mort par la foule irritée[1399] ; de son côté, Washington s'écriait : « Si jamais vous me trouvez prêt à revendiquer la séparation d'avec la Grande Bretagne, vous me trouverez prêt à toutes les infamies » !
C'est, du dehors, de l'Angleterre même, que vinrent les appels à l'indépendance. L'admirable Tom Paine, que l'on retrouve plus tard à l'œuvre dans la révolution française comme membre de la Convention, prend part plus que personne à la révolution américaine et, par son livre *Common Sense*, détermine des milliers d'hésitants à devenir de francs rebelles, désormais débarrassés du lien moral qui les rattachait au pays des aïeux. L'acte d'indépendance, proclamé le 4 juillet 1776, fut certainement rédigé dans ses parties essentielles sous l'influence des idées philosophiques et morales professées à cette époque par les libres-penseurs de l'Europe occidentale. D'ailleurs les vingt-quatre articles de la constitution de Pennsylvanie qui servirent de fond primitif à la charte nationale étaient l'œuvre de Penn, quaker convaincu, et, comme tel, profondément pénétré des idées de tolérance et d'équité humaine. Jefferson, qui, parmi les fondateurs de la République, fut le plus activement responsable de la déclaration d'indépendance, s'était beaucoup plus inspiré de l'Encyclopédie et du Contrat Social que des traditions conservées par les puritains du Massachusetts : pas un mot biblique ne dépare cette proclamation solennelle de la naissance d'un peuple[1400]. Certainement les Américains de nos jours, ayant à formuler leur raison d'être comme nation, ne donneraient point une pareille ampleur, un si large sentiment d'humanité à leurs paroles.
La guerre fut très longue, pénible et, en mainte occasion, presque désespérée pour les révoltés. Le gouvernement britannique, disposant d'autant d'argent qu'en pouvaient fournir les emprunts, et d'une flotte puissante, avait également en nombre suffisant les hommes que lui fournissait la « presse » dans les cabarets et dans les rues, ainsi que la chair à canon vendue à beaux deniers par le prince philosophe, le landgrave de Hesse. De leur côté, les treize colonies du littoral américain, ayant des intérêts différents, des rancunes mutuelles, et ne s'étant pas à un égal degré détachées moralement de la mère-patrie, n'agissaient pas toujours en parfait accord.
Néanmoins elles finirent par l'emporter, grâce à la durée de la lutte, à la sympathie des hommes de liberté, même en Angleterre, et surtout à l'aide matérielle de la France, arrachée au mauvais vouloir de Versailles par la triomphante opinion publique. En 1781, l'armée anglaise se trouve enfermée au milieu des estuaires marécageux de la Virginie, dans la place forte de Yorktown, et, d'un côté une colonne d'assaut américaine menée par Lafayette, de l'autre une colonne de Français franchissent les redoutes. Les assiégés se rendent avant que la flotte anglaise puisse arriver à leur secours. La paix est signée l'année suivante : la scission définitive entre la métropole et les colonies est accomplie. Une nation, destinée à devenir en un siècle la plus puissante de la terre entière, venait de naître en cet étroit littoral du Nouveau Monde.
Nulle révolution n'avait été d'une importance plus haute, et le retentissement dans la vie profonde de l'Europe en fut considérable ; cependant les conséquences logiques de ce triomphe des colons américains ne se manifestèrent point tout d'abord. Epuisée par l'immense effort, la petite nation eut grand'peine à trouver son équilibre normal : elle commença par se ramasser sur elle-même, cherchant à établir de son mieux les conditions de l'autonomie personnelle pour chacune des treize républiques coloniales et de leur alliance compacte en « États-Unis » se présentant en belle unité politique en face de l'étranger. En réalité, l'œuvre qui s'accomplit pendant la reconstitution des colonies en puissance indépendante fut une œuvre de réaction. La grande majorité des colons, encore complètement monarchique par l'éducation première elles idées, ne s'était trouvée républicaine que d'occasion par la force des circonstances ; dès que le retour du calme le lui permit, elle s'empressa de reconstituer la monarchie sous un autre forme, par l'organisation du pouvoir présidentiel auquel on attribuait des prérogatives plus que royales, ainsi l'irresponsabilité dans la nomination des ministres et des ambassadeurs, des généraux, des fonctionnaires.
Chose bien plus grave encore ! la nouvelle république, dont la naissance était certainement l'œuvre des idées de liberté qui lui avaient donné une âme, aurait du tenir pour sa première obligation d'affranchir les esclaves que les traitants anglais avaient introduits sur son territoire avant la guerre, au nombre d'environ dix mille par an. Mais elle n'en fit rien. Quelques planteurs, en fort petit nombre, rendirent la liberté à leurs noirs, tandis que la nation elle-même, représentée par ses délégués officiels et votant sa constitution solennelle, feignait d'ignorer l'existence de cette abomination, l'appropriation absolue de l'homme noir par l'homme blanc.
On évitait de prononcer le nom de l'institution maudite, mais on s'arrangeait de manière à donner la prépondérance aux États du sud, où l'influence des propriétaires d'esclaves l'emportait sur celle des travailleurs libres : le nombre égal de sénateurs par chaque État, quel que fût le chiffre des habitants, constituait un avantage très grand pour la région où les colons étaient le plus clairsemés, c'est-à-dire la partie méridionale de l'Union, et cet avantage, contraire à l'équité naturelle, devait s'accroître d'année en année, à mesure que le peuplement normal de la République s'accroissait dans le nord avec le commerce et l'industrie.
La Virginie, qui à la fin de la Révolution était au premier rang des États par le nombre des résidants, perdit cette prépondérance matérielle dès 1810, et, depuis cette époque, a de plus en plus reculé vers l'arrière-plan ; en 1900, elle occupait le sixième rang parmi les treize États primitifs. Un autre privilège attribuait aux possesseurs d'esclaves trois voix supplémentaires pour chaque lot de cinq hommes dont se composait sa chiourme de travailleurs.
Enfin, il parut convenable de déplacer le centre politique de l'Union. Au lieu de rester à Philadelphie dans la « ville de l'Amour Fraternel », qui se trouvait en territoire de colonisation libre, le congrès, où les planteurs virginiens dictaient les résolutions à prendre, décida qu'il serait bon d'émigrer au sud, en pays d'esclavage, sur une enclave prise au bord du Potomac, dans l'État du Maryland, et, pour ainsi dire, à portée de la longue-vue du général Washington, résidant à Mount Vernon en sa maison de campagne de la Virginie. On a souvent prétendu que la fondation de Washington avait pour but de soustraire la majesté de la nation aux sollicitations impures du commerce et aux influences démoralisantes de la foule, mais dans ce cas, elle courait aussi le danger d'échapper au contrôle de l'opinion publique pour être livrée à la toute-puissance occulte des coteries. Quoi qu'il en soit, la cité-capitale fut construite sur un très vaste plan dans l'espoir qu'elle deviendrait rapidement une nouvelle Memphis ou Rome, mais l'emplacement marécageux, l'air impur de la contrée retardèrent beaucoup l'afflux des immigrants, et, pendant près d'un siècle, Washington mérita d'être connue sous le nom de « Cité aux distances magnifiques » : les grands édifices de l'État s'élevaient au milieu des solitudes.
C'est également pour une bonne part au mouvement de réaction des États-Unis dans le sens de ce qu'on appelle ordinairement l' « ordre », autrement dit la grande propriété terrienne, ou bien encore la prépondérance des éléments esclavagistes ramenant vers le sud le centre de la politique et de l'administration, qu'il faut attribuer ce fait que la révolution ne se propagea pas vers le nord au delà du Saint-Laurent. Tout d'abord, il paraissait naturel que l'indépendance des États-Unis entraînât aussi pour l'Angleterre la perte du Canada, dépendance géographique de l'immense territoire revendiqué par les colonies victorieuses du littoral. Les Américains avaient en effet jugé que cette conséquence était dans l'ordre naturel des choses et, dès 1776, les « Bostoniens » avaient tenté de surprendre Québec, mais ils avaient été repoussés, et d'ailleurs, eussent-ils été victorieux, la population canadienne, alors presque toute française par l'origine et la langue, les eût certainement mal accueillis, se souvenant des injures passées : ces prétendus libérateurs ne lui rappelaient que les barbaries d'autrefois.
Le Canada, avec son large golfe ouvert directement vers l'Europe et ses deux éléments ethniques en lutte, les Français et les Anglais, devint un centre d'évolution tout à fait distinct de celui des États-Unis.
Pour de longues années encore, c'est dans la vieille Europe que devait s'élaborer le grand travail préparatoire des transformations politiques et sociales, et c'est principalement la France, le pays de l'Encyclopédie, qui allait servir de champ d'expérience et d'étude. A la veille de la Révolution prévue par tous les penseurs et redoutée par tous les hommes de joie, ce que l'on appelle l' « Ancien régime », c'est-à-dire l'ensemble de toutes les survivances de l'antique despotisme seigneurial et royal, sévissait encore dans toute sa brutalité, son caprice et sa confusion chaotique. Une des maximes du droit public était que « le peuple reste taillable et corvéable à merci » et il n'était pas moins établi que si nobles et prêtres contribuaient financièrement à la chose publique, c'était à titre exceptionnel et en protestant de leur droit normal à l'exemption de tout impôt. La « gabelle », de toutes les taxes la plus haïe parce que nulle ne fut plus inique, donnait lieu à de véritables persécutions, car la consommation du sel était obligatoire, chaque individu au-dessus de sept ans devant en acheter annuellement au moins sept livres, le « sel du devoir ».
C'est par milliers que l'on comptait les arrestations de sauniers et contrebandiers, par centaines les condamnations aux galères ; en cas de récidive, les malheureux convaincus d'avoir trafiqué de « faux sel » étaient condamnés à la pendaison. Les frontières des douanes intérieures, qui d'ailleurs subsistent encore sous forme d'octroi, à l'entrée des villes, découpaient le royaume en États distincts et ennemis dont tous les passages étaient gardés par l'armée, et le long de ces limites de provinces et de districts, le chaos de lois, de restrictions, d'exemptions locales ou personnelles, si grand que nul ne pouvait s'y reconnaître, laissait ainsi toute licence au caprice des exacteurs. Et de toutes les infamies commises, l'État pouvait se déclarer innocent, puisque la plupart des sources de revenus étaient affermées à de grands personnages, les « fermiers généraux », qui disposaient à leur gré de la force armée et pouvaient faire prononcer des condamnations à la prison, aux galères, à la potence. Puis ils partageaient avec les courtisans et courtisanes pour rester bien en cour et ne pas trop susciter de jalousie contre leur insolente fortune. Quant aux centaines de mille individus ruinés par un pareil régime pesant sur tout le travail de la nation, il leur restait les « renfermeries » et les galères, auxquelles on condamnait de droit tous les vagabonds, « encore qu'ils ne fussent prévenus d'aucun crime ou délit ».
Lors du changement de règne, 1774, quand le timide et doux Louis XVI eut succédé à son grand-père, tombé dans l'égoïsme répugnant de la basse crapule, les éternels naïfs qui regardent toujours vers le pouvoir, dans l'espérance que le bon tyran réalisera l'idéal de justice qu'ils sont incapables de réaliser eux-mêmes, ne manquèrent pas de reprendre confiance et clamèrent vers le jeune roi pour qu'il fit le bonheur du peuple. Les réformateurs se présentaient de toutes parts et chacun s'imaginait avoir la panacée. Du moins l'opinion exigeait-elle que la royauté se prêtât à une tentative loyale, et, en effet, après de longues hésitations et des tâtonnements malhabiles, Louis XVI désigna ou plutôt laissa désigner Turgot, que la renommée disait être à la fois le plus intelligent et le plus probe, et qui, dans son intendance du Limousin, avait témoigné d'une bonté réelle et d'une sollicitude active pour le peuple. Turgot essaya par un labeur de tous les instants la grande réforme nationale que l'on attendait de lui. Appartenant, quoique d'une manière indépendante, à l'école des « physiocrates », c'est-à-dire de ceux qui voulaient, avec le médecin Quesnay, « gouverner par la nature », Turgot comprenait que, de toutes les réformes, la plus urgente était de libérer la terre, mais il voulait aussi libérer l'industrie, le travail sous toutes ses formes, et surtout libérer le travailleur. Son premier acte fut d'assurer la libre circulation des grains (sept. 1774), et son dernier, pendant son court ministère de lutte qui dura dix-huit mois, fut d'abolir les corvées.
C'en était trop, tous les bénéficiaires du régime d'oppression se sentirent atteints et se liguèrent contre lui : depuis la reine à laquelle on refusait des « acquis au comptant » jusqu'au dernier des moines, des hobereaux et des recors. Il tomba sous la coalition des personnes intéressées à maintenir les abus, car « il n'en est point dont quelqu'un ne vive » (Turgot), il tomba sous la malédiction universelle des parasites, mais avec la conscience, si rare chez un ministre, d'être resté jusqu'au bout fidèle à son programme. S'il exerça le pouvoir, et même avec sévérité puisque, lui aussi, fit dresser des potences, il n'avait été à maints égards qu'un homme d'opposition et de révolte contre les abus de la cour et de la noblesse ; il représentait en réalité une école dont la devise est absolument contraire aux principes mêmes de l'État : « Laissez faire ! Laissez passer ! »
Telle était la doctrine que formulèrent de tous temps les économistes, et qui au dix-neuvième siècle sembla la seule loi du travail. En réalité, jusqu'à maintenant, cette doctrine, dont on a ri bien à tort, n'a jamais été appliquée, surtout, il faut le dire, par la faute des économistes eux-mêmes : ils laissent faire et laissent passer volontiers quand cela convient aux intérêts de leur caste, mais ne laissent ni faire ni passer quand les revendications des travailleurs leur paraissent trop pressantes ; ils font alors appel à l'État pour qu'il intervienne par sa police, ses juges, ses troupes et ses lois. D'ailleurs, l'enseignement des économistes, purement objectif, se gardait bien de tout appel à la fraternité humaine.
C'est Turgot qui formula dans son mémoire *Formation et Distribution des Richesses* la conclusion sociale que l'on connaît depuis un demi-siècle sous le nom de « loi d'airain » : — « En tout genre de travail il doit arriver, et il arrive, que le salaire de l'ouvrier se borne à ce qui lui est nécessaire pour assurer son existence. »
En 1776, l'année même du renvoi de Turgot, parut en Angleterre la Bible de l'Économie politique, l'ouvrage capital d'Adam Smith sur la Richesse des Nations. Combien à cette belle époque furent publiés d'autres ouvrages précieux dont les gouvernants eussent pu faire leur profit, si les bonnes volontés les plus sincères n'avaient été réduites à néant par les appétits et les caprices des parasites de la cour et des privilégiés de toute espèce qui pullulent autour des églises et des palais !
En France notamment, le pillage de la fortune nationale continua de plus belle sous les divers ministres que la faveur et les intrigues amenaient au pouvoir : on ne fit rien de suivi pour conjurer cette Révolution que tous prévoyaient depuis longtemps et dont l'ombre grandissait formidable au delà des illuminations, des comédies et des fêtes ! C'est en dansant, comme dans les tableaux macabres de Holbein, que les groupes tourbillonnants des beaux seigneurs et des dames bien parées obéissaient à l'appel de la mort.
Pendant cette belle époque, entraînée par un mouvement général de liberté, l'Espagne elle-même participe à la transformation des idées. La puissance cléricale perd son caractère de domination franche et doit se subordonner au pouvoir civil. Un concordat, conclu avec le pape en 1753, affranchit déjà quelque peu le peuple du caprice absolu des prêtres : l'Inquisition, moins arrogante, n'ose plus sévir contre les propos libres des écrivains qui répètent, en les atténuant, les paroles révolutionnaires d'outre-Pyrénées.
Le dix huitième siècle, si grand dans l'exploration du monde de la pensée, avait eu également sa très belle part dans l'extension des connaissances géographiques. La ferveur des voyages avait diminué après le puissant effort qui avait eu pour résultat la découverte de l'Amérique et la circumnavigation de la Terre. Après Colomb et Cabot, après Magellan et Albuquerque, l'Europe était blasée, elle ne continuait plus qu'avec lenteur, sans enthousiasme, l'œuvre d'exploration et d'aménagement de la planète : les sentiments de curiosité et d'émerveillement semblaient éteints. Mais, avec la conscience de ses progrès, le monde occidental sentit se réveiller toute son ardeur d'investigation, désormais appuyée sur des études scientifiques plus approfondies.
Une des gloires de l'époque fut de reprendre, et cette fois d'une manière décisive, la mensuration de la rondeur terrestre, déjà tentée aux temps antiques par Eratosthènes et Marinus de Tyr, puis, lors de la grande floraison des Arabes, sous le khalifat d'Al-Mamun. Déjà, dès le milieu du seizième siècle, on avait repris ces expériences avec succès : Fernel (1497−1558) mesurait par des moyens très primitifs la distance de Paris à Amiens ; au siècle suivant, Norwood faisait (1633−1636), avec beaucoup plus de soin, une opération analogue entre Londres et York, et le Hollandais Willebroed Snell, dit Cnellius, se livrait (1617) à un procédé irréprochable de triangulation pour déterminer les latitudes exactes de Bergen-op-Zoom et d'Alkmaar.
Puis on voyageait en dehors de l'Europe pour obtenir des mesures de plus grandes dimensions. En 1672, Richer se rendait à Cayenne dont il fixait la position vraie relativement à Paris avec une précision surprenante, et, dans ce même voyage, il constatait, par les observations du pendule, que la Terre est renflée à l'équateur : c'est la première donnée qu'ait possédée la science sur les inégalités du sphéroïde planétaire. D'autres observations faites à Gorée confirmèrent la découverte de Richer. Bientôt après, on s'occupait non plus de mesurer simplement une distance sur la surface terrestre, mais de tracer tout un réseau de lignes entre des points fixés par des travaux astronomiques. C'est ainsi que, sous la direction de Picard, on fit (1666) un levé d'arc entre Malvoisine près Melun et Amiens, et que, par extension graduelle des triangles dans deux directions perpendiculaires, Jean Cassini, le premier de la dynastie scientifique, La Hire, Jacques Cassini, s'aidant des améliorations que Huyghens apportaient aux appareils de vision, surent reconnaître la distance de Dunkerque au Canigou et la position respective des grandes villes du royaume.
François Cassini put bientôt dessiner la carte de France, non d'après estime et impression personnelle, mais d'après les indications même que fournissaient le mouvement des astres et les calculs de triangulation. En 1747, Louis XV ordonna la publication de la carte à grande échelle, et la première feuille en parut une dizaine d'années plus tard, mais c'est à l'initiative privée que revient la gloire de ce beau travail : l'argent du gouvernement manquant à cause de la guerre de Sept ans, Cassini fonda une association qui subvint aux frais durant près de quarante années et avait à peu près terminé cette œuvre lorsque la Convention la reprit. La dernière feuille parut en 1815.
Après avoir jeté les bases de la carte initiale de France, on put travailler à la carte du monde, grâce aux voyages de Feuillée (1700 à 1724) aux échelles du Levant, aux Antilles, à Panama, dans l'Amérique du Sud, aux Canaries, voyages qui avaient également pour but la détermination de points d'appui astronomiques en vue du dessin des contours continentaux.
Ces tentatives permirent de se rendre un compte exact de la prodigieuse étendue relative de l'Océan Pacifique et d'établir, assez inexactement d'ailleurs, les distances comparées des deux méridiens types, Paris et île de Fer. Cette dernière ligne méridienne était purement imaginaire, mais imposée par une longue tradition dont l'origine date de l'époque où les anciens voyaient dans les Iles Fortunées les bornes de l'univers. Même, depuis le siècle précédent, la volonté royale avait fait de cette tradition une loi de l'État à laquelle tous devaient obéissance absolue. Richelieu avait donné des ordres formels : « Nous faisons inhibitions et deffenses à tous pilotes, hydrographes, compositeurs et graveurs de cartes ou globes géographiques d'innover et changer l'ancien établissement du méridien, ny constituer le premier d'ileux ailleurs qu'en la partie la plus occidentale des îles Canaries… et partant, voulons que désormais ils ayent à recognoistre et placer dans leurs dits globes et cartes le dit premier méridien en l'isle de Fer »[1401]. Ce méridien, censé conforme à celui qu'avait désigné vaguement Ptolémée, offrait deux avantages, celui de continuer la tradition classique et de tracer une ligne de séparation entre l'Ancien Monde et le Nouveau ; en outre, il présentait pour les marins et savants français l'extrême commodité d'être en fait le méridien de Paris, augmenté ou diminué de vingt degrés, suivant les positions, occidentale ou orientale des lieux. L'Ile de Fer ne possédant aucun observatoire, c'est à Paris que se faisaient tous les calculs[1402]. On sait maintenant que le 20e degré de longitude occidentale ne traverse point l'île de Fer, mais passe en pleine mer, à une vingtaine de kilomètres à l'est, du côté de l'île Gomera.
La grosse question de l'aplatissement de la Terre dans la direction des pôles exigeait le départ de deux expéditions, l'une vers les régions polaires, l'autre vers les terres équatoriales. Les voyageurs de Laponie, Maupertuis, Clairaut, le Suédois Camus et Lemonnier, commencèrent leurs travaux en 1736 à Tornéa, à l'extrémité du golfe de Botnie, et mesurèrent la contrée d'environ un degré dans la direction du nord. Le résultat fut celui qu'on attendait : le degré était plus long qu'en France.
D'autre part les physiciens et astronomes de l'expédition équatoriale avaient à constater le phénomène contraire pour la longueur du degré sur le renflement de la ceinture terrestre. Les savants français et espagnols, Bouquer, Godin, La Condamine, Ulloa, Iorge Juan, débarquaient à Guayaquil, dans la partie de l'Amérique méridionale connue aujourd'hui sous le nom d'Ecuador, et, gravissant le plateau que dominent parallèlement les deux chaînes du Chimborazo et du Cotopaxi, réputées alors les plus hautes montagnes de la Terre, se mettaient à l'œuvre pour mesurer un arc de méridien terrestre de plus de trois degrés en longueur du nord au sud. Le travail, poursuivi avec le plus grand soin, dura six années et permit de dresser une carte de la contrée d'une exactitude admirable, supérieure même à celle que put obtenir Humboldt, cinquante ans plus tard, dans son mémorable *Voyage aux régions équinoxiales*[1403]. Cette mesure d'arc de l'expédition équatoriale, menée à bonne fin malgré les difficultés et les dangers, malgré l'âpre climat, les tremblements de terre, le manque de subsides, la faim, même la discorde, fut un grand événement scientifique, mais elle compta aussi dans l'histoire de la fraternité des peuples, puisqu'au nom de la science, le territoire fermé de l'Amérique espagnole avait été ouvert à des savants de race étrangère. Il est vrai qu'après le départ de ces hôtes, on se vengea d'eux en rasant les pyramides qu'ils avaient dressées aux deux extrémités de leur ligne de base. Le patriotisme de l'époque le voulait ainsi : du moins lui suffit-il de démolir ces quelques pierres, qu'une nouvelle expédition coûteuse s'occupe de rétablir aujourd'hui.
L'ère des grandes explorations scientifiques était définitivement ouverte. La connaissance du ciel, dont les mouvements étaient désormais mesurés par le chronomètre, aidait à connaître la Terre, que l'on étudiait plus à fond dans tous ses phénomènes physiques et dans ses produits de toute espèce, y compris l'Homme. Une ardente émulation de découvertes se produisait entre les diverses nations de l'Europe, et maint navire emporta, mainte terre abrita des savants de patries différentes, heureux de collaborer fraternellement à la même œuvre de science utile pour tous les peuples. Parmi tant de voyages mémorables qui contribuèrent à faire de la planète un ensemble harmonique soumis aux mêmes lois, on doit citer surtout les pérégrinations de Carsten Niebuhr en Arabie et dans l'Asie Antérieure, ainsi que les expéditions océaniques de Bougainville, de Cook et Forster. Niebuhr laissa un incomparable résumé de ses recherches de sept années, modèle difficile à égaler par les voyageurs qui viendront après lui. Bougainville découvrit de nombreux archipels du Pacifique, entre autres celui de Tahiti, la « Nouvelle Cythère », dont l'imagination des lecteurs, enivrés de l'idéal d'une transformation prochaine, voulut faire à tout prix un lieu de délices, un paradis de liberté, d'abandon fraternel et d'amour ; enfin James Cook, marin d'une audace et d'une sagacité sans égales, ne laissa plus guère de problèmes géographiques a dévoiler dans l'immense étendue du Pacifique ; il franchit même (1773) le cercle polaire méridional, poussa jusque dans les glaces antarctiques à la recherche du grand continent boréal, et, le premier parmi les navigateurs, fit le tour du monde dans le sens de l'ouest à l'est, contrairement au mouvement des alizés.
C'est à James Cook qu'est également due la délimitation vers l'Orient du continent australien. Les Portugais établis aux Indes orientales au seizième siècle avaient certainement notion d'une grande terre, dont ils apercevaient quelques caps à moins de 300 kilomètres au sud-est de Timor. Leurs successeurs, les Hollandais, firent, dans leur période héroïque, de nombreuses expéditions pour étudier les abords de ce territoire ; à la suite des deux voyages de Tasman (1642-1644), les côtes de la Nouvelle Hollande étaient vaguement relevées sur plus de la moitié de sa périphérie, du détroit du Torres à la terre alors appelée Van Diemen, du nom du gouverneur établi à Batavia. Mais le littoral reconnu était le moins hospitalier de cette terre qu'on pensait généralement s'étendre jusqu'au pôle sud, et cent vingt années s'écoulèrent avant qu'une nouvelle exploration fût faite. En 1770, Cook explora la côte orientale et aborda à Botany-bay. Les premiers immigrants, venant d'Angleterre, s'installèrent en 1788, mais c'est réellement au dix-neuvième siècle seulement que l'intérieur fut visité : alors commencèrent les difficultés particulières que devait y rencontrer l'Européen.
À cette conquête extensive du monde par les grands explorateurs correspondait en Europe l'étude intensive des lieux, des montagnes, de tous les phénomènes terrestres. Martel dressait en 1741 le « plan des glacières de Chamouny et des plus hautes montagnes »[1404], puis Horace de Saussure parcourait les Alpes en savant et, après Balmat, s'attaquait au géant des « montagnes maudites », le mont Blanc, récemment découvert par les Anglais Pococke et Wyndham ; Franklin, Nollet jouaient avec la foudre, et Montgolfier lançait des ballons dans l'atmosphère. Certainement des essais du même genre avaient eu lieu aux époques antérieures, mais, cette fois, les expériences avaient assez puissamment intéressé l'opinion pour qu'on les continuât régulièrement et que des voyageurs aventureux, comme Pilâtre des Roziers, prissent le chemin des airs. On s'imagina que la force de pesanteur était désormais vaincue, sans comprendre encore combien d'obstacles on avait à surmonter, combien de difficultés à résoudre et de faits à connaître, à classer, à condenser en lois. C'est ainsi que le peuple allait se jeter dans la grande aventure de la Révolution française et que de cette révolution devaient en naître tant d'autres, sur ce chemin que suivent les hommes à la recherche du bonheur !
** Révolution. Notice historique
Necker fut ministre des finances de 1777 à 1781, de Calonne de 1783 à 1787, Loménie de Brienne de mai 1787 à août 1788 ; Necker, rappelé, préside alors aux élections.
1789. 5 mai, ouverture des États généraux ; 17 juin, le Tiers-Etat se constitue en Assemblée nationale ; 20 juin, serment du Jeu de paume ; 22 juin, une partie du clergé se joint au Tiers État ; 23 juin, le roi casse les décisions du Tiers ; le 27, les trois ordres se réunissent.
11 juillet, exil de Necker ; 14 juillet, prise de la Bastille ; 4 août, abandon des privilèges.
1er et 3 octobre, la reine donne un repas aux gardes du corps ; 5 et 6 octobre, sortie des femmes de Paris, qui ramènent la famille royale de Versailles.
22 décembre, division de la France en départements ; 29 décembre, première vente de biens nationaux.
1790. 20 juin, abolition des titres, armoiries et livrées ; 26 décembre, décrets sur la constitution civile du clergé.
1791. 20 juin, la famille royale est arrêtée à Varennes ; 17 juillet, manifestation républicaine décimée au Champ de Mars ; 4 septembre, la Législative remplace l'Assemblée constituante.
Octobre-novembre, décrets contre les émigrés.
1792. 20 avril, déclaration de guerre à l'Autriche ; 8 juin, formation d'un camp révolutionnaire sous Paris ; 20 juin, le peuple envahit l'Assemblée et le Palais ; 5 juillet, « la Patrie est en danger » ; 26 juillet, manifeste du duc de Brunswick.
10 août, le Palais est pris d'assaut, le roi est conduit au Temple, la Convention est convoquée.
24 août, prise de Longwy ; 30 août, prise de Verdun ; du 2 au 5 septembre, massacres à Paris ; 20 septembre, combat victorieux à Valmy.
21 septembre, proclamation de la République par la Convention ; 5 novembre, victoire de Jemmapes.
6 novembre, rapport du Comité sur le procès de Louis XVI.
1793. 21 janvier, exécution de Louis XVI.
6 avril, formation du Comité de Salut public ; 31 mai, les révolutionnaires de Paris exigent la mise en accusation des Girondins.
Septembre, victoire de Hondschoote ; 16 octobre, victoire de Wattignies ; 5 décembre (15 frimaire, an II), la Convention se débarrasse des Hébertistes et, en avril 1794, des Dantonistes.
1794. 26 juillet (9 thermidor, an II), chute de Robespierre.
1795. 20 mars, défaite des révolutionnaires parisiens ; 20 mai, désarmement des faubourgs.
5 octobre (13 vendémiaire, an III), soulèvement royaliste à Paris, écrasé par l'armée ; 26 octobre, le Directoire remplace la Convention.
1796. Février à août, Conspiration et procès de Babœuf.
14 avril, victoire de Montenotte, campagne d'Italie.
1797. 4 septembre (18 fructidor, an V), le Directoire épure les Conseils de ses éléments royalistes.
1798. 18 juin (30 plairial, an VI), le Directoire est à son tour privé de plusieurs de ses membres.
1799. 9 novembre (18 brumaire, an VII), Coup d'Etat de Bonaparte.
Voici les noms de quelques hommes de valeurs diverses, contemporains de la Révolution française :
| Condorcet, né près de St-Quentin, encyclopédiste
| Lavoisier, né à Paris, chimiste
| Goyay Lucientes, peintre, né en Aragon
| Goethe (Wolfgang), poète, né à Francfort-sur-le-Mein
| Godwin (William), littérateur, né près de Cambridge
| Burns (Robert), poète écossais, né près d'Ayr
| Schiller (Friedrich), poète, né à Marbach
| Cuvier (Georges), naturaliste, né à Montbéliard
| Chateaubriand, littérateur, né à St-Malo
| Humboldt (Alexander von), voyageur, né à Berlin
| Beethoven (Ludwig), né à Bonn
| Hegel, philosophe, né à Stuttgart
| Wordsworth, poète, né en Cumberland
| Scott (Walter), romancier, né à Edimbourg
| Turner (John), peintre, né en Devonshire
** Chapitre XVI. La Révolution
L'idée du ternaire sacré : Liberté, Égalité, Fraternité, se perdit bientôt dans les campagnes ravagées et les cités prises d'assaut.
*Idéal de la Révolution. — La reine et le roy. — Armée, clergé, servage. — Émeutes et révoltes. — Convocation des États généraux. — Le Jeu de paume. — La Bastille. — Le 4 août. — Les droits de l'homme. — La France et l'Europe. — La Terreur. — Babœuf. — Renouveau de la science. — Calendrier. — Contre-coup de la révolution. — Pays-Bas, Suisse, Italie. — Expédition d'Égypte. — Saint-Domingue*
L'ensemble des événements qui se passèrent en France à la fin du dix-huitième siècle et qui a reçu par excellence le nom de « Révolution française » ne pouvait faire entrer en pleine réalisation que les idées complètement mûries. L'idéal ne se change en faits qu'après être devenu conscient, qu'après avoir été ardemment voulu, préparé, acheté, par le sacrifice de nombreuses victimes volontaires. Or, dans ce monde de sentiments, de pensées et d'imaginations qui fut agité pendant le siècle de l'Encyclopédie, quelle fut la dominante qui se dégage et prend un caractère impérieux sans laisser le moindre doute dans les esprits ? Cette idée dominante est résumée dans la fameuse brochure de Sieyès, *Le Tiers État*, le « tiers », c'est-à-dire la bourgeoisie, qui est tout et cependant était tenue pour rien. Par définition même, le tiers état devait être, en dehors de la noblesse et du clergé, l'ensemble de la nation, aussi bien le peuple des paysans et des ouvriers que les gens instruits ou riches ne différant des nobles que par le manque d'un arbre généalogique dans leurs archives familiales. Mais ceux qui revendiquèrent leurs droits d'hommes, ceux qui se dirent avec insistance les égaux des nobles et des prêtres, ce furent les bourgeois proprement dits, constituant la classe des propriétaires, des chefs d'industrie et des lettrés.
Sans doute, la lamentable population des pauvres, les paysans sucés par l'impôt et la gabelle, les vieux se traînant courbés sur le sillon, les hommes hâves auxquels la boue mêlée à la sueur faisait comme un enduit, et qui, dans les années de disette, mangeaient du pain d'écorce, tous ces miséreux et faméliques auraient eu l'âpre désir que leur situation changeât s'ils en avaient eu le moindre espoir. Mais pour eux comme pour le moujik russe, « le ciel était trop haut » ! L'idéal du dix-huitième siècle que réalisa la Révolution française est bien caractérisé par *Les Brigands* de Schiller, joués pour la première fois en 1782. Tous ces « brigands » sont des bourgeois amoureux de justice qui redressent les torts des seigneurs, du juge, du propriétaire, mais parmi ces révoltés qu'a soulevés l'iniquité du siècle, il n'y a pas un seul ouvrier, pas un seul paysan : Schiller ne s'était pas aperçu que ceux-là aussi étaient, comme les bourgeois ou les fils de bourgeois, des êtres odieusement exploités[1405] : s'ils se plaignaient, personne n'entendait leurs plaintes.
Ainsi l'émancipation politique de la partie du Tiers constituant la bourgeoisie, déjà voulue, revendiquée par la grande majorité des intéressés, était inévitable : la révolution n'avait à cet égard qu'à confirmer ce que l'évolution des intelligences et des intérêts avait accompli d'une façon définitive. Mais ces bourgeois qui voulaient faire reconnaître leurs droits acquis étaient-ils républicains et leur triomphe devait-il aboutir à celui d'une forme politique égalitaire ? Nullement. De même que les colonies américaines, en se détachant de l'Angleterre, se croyaient encore fidèles, loyales, et protestaient avec une parfaite sincérité de leur dévouement à la mère-patrie, de même la France, en se lançant dans la grande aventure de révolte qui devait aboutir à la mort violente des souverains et à la proclamation de la République, était en toute franchise et enthousiasme complètement royaliste. La multitude ne comprenait point l'existence d'une société qui ne fût pas gouvernée par un roi, par un maître ou « débonnaire » ou « grand ». A part une très faible majorité, composée pour la plupart de penseurs appartenant à la noblesse et à la haute bourgeoisie, c'est-à-dire aux classes qui disposaient d'un loisir suffisant et qui pouvaient se rendre compte personnellement des agissements de la cour, la masse de la nation ne demandait qu'à se précipiter servilement et à pleurer d'émotion sur le passage d'un roi. Pendant les années les plus agitées qui précédèrent « Quatre-vingt-neuf », les hommes qui dans la suite se distinguèrent le plus par leur ardeur à combattre les agissements de la royauté et qui votèrent avec conviction la mort de « Louis Capet » avaient eu certainement pour idéal premier un royaume à degrés hiérarchiques, où toute loi, toute grâce aurait continué de s'épancher d'un trône comme d'une source naturelle. Il fallut que la logique impitoyable des événements les entrainât, les forçât quand même à devenir républicains. L'échafaud qui se dressa pour le Roi et la Reine fut un accident, l'effet d'une brouille momentanée entre les auteurs principaux du drame politique, et quand l'histoire reprit son cours normal, elle amena tout naturellement la restauration de la royauté.
Les hommes ne se débarrassent que lentement de leurs préjugés héréditaires, et plus d'un siècle après la Révolution — ainsi brièvement nommée comme si elle avait renversé toutes choses — on constate amplement en France que l'ancien fond monarchiste subsiste encore ; la plupart des prétendus citoyens n'ont pas l'audace de l'être. Ils demandent des maîtres qui pensent et agissent pour eux. Si l'ancien royaume ne s'est pas reconstitué, c'est que les candidats à la domination, y compris les tribuns du peuple, sont fort nombreux et se tiennent mutuellement en échec. Et si l'empreinte de la royauté s'est maintenue, de même celle de l'Eglise. La France est restée catholique aussi bien que monarchique ; certes, elle n'accepte plus les dogmes, mais elle est toujours éprise d'autorité, croyant aux coups de force et aux opinions toutes faites que lui présentent les « pasteurs des peuples. A cet égard, la nation ne changea point ou plutôt, elle ne se modifia qu'avec lenteur, par le déplacement du centre de gravité des hautes classes vers la classe moyenne, de la noblesse et du clergé vers la bourgeoisie de plus en plus nombreuse et consciente de son intelligence et de sa force.
Dans les dernières années de son existence prérévolutionnaire, la monarchie manqua complètement de sagesse, d'esprit de suite et de tenue. On eût dit que, prise de folie, elle se plaisait aux aventures et aux imprudences pour hâter le jour de sa ruine. Marie-Antoinette, qui n'était devenue Française que pour le triomphe des représentations fastueuses, pour la gaieté des fêtes et l'intérêt plaisant des intrigues, était restée princesse autrichienne pour les intérêts de sa maison et, très ouvertement, se faisait l'agent de sa mère Marie-Thérèse, puis de son frère Joseph II ; ses ingérences politiques la mettaient toujours en vue, et ses folles équipées, ses amitiés compromettantes, enfin la honteuse affaire du « Collier », qui la montra recevant des bijoux de mains déshonorées, toutes ces choses la retenaient au premier plan, sous l'attention malveillante du Paris frondeur. Quant au roi, homme de bonne pâte, de volonté nulle et de gros préjugés, il se laissait aller à toutes les incohérences, à toutes les contradictions des politiques diverses qui l'entraînaient successivement, tantôt comme roi de France, tantôt comme mari de l' « Autrichienne », comme philanthrope au cœur sensible, puis comme gentilhomme, religieux observateur de tous les vieux abus. D'ailleurs, l'essence de la royauté, ce n'est pas le pouvoir, mais le caprice. Le prince doit se sentir au-dessus de tout droit, de toute règle, pour se croire vraiment le maître. « L'essence et la vie du gouvernement, dit Michelet, était la lettre de cachet ». Même lorsque le roi ne l'est plus que de nom, après la prise de la Bastille, en février 1790, il garde encore son privilège de faire enfermer qui lui plaît[1406].
Jusqu'en l'année 1788, la torture avait été appliquée dans toute sa férocité par ordre du roi de France. La « question » qui, sous tant de formes, est encore d'usage courant devant les tribunaux civils et militaires, était présentée comme un devoir social. En 1780, Louis XVI avait accepté la dédicace d'une *Apologie de la torture* rédigée par un parlementaire d'Aix, Muyart de Vouglans, avec approbation spéciale du pape Pie VI.
Non seulement le roi s'étudiait de son mieux à conserver les institutions du passé, il les aggrava même en diverses circonstances. C'est ainsi qu'en 1781, il barra aux non-nobles tout avancement dans la carrière des armes, n'accordant le plus petit grade d'officier qu'aux gentilshommes ayant au moins quatre degrés de noblesse paternelle et ne donnant le titre d'officier général qu'aux personnages admis à monter dans ses carrosses royaux[1407]. Ce fut même une des raisons qui rendirent l'armée si peu vaillante dans la défense de la royauté, lors des grand jours d'épreuve. Tous se jalousaient entre eux : les corps de troupes ordinaires en voulaient aux régiments privilégiés, les sous officiers étaient les ennemis naturels de leurs supérieurs immédiats, et ceux-ci avaient le même sentiment de haine spontanée contre les généraux qui trouvaient leur brevet dans le berceau. L'armée était désorganisée d'avance lorsque les événements la mirent en contact avec le peuple : on la vit se fondre devant les émeutes sans qu'il y eût même de conflit, les troupes lancées contre la foule fraternisaient avec elle.
Si les prélats de l'Eglise affectaient volontiers de plaisanter des choses saintes, ils étaient restés fort sérieux sur la questions des biens temporels, et même la résistance acharnée du clergé à toute mesure qui pouvait tendre à l'égalisation de l'impôt fut la principale cause du déficit qui ruina la France et mit le royaume à la merci du peuple. L'Eglise s'était bien soumise à participer quelque peu aux dépenses générales, mais elle ne déboursait de contribution annuelle qu'à titre de don gracieux au roi, tout au plus laissait-elle gager certains emprunts sur ses terres, ce qui ne lui coûtait rien. Déjà, au milieu du siècle, le projet qu'on avait eu d'estimer tous les biens — environ le quart du territoire français (A. Debidour) — avait été repoussé comme un sacrilège, car on aurait ainsi dévoilé la richesse du clergé et constaté officiellement ce que l'on savait déjà d'une manière générale, l'accaparement d'une valeur de quatre milliards en terres soustraites à tout impôt, en un pays où le laboureur succombait sous la dîme, les taxes et les corvées.
C'est un des faits les plus instructifs de cette période finale de l'ancien régime que le maintien féroce du servage dans les domaines appartenant à l'abbaye de Saint-Claude et comportant, outre la ville, les douze paroisses de sa banlieue, les quinze villages de la baronnie de Moirans et les cinq villages de la prévôté de Saint-Laurent-Grandvaux. De même que la noblesse, en y comprenant les riches anoblis, s'était faite le champion de l'esclavage des noirs dans les Antilles, de même le clergé voyait le plus saint des devoirs dans la conservation de sa propriété de serfs blancs, que les héritages, les confiscations, les intrigues, les captations lui avaient value aux siècles antérieurs.
Les religieux de Saint-Claude, au nombre de vingt-quatre, relevaient directement du pape, avec titre de chanoines, et portaient des ornements qui les assimilaient à des évêques. Elite des moines, ces hauts personnages étaient également une élite de noblesse, puisqu'ils ne pouvaient entrer dans la communauté qu'à la condition d'être nobles « de quatre races », à la fois du côté paternel et du côté maternel : ils représentaient donc le choix du choix parmi les privilégiés de France, et comme tels avaient à soutenir le combat pour les intérêts de leur caste.
En 1770, lorsque les serfs « mainmortables de corps et de biens » que possédaient les chanoines de Saint-Claude adressèrent une humble supplique au roi, l'opinion publique se passionna pour ces malheureux : un avocat de Saint-Claude, Christin, plaida leur cause avec véhémence, puis Voltaire y apporta cette éloquence qu'il avait mise au service de Calas, et remua de nouveau la France et le monde ; mais rien n'y fit : appuyés sur le parlement de Besançon, dont quelques membres avaient aussi des mainmortables dans leurs domaines, les seigneurs-moines de Saint-Claude tinrent bon contre leur propre évêque, contre le roi, contre l'opinion ; jusqu'en pleine Révolution, après la prise de la Bastille, ils gardèrent leurs serfs, y compris les colons étrangers qu'un sort funeste avait fait résider un an et un jour dans le pays.
Et pourtant, cette France, où les survivances du moyen âge étaient encore si puissantes et si nombreuses, se croyait mûre pour constituer une société idéale de citoyens égaux et libres ! Pour la guider vers cet avenir, elle se tournait avec persistance vers le roi, qui, de son côté, avait le cruel embarras de choisir ses ministres, et, suivant l'impulsion qu'il subissait, les prenait alternativement parmi les adversaires ou les amis de la cour. Après le prodigieux gaspillage d'argent qui avait suivi le renvoi de Turgot, Louis XVI avait fait appel au protestant étranger Necker, quoique, par son culte même, ce fameux banquier fût, pour ainsi dire, hors la loi. Necker, qui voulait plaire à l'opinion, conquérir la popularité, réussit en effet dans son ambition, et cela en sacrifiant sa propre fortune, en s'attaquant aux pensions et aux sinécures, en s'abstenant d'accroître les impôts, même en établissant des cours provinciales pour contrôler son administration. C'était trop beau, et la Cour eut la bassesse d'exiger de lui, en récompense de ses efforts, qu'il « abjurât solennellement les erreurs de Calvin ». Il avait trouvé de l'argent par ses emprunts et l'on croyait n'avoir plus besoin de lui (1781).
On avait essayé de l'économie ; avec de Calonne, on allait essayer de la prodigalité. Puisque la richesse se mesure aux dépenses, il sembla qu'on ne pouvait trop dépenser : de Calonne jeta des millions sans compter, achetant des châteaux pour le roi, pour la reine, distribuant les cadeaux, les pensions, les bénéfices ! Si étranges furent les générosités de ce singulier ministre des finances que certains historiens ont cru voir dans ce personnage un révolutionnaire déguisé n'ayant perpétré toutes ces folies que pour préparer la catastrophe. « La réforme de la monarchie étant nécessaire, il fallait amener les grands corps à y consentir, presque à la vouloir, et pour cela, se rendre leur complice, leur partager magnifiquement et avec grâce les restes du trésor, les séduire, les gorger, et les conduire ainsi en riant jusqu'au bord de l'abîme »[1408].
La ruine prochaine du gouvernement semblait tellement inévitable que nombre d'autres gouvernements, pressés de recueillir l'héritage, se constituaient déjà au-dessous du monde officiel, dans les sociétés secrètes. Un mouvement de vie intense s'agitait parmi tous les hommes que le travail de la pensée et les ambitions du pouvoir groupaient diversement en dehors du contrôle administratif. Jamais la franc-maçonnerie et autres organismes occultes, qui ont existé de tout temps sous les dénominations les plus différentes, n'eurent une plus grande activité : si tout d'un coup l'Etat avec sa hiérarchie avait disparu en entier, il se serait trouvé soudain un nouveau personnel rompu aux délibérations et aux discours par une large pratique dans les conciliabules clandestins. Comme chef de la maçonnerie, le duc d'Orléans s'essayait déjà au rôle de royauté bourgeoise que la « branche cadette » devait exercer effectivement au dix-neuvième siècle. Presque tous les personnages qui devinrent fameux pendant les grandes journées de la Révolution avaient fait leur noviciat d'hommes politiques dans les loges des sociétés secrètes, et c'est aussi dans le mystère que l'on formula le « ternaire sacré », les trois mots : Liberté, Egalité, Fraternité, choisis plus tard pour symbole de la République, admirable devise encore si éloignée d'être devenue réalité !
La part des diverses fractions géographiques de la France dans l'ensemble de l'œuvre révolutionnaire fut très inégale : en un vaste domaine tous les champs ne se ressemblent point en fécondité ; il en est même qui ne produisent rien. Des provinces entières traversèrent la période dramatique des événements sans que leur rôle prît un caractère actif. Le midi albigeois et toulousain, notamment, avait été trop privé de force, de sève vitale lors de son écrasement par les hordes féodales du nord pour qu'il eût retrouvé déjà un peu de vigueur et d'élan à mettre au service des libertés publiques.
En d'autres provinces, au contraire, notamment dans l'est du royaume, les émeutes populaires forment un prologue à la prise de la Bastille et acquièrent une importance toute spéciale par leur nombre et leur incessante répétition. L'insubordination croissante des « gens sans aveu, réfractaires et faux-sauniers », signalée par les autorités de Besançon entr'autres, dès 1788, les actes de brigandages égalitaires qui avaient rendu le nom de Mandrin si populaire dans les basses classes, les pamphlets irrespectueux qui circulaient partout, les marchés pillés, les boulangers pendus, les châteaux qui flambent, les archives et les parchemins brûlés — « les écritures maudites qui font partout des débiteurs et des opprimés »[1409] —, tous ces coups de mains locaux furent oubliés dans l'ampleur du mouvement dont ils furent à la fois la préface et l'un des principaux facteurs. Et ces mouvements économiques ne cessèrent nullement à l'approche de la réunion des États Généraux — témoin le pillage des maisons Réveillon et Henriot, les 27 et 28 avril 1789, à Paris — ni durant les années qui suivirent ; on peut même citer la révolte tardive des paysans du canton de Vaud, en 1802, les Bourla-Papey, Brûle-Papiers, qui, aux cris de « Paix aux hommes, guerre aux Papiers », firent des autodafés de paperasses et prirent possession de terres contestées[1410] !
Cette Jacquerie agit sans relâche et constitue une sorte de basse aux brillantes variations qu'exécutaient à Paris les forces en lutte ; elle fut certainement influencée par les événements de la capitale, mais la compréhension de ceux-ci n'est possible que si l'on connaît l'appui que leur apportaient les masses populaires dans les campagnes.
Quant à la part que prit en province la bourgeoisie française, encore inconsciente de ce qui la différenciait du peuple[1411], à l'œuvre préparatoire de la Révolution, elle se concentra en deux points vitaux, Rennes et Grenoble. Ces capitales appartenaient à des contrées ayant eu beaucoup moins à souffrir de la centralisation despotique du royaume[1412] et conservaient ainsi une sorte de virginité. En vertu des traditions héréditaires et des conventions spéciales faites avec la royauté, chaque province se distinguait des autres par quelque trait de ses institutions : c'est ainsi que la Bretagne, très fidèle à son passé, avait encore un parlement qui n'était pas une simple assemblée de valets et de scribes ; loin de là, ce corps délibérant était aussi fier de ses prérogatives que si l'ancien duché avait été encore un pays libre et que l'union avec le royaume limitrophe eût été purement volontaire. Aussi lorsque la Cour eut brisé la résistance du parlement de Paris, vit-elle se dresser contre elle le parlement de Rennes. Il fallut mettre le siège devant son palais, arrêter les manifestants, en envoyer quelques-uns à la Bastille, au mépris de leurs privilèges de gentilshommes.
Mais à Grenoble, l'affaire fut plus grave. Là, le parlement avait le peuple avec lui, et ce peuple prenait l'initiative de la résistance. Le Dauphiné n'avait pas, comme la Bretagne, le souvenir de l'indépendance politique, mais il avait mieux : la pratique des libertés réelles. Les régions hautes de la province, voisines des neiges, ne communiquant avec les vallées basses que par d'âpres sentiers, avaient été laissées à elles-mêmes par des administrateurs paresseux ; elles se gouvernaient en républiques autonomes, conformément aux coutumes, et répartissaient l'impôt, toujours scrupuleusement acquitté, mais sans les conditions exigées ailleurs par le caprice royal. De là un esprit de fière résolution et de volonté tenace auquel participaient même des parlementaires, pourtant corrompus par la pratique de la chicane.
Lorsque l'ordre d'exil de ces magistrats fut parvenu à Grenoble, la ville se souleva pour leur faire honneur. On les accompagne en procession triomphale, un peu malgré eux, puis on les ramène plus triomphalement encore, les femmes du peuple les décorent de roses et de verdure, puis, saisissant leurs triques, elles se retournent contre la troupe, soufflettent les chefs, entourent les soldats, les immobilisent, les dispersent, s'emparent des portes de la ville, sonnent les cloches pour appeler les campagnards de la banlieue. C'est une révolution. Les ordres de la Cour sont formellement méconnus, et les délégués des trois ordres se réunissent de leur pleine initiative dans le château de Vizille, au bord de la tumultueuse Romanche (21 juillet 1788). Se sentant les représentants de la France et non seulement du Dauphiné, ils décident, en une longue séance de vingt heures, que désormais on n'octroierait plus les impôts à la simple demande du roi, mais seulement de par la volonté du peuple transmise par les États généraux. De toutes parts on avait les yeux fixés sur les députés dauphinois et on les encourageait à la lutte ; les soldats n'osaient plus tirer : les uns parce qu'ils étaient du peuple, les autres parce qu'ils ne savaient plus, devant la puissance de l'opinion publique, quels étaient les véritables maîtres. Les députés se dispersèrent, mais la convocation des États était devenue inévitable, et même avec prépondérance du Tiers, c'est-à-dire de la bourgeoisie française.
Précisément ce fut un ministère de combat, de pure violence, celui de Loménie de Brienne, présenté par la reine comme l'expression directe de sa volonté, qui, poussé par la force des choses, eut à convoquer les États, c'est-à-dire à subordonner le roi à la nation. Cet homme de défi avait renvoyé les notables pour montrer en quel mépris il tenait tout ce qui n'était pas dans la domesticité du roi, puis il avait, comme par gageure, offensé dans leur amour-propre tous ces pauvres parlements de Paris et de province, qui ne demandaient guère autre chose que les apparences extérieures dans le respect de leurs privilèges antiques. Enfin, il avait institué, comme par moquerie de la représentation nationale, une « cour plénière », composée de princes du sang et des courtisans immédiats. Quand même, lorsque la caisse se trouva vide, absolument vide, il fallut bien que Brienne se retirât et soumit le roi à l'humiliation de rappeler Necker, son ennemi personnel, qui commença dédaigneusement par soutenir le royaume de France de sa propre fortune et de son crédit. Les États généraux allaient se réunir. La bourgeoisie avait triomphé : la noblesse, le clergé, le roi passaient au second plan.
Le mouvement des élections prit un caractère de grandeur épique, dû non seulement à l'importance des événements mais aussi aux dangers immédiats de la situation : la France avait faim. Le froid de l'hiver, les mauvaises récoltes de l'année avaient triplé la misère ; la mortalité, aggravée çà et là par les émeutes, s'était grandement accrue et, malgré les maux qui s'abattaient sur lui, le peuple restait soutenu par l'espérance des temps nouveaux. Le vote, recueilli dans chaque province suivant des formes différentes, fut presque universel, si ce n'est à Paris, ville toujours iniquement traitée, où des conditions de cens s'attachaient à l'exercice du suffrage. En province, tous votèrent, à l'exception des domestiques : environ cinq millions d'hommes, fait unique dans l'histoire du monde, prirent part à la grande consultation nationale, et les délégués partirent pour Versailles, emportant les « cahiers » où se trouvaient consignés les doléances, les vœux, les résolutions, les espoirs du peuple. Quoique très modérés dans la forme, les cahiers du Tiers sont unanimes dans leurs revendications de justice et d'égalité. Mais ils témoignent aussi d'une foi monarchique très sincère, émue et respectueuse. Ils sont également pénétrés de vénération pour le christianisme sous sa forme catholique, et s'ils réclament la liberté de conscience, ils ne demandent point la liberté des cultes[1413]. Quant aux nobles et aux prêtres, ils cherchent également à diminuer le fardeau qui pèsera sur leur propre caste et à reporter le poids sur la caste rivale. Les nobles veulent l'abolition des dîmes, la fermeture des couvents, la vente partielle des biens ecclésiastiques. Le clergé, de son côté, demande la suppression des privilèges du gentilhomme et, en échange d'une partie de ses terres, il réclame ce qu'il réclama toujours : l'éducation des enfants, l'âme des générations futures[1414].
Les États se réunirent le 5 mai 1789, grande date considérée historiquement comme le début d'une ère nouvelle, celle de la domination bourgeoise dans l'Europe occidentale. Tout d'abord on piétina sur place : les ordres, noblesse, clergé, tiers, restant séparés dans leurs salles de délibérations respectives, on ne s'occupa, ici que de maintenir les privilèges, là que de les supprimer. Mais l'assemblée du Tiers, portée par tout le mouvement du siècle, eut les fortes initiatives : il se constitua en « Assemblée nationale » et somma les deux autres États d'avoir à se rendre dans la salle des délibérations. Les curés, qui se sentaient peuple par la pauvreté et qu'exaspérait l'isolement de leurs collègues, les prélats, furent les premiers à obéir, d'abord isolément, puis en masse. La Cour, qui possédait encore la force brutale, s'imagina qu'elle avait aussi la force morale et que l'Assemblée n'aurait pas le courage de se réunir si des soldats lui barraient la porte. Mais déjà les représentants du peuple, tout royalistes qu'ils fussent, étaient devenus républicains sans le savoir et, chassés d'une salle, ils s'élancèrent dans une autre, la salle fameuse du Jeu de paume, pour y faire serment à l'unanimité, en un élan d'enthousiasme, de « ne se séparer jamais ». En personne, le roi vint pour ordonner aux députés de se disperser et d'attendre son bon vouloir. Et c'est alors que Mirabeau foudroya le maître des cérémonies de la fameuse apostrophe : « Allez dire à ceux qui vous envoient que nous sommes ici par la volonté du peuple et qu'on ne nous en arrachera que par la puissance des baïonnettes » !
Déjà Paris venait à la rescousse pour soutenir l'Assemblée, qui, sans lui, eût probablement cédé, après emprisonnement ou massacre préalables. On attaque une prison pour en délivrer les captifs, puis on brûle les barrières d'octroi, on s'empare des poudres et des armes ; les soldats de la garde française, presque tous Parisiens, se mêlent au peuple ; le régiment de Châteauvieux, composé de Suisses vaudois de langue romande, se sentant Français de mœurs et de tendances, refuse de tirer sur la foule ; les milices s'organisent, d'autant plus ardentes à la lutte qu'elles sont entourées de troupes étrangères, Suisses, Allemands, Croates, Pandours, soudards dont on ne comprend pas même le langage.
Et soudain, malgré les chefs et les conseillers, malgré tout bon sens mais entraîné par une foi soudaine, par un instinct unanime, le peuple se précipite follement contre le bloc énorme de la Bastille, contre le noir cube de pierre à l'ombre duquel la ville s'agitait impuissante, et la forteresse, qui eût pu se défendre par sa seule masse, finit par ouvrir ses portes, fait tomber ses ponts-levis, parce que ses défenseurs eux-mêmes sentent que le grand jour est venu : la Bastille se livra, « par mauvaise conscience »[1415], la volonté collective de Paris l'avait hypnotisée.
La reddition de la Bastille fut un événement capital qui fit trembler les rois, enthousiasma les peuples et prit un sens symbolique universel dont l'effet dure encore ; mais, s'il est beau, en des moments désespérés, de tout risquer pour la cause que l'on aime, combien funeste fut souvent cette illusion, née de la prise triomphante de la Bastille, que l'enthousiasme populaire suffit pour accomplir l'impossible ! Non, les multitudes en désordre, munies seulement de pierres et d'armes de rencontre, risquent fort de se heurter inutilement à des remparts solides, garnis d'hommes disciplinés qui savent pointer les canons ! La trompette de Jéricho ne renverse plus les remparts des villes. Il est imprudent de se griser de paroles, vaines sonorités. Pour combattre, le plus sûr est toujours d'être le plus fort, en même temps que le plus clairvoyant : à la ferveur, à la puissance de la volonté, il importe d'ajouter la science invincible.
Les événements de Paris réveillèrent certaines populations restées passives par l'effet du long sommeil dû aux exterminations anciennes et à l'oppression continue. Jusqu'aux Pyrénées, jusqu'à la mer de Gascogne, le peuple fut secoué d'un grand frisson, annonciateur de conjonctures redoutables. Ce fut, disent les contemporains, le temps de la « grande peur ». Accoutumés à pâtir, les paysans se préparaient en maints endroits à de nouvelles souffrances, cherchant un refuge dans les bois et cavernes. Mais l'exemple de Paris avait donné une nouvelle ardeur aux masses impatientes de secouer le joug : chaque ville de province s'empare de sa Bastille, et les villes entraînent à leur tour les villages et les hameaux. Le cultivateur comprend qu'il dispose de la force, il assiège le château du seigneur local, s'empare des archives qui faisaient de lui un taillable et corvéable, brûle les titres qui lui enlevaient son bien, cesse de payer les redevances, et, pour un temps, redevient un homme libre. Malheur au propriétaire détesté qui avait brutalisé ses vassaux pendant les temps de prospérité ! Lui aussi, il connaîtra l'insulte, les coups, son château sera démoli, et lui-même risquera la mort, à moins qu'il ne s'enfuie à l'étranger. Car la France s'organise, chaque jour elle apprend le maniement des armes, et, dans cette foule immense qui sait désormais attaquer aussi bien que se défendre, les soutiens particuliers du caprice royal et de la noblesse, les régiments d'Allemands et de Suisses, recrutés à grands frais, se perdent comme dans une mer.
Les députés de la noblesse siégeant à Versailles, dans l'Assemblée, prirent galamment les choses. Puisque le peuple, naguère asservi, jetait au feu leurs chartriers, parchemins et arbres généalogiques, puisqu'il cessait d'acquitter les corvées, de s'astreindre aux servitudes personnelles, eh bien ! les gentilshommes en feraient superbement le sacrifice ! Sans doute quelques-uns d'entre eux comprirent que la prudence leur commandait de séparer leur cause de celle des nobles émigrés qui fuyaient en ennemis et se préparaient à combattre la France ; d'aucuns se laissèrent aller au faste traditionnel du grand seigneur qui joue avec les dettes et prodigue l'or comme s'il en avait toujours trop ; mais d'autres aussi, pénétrés au-dessous de l'épiderme par la philosophie du siècle, savaient parfaitement que leurs anciens droits étaient en dehors du droit et constituaient une injustice qu'il était temps de se faire enfin pardonner. Le haut sentiment du sacrifice et la grâce avec laquelle on sut l'accomplir fit de cette « nuit du 4 août », en cette même année 89, une date inoubliable. Tous étaient émus, heureux de se sentir égaux, de voir tomber ces barrières de la féodalité qui de l'homme avaient fait l'ennemi de l'Homme. L'émulation de justice et de renoncement gagna les villes et les provinces privilégiées qui successivement et par acclamation renoncèrent à tous les avantages que la monarchie leur avait concédés pour se fondre dans la grande unité française. On put croire qu'en cette nuit de révolution se résumaient et se réalisaient tous les vœux, tous les espoirs des générations passées.
La réflexion vint pourtant et, dès le lendemain, l'œuvre des « hommes sages » s'attacha à reprendre en détail ce qui avait été abandonné par une enthousiaste déclaration de principe. Les décrets du 5 au 11 août notifient que, sauf la dîme, les servitudes réelles ne sont pas supprimées, mais que les paysans avaient le droit de les racheter « s'ils s'entendent sur le prix avec leurs seigneurs. Et encore ces décrets, que le roi ne sanctionna qu'en octobre, ne furent-ils jamais dûment promulgués.
La Jacquerie continua — rien qu'en Bretagne vingt-cinq châteaux furent pillés ou brûlés avant le mois de mars 1790 —, des paysans furent pendus, et ce n'est qu'en juin 1792 qu'une loi définitive abolit les droits sans rachat.
La déclaration des « Droits de l'homme » donna un corps à l'ensemble des réformes votées par acclamation, mais des lois nouvelles, des décrets, des ordonnances vinrent rapidement prouver que vraiment peu de chose était changé à l'ancien régime.
La grande diversité d'origine, d'apparence, de mœurs et même de langue qui existait dans la nation française explique en partie comment les représentants venus de toutes les provinces se sentirent entraînés à fonder l'unité nationale, non sur un prétendu lien du sang ni sur une fraternité traditionnelle, mais sur le droit humain. Les formules d'après lesquelles on constitua le peuple français auraient parfaitement convenu à la création d'une république embrassant l'humanité tout entière[1416]. C'est qu'en effet le mouvement de la pensée pendant le dix-huitième siècle avait pris un caractère universel : dépassant de beaucoup les limites de la France et du temps présent, il s'était étendu à l'ensemble des pays et des temps ; souvent l'attention des historiens s'était portée bien plus sur les agissements de Frédéric II, sur le fonctionnement de la constitution anglaise, sur la guerre d'indépendance des colonies américaines que sur les affaires intérieures de la France ; les mœurs du peuple chinois étaient présentées en exemple ; on s'intéressait aux noirs de Saint-Domingue, aux insulaires de l'Océanie. C'est donc par une sorte de floraison naturelle que l'Assemblée nationale proclama les droits du Français en les appuyant sur la pierre angulaire du droit de tous les hommes. Sans doute, les législateurs se trompèrent, puisque, suivant la conception maçonnique de l'époque, ils cherchèrent en dehors de l'homme, dans un Etre suprême, le garant de la morale humaine : ils prirent leur point d'appui en dehors de la conscience individuelle, qui, bien que vacillant elle-même, n'en est pas moins le grand ressort de toute œuvre sincère : considérant l'homme comme un éternel mineur, comme un sujet, ils voulurent le guider par des lois, émanation de la volonté divine dont ils étaient les interprètes. Quoi qu'il en soit, les droits de l'homme, qu'ils proclamèrent sous la pression de l'opinion souveraine qui trouvait enfin des hérauts, représentent bien le fait capital de l'histoire depuis les origines de l'humanité jusqu'à nos jours. Pour la première fois une nation se déclare solidaire de toutes les nations du monde, de toutes les races, au nom du droit que possède chaque homme d'aller à la recherche du bonheur.
En cette grande époque, la plus belle qu'ait encore traversée l'humanité, l'idéal des plus hauts philosophes qui avaient émis la pensée humaine dans toute sa beauté parut être sur le point de se réaliser. En mai 1790, lors de la discussion sur le droit du pouvoir exécutif de déclarer la guerre, Volney propose à l'Assemblée de regarder l'universalité du genre humain comme formant une seule et même société dont l'objet est la paix et le bonheur de tous et de chacun de ses membres ; que dans cette grande société générale, les peuples… considérés comme des individus, jouissent des mêmes droits naturels et sont soumis aux mêmes règles de justice que les individus des sociétés particulières et secondaires ; que, par conséquent, aucun peuple n'a le droit d'envahir la propriété d'un autre peuple ni de le priver de la liberté et de ses avantages naturels ». Ainsi tout le globe terrestre était désormais, dans la pensée des novateurs, embrassé par le même droit des gens. La fédération des hommes se constituait en vue du bonheur universel.
Ce bonheur, c'est par l'élaboration de « lois justes » et leur égale application à tous les citoyens qu'on espérait pouvoir le réaliser. Certes, il n'est pas difficile de comprendre la passion fervente qui s'empara des Français d'alors à l'égard de la Loi, révérée symboliquement comme une déesse. C'est qu'elle devait remplacer le bon plaisir. Elle allait être substituée au caprice royal multiplié par les mille autres caprices des subordonnés qui, du maître jusqu'au dernier des valets, descendait sur les malheureux en une cascade de brutalités, d'injustices et de crimes. Par définition même, la loi, représentée par une balance, serait absolument juste, égale pour tous, et cette assurance suffisait aux malheureux qui avaient tant souffert de l'iniquité des jugements rendus au nom du Roy. Ils s'imaginaient que, désormais, la justice impersonnelle planerait au-dessus de la nation, lumineuse et bienfaisante pour tous comme les rayons du soleil. Ils ne savaient pas que la monarchie en devenant polyarchie ne cesse pas d'être une royauté : autant d'hommes privilégiés par la possession d'un pouvoir, autant de petits rois qui discutent, sanctionnent et appliquent les lois à leur profit. La loi fut toujours celle qu'imposa le plus fort.
Armée par la puissance du peuple du droit de fabriquer des lois, l'Assemblée nationale eût bientôt de nouveau lié la France pour la ramener aux pieds du gouvernement fort dont elle aurait été le seul conseiller. Mais la nation vivait déjà de sa propre vie et s'organisait spontanément pour se défendre contre le retour offensif des seigneurs, contre le fisc, contre les gens d'affaires, contre les dangers que suscite la peur.
De village à village les paysans s'associaient ; ils se groupaient en fédérations avec les villes ; et de province à province, par-dessus les anciennes limites, se faisaient les alliances : ayant les mêmes intérêts, le même amour de la paix, le même souci des récoltes prochaines et de la liberté conquise, les citoyens se reconnaissaient et s'embrassaient comme frères, oubliant que jadis leurs pères s'étaient entre-haïs. Naturellement les unions d'amitié se formaient surtout entre communes et pays que rapprochaient les mœurs des habitants, la facilité des communications, les avantages réciproques de l'échange, et, à cet égard, il serait très utile d'étudier la répartition des groupes en cellules primitives qui se constituèrent ainsi en spontanéité parfaite dans la France entière ; mais à cette grande époque on se sentait attiré mutuellement non seulement en vertu des ressemblances mais aussi en vertu des contrastes : on aimait à se rencontrer de la plaine à la montagne et du vignoble au bocage, parce qu'on voulait se connaître et fraterniser en un même sentiment d'héroïsme et de bonté. Tous étaient devenus meilleurs : ce furent les plus beaux jours qu'ait jamais vus la France, ils sont uniques en son histoire. La nation s'était exaltée par l'enthousiasme bien au-dessus d'elle-même jusqu'à l'amour de tous les hommes.
L'unification de la France, naguère découpée en États féodaux distincts que la main royale reliait en un seul faisceau, s'accomplissait donc d'une manière toute spontanée. Il n'y aurait eu qu'à laisser faire pour que l'ensemble de la nation devînt vraiment « un », mais avec la diversité normale de tous les groupes naturels constitués pour le tracé et la confection des routes, pour la demande des subsistances et autres intérêts communs. La France avait déjà, en quelque sorte, ses cantons, ses arrondissements et départements ayant que Sieyès ne conçût le projet de division formelle, que Robert de Vaugondy n'en dressât la carte, et que Thouret ne la fit voter par l'Assemblée ; celle-ci, désireuse d'établir son propre pouvoir, afin de régler le rendement des impôts, les attributions et la hiérarchie des fonctionnaires, la subordination des communes à l'Etat, ne se laissa point influencer par les vœux des populations et procéda brutalement à la division du royaume, obéissant à la préoccupation de faire les parts de dimensions égales.
Tout d'abord même il avait été convenu que chacun des 80 ou 81 (9 fois 9) départements serait divisé en neuf districts ou arrondissements, divisés à leur tour en neuf cantons. Sans doute, la nature des choses, indépendamment de la volonté des législateurs, exigeait la suppression des anciennes divisions historiques, féodales, administratives, cléricales, militaires, fiscales ou douanières, qui avaient été souvent établies par un coup de caprice et que l'on avait toujours maintenues sans aucun souci de la volonté des populations intéressées : provinces politiques, généralités financières, intendances civiles, diocèses ecclésiastiques, gouvernements de l'armée, bailliages ou sénéchaussées judiciaires, ressorts parlementaires, pays de droit romain et de droit coutumier, de gabelles et de rédemption, d'aides et de gratuités, de concordat et d'obédience[1417], tout cela devait nécessairement disparaître, débarrasser la France de son inextricable réseau de frontières entremêlées — et ce qui en reste encore ne peut être conservé que d'une manière artificielle — ; mais les limites de départements, arrondissements et cantons ne sont pas moins artificielles pour la plus forte part de leurs contours, et s'effaceront aussi, non d'ailleurs sans avoir eu le résultat funeste de rompre bien des communications naturelles et d'embarrasser de mille manières le mouvement spontané des populations.
Il est certain qu'une division naturelle en « pays » eût donné à la carte de France un aspect tout autrement irrégulier, la superficie des divers éléments juxtaposés eût facilement varié du simple au décuple : les affinités électives diffèrent dans toutes les régions suivant la nature et les productions du sol, le développement moral et intellectuel des populations, la circulation générale de la vie. En outre, les progrès de la civilisation et l'accroissement des facilités dans les rapports de voisinage n'eussent pas manqué, en l'absence d'une autorité centrale, de supprimer toutes ces divisions partiellement factices. A l'époque où furent tracées les lignes administratives départagé, il fallait des semaines pour que le va-et-vient des ordres et des réponses pût se faire entre la tête et les extrémités du grand corps ; hier il fallait encore des heures, quelques minutes suffisent aujourd'hui. C'est donc un véritable contresens que de vouloir fixer par des lignes immuables une histoire qui se modifie et se transforme toujours.
La nouvelle distribution administrative de la France devait amener les législateurs des diverses assemblées à discuter avec passion les théories contradictoires relatives à l'organisation politique du royaume, fédéralisme ou centralisation. C'est précisément la question qui s'était posée pour les colonies américaines après leur victoire commune sur les forces britanniques ; mais la solution ne pouvait être la même dans les deux contrées, puisque les traditions historiques et les conditions présentes différaient de part et d'autre. En France les centralisateurs intransigeants eurent gain de cause, la patrie fut déclarée « une et indivisible », en ce sens que les mêmes lois, les mêmes formes d'administration devaient s'appliquer aux populations les plus opposées par l'origine, les mœurs et les précédents : partout, au pied des Pyrénées et des Alpes comme dans les Ardennes et en Bretagne, les citoyens — ou plutôt les sujets — auraient à se conformer aux ordres venus du centre, s'accommoder aux vêtements que l'on avait taillés pour eux. Evidemment l'unité artificielle que l'on voulait ainsi fonder était en désaccord avec le mouvement de l'histoire, avec le rythme de la Terre, et d'ailleurs elle ne triompha qu'en apparence, car, suivant les milieux, les lois sont toujours diversement appliquées.
Encore en 1791, un député de l'Assemblée constituante, Achard de Bonvouloir, protesta contre l'absurde unification des lois, déclarant que la « majorité des ci-devant Normands entendait conserver sa coutume », et plaidait pour une « variété de lois et de règlements en rapport avec les mœurs et les habitudes particulières de chaque province ». Mais le fanatisme de l'autorité, jouant sur le sens de l'expression « égalité entre les hommes », voulut ignorer quand même les traditions locales, les coutumes héréditaires auxquelles tenaient précieusement les indigènes comme à une part de leur existence, et le niveau égalitaire fut choisi pour symbole de la Révolution. Telle province y gagna, telle autre y perdit, notamment les « vallées », c'est-à-dire les petites républiques pyrénéennes que les remparts naturels de leurs montagnes avaient de tout temps défendues contre le caprice des seigneurs, et qui, désormais ouvertes par la construction des routes, le défrichement des forêts, et surtout par l'agrandissement de l'horizon intellectuel et moral, devaient participer à la vie générale de la grande nation qui les embrassait dans son vaste domaine. C'est ainsi que les communautés libres, les « universités » des montagnards perdirent la gérance incontrôlée de leurs intérêts et leurs assemblées souveraines, où chacun et chacune avaient le droit absolu de présence, de parole et d'initiative. Cette confiscation d'un héritage inappréciable eut pour conséquence d'inévitables rancunes qui s'ajoutèrent aux éléments de réaction et de déchirement national.
Les beaux jours de l'enthousiasme initial ne pouvaient durer. A l'exception de quelques représentants, le clergé s'était prêté de mauvaise grâce au sacrifice des privilèges et, partout où il fut assez fort pour exciter et soulever le peuple, il revendiqua très âprement la possession de ses terres : des paysans qui n'avaient rien étaient entraînés à se battre pour conserver les milliards des prélats. Le Cambrésis s'était révolté, emporté par le même mouvement clérical que les Flandres voisines, où la population des campagnes se pressait autour de ses curés, clamant pour le maintien des antiques traditions, c'est-à-dire pour leur propre asservissement. Les paysans murmuraient dans les diocèses de l'ouest et du midi ; même dans les villes telles que Nîmes et Montauban, où les haines étaient entretenues par le contact immédiat des catholiques et des protestants, les assassinats et les tueries commençaient. En ce conflit, le clergé avait un précieux avantage : « il savait très bien ce qu'il voulait »[1418], tandis que l'Assemblée ne le savait pas. Aussi, lorsque les députés catholiques sommèrent leurs collègues de la noblesse et du Tiers d'avoir à déclarer franchement si oui ou non ils professaient la religion traditionnelle de la France, ces députés hésitants, incertains et timides parce qu'ils appartenaient à un âge de transition, parce qu'ils étaient à la fois catholiques par la survivance, libres penseurs par l'éducation, se trouvèrent-ils fort embarrassés. En 1790, l'Assemblée constituante discuta plusieurs heures pour savoir si la Révocation de l'édit de Nantes devait être maintenue ! puis elle s'occupa de la constitution du clergé, tout en ignorant le dogme que professait l'église, et décida de payer chèrement des cérémonies bizarres, fort bonnes pour le peuple, mais méprisables pour la plupart de ses membres. Comme le satyre de la fable, les représentants de la nation soufflaient le froid et le chaud. La France devait donc rester catholique, puisque la foi nouvelle de la fraternité des hommes en dehors de tout commandement divin n'avait pas encore conscience d'elle-même. Si la bourgeoisie survécut, triomphante, à tous les événements chaotiques de la Révolution, c'est qu'elle avait achevé son évolution préalable et ne se laissait point détourner de son idéal. Mais la pensée libre n'en était pas encore là : elle ne s'était pas dégagée du mysticisme évangélique et croyait toujours à une morale divine qu'aurait distillée l'Eglise. Aussi celle-ci reprit-elle le dessus, la série de ses avatars n'était point achevée.
La société civile essaya pourtant d'un accommodement avec la religion chrétienne. Des curés républicains se prêtèrent à cette conciliation, s'imaginant qu'ils pourraient obéir à la fois à l'Evangile du Crucifié et à celui des Encyclopédistes. Très sincèrement, ils restaient observateurs de leur foi, tout en prononçant le serment exigé d'eux, en qualité de fonctionnaires, qu'ils seraient « fidèles à la nation, à la loi et au roi, et maintiendraient la constitution ». Mais de nouveau se vérifia le proverbe des Ecritures que l'on ne peut, servir deux maîtres. Le pape désapprouva les prêtres assermentés, et bientôt la foule des catholiques forcenés vit en eux autant de suppôts du démon, de magiciens empoisonnant l'hostie par leurs maléfices ; on repoussa leurs prières ; on s'écarta de leurs cérémonies avec horreur, tandis qu'on se pressait autour des saints qui n'avaient pas souillé leur bouche par des paroles que condamnait l'Eglise, et qui restaient en communion directe avec le saint Père, représentant par excellence de l'ancien régime, bien mieux que le roi lui-même. L'antagonisme entre la société révolutionnaire et la chrétienté traditionnelle devint plus violent, plus inconciliable, lorsque l'Assemblée, convaincue que le peuple ne pouvait se passer de culte décida que la grande fête nationale serait désormais celle de la Raison et qu'on la célébrerait dans l'église même de Notre-Dame, aux lieu et place du culte supprimé, sur son autel. De pareilles cérémonies, exécutées avec une pompe théâtrale et fausse, n'étaient quand même qu'une sorte de parodie de la messe catholique et lui étaient de beaucoup inférieures puisqu'elles ne venaient point du peuple et que parmi les figurants nul n'était ému. Le conflit entre la Raison et l'Eglise devait se terminer au profit de cette dernière, puisque la Raison se gérait aussi en déesse, pauvre, impuissante imitation du passé. Etait-ce une Minerve, une Vierge nouvelle ? Mais les prières ne montèrent point vers elle, tandis qu'au fond des cryptes, les antiques survivances courbaient encore des fronts devant des effigies noircies par le temps.
D'ailleurs en dehors des formes du catholicisme traditionnel, que l'on n'osa point proscrire et que même Robespierre, devenu presque pape en un monde de fidèles, protégea ostensiblement, comme pour y trouver la garantie la plus sûre du pouvoir absolu, tous les républicains, leurs institutions et leurs œuvres participaient de l'esprit catholique ; tous avaient la prétention de faire de gré ou de force le bonheur de l'humanité, de lui dicter des lois inviolables, conçues en une cervelle infaillible. « Tant que vous n'aurez pas acheminé sur une même trace et moulé à une même forme tous les enfants de la patrie, disait Ducos, c'est en vain que vos lois proclameront la sainte égalité ». Chaque révolutionnaire portait en soi un dictateur. Heureusement que, pendant la grande et fervente époque de la Révolution, encore portée par son premier élan, toutes ces dictatures se combattaient entre elles et que de leur choc naissait la résultante, la grande œuvre du peuple. Car si puissants que se soient montrés tels et tels individus, si énergiquement que leur vouloir ait pénétré dans le chaos des choses, pourtant ni Mirabeau ni Danton, ni aucun autre n'eussent rien fait sans la pression d'en bas, sans la poussée des mille clubs, des assemblées pullulantes qui partout se formaient, se groupaient, se fédéraient, aidant à composer, à renouveler, à ranimer les assemblées plus nombreuses, plus rapprochées du pouvoir.
Les fédérations entraînaient les clubs, et ceux-ci les grands corps délibérants. Les Cordeliers, les Jacobins préparaient, décidaient d'avance ce que la Commune de Paris, la Constituante, la Convention décrétaient ensuite. C'est ainsi que la population française que soulevait l'enthousiasme révolutionnaire prenait part, avec ou sans mandat, aux délibérations communes.
A la guerre civile qui se préparait, allumée par les prêtres, et dont les premiers brandons faisaient naître parfois des incendies, menaçait de s'ajouter la guerre étrangère, d'autant plus redoutable que l'armée était encore commandée par des nobles, ennemis plus ou moins déguisés de la Révolution, et que le roi lui-même, qu'il le voulût ou non, était forcément le complice et le chef virtuel de l'armée des émigrés. Les camps d'attaque s'étaient formés dans le voisinage de la frontière, à Turin et à Trêves, et des deux côtés, les communications se faisaient à peu près librement : même les officiers recevaient leurs pensions et l'Etat payait les uniformes et les chevaux ; on ne savait où commençait ni où finissait la France, et, pour Louis XVI, elle était bien certainement loin de Paris : là des troupes solides, de fidèles Allemands l'attendaient pour le ramener triomphalement dans sa capitale tremblante et désarmée.
Aussi essaya-t-il de s'enfuir : il avait même parcouru en chaise de poste plus des trois quarts de la route, vers le camp de Montmédy, d'où il aurait pu donner la main aux émigrés de Trêves, lorsqu'il fut reconnu et ramené de Varennes dans son palais des Tuileries (1791). Le coup fatal était porté. Désormais le roi et la reine, plus que soupçonnés d'avoir trahi la nation, ne pouvaient plus espérer de se réconcilier avec la France, et quels que fussent les témoignages de respect et les serments de patriotisme échangés de part et d'autre, la rupture devait aboutir au procès et à la condamnation de Louis XVI. Il fut exécuté le 21 janvier 1793.
Cet événement transporta de fureur l'Europe monarchique, surtout l'Angleterre, qui avait à se faire pardonner l'exécution de Charles Ier. D'ailleurs meurtre pour meurtre, le premier fut grandement dépassé par le second en importance symbolique. La révolution anglaise n'avait été dans l'histoire qu'un fait d'ordre insulaire, national, une dispute entre sectes, tandis que la mort de Louis XVI fut un défi lancé à tous les monarques. La Révolution française proclamant les Droits de l'homme avait pris un caractère mondial, et c'est au nom de tous les peuples opprimés qu'elle guillotinait son roi. Il s'agissait ici d'une lutte entre deux principes, la royauté de provenance réputée divine et la liberté de tous les hommes virtuellement égaux dès leur naissance. Louis XVI se trouvait être la victime représentative de tout, l'ancien régime, de toutes les survivances longtemps considérées comme saintes, et les émigrés français qui portaient les armes contre leur patrie, implorant contre elle les gouvernements étrangers, étaient très logiquement les défenseurs de la cause commune de tous les privilégiés d'Europe. Au-dessus des divers États et de leurs frontières changeantes, planaient, comme dans les légendes antiques, les deux esprits qui se disputent le monde.
La France, comme nation, était alors dans une situation qui semblait absolument désespérée. Dans l'ouest, les prêtres et les gentilshommes avaient réussi à soulever les paysans contre les bourgeois des villes, qui, de leur côté, s'étaient rangés avec enthousiasme au nombre des amis de la Révolution. Ainsi, les vieilles rancunes, auxquelles s'ajoutait chez les rudes cultivateurs le juste mécontentement causé par l'arrogante centralisation parisienne, avaient fait surgir de nouveau la guerre qui sévissait autrefois entre les villes latinisées, christianisées, et les villageois restés païens. De siècle en siècle, l'écart s'était maintenu ; quoique les anciens adorateurs des pierres levées eussent appris à se prosterner dans les églises, l'inimitié avait persisté entre les deux castes. La haine de la gabelle et autres impôts, qui s'était amassée dans les cœurs de la paysannerie trouvait maintenant à s'exhaler contre les « bleus », et l'annonce d'une levée de 300 000 hommes par conscription mit le feu aux poudres. En réalité, les « chouans » étaient fédéralistes, et ne faisaient que satisfaire leur vieil instinct républicain en allant « chasser la perdrix » en compagnie de leurs hobereaux, à demi paysans comme eux. Cadoudal dit le mot juste à un officier nouvellement débarqué : « L'ami, allez dire aux princes qu'on se bat ici pour mieux qu'eux ».
Le désordre chaotique de la province avait laissé à la guerre le temps de se préparer, et il fut d'autant plus difficile de réprimer le soulèvement, surtout en Vendée, que la nature du pays était des plus propices aux embuscades et aux surprises. Un labyrinthe d'enclos dont les indigènes connaissent seuls les détours, des collinettes coupées de plis et de vallons, sans aucun observatoire naturel d'où l'on puisse avoir une vue d'ensemble sur la contrée ; mille, cent mille défilés formés par les chemins creux où l'on bute contre les pierres, où l'on patauge dans la boue, où l'on s'enlize dans les marais ; partout des champs épars, des prés, autant de réduits fortifiés, dissimulés par des haies d'arbres aux branches entremêlées ; partout des meurtrières entre les feuilles d'où l'on peut tirer sans être vu ; de toutes parts des signaux imitant les sons de la campagne, le chant lointain d'un oiseau, un battement d'ailes, le bec du pivert qui sonde les troncs d'arbres. Ces bruits rassurants sont autant d'appels à la mort.
Puis, de l'autre côté de la France, ce sont les rumeurs de la grande guerre, ce sont les régiments en ligne, les corps d'armée, les batteries de canons, les vieux généraux de Frédéric II.
Tous les gouvernements d'Europe s'ébranlent successivement contre la France, coupable de leur avoir jeté en défi la tête de son roi. La Prusse, l'Autriche, d'autres États alliés fournissent les troupes, que guident les nobles émigrés, tandis que l'Angleterre donne les subsides. Une nouvelle croisade se forma contre la nation française et, sans compter la fureur vindicative du clergé, l'enthousiasme religieux ne manqua pas à cette guerre sainte. En mainte famille britannique, ce fut vraiment une partie essentielle de la religion que de haïr les Français, peuple de libertins unissant à la fois les superstitions catholiques aux blasphèmes de la libre-pensée et aux futilités du monde élégant. On cherche toujours des raisons pour justifier ses haines, et même plus que des raisons : des inspirations divines. Il resta donc convenu, et durant des générations, que le patriotisme et la piété n'allaient point sans maudire l'ennemi héréditaire.
Il semblait vraiment impossible que la France pût résister à l'Europe conjurée contre elle en même temps qu'à la révolte de ses propres enfants. Et d'ailleurs avait-elle une armée ? Les bandes qui lui restaient gardaient-elles quelque cohésion dans ce vertigineux chaos des révolutions intérieures et sous le commandement d'officiers qui trahissaient la République ? C'est en pleine guerre qu'il fallait réorganiser toutes les forces militaires, transformer l'armée du roi en armée de la nation, lever, dresser, discipliner les recrues par centaines de mille et les opposer aux solides bataillons des envahisseurs.
De toutes les œuvres de la Révolution, ce fut précisément celle-là, désespérée en apparence, qui réussit le mieux. Le centre de la guerre se déplaça rapidement : de la France nord-orientale où la lutte avait commencé, le conflit fut reporté en Belgique et en Allemagne ; les événements se succédèrent avec la rapidité d'une éruption volcanique. Ces étourdissants succès militaires, qui consternaient la réaction européenne, auraient dû la rassurer au contraire, car ils provenaient de ce que le mouvement de la Révolution était désormais dévoyé, écarté de son but. C'est à bon escient que de fins politiques avaient essayé de détourner l'ardeur de la nation vers la passion des batailles.
L'impulsion à laquelle obéirent les Français de la Révolution hors de leurs frontières est du même ordre complexe que celle d'où sortit le mouvement des Croisades, lorsque chevaliers, moines et paysans lancés à la délivrance du Saint-sépulcre se donnaient naïvement comme prétexte la foi religieuse pour satisfaire leur passion de guerre aventureuse. Des sentiments élevés se mêlaient pour une certaine part à l'élan qui poussa tant de jeunes hommes vers la frontière. Quelques-uns se croyaient des hérauts de justice et de liberté, ils pensaient à l'émancipation de leurs frères d'Outre-Rhin et de par delà les Alpes.
Peut-être même que, dans son ensemble, l'armée républicaine fut vaguement pénétrée d'un peu de cet idéal et se trouva ainsi soulevée au-dessus de la vie ordinaire des camps. Du moins ce zèle de propagande armée fut-il le prétexte que l'on fit valoir tout d'abord. Mais combien vite les mœurs de la soldatesque, les instincts de meurtre et de pillage eurent pris le dessus, combien l'ambition, désormais permise au soldat, fit miroiter à ses yeux les broderies et galons de l'officier, et jusqu'au « bâton de maréchal » ! L'idée du « ternaire sacré » se perdit bientôt dans les campagnes ravagées et les cités prises d'assaut.
D'ailleurs les victoires des armées dites républicaines furent achetées bien cher ! Devant l'imminence des dangers où l'on risquait de sombrer, le gouvernement de la France, que les rumeurs de la foule entraînaient d'ailleurs dans cette voie, prit « le salut public » pour règle de sa conduite et sanction de ses actes[1419].
De même que naguère les prêtres avaient Dieu pour seul juge de leurs agissements envers les hérétiques, de même les chefs de la Convention, devenus des maîtres de la République, ne croyaient plus avoir de responsabilité que devant leur intime sentiment du bien. Ils n'obéissaient qu'à un seul devoir : sauver la patrie, quels que fussent les moyens employés et quelles que fussent les victimes à sacrifier. Or, le gouvernement se compose toujours d'hommes en chair et en os, ayant leurs instincts, leurs passions, leurs amours et leurs haines : la nature humaine voulait que les détenteurs du pouvoir et toute la tourbe des parasites gravitant autour d'eux vissent des ennemis publics surtout dans leurs ennemis personnels, et les exécutions sommaires devaient très fréquemment tomber à faux. Par un monstrueux contre-sens, il se trouva qu'au moment précis où la République, succédant à la monarchie, prétendait constituer le droit humain, et proclamer comme règle première le respect, de la liberté individuelle, le nouveau régime procéda au contraire en sens inverse de son principe, et prit pour axiome que la vie d'un membre de la communauté est chose parfaitement négligeable pour la communauté elle même : quelques gouttes de sang en plus ou en moins.
Ce fut l'époque dite de « la Terreur », non qu'en ces deux années commençant aux massacres de septembre 1792 il y ait eu plus de tueries qu'en nombre d'époques antérieures ; l'histoire de la France et celle d'autres pays racontent beaucoup d'événements pendant lesquels le sang fut répandu en plus grande abondance ; mais cette fois, le sang versé était celui de roi, de prêtres et de nobles : de là l'épithète de « terrible » donnée tout particulièrement à ces journées de vengeance, où la classe des oppresseurs vit la hache se retourner contre elle.
Toutefois, ce mouvement de réaction, phénomène de rétribution si normal dans une masse inconsciente, eut pour la France républicaine, qui naissait à la vie morale, les plus funestes effets. Tandis que, parmi les citoyens, les uns s'accoutumaient à la vue du sang, aux dénonciations, aux pratiques policières et se groupaient d'avance à la suite d'un despote quelconque, les autres se faisaient peur à eux-mêmes et cessaient de croire à la réalisation de leur idéal. Parmi les têtes qu'on voyait tomber, quelques-unes étaient certainement de celles où le plus de pensée avait vibré et qui cherchèrent le plus ardemment le secret de l'avenir. L'opinion publique hésita, les meurtriers tremblèrent devant leur œuvre de mort et la réaction devint inévitable. La France, désormais sans boussole, sans ligne de conduite, laissa le pouvoir aux mains des ambitieux et des habiles. La Révolution n'avait été qu'un long espoir et l'illusion d'un jour ! La réalisation en était renvoyée aux siècles futurs.
L'égalité ne pouvait être qu'un vain mot pour ceux qui n'avaient aucune part à la propriété, c'est-à-dire pour la majorité de la nation. On répète volontiers que la vente des terres nobles et des domaines de mainmorte ecclésiastique eut pour résultat de transformer le paysan en propriétaire, mais cette appréciation banale n'est point d'accord avec les faits. Ce qui est vrai, c'est que le nombre des possesseurs du sol s'accrut en de notables proportions, non fixées d'une manière précise par les statistiques de l'époque. Ce fut là certainement une révolution économique de grande importance, car elle associa de nouvelles couches à la vie de la terre et produisit une poussée vers l'accroissement de la production, mais le principe de la répartition des biens suivant les chances de l'hérédité, du savoir-faire et du hasard ne fut en rien modifié, et la foule des prolétaires ruraux resta comme ci-devant privée de tout lopin de terre, condamnée à ne récolter le blé que dans les champs d'un propriétaire noble ou bourgeois. La loi reconnaissait, il est vrai, glorifiait le droit à la propriété, mais pour ceux qui possédaient déjà, comme dans la parabole de l'Evangile : « Celui qui a aura davantage, et à celui qui n'a rien, on ôtera même ce qu'il a ». Telle était la conséquence forcée de ce maintien du droit romain dans le régime des terres. En réalité, c'est bien cela que la bourgeoisie, enivrée de son accession au pouvoir, entendait par « Droits de l'homme » ; elle proclamait sa puissance politique, corrélation à sa puissance économique et à sa main mise sur le sol producteur. Aussi l'émotion toucha-t-elle au scandale lorsqu'en septembre 1789, un curé d'Issy-l'Evêque, pittoresque village de l'Autunois, prit au sérieux le mot d'égalité et se mit tranquillement à procéder au partage égal des terres. On s'empressa de lui faire savoir qu'il portait la main sur l'arche sainte de la propriété, bien plus sacrée que tous les tabernacles religieux. Les pauvres, les vagabonds devaient rester hors la propriété, hors la loi.
Même politique à l'égard des ouvriers d'industrie. Par la suppression des « jurandes » et des « maîtrises » on libéra le travail de l'armature de lois et de coutumes qui interdisait l'accès des métiers aux artisans ambitieux et aux bourgeois incompétents ; mais les ouvriers n'étaient point armés contre les entreprises de leurs patrons. Les « défenseurs de toutes les libertés », c'est-à-dire les législateurs, interdirent aux ouvriers par la loi du 14 juin 1791, le droit de se coaliser pour la défense de leurs intérêts, qualifiés de « prétendus » dans le texte officiel. Chapelier, le rapporteur de cette loi, qui, sous diverses formes, a toujours prévalu depuis, établit très nettement la théorie qui devait permettre aux patrons isolés ou associés de briser toujours la résistance des ouvriers isolés. « Il n'y a plus de corporations dans l'Etat, disait-il, il n'y a plus que l'intérêt particulier de chaque individu et l'intérêt général. Il n'est permis à personne d'inspirer aux citoyens un intérêt intermédiaire ». En vertu de ces principes, la société pourrait logiquement interdire la formation d'un club de joueurs à la balle ou d'une assemblée d'archéologues. Ainsi la bourgeoisie, arrivée à son but, interdisait au peuple encore opprimé de reprendre pour sa propre cause le langage qu'elle avait employé elle-même. Les conquérants du pouvoir, se substituant aux anciens nobles, s'étaient empressés de fermer la herse de la citadelle dans laquelle ils venaient d'entrer. Et pour assurer encore plus solidement le droit exclusif des propriétaires, ceux qui n'avaient rien furent exclus du droit de suffrage ; plus du quart des Français étaient privés du vote : ils n'acquittaient point la contribution exigée, trois journées de travail, soit trois francs environ.
Du reste, la multitude encore inconsciente, dont la poussée s'exerçait d'une manière irrésistible sur les législateurs, n'avait que très vaguement l'instinct de son droit à la propriété du sol. Les idées socialistes étaient à peine représentées dans le grand mouvement qui aboutit à la Révolution. Presque toutes les brochures écrites sur la grande ferveur du renouveau proclament le respect dû à la propriété, et, par une singulière inconséquence, c'est au nom de la propriété même, le premier des privilèges, que l'on demande la suppression des privilèges. « Des réformes, pas de révolution » ! tel était le cri universel des novateurs qui s'engagèrent, sans le savoir ni le vouloir, dans l'engrenage de la Révolution. En résumé, une vingtaine d'écrits vaguement socialistes par l'expression, cinq ou six autres dont la tendance est plus précise, déjà conscients, telle est la place du socialisme dans les quatre mille brochures qui, avec les cahiers, expriment les vœux de la France en 1789[1420]. Et durant le cours des événements tragiques des années suivantes, la logique des choses ne fit guère jaillir un idéal nouveau de la pensée des écrivains, l'instinct primitif n'avait pas encore pris forme sociale. Ni la masse populaire, ni ceux qui la représentèrent, les Jacques Roux, les Varlat, les Leclerc, n'eurent de doctrines bien nettes. Ceux qu'on appela les agitateurs du peuple ne le guidaient pas, ils le suivaient[1421], se bornant à traduire ses vagues aspirations qui étaient simplement le « désir de mieux, le rêve de manger à sa faim ». Et pourtant l'histoire constate que la Révolution, quoique n'ayant pas même vagi les premiers mots du socialisme, en fut néanmoins le précurseur. C'est qu'elle osa et qu'une première audace engendre des audaces nouvelles.
Un seul nom rappelle des tentatives faites pendant la Révolution en vue d'une transformation sociale qui aurait eu pour mobile l'égalité entre les hommes et pour résultat la mise en commun de la terre et de ses produits. Ce nom est celui de Babeuf, auquel s'ajoute le prénom de « Gracchus », symbole d'une reprise audacieuse des terres auxquelles tous les citoyens ont droit. La société fondée pour réaliser cet idéal fut celle des « Egaux », qui voulaient réaliser « la communauté des biens et du travail »[1422] ! On leur donna le nom « d'anarchistes » qu'ils ne méritaient point, car ils comptaient, eux aussi, créer l'égalité par les lois, les ordonnances, la constitution d'un comité de salut public, l'organisation d'une armée de conjurés dont les soldats n'auraient pas même été tous initiés au but de l'entreprise. Ces savantes combinaisons échouèrent et la « Terreur », qui fonctionnait maintenant au profit de la réaction, écrasa la société des Egaux : la mort, les prisons, l'exil eurent raison de leurs efforts. Babeuf fut guillotiné en 1797, mais son compagnon, le Pisan Buonarotti (1761-1837), vécut assez longtemps pour donner la main, après 1830, à de nouveaux apôtres de l'Egalité, les représentants des écoles socialistes naissantes.
Ainsi, la grande Révolution fut absolument stérile pour la réalisation du seul idéal qui eût fait la révolution vraie, la suppression de la pauvreté. Le mouvement économique continua son cours qui devait aboutir au groupement des capitaux, à la fondation des grandes usines, au développement du prolétariat. Quant à la prélibation du gouvernement sur le travail des citoyens, elle était restée la même. Ainsi que l'expose spirituellement un écrivain sceptique, la réforme des impôts de l'ancien régime fut une simple mascarade : on leur donna d'autres noms pour faire plaisir au bon public naïf des contribuables. La « taille » et les « vingtièmes » furent qualifiés de « contributions foncières » ; la taxe des « maîtrises et jurandes » et le droit du « marc d'or » furent remplacés par les « patentes » ; on désigna le droit du « contrôle » par le mot de « timbre » ; les « aides » se dénommèrent « contributions indirectes et droits réunis » ; l'affreuse « gabelle », que maudirent tant de malheureux condamnés aux galères et à la mort, n'est plus que le modeste « impôt du sel » ; les « corvées » furent supprimées, mais on les remplaça par les prestations. Il n'y eut qu'un changement : le langage administratif s'enrichit de mots nouveaux[1423]. Mais il y avait un autre impôt, celui du sang. Jamais il ne devait être aussi effroyablement acquitté que dans les années qui suivirent l'avènement officiel de la bourgeoisie parlementaire.
Du moins, une chose restera l'œuvre de la Convention, interprète de la classe qui établissait alors sa domination politique. La bourgeoisie comprenait que le savoir lui était indispensable pour assurer sa puissance et sut profiter pour la génération naissante de tous les progrès qui s'étaient accomplis dans l'ensemble des sciences. Elle fonda de grandes écoles, tables toujours abondamment servies dont les miettes tombèrent heureusement sur le peuple assemblé autour du festin. Sans doute, ces fondations devaient aboutir à la constitution d'un nouveau monopole, celui des diplômes, de la dictature intellectuelle, mais les initiateurs du nouvel ordre de choses ne virent d'abord dans leur œuvre que le côté généreux de l'entreprise ; l'extension des études et les recherches prirent un essor merveilleux.
La Révolution française correspond dans l'histoire de la pensée à une très grande évolution, celle qui remplaça les spéculations métaphysiques par la mensuration, le pesage, la sériation, le classement, et ceci précisément à une époque où le langage de la « sensibilité », de la « sensiblerie », prévalait encore, où le tragique de la vie était presque toujours accompagné de rhétorique. Lavoisier, l'une des victimes de la Révolution, avait montré par des pesées infinitésimales comment un des éléments de l'air se combine avec les corps oxydés ; Guyton de Morveau avait instauré, par sa méthode de notation chimique, une langue nouvelle qui put servir pendant un siècle, et même encore de nos jours, à guider les savants dans leurs études ; enfin par la fixation et l'emploi du mètre et de ses dérivés, œuvre due aux recherches des astronomes et des mathématiciens de l'époque, la besogne matérielle des savants se trouva grandement simplifiée : la clarté se fit dans leurs calculs, et du coup la vie en fut comme allongée puisqu'on pouvait y presser une quantité plus grande de travail. La forme même de la planète qui nous porte, mesurée dans l'Europe occidentale, en Laponie et dans les régions équatoriales de l'Amérique avait servi à déterminer la longueur primaire de l'étalon, que l'on multiplie par les puissances successives de dix pour obtenir tous les multiples du mètre initial — et que l'on divise par ces mêmes chiffres pour avoir les subdivisions du mètre —, et qui sert également à déterminer les poids en prenant le volume de l'eau pour intermédiaire. Malgré la ténacité de la routine, la mesure nouvelle a graduellement remplacé les « aunes » et « brasses » employées jadis, et peu à peu, elle fait la conquête du monde, même chez les peuples que son acte de naissance, dans cette « période affreuse de la Révolution », remplit d'une sainte horreur.
Le changement du calendrier n'a pas eu le même succès, quoique le calendrier encore employé chez les nations dites civilisées soit un ensemble d'absurdités dont quelques-unes touchent au ridicule. Quelle est cette date du 1er janvier, qui ne correspond absolument à rien de terrestre ni à rien de stellaire ? Les chrétiens ne peuvent trouver d'autre argument en sa faveur que la légende relative à la circoncision de l'Homme-Dieu, rite par lequel Jésus fut incorporé à cette même religion juive qu'il devait détruire. Mais astronomiquement, logiquement, on ne saurait faire partir l'année que du commencement d'une des quatre saisons, soit des solstices de l'hiver ou de l'été, soit encore des équinoxes du printemps ou de l'automne. La Révolution française prit son point de départ à ce dernier changement de saison, au premier vendémiaire, date qui devait en même temps rappeler aux âges futurs la proclamation de la République française. Cependant, la plupart des tribus primitives, et l'on peut le dire, tous les hommes obéissant à leur instinct naturel placent le premier jour de l'année aux premiers jours du printemps ou « prime-temps » et fêtent alors le « renouveau ». La division de l'année en mois inégaux n'est pas moins bizarre. Pourquoi cette différence de jours — 28, 29, 30 et 31 —, différence qui n'est fondée sur rien, et qu'on se rappelle non par une raison logique de quelque nature que ce soit mais par des moyens mnémotechniques plus ou moins étranges ? Ne serait-il, pas naturel, comme le firent les mathématiciens novateurs de la Révolution, de donner à chaque mois le même nombre de jours — trente, groupés en trois décades —, et d'ajouter à la fin de l'année les cinq ou six jours réglementaires qu'exige la position respective de la planète, du soleil et du monde stellaire ? Quant aux noms de ces mois, survivances du calendrier romain, ne devraient-ils pas être changés, non seulement au nom du bon sens, mais aussi à celui de la dignité humaine ? Car s'il est absurde d'appeler septembre le « neuvième » mois, et ainsi de suite jusqu'à décembre ou « dixième », qu'est le douzième mois ? Il est vraiment bas de continuer dans nos langages les pratiques de flatteries qu'avaient inventées des courtisans agenouillés devant le conquérant Jules César et le tout-puissant Auguste. Enfin, importe-il de conserver l'ancienne division chaldéenne des mois en semaines ou groupes de sept jours, dont le rythme est indépendant de celui des années, et ne faut-il pas changer la nomenclature des jours, empruntés sans aucune méthode aux mythologies d'autrefois, naturiste, latine et chrétienne ?
La Révolution française résolut cette question du calendrier par les soins du mathématicien Romme. Se dégageant avec fierté de la « routine chrétienne », la nation « inscrivit la République dans la géométrie céleste » (M. Chelet), tandis que le chansonnier Fabre d'Eglantine, élevé au-dessus de lui-même par le souffle de l'Heure (Laurent Tailhade), inventa pour désigner les mois en appellations magnifiques ces vocables superbes qui forment, à eux seuls, tout un poème : « Vendémiaire, Brumaire, Frimaire, Nivôse, Pluviôse, Ventôse, Germinal, Floréal, Prairial, Messidor, Thermidor, Fructidor, tous noms qui, malgré la contre-révolution, sont entrés dans la langue et qui resteront quand même sous nos climats de l'Europe occidentale. En d'autres pays, des noms imaginés suivant les mêmes principes, seront indiqués par la marche des saisons.
Quant au changement d'ère introduit dans la série des temps par la Révolution française, il n'avait aucune raison de durer, et certainement l'avenir n'y reviendra point. L'an 1er de la République ne fut pas l'avènement d'une nouvelle humanité, débarrassée des préjugés traditionnels et vivant heureuse en tout esprit de justice et de paix fraternelle : l'âge d'or toujours attendu, toujours retardé, n'avait point encore surgi cette fois ; la lueur fugitive que l'on avait aperçue n'était qu'une fausse aurore. L'ère républicaine remplaçant l'ère chrétienne n'était qu'une illusion succédant à une autre illusion. Aucune révolution, si importante qu'elle soit, en son idéal et en ses conséquences réalisées, ne détache le genre humain de son passé, et la mission de l'histoire consiste précisément à montrer le déroulement systématique des événements à travers le cycle des âges, de même que leur répercussion de peuple en peuple à travers la surface terrestre. L'ère vraie, encore à trouver, est celle qui déterminera scientifiquement les dates précises du fait connu le plus ancien dans les annales de l'humanité[1424].
La répercussion du grand drame de France sur les autres contrées de l'Europe et du monde fut très diverse, suivant les milieux. Rude était la secousse, et tandis que certains États, comme la Grande Bretagne, exaspéraient leur résistance devant le danger, d'autres, profondément ébranlés, devaient s'accommoder au nouvel ordre de choses, se conformer à de nouvelles répartitions géographiques : au vieil équilibre instable en succédait forcément un nouveau, mieux en rapport avec les conditions ambiantes.
C'est ainsi que la Belgique entra dans le remous révolutionnaire. Ancienne dépendance contre nature de l'Espagne, que celle-ci, par suite de l'impossibilité matérielle des relations à travers le territoire de la France, avait dû transmettre à son alliée, la non moins catholique et dévotieuse Autriche, la Belgique avait aussi fait sa révolution quelques mois après la prise de la Bastille. Ramenée de force sous la domination impériale, elle avait été envahie dès 1792 par les armées républicaines pour devenir un grand champ de bataille, où se disputaient, en sol propice, les destinées de l'Europe. Quant à la Hollande voisine, les jours n'étaient plus où elle pouvait se mesurer victorieusement avec les flottes de la France et de l'Angleterre. Le vieil esprit républicain avait disparu, et la bourgeoisie, gavée de richesses par la vente des épices, avilie moralement par la mauvaise conscience que donne le parasitisme, n'avait plus l'énergie nécessaire pour employer ses capitaux à la défense du territoire national. Successivement plusieurs atteintes graves avaient été portées à l'indépendance de la Hollande par ses voisins anglais et prussiens, lorsque les troupes françaises se présentèrent à leur tour : en quelques semaines Le pays était livré presque sans défense, et la République batave, satellite naturel de la République française, était constituée (1795). Mais le nouvel État n'avait plus de flotte, ou ce qui en restait ne suffisait plus à écarter les vaisseaux de guerre anglais. Les colonies lointaines de la Hollande, coupées de leurs communications avec Amsterdam et dépourvues de forces locales organisées qui pussent résister à de nouveaux envahisseurs, tombèrent rapidement aux mains des Anglais. Ce fut pour ceux-ci la revanche de la grande perte qu'ils avaient faite par la scission des États-Unis : il est vrai que partie de ce monde colonial dut être rendue plus tard à la Hollande, mais l'Angleterre garda le point stratégique si important du Cap de Bonne-Espérance, et l'Afrique méridionale avec ses colons hollandais, que, depuis, pendant la durée de près d'un siècle, elle n'arriva point à concilier.
Les nations sont rattachées les unes aux autres par un lien d'étroite solidarité : l'intense mouvement de réaction qui s'était produit en Angleterre se reportait sur la France pour la ramener également en arrière. Il semble, au premier abord, que ce soit un paradoxe de voir les causes principales de l'avortement qu'eut à subir la Révolution dans la conquête de l'empire Indien par la compagnie des Indes et, d'une manière générale, dans le parasitisme colonial de l'Angleterre, avec ses conséquences forcées, la destruction des ennemis indigènes et l'esclavage des noirs. Et cependant cette affirmation s'appuie sur des faits indéniables. Parmi tant de raisons qui firent dévier l'esprit révolutionnaire et le lancèrent dans la voie fatale de la guerre à outrance et de la conquête, la plus importante ne fut-elle pas l'attachement inébranlable de l'Angleterre à tout le vieux régime du droit divin et des privilèges seigneuriaux ? N'est-ce pas là, grâce à la domination des mers et aux bénéfices du commerce, que l'Europe monarchique trouva le solide point d'appui qui finit par lui amener la victoire ? Et cette force réactionnaire, où l'aristocratie anglaise l'avait-elle trouvée, sinon dans la complicité que lui avait fournie le peuple même, perverti par ses victoires dans les régions lointaines, par la gloire militaire, par les guerres de course et toutes les infamies du parasitisme colonial ? Les grands crimes commis par la traite d'Afrique et par l'exploitation outrancière d'Asie avaient fait déchoir le peuple à souhait depuis la période révolutionnaire du dix-septième siècle, et ce recul permettait aux nobles anglais d'employer contre une deuxième Révolution la nation même qui avait accompli la première.
Il est remarquable, en tous cas, que la Révolution se soit faite en France alors seulement qu'elle avait perdu toutes ses colonies.
L'empire d'Allemagne pouvait, par sa masse même, résister très énergiquement aux armées républicaines qui luttaient pour la possession de la vallée du Rhin. De ce côté, la guerre eut des alternatives diverses, mais le résultat général du conflit devait développer dans les populations germaniques un mouvement d'unité patriotique analogue à celui qui s'était produit en France. Ne fût-ce que par le choc et le tassement, le chaos se régularisait quelque peu à peu. A la fin du dix-huitième siècle, la Révolution française avait trouvé le Saint-Empire composé de dix-neuf cents États, grands et petits, si l'on énumère à part tous les fiefs de la noblesse réputée maîtresse absolue chez elle[1425].
A l'est de la France, la Suisse se trouvait dans un état de confusion, en un chaos politique comparable seulement à celui de l'empire allemand. Les États ou cantons confédérés formaient la moindre partie du territoire helvétique : celui-ci comprenait également des bailliages ou pays-sujets. Sept cantons sur treize avaient rang de « villes libres impériales » et quelques familles patriciennes y commandaient à des populations urbaines et rurales privées de tous droits politiques. Dans les autres cantons, le pouvoir appartenait au clergé. Puis des alliés se rattachaient plus ou moins directement à la Suisse : telle la république de Genève, telles les principautés ecclésiastiques de Baie, Valais, Saint-Gall, la confédération des Grisons, les principautés de Neuchâtel et Valengin. L'intervention française, soutenue, principalement dans le canton de Vaud, par des insurrections locales, contrariée ailleurs, surtout dans les vieux cantons, par l'observance héréditaire des coutumes, vint mettre fin à tout cet ensemble de survivances contradictoires, mais sans respect pour les « Droits de l'homme » solennellement proclamés. En 1798, la République helvétique fut constituée, en pays pratiquement vassal, puisqu'il devait prendre part aux guerres de la république voisine, lui fournir dix-huit mille hommes de troupes, conformément aux traditions de la royauté, et lui ouvrir deux routes militaires à travers les montagnes[1426].
C'est donc bien à tort que, par un sentiment pourtant très naturel d'amour-propre, les Suisses se trouvent entraînés à se considérer comme une race élue, supérieure à leurs voisins par les mérites : sous l'empire de cette philosophie commode qui attribue le malheur aux péchés et le bonheur à la vertu, les habitants des cantons républicains des Alpes et du Jura se flattent volontiers d'être bien meilleurs que Français, Allemands ou Italiens, quoique le fait même de l'union entre populations de langues différentes en une confédération démontre suffisamment l'influence capitale déterminante du relief helvétique. C'est aux monts protecteurs et aux conditions spéciales qui en dérivèrent que les Suisses doivent leur liberté politique ; le respect des droits humains n'y est certainement pour aucune part, puisque la principale industrie des cantons suisses, depuis le moyen âge et jusqu'au commencement de ce siècle, fut de vendre des hommes à tous les tyrans de l'Europe : maintenant encore on trouverait dans les vallées alpines des vieillards qui se vantent d'avoir été parmi ces mercenaires. Malgré la proclamation de neutralité permanente qui, après 1815, fit à la Suisse une situation tout à fait à part dans l'ensemble de la politique européenne, les cantons continuèrent à fournir des troupes à différents États, la France, les Pays-Bas, la Prusse. En 1816, on comptait environ 30 000 soldats suisses fournis aux souverains étrangers[1427]. Enfin la constitution fédérale de 1848 interdit les enrôlements pour le service militaire étranger, mais sans réussir à les supprimer complètement : c'est en 1869 seulement que cette vente des hommes fut imputée à crime[1428].
Des révolutions analogues à celle de la Suisse se produisirent par l'effet de la grande poussée générale dans les États de la péninsule italienne. Là aussi, le dix-huitième siècle avait fait son œuvre préparatoire au changement d'équilibre. L'impulsion qui avait été assez puissante pour forcer le pape Clément XIV à condamner, à chasser les jésuites et qui avait dicté à Beccaria son livre de noble humanité sur *Les Délits et les Peines* agitait toute la société bourgeoise, surtout dans le nord de l'Italie et en Toscane. La question de la propriété avait été également soulevée, et l'on avait osé porter la main sur les biens du clergé. On dit qu'au milieu du dix-huitième siècle, les deux tiers des campagnes de l'Italie, et peut-être plus encore, se trouvaient possédées par les ordres ecclésiastiques : du tiers restant, la plus forte part consistait en grandes propriétés nobiliaires ; un neuvième à peine du territoire italien était cultivé directement par les possesseurs. La pression de l'opinion publique, éloquemment proclamée par les philosophes contemporains, obligea les gouvernements de l'Italie du nord à séculariser en grande partie les biens de l'Eglise, comme on le fit aussi en Espagne, en Autriche et en Bavière ; mais cette sécularisation ne profita guère qu'aux riches capitalistes de la bourgeoisie et la terre n'en resta pas moins presqu'immobilisée[1429].
L'irruption des armées françaises en Italie eut pour résultat majeur non de modifier les conditions économiques, mais de changer les relations de vasselage. L'empereur d'Autriche se trouvait être le véritable suzerain de l'Italie septentrionale, soit directement, soit par l'entremise de princes qui gravitaient autour de lui. Il s'agissait donc pour la France de repousser les Autrichiens de l'autre côté des Alpes : en réalité l'histoire recommençait, sous des apparences nouvelles, le mouvement de va-et-vient qui tant de fois avait oscillé au nord entre les bouches de la Meuse et celles du Rhin, au centre vers les sources du Danube, à droite dans les plaines du Pô.
La force d'attaque, les méthodes nouvelles, rapides, déconcertantes dans l'art de la guerre, enfin, dans une certaine mesure, la faveur des populations dont le sort politique était l'enjeu, donnèrent l'ascendant aux armées républicaines, et le traité de Campo-Formio constata pour un temps (1797) l'humiliation de la maison d'Autriche.
Le changement d'équilibre consista principalement à constituer en Italie diverses petites républiques vassales de la France : une république « Cisalpine », dont le nom même rappelait l'ancienne domination de Rome pour laquelle les campagnes du Pô étaient « en deçà » des Alpes, prit Milan pour capitale. Une république Ligure reçut Gênes pour chef-lieu ; les États de l'Eglise furent grimés en une république Romaine, et le sang de saint Janvier dans la cathédrale de Naples eut ordre de se liquéfier pour annoncer joyeusement la fondation de la république Parthénopéenne. Le Directoire, ministère dictatorial qui gouvernait alors la France, avait adopté cette ligne de conduite politique, très habile si elle eût été sincère, de grouper autour de la république maternelle toute une poussinière de républiques filiales se succédant d'Amsterdam à Naples et formant à la France un rempart de peuples défenseurs qui eussent assuré désormais l'équilibre européen. Toutefois, ces républiques n'étaient guère qu'un nom sans réalité objective, de simples peintures badigeonnées sur la carte de l'Europe. Créées surtout par la force militaire et maintenues par elle, ces filles n'attendaient qu'un nouveau coup de force pour se détacher de leur mère. D'ailleurs n'avaient-elles pas été averties du sort qui leur était réservé par les proclamations du général Bonaparte montrant à ses soldats du haut des Alpes les belles campagnes de l'Italie ? « Vous êtes mal nourris et presque nus… Je vais vous conduire dans les plus fertiles plaines du monde : vous y trouverez de grandes villes, de riches provinces, vous y trouverez honneur, gloire, richesses »[1430].
Ces villes, ces provinces, on les pilla, on les accabla de contributions et d'amendes, en leur annonçant la liberté, la prospérité future. Le général vainqueur, étourdissant, effrayant son propre gouvernement par ses victoires successives, soudaines comme des coups de foudre, agissait désormais à sa guise : il ne se donnait même plus la peine de lire les ordres du Directoire. Il épargne le pouvoir temporel du pape au mépris des engagements ; il épargne même l'Autriche et, bassement, par le traité de Campo-Formio, lui abandonne la république de Venise, à laquelle l'indépendance avait été promise avec attestations.
D'ailleurs ce vieil Etat, qui semblait vénérable par sa grandeur passée, était tombé au dernier degré de la décrépitude morale. Lorsque Venise, supplantée par le Portugal et l'Espagne, puis par la Hollande et par l'Angleterre, eut perdu son commerce lointain et ensuite son industrie, elle avait conservé les richesses acquises, mais elle eut à les déplacer du mouvement des échanges : elles furent employées aux prêts, aux hypothèques, à l'usure, à l'achat des terres. La république prudente, qui jadis évitait de faire des acquisitions en dehors des îles et des promontoires faciles à défendre par mer, s'occupait désormais de bons placements sur terre ferme. Ses nobles capitalistes se transformèrent en grands propriétaires fonciers. En 1780, Venise possédait en Italie et en Istrie, sur les côtes dalmates et albanaises ainsi que dans les îles Ioniennes de très vastes domaines, peuplés de près de trois millions d'habitants. Mais ces immenses propriétés restaient immobilisées entre les mains de leurs détenteurs : le courant circulatoire général s'était arrêté pour Venise comme pour la plus grande partie des régions italiennes[1431]. Dès le dix-septième siècle, les citoyens de la fameuse république eurent l'humiliation de voir les Hollandais et les Anglais leur faire une concurrence heureuse dans les ports de Livourne, de Naples et d'Ancône. Venise finit par expédier ses propres marchandises à Livourne où venaient les chercher les chargeurs anglais pour les porter en Orient. Enfin, à la veille de sa chute, l'aristocratie vénitienne ne vivait plus guère que par les formes les plus basses du commerce capitaliste, le jeu et la prostitution, un des plus beaux édifices de la ville était consacré aux jeux de hasard et les patriciens seuls, en robes de magistrats, y siégeaient comme banquiers, représentant l'Etat dans sa majesté, quoique n'étant en réalité que des agents salariés d'une compagnie de capitalistes juifs et chrétiens. Tous les joueurs se présentaient en masques, tandis que les banquiers avaient la face découverte[1432].
A quel degré de honte que se fût abaissée Venise par l'effet du détraquement des institutions d'Etat où toute initiative était refusée au peuple, la vieille république n'eût pas été ainsi livrée à la monarchie autrichienne si la France elle-même ne s'était alors trouvée dans un état de transition entre la forme républicaine et le pouvoir d'un seul. Une volonté personnelle prenait la direction de la France et se faisait obéir : elle dictait la conclusion immédiate de la paix avec l'Autriche pour éviter que d'autres généraux, sur les bords du Rhin, n'obtinssent des résultats encore plus décisifs que ceux dus à Bonaparte.
Cette même volonté décida l'étonnante et romantique expédition d'Egypte. Evidemment la masse de la nation française ni même la majorité d'un conseil de gouvernement n'eut la moindre part dans ces aventures chimériques conçues par un chef d'armée en quête de la gloire d'un Alexandre ou d'un César. Néanmoins le Directoire donna volontiers son assentiment à l'exécution de cette fantaisie, seul moyen de retarder l'avènement d'un maître redoutable, peut-être dans l'espoir secret qu'il ne reviendrait jamais du périlleux voyage.
Si génialement qu'elle pût être conçue, si brillamment qu'elle fût mise en scène, l'expédition d'Egypte devait aboutir à un insuccès, puisque l'objectif prétendu de l'entreprise était d'arracher la domination des Indes à la Grande Bretagne et que la route de Calcutta passait alors par le cap de Bonne-Espérance : d'où le nom fantastique d' « aile gauche de l'armée d'Angleterre » donné aux troupes envoyées dans la vallée du Nil. L'Egypte, qui avait été l'intermédiaire naturel entre l'Orient et l'Occident et qui devait le redevenir un jour, ne l'était précisément plus à l'époque où Bonaparte allait en faire la conquête. L'expédition ne pouvait avoir rien de sérieux : le gouvernement de la France y voyait une prolongation de pouvoir, un délai dans l'échéance inévitable de la retraite ; le général qui s'aventurait au hasard en un pays lointain ne cherchait qu'une fausse gloire, une conquête fictive embellie de souvenirs classiques et de belles déclamations humanitaires.
Accompagné de 36 000 soldats à chacun desquels il avait promis au retour de l'expédition « de quoi acheter six arpents de terre »[1433], Bonaparte remporta tout d'abord de faciles victoires. Après s'être emparé de Malte d'une façon déloyale et avoir eu la chance d'échapper à la poursuite des navires anglais, il put s'ériger en envoyé d'Allah, en favori de Mahomet, en thaumaturge commandant au grand serpent sorti du pied de la colonne de Pompée[1434] ; mais les mauvais jours succédèrent au triomphe rapide : la flotte française fui anéantie par Nelson dans les eaux d'Aboukir, puis l'armée alla se heurter inutilement contre les murs de Saint-Jean d'Acre ; après une campagne horrible par ses cruautés, que Bonaparte, devenu pour un temps despote oriental, comme les Timur et les Murad, croyait sans doute permises en ce pays éloigné de l'Europe attentive, il s'enfuit, abandonnant son armée, et, réussissant à tromper les vaisseaux anglais, débarqua en France pour apparaître de nouveau comme l' « Homme providentiel ».
L'armée d'Egypte était nécessairement perdue. Elle n'eût pu se maintenir qu'à une condition, celle de sacrifier tout espoir de retour et de camper résolument sur la terre conquise pour s'y constituer en État indépendant, à la façon des routiers du moyen âge ; mais les soldats français tenaient à rentrer dans leur patrie, et se trouvaient ainsi d'avance condamnés à la capitulation, puisque la mer était occupée par les Anglais. Le souvenir de l'étonnante expédition disparut comme un mirage. Il n'en resta que les mémoires précieux, le monument élevé par les 175 membres de la « Commission des sciences et des arts ». Ces savants qui avaient accompagné les régiments jusqu'à la première cataracte pour étudier le sol, le climat, les inscriptions, les statues, les tombeaux et tout ce qui restait de l'antique civilisation égyptienne représentaient sur la terre d'Afrique la poussée triomphante de l'esprit du dix huitième siècle, devenu volonté, grâce à la Révolution française. Ce concours de recherches intelligentes devait aboutir à la reconquête de toute une histoire passée que l'on croyait à jamais ensevelie. La pierre que l'on découvrit à Rosette, et que les hasards de la guerre ont fait transporter au British Muséum, mit, grâce à son inscription trilingue, les chercheurs sur la voie du déchiffrement des hiéroglyphes, et peu à peu, de stèle en stèle, de manuscrit en manuscrit, se sont révélées les annales du monde ancien. Les recherches de la Commission d'Egypte, de si heureuse initiative pour la connaissance du passé, eurent une moindre part à la préparation de l'avenir. Les mesures de nivellement, faites par Lepère pour établir la possibilité du creusement d'un canal entre la Méditerranée et la mer Rouge, donnèrent des résultats décourageants, dont, cinquante ans après, on put heureusement constater l'erreur. D'après ce géodésien de l'expédition, le niveau du golfe de Suez aurait été de près de 10 mètres (9,908) supérieur à celui des eaux pélusiennes ; pour éviter l'inondation des plages de la Méditerranée, il eût fallu se borner à construire un canal à écluses, du Nil à la mer Rouge. N'importe, le monde africain faisait désormais partie de la zone d'attraction européenne, et, moins de trois quarts de siècle après les batailles fastueuses et inutiles des Pyramides et du mont Tabor, l'Egypte redevenait la grande porte commerciale de l'Ancien Monde, comme au temps des Pharaons et des Ptolémées.
De l'autre côté de la Terre, la Révolution française devait avoir également son écho. Cependant la nouvelle république des Etats-Unis, très anglaise de mentalité et de morale, ne pouvait guère se laisser influencer par un mouvement révolutionnaire qui ne visait à rien moins que la proclamation des Droits de l'homme. Ayant conquis son indépendance grâce aux alliés français venus avec Lafayette et Rochambeau, elle n'eut point le mauvais goût de rompre complètement avec la nouvelle république, mais elle se tint sur une grande réserve qu'un rien eût changé en hostilité. La sympathie fut plus grande dans les petits groupes de la bourgeoisie créole, qui s'étaient formés à Mexico, Lima, Buenos-Aires, et de loin subissaient l'influence de la philosophie des encyclopédistes. Toutefois ces groupes étaient de trop faible importance numérique pour que leurs prudentes sympathies pussent se transformer en actes. Il n'y eut de soulèvement à tendances républicaines que dans les colonies portugaises du Brésil, où le généreux Tiradentes, avec quelques étudiants et officiers, essaya vainement de faire acclamer l'indépendance nationale : c'était en 1789, l'année même qui, en France, vit tomber la Bastille. La révolte s'était produite près d'un siècle trop tôt.
Quant à la grande insurrection péruvienne, celle que dirigea Tupac Amaru « Couleuvre resplendissante » et qui éclata en 1780, deux années avant que l'indépendance des Etats-Unis d'Amérique fût définitivement reconnue, ce n'était nullement une révolte ayant pour objectif l'émancipation nationale : quoique provoquée par un insupportable régime d'oppression, ce ne fut au fond qu'une guerre dynastique, dont le but était simplement un changement de maître, par la reconstitution du pouvoir des Inca. Les conditions mêmes de cette insurrection, d'ailleurs très rapidement et très atrocement réprimée, prouvent combien les milieux de l'Amérique septentrionale et de l'Amérique du Sud étaient alors peu comparables entre eux. Tandis que les colons de langue anglaise, ayant fait autour d'eux la place nette d'indigènes, n'avaient nullement à craindre une ligue de tribus indiennes qui pût mettre en péril leur absolue domination, les descendants des conquistadores vivaient au contraire dans toutes les parties de leur immense domaine au milieu de la foule des populations asservies : ils se trouvaient immédiatement en face d'un élément ethnique mû contre eux par la haine et la rancune, et moins ennemi de l'Espagne lointaine que des fils de l'Espagne, ses oppresseurs directs. C'est par une confusion de perspective, due au voisinage des deux continents américains, que des écrivains ont cherché des causes analogues pour des mouvements d'origine tout à fait distincte. En tout cas, l'influence des idées qui s'étaient élaborées dans l'Europe occidentale pendant le dix-huitième siècle n'y fut absolument pour rien.
Là où le contre-coup de la Révolution française se fit sentir d'une manière directe et puissante, ce fut dans la grande île désignée à cette époque sous le nom de Saint-Domingue et dans les autres Antilles appartenant politiquement à la France. C'est dans l'île d'Española, on le sait, et dès les premières années de l'occupation castillane, que des nègres africains avaient été introduits comme esclaves. En 1617, l'importation annuelle des noirs, régularisée par un édit, s'élevait à quatre mille par an, et dès l'an 1522, ils étaient assez nombreux sur les plantations de don Diégo Colon, fils de l'amiral, pour ravager la colonie. On a souvent répété, pour excuser les planteurs, que le travail de la terre était impossible aux blancs sous le soleil des Antilles ; mais cette affirmation est inexacte, ainsi que l'ont démontré les propriétaires eux-mêmes, en important des « engagés » blancs, qu'ils demandaient à la mère-patrie, et qui, en échange des dépenses d'entretien et de quelque menu salaire, promettaient de travailler pour leur patron pendant un certain nombre d'années. Toutefois, le régime de l'esclavage africain se substitua à tous les autres modes de travail, et les traitants du Sénégal et autres sociétés privilégiées, anglaises, hollandaises, françaises, rivalisèrent de zèle aux dix-septième et dix-huitième siècles pour la livraison de belles « pièces d'Inde » aux propriétaires établis dans les Antilles.
Durant le xviie siècle, des colons français s'établirent au nord-ouest de l'île et le traité de Ryswick (1697) reconnut la division d'Haïti entre les Espagnols et les Français. Ceux-ci acquirent la moitié espagnole en 1795. Lorsque les Français eurent été expulsés, des états rivaux se formèrent. Depuis 1844, les deux républiques de Saint-Domingue et d'Haïti se partagent l'île par moitié, est et ouest, avec Santo-Domingo et Port-au-Prince pour capitales.
Les planteurs français qui, dans la partie occidentale de Saint-Domingue, s'étaient substitués aux Espagnols, eurent bientôt la réputation de posséder le plus beau cheptel humain, acquis d'ailleurs, comme celui des autres colonies, par la ruse et de monstrueuses férocités. Le « citoyen » Ducœurjoly, dans son précieux *Manuel des Habitants de Saint-Domingue*[1435], Paris, an X, décrit complaisamment les « quatre moyens les plus généralement employés pour se procurer les nègres nécessaires à la culture ». Le premier moyen, « et le plus productif », était l'enlèvement. La manière de procéder était simple. « Quelques-uns se cachent dans les forêts ou près des routes, attendant le voyageur sans défiance, comme le chasseur attend la proie timide ; d'autres se mettent en embuscade dans les champs de riz et enlèvent tous les enfants qu'on y place pour chasser les oiseaux ; il y en a aussi qui se tiennent près des sources et saisissent tous les malheureux que la soif force d'y venir se désaltérer, ou près des baies, afin d'y prendre ceux qui y pèchent pour leur nourriture. Mais le poste le plus avantageux est dans les prés, lorsque l'herbe est haute, ou à côté du sentier qui communique d'un village à l'autre ». Un autre moyen pour se procurer des esclaves, c'est d'allumer la guerre entre les souverains de la Guinée.
Les vaincus qui échappent à la mort sont condamnés à l'esclavage… Arrive-t-il des vaisseaux ? les chefs de tribus marchent aussitôt à la conquête de quelques cantons, brûlent des villes, saccagent les campagnes, et emmènent captifs tous les habitants, à moins que, victimes de leur cupidité, ils ne deviennent eux-mêmes la proie du traitant ». En troisième lieu on pourrait « exciter plusieurs souverains contre leurs propres sujets ». Enfin le dernier moyen, plus ingénieux, était de « faire substituer aux anciennes pénalités pour les crimes et les délits parmi les nations noires la peine unique d'être réduit en esclavage et vendu… On multiplia les crimes pour multiplier les coupables. Les souverains avaient des gradations subtiles dans les délits afin d'en établir dans les punitions ; ils statuaient que les forfaits graves coûteraient la liberté non seulement aux coupables mais à tous les mâles de sa famille, mais à sa famille entière, mais à ses amis, et aussi loin qu'il lui plairait d'étendre sa rigueur despotique. On vendait aussi les débiteurs insolvables et, sur la côte, des marchands avaient des réserves d'enfants dont on trafiquait dès qu'ils étaient parvenus à l'âge du travail ».
De pareilles atrocités devaient émouvoir la nation qui, par ses représentants, venait de proclamer les Droits de l'homme avec un délirant enthousiasme. Et pourtant quelques timides voix à peine s'élevèrent en faveur de ces noirs, les plus opprimés des hommes ! Ce que l'on appelle les « droits acquis », c'est-à-dire les crimes traditionnels, en imposaient aux philosophes les plus généreux. On n'osait pas toucher à la propriété des nobles et fastueux satrapes qui gagnaient si facilement des millions par le travail d'autrui et que l'on avait vus parfois dans Paris ouvrir si généreusement la main. On n'osait pas dépouiller de si puissants aristocrates mais ceux-ci, dont la conscience n'était pas tranquille, protestaient d'avance contre une expropriation qui semblait logiquement inévitable et commençaient tout d'abord la persécution sans merci contre les hommes libres de couleur qui se permettaient de revendiquer leur droit de vote : c'est ainsi que le mulâtre Vincent Ogé, puni seulement pour avoir voulu voter, eut à subir le supplice de la roue.
La fureur des propriétaires devint folie lorsque l'Assemblée Constituante, en 1791, toujours insoucieuse du droit des nègres, crut cependant devoir accorder aux gens de sang mêlé, nés de père et de mère libres, le privilège de siéger dans les assemblées coloniales. C'est alors que la plupart des blancs de Saint-Domingue décrétèrent la scission d'avec la France, coupable d'avoir promulgué la « Déclaration des Droits de l'Homme ». De même que les émigrés de Coblenz s'alliaient aux Prussiens et aux Impériaux contre la Révolution, de même, et sous la pression d'intérêts de caste, les planteurs de Saint-Domingue se firent Anglais ou Espagnols contre la mère-patrie.
Les noirs s'agitaient à leur tour comme s'étaient agités les hommes de sang mêlé déjà libres. Ils prirent leur affaire en mains, s'émancipèrent eux-mêmes, chassèrent, égorgèrent çà et là leurs anciens maitres. C'est alors, mais alors seulement, que la République française, reconnaissant le fait accompli, proclama enfin, bien tardivement, l'égalité des races devant le droit humain. Le représentant Santhonax, annonçant la bonne nouvelle, fut aussitôt entouré, adoré comme un dieu. Une armée de noirs, heureux et libres, se précipita pour reconquérir en entier le territoire de l'île ; Anglais, Espagnols furent expulsés. Depuis on a souvent bafoué ceux qui, à l'exemple de Dupont et de Robespierre, disent : « Périssent les colonies plutôt qu'un principe ! » Mais, cette fois, c'est précisément parce que la République avait fini par observer le principe qu'elle garda triomphalement sa colonie et même en doubla l'étendue. Et quelques années après, c'est parce que le principe avait été violé que la colonie fut définitivement perdue pour la France.
** Contre-Révolution. Notice historique
| 1799 | 9-10 nov. (18 et 19 Brumaire), Coup d'Etat ; 24 déc., Bonaparte premier Consul.
| 1800 | 14 juin, Marengo ; 3 déc., Hohenlinden ; 24 déc., attentat de la rue Saint-Nicaise.
| 1801 | 9 fév., traité de Lunéville ; 15 juil., établissement du Concordat. Évacuation de l'Egypte.
| 1802 | 25 mars, paix d'Amiens ; « épuration » des corps élus ; 19 mai, création de la Légion d'honneur ; 16 août, rappel des émigrés ; 2 août, Bonaparte nommé Consul à vie. — Expédition de Saint-Domingue.
| 1803 | 12 mai, rupture de la paix ; évacuation d'Haïti.
| 1804 | Conspiration de Cadoudal ; 21 mars, exécution du duc d'Enghien ; 18 mai, Napoléon devient « empereur de la République » ; 2 déc., cérémonie du sacre.
| 1805 | Camp de Boulogne ; 26 mai, Napoléon couronné à Milan ; 19 oct., capitulation d'Ulm ; 21 oct., Trafalgar ; 2 déc., Austerlitz ; 26 déc., paix de Prèsbourg.
| 1806 | 1er janv., abandon du calendrier républicain ; 14 oct., Iéna et Auerstaedt ; 21 nov., décret ordonnant le blocus continental.
| 1807 | 7-8 fév., Eylau ; 14 juin, Friedland ; 8 juil., paix de Tilsitt ; 30 nov., les Français à Lisbonne ; 17 déc., bombardement de Copenhague.
| 1808 | Mai, à l'entrevue de Bayonne, Napoléon dépose Charles IV et Ferdinand VII ; 22 juil., capitulation de Baylen ; 30 août, capitulation de Cintra.
| 1809 | 20 fév., prise de Saragosse ; 22 avril, Eukmühl ; 21-22 mai, Essling ou Aspern ; 6 juil., Wagram ; 14 oct., paix de Vienne. Le Pape est conduit de Rome à Savone.
| 1810 | Révoltes à Buenos Aires, Caracas, au Mexique.
| 1811 | Recul des Français en Espagne ; 20 mars, naissance du roi de Rome. — Succès des insurgés argentins.
| 1812 | 24 juin, entrée des Français en Russie ; 5-7 sept., Borodino ou Moskova ; 19 oct., abandon de Moscou ; 25 nov., passage de la Bérésina ; oct., conspiration du général Mallet. — Première locomotive de Stephenson.
| 1813 | 26-27 août, Dresde ; 16-18 oct., Leipzig. — 13 fév., bataille de Salta et libération de l'Argentine ; Bolivar à Caracas.
| 1814 | Campagne de France ; 31 mars, capitulation de Paris ; 20 avril, adieux de Fontainebleau. Restauration.
| 1815 | 1er mars, Napoléon débarque au golfe Juan ; 18 juin, Waterloo. Terreur blanche ; 26 sept., traité de Paris.
| 1816 | Exil des Conventionnels. Nouvelle apparition de Bolivar au Venezuela.
| 1817 | Traversée des Andes par San Martin et bataille de Chacabuco.
| 1818 | Bataille de Maipo ; libération du Chili.
| 1819 | Libération des Andes grenadines.
| 1820 | 1er janv., Riego s'empare de Cadix.
| 1821 | 7 avril, prise d'Athènes par les insurgés grecs ; 19 juin, défaite des hétaïristes en Valachie ; 5 oct., prise de Tripolitza. — Libération du Venezuela.
| 1822 | 21 juil., chute de l'acropole. — Séparation du Brésil et du Portugal. — Champollion déchiffre la pierre de Rosette.
| 1823 | 31 août, combat du Trocadéro ; prise de Cadix ; 5 nov., pendaison de Riego.
| 1824 | 19 avril, mort de Byron. — Libération du Pérou.
| 1825 | 5 fév., Ibrahim-Pacha débarque en Morée ; 26 déc. (14 ancien style), conspiration des Dékabristes. — Premier chemin de fer ouvert au public, de Stockton à Darlington.
| 1826 | 26 avril, prise de Missolonghi par les Turcs ; 25 (13) juin, pendaison des Dékabristes.
| 1827 | 20 oct., bataille de Navarin. — Dans l'archipel polaire, Parry parvient à la latitude 82° 40′.
| 1828 | Les Français en Morée. Compétition dynastique en Portugal.
| 1829 | 14 sept., la Turquie reconnaît l'indépendance de la Grèce.
| 1830 | 6 juil., prise d'Alger. Journées de juillet (24 à 26). Journées de septembre à Bruxelles (23 à 27). 29 nov., soulèvement en Pologne.
** Chapitre XVII. Contre-Révolution
L'œuvre entière de Napoléon consista dans la violation méprisante de toutes les harmonies naturelles.
*Dix-huit Brumaire. — Empire français. — Guerres européennes. — Restauration et réaction. — Intervention française en Espagne. — Guerres d'émancipation des colonies espagnoles. — Brésil. — Indépendance hellénique. — Dékabristes. — Juillet 1830. — Belgique. — Pologne, Italie, Espagne, Angleterre. — Abolition de l'esclavage. — Conquête d'Algérie. — Progrès matériels. — Romantisme et classicisme*
La France s'était abandonnée lorsque Bonaparte vint la prendre ; elle ne croyait plus à la liberté, mais elle croyait à la force et s'enivrait de la rumeur des conquêtes : le moment était donc venu pour elle d'obéir à un général d'armée. Les étapes de l'asservissement furent très rapides. Moins de trois mois après avoir quitté l'Égypte, l' « homme providentiel » pénètre à la tête de ses soldats dans la salle des « cinq cents » et disperse les législateurs dont le président même était son frère et son complice. Ce fut l'attentat du 18 brumaire (9 nov. 1799), qui supprimait la République et rétablissait la monarchie, sous d'autres formes et sous un autre nom. D'abord, le général Bonaparte se contenta du titre de consul, qu'il voulut bien partager avec un Roger Ducos et un Siéyès, le même abbé qui, après avoir inauguré la révolution bourgeoise par sa brochure sur le Tiers état, vint en clore le cycle par une constitution faite à l'usage du despote nouveau et concentrant tous les pouvoirs dans la main de l'Etat.
Mais il fallait se débarrasser de tous les républicains qui restaient en France, que les honneurs, les places, l'argent, les ambitions militaires n'avaient pas assagis et dont le silence forcé ne garantissait pas la future obéissance. Une conspiration royaliste vint à point pour faciliter la déportation de ces hommes haïs que l'on envoya mourir de la fièvre dans les marais de la Guyane. La partie de l'armée la plus suspecte d'esprit républicain fut désignée pour la mort : on l'expédia dans l'île de Saint-Domingue, mêlée à des bandes de chouans revêches. Bonaparte se promettait ainsi un double avantage. Non seulement il écartait des soldats dont il aurait pu redouter l'indiscipline, mais il donnait un gage à tous les partisans de l'ancien régime en France et en Europe par sa brutale tentative en vue du rétablissement de l'esclavage des noirs. Cette même armée, qui avait été chargée de proclamer la République, la suppression des corvées et du servage sur les bords du Rhin, recevait maintenant pour mission d'asservir de nouveau les nègres et de rétablir la traite. En moins de deux années, le climat de Saint-Domingue et la fureur des noirs eurent raison de 35 000 hommes qui avaient débarqué au Cap Haïtien au commencement de 1802, et qui menaient avec eux des chiens de combat habitués à se nourrir de la chair des nègres ; les derniers Français furent emmenés prisonniers par la flotte anglaise en novembre 1803. La France perdit ainsi la belle colonie qui, avant Cuba, portait le nom de « Perle des Antilles ».
Quant à l'île double de la Guadeloupe qui s'était vaillamment reconquise, en 1794, sur les envahisseurs anglais et qui, sous pavillon français, s'était fièrement gouvernée d'une manière autonome, en assurant aux noirs armés leurs droits de citoyens libres, Bonaparte ne pouvait tolérer qu'elle continuât de donner un aussi bel exemple de liberté populaire. Une armée d'invasion vint rétablir de force l'esclavage, auquel des milliers de noirs, préférant la mort, surent échapper par le suicide en masse, tandis que des milliers d'autres, menés en Europe et dressés en chiourmes militaires, périrent à la peine dans tous les postes périlleux ou insalubres. Ce qui restait à la Guadeloupe de population noire ou blanche était suffisamment averti, et, lorsque les Anglais se présentèrent devant l'île, on les accueillit en foule désabusée, « sans haine et sans amour ».
A l'égard des États-Unis déjà puissants, Bonaparte se garda bien de procéder avec la même insolence. Sans consulter d'ailleurs les colons de la Nouvelle-Orléans et autres établissements de la contrée, il vendit pour la somme de quatre-vingts millions à la république américaine tout le territoire de la « Louisiane », aux espaces encore très mal connus, qui s'étendait des bouches de l'Alabama, dans le golfe du Mexique, jusqu'à l'estuaire de la Columbia dans le Grand Océan, domaine comprenant au moins 2 500 000 kilomètres carrés, cinq fois la superficie de la France. Sans doute, cette acquisition à l'amiable, qui doublait du coup la surface des terres de colonisation possédées par les États-Unis et qui leur assurait pour l'avenir les routes de l'Atlantique au Pacifique, cet achat ne faisait que devancer d'un petit nombre d'années ou de décades l'occupation qui se serait produite par la simple force des choses, sous la pression de millions d'hommes, grossissant rapidement en nombre et dont l'ascendant était devenu irrésistible.
En règle avec les anciens propriétaires d'esclaves, les représentants par excellence de ce que l'on appelle le « principe de la propriété », le Premier Consul voulut réconcilier d'une manière éclatante son pouvoir personnel avec le grand élément conservateur de l'antique autorité, avec le catholicisme. Le Concordat fut conclu. Par ce pacte avec l'Eglise, qui rétablissait les anciennes formes du culte, le futur empereur espérait que son pouvoir, prôné conformément aux rites, ferait désormais partie du dogme religieux : il voulait donner à sa personne un caractère sacré. D'autre part, il se flattait d'avoir enserré les prêtres dans le réseau de la hiérarchie administrative ; il croyait les tenir comme d'humbles fonctionnaires. Il est vrai que les catholiques sincères se sentirent profondément humiliés de ces conventions bâtardes qui mélangeaient les deux autorités ; mais l'Eglise a la vie longue, et que de fois les prêtres dont le devoir était désormais de servir l'Etat s'en révélèrent-ils les maîtres ! Le rétablissement du catholicisme dans sa pompe officielle fut considéré comme une grande victoire par les fidèles de l'ancien culte, et ils en surent gré au « nouveau Moïse », malgré les intempérances de langage et les brutalités dont son despotisme et son manque de savoir-vivre le rendirent coupable à l'égard de maint haut prélat et du pape lui-même.
Et tandis qu'une volonté maîtresse imposait à la France la restauration de l'Eglise officielle, Chateaubriand, un de ces idéologues auxquels Bonaparte vouait une haine spéciale, collaborait à l'œuvre de réaction religieuse par son *Génie du Christianisme*, travail purement littéraire et tout en surface, qui vantait l'élégance des cathédrales, la sonorité des cloches et le circuit rapide des faucons dans le ciel bleu : pour plaider la cause de la religion déchue et en rallumer la flamme, il eût fallu croire éperdument, du fond d'une âme simple, à la mission du Crucifié ; or, ni l'homme d'Etat ni le poète n'avaient cette « foi qui transporte les montagnes ». Quant à la masse du peuple, déshabituée des cérémonies religieuses et des processions solennelles, mais encore pénétrée de l'esprit catholique de despotisme intellectuel et d'obéissance, elle tendit de nouveau l'échine au harnais traditionnel. Cependant rien ne fit oublier l'interrègne.
La reconstitution de l'Eglise entraînait la réorganisation de l'instruction publique. On n'y manqua point : l'université se modela sur l'armée. Le maître, qui était surtout le général en chef des forces de terre et de mer, avait en vue de former des soldats, et l'éducation départie dans les écoles, les collèges, les lycées devait préparer à celle des casernes. Désormais on ne tint aucun compte des diversités de race ni de milieu pour varier en proportion l'enseignement des élèves : partout on eut à se conformer aux mêmes pratiques et à la même méthode d'enseignement, tout dut se régler à la baguette du tambour. Nulle initiative ne fut permise au professeur : il n'était plus qu'un instrument, qu'un porte-voix, ayant à répéter à l'heure dite, à la minute, les formules édictées en haut lieu. Jamais la pensée ne fut tenue plus en mépris que sous le règne du « petit caporal » ; toute supériorité intellectuelle était odieuse à cet homme qui voulait dominer seul et être le maître des âmes comme il était le maître des corps. Lorsqu'il eut saisi des mains du pape la couronne impériale pour se la poser sur la tête (1804), il prit soin de sa propre apothéose consacrée par le catéchisme scolaire : « Les chrétiens doivent aux princes qui les gouvernent, et en particulier à Napoléon notre empereur, l'amour, le respect, l'obéissance, la fidélité, le service militaire. Honorer et servir notre empereur est honorer et servir Dieu même ».
La guerre en permanence, interrompue de courtes trêves pour la reconstitution des armées, était devenue le fonctionnement normal de l'empire. Sur terre, des triomphes inouïs se succédaient coup sur coup et la France s'entourait d'Etats conquis gravitant autour d'elle ; mais sur mer, tout ce qui lui restait de puissance après Aboukir était brusquement annihilé. Devant le cap Trafalgar, Nelson détruisit la flotte impériale jointe à celle de l'Espagne ; désormais tous les pontons, tous les esquifs qui battaient encore pavillon français n'avaient plus qu'à se blottir au fond des ports ; tout au plus, protégés par les signaux de terre, pouvaient-ils se glisser le long des côtes de refuge en refuge.
Cette impuissance absolue sur mer contribua certainement par contre-coup à lancer sur l'Europe toutes les forces agressives de la France[1436]. Austerlitz, léna, Wagram répondirent aux victoires anglaises d'Aboukir et de Trafalgar. De son côté, la Grande Bretagne, seule à commander les mers, put croire dorénavant qu'elle était la maîtresse du monde, ou du moins de tous les rivages de la Terre, ce fut le commencement de la thalassocratie anglaise qui devait durer près d'un siècle. L'aristocratie nobiliaire et commerciale qui gouvernait la nation puisa dans cet orgueil une force indomptable. Elle employa dans sa formidable lutte contre Napoléon toutes ses ressources en argent et en hommes, accumulant les emprunts et les dettes, ruinant les industries, réduisant les foules prolétaires à une misère sans nom, mais avec la certitude qu'après la victoire définitive, lors de l'épuisement général de l'Europe, elle serait la première parmi les puissances et qu'elle jouirait même d'une véritable hégémonie, grâce à son monopole des manufactures et à la possession des marchés lointains.
C'est alors que Napoléon conçut le projet d'enlever à l'Angleterre son marché par excellence en subjuguant définitivement l'Europe. Le blocus continental (1806) devait isoler complètement la Grande Bretagne, en faire plus qu'une île, une terre perdue au delà des océans déserts. Il était désormais interdit à quiconque de rester neutre dans la lutte ; le petit État du Danemark en fit la dure expérience lorsque, en septembre 1807, le gouvernement anglais, sachant aussi bien que son illustre antagoniste méconnaître le droit des gens, fit bombarder Copenhague par ses vaisseaux ; quatre jours durant, la ville fut couverte de feu et la flotte se retira ayant tué plus de deux mille paisibles habitants.
Il est vrai qu'en coupant ainsi toutes relations entre la terre ferme et sa dépendance naturelle d'outre-Manche, l'empereur appauvrissait ses sujets, les privait des produits manufacturés et les ramenait ainsi vers la barbarie primitive, mais l'espoir d'attirer plus de mal à l'ennemi qu'il ne s'en faisait à lui-même le soutenait dans cette lutte insensée. Le mouvement des échanges était donc presque complètement interrompu et ne se maintenait çà et là que grâce à la contrebande, d'ailleurs encouragée en secret par maint dignitaire de l'Empire qui en tirait un ample profit. Nul doute que l'âpre intérêt commercial n'ait été pour une forte part dans le soulèvement des peuples qui se produisit contre l'empire après ses premiers désastres. D'ailleurs ce fut justice : on ne cherche pas impunément à se placer en travers de la marche des nations.
Or, l'œuvre entière de Napoléon, en tant qu'il ne se laissa pas porter par le reflux normal de la réaction triomphante, consista précisément en une intervention brutale et capricieuse dans tous les événements européens, dans la violation méprisante de toutes les harmonies naturelles qui proviennent de l'accord des peuples avec le milieu et dans le sens de leur développement historique ; il ignorait, et voulait ignorer tout ce qui aurait pu donner à son œuvre une stabilité au moins momentanée.
Ainsi, sans aucune raison, si ce n'est celle de doter malgré lui son frère ainé Joseph et de lui imposer le gouvernement d'un royaume (1806), l'empereur attire le roi d'Espagne, Charles IV, et son fils Ferdinand à Bayonne, sur territoire français, et, par la menace, force les deux princes à l'abdication. Mais la nation ne se laissa point donner aussi facilement qu'une couronne. Elle résista avec une vaillance qui ne fut jamais dépassée. En aucun siège on ne vit armée plus froidement résolue à mourir que le fut la garnison de Saragosse, alors que les troupes défendant la ville de maison en maison et voyant le cercle de feu se rétrécir autour d'elles allèrent s'agenouiller dans l'Eglise tendue de noir, assister à leurs propres funérailles[1437]. Mais des gens qui restaient indifférents à leur propre mort n'étaient point hommes à s'offusquer de tous les crimes de la guerre et des horreurs qui en sont la conséquence : l'atavique férocité manifestée pendant la guerre de sept siècles contre les Maures, puis durant la période fanatique de l'Inquisition, se réveilla contre l'étranger qui, lui-même, apportait la violence et la cruauté ; jamais scènes plus hideuses ne furent reproduites que dans *Los Estragos de la Guerra*, témoignage que nous a laissé Goya, d'après l'atroce réalité, de ces sanglantes années. D'ailleurs, la guerre de l'Indépendance espagnole contre les armées de Napoléon fut dans son essence intime beaucoup plus inspirée par la haine religieuse que par les revendications politiques. Certes, elle nous apparaît par ses grands côtés comme le réveil d'un peuple contre son oppresseur, mais ce peuple obéissait avant tout à ses prêtres qui voyaient dans les Français des gens sans foi, des athées révolutionnaires et destructeurs d'images. L'ennemi était surtout qualifié d' « hérétique » et de « juif ». C'est là ce qui donna son caractère d'acharnement féroce à la guerre d'Espagne. A la fin de la tuerie, les généraux de Napoléon, dont chaque victoire était inutile, durent évacuer la péninsule, ramenant avec un gros butin les débris de leurs armées que harcelaient les Anglais de Wellington, autres hérétiques et fils du diable avec lesquels il fallait bien patienter !
Et cette guerre d'Espagne durait encore lorsque se produisit une autre effroyable guerre : celle de Russie, encore une conception impériale qui ressemblait à l'expédition d'Egypte par le côté romantique de l'aventure, loin de toute ligne de ravitaillement et d'appui. Naturellement hostile à toute idée d'indépendance nationale, Napoléon n'avait pas même eu la précaution d'émanciper la Pologne en passant, et de se créer ainsi un précieux quoique bien tardif allié. Epuisé d'hommes par la bataille de Borodino, il entra pourtant à Moscou, d'où l'incendie le chassa. Et, tandis qu'il s'enfuit rapidement en berline de voyage, l'armée bat en retraite à travers les neiges, les marécages, les forêts, les fleuves débordés, les glaces en dérive.
Les Cosaques, les loups poursuivent, harcèlent la multitude en déroute : ce n'est plus qu'une traînée de bandes laissant derrière elle des cadavres, des armes, des blessés et des prisonniers. Des 740 000 hommes que Bonaparte avait amenés en Russie, 14 000 seulement retraversèrent la frontière ! Il y eut pourtant une conséquence du terrible drame militaire que l'on peut qualifier d'heureuse : il mit en contact avec les Slaves et les Allophyles de la Russie d'Europe et d'Asie des milliers de jeunes Occidentaux prisonniers qui, entrés dans la vie civile des Slaves, furent des civilisateurs, des porteurs d'idées. Nombre de révolutionnaires russes de la deuxième moitié du dix-neuvième siècle racontent la part considérable qu'eurent ces prisonniers français sur l'émancipation de leur pensée.
L'empire se hâtait vers la fin. La France n'avait guère plus de soldats valides, et maintenant on recrutait les éphèbes pour les grandes tueries. Les peuples, voyant baisser l'étoile de Napoléon, se révoltaient successivement contre lui. En pleine bataille, les Saxons changèrent de rangs : ils l'avaient aidé à se défendre, ils aidèrent à le combattre et à le poursuivre. Le théâtre de la lutte fut reporté en France même, Paris fut occupé et l'empereur enfermé dans l'île d'Elbe ; mais la cage de l'aigle était trop rapprochée de son ancienne aire : il s'en échappa bientôt, et la France dévastée, exsangue, dépourvue de toute volonté, n'ayant plus une parole à dire, quoiqu'il s'agit de sa destinée même, laissa Bonaparte reprendre le pouvoir, comme elle avait permis que Louis XVIII le reçût des rois étrangers moins d'une année auparavant et comme elle laissa celui-ci le ramasser de nouveau cent jours après.
La nation entière était vraiment paralysée, impuissante contre les hordes ennemies, qui venaient de l'Orient, traînant avec elles jusqu'à des tireurs d'arc, Bachkir et Kalmut[1438] ! Et pourtant, après le désastre de Waterloo, quand les garnisons étrangères s'établirent pour la deuxième fois dans les citadelles françaises, on s'aperçut que l'esprit de la Révolution avait continué souterrainement son œuvre, puisque le monarque comprit que tout d'abord il devait se présenter à ses nouveaux sujets en tenant à la main une charte parlementaire. Il prétendait l'octroyer gratuitement, mais l'eût-il donnée s'il ne s'y fût senti forcé ?
La restauration de la dynastie dite légitime des Bourbons, ainsi que la déposition de toute la famille ou du clan Bonaparte, même l'exécution de l'un d'eux, le roi de Naples, Murât, révélaient le plan des rois qui disposaient maintenant du sol de l'Europe : ils voulaient, envers et contre tous, rétablir l'état politique et social du « concert » des nations tel qu'il existait avant la prise de la Bastille ; ils entendaient que la Révolution française, que l'empire même n'eussent pas laissé de trace.
Après sa victoire, si chèrement achetée, qui la laissait sous le fardeau d'une dette nationale, alors considérée comme formidable, de vingt milliards, et qui avait réduit plus d'un million d'hommes à une misère sans espoir, la Grande Bretagne s'était enfermée dans son « isolement splendide », tandis que les trois grandes puissances de l'Europe continentale, la Russie, l'Autriche, la Prusse, s'étaient étroitement rapprochées pour constituer la « Sainte Alliance » ; des formules mystiques indiquaient le caractère sacré de leur union. Les trois souverains se plaçaient sous la direction immédiate de Dieu, et, quoique représentant trois cultes différents, orthodoxie grecque, catholicisme latin, protestantisme, se laissaient également diriger par l'esprit de la Rome papale, par son intolérance religieuse : sous cette direction savante, ils voulaient rétablir à tout prix le « principe » d'autorité.
Les deux grands hommes du Congrès étaient Metternich (assis à droite), auteur de la formule : « L'homme commence au baron », et Talleyrand (debout à gauche) : « La parole a été donnée à l'homme pour déguiser sa pensée ».
L'acte de la « Sainte Alliance ». préparé de novembre 1814 à juin 1815 par le congrès de Vienne, et signé à Paris le 26 septembre 1815 entre les souverains de la Russie, de la Prusse et de l'Autriche, déclarait que les trois signataires se considéraient comme « délégués par la Providence pour gouverner trois branches de la même famille », et cette famille, on devait la dresser suivant l'antique méthode du châtiment d'amour. En France, la réaction nobiliaire et cléricale se rattachait frénétiquement à l'ancienne tradition monarchique et se conformait aux ordres du pape, à la direction des missionnaires jésuites ; des miracles, accompagnés çà et là de massacres, se firent dans les provinces où la masse du peuple était encore pleinement asservie à ses prêtres, l'oppression devint si violente et si haineuse contre ceux qui ne se prosternaient pas dévotement devant l'Eglise triomphante que toutes les oppositions, même les plus disparates, en vinrent à se réconcilier : les vieux républicains qui avaient planté les arbres de la liberté et proclamé les droits de l'homme s'associaient avec les bonapartistes idolâtres dont les yeux étaient toujours tournés vers Sainte-Hélène. De nouvelles déceptions, des révolutions avortées se préparaient ainsi pour les générations futures.
Les premières victimes du zèle de la Sainte Alliance furent précisément les hommes de dévouement qui avaient lutté avec le plus d'ardeur contre Napoléon, l'ennemi commun. La « ligue de la Vertu », *Tagendbund*, qui s'était constituée en société secrète pour la reconquête de l'indépendance et de l'unité allemandes, fut officiellement dissoute et ses membres les plus actifs se virent persécutés par le gouvernement même qu'ils avaient rétabli dans sa force ; les camaraderies d'étudiants furent âprement surveillées ; le régime de l'espionnage se glissa dans la jeunesse pour la désunir et la corrompre ; on alla même jusqu'à poursuivre les sociétés de gymnastique comme autant de repaires de la révolution haïe.
A l'orient de l'Europe, l'œuvre de réaction se produisit sous une autre forme, par l'accroissement du territoire asservi. La « Sainte Russie » s'annexa ce qui restait de la Pologne, le grand-duché de Varsovie, avec promesse impériale d'en observer la constitution, d'y respecter la liberté de la presse et celle de l'individu, enfin de maintenir la représentation nationale ; mais un empereur ne se sent jamais lié par ses engagements, les hommes d'Etat qui l'entourent trouvent toujours le moyen de justifier le crime : les Polonais eurent à partager l'asservissement des Russes et des autres sujets de l'Empire, Européens et Asiatiques.
Par un phénomène remarquable de contraste facilement explicable, il se trouva que l'Espagne, seule en Europe, fit exception à ce mouvement général de retour en arrière : les hommes avaient retrempé leur énergie dans la lutte, et si les populations de la Péninsule eussent été laissées à elle-même par la réaction européenne, c'est la révolution qui eût triomphé du droit divin.
Ramené à Madrid par les alliés, le roi Ferdinand VII, qu'entourait toute une cour d'inquisiteurs et de moines, s'était empressé de restaurer le régime du bon plaisir ; ne daignant point consentir à faire la part du feu comme Louis XVIII en France, il repoussa la constitution que les Cortès avaient votée en 1812, pendant la guerre d'insurrection contre les Français, et se déclara maître absolu. L'inquisition, rétablie, se mit à fonctionner non seulement contre les hérétiques, mais aussi et surtout contre les libéraux ; les prisons s'emplirent ; des milliers d'Espagnols, et des meilleurs, prirent le chemin de l'exil. Mais le besoin de liberté qui agitait la nation dans ses profondeurs, conséquence logique de l'héroïsme persévérant qu'elle avait montré dans sa guerre d'indépendance, était trop impétueux, trop général pour que le roi, pauvre personnage ignare, inintelligent et lâche, pût trouver en soi et dans son entourage de confesseurs jésuites les ressources nécessaires à la lutte.
Des révoltes éclatèrent sur tous les points de l'Espagne et la guerre de partisans recommença comme au temps de Napoléon. Même l'armée se retourna contre le régime des prêtres. Riego s'empare (1820) des forts de l'île de Léon qui commandent au sud les abords de Cadiz, et l'hymne que chantent ses soldats est repris avec enthousiasme en Galice, en Biscaye, en Navarre, à Mureie et à Madrid ; on brûle les cachots de l'Inquisition, on se met en marche vers le palais du roi.
Alors l'histoire se répète, et les péripéties qui s'étaient déroulées en France à la veille de la Révolution se reproduisent en Espagne. Le roi effrayé promet le rétablissement de la constitution de 1812 et renouvelle son serment au peuple entassé devant le pavillon royal. L'Inquisition est abolie par décret, et les prisons rendent leurs captifs ; même deux martyrs, qui souffrent encore des suites de la torture subie dans les cachots du Saint-office, siègent comme ministres dans le conseil ; on abolit les majorats ; les couvents, dans lesquels s'était accumulée la richesse du pays, sont obligés d'en rendre une part. La bourgeoisie triomphante se fait courtoise et parlementaire, tandis que le roi, ruminant sa vengeance, machine des conspirations avec la « junte apostolique » de l'intérieur et avec les souverains étrangers. C'est alors qu'on vit ce curieux spectacle d'une armée française pénétrant en Espagne (1823) pour y accomplir une mission analogue à celle dont l'armée de Brunswick avait été chargée en France au commencement de la grande Révolution : le duc d'Angoulême, neveu du roi Louis XVIII, commandait les forces d'invasion, qui s'avançaient prudemment dans ces redoutables défilés, où, quelques années auparavant, tant d'autres Français avaient été massacrés. Mais cette fois les envahisseurs étaient favorisés par le clergé, et l' « armée de la foi », formée de bandes recrutées çà et là dans les villages, autour des couvents et des églises, leur ouvrait les chemins. En moins de dix mois, la campagne était terminée : l'armée française s'était emparée de Cadiz en délivrant le roi de la captivité respectueuse à laquelle il était soumis, et de nouveau le malheureux, rendu à son instinct de brutalité féroce et protégé par une armée d'occupation qui le défendait contre son propre peuple, put se livrer avec joie à la persécution de ses ennemis. Mais la désorganisation financière et administrative ne fit que s'accroître ; l'Espagne eut même à subir la honte de voir les corsaires d'Alger capturer ses navires et dévaster ses côtes sans qu'il lui fût possible de se défendre.
La détresse de la monarchie espagnole se compliquait des guerres extérieures qu'elle avait alors à soutenir contre ses colonies d'Amérique. On sait avec quelle âpreté jalouse les successeurs de Charles-Quint avaient veillé sur leurs possessions d'outre-mer. Ils avaient tâché de faire les ténèbres et le silence sur ces territoires immenses et n'en exploitaient eux-mêmes les richesses que par un strict monopole attribué à quelques maisons financières, qui étaient également soumises à une soupçonneuse inquisition. Cartes, plans, statistiques, documents d'histoire et d'ethnologie étaient scrupuleusement cachés dans les archives, et peine de mort était prononcée non seulement contre les pirates qui violaient les côtes défendues mais aussi contre les naufragés qu'y jetaient les accidents de mer. Ce ne fut pas donc l'un des moindres triomphes de l'esprit philosophique du dix-huitième siècle que l'autorisation gracieuse donnée à des astronomes français de mesurer un arc de méridien sur le plateau des Andes équatoriales et, plus tard, la licence de voyages d'exploration concédée à des Espagnols et à des étrangers. C'est ainsi qu'on vit un Félix de Azara, envoyé spécialement pour délimiter les frontières hispano-portugaises, s'occuper cependant de la géographie des contrées platéennes, des mœurs de la population, des animaux et des plantes de la pampa, puis publier ses recherches en de grands ouvrages destinés au public. De même, les Néo-Grenadins Mutis et Caldas, les Espagnols Ruiz et Pavon s'occupèrent de l'histoire naturelle des régions andines.
Enfin, Alexandre de Humboldt, savant riche, bien apparenté, fortement recommandé par la diplomatie européenne, réussit à forcer l'entrée du Nouveau Monde espagnol, en compagnie de son ami Bonpland (1799), et put accomplir ce mémorable voyage dans l'Amérique équinoxiale et sur le plateau mexicain, qui fut une véritable révolution dans la connaissance de la Terre et des hommes.
Evidemment l'évolution naturelle devait tendre à séparer de l'Espagne ses colonies américaines comme elle avait séparé de la Grande Bretagne les treize groupements politiques devenus les États-Unis. Au sud comme au nord du double continent, les descendants des Européens subissaient avec rancœur et mépris les ordres qui leur venaient de la mère-patrie, devenue pour eux l'étranger, malgré la communauté de la langue et des traditions ; privés de toute initiative dans la gérance de leurs intérêts locaux, ils n'acceptaient qu'avec rage et le sentiment de leur droit violé la direction des personnages inexpérimentés et incompétents qu'on leur envoyait d'Europe, principalement pour se faire une grosse fortune dans leur proconsulat ; mais dans les contrées de l'Hispano-Amérique, ces groupes de mécontents étaient restés pendant trois siècles trop peu nombreux et trop clairsemés pour que leurs sentiments tacites pussent se transformer en un grand mouvement de révolte collective. La tension des esprits n'était pas assez puissante encore ; la vapeur contenue n'était pas arrivée à une pression suffisante pour vaincre la résistance des parois solides qui l'enfermaient. D'ailleurs, la situation se trouvait particulièrement compliquée dans l'Amérique espagnole par ce fait, que les blancs peu ou point civilisés, qu'ils fussent Espagnols ou créoles, s'y trouvaient en contact plus ou moins immédiat avec les populations autochtones qui constituaient la masse de la nation et contrastaient avec eux par les langues, les traditions, les conditions économiques, l'état intellectuel et moral.
Les Hispano-Américains étaient donc en présence de difficultés capitales que n'avaient pas rencontrées les Anglo-Américains dans leurs premières tentatives d'indépendance politique. Même par un singulier enchevêtrement des forces en lutte, les révolutions de l'Amérique espagnole, très multiples dans leurs origines et leurs manifestations, prirent en maints endroits un caractère nettement clérical et rétrograde : ce furent tout d'abord autant de contre-révolutions. La désagrégation politique et militaire qui se produisait alors dans l'état de la péninsule Ibérique ayant pour conséquence forcée de livrer à elle-même chacune des colonies, celles-ci durent d'abord, sans résistance ni appui de la métropole, chercher individuellement un équilibre naturel, conforme à l'idéal composite qui représentait la résultante de leurs intérêts et de leurs vœux. Or, presque partout, les soulèvements, loin d'être suscités par des revendications républicaines, libérales ou même patriotiques, se réclamèrent de la fidélité à l'ancien régime. C'est aux cris de « Vive Ferdinand VII », le souverain légitime de l'Espagne, même à ceux de « Vive la sainte Eglise » que se levèrent les insurgés : ils se croyaient fervents royalistes, quoique l'obéissance ne transige point, mais leurs révoltes, de nature conservatrice pourtant, n'en contenaient pas moins en germe des révolutions futures.
Le premier choc qui causa l'ébranlement général de l'Amérique espagnole fut l'entrée des troupes de Napoléon dans la Péninsule, puis à Madrid : en déposant le roi Bourbon sur le continent d'Europe, l'empereur lui suscitait, par contre coup, de l'autre côté des mers, du rio Bravo del Norte au rio de la Plata, des multitudes de défenseurs, qui, lancés dans le conflit des batailles, se retrouvèrent dix ou vingt ans après en un milieu nouveau, bien différent de celui qu'ils avaient rêvé. De tous les éléments en lutte, fidélité monarchique et ferveur républicaine, dévotion catholique et liberté de la pensée, ressouvenir des vieilles races précolombiennes et désir de constituer une grande nation humaine sans préjugés d'origine et de couleur, aucun, soit asservissement économique, soit libération du travail, ne triompha complètement et, de tous les conflits, des compromis, des concessions mutuelles, sortirent des républiques politiquement indépendantes, d'où l'esclavage des noirs avait disparu, de même que le régime oppressif des *repartimientos* et de la *misa*, mais qui, presque toutes, restaient soumises à l'Eglise romaine et au gouvernement militaire. Les anciennes nations aztèque, maya, muysca, quichua, guarani s'étaient reconstituées en groupes ethniques et, en même temps, transformées en peuples modernes, avec de nouveaux alliages de race, une langue, un idéal renouvelés.
L'immensité des territoires compris dans l'Amérique espagnole, des montagnes Rocheuses aux étendues de la pampa, empêchait d'avance tout mouvement d'ensemble dans les insurrections et les guerres qui devaient aboutir à la constitution des républiques hispano-américaines. Les distances étaient trop grandes pour que les communications fussent possibles ; tout au plus de vagues échos apportaient les nouvelles, plus ou moins déformées, des événements accomplis. Les soulèvements se produisirent à des milliers de kilomètres d'éloignement respectif, et l'on s'étonne même que la solidarité des intérêts entre les défenseurs de l'indépendance commune ait pu triompher de tant d'obstacles matériels pour amener peu à peu une certaine unité d'efforts entre des populations groupées autour de centres si distants les uns des autres.
Cette localisation forcée des premières tentatives d'indépendance permet à plusieurs villes de revendiquer l'honneur d'avoir été les initiatrices de la liberté, suivant l'importance qu'elles attribuent à tel ou tel mouvement prémonitoire. Dès l'année 1809, Quito s'était prononcée au nom de « Ferdinand VII et de la sainte Eglise » ; mais cette révolution locale, due à quelques avocats créoles, se fit sans que la nation écuadorienne y prît la moindre part et sans que les vibrations se propageassent au delà des frontières. A Mexico, à Caracas, à Buenos-Aires, les soulèvements eurent une portée plus considérable et furent les points de départ des luttes nationales qui durèrent pendant plus d'une dizaine d'années pour aboutir enfin à la défaite définitive de l'ancienne métropole.
En 1808 déjà, des troubles ayant éclaté dans la ville de Mexico, le vice-roi Iturigaray avait été emprisonné, mais la révolution proprement dite n'éclata que deux années plus tard, dans le village de Dolorès, au nord de la capitale, sous la direction du curé Hidalgo, « au nom de la sainte Religion et du bon roi Ferdinand VII ». La lutte, très meurtrière, se continua moins entre des partis nationaux qu'entre des sectes religieuses, adoratrices, l'une de Notre-Dame de Montserrat : c'étaient les Espagnols, l'autre de Notre-Dame de Guadalupe : c'étaient les Indiens de l'Anahuac. Grâce à des révolutionnaires généreux qui vinrent de la Péninsule même pour donner aux révoltés de l'Anahuac un sens plus élevé de la guerre qui avait déjà coûté tant de victimes, l'indépendance de la « Nouvelle Espagne », connue désormais sous son nom de Mexique, fut enfin proclamée, et les Gachupines, dénomination haineuse sous laquelle on embrassait tous les Espagnols, durent quitter le Nouveau Monde. Mais que de fois la république mexicaine ressembla-t-elle à un empire absolu, à un héritage de Montezuma !
Quant aux populations de l'Amérique Centrale, divisées actuellement en cinq républiques distinctes, elles ne prirent à la lutte contre l'Espagne qu'une part assez nonchalante et subirent successivement des tyrannies diverses, dont l'étiquette est devenue républicaine depuis 1823. Le travail intime qui se produisit dans ces nations où, sauf dans le Costa-Rica, l'élément indigène, encore mal « latinisé », l'emporte de beaucoup, consista surtout dans le conflit entre les deux tendances de la centralisation politique et de l'autonomie locale. Le manque forcé de relations entre des foyers de vie très éloignés, n'ayant aucun centre de puissance d'attraction considérable, a nécessité la rupture de la région isthmique en États correspondant à autant de pays ayant chacun leur caractère physique bien déterminé, une véritable individualité géographique. Le Guatemala possède une ossature continue de plateaux et de cônes volcaniques parallèles à l'Océan : le Salvador, beaucoup plus populeux en proportion mais de bien moindre étendue, ouvre de larges vallées entre ses volcans alignés ; le Honduras se déploie en un immense éventail vers la côte basse de la mer des Antilles, tandis que son versant méridional s'incline en un hémicycle régulier autour du golfe de Fonseca ; le Nicaragua n'a de régions peuplées que sur le pourtour de son grand lac, élevé seulement d'une trentaine de mètres au-dessus de la mer, et le Costa-Rica est une zone transversale de grande hauteur se redressant entre les deux mers et bordée au nord d'une chaîne de volcans. L'ensemble de l'Amérique Centrale, sinueux et découpé, n'a point d'unité géographique, et la nature, autant que la rivalité des ambitions locales, a contribué à l'insuccès des tentatives de fédération qui se sont produites à diverses reprises pendant le cours du dix-neuvième siècle.
Dans le continent méridional du Nouveau Monde, les grands intérêts avaient gravité principalement autour de Buenos-Aires et de l'estuaire de la Plata dont l'importance commerciale était déjà grande et dont il était facile de prévoir les hautes destinées mondiales. Les Anglais, devenus les maîtres incontestés de l'Océan après la destruction des flottes espagnole et française à Trafalgar, s'étaient empressés, en 1806, de faire une démonstration navale devant Buenos-Aires et de proposer aux Argentins leur patronage et leur concours en cas de révolte contre l'Espagne. Mais on se défia prudemment de leurs offres intéressées et par deux fois les « Portenos ou résidants du Port » de Buenos-Aires les obligèrent au rembarquement. C'est à la pleine indépendance qu'ils pensaient déjà, et dès le commencement de 1810 une junte révolutionnaire s'installait dans la capitale. En peu d'années, les insurgés arrachèrent tout le territoire de L'Argentine à la domination des Espagnols. Quant à l'enclave naturelle comprise entre les deux fleuves Paraguay et Parana, ses habitants, Guarani silencieux, obéissaient avec ferveur à la petite aristocratie des blancs de l'Asuncion, comme au temps de la « réduction » ils avaient obéi à leurs confesseurs, les missionnaires jésuites ; ils avaient accompli prestement leur révolution politique en se dégageant scrupuleusement de toute solidarité avec leurs voisins de l'Argentine. Pendant plus d'un quart de siècle, le petit Etat, dit république de Paraguay, resta presque complètement fermé aux étrangers, autant que l'étaient alors la Chine et le Japon. Il est vrai que cette fermeture fut imposée par un homme, type presque inégalé de ces despotes auxquels tout un peuple obéit aveuglément. Francia, fils d'un Français et d'une Paraguayenne, se traça une ligne de conduite rigoureuse à laquelle il se conforma toujours. Il régna par la terreur, mais sans cruauté : maître des âmes, il l'était des corps, à la fois dictateur politique et confesseur universel.
Toutes les autres populations soulevées de l'Amérique espagnole se sentaient heureusement solidaires dans leurs revendications contre leurs anciens maîtres. L'Argentine en donna un glorieux exemple, en 1817, lorsque les cinq mille hommes qui formaient l'armée de San Martin franchirent les Andes avec tout leur attirail de guerre pour aller au secours des insurgés du Chili. Les troupes espagnoles attendaient l'ennemi à l'issue du col de la Cumbre, où passait le sentier suivi par tous les voyageurs, mais le général argentin, dérobant sa marche, s'était porté au nord par le Valle Hermoso ou « Beau Val », vers un col, ou *boqueti*, de 3 565 mètres de hauteur, d'où il redescendit sur le versant du Pacifique pour tourner les positions des Espagnols et leur infliger, à Chacabuco, une première défaite, suivie l'année d'après de la victoire décisive de Maipo. Une flottille chilienne débarrassa même le littoral de toutes les tentatives des anciens maîtres.
Dans la partie septentrionale du continent, c'est aussi à la solidarité des petites armées d'insurrection qui s'étaient formées sur plusieurs points du territoire, des bouches de l'Orénoque aux terres salines de l'Atacama, que les républiques américaines durent de pouvoir conquérir leur indépendance après de terribles péripéties et même des désastres qui paraissaient définitifs. C'est en 1810 que l'insurrection éclata dans Caracas contre le régime espagnol : elle fut bientôt étouffée, le terrible tremblement du sol qui renversa la capitale et plusieurs autres villes du Venezuela ayant été considéré par les nombreux dévots de la contrée comme une punition d'en haut.
Mais la lutte reprit sur d'autres points, notamment dans la Nouvelle-Grenade, et plusieurs batailles heureuses remportées par le patriote Bolivar lui ouvrirent les portes de Caracas (1810). Bientôt il eut à fuir pour la seconde fois et à reprendre la campagne sur les plateaux néo-grenadins. Poursuivi par l'insuccès, il se retire encore à l'étranger, puis, en 1816, il apparaît de nouveau dans le Venezuela, et cette fois il peut lutter avec acharnement sans abandonner le territoire contesté et commence par s'assurer le concours des esclaves en proclamant l'abolition de la servitude. C'est alors que la guerre prend une allure vraiment révolutionnaire et républicaine. Le roi Ferdinand VII est oublié, et les *Llaneros* des grandes plaines du Venezuela, non moins hardis que les Gauchos des pampas platéennes, parcourent l'espace sur leurs chevaux rapides, enivrés de leur sauvage indépendance. Se massant et se dispersant tour à tour, ils surprennent l'ennemi en lui échappant soudain ; on voit même un escadron de ces bandes se lancer en plein fleuve pour s'emparer à la nage d'une flottille espagnole. D'après la légende, cette merveilleuse cavalerie était composée de fantômes : c'étaient des revenants, des âmes, qui entouraient le général Paez, le meilleur lieutenant de Bolivar. D'un autre côté, on voit le gouverneur général écrire au roi à la suite d'une victoire sur les Colombiens : « Toute personne sachant lire et écrire a été traitée comme rebelle ; en détruisant tous ceux qui ont ce savoir, j'espère couper à la racine l'esprit de rébellion ».
En 1819, la région des montagnes grenadines était déblayée de soldats espagnols ; deux ans après, la victoire de Garabobo (juin 1821) libérait le Venezuela, mais Porto-Cabello résista jusqu'en 1823. Entre-temps, Bolivar était allé au secours des Ecuadoriens et des Péruviens. Là aussi, à Ayacuclio (19 décembre 1824). les Espagnols furent mis en déroute. Sauf Callao, qui ne tomba qu'en 1826, tout l'immense empire colonial de Philippe II s'était constitué en républiques nominales n'ayant certes pas encore conquis leurs libertés civiques, mais jouissant déjà d'une pleine indépendance comme États autonomes. Même dans la mer des Antilles, où pourtant le gouvernement espagnol pouvait envoyer plus facilement des secours, la moitié de l'île d'Española qui lui restait s'était également affranchie de son pouvoir, d'abord sous drapeau colombien, puis en alliance avec Haïti. L'Espagne garda, pour près d'un siècle encore, l'île de Cuba, « la perle des Antilles » et Puerto Rico avec un cortège d'îlots faiblement habités. De tout ce Nouveau Monde que lui avait donné Colomb, elle n'avait su conserver que ses plantations de sucre et de tabac avec leurs campements d'esclaves.
Délivrées de maîtres ou tuteurs étrangers, les républiques hispano-américaines en profitèrent rapidement pour développer leur commerce, désormais ouvert à toutes les nations européennes ; mais elles n'en restaient pas moins pénétrées des préjugés anciens, du vieil esprit théocratique des Aztèques et des Inca, à peine modifié par le régime de la monarchie cléricale qui avait sévi pendant trois siècles. Le changement le plus considérable produit dans les masses populaires provenait de la guerre d'indépendance où leurs diverses passions s'étaient exaltées, aussi bien l'amour du pillage et la férocité que l'audace et la vaillance. En outre, le libre contact avec des immigrants de toute origine devait élargir les esprits et préparer l'alliance future entre les hommes. Mais les républiques naissantes n'étaient pas encore prêtes à s'unir en cette grande fédération à laquelle les conduisaient les luttes communes récemment supportées, l'expérience de tribulations analogues, le souvenir des mêmes souffrances, l'usage d'une langue policée et la disposition géographique du continent, si bien équilibré dans ses contours, qui leur sert de demeure.
Le congrès de Panama, auquel Bolivar convia les républicains, les représentants des républiques hispano-américaines (1824), n'aboutit qu'à des échanges de politesse et à des résolutions sans portée : il était impossible que des populations encore barbares, comme l'étaient les descendants métissés des Muysca, des Quichua, des Aymara, des Araucans, pussent apprécier la valeur de l'union fédérale entre des contrées lointaines qui connaissaient à peine le nom l'une de l'autre, et le sens même du choix que Bolivar avait fait de Panama comme amphictyonie de l'Amérique émancipée devait leur échapper complètement. Que pouvaient-elles savoir de ce seuil des deux mers, destiné à devenir un jour le grand intermédiaire des richesses sur la rondeur terrestre ? D'ailleurs, le mouvement de réaction qui succède immanquablement aux convulsions soudaines se produisait alors dans tous ces États, et Bolivar lui-même, qui s'acharnait à l'œuvre impossible de cumuler les présidences de républiques, contribua pour une forte part à cette œuvre rétrograde. Se substituant aux anciens maîtres, il voulut gouverner par les mêmes moyens, suppression des journaux, rétablissement des monastères et de leurs écoles, interventions militaires, restauration de la dictature. Mais il n'eut pas le temps d'exercer le pouvoir absolu. Déposé avec honneur, il s'éteignit (1830) dans son domaine de San Pedro, près de Santa Marta, en se plaignant de la destinée : « Qu'avons-nous fait sinon de labourer la mer ? » s'écriait-il. Mais avait-il bien compris les événements dont il avait été le principal acteur et qui, tout en détachant de l'Espagne ses anciennes colonies, les avaient fait entrer dans la grande confédération de nations progressistes, librement ouvertes à l'influence de la civilisation européenne ?
En même temps que l'Espagne, le petit royaume de Portugal vit ses immenses possessions coloniales du Nouveau Monde lui échapper, en apparence par le contre coup des révolutions d'Europe, mais en réalité par incompatibilité d'humeur entre les autorités de la métropole et les habitants de la colonie. Les Portugais de l'Amérique, devenus presque aussi nombreux que ceux du littoral d'origine, se sentaient assez forts désormais pour refuser obéissance aux injonctions venues de Lisbonne et prétendaient se gouverner eux-mêmes. A cet égard, l'opinion se trouva tellement unanime que le Brésil, tout en se manifestant comme État monarchique, se détacha du Portugal sans crise révolutionnaire, même sans effusion de sang ; il lui suffit, en 1822, de donner le choix à son régent Pedro de Bragance entre l'exil ou un trône impérial. Entre son loyalisme de soldat et son ambition de prince, le personnage n'hésita pas, et le Brésil prit son rang parmi les grands États autonomes.
Tandis que le domaine de la civilisation à type européen s'accroissait dans le Nouveau Monde de toutes les régions continentales où résonnaient les langues de l'Ibérie, espagnol et portugais, il s'annexait dans le bassin de la Méditerranée cette petite terre de Grèce, précieux, héritage des temps passés que les conquérants Osmanli avaient rattachée violemment pendant quelques siècles au monde de la culture asiatique. Par un mouvement de reflux dans le sens d'Occident en Orient, l'Europe reprenait la contrée qui, parmi toutes, devait être considérée comme le pays même des origines, celui dans lequel s'était accompli, cent générations auparavant, ce grand labeur intellectuel et moral qui fut le point de départ de notre activité moderne.
Après l'intervention russe, en 1770, les Hellènes de la Morée et des îles avaient eu à subir de terribles représailles, surtout de la part des bandes albanaises que le gouvernement turc avait lâchées dans la Grèce avec licence de meurtre et de pillage. De nouveau, on put se demander si les vaincus pourraient se relever de leurs désastres.
Certes, La race grecque, ou plutôt l'ensemble des diverses populations qui parlaient l'idiome hellénique et que l'on comprenait sous le nom de « Grecs », aurait été complètement exterminée, jamais la nation n'aurait pu resurgir, si le régime imposé par les conquérants turcs après la prise de Constantinople avait duré plusieurs générations. Tous Les Grecs avaient été déclarés esclaves, sans droit de rien posséder en propre, et, passé l'âge de dix ans, chacun devait payer un tribut, le *haratzch*, pour racheter une année de vie. Chaque année, les chrétiens avaient à livrer un enfant sur cinq, afin qu'il fût élevé dans le culte de l'Islam et dressé à la guerre contre ses propres compatriotes. Beaucoup de mères tuaient leurs fils de leur propre main pour les soustraire à cette effroyable destinée, puis elles se tuaient aussi. Heureusement, les Turcs ignorants, incapables de gérer l'administration formaliste de ce qui avait été l'empire bysantin, devaient s'en remettre pour cette besogne à des étrangers, c'est-à-dire précisément à des Grecs qui devenaient responsables pour l'ensemble de leur nation et qui, moyennant finances ou complaisances, réussissaient souvent à se faire accorder des privilèges pour eux-mêmes ou les gens de leur nationalité. Bientôt le jour vint où les Grecs ne furent plus obligés de livrer leurs enfants pour le service des armées ; même nombre d'entre eux, grâce à leur souplesse aussi bien qu'à leur intelligence des affaires, arrivèrent à exercer des fonctions diplomatiques fort élevées comme drogmans, secrétaires, ambassadeurs effectifs sinon officiels.
Bien plus, des Phanariotes, c'est-à-dire des Grecs nés dans le quartier de Constantinople dit le Phanar ou le « fanal », obtinrent, en 1731, la domination de la Moldavie et de la Valachie sous la suzeraineté du sultan. D'ailleurs les maîtres Osmanli n'exerçaient point d'exactions savantes : ils s'emparaient des terres, ou bien se bornaient à piller les récoltes et les maisons, à demander doubles et triples impôts, à bâtonner les mécontents, mais dans leur groupement civique, les Grecs avaient toujours conservé les anciennes coutumes, et, sous la responsabilité d'archontes ou de démogérontes, la direction de leurs écoles et de leurs églises. Non seulement la pratique mais aussi l'étude de leur langue avaient contribué à maintenir chez eux la conscience de l'unité nationale. Les Turcs leur permettaient également le libre exercice de leur religion et donnaient à leur patriarche une place éminente à côté de la Sublime Porte : la tolérance du mépris était poussée si loin de la part des vainqueurs que dans leurs prières quotidiennes les orthodoxes grecs demandaient à Dieu et aux saints l'écrasement des barbares, c'est-à-dire de leurs maîtres turcs[1439].
Même l'appropriation des terres par les pachas turcs avait tourné contre eux en forçant les Grecs dépossédés à tourner leur génie naturel vers l'industrie et surtout vers le commerce : ce déplacement de travail eut pour conséquence de livrer tout le mouvement des échanges à des hommes qui, par leur nom, leur langue, leur apparence même, et souvent par leur propagande active, étaient les porteurs de l'esprit d'indépendance et rattachaient les uns aux autres, sur tous les points de l'Orient hellénique, les éléments d'une constante conjuration. Enfin, il existait encore des Grecs qui, malgré la conquête mahométane, avaient su garder intact le trésor de leur nationalité : c'étaient les Armatoles de la Thrace, de la Macédoine et de la Thessalie, qui gîtaient dans les hautes vallées, sur les plateaux escarpés, et qui, grâce à la complicité des paysans d'en bas, se montraient soudain dans les fermes des Osmanli ; c'étaient aussi les Klephtes, ou brigands de l'Epire, du Parnasse, du Taygète qui défendaient fièrement leur « liberté sur la montagne ». Ces pillards furent les Grecs par excellence et fournirent ses plus hardis, ses plus tenaces champions à la liberté renaissante de la nation. C'est même chez eux que la langue continua de fleurir littérairement : ils l'enrichirent de leurs chants superbes qui devinrent presque une épopée pendant la guerre de l'Indépendance.
Dès la fin de l'empire napoléonien, des Grecs patriotes s'étaient adressés aux diplomates assemblés à Vienne pour leur demander de comprendre l'Hellade dans leur plan de remaniement de l'équilibre européen. Mais leur supplique avait été dédaigneusement écartée. Il ne leur restait plus qu'à compter sur eux-mêmes et à se constituer çà et là en sociétés secrètes, soit pour cultiver simplement leur idéal, soit pour préparer les conspirations en vue de la révolution future. C'est ainsi que se fondèrent ou se développèrent la société athénienne des Philomus, puis en Théssalie l'Hetaïrie ou « camaraderie fraternelle » qu'inspirait le poète Constantin Rhigas. En 1821 déjà des hétaïristes se soulevaient en Roumanie, comptant un peu sur le prestige de leur chef, le prince Alexandre Ypsilanti, qui était fils d'un hospodar valaque et général russe : peut-être espéraient-ils aussi l'intervention de l'empereur de Russie, auquel ils attribuaient l'ambition pieuse de vouloir reconstituer l'empire de Bysance. Mais la Sainte Alliance ne permit point aux souverains d'Europe de se commettre avec des révoltés, ceux-ci furent bientôt abandonnés de tous, aussi bien de leurs puissants alliés que de la population serbe et des paysans roumains qui, tout, en haïssant leurs maîtres turcs ou phanariotes, se méfiaient de leurs libérateurs, les patriotes philhellènes. Vaincus en bataille rangée, ces premiers héros de l'indépendance grecque n'eurent qu'à mourir. L'un d'eux se fit sauter dans un couvent avec toute sa bande.
Cependant des voix avaient répondu dans la Morée et dans les îles aux insurgés de la Roumanie. L'évêque Germanos avait appelé les Grecs aux armes, la Messénie s'était déclarée indépendante et, dans l'espace de quelques mois, une flotte de 180 petits navires, jouant à cache-cache dans le labyrinthe des Cyclades, enlevait les embarcations turques, harcelait la garnison des ports. A la fin de l'année 1821, les insurgés s'emparaient de Tripolitza, la capitale de la Morée ; une première assemblée nationale se réunissait dans Argos, puis à Epidaure, et les délégués trop pressés d'entrer dans le concert des États européens se donnaient un président ou *proedros* avec pouvoirs royaux, le prince phanariote Alexandre Mavrocordatos ; mais les Hellènes n'avaient pas encore donné assez de preuves pour que les grandes puissances adoratrices du succès leur fussent devenues favorables, et l'opinion publique, plus puissante que les États officiels, n'avait pas encore été suffisamment émue. La Porte eut le répit nécessaire pour organiser ses armées et ses flottes d'invasion, et manda le fils du vice-roi d'Egypte, Ibrahim-Pacha, qui pénétra dans la Morée à la tête de 20 000 hommes, dressés à la tactique européenne par des officiers français (1826). Les massacres et la dévastation furent horribles : la Morée devint une solitude, tandis que, de l'autre côté de l'isthme de Corinthe, la ville de Missolonghi, où s'étaient réfugiés des milliers de Grecs et de philhellènes, parmi eux le grand poète Byron, eut à subir un siège de près d'une année, qui se termina par une percée héroïque à travers l'armée des assiégeants et l'explosion d'une citadelle écrasant amis et ennemis dans une même ruine (1828). C'est alors que les puissances crurent le moment venu « d'intercéder pour les Grecs », entraînées d'ailleurs par l'ardeur des philhellènes, qui de toutes parts envoyaient des hommes et de l'argent. Trois étrangers avaient été placés au premier rang pour la direction des affaires, Capo d'Istrias, un protégé russe, comme président ; Cochrane, déjà illustre par sa participation à l'indépendance sud-américaine, comme amiral en chef ; Church, un autre Anglais, comme généralissime. La Russie, l'Angleterre, la France envoyèrent leurs flottes, qui détruisirent presque sans combat les navires d'Ibrahim-Pacha réunis dans la baie de Navarin (1827).
La guerre était finie : il ne restait plus qu'à déblayer la Grèce continentale et les îles des traînards musulmans qui s'y trouvaient encore. Les puissances dictèrent les conditions de paix, qui d'abord reconnaissaient la suzeraineté de la Porte et le paiement d'un tribut par la Grèce, mais qui finirent cependant par reconnaître l'indépendance absolue du petit royaume. L'histoire moderne offre peu d'exemples d'une lutte où les révoltés aient fait preuve de plus de courage et de persévérance que dans cette guerre d'indépendance hellénique. Lorsque la Grèce fut reconnue désormais libre de la domination turque, il y restait exactement 600 000 Hellènes et Albanais : « Pour les émanciper 300 000 des leurs avaient donné leur vie… le tiers avait disparu pour donner la liberté aux deux autres tiers »[1440]. Cette vaillance des Hellènes souleva dans toute l'Europe une grande admiration : depuis la Révolution française la jeunesse n'avait éprouvé pareil enthousiasme. Sous le charme des souvenirs de la grande époque, on s'imaginait volontiers que les héros de la nouvelle Hellade ranimeraient le génie de la Grèce antique, et l'on peut dire que la bourgeoisie libérale se sentit alors vraiment jeune, enivrée d'espérance : il lui sembla qu'elle célébrait ses noces avec l'idéal.
Du reste, l'émancipation politique d'une partie de la Grèce n'était que le symbole de la révolution plus grande qui s'accomplissait dans le monde oriental. Du coup tous les Grecs se trouvaient moralement affranchis. Ce qu'ils appellent la « grande idée », c'est-à-dire la solidarité panhellénique, prenait un corps autour duquel ils devaient graviter désormais, quelles que fussent les conditions spéciales de leurs milieux. Plus que tous les autres peuples, les Grecs représentaient réellement une « idée », précisément parce que la question de lieu natal, de race ou de langue est chez eux complètement subordonnée à celle du vœu personnel. « Je suis Hellène ! » cela suffit pour qu'un Slave, un Valaque, un Albanais, un homme de n'importe quelle nationalité par la descendance puisse être et doive être réellement considéré comme Grec. C'est la volonté qui fait la patrie d'élection ; les circonstances extérieures ne sont rien, on ne s'intéresse qu'à la vie dans son essence profonde[1441]. Même la question de territoire, qui a tant d'importance aux yeux des patriotes d'autres nations, n'a qu'une valeur très secondaire pour les Grecs. On peut citer en exemple les résidants du littoral de l'Asie Mineure et les insulaires de l'archipel Turc qui sont essentiellement hellènes et conscients de leur race, très ardents dans leur esprit de cohésion nationale, mais qui n'aspirent nullement à devenir les sujets du petit roi de Grèce et, d'avance, se méfient des mille réglementations tracassières que leur feraient subir les bureaucrates du royaume : il leur convient mieux de s'arranger avec les Turcs, qui n'ont nullement la prétention de leur imposer un patriotisme ottoman et, les laissant vivre en communautés distinctes, ne viennent point les tracasser dans leurs congrégations et leurs écoles. Les Grecs de Mytilini (Mytilène, Lesbos), de Smyrne, de Samos savent qu'ils sont vraiment plus libres et plus prospères sous la tutelle hargneuse des Osmanli qu'ils ne le seraient sous l'autorité directe et centralisatrice des fonctionnaires athéniens, et ils attendent sans impatience la grande fédération de l'avenir. En réalité, cette fédération existe : les Grecs se reconnaissent partout et s'entr'aident de groupe en groupe, constituant leur unité morale en dehors des délimitations politiques de la surface.
Pendant la guerre de l'indépendance hellénique, la Russie même avait été le théâtre d'événements qui témoignaient du sentiment de solidarité reliant déjà toutes les nations de l'Europe en un même organisme. Des conjurations politiques, prenant pour prétexte la succession de Nicolas Ier au trône impérial à la place de son frère aîné Constantin (1826), avaient éclaté brusquement. Elles furent réprimées sans peine par le terrible empereur qui venait de prendre la couronne ; mais la valeur intellectuelle des hommes qui furent condamnés à mort ou à l'exil dans l'armée du Caucase ou dans les mines de la Sibérie fit peut-être plus pour le mouvement des idées en Russie que ne l'eût fait un changement de personnel gouvernemental ou la publication d'une charte constitutionnelle. Les dékabristes ou « décembristes », ainsi nommés du mois pendant lequel éclata l'insurrection, laissèrent un si noble exemple, un si haut enseignement que cette époque peut être considérée comme le point de départ du grand travail souterrain qui s'est accompli durant le siècle dans les profondeurs de la nation russe.
En vérité, ce sera dans l'histoire de la Russie un fait capital et de gloire éternelle que cette conjuration des « dékabristes » dans laquelle des nobles privilégiés tentèrent une révolution n'ayant d'autre but que la destruction de leurs privilèges. Il semble qu'on ait vu quelque chose de semblable en France au dix-huitième siècle, alors que les nobles et les abbés, libres d'esprit et de langage, se moquaient si agréablement des institutions « sacrées » et des « bases éternelles de la société », creusant, pour ainsi dire, le sol au-dessous du trône et de l'autel ; mais le mouvement russe eut un caractère bien autrement profond. Les grands seigneurs et les prélats français, assez intelligents et affinés pour pressentir les événements inévitables, en prenaient leur parti d'avance et, comme de galants joueurs de dés, affectaient de ne pas se laisser émouvoir par les arrêts du destin. Le roi même haussait les épaules en voyant les signes avant-coureurs de la Révolution prochaine : « Après nous, le déluge ! » Toutefois ces rieurs ne surent pas garder jusqu'au bout leur attitude de bon ton et, lorsque la menace fut réalisée, ils se hâtèrent de cesser tout persiflage et de reprendre très au sérieux ces avantages de race, de fortune et de conventions sociales qu'ils avaient paru mépriser. En Russie, les Pestel, les Mouraviev-Apostol et leurs compagnons étaient bien autrement sincères : ce qu'ils voulaient de tout cœur c'était de rentrer en égaux dans la société de leurs ci-devant inférieurs, de trouver dans la liberté de tous la garantie de leur propre liberté. Puis, quand vinrent les jours de la répression, tous ces novateurs laissèrent un exemple de noblesse et de courage qui ne sera point oublié.
Cette explosion de dévouement politique correspond à la rapidité du mouvement qui s'était produit dans l'âme russe sous l'influence des idées de la philosophie occidentale. A l'époque de Pierre le Grand, le tsar seul était allé chercher en Europe des exemples et des instruments de règne, non des idées : la nation même n'avait eu aucune part dans cette visite où des courtisans posthumes voudraient voir l'entrée de vingt millions d'hommes dans le monde civilisé. Plus tard, l'impératrice Catherine avait fait venir, il est vrai, les philosophes à sa cour, et cela par une sorte de coquetterie envers la culture de l'Occident, mais elle se garda bien d'appliquer à l'administration de ses peuples les conseils de son ami Diderot. Sans doute ses courtisans s'empressèrent à l'envi de parler comme elle le langage à la mode, mais ce n'était là que pure affectation : « On était philosophe comme on était bourreau, par servilité »[1442]. Le Tartare se retrouvait entier sous l'épiderme du Russe. Cependant la pensée accrut toujours son influence, et certainement les idées, même superficielles, que semèrent les écrivains étrangers, trouvèrent çà et là un terrain favorable. Ce fut un élément ajouté à ceux qui préparèrent ensuite la grande évolution des esprits.
Déjà, l'aristocratie polonaise, située dans un milieu géographique beaucoup plus rapproché de l'Europe occidentale, avait par cela même participé au mouvement des peuples de l'Ouest ; on peut dire que la frontière changeante de la véritable Asie commençait au delà du royaume de Pologne. Mais, avec les guerres du commencement du siècle, cette frontière se déplaça brusquement : la nation russe soulevée dans ses masses profondes entra en rapport de lutte et d'extermination avec les armées envahissantes de Napoléon. Le conflit commença par des batailles en règle, il se termina par une suite de massacres, la dispersion de la foule des envahisseurs dans la tourmente, mais il en resta pourtant des échanges de sympathies et d'idées, malgré la fureur des batailles et l'ivresse du sang répandu. Pour rejeter l'étranger, la nation avait dû se lever librement, les initiatives personnelles avaient été éveillées, les esclaves, se rangeant à côté de leurs seigneurs, avaient rêvé de reprendre leurs terres. L'immense élan du peuple fut en même temps une marche vers la liberté. La paix entre les souverains qui avaient triomphé des armées de Napoléon n'était pas encore conclue que déjà naissait en Russie la conspiration des hommes qui se sacrifiaient pour faire entrer le monde moscovite dans la voie nouvelle ouverte naguère par la Révolution française ; ils se lançaient vers l'avenir avec toute la naïveté de jeunes barbares n'ayant encore jamais connu les doutes ni les illusions.
Toute l'Europe se trouvait alors en état de fermentation politique : de toutes parts, on réclamait l'accomplissement des promesses faites par la Révolution ou par ses héritiers au pouvoir ; mais c'est principalement en France que se concentrait la lutte entre les partis révolutionnaires et les partisans de la royauté traditionnelle. Charles X, le personnage sans prestige qui occupait le trône de Louis XIV, semblait choisi à souhait par le destin comme un admirable exemple du système monarchique poussé à l'absurde : dépourvu de toute intelligence politique, mais en même temps infatué de son droit divin, il bravait son peuple, l'excitait niaisement par des lois, des arrêtés, des ordonnances dont il n'avait pas la force d'assurer l'exécution. Les partis les plus opposés, républicains et impérialistes, s'étaient réconciliés contre lui. Trois journées de révolution (1830), pendant lesquelles il ne fut résolument défendu que par des mercenaires étrangers, suffirent pour le décider à la fuite. Un fait caractérise l'homme : durant le voyage de Rambouillet à Cherbourg, où il s'embarqua le 16 août pour l'île de Wight, une des grandes préoccupations de Charles X était de trouver pour son dîner une table carrée, les tables rondes n'étant pas admises par l'ancienne étiquette royale ! Après un séjour de deux années dans un palais de Grande Bretagne, il mourut oublié en Autriche.
Un autre roi l'avait remplacé, celui que le vieux Lafayette présentait au peuple : « Voici la meilleure des Républiques ! » Mais Louis-Philippe fut avant tout la bourgeoisie triomphante. La Révolution, qui avait débuté à la fin du dix-huitième siècle par l'éloquente revendication des droits de la bourgeoisie, n'acheva complètement son œuvre qu'avec l'avènement du « roi citoyen ». La grande industrie, se développant sur le modèle fourni par l'Angleterre, s'était emparée de la France et se donnait une charte de gouvernement qui, par le moyen de l'électorat censitaire et le fonctionnement des deux chambres, consolidait le pouvoir entre les mains des propriétaires du sol, des riches manufacturiers et des hauts fonctionnaires. La société légale, composée d'un million d'électeurs environ, avait enfin réalisé son idéal après ses deux expériences manquées, de la réaction guerrière et de la Restauration. Les révolutions s'y reprennent souvent à deux fois avant que les résultats en soient acquis, et, quand elles reviennent à l'attaque, il leur arrive ordinairement de se présenter sous une forme nouvelle, même d'apparence contradictoire avec celle de leur première apparition. C'est ainsi qu'après la victoire de la bourgeoisie anglaise, représentée par le Commonwealth, une autre révolution s'était accomplie, amenant d'abord la dictature guerrière de Crormvell, puis la restauration de la dynastie légitime ; mais, moins d'un demi-siècle après la décapitation de Charles Ier, la bourgeoisie, libérale et parlementaire reprenait son pouvoir avec Guillaume d'Orange.
La révolution dite de « juillet », qui avait symbolisé en France l'avènement de la classe moyenne, instruite, entreprenante et déjà riche, se propagea dans le monde européen par un grand ébranlement et même, sur les points d'équilibre instable, par de violentes convulsions. Dans le voisinage immédiat de la France, le petit royaume des Pays-Bas, qui se composait de deux moitiés mal assorties par leur histoire antérieure, rompit brusquement la communauté du ménage politique auquel il avait été condamné. Les populations du sud avaient été certainement lésées pendant les quinze années d'union officielle. Les Wallons de langue française subissaient avec impatience l'obligation de se soumettre administrativement à l'usage d'un idiome qui leur semblait moins civilisé que le parler maternel ; ils se plaignaient aussi de l'inégalité des impôts, répartis à leur détriment, et des vexations de toute nature qu'ils avaient sans cesse à subir comme un peuple conquis. D'autre part, le clergé, tout-puissant dans les Flandres depuis l'époque terrible de la domination espagnole, avait entraîné ses dociles paroissiens dans un mouvement de haine intransigeante contre le régime hollandais où prévalaient les traditions calvinistes. L'alliance s'était faite en Belgique entre libéraux et cléricaux contre l'ennemi commun, et de cette alliance naquit un nouveau petit État qui, dès son premier jour, dut proclamer sa neutralité et se placer sous la protection bienveillante des puissances européennes ; à l'union forcée avec la Hollande succéda un mariage de raison entre la Wallonie et la Flandre, associées également malgré elles. La véritable sympathie a la fière liberté pour point de départ : elle ne se forme que dans les associations franches et spontanées.
Le soulèvement de la Pologne, qui se produisit aussi à la fin de 1830, n'aboutit pas comme la révolution de Belgique, mais il fut peut-être plus gros de conséquences, et le drame en fut bien autrement tragique dans l'histoire des nations. Tout d'abord, les troupes russes furent obligées d'évacuer la contrée et l'armée polonaise, sortie de terre pour ainsi dire, se trouva bientôt assez forte pour soutenir le choc des masses d'hommes formidables lancées contre elle. La lutte commencée durant le froid hiver dans les âpres forêts, les campagnes neigeuses, puis dans les boues du printemps, le long des fleuves débordés, se poursuivit pendant près d'une année, et souvent des batailles heureuses interrompirent la marche des envahisseurs. Mais la partie était trop inégale et, le 8 septembre 1831, la cité de Varsovie fut obligée de se rendre, livrée à toutes les horreurs d'un massacre dont l'histoire parlera toujours. Bientôt après, les débris des bataillons polonais étaient refoulés sur les territoires de l'Autriche et de la Prusse. Des milliers de fugitifs allèrent demander asile à l'étranger, notamment en France où se continuèrent les inconciliables dissensions nationales entre le parti du prétendu « roi » Czartoryski et les Polonais franchement révolutionnaires, tandis que, dans la patrie vaincue, la fraction intelligente et consciente de la nation restait écrasée sous un régime effroyable de violences et d'injustices.
Les petites révolutions qui éclatèrent sur plusieurs points de l'Italie du nord furent également réprimées. Là, Metternich, qui était le grand inspirateur de la contre-révolution européenne, put intervenir directement par les soldats de l'Autriche, devenus les exécuteurs de ses hautes œuvres : L'Italie tout entière, y compris le Piémont, le royaume des Deux-Siciles et les États Romains, ne fut plus qu'une simple dépendance du gouvernement « impérial et royal » ; c'est alors que le mot seul de « liberté » fut tenu à crime et cessa d'être prononcé ailleurs que dans les « ventes » mystérieuses des « charbonniers ».
En Espagne, du moins, on fut plus libre puisqu'on se battit, mais la lutte n'eut point un caractère de franchise. Les habitants de la Péninsule étaient encore trop asservis aux principes, aux traditions et aux mœurs de la monarchie catholique pour s'élancer sincèrement dans la révolution d'indépendance républicaine : comme dans la France voisine où l'on avait tenté de discipliner tous les éléments de liberté au service d'une branche cadette des Bourbons, symbolisant désormais la bourgeoisie libérale, on s'efforça en Espagne de réunir en un seul corps politique tous les adversaires de l'ancien régime absolutiste et d'en faire l'armée de la reine Isabelle, intronisée malgré la coutume dynastique des Bourbons, dite « loi salique ». D'un côté le clergé, de l'autre la bourgeoisie libérale groupaient leurs forces : les *Carlistas*, carlistes ainsi nommés de Don Carlos, l'héritier légitime du trône, les *Cristinos*, qui portaient le nom de la régente, se heurtèrent en bataille, non seulement autour de la capitale mais bien plus encore dans les provinces, et notamment dans la Navarre et le pays Basque dont les habitants, par haine de la centralisation administrative et par une juste passion pour leurs libertés locales, se trouvaient, étrangement mariés avec le parti de la réaction. La nature montueuse, fragmentée du pays facilita l'âpre persévérance des combattants, et pendant sept années, de 1833 à 1840, se prolongea la lutte, l'une des plus cruelles que raconte la cruelle histoire. Enfin les Cristinos triomphèrent, et l'Espagne put jouir d'un certain répit dans ses annales sanglantes.
Par suite d'un mouvement parallèle dont les péripéties se déroulaient tragiquement dans l'état limitrophe, deux souverains se disputaient aussi le trône du Portugal, le féroce Don Miguel et la jeune Maria de Gloria. Là également, ce fut la cause de la jeune reine, d'ailleurs à peine moins despote que son rival, qui finit par l'emporter.
En Angleterre, des événements d'une plus grande portée s'étaient accomplis, d'ailleurs sans entraîner d'effusion de sang. À cette époque, le pays dont la constitution servait de modèle à toutes les monarchies parlementaires qui se formaient en Europe, se trouvait lui-même entravé dans son fonctionnement normal par des pratiques électorales tout à fait injustes. Par suite de l'extrême lenteur avec laquelle l'Angleterre, régie par des hommes de loi et les aristocrates âprement conservateurs, procède à la modification de son ancien équilibre politique, la représentation parlementaire rappelait encore l'époque où les comtés du sud étaient proportionnellement beaucoup plus peuplés et plus riches que les comtés du nord. Lorsque les bases de la délégation électorale furent établies, le Devonshire était un grand comté maritime, le Somerset et le Wilts étaient des centres industriels, tandis que le Lancashire, sous un climat plus rude, avait une population moins dense et plus grossière[1443] : de là cette énorme prépondérance que l'on accordait avant 1832 en matière de représentation à la partie de l'Angleterre située au sud de la rivière Trent ; actuellement encore, malgré diverses atténuations de cette injustice, amenées par le temps, les régions méridionales du royaume sont toujours très favorisées. Un contraste de plus en plus grand s'établit entre la répartition géographique des forces, d'un côté dans le Parlement, de l'autre dans la nation elle-même, dont la volonté finit toujours par prévaloir.
Malgré la résistance de tous les éléments conservateurs et surtout de l'Eglise, cette volonté nationale, exercée maintenant pour un véritable progrès, réussit également à faire émanciper les esclaves des colonies anglaises. Déjà, depuis 1808, l'importation des noirs dans les plantations américaines avait été officiellement interdite ; en 1811, le Parlement avait assimilé la traite à la piraterie et avait fait approuver cette interdiction par des traités conclus avec les diverses nations d'Europe. Puis en 1830, le gouvernement britannique avait rendu leur liberté à tous les esclaves de la Couronne. Enfin, en 1833, s'accomplit le grand acte de la libération générale : le Parlement vota la somme d'un demi-milliard de francs pour racheter aux planteurs les esclaves dont le nombre s'élevait à près de 639 000 individus ; dans la seule île de la Jamaïque on en comptait 322 000. Cet acte d'émancipation fut loin d'être, comme on a pris l'habitude de le répéter, la première mesure collective prise à l'égard des nègres asservis. D'abord, en 1792, la République française avait déjà prononcé la libération des esclaves de Saint-Domingue, néanmoins, l'opinion devenue légalitaire oubliait volontiers les actes de la Révolution pour ne tenir comme avenues que les œuvres de gouvernements bien établis. Puis, en cette même année 1792, le Danemark avait aboli la traite dans ses colonies des Indes occidentales et, en 1803, avait renouvelé sa décision d'une manière plus effective en interdisant que les membres d'une même famille puissent être séparés, en organisant l'instruction parmi les nègres, et par diverses autres mesures, sans toutefois aller jusqu'à ordonner la libération[1444]. »
L'exemple de la Grande Bretagne fut successivement imité par les autres États d'Europe, en partie sous la pression de la volonté populaire mais peut-être plus encore par obéissance à l'ascendant de l'Angleterre, qui avait bien voulu consentir à se priver des bénéfices matériels de la traite des noirs et de la production en grand des denrées coloniales, sans que pour cela elle acceptât volontiers la concurrence des autres nations. Ayant pâti financièrement de son propre sacrifice, elle voulait en faire partager le fardeau. Dans la plupart des Antilles, et notamment à la Jamaïque, les planteurs avaient été complètement ruinés par la révolution qui s'était produite dans les conditions du travail. D'ailleurs, ce n'était que justice. Il était bon que les noirs, délivrés enfin des ceps et du fouet, désapprissent le chemin des plantations haïes et réservassent leur labeur au jardinet de la famille.
Les réformes, déterminées en Angleterre par les victoires successives de l'opinion publique, se poursuivaient malgré les changements de règne et de ministère. Même c'est par l'entremise d'un gouvernement conservateur que fut votée la mesure la plus populaire de cette époque, celle qui abolissait ou réduisait à peu de chose les droits d'entrée sur les céréales et qui donnait à l'ensemble du commerce britannique l'idéal du libre échange. Ceci plaçait franchement la Grande Bretagne en tête de toutes les nations civilisées et lui assurait une sorte d'hégémonie morale, qui devait paraître méritée pendant un demi-siècle. Des écrivains se laissèrent même aller à imaginer une prétendue loi d'après laquelle toute révolution pouvait être désormais conjurée. Il devait suffire d'imiter l'aristocratie britannique dans l'art de céder avec une lenteur savamment calculée aux exigences des masses bourgeoises et populaires, de façon à les diriger toujours et à gagner en ascendant ce que l'on perdait en privilèges. Mais ces admirateurs quand même de la sagesse britannique oubliaient que ces réformes temporisatrices ne remédiaient nullement aux maladies chroniques de l'organisme national, que l'Irlande restait asservie à une ligue de grands seigneurs qui n'avaient pas même le courage de résider sur leurs terres, que l'Inde pullulante et affamée était toujours la chose d'une âpre compagnie de marchands et qu'en Angleterre, sous la merveilleuse prospérité d'en haut, les misères d'en bas continuaient de ronger les foules, quoique pourtant à un moindre degré qu'à l'époque des formidables guerres de l'Empire.
Le gouvernement français, engagé dans une voie différente que celle des ministres anglais, avait surtout à se faire pardonner ses origines révolutionnaires : pour entrer en égal dans l'assemblée des rois, Louis-Philippe devait fournir d'amples gages de sagesse conservatrice et se retourner énergiquement contre ses anciens complices. Il n'y manqua point, et la première décade de son règne fut employée principalement à susciter des émeutes pour avoir à les réprimer. En même temps il avait recours au moyen habituel de corruption en détournant l'attention publique vers une guerre de conquête, d'ailleurs sans grand danger. Déjà quelques jours avant la révolution de juillet, une flotte française avait débarqué dans le voisinage d'Alger des troupes qui s'étaient portées rapidement sur la ville, en dispersant ses défenseurs, et avaient mis un terme au gouvernement des souverains corsaires. Cette bizarre principauté qui, depuis plus de trois siècles, bravait les puissances chrétiennes et dont l'existence n'eût pas été possible si des complicités secrètes ne l'eussent protégée, disparut des bords de la Méditerranée ; mais la suppression de ce nid de pirates eût pu s'accomplir sans que la France se crût obligée de faire la guerre contre les populations de l'intérieur et d'entamer des opérations de conquête qui se poursuivirent pendant plusieurs générations, et même au commencement du vingtième siècle ne sont point encore terminées.
De proche en proche, l'empiétement se faisait plus avant dans les terres, l'annexion d'une tribu entraînant celle des suivantes, compliquées de retours offensifs de la part des indigènes. Les chefs de l'armée s'intéressaient d'ailleurs beaucoup moins au sort des populations conquises qu'à la poursuite de leur métier et ne voyaient guère dans l'Algérie qu'un vaste champ de manœuvres où les soldats s'exerçaient pratiquement à toutes les opérations de guerre, marches et contremarches, attaques, assauts, surprises, retraites, escarmouches, batailles, massacres, et où se formait ce que l'on appelle « l'esprit militaire », fatalement hostile à toute pensée libre, à toute initiative individuelle, à tout progrès pacifique et spontané. On s'imaginait volontiers que cette guerre incessante d'Algérie aurait pour résultat de préparer l'armée française à soutenir victorieusement de grandes guerres européennes. C'était une erreur, ainsi qu'on s'en aperçut plus tard en de désastreux conflits, car les petites expéditions d'Afrique, dirigées contre des bandes incohérentes et mal armées, ne préparaient point à des campagnes entreprises contre un ennemi puissant, agissant par grandes masses et disposant d'une formidable artillerie ; mais il est certain que les troupes d'Afrique revinrent en France fort habiles dans l'art de faire la chasse à l'homme et qu'elles le montrèrent bien dans les rues de Paris, au service des « bons principes de l'ordre et de l'autorité ».
La conquête de l'Algérie n'aurait eu que des conséquences déplorables si cette contrée avait dû rester simple école de guerre, mais elle devint aussi, malgré les chefs de l'armée, un terrain de colonisation. La lutte entre les deux éléments de l'occupation militaire et de la culture civile eut dans les commencements un caractère tragique. Ce fut une guerre à mort, et l'on put craindre pendant de longues années que l'Algérie, transformée en une grande caserne, restât définitivement interdite à l'invasion des idées et des mœurs européennes. Et cependant l'armée, à laquelle tout un cortège de fournisseurs était indispensable, ne pouvait manœuvrer sans introduire en dépit d'elle-même une population civile qui donnât de la solidité à ses annexions stratégiques. L'œuvre de conquête était donc engagée dans un cercle vicieux et, quand même, ne pouvait aboutir qu'à l'amoindrissement, puis à la subordination de l'élément militaire, fatale issue que celui-ci essayait d'éviter à tout prix. Aussi le gouvernement dictatorial de l'Algérie voulait limiter l'extension du territoire occupé par les civils[1445] : tout Européen s'avançant en dehors des limites du pays de campement militaire que formait le carre du Sahel et de la Mitidja était mis par cela même hors la loi : les sentinelles avaient ordre de tirer sur lui. Plus tard on fit pis encore, on supprima toute colonisation, même dans les environs immédiats d'Alger.
Le maréchal Valée ayant jugé bon de faire une expédition guerrière que lui défendait le traité de la Tafna, Abd-el-Kader lui déclara la guerre à son tour, et le maréchal profita de la situation pour ordonner à tous les colons du Sahel et de la Mitidja d'abandonner leurs fermes. Cet ordre, lancé le 20 novembre 1839, anéantissait du coup neuf années d'efforts. En vain, les agriculteurs européens voulaient se défendre tout seuls, et ils auraient pu le faire, mais on ne permettait pas que des civils eussent l'honneur de sauver la colonie : ils furent enfermés de force dans les remparts d'Alger, et l'armée mit trois années de guerres, de massacres, de dépenses forcenées à reconquérir un territoire qu'il eût été si facile de ne pas perdre[1446]. Ce furent les « Vêpres algériennes ». Et pourtant, le colon méprisé a fini par avoir raison de son ennemi naturel, le conquérant, et l'Algérie s'est annexée au monde européen. Ce fut là un grand pas dans l'ensemble de l'évolution qui rattache peu à peu l'humanité au type de civilisation représenté par les peuples ayant reçu l'éducation gréco-romaine.
À l'époque de la conquête de l'Algérie, l'Orient méditerranéen était aussi troublé par le bruit des armes. Un « pasteur des peuples » s'était révélé en la personne de Mehemet-Ali, qui, officier sans fortune, était parvenu à la dignité de pacha d'Égypte (1804). Ses forces, commandées par son fils Ibrahim avaient combattu en Morée et à Navarin, mais Mehemet ne tarda pas à se brouiller avec son suzerain et engagea une lutte dont le couronnement fut la défaite des Turcs à Nézib (24 juin 1839). L'Europe intervint : la Russie, l'Autriche, l'Angleterre… ; c'est à qui protégerait mieux la Turquie pour acquérir des « droits » sur elle ; Mehemet Ali dut abandonner la Syrie et se borner à la possession héréditaire de l'Égypte.
Après les effroyables guerres de l'Empire, pendant cette partie du dix neuvième siècle qui vit les populations de l'Europe reprendre haleine, des progrès décisifs s'accomplirent dans la marche de l'esprit humain, correspondant à l'extension croissante de son domaine matériel. Les grands voyages recommencèrent, entrepris par des hommes de science et d'initiative embrassant, comme Humboldt toutes les études qui se rapportent au « Cosmos ». Spix et Martius publièrent sur le fleuve des Amazones leur admirable récit de voyage (1817-1820), qui ne fut jamais dépassé en précision et en profondeur ; Fitzroy, accompagné de Charles Darwin, dirigea ces belles explorations (1826-1880) de l'*Adventure* et du *Beagle*, point de départ de si précieuses recherches sur la formation des îles coralligènes, sur les mouvements de l'écorce terrestre, sur la genèse et la distribution des animaux.
À la même époque, l'attention des navigateurs se reportait sur les navigations polaires, non pas seulement comme celles de Chancellor, de Hudson, de Bering, pour découvrir un passage du « nord-est » ou du « nord-ouest », autour des rivages septentrionaux de l'Asie ou de l'Amérique, mais aussi pour cingler directement vers le pôle, comme l'avait fait le pilote Baffin, deux cent années auparavant.
Suivant les traces du baleinier Scoresby, l'un des observateurs les plus sagaces qui aient étudié l'Océan Polaire, des marins envoyés par le gouvernement britannique, Sabine, John Ross, Parry, se succédèrent rapidement dans les parages du nord. En 1827, Parry atteignit la latitude de 82° 40′. qui resta pendant de longues années la plus rapprochée du pôle où l'homme fût parvenu ; puis, en 1831, James Ross découvrit, dans le chaos ces îles et presqu'îles de l'archipel polaire, le point précis du pôle magnétique où l'aiguille de la boussole se dirige vers le sol. L'expédition de 1845, dirigée par Sir John Franklin, eut au contraire un résultat fatal puisque navires et hommes disparurent dans les ténèbres du nord ; en 1848, la marine britannique n'envoya pas moins de quatre expéditions de secours ; en 1850, dix navires battaient la mer autour de Beechey-island qui avait été un des lieux d'hivernage de Franklin. On parcourut dans tous les sens le labyrinthe si compliqué de l'archipel polaire, et non seulement on put retrouver les traces de la funeste expédition et reconnaître toutes les péripéties du drame de la fin, mais encore on découvrit ce fameux passage du nord-ouest tant cherché depuis plus de trois siècles. En 1853, des navigateurs, venus par le détroit de Bering, rencontrèrent sur les glaces de l'île Melville d'autres voyageurs, arrivés par le détroit de Baffin. Toutefois, ce chemin, trouvé à si grand'peine, n'a pu être encore utilisé, et depuis un demi-siècle personne ne l'a revu (1905). Quant aux explorations antarctiques, poussées moins à fond que celles du pôle boréal, elles furent arrêtées pour un long temps, lorsque James Ross, dans son expédition de 1841 à 1843, se vit arrêté, à 1 315 kilomètres du pôle austral, par une longue falaise de glace et par le haut continent qui porte les volcans de l'Erebus et du Terror.
L'accroissement de connaissances que les voyageurs obtenaient en étendue, les savants le conquéraient en profondeur. Le géologue explorait, creusait le sol, comparait les roches, leurs analogies, leurs différences et leurs contrastes, en observait les étagements, les plissements et les renversements, reconstruisait les âges de la Terre par les changements de toute nature dont il constatait les traces et la succession. En même temps l'historien étudiait les monuments et les archives, contrôlait les récits et les légendes, reprenait les documents d'autrefois pour les soumettre à une discussion nouvelle plus serrée et plus sûre, ressuscitant ainsi le temps passé pour le faire mieux connaître qu'il ne s'était connu lui-même, et pressentant de plus en plus clairement l'avenir, même quand il se trompait sur les détails. Cette époque des Thierry et des Michelet, des Gervinus, des Buckle, des Ferrari fut une très grande époque parce qu'en racontant les hautes actions, elle en préparait de nouvelles. L'humanité se commence incessamment, mais suivant un mode normal et continu : ce qu'elle fit hier nous apprend ce qu'elle fera demain. Matériellement, le grand progrès du temps fut de donner à l'homme du dix-neuvième siècle une beaucoup plus grande mobilité, de l'augmenter même en des proportions indéfinies. L'application de la vapeur au transport des voyageurs et de leurs richesses avait été souvent prédite, même peut-on dire depuis les siècles de la Grèce. En plein moyen âge, Roger Bacon ne nous avait-il pas promis « des machines telles que les plus grands vaisseaux », dirigées par un seul homme, parcourant les fleuves et les mers avec plus de rapidité que si elles étaient remplies par des rameurs, telles que des chars sans attelage, se mouvant avec une incommensurable vitesse » ? En effet, puisqu'on connaissait l'action de la vapeur sur le couvercle des marmites et que l'on connaissait aussi la facilité du mouvement des roues sur des ornières en bois ou en métal, il eût été simple d'associer ces deux faits bien connus et d'en tirer, comme l'a fait sans doute Roger Bacon, toute la théorie des chemins de fer. Du moins, les industriels contemporains ou même prédécesseurs des encyclopédistes avaient-ils déjà construit des bateaux à vapeur et les avaient-ils utilisés, malgré les rires et les sarcasmes des hommes de bon sens. Denys Papin navigua certainement dès l'année 1707 avec l'aide de la vapeur sur la rivière Fulda, entre Cassel et Münden. Les bateliers de l'endroit lui brisèrent son embarcation révolutionnaire.
C'est au siècle suivant que la découverte, triomphant des préjugés et de la sottise, finit par entrer dans l'industrie fluviale, puis dans l'industrie océanique des transports. Aux navires à vapeur succédèrent les locomotives et les convois sur rails. Vers 1830, les pays initiateurs, Angleterre, Etats-Unis, France, Belgique, Allemagne, construisaient ou possédaient leurs premières voies ferrées, et bientôt, le riverain des chemins de fer, obéissant de plus en plus facilement à la sollicitation des voyages, s'accoutumait à la vitesse ; d'année en année, la mobilité des peuples s'accroissait en des proportions imprévues. La révolution qui s'est accomplie dans les mœurs par la facilité du déplacement tient du prodige : en un pays comme l'Angleterre où l'on ne comptait pendant toute l'année que deux millions de voyageurs en voitures publiques, c'est maintenant plus d'un milliard d'individus que transportent les chemins de fer à longue distance, et les autres véhicules en portent bien plus d'un deuxième milliard. Pour une part d'hommes constamment grandissante, la vertigineuse vitesse est devenue la nécessité de la vie.
En conséquence, les conditions et l'équilibre des empires ont également changé. L'Angleterre et les Etats-Unis du Nord dont les habitants étaient de beaucoup, grâce à leurs chemins de fer et à leurs bateaux à vapeur, les plus mobiles de tous, prirent ainsi une avance considérable sur les autres nations par l'acquisition et le prestige d'une ubiquité relative. L'amour des voyages, naguère exceptionnel ou plutôt difficile à satisfaire, devint désormais une passion réalisable pour le plus grand nombre ; les mouvements de migration qui devaient s'accomplir autrefois par déplacements collectifs, à la manière des trombes, pouvaient désormais se faire par individus, par familles, par groupes spontanés, dont la masse totale dépassa bientôt tous les anciens exodes en importance numérique. Au point de vue politique, cet accroissement de mobilité chez les peuples les plus forts, dits « civilisés », leur permit aussi de faire la conquête matérielle du monde habitable. Quelle peuplade barbare avait la force de résister efficacement à des gens puissamment armés qui pouvaient apparaître soudain sur tous les rivages, voguant contre vent et marée et lançant à coup sûr d'une ou deux lieues leurs boulets incendiaires ? Disposant de la vapeur et de la poudre, l'Europe s'empara sans peine de toutes les parties de L'univers qui constituent maintenant son empire colonial.
Tous les progrès industriels et scientifiques, tous les nouveaux points de contact entre les peuples ont eu pour conséquence nécessaire une évolution correspondante du langage. Les dictionnaires classiques, augmentés de tous les vocabulaires techniques et des mots nés de l'invention populaire, forment un ensemble incessamment renouvelé et de si rapide accroissement que les gros volumes ne peuvent plus se distendre suffisamment pour embrasser toutes ces richesses verbales. L'ancienne langue académique périt de mâle mort au choc de toutes ces nouveautés. Encore au dix-huitième siècle, on croyait que la langue pouvait être « fixée », ainsi que l'avait voulu Richelieu en fondant la fameuse compagnie du beau langage. Quoique les écrivains du bel âge de l'Encyclopédie fussent alors en pleine fermentation d'une vie nouvelle, c'est malgré eux, pour ainsi dire, que la langue se modifiait et s'élargissait : ils n'eussent guère voulu que conserver. D'ailleurs il est aisé de comprendre le respect qu'ils professaient pour leur parler si élégant, si précis et si pur. C'est qu'il se trouvait alors presque en voie, semblait-il, de prendre un caractère universel : si les peuples étrangers l'ignoraient, du moins on l'employait, bien ou mal, dans toutes les cours, et les historiens superficiels s'imaginaient que la pénétration du langage se ferait de haut en bas, des hommes du monde aux gens du peuple. L'étonnant succès de la langue française paraissait définitif ; mais, précisément, ce succès constituait un danger, car plusieurs se laissaient aller à croire que le français prenait désormais un caractère exclusif comme expression de la pensée humaine. La langue, trop bien défendue contre les novateurs, était devenue comme intangible, et les écrivains n'osaient rien changer soit dans les mots soit dans les phrases. Elle s'était immobilisée. Après la Révolution, après l'Empire, les poètes de 1819 étaient encore sous la domination exclusive de Racine et de Boileau[1447] : ils ne pouvaient chercher du nouveau que dans l'ingéniosité des périphrases.
Pour échapper à cette tyrannie verbale, il n'y avait qu'un moyen, la révolution, et en effet, c'est bien une révolution que fit le romantisme ! On s'invectiva, on se bafoua, on se maudit de part et d'autre. Les amis se désunirent, les familles se brouillèrent et jeunes contre vieux se livrèrent de vraies batailles dans les théâtres. D'ailleurs le romantisme triomphant portait en lui, comme tous les progrès, son élément de réaction : il se plaisait à l'amphigouri de la foi mystique, et, remontant vers le moyen âge, célébrait les hommes bardés de fer, les moines à cagoules, les nobles damoiselles au front d'ivoire ; il s'attardait volontiers à décrire les ogives des cathédrales, les corridors des cachots et les dalles des cimetières. Mais cette maladie ne dura qu'un temps et, lorsque la lutte se fut terminée et que chaque auteur en prose ou en vers eut acquis toute liberté d'écrire à sa guise, la langue française et les autres idiomes de l'Europe occidentale également affinés parla lutte, enrichis par des acquisitions nouvelles, se retrouvèrent plus amples, plus souples, plus compréhensifs et mieux adaptés à la discussion des grands problèmes qui se posent devant la société contemporaine.
** Nationalités. Notice historique
| 1830 | — 29 nov., insurrection de Varsovie et de la Pologne.
| 1831 | — 3-17 févr., émeutes à Modène, Bologne, etc. — 13 févr. et 16 sept., émeutes à Paris. — 8 sept., prise de Varsovie.
| 1832 | — 21 mai, Mehemet-Ali prend Saint-Jean-d'Acre et, le 21 déc., défait l'armée turque à Konieh.
| 1833 | — Agitation en Vendée et à Lyon. — 8 juil., traité d'Unkiar-Skelessi, livrant les détroits turcs à la Russie.
| 1834 | — 9-13 avril, insurrection des Canuts à Lyon et massacre de la rue Transnonain à Paris. — Tentative de Mazzini en Savoie.
| 1835 | — 28 juil., attentat de Fieschi. — Oct. 1836, Louis-Napoléon à Strasbourg.
| 1839 | — 12 mai, émeute à Paris. — 24 juin, Mehemet-Ali est vainqueur des Turcs à Nezib.
| 1840 | — 6 août, Louis-Napoléon à Boulogne. — Les puissances interviennent en Orient et, le 11 sept., bombardent Beïrut.
| 1841 | — 13 juil., un traité international rend les détroits à la Porte.
| 1843 à | 1845, soulèvements multiples en Italie.
| 1846 | — 18 févr., émeute à Cracovie ; jacquerie en Galicie.
| 1848 | — 3 janv., émeute à Milan. — 29 janv.-15 févr., les Napolitains et les Toscans obtiennent une constitution. — 10 fév., émeute à Munich. — Paris, 24 févr., Révolution ; 23-26 juin, journées de guerre civile ; 10 déc., Louis-Napoléon élu président.
| 1848 | — Confédération : 2-7 mars, mouvements à Stuttgart, Münich, Hanovre, Francfort, Hambourg, Carlsruhe, Mannheim, Heidelberg, etc. ; constitutions accordées à Saxe-Weimar, Nassau, Hesse-Darmstadt, etc. — Vienne : émeute le 13 mars ; état insurrectionnel durant plusieurs mois ; l'empereur s'enfuit le 15 mai et de nouveau le 7 oct., la période révolutionnaire est close par la prise de Vienne, le 1er nov. — Berlin : les 18 et 19 mars, on se bat dans les rues de la capitale prussienne ; un ministère libéral vit jusqu'en nov. ; — Prague, soulevée le 19 mars est reprise le 17 juin.
| 1848 | — Milan : les Autrichiens sont chassés le 19 mars ; après la bataille de Custozza, 24 juin, Radetzky en reprend possession le 7 août. Venise se soulève le 22 mars ; la République, proclamée le 9 août, subsiste pendant plus d'un an. — Schlesvsig, 24 mars, les Allemands chassent les autorités danoises ; en avril, l'armée prussienne vient rétablir l'ordre ; — Avril-mai, insurrection des Polonais de Prusse. — Rome, 19 nov., fuite de Pie IX.
| 1848 | — Francfort : 30 mars, réunion du pré-parlement. — 14 avril, des bandes révolutionnaires apparaissent à Donauschingen ; durant quinze mois, le pays de Bade est en ébullition. — 18 mai, première séance du parlement allemand. — 10 juil., armistice entre la Prusse et le Danemark, provoquant à Francfort, par contre-coup, l'émeute du 18 sept.
| 1848 | — Hongrie. Avril-mai, soulèvement des Serbes, Croates et Roumains contre les Magyars ; hostilités dès juin. — 29 sept., première bataille entre Autrichiens et Hongrois ; 31 déc., ceux-ci évacuent Budapest.
| 1849 | — 27 fév., défaite des Hongrois à Kapolna, 6 avril, victoire à Godollö, puis le 9 à Vacz et le 19 à Nagy-Sarlo ; 21 mai, les Hongrois reprennent la forteresse de Budapest ; 17 juin, entrée des Russes en Hongrie ; 28 juil., les Hongrois proclament enfin l'égalité des races ; 11 août, Gœrgei devient dictateur et capitule le 13 à Vilàgos.
| 1849 | — 9 févr., Rome proclame la République ; les Français débarquent à Civita-Vecchia le 24 avril et, malgré l'émeute du 13 juin à Paris, prennent Rome le 30 juin. — Florence est en révolution du 16 févr. au 26 mai. — 23 mars, les Autrichiens battent les Piémontais à Novare. — 1er avril, prise de Brescia et massacre.
| 1849 | — 28 mars, Le roi de Prusse est élu empereur d'Allemagne par le parlement de Francfort ; il refuse le 28 avril. — 20-30 juin, combats dans le pays de Bade. — 23 juil., reddition de Rastadt, le 27 août de Petrovaradin, le 28 août de Venise, le 27 sept, de Komorn.
** Chapitre XVIII. Les nationalités
Le mot « socialisme » est compris par tous comme la « lutte pour l'établissement de la justice parmi les hommes ».
*Révolution de 1848 en France et en Europe. — Sonderbund. — Socialisme et socialistes. — Journées de juin. — Luttes en Allemagne. — Insurrection hongroise. — Soulèvements à Milan, Venise et Rome. — Empire. — Question d'Orient. — Guerre d'Italie. — La Chine et les puissances. — Les Taiping. — Transformation du Japon. — L'Europe en Indo-Chine. — Révolte des Cipayes*
Le changement politique auquel l'histoire a laissé un nom retentissant : « Révolution de 1848 », mérite en effet d'être ainsi mis en relief parmi les événements du dix-neuvième siècle. Si les résultats apparents en furent peu durables, du moins en France d'où s'était envolée l'étincelle de l'incendie, si le renversement du trône représentatif de la bourgeoisie française aboutit en moins d'une année au rétablissement d'un état de choses qui, en fait, était l'empire napoléonien, la secousse, ayant eu lieu à une période où le monde se trouvait en un très grand nombre de points dans une situation d'équilibre très instable, se propagea rapidement de royaume en royaume jusqu'aux extrémités de la terre. Jamais la solidarité, consciente ou inconsciente des peuples, ne s'était manifestée d'une manière plus évidente, jamais on n'avait mieux senti que la vie de l'humanité civilisée battait suivant le même rythme. Le roi Louis Philippe avait à peine débarqué en Angleterre, où tant de républicains chassés par lui l'avaient précédé sur cette terre d'exil, que le vieux Metternich, génie vivant de la contre-révolution européenne, vint le rejoindre, et, bientôt après, le roi de Prusse devait humblement comparaître devant son peuple de Berlin et lui demander, tête découverte, pardon d'avoir forfait à ses obligations de souverain constitutionnel.
Par contre-coup, l'Allemagne et les provinces non germaniques gravitant autour d'elle se trouvèrent beaucoup plus profondément ébranlées que la France : dans ce dernier pays, la question de l'unité nationale n'avait plus à être discutée, personne n'agitait l'idée de fédération, tandis que le vœu universel de tous les Allemands se portait vers la constitution d'une grande patrie soustraite à la domination et à la rivalité jalouse des États recteurs, l'Autriche et la Prusse. Le chaos que l'on appelait la « confédération germanique » avait été brouillé à plaisir par ces deux « mauvais bergers » et par les divers princes et principicules entre lesquels était partagé l'empire. L'ensemble des domaines se compliquait d'enclaves et d'exclaves entremêlées, qui faisaient du labyrinthe des États et de leurs dépendances proches ou lointaines un dédale connu seulement de quelques spécialistes. Le manque d'unité politique déterminée avait eu pour conséquence la formation d'un très grand nombre de petits centres, de foyers indépendants, qui maintenaient son caractère original à chaque partie de la contrée ; mais les lignes de partage entre les divers États restaient indistinctes, confuses, sans aucune précision. Néanmoins, à quelque petite principauté que l'on appartint, et que l'on vécût en paix, en rivalité ou en guerre, la nationalité allemande n'en restait pas moins fixée par la langue originaire : le Bavarois se savait Allemand comme le Saxon, l'Autrichien du Danube n'était pas moins Germain que le Westphalien de la Ruhr ou de la Weser.
Une fois toutes les anciennes limites géographiques effacées par les voies de communication et les grandes concentrations urbaines, il se trouva que l'Allemagne était naturellement, dans son essence même, beaucoup plus unie que les pays voisins artificiellement unifiés. L'ensemble, malgré ses divisions politiques, présente un corps plus spontanément national que la France elle-même, de la Bretagne à la Provence et de la Flandre lilloise au pays Basque. L'extrême diversité politique des États allemands pouvait donner le change sur ce fait de l'unité profonde des populations, mais le premier acte de la révolution générale fut de proclamer cette unité du monde germanique. A cet égard, le mouvement populaire se rapprocha de l'œuvre désirée beaucoup plus que ne le fit plus tard l'empire allemand reconstitué. D'après la constitution que vota d'enthousiasme le « parlement préparatoire » de Francfort, tous les États de langue allemande s'unissaient par un lien fédéral et se faisaient représenter à Francfort par une assemblée issue du suffrage universel ; l'indigénat appartenait de droit dans chaque partie de l'Allemagne aux natifs de tous les États ; toutes les douanes intérieures étaient supprimées ; les monnaies, les poids, les mesures devenaient communs, l'armée et la flotte devaient relever désormais de la grande patrie. Il est vrai que ces décisions ne furent point sanctionnées par la réalité : elles ne donnèrent lieu qu'à un vain décor, car les révolutions s'y reprennent à deux fois et n'atteignent le but que par des voies détournées.
En même temps que les Allemands, les diverses nationalités opprimées par le royaume de Prusse ou par l'empire d'Autriche, Tchèques, Polonais, Ruthènes, Slovènes et Slovaques, Croates, Italiens et Roumains, enfin et surtout les Magyars revendiquaient leur indépendance avec ardeur. Mais les sentiments s'entremêlent parfois de façon bizarre, et ceux-là mêmes qui se plaignaient le plus âprement de l'injustice commise envers eux par des oppresseurs trouvaient tout naturel de se faire obéir par des populations d'autres races et d'autres langues. Les plus zélés patriotes, qui poussaient à la révolte des habitants germaniques du Holstein et du Schleswig, s'indignaient contre les prétentions de Danois, de Polonais ou de Bohémiens voulant se libérer du joug allemand.
Précisément alors les populations slaves se reposaient d'une effroyable guerre civile. Tandis que les Polonais de la Poznanie essayaient sans succès de soulever les paysans pour la reconquête de leur indépendance nationale, les paysans de la Galicie, d'origine ruthène, s'étaient armés de leurs faux pour courir sus aux seigneurs polonais, haïs comme propriétaires, et l'on évalue à deux milliers le nombre des nobles et des prêtres qu'ils auraient massacrés. La domination de la Prusse et de l'Autriche sur les provinces polonaises annexées se consolidait d'autant plus que des haines traditionnelles divisaient les sujets. Grâce à ces dissensions locales, le gouvernement autrichien avait pu supprimer l'autonomie politique de la république de Cracovie, dernier débris de ce qu'avait été le puissant État de la Pologne (1846).
En Autriche, en Hongrie, dans la Slavie du sud se produisirent des phénomènes analogues à ceux des pays polonais, mais en de beaucoup plus amples proportions. Le chaos des nationalités s'y agitait en remous de mouvements inégaux et contraires. A la même époque, Prague, Vienne, Pest, Zagreb (Agram) étaient en insurrection ; pas un bourg du sud-est de l'Europe jusqu'aux portes de Stamboul qui ne fût soulevé ou dans l'attente fiévreuse de quelque grande transformation. Sans aucun doute, si tous les opprimés de races diverses avaient su se concéder leurs droits mutuels et se réunir contre l'oppresseur commun, ils eussent triomphé des gouvernements traditionnels, quitte à régler ensuite leurs différends particuliers conformément à l'équité. Mais les haines sociales, plus vives encore que l'amour de la liberté et de l'autonomie politique, empêchèrent cette union. Les seigneurs magyars et polonais, habitués au commandement et à la jouissance de la fortune, ne pouvaient admettre que leurs paysans roumains, serbes, croates ou ruthènes, vivant sous le poids du mépris héréditaire, fussent admis comme des égaux dans le partage de la victoire.
Rares étaient les esprits intelligents et les cœurs généreux, vrais interprètes de l'histoire, comprenant que l'étroite solidarité entre toutes les races qui aspirent à se constituer librement était l'indispensable condition du succès. On dit qu'avant d'entrer en lutte ouverte avec les Magyars, le patriarche Raïetchitch, au nom du Congrès national des Serbes réunis à Karlovic, proposa aux représentants de la Hongrie une entente amiable, en vertu de laquelle les Magyars consentiraient à l'union fraternelle des Slaves autrichiens, tandis que ceux-ci exigeraient le rappel de toutes les troupes slaves employées en Italie par le gouvernement d'Autriche et négocieraient une alliance avec le peuple italien, lui-même alors engagé dans la grande lutte du *Risorgimento*[1448]. Mais les ambitions nationales prirent le dessus : les Magyars voulurent à la fois conquérir leur autonomie et maintenir leur domination. Les temps n'étaient pas encore venus pour la solution naturelle, seule logique et normale, c'est-à-dire la fédération libre entre toutes les nationalités de l'Europe sud-orientale, de Prague à Constantinople.
Dans la petite Suisse se passèrent aussi des événements mémorables qui témoignent de la toute-puissance de l'opinion contre les conventions diplomatiques. Les jésuites, toujours industrieux à tisser leurs toiles d'araignée, avaient réussi à se faire accueillir dans un certain nombre de cantons, et à s'emparer de l'éducation des enfants à Lucerne et autres cités catholiques. Fort habiles à négocier, ils s'étaient crus également de force à combattre, et, sous leur patronage, s'était constituée la ligue du Sonderbund — « Alliance distincte » —, qui comprenait les sept cantons catholiques de Schwitz, Lucerne, Uri, Untervalden, Zug, Fribourg et Valais (1846). Après de longues hésitations et temporisations, le reste de la Suisse finit par accepter le défi et triompha des bandes que dirigeaient les prêtres. La campagne ne dura que quelques jours (novembre 1847) et prit au dépourvu Metternich, Guizot et autres ministres qui eussent volontiers prêté main-forte à la religion. Néanmoins la diplomatie européenne parlait encore d'intervention, lorsqu'on apprit la nouvelle de la révolution qui venait de se produire à Paris. Dès le lendemain, le 29 février, les citoyens de Neuchàtel se débarrassaient du personnage qui gouvernait le canton au nom de la Prusse, et, malgré toute la diplomatie de l'Europe, ils faisaient reconnaître leur indépendance politique et l'abolition de toute suzeraineté prussienne. Ces événements eurent pour résultat de donner à la Suisse une beaucoup plus grande unité politique, mais au détriment des autonomies locales. Le pouvoir des jésuites avait été rompu, mais au profit de l'État : la confédération des États devenait un État confédératif.
En Italie comme en Suisse, la Révolution avait déjà commencé d'ébranler le peuple de diverses provinces, en Lombardie, en Sicile, avant que la rumeur de Paris se fût entendue au delà des Alpes ; même l'attitude presque libérale d'un nouveau pape, Pie IX, avait fait, tourner les regards vers Rome dans l'attente d'un christianisme régénéré qui mènerait les peuples affranchis et confiants vers une ère de justice et de liberté.
Lorsque la grande secousse de février bouleversa tout le monde officiel en Europe, le mouvement italien devint inévitable, Venise se fit libre et républicaine, et le roi de Sardaigne, Charles Albert, fut obligé par la poussée de l'opinion publique de déclarer la guerre à l'Autriche sous peine de voir renverser son propre trône. Ce fut l'époque du *Risorgimento*, de la « Résurrection ». En quelques semaines, et presque sans combat, l'Italie en était arrivée à pouvoir revendiquer son unité politique, cet idéal qui jadis avait flotté devant quelques nobles esprits, dont ils n'avaient jamais pu tenter la réalisation. Dès les premiers jours de conflit entre les révolutionnaires italiens et les garnisons autrichiennes, celles-ci avaient dû évacuer Milan et les autres villes de la Lombardie occidentale, foyers par excellence du patriotisme unitaire, où l'on avait vu les fumeurs former une ligue pour s'abstenir de fumer du tabac autrichien et les jeunes filles, oublieuses des « amants de Vérone », s'associer par serment pour renoncer d'avance à tout amour avec ennemi ou compatriote indifférent aux revendications nationales. Si grande était l'ardeur du sacrifice que les martyrs ne se comptaient plus et que le changement d'équilibre politique était reconnu comme inévitable par les conservateurs les plus outrés ; mais de leur côté, les ardents Italiens ne se condamnaient-ils pas d'avance à un mouvement fatal de réaction en confiant la gérance de leurs droits et le souci de leur émancipation à des ennemis naturels, à deux souverains, le pape et le roi ?
Le contre-coup de la révolution de février ne se fit guère sentir en Espagne, tant ce pays était accoutumé aux ébranlements de la guerre civile ; tandis qu'en dépit de leur isolement traditionnel, les îles Britanniques furent secouées par le mouvement d'ondulation générale. Le peuple s'agita, et le Parlement dut s'entourer d'une véritable armée ; même en Irlande, on en vint à la franche révolte, révolte condamnée d'avance à un insuccès lamentable, car les Irlandais, affaiblis par une oppression mainte fois séculaire, et, d'ailleurs, privés de toute force physique par la famine, savaient à peine manier leurs bâtons et se laissaient choir, exsangues, au bord de la route.
Chose étonnante, le choc en retour des événements d'Europe aurait été plus sérieux en conséquences dans l'Inde lointaine et en Extrême Orient, car des auteurs anglais attribuent au retentissement des révolutions de l'Occident le soulèvement des Sikh, établis autour de Lahore et dans le Pendjab ; ceux-ci battirent les armées de la Compagnie en plusieurs rencontres, tandis que de nombreuses grèves de Cinghalais mettaient en danger la domination de l'Angleterre. Quant aux Taïping de la Chine, qui, vers la même époque, bouleversèrent l'empire du Milieu, il faut certainement voir dans leur formidable poussée la preuve que l'Orient et l'Occident commençaient à vibrer parallèlement sous l'influence des mêmes causes profondes ; toutefois, aucun fait ne permet de rattacher directement cette grande révolution chinoise aux événements qui, vers l'autre extrémité de l'Ancien monde, agitaient alors les villes de Paris, de Berlin, de Vienne, de Pest et de Milan.
Pour l'Amérique latine, il en fut autrement : l'influence morale de la France est telle dans ces contrées que sa révolution nouvelle secoua fortement les esprits et produisit çà et là, notamment dans la Nouvelle Grenade, quelques mouvements politiques.
La révolution de 1848 se distingue de toutes les révolutions antérieures et marque en conséquence une très grande époque de l'histoire, parce que, du moins en France et en Angleterre, c'est-à-dire dans les deux pays qui avaient déjà poussé à fond une première évolution politique contre la royauté, le mouvement prit un caractère très net dans le sens d'une transformation sociale. La Révolution dite de 1789 n'avait pas eu d'autre idéal que le triomphe du Tiers état, c'est-à-dire celui de la bourgeoisie, et l'œuvre, dans son ensemble, était due aux propriétaires du sol et des maisons, aux industriels, aux commerçants, aux artisans d'élite, aux gens de professions libérales ; le peuple n'avait eu qu'à servir de comparse, il avait apporté ses instincts de foule, ses enthousiasmes, ses colères. Mais en 1848, c'est l'ouvrier, c'est le travailleur qui est l'auteur principal de la révolution. Il ne connaît peut-être pas le mot de « socialisme », qui est d'invention récente et dont quelques écrivains se disputent la paternité, mais il le fait entrer dans l'histoire ; il lui donne sa véritable signification, qui n'a rien d'abstrait, et que tous comprennent comme la « lutte pour l'établissement de la justice entre les hommes ».
La justice ! on l'avait déjà solennellement proclamée un demi-siècle auparavant, sous le nom de « Droits de l'Homme », et même on avait ajouté le cri de Fraternité ! à la proclamation de ces droits. Depuis cette époque, le temps de la réalisation de cet idéal semblait d'autant mieux venu que de nombreuses machines avaient été inventées pour alléger le travail humain et que les procédés de la division du labeur avaient augmenté de beaucoup la production. Or, loin de voir leur situation s'améliorer en proportion des progrès mécaniques de l'industrie, les travailleurs se trouvaient au contraire en des conditions de plus en plus incertaines, l'introduction de la machine dans la manufacture permettant au patron de lésiner sur les salaires de son matériel humain. Qu'importait à celui-ci d'avoir été muni officiellement de ses droits, s'il n'avait pas même celui de vivre ? Aussi saisit-il avec enthousiasme l'occasion de les revendiquer. Les écoles socialistes, déjà très nombreuses, avaient fait de fort belles promesses depuis une vingtaine d'années : on les somma de les tenir. D'après des récits du temps, une députation d'ouvriers se serait présentée à l'Hôtel de Ville devant les membres du gouvernement provisoire et, dans un beau langage de générosité, leur aurait offert de « mettre trois mois de misère au service de la République ». Certes, Paris et la France eurent alors de fort nobles élans, et le type du Quarante-huitard, tel qu'il est resté dans la mémoire des générations suivantes, est celui d'un vaillant et d'un sincère à la figure lumineuse et sympathique, à la barbe ondoyante, à la parole chaude, s'enivrant volontiers de ses discours aux amples périodes, plus empreintes d'une large confiance dans l'avenir que de solides raisonnements basés sur la compréhension des choses. L'homme de 48 fut réellement bon, et, pendant les premières semaines qui suivirent la révolution, on put revivre les grandes émotions de ferveur et de joie révolutionnaires que les enthousiastes avaient éprouvées au commencement de la Révolution française. Des étrangers accouraient en foule vers Paris : Charles Dickens, pour ne citer qu'un exemple, s'essayait à écrire en français, la langue républicaine qu'il déclarait vouloir parler désormais. Toutefois, les hommes ne se nourrissent point de paroles seulement : il leur faut aussi du pain, et la société à laquelle les ouvriers s'adressaient maintenant pour obtenir leur salaire bien gagné, cette société faisait faillite à ses promesses ; elle ne reconnaissait plus ce « droit au travail » que des ministres, et non des moindres, avaient officiellement reconnu. C'est que les socialistes étaient encore une minorité infime, beaucoup trop peu nombreux pour agir sur l'opinion publique autrement qu'en excitant la surprise, même en éveillant le scandale. Sans doute, les doctrines de rénovation sociale, échappant au domaine du pur esprit et de la fantaisie, avaient toutes essayé l'épreuve de l'expérimentation ; elles avaient tenté de se faire vivantes, par cela même avaient cessé d'appartenir à l'utopie pour se réclamer de la pratique[1449] ; mais combien toutes ces théories étaient-elles en désaccord et quelle eût été l'impossibilité d'en tirer une résultante générale ! Tels socialistes de l'époque eussent commencé tout d'abord par instituer le pouvoir absolu avant d' « organiser » le nouveau fonctionnement social ; le plus grand nombre des réformateurs se fut contenté d'utiliser à des nouvelles fins la hiérarchie déjà existante ; quelques autres eussent en premier lieu fait litière de toutes les autorités établies.
En face de la routine héréditaire qui condamne au travail mal rétribué les non-possesseurs du sol, que signifiaient les quelques expériences tentées ça et là en vue de la constitution d'une société d'harmonie où le sort de tous serait assuré et où la vie s'écoulerait heureuse et fraternelle ? Certainement, les tentatives avaient été fort intéressantes, mais ce ne furent que de simples éclairs sur le fond noir de la servitude traditionnelle. En 1812, Robert Owen, après voir démontré que l'homme est déterminé par son milieu, voulut prouver aussi dans sa manufacture de New-Lanark qu'en donnant à ce milieu des conditions de justice et d'équité parfaite, on réussissait à modifier parallèlement les individus. Puis, en 1824, sur la terre vierge de l'Amérique, il avait amplifié ses expériences et créé des « harmonies » sociales que l'on imita en divers lieux des États-Unis, et qui, presque toutes, réussirent matériellement, mais pour se laisser absorber de nouveau par l'ambiance du tout-puissant capitalisme.
Moins importantes par les essais de réalisation, les expériences faites en France avaient eu plus de retentissement dans l'élaboration des idées. Le puissant génie de Charles Fourier remua profondément l'esprit des penseurs et groupa dans son cortège intellectuel les plus généreux des hommes ; mais ces disciples qui représentaient une si remarquable élite n'étaient pourtant ni assez nombreux ni assez riches pour fonder un phalanstère dans le bel ensemble architectural et hiérarchique conçu par le maître — et, après tout, le phalanstère ne représentait que le petit côté de la doctrine du maître — ; les essais en petit que l'on en imagina à Condé-sur-Vesgre, à Brook-Farm ou ailleurs, étaient condamnés d'avance comme des œuvres incomplètes. De même la colonie de Ménilmontant, qui s'était hardiment établie dans le voisinage de Paris, et qui tenta de réaliser l'union harmonique des trois forces, le travail, le capital et le talent, heurtait trop ostensiblement, par son costume et ses rites, les habitudes traditionnelles de la bourgeoisie, pour que la loi n'intervint brutalement et ne dispersât les associés, presque tous hommes de science et de prestige intellectuel, destinés à laisser une trace dans l'histoire.
Pourtant une autre doctrine, plus simple et même naïve, presqu'enfantine dans ses conceptions sociales, devait agir d'une manière beaucoup plus puissante sur une certaine partie du peuple : ce fut la doctrine communiste pure, formulée par Cabet en langage évangélique. Elle donnait toute satisfaction à ce vieil instinct des masses qui de tout temps leur avait fait voir la cessation de leurs maux dans le retour vers la communauté des terres et dans son complément naturel, la communauté des biens. Aussi Cabet trouva-t-il de fort nombreux adhérents et lorsque, disant adieu au vieux monde, il partit pour aller fonder l'Icarie sur la terre vierge de l'Amérique, il fut suivi par des centaines de disciples ambitieux de cette vie de paix et de bonheur dont ils devaient enfin jouir avec lui. Triste personnage que celui d'Icare, dont les ailes fondirent au soleil ! mais comment une communauté sans liberté eût-elle pu réussir pour d'autres que pour des moines abêtis par l'obéissance, le prosternement et les macérations ?
La somme des expériences que pouvait invoquer le socialisme naissant pour découvrir à brève échéance l'heureuse solution de la question sociale était donc bien insuffisante. Et d'ailleurs, les politiciens empiriques, chargés de gouverner et de légiférer, étaient fort loin de s'entendre sur la conduite à suivre ; même, la plupart d'entre eux étaient-ils d'avis que la « question sociale » n'existe point et qu'il suffit de parer de son mieux aux difficultés du moment sans essayer de modifier en rien les rapports entre les capitalistes et la chair à travail. Tandis que des novateurs éloquents, généreux, acclamés, la plus belle école de sociologie militante que le monde ait jamais vue, adressaient aux peuples leurs appels pour les entraîner vers une forme de société plus équitable, d'autres hommes préparaient en silence les moyens d'insurger les travailleurs afin de les décimer ensuite par un massacre salutaire.
Leur conspiration réussit. Les ouvriers en chômage que l'on employait inutilement dans les « ateliers nationaux » à brouetter les terres et à dépaver et repaver les rues furent tout à coup licenciés et, pour ainsi dire, défiés à la révolte par la meute des journalistes aboyeurs. En effet, la bataille éclata, terrible, acharnée, à la fin du mois de juin 1848, et, pendant plusieurs jours, se succédèrent les combats et les massacres de prisonniers. Les ouvriers insurgés, traités de « Bédouins » par les généraux d'Afrique, apprirent à leurs dépens que la bourgeoisie républicaine savait égaler, peut-être même dépasser les rois dans, la férocité de la répression. En même temps que les vainqueurs de juin avaient réduit au silence pour un long temps les revendications du socialisme, ils avaient transformé la république en une servante des monarchies de droit divin ; en France, sous un faux nom, « Présidence », l'Empire fut bientôt fait.
En Angleterre, le mouvement de réaction s'était accompli parallèlement, et même d'une manière plus complète, puisque l'agitation « chartiste » avait été étouffée sans que le Parlement eût recours aux grands moyens de bataille ou de massacre. Privée de ses deux champions, l'Europe redevenait désormais la proie de ses oppresseurs traditionnels : un reflux général succédait au flot que la Révolution avait propagé à travers le monde.
Le Parlement de Francfort se débattait au milieu de difficultés inextricables ; il avait à grouper en une fédération des monarchies absolues ! puis à s'occuper des frères allemands non représentés à la diète, tels ceux du Schleswig et ceux des bords de la Vistule, et de bien d'autres problèmes, insolubles par lui. En réalité, le Parlement, dominé par l'antagonisme des deux pouvoirs forts — la Prusse et l'Autriche —, n'était qu'un instrument dans la main des princes fédérés qui laissaient passer l'orage révolutionnaire. Les Allemands qui, au nom de l'unité germanique, s'étaient déjà établis victorieusement dans le Schleswig évacuèrent leur conquête, et les barricades élevées dans les rues mêmes de Francfort (18 septembre) furent déblayées sans peine. Pour comble d'humiliation, le Parlement finit par choisir comme empereur d'Allemagne ce même roi de Prusse qui, pendant toute la période révolutionnaire, avait affecté d'ignorer l'assemblée, qui en avait contrecarré sournoisement toutes les décisions. Et cette fois encore, le roi ne fit point aux délégués de la nation l'honneur d'accepter leur offre : ce n'est point au populaire, à la bourgeoisie qu'il consentait à devoir l'empire ; seuls, les autres princes, ses cousins et ses frères, lui paraissaient être en droit de donner la couronne impériale. Il n'admettait pas que la transformation se fit par en bas, elle devait se faire par en haut. Et des historiens commentateurs ajoutèrent qu'il ne fallait pas que cette grande révolution de l'unité nationale s'accomplît dans l'accord et la paix, mais suivant l'antique méthode de l'histoire, « par le fer et par le feu ».
Du moins le Parlement de Francfort ne fut pas massacré. La plupart de ses membres furent rappelés, par l'Autriche, la Prusse, la Saxe, le Hanovre : le reliquat parlementaire chercha un refuge dans Stuttgart, mais la dernière allocution du président fut couverte par le roulement des tambours. C'était le dernier acte de la comédie, la tragédie avait déjà commencé.
Repoussés vers le sud après de sanglants combats, les insurgés du pays de Bade, c'est-à-dire les défenseurs de l'unité nationale allemande, furent plus que décimés, puis, après la capitulation de Rastadt où s'étaient enfermés les derniers champions de la cause vaincue, le régime de la terreur, apporté par les envahisseurs prussiens, écrasa les Badois pendant de longues années. D'autres Prussiens, à la même époque, dirigeaient la répression dans la ville de Dresde. Les conseils de guerre abattaient les têtes, emplissaient les prisons, confisquaient les propriétés. L'un des triumvirs qui avaient dirigé la résistance des insurgés de Dresde, Richard Wagner, déjà célèbre comme l'auteur du *Tannhäuser*, réussit à s'échapper, tandis que Michel Bakounine, le fameux agitateur russe qui avait été l'âme de la résistance, fut saisi, jeté dans un cachot, puis livré à l'empereur de Russie, le grand-maître de la réaction européenne.
Ce fut également au tsar Nicolas que s'adressa le gouvernement d'Autriche pour venir à bout de l'insurrection des Hongrois. Ce peuple asiatique, frère des Turcs par l'origine et par le langage, avait obéi à d'autres destinées que son voisin des contrées balkhaniques. La religion les avait irrémédiablement divisés les uns des autres : tandis que les Turcs s'étaient constitués en avant-garde des nations musulmanes, les Hongrois ou Magyars avaient été, de par la situation géographique, placés en tête de toutes les nations chrétiennes et, tantôt vainqueurs, tantôt vaincus, ou même absolument soumis, ils avaient eu à souffrir plus que tous les autres dans la lutte interminable et sans merci. Mais, quoique se sacrifiant pour la cause de tous, les Hongrois n'étaient qu'à demi accueillis par les autres Européens : on les connaissait à peine et l'on voyait en eux ce qu'ils étaient en effet, des Asiates non encore adaptés à leur milieu dans ce chaos des peuples, Slaves, Allemands, Italiens, Roumains et Frioulans parmi lesquels ils s'étaient aventurés. Ne pouvant apprendre tous ces parlers si différents de leur propre idiome, les Hongrois avaient pris naturellement pour langue d'intercourse celle qui était en usage dans toutes les chancelleries où se rédigeaient des conventions et des traités. Leurs propres scribes, leurs moines s'étaient mis à employer la même langue, le latin, et pendant huit siècles, jusqu'en 1848, les souverains et leurs vassaux, les juges, les clercs, même les propriétaires de campagne le parlèrent entre eux ; ce latin était d'ailleurs très modifié, réduit à une sorte de jargon, indigent en formes verbales[1450].
La révolution de 1848, qui poussait les Hongrois à la revendication de leur nationalité, à la restauration de leur langue, à la reconquête de leurs droits, les fit entrer pour la première fois en nation européenne parmi les populations occidentales qu'agitait alors le même mouvement de liberté. Leur héroïsme les sacra frères de ceux qui avaient été les plus grands dans la civilisation aryenne. La situation militaire des Hongrois semblait tout d'abord désespérée : leur armée ne comprenait guère que des bandes irrégulières, tandis que les Slaves de la contrée, unis à ceux des provinces voisines, même à des volontaires de la Balkhanie, apportaient au service de l'Autriche allemande et de son armée solide toute la force de leur enthousiasme guerrier.
Lorsque Vienne était en pleine insurrection et faisait appel à ses voisins Magyars, ceux-ci, « toujours formalistes et juristes » (Asseline), attendaient une demande officielle ; ils ne vinrent que trop tard et en trop petit nombre : Windischgrætz attaque Vienne le 28 octobre, la bombarde le 29, temporise le 30, repousse l'armée hongroise le 31 et pénètre en vainqueur dans la capitale autrichienne le 1er novembre. Bientôt ce fut le tour de Pest : le gouvernement hongrois dut l'évacuer et concentrer toutes les forces militaires à l'est de la Tisza. Mais le général polonais Bem, qui après avoir commandé Vienne insurgée avait réussi à s'échapper, accomplissait en Transylvanie des prodiges de stratégie victorieuse, et, bientôt après, Gœrgei, devenu général en chef de l'armée magyare, puissamment réorganisée par Kossuth, remportait successivement des victoires qui enflammaient d'espoir tous les républicains d'Europe : les Autrichiens étaient forcés d'évacuer Pest et de se replier en désordre jusqu'à la frontière. C'est alors que l'empereur d'Autriche dut appeler à son secours son grand allié Nicolas, tsar de toutes les Russies : cent cinquante mille hommes pénètrent dans la contrée par les frontières de l'ouest et du nord, en même temps que du sud s'avancent les Serbes et que de l'ouest les Allemands reprennent l'offensive. La petite armée hongroise, entourée de toutes parts, combattit en désespérée jusqu'au moment où Gœrgei, nommé dictateur, capitula au nom de la nation tout entière dans la plaine de Vilàgos, non loin d'Arad (13 août 1849). Bientôt après toute résistance avait cessé, sauf dans la forteresse de Komarom (Komorn), que Klapka défendit longtemps encore.
Les Hongrois s'étaient rendus, non au suzerain dit légitime, l'empereur d'Autriche, mais à l'armée russe. Le maréchal Paskievitch put écrire à son maître : « Sire, la Hongrie gît aux pieds de Votre Majesté ! » Mais les Autrichiens se chargèrent de la vengeance : les conseils de guerre, siégeant en toute la Hongrie, germanisaient la population par les verges, le cachot, la fusillade, le gibet. Gœrgei, le général vaincu, peut-être coupable de trahison, du moins type du militaire toujours insurgé contre le pouvoir civil, eut la suprême humiliation de se voir assigner une résidence de luxe et de toucher une pension, tandis que ses camarades de guerre étaient condamnés aux balles ou à la corde. Le général autrichien le plus féroce, Haynau le « fouetteur », fut autrement puni. Visitant peu de temps après une usine de Londres, il fut reconnu par des ouvriers et poursuivi à coups de lanières comme une bête mauvaise.
En Italie, la guerre du *Risorgimento* se déroula suivant les mêmes péripéties que la guerre d'indépendance magyare. Les révolutionnaires du nord de la Péninsule eurent tout d'abord le dessus, puisque les Autrichiens avaient dû évacuer Milan, et se retirer derrière la ligne du Mincio, tandis qu'à l'est Venise avait reconquis l'indépendance qui lui avait été ravie par Bonaparte, un demi-siècle auparavant.
Des contingents romains et napolitains accouraient à l'aide des Lombards, mais les républicains n'osèrent pas combattre seuls et, sacrifiant leurs justes méfiances contre un roi qui avait trahi, puis espionné, persécuté, emprisonné, mitraillé leurs amis, ils s'adressèrent au roi Charles-Albert, qui, dans l'espoir de transformer son petit royaume en une grande monarchie, consentit à une trahison nouvelle, celle de la cause du droit divin. Toutefois cette alliance entre ennemis naturels ne devait pas réussir. Charles-Albert n'était pas de force à se mesurer contre la puissante armée autrichienne que dirigeait Radetzky, vieillard énergique, et, complètement battu à Custozza (25 juillet 1848), puis l'année suivante, en une nouvelle campagne, à Novara (25 mars 1849), il ne lui resta qu'à remettre son abdication entre les mains de son peuple et à laisser le pouvoir et l'ambition de la couronne d'Italie à son fils Victor-Emmanuel, qui, du moins, n'avait pas un passé de trahison derrière lui.
La victoire de l'Autriche aurait été facilement poussée beaucoup plus à fond si les convoitises de la France n'avaient été également excitées. Le conflit traditionnel entre Germains et Gaulois pour la domination de l'Italie recommença sous une nouvelle forme, rendu presque méconnaissable par les semblants diplomatiques. Il eût paru tout naturel que la France, alors constituée officiellement en république, intervint pour défendre l'indépendance des républiques sœurs, mais ce fut tout le contraire : engagée comme l'Autriche dans le mouvement opposé à l'affranchissement des nationalités et des individus, c'est en champion du pape qu'elle envoya ses armées en Italie ; l'une et l'autre puissance faisaient assaut de bons principes.
Dans Rome, où la République avait succédé au règne de Pie IX, en fuite, l'âme de la résistance était le triumvir Giuseppe Mazzini, le révolutionnaire de sa génération qui, de tous, apporta le plus d'énergie, de vouloir tenace dans la conspiration, le plus de sagacité dans le choix des hommes, le plus d'esprit de renoncement personnel dans la vie de tous les jours. Type du devoir, il suscitait des enthousiasmes persévérants, des héroïsmes de sacrifice, et, quand les meilleurs étaient tombés, austère, impassible, il savait toujours découvrir de nouvelles victimes volontaires qui couraient à la mort. Il ne reculait point devant la terrible nécessité de l'incessant sacrifice des jeunes enthousiastes, car il ne pouvait imaginer pour les autres de joie supérieure à celle qu'il éprouvait lui-même de souffrir pour la reconquête de l'Italie une et libre. Apre comme un calviniste, il n'en était pas moins à certains égards le plus intransigeant des catholiques par respect de la tradition romaine. Sa devise *Dio e Popolo* faisait dériver les droits du peuple de Dieu même, et de ce Dieu de Rome qui avait par deux fois donné l'empire du monde à l'Italie, une première fois sous les Césars, une seconde fois sous les papes, et qui, dans un avenir prochain, ne manquerait pas, il en avait la foi certaine, d'assurer le troisième *primato* à la république d'Italie parmi les autres nations de l'univers. Aussi Mazzini n'était-il pas ennemi du « Saint-Père » qui avait fui Rome pour éviter le contact des républicains maudits, il aurait voulu lui voir inaugurer une nouvelle ère de domination religieuse où la foi démocratique eût donné aux anciens rites un sens nouveau. En l'absence du pape, c'est ainsi que, dans la ville Sainte, il tenta d'interpréter les cérémonies de l'Eglise.
La révolution, née de l'amour de l'indépendance, et pourtant fidèle à la tradition romaine, impliquait donc une contradiction entre les deux termes de « Peuple » et de « Dieu » ; elle ne pouvait aboutir qu'à de fatales impasses. Egalement absurde et contradictoire fut le moyen employé pour étouffer cette révolution : à son mensonge, on opposa un autre mensonge, puisque la république française, ou du moins l'Etat hybride qui en portait le nom, revendiqua l'honneur de renverser la république romaine et de rétablir le régime papalin avec toutes ses vengeances à satisfaire : encore une fois, la France fut « le soldat de Dieu » suivant l'ancienne tradition ecclésiastique. Il est vrai que pour faire ce bas office de gendarme de la papauté, le gouvernement français eut préalablement à réprimer une insurrection dans les rues de Paris ; mais le peuple, épuisé par la lutte de l'année précédente, n'avait plus le cœur à la bataille, et, transportées devant Rome, les troupes françaises, enrégimentées au service de Pie IX, purent, grâce au petit nombre des réels défenseurs de Rome, écraser les chemises rouges de Garibaldi.
Complètement déshonorée, la république française n'avait plus désormais qu'à sombrer dans sa honte : elle se détruisait elle-même en détruisant la république-sœur, et bien inutilement puisque l'influence de l'Autriche devint toute maîtresse. La France eut à fournir l'argent et les hommes au profit de l'antique camarilla autrichienne. Quant au pape, remis en possession viagère de ses Etats, il comprit, avec le sens profond des choses qu'inspire le pressentiment de la mort, que le moment était venu de proclamer solennellement, sans la moindre atténuation de langage, la parfaite incompatibilité de l'Eglise avec la société moderne. Désormais guéri de ses illusions premières, le « Souverain Pontife » vengea d'abord très amplement les injures faites au Saint-Siège, puis s'en tint strictement aux principes de réaction absolue qui devaient trouver leur expression définitive dans le syllabus de 1864. Quoique obéissant à la loi du changement, qui est celle de toutes choses, le catholicisme a la prétention d'être d'un bloc, comme ces pierres noires que l'on adore dans les temples d'Asie. Il se dit et se croit immuable dans le passé, car le « Pontife romain ne peut ni ne doit se réconcilier ni transiger avec le progrès, le libéralisme et la civilisation moderne ».
L'œuvre de la réaction était achevée et préparait son code, d'ailleurs impuissant. La France, qui avait donné le branle au mouvement révolutionnaire, n'avait donc plus qu'à faire amende honorable en reprenant dans son passé une de ses constitutions antérieures. Un grand parti, tout-puissant à l'Assemblée, voulait la faire reculer jusqu'à saint Louis, mais elle n'alla pas si loin : s'arrêtant à l'Empire, elle s'imagina maintenir ce que l'on appelle les « conquêtes de la Révolution », c'est-à-dire une certaine égalité politique, économique et sociale, et ramener en même temps cette période de prestige et de gloire militaires qui, pourtant, avait si misérablement abouti à l'humiliation et à l'écrasement. Peut-être aussi le peuple, mécontent de tous les régimes qui s'étaient succédé pendant les deux années d'essais républicains, se lançait-il de désespoir dans l'inconnu, et se disait-il qu'une volonté personnelle saurait réaliser les mille promesses, jusqu'alors trompeuses, répétées tant de fois par les écrivains socialistes.
Naturellement, ces attentes chimériques devaient être déçues, car un gouvernement personnel doit toujours avoir pour maîtresse préoccupation la volonté du maître, représenté naturellement par la tourbe des parasites qui se pressent autour de lui. Napoléon III ne pouvait échapper à cette loi.
En un livre fameux, *La Révolution sociale démontrée par le Coup d'Etat*, Proudhon essaie d'établir que le nouvel empereur, issu de la Révolution et porté au pouvoir par la volonté des pauvres travailleurs de la ville et de la campagne, deviendrait forcément l'exécuteur d'une logique des événements supérieure à ses caprices et aux appétits de son entourage ; il lui prophétisa le rôle forcé d'un mandataire du socialisme. Mais il faut tenir compte de la part d'ironie que l'auteur, écrivant sous la menace de l'exil et de la prison, avait glissée dans son œuvre et qui lui permettait de triompher quand même de la force brutale. L'histoire du règne de vingt années nous montre que, malgré ses antécédents de rêveur à demi socialiste, et malgré ses tendances congénitales de bienveillance égalitaire, l' « homme de décembre » fut entraîné forcément par les conséquences du parjure et du meurtre dans une voie de persistante oppression. S'il fut parfois l' « agent de la Révolution sociale », c'est que tous les hommes, et lui comme les autres, servent d'instruments involontaires au destin.
Heureusement la poussée de liberté avait été trop énergique pendant la période révolutionnaire pour qu'il fût possible de l'étouffer entièrement : la force vive de l'activité humaine, irrépressible quand même, pouvait être détournée de son but, endiguée et canalisée en des voies latérales, mais elle devait se manifester en dépit de tous les obstacles et produire des changements considérables. Telle fut la raison par laquelle la prospérité matérielle s'accrut presque soudain d'une manière si remarquable en France et dans toute l'Europe continentale pendant les premières années marquées par le triomphe de la réaction. Malgré l'exil, le bannissement et la fuite d'un très grand nombre de républicains, malgré l'émigration de vaillants travailleurs, par centaines de mille, le mouvement industriel et commercial prit un singulier élan, dû pour une très forte part à l'initiative de tous ceux qui, ne pouvant plus porter leur génie vers les transformations politiques et sociales, se dirigeaient vers la création des entreprises et l'application de procédés nouveaux : il y eut un simple déplacement des forces. Aussi l'empire resta-t-il quand même populaire en France pendant une longue série d'années. Le peuple ne peut s'attarder à de longs raisonnements sur la complexité des choses : sans chercher les raisons, il personnifie les événements sous le nom d'un homme auquel il attribue les conséquences du mouvement économique contemporain et jusqu'à l'abondance des moissons, dont il connaît pourtant l'origine puisqu'elles sont dues à son travail.
Mais l'empire qu'avaient voulu des électeurs encore ivres de leur antique vin de gloire ne pouvait échapper à son destin, qui était de justifier son prestige par de grandes guerres extérieures. La « question d'Orient » présenta l'occasion favorable. Seule, la Turquie, tombant en état de décomposition politique et presqu'impuissante au point de vue militaire, n'aurait pu se défendre avec la moindre chance de succès contre un aussi formidable agresseur que la Russie.
Or le terrible Nicolas Ier, le souverain qui, depuis un tiers de siècle, trônait dans sa majesté solitaire comme une véritable divinité, ce maître réputé invincible menaçait alors l'empire ottoman, et ses troupes avaient déjà pénétré dans les principautés Danubiennes. La ville depuis si longtemps convoitée de Constantinople n'eût été pour lui qu'une proie facile, si les puissances occidentales, la France et l'Angleterre, n'étaient intervenues pour défendre les Turcs. L'intérêt traditionnel de la Grande Bretagne était engagé à fond, car la « reine des mers » qui, depuis la prise de Gibraltar et de Malte, est la principale dominatrice de la Méditerranée, ne voulait à aucun prix compromettre son empire maritime en laissant aux Russes la libre possession des Dardanelles. Mais, au point de vue géographique, il s'agissait également en cette affaire de la domination du monde, car les contrées que baigne la Méditerranée orientale gouvernent les routes de l'Europe vers l'Asie centrale et les Indes. Le cœur de l'Asie, limitrophe de la Caspienne, se trouve, il est vrai, livré d'avance aux ambitions de la Russie, mais pour ce qui est du chemin des Indes, la Grande Bretagne avait certainement un véritable intérêt national, au point de vue de l'équilibre des puissances, de défendre aux armées russes l'entrée de Constantinople. Sans doute, ce « chemin des Indes » fut jusqu'à nos jours purement virtuel : personne ne l'utilisait, parce qu'il était pratiquement inabordable. A peine de rares explorateurs employèrent cette voie à travers l'Asie Mineure, les pays de l'Euphrate, l'Iran et les plateaux de l'Afghanistan ; tous les marchands, soldats ou fonctionnaires prenaient la voie détournée du cap de Bonne-Espérance ou du canal de Suez. Mais il n'en est pas moins exact que la conquête des deux Turquie d'Europe et d'Asie par les armées du tsar, changeant le centre de gravité du monde politique et donnant aux Russes le contrôle de la Méditerranée et du golfe Persique, aurait irréparablement compromis, d'abord le prestige de l'Angleterre, puis, par contacts graduels, sa possession effective dans les vastes territoires de la péninsule hindoue. C'est pour une raison analogue, et plus pressante encore, qu'un demi-siècle auparavant, le gouvernement britannique avait employé toutes ses ressources disponibles à bloquer et à détruire l'expédition française en Égypte. Quant à la France, ses raisons déterminantes pour se mesurer contre le colosse russe paraissaient moins claires, et, sans aucun doute, la nation, laissée à elle-même, n'aurait point risqué cette redoutable aventure, mais le maître qu'elle s'était donné levait peut-être une revanche de la retraite de Russie où son oncle avait subi son grand désastre, et peut-être aussi voulait-il se poser en champion de la civilisation occidentale contre la demi-barbarie de l'Orient.
La guerre se déroula comme un drame de grande simplicité scénique. Elle se localisa presque sur un seul point du pourtour immense de l'empire russe, dans le petit appendice montagneux que la péninsule de Crimée projette en dehors de la Russie proprement dite au milieu des eaux de la mer Noire ; à peine quelques petits incidents militaires sans importance se produisirent-ils sur les côtes de Finlande (prise de Bomarsund) et dans la presqu'île lointaine de Kamtchatka.
Pendant plus d'une année, tous les efforts se concentrèrent autour de la baie ramifiée que défendaient les fortifications de Sébastopol. Ce n'était qu'un point, mais sur ce point, les puissances en lutte dirigèrent toutes leurs ressources en hommes, capitaux, forces offensives et défensives. La résistance égalait l'attaque ; les murs démolis le jour se relevaient pendant la nuit, et de nouveaux régiments, ceux des alliés venus par mer, ceux des Russes accourus par terre, remplaçaient incessamment le matériel humain qui comblait les tranchées et les brèches. A la fin, le sort favorisa les assaillants, et toute la moitié méridionale de la forteresse fut arrachée à la garnison russe (8 septembre 1855). Du coup, l'empire moscovite se trouvait plus que vaincu, il était profondément abaissé. Déjà, Nicolas, pressentant la chute, était mort d'humiliation et de chagrin ; la Russie, trop inféodée au despotisme pour qu'il lui fût possible de changer de politique, dut néanmoins « se recueillir ».
Cependant, au moment même où le prestige de la Russie, où sa puissance apparente étaient le plus sensiblement atteints par les événements de Crimée, elle se développait prodigieusement en étendue matérielle, comme par une sorte de croissance automatique. Le territoire immense qui s'étend à l'ouest de l'Oussouri, entre la rive droite de l'Amur et le littoral du Pacifique, devenait annexe de l'empire et s'ouvrait à la colonisation. La Russie possédait désormais une façade sur le libre Océan. Si, du côté de l'ouest, en Europe, des issues maritimes sur la Baltique et la mer Noire restaient gênées par les détroits, du côté de l'est, elle commandait les espaces océaniques, et le petit village qui se fondait pour abriter sur les rives du Pacifique les premiers représentants de la puissance slave pouvait se donner fièrement le titre de Vladivostok, « Dominateur de l'Orient ». Le traité formel d'Aïgoun, en 1858, consacrait les annexions russes.
Bientôt après la guerre de Crimée, l'empire français, fidèle à ses origines, avait à en soutenir une seconde, qui, d'ailleurs, était depuis longtemps en gestation. Des engagements antérieurs avaient été conclus entre Victor-Emmanuel et Napoléon, mais celui-ci, personnage lent, irrésolu, secoué de brusques frénésies, hésitait à tenir ses promesses, lorsqu'un patriote italien, Orsini, vint les lui rappeler brutalement, en faisant éclater des bombes sur son passage, 14 janvier 1858. Tout d'abord l'avertissement ne fut pas compris : en proie à la peur et à la vengeance, l'empereur ne songea qu'à édicter des mesures répressives contre toute liberté, toute manifestation républicaine ; mais, pressé par le flot de l'opinion montante, il lui fallut quand même céder aux sollicitations du futur roi d'Italie et l'aider à la conquête partielle de son royaume.
Une campagne victorieuse l'amena jusqu'à la ligne du Mincio et du grand quadrilatère des forteresses autrichiennes. C'est là que Napoléon eût voulu arrêter le cours de l'histoire, mais elle continua de se dérouler sans lui. Absolument résolue à constituer son unité politique, la bougeoisie italienne continuait la guerre et les révolutions, malgré la paix de Villafranca, en vain conclue entre les deux empereurs.
Les populations de Parme, de Modène, de la Toscane et de la Romagne annexent leur territoire au royaume de Sardaigne, tandis que Garibaldi, à la tête des « mille » — en réalité 1 067 compagnons —, s'embarque secrètement, mais non point à l'insu du ministre Cavour, et soudain réapparaît sur la côte occidentale de Sicile, à Marsala.
Son expédition à travers l'île, puis de l'autre côté du détroit, dans le continent napolitain, ne fut qu'une marche triomphale et se termina par une bataille décisive (1859), sur les bords du Vulturne. Le roi de Naples n'avait plus qu'à s'enfermer dans la place forte de Gaète avec quelques fidèles, et Garibaldi se préparait à marcher sur Rome, qui n'eût pas mieux résisté que Palerme ou que Naples. L'Italie était bien près de se « faire seulement », non point *da se*, c'est-à-dire entièrement par ses propres efforts, comme elle l'aurait voulu, mais en dépit des réticences, de son quinteux allié. Il ne resta plus à celui-ci que d'entourer précipitamment le pape d'une garnison française, chargée d'occuper indéfiniment la ville de Rome, contre le peuple italien qui se l'était donnée pour capitale. C'était s'enfermer lui-même dans une impasse, car la force constante des choses agissait en sens inverse de sa volonté d'un jour, soumise aux vicissitudes du temps. Aussi lorsqu'un de ses ministres, répondant à un interpellateur qui lui demandait quand l'armée française évacuerait Rome prononça le mot « jamais ! » ce fut une risée dans le monde. L'humiliant démenti ne devait pas se faire attendre pendant de longues années. Il suffit pour cela que l'Italie prit dans sa lutte pour l'unité un autre point d'appui que la France : désormais elle s'appuya sur la Prusse qui, elle aussi, avait à constituer, sinon son indépendance nationale, du moins son autorité sur l'Allemagne unifiée, et qui, dans ce conflit, avait les mêmes adversaires que l'Italie.
À cette époque de si grande importance critique pour l'Europe, le monde entier se trouvait également agité. La Chine et le Japon, l'Inde et l'Indo-Chine, les Etats-Unis, le Mexique étaient pareillement secoués par de puissantes révolutions.
Quoique les nations à civilisation européenne considèrent presque toutes comme le plus précieux de leurs privilèges de pouvoir fermer, quand elles le jugent convenable, les portes de leur contrée aux marchandises et aux individus, elles n'en tenaient pas moins la Chine et le Japon pour des nations barbares parce qu'elles n'accueillaient pas les étrangers, toutes frontières ouvertes. Grâce à la vapeur qui rapproche les continents, les tentatives de domination morale, puis de domination matérielle faites au seizième et au dix-septième siècles par les missionnaires jésuites et autres allaient recommencer, et cette fois avec des représentants de tout le monde européen : pasteurs protestants de sectes diverses aussi bien que moines catholiques, marchands et spéculateurs de toutes catégories, aventuriers de tout acabit. La plupart de ceux qui insistaient avec tant de passion pour l'ouverture des ports de la Chine voulaient en abuser pour l'importation de l'opium, par exemple. Les Chinois comprenaient bien le danger, qui s'accroissait de jour en jour, et, pour y parer, ils ne pouvaient guère compter que sur leur science diplomatique. Il leur était impossible d'avoir la supériorité dans le conflit des civilisations, car les parties ne sont plus égales. Il fut un temps où l'Orient se développait d'une manière indépendante de l'Occident. Alors les deux moitiés de l'Ancien monde vivaient à part suivant des voies différentes, sans rapports apparents. Mais depuis que l'Europe s'est démesurément agrandie, elle a fait une deuxième Europe de l'Amérique entière, et la nation chinoise se trouve maintenant prise comme dans un étau entre les deux branches du monde moderne. Bien plus, l'Europe primitive a pris une telle extension que, par la Russie, elle est devenue la voisine continentale immédiate de la Chine, et qu'elle menace de l'envahir en plusieurs points et de l'éviscérer.
Si l'empire chinois, considéré comme État, ne s'était trouvé pris dans le réseau des coutumes, des précédents, de l'étiquette, nul doute que depuis un demi-siècle, il ne se fût accommodé aux nouvelles circonstances politiques pour déplacer sa capitale, se donner un autre centre de gravité où la résistance fût plus facile à organiser. La position stratégique de Péking, la « résidence du nord », eut naguère de la valeur parce que les dangers les plus faciles à prévoir étaient ceux qui auraient pu menacer la frontière septentrionale. Les empereurs de la dynastie mandchoue, descendant eux-mêmes de conquérants qui avaient dû guerroyer pendant des générations pour vaincre la résistance chinoise, craignaient avec juste raison les populations guerrières de leur ancienne patrie, et ils savaient aussi que les Mongols étaient fréquemment descendus de leurs plateaux pour s'installer en maîtres dans la contrée. On comprend donc que la capitale de l'empire se soit longtemps maintenue dans la région du nord, si loin du vrai centre de la Chine, qui est la « Fleur du Milieu » entre les deux grands fleuves : on pouvait abandonner à elles-mêmes les populations paisibles et surveiller les voisins turbulents, d'autant plus qu'on voyait se former derrière elles, lentement, mais avec la rigueur inflexible du destin, une puissance plus redoutable que celle des Mandchoux et des Mongols, la puissance moscovite.
Mais au milieu de ce dix-neuvième siècle, la menace de la Russie était encore très éloignée, et les attaques venant du côté de la mer étaient bien autrement à craindre.
Si les puissances européennes restaient séparées de l'Extrême Orient par l'épaisseur de la masse continentale, elles avaient toute facilité pour atteindre la Chine par le littoral ; et c'est précisément la partie du sud et du centre, notamment le bassin du Si-kiang, la baie de Hang-tcheou, l'estuaire du Yang-tse qu'il leur importait de faire entrer dans leur cercle d'influence : à l'époque où les commerçants d'Europe et d'Amérique décidaient leurs gouvernements à forcer l'entrée des ports chinois, le cours du Hoang-ho, qui débouche maintenant dans le golfe de Petchili, vers le nord de l'empire, s'ouvrait aussi bien au sud de la péninsule de Chantung. C'est donc vers les points menacés qu'aurait dû se porter tout l'effort de résistance, et, si la vie avait encore animé le grand corps au point de vue de l'organisation politique, si les maîtres officiels de l'empire avec leur hiérarchie de mandarins n'avaient pas été momifiés dans la ville deux fois close, dans le grand sépulcre de la cour, ils n'eussent pas manqué de se mouvoir dans la direction du danger, comme l'avaient fait leurs prédécesseurs des grandes époques nationales.
Un retour vers Nan-king, la « résidence du Midi », eût déjà ramené les forces défensives de l'Etat dans le voisinage du centre de richesse et de population ; sans nul doute, si le gouvernement chinois avait donné cet exemple d'initiative et de décision dans le péril, les dissensions intérieures qui prirent un tel degré d'acuité, lors de la révolte des Taï-ping, auraient été en grande partie évitées, et les mandarins n'auraient pas eu l'humiliation de livrer leur peuple aux mercenaires étrangers. Han-kéou, qui est le centre commercial de l'empire, et où, par conséquent, convergent toutes les ressources des provinces, eût été également bien choisie ; peut-être au point de vue stratégique, celui de la défense et de l'attaque contre tout danger, le lieu le mieux indiqué par la nature eût été la cité de Kiu-Kiang, placée sur une péninsule rocheuse de la rive méridionale du Yang-tse, entre cet énorme courant et la mer intérieure du Po-yang, parcourue de chenaux navigables dans tous les sens : de là le nom de « Ville des neuf fleuves » qu'a pris la grande cité commerçante ouverte de force par les Anglais à la navigation européenne. De ce lieu central, situé à peu près à égale distance entre Nan-king et Han-kou ( Hankeu, Hankow), les voies majeures rayonnent de toutes parts, soit par les cours d'eau, soit par Les brèches des montagnes, d'abord vers tous les points du grand bassin fluvial de la Fleur du Milieu, puis au sud-est vers Fou-tcheou et les autres ports du Fo-kien, au sud-ouest vers Canton, au nord vers Kaï-fong et Peking.
Mais, tandis que les gouvernants chinois s'ankylosaient dans leurs palais, devenus de véritables tombeaux, et qu'ils se laissaient bercer, comme pour la mort, par la cantilène des vieilles formules, les événements suivaient leur cours et de grandes transformations s'opéraient dans la masse de la nation : en modifiant leur équilibre, les conditions économiques du monde devaient entraîner la société chinoise, aussi mobile que toutes les autres sociétés, en de nouvelles conjonctures. C'est à tort que la Fleur du Milieu avait conservé son mépris pour l'étranger, se comparant à ce qu'elle connaissait de l'Europe ; cette région si lointaine, divisée en tant de petits États hostiles. La Chine avait conscience de la majesté que lui donnaient la longueur de sa durée, la grandeur de son passé, l'étendue de son domaine, l'immensité de ses populations, mais il lui manquait la force d'initiative, et cette force appartenait aux insolents étrangers qui commerçaient dans ses ports. Ces « barbares aux cheveux roux », qui étaient pour la plupart des Anglais à blonde chevelure, méritaient en effet le nom de barbares, leur métier consistant surtout à introduire par contrebande la funeste drogue de l'opium, recueillie dans leurs plantations des Indes. Au point de vue moral, l'attitude de la Chine, refusant d'empoisonner son peuple, était certainement la plus digne, et la Grande Bretagne avait mauvaise grâce à parler de sa culture supérieure en imposant à ses clients l'usage du poison sous peine de bombardement et d'assaut. D'ailleurs ce crime politique ne présente rien d'exceptionnel dans l'histoire de l'humanité. Le torrent circulatoire de la vie internationale roula toujours des flots impurs, et quelle est la nation commerçante d'Europe qui n'ait pas à se reprocher d'avoir vendu aux peuples étrangers, avec des marchandises diverses plus ou moins utiles, les eaux de vie frelatées et autres funestes produits ?
C'est en 1839 que commença la guerre dite de l'opium, et naturellement elle eut pour premier théâtre l'estuaire de Canton, l'escale la plus méridionale de l'empire, qui est en même temps la plus rapprochée de l'Europe et de ses colonies asiatiques dans l'Inde et l'Insulinde. Toute-puissante sur mer où les jonques chinoises, lourdes et maladroites, ne se hasardaient que pour se faire couler à fond, la flotte anglaise put manœuvrer librement sur les côtes, forcer plusieurs fois l'entrée de Canton, bombarder les forts, prendre en gage temporaire une des îles situées près de l'embouchure du Yang-tse, c'est-à-dire en face même du centre de l'empire, et s'emparer, définitivement cette fois, d'une île qui lui assurait la domination commerciale et militaire de toute la Chine méridionale et des mers qui baignent le sud-est de l'Asie. Depuis l'année 1841, cette colline insulaire de Hong-kong, absolument invulnérable de la part des Chinois, n'a cessé de grandir en richesse, en population et en force d'attaque. En vertu du traité de Nan-king, imposé par les Anglais en 1843, cinq ports du littoral furent ouverts librement au commerce étranger, Canton, Amoï, Fou-tcheou, Ningp'o, Changhaï. L'année suivante, l'escadre américaine, puis celle de France vinrent se faire accorder les mêmes avantages : les Français stipulèrent, en outre, l'abrogation des lois de proscription contre les missionnaires chrétiens et les catéchumènes indigènes : de nouveau les prêtres catholiques, auxquels devaient s'associer les protestants de toutes sectes, recommençaient leur œuvre de désagrégation dans l'empire.
Peu d'années après, c'est-à-dire exactement à l'époque où le monde occidental était lui-même si profondément secoué dans sa charpente politique, l'empire chinois fut ébranlé par la grande révolte des Taï-ping, que des révolutions antérieurs de l'Extrême Orient ont pu certainement égaler en ruines et en massacres, mais qui se distingua d'elles toutes par ses traits d'origine étrangère. Les bandes groupées autour des organisateurs de la lutte qui éclata en 1850, après une longue préparation secrète, appartenaient presqu'exclusivement à la classe des Hakka, prolétaires méprisés des bords du Si-Kiang et de ses affluents, dans lesquels on voit des Chinois du nord, de racé très pure, immigrés parmi les Punti, « racines de la Terre », ou aborigènes qui constituent le gros de la population du Kuang-tung. Les révoltés étaient donc des Chinois par excellence, et, dans leur marche triomphante à travers les provinces du centre, le long de l'axe de vie de la « Fleur du milieu », ils recrutèrent leurs adhérents uniquement parmi les Chinois patriotes pour lesquels la domination de la dynastie mandchoue était la pire des humiliations nationales : le symbole de la libération était de laisser pousser la chevelure, suivant l'ancienne mode populaire : de là le nom de Tchang-mao ou « Longs cheveux » qui devint l'appellation commune des insurgés. Et ces Chinois purs se laissent si bien influencer par les enseignements de quelques missionnaires à demi compris et par des traités religieux de médiocre valeur qu'ils adoptent la Bible comme un livre sacré et la font partiellement traduire, qu'ils élèvent Jésus-Christ au rang de leurs dieux et reconnaissent les protestants comme « des frères en la foi ».
Ils récitent avec révérence les « dix grandes lois du ciel », qui ne sont autre chose que les dix commandements des Juifs, traduits assez exactement par eux, mais avec l'addition expresse de l'interdiction des « choses malpropres », c'est-à-dire de l'opium et du tabac. Le communisme des premiers chrétiens, réveillant en eux des impressions ataviques depuis longtemps engourdies, les aida à proclamer la mise en commun des biens et à décider la réorganisation de la propriété terrienne par des groupements de vingt-cinq familles associées sur un domaine unique.
Pendant quatorze années, les Taï-ping constituèrent un empire dans l'empire, et très certainement ils eussent réussi à changer complètement l'équilibre politique du monde chinois si, d'une part, ils ne s'étaient laissé guider par un maître aux idées incohérentes que le vertige du pouvoir avait affolé et qui, devenu l'une des personnes de la « très sainte Trinité », ne daignait plus regarder sur la Terre[1451], et s'ils ne s'étaient imprudemment heurtés contre les établissements européens du littoral. L'Europe préférait avoir à faire au gouvernement décrépit de Péking dont elle connaissait les faiblesses et qui obéissait à ses ordres, que de se mettre en nouveaux frais d'astuce diplomatique pour accommoder ses intérêts à ceux d'une Chine transformée ; des troupes mercenaires de toute race, commandées par des aventuriers français, anglais, américains, les Le Brethon de Coligny, les d'Aiguebelle, les Ward, Burgewine, Holland et le noble Gordon qu'on eût désiré voir en autre compagnie, se chargèrent de réduire l'insurrection pour le compte du gouvernement mandchou. C'est donc à l'aide de l'élément européen que la Chine officielle parvint à se débarrasser d'une révolte invétérée où l'influence de l'Europe avait eu sa grande part : influence d'étrangers, si peu nombreux en comparaison de la masse prodigieuse des Chinois, influence si puissante pourtant qu'on la retrouvait à la fois dans les conseils du gouvernement et dans les révolutions de la masse profonde.
Mais les étrangers voulaient posséder une part officielle de pouvoir correspondant à leurs ambitions et, bien avant la fin de l'insurrection des Taï-ping la guerre avait éclaté. La Grande Bretagne et la France s'étaient chargées de représenter les intérêts du « monde civilisé ». Le bombardement et l'occupation de Canton, puis deux attaques successives du fort de Peï-ho et deux prises de Tien-tsin, enfin la campagne victorieuse (1869) des alliés que couronnèrent l'assaut de Péking, l'incendie et le pillage du Palais d'été furent les principaux événements de l'invasion franco-anglaise qui établissait nettement la supériorité militaire des puissances occidentales. Après ces catastrophes, le gouvernement chinois dut s'assouplir et, successivement, suivant les exigences des ambassadeurs étrangers, de nouveaux ports s'ouvrirent au commerce européen, la liste des privilégiés s'accrut et le contrôle des douanes leur fut livré. En même temps, les missionnaires catholiques, et protestants, s'établissaient dans l'intérieur, aux endroits qui leur convenaient, et cumulaient, aux yeux de la foule, le double avantage d'être à la fois des fonctionnaires chinois et des protégés de l'étranger.
Au Japon, un changement analogue s'était produit, mais d'une manière plus simple, plus noble et plus dramatique : les résultats politiques et sociaux en furent peut-être, pendant le dix-neuvième siècle, la plus grande merveille de l'histoire, car il ne s'agit de rien moins que de l'arrachement d'une nation au cycle fermé de la civilisation orientale et de son entrée presque soudaine dans le monde européanisé. Evidemment pareille transformation ne peut s'expliquer que par une pression intérieure d'une puissance extraordinaire. On se laisse aller volontiers à croire que la sommation du commodore américain Perry, signifiée en 1853 au gouvernement japonais, d'avoir à ouvrir au commerce des Etats-Unis les ports de l'empire, fut la raison décisive de la grande révolution : elle n'en fut que l'occasion. Sans doute la république américaine, propriétaire depuis quelques années de la partie du littoral qui, dans le Nouveau Monde, fait précisément face au Japon, devait chercher anxieusement des marchés étrangers pour son nouveau port de San-Francisco ; de même la Russie et toutes les puissances européennes qui s'empressèrent d'imiter les Etats-Unis et de réclamer aussi le libre accès des ports japonais pour leurs navires avaient un intérêt majeur à trouver un débouché commercial de l'importance du Japon, mais si grande qu'ait été la force matérielle et morale développée par cette convergence d'efforts extérieurs, elle ne pouvait triompher de la politique traditionnelle du Japon, religieusement observée pendant plus de deux siècles, qu'à la condition d'être désirée par une grande partie de la noblesse féodale des *daïmio*, qui gouvernait alors, sous l'apparente domination du *siogoun* et à l'ombre sainte du *mikado*. La curiosité de la noblesse japonaise était éveillée au plus haut point : elle voulait connaître ce monde étranger qui s'était annoncé à elle par ses interventions en Chine, et surtout par ses inventions merveilleuses. A peine l'empire était-il ouvert que chaque grand seigneur japonais tenait à posséder des livres, des objets de l'industrie européenne, des machines et se faisait construire un bateau à vapeur pour visiter les criques de son domaine.
Mais le conflit devait surgir violemment entre les patriotes conservateurs et les jeunes, épris de nouveauté. La révolution intérieure qui avait eu pour conséquence indirecte l'ouverture des ports aux étrangers continua de désagréger l'ancienne organisation de l'empire, et, quinze années après l'apparition des vaisseaux du commodore Perry, il se trouva que tout était renouvelé. Le monde des commerçants, c'est-à-dire la petite féodalité que l'on peut comparer à la bourgeoisie des peuples occidentaux, était désormais en libre communication avec les importateurs de toutes les puissances civilisées ; les grands seigneurs féodaux, qui avaient fait du Japon une grande fédération d'aristocraties puissantes, devaient maintenant s'incliner devant le pouvoir central du mikado, non pas restauré dans son antique absolutisme mais transformé sur le modèle des souverains constitutionnels de l'Europe. L'imitation fut même poussée jusqu'à la puérilité, mais elle n'alla pas jusqu'à la sottise. Tout en singeant les étrangers pour leur prendre des armes et pour copier des articles de loi, en constituant une forte centralisation, les diplomates japonais ont pris grand soin d'enlever aux visiteurs européens les privilèges de la juridiction consulaire, et rien n'a pu les décider à concéder aux Européens le droit d'acquérir en toute propriété la moindre parcelle du sol : le Japonais reste maître chez lui.
En beaucoup de circonstances, le plagiat des mœurs occidentales par les Japonais est exigé par ces conventions tacites d'une tyrannie absolue qu'on appelle les convenances. Ainsi dans les villes, le port du vêtement est devenu général et obligatoire, et la tendance irrésistible est de modeler ce vêtement sur celui des Européens, quoiqu'il y ait contraste naturel des uns et des autres dans le squelette, l'attitude, la démarche, le goût artistique, l'art et les traditions. Mais, si d'une part, tant de Japonais pratiquent un mimétisme ridicule, l'ensemble de la nation qui se trouve en rapport avec les Européens se laisse aller volontiers à un nationalisme arrogant, à la conscience exagérée de sa valeur relativement aux autres peuples, même à ce laid chauvinisme qui cherche la gloire de son pays dans la honte des autres et qui fait sa joie du désastre des rivaux. Par un contraste naturel, ce sont précisément les Japonais qui se sont crus obligés d'imiter les Européens par le costume, l'étiquette, la démarche, qui éprouvent la plus grande aversion pour l'étranger ; quant à la masse de la nation, qui conserve les mœurs antiques, les vieilles traditions, les vêtements d'autrefois, elle garde aussi la bonté native et les mœurs de franche hospitalité.
Parmi les anciens cultes, celui qui se maintient le mieux est le rite *shinto*, « chemin des dieux », dont l'origine est purement nationale, puisqu'il ne faut y voir au fond que la vénération des ancêtres, c'est-à-dire de la race elle-même ; quant au bouddhisme, que l'on croyait incorporé dans le fond même de l'âme japonaise, il n'est plus guère qu'un souvenir poétique des anciens temps, une superstition comme la vague croyance aux fées et aux gnomes. En fait, les Japonais sont devenus plus Européens que les Européens mêmes ; en majorité, ils ont dépouillé le vieil homme religieux pour ne plus croire qu'aux lois déduites de l'observation des faits et du contrôle de l'expérience.
Quoi qu'il en soit, une chose est certaine, c'est que l'influence européenne s'est fait sentir d'une façon vraiment révolutionnaire au Japon, tandis qu'en apparence du moins, la puissante masse du peuple chinois aurait été moins entamée. C'est que l'énorme épaisseur continentale est beaucoup plus difficile à pénétrer que l'archipel Japonais, accessible de toutes parts. Au milieu du siècle, lorsque le royaume du Soleil Levant s'engageait déjà dans le mouvement décisif d'évolution, la Chine, dont la population était au moins décuple, pouvait opposer ainsi une force dix ou douze fois supérieure aux éléments étrangers de transformation : c'est ainsi qu'un liquide coloré finit par disparaître dans une grande quantité d'eau transparente.
Entre l'archipel Japonais et le continent d'Asie, la péninsule de Corée se trouvait, en vertu même de sa position géographique, placée, par les événements qui s'étaient accomplis au milieu du siècle, dans une situation politique tout à fait équivoque et indécise. Quoique de grande étendue et d'une forme très bien limitée, lui assurant une individualité parfaite, cette péninsule n'avait pu échapper aux invasions successives et alternantes des deux empires qui la tenaient comme dans une mâchoire. La prise de Péking par les alliés et l'humiliation définitive de l'empire écarta désormais pour la Corée le danger de la domination chinoise, mais la Chine laissa la place à une puissante héritière qui, à son tour, disputa au Japon le rôle prépondérant dans la gérance future de la Corée et se voit éliminée de nos jours sur les champs de batailles de Mandchourie. Un demi-siècle d'intrigues et de machinations diplomatiques rappelant un jeu d'échecs par la série des coups, dont les ministres et les consuls, les commerçants et les missionnaires étaient les pièces, ont donné la suprématie tantôt à l'un, tantôt à l'autre gouvernement ; la Corée, comme le Maroc, comme la Perse, comme le pays de Siam, n'est qu'une proie disputée par des puissances avides.
Tandis que l'influence européenne travaillait avec des succès inégaux, mais irrésistibles, à pénétrer toutes les régions de l'Extrême Orient qui jusqu'alors lui étaient restées complètement soustraites, Chine, Japon, Corée, une partie méridionale du littoral tourné vers l'Insulinde était purement et simplement annexée comme territoire de conquête par l'une des puissances européennes. La France, dont les politiciens entreprenants regrettaient la part de l'empire indien passée au dix-huitième siècle sous la domination de la Grande Bretagne, voulait une revanche en d'autres « Indes ». En 1859, elle commença l'œuvre de conquête par l'occupation de Saïgon, sur un des fleuves latéraux du bas Mekong, et, successivement, de proche en proche, par les armes et la diplomatie, toute la moitié orientale du corps de l'Indo-Chine fut explorée, cartographiée et annexée à l'empire colonial français. Peuples pacifiques, ayant reçu de la Chine leur éducation morale, les habitants de la Cochinchine, de l'Annam, du Tonkin ne résistèrent que faiblement et, s'ils avaient été traités avec justice, ce que, d'ailleurs, il serait absurde de demander à des conquérants, ils n'eussent point résisté du tout : agriculteurs attachés à la glèbe, ils paient l'impôt à qui l'exige, et, par leurs millions de travailleurs, par la régularité de leurs efforts, la richesse du sol cultivé, fournissent de grandes ressources économiques à la puissance qui les exploite. Malgré l'incohérence des régimes de gouvernement qui se sont succédé, l'Indo-Chine française prend une importance très rapidement accrue dans le monde de l'Extrême Orient.
La péninsule Malaise, qui se rattache au corps continental de l'Indo-Chine, entre le golfe de Martaban et celui de Siam, se trouve forcée, par son orientation relativement au détroit de Malacca, à rester quand même beaucoup plus indienne que chinoise : rien n'a changé à cet égard depuis que « la lumière rayonnait de l'Inde ». C'est qu'en ces passages, la voie de navigation nécessaire longe le littoral occidental de la presqu'île pour se glisser dans la manche de Malacca et contourner Singapur ou les îlots voisins, pour s'élancer ensuite librement, soit au nord vers Bangkok, soit au nord-est vers les chemins de la Cochinchine ou de la Chine, soit encore à l'est ou au sud-est vers les terres dispersées de l'Insulinde. Aussi est-il facile de s'expliquer pourquoi les puissances européennes, dans leur prise de possession graduelle du globe, ont commencé l'annexion de l'Indo-Chine par la côte occidentale. Déjà en 1511, les Portugais s'emparèrent de la cité de Malacca, qui, grâce à sa position sur un des points les plus étroits du chenal, était devenue le principal rendez-vous des navigateurs et, depuis plus de deux siècles, avait imposé sa « coutume » à tous les pilotes de la Malaisie. Les Hollandais, puis les Anglais succédèrent aux Portugais comme dominateurs de Malacca, l'Angleterre s'attribua successivement l'île de Pulo-Pinang et le territoire opposé de Wellesley, sur la Péninsule, ensuite l'île de Singapur, les territoires de Perak, de Salangor, et les Negri-Sembilan ou « neuf États » avant d'établir son pouvoir à Pehang, sur la côte orientale[1452] : c'est en 1888 seulement, près de quatre siècles après l'arrivée des Européens dans la péninsule, qu'ils prirent pied sur les plages tournées vers la mer de Chine.
La date décisive qui marqua l'annexion définitive de toutes les côtes de l'Océan à la domination européenne fut l'année de la révolte dite des « cipayes ». Jusqu'alors la compagnie des Indes avait doublement profité de la puissance de ses capitaux, d'un côté pour accroître savamment dans la péninsule le rendement des impôts, de l'autre pour dominer le Parlement anglais et se faire donner par le budget les forces militaires dont, elle avait besoin pour arrondir et consolider ses conquêtes. Cependant l'immensité des intérêts engagés dans la domination d'un aussi vaste empire avait obligé le gouvernement britannique à se substituer graduellement comme législateur à la compagnie, et le transfert ne s'accomplissait point sans heurts et faux mouvements qui diminuaient le prestige des maîtres aux yeux de la multitude des sujets. C'est alors, en 1857, que fut introduite imprudemment dans les régiments indigènes de l'Inde une nouvelle arme, la carabine Enfield, dont les cartouches étaient graissées de lard : du coup, Hindous et Musulmans, que séparait une haine traditionnelle, soigneusement entretenue par leurs chefs, se trouvèrent réconciliés ; les adorateurs de la vache et les maudisseurs du porc, violentés les uns et les autres dans leur foi et leurs pratiques religieuses, furent en même temps poussés à l'indiscipline et à la révolte. Un premier soulèvement eut lieu dans les cantonnements de Mirath ; mis en fuite, les cipayes rebelles ne s'emparèrent pas moins de Delhi, la ville centrale de l'Hindoustan, le point de convergence de ses grandes voies commerciales et le point stratégique par excellence du double versant de l'Indus et du Gange, en même temps que le siège symbolique de l'empire. Tous les mécontents, encouragés par mille de ces prodiges et prophéties qui surgissent toujours pendant les périodes critiques, crurent que le grand jour du renversement était arrivé et s'insurgèrent à leur tour : on comprit que le destin de l'Angleterre dépendait de la possession de Delhi vers laquelle se dirigeaient les combattants. Mais le cercle de l'insurrection se trouva limité, il ne s'étendit pas dans le Pendjab et n'empiéta que légèrement sur les présidences de Madras et de Bombay ; la plupart des princes médiatisés restèrent fidèles au gouvernement qui les pensionnait, et les Afghans se bornèrent à contempler l'assaut du haut de leurs montagnes. Les Anglais eurent l'avantage et reprirent Delhi après quatre mois de siège, mais la guerre dura plus d'une année avec des succès divers accompagnés de massacres et de cruautés monstrueuses. Naturellement les « civilisés » qui furent les vainqueurs réprouvent les crimes de leurs adversaires et se félicitent de leur propre énergie dans la politique de terreur et d'extermination sans pitié.
La compagnie des Indes disparut dans le fracas, et, par sa proclamation du 1er novembre 1858, la reine Victoria prit directement le pouvoir. L'Angleterre assuma donc toute responsabilité dans la bonne ou mauvaise gestion de l'immense empire qui, à l'époque de la reprise, n'avait pas moins de 220 millions d'habitants. Mais comment une responsabilité prise de si loin et en parfaite ignorance de cause aurait-elle pu s'appuyer sur une gérance vraiment honnête et scrupuleuse des intérêts de ce peuple immense ? D'abord, c'eût été une singulière illusion de croire que la nation anglaise elle-même pouvait prendre, en franche solidarité, la défense de populations asiatiques dont les mœurs sont si différentes des siennes.
Petits bourgeois et multitudes de prolétaires commençaient à peine de s'agiter pour leur propre libération ; non encore arrivés au sentiment de sympathie qui eût du les rattacher à leurs frères irlandais du Royaume Uni, on ne pouvait espérer qu'ils sentissent les injustices commises contre les Hindous comme celles dont ils étaient les victimes. C'est à la caste politique supérieure qu'ils s'en remettaient du bon gouvernement de ces colonies lointaines, et, dans cette caste on déléguait naturellement le souci des choses de l'Inde à quelques spécialistes, c'est-à-dire aux personnages mêmes que leurs fonctions de grands chefs ou de capitalistes avaient fait les oppresseurs de l'Inde et les usufruitiers de ses richesses : en réalité l'ancien régime de la Compagnie se maintenait sous des apparences nouvelles, l'aristocratie britannique gardait sa proie.
Cependant la révolte avait réellement changé quelque chose dans l'équilibre général des populations hindoues : elles avaient eu comme un pressentiment lointain de l'unité nationale. Certes, parmi les cipayes insurgés, appartenant à toutes les races et ne se comprenant mutuellement que par l'emploi d'un jargon militaire, il ne pouvait être question du sentiment qu'on appelle « patriotisme » en Occident. Les révoltés de l'Inde, Vichnouïtes, Sivaïtes, ou Musulmans, Mahratti, Radjpoutes ou Bengali, n'auraient pas compris un cri de revendication de « l'Inde aux Indiens ! » ou de « l'Inde une ! » analogue à celui qui avait associé toute la bourgeoisie italienne en une même nation ; bien moins encore auraient-ils pu répéter comme les Allemands : « Notre terre s'étend aussi loin que résonne la langue ! » Ce qui les avait unis, ce n'était point l'amour filial pour le sol nourricier ni le sentiment de solidarité cordiale avec des compagnons d'existence et de travail : c'était la rancœur des souffrances subies en commun, c'était la haine contre l'étranger méprisant et brutal, enfin l'incompatibilité totale de vie et de compréhension mutuelle avec des êtres d'une caste absolument distincte. Et pourtant, de ce patriotisme tout négatif, nécessitant une active collaboration d'efforts, une sympathie passagère dans les fatigues, les batailles, la captivité et la mort, naquit un certain patriotisme hindou, embrassant vaguement contre l'Anglais des gens d'origine diverse, séparés par des haines et des traditions héréditaires. De la défaite même surgit la pensée d'un futur triomphe auquel prendraient part toutes les populations de cette immense contrée dont on connaît maintenant d'une manière de plus en plus précise la merveilleuse individualité géographique entre le rempart des monts presqu'infranchissables du nord et les deux mers qui se rejoignent au sud. Le réseau de chemins de fer et de routes, dont, les nécessités stratégiques et le besoin du commerce ont couvert la péninsule depuis la grande révolte, a donné à cette unité géographique de l'Inde une valeur qu'elle ne pouvait avoir à une époque encore récente, lorsque les immenses étendues de l'Asie et de la Dravidie devaient paraître à leurs habitants comme un monde sans bornes.
En dépit des races, des langues et des castes, l'Inde est en voie de se faire « une », comme se fit l'Italie, et de se donner une élite de vouloir et d'action qui crée la nationalité d'éléments incohérents naguère. Cela suffit : ce fut toujours une infime minorité qui détermina le mouvement dans la masse profonde et sans vouloir des foules sous-jacentes.
** Nègres et moujiks. Notice historique
| 1850 | — 15 nov., une nouvelle diète ramène l'Allemagne à la situation d'avant 1848.
| 1851 | — 2 déc., coup d'État de Louis-Napoléon, approuvé le 20 déc. par un plébiscite. — En Chine, les Taï-ping commencent leurs conquêtes.
| 1854 | — 10 avril, traité franco-anglais contre la Russie ; 20 sept., débarquement des Alliés à Eupatoria ; lutte autour de Sébastopol qui se rend le 8 sept. 1855.
| 1856 | — 16 nov., et 1857, 29 déc., les Anglais bombardent Canton.
| 1858 | — 14 janv., attentat d'Orsini (141 tués et blessés).
| 1859 | — Mai-juil., campagne d'Italie. — Oct., révolte de John Brown.
| 1860 | — Juil. à oct., expédition de Péking et pillage du Palais d'été. — Mai à sept., les Mille conquièrent les Deux Siciles ; les Piémontais envahissent les États pontificaux et rejoignent Garibaldi.
| 1861 | — 13 févr., capitulation de Gaète. — 3 mars, manifeste impérial supprimant le servage en Russie. — 12 avril, premières hostilités aux États-Unis. — 21 juil., les Nordistes défaits à Bull Run.
| 1862 | — Garibaldi battu par les Piémontais à Aspromonte. — Les Taï-ping s'attaquent à Chang-haï. — Les Nordistes sont défaits à plusieurs reprises, mais empêchent les Sudistes de se maintenir au nord du Potomac.
| 1863 | — Soulèvement de la Pologne. — Les Allemands occupent le Holstein. — 2-4 juil., victoire nordiste de Gettysburg et prise de Vicksburg.
| 1864 | — 1er févr., la Prusse et l'Autriche envahissent le Danemark. — 19 juil., prise de Nan-king. — Marche de Sherman vers Savannah et de Grant sur Richmond.
| 1865 | — 9-17 avril, Reddition de Lee et de Jackson, près de Richmond. — 14 avril, Assassinat de Lincoln.
** Chapitre XIX. Nègres et moujiks
L'Homme arrive de plus en plus à se sentir homme dans la grande fraternité humaine.
*Peuplement de l'Amérique. — Traite des Nègres. — Élève des esclaves. — Mouvement abolitioniste. — Tentative de John Brown. — Émigration d'Europe en Amérique. — Guerre de Sécession. — Émancipation des noirs. — Guerre du Mexique. — Doctrine de Monroe. — Abolition du servage en Russie*
Parallèlement à l'Ancien Monde, le Nouveau dut subir aussi, pendant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, de grands changements d'équilibre politique, nécessités par le déplacement des intérêts et le mouvement des idées. Mais il y eut néanmoins une grande différence entre les révolutions de l'Amérique moderne et celles de l'Europe et de l'Asie, c'est que dans les vieux continents les nations et les classes engagées dans les conflits appartenaient par l'origine au sol même sur lequel elles combattaient, tandis que les populations aux prises sur le continent nouveau étaient en très grande majorité venues d'outre-mer et représentaient ainsi, par le sang aussi bien que par les idées, l'ensemble de l'humanité progressive.
Les aborigènes des Amériques ne pouvaient évidemment prendre qu'une très faible part aux révolutions : tout au plus ce qui en restait fut-il entraîné dans le conflit par suite de l'ébranlement général. Les populations assimilables, c'est-à-dire les tribus agricoles vivant dans les contrées conquises par les Espagnols, qui, dans le cours des siècles, s'étaient presque complètement métissées par l'effet des croisements, se trouvèrent forcément engagées dans les guerres de l'indépendance hispano-américaine. Attirés avec plus ou moins de puissance et d'efficacité dans l'orbite de la civilisation européenne, ces éléments contribuèrent, avec le levain fourni par les descendants de race blanche, à constituer les nations nouvelles de l'Amérique latine. Quant aux chasseurs nomades qui parcouraient les régions centrales du Brésil et la plus grande partie de l'Amérique du Nord, ils ne pouvaient être utilisés par les blancs comme serviteurs dans la mine, le champ ou la prairie. Les pseudo-civilisés, incapables de les domestiquer directement, et bien trop égoïstes pour les assouplir, les élever par la douceur et la raison, comme avait essayé de le faire William Penn, avaient eu recours au moyen primitif, qui est l'extermination barbare.
Malgré tout, la race indigène des Amérindiens du Nord ne disparaîtra point de la Terre puisqu'une forte proportion de ses représentants est aujourd'hui policée et se mêle librement à la population d'origine européenne ; mais les exterminateurs ne manquent point de gens, de savants même, pour leur donner raison : l'éviction, la destruction des faibles par les forts, c'est la coutume que l'on propage volontiers sous le nom de « loi de Darwin ». La conception du monde telle que se l'étaient faite les Peaux-Rouges étant incompatible avec l'idée qu'en ont les « Visages-Pâles », le conflit dut fatalement se produire entre les deux éléments inconciliables, comme il s'était produit autrefois entre le pâtre Abel et Caïn, le laboureur[1453].
Au milieu du dix-neuvième siècle, les descendants des aborigènes étaient bien peu nombreux en proportion d'un autre élément ethnique, les petits-fils des Africains importés pendant les deux siècles précédents par les marchands d'esclaves. En 1860, à la veille de la guerre civile qui devait éclater entre les deux moitiés de la république nord-américaine, on comptait près de quatre millions de noirs et métis aux États-Unis, c'est-à-dire plus de dix fois le nombre des anciens propriétaires du sol. Les quatre cinquièmes des gens de couleur étaient des esclaves, et l'on comprend que ce cheptel humain n'ait pu exercer aucune influence directe sur la nation ambiante composée de blancs, Européens par l'origine ; mais les nègres libres, eux-mêmes se trouvaient complètement en dehors de la société des citoyens de race pâle, soit par leur condition de basse clientèle et de pauvreté, soit par la répugnance instinctive et plus encore religieuse ressentie contre les « enfants de Cham ». Ils étaient, pour ainsi dire, perdus dans l'espace, puisqu'ils restaient « taboués » dans leur pays de résidence et que le brutal enlèvement de leurs ancêtres avait rompu leur lien avec la patrie d'origine. De quelle partie de l'Afrique venaient leurs pères ou leurs grands-pères ? Quels avaient été les lieux d'étape depuis le jour de la capture ? Ils l'ignoraient.
Même entre les Antilles, qui sont par la population la véritable Afrique du Nouveau Monde, et la terre ancestrale, située à l'est de l'Atlantique, la dissociation matérielle est complète. Importés de diverses parties du continent noir, les nègres n'ont pu se tenir unis par une même langue ; ils se sont reconstitués par l'adoption forcée des mœurs, du langage, de la religion de leur anciens dominateurs français ou anglais, hollandais ou espagnols. Sans doute les nègres d'Haïti ou de la Jamaïque tiennent à leurs ancêtres par leurs fibres les plus intimes ; dans leur compréhension des choses, ils voient en grande partie et raisonnent comme leurs parents de race ; ils ont des proverbes analogues avec le même tour ironique, se répètent les mêmes chants et pratiquent encore les mêmes superstitions. Ce qui reste en Haïti du culte du Vaudoux doit fort ressembler à l'adoration du serpent dans le temple de Whydah, et tel lent empoisonnement ressemblant à une maladie de langueur ne diffère point dans les villages africains et sous les palmiers de Saint-Domingue. Mais si les analogies d'existence, d'instinct et de pensées se maintiennent entre les parents séparés, ceux-ci n'ont plus aucun rapport les uns avec les autres, et le Haïtien notamment n'a d'autre patrie intellectuelle que la France, le pays de ses anciens maîtres.
La ci-devant capitale du Brésil, Bahia, est le seul point de l'Amérique méridionale où spontanément se soit produit le besoin de communication et d'intercourse avec la mère-patrie, et cela probablement parce que les noirs suivaient eux-mêmes très fréquemment cette route de la mer. Les nègres Minas, qui constituent une aristocratie de couleur dans cette terre du Nouveau Monde, ont du moins entendu parler du « pays des mines », qui est la « Côte de l'Or », et ils connaissent le nom d'Elmina, ville du centre de la région d'où leurs aïeux avaient été emmenés de force. Plusieurs de ces anciens esclaves, ou fils d'esclaves, devenus libres de leurs mouvements, sont retournés dans la contrée d'origine, formant des corporations puissantes en mainte ville du littoral. Des intérêts de commerce, des relations de parenté et d'amitié sans cesse grandissants unissent les deux continents, assez rapprochés en ces endroits, et, grâce à ce premier point d'attache, les rapports deviendront de plus en plus nombreux entre le Portugal américain qui est le Brésil, et les diverses colonies portugaises cédées maintenant à des maîtres nouveaux. Chez les Nègres d'Afrique plus ou moins métissés qui se disent « Portugais », le Brésil est familièrement connu sous le nom de Tabom[1454]. abréviation du salut usuel « Sta bom », Comment êtes-vous ? Comment vous portez-vous ?
Les planteurs de l'Amérique du Nord essayèrent également de nouer des relations directes entre les États à esclaves et la Côte de Guinée ; mais cette œuvre ne pouvait aboutir à des résultats sérieux puisqu'elle était dirigée, du moins en partie, par des propriétaires d'esclaves qui avaient la prétention d'être en même temps des philanthropes et qui voulaient se débarrasser des affranchis, les déporter sur les côtes d'Afrique, afin que leurs propres travailleurs n'eussent pas sous les yeux l'exemple d'hommes libres. Dès l'année 1815, un nègre enrichi du Massachusetts avait emmené dans les possessions anglaises de Sierra-Leone une quarantaine de ses compatriotes, et c'est à son imitation que se fondèrent plus tard les diverses sociétés de colonisation des noirs dont la fusion détermina, en 1848, grande année des révolutions, la naissance de la république de Libéria qui, jusqu'à maintenant, n'a pas justifié son nom d'une manière très brillante. On peut juger de l'esprit qui animait les politiciens esclavagistes des États Unis par ce fait que la république nord-américaine fut la seule de toutes les grandes puissances du monde policé à refuser de reconnaître le nouvel État qui venait de se constituer sur la côte d'Afrique. Il lui eut paru trop humiliant de condescendre à répondre par un mot de politesse à des noirs, fils d'anciens esclaves.
A l'idée de se défaire des nègres libres par la déportation, la logique même des choses substitua chez les planteurs la volonté bien arrêtée de ravir aux affranchis cette liberté détestée que les propriétaires de la génération précédente leur avaient concédée si intempestivement. Déjà ces nègres libres ne l'étaient guère que de nom ; tout ce qui constitue le citoyen, droit de réunion, droit de vote, droit d'émettre un jugement devant les tribunaux leur était dénié : ils ne pouvaient même servir de témoins, si ce n'est contre des esclaves ou des hommes de leur caste, et encore sans la formalité d'un serment, considéré comme chose trop noble pour une bouche africaine, accoutumée au mensonge[1455]. Un costume d'infamie les désignait de loin à la défiance et au mépris du blanc. Si un nègre avait l'audace de se défendre contre un agresseur ou un insulteur de la race noble, il était puni, et s'il avait le malheur de tuer son adversaire, il était jugé comme meurtrier. Des heures lui étaient fixées pour sortir de sa demeure et pour y rentrer, et si on le rencontrait à un moment défendu, on le punissait à coups de fouet[1456]. On ne lui accordait point de passeport et, dans la plupart des États Unis, on lui interdisait tout voyage par chemin de fer : de fait les nègres libres étaient internés comme des prisonniers. En vertu d'une décision de la cour suprême, « ils n'avaient aucune espèce de droit que les blancs fussent tenus de respecter ; ils pouvaient justement, légalement, être réduits en esclavage pour le profit du blanc »[1457]. Et c'est en effet ce que les États du Sud décidaient à l'envi. Dans le courant de l'année 1859, la législation de l'Arkansas votait une loi de bannissement contre tous les affranchis de l'Etat, et le 1er janvier suivant, elle faisait mettre aux enchères et vendre comme esclaves tous les malheureux qui ne s'étaient pas résolus à quitter leurs foyers. Même loi de bannissement promulguée l'année suivante dans le Missouri. La Louisiane, le Mississippi s'étaient également empressés de suivre l'exemple donné par l'Arkansas. Ailleurs on arrivait au même résultat par des résolutions hypocrites, sous prétexte de punir la paresse, l'ivrognerie ou l'immoralité ; or, quel nègre ne risquait d'être accusé d'immoralité par le blanc qui voulait le faire travailler à son profit ! Même aux portes de la capitale de l'Union, les esclavagistes du Maryland demandaient que les soixante-quinze mille affranchis de l'Etat fussent de nouveau réduits en esclavage ou distribués entre les citoyens blancs. Et quelle était la raison sur laquelle ils appuyaient leur atroce demande ? C'est que le nègre libre se corrompant par l'oisiveté, le devoir du blanc était de le « moraliser par le travail ». C'est par dévouement que les éducateurs de la société voulaient bien consentir à devenir propriétaires de chair humaine ! Il est vrai que la législature n'osa pas promulguer franchement la loi, mais elle la vota indirectement en autorisant les blancs à prendre les enfants des noirs de leur propre gré et en « permettant aux gens de couleur de renoncer à leur liberté » ! effrayante permission qui ressemblait à un ordre. Désormais tout affranchissement de nègre était absolument interdit au propriétaire, si ce n'est par ordre de la législation, quand le nègre avait révélé l'existence d'un complot contre les blancs : le traître à sa cause était le seul qui fût digne de la liberté !
Ainsi l'esclavage et cette servitude déguisée qu'on appelait la liberté du noir allaient s'aggravant d'année en année en vertu de l'importance des intérêts menacés. Le temps n'était plus où, sous l'influence de la philosophie du dix-huitième siècle, les planteurs étaient les premiers à déplorer la « hideuse institution » et prenaient pour argument contre l'Angleterre le « crime » de leur avoir légué le déplorable héritage. Au début du dix-neuvième siècle, dans le Congrès même, Mason, Jefferson tonnaient contre ce crime auquel on les avait condamnés contre leur vouloir, et c'est principalement parmi les planteurs que se recrutaient les sociétés d'émancipation des noirs. Même en 1831 et 1832, la législature de la Virginie discutait les mesures à prendre pour arriver à l'extinction graduelle de l'esclavage. Vingt ans après, le Virginien qui eût tenu à propos de la servitude des noirs le langage désapprobateur de son père risquait d'être expulsé comme indigne de la société de ses égaux, « Il fut un temps où nous avions encore des doutes et des scrupules, disait le sénateur Hammond. Mais nous n'avons plus aucun doute aujourd'hui… Notre conscience est désormais tranquille, notre résolution est calme et ferme ». Le fameux Calloun ajoutait que « l'esclavage est la base la plus sûre et la plus stable des institutions libres dans le monde ». Et tous s'exclamaient à l'envi par des affirmations du même genre jusqu'à ce que la formule définitive eût été prononcée par un gouverneur d'Etat, Mac Duffie : « L'esclavage est la pierre angulaire de notre édifice républicain ».
La cause des riches et des propriétaires d'hommes eut naturellement à son service l'Eglise en corps, non seulement dans les États à esclaves, mais aussi dans les États libres : la Bible, le Nouveau Testament non moins que l'Ancien, ne touche à la propriété de l'homme par l'homme que pour la déclarer sacrée comme toutes les autres. Même les sectes qui avaient eu des tendances révolutionnaires à l'origine et qui avaient affirmé, avec Wesley, que « l'esclavage est l'ensemble de tous les crimes », même ces groupes de fidèles en étaient arrivés de concession en concession à permettre à leurs évêques de se faire éleveurs d'esclaves. Les seuls quakers étaient restés intransigeants dans leur réprobation, et c'étaient précisément les seuls de tous les protestants auxquels la grande aristocratie évangélique refusât le titre de « frères ».
L'Eglise, dans la très forte majorité de ses pasteurs, était très solidement enrégimentée ; il fallait également domestiquer la science : elle s'y prêta fort bien dans la personne des savants. D'un côté, les prêtres établissaient de leur mieux que Canaan, le Syrien, et son père Cham ou Ham, l'ancêtre des Hamites, avaient été maudits par Dieu, et que les nègres, quoique n'appartenant pas à leur race, avaient été maudits du même coup ; d'un autre côté, les anthropologistes américains, rangés en masse parmi les partisans de la multiplicité des origines humaines, enseignaient la diversité foncière, absolue, spécifique du blanc et du noir et l'infériorité indiscutable de celui-ci, intermédiaire naturel entre l'homme et le singe. C'est-à-dire qu'au point de vue de la doctrine, prêtres et savants se trouvaient en opposition complète, mais la contradiction n'était qu'apparente, car la haine concilie tout, et l'on pouvait faire argument de l'une ou l'autre théorie. Que les nègres fussent des hommes maudits, écrasés sous le poids d'un crime originel, irrémissible, ou bien qu'ils fussent une espèce inférieure à l'homo sapiens, peu importait, puisque de toutes manières on pouvait les déclarer destinés à une éternelle servitude.
Appuyés sur des forces qui, partout ailleurs, sont ennemies, l'Eglise et la Science, les esclavagistes avaient aussi l'audace de faire accepter la condition naturelle d'esclavage par les nègres eux-mêmes. Certes il ne manquait pas de ces malheureux ayant appris la ritournelle de l'abjuration et se vantant de leur propre bassesse : dans tous les bazars de vente, on voyait des nègres riant bestialement à toutes les plaisanteries des acheteurs blancs et se laissant palper sans en souffrir. Ils montaient sur l'estrade, faisaient des gambades, prenaient des attitudes, détaillaient même la qualité de leurs muscles, de leur force, de leur adresse, et surtout de leur docilité ; méprisés par tous, ils mettaient leur gloriole à entretenir le mépris. Ainsi l'éducation morale du noir accompagnait l'éducation physique entreprise méthodiquement dans les États du centre, au contact de l'industrie du bétail. La valeur de l'esclave noir comme bête de labeur avait été plus scientifiquement comprise aux Etats-Unis, pays d'initiative commerciale et industrielle, que dans tout autre pays du monde. Des éleveurs de la Virginie, du Kentucky, du Missouri, imitant les zoo techniciens occupés aux croisements des races animales, s'ingéniaient très fructueusement à reporter cette industrie sur l'homme noir, et les résultats obtenus étaient des plus remarquables. Au milieu du dix-neuvième siècle, ces États de la zone médiane, où pénétrait déjà le régime industriel des blancs avec leur travail salarié, déplaçaient graduellement leurs intérêts agricoles et ne produisaient ni coton, ni riz, ni sucre comme les États méridionaux du littoral. Ils s'occupaient surtout de la production et de l'exportation du bétail et des hommes. Ils vendaient ainsi par an jusqu'à cent mille noirs, dits « Virginiens », sur les marchés du Charleston, Savannah, Mobile, la Nouvelle-Orléans. Et ces hommes, il faut le dire, étaient vraiment beaux, d'admirables échantillons de la science pratique des éleveurs. On pouvait les tâter aux cuisses, aux bras, aux reins ; tous les muscles, bien saillants, se tendant à l'aise, étaient propres à tous les travaux ; les bras tombaient superbement des deux côtés de la poitrine bombée ; les dents blanches, bien rangées, solides, brisaient d'un coup les deux noyaux de la pacane. Les éleveurs étaient fiers de leur bétail humain et prétendaient en même temps avoir su donner à ces corps superbes le genre d'âme qu'il leur fallait. « Puisque le bonheur est l'absence de peines et de soucis, disait l'un d'eux, je crois que nos esclaves sont les quatre millions d'hommes les plus heureux qu'éclaire le soleil. Satan s'introduit dans leur Eden sous la forme d'un abolitioniste ».
On aurait pu croire que les « républicains » de la Nouvelle Angleterre eussent de tout temps plaidé l'émancipation des serfs, mais le fait est qu'un demi-siècle après la fondation de la République, nul ne pensait à libérer les esclaves : on s'en tenait religieusement à la lettre et à l'esprit de la Constitution qui avait maintenu la servitude des Africains. Le premier blanc qui osa réclamer dans un journal la libération des esclaves, William Lloyd Garrison, fut traîné, la corde au cou, dans les rues de Boston et jeté en prison (1835). Mais ce journaliste était un héros : bientôt il ne fut plus seul, il groupa des vaillants autour de lui ; chaque grande ville vit poindre une société d'abolitionistes et le parti s'accrut rapidement en proportion même des transformations qui s'opéraient chez les esclavagistes et qui tendaient à transformer une simple institution de fait en l'application d'une système absolu de politique et de morale. Au nom du « principe » de l'esclavage, les gens du Sud se plaçaient au-dessus de la Constitution ; de même les gens du Nord commençaient, avec Sumner, à invoquer « une loi plus haute », et, avec Wendell Phillips, à « maudire la république infâme ». Tandis que, dans le Sud, on se mettait à pourchasser et à pendre les voyageurs soupçonnés de tendances abolitionistes, des révoltés, des contempteurs de lois se liguaient dans les États du Nord en conjurations et en sociétés secrètes pour secourir les esclaves fugitifs et les acheminer vers la terre libre du Canada par les « chemins de fer souterrains », c'est-à-dire par les routes sûres qui réunissaient les unes aux autres les rares maisons hospitalières entr'ouvertes la nuit aux malheureux noirs. Mais, jusqu'à l'époque (1851) où Mme Beecher Stowe publia le fameux roman *Uncle Tom's Cabin* qui remua le monde entier, même en Afrique et au fond de la Chine, le parti des abolitionistes était franchement méprisé par tous ceux qui se piquaient de belles manières, de nobles pensées et de gracieux langage. Parler des noirs avec sympathie était tenu pour un indice de vulgarité ; de même que cinquante ans plus tard l'épithète d' « anarchiste », le mot « abolitioniste » indiquait non seulement un criminel, mais encore un malappris. Les savants étaient d'accord à cet égard avec les personnages officiels. Boston se disait *the hub of the Universe*, le « moyeu de la roue du monde », et pourtant, dans ce centre de l'univers, toute idée tendant à la libération des noirs était flétrie en termes hautains par ceux qui prétendaient à la domination morale de la société. L'université de Harvard tout entière, étudiants et professeurs, condamnait solennellement la mauvaise doctrine de l'émancipation.
Cependant la différence des conditions économiques entre le Nord et le Sud, et surtout l'esprit de dictature qui s'était emparé des politiciens esclavagistes, devaient rendre la guerre inévitable entre les deux moitiés de la république américaine : bien avant la lutte finale, de brusques conflits l'annoncèrent çà et là, car c'est un des traits essentiels de l'histoire que des frissons avant-coureurs précèdent les grands bouleversements. C'est ainsi qu'après un vote du Congrès, qui créait en 1854 les deux Territoires nouveaux de Kansas et de Nebraska, la guerre éclata spontanément dans la première de ces deux contrées entre esclavagistes et libres colons. Les propriétaires d'esclaves du Missouri, excités de loin par les politiciens du Congrès, voulaient quand même, et par la violence, peupler le Kansas de nègres asservis. Aux jours de vote, les Missouriens envahissaient les salles d'élection, assommaient les laboureurs venus des pays libres, puis annonçaient triomphalement leur victoire. D'autre part, le flot des travailleurs continuait de se porter des États du Nord et du Nord-Est vers le sol nouveau : on se battit sérieusement en mainte rencontre. Ce fut le prélude de la grande guerre qui allait éclater quelques années plus tard ; plusieurs des hommes qui prirent part à ces escarmouches y firent leur apprentissage pour la terrible lutte. Le Kansas fut conquis par les abolitionistes du Nord mais, en réalité, perdu pour la cause, puisque le premier article de la constitution interdisait à tout nègre, esclave ou libre, de mettre jamais le pied sur le territoire de l'État : toujours le compromis entre le bien et le mal !
Les intérêts seuls étaient en jeu dans les guerres civiles du Kansas : il y manquait le dévouement révolutionnaire pour une cause désintéressée. Les nègres esclaves étaient trop étroitement tenus pour qu'il leur fût possible de susciter eux-mêmes une guerre servile : les propriétaires disposaient d'une force matérielle trop considérable et la police des plantations se faisait d'une manière trop rigoureuse pour que la moindre tentative ne fût aussitôt réprimée ; c'est à quelques blancs, et notamment à John Brown, que revint l'honneur de représenter la nation dans ce qu'elle avait de plus noble et de plus généreux. Ce fermier virginien, d'origine septentrionale, avait projeté de réunir autour de lui une armée de noirs fugitifs et de constituer avec eux une république guerrière dans les monts Alleghany, transformés en citadelle. « Dieu lui-même, disait-il, avait créé ces montagnes pour en faire le lieu de défense des esclaves révoltés ». Puritain convaincu, mais homme d'action plus encore que de prière, il se croyait choisi pour tenir le glaive du Seigneur dans une guerre de libération des noirs. Cette guerre fut courte, purement locale et bien minime par le nombre des combattants, mais elle fut héroïque de la part des agresseurs et bien autrement noble par le but qu'ils lui avaient donné que ne le fut plus tard la guerre dite de « Sécession ». Tandis que celle-ci, qui brassa des millions d'hommes pendant quatre longues années, tentait, vainement il est vrai, de dérouler ses formidables conflits sans porter la moindre atteinte au texte littéral de la Constitution, l'incident de la révolte et de la mort de John Brown s'accomplit, sans aucune hypocrisie, en dehors des agissements officiels et convenus. Le héros fut l'inspirateur de tous ceux qui, dans le grand conflit, eurent devant les yeux un idéal vraiment humain. Ainsi que le répéta le refrain de l'hymne guerrier chanté plus tard par les nègres affranchis : « L'âme de John Brown marchait devant eux ».
Quant aux faits matériels de la petite insurrection locale, la majestueuse histoire officielle cherche, semble-t-il à les oublier, et, dans ces États-Unis, où l'on remémore si volontiers le souvenir des grands hommes, avec le respect superstitieux de tout ce qui leur appartint, on ne trouve point de pierre ni d'inscription qui rappelle en termes élogieux, ou même décents, la mémoire de John Brown. C'est le 16 octobre 1809 qu'avec vingt-deux amis et ses propres fils il s'empara d'un magasin d'armes situé dans la ville de Harper's Ferry. Ce point stratégique, au confluent du Potomac et de la Shenandoah, était fort bien choisi et, si les nègres des environs s'étaient portés à son secours, si l'insurrection s'était propagée de campagne en campagne, il eût pu résister longtemps, mais il ne se produisit point de soulèvement, et de toutes parts les milices virginiennes vinrent l'assiéger. La petite bande, plus que décimée, fut bientôt capturée, et John Brown, couvert de blessures, fut pendu le 2 décembre dans une bourgade voisine de Harper's Ferry. Son dernier acte, avant de tendre son cou à la corde du gibet, fut de baiser au front un négrillon qui se trouvait parmi les curieux : acte symbolique et promesse d'un avenir qui ne s'est pas encore réalisé entre les races de la République américaine.
Si les historiens des Etats-Unis, plus fidèles à la lettre qu'à l'esprit, ne rendent pas tout à fait justice à l'insurrection de John Brown, peut-être ne tiennent-ils pas non plus suffisamment compte de l'énorme appoint que leur donna, dans la victoire définitive du Nord, le flot des immigrants européens venus en si grand nombre dans la force de l'âge, en pleine initiative de travail et d'aventure et, pour une forte part, plus amoureux de liberté que les Américains eux-mêmes. L'immigration d'Europe dans le Nouveau Monde est un phénomène économique et social de grande importance qu'il est nécessaire d'étudier avec soin.
Si ce n'est sur les rivages orientaux de l'Amérique du Nord, l'émigration des Européens dans les contrées du Nouveau Monde découvertes à la fin du quinzième siècle et au seizième n'avait eu qu'une faible valeur relativement à l'ensemble de la population. Tout d'abord un certain nombre d'aventuriers, fascinés par les récits des premiers conquérants, s'étaient précipités vers les terres nouvellement découvertes. Malgré les défenses formelles d'émigrer sans ordres, autrement que pour le service du roi, des navires de contrebande prenaient la mer montés par de hardis compagnons. Mais les mesures de précaution contre l'émigration interlope devinrent de plus en plus sévères, tandis que les occasions de s'enrichir rapidement se faisaient plus rares et que la curiosité des prodiges d'outre-mer diminuait en force. Le mouvement de migration de l'Espagne et du Portugal cessa tout à fait vers les contrées d'Amérique tombées en leur possession, et désormais la population d'origine européenne ne s'accrut que par la naissance de métis ou de rares descendants des autochtones de sang pur et par l'importation d'« engagés » venus sur commande et exploitant le sol au profit des maîtres. Cependant, l'émigration avait été, pour ainsi dire, amorcée par ces cléments de souche européenne pendant les trois cents premières années de l'occupation.
Dès le milieu du dix-huitième siècle, l'importation des « engagés » allemands en Pennsylvanie avait été assez active pour effrayer Burke : il exprimait en 1765 la crainte que cette colonie devînt complètement étrangère à la Grande Bretagne par le langage, les mœurs et les tendances ; cependant l'émigration ne prit un caractère continu et régulier qu'après les guerres de l'Empire, au commencement du dix-neuvième siècle.
A mesure que diminuait la traite des esclaves et que le travail salarié tendait à remplacer l'achat direct des noirs, le nombre des émigrants d'Europe s'accroissait : de milliers, il s'élevait graduellement à des dizaines, puis à des centaines de milliers par an. Pendant les cent années qui se terminèrent au 30 juin 1900, la multitude des hommes qui abandonnèrent volontairement l'Europe pour se chercher une patrie nouvelle par delà l'Océan peut être évaluée à trente millions.
Jamais durant le cours de l'histoire ne s'était accomplie pareille migration des peuples : les grands exodes purent avoir la même importance relative que le peuplement de l'Amérique, mais ils ne mirent certainement pas en branle d'aussi puissantes multitudes d'individus. Malgré la recrudescence nouvelle que, depuis 1898, on constate dans l'émigration européenne, grâce à l'exode des Italiens, des Autrichiens et des Russes, on peut se demander si le vingtième siècle ne restera pas inférieur au dix-neuvième à cet égard, car si les moyens de communication sont beaucoup plus nombreux et plus efficaces que naguère, ils servent beaucoup plus au mouvement de va-et-vient qu'au déplacement définitif sans volonté de retour : on voyage davantage, mais peut-être émigrera-t-on moins, parce que l'équilibre de population et de ressources s'établit de plus en plus dans les diverses contrées. C'est en l'année 1882 que, pendant le dix-neuvième siècle, l'émigration atteignit le sommet de sa courbe : les seuls États-Unis reçurent 788 992 immigrants, pour la plupart dans la force de l'âge ; près d'un million d'hommes, isolés ou par petits groupes, avaient changé de monde.
Une remarquable division des éléments nationaux s'était opérée dans cette œuvre immense d'expatriation. Sur les trente millions d'émigrants, vingt avaient pris la route des États-Unis et ces foules comprenaient presqu'exclusivement des Européens du nord, Anglais, Ecossais et Irlandais, Allemands et Scandinaves. Dans l'Amérique du Sud, au contraire, l'élément prépondérant parmi les nouveaux venus fut celui des gens du midi de l'Europe : Italiens, Espagnols, Portugais. Quant aux Français, peuple établi sur les deux versants méditerranéen et océanique, ils sont représentés dans les deux continents du Nouveau Monde en proportions à peu près égales, assez faibles d'ailleurs.
De part et d'autre le mélange d'éléments ethniques d'origines diverses ne cesse de fondre les populations du nord et du sud en une masse d'hommes essentiellement cosmopolite. Pas une famille qui n'ait parmi les siens des Slaves, des Allemands et des Latins.
Si facile qu'elle soit devenue, l'émigration, c'est-à-dire l'arrachement de sa personne au milieu natal, demande toujours du courage, de l'initiative et de la résolution.
Jadis elle ne s'opérait guère qu'à main armée pour la conquête, comme au temps des Mamertins, ou bien par caravanes de marchands, sous la protection des coutumes et des traités. Actuellement, ce sont des individus isolés, plus encore que des familles, des clans ou des sectes, qui tentent la redoutable aventure du déracinement, mais c'est avec prudence, même parfois avec une certaine timidité, qu'ils procèdent, à la façon des animaux à tentacules, de manière à prévoir les dangers, à diminuer les risques ; ils cherchent tout d'abord à se créer une deuxième patrie, où ils trouveront la langue, les traditions maternelles, et, s'il est possible, des mœurs analogues à celles du « pays », les sympathies cordiales de parents et d'amis. Les provinciaux, les étrangers qui vont s'établir dans une grande ville ne s'y dispersent point au hasard ; ils se groupent en quartiers, s'efforçant de s'entr'aider contre l'indifférence ou l'hostilité des inconnus et les dangers du sort. Les diverses nationalités se massent en îlots archéologiques dans toutes les cités capitales, Paris, Londres, New-York, San-Francisco, de même qu'autrefois dans les Universités, les étudiants se distribuaient en « hospitaux », en « collèges », en « nations ». Lorsque par l'heureuse chance de quelque circonstance imprévue, un émigrant a trouvé une résidence très hospitalière, des compatriotes viennent fréquemment essaimer autour de lui comme des abeilles autour d'une « mère ». Ainsi les « Barcelonnettes » des Hautes Alpes qui sont devenus marchands d'étoffes à Mexico, ont été successivement appelés ou se sont invités auprès d'amis et de parents qui avaient eu la chance de faire fortune dans cette industrie vers le milieu du dix-neuvième siècle. En cinquante années le nombre des capitalistes « barcelonnettes », d'ailleurs gens sans grande initiative, mais favorisés par un travail de routine qui demande seulement entr'aide, s'est élevé à quatre cent cinquante « valant » certainement plus d'une centaine de millions[1458].
Des exemples du même genre étaient jadis la règle, ils sont encore très fréquents, quoique l'homme soit arrivé à se sentir beaucoup plus homme dans la grande fraternité humaine. Celui qui a des sentiments nobles et qui se sait juste et bon trouvera partout, ou du moins méritera, des compagnons. Les vœux ordinaires de ceux qui se déplacent à la surface de la terre sont révélés surtout par les noms qu'ils donnent aux contrées nouvelles où ils vont s'établir, et où, fréquemment, ils croient reconnaître des traits aimés du pays d'origine. La Nouvelle Angleterre, pour ne citer que cette colonie moderne, est, de toutes, celle où s'est le mieux reproduite la « Vieille contrée » par les noms, la disposition et l'aspect des villes et des villages. Quelle cité anglaise n'a pas son homonyme dans la province américaine qui, précisément, fut la première à se détacher de la mère-patrie ?
De nos jours, les hommes qui émigrent sur une autre terre, sous d'autres cieux, par amour des aventures ou par curiosité de l'inconnu, sont une exception. Le pain et la liberté sont les deux principaux objectifs des émigrants européens, et l'ont surtout été pendant la période de révolution qui marqua le milieu du dix-neuvième siècle.
L'exode irlandais qui se produisit à cette époque et qui vida de ses habitants certains districts avait eu la faim pour cause unique. Une famine atroce, dont la cause occasionnelle était la maladie des pommes de terre, mais dont la véritable raison consistait dans l'appropriation du sol par le capitaliste étranger, cette effroyable mortalité avait enlevé plus du dixième de la population, et la plupart des malheureux qui restaient n'avaient d'autre passion que de s'enfuir, d'aller chercher le salut dans ces États-Unis d'Amérique où l'on savait que des compagnons de misère avaient obtenu de l'ouvrage, de hauts salaires ou même la fortune. Tous ceux qui avaient quelque terre la vendaient à n'importe quel prix pour payer leur traversée ; d'autres s'adressaient à l'opinion publique de l'Angleterre, douloureusement émue par les nouvelles de la famine, où de toutes parts affluaient les souscriptions ; enfin de nombreux propriétaires, sur les domaines desquels des travailleurs avaient péri, consentaient à payer le voyage d'une partie de leurs paysans, peut-être dans l'espoir de se débarrasser en même temps du remords de leur crime. Tous ces moyens réunis agirent si bien que, dans l'espace de six années, de 1847 — le *black forty seven* — à 1852, la population irlandaise descendit de 8 100 000 individus à 6 millions. La « Pauvre vieille femme » *Shan Von Vocht*, ainsi que Les Irlandais nomment mélancoliquement leur mère-patrie, avait perdu plus du quart de ses enfants. De 1826 à 1905, la statistique de l'immigration aux Etats-Unis enregistra l'entrée de 4 104 000 irlandais, et de 3 345 000 Écossais et Anglais proprement dits.
L'émigration allemande — d'abord moins forte numériquement, destinée à dépasser amplement l'émigration irlandaise et plus tard à être remplacée par une puissante vague italienne et slave, eut certainement aussi la faim pour conseillère, surtout dans les districts rhénans et silésiens ; toutefois, à cet élément des faméliques se joignit un autre élément, de beaucoup plus haute valeur intellectuelle et morale, celui des hommes qui avaient lutté dans leurs pays pour la cause populaire et qui avaient été vaincus. La désillusion leur rendait le séjour trop amer dans la patrie marâtre, et ils s'enfuyaient vers la république des Etats-Unis qui, certes, était bien loin de l'idéal rêvé, mais qui du moins offrait le large espace à ses immigrants, la pleine liberté d'aller et de venir, ainsi que le facile accès des tribunes et des journaux. Il est difficile d'apprécier à sa valeur dans l'histoire des Etats-Unis le rôle de cette immigration républicaine, ou du moins radicale, germanique en très grande majorité, qui vint influencer l'ensemble de l'éducation nationale américaine. En tout cas, il est certain que la guerre de « Sécession » dut pour une très forte part ses conséquences abolitionistes à l'ardente propagande des républicains d'Europe qui s'étaient engagés en multitudes dans les rangs des Fédéraux du nord et qui consolidèrent l'armée plus encore au point de vue moral qu'au point de vue matériel, puisqu'ils apportaient leurs convictions républicaines et la haine de l'esclavage. Les Allemands seuls fournirent à l'Union 190 000 miliciens : c'est à eux qu'on attribue surtout la conservation de l'État du Missouri dans la ligue du Nord.
C'est aussi parmi les révoltés qu'il faut classer les jeunes gens qui se dérobent à la conscription par l'exil volontaire. C'est en Allemagne et en Austro-Hongrie que se sont recrutés pour la plupart ces émigrants qui préfèrent les dangers d'un pays inconnu aux casernes de la terre natale. Les îles Britanniques, où l'armée ne se recrute que par des mercenaires, n'ont pas eu à fournir aux colonies cette catégorie d'occupants et la Russie n'y a guère contribué que dans les dernières années par ses mennonites et autres gens de foi auxquels leurs principes religieux et humanitaires interdisent de porter les armes. Mais, précédemment, les grandes insurrections de la Pologne avaient eu pour résultat de diriger vers l'Europe occidentale et les États-Unis la plupart des patriotes polonais qui avaient pu échapper à l'emprisonnement, à la déportation ou à la mort. La France et l'Espagne ont pris également part à ce mouvement de migration pour cause de lois militaires, mais, en ces deux contrées, les foyers d'émigration furent pendant longtemps presque limités aux provinces Basques entre l'Adour et les Pyrénées cantabres. C'est que les Basques, très fiers de leur liberté, préfèrent l'expatriation avec toutes ses chances de désastre et de mort au régime avilissant des garnisons et partent pour l'Amérique où on est étonné de rencontrer une si forte proportion des leurs. Les républiques espagnoles du Nouveau Monde, du Mexique, du Chili montrent par la multitude de leurs noms euskariens quelle part énorme l'élément basque a prise dans le peuplement de ces immenses contrées. De même les Açoriens, pourtant amoureux de leurs îles natales, les fuient en grand nombre plutôt que de porter l'uniforme. Quoi qu'on puisse en penser, ce ne sont point les lâches qui s'en vont ainsi plutôt que de servir : ce sont les plus énergiques, ceux qui ont le plus d'initiative personnelle, et ils enrichissent d'autant les pays nouveaux qu'ils vont habiter.
Lorsque la tension des deux forces opposées eut rendu la guerre inévitable, les gens du Sud s'imaginaient volontiers qu'ils l'emporteraient facilement sur leurs adversaires. Gentilshommes se prétendant issus de l'aristocratie britannique, ils affectaient un grand mépris pour les boutiquiers et travailleurs qu'ils auraient à combattre et dans lesquels ils voyaient les semblables de leurs propres esclaves, chiourme bonne à réduire comme ces esclaves révoltés que leurs anciens maîtres, au témoignage d'Hérodote, combattirent et dispersèrent non avec les armes, mais avec le fouet. D'ailleurs ils étaient les seuls à posséder les cadres d'une armée. La grande majorité des officiers de terre et de mer s'étaient naturellement rangés du côté des esclavagistes auxquels les relations sociales et les fêtes mondaines les avaient rattachés. Les Sudistes avaient eu quelque expérience militaire au Mexique et dans l'Amérique centrale, et l'habitude du commandement dans les campements de leurs nègres en avait fait autant d'officiers nés ; comparés à eux, les gens du Nord n'étaient au premier contact que des bandes indisciplinées. Toutefois, si confiants qu'ils fussent, sinon dans la justice du moins dans la légalité, dans la tradition juridique de leur cause ainsi que dans leur excellence personnelle, les esclavagistes du Sud ne pouvaient douter de ce fait incontestable, la supériorité matérielle de leurs adversaires du Nord. C'est à ceux-ci très certainement qu'appartenait la force. Ils étaient de beaucoup les plus nombreux et à leurs rangs serrés ils pouvaient ajouter sans fin la foule des immigrants d'Europe qui se présentaient tout aussi dispos à prendre les armes de la guerre que les outils du travail ; en outre, ils avaient les ressources prodigieuses que leur donnait une industrie de beaucoup supérieure à celle des gens du Sud, d'avance ils disposaient des trésors que donnent la science et l'initiative ; enfin le réseau de chemins de fer, dont les mailles s'entre-croisaient sur tout le territoires leur permettait de faire manœuvrer les troupes à l'aise pour l'attaque et pour la défense.
Evidemment les politiciens qui lancèrent les États confédérés dans la révolte et dans la guerre n'ignoraient point ces énormes avantages que possédaient les États unionistes, mais, dans leur jactance, explicable par les précédents, ils s'imaginaient que leurs adversaires ne sauraient pas utiliser ces forces immenses : ils comptaient sur le maintien de l'ascendant que l'orgueil, la violence, l'habitude de l'autorité leur avaient toujours assuré dans les assemblées délibérantes : la domination qu'ils avaient exercée dans le Sénat, qu'ils avaient souvent disputée avec succès dans la Chambre des représentants, ils comptaient l'acquérir aussi sur la foule sans nom qui s'agitait dans les villes industrielles du Nord. Le mépris de ses adversaires est une grande force, mais il ne faut pas en abuser. Les Sudistes n'avaient pas égalé leurs rivaux du Nord par le sérieux de l'étude, par l'intensité du travail matériel et moral, mais ils les avaient souvent vaincus par la véhémence du discours, par la faconde oratoire ; habitués à commander les nègres, ils s'imaginaient aussi pouvoir commander aux blancs : la griserie de leurs paroles les suivit jusque sur les champs de bataille. N'allaient-ils pas jusqu'à revendiquer la supériorité intellectuelle, quoique leur littérature, comparée à celle du Nord, et notamment à celle de la Nouvelle Angleterre, fût sans valeur aucune. Ils donnaient à cette inégalité humiliante une raison des plus bizarres, prétendant que les Méridionaux, conservateurs naturels de la tradition, ne voulaient à aucun prix se départir de la littérature classique des Milton, des Dryden, des Goldsmith, des Pope ; aussi décourageaient-ils tous les efforts qui auraient eu pour résultat la création d'une littérature nouvelle[1459].
Les premiers événements de la guerre semblèrent justifier la confiance des esclavagistes. Un bombardement leur livra (16 avril 1861} le fort Sumter, principale forteresse de la baie de Charleston, ville « sainte » des confédérés, et la rencontre de Bull Run, dans les terres marécageuses qui bordent à l'ouest le bas Potomac, se termina par la fuite presque ridicule des Fédéraux, troupes sans cohésion qui voyaient le feu pour la première fois. Il fallut arrêter brusquement les opérations militaires dans lesquelles on s'était imprudemment engagé et se borner à la défensive en s'abritant derrière des fortifications en terre où les recrues s'exerçaient à l'apprentissage de leur métier. Mais le simple campement sur un point de future attaque déterminait de plus en plus l'état de guerre, et les escarmouches prenaient graduellement le caractère de bataille. La position géographique des deux capitales ennemies, Washington et Richmond, forçait les armées à graviter autour de ces places. Tandis que les « Confédérés » ou Sudistes, plus audacieux et plus libres de leurs mouvements, se hasardaient avec une singulière audace jusque dans le voisinage de Washington, essayaient de la surprendre même à revers par une campagne faite dans le Maryland et dans la Pennsylvanie, les « Fédéraux » ou gens du Nord poussaient lentement leurs travaux d'approche vers Richmond, soit par le nord, à travers les vallées parallèles des rivières qui les séparaient de James-river, soit par l'est, dans la péninsule même qui se relève ou plutôt s'exonde par degrés dans la direction de la ville convoitée. Que de fois les armées, enfin exercées l'une et l'autre à la tuerie, se heurtèrent en batailles indécises, et que de fois elles avancèrent et reculèrent successivement après de terribles assauts qu'on se livrait de part et d'autre ! Rarement guerre fut plus sanglante, rarement plus de vies humaines furent sacrifiées sur les champs de bataille que pendant cette lutte de quatre années.
D'abord vaincus sur terre, les Fédéraux avaient eu la victoire dans leur premier combat naval, et bientôt l'avantage capital que donnent l'industrie et le commerce avait permis aux assaillants de pousser leur blocus le long des côtes du territoire esclavagiste et même de pénétrer çà et là dans les estuaires et les embouchures du littoral. Sans doute des corsaires du Sud et des marins étrangers réussissaient fréquemment à forcer ce blocus pour introduire dans le domaine assiégé des armes, des approvisionnements, des correspondances, mais ces apports se faisaient à très grands frais, en échange de coton dont là récolte diminuait chaque année. Le jour vint où le cercle de fer rejoignit ses deux extrémités, lorsque les flottilles des fleuves de l'intérieur se réunirent, devant Vicksburg, aux vaisseaux venus de la mer par le bas Mississippi. Tandis que le gros des armées se pressait sur le pourtour du noyau formé par les deux capitales, l'énorme circuit qui se prolongeait au loin vers le sud-ouest se trouvait étreint par les forces du nord : virtuellement le conflit devait se résoudre à l'avantage du boa qui déjà tenait sa victime en sa gueule distendue.
Cependant l'hallucination produite par le résultat des premiers conflits et le désir secret qu'avaient les puissances européennes d'écarter la concurrence redoutable d'une rivale triomphante en industrie et en commerce produisirent dans l'esprit de la plupart des politiciens l'idée que la résistance des Confédérés finirait par lasser les fanatiques de l'Union et même par épuiser leurs ressources. Le plus fameux homme d'État qui vécût à cette époque, l'illustre Gladstone, déjà connu sous le nom de *Great Old Man*, donna pourtant la preuve de son manque de clairvoyance politique puisqu'il félicita publiquement les chefs de la Confédération d'avoir su « créer une nation ». Ce qui leur manquait pour cela, c'était d'avoir une idée rectrice capable de soulever la masse du peuple et de la passionner d'une manière durable par l'enthousiasme d'une noble cause. Mais si les propriétaires d'esclaves affectaient de croire que l'esclavage des noirs était vraiment un principe pour lequel il est juste de sacrifier sa vie, la masse des « petits blancs » sans propriété restaient parfaitement insoucieux de tout ce verbiage et si, d'une part, ils haïssaient les nègres à cause de la différence de la peau et la concurrence du travail, d'autre part, ils détestaient les « grands blancs », les hautains patrons. Toutefois, si les politiciens des États confédérés s'étaient appuyés sur le principe fondamental de toute libre association, s'ils avaient revendiqué le droit naturel de l'homme à l'autonomie personnelle et à la liberté du groupement suivant les sympathies, s'ils avaient dit simplement : « Votre compagnie nous déplaît, gens du Nord, et nous entendons désormais vivre comme il nous convient, en choisissant nos alliés selon notre goût ! » ils se seraient trouvés sur un terrain solide et auraient été inattaquables au point de vue de la justice humaine. Certes, il est à croire qu'ils n'eussent pas manqué de prendre cette franche attitude s'ils avaient été seuls, mais ils se présentaient dans la lutte à côté des petits blancs méprisés, bien plus encore, accompagnés de leurs chiourmes d'esclaves, et, dans cette situation complexe, ils auraient eu la plus mauvaise grâce à réclamer d'une même haleine le droit à leur liberté personnelle et celui d'asservir autrui. Ils étaient donc forcés de s'en tenir aux précédents historiques, aux textes des lois, à la discussion des grimoires de Constitution et de jurisprudence ; comme ci-devant dans l'enceinte du Congrès, ils discutaient des points de droit dans le champ ouvert des batailles ; la voix aigre et niaise des avocats accompagnait le tonnerre du canon.
De leur côté, les Unionistes ne se déprenaient que très lentement de leur formalisme constitutionnel pour se rattacher franchement à un principe, celui du droit de l'homme à la liberté. Les proclamations officielles en référaient misérablement à la lettre de la loi : les abolitionistes seuls, ceux que l'on appelait « sectaires » et « fanatiques », sautaient à pieds joints par-dessus le « compromis du Missouri », le « procès Dread Scott », les jugements de la « Cour suprême » et autres précédents parlementaires et légaux. Les émigrants qui se faisaient recevoir au nombre des citoyens et s'enrôlaient en foule dans l'armée voyaient aussi les choses de plus haut et de plus loin que les natifs, accoutumés aux subtilités constitutionnelles : il fallait une hérédité de quelques générations dans les traditions absurdes pour professer que les noirs étaient une « propriété » de même ordre que le bétail. Les étrangers nouveaux venus auraient trouvé tout naturel d'enlever les esclaves des plantations et de les enrégimenter contre leurs anciens maîtres, mais le scrupuleux président Lincoln et les savants légistes qui l'entouraient ne virent d'abord dans le nègre que la pure marchandise déterminée par les antécédents légaux, et même, lorsque la logique des événements eut fait justice de toute cette logomachie, lorsqu'il fallut pourtant émanciper et armer les noirs, le respect de la formule obligea les délibérateurs à les désigner par une bizarre périphrase. On ne vit en eux que de la « contrebande de guerre », c'est-à-dire de simples objets comme de la poudre et des balles, et longtemps les actes relatifs à cette contrebande vivante furent rédigés en un jargon incompréhensible à tous autres que les juristes initiés. De même, lorsque le nouvel État — la Virginie Occidentale — fut détaché de l'État à esclaves dit familièrement « Old Virginia », la volonté formelle des habitants ne parut pas suffisante pour justifier cet acte administratif, qualifié d'attentat par les Sudistes, et Lincoln se crut obligé de l'envelopper de tout un savant verbiage, sur lequel des milliers de casuistes se mirent à ergoter.
Quand même, il fallut bien en venir à l'acte par excellence, à la décision ultime qui formait comme le noyau de tout cet amas de choses secondaires discutées entre les deux moitiés de la république nord américaine. La proclamation du 1er janvier 1860 annonça que « toutes les personnes tenues en esclavage dans chacun des États insurgés contre l'Union seraient libres dorénavant et à toujours ». On peut dire que la révolution était faite désormais, puisque les Unionistes étaient d'accord pour combattre au nom d'un principe et que leurs immenses ressources ne s'appliquaient plus au hasard, pour une cause dont on ignorait la justice. Mais l'émancipation graduelle des 3 200 000 esclaves qui vivaient dans les plantations des États du Sud devait logiquement se compléter par la mise en liberté des 800 000 noirs asservis qui se trouvaient encore dans les États occupés par les Unionistes. Le scrupuleux président Lincoln fixait au 1er janvier 1900 le délai d'émancipation du dernier travailleur nègre des États-Unis, mais l'enchaînement des faits demandait une solution plus rapide, et bientôt, dans chaque État, les esclaves furent définitivement rachetés. Mais habitués à la discipline par la terrible école de l'esclavage, les nègres du Sud continuèrent de l'observer pendant la guerre, soit envers leurs anciens maîtres, soit envers leurs émancipateurs.
Tout au plus quelques milliers d'entre eux s'étaient-ils enfuis des plantations pour rejoindre les armées fédérales où les officiers du Nord les accueillirent comme « contrebande de guerre », se permettant de les utiliser au profit de l'union en les incorporant dans les régiments de marche. Lorsque les Fédéraux purent enfin passer de la défensive à la franche offensive et pénétrer au loin dans les plantations des États méridionaux, armés de la proclamation de la liberté, les noirs valides purent accourir de toutes parts dans les rangs des envahisseurs, et jusqu'à 200 000 d'entre eux combattirent ainsi pour la cause de leur race, mais sans qu'aucune atteinte ait été portée par eux à la légalité apparente, sans que leur prise d'armes pût donner à leurs actes le moindre caractère d'insurrection.
Les événements se pressèrent. Le point de virement définitif s'accomplit dans les premiers jours de juillet 1863, immédiatement avant la fête nationale. C'est alors que Vicksburg, le verrou qui fermait aux Fédéraux la route naturelle du Mississippi, tomba entre leurs mains et que la dernière tentative des Confédérés, s'avançant en masse avec le gros de leur armée, vint échouer contre le triangle puissamment fortifié des collines de Gettysburg, en Pennsylvanie. La force de la révolte était définitivement brisée. Hommes, ressources matérielles, confiance commençaient à manquer, et tout ce qui restait disponible était dirigé vers les fortifications multiples qui formaient un labyrinthe d'embûches au-devant de Richmond. L'immense territoire compris entre l'Atlantique, le golfe du Mexique et le Mississippi n'avait plus d'éléments de résistance : on eût pu le comparer à une coquille d'œuf presque vide. Aussi les troupes fédérales faisaient-elles effort pour traverser cette région dans son plus grand diamètre. Après des victoires décisives remportées dans la partie centrale du domaine de l'insurrection, c'est-à-dire devant la courbe supérieure du grand fleuve Tennessee — là où se terminent les chaînes méridionales des Alleghanies et où commencent les vastes plaines en culture de la Géorgie —, le général Sherman disposa ses troupes en colonnes parallèles, non pour écraser l'ennemi qui ne pouvait opposer des armées sérieuses de combat, mais pour ravager les campagnes, couper toutes les lignes de communication, routes, ponts et chemins de fer, brûler villes, villages et plantations, rendre absolument impossible toute continuation de la guerre en faisant un vide absolu entre les États mississippiens et les États atlantiques. Jamais, peut-être même du temps des Mongols, destruction plus méthodique n'avait été accomplie. L'incendie se propagea sur un espace de plus de 100 kilomètres de largeur, de plus de 500 kilomètres en longueur.
Du moins cette effroyable marche atteignit son but stratégique. Arrivé au bord de la mer, près de Savannah, le général Sherman rejoint la flotte de l'Atlantique, et le cercle se rétrécit autour des confédérés de manière à les étouffer. C'était au commencement de l'année 1865. Maintenant les Fédéraux avancent à la fois du nord, du sud, de l'est et de l'ouest sur les positions du général Lee, autour de Richmond et de Petersburg, et, le 17 avril, les derniers révoltés, entourés de toutes parts, n'ont plus qu'à déposer les armes.
La sanglante guerre était finie et l'équilibre politique et social de la république nouvelle, surgie de la tourmente, se trouva complètement changé. Désormais les gens à peau blanche continuèrent niaisement, pour la plupart, à mépriser, même à haïr les gens à peau noire ou bistrée, mais du moins n'y eut-il plus de « principe » d'esclavage, d' « institution divine ». Comme pour donner un caractère épique à la fin de la formidable lutte, Lincoln, le président qui avait été le porte-parole de l'émancipation des noirs, fut assassiné en plein triomphe.
La victoire des États du Nord sur les États du Sud eut les conséquences ordinaires : elle fit accepter le succès comme légitime par la grande majorité de ceux qui l'eussent maudit d'avance et fit naître aussi par milliers des prophètes du lendemain qui croyaient avoir annoncé les événements bien avant qu'ils fussent accomplis. Les mêmes voix intéressées, qui avaient prévu le triomphe inévitable du Sud parce qu'elles le désiraient, reconnaissaient maintenant qu'il eût été vraiment insensé de ne pas croire à cette « destinée manifeste » qui entraînait la république nord-américaine vers l'unité et l'accroissement de sa puissance. Et bien certainement, malgré les haines et les rancœurs suscitées par la terrible extermination, les États-Unis sortirent de la guerre plus étroitement associés qu'ils ne l'avaient été à aucune période de leur histoire. Bien plus, les États du Nord à type de civilisation industrielle se trouvèrent réellement agrandis par une extension naturelle qui se produisait du nord vers le centre et du centre vers le sud. L'émigration directe des colons de la Nouvelle Angleterre vers les États de l'ouest et du centre fut le véhicule de ce travail d'intussusception. On peut en juger surtout par ce fait que le cadre typique de l'autonomie locale dans le Massachusetts et les États voisins, le *township*, s'est propagé dans l'ouest, contrairement à la forme du « comté », moins populaire dans son organisme[1460]. Les habitants du Connecticut surtout sont devenus fameux par leurs mœurs de migrateurs, de nomades politiques, allant porter aux autres États dans leur *carpet bag* ou valise la charte d'administration nouvelle.
Soutenues par ce mouvement continu d'immigration, toutes les conquêtes du travail libre furent autant de conquêtes du nord : il empiéta ainsi par delà les frontières du Missouri, du Kentucky, du Tennessee, même jusque dans l'Alabama, où l'exploitation des riches terrains houillers et ferrugineux fit naître soudain de grandes villes entourées d'usines et où les mœurs des salariés blancs se répandirent parmi les travailleurs nègres. Le littoral de la Floride avec ses hôtels superbes, où viennent par milliers les valétudinaires et les oisifs des cités atlantiques, est devenu aussi comme un prolongement économique des cotes de la Nouvelle Angleterre, de New-York et de New-Jersey.
Quant au résultat majeur de la guerre, l'émancipation des noirs, il va sans dire que, si elle fut proclamée à une date précise, elle ne fut point réalisée aussitôt. La servitude ne disparut, ou plutôt ne se transforma que lentement en sa forme industrielle moderne, qui est le salariat ; encore de nos jours, près d'un demi-siècle après l'émancipation officielle, se maintiennent, dans les pratiques et les lois, surtout au fond des âmes, bien des vestiges répugnants de l'ancien état de choses. Même il est arrivé que des juristes ont essayé de rétablir indirectement l'esclavage par toutes sortes d'artifices légaux et qu'ils ont trouvé des complices dans les tribunaux et parlements d'Etat. De pareilles iniquités sont inévitables, car les anciennes institutions ont la vie dure ; et, d'ailleurs toutes les exploitations de l'homme par l'homme, esclavage, servage salariat, ne prennent-elles pas des formes analogues, difficiles à distinguer dans les divers milieux ?
La république nord-américaine sortait si puissante de la guerre civile qu'elle avait même pu remporter une grande victoire morale contre une puissance étrangère sans avoir eu à se donner la peine d'en venir aux menaces, ou seulement aux sérieuses remontrances. Dès la fin de l'année 1861, c'est-à-dire lorsque la Sécession était prononcée, et que la guerre avait déjà causé ses premiers désastres, Napoléon III, l'empereur de hasard, que tourmentait toujours une idée chimérique, intervenait diplomatiquement dans les affaires intérieures du Mexique pour y faire alliance avec le parti clérical, tout en servant les intérêts de quelques tripoteurs de finances. Voyant dans quelle aventure on les menait, l'Angleterre et l'Espagne, qui s'étaient alliées à la France pour formuler des revendications sur les questions d'emprunts et de douanes, s'empressèrent de se retirer, et l'empire napoléonien resta seul pour chercher noise à la république mexicaine.
D'après le témoignage des chroniqueurs de l'époque, il parait établi qu'en envoyant ses troupes au Mexique pour y détruire le régime républicain et le remplacer par un empire, Napoléon III, silencieux d'ordinaire, aurait pourtant cette fois laissé échapper un secret : « Ceci c'est la grande pensée du règne ! » Se croyant arbitre suprême, placé au gouvernail de l'humanité, il ne visait à rien moins qu'à soustraire le Nouveau Monde à l'influence prépondérante des Anglo-Américains et à faire pour l'Hispano-Amérique ce qu'il croyait avoir fait pour la France, lui tracer un lit permanent comme aux fleuves rectifiés, l'arracher définitivement au régime incertain et changeant des instincts et des caprices populaires, lui imposer une évolution venue d'en haut et réglée par la volonté d'un homme, d'un empereur, toujours présumée prudente et sage. Afin de donner à son dessein une apparence absolument désintéressée, il se garda bien d'imiter son oncle qui n'avait eu de trônes que pour sa dynastie : celui dont il fit choix comme représentant de son idéal monarchique appartenait à l'antique maison d'Autriche, celle de toutes les familles princières d'Europe vers laquelle les fanatiques de la tradition de servitude lèvent les yeux avec le plus de vénération. Le moment semblait bien choisi pour introniser le descendant des Habsbourg en ce pays qui avait été conquis par les lieutenants de Charles-Quint. En effet, la « doctrine de Monroë » qui interdisait aux puissances d'Europe d'intervenir dans les affaires politiques des États américains se trouvait momentanément frappée de caducité puisque la république nord-américaine était alors désunie ; peut-être même les politiciens qui cherchaient à impérialiser le Mexique espéraient-ils que la force de l'exemple et la communauté des intérêts décideraient les États confédérés, c'est-à-dire l'aristocratie esclavagiste des régions floridiennes et mississippiennes, à s'allier intimement au nouvel empire mexicain.
Mais toutes ces combinaisons manquaient de prescience et de sagacité : la plus grande pensée de Napoléon III fut en réalité la plus grande folie. D'abord les troupes françaises, qui avaient combattu avec succès les plus redoutables armées sur les champs de bataille de l'Europe, se heurtèrent à de vaillants ennemis qu'elles avaient eu le tort de mépriser d'avance. Même la première rencontre sérieuse fut pour elles un insuccès : le 5 mai 1862, un assaut de Puebla fut victorieusement repoussé, et plus d'une année s'écoula avant que l'armée française pût se réorganiser et pénétrer enfin dans la ville de Puebla pour s'ouvrir la route de Mexico. Les Français y entrèrent (10 juin 1863) et y préparèrent l'intronisation officielle de Maximilien qui vint prendre possession de son empire l'année suivante, après s'être fait sacrer par le pape. Mais la guerre n'était point finie. Quoique les régiments français, appuyant l'armée cléricale des généraux conservateurs, fussent presque toujours vainqueurs en rase campagne, et que le gouvernement républicain, présidé par l'Indien Benito Juarez, dût fuir de ville en ville, il n'en organisait pas moins des guérillas qui harcelaient partout les vainqueurs, coupaient les routes, s'emparaient des approvisionnements. On pendait les patriotes par centaines, ils renaissaient par milliers.
Lorsque la ruine complète des esclavagistes eut amené la grande évolution de l'histoire américaine, Napoléon comprit qu'il n'avait plus qu'à préparer sa retraite, à modifier prudemment sa politique en laissant Maximilien se tirer de la périlleuse affaire, s'il était encore possible. Le malheureux crut qu'il réussirait par la terreur et, par un décret d'octobre 1865, prononça la peine de mort dans les vingt-quatre heures contre tout adversaire capturé. C'est le décret qui se retourna contre lui, et qui lui fut appliqué, l'année suivante, dans les fossés de Queretaro. Il avait régné trois années, mais pas un jour de cet empire ne s'écoula sans que les historiens n'aient lu clairement son horoscope de victime expiatoire : la grande pensée lui avait été funeste. Il ne semble pas d'ailleurs que le crime politique dont la France, sacrifiée aux chimères de son maître, s'était rendue coupable sans y participer moralement, ait eu pour conséquence de susciter contre elle des sentiments de haine et de vengeance dans l'âme des Mexicains. Un sûr instinct avait averti ceux-ci que l'envahisseur, ennemi d'occasion et non pas de nature, ne leur en voulait nullement, et ils lui pardonnèrent, préférant se rappeler les enseignements de la Révolution française que les caprices incohérents de la contre-révolution impériale. En outre, ils comprenaient que, dans la bataille des intérêts, aussi âpre entre les nations qu'entre les individus, ils n'avaient rien à craindre mais beaucoup à espérer de la solidarité morale de leurs frères « latins », tandis qu'ils avaient, au contraire, tout à redouter de leurs amis d'un jour, voisins d'outre-Rio Grande.
Quoi qu'il en soit, l'issue de la guerre du Mexique avait puissamment assis la « doctrine de Monroë » comme une vérité politique désormais indiscutable : pendant le demi siècle qui venait de s'accomplir, les ambitions étaient devenues une ferme réalité. Désormais l'esprit le plus chimérique ne pourrait imaginer qu'il serait possible à la France, à l'Angleterre ou à n'importe quelle puissance européenne de modifier à son caprice l'équilibre politique du Nouveau Monde, soit dans l'Amérique du Nord, soit dans l'Amérique du Sud. Le principe établi par le président Monroë, lors des révoltes de l'indépendance hispano-américaine, ne pouvait dorénavant plus trouver de contradicteurs. Par la force des choses, aussi bien que par la conscience orgueilleuse de leur rôle parmi les nations, les États-Unis en étaient arrivés à disposer dans tout le monde occidental d'une réelle préséance. Ils constituaient une république, patronne d'autres républiques, formant, pour ainsi dire, le contraste, dans l'ordonnance générale du monde, avec l'empire russe, le plus puissant de tous par l'étendue territoriale, et celui qui représente par excellence les principes conservateurs du despotisme antique.
Après le grand ébranlement de la guerre de Crimée, le gouvernement russe avait eu à composer avec l'opinion publique en émoi. Quoique la nation n'eût pas un seul organe représentatif direct par lequel sa compréhension des choses put se manifester officiellement, elle ne s'en agitait pas moins, et des révoltes locales, signes avant-coureurs d'une transformation générale, témoignaient de l'impatience grandissante des sujets. Le gouvernement central, si désireux qu'il fût de maintenir la routine traditionnelle, ne pouvait ignorer cet état de choses et cherchait à donner une certaine satisfaction aux exigences populaires. Sans doute la nation russe, avec l'égoïsme collectif qui appartient à ces amas d'hommes déterminés par la série séculaire des événements, permettait à ses gouvernants de poursuivre contre l'étranger sa politique de conquête et d'oppression ; même elle voyait avec une certaine satisfaction les annexions lointaines qui ajoutaient à l'Empire les immenses étendues asiatiques ; elle approuvait les campagnes du Caucase qui aboutissaient en 1859 à la capture de Chamil, prophète et guerrier, et, en 1864, pacifiaient par le dépeuplement complet tout ce qui restait de territoires insurgés dans la Caucasie occidentale ; même la masse du peuple russe se trouvait certainement d'accord avec son gouvernement pour approuver l'écrasement d'une nouvelle insurrection polonaise en 1863. Comme tant d'autres populations, celle de la « Sainte Russie » ne demandait justice que pour elle-même et participait volontiers à l'injustice contre les autres.
Les améliorations matérielles sont celles que les gouvernements se laissent arracher le plus volontiers, parce qu'ils sont les premiers à en profiter. Le réseau des chemins de fer commença de se rattacher à la seule ligne de grande communication qui existât alors, celle qui reliait l'une à l'autre les deux capitales Moscou et Pétersbourg. Quelques routes, devancées par les voies de fer en maintes régions de l'empire, se tracèrent çà et là et des ponts furent jetés sur les fleuves. En même temps, on ouvrit des écoles pour les enfants de la bourgeoisie naissante et publia des amnisties pour le passé ; la liberté fut rendue aux quelques dékabristes exilés qui vivaient encore et les membres de leurs familles furent réhabilités.
En même temps, en 1807, on décida de porter la main sur l'arche sainte du servage qui, depuis l'attentat de Boris Godunov contre la liberté russe, avait si profondément rongé le cœur de la nation. Comme toujours en pareille circonstance, cette décision « libérale » du gouvernement avait été dictée par la nécessité. L'empereur Alexandre en exposa la raison aux nobles réunis au Kreml' : « Donnons la liberté afin qu'elle ne soit prise de vive force ». Les soulèvements partiels et les révoltes individuelles des paysans étaient fréquentes et, d'autre part, maint seigneur était de cœur avec les révoltés. Des serfs désespérés fuyaient en multitudes vers les steppes de la Russie méridionale et des conflits sanglants se produisaient dans les maisons de campagne des seigneurs. On évaluait en moyenne annuelle à soixante-dix le nombre des propriétaires que les paysans massacraient, parfois avec le raffinement de la torture et du bûcher[1461].
C'est le 17 mars 1861 (le 5 en style russe) que fut inaugurée l'ère de l'affranchissement. On comprend quelle fut l'immensité du changement économique et social dans tout l'organisme de la nation, puisque le nombre des paysans mâles à libérer dans la Russie d'Europe, en Sibérie, dans la Transcaucasie s'élevait à près de douze millions (dix millions et demi d'individus lors du recensement de 1867, le dernier qui les ait comptés), sur lesquels huit à neuf cent mille appartenaient aux domaines impériaux et aux diverses administrations. En ajoutant à ces « âmes » d'hommes celles des femmes de tous âges, l'ensemble des serfs, peu éloigné de 23 millions, représentait, selon Semevsky, un peu plus de la moitié (53 %) de toute la classe des paysans de l'Empire et plus du tiers (37 ½ %) de la population de la Russie proprement dite.
Le travail purement administratif de l'émancipation, commencé par degrés et d'abord dans les gouvernements les plus rapprochés de l'Europe civilisée, se prolongea pendant une période de deux années, mais les paiements d'argent imposés aux paysans pour la terre qu'ils reçurent en propriété indivise de leurs communes continuèrent jusqu'à la fin du siècle. En effet, on s'était bien gardé de laisser aux serfs libérés le lot de terre qu'ils occupaient lorsqu'on les asservit à la glèbe : on leur fit racheter le sol, dont, en justice, on ne pouvait leur dénier la propriété : le gouvernement lui-même ne permettait pas aux seigneurs de les en priver et, quant aux paysans, ils n'avaient cessé de le revendiquer dans leurs légendes, dans leurs chants et leurs récits autour du foyer.
Non seulement on leur imposa le rachat à un taux représentant en maint district deux à trois fois la valeur commerciale de la terre, mais on ne leur permit même pas d'acquérir la superficie totale du terrain qu'ils cultivaient sous le servage. Le *nadyel* fut rogné surtout dans les provinces fertiles du midi, et n'aurait pu nourrir le travailleur et sa famille qu'au moyen de procédés perfectionnés dont il n'était point question à cette époque en Russie. Au fond, sous le nom de rachat, les paysans avaient à indemniser le seigneur pour leur liberté personnelle et pour l'affranchissement des trois journées de corvée par semaine que chaque serf, homme ou femme, lui devait[1462].
Un des plus brusques changements produits par la libération des serfs fut la ruine d'une très grande partie de la noblesse. A peine les nobles — surtout ceux qui ne visitaient leurs terres que pour y passer quelques mois à la belle saison — avaient-ils reçu les obligations représentant le prix du rachat qu'ils les négociaient et en dépensaient le montant avec un luxe fastueux. D'autres vendaient les terres qui constituaient leur fortune particulière : on dit que près de 30 millions d'hectares devinrent ainsi en peu de temps la proie des spéculateurs et des usuriers, tandis que l'Etat, par les facilités offertes à l'hypothèque des terres et aussi par des confiscations, devenait propriétaire de fait de la majeure partie des domaines seigneuriaux. Enfin, beaucoup de propriétaires, sans doute la majorité, plus attirés par la vie du fonctionnaire que par celle du gentilhomme campagnard, préféraient louer leurs terres aux paysans que de les faire valoir eux-mêmes et ne réussissaient qu'à précipiter à la ruine leurs anciens serfs.
Au milieu de la population agricole augmentant rapidement, dépourvue de terres suffisantes et pour laquelle la culture du sol est le seul travail possible, les prix des baux s'élevèrent bientôt. Aussi, depuis quarante ans, la situation d'une quarantaine de millions de paysans n'a-t-elle cessé d'empirer dans la Russie centrale : le « rachat », les impôts croissants, les baux élevés, l'ignorance de bonnes méthodes culturales ont amené l'agriculteur russe au même niveau que celui de l'Irlande. Certes, il y a des exceptions, l'initiative et l'entr'aide ont été suffisantes çà et là — principalement dans le gouvernement de Moscou — pour faire remplacer le soc primitif par la charrue profonde et pour introduire avec le trèfle une méthode d'assolement quadriennale. Mais combien de paysans succombent à la misère et combien échangent un esclavage pour un autre, celui du barine pour celui de l'usurier, juif ou orthodoxe, plus implacable encore ! Que de communes, que de districts se trouvent décimés par suite de mauvaises récoltes et de la famine toujours menaçante !
Un fait grave se produisit à la même époque, la naissance d'un prolétariat industriel : une nouvelle caste se formait ainsi en même temps que la caste de la bourgeoisie s'accroissait en force par la fondation des manufactures et l'asservissement du commerce, mais, quoi qu'on en puisse penser, les ouvriers d'usine restent en Russie l'infime minorité. Si, dans les provinces centrales, les petites industries paysannes et saisonnières occupent plus de sept millions de personnes, le service des manufactures, malgré les primes et les faveurs gouvernementales, ne réclame guère que deux millions de travailleurs, c'est-à-dire qu'il n'a emprunté au travail agricole que moins d'un cinquantième de l'augmentation de population entre 1861 et 1906. Aujourd'hui encore, l'immense majorité de la population russe n'a d'autre ressource que l'agriculture.
Toute grande révolution est génératrice de progrès et de regrès, et suivant que l'histoire examine les uns ou les autres, elle est portée soit à déplorer soit à célébrer les résultats de l'événement. Mais, quant aux conséquences de l'émancipation des serfs de la Russie, il n'y a point de doute possible. Malgré toutes les réticences et les mauvaises volontés, malgré les maussades tentatives des réformateurs qui tâchaient de reprendre d'une main ce qu'ils donnaient de l'autre, l'esclavage n'était pas moins aboli ; le maître n'avait plus le droit de cravacher son domestique ni la maîtresse celui de percer d'épingles la chair de sa rivale serve ; le travailleur pourrait désormais travailler en chantant, puisque il avait racheté sa terre et la disait sienne, pouvait la retourner, la féconder avec amour. L'admirable conséquence de l'émancipation, c'est que du coup commençait à se former une opinion publique dans cette masse jadis inerte, et qu'il fallait déjà, en vertu de la logique des choses, donner une certaine satisfaction à cette opinion publique. C'est ainsi que l'institution du jury fut admise en Russie, au grand scandale des vieux conservateurs : un des verdicts les plus retentissants du nouveau tribunal fut d'acquitter une jeune fille, Vera Zassoulitch, qui avait vengé la fustigation d'un prisonnier sur la personne du coupable en chef, le général de la police (1878). De même, le gouvernement fut entraîné par l'esprit de l'émancipation jusqu'à laisser les paysans exposer leurs doléances et formuler leurs propositions dans les assemblées cantonales ou *zemstvo*. La Russie vit ces choses étranges : les juges de paix élus au second degré par tous les paysans à l'égal de leurs seigneurs, puis des parlements où les campagnards se permettaient de discuter leurs intérêts avec bon sens, même avec esprit et dans un beau langage. Sans doute diverses mesures restrictives, surtout sous le règne d'Alexandre III, réussirent à supprimer presque complètement ce premier essai d'une représentation directe des intérêts ; mais la chose certaine, inéluctable, que nul gouvernement ne pouvait rayer de l'histoire, c'est que la nation russe se trouvait déjà placée par son mouvement social et politique dans un milieu analogue à celui des autres nations policées de l'Europe et que, par conséquent, toutes les révolutions de la pensée devaient y rencontrer une société préparée à les comprendre. Le monde moderne s'était agrandi de toute l'immensité de la Russie.
** Internationales. Notice historique
| 1866 | — 14 juin, déclaration de guerre de la Prusse et de l'Italie à l'Autriche ; 24 juin, Custozza ; 3 juil., Sadowa ou Königgrätz ; 4 juil., remise de la Vénétie à la France ; 17 juil., les Prussiens arrivent devant Vienne : 20 juil., Lissa ; 21 juil., armistice. — Congrès de l'Internationale ouvrière à Genève. — 4 nov., Mentana.
| 1867 | — 5 févr., les Français quittent Mexico ; 19 juin, exécution de Maximilien. — La Russie vend l'Alaska aux États-Unis. — Insurrections en Crète et à Cuba.
| 1868 | — 17 sept., insurrection à Cadiz ; 30 sept., fuite d'Isabelle. — Prise de Samarkand par les Russes. — Coup d'État au Japon.
| 1869 | — 17 nov., ouverture du canal de Suez.
| 1870 | — 8 mai, plébiscite : 19 juil., déclaration de guerre à la Prusse ; 2 août, premiers coups de feu ; 14-18 août, Borny, Rezonville, Gravelotte, St-Privat ; 1-2 sept., Sedan ; 4 sept., proclamation de la république ; 18 sept., investissement de Paris ; 27 oct., reddition de Metz ; 9 nov., Coulmiers ; 3 janv. 1871, Bapaume ; 10 janv., Villersexel ; 18 janv.. le roi de Prusse est proclamé empereur allemand à Versailles ; 28 janv., reddition de Paris et armistice ; 1er févr., l'armée de l'Est se réfugie en Suisse.
| 1870 | — 20 sept., entrée des Italiens à Rome ; 16 nov., Amédée de Savoie, roi d'Espagne.
| 1871 | — 8 févr., élections en France ; 1er mars, paix ; 18 mars-28 mai, Commune de Paris.
| 1872 | — Début de la guerre carliste.
| 1873 | — 11 févr., Amédée quitte l'Espagne. — 24 mai, Mac-Mahon remplace Thiers. — Juil., mouvements fédéralistes à Malaga, Cadix, Séville, Cartagena. — 16 sept., évacuation du territoire français par les armées allemandes ; 20 nov., organisation du Septennat. — Les Russes prennent Khiva.
| 1874 | — 3 janv., coup d'État du général Pavia ; 12 janv., reddition de Cartagena ; 29 déc., la royauté est rétablie par Martinez Campos.
| 1875 | — 30 janv., la république française est votée par 353 contre 352 voix. — Soulèvement en Herzégovine.
| 1876 | — 28 févr., fin de la guerre carliste. — 29 mai, déposition de Abd-ul-Aziz, assassiné le 11 juin ; 31 août, Abd-ul-Hamid remplace Mourad V. — Guerre serbo-turque.
| 1877 | — 16 mai, coup d'Etat de Mac-Mahon ; oct., réélection des 363. — 22 juin, les Russes traversent le Danube ; juil.-déc., luttes autour de Plevna ; 18 nov., prise de Kars.
| 1878 | — 14 févr., la flotte anglaise traverse les Dardanelles ; 3 mars, traité de San-Stefano ; 13 juin-13 juil., congrès de Berlin.
| 1879 | — 30 janv., démission de Mac-Mahon. — Guerre anglo-afghane. Guerre entre le Chili et une alliance bolivio-péruvienne.
| 1881 | — Les Russes entrent en Turkménie et les Français en Tunisie. — La Thessalie est remise à la Grèce.
| 1882 | — 11 juil., bombardement d'Alexandrie ; les Anglais occupent l'Egypte. — Prise de Hanoï.
| 1883 | — La guerre éclate entre la Serbie et la Bulgarie. — Les Français s'emparent de l'Annam.
| 1884 | — Les Russes prennent Merv. — Guerre franco-chinoise.
| 1885 | — Févr., la conférence de Berlin organise l'occupation européenne de l'Afrique. — 18 sept., réunion de la Roumélie à la Bulgarie. — 26 janv., prise de Khartum par le Mahdi. — 28 févr., défaite de Lang-Son ; 9 juin, paix franco-chinoise. L'Angleterre annexe la Barmanie.
| 1886 | — Un blocus européen empêche la Grèce de partir en guerre. 1889. — 15 nov., Proclamation de la république au Brésil.
| 1894− | 1895. — Guerre sino-japonaise. — Premiers travaux du Transsibérien.
| 1896 | — 1er mars, défaite des Italiens à Adoua.
| 1897 | — Révolte en Crète ; guerre gréco-turque.
| 1898 | — Affaire Dreyfus. — Mai à août, guerre hispano-américaine. — Sept., bataille d'Omdurman ; Français et Anglais à Fachoda. — Les Russes s'installent à Port-Arthur et les Anglais à Weï-haï-weï.
| 1899 | — Janv., les Allemands à Kiao-Tcheu. — Insurrection aux Philippines.
| 1900 | — Soulèvement des Boxeurs en Chine ; expédition européenne.
** Chapitre XX. Internationales
La conciliation entre le Capital et le Travail est impossible, mais chaque nouvelle lutte donne lieu à des transactions qui se rapprochent de la justice.
*Internationale ouvrière. — Canal de Suez. — Sadowa. — Unité italienne. — Guerre franco-allemande. — Espagne. — La Commune de Paris et le fédéralisme espagnol. — Phylloxera. — Guerre russo-turque. — Traité de Berlin. — Expansion coloniale. — Partage de l'Afrique. — L'Europe et l'Asie. — Guerre américano-espagnole. — Syndicat des nations*
Les diverses révolutions d'Europe, qui rejetèrent tous les malheureux exilés ou réfugiés en dehors de leur patrie, eurent du moins ce résultat très important dans l'Histoire, qu'elles les aidèrent à constituer des groupements nouveaux en dehors des sentiments exclusifs, toujours mesquins, de l'origine nationale. Dans ces quartiers du centre de Londres où, par un phénomène d'agrégation dû à la nécessité de l'appui mutuel, se rencontraient tous les révolutionnaires étrangers, Italiens de Venise, de Gênes et de Rome, Espagnols de Barcelone, de Valence, Parisiens et Badois, Polonais et Russes, l'alliance devait se faire : la communauté du but, des intérêts, des moyens employés amenait une entente au moins partielle entre les proscrits, malgré l'obstacle qu'opposaient les différences de mœurs et de langage ainsi que les rivalités des ambitions chez ceux qui convoitaient le pouvoir. Une sorte de gouvernement occulte des Etats-Unis d'Europe en formation se constitua ainsi, sans que l'orgueilleuse Angleterre daignât connaître les agissements des hommes tombés qui lui avaient demandé un asile et qui travaillaient à la reconstruction du monde. C'était incontestablement un fait politique de premier ordre que cet essai d'accord international en vue de l'établissement d'un nouvel équilibre européen reposant sur la liberté civique et sur la représentation équitable de tous les intérêts ; mais les engagements réciproques pris par les contractants manquaient de la sanction populaire qui, seule, pouvait leur donner la réalisation future ; et, d'ailleurs, la plupart de ces hommes politiques, ayant eux-mêmes été à l'œuvre dans le gouvernement de leur pays d'origine, n'apportaient point un désintéressement absolu à la poursuite de leur mission.
Combien plus importante que cette entente provisoire entre personnages de diverses nations fut l'autre Internationale, celle qui naquit spontanément parmi des travailleurs et des faméliques appartenant à toutes les nations et se reconnaissant frères par la volonté commune. Les astronomes, les géographes, les voyageurs avaient découvert l'unité matérielle de la planète, et voici que d'humbles ouvriers, anglais, allemands, suisses, français, d'autant plus heureux de s'aimer qu'ils avaient été destinés à se haïr et qu'ils s'exprimaient difficilement dans une langue qui n'était pas la leur, s'étreignaient en un même groupe et s'unissaient pour ne former qu'une seule nation, au mépris de toutes les traditions et des lois de leurs gouvernements respectifs ! Cette unité morale, cette humanité dont les philosophes s'étaient entretenus jadis et que la plupart considéraient comme un rêve impossible eu arrivait enfin à un commencement de réalisation dans les rues boueuses de Londres, sous le lourd brouillard jaunâtre et fuligineux !
Les commencements de l'œuvre furent peu de chose et l'on a peine à en distinguer les origines, qui sont nombreuses, et que l'on retrouve fort loin dans le passé, comme on poursuit dans les fissures du sol les racines et les radicelles d'un grand arbre. C'est donc à juste titre que l'on peut signaler tels et tels groupes socialistes, même avant la révolution de 1848, comme ayant préparé l'Internationale, et quelques vanités de parti en ont profité pour s'attribuer la gloire d'avoir donné l'impulsion décisive à ce mouvement. Le fait est qu'après de multiples initiatives, la société nouvelle apparut, en 1864, dans les réunions populaires de Londres, absolument et définitivement consciente de son but, parlant un langage dont tous les termes avaient été scrupuleusement précisés, car les hommes qui les prononçaient s'adressaient au monde entier et savaient que leurs paroles seraient entendues de siècle en siècle. Comprenant que « l'émancipation des travailleurs ne se ferait que par les travailleurs eux-mêmes », l'association internationale faisait appel à toutes les énergies de ceux qui travaillent pour combattre tout monopole, tout privilège de classe, et les mettait en garde contre toute participation aux passions et aux intrigues de la politique bourgeoise. Dans sa teneur générale, le manifeste des ouvriers internationaux retentissait bien comme un cri de guerre contre tous les gouvernements, mais, par delà ceux-ci, il s'adressait fraternellement à tous les hommes envers lesquels « la vérité, la justice, la morale devaient être la ligne de conduite, sans distinction de couleur, de foi ni de nationalités. Pas de devoirs sans droits, pas de droits sans devoirs ! » Peut-être y avait-il un mot de trop dans cette proclamation des ouvriers associés, le mot de « foi », car l'homme qui croit à un pouvoir surnaturel et se conforme aveuglément aux ordres qu'il suppose lui être envoyés du ciel ne peut avoir aucune compréhension de la liberté et, par conséquent, n'appartiendra jamais à une association de camarades revendiquant leurs droits et les conquérant de haute lutte.
L'émotion fut grande dans le monde de la classe possédante qui se distribue les places et qui fait travailler à son profit les multitudes des paysans et des ouvriers. Entraînés par la logique des choses, qui montre déjà dans le présent la réalisation de l'avenir, la bourgeoisie s'imagina que la foule des travailleurs faisait partie de l'élite groupée en Internationale et, dans sa terreur, elle crut voir soudain des milliers d'ouvriers hostiles se dresser devant elle. C'était une illusion dont elle se vengea plus tard par des emprisonnements, des bannissements et des fusillades, mais, si faible que fût au commencement le nombre des hommes conscients de la force de l'idée, comprenant l'antagonisme absolu du travail libre et du monopole capitaliste, les persécutions ne devaient point en venir à bout. Cette fois la semence était bien jetée sur un sol favorable ! En France, notamment, on eut la naïveté de croire, après la Commune, que les lois, les décrets, les menaces de procès avaient supprimé l'Internationale, que la graine en était extirpée du sol ; mais, que le nom reste ou disparaisse, que les étiquettes changent ou se modifient, il n'importe au fait qui demeure certain, inébranlable comme un arrêt du destin. L'Internationale est le produit même de la civilisation contemporaine ! Les travailleurs ont échappé à l'ignorance première : ils savent et sauront de plus en plus que leurs intérêts sont les mêmes en deçà et au delà des frontières, sur toute la surface du globe, que leur petite patrie se rapetissera sans cesse, comparée à la grande patrie qui est l'Humanité.
D'ailleurs, les gouvernants avaient beau combattre l'Internationale en l'un de ses éléments, l'Internationale ouvrière, ils n'en étaient pas moins entraînés par le courant de l'histoire vers des manifestations qui devaient aboutir au même résultat : eux aussi travaillaient à l'abaissement des bornes nationales sur le continent d'Europe : les réseaux de voies ferrées se soudaient les uns aux autres en mailles de plus en plus nombreuses ; on perçait un souterrain au-dessous des Alpes pour unir la France et l'Italie, tandis que, dans l'Amérique du Nord, on jetait hâtivement des rails par-dessus les plateaux et les déserts des Rocheuses pour mettre en communication, à travers les continents, les deux grands ports de l'Atlantique et du Pacifique, New-York et San-Francisco.
On travaillait même à faire quelque chose de plus grand, à couper le pédoncule qui rattachait l'Afrique au reste de l'Ancien Monde ! C'était en réalité la reprise d'une œuvre que la nature avait déjà faite, probablement pendant une courte période des âges quaternaires, et que les hommes avaient aussi menée à bonne fin par une voie indirecte, il y a plus de deux mille ans. La légende et l'histoire parlent du creusement d'un canal, tracé de la branche orientale du Nil au golfe d'Arsinoë, à l'extrémité de la mer Rouge, et l'on sait que Darius, utilisant les travaux du pharaon Nechao, leur donna une largeur suffisante pour y faire passer deux trirèmes de front. Fermé par les sables, le canal fut réparé sous les Ptolémées, puis restauré au moins pour la deuxième fois sous le règne de Trajan : c'était le « Fleuve » par lequel on transportait sur les bords du Nil les blocs de porphyre extraits des montagnes riveraines de la mer Rouge. Amru rétablit encore cette voie navigable, mais, après lui, sables et boues firent, de nouveau leur œuvre, et, pendant onze siècles, l'Afrique se souda derechef au corps continental de l'Asie. Pourtant tous les grands esprits rêvaient la restauration du canal égyptien. Les vers que Marlowe met dans la bouche de Tamerlan prouvent combien cette préoccupation du percement de l'isthme hantait les imaginations à l'époque de la Renaissance :
« And here, not far from Alexandria,
Whereas the Tyrrhene and the Red Sea meet,
Beeing distant less than full a hundred leagues,
I mean to cut a channel to them both,
That men might quicklv sail to India »[1463].
Pendant la période de ferveur de la grande industrie moderne, alors même qu'on attendait du travail intensif des ouvriers une sorte de rénovation mondiale, les disciples de Saint-Simon, devenus fanatiques du percement de l'isthme asiatique-africain, en firent presque un dogme de leur religion, et ce sont les ingénieurs envoyés par eux sur les lieux qui firent les nivellements préliminaires et les projets de l'œuvre, repris plus tard au profit des spéculateurs et des financiers. On peut dire que, virtuellement, le canal était déjà percé lorsque Bourdaloue eut terminé son travail géodésique de mer à mer en 1847. Mais plus de vingt années durent s'écouler avant que l'entreprise réussît à triompher définitivement des rivalités politiques, des jalousies commerciales, du mauvais vouloir de la Grande Bretagne et de la Porte ; et ce triomphe n'aurait été certainement pas obtenu sans les prodigieuses libéralités du khédive d'Egypte, Ismaïl Pacha, sans les millions et les millions de francs payés en réclame et sans le travail gratuit des fellahin corvéables recueillant la terre du canal dans leurs couffins de fibres. Enfin, le 17 novembre 1869, une somptueuse escadre de bateaux décorés et fleuris remonta le canal interocéanique de Port-Saïd au lac Timsah. C'était là certainement un fait capital dans l'histoire du commerce, et même dans celle de la prise de possession du globe par l'humanité ; mais l'appréciateur banal des événements y vit surtout un triomphe de la France, qui, par ses ingénieurs, avait fait les études, qui avait fourni les capitaux, et dont la souveraine, encore belle, présidait magnifiquement au cortège.
Or, précisément ce triomphe devait être brusquement suivi d'un terrible écrasement, causé par la guerre franco-germanique, et par un singulier revirement de l'Angleterre : ce pays, qui n'avait cessé de s'opposer au percement du canal pendant toute la période des travaux, changea soudain d'avis, dès que l'œuvre fut achevée, et, par un achat d'actions, se trouva le propriétaire principal de la voie, destinée à devenir le grand chemin des Indes.
Aussi longtemps que l'Angleterre pouvait craindre qu'une autre puissance s'installât solidement en Égypte, le lieu d'étape par excellence entre Londres et Bombay, elle devait mettre tout en œuvre pour que la route de circumnavigation par le cap de Bonne-Espérance restât la seule fréquentée par les navires, et dès qu'une deuxième voie, plus courte et moins périlleuse, se trouvait ouverte désormais, il lui fallait à tout prix, sinon s'en emparer, du moins y occuper le premier rang. Mais au-dessus de toutes les rivalités nationales venait se placer l'intérêt majeur du genre humain qui rapprochait les peuples et les races, juxtaposait, pour ainsi dire, les rives du Pacifique et celles de l'Atlantique, recréant à nouveau la forme des continents.
De pareils résultats l'emportent singulièrement dans l'histoire essentielle du monde sur les conséquences relativement passagères causées par les conflits de peuple à peuple, même par des guerres d'invasion, si terribles qu'elles soient et si nombreux les désastres causés par ces rencontres. À cette époque, l'initiative dans les affaires européennes n'appartenait plus à la France, qui n'avait plus de politique nationale et que gouvernait un homme malade, usé, hésitant et réticent. Le jeu de la diplomatie était dirigé par la Prusse, qui se trouvait alors guidée et tenue par un homme d'intelligence claire, de volonté puissante et de parfaite supériorité à tout scrupule ou préjugé. Déjà le comte de Bismarck avait absolument déblayé le terrain politique dans l'assemblée du monde germain en établissant d'une manière indiscutable l'hégémonie de la Prusse dans les affaires de l'Allemagne. Tout d'abord (1864), il tranchait au profit de la Prusse la question des frontières du Danemark en s'emparant de toute la partie, incontestablement germanique, de ce royaume située au sud de Flensburg, et même en reportant la limite politique à près d'une centaine de kilomètres au nord, en plein territoire de l'Empire danois : pour se mettre en règle avec le principe des nationalités, on s'était contenté de dire que les Danois pourraient à l'occasion se rattacher de nouveau à la patrie Scandinave par un vote librement émis, mais ce vote ne fut jamais demandé. La Prusse devint ainsi maîtresse de l'annexe stratégique la plus importante de son domaine : le Holstein domine la bouche de l'Elbe et celle de la Trave et possède les campagnes à travers lesquelles passe le grand canal de navigation de Kiel à l'Elbe, déjà considéré lors de l'annexion comme un des travaux les plus urgents à entreprendre pour compléter l'outillage du futur empire[1464].
Après ce premier coup qui assurait la position de la Prusse du côté du nord et lui donnait une frontière stratégique parfaite, à la fois offensive et défensive, il s'agissait de faire un nouveau mouvement plus décisif encore, en expulsant l'Autriche de la Confédération germanique. La combinaison semblait d'autant plus difficile à réaliser que l'Autriche avait prêté son appui à la Prusse pour conquérir le Holstein, et le premier acte de reconnaissance allait être de lui déclarer la guerre. On n'hésita point, de savantes manœuvres diplomatiques réussirent à brouiller les deux grandes puissances allemandes. La guerre éclata (1866) et la Prusse, mieux armée, préparée depuis longtemps, tout à fait consciente de son but, et bien en règle avec l'Europe où elle s'était assuré l'alliance de l'Italie et la non-intervention des Français et des Russes, marcha presque mathématiquement à la victoire. Deux semaines après la déclaration de guerre, elle gagnait la bataille décisive de Sadowa et profitait très habilement de son triomphe pour ne demander guère à l'Autriche que des satisfactions morales, d'autant plus efficaces en réalité qu'elles imposaient au vaincu une sorte de gratitude. Le vieil empire de Habsburg se trouvait exclu de la Confédération germanique, tandis que les autres États de l'Allemagne, royaumes, électorats, principautés et villes « libres » changeaient d'orientation et gravitaient de force dans le cercle de l'hégémonie prussienne.
Ainsi la nation allemande, qui, en 1848, avait tenté de se constituer spontanément tout entière et par la libre volonté de ses peuples, reparaissait vingt ans après, reformée par la volonté d'un maître, mais, cette fois, incomplète, mutilée, puisque les Allemands autrichiens étaient rejetés en dehors du nouveau groupement, et qu'on devait s'en remettre à des guerres ou à des révolutions futures pour terminer l'œuvre commencée. Au fond, cette politique « de fer et de sang », dans laquelle les historiens adorateurs du succès virent le témoignage du génie monarchique de la Prusse, avait consisté à empêcher, par la force et par la ruse, la formation libre et pleine de la nation allemande, pour la refaire plus tard sous l'aspect d'une armée, dont les cadres ne comprennent pas encore tous ses régiments.
L'unité pangermanique n'est donc pas encore faite ; quant à l'unité italienne, on peut considérer cette étape de l'histoire comme définitivement parcourue. Pourtant l'Italie, dans sa campagne contre l'Autriche, n'avait pas été heureuse. Elle avait perdu sur terre la bataille de Custozza et, sur mer, sa flotte, dont elle espérait beaucoup, fut en partie détruite et dispersée dans L'Adriatique, près de l'ile de Lissa. C'est alors que l'Autriche, ayant complètement sauvé du côté de l'Italie son prestige militaire, mais obligée quand même de ramener son armée au delà des Alpes pour couvrir sa capitale contre la Prusse, se lira d'embarras par un coup de théâtre, en cédant la Vénétie à son allié Napoléon III qui, à son tour, la remit à Victor-Emmanuel, sous réserve d'une acceptation par le suffrage populaire. Après diverses simagrées diplomatiques, destinées à transférer à la Prusse le mérite de la cession, l'ancien royaume de Piémont, arrivé aux limites naturelles de la Péninsule, put enfin arrondir son domaine jusqu'à l'hémicycle des Alpes : l'Italie était achevée au point de vue géographique, bien que toujours incomplète si, en pareille matière, la politique obéissait au vœu des populations, car il est certain que, dans le Tirol méridional et en Istrie, les citadins de langue italienne seraient en très grande majorité désireux d'entrer dans l'unité péninsulaire.
Provisoirement, la garnison française continuait de protéger le pape contre l'entrée des troupes d'Italie dans la ville de Rome, mais qui ne pressentait combien cet entêtement était contraire aux nécessités de l'histoire ? Dès que la guerre franco-allemande eut manifesté la supériorité de la Prusse, le gouvernement italien s'empressa d'occuper tout le territoire de Rome, province et ville, « afin d'assurer l'indépendance spirituelle du pape » (20 septembre 1870). L'ironie était un peu forte ; mais que restait-il à faire à Pie IX, sinon à se soumettre et à prononcer l'excommunication majeure contre l'envahisseur ? Précisément un concile venait de se réunir au Vatican pour voter l'infaillibilité du Souverain Pontife. Il était dans la logique des choses qu'à la suppression effective et totale du pouvoir temporel correspondît l'exaltation du pouvoir spirituel. Devenu le « prisonnier du Vatican », le pape s'élevait au rang des dieux.
A la même époque l'Espagne se débattait dans une crise de naissance et d'adaptation aux idées modernes. En 1868, un mouvement général de dégoût, causé par les intrigues et les mœurs de la cour, avait abouti à l'expulsion de la reine Isabelle au moment même où elle s'alliait étroitement avec Napoléon et le pape pour assurer le maintien du pouvoir temporel de l'Eglise.
Quoique la révolution eût porté à la dispute du pouvoir toute une foule d'ambitieux, princes, généraux, diplomates, orateurs, la poussée libérale d'en bas donna tout d'abord à la situation un caractère presque républicain : on se débarrassa des jésuites, on supprima les biens de main morte, on proclama l'entière liberté de la presse et de renseignement ; même l'octroi des villes, ce chancre de la vie nationale, fut aboli, et l'on reconnut à chaque citoyen de vingt-cinq ans le droit de suffrage. La République eût été certainement instituée en Espagne si l'Etat n'avait eu ses deux parasites, l'armée et la flotte, et s'il n'avait été lui-même le parasite de ses colonies lointaines, les Philippines et les Antilles.
Cuba, « la perle antillienne » par excellence, s'était révoltée en même temps que la métropole et, comme l'Espagne, revendiquait son indépendance, tout en cherchant à se débarrasser de sa périlleuse institution, l'esclavage des noirs, gage certain de révolutions et de tueries futures. Mais il y avait trop d'argent à gagner dans les riches plantations pour que les avides fonctionnaires et les aventuriers d'outre-mer ne missent tout en œuvre pour réprimer l'insurrection cubaine et maintenir la servitude des Africains : d'éloquents discours sur l'honneur national suffirent pour tromper la foule naïve des citoyens. Encore encombrée de tout son appareil monarchique, y compris les colonies à esclaves, l'Espagne ne pouvait donc que se reconstituer en monarchie et la régence de Serrano n'eut guère d'autre mission que d'humiliantes démarches à la recherche d'un roi. On crut en avoir trouvé un dans la personne d'un prince de Hohenzollern, mais ce choix eût pu faire éclater la guerre entre la France et l'Allemagne avant que Bismarck fût complètement prêt à l'attaque, et les courtisans en quête de souverains se tournèrent vers un autre personnage, le prince Amédée de Savoie, qui consentit à goûter au fruit, parfois amer, de la royauté (1870) : il s'en fallut de peu que sa destinée ressemblât à celle d'un autre couronné, l'empereur Maximilien. Pendant plus de deux années, il eut à lutter contre ses ennemis, d'un côté les carlistes, d'un autre côté les républicains, et, plus encore, contre ses prétendus amis, les monarchistes constitutionnels et libéraux ; il eut surtout à conformer sa volonté aux ordres de l'Eglise et à ceux des grands propriétaires de Cuba. Enfin, il ne lui resta plus qu'à s'enfuir (1873), laissant le pouvoir au parti qui se montrerait le plus fort.
C'est au milieu de l'année 1870 que la lutte diplomatique, depuis longtemps engagée entre la France et la Prusse, éclata en déclaration de guerre. Bismarck avait eu le talent d'amener la rupture définitive, même par des mensonges télégraphiques, mais il s'était arrangé de manière à faire prononcer le mot fatal par l'adversaire : devant l'opinion publique, si facile à tromper, les torts devaient peser sur la France. C'était là déjà une première victoire. Mais, dès les premiers jours des hostilités, la Prusse remporta un deuxième succès aux yeux du monde, elle montra qu'elle était absolument prête pour le combat, tandis que la France, confiée à de vieux militaires inintelligents et jaloux les uns des autres, n'avait su que se vanter sottement d'avoir prévu jusqu'au « dernier bouton de guêtre », tandis qu'elle était en réalité prise à l'improviste et ne possédait ni les plans, ni les vivres, ni l'artillerie nécessaires ; elle allait se battre au hasard contre un ennemi qui visait nettement son objectif.
Quant aux chances générales, tirées de l'équilibre des nations, elles étaient également en faveur de l'Allemagne. Si l'empire français possédait un certain prestige, dû à ses guerres heureuses, il se trouvait pourtant très diminué par sa dernière aventure mexicaine et par ses diverses déconvenues diplomatiques avec la Prusse, tandis que celle-ci avait son prestige tout nouveau, étincelant, et obtenu dans la guerre contre l'Autriche avec une sûreté de méthode que n'avaient pas eue les vainqueurs de Magenta et de Solférino. Il est vrai que le régime impérial de la France, conscient de sa faiblesse croissante, avait essayé de se consolider par un plébiscite qui avait répondu à ses questions équivoques par une approbation banale ; mais la Prusse n'avait pas eu besoin de recourir à de semblables subterfuges : la guerre contre la France y était réellement populaire. Si le gouvernement français pouvait créer un enthousiasme factice en faisant crier par sa police : « A Berlin ! à Berlin ! » les années allemandes qui marchaient d'urgence vers la frontière française étaient bien résolues à combattre, à vaincre et à pousser, s'il le fallait, jusqu'à Paris et au delà. Tandis qu'en France, la masse des habitants n'avait aucune animosité spéciale contre l'Allemand ou plutôt s'en tenait à la malveillance native éprouvée spontanément contre tout étranger, les jeunes gens de la Germanie, ayant tous passé par l'école, y avaient appris que le Français est « l'ennemi héréditaire », tous avaient récité la leçon qui leur enjoignait de venger le meurtre de Conradin, perpétré au treizième siècle par le roi Charles d'Anjou, et la dévastation du Palatinat ordonnée par Louvois ; tous partageaient l'enthousiasme patriotique des nationalistes pour la reconquête de l'Alsace-Lorraine, et bon nombre allaient jusqu'à la haine farouche du Français qui inspirait Bückert : « Sur le champ du voisin, lance au moins une pierre, pour qu'en retombant elle écrase une fleur ! »
Au point de vue tout à fait général de l'unité nationale, qui était, au fond, la raison d'être de l'expansion germanique et de ce détail, secondaire quoique terrible, qui est la bataille, le massacre, l'invasion, il est certain que la France était aussi en désavantage marqué. A l'époque où l'Allemagne était divisée en de nombreux États, empires, royaumes, principautés, villes libres et médiatisées, et où l'Italie, « cette belle expression géographique », se trouvait elle-même décomposée en fragments politiques dont le plus précieux appartenait à une puissance étrangère, il était devenu proverbial de contraster ces enchevêtrements de frontières et d'enclaves avec ce que l'on appelait « la glorieuse unité française ». On avait pris dans leur sens étroit les qualificatifs de « une et indivisible » donnés à la république comprise entre les Pyrénées et le Rhin, et pourtant ces mots mêmes, poussés comme un cri de guerre pendant les discussions civiles qui suivirent la chute de la royauté, prouvent que les tendances naturelles à la dissociation politique avaient été puissantes. Le fait est que la France, prise dans son ensemble, est beaucoup moins une que l'Allemagne, et même que l'Italie.
La raison profonde de ce contraste est essentiellement géographique. La France appartient à deux versants : par sa face méridionale, elle fait partie de l'aire méditerranéenne et, par la face opposée, comprenant la plupart de ses bassins fluviaux, elle regarde vers l'Océan, tandis que l'Allemagne est tout entière sur la pente du nord et que, inversement, l'Italie est complètement méditerranéenne. Il en est résulté que, malgré les mélanges, les croisements, les migrations et contre-migrations, la population du territoire à double inclinaison, qui est devenu la France, a gardé une très remarquable diversité, sinon dans les villes, du moins dans les districts reculés des campagnes. Il est certain qu'entre l'Euskarien de la Nive ou de la Bidassoa et l'Ardennais ou le Lorrain, il y a une différence de type beaucoup plus grande qu'entre le Tirolien et le Mecklembourgeois ou même qu'entre le Lombard et le Sicilien, pourtant si distincts l'un de l'autre. Ce qui a pu causer l'illusion des étrangers et des Français eux-mêmes qui vantent leur unité nationale, c'est, d'une part, la confusion qui se fait très fréquemment entre le pays tout entier et la ville de Paris, considérée comme un résumé de la nation, quoiqu'elle s'en distingue pourtant par de si frappants contrastes, et, d'autre part, l'étrange aberration de ceux qui voient dans l'uniformité administrative l'indice d'une ressemblance entre les populations que l'on soumet au même régime. La carte étant divisée de la même manière en départements, arrondissements et cantons, quelques-uns s'imaginent que l'évolution politique et sociale s'est accomplie naturellement et spontanément suivant un même mode sur les bords de la Méditerranée et sur les plages de l'Océan.
Encore à un autre point de vue l'Allemagne entrant en conflit avec la France lui était supérieure : elle ne possédait pas de colonies. L'empire français n'avait pu avoir de politique une et droite, bien lancée comme une flèche, parce qu'il lui avait fallu disperser sa pensée et ses actes. En conséquence, la nation tout entière s'était trouvée comme « décentrée » dans sa force de résistance : la conquête et l'occupation de l'Algérie, les affaires du Mexique, de la Chine et de l'Indo-Chine ainsi que toutes les annexions coloniales avaient réduit d'autant la part de la France dans la vie de l'Europe : c'est à ce déplacement d'énergie que doit être attribuée pour une grande part la formation de l'Italie une et de la victorieuse Allemagne[1465]. Lorsque la guerre éclata, le gouvernement français dut abandonner précipitamment tous ses projets lointains : telle colonie, le Grand Bassam, par exemple, fut complètement évacuée et, dans la principale des possessions françaises, l'Algérie, mainte population opprimée crut que le moment favorable était venu de reconquérir l'indépendance. Des massacres de nouveaux occupants eurent lieu et la reconquête de la Kabylie coûta de longs et pénibles efforts.
Enfin, la France était, en 1870, beaucoup plus divisée politiquement et socialement, par suite, beaucoup moins disciplinée que l'Allemagne : précisément le progrès qu'elle avait accompli dans le sens de l'idée républicaine et socialiste la partageait en deux camps ennemis, qui rendaient impossible toute œuvre commune. Lorsque la guerre fut déclarée, les ennemis de l'empire, qui représentaient l'élite intellectuelle de la France, protestèrent avec indignation, et la police dut procéder tout d'abord à terroriser la population de Paris ; puis, quand la roue de la Fortune eut tourné et que l'empire fut tombé, aux acclamations des républicains, quand le monde contempla de loin avec un sorte de stupeur le spectacle des cités françaises et surtout de la capitale exultant d'enthousiasme à la nouvelle d'un désastre, mais d'un désastre qui les débarrassait d'un maître, tout l'organisme militaire changea aussitôt d'allure et d'orientation. Tandis que les gardes nationales et les corps francs se constituaient rapidement pour prendre part à la résistance, ceux qui appartenaient à la caste militaire se désintéressaient de la lutte ; des maréchaux, comme Bazaine, réservaient leur armée, dans l'espoir de rétablir l'empire ou d'aider à quelque réaction monarchique ; d'autres grands personnages militaires ne se battirent que pour la forme, et plus d'un dans le désir d'être vaincus. Une franche inimitié, encouragée par les chefs, régna bientôt entre les soldats réguliers et les citoyens sans mandat qui avaient la prétention de se défendre sans avoir passé par la caserne et les salles de police : il ne fallait de victoire à aucun prix, puisqu'elle eût profité à la République avec toutes ses conséquences sociales. La France étant désunie, sa défaite devenait inévitable, et l'on peut s'étonner que la résistance ait duré si Longtemps. Ceux qui n'avaient pas voulu la guerre furent ceux qui prolongèrent la lutte et défendirent la cause de la France, devenue celle de la République, avec le plus d'acharnement.
Les troupes impériales furent rapidement culbutées en Alsace et sur la frontière de Lorraine. Après d'effroyables tueries, l'armée de Bazaine, forte de 170 000 hommes, se laissa enfermer dans Metz, d'où elle n'essaya point de sortir, livrée d'avance par ses chefs, et le 2 septembre, une quarantaine de jours après la déclaration de guerre, une autre grande armée, cernée devant Sedan, essaya vainement de s'ouvrir un passage. L'empereur était prisonnier, l'empire était tombé : tout semblait déjà fini, mais la République ne voulait pas s'avouer vaincue. De nouvelles armées surgirent du sol. Paris, que Thiers, trente années auparavant, avait environnée de forts pour la bombarder en cas de révolte, voulut quand même les utiliser contre l'ennemi, malgré son gouvernement, qui se préparait à la fuite, et les Prussiens durent faire une longue et pénible campagne d'hiver, poussée jusque dans le voisinage de Besançon, de Bourges, de Rennes, occuper environ la moitié de La France, avant que l'opinion publique permit au gouvernement de s'incliner devant le droit de la force et de signer les préliminaires de la paix qui devait coûter à la nation deux provinces populeuses et cinq milliards de francs (1871), la plus grosse contribution de guerre qui ait jamais été payée : aussi les financiers parlent-ils de ce mouvement de fonds avec une émotion respectueuse.
L'abaissement de la France, l'exaltation de la Prusse, transformée désormais en empire d'Allemagne, produisirent un très grand ébranlement dans le monde. Tous ceux qui juraient par des opinions traditionnelles et subissaient d'anciens prestiges virent avec stupeur qu'ils s'étaient trompés jusqu'alors et qu'ils auraient à se tourner vers un nouveau soleil levant. Par un brusque changement, des banalités nouvelles succédèrent aux redites anciennes ; on apprit à débiter les mêmes niaiseries en déplaçant les noms. En maints endroits, du fond de l'Amérique jusqu'aux archipels Océaniens, il fut convenu que la France avait cessé d'exister et n'avait plus d'apparence de vie que grâce à la générosité du vainqueur. Du coup, Américains du Nord, Australiens, Russes, Japonais, frappés par un sens de l'histoire remis à neuf, comprirent que la littérature française avait été surfaite et que l'on consacrait dans les écoles un trop grand nombre d'heures à l'enseignement d'une langue parlée par une nation de vaincus. Et même, chez les petits peuples barbares où l'enseignement public n'existe pas encore, mais où l'on a du moins un embryon d'armée, on ne manqua de remplacer le bicorne et le schako par le casque à pointe : c'était encore une manière de rendre hommage à la civilisation, c'est-à-dire à la force. De toutes parts surgirent les prophètes annonçant la disparition définitive de la France, non par l'effet de son entrée prochaine dans l'unité supérieure d'un monde plus civilisé, mais par suite de la conquête et de la suppression violentes. On alla même jusqu'à présenter la chose en formules scientifiques, et, d'après la « loi de Brück », qui règle la destinée des hommes conformément au cycle du méridien magnétique, la nation française serait complètement effacée du grand livre d'Or depuis la bataille de Sedan. Enfin, la manie se répandit, et peut-être plus encore en France qu'en Allemagne, de contraster ce que l'on appelle le « génie latin », qui serait celui de la centralisation, du catholicisme, du jacobinisme, avec ce que l'on dit être le « génie germanique », qui, avec la possession de toutes les vertus, comporterait avant tout l'élan personnel et la libre initiative. En vertu de ce contraste des deux génies, ce serait l'armée en rangs et en colonnes de l'empereur Guillaume qui représenterait l'esprit de liberté dans l'histoire du monde contemporain.
Mais, quoiqu'en pleine détresse, la France vivait encore, et même, grâce au désarroi momentané du gouvernement central, la vie de la nation prenait un caractère plus spontané, plus sincère, plus saisissant, par ses contrastes et, en même temps, plus encourageant par ses promesses pour l'avenir. Les deux France qui, pendant la guerre, s'étaient déjà dressées l'une contre l'autre, rendant ainsi toute victoire commune absurde et impossible, se retrouvaient après la paix, plus ennemies et plus acharnées à la lutte qu'elles ne l'avaient jamais été. Tous les partis politiques et religieux qui voyaient dans les idées républicaines et socialistes une menace pour leurs privilèges s'étaient réunis en une masse compacte et furieuse pour ramener le peuple dans le giron de l'Église et de la monarchie, fallût-il même pour cela s'appuyer sur la complicité de l'étranger qui venait d'infliger à la France la plus cruelle des humiliations. Mais il ne déplaisait pas au vainqueur de voir sa victime se débattre dans ce qu'il s'imaginait devoir être le désordre chaotique de la Révolution. Bismark ne fit donc rien pour aider les partis monarchiques à reconstituer la royauté qu'il leur fallait à tout prix, et, d'autre part, l'Italie, quoique constituée en État monarchique, devait être absolument hostile au retour d'une France de droit divin, alliée de la papauté.
Livrée à ses propres forces, la réaction monarchique française avait du moins pour elle tous ceux des Français, et ils étaient fort nombreux, qui en voulaient à Paris et aux républicains en général de leur longue résistance et ne voyaient de salut que dans la paix, le silence et la routine. Sous le nom de « ruraux », dont ils étaient fiers, les représentants monarchiques de la France qui formaient la majorité de l'Assemblée auraient même voulu s'éloigner de Paris comme d'une cité pestiférée et siéger dans quelque ville aux rues paisibles, Bourges, par exemple, qui fut déjà, au temps jadis, la résidence des rois vaincus. Quant à Paris, la ville maudite, on décida de la mettre aux pieds d'une idole catholique, en punition de ses péchés, et, sur la butte Montmartre, consolidée, étayée à grand frais, s'érigea lentement la laide basilique du Sacré-Cœur.
Mais en face de cette assemblée rurale, dont le premier acte fut un prosternement et qui était absolument décidée à se placer sous la domination d'un roi, héritier des Louis XIV et des Louis XVI, plusieurs villes, et Paris la première, se constituaient en « communes ». Qu'entendait la foule républicaine par ce mot aux multiples origines historiques provenant de France et d'Italie, du moyen âges de la Renaissance et de la Révolution ? En premier lieu, elle y voyait une organisation de lutte à outrance contre la monarchie que voulaient reconstituer les Ruraux et contre le pouvoir temporel, exercé si volontiers par les prêtres et moines. Mais elle y voyait aussi, ce qu'elle avait vu, près, d'un siècle auparavant, dans la République elle-même, l'aube d'une société nouvelle dans laquelle il y aurait plus de justice et plus de liberté, dans laquelle chacun serait assuré de manger son pain et dans laquelle l'homme, désormais débarrassé du souci de la faim, pourrait s'occuper d'ambitions plus hautes, comprendre les joies de la vie intellectuelle et morale.
Les circonstances qui déterminèrent le mouvement de la Commune étaient, après tout, un fait assez banal, la molle défense du gouvernement et l'abandon d'un parc d'artillerie dont les Prussiens, entrant dans Paris, eussent pu s'emparer ; mais ce furent là de simples détails. La France était désunie ; il fallait que les deux éléments opposés se groupassent franchement l'un contre l'autre dans toute la sincérité de leurs aspirations, dans toute la droiture de leurs volontés. C'est là ce que firent les communalistes de Paris, plus connus, comme tous les vaincus, par un nom d'insulte, celui de « communards ». C'est que les conditions de péril suprême dans lesquelles se trouvait alors la ville de Paris étaient de nature à hausser les cœurs. Triplement entourée par les troupes allemandes, qu'eût réjouies le pillage, par les troupes françaises, qui brûlaient de se venger des victoires germaniques sur leurs compatriotes, et par la masse de la nation française, qui se serait volontiers ruée sur Paris, foyer d'incessantes révolutions, la grande cité ne pouvait espérer de vaincre, malgré l'immensité de ses ressources. Pas un homme ayant quelque notion de l'histoire n'eut le moindre doute sur l'issue finale du conflit. Tous ceux qui acclamaient la Commune, vieux routiers des révolutions antérieures ou jeunes enthousiastes épris de liberté, savaient d'avance qu'ils étaient voués à la mort. Victimes propitiatoires, ils devaient à la noblesse de leur dévouement, à l'ampleur de leurs idées une gravité sereine qui se reflétait sur la physionomie générale de Paris et lui donnait, en ces jours de résolution virile et de complet désintéressement, une physionomie de majestueuse grandeur qu'elle n'avait jamais eue. Les hommes mêmes qui étaient portés au pouvoir obéissaient pour la plupart à des mobiles plus élevés que ceux qui dirigent d'ordinaire les ambitieux de titres, d'honneurs ou de puissance. Eux aussi voyaient, après un laps de quelques semaines ou de quelques mois, l'inévitable défaite se dresser devant eux.
Condamnés d'avance à une impitoyable répression, les gens de la Commune auraient dû profiter du court répit de l'existence pour laisser de grands, d'incomparables exemples, pour amorcer, par delà révolutions et contre-révolutions, une société future débarrassée de la famine et du fléau de l'argent. Mais, pour entamer une œuvre semblable, il eût été nécessaire de s'accorder en une volonté commune et de mettre en pratique un savoir éprouvé déjà. Or, les révoltés de Paris représentaient des groupes fort disparates qui devaient forcément agir en sens inverse les uns des autres. Dans le nombre, quelques-uns en étaient encore restés à des accès de romantisme jacobin, d'autres n'avaient que d'honnêtes instincts révolutionnaires ; une minorité seulement comprenait qu'il eût été nécessaire de procéder avec méthode à la destruction de toutes les institutions d'Etat et à la suppression de tous les obstacles qui empêchent le groupement spontané des citoyens. Somme toute, l'œuvre du gouvernement de la Commune fut minime, et il ne pouvait en être différemment, puisqu'il était en réalité entre les mains du peuple armé. Si les citoyens avaient été poussés par une volonté commune de rénovation sociale, ils l'eussent imposée à leurs délégués, mais ils n'avaient guère que la préoccupation de la défense : bien combattre et bien mourir.
Le tort principal du gouvernement de la Commune, tort inévitable, puisqu'il dérivait du principe même sur lequel s'était constitué le pouvoir, était précisément celui d'être un gouvernement et de se substituer au peuple par la force des choses. Le fonctionnement naturel de la puissance et le vertige du commandement l'entraînèrent à se considérer un peu comme le représentant de tout l'État français, de toute la République et non pas seulement de la Commune de Paris faisant appel à une libre association avec d'autres communes, villes et campagnes. Même la contagion de la folie gouvernementale avait si bien attaqué le nouveau pouvoir qu'il s'était cru obligé d'entrer en relations officielles avec les représentants des États monarchiques européens, oubliant ainsi son origine immédiate, celle de la révolte : issu du peuple, il s'imaginait pourtant appartenir déjà à une autre classe, celle des maîtres. Mais le peuple parlait aussi par sa bouche quand parut le décret qui abolissait la conscription, quand la Commune rompit ses liens avec le clergé, rendit leurs hardes aux emprunteurs du Mont-de-Piété, leurs amendes et retenues de salaire aux ouvriers, la quittance de leurs loyers aux locataires. N'était-ce pas là comme une amorce de société communiste ?
Fait qui se voyait pour la première fois dans l'histoire, les Parisiens n'en voulaient aucunement à l'ennemi qui les avait tenus assiégés pendant cinq mois et dont les éraflures d'obus marquaient encore les monuments. Les Allemands campaient encore autour des forts extérieurs de l'est, de Saint-Denis à Villeneuve-Saint Georges, mais on ne haïssait point ces gens qui faisaient par ordre leur métier de soldats. Le monde qui regardait Paris put même constater alors avec étonnement combien les idées de la fraternité des peuples, proclamées par l'Internationale, étaient devenues une réalité vivante. Ce que des littérateurs, des artistes, Eugène Pelletan (dans La Presse), Courbet avaient demandé sous l'Empire, le renversement de la colonne Vendôme, le peuple de Paris le voulait effectuer en vue même de ceux dont le haut pilier rappelait les défaites. Chose inouïe jusqu'alors, les vaincus renversèrent avec enthousiasme le monument d'anciennes victoires, non pour flatter bassement ceux qui venaient de vaincre à leur tour, mais pour témoigner à la fin de leurs sympathies fraternelles envers les frères qu'on avait menés contre eux et de leurs sentiments d'exécration contre les maîtres et rois qui, de part et d'autre, conduisaient leurs sujets à l'abattoir. La Commune n'aurait eu que ce fait à son actif qu'il faudrait la placer très haut dans l'évolution des âges contemporains.
Evidemment, une société nouvelle qui agissait en si complet désaccord avec les anciennes politiques ne pouvait susciter dans le monde banal des classes gouvernementales qu'un sentiment universel d'horreur et de réprobation ! Les membres de la Commune n'avaient-ils pas commencé par limiter leurs propres appointements au strict nécessaire et continué de prendre modestement leurs repas chez le « mastroquet du coin » ? Ceux d'entre eux qui avaient été pris dans les rangs des ouvriers n'étaient-ils pas restés camarades de leurs ci-devant compagnons de travail, laissant leurs femmes et leurs filles dans les ateliers de couture ou les lavoirs de blanchisserie ? De pareilles dérogations aux traditions de tout gouvernement qui se respecte ne pouvaient être pardonnées et, dès les premières rencontres autour de Paris, l'armée régulière ne manqua pas d'appliquer à ses prisonniers le nouveau code de guerre qui permet à tout militaire de s'arroger droit de mort sur tout civil. À ces tueries, la Commune répondit par un « décret sur les otages », qu'elle exécuta tardivement et sans oser en prendre la complète responsabilité, tandis que continuait gaiement le massacre des communards autour de Paris, puis, durant la « semaine sanglante », dans les mes et dans les maisons, et, après les soixante-dix jours de la Commune, dans les casernes et les prisons. Le contraste entre les deux morales se montrait évident. Tandis que les socialistes de Paris, faits au respect de la vie humaine, ne s'étaient décidés qu'à cœur défendant aux représailles contre des personnages de la caste ennemie, la mise à mort de tout citoyen de la cité rebelle était tenue comme méritoire parmi les prêtres, les juges et les soldats. Et l'on vit un chef de l'armée « de l'ordre », un des officiers supérieurs qui avaient tenu sous l'Empire la vie la plus basse, racontée plus tard par lui d'une façon cynique, on le vit faire un choix parmi les prisonniers, désignant pour la mort tous ceux qui avaient une tête noble, intelligente et fière, surtout des vieux, parce que ceux-ci avaient obéi à des convictions, et de très jeunes, parce que ceux-là avaient eu pour mobile l'enthousiasme des grandes choses.
On peut le dire : le but nettement poursuivi par les conservateurs, lors de la répression de la Commune, fut de procéder à une sélection à rebours, comme on l'avait fait du temps de l'Inquisition, en supprimant les hommes coupables d'une intelligence supérieure, trop hauts de pensée et de vouloir pour s'accommoder à la torpeur qui convient aux sujets obéissants. Cette sélection des victimes avait réussi aux prêtres de l'Espagne, qui empêchèrent en effet leurs concitoyens de penser et d'agir pendant trois cents années. En France, elle ne put être poursuivie avec assez de méthode pour arriver à des résultats aussi décisifs, mais elle eut aussi des conséquences très appréciables dans l'évolution historique de la génération suivante. Que de fois, dans les circonstances graves, eut-on à constater que les hommes manquaient ! Et, dans son ensemble, si le socialisme a cessé d'avoir son caractère généreux, dévoué, humanitaire, pour se transformer en un parti politique prêt à s'assouplir dans toutes les intrigues des parlements, ne faut-il pas en chercher l'une des causes dans ce fait qu'il avait été privé de ses meilleurs hommes ? C'est à la tête qu'on l'avait frappé. Mais « rien ne se perd », nous dit-on, et, s'il est vrai que la réaction put croire « l'hydre socialiste » enfin décapitée, d'autre part les événements de la Commune, agrandis par l'écho, se propagèrent au loin dans les masses profondes des peuples comme une garantie de délivrance. Partout, jusqu'au fond des prisons russes et des mines de Sibérie, on se reprit à espérer. L'histoire de Paris, proclamant la fraternité des hommes, prit des proportions épiques.
Cette remarquable force morale que possède le seul nom de Paris dans l'ensemble de l'évolution humaine, et par suite dans le mouvement des révolutions, s'explique, comme sa force d'attirance matérielle, par les conditions géographiques de son milieu. De toutes parts, les papillons viennent à ce foyer de lumière, au risque de s'y brûler. La convergence des rivières vers le centre naturel du bassin de la Seine est comme un symbole du mouvement qui entraîne les hommes d'intelligence et d'ambition vers ce foyer d'activité. Il ne s'agit pas seulement des immigrants qui se dirigent vers Paris comme vers toute autre grande cité pour y trouver des clients dans leur commerce ou dans leur profession ; à cet égard, Paris est dépassé par d'autres agglomérations urbaines où se crée plus de richesse monétaire et en moins de temps ; il s'agit surtout de ceux qui sont appelés par la vie intellectuelle, morale, artistique de la cité, par le charme qu'elle exerce comme personne collective : on se sent fasciné par elle. Paris est le pays tropical, le printemps perpétuel de l'intelligence. Les chiffres traduisent cet état de choses puisque, toutes proportions gardées, Paris est la ville capitale qui reçoit de beaucoup la plus forte part de visiteurs, la vie s'y fait ainsi plus intense et plus variée dans ses manifestations.
Les éléments primordiaux de la population indigène présentent aussi, au point de vue de l'évolution, un caractère frappant de dualité ethnique. L'étude de la carte des Gaules nous montre les Belges, peuples qui étaient certainement germains ou fortement germanisés, se rencontrant, dans les basses vallées de la Marne et de l'Oise, avec les Celtes proprement dits : là, les deux nappes s'unissaient, apportant chacune son caractère propre ; l'hérédité, legs du milieu antérieur, produisait des contrastes forcés dans la mentalité et les énergies des diverses populations qui, depuis des siècles et des siècles, travaillaient à se mélanger et à se fondre en des millions de familles. Cette lutte continue qui s'opère dans les profondeurs sociales doit se manifester par une effervescence plus grande, par un travail extérieur dont la force va, dans les occasions exceptionnelles, jusqu'aux explosions révolutionnaires. Elles peuvent se produire tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, soit dans la direction du progrès, soit, au contraire, en un mouvement de régression. Ainsi, pendant la période de la Réforme, le Paris des Ligueurs œuvrait incontestablement au service de l'Eglise contre la pensée libre : ce fut une triste contre-révolution que le massacre de la Saint-Barthélemy ! Mais, en d'autres circonstances, Paris se trouva certainement en tête de la nation française, combattant et souffrant pour la cause commune de tous les peuples. La décade qui porte par excellence le nom de « Révolution » mérite réellement d'être distinguée entre toutes par le flot de sentiments et de pensées dont Paris fut alors le porte-voix pour le genre humain et par la signification des actes qui s'y produisirent. Puis, après cette grande époque, de laquelle date le monde moderne, que d'autres moments, dans le dix-neuvième siècle, furent aussi des événements d'importance mondiale : la révolution de 1848, qui se répercuta en crises secondaires dans le monde entier et inaugura l'entrée pour ainsi dire officielle du socialisme dans les agitations politiques, et la révolution de 1871, la Commune de Paris, qui suscita tant d'espérances dans les esprits des peuples opprimés !
Quelques jours avant la Commune, Bismarck, regardant du haut d'une colline la ville de Paris, qui venait de capituler, la montrait à ses courtisans d'un geste de dédain : « La bête est morte ! » disait-il. Et peut-être que jamais l'action de Paris révolutionnaire n'avait été aussi puissante dans l'histoire de l'évolution générale. C'est, à partir du moment où fut proclamée la Commune de Paris, et plus encore après son écrasement, que les opprimés de toutes les nations, conscients de leur solidarité, se sentirent vraiment unis en un même idéal, désigné par un même terme symbolique. Notamment l'Espagne, qui se trouvait en état de révolution permanente, depuis l'expulsion de la reine Isabelle, fut ébranlée profondément par l'exemple de Paris, et, lorsque la république espagnole eut été proclamée (1872), le mouvement général qui se produisit dans la plupart des provinces et des municipalités prit un caractère essentiellement communaliste. Le principe de la Fédération, qui semble écrit sur le sol même de l'Espagne, où chaque division naturelle de la contrée a gardé sa parfaite individualité géographique, parut être sur le point de triompher : il fut même accueilli pour un temps et porta au pouvoir un fervent disciple de Proudhon, l'intègre Pi y Margall, un des rares hommes que l'exercice de l'autorité ne réussit point à corrompre. Mais la centralisation militaire était devenue trop puissante pour qu'elle pût lâcher la nation qui était sa proie, et l'on suscita une nouvelle insurrection de carlistes qui rendit l'armée nécessaire. De prétendus républicains, des orateurs au verbe retentissant se prêtèrent à ce jeu pour ramener la domination du sabre, et le matin du 3 janvier 1874, un général entrait avec tambours et fusils dans la salle de délibération des Cortès : ainsi s'installent les royautés.
Cependant, une des communes fédérées qu'avait fait surgir la révolution, la ville de Cartagena, se défendait encore vaillamment, grâce à la ceinture de forts qui l'entourait et aux navires de guerre dont elle s'était saisie. Représentée par des hommes plus conscients, plus logiques, plus résolus, plus tenaces que la plupart des révolutionnaires de l'époque, la commune de Cartagena se rapprocha beaucoup plus que ne l'avait fait Paris de l'idéal d'égalité et de fraternité entre citoyens et s'attaqua bien plus franchement aux problèmes sociaux : pendant longtemps encore, les prolétaires Cartagénais se rappelèrent leurs heureux : jours de travail et leur bien-être pendant le siège. Les défenseurs de la ville avaient pris leur rôle très au sérieux : ils ne craignirent pas (12 juillet 1873) de libérer les quinze cents prisonniers du bagne, et de leur confier l'équipement de la flotte ; avec eux ils entreprirent des croisières en pleine Méditerranée ; avec eux ils livrèrent un combat naval aux bâtiments de « l'ordre » et se présentèrent devant Almeria et Alicante ; puis, lorsque le dernier fort de Cartagena eut capitulé, ils percèrent la ligne de blocus sur le navire cuirassé *La Numancia* pour aller remettre aux autorités françaises d'Oran les personnages révolutionnaires que la réaction triomphante n'eût pas manqué de fusiller (12 janvier 1874).
A la fin de l'année, rappelé par Martinez Campos, Alphonse XII, le jeune fils de la reine Isabelle, dûment béni par le pape pour entreprendre son œuvre de réparation monarchique et religieuse, débarquait à Barcelone, et, plus carliste que don Carlos lui-même, se mettait à l'œuvre, secondé par le ministre Canovas, pour effacer les traces des révolutions qui venaient d'ébranler l'Espagne. Tout d'abord, il abolit le jury, le mariage civil, la liberté de l'enseignement, rendit à l'Eglise et aux congrégations les biens ecclésiastiques non vendus, interdit aux non-catholiques tout exercice public du culte : il se rapprocha le plus possible du régime des beaux temps de l'Inquisition, sans d'ailleurs arriver à satisfaire l'Eglise. Dans les colonies, il maintint à outrance les privilèges des planteurs, tout en faisant amende honorable à la république des États-Unis, dont on avait capturé un navire et fusillé des citoyens.
De ce côté, la monarchie espagnole n'avait d'autre espérance que celle de gagner du temps, car nul homme de bon sens ne pouvait douter de la « destinée manifeste » à laquelle étaient vouées les colonies antilliennes. Sans doute, la population de Cuba était trop divisée quant à ses intérêts pour qu'il lui fût possible de s'émanciper de la « mère-patrie » aussi longtemps que des nègres esclaves y existaient encore. Les « péninsulaires », c'est-à-dire les Espagnols natifs, marchands ou fonctionnaires, qui venaient exploiter les habitants de l'île, y étaient fort nombreux et s'y appuyaient insolemment sur la garnison. D'autre part, les Cubains de race blanche ou mêlée, qui se trouvaient engagés en des luttes directes d'intérêt avec les Espagnols privilégiés, n'osaient point se révolter tant qu'ils participaient au crime de l'asservissement des noirs et qu'ils avaient à craindre une insurrection servile ; enfin, les noirs eux-mêmes, répartis sur un vaste territoire où toute concentration d'efforts était difficile, eussent été bien embarrassés pour donner un caractère général à leurs soulèvements, presque toujours locaux, dirigés contre un maître ou contre maître abhorré, et le nombre rapidement croissant des affranchis introduisait entre Africains et Africains une rivalité d'intérêts et de sympathies. En outre, la surveillance de l'île était facile : les navires pouvaient sans peine bloquer les principaux abords de la côte, et la forme très étroite de Cuba permettait à une armée espagnole de balayer à l'aise tout l'intérieur du pays. Tout cela, certainement, expliquait dans une certaine mesure la ténacité du gouvernement espagnol comme dominateur de Cuba, mais quel homme d'Etat eût pu compter à la fois sur l'extinction pacifique de l'esclavage et sur la constante longanimité des âpres et tout-puissants voisins du nord, les marchands américains ? La perte de Cuba, de Puerto-Rico, des îles Vierges n'était pour l'Espagne qu'une question de temps.
Comme la péninsule Ibérique, après ses essais de république fédérative, la France, après la Commune, était emportée par un mouvement de réaction outrancière. Mais, de même qu'en Espagne, il était impossible aux gouvernants français d aller vers le passé aussi loin qu'ils le voulaient et que la logique leur commandait de le faire. D'abord, ils n'osèrent pas rétablir la royauté, ce qui, pourtant, était leur premier devoir de « ruraux » et de chrétiens. La terrible résistance de ce Paris qu'ils haïssaient, qu'ils avaient fui, et qui les fascinait pourtant, les avait emplis de terreur, obligés même à faire des promesses, à offrir des garanties qu'il eût été difficile de récuser aussitôt. Au moins les fils des communalistes massacrés purent-ils, voyant les choses de haut, attester la victoire de leurs pères, puisque dans le maintien du mot « République » il y avait quand même la reconnaissance d'un principe nouveau, celui du droit de l'homme se substituant au droit divin. Les fanatiques de réaction le comprenaient bien ainsi, mais ils étaient liés, amarrés par tout un réseau de circonstances qui les empêchaient de rétrograder par delà le siècle jusqu'aux années qui précédèrent la date fatale de 1789. Même le roi qu'ils avaient choisi, et auquel ils reconnaissaient le double privilège de réconcilier les deux branches de la monarchie, puisque l'héritier naturel du comte de Chambord était le petit-fils de Louis-Philippe, même ce roi, vraiment providentiel, refusa au dernier moment de risquer l'aventure d'une restauration. La royauté dut abdiquer par impuissance sénile ; mais, longtemps après décès, les morts gouvernent les vivants : la République sans républicains », telle fut la formule presqu'officielle du régime instauré dans la France vaincue.
Le spectacle de cet état de choses illogique fut à la fois lamentable et risible ; c'était un mélange de survivances disparates. La situation politique d'un pays dont les citoyens partent de principes opposés ne peut être provisoirement que le chaos.
Une autre calamité vint frapper la France. La masse de la nation, fort économe, ayant eu à subir déjà la terrible destruction que cause la guerre, fut ravagée par le phylloxéra, désastre comparable au premier : on ne peut évaluer à moins de dix milliards la perte réelle subie par une région de la France, celle qui précisément avait échappé à l'autre invasion[1466]. Et cette perle en argent n'était que peu de chose en comparaison de l'arrêt du travail qui, se produisant dans toute une industrie nationale, menaçait de changer les habitudes traditionnelles, et les modifiait puissamment en effet, déplaçait les populations pour ainsi dire, et faisait une autre âme à une partie notable de la nation. Maints départements où l'on ne connaissait point la misère, où le bien-être général était la règle, tels l'Hérault et la Gironde, furent gravement atteints par le prolétariat agricole, et la mendicité y reparut. Les propriétés, fort dépréciées, changèrent de mains, et, en beaucoup d'endroits, de grands domaines se constituèrent, embrassant des centaines de petits vignobles ruinés dont les anciens possesseurs avaient dû quitter le pays. Tandis que la majorité de ceux qu'avait frappés le désastre se tournaient vers le gouvernement pour avoir, les uns de petits secours, les autres des places, quelques hommes d'initiative s'ingéniaient à trouver de meilleurs procédés de culture et à créer de nouvelles industries ; d'autres allaient s'établir en Algérie ou en des colonies lointaines. Il n'est pas douteux non plus que la propagation du phylloxéra ait contribué à augmenter chez le paysan français cette prudence qui le distingue dans l'accroissement de sa famille : manquant de confiance dans l'avenir, il limite volontiers le nombre de ses enfants, et la France, où la jeunesse se fait rare, diminuerait en population si les immigrants, Belges, Italiens, Suisses, Germains et Slaves, ne venaient combler les vides.
A cet égard, les autres nations policées du monde, à l'exception de certaines contrées où domine l'élément bourgeois — telles que le pays « saxon » en Transylvanie, et de nombreux districts de la Nouvelle Angleterre — ne se laissent point dominer par le même esprit de prudence, et la population s'accroît très rapidement dans l'ensemble des États dont les statisticiens dressent, régulièrement les tableaux ; mais à un autre point de vue, l'Europe et les nations européanisées s'aventurent moins à la légère qu'auparavant dans les conflits diplomatiques et les violences à main armée. Le terrible choc franco-allemand semble avoir assagi les conducteurs des peuples. Quoiqu'à aucune autre époque de l'histoire on n'ait fait dans le monde, en proportion des ressources nationales, autant de dépenses de guerre, bien que les armées aient beaucoup dépassé en nombre et en organisation savante toutes les masses d'hommes dont les plus grands capitaines se soient fait suivre jusqu'à maintenant, et que les approvisionnements en forces destructives aient graduellement représenté un ensemble budgétaire que l'on eût dit impossible, même sous un Napoléon, cependant les nations de l'Europe, militarisées à outrance, se bornent à s'observer méchamment, tout en parlant de paix, de respect des traités, de la sollicitude des gouvernements pour le bonheur des peuples. Chaque nation emploie des millions et même des milliards à blinder ses frontières et ses navires, à remplir ses arsenaux d'obus et ses casernes de chair à canon. La guerre a été proclamée sainte, évocatrice de force et de vaillance ; même le grand stratège des victoires allemandes, de Moltke, a daigné rompre naguère son silence habituel pour déclarer que la paix universelle « n'est pas un beau rêve ». Cependant, les peuples civilisés n'osent se risquer dans les belles réalités de nouvelles guerres et de nouveaux massacres.
Depuis la capitulation de Paris, l'Europe dite chrétienne est restée en paix armée et la guerre ne s'est produite que dans la péninsule des Balkans où les Russes, ayant pour prétexte des massacres et des horreurs de toute nature commis dans les pays slaves de la Turquie, croyaient pouvoir remporter de faciles triomphes. L'homme malade, pensait-on, n'oserait pas résister au « colosse du Nord ». Il résista cependant, et les péripéties de cette guerre russo-turque, 1877 et 1878, furent de nature à faire hésiter encore plus tous les fauteurs de luttes armées et à montrer combien de pareilles aventures peuvent, en cas de résistance sérieuse, causer à l'assaillant de terribles déconvenues. Sans doute, la Russie était de beaucoup la plus forte en hommes et en matériel de guerre ; de plus, méprisant son ennemi, elle comptait en toute confiance sur un rapide succès. Et les généraux courtisans qui se pressaient autour du souverain marchant au-devant de son triomphe eurent le dépit de le faire assister à maints désastres. S'étant lancée trop précipitamment à travers les Balkans sur la route de Constantinople, l'armée russe fut attaquée en flanc et vivement ramenée sur la défensive, puis elle vint se heurter imprudemment contre les murs de Plevna en laissant les longues pentes d'accès couvertes de cadavres. On comprit alors combien les progrès de la balistique avaient changé les conditions de la guerre, en augmentant les chances d'assiégés résolus attendant tranquillement l'ennemi. Pourtant, l'inégalité des forces et des ressources était trop grande entre les belligérants pour que victoire définitive ne restât pas aux Russes, aidés d'ailleurs par les Roumains ; mais, cette fois encore, ils n'atteignirent pas leur but : Tsarograd, « la cité des Tsars ». Peu rassurés sur l'attitude de la cité populeuse et sur celle de la flotte anglaise, ils s'arrêtèrent au faubourg de San-Stefano, où (1878) ils dictèrent une paix humiliante aux Turcs, leur laissant à peine un pied à terre en Europe, sous le haut contrôle du vainqueur.
Toutefois, ce grand changement d'équilibre dans la force relative des grandes puissances européennes était trop considérable pour que celles-ci ne demandassent pas à reviser le contrat. Elles envoyèrent leurs ministres à Berlin, sous la présidence du comte de Bismark, considéré comme une sorte de doyen dans les conseils de la force, et c'est là que se fit sans appel la répartition nouvelle des territoires de la Balkanie et de l'Asie Mineure entre les Etats. La Serbie et le Monténégro, désormais affranchis de la suzeraineté turque, reçurent un accroissement de territoire. La Bulgarie se constitua en principauté tributaire, tandis que la Roumélie au sud des Balkans, resta province turque : la nationalité bulgare se trouvait ainsi coupée en deux ; il fallait conserver des éléments d'intrigues et de guerres futures. Quant à la Roumanie, elle fut payée par la perte de la Bessarabie de l'aide efficace qu'elle avait donnée à la Russie en un moment périlleux, et on ne lui donna que les marécages de la Dobrudja, en échange de la province fertile et populeuse qu'elle était forcée d'abandonner. Les Russes se taillèrent naturellement une belle part dans le territoire de la nation vaincue : à la Bessarabie d'Europe, ils joignirent une bande de l'Asie Mineure dans laquelle se trouvent la place forte de Kars et le port, très heureusement situé, de Batum. Quant à l'Autriche, qui avait sans doute rendu quelques services diplomatiques, elle reçut pour sa peine un petit havre sur l'Adriatique, et, cadeau bien plus important, la gérance indéfinie des deux provinces slaves de la Bosnie et de l'Herzégovine, larges morceaux de la péninsule balkanique venant fort à propos arrondir l'Empire austro-hongrois en modifiant la forme bizarre que lui donnait le long glaive du littoral de la Dalmatie. Il n'y eut pas jusqu'à la Perse à laquelle on n'accordât son lopin de terre. Enfin, la Grande Bretagne, qui avait été pour ainsi dire vaincue en même temps que la Turquie, qu'elle n'avait pu secourir efficacement qu'au dernier moment, dut au talent de son plénipotentiaire, lord Beaconsfield, de se faire céder l'île de Cypre, moyennant pension, ainsi qu'une sorte de protectorat sur l'Asie Mineure. Toutefois, cette dernière clause, qui eût exigé un grand déploiement de forces, ainsi que d'amples débours, est restée à peu près lettre morte, quoique la nation anglaise eût pu profiter de cette situation pour se faire la protectrice efficace des Arméniens et s'assurer ainsi une très puissante clientèle en ce peuple intelligent. D'autres stipulations du traité de Berlin furent également de vains écrits, entr'autres celle par laquelle la Porte s'engageait à départir également la justice à tous ses sujets, sans acception de race ni de culte, et notamment à protéger les agriculteurs arméniens contre les pillards kurdes : jamais promesse ne fut plus atrocement violée.
Quoique les délibérations solennelles du grand conseil de l'Europe ne pussent avoir de valeur réelle que ratifiées par la volonté des peuples eux-mêmes, elles tiraient du moins une certaine importance de ce fait qu'elles étaient issues d'une assemblée représentant l'Europe entière. Le monde officiel s'était donc singulièrement élargi depuis le traité de Westphalie, même depuis le congrès de Vienne ! En outre le langage des diplomates avait changé. Ils ne parlaient plus seulement au nom de leurs souverains respectifs, ils s'exprimaient fort courtoisement à l'égard d'une autre puissance, l'ensemble des nations civilisées. Evidemment, on avait conscience d'un nouvel état de choses, d'une certaine unité morale provenant de l'existence d'une opinion publique européenne. Non seulement les puissances avaient une frayeur mutuelle de s'attaquer, elles comprenaient aussi qu'une nouvelle grande guerre d'Europe eût déplu, même à ceux qui auraient eu la victoire en perspective. Mais d'autre part, elles savaient que des conquêtes faites en pays lointain sur des peuples réputés barbares ou sauvages leur seraient plus que par-données, attribuées même à mérite et à gloire. C'est donc avec l'encouragement tacite de leurs peuples que les gouvernants d'Europe se mirent à dépecer Afrique, Asie, Océanie, pour s'en distribuer les morceaux et en constituer leur empire colonial.
Au commencement du vingtième siècle, les puissances ont presque terminé le partage de l'Afrique, souvent désignée sous le nom de « Continent noir », en partie parce qu'il est habité par des nègres et quelque peu aussi parce qu'il n'est pas entièrement connu. De vastes territoires ayant une superficie de plusieurs milliers de kilomètres carrés ont déjà leur maître officiel, d'après l'almanach de Gotha, mais n'ont été encore parcourus par aucun voyageur. Au point de vue de la conquête, il importe peu, car il n'est pas douteux que la force d'attaque militaire que possèdent les États européens soit assez grande pour triompher de peuplades sans discipline ni stratégie. Il suffit que tel ou tel pays soit attribué par convention diplomatique à la Grande Bretagne, à la France ou à l'Allemagne pour que cette puissance choisisse patiemment son heure d'occupation générale ou partielle et de mise en exploitation commerciale. Actuellement le continent africain peut être considéré comme n'étant plus qu'une simple dépendance économique de l'Europe. Il est loisible d'affirmer qu'avec leur force réelle, d'une si absurde supériorité, et leur prestige triomphant, les blancs n'eussent rencontré aucune résistance si l'occupation des diverses contrées n'avait donné lieu de leur part à des injustices et à des atrocités de toute espèce ; d'ailleurs, en maintes occasions, les guerres, les insurrections ont été voulues, parce qu'elles donnaient aux officiers l'occasion de les réprimer et d'acquérir ainsi gloire, honneurs, titres et avancement.
L'argument par excellence des politiciens ardents à découper le monde en territoires coloniaux consiste à plaider la nécessité de trouver des exutoires pour la population grandissante de l'Europe et pour la surabondance des produits manufacturés. A cet article fondamental ou ajoute, sans en croire un mot, quelques redites sur l'influence moralisatrice de la civilisation chrétienne, et la conscience est satisfaite. Il est vrai que la plupart de ces territoires annexés sous des latitudes lointaines ne conviennent point à l'acclimatement des Européens, et que d'ailleurs ceux-ci, même s'ils étaient favorisés d'un climat qui leur fût propice, n'y trouveraient pas d'occupations conformes à leur genre de vie. Ces vastes domaines ajoutés au territoire dit « colonial » ne doivent donc pas être considérés comme de véritables colonies puisqu'ils ne sont point destinés à recevoir des colons ; ils ne peuvent servir à loger les excédents de population émigrant d'Europe. Ce sont tout simplement des lieux de résidence pour quelques marchands qui cherchent à exploiter les richesses naturelles des lieux et à pourvoir aux besoins des indigènes. Mais la plupart de ces naturels, habitués à une existence des plus simples, trouvent autour d'eux, dans les produits du sol, tout ce qui leur est nécessaire ; il faut donc que les efforts des colonisateurs prétendus se combinent pour faire naître de nouvelles demandes, notamment celle de l'eau-de-vie ou d'un poison quelconque baptisé de ce nom : chez les nègres que l'on pousse à la folie, la monnaie, jadis inconnue, n'a pris d'utilité que pour l'achat du genièvre ou du trois-six[1467]. Voilà, dans les pays occupés du Continent noir, ce que l'on dit être le commencement de la civilisation, l'étape qui succède à celle de l'esclavage. Admettons qu'il y a progrès, puisque l'acheteur nègre est maintenant étiqueté homme libre.
Les origines des annexions coloniales modernes de l'Afrique remontent aux âges des explorations maritimes génoises et portugaises, lorsque les navigateurs du treizième et du quatorzième siècle découvrirent l'ile de Lagname, appelée plus tard Madeira, et la terre de Lancelot, dite maintenant Lanzerote, dans les Canaries. Des îles, les explorateurs passèrent bientôt au littoral ; depuis cette époque, des représentants de l'Europe, commerçants et missionnaires, résident en Afrique et le mélange des sangs se fait aussi bien que celui des idées. C'est encore en souvenir des Portugais que les nègres du Congo donnent aux Européens les noms de M'putu, « gens du Poutou », du Portugal[1468]. Les indigènes de la région côtière doivent aussi plus qu'un nom aux missionnaires qui leur vinrent de Lisbonne et d'Oporto : ils leur doivent la croix dont ils ornent leurs maisons sans en connaître d'ailleurs l'origine, ils leur doivent la consécration officielle à un saint patron, *la zina dia santu* : nègres et négresses fétichistes sont, en vertu de l'aspersion, de vrais baptisés. Ce furent également des prêtres du Christ qui apportèrent aux Africains les statuettes de Jésus et de la Vierge et les images de saints qui se sont graduellement changées en fétiches et que l'on a longtemps crues de provenance autochtone ; ces figurines grossières, hérissées de clous, représentaient le Crucifié, percé de coups de lances, et la Notre-Dame des Sept-Douleurs. Dans l'intérieur du pays, on ne voit point de ces fétiches, ils n'existent que dans les contrées occidentales visitées jadis par les convertisseurs. Des images grotesques, voilà tout ce qui reste des antiques conversions. Les formes religieuses enseignées jadis par les prêtres catholiques se détériorent de la façon la plus bizarre par le fait du retour aux conceptions anciennes, lorsque les missionnaires cessent de visiter la contrée. Ainsi chez les Bamba, riverains du bas Congo, les jeunes hommes de la tribu sont jetés par les sorciers dans un état de syncope semblable à la mort, et cet état se continue pendant trois jours, après lesquels vient la résurrection. Evidemment il s'agit d'imiter ici le « Seigneur Jésus » dans le grand mystère de sa mort et de son retour triomphant à la vie[1469].
L'empire colonial portugais, qui s'étendait vers les contrées inconnues de l'intérieur, n'avait point de limites précises. Il était censé comprendre toutes les contrées du continent en dehors de la Maurétanie et du bassin nilotique ; mais les pays occupés n'avaient qu'une faible superficie relative, le petit Portugal ne pouvant fournir qu'un faible nombre de planteurs et d'aventuriers. Les Hollandais lui ravirent la partie méridionale de l'Afrique, c'est-à-dire le district du Cap de Bonne-Espérance, qui passa plus tard en la possession des Anglais avec tout le territoire adjacent ; puis les nouveau-venus, annexant terre après terre, en vinrent pendant le cours du siècle à s'emparer hardiment d'une large zone dans la région du Zambèze, feignant d'ignorer absolument la prétention du Portugal, reconnue depuis trois siècles par le droit public européen, de posséder toute la largeur du continent africain, de la côte à la contre-côte, de l'Angola au Moçambique. Bien plus, après avoir pris le territoire qui leur convenait, les Anglais étendent sur le reste des possessions portugaises une sorte de protectorat et, dans l'opinion générale des prophètes politiciens, tout l'ancien domaine lusitanien passera lot ou tard dans les mains de l'Angleterre. Le Portugal, devenu feudataire de la Grande Bretagne, ne serait en réalité que l'usufruitier des richesses territoriales dont le maître éminent s'emparera par annexions successives en proportion des intérêts du moment. Pendant sa guerre contre les Boers des républiques hollandaises, ne s'est-il pas servi du port de Lourenço-Marquez comme si cet admirable havre lui appartenait officiellement ?
À ces très importantes possessions de la pointe méridionale d'Afrique, où se trouvait, avant l'ouverture du canal de Suez, le lieu d'étape nécessaire pour les navigateurs entre les terres riveraines de l'Atlantique et celles de la mer des Indes, l'Angleterre a su joindre une bande de terrains qui s'étend au nord jusqu'au Tanganyika et qui reprend non loin de l'autre extrémité du lac pour se continuer par le bassin nilotique jusqu'à la Méditerranée. Malgré la lacune séparant en deux cette zone médiane de l'Afrique, les nationalistes anglais comptent l'utiliser à leur profit par la construction d'une voie ferrée de sept à huit mille kilomètres de longueur qui rejoindrait le port du Cap à celui d'Alexandrie et que des embranchements rattacheraient de distance en distance aux marchés du littoral sur l'Océan Indien et la mer Rouge. On peut considérer plus de la moitié de cette œuvre comme achevée déjà, puisque le chemin de fer du sud traverse le Zambèze — la ligne a été ouverte en septembre 1905 —, que celui du nord atteint Khartum, et que, dans les espaces intermédiaires, les bateaux à vapeur vont et viennent sur le Nil et sur les grands lacs. La Grande Bretagne est donc la souveraine prépondérante de toute la moitié orientale de l'Afrique, où les autres puissances n'ont que des colonies d'importance secondaire. Cependant tout ne se présente pas encore au gré des ambitieux de territoire, car les monts de l'Ethiopie, où le Nil Bleu prend naissance, se dressent encore insoumis comme une haute citadelle, et l'Egypte anglaise reste incomplète aussi longtemps qu'elle ne possède pas les sources du fleuve et ne peut en régler le cours pour l'irrigation de ses plaines A l'ouest de l'Afrique, les marchands britanniques possèdent aussi de très riches domaines d'exploitation, parmi lesquels les terres populeuses que parcourt le Niger inférieur ; mais de ce côté du continent, c'est à la France qu'est échue la plus vaste étendue du sol. Une grande partie de ce territoire se compose de solitudes désertes, car, ainsi que le disait un ministre anglais : « le coq gaulois aime à gratter le sable ; mais les principales colonies françaises de l'Afrique comprennent plus de la moitié des pays maurétaniens, c'est-à-dire la région qu'on peut appeler l'Europe africaine. C'est une contrée qui, par sa position sur le pourtour du bassin de la Méditerranée, en face de l'Espagne, de la France, de l'Italie, fait géographiquement partie de ce « monde latin », auquel, historiquement, elle appartint aussi au temps de la grande Rome. La Tunisie, l'Algérie, dont la population autochtone est celle des Berbères, très probablement apparentée aux autres aborigènes des bords de la Méditerranée occidentale, n'ont reçu que depuis une époque relativement récente l'élément ethnique étranger des Arabes, mais, actuellement, le flux des immigrants, Italiens, Français, Espagnols, mêlés de quelques autres Européens, implante sur le sol une nouvelle race qui, par ses origines, paraît bien prédisposée à s'enraciner fortement et qui, en effet, malgré les fâcheux pronostics du commencement, s'est parfaitement acclimatée. L'Europe s'est réellement agrandie par l'annexion de l'Afrique mineure, comme elle s'est agrandie à l'autre extrémité du continent noir par le peuplement du Cap et des colonies voisines.
L'Algérie, quoique s'étendant déjà fort loin dans le désert, grâce aux oasis qui le parsèment jusqu'au Touat, se trouve pratiquement séparée des autres possessions françaises situées sur les bords du Sénégal, sur le haut et sur le moyen Niger, sur les rives du lac Tchad ou Tzâdé, sur les rivages du golfe de Guinée, et, à bien plus forte raison, dans les espaces torrides du Ouadaï : des expéditions militaires fort coûteuses et des explorations de hardis voyageurs s'aventurant dans l'inconnu n'ont pu encore rattacher les deux extrémités de cet immense empire africain que par un réseau d'itinéraires aux mailles fort espacées. D'ailleurs, si l'Algérie et la Tunisie sont des colonies de peuplement où les Européens cultivent le sol et fondent des familles, les autres territoires annexés par la France au delà du désert ne sont point des colonies proprement dites, et même, au point de vue utilitaire, sont toujours une cause de dépense pour le budget national : elles ne peuvent rapporter de profit qu'à des négociants et à des fournisseurs de l'armée.
Néanmoins, la Terre se rapetissant chaque jour, grâce à la vitesse, à l'ubiquité que les nouveaux moteurs donnent à l'homme, l'espace désert qui sépare le plateau maurétanien de la vallée nigérienne se rétrécit en conséquence et l'ensemble de la France africaine jusqu'au Congo promet de présenter un jour une certaine unité géographique. On peut sans folie rêver la construction d'un chemin de fer qui réunira le golfe de Gabès au delta du Niger par le lac Tzâdé et la création d'une voie transafricaine comme tronçon d'une ligne de transit rapide entre la France et le Brésil.
Quant à l'Allemagne, également riche en déserts, elle possède au sud-ouest de l'Afrique de grandes étendues rocheuses qu'un budget généreux ; essaie péniblement de fertiliser ; mais c'est à l'est du continent que se trouve son domaine le mieux pourvu en population, en ressources actuelles et en promesses : il borde d'une extrémité à l'autre la mer intérieure de l'Afrique, le Tanganyika, et confine au Nyanza, plus vaste encore. À cette Afrique allemande correspond, de l'autre côté du Tanganyika, l'immense État du Congo, dit « indépendant » par les traités parce qu'il n'appartient encore à aucune puissance européenne, mais dont un souverain d'Europe a fait son domaine particulier et que subventionnent les finances votées par son Parlement. Ce royaume congolais, cent vingt fois grand comme la Belgique, complète la liste des annexions européennes avec l'Erythrée et la Somalie italiennes et la petite part de l'Espagne en îles et en lisières. Il ne reste donc à prendre que l'Ethiopie, moins que cet empire s'européanise peu à peu, c'est-à-dire se livre aux marchands, aux industriels et aux spéculateurs d'Europe. Au nord, la Tripolitaine a déjà son conquérant présomptif, reconnu par les puissances chrétiennes, l'Italie ; enfin, à l'extrémité nord-occidentale, le Maroc donne lieu chaque année à la réunion de plénipotentiaires européens et au mouvement des escadres. Quel en sera l'heureux possesseur ou quels en seront les copartageants avides et jaloux ?
Si le Maroc a jusqu'à présent échappé à la prise de possession par une puissance européenne, c'est précisément parce qu'il était convoité depuis des siècles et que les ambitions rivales se neutralisaient. Le Maroc tient presqu'à l'Espagne. Ceuta s'avance vers Gibraltar, Tanger vers Tarifa. Aussi, lorsque les sept cents années de guerre entre musulmans et chrétiens pour la possession du sol ibérique se furent terminées au profit des derniers, ceux-ci prirent position pour aller poursuivre leurs ennemis jusque dans le continent voisin, et cette poussée eut pour résultat la prise de Ceuta et des autres *presidios*, fortins du littoral maurétanien qui, au point de vue de la conquête, n'ont pour ainsi dire qu'une valeur symbolique. Le véritable protecteur du Maroc contre une invasion espagnole fut en réalité la Grande Bretagne, qui occupa Tanger de 1662 à 1684 et, quelques années plus tard s'emparant île Gibraltar, planta ainsi une épine dans la chair même de l'Espagne et surveilla le détroit. Blessée à vif, la nation humiliée ne pouvait guère songer à pousser plus avant ses conquêtes sur le continent africain. Elle l'essaya pourtant à diverses reprises, mais des avertissements polis s'élevant en sourdine de diverses parties de l'Europe lui signifièrent quelle devait se contenter des positions acquises. De son côté, la France, regrettant les occasions perdues, veille à la frontière algérienne, cherche à infiltrer son protectorat par-dessus les limites de l'empire, tandis que l'Angleterre et l'Allemagne travaillent à implanter solidement leur commerce et leur influence dans les ports du littoral.
Pour excuser d'avance, soit l'annexion du Maroc par l'un des États européens, soit le partage de la contrée, on se plaît à comparer cet empire à la Turquie en le qualifiant aussi d' « homme malade » ; mais cette plaisanterie n'est pas justifiée : aucune population opprimée n'y réclame l'intervention étrangère et, si l'on fait abstraction des commerçants juifs, il n'y a entre les tribus ni animosité de race, ni haine de religion ; le Maroc n'a que faire de tous ces médecins qui l'entourent, lui offrant à l'envi des remèdes et des préservatifs. Si tout d'un coup, les « bachadour », ministres ou « ambassadeurs » étrangers qui résident à Tanger, venaient à disparaître, et si les populations marocaines n'avaient plus à se défier de ces diplomates aux ambitions rivales, l'équilibre intérieur de la nation ne serait en rien changé : les deux cinquièmes du territoire qui porte sur les cartes le nom de « Maroc » continueraient de payer l'impôt et de constituer le pays soumis, se laissant administrer par les fonctionnaires de l'empereur, tandis que les enclaves indépendantes dont les habitants se refusent aux taxes et qui représentent les trois cinquièmes du pays[1470] formeraient autant de petites républiques très vivaces se suffisant à elles-mêmes, grâce à leur petit commerce et à la liberté de l'émigration périodique. Ce Bled es Siba, le « Pays libre », ne demande rien à l'Europe, si ce n'est qu'on ne touche pas à ses droits. Mais quelle est la grande puissance qui, succédant à l'empereur du Maroc aura le tact nécessaire pour ne pas froisser ces tribus autonomes ?
Dans le continent d'Asie où se sont assis de puissants empires depuis des âges immémoriaux, les nations d'Europe n'ont pu procéder au partage avec la même désinvolture que dans le continent noir. Mais chaque possession européenne est devenue un point d'appui pour des annexions nouvelles d'étendue considérable. Ainsi la Russie a profité de sa domination sur la Sibérie, qui représente déjà le tiers de la superficie asiatique, pour étendre son influence politique et même administrative sur les territoires voisins, Mandchourie, Mongolie, Dsungarie, Kachgarie, et, de ce côté, la frontière est devenue flottante, en sorte qu'on se demande de combien de centaines de mille kilomètres carrés le territoire russe s'est réellement agrandi. De leur côté, les Anglais, maîtres de l'Inde, se subordonnent de plus en plus les principautés vassales, consolidant par de nouvelles annexions leurs « frontières scientifiques » de l'ouest sur les hautes terres des Raloutches et des Afghans ; au centre, ils s'attaquent au Tibet par delà le formidable Himalaya, tandis qu'à l'est, ils arrondissent leurs domaines de la Barmanie et s'emparent des riches petits États de la péninsule malaise. Enfin, la France, ayant campé ses soldats et factionnaires sur le littoral de la mer de Chine, étend ses possessions dans l'intérieur aux dépens du royaume de Siam maintenant réduit à peu de chose.
A l'occident de l'Asie, l'Anatolie et la Perse présentent un spectacle analogue à celui du Maroc. Ces contrées doivent aussi à des ambitions rivales de rester sous le joug de leurs maîtres mahométans actuels. La Russie, l'Angleterre, l'Allemagne convoitent l'Asie Mineure et la Mésopotamie : d'où conflits incessants et maintien de la domination turque. La Perse est comme un vaste échiquier dont les joueurs anglais et russes poussent savamment les pièces tout en adressant de respectueux hommages au chah des chahs en son palais de Téhéran.
Là où le régime européen ne s'introduit pas directement, par voie de conquête, il se glisse indirectement, par voie d'initiation, et c'est ainsi que, transformant tout son organisme intérieur, le Japon est devenu pour ainsi dire un fragment de l'Europe, transporté en plein Océan Pacifique, par delà le continent d'Asie.
C'est comme puissance européenne, parades moyens empruntés à l'Europe et même avec une maîtrise des plus savantes que le Japon fut récemment le vainqueur rapide et décisif de la Chine. Pas une rencontre sur mer ou sur terre qui ne tournât brillamment à son avantage. A l'embouchure du Yalou, la flotte chinoise fut exterminée ; à l'assaut de Weï-haï-weï, la garnison chinoise dut se rendre. En peu de semaines les forces japonaises avaient mis l'empire à leur merci, et du coup, elles auraient profondément entamé le territoire continental, si les puissances européennes n'étaient intervenues pour que l'équilibre de l'Extrême Orient ne fût pas brusquement modifié en leur défaveur.
L'inauguration du vingtième siècle se fit dans la Fleur du Milieu par une intervention de toutes les puissances « civilisées », y compris le Japon et les États-Unis d'Amérique. La véritable raison de cette invasion collective n'est pas de celles que l'on puisse avouer : les instruments diplomatiques ne constatent point avec une candeur naïve que des États peuvent avoir comme de simples particuliers l'amour du pillage pour mobile. Le Japon ayant annexé à son archipel national la grande île de Formose, ainsi que d'autres îlots, la Russie voulut aussi prendre un grand morceau de la Chine ; la France, l'Allemagne, l'Angleterre tenaient également à s'emparer de quelque bon lambeau.
Mais non seulement chaque grande puissance aspirait à saisir un gage matériel de conquête consistant en bonnes terres, en ports, en marchés de commerce, il lui fallait aussi des privilèges d'industrie et de monopole en telle ou telle province de l'intérieur ; les négociants d'Europe et des États-Unis jetaient leur dévolu sur les mines connues ou présumées, sur telle ou telle série de stations pour des voies ferrées à construire. Et, plus avides que les diplomates, plus insatiables que les marchands eux-mêmes, les missionnaires protestants et catholiques réclamaient de toute part des paiements, des pensions, des excuses avec cadeaux expiatoires, et en outre des vengeances pour des persécutions et des outrages, vrais ou prétendus tels. Le concert des réclamations fut entendu par les puissances d'Europe, mais toutes voulaient intervenir à la fois, de peur que l'une ou l'autre d'entre elles fût trop avantagée lors de la distribution des prises. Ce que l'on appela la « guerre » parut d'autant plus horrible qu'il n'y eut point de résistance : ce ne fut que massacre et pillage ; tous s'y complaisaient d'abord et se félicitaient mutuellement de leurs crimes, puis, lorsque l'Europe s'en étonna, meurtriers et pillards se lavèrent les mains, accusant leurs alliés : Français, Anglais, Russes, Allemands, Américains, Japonais, rejetèrent les uns sur les autres l'effroyable tuerie, tout en réclamant d'amples indemnités pour l'œuvre accomplie. En outre, ils demandèrent des châtiments pour leurs adversaires. L'Eglise chrétienne en fit autant, comme pour témoigner avec éclat de la part qu'elle avait prise dans la guerre d'extermination et de butin : on vit dans les chapelles des têtes de décapités exposées à la gloire du Dieu vengeur et de ses missionnaires fidèles[1471].
Quoique les puissances d'Europe unies au Japon s'occupent avec zèle de mordiller le pourtour de la Chine, l'empire est trop vaste et sa population, recensée en 1901 au chiffre de 425 millions d'individus, représente une part trop considérable de l'humanité policée pour que les assaillants n'aient pas reconnu l'impossibilité de partager immédiatement la Chine : on a renvoyé à plus tard cette œuvre formidable de dépècement de l'empire chinois suivant un tracé largement compris de « sphères d'influences », ou plutôt on s'en est remis à la bonne providence qui protège les habiles dans la répartition du butin.
Les États-Unis d'Amérique, rivaux de la Russie dans la prétention d'être la première parmi les grandes puissances du monde moderne, ne prirent qu'une part secondaire dans les affaires de Chine : ils avaient ailleurs des intérêts plus puissants. La « doctrine de Monroë », qu'ils opposaient âprement aux gouvernements européens dans les questions politiques relatives au Nouveau Monde, aurait dû logiquement leur interdire toute immixtion dans les débats se rapportant à des pays ou à des parages non américains. Mais il n'en fut pas ainsi : la conscience de sa force accroissait l'ambition de la république américaine, et les autres États la virent prendre part au partage des îles Océaniennes. Elle disputa l'archipel de Samoa aux Allemands et aux Anglais, pour garder finalement l'une des îles, et s'emparer de tout le groupe havaïien, plus rapproché de ses rivages. En réalité, cette dernière acquisition n'était, sous forme politique, qu'une affaire commerciale : des planteurs américains et de ces missionnaires religieux que l'on rencontre dans toutes les affaires de captation avaient graduellement monopolisé et mis en culture les bonnes terres de l'archipel pour la production de la canne à sucre. Des engagés, importés des Açores, des îles Océaniennes, de la Chine, du Japon, remplaçaient sur ces champs les indigènes voués au dépérissement et à la mort, et les récoltes, fort abondantes, purent bientôt, grâce à l'annexion, bénéficier de la libre importation dans les États-Unis. C'était, en infraction à la doctrine traditionnelle, la continuation de l'ancienne politique des esclavagistes.
Puis éclata la guerre hispano-américaine, dans laquelle le gouvernement espagnol s'était laissé entraîner par son obstination folle à continuer l'oppression économique et politique de Cuba : un peu de sagesse, un semblant de justice, quelques sentiments d'équité eussent fait des Cubains, à bon droit méfiants de leurs voisins, les Yankees, d'ardents patriotes castillans. Mais il est rare que les maîtres sachent se modérer : ils vont jusqu'aux extrêmes limites de leur pouvoir et tentent le destin ; leur entêtement, qu'ils appellent l'honneur, le veut ainsi. L'Espagne marcha donc consciemment au-devant de sa ruine, en laissant le beau rôle aux politiciens des États-Unis, qui, naturellement, eurent la prétention d'intervenir au nom de la justice et de l'humanité. Les ultimes agissements de la soldatesque espagnole dans la malheureuse Cuba, où, avec quelques intermittences, la lutte durait depuis à peu près quarante ans, furent véritablement horribles : jamais les procédés de guerre n'avaient causé de plus grands désastres dans la colonie. Le recensement de 1887 ayant indiqué une population insulaire de 1 742 000 individus, celui qui, plus de dix années après, suivit la retraite des garnisons espagnoles donna un total moindre de 269 000 personnes. Les patriotes de l'île purent croire que ces pertes seraient la rançon de leur liberté et que les États-Unis tiendraient leur promesse de respecter la parfaite autonomie des Cubains, libérés par les armes de la République américaine, grande et généreuse. Et en effet, officiellement, depuis 1902, Cuba a rang de puissance indépendante, possédant son président de la République, son vice-président et deux Chambres élues, mais ce sont là des fictions qui ne trompent personne : à tous les points de vue, et surtout économiquement, la grande île fait partie du domaine de la haute finance américaine. Mais la guerre présentait d'autres enjeux, la riche Antille, Puerto-Rico, et là-bas, dans les mers de Chine, le vaste archipel des Philippines !
L'extrême disproportion des forces entre les vaisseaux américains et les flottes espagnoles, au matériel usé, à l'artillerie surannée, donna aux péripéties de la guerre, aux Philippines et dans les eaux antilliennes, un aspect théâtral bien propre à frapper l'imagination des simples et à susciter l'enthousiasme enfantin du peuple vainqueur. Le défilé circulaire des vaisseaux de l'amiral Dewey, passant successivement devant la flotte espagnole, dans la baie de Manilla, et, en moins d'une heure, la transformant en un immense brasier ; les navires de l'amiral Cervara s'échappant l'un après l'autre de l'étroit goulet de Santiago, et allant, sans combattre, s'échouer d'écueil en écueil tout le long de la côte, ce furent là des tableaux puissamment tragiques dont s'emparèrent immédiatement les journalistes, les romanciers, les acteurs et les rimeurs, exaltant jusqu'au délire le patriotisme des politiciens d'Amérique. Leur langage avait subitement changé et, dans les assemblées, on cessa de célébrer l'émancipation des peuples sur le mode lyrique pour ne plus s'occuper que de conquête et de butin : comme les courtisans de Napoléon avant la campagne de Russie, ceux des « héros » américains ne parlaient plus que des « plis frémissants du drapeau » et du « vol de l'aigle aux ailes déployées ». Mais, chose plus grave, la République se laissa complètement infecter par l'exemple de toutes les brutalités antiques.
Il est vrai que la conquête violente est inconciliable avec la Constitution, mais, cette Constitution, que l'on affecte de continuer à vénérer religieusement, manque de l'élasticité nécessaire pour qu'on puisse y conformer la politique américaine, qui se développe et se modifie avec le temps, soit en bien soit en mal, suivant les impulsions du peuple lui-même. D'ailleurs, la Cour suprême, qui est le grand interprète de la Constitution, a décidé à plusieurs reprises que la volonté du Congrès est supérieure à cette Constitution, Au début de la guerre d'indépendance, le paiement des taxes par les colonies non représentées au parlement de Westminster leur semblait l'injustice par excellence, et, plus d'un siècle après, ces mêmes colonies devenues la République nord-américaine, trouvent parfaitement juste d'imposer des droits de diverses natures aux populations de Puerto-Rico, sans qu'il soit nécessaire de les consulter[1472].
Et malgré Constitution et doctrine Monroë, l'Amérique de Washington se croit fondée à garder les Philippines en possession collective et procède à l'occupation de ces îles par des moyens empruntés aux pratiques de l'exterminateur hébreux Josué et du tortureur Torquemada. Dans les temps modernes, pourtant féconds en horribles représailles, comme tous les âges de l'humanité oscillant du bien au mal, il est peu d'incidents aussi abominables que l'ordre militaire du général Smith, condamnant à mort tous les mâles de l'île Samar, âgés de plus de dix ans !
Ainsi, au commencement du vingtième siècle, la république nord-américaine s'est jointe aux autres grandes puissances dans la triste solidarité de la politique agressive, créatrice de mésintelligences internationales, et s'accoutume à l'idée de guerres nouvelles. Et pourtant, l'ensemble des peuples civilisés est actuellement réparti d'une manière assez étroite sur le globe rapetissé pour qu'il subisse les mêmes ébranlements, participe aux mêmes mouvements d'opinion et tende à s'administrer d'après des principes communs. Contrairement à cette tendance, mais s'y soumettant en apparence puisqu'on ne parle plus du « concert européen » mais du concert mondial, les divers grands États, obéissant à leurs traditions de rivalité et de haine, continuent leur ancienne politique de conquête et d'annexion, de privilèges et de monopoles, cherchent même à dresser des murailles de Chine le long de leurs frontières et n'abdiquent nullement le vieux droit d'oppression et de massacre sur leurs sujets. On a vu la Porte faire tuer méthodiquement plus de 300 000 Arméniens, dont elle redoutait l'intelligence hâtive et l'esprit trop affranchi ; on a vu la Russie assister complaisamment à ces horreurs, les faciliter même, peut-être parce que ses régiments n'auraient aucune peine dans un avenir prochain à occuper une terre sans habitants suspects d'esprit révolutionnaire ; on voit enfin chaque gouvernement se réserver de continuer chez lui, selon les circonstances, des agissements de toute nature, si blâmés qu'ils soient par l'opinion du monde entier. Cependant, au-dessus de ces nations et de ceux qui les régissent, apparaît déjà, et de plus en plus nette, une image plus grande, celle du genre humain se constituant en organisme unitaire.
N'est-ce pas déjà un fait d'importance capitale dans l'histoire que presque toutes les nations policées de la Terre se soient associées en « Union postale Universelle » pour le transport, à travers les continents et les mers, des lettres et documents écrits, des imprimés et papiers d'affaires aussi bien que des échantillons de commerce, enfin pour le paiement de petites sommes d'argent, et cela pour un prix minime, détermine d'avance suivant un tarif uniforme ? Depuis l'année 1875, le service fonctionne d'une manière irréprochable sans que les divers États aient à s'en occuper autrement que pour fournir à l'entreprise universelle le matériel nécessaire aux expéditions et pour toucher la part des recettes qui leur revient d'après les comptes généraux. Chaque année, quelque nouvelle facilité, quelque réduction de taxe est consentie aux intéressés, chaque année l'Union postale embrasse quelque nouveau pays dans sa ligue qui comprend déjà plus d'un milliard d'hommes, et le mouvement prodigieux de ses affaires s'accroît dans des proportions imprévues. Pour cette immense toile d'araignée étendant ses fils en réseaux sur toute la surface terraquée, on a choisi comme centre la ville de Berne, humble capitale qui ne porte ombrage ni aux Londres, ni aux Paris, ni aux Chicago.
Et depuis la réussite de cette belle œuvre mondiale, beaucoup d'autres ont été lancées avec le même succès par l'initiative des individus et des groupes auxquels les gouvernements, contraints par la force de l'opinion publique, ont dû fournir des moyens d'exécution. C'est ainsi que les marins de toutes les nations échangent les nouvelles par des signaux compris de tous. C'est ainsi que les contagions, peste ou choléra, sont arrêtées au lieu d'origine, et que l'état du baromètre étant télégraphié d'observatoire en observatoire, on dresse, chaque jour depuis 1863, la carte des pressions atmosphériques, base de toute prévision du temps. Et ce ne sont là que d'insignifiants résultats de l'entente mondiale en comparaison de ceux que tant de philanthropes attendent de l'arbitrage ! Il est vrai que, pour le moment, ils s'y prennent fort mal, s'entendant pour choisir comme arbitres les personnages dont l'objectif est directement opposé à celui des nations, les maîtres qui vivent en parasites de la moelle du peuple et dont l'intérêt immédiat est de le tenir en esclavage. Lorsque la conférence de La Haye se réunit en 1899, les inspirateurs de ce Congrès international avaient cru témoigner d'une habileté géniale en faisant lancer les invitations par le tsar, celui de tous les hommes qui, par le titre et l'illusion des pauvres d'esprit, se rapproche le plus de la majesté divine. On s'imagina béatement que la paix universelle avait grande chance de se réaliser parmi les peuples puisque l'empereur de toutes les Russies se déclarait partisan de la conciliation universelle. Mais au moment même où le tsar convoquait les délégués des puissances à se réunir sous sa grande ombre, il appelait sous les armes de nouvelles forces militaires, décrétait l'accroissement de sa flotte et le renforcement de son artillerie. En même temps, comme pour rassurer les États conquérants en appétit d'annexions, on se garda bien d'appeler à la réunion les représentants des peuples menacés : les envoyés des républiques sud-africaines, auxquelles l'Angleterre faisait alors une guerre indigne, ne furent point admis ; de plus, par « convenance internationale », le représentant de Dieu sur la terre, celui dont la mission est de prêcher la paix parmi les hommes, fut oublié de la liste des invitations. La conférence de La Haye, en dépit de son illustre patronage, ne fut donc qu'une comédie politique, et pourtant, il ne faut pas moins la considérer comme un signe des temps, car, si l'opinion des hommes qui pensent n'avait conclu à la nécessité de substituer l'arbitrage à toutes les violences de la guerre, on ne se serait pas mis en peine pour lui donner le change.
Quoi qu'il en soit, l'apparition de cette nouvelle amphictyonie des peuples se manifeste de plus en plus, malgré les intérêts privés, exclusifs, des divers États qui voudraient maintenir leur isolement jaloux et qui, en dépit d'eux-mêmes, sont obligés de se constituer en un syndicat général. Le théâtre s'élargit, puisqu'il embrasse maintenant l'ensemble des terres et des mers, mais les forces qui étaient en lutte dans chaque État particulier sont également celles qui se combattent par toute la Terre. En chaque pays, le Capital cherche à maîtriser les travailleurs de même sur le grand marché du monde, le Capital, accru démesurément, insoucieux de toutes les anciennes frontières, tente de faire œuvrer à son profit la masse des producteurs et à s'assurer tous les consommateurs du globe, sauvages et barbares aussi bien que civilisés. Déjà l'on a vu des ordres de bourse déterminer l'envoi d'une escadre, quand le ministère français fit occuper Mitylène pour récupérer une créance usuraire, et telle guerre, celle de la Grèce contre la Turquie, en 1897, fut tellement mélangée de spéculations sur les fonds ottomans que l'on put se demander jusqu'à quel point les hostilités étaient sérieuses et servaient à cacher, sous la comédie des batailles et des canonnades, le jeu plus passionnant de la hausse et de la baisse. Evidemment, tout avait été machiné d'avance : on s'arrangea pour donner la victoire aux gros bataillons de la Turquie et pour assurer à la petite Grèce la possession, du moins médiatisée, de l'ile de Crète, qui était l'enjeu de la guerre.
Actuellement, la toute-puissance du Capital et son caractère international sont des phénomènes si bien établis que l'on parle tout simplement, comme d'un fait acquis, de la substitution prochaine des banques aux gouvernements pour la gérance de l'administration ainsi que des entreprises de la paix et de la guerre. D'ailleurs, puisqu'elles gèrent déjà directement — quoique sous un nom supposé — les milliards du budget, ne gèrent-elles pas aussi indirectement toutes les affaires de l'État ? Et, par cela même, les diverses individualités politiques ne prennent-elles pas un caractère de plus en plus international sous la direction du syndicat, qui peut avoir intérêt tantôt à exalter, tantôt à humilier tel ou tel pantin de la comédie politique et qui voit dans les nations autant de chiffres à inscrire, suivant les besoins du moment, à telle ou telle colonne du grand-livre ? Et pourtant, si effroyablement puissants que soient devenus ces groupes de commanditaires qui se disputent les trésors du monde, ils ne sont pas encore les maîtres ; chaque jour voit des conflits se produire entre eux et les multitudes de travailleurs qu'ils emploient. C'est que la contradiction économique est absolue entre le Capital et le Travail. Tandis que le premier a pour tendance naturelle de réduire en esclavage tous ceux qui peinent à son service, le second ne peut que péricliter, s'avilir, sombrer dans la basse routine s'il n'est libre, spontané, joyeux, créateur de force personnelle et d'initiative. La conciliation de ces deux contraires, quadrature du cercle que cherchent de bonnes âmes, est impossible, mais, à chaque nouvelle lutte, le résultat donne lieu à des transactions temporaires qui, s'il y a progrès, se rapprochent graduellement de la justice, comportant la libre participation de tous les hommes au travail, à ses produits et aux merveilles qu'il découvre.
* Livre IV. Histoire contemporaine
** Chapitre I. Peuplement de la Terre
Le fait de tracer une frontière politique sur la crête des Alpes a suffi pour exhausser pratiquement ces montagnes.
*Connaissance scientifique de la planète. — Régions polaires. — Recensement des hommes. — Colonisation du nord. — Patriotisme et haines nationales. — Frontières dites naturelles. — Nationalités. — Ganglions mondiaux. — Races supprimées*
Du moins les progrès de l'homme dans la connaissance de sa demeure sont-ils incontestables. Aux origines de l'histoire, l'horizon entourant chaque peuplade lui paraissait la borne du monde, de tous les côtés elle était assiégée par l'inconnu. Maintenant la science de tous profite à chacun. Il n'est pas un homme d'instruction moyenne qui n'ait la sensation de vivre sur une boule terrestre dont il pourrait faire le tour sans avoir à lutter contre des monstres et sans rencontrer de prodiges.
Durant le dix-neuvième siècle, les traits principaux de la planète entre les cercles polaires ont été fixés définitivement ; les mystères se sont peu à peu dissipés : les voyageurs africains ont fini par débrouiller l'écheveau des rivières nilotiques, congolaises et zambéziques et ont découvert les exutoires des grands lacs vers les bassins fluviaux ; le rattachement du Tsangbo au Brahmaputra a été éclairci à son tour, et nombre d'autres questions moins importantes sont élucidées. Bref, il est maintenant possible de présenter un tableau à peu près cohérent de la terre limitée aux cinq continents, mais on est encore loin de posséder des cartes à grande échelle de tous les pays habités. L'Europe, de la Finlande au Portugal, de l'Ecosse à la Mer Noire, l'Afrique septentrionale, d'Oran à la Mer Rouge, l'Inde, la plus grande partie des Etats-Unis ont leur dossier constitué par des cartes topographiques, dites d'état-major, où les détails complets du modelé et des eaux, les forêts, les cultures et les habitations humaines ont été représentés ; mais que de lacunes dans les cartes d'autres pays ! Les atlas en cours de publication, tels ceux de Stieler et de Vivien de Saint-Martin, qui dessinent les pays autres que ceux d'Europe à des échelles variant du 5 au 8 000 000e de la grandeur véritable, ont souvent de la difficulté à remplir les mailles du réseau de triangulation : à défaut de renseignements précis, le cartographe est forcé d'interpréter les documents qu'il possède. Le projet de Penck de dresser une figuration du monde à l'échelle uniforme du millionième ne pourrait être encore mis à exécution pour le Tibet, l'Amazonie, le Sahara et la Papouasie sans de grandes taches blanches, mais cette carte se fera, comme se feront aussi plus tard les relevés précis constituant les cartes topographiques, car il ne se passe pas de jours que cet inventaire des formes de la superficie terrestre ne s'accroisse de nouveaux détails et ne se dessine avec plus de rigueur.
Mais il reste à connaître les deux calottes polaires, défendues par les banquises et les murs de glaces. Dans la zone boréale, l'espace non parcouru n'était plus, en 1903, que de 3 980 000 kilomètres carrés[1473], soit environ la 128e partie de la superficie terrestre, une fois et demie la surface de la Méditerranée, et les explorations polaires se succèdent si rapidement de nos jours qu'on peut s'attendre chaque année à une extension notable des itinéraires dans la direction du pôle.
Dans les parages de la zone polaire australe, c'est-à-dire vers l'Antarctide, la surface du vide à conquérir par les explorateurs est beaucoup plus vaste, et moins nettement délimitée : on peut l'évaluer actuellement à 20 millions de kilomètres carrés, ce qui représente une surface équivalant aux deux tiers de celle de l'Afrique.
Il y a là quelque chose d'humiliant pour le génie de l'homme, et la compétition qui s'est produite entre savants, Belges, Anglais, Français, Écossais, Allemands, Norvégiens, en vue de forcer les banquises méridionales, prouve que l'homme a ressenti comme une blessure d'amour-propre à n'avoir, pour ainsi dire, qu'égratigné sur quelques points le pourtour du continent présumé.
Il est vrai que les voyages de pénétration faits dans ce royaume des neiges et des glaces où nul ne compte trouver des frères en humanité, où l'on n'a encore rencontré jusqu'à maintenant ni mammifère, ni reptile — seulement des pingouins, des poissons et un insecte —, il est vrai que ces voyages ne sont pas comparables en intérêt d'utilité immédiate à ceux qu'on entreprend en terres populeuses et fertiles, mais il suffit que ces terres et ces eaux antarctiques soient inconnues, et qu'elles soient des plus dangereuses à tenter, comme si la mort en défendait l'entrée, pour que l'homme veuille les parcourir, en connaître la forme, l'aspect et toutes les conditions physiques. L'homme veut explorer jusqu'à la dernière roche de son domaine terraqué. Et pourtant, l'illustre navigateur Cook, ayant, comme il arrive souvent aux grands hommes, voulu fixer des limites à la postérité, prétendait que jamais aucun marin ne voyagerait sous des latitudes plus rapprochées du pôle qu'il ne l'avait fait lui-même (1772). Découragés par cette prophétie, bien rares se firent les voyageurs osant se hasarder au delà des premières citadelles flottantes détachées des glaciers du sud. Les explorations polaires antarctiques ne recommencèrent que dans la troisième décade du dix-neuvième siècle, en même temps que se produisait une nouvelle poussée vers le Nord ; puis, après la découverte de la Terre de Victoria, de ses hauts volcans et de la grande falaise de glace que l'on crut infranchissable, les tentatives cessèrent de nouveau. Mais la volonté humaine est incompressible. Les voyages polaires antarctiques ont repris avec le vingtième siècle. Le premier hivernage dans les banquises australes se fit avec Adrien de Gerlache (été de 1898), puis les marins de la *Discovery* osèrent gravir le volcan Terror et pousser au sud à travers les neiges sur les plateaux du continent de glace (1902-1903).
Et la curiosité des contours extérieurs n'est pas la seule qui anime l'habitant de la Terre, il veut aussi pénétrer sous l'écorce, en savoir la composition, en étudier la vie. L'œuvre de réaction qui a poussé l'homme à triompher de l'espace auquel il était primitivement asservi et à se déplacer à volonté vers n'importe quel point de la planète l'a porté également à maîtriser toutes les conditions du milieu, natif ou de son choix, d'abord pour les connaître, puis pour les modifier à son gré.
Après avoir reconnu les formes et mesuré les dimensions de son habitat, il a fouillé le sol, scruté les assises, poursuivi les veines de sable, d'argile ou de charbon, les filets d'eau ou de métal, comparé les terrains entre eux, découvert leur âge et leur rapport de succession : il est devenu géologue, et ces mêmes cartes qu'il a su faire pour indiquer les positions respectives de tous les traits de la surface terrestre, il les a reprises pour y indiquer la superposition des strates ainsi que leur usage dans ses travaux. Tandis que des travailleurs explorent ainsi la Terre, d'autres parcourent les fleuves, les lacs et les mers : ils en étudient la température, la salinité, les courants, la houle, les abîmes, les tourbillons ; ils en signalent les dangers, découvrent les moyens de les éviter. D'autres explorent les gouffres de feu, les laves et les cratères, tandis que d'autres encore sondent l'espace aérien et en étudient les phénomènes jusque par delà les confins de l'air respirable, à trois fois la hauteur des plus hautes montagnes. Puis l'homme a voulu relier la géologie à la géographie par l'histoire, trouver le pourquoi et le comment de chaque trait du sol, reconstituer l'évolution graduelle de chaque modelé et, ainsi que l'étudiant passe de l'anatomie à la physiologie, il faut désormais que le géographe considère le globe terrestre comme un être vivant dont les organes se modifient incessamment.
Et que de recherches annexes, de sciences spéciales se rattachent à ces ordres primaires d'études dans le grand domaine du genre humain ! Ce n'est pas seulement par milliers, c'est par millions, pour être juste envers tous les humbles, que l'on doit compter les collaborateurs de l'œuvre immense : la connaissance et l'aménagement de la planète.
Relativement à la superficie de la terre habitable, le nombre des hommes est encore très minime, puisqu'il ne dépasse guère un milliard et demi. On peut, suivant les métaphores des poètes, comparer les générations humaines aux « sables des grèves » ou aux « flots de l'Océan », mais ce sont là des exagérations singulières : en réalité, si tous les hommes se trouvaient distribués sur les continents à égale distance les uns des autres, chacun d'eux aurait pour domaine particulier l'espace de neuf hectares, soit 90 000 mètres carrés : à peine verrait-il, à 300 mètres de lui dans toutes les directions, ses voisins les plus rapprochés. Si, au contraire, on voulait réunir tous les hommes dans quelque grande plaine entourée d'un bel amphithéâtre de montagnes, en donnant à chaque individu un mètre carré d'espace, c'est-à-dire beaucoup plus que n'en ont les foules pressées dans les fêtes ou les réunions politiques, la superficie des terrains occupés par le genre humain aurait une étendue de 1 600 kilomètres carrés, soit la 90 000e partie de la terre ferme. Ainsi Londres et sa grande banlieue suffiraient pour donner place à tous les habitants actuels de la Terre[1474].
Mais les hommes ne se concentrent pas tous en un point, ni ne s'espacent suivant les cases d'un échiquier couvrant la terre. Leur répartition est extrêmement irrégulière, obéissant à des lois aux multiples facteurs. Il semblerait que la première condition eût été de se procurer la nourriture et que, dans le cours des âges, les hommes dussent s'être graduellement rapprochés de la zone tropicale, où, nous dit de Humboldt, quelques mètres carrés suffisent à nourrir l'habitant, puis finalement, se presser dans ces territoires d'éternel printemps, où presqu'aucun travail n'est nécessaire pour s'assurer l'existence.
La vérité est tout autre : laissant de côté la question de savoir quelle fut l'origine de la race humaine, ou des races humaines, il faut constater qu'à aucune époque, les pays chauds n'ont été habités par une population plus dense que les autres contrées ; actuellement la fraction de l'humanité qui vit dans la ceinture équatoriale est bien inférieure à ce que demanderait une répartition uniforme sur le globe. On peut même dire que, depuis deux mille années, il s'est opéré vers le Nord une sorte de mouvement des groupements humains parvenus à former des nations policées. Si l'homme vit de rien dans certaines parties de la zone tropicale, il n'y prospère pas, et l'existence purement végétative ne le conduit pas à développer son intelligence et à se rendre maître de la nature trop clémente qui l'environne. L'homme pullule, au contraire, dans les territoires réclamant de sa part un travail constant, d'où résulte une évolution graduelle de son être. Sauf quelques exceptions, ces « régions de l'effort » sont toutes situées dans la zone tempérée septentrionale.
C'est ainsi que, besoin de travail ou mépris du climat, aucune contrée ne s'est trouvée trop froide pour l'existence de l'homme. Dans la zone où le sol est durci par de longs mois d'hiver, l'habitant primitif trouvait à vivre en s'adonnant à la pêche ou à la chasse ; maintenant, l'humanité a su s'y procurer des provisions en abondance ; par le vêtement, des demeures confortables et le combustible, elle a créé un milieu nouveau, transportant en plein nord le climat du midi : n'ayant pas le soleil, elle en a du moins emmagasiné les forces et les utilise loin des contrées où elles agissent naturellement. On ne s'étonne plus de trouver de puissantes cités comme Pétersbourg à une si grande distance de l'équateur, sous le 60e degré de latitude, bien près de la ligne isothermique indiquant le point de glace pour la moyenne de la température annuelle : plus d'un million de personnes se pressent dans cette ville de fondation à peine séculaire, construite en un sol alternativement boueux et gelé. En Sibérie, nombre de villes situées au nord du zéro isothermique se peuplent rapidement ; des groupes d'habitations permanentes se fondent chaque année dans la direction du pôle. En 1890, c'était vers le 49e degré, sous la même latitude que la France, qu'on aurait trouvé, dans le Canada oriental, les dernières cultures et maisons des blancs ; mais là aussi, comme dans l'ancien monde, le peuplement se continue vers le cercle polaire. Rien n'empêche que la baie de Hudson reçoive un collier de villes sur tout son pourtour et que des postes commerciaux, des sanatoires, des usines et des établissements scientifiques se fondent dans l'archipel de l'Arctide. Le Spitzberg a déjà ses hôtels, ses appontements, ses commencements de routes ; il aura peut-être un jour ses Babylone et ses Alexandrie.
La terre étant désormais ouverte à tous — du moins en principe, car l'homme ne s'appartient pas encore —, il est loisible à chaque individu, à chaque groupe d'amis, de se laisser aller spontanément à la force d'appel que telle ou telle partie de la terre exerce sur eux. Rien ne serait plus facile, semble-t-il, que de réaliser le vœu formulé par Richard Wagner d'organiser une « émigration rationnelle » du genre humain vers les pays du Midi ; mais il n'est pas dit que de la mobilité acquise maintenant par l'homme résulte le mouvement dont parle l'artiste. Les individus en bonne santé se font un idéal conforme au climat qui les a moulés ; combien de fois a-t-on pu voir un Écossais suffoquer de chaleur à côté d'un méridional à peine dégelé ! Tout ce qu'on peut prévoir, c'est qu'un avenir prochain saura utiliser les climats divers du globe pour parer aux défectuosités de l'organisme de chacun : l'enfant pourra être élevé à l'air vivifiant du Nord, le rhumatisant saura trouver un climat sec, le nerveux aura toute facilité pour atteindre les altitudes élevées, le vieillard se réchauffera aux pays du soleil.
Quoi qu'il en soit du désir de chaque homme isolé ou de tout groupement humain de changer d'habitat, le peuplement de la terre est retenu dans son évolution par une série de phénomènes que la routine et la force d'antiques survivances influencent largement. La planète est découpée politiquement par un lacis de frontières qui divisent les diverses parties de la terre, déclarées propriété impériale, royale ou nationale. C'est toute une révolution de la pensée qu'il est nécessaire d'accomplir pour modifier à cet égard les conventions traditionnelles. D'ailleurs il est d'autant plus facile de déraisonner, de se tromper et de tromper les autres en pareille matière que l'on imagine sous un même mot des choses très différentes et que, même, on les emploie dans la conversation courante en des sens très opposés, d'amour et de haine, de tendresse et de férocité. Tel est le mot de « patrie » qui signifie le lieu où l'on s'éveilla d'abord à la vie dans les bras de son père, et que l'on comprend aussi comme le territoire fermé autour duquel il n'existe d'autres hommes que des ennemis.
Il est certain que, prise dans sa première acception, l'amour de la « patrie » est légitime et normal. On aime naturellement le plus ce que l'on connaît le mieux. Rien de plus conforme à l'évolution humaine. La communion d'amour créée par le travail fait chérir le sillon d'où l'on a tiré sa nourriture, où l'on a peiné, où l'on a souffert, où l'on a aussi trouvé, après les fatigues et les ennuis, la consolation et le repos. Cette terre, qui vous a donné naissance et vous a nourri, est également celle où se sont formées toutes les associations de la vie, où, après avoir sucé le lait de sa mère, on vit et on connut tous ses semblables, où l'on aima et où se fonda la famille, où, tous les instants, on savoura la caresse du langage que l'on comprend et du chant qui vous a fait rire ou pleurer. Voilà de pures et nobles sources dérivant uniquement des conditions normales de la vie. D'ailleurs on ne saurait s'étonner que chaque groupe humain, se croyant, sinon seul au monde du moins seul intéressant, seul à mériter le bonheur, donne une valeur exceptionnelle au coin de terre habité par lui, les autres régions lui semblant inférieures parce qu'elles ne lui appartiennent pas. En outre les contrées les plus populeuses, les « patries » les plus « illustres » se distinguant parmi toutes les autres par des avantages matériels évidents, leurs habitants sont naturellement portés à s'en faire un mérite collectif, comme si le sol du domaine national, plus noble que celui des autres pays, était une récompense spéciale due à ses résidants par le Destin.
Cette illusion de propriétaire explique dans une certaine mesure la prétention qu'a le patriote d'aimer son pays d'un amour excessif, mais à cette cause il s'en joint aussi d'exécrables. Si l'on rencontre dans chaque nation des individus qui travaillent à se débarrasser de tout préjugé, de toute impulsion irraisonnée, de toute idée purement traditionnelle, la nation elle-même en est encore dans son ensemble à la morale primitive de la force. Elle se plait à ravir, à tuer, à chanter victoire sur les cadavres étendus. Elle se glorifie de tout le mal que ses ancêtres ont fait à d'autres peuples ; elle s'enthousiasme, s'affole à célébrer en vers, en prose, en représentations triomphales toutes les abominations que les siens ont commises en pays étranger : elle invite même solennellement son Dieu à prendre part à l'ivresse populaire. Elle ne se borne point à vanter les anciennes tueries, elle se plaît à en préparer de nouvelles, non seulement contre les pays voisins mais, chose plus incompréhensible encore, contre des terres éloignées dont les habitants n'ont pas même entendu parler de leurs envahisseurs. A l'amour du sol et du parler natal que l'on vante toujours benoîtement comme la source du patriotisme, se mêlent donc l'avidité du pillage et la haine de l'étranger pour faire éclore cette fleur hybride que l'on célèbre volontiers comme la plus belle ! Pourtant les progrès moraux et intellectuels réalisés pendant le cours des générations ont dessillé bien des yeux ; plusieurs même commencent à comprendre combien cet égoïsme « ethnocentrique » est absurde chez les autres, mais ils ne veulent pas admettre qu'il soit aussi niais chez eux-mêmes. Qui que nous soyons, nous voulons tous être le « peuple du Milieu », comme les Chinois. Si la « grande nation » française a répété par les mille voix de ses journaux qu'elle « marche à la tête de la civilisation », Hegel, que les Allemands ont bien voulu croire sur parole, affirme que son peuple est « l'incorporation de l'esprit objectif », ce qui se peut traduire par cette phrase plus simple, que « les Allemands sont les seuls à comprendre la vérité »[1475].
N'est-ce pas au même genre de manie qu'il faut attribuer l'insistance de mauvais goût avec laquelle les savants de divers pays affectent de parler de leurs travaux comme appartenant à la science « allemande », à la science « française », sans comprendre que pareille vanité égale en ridicule celle qu'on aurait à se targuer de la science « bourguignonne », « vaudoise » ou du Salzkammergut.
Quel contraste avec le langage de nos ancêtres de 1789 ! Ecoutez Condorcet parlant de l'établissement du système métrique : « L'Académie a cherché à exclure toute condition arbitraire, tout ce qui pouvait faire soupçonner l'influence d'un intérêt particulier à la France ou d'une prétention nationale ; elle a voulu en un mot que, si les principes et les détails de cette opération pouvaient passer seuls à la postérité, il fût impossible de deviner par quelle nation elle a été ordonnée et exécutée ». Et le décret de la Constituante en 1792 reproduisait l'idée dans des termes semblables. A la même époque l'étendard du comte de Warwick, pris pendant la guerre de Cent ans, en 1427, fut brûlé par la garde nationale de Montargis en respect de la fraternité des peuples.
Le fond du débat sur l'idée de patrie et sur les problèmes politiques en général est de savoir s'il existe une morale collective différente de la morale individuelle ; si la grossièreté refusée à l'homme isolé est bienséante dans les groupes policés. La psychologie des foules est sans doute une science nouvelle, mais elle n'a jamais tenté de présenter comme louable ce que chaque jour on condamne dans l'individu. A défaut de quoi, rien qu'à vouloir se conformer à la « morale chrétienne », on est bien forcé d'admettre la vérité de la remarque de Tolstoï :« S'il est honteux pour un jeune homme de manifester grossièrement son égoïsme, soit en ne laissant rien à manger aux autres, soit en bousculant les faibles qui lui barrent le chemin, soit en se servant de sa force pour les priver du nécessaire, il est tout aussi honteux de désirer ce qu'on appelle l'agrandissement de sa patrie, et, puisqu'on trouve sot et ridicule de faire son propre éloge, on devrait juger aussi sot de faire l'éloge de son pays… »[1476]. L'égoïsme collectif est plus funeste encore que l'égoïsme individuel, parce qu'il se multiplie à l'infini ; si chaque personne humaine a droit à notre sympathie et à notre dévouement, à plus forte raison chaque groupe d'hommes, chaque peuplade, chaque nation. A s'en tenir simplement à la morale telle qu'elle se pratique actuellement entre gens qui se respectent, les haines patriotiques n'ont plus aucun sens.
Les patries, telles que chaque homme d'Etat a pour « devoir » de les exalter au-dessus des autres nations, ne donnent lieu qu'à des raisonnements faux et à des complications funestes.
Et tout d'abord, ce que les diplomates rabâchent à propos de « frontières naturelles », qui sépareraient les États en vertu d'une sorte de prédestination géographique, est dépourvu de raison. Il n'y a point de frontières naturelles dans le sens que leur donnent les patriotes. Le cas des îles, telle la Grande Bretagne, mis à part, toutes les bornes plantées entre les nations sont des œuvres de l'homme, et rien n'empêcherait qu'elles fussent déplacées ou simplement réduites en sable ou en mortier. Sans doute, il y a des degrés dans l'absurde, et telle frontière, comme cette ligne brisée que des plénipotentiaires ont tracée, après discussions, protocoles et rectifications, entre la France et la Belgique, sur une longueur de près de 300 kilomètres à vol d'oiseau, est une fantaisie risible pour le contrebandier, quoique fort gênante pour le voyageur paisible ; mais les lignes de partage politique menées sur les sommets alpins et sur les crêtes des Pyrénées ne sont pas moins arbitraires et ne respectent pas davantage les affinités naturelles. Sans doute la limite franco-belge sépare la Flandre de la Flandre, le Hainaut du Hainaut et l'Ardenne de l'Ardenne ; mais la ligne de démarcation marquée de pierre en pierre sur les grandes Alpes ne coupe-t-elle pas en deux des territoires dont les habitants parlent la même langue et pratiquent les mêmes mœurs, faisaient partie jadis de la même confédération ? N'a-t-elle pas violemment rejeté, d'un côté vers l'Italie, de l'autre vers la France, les « escarts » du Briançonnais, unis autrefois en République ? Et, dans les Pyrénées, la frontière ne désunit-elle pas Basques et Basques, Aragonais et Aragonais, Catalans et Catalans ? De part et d'autre, c'est bien malgré eux que bergers et bûcherons respectent cette ligne fictive qui leur vaut, de la part des États souverains, menaces, amendes et prison.
Somme toute, le fleuve est encore la frontière la moins néfaste de toutes, parce que l'attraction exercée naturellement par les sols fertiles de la vallée et le commerce qui y circule combat la tendance de la frontière à dépeupler ses abords, tandis que, dans la montagne, cette dernière action s'ajoute à celle de la haute altitude dont l'effet normal est de raréfier la population. Aussi ne faut-il pas s'étonner que, sur les quelques dizaines de mille kilomètres que comportent les limites des États européens, le fil de l'eau n'entre que pour un millier de kilomètres tout au plus, dont le plus long morceau est représenté par le courant Drina-Save-Danube, de Bajina-Bachta (Serbie) à Silistria (Dobrudja).
Très logiques, diverses puissances qui s'étaient partagé le sol, dans l'antiquité et au moyen âge, stipulaient que la frontière marquée par des murs, des palissades ou par un fossé de travail humain serait rendue à la nature sauvage, interdite aux hommes. C'était, en effet, le moyen le plus sûr d'empêcher le malheureux dépossédé de revenir à la place du foyer dévasté et de recreuser le sillon dans le sens accoutumé. C'est ainsi que procédèrent l'Empereur de Chine et celui de Corée entre leurs domaines, et c'est ainsi qu'en agissaient les barons féodaux pour l'établissement de leurs « marches » de partage.
Mais les conventions s'oublient, la surveillance se relâche, tandis que l'amour de la terre dure chez le paysan, et, quand les années, les lustres, les siècles sont passés, la marche interdite est habitée de nouveau. De nos jours, les États en agissent autrement, et même avec des résultats plus funestes, car, des deux côtés, la ligue de frontière exerce comme une sorte d'hypnotisme sur les soldats, les gendarmes, les douaniers chargés du soin d'en garder les bornes et les poteaux. Partout où l'on a toléré l'existence d'un sentier, permis la construction d'une route ou, cas plus important encore, d'un canal ou d'une voie ferrée, chaque passant est suivi d'un regard inquisiteur ; s'il parait suspect, on l'interroge, on le fouille, on l'emprisonne, il appartient comme une chose au sergent de la patrouille. Des casernes s'élèvent de chaque côté le long des routes quelque peu fréquentées, et des fortifications barrent tous les passages considérés comme ayant une valeur stratégique.
Que l'on prenne pour exemple de séparation politique une frontière dite naturelle, comme celle des Alpes entre la France et l'Italie, et l'on reconnaîtra que l'escarpement des pentes, la hauteur des cols, l'abondance des neiges, la fatigue des escalades sont peu de chose en fait de limites, en comparaison des cordons de douanes et de postes militaires. Autrefois les montagnards communiquaient librement de versant à versant pendant une grande moitié de l'année ; n'ayant aucune raison de se haïr, ils s'entr'aidaient de montagne à montagne et, suivant les saisons, menaient leurs troupeaux sur les alpages les plus favorisés. Telle commune, dont les frontières n'étaient point indiquées par des bornes, s'était établie sur le dos d'une crête afin d'avoir des champs sur une pente aussi bien que des prairies et des bois sur la pente opposée ; une république même ne s'étendait-elle pas des basses vallées françaises aux basses vallées italiennes, et, parmi des routes, n'avait-elle pas un tunnel, la « Traversette » du Viso, qui, des centaines d'années avant le siècle des ingénieurs, évitait déjà aux montagnards la trop pénible escalade de la crête ? Maintenant « l'ordre règne » sur ces hauteurs et des autorités jalouses veillent à ce que les voisins ne se visitent point mutuellement sans paperasses ou sans interrogatoires. On ne trace plus de sentier dans les Alpes sans en référer à Rome et à Paris. Depuis quarante ans, il existe cinq routes carrossables par-dessus les cols de la frontière franco-italienne, celles du Petit-Saint-Bernard, du mont Cenis, du mont Genèvre, du col de Larche et du col de Tende, et, pendant cet âge de progrès à outrance, on s'est bien gardé de tracer un nouveau chemin. De même, on se contente de la voie ferrée qui passe sous les montagnes de la Maurienne, entre Modane et Bardonnèche, voie qui ne serait peut-être pas encore construite si, à l'époque où elle fut entamée, les deux versants n'avaient appartenu au même souverain, à la fois maître du Piémont et de la Savoie. Et que de tracas cause aux autorités françaises l'ouverture du tunnel du Simplon ! Admettant même que les « questions patriotiques » n'entrent pour rien dans le choix d'une nouvelle voie entre Paris et Milan, entre l'Angleterre et l'Italie, pourrait-on en dire autant de la ligne Marseille-Milan ?
Il serait pourtant, semble-t-il, indispensable de réunir ces deux grandes cités européennes par le court embranchement — vingt kilomètres à vol d'oiseau entre Briançon et Bardonnèche — qui passerait sous le col des Echelles de Planpinet en un souterrain d'un peu plus de 3 kilomètres. Aussi longtemps que cette ligne majeure de communication ne sera pas terminée, le commerce de Marseille sera grièvement lésé par le gouvernement même qui a charge de le protéger, mais le génie militaire n'admet pas qu'on vienne forer des tunnels dans sa frontière. Depuis un demi-siècle, on se dispute à propos d'une autre voie ferrée, considérée comme absolument urgente, celle qui joindrait Nice et Turin par le col de Tende. La construction en est décidée, votée, approuvée, mais il ne suffit pas d'établir le devis d'un chemin, d'en faire et d'en vérifier le tracé, il faut aussi construire des forts qui le bombarderont et loger les poudres qui le feront sauter. Finalement, les Italiens posent la voie, en contournant la frontière français.
Les fortifications, telle est en effet la grosse question relativement aux frontières. Qu'on en juge par Briançon, l'ancien lieu de marché où se rendaient les pacifiques montagnards d'en deçà et d'au delà pour discuter leurs affaires et renouer leur amitié. Maintenant, c'est un ensemble de remparts, de bastions, de casernes, de ponts fortifiés, de batteries percées dans le roc, et chaque montagne environnante, escaladée par une succession de forts, porte à son sommet une autre citadelle. Les redoutes s'élèvent jusqu'au-dessus de la zone des avalanches, et les chasseurs alpins qui tiennent garnison dans ces murs toujours exhaussés de neiges ne peuvent les aborder sans creuser des tranchées et des tunnels. Le plus haut sommet de tout le massif, le Chaberton, qui n'a pas moins de 3 138 mètres, soit 1 800 mètres de plus que Briançon, perdue comme au fond d'un gouffre, est aussi couronné par un fort, ouvrage italien qui commande tous les travaux de défense des pitons français : les deux nations se combattent à coups de millions, tout en échangeant des politesses diplomatiques. La route du mont Genèvre est coupée en plusieurs endroits et suspendue au-dessus de formidables précipices que franchissent des ponts-levis. Des dépenses faites de part et d'autre en constructions, en manœuvres, en approvisionnements nécessitent un budget annuel qui, après un siècle, représenterait la rançon d'un royaume. Il est facile de comprendre pourquoi les nations limitrophes reculent devant la tâche de créer des communications nouvelles. Une route est coûteuse sans doute, mais les forts qui la barrent le sont bien davantage encore !
On comprend aussi pourquoi, sous un pareil régime, la zone des frontières se dépeuple. Déjà les habitants de la haute montagne avaient tendance à émigrer en des contrées moins froides, plus riches en industries et en ressources ; mais ce mouvement spontané s'accélère par l'effet de la domination militaire. Les grands chefs, maîtres de leurs garnisons et n'ayant en face d'eux qu'une faible population civile, en tiennent d'autant moins compte que les fonctionnaires de toute nature, plus nombreux en proportion sur la frontière que dans toute autre partie du territoire, sont absolument à leur dévotion.
Sous prétexte de défense nationale et des intérêts majeurs de la patrie, toute volonté individuelle reste supprimée. N'ayant qu'à obéir, les citoyens préfèrent s'éloigner, ne laissant autour des casernes et des forts que les fournisseurs et parasites de ces sortes de lieux. En réalité, on peut dire que le fait de tracer une frontière politique sur la crête des Alpes a suffi pour exhausser pratiquement ces montagnes et les rendre inaccessibles à leurs anciens habitants.
Les Pyrénées nous montrent le même phénomène économique, d'une manière plus saisissante encore. Il n'existe pas une seule grande route qui franchisse cette chaîne à plus de 2 000 mètres en hauteur : entre le col de Puymorens (1 931 mètres) à l'est, et le Pourtalet (1 795) à l'ouest, sur un espace rectiligne de 190 kilomètres, il n'y a pas un seul chemin carrossable entre la vallée de la Garonne et la vallée de l'Ebre. Aucun chemin de fer ne traverse les Pyrénées, car la ligne de Perpignan à Barcelone s'accroche aux promontoires extrêmes de la chaîne au-dessus du littoral marin, tandis que la voie de Bayonne à Madrid contourne absolument les monts, du côté de l'ouest, pour décrire une grande courbe à travers le pays Basque. Le réseau des chemins de fer présente donc une lacune de 430 kilomètres entre deux de ses lignes parallèles, et pourtant, dans l'énorme espace intermédiaire, le tracé du chemin de fer qui réunirait les deux grandes villes et centres de commerce, Toulouse et Saragosse, se trouve tout indiqué. Des projets et devis ont été naturellement présentés par dizaines et discutés par toutes les assemblées délibérantes : les cartes déjà dressées en vue de cette ligne indispensable rempliraient des bibliothèques, mais les frénésies de la politique électorale empêchent Toulousains et Aragonais de penser à leurs intérêts ; il suffit aux candidats de planter des jalons de temps en temps et de faire promener des ingénieurs sur la ligne future pour que tout le monde soit satisfait. Puis, après boire, on trouve le moyen de placer encore le vieux mot : « Il n'y a plus de Pyrénées ! » alors qu'elles se haussent, pour ainsi dire, entre les haies de soldats, de gendarmes, de miquelets et de carabiniers. De même que dans les Alpes, la population diminue, plus que décimée par l'émigration, malgré l'attraction qu'exercent en été les villes de guérison et de plaisir. La frontière ne représente auprès des gouvernements respectifs que des raisons de méfiance, de surveillance, et les résidants sont considérés comme autant de gêneurs, troublant les opérations de douane et de stratégie. Ce que les habitants primitifs ont de mieux à faire est de s'en aller. La borne de jalousie et d'inimitié, telle est la seule raison pour laquelle, pendant un demi-siècle, on n'a construit qu'une route de voitures et pas un chemin de fer à travers les Pyrénées. Douze amorces ont été poussées dans les vallées, en attendant le jour où l'alliance plus intime des peuples permettra de forer les montagnes sans garnir de fortifications les approches des souterrains.
Evidemment, les vrais intérêts locaux ne peuvent être compris par des administrations lointaines vivant en de grandes cités où rien ne rappelle les pâturages, les forêts, les sites de la montagne. Autrefois, toutes les communes des deux versants, le long des Pyrénées, de même que sur les plateaux de la péninsule espagnole, étaient liées par des *facieres*, mot que l'on écrivait aussi *paseries*, comme s'il était dérivé de paix, et ces contrats stipulaient, pour une période variable de dix, neuf, sept ou cinq ans, des pactes d'amitié, valables même en temps de guerre : « Les habitants des montagnes et vallées françaises et espagnoles pourront commercer, communiquer avec leurs voisins et faire l'échange de leurs marchandises comme en temps de paix. Et les bestiaux desdits pays pourront pâturer dans toutes les parties de la montagne comme en temps de paix. Telles étaient les conventions expresses des facieres, signées par les délégués des communes au nom de leur « souveraineté légitime » et toujours en plein air, sous le ciel libre, à côté de la borne frontière. Même dans les traités européens, même lors du traité d'Utrecht en 1713, ces contrats étaient tenus comme valables : on continua d'en conclure d'analogues jusqu'après la Révolution française ; à la fin du dix-neuvième siècle (1887), on en célébrait encore près de Saint-Jean-de-Luz, mais le sens s'en était perdu, et les gendarmes, les douaniers, les employés du gouvernement affectaient de les ignorer[1477]. Ardouin-Dumazet[1478] cite des survivances analogues sous le nom de droit de « compascuité », c'est-à-dire de pâturage en commun ; les vingt et une communes du pays de Cize font paître leur bétail dans la vallée espagnole d'Aezcoa ; de même, le pays français de Barétous a droit de pâturage sur la vallée de Roncal, moyennant un hommage annuel comportant la remise de trois génisses de deux ans, sans défauts.
L'humeur ombrageuse que mettent les patriotes à surveiller leurs frontières de terre se porte même sur les frontières marines, au milieu des flots changeants. Ainsi le Pas de Calais semble former une barrière suffisante pour qu'on n'ait pas à en garder les abords : c'est un fossé de citadelle suffisamment large aux yeux de la garnison de Douvres, bastion extrême de l'Angleterre. Lors du grand élan industriel qui, vers le milieu du xixe siècle, porta les ingénieurs à l'entreprise des voies majeures de communication, il semblait indispensable d'établir une voie continue entre les deux principales cités du monde, Londres et Paris. Le détroit n'a que 31 kilomètres de rive à rive, et le creux le plus profond où viennent se rencontrer les grands courants de marée, qui se propagent à l'encontre les uns des autres, de la mer du Nord et de la Manche, n'a que 54 mètres : le tout n'est qu'une simple éraflure d'abrasion superficielle. Aussi les faiseurs de projets — ponts, viaducs, conduits tubulaires, tunnels — se présentèrent-ils en grand nombre ; mais, aussi longtemps que l'entreprise parut chimérique, les gouvernements respectifs s'y intéressèrent peu. Lorsqu'enfin, en 1868, un inventeur, Thomé de Gamond, força l'opinion publique, après trente années de sondage et de recherches, à comprendre le sérieux de ses plans, lorsque des travaux préliminaires sur les côtes de France et d'Angleterre eurent démontré que l'œuvre était parfaitement praticable, alors les autorités militaires britanniques, saisies d'une soudaine frayeur, interdirent absolument la continuation du travail : la pensée que des régiments d'envahisseurs pourraient un jour émerger de par-dessous la mer leur apparut comme une effroyable vision.
Sans doute, cette crainte est puérile, mais elle est basée sur les avantages incalculables qu'a valus à la Grande Brelagne sa position purement insulaire. Pourtant il est certain que, grâce à ce chemin nouveau reliant matériellement l'ile anglaise à son ancien continent, Londres aurait vu décupler annuellement le nombre de ses visiteurs européens, et la Grande Bretagne, devenant la tête de pont de tout l'Ancien Monde vers l'Amérique, serait par cela même l'entrepôt presque exclusif du commerce continental, au détriment du Havre, de Dunkerque, d'Anvers, de Rotterdam, de Brème, de Hambourg. On peut juger de la perte qu'a faite l'Angleterre à ce point de vue en comparant le nombre de voyageurs qui traversent annuellement la frontière franco-belge à ceux qui franchissent le détroit : il est cinq fois plus considérable pour le premier ensemble de voies et, cependant, le groupe Amsterdam-Bruxelles est loin d'exercer une force d'attraction comparable à celle de Londres.
Non content des obstacles que la nature a mis à l'entrée dans le Royaume-Uni, cet État a pris récemment, à l'instar des États-Unis et sous la même influence régressive qui détermina la guerre du Transvaal, une décision à la fois inutile et vexatoire : la visite sanitaire des voyageurs de 3e classe, qui, en outre, doivent justifier de la possession de 125 francs. En fait, on refuse l'admission à quelques douzaines de personnes par an, mais on en tracasse et humilie des milliers.
Pour justifier l'existence des frontières, dont l'absurdité saute quand même aux yeux, on tire argument des nationalités, comme si les groupements politiques avaient tous une constitution normale et qu'il y eût superposition réelle entre le territoire délimité et l'ensemble de la population consciente de sa vie collective. Sans doute, chaque individu a le droit de se grouper, de s'associer avec d'autres suivant ses affinités, parmi lesquelles la communauté de mœurs, de langage, d'histoire est la première de toutes en importance, mais cette liberté même du groupement individuel implique la mobilité de la frontière ; combien peu en réalité le franc vouloir des habitants est-il franchement d'accord avec les conventions officielles !
La révolte de la Grèce, pendant la première moitié du dix-neuvième siècle, fut l'événement qui donna le plus de corps à ce principe illusoire des nationalités, auquel on a voulu donner une vertu spéciale, comme s'il y avait au droit d'insurrection d'autre origine essentielle que la volonté de l'individu s'unissant à d'autres volontés. Les prodigieux événements que se rappelaient les classiques et les romantiques de la bourgeoisie instruite, les noms d'Athènes, de Marathon, de Platées, de Salamine agissaient sur les esprits comme un exorcisme : tandis que les révoltés de la Morée et des îles s'insurgeaient simplement pour se débarrasser des exacteurs osmanli, leurs amis de l'Europe occidentale, les « philhellènes », croyaient assister à une résurrection des Miltiade et des Périclès ; la Grèce antique surgissait de son tombeau avec les Botzaris et les Capo d'Istria. L'opposition des races et des langues entre Grecs européens et Turcs de provenance asiatique, de même que le contraste des religions entre chrétiens et musulmans, entre la croix et le croissant, aidait encore à fortifier dans les esprits l'idée chimérique de l'existence de nationalités réelles constituant des êtres collectifs ; la question de l'origine vraie des Grecs modernes, Chkipetar ou Slaves, n'était posée que pour un petit nombre d'érudits.
Après l'expérience de la Grèce et la solution boiteuse que lui donnèrent les grandes puissances européennes, vint la formation de l'Italie, plus caractéristique au point de vue des nationalités que ne l'avait été la tentative presqu'avortée de l'émancipation hellénique, car, tandis que la nation grecque, dispersée sur tous les rivages de l'Orient, n'offre de frontière précise en aucune partie de son domaine, la population de langue italienne correspond d'une manière assez exacte aux contours géographiques de la Péninsule : *le Alpi che cingono l'Italia* limitent, sauf quelques enclaves, la contrée *dove suona il si*[1479]. D'ailleurs cette unité italienne, qui semblait si bien indiquée par l'enceinte en amphithéâtre des Alpes, avait été clamée d'avance par de très nombreux écrivains : dès les âges de la Révolution française, elle était devenue la revendication par excellence de tous les patriotes de la Péninsule. Et que de fois ceux-ci, passant du vouloir à l'action, tentèrent l'œuvre d'affranchissement et d'unification de l'Italie ! L'ensemble de ces tentatives constitue l'une des épopées les plus remarquables que nous présente l'histoire des peuples. L'Italie « une » s'est faite, toutefois il reste encore une Italie « non rédimée », comprenant l'Istrie, le Trentin, Malte, tandis que, d'autre part, la nationalité « rédimée », devenue grande puissance, s'est empressée d'imiter ses devancières, en attentant à d'autres nationalités dans le continent d'Afrique pour se donner un cortège de colonies. Elle occupe l'Erythrée et la Somalie orientale, en attendant que la mort de l' « homme malade » la fasse héritière de la Tripolitaine et lui permette de faire valoir ses « droits » à la possession de l'Albanie.
La troisième grande expérience, celle de l'Allemagne, beaucoup plus compliquée, se poursuit depuis plusieurs générations ; mais peut-on voir sérieusement dans cette évolution confuse un développement du principe des nationalités ? Lorsque la nation allemande s'engagea dans ce mouvement d'unité, elle n'était point, comme l'Italie, soutenue dans son œuvre par le symbole visible que donne un domaine géographique bien distinct, marqué par des limites précises. L'Allemagne n'a point de frontières naturelles : Gaules, Slavie, Scandinavie et Germanie se pénètrent mutuellement et par des emprises profondes. Pour que la conscience commune de l'Unité nationale pût naître, se développer, atteindre sa maturité de réalisation, le lien de cohésion devait tire non le territoire, mais la langue ou du moins la parenté des langages. En se fondant par degrés en un même dialecte noble, servant à l'expression des hautes pensées, les idiomes populaires préparaient la patrie.
L'Allemagne se fit ainsi dans les esprits bien longtemps avant qu'on essayât de lui donner une existence pratique. Lorsque la nation germanique était encore découpée en un nombre mal défini de grands et de petits États et de provinces ayant chacun son idéal unitaire distinct, le sentiment national travaillait déjà à la constitution unitaire de toute la partie de l'Europe centrale, *wo die deutsche Zunge klingt*. On peut dire que l'Allemagne est bien plus la création de Lessing que celle de Bismarck, et combien la première partie de l'œuvre dépasse la seconde en logique et en précision ! Elle est complète, en un tenant, et ne se complique d'aucune atteinte portée à des droits étrangers ; elle embrasse bien toute l'Allemagne et ne pense pas à s'agrandir aux dépens des voisins sous prétexte de politique, de stratégie et de précédents historiques.
Mais, en comparaison de cette Allemagne des penseurs, bien différente en a été la réalisation ! Combien de fois les auteurs du drame ont-ils voulu consolider le principe de la nationalité par sa violation même, fortifier la patrie allemande en l'appuyant sur une zone extérieure de territoires qui ne lui appartiennent pas, et qui, en vertu de la langue, de l'origine, aussi bien que de la volonté précise des habitants, sont une part vivante de la chair d'une autre nation ! Malgré les commentaires, les restrictions, les gloses scientifiques, il ne saurait y avoir de doute sur le fait de l'attachement des Alsaciens de langue allemande aussi bien que des Lorrains de langue française à l'ensemble politique dont Paris est le chef-lieu. Il n'est pas douteux non plus que les Danois vivant au nord de l'Eider jusqu'à la frontière actuelle du Jylland sont bien de vrais Danois, non moins par le cœur que par la langue et la tradition des aïeux. Enfin, près d'un siècle et demi s'est écoulé dans les plaines orientales de la Germanie depuis que les Polonais de la Poznanie ont été violemment attribués à la Prusse et les descendants de ceux qui furent ainsi arrachés à tout leur passé sont restés Polonais quand même, protestant toujours au fond du cœur contre le tort inexpiable commis envers leur race.
Ainsi l'Allemagne comme l'Italie et comme la Grèce — car celle-ci, dans ses ambitions nationales, ne se gêne point pour revendiquer comme autant d'Hellènes bien des Roumains, des Albanais, des Slaves et même des Turcs de la Macédoine, de la Thrace et des îles —, toutes ces nations aux grands appétits n'ont plus le droit de reprocher aux autres, France, Grande Bretagne ou Russie, de ne pas avoir respecté, dans leurs annexions amiables ou leurs conquêtes brutales, le « principe » des nationalités. Le fait est que les uns et les autres se sont également laissé guider par un esprit collectif de spoliation et de pillage, et cet esprit se manifeste surtout quand il s'agit de terres lointaines que l'on qualifie hypocritement de « colonies », quoique, pour la plupart, elles ne deviennent point des lieux de séjour pour les émigrés du pays conquérant et restent uniquement des contrées d' « exploitation » à outrance où des militaires vont se « dévouer pour la gloire de la patrie », et où des spéculateurs essaient de s'enrichir par le travail gratuit d'esclaves, de « coolies », « boys » ou corvéables. Naturellement, on accompagna tous ces attentats du jargon voulu relatif à la « lutte pour l'existence » ; des noms de savants, des formules tronquées, des affirmations pédantesques donnent un air philosophique aux antiques préjugés, aux vanités héréditaires, aux passions haineuses. Des mots grecs, des tournures allemandes justifient les massacres et les conquêtes aux yeux des coupables ; il leur suffit de se dire issus d'une race supérieure et d'en fournir comme preuve évidente la force, la brutalité même. « C'est ce que faisaient, sans avoir appris l'anthropologie les anciens Hébreux quand ils égorgeaient sans remords Philistins et Amalécites »[1480].
Mais le patriotisme agressif s'est fait savant pendant le cours du dix-neuvième siècle, afin de donner plus de corps à cette illusion des nationalités. Autrefois les conquérants d'un pays ne s'ingéniaient point à enseigner leur langue aux vaincus ; au contraire, il leur plaisait de voir en eux des êtres inférieurs, incapables de s'élever jusqu'à la dignité de leurs maîtres par l'usage des mêmes expressions, des mêmes gestes, du même accent, du même son de voix ; le triomphateur aimait à se moquer de l'incompréhensible bredouillement de son captif : toutes les cruautés lui semblaient permises par cette différence de langage qui, d'après lui, constituait une preuve évidente d'inégalité, au détriment de ceux qu'il pouvait insulter dans son bel idiome de victorieux. Que de fois, depuis les guerres de Galaad et d'Ephraïm, racontées par le livre des Juges[1481], que de fois s'est-on rué au massacre des ennemis parce qu'ils n'avaient pas su prononcer le mot de *Shibboleth* ou tel autre mot de passe avec le véritable accent du terroir ! Il est vrai qu'on n'avait pas encore découvert ce que l'on appelle le principe des nationalités. Depuis on se hâte de déguiser les vaincus en compatriotes. On les gave de leçons et d'exemples pour qu'ils apprennent la langue du vainqueur et qu'on puisse, dès la deuxième génération, les considérer comme appartenant à la race. C'est ainsi que, par ordre, les enseignes des maisons et les inscriptions des voitures, les annonces officielles sont écrites dans l'idiome des maîtres : le Slovaque, le Serbe, le Roumain doivent s'efforcer à parler magyar, le Polonais et le Danois s'exprimer en allemand, le Breton prier en français.
Toutefois les haines nationales s'atténuent en dépit des efforts tentés par les nationalistes et les gouvernements. Certes on se hait de frontière à frontière, mais qu'est cette aversion en comparaison de celle qui se produisait autrefois d'une manière spontanée contre l'homme du dehors, uniquement parce qu'il était étranger ? Tous ceux qui ont visité l'Angleterre à deux ou plusieurs reprises, pendant une période de quelques décades, ne peuvent manquer d'avoir été frappés des progrès admirables accomplis en bienveillance mutuelle et en politesse cordiale depuis le milieu du siècle. Jadis l'étranger avait à craindre la grossièreté, même la violence des natifs. Le continental, que sa figure, son costume, son langage ou son accent désignaient à la foule, était tourné en ridicule, insulté, *Damned Frenchman* était une des expressions usuelles dont l'étranger, même n'appartenant point à la nation des « ennemis héréditaires », pouvait craindre d'être poursuivi dans ses promenades. L'Anglais inconnu, à plus forte raison le non-Anglais, arrivant dans un village pour la première fois, ne devait guère être rassuré relativement à l'attitude des gens de l'endroit, surtout des enfants. Dès qu'il était signalé, gare à lui, tout particulièrement s'il avait le malheur d'être affligé de quelque infirmité physique, d'être trop richement ou trop pauvrement habillé : « *Bill, there is a stranger, heave a stone at him !* » tel était le cri par lequel on l'accueillait[1482]. Et souvent, on ne se bornait pas à la menace de lui lancer des pierres, on en jetait réellement, et il lui fallait chercher refuge dans une auberge où le poursuivaient encore les rires et les moqueries des rustres, puis les anciens prolongeaient sa torture en le soumettant comme un espion à un interrogatoire en règle. Parfois on lui coupait la retraite avant qu'il eût trouvé un asile, et les insulteurs l'entouraient en dansant autour de lui comme autant de sauvages autour d'une victime à scalper. C'est là ce que l'on appelait, « *to dance the hog* » — nous dirions la danse du porc-épic. Un écrivain bien connu, Richard Heath, qui a profondément étudié la vie rurale en Angleterre, raconte comment sa mère, de naissance hollandaise, ne pouvait sortir de chez elle sans être ainsi forcée comme un gibier par des persécuteurs et sans voir la ronde féroce se dérouler autour d'elle. Quel changement cinquante ans après ! Sans doute, le « vieil homme » n'est pas encore complètement dépouillé et, ci et là, dans les campagnes reculées, l'étranger n'est pas à l'abri de toute injure, mais, d'ordinaire, la courtoisie, même la bienveillance et la cordialité se manifestent sous toutes les formes.
En dépit de la revêche persistance que mettent les esprits retardataires à maintenir, même à baigner de sang les bornes de la frontière — bornes qui, d'ailleurs, n'ont pas le mérite de la durée, puisqu'elles changent si fréquemment —, les chaînes qui rattachaient l'individu au sol natal sont devenues plus fragiles, pour ainsi dire, et les attractions spéciales de chaque contrée ont moins de force à exercer pour que les hommes se laissent entraîner par elles conformément à leurs affinités propres. La population tend de plus en plus à se répartir sur la planète suivant les avantages de toute nature que présentent les diverses contrées au point de vue du climat, des ressources pour le travail, des facilités de la vie, même de la beauté des paysages. Grâce à cet accord de plus en plus facile entre l'homme et le globe, puisque chaque individu peut maintenant prévoir, hâter ou même vivre le jour où il s'établit sur un sol d'élection, sur une terre qu'il s'était « promise » à lui-même, une distribution normale des hommes se fait dans les diverses parties de la Terre en proportion de leurs éléments d'accommodation. L'exode de quelque vingt millions d'Européens vers l'Amérique du Nord a été le résultat le plus important de cette motilité de l'homme, mais d'autres régions tempérées et même tropicales du Nouveau Monde se sont aussi peuplées et ne manqueront pas de se peupler davantage. Une grande partie des étendues sibériennes et de la Chine extérieure, l'Australasie, nombre de contrées africaines reçoivent et recevront de la même manière des populations nouvelles : le genre humain, comme l'eau de la mer, cherche son niveau, et maintenant il peut le trouver sans peine, par la disparition, au moins partielle, des obstacles qui gênaient son mouvement.
Ainsi qu'il convient à un organisme aussi vaste et aussi complexe que l'est celui du corps mondial, l'ensemble de l'humanité se choisit spontanément tel ou tel centre pour la gérance spéciale d'une classe d'intérêts ou pour la discussion approfondie de certains problèmes : loin de reconnaître une capitale unique, elle désigne, en considération des avantages qui doivent en résulter, une ville du monde civilisé, en Europe ou dans le Nouveau Monde, comme lieu d'administration permanente ou de réunion temporaire. Dans certains cas, ce sont les gouvernements, agissant comme individus, qui font choix de la ville rectrice, le plus souvent, l'initiative appartient aux sociétés scientifiques ou autres, dirigées dans l'option par l'importance des travaux qui se sont faits dans tel ou tel endroit, quelquefois même par la beauté du lieu. C'est par dizaines que se sont ainsi constitués des centres naturels, acceptés par tous en parfaite unanimité. Ainsi Paris est la ville choisie par tous les États pour siège de la « Commission du mètre » ; Londres, ou plutôt son faubourg Greenwich, est traversé par le méridien international commun, et c'est là que se centralisent les informations relatives aux longitudes terrestres ; « l'heure de Greenwich » règle les chronomètres du monde entier, suivant un mode de fuseaux auquel la France a seule refusé jusqu'ici son approbation. Berne qui, pourtant, est une bien humble capitale, comparée aux grandes cités du monde, a été prise pour station centrale d'organisation par les Postes et Télégraphes, ainsi que par l'organe international des Chemins de fer, le secrétaire des Sociétés de la Paix, le bureau de Propriété artistique et littéraire, etc., etc. Les sociétés savantes se groupent autour de Rome pour la statistique, et les géologues regardent vers Berlin pour la confection de leur carte commune, tandis que Bruxelles, déjà centre de l' « Institut Colonial International » et du « Bureau géologique », s'occupe de dresser pour les bibliographes le bulletin de tous les livres, articles et documents divers ayant paru chaque année[1483]. Genève est le siège de la « Convention » pour les soins à donner aux blessés sur les champs de bataille ; Strasbourg centralise les renseignements relatifs à la séismologie ; un palais doit s'élever à La Haye pour recevoir les « délégués de la paix », etc.
Outre les centres de travail qu'il importe de ne point déplacer afin de maintenir la régularité de la besogne, des lieux de rendez-vous, changeant d'année en année, ou suivant des périodes différentes, attirent les intéressés, savants, artistes, industriels ou autres, vers les contrées qui, suivant les époques et pour l'œuvre spéciale dont il s'agit, paraissent avoir la plus grande force d'attraction. Ces lieux de réunion deviennent en réalité, pendant quelques jours, les centres naturels où spontanément se porte la vie de l'humanité. Les congrès itinérants promènent librement sur la Terre leurs œuvres collectives.
L'espace grandissant, la plus savante organisation des ressources permettent à la population de s'accroitre indéfiniment d'année en année, de décade en décade, et chaque nouvelle évaluation faite par les ethnographes depuis le commencement du dix-neuvième siècle prouve qu'il y a augmentation notable. Et pourtant d'inutiles exterminations ont eu lieu, comme si la place manquait à l'homme ! Il est vrai que dans la série des tribus éliminées, on en compte plusieurs que l'on n'a point supprimées volontairement et qui sont mortes simplement par suite de leur impuissance à se faire au milieu nouveau. Les Européens sont accompagnés partout d'un cortège de maladies, terribles gardes du corps dont ils se servent parfois inconsciemment pour faire la place nette devant eux. Ils méritent le nom que leur donnent les Tineh de l'Amérique boréale, *Ewie Daetlini*, « ceux qui traînent la mort après eux »[1484]. C'est ainsi que nombre d'insulaires océaniens ont disparu jusqu'au dernier, non qu'on les ait exterminés de propos délibéré, mais indirectement, par le milieu nouveau créé autour d'eux. De même, dans les régions boréales, l'arrivée de l'homme blanc a fait dépérir les autochtones. C'est ainsi que les Lapons russes de la péninsule de Kola se trouvent évidemment en voie d'extinction : maladifs pour la plupart, couverts de plaies et d'ulcères, sales et nauséabonds, tristes et se désintéressant d'eux-mêmes, ils diminuent graduellement en nombre, et ne sont plus, au commencement du vingtième siècle, que 16 000 individus, répartis en vingt-cinq villages, sur un espace d'environ 100 000 kilomètres carrés[1485]. Les Eskimaux du Groenland polaire étaient encore 300 en 1890; douze ans après ils avaient diminué d'un tiers (Peary). De l'autre côté des terres boréales de l'Amérique, de la pointe Barrow aux îles Aloutiennes, il n'y a plus que 500 indigènes, là où il en vivait cinq fois plus au milieu du dix-neuvième siècle. En appauvrissant les mers boréales, les baleiniers ont supprimé les ressources qui permettaient aux riverains de continuer le combat de la vie.
Le plus souvent la destruction des aborigènes a été voulue : le fusil, le poison, les contagions disséminées sciemment ont fait l'œuvre de mort. C'est ainsi que les colons de la Tasmanie ont tué tous les « noirs » de l'île ; on donnait même des primes aux assassins pour hâter la besogne et des chasseurs traquaient le gibier humain ; la dernière femme de Tasmanie, une vieille de soixante-quinze ans passés, dite plaisamment Lalla Rook, fut tuée, en 1876, comme une guenon, dans le branchage d'un arbre où elle s'était réfugiée. D'autres tribus australiennes furent « nettoyées » de la même manière et, dans le Queensland, on eut l'ingénieuse idée de dresser une police « noire », c'est-à-dire indigène, à l'extermination des rôdeurs de leur propre race rencontrés dans le voisinage des campements. Les Guanches des Canaries avaient été déjà tués ou vendus pour la plupart en dehors de l'Archipel, dès le xvie siècle, et le dernier insulaire de sang pur mourut en 1828. L'Amérique du Nord — surtout la Californie — fut un immense abattoir des aborigènes : des nations entières disparurent, il y après d'un siècle, à l'époque à laquelle fut écrit le livre de Cooper, *Le dernier des Mohicans*, vrai non seulement pour les Indiens de cette tribu mais encore pour tant d'autres populations chasseresses du Nouveau Monde. Dans l'Amérique méridionale, les Espagnols, les Portugais accomplirent une œuvre de destruction analogue à celle des Anglo-Américains de l'Amérique du Nord, et, dans les Antilles, il ne reste plus de descendants des millions de naturels qu'avaient trouvés les conquérants : à peine 120 Caraïbes de race pure dans les forêts de la Dominique, c'est là tout ce qui reste des anciennes tribus, avec quelques métis de Saint-Vincent et ceux des îles de la baie, sur la côte de Honduras. Dans la Terre de Feu, la chasse à l'homme dure encore : une moitié des indigènes périt sous les balles, tandis que l'autre moitié meurt de phtisie dans les missions.
Des expulsions en masse, notamment celle dont les Russes prirent la responsabilité terrible, après l'occupation des hautes vallées caucasiennes, furent aussi des tueries partielles, car de pareils exodes ne peuvent s'accomplir sans qu'il y ait un formidable déchet d'hommes, par l'effet des maladies, des famines, de la nostalgie, des conflits avec les étrangers. En perdant leur patrie, leur nom, les malheureux perdent leur âme. Qui parlera désormais des Tcherkesses, des Abkhazes, des Tchetchènes, des Lesghiens ? Ils se fondent au milieu des Turcs, des Grecs et autres, chez lesquels se trouvent les lambeaux de terre qu'on leur a distribués. Cependant des représentants de la race continuent d'exister, et si l'on parle un jour de la disparition totale de ces tribus on ne sera justifié qu'à demi, leur mort ne sera qu'apparente. Que de nations sont ainsi considérées comme détruites, alors qu'elles se sont simplement assimilées aux populations environnantes. Du moins leur descendance s'est maintenue, comme celle des Sabins a persisté dans Rome. De même des Ibères, des Ligures vivent toujours dans les Gaules, et l'Angleterre a ses Bretons. Le sang des Algonquins et des Séminoles se retrouve chez les Américains du Nord et celui des Araucans chez les Hispano-Chiliens.
Divers statisticiens ont hasardé l'évaluation du nombre des hommes que pourrait nourrir notre globe planétaire. Ce chiffre dépend en premier lieu du genre de vie que l'on suppose à l'habitant moyen, car une population chasseresse de quelque 500 millions pourrait être à l'étroit sur ce globe où vivent aujourd'hui trois fois plus d'hommes. D'autre part, si l'on cherche à se baser sur l'alimentation moyenne de l'Européen, que de points sujets à controverse soulève une pareille étude ! La productivité des différents sols dépend de facteurs encore si peu connus, la « ration nécessaire » varie encore tellement, suivant les auteurs spécialistes, qu'il ne faut point s'étonner de la divergence des résultats. Woyeikov a calculé[1486] qu'une population de seize milliards d'hommes, dans la seule bande équatoriale comprise entre le 15e degré nord et le 15e degré sud, n'aurait rien que de normal. Dans les régions tropicales productives en bananes et autres plantes à rendement nourricier considérable, une surface de 15 mètres carrés suffit, nous dit Humboldt, à produire régulièrement la nourriture d'un homme. C'est dire qu'en utilisant, dans les bassins de la Ganga et des autres fleuves de l'Inde, sur le versant oriental du plateau mexicain, dans les Yungas de la Bolivie et les vallées fluviales de la Colombie, du Brésil, sur les côtes de l'Amérique centrale, les terres à fécondité puissante, on trouverait sans peine des territoires dix et vingt fois plus grands que les 22 500 kilomètres carrés nécessaires pour assurer sa subsistance à l'humanité tout entière qui, proportionnellement, pourrait atteindre sans danger quinze, vingt, trente milliards d'individus. Que de districts purement agricoles existent déjà où la population, vivant uniquement du produit de ses jardins, dépasse de beaucoup en densité kilométrique les industriels pressés autour de nos usines de l'Europe occidentale ! On peut prendre comme exemple l'île de Tsung-Ming, où près de 1 200 000 habitants, au nombre de 1 475 par kilomètre carré, tournent et retournent incessamment le sol pour en tirer leur pain.
Tout en constatant qu'aucune considération de quantité ne saurait prévaloir sur la qualité de l'humanité de demain, nous pouvons admettre avec un évaluateur circonspect, Ravenstein, que la capacité d'accommodation de notre Terre s'élèverait à six milliards d'êtres humains. Toutefois pareils calculs ne peuvent avoir de valeur sérieuse tant qu'ils partent de l'hypothèse première que les conditions actuelles du travail ne changeront point, et que la Terre se remplira peu à peu suivant le modèle présenté de nos jours par les diverses régions de l'Europe : il faut prendre en considération ce fait capital, que la culture n'a pas encore le caractère intensif dicté par la science et que l'accroissement des produits facilitera l'augmentation des hommes, suivant un taux complètement imprévu. En outre, il faut reconnaître que l'étendue des bonnes terres, actuellement très limitée, ne peut manquer de grandir en de fortes proportions, ici par l'irrigation du sol, ailleurs par le drainage ou par le mélange des terrains. En réalité, il n'existait point de « bonnes terres » jadis : toutes ont été créées par l'homme, dont la puissance créatrice, loin d'avoir diminué, s'est au contraire accrue en d'énormes proportions. Les régions devenues de nos jours les plus fécondes étaient autrefois couvertes de forêts et de marécages ; graduellement, de siècle en siècle, l'homme a conquis par la bêche ou la charrue des étendues plus vastes, et les mêmes espaces qui ne pouvaient nourrir un seul individu par la chasse ou la pêche, en alimentent aujourd'hui des centaines ; même les champs de cailloux, les carrières, les roches, comme celles de Malte, deviennent de fertiles jardins dans lesquels le travail enferme, sous forme de plantes une réserve de chaleur solaire de plus en plus considérable. Tout progrès de la science agricole appliqué sur les dix mille millions d'hectares que l'humanité possède en terres cultivables représente un accroissement possible de nourriture et une augmentation correspondante de mangeurs. Précisément la partie du monde qui, dans son ensemble, est le mieux adaptée à la production végétale et, par conséquent, à l'alimentation humaine, est à peine entamée par le travail dans l'immensité de son pourtour ; et ce travail est employé pour une bonne part à la production ou à la cueillette de denrées industrielles d'utilité secondaire. Telle étendue forestière d'un millier de kilomètres carrés offre à peine quelques clairières où l'homme s'occupe de gratter le sol pour y jeter de la semence qui se reproduira au centuple, si les herbes folles ne l'ont pas immédiatement étouffée. En Colombie, telle agglomération de cabanes habitée par des pêcheurs n'a d'autres jardins que des paniers de terre suspendus aux branches de grands arbres.
** Chapitre II. Répartition des hommes
La géographie n'est pas chose immuable, elle se fait, se refait tous les jours ; à chaque instant, elle se modifie par l'action de l'homme.
*Horreur et splendeur des villes. — Immigration des campagnards. — Répartition des villes. — Réseau d'étapes. — Croissance normale et anormale. — Originalité des villes. — Villes politiques, militaires, industrielles. — Organisation urbaine. — Hygiène et art. — Villes-jardins*
À la force d'attraction naturelle du sol qui tend à répartir normalement les hommes, à les distribuer rythmiquement sur la terre entière, s'ajoute, dans le monde moderne, une force tout à fait opposée en apparence, celle qui groupe des centaines de milliers ou même des millions d'hommes en certains points étroits autour d'un marché, d'un palais, d'un forum ou d'un parlement. Des villes, déjà considérables au commencement de l'ère des voies ferrées, deviennent des cités immenses, des amas de maisons alignées, que parcourt un réseau infini de rues et de ruelles, de boulevards et d'avenues, au-dessus desquels pèse, le jour, un dôme grisâtre de fumée, tandis que, la nuit, une lueur s'en élève, illuminant le ciel. Les Babylone, les Ninive antiques émerveillèrent les peuples, mais combien plus grandes, plus complexes, plus grouillantes de matière humaine et de machines prodigieuses sont les Babylones modernes, que les uns maudissent et que les autres célèbrent ! Rousseau, déplorant l'avilissement de tant de campagnards qui vont se perdre dans les grandes villes, appelle celles-ci « Gouffres de l'espèce humaine », tandis que Herder voit en elles les « Camps retranchés de la Civilisation ». Et voici comment les juge Ruskin[1487] s'attaquant surtout à la ville qui, de nos jours, est la plus grande, non la plus hideuse de toutes, la capitale de l'immense empire britannique : « Faire de l'argent est le grand jeu des Anglais. Ainsi voyez cette énorme, cette sale ville de Londres, bruyante, grondante, fumante, puante, un amas hideux de briques surchauffées, rejetant le poison par chaque pore ! Vous imaginez-vous que ce soit une cité de travail ? Non, pas une de ses rues ! C'est une grande ville de jeu, d'un jeu très laid, d'un jeu très laborieux, mais qui néanmoins n'est qu'un jeu… C'est une immense table de billard sans tapis, et avec des poches aussi profondes que l'abîme insondable ; mais après tout, ce n'est qu'un billard ! » Il est vrai, toutes les vitupérations des maudisseurs sont justifiées, mais aussi toutes les exaltations des glorificateurs. Que de forces vives se sont éteintes, faute d'emploi, ou bien entre-détruites par la haine, dans ces villes à l'air impur, aux contagions mortelles, aux luttes désordonnées ! Mais aussi n'est-ce pas de ces réunions d'hommes qu'ont jailli les idées et que s'est fait l'enfantement des œuvres nouvelles, qu'ont éclaté les révolutions qui ont débarrassé l'humanité des gangrènes séniles ? « Il est, il est au monde une infernale cuve », clame Barbier, et, de son côté, Hugo magnifie ce même Paris en des vers enthousiastes : « Paris est la cité mère… où pour se nourrir de l'idée viennent les générations ».
L'œuvre multiple des villes, pour le bien et pour le mal, se préfigure dans les passions et la volonté des gens fuyant la campagne ou les petites villes pour trouver une vie plus ample, parfois l'étiolement et la mort, dans une grande cité. Mais sans nous occuper des hardis novateurs qui se dirigent de leur plein gré vers telle ou telle Babylone moderne, il faut compter ceux — et ils sont légion — qui sont amenés vers les centres de population et déposés comme des alluvions qu'entraîne le courant pour les abandonner sur ses plages : les paysans évincés de leur lopin de terre par les convenances de quelque grand acquéreur ou par un caprice du seigneur qui transforme ses champs en pâturages ou en terrains de chasse ; les domestiques de campagne que les citadins appellent autour d'eux ; les nourrices allaitant les enfants à la place des mères ; les ouvriers, soldats, employés et fonctionnaires auxquels on assigne une demeure dans la grand'ville et, d'une manière générale, tous ceux qui, obéissant à des maîtres ou bien au maître le plus impérieux, la nécessité économique, grossissent forcément la population urbaine.
C'est un plaisant langage que celui des propriétaires moralistes qui conseillent aux campagnards de rester attachés à la terre, alors que, par leurs agissements, ils déracinent le paysan et lui créent des conditions de vie l'obligeant à s'enfuir vers la cité. Qui supprima les communaux, qui réduisit, puis abolit complètement les droits d'usage, qui défricha les forêts et les landes, privant ainsi le paysan du combustible nécessaire ? Qui mura la propriété pour bien marquer la constitution d'une aristocratie terrienne ? Puis, quand furent nées les grandes industries, le propriétaire foncier ne cessa-t-il point de s'adresser au petit filateur de la campagne, aux humbles fabricants de village ? Et quand le paysan n'eut plus de terres communales, quand les petites industries vinrent à lui manquer, quand les ressources diminuèrent, en même temps que s'accroissaient les besoins et les occasions de dépense, est-il étonnant que la fuite vers la cité soit devenue inévitable ? Le seigneur n'utilisant plus d'une manière permanente la main-d'œuvre agricole, celle-ci est forcée de s'exiler, condamnée par le chômage. Quand le propriétaire a besoin de beaucoup de bras pour la moisson ou la vendange, il ne s'adresse plus aux anciens clients de sa terre mais aux gens de l' « armée roulante », aux Irlandais, aux Flamands, aux « Gavaches », à des travailleurs inconnus qui viennent on ne sait d'où, dont on ne connaît ni le lieu natal, ni la langue, ni les mœurs, et qui disparaîtront sans laisser de traces.
Ainsi le grand nombre des immigrants attirés vers le tourbillon des cités obéit à une loi plus puissante que sa volonté : son caprice personnel n'a qu'une part très secondaire dans la force qui l'a sollicité. Quant à la proportion, relativement peu considérable, des fuyards de la campagne qui se dirigent volontairement vers les cités, elle se décompose en éléments de valeur très inégale, car si chacun veut y chercher sa joie, son intérêt, une satisfaction plus intense de sa vie passionnelle, cet idéal varie absolument suivant les individus. Il en est beaucoup qui se laissent aller à une sorte de hantise inexplicable en apparence. On reste confondu d'étonnement en voyant, dans les montagnes du Jura, dans les Pyrénées ou les Cévennes, telle maisonnette admirablement située que son possesseur légal laisse tomber en ruines. Elle semble pourtant avoir à son avantage tout ce qui peut la faire aimer. A côté de la demeure, ombrageant le toit, s'élève l'arbre patrimonial ; une source d'eau pure, jaillit auprès dans un pli de la prairie ; tout ce que l'on aperçoit du seuil, le jardin, les prés, les champs, les bosquets appartenaient, et même appartiennent encore, à la famille : celle-ci ne comprend que deux vieillards cherchant à utiliser leur reste de force à la culture et au ménage ; mais tout périt, le marais gagne sur le pré, la mauvaise herbe envahit les allées et les plates-bandes du jardin, les moissons s'amoindrissent d'année en année, et les toits s'effondrent sur les granges et les greniers. Quand les vieux n'y seront plus, la maison s'écroulera. Mais n'ont-ils donc point de famille, fils, petit-fils, ou neveux, qui puissent continuer l'œuvre des aïeux comme ceux-ci la continuèrent ? Ils ont un fils, il est vrai, mais ce fils méprise la terre : il s'est fait gendarme dans quelque ville lointaine, trouvant son plaisir à ramasser des ivrognes et à dresser des « procès-verbaux ». Quand ses parents mourront, il ne saura que faire des champs patrimoniaux : ils retomberont en friche et quelque grand seigneur les achètera ou plutôt les recevra presque gratuitement pour arrondir son domaine de chasse.
Si telles étaient les seules causes du prodigieux accroissement des cités, elles deviendraient des chancres sociaux et l'on serait en droit de les maudire, comme le firent les prophètes d'Israël pour la Babylone antique. Ces villes que l'on voit grandir de jour en jour, presque d'heure en heure, projetant comme des pieuvres leurs longs tentacules dans les campagnes, seraient en effet des monstres, des vampires gigantesques, suçant la vie des hommes. Mais tout phénomène est complexe. Si les pires, les dépravés et les décadents vont se brûler ou pourrir plus vite dans un milieu furieux de plaisir ou déjà déliquescent, les meilleurs, ceux qui veulent apprendre et chercher des occasions de penser, de s'améliorer, de grandir en écrivains, en artistes, même en apôtres de quelque vérité, ceux qui se dirigent pieusement vers les musées, les écoles, les bibliothèques, et ravivent leur idéal au contact d'autres hommes également épris de grandes choses, ceux-là ne sont-ils pas aussi les immigrants des cités et n'est-ce pas grâce à eux que le char de la civilisation humaine continue de rouler à travers les âges ? Quand les villes s'accroissent, l'humanité progresse, quand elles diminuent, le corps social menacé régresse vers la barbarie.
Avant de s'être donné la peine de réfléchir, on peut s'imaginer volontiers que les villes se soient distribuées au hasard, et, de fait, nombre de récits nous montrent des fondateurs de cités s'en remettant au destin pour le choix de l'emplacement où s'établiront les foyers domestiques, où se dresseront les murailles protectrices : c'est du vol des oiseaux, de l'arrêt d'un cerf forcé à la course, de l'échouement d'un navire que dépend la construction de la ville. La capitale de l'Islande, Reykjavik, naquit ainsi de par la volonté des dieux[1488].
En 874, lorsque le fugitif Ingolfr, arrivant en vue de l'Islande, lança dans la mer les images de bois qui représentaient les idoles du foyer, il essaya vainement de les suivre : elles lui faussèrent compagnie, et il dut fonder sur le rivage un campement temporaire, jusqu'à ce que, trois ans après, il retrouvât les bois sacrés près desquels il transféra sa ville, d'ailleurs aussi avantageusement située qu'elle peut l'être en ce redoutable « Pays des Glaces ».
Si la Terre était complètement uniforme dans son relief, dans la qualité du sol et les conditions du climat, les villes occuperaient une position géométrique pour ainsi dire : l'attraction mutuelle, l'instinct de société, la facilité des échanges les auraient fait naître à des distances égales les unes des autres. Etant donnée une région plane, sans obstacles naturels, sans fleuve, sans port, située d'une manière particulièrement favorable, et non divisée en États politiques distincts, la plus grande cité se fût élevée directement au centre du pays ; les villes secondaires se seraient réparties à des intervalles égaux sur le pourtour, espacées rythmiquement, et chacune d'elles aurait eu son système planétaire de villes inférieures, ayant leur cortège de villages. La distance normale d'une journée de marche, tel devrait être sur une plaine uniforme l'intervalle entre les diverses agglomérations urbaines : le nombre de lieues parcourues par un marcheur ordinaire entre l'aube et le crépuscule, soit douze à quinze correspondant aux heures du jour, constitue l'étape régulière d'une ville à l'autre. La domestication des animaux, puis l'invention des roues, et, depuis, les machines ont, graduellement ou brusquement, modifié les mesures primitives : le pas de la monture, puis le tour d'essieu déterminèrent l'écart normal entre les grandes réunions d'hommes. Quant aux villages, leur distance moyenne a pour étalon le parcours que peut fournir l'agriculteur poussant sa brouette chargée de foin ou d'épis. L'eau pour le bétail, le transport facile des fruits du sol, voilà ce qui règle l'emplacement de l'étable, du grenier et de la chaumière.
En nombre de contrées peuplées depuis longtemps et présentant encore dans la distribution urbaine de leurs habitants les distances primitives, on retrouve, dans le désordre apparent des villes, un ordre de répartition qui fut évidemment réglé jadis par le pas des marcheurs. Dans la « Fleur du Milieu », en Russie, où les voies ferrées sont de création relativement récente, en France même, on peut constater l'étonnante régularité avec laquelle se distribuèrent les agglomérations urbaines avant que les exploitations minières et industrielles vinssent troubler l'équilibre naturel des populations[1489]. Ainsi, la ville capitale de la France, Paris, s'est entourée, vers les frontières ou les côtes du pays, de cités dont l'importance ne le cède qu'à la sienne : Bordeaux, Nantes, Rouen, Lille, Nancy, Lyon. L'antique ville, phénicienne puis grecque, de Marseille appartient par ses origines à une autre phase de l'histoire que les cités gauloises, puis françaises ; cependant sa position s'harmonise avec la leur, car elle se trouve à l'extrémité méditerranéenne d'un rayon qui doublerait la distance normale de Paris aux grandes planètes urbaines de son orbite. Entre la capitale et les chefs-lieux de deuxième ordre, se fondèrent, à des intervalles sensiblement égaux, des cités moindres, mais encore considérables, séparées par une double étape, soit de vingt-cinq à trente « lieues » : Orléans, Tours, Poitiers, Angoulême.
Enfin, à moitié chemin de chacun de ces centres de troisième ordre se sont formées des villes modestes, indiquant l'étape moyenne : Etampes, Amboise, Châtellerault, Ruffec, Libourne. Ainsi le voyageur, traversant la France, trouvait alternativement une ville de simple délassement et une ville de complet réconfort : la première suffisait au piéton, la seconde convenait au cavalier. Sur presque toutes les routes, le rythme des cités se produit de la même manière, cadence naturelle réglée par la marche des hommes, des chevaux et des voitures.
Les irrégularités du réseau des étapes s'expliquent toutes par les traits du relief, le cours des fleuves, les mille contrastes de la géographie. La nature du sol, en premier lieu, détermine les hommes dans leur choix d'un emplacement pour les demeures. Le village ne peut naître que là où naît l'épi ; il s'écarte de la lande ingrate, des amas de graviers, des argiles dures à défoncer, et surgit d'abord spontanément dans le voisinage des terres meubles, faciles à labourer, et non dans les régions basses et humides, d'une fécondité exceptionnelle : l'histoire de l'agriculture montre même que ces alluvions molles éloignent l'homme par leur insalubrité ; elles ne furent mises en culture que par des efforts collectifs, répondant à une période de l'humanité déjà très avancée.
Les terres trop inégales, de même que les sols trop arides, n'attirent pas non plus les populations, empêchent ou retardent la fondation des cités. Les glaciers, les neiges, les vents froids expulsent, pour ainsi dire, les hommes des âpres vallées des montagnes : la tendance naturelle des villes est de se fonder immédiatement en dehors de la région difficile, au premier endroit favorable qui se présente à l'issue même des vallées. Chaque torrent a sa ville riveraine dans la campagne basse, là où son lit, soudainement élargi, se ramifie en une multitude de branches à travers les graviers. Chaque double, triple ou quadruple confluent de vallées fait naître une grande agglomération, d'autant plus considérable, toutes choses égales d'ailleurs, que les lits convergents roulent une eau plus abondante. Est-il position plus naturellement indiquée que celle de Zaragoza, sur le milieu du cours de l'Ebre, au croisement de la double vallée où coulent le Gallayo et le Huerva ? Et la cité de Toulouse, métropole du midi de la France, n'occupe-t-elle pas un lieu que le doigt d'un enfant aurait pu signaler d'avance comme un rendez-vous de peuples, l'endroit où commence la navigation fluviale, au-dessous du confluent de la haute Garonne, de l'Ariège et du Lers ? Aux deux angles occidentaux de la Suisse, Bâle et Genève se sont élevées au carrefour des grandes voies suivies par les peuples migrateurs, et, sur le versant méridional des Alpes, toutes les vallées sans exception ont à leur porte de sortie une ville gardienne ; de puissantes cités, Milan et tant d'autres, marquent les points de convergence, et la haute vallée du Pô, constituant les trois quarts d'un cercle immense, a pour centre naturel la ville de Turin.
Sur le cours inférieur du fleuve, la fondation de cités est déterminée par des conditions analogues du milieu : au bec de deux courants ou sur un point de diramation des trois, quatre voies navigables ou des routes naturelles qui se présentent à la fois, au lieu des deux uniques de l'amont et de l'aval. Ailleurs d'autres groupes se fixent aux escales d'arrêt nécessaires, rapides, cascades, défilés rocheux, où viennent mouiller les barques, où se transbordent les marchandises ; les étroits des fleuves, là où le passage de rive à rive se fait avec facilité, sont aussi des endroits indiqués pour un emplacement de village ou même de ville, si d'autres avantages s'ajoutent à celui qu'offre le rétrécissement fluvial. Telle courbe bien marquée d'un cours d'eau, rapprochant sa vallée d'un grand centre d'activité situé dans un autre bassin, peut inviter aussi les hommes en grand nombre. C'est ainsi qu'Orléans a dû se bâtir sur la rive de la Loire qui se développe le plus au nord dans la direction de Paris, et que Tzaritsin se trouve à l'endroit où la Volga se rapproche du Don. Enfin, sur chaque fleuve, le point vital par excellence est l'endroit, voisin de l'embouchure, où la marée montante vient arrêter et soutenir le courant supérieur et où les embarcations, amenées par le courant d'eau douce, rencontrent naturellement les navires de mer voguant avec le flux. Dans l'organisation hydrographique, ce lieu de rencontre peut être assimilé au collet de l'arbre, entre le système de végétation aérienne et celui des racines profondes, c'est la forme normale du grand port européen sur les mers à marée : Hambourg ou Londres, Anvers ou Bordeaux.
Les découpures du littoral influent aussi sur la répartition des villes. Certaines côtes sablonneuses à peine infléchies, inabordables aux navires, si ce n'est pendant les rares journées de calme plat, sont autant que possible évitées par l'homme de l'intérieur aussi bien que par le marin aventuré sur l'océan. Ainsi la côte, de 220 kilomètres en longueur, qui se profile en droite ligne de l'estuaire de la Gironde à la bouche de l'Adour, n'a d'autre ville que la petite Arcachon, simple lieu de bains et de villégiature, située en arrière de la rive, en dedans du rempart formé par les dunes du cap Ferret. De même les formidables cordons littoraux qui bordent les Carolines, le long de l'Atlantique, ne donnent accès, entre Norfolk et Wilmington, qu'à de pauvres bourgs entretenant à grand'peine un dangereux trafic. En d'autres régions côtières, les îles et les îlots, les rochers, les promontoires, les presqu'îles, multipliant les mille déchiquetures et entailles des escarpements, empêchent également la naissance des villes, malgré les avantages que présentent les eaux profondes et bien abritées. La violence d'une nature trop tourmentée ne permet qu'à un petit nombre d'hommes de s'y grouper à l'aise. Les sites les plus favorables sont ceux où la côte, sous un climat tempéré, est accessible à la fois du dehors et du dedans aux véhicules de toute sorte, navires et chariots.
Par contraste avec la côte rectiligne des Landes, presque dépourvue de villes et de villages, on peut citer le littoral de la Méditerranée languedocienne entre le delta du Rhône et la bouche de l'Aude. Dans cette région, les centres de population considérables se rapprochent davantage qu'ils ne le font en moyenne dans le reste de la France, bien que la densité kilométrique des habitants ne dépasse point la normale de l'ensemble du territoire. La raison de ce collier de villes doit être cherchée dans la disposition géographique de la contrée. La route que suivaient les hommes d'Italie pour se rendre en Espagne ou en Aquitaine évitait également les montagnes abruptes de l'intérieur et les marécages, les lacs salins, les bouches fluviales de la côte.
La partie haute, abrupte, très faiblement peuplée, presqu'inhospitalière que limite au sud le mur des Cévennes commence dans le voisinage même de la mer, et, par suite, le mouvement de l'histoire se trouva rejeté sur la route du littoral méditerranéen. D'autre part, le commerce devait chercher des lieux d'accès, soit à l'embouchure des rivières, celle de l'Aude ou de l'Hérault, ou bien dans une anse protégée artificiellement par des jetées. C'est par l'effet de ces appels que se sont fondées Narbonne, qui eut sa période de puissance mondiale alors qu'elle était la plus populeuse des Gaules ; Béziers, qui fut prospère du temps des Phéniciens et qui est encore l'un des grands marchés agricoles de la France ; Agde, la ville grecque, à laquelle a succédé en importance Cette, autre ville d'origine hellénique ; Montpellier, la capitale intellectuelle du Midi, où les Sarrasins et les Juifs furent les précurseurs de la Renaissance. Au delà, les villes se pressent encore, et l'antique Nîmes, assise au bord de sa fontaine, se raccorde avec le cours du Rhône par les trois cités d'Avignon, de Beaucaire et d'Arles.
Toutes les conditions de la nature, agricoles, géographiques, climatiques, influent en bien ou en mal sur le développement des villes. Chaque avantage augmente leur force d'attraction, chaque désavantage les diminue. La grandeur des groupes urbains se mesure exactement à la somme des privilèges naturels, en admettant, bien entendu, que l'ambiance historique soit identiquement la même. Deux cités, l'une d'Afrique, l'autre d'Europe, se trouvant en des conditions similaires, n'en seront pas moins très différentes, puisque l'évolution de l'histoire environnante diffère pour chacune d'elles : néanmoins il y aura parallélisme dans leurs destinées. Par un phénomène analogue à celui des perturbations astrales, deux centres urbains rapprochés s'influencent mutuellement, soit pour se développer de concert lorsque leurs avantages se complètent, telles Liverpool, la commerçante, et Manchester, la manufacturière, soit pour se nuire lorsque les privilèges sont de même ordre : c'est ainsi que, près de Bordeaux, sur le fleuve Garonne, la ville de Libourne, située de l'autre côté de l' « Entre-deux-Mers », sur le fleuve Dordogne, aurait pu rendre au trafic des services presque identiques ; mais le voisinage de la première a fait tort à la seconde ; celle-ci, mangée par sa rivale, et perdant, à peu de chose près, toute sa valeur maritime, n'a plus d'importance que comme lieu d'étape continentale.
Il faut constater aussi ce phénomène remarquable que la force géographique peut, comme celle de la chaleur ou de l'électricité, se transporter à distance, agir au loin de son foyer et faire surgir par contrecoup une ville dans un site que des raisons diverses rendent préférable au lieu d'origine. On peut citer en exemple trois des ports de la Méditerranée où les deltas fluviaux créent des conditions spéciales pour les villes d'échange : Alexandrie, qui, malgré son éloignement du courant nilotique, n'en est pas moins l'entrepôt commercial de tout le bassin, Venise, le port de la plaine padane, et Marseille, celui de la vallée du Rhône. Eloignée de vingt kilomètres de l'embouchure du Dniepr, Odessa en surveille le trafic.
Après les avantages du climat et du sol, ceux du sous-sol exercent parfois une influence décisive. Telle ville naît brusquement en un site défavorable en apparence, grâce à la richesse souterraine de la contrée en pierres à bâtir, en argiles à façonner ou à sculpter, en substances chimiques, en métaux de toute espèce, en combustibles minéraux. Ainsi Potosi, Cerro de Pasco, Virginia-City sont nées en des régions où jamais, sans la présence des veines d'argent, ville n'aurait pu se fonder, Merthyr-Tydfil, Le Creusot, Essen, Liège, Scranton sont des créations de la houille. Toutes les forces naturelles, naguère inutilisées, font naître des cités nouvelles précisément aux endroits que l'on évitait jadis, soit au pied des cataractes, comme Ottawa, soit dans les montagnes, à portée des conduites qui distribuent l'électricité, comme dans les vallées de la Suisse.
Chaque acquisition de l'homme crée des points vitaux en des lieux imprévus, de même que chaque nouvel organe se donne des centres nerveux correspondants. Quel changement rapide dans la répartition des villes, lorsque l'homme sera devenu maître de l'aviation et de l'aéronautique ! De même qu'il recherche maintenant au bord de la mer des endroits favorables pour expédier et recevoir les navires, de même il se sentira naturellement porté comme l'aigle vers les hautes cimes d'où son regard embrassera l'infini de l'espace.
A mesure que s'agrandit le domaine de l'humanité consciente et que les attractions se font sentir sur un espace plus étendu, les villes appartenant à un organisme plus vaste peuvent ajouter aux avantages spéciaux, cause de leur naissance, des privilèges d'une nature plus générale qui leur assurent un rôle historique d'importance majeure. C'est ainsi que Rome, Paris, Berlin, nous l'avons vu, n'ont cessé d'acquérir, dans leur agrandissement même, de nouvelles causes d'agrandissement[1490] ; et ne peut-on en dire autant de Londres, actuellement la plus grande cité du monde ? La principale raison de sa prospérité, la situation du port, à la tête de navigation maritime sur la Tamise, a mis la ville, devenue capitale du Royaume-Uni, à même de profiter d'autres avantages qui, sans cela, seraient restés en puissance, mais sans se réaliser jamais. Ainsi de progrès en progrès par rapport à l'ensemble du monde, Londres a fini par devenir le point central que, de toutes les extrémités du globe, on peut en moyenne atteindre le plus facilement.
Dans le développement des cités, il arrive très fréquemment que la croissance ou la décroissance de ces grands organismes s'accomplit d'un mouvement très irrégulier, par à coups que déterminent des évolutions rapides de l'histoire. Ainsi, pour prendre encore l'exemple de Londres, on voit qu'à l'origine, les avantages locaux de cette ville, tout en ayant une certaine importance, n'étaient point de nature à lui procurer le rang qu'elle a pris parmi les autres cités. Certes, sa position, dans une plaine bien limitée au nord par des coteaux protecteurs, au bord d'un grand fleuve et au confluent d'une petite rivière, à l'endroit même où le va-et-vient de la marée facilitait l'alternance de la navigation, l'embarquement et le débarquement des marchandises, toutes ces conditions étaient des plus favorables à Londres pour la faire prévaloir dans sa lutte d'existence avec les autres cités de l'Angleterre, mais ces privilèges locaux ne prirent leur véritable valeur que lorsque les Romains eurent choisi cette position pour en faire le centre de convergence des routes tracées en tous sens dans la moitié méridionale de la grande île. La Rome britannique devait s'élever au lieu choisi comme centre du réseau. Mais lorsque les légions romaines durent abandonner Albion et que toutes les « routes hautes », *high streets*, construites entre les postes militaires et le port de la contrée, eurent été délaissées, Londinium perdit par cela même toute son importance et ne fut plus qu'une simple ville de la Bretagne, réduite, comme tant d'autres, à ses avantages purement locaux, et, pendant deux cents années, elle resta complètement ignorée de l'histoire[1491]. Il fallut que les relations se rétablissent avec le continent pour que la position de Londres reprît sa valeur.
Les faveurs administratives, l'appel des courtisans et courtisanes, des fonctionnaires, des policiers, des soldats et la foule intéressée qui se presse autour des « dix mille d'en haut » donnent aux capitales un rôle trop distinct pour qu'il convienne de les étudier comme des types de groupe urbain : leur développement est factice en très grande partie. On peut mieux raisonner sur la vie des cités qui doivent leur histoire presque uniquement au milieu géographique.
Aucun travail n'est plus fructueux pour un homme studieux que la biographie d'une ville dont l'aspect, mieux encore que les annales, permet de constater sur place les changements successifs se déroulant de siècle en siècle, suivant un certain rythme. On voit reparaître par les yeux de l'esprit la cabane du pêcheur et celle de son voisin le jardinier ; deux ou trois fermes parsemaient alors la campagne, un moulin tournait sa roue sous le poids de l'eau plongeante. Plus tard, une tour de guet s'éleva sur la colline. De l'autre côté de la rivière, sur la plage que venait entamer la proue du bac, on construisit une nouvelle hutte ; une auberge, une boutique appelèrent les passants et les voyageurs près de la maisonnette du batelier, puis un marché s'établit sur la terrasse nivelée du voisinage. Une voie, de plus en plus largement frayée par les pas de l'homme et des animaux, descendit de la plaine à la rivière, tandis qu'un sentier serpentin écharpa la colline ; des routes futures commencèrent à se montrer sur l'herbe foulée des champs, et des maisons s'emparèrent des quatre angles du carrefour. L'oratoire devint l'église, l'échafaud de guet se fit château fort, caserne ou palais ; le village grandit en ville, puis en cité.
La vraie manière d'étudier une agglomération urbaine ayant vécu d'une longue existence historique est de la visiter en détail conformément aux phénomènes de sa croissance. Il faut commencer par le lieu que sacra presque toujours la légende, où fut son berceau, et finir par ses usines et ses dépotoirs.
Chaque ville a son individualité particulière, sa vie propre, sa physionomie, tragique ou dolente chez les unes, gaie, spirituelle chez les autres. Les générations qui s'y succédèrent lui ont laissé leur caractère distinctif ; elle constitue une personnalité collective dont l'impression sur l'être isolé est mauvaise ou bonne, hostile ou bienveillante. Mais la ville est aussi un personnage très complexe, et chacun de ses divers quartiers se distingue des autres par une nature particulière. L'étude logique des villes, à la fois dans leur développement historique et dans la physionomie morale de leurs édifices publics et privés, permet de les juger comme on jugerait des individus : on constate quelle est la dominante de leur caractère et jusqu'à quel point, dans la complexité de leurs influences, elles ont été utiles ou funestes au progrès des populations qui se sont trouvées dans leur rayon d'activité. Il est des villes que l'on voit tout d'abord consacrées au travail, mais qui peuvent singulièrement contraster entre elles, suivant le fonctionnement normal ou pathologique donné aux industries locales, qu'elles se développent en des conditions de paix, d'égalité relative et de tolérance mutuelle, ou bien qu'elles soient entraînées dans les remous d'une furieuse concurrence, d'une spéculation chaotique et d'une exploitation féroce de la classe des prolétaires. D'autres villes se montrent à première vue banales, bourgeoises, routinières, sans originalité, sans vie ; d'autres ont été bâties pour la domination, pour l'écrasement des pays environnants : ce sont des instruments de conquête et d'oppression ; à leur vue, on éprouve un sentiment de crainte ou d'horreur spontanée. D'autres encore, à l'aspect toujours vieux, même dans leurs parties modernes, sont des lieux d'ombre, de mystère ou de peur, où l'on se sent pénétré des sentiments d'un autre âge, tandis qu'il est des cités éternellement jeunes qui disposent à la joie, où la moindre charpente prend un profil original, où les maisons sont gaies, comme les habitants d'allure poétique, ajoutant leur propre vie à celle de l'homme. Enfin que de cités à faces multiples où chaque classe de la société trouve des quartiers qui lui ressemblent et dont les siècles ne modifient que très lentement l'altitude et le langage ! Combien de sites lamentables devant lesquels on voudrait pleurer !
Les contrastes se montrent clairement dans le mode de croissance que présente chaque cité. Suivant l'importance de la direction de ses échanges par terre, celle-ci projette ses faubourgs, comme des tentacules, le long des routes ; de même, celle qui longe un fleuve se continue au loin sur la berge, en face des lieux d'ancrage et de débarquement. On est souvent frappé de l'inégalité bizarre que présentent deux quartiers riverains, paraissant aussi bien situés l'un que l'autre pour la résidence de l'homme : la cause de cette différence s'explique par la direction du mouvement fluvial. Ainsi la pince de Bordeaux suggère aussitôt l'idée que le véritable centre du cercle habité devrait se trouver sur la rive droite du fleuve, à l'endroit où se sont élevées les maisons du petit faubourg de la Bastide ; mais la Garonne, décrivant une courbe puissante, longe de ses eaux vivantes les quais de la rive gauche : c'est donc du côté où se jette le véritable fleuve que doit se porter aussi le courant commercial, l'activité politique. La population suit la marche des eaux et s'éloigne des bancs vaseux de la rive droite. Le monopole a fait le reste en s'emparant du faubourg pour l'enserrer de rails et de barrières en cercles entrecroisés et pour l'enlaidir de hangars et d'entrepôts.
On a souvent prétendu que les villes ont une tendance à grandir incessamment dans le sens de l'Ouest. Ce fait que l'on constate en nombre de cas se comprend très bien dans les contrées de l'Europe occidentale et dans celles qui ont un climat analogue, puisqu'en ces pays le côté de l'occident est celui d'où le vent souffle avec le plus de fréquence. Les habitants qui s'établissent dans les quartiers tournés vers l'air libre ont moins à craindre les maladies que les gens demeurant à l'autre extrémité des villes, sous un vent qui s'est chargé d'impuretés en passant au-dessus des cheminées, des bouches d'égout et des milliers ou millions de personnes humaines. En outre, il ne faut pas oublier que les riches, les oisifs, les artistes, qui peuvent jouir pleinement de la contemplation des cieux, ont plus souvent l'occasion d'admirer les beautés du crépuscule que celles de l'aurore : ils suivent inconsciemment le mouvement du soleil dans sa direction de l'est à l'ouest, et, le soir, se plaisent à le voir descendre dans les nuées resplendissantes. Mais que d'exceptions dans cette croissance normale des villes suivant la marche du soleil ! La forme et le relief du sol, l'attraction des beaux sites, la direction des eaux courantes, les quartiers parasitaires nés des nécessités de l'industrie et du commerce ont fréquemment pour effet de détourner les hommes de richesse et de loisir vers d'autres parties de la ville que celle de l'Occident. Bruxelles et Marseille sont deux exemples de cette divergence du type normal.
Par le fait de son développement même, l'agglomération urbaine, comme tous les organismes, tend à mourir. Obéissant aux conditions du temps, elle se trouve déjà vieille quand surgissent d'autres cités impatientes de vivre à leur tour. Sans doute, elle garde quand même quelques conditions de durée, grâce à la force d'inertie commune de ceux qui l'habitent, grâce à la routine et à la puissance d'appel que tout centre exerce sur le cercle des alentours ; mais, sans compter les accidents mortels qui peuvent frapper les villes aussi bien que les hommes, chaque personne urbaine ne se rajeunit, ne se refait incessamment qu'à la condition de dépenser une somme d'efforts de plus en plus considérable, et, souvent, elle recule devant cette nécessité constante. La cité doit élargir ses rues et ses places, rebâtir, déplacer ou raser ses murailles, remplacer de vieilles constructions, sans objet désormais, par des édifices répondant à ses besoins nouveaux.
Tandis qu'une ville d'Amérique naît tout accommodée à son milieu, Paris, vieilli, encombré, encrassé, doit se reconstituer tous les jours, et, dans la compétition des existences, ce labeur continu lui crée une très grande infériorité vis à vis des cités nouvelles comme New-York et Chicago. Telle est la raison pour laquelle, dans les bassins de l'Euphrate et du Nil, des villes immenses comme Babylone, Ninive, Le Caire ont successivement changé de place. Tout en gardant, du moins en partie, son importance historique, grâce aux avantages du lieu, chacune de ces villes devait abandonner ses quartiers surannés et se reporter plus loin, pour éviter les décombres et, souvent aussi, les pestilences, issues des amas d'immondices : généralement le site délaissé des villes qui se déplacent est occupé par des tombeaux.
D'autres causes de mort, plus décisives parce qu'elles ont pour raison le développement même de l'histoire, ont frappé mainte cité jadis fameuse : des circonstances analogues à celles qui la firent naitre en ont rendu la destruction inévitable. Ainsi le remplacement d'une route ou d'un carrefour par d'autres voies plus favorables peut supprimer du coup la ville que les transports avaient créée. Alexandrie ruina Péluse, Cartagena-de-las-Indias rendit Puerto-Belle à la solitude des forêts. L'appel du commerce et la répression de la piraterie ont changé de place beaucoup de cités bâties sur le littoral rocheux de la Méditerranée. Jadis elles étaient perchées sur d'âpres collines et ceintes de murailles épaisses pour se défendre contre les seigneurs et les corsaires ; maintenant, elles sont descendues de leurs rocs et s'étalent largement sur le bord de la mer : partout le *borgo* est devenu *marina* ; à l'Acropole succède le Pirée.
Dans nos sociétés autoritaires où les institutions politiques ont souvent donné à la volonté d'un seul une influence prépondérante, il est arrivé que le caprice d'un souverain plaçât des villes en des endroits où elles ne seraient point nées spontanément. Ayant été fondées en des lieux contre nature, elles n'ont pu se développer qu'au prix d'une énorme déperdition de forces vives. Ainsi se bâtirent, à grands frais, Madrid, Pétersbourg, dont les casines et les hameaux primitifs laissés à eux-mêmes, sans Charles-Quint ni Pierre Ier, ne seraient jamais devenus des cités populeuses comme elles le sont aujourd'hui. Néanmoins, quoique créées par le despotisme, elles doivent au travail associé des hommes de vivre comme si elles avaient une origine normale : non destinées par le relief naturel du sol à devenir des centres, elles le sont pourtant, grâce à la convergence des routes, des canaux, des voies ferrées, des correspondances, des échanges intellectuels. Car la géographie n'est pas chose immuable ; elle se fait, se refait tous les jours : à chaque instant, elle se modifie par l'action de l'homme. Maintenant on ne cite plus guère de César bâtisseur de capitales, de grands capitalistes ou spéculateurs, présidents de syndicats financier, leur ont succédé comme fondateurs de villes.
On voit les constructions s'ériger en quelques mois sur une étendue considérable avec un outillage splendide, un aménagement merveilleux ; même les écoles, les bibliothèques et les musées n'y manquent point. Si le choix des emplacements est favorable, les créations nouvelles sont entraînées dans le mouvement général de la vie, et le Creusot, Crewe, Barrow-on-Furness, Denver, la Plata prennent rang parmi les centres de population ; mais le site a-t-il été mal choisi, les villes meurent avec les intérêts particuliers qui leur donnèrent naissance : Cheyenne-City, cessant d'être la gare terminale d'un chemin de fer, expédie ses maisonnettes plus avant sur la ligne ferrée, et Carson-City disparaît quand s'épuisent les mines d'argent qui groupèrent les habitants dans ce désert affreux. D'ailleurs, si le caprice du capital essaie parfois de fonder des villes que les intérêts généraux de la société condamnent à périr, il détruit aussi de nombreux groupes de populations qui ne demanderaient qu'à vivre. Ne voit-on pas, dans la grande banlieue de mainte importante cité de gros banquiers et propriétaires terriens augmentant chaque année leur domaine de centaines d'hectares, changeant méthodiquement les cultures en plantations ou en parcs à faisans ou à gros gibier, et rasant tous les hameaux et villages pour leur substituer de distance en distance quelques maisonnettes de gardiens ?
Parmi les villes qui sont à demi ou même complètement factices et qui ne répondent pas aux besoins réels des sociétés travailleuses laissées à elles-mêmes, il faut citer aussi les places de guerre, du moins celles que font construire de nos jours les grands États centralisés. Il n'en était pas ainsi lorsque la cité contenait toute la tribu ou formait le noyau naturel de la nation : alors il lui fallait bien se protéger en élevant des remparts qui suivaient exactement le pourtour des quartiers et dressaient à leurs angles des tours de guet. À cette époque, la citadelle, où tous les citoyens se réfugiaient en cas de danger suprême, n'était autre que le temple, bâti au haut de la colline gardienne, le monument devenu sacré par les statues des dieux. Les villes qui constituaient un organisme double comme Athènes, Mégare, Corinthe devaient protéger même la route intermédiaire par de longs murs parallèles.
L'ensemble des fortifications, s'expliquant par la nature du sol, prenait dans le paysage un aspect harmonieux et pittoresque. Mais, en nos jours d'extrême division du travail, où la force militaire est devenue pratiquement indépendante de la nation et où nul civil ne peut s'ingérer à donner son avis en matière stratégique, la plupart des villes fortes ont des contours tout à fait disgracieux, sans aucune harmonie avec les ondulations du sol, coupant le pays suivant des tracés offensants pour le regard. Du moins, les ingénieurs italiens de la Renaissance, puis Vauban et ses émules s'essayaient-ils à dessiner le profil de leurs places fortifiées suivant une symétrie parfaite : quelques-uns de ces ouvrages, ayant l'aspect de croix à étoiles avec rayons et gemmes, contrastent régulièrement par les murs blancs de leurs bastions et redans avec la calme placidité des campagnes ombreuses.
Mais nos places modernes n'ont plus l'ambition de se faire belles ; cette préoccupation n'existe pas dans l'esprit des constructeurs. D'un regard jeté sur le plan des villes fortes, on voit, en effet, qu'elles sont laides, hideuses, en désaccord complet avec leur milieu. Loin d'épouser les contours du pays, de prolonger librement ses bras dans les campagnes, la place de guerre est comme amputée de ses membres, atteinte dans ses organes essentiels. Que l'on constate la triste forme extérieure prise par des cités comme Strasbourg, Metz, Lille ! Cette dernière ville s'est trouvée tellement à l'étroit dans ses remparts qu'elle a dû, pour ainsi dire, résurgir en dehors de la zone des servitudes militaires. Roubaix et Tourcoing doublent l'agglomération fortifiée et, aujourd'hui, on cherche à regrouper les trois éléments en un tout harmonieux au moyen de larges boulevards.
Malgré la beauté de quelques édifices, la grâce de ses promenades, l'attirance de sa population, Paris est aussi une des villes qu'enlaidit la brutale enceinte. Dégagé de ce déplaisant ovale en lignes brisées, l'organisme se serait développé d'une façon esthétique et rationnelle, il aurait pris une figure élégante donnée par la vie.
Une autre cause de laideur dans nos villes modernes provient de l'invasion des grandes industries manufacturières. Presque chaque agglomération urbaine est assombrie par un ou plusieurs faubourgs, hérissés de cheminées puantes, traversés de rues noires : d'immenses constructions les bordent, aveugles ou percées d'innombrables fenêtres à l'écœurante symétrie. Le sol tremble sous l'effort des machines en mouvement, sous le poids des camions et des trains de marchandises. Que de villes, surtout dans la jeune Amérique, où l'air est presque irrespirable, où tout ce que l'on aperçoit, le sol, les routes, les murailles, le ciel, suinte la boue et le charbon ! Peut-on se rappeler sans horreur et dégoût une agglomération minière comme cette interminable et sinueuse Scranton, dont les soixante-dix mille habitants n'ont pas même un hectare de gazon souillé et de feuillages noircis pour consoler les yeux de toutes les hideurs de l'usine ! Et l'énorme Pittsburg, avec sa couronne semi-circulaire de hauts faubourgs qui flambent et qui fument, comment se l'imaginer sous une atmosphère plus salie, quoique, d'après les indigènes, elle ait gagné en propreté des rues et en clarté des horizons depuis l'introduction du gaz naturel dans les usines ? D'autres villes, moins noires, sont à peine moins hideuses, de par le fait des compagnies de voies ferrées qui se sont emparées des rues, des places, des promenades et qui font renâcler et siffler leurs locomotives en écrasant la foule sur leur parcours. Quelques-uns des plus beaux sites de la Terre ont été déshonorés : ainsi c'est en vain qu'à Buffalo le promeneur essaierait de suivre la rive de l'admirable fleuve Niagara, à travers fondrières, croisements de lignes, canaux vaseux, amas de graviers et d'ordures et toutes les immondices de la cité.
Une spéculation barbare enlaidit aussi les rues par ses lotissements de terrain, où les entrepreneurs élèvent de vastes quartiers, combinés d'avance par des architectes qui n'ont pas même visité les emplacements, et bien moins encore se sont donné la peine d'interroger les futurs habitants ; ils dressent ici une église ogivale pour les épiscopaux, ailleurs, une bâtisse romane pour les presbytériens, plus loin, une sorte de panthéon pour les baptistes, tracent leurs rues en carrés et en losanges, varient bizarrement le dessin géométrique des places et le style des maisons, tout en gardant religieusement les coins les plus avantageux pour les débits de boissons funestes. Villes factices, construites sur un type banal et témoignant toujours par quelque côté de l'insolence fastueuse des constructeurs !
Quoi qu'il en soit, toute ville nouvelle arrive aussitôt, par le fait même de la juxtaposition des demeures, à constituer un organisme collectif, dont chaque cellule individuelle cherche à se développer en santé parfaite, condition première de la santé de l'ensemble. L'histoire est là pour enseigner que les maladies des uns entraînent celles des autres et qu'il est dangereux pour les palais de laisser la peste dévaster les taudis. Aucune municipalité n'ignore de quelle importance serait un assainissement complet de la ville par le nettoyage des rues, l'ouverture de places gazonnées et fleuries, ombragées de grands arbres, la disparition rapide de toutes les immondices et la diffusion de l'eau pure en abondance dans tous les quartiers et toutes les maisons. A cet égard, les villes des pays les plus avancés sont en rivalité pacifique pour mettre en pratique ou à l'essai des procédés particuliers de nettoyage et de confort. Il est vrai que les villes, comme les Etats, ont des gouvernants incités par leur milieu même à s'occuper surtout de leurs intérêts privés ; mais c'est déjà beaucoup de savoir ce qu'il convient de faire pour que les organismes urbains fonctionnent un jour mécaniquement, pour l'acquêt des provisions, la circulation des eaux pures, de la chaleur, de la lumière, des forces, de la pensée, la répartition constante de l'outillage et l'expulsion des matières devenues inutiles ou funestes. Cet idéal est encore fort loin d'être réalisé ; du moins, nombre de villes sont-elles déjà devenues assez salubres pour que la vie moyenne y dépasse celle de mainte campagne, dont les habitants aspirent continuellement l'odeur des pourritures et des fumiers et sont restés dans l'ignorance primitive de toute hygiène.
La conscience de la vie urbaine se manifeste aussi par les préoccupations d'art. Comme Athènes jadis, comme Florence, Nürnberg et les autres cités libres du moyen âge, chacune de nos villes modernes tient à se faire belle : il n'est pas jusqu'au plus humble village qui ne se donne un clocher, une colonne ou une fontaine sculptée. Art fort triste et fort maussade en général que cet art manipulé par des professeurs à diplômes, sous la surveillance d'une commission d'incompétents, d'autant plus prétentieuse qu'elle est plus ignorante.
L'art réel est toujours spontané et ne s'accommode point des alignements imposés par la voirie. Les petits esprits, comme il en est tant dans les conseils municipaux, procèdent souvent à la façon de ces Mummius qui commanderaient volontiers à leurs soldats de repeindre les tableaux détériorés ; ils s'imaginent que par la symétrie ils atteindront la beauté et que des reproductions identiques donneront à leurs cités des Parthénon et des Saint-Marc. N'avons-nous pas en Europe une ville que ses bâtisses mêmes rendent banale par excellence, la vaste Munich, qui renferme tant et de si scrupuleuses imitations de monuments grecs et byzantins, chefs-d'œuvre auxquels manquent le milieu, l'air, le sol et les hommes ?
Les copistes réussiraient-ils à faire surgir des monuments en tout semblables à ceux qui leur ont servi de modèles, ils n'en auraient pas moins produit un travail contre nature, car un édifice ne se comprend pas sans les conditions d'espace et de temps qui l'ont fait naître. Chaque ville a sa vie propre, ses traits, sa physionomie particulière : avec quelle vénération les bâtisseurs doivent-ils s'en approcher ! C'est un attentat contre la personnalité collective constituée par la cité que de lui enlever son originalité pour la hérisser de constructions banales ou de monuments contradictoires à son rôle actuel ou à son passé ! Le grand art est de transformer la cité nouvelle pour l'adapter aux nécessités du travail moderne, en conservant tout ce qu'elle eut de pittoresque, de curieux ou de beau dans les siècles d'autrefois ; il faut savoir y maintenir la vie et lui rendre la salubrité et l'utilité parfaites, de même que des mains pieuses rétablissent la santé d'un malade. C'est ainsi que, dans la ville d'Edimbourg, des hommes d'intelligence, à la fois artistes et savants, ont entrepris de restaurer l'admirable rue dite High-Street, qui descend du château-fort au palais d'Holyrood, unissant les deux cellules maîtresses de l'ancienne ville. Abandonnée tout à coup, lors du départ pour l'Angleterre du roi Jacques, par les parasites de la cour, chambellans, militaires, hommes de plaisir, fournisseurs et gens de loi, cette avenue de riches maisons avait changé d'habitants ; les pauvres en avaient fait leur demeure, aménageant de leur mieux les vastes salles en les divisant par des cloisons grossières. Deux siècles après la désertion de cette rue, elle était devenue un ensemble de masures aux cours nauséabondes, aux réduits envahis par les fièvres : la population, vêtue de loques malsaines, toujours souillées de boue, se composait en grande partie d'infirmes, de scrofuleux et d'anémiés. Aux vices élégants de la cour avaient succédé les vices dans toute leur hideur publique. C'est à ces affreuses sentines que se sont attaqués les restaurateurs, transformant graduellement chaque maison, rétablissant les escaliers aux larges rampes et les salles aux cheminées monumentales, introduisant partout à grands flots l'air pur et la lumière, amenant l'eau en abondance dans le moindre grenier, ajoutant des bas-reliefs et des ornements aux murailles nues de l'édifice. Le pittoresque des constructions est maintenu avec respect, même accru par des tours, des clochetons, des belvédères, mais sans l'horrible accompagnement des ordures et de la puanteur ; la rue jadis pavoisée de loques a maintenant ses balcons décorés de fleurs et de feuillages. La cité reparaît dans sa fraîcheur nouvelle, de même que, dans un jardin, la fleur rejaillit du pied sans qu'un renversement violent ait bouleversé le sol autour de la tige première.
Mais, dans une société où les hommes ne sont pas assurés du pain, où les misérables et même les faméliques constituent encore une forte proportion des habitants de chaque grande cité, ce n'est qu'un demi-bien de transformer les quartiers insalubres, si les malheureux qui les habitaient naguère se trouvent expulsés de leurs anciens taudis pour aller en chercher d'autres dans la banlieue et porter plus ou moins loin leurs émanations empoisonnées. Les édiles d'une cité fussent-ils sans exception des hommes d'un goût parfait, chaque restauration ou reconstruction d'édifice se fît-elle d'une manière irréprochable, toutes nos villes n'en offriraient pas moins le pénible et fatal contraste du luxe et de la misère, conséquence nécessaire de l'inégalité, de l'hostilité qui coupent en deux le corps social. Les quartiers somptueux, insolents, ont pour contre-partie des maisons sordides, cachant derrière leurs murs extérieurs, bas et déjetés, des cours suintantes, des amas hideux de pierrailles, de misérables lattes. Même dans les villes dont les administrateurs cherchent à voiler hypocritement toutes les horreurs en les masquant par des clôtures décentes et blanchies, la misère n'en perce pas moins au travers on sent que là derrière, la mort accomplit son œuvre plus cruellement qu'ailleurs. Quelle est, parmi nos cités modernes, celle qui n'a pas son *White Chapel* et son *Mile-End road* ? Si belle, si grandiose qu'une agglomération urbaine puisse être dans son ensemble, elle a toujours ses vices apparents ou secrets, sa tare, sa maladie chronique, entraînant irrévocablement la mort, si l'on ne réussit pas à rétablir la libre circulation d'un sang pur dans tout l'organisme.
Que de cités sont encore éloignées de ce type de salubrité et d'esthétique futures ! Un diagramme, publié dans l'annuaire de Pétersbourg pour l'année 1892 donne un saisissant exemple de la consommation de vies humaines par cette capitale : partant de l'année 1754, époque à laquelle la population de Pétersbourg était de 150 000 individus, la courbe d'accroissement s'élève en 126 années à 950 000 personnes, tandis que la courbe de population hypothétique, calculée d'après la mortalité et sans tenir compte des immigrants, descend à 50 000 au-dessous de zéro. La natalité ne dépasse quelque peu la mortalité que depuis 1885, année du grand nettoyage. Et dans le monde, combien de villes, BudaPest, Lima, Rio de Janeiro, seraient encore en voie de dépérissement rapide si les gens de la campagne ne venaient combler les vides laissés par les morts ! Si les Parisiens s'éteignent après deux ou trois générations, n'est-ce pas l'odeur pernicieuse de la ville qui en est cause ; si les Juifs polonais sont réformés comme conscrits en plus grand nombre que les jeunes gens des autres nationalités, la faute n'en est-elle pas encore aux villes où ils végètent pauvrement dans le ghetto.
Et que d'agglomérations dont le ciel semble être tendu d'un voile funéraire ! A pénétrer dans une cité fumeuse, telle que Manchester ou Seraing, Essen, Le Creusot ou Pittsburg, on jugera amplement si les œuvres des lilliputiens humains ne suffisent pas à ternir la lumière, à profaner la beauté de la nature. Or, une très faible quantité de charbon échappé à la combustion, un voile continu d'une fraction de millimètre d'épaisseur[1492] suffit, surtout si elle s'allie à des brouillards, pour contrebalancer la lumière solaire. L'atmosphère opaque qui parfois pèse sur la ville de Londres est célèbre à juste titre.
D'ailleurs, l'assainissement des centres urbains soulève bien d'autres problèmes que celui de la fumée, en somme facile à résoudre. Le système d'évacuation des vidanges et ordures ménagères, l'épuration des eaux d'égout, soit par des procédés chimiques, soit par leur emploi rationnel en agriculture, sont loin d'avoir reçu des solutions heureuses ou acceptées, et même trop de municipalités semblent ne pas s'inquiéter de ces questions. Le choix d'un sol de roulement ne donnant ni poussière ni boue, l'organisation efficace des transports en commun ont aussi leur influence sur la santé générale.
De nombreux indices montrent que le mouvement de flux qui porte vers les villes la population des campagnes peut s'arrêter et même se transformer en un mouvement de reflux. Tout d'abord, la cherté de loyers urbains conduisit naturellement les travailleurs à se déplacer vers la grande banlieue, et les chefs d'industrie ne pouvaient que favoriser l'exode, puisqu'il devait amener une baisse dans le prix de la main-d'œuvre. La bicyclette, les tramways à service matinal, les trains ouvriers ont permis à des milliers d'ouvriers et de petits employés de se loger avec quelque avantage pécuniaire dans un air moins chargé d'acide carbonique.
Ainsi en Belgique, les communes rurales d'un grand nombre de districts ont gardé leur population, grâce à l'extension des « coupons de semaine ». En 1900, on ne comptait pas moins de 150 000 ouvriers qui résidaient la nuit et le dimanche en leur village, tout en allant chaque jour de semaine travailler même à 50 kilomètres de distance — abonnement hebdomadaire de 2 fr. 25 —, dans une usine on manufacture de quelque ville éloignée. Mais la solution est bâtarde, car le chef de famille s'épuise en longs trajets, en mauvais repas, en repos nocturnes écourtés, et du reste l'assainissement des villages soulève les mêmes problèmes que celui des villes[1493].
Ce n'est pas tout : l'électricité, que fournit l'eau courante, tend à remplacer le charbon et à disperser les usines le long des cours d'eau. C'est ainsi que l'on a vu la ville de Lyon, pourtant si forte par sa puissance d'attraction au point de vue du travail et des arts, diminuer de plusieurs milliers d'habitants par année, non parce que sa prospérité était entamée, mais au contraire parce que ses riches tisseurs et autres industriels avaient étendu leur domaine d'activité dans tous les départements voisins, jusque dans les Alpes, partout où des cascades ou rapides leur fournissaient la force motrice nécessaire.
A bien considérer les choses, toute question d'édilité se confond avec la question sociale elle-même. Tous les hommes sans exception arriveront-ils à pouvoir respirer l'air en quantité suffisante, à jouir pleinement de la lumière du soleil, à savourer la beauté des ombrages et le parfum des roses, à nourrir généreusement leur famille sans craindre que le pain vienne à manquer dans la huche ? S'il en est ainsi, mais seulement alors, les villes pourront atteindre leur idéal et se transformer d'une manière exactement conforme aux besoins et aux plaisirs de tous, devenir des corps organiques parfaitement sains et beaux.
C'est à ce programme que prétend répondre la ville-jardin. Et de fait, des industriels intelligents, des architectes novateurs ont réussi à créer en Angleterre, où le taudis urbain était le plus hideux, un certain nombre de centres en des conditions aussi parfaitement saines pour le pauvre que pour le riche. Port-Sunlight, Bourneville, Letehworth contrastent certes heureusement avec les *slums* de Liverpool, de Manchester et villes analogues, et les tables de mortalité de ces localités rivalisent par leur faible taux avec celles des quartiers les plus somptueux de nos capitales — 10 à 12 décès annuels pour 1 000 habitants —, mais ce sont toujours des privilégiés qui habitent les villes-jardins et le bon vouloir des philanthropes n'est pas suffisant à conjurer les conséquences de l'antagonisme qui existe entre le Capital et le Travail.
Il n'est pas indispensable d'en venir à ces créations de notre époque pour trouver des preuves touchantes du désir de beauté qu'éprouvait maint village de nos ancêtres et qui ne se trouve satisfait que par un ensemble harmonique. On peut citer notamment les communes des Polabes, gens d'origine slave qui vivent dans le bassin de la Jeetze, affluent hanovrien de l'Elbe. Là, toutes les maisons sont disposées de distance en distance autour d'une grande place ovalaire, dans laquelle se trouvent un petit étang, un bois de chênes ou de tilleuls, quelques tables et des sièges en pierre ; chaque demeure, dominée par un haut pignon que supportent des charpentes en saillie, tourne sa façade vers la place et présente, au-dessus de sa porte, une inscription biographique et morale. La verdure des jardins extérieurs se développe en un beau cercle d'arbres, interrompu seulement par la route qui rattache la place au grand chemin ; c'est sur cette ligne de raccordement avec les autres villages qu'ont été construites l'église, l'école et l'auberge[1494].
La population est tellement concentrée en certaines grandes villes qu'elle dépasse mille habitants par hectare, notamment dans quelques quartiers de Paris ; à Prague, les foules se pressent bien plus encore ; à New-York, en 1896, la pullulation des êtres humains aurait atteint sa plus forte densité, 1 860 individus par hectare, sur une étendue de 130 hectares[1495]. Autour des villes que le génie militaire n'a pas entourées d'une marche interdite au peuplement, la campagne elle-même se couvre de villas et de maisons. Attirées vers ce qui est leur centre naturel, les agriculteurs se rapprochent de plus en plus du massif continu de constructions et forment dans son pourtour un anneau de population dense ; forcés en conséquence de se contenter d'un moindre espace pour leur habitation et leurs cultures, ils se livrent à un travail plus intensif : de pâtres ils se font laboureurs, et de laboureurs jardiniers. Les cartes démographiques montrent bien ce phénomène de la répartition annulaire des campagnards se transformant en horticulteurs. C'est ainsi que la ville de Bayreuth est ceinte d'une zone où la densité de la population est de 109 habitants par kilomètre carré ; autour de Bamberg, la densité kilométrique atteint le chiffre de 180 individus, et le terrain sur lequel cette foule s'est amassée était pourtant à l'origine de très faible valeur ; mélange de sable et de tourbe, il ne convenait autrefois qu'à la croissance des conifères : on en a fait un sol de jardin incomparable[1496]. Dans la région méditerranéenne, il arrive que l'amour de la ville, au lieu de peupler la campagne de banlieue, la dépeuple au contraire. Le grand privilège de pouvoir discuter les intérêts publics a, par tradition, changé tout le monde en citadins. L'appel de l'agora comme en Grèce, de la vie municipale comme en Italie, attire les habitants vers la place centrale où se débattent les affaires communes, plus encore sur les promenoirs publics qu'entre les murs sonores de la maison de ville. C'est ainsi qu'en Provence, le petit propriétaire, au lieu d'habiter ses champs, reste quand même un « urbain » invétéré ; Quoiqu'il possède mas ou bastide, il ne s'installe point dans ce clos rural, mais il réside dans la ville d'où il peut aller, en se promenant, visiter ses arbres chemin, c'est là, sur cette ligne de raccordement fruitiers et en faire la cueillette. Les travaux de la campagne sont pour lui chose secondaire[1497].
Par un mouvement de réaction bien naturel contre l'effrayante consommation d'hommes, l'avilissement de tant de caractères, la corruption de tant d'âmes naïves qui se brassent dans l' « infernale cuve », des réformateurs demandent la destruction des cités, le retour volontaire de toute la population vers la campagne. Sans doute, dans une société consciente, voulant résolument la renaissance de l'humanité par la vie des champs, cette révolution telle qu'il n'en fut jamais serait strictement possible, puisque, en évaluant à cent millions de kilomètres carrés seulement la superficie des terres de séjour agréable et salubre, deux maisons par kilomètre carré, contenant chacune sept à huit habitants, suffiraient à loger l'humanité ; mais la nature humaine, dont la loi première est la sociabilité, ne s'accommoderait point de cet éparpillement. Certes il lui faut le bruissement des arbres et le gazouillis des ruisseaux, mais il lui faut aussi l'association avec quelques-uns et avec tous : le globe entier devient pour elle une énorme cité qui peut seule la satisfaire.
Actuellement, rien ne fait présumer que ces prodigieuses agglomérations d'édifices aient atteint leur plus grande étendue imaginable : bien au contraire. Dans les pays de colonisation nouvelle, où le groupement des hommes s'est fait spontanément, de manière à s'accorder avec les intérêts et les goûts modernes, les villes ont une population proportionnelle beaucoup plus considérable que les agglomérations urbaines des contrées vieillies d'Europe, et quelques-uns des grands foyers d'appel ont plus du quart ou du tiers, parfois même de la moitié des habitants du pays. Comparée à l'ensemble de son cercle d'attraction, Melbourne est une plus grande cité que Londres, parce que la population environnante est plus mobile, et qu'il ne faut pas l'arracher, comme en Angleterre, des campagnes où elle s'était enracinée pendant des siècles. Cependant, ce phénomène exceptionnel de pléthore dans les villes australiennes provient en grande partie de la répartition du sol des campagnes en vastes domaines où les immigrants n'ont pas trouvé place ; ils ont été chassés des *latifundia* vers les capitales[1498]. Quoi qu'il en soit, le travail de transplantation devient de plus en plus facile et l'accroissement de Londres pourra se faire sans cesse avec une moindre dépense de forces. Au commencement du vingtième siècle, cette ville n'a guère qu'un septième de la population des iles Britanniques ; il n'est aucunement impossible qu'elle acquière, elle aussi, le tiers ou le quart des habitants du pays, d'autant plus que Londres n'est pas seulement le centre attractif de la Grande Bretagne et de l'Irlande, mais qu'elle est aussi le principal marché de l'Europe et d'une grande partie du monde colonial. Une prochaine agglomération de dix, de vingt millions d'hommes, soit dans le bassin inférieur de la Tamise, soit à la bouche du Hudson, ou dans tout autre lieu d'appel, n'aurait rien qui pût surprendre, et même il faut y préparer nos esprits comme à un phénomène normal de la vie des sociétés. La croissance des grands foyers d'attraction ne pourra s'enrayer qu'à l'époque où l'équilibre se sera établi entre la puissance attirante de chaque centre sur les habitants des espaces intermédiaires. Mais alors le mouvement ne s'arrêtera point : il se transformera de plus en plus en cet incessant échange de population entre les cités que l'on observe déjà et qui peut être comparé au va-et-vient du sang dans le corps humain. Sans aucun doute, le nouveau fonctionnement donnera naissance à de nouveaux organismes, et les villes, déjà tant de fois renouvelées, auront à renaître encore sous de nouveaux aspects en accord avec l'ensemble de l'évolution économique et sociale.
** Chapitre III. Latins et Germains
L'Histoire n'a pas déserté les rivages de la Méditerranée !
*Vanités nationales. — Latins. — Orient méditerranéen. — L'homme malade. — Grèce. — Italie. — Péninsule ibérique. — France : ses colonies, l'affaire Dreyfus, Paris et la province. — Oliganthropie. — Afrique mineure. — Maroc et Sahara. — Allemagne : ses défenses maritimes, la navigation intérieure. — Austro-Hongrie. — Belgique. — Hollande. — Scandinavie*
De même que l'individu, en sa passion instinctive de durer quand même, repousse l'idée de la mort et suscite dans son imagination le rêve de l'immortalité personnelle, de même les nations ne veulent pas admettre qu'elles puissent disparaître : les changements inévitables, révolutions et catastrophes, sont tenus, pour ainsi dire, de respecter leur existence. Non seulement elles voudraient continuer de vivre, il leur conviendrait aussi d'avoir la primauté, sinon en toutes choses du moins par quelque trait qui les classe au premier rang. On plaisante volontiers la France de ce qu'elle se dit la « Grande Nation », mais quelle de ses voisines ou de ses rivales lointaines ne se considère pas aussi comme méritant ce titre ? La Grande Bretagne n'est-elle pas la dominatrice des mers, n'enguirlande-t-elle pas le monde d'un cercle de colonies dont l'une ou plusieurs sont toujours éclairées par le soleil à son zénith ? L' « Anglo-Saxonnie » transatlantique ne se vante-t-elle pas d'être parmi les nations la plus audacieuse et la plus ingénieuse, la plus apte aux découvertes et au progrès ? L'Allemagne ne se dit-elle pas la première par la puissance de son génie et l'ampleur de ses pensées ? La « Sainte Russie » s'intitule la grande dévoratrice des royaumes et des empires, l'héritière universelle de tous les États de l'Ancien Monde. La Chine est la grande aïeule, la nation immortelle, et le Japon, l'empire du « Soleil Levant », s'est donné pour carrière l'immensité des temps. Il est ainsi des nations qui vantent surtout leur passé parce qu'elles doivent bien reconnaître qu'elles ne sont pas les premières dans le présent. La Grèce s'enorgueillit d'être le pays de Platon et d'Aristote, d'Hérodote et de Thucydide, d'Eschyle et de Sophocle, d'Apelle et de Phidias, tandis que Rome parle de son ancien empire sur le monde alors connu et gouverne encore en de nombreux pays par sa langue, son esprit, sa religion, sa morale et ses lois. Enfin les plus petits États croient avoir au moins une supériorité : c'est en toute sincérité naïve que les Suisses, lors des fêtes nationales, se congratulent sur leurs vertus, et même le peuple errant des Juifs, emportant sa patrie à la semelle de ses souliers, se proclame l' « Elu de Dieu ».
Pour donner plus de corps à leurs revendications de supériorité, les patriotes de chaque nation aiment à s'appuyer sur une fraction de l'humanité plus vaste, à laquelle on applique, certainement à tort, le nom de « race », d'une signification très élastique. Les peuples méditerranéens qui participèrent à l'antique civilisation romaine sont dits « Latins », comme si les langues qu'ils parlent, italien, espagnol, portugais, français, roumain et romanche, leur constituaient une sorte de descendance morale à l'égard des anciens habitants du Latium ; même on ajoute d'ordinaire les Hellènes de l'Europe, des îles et de l'Asie Mineure à cette prétendue race des Latins et on leur donne comme clientèle naturelle les terres de l'Afrique Mineure ou Maurétanie, dont les résidants berbères sont trop peu nombreux pour qu'on leur accorde le droit de former une race à part.
Bien plus, les Latins s'attribuent aussi la moitié du Nouveau Monde, c'est-à-dire toutes les populations d'origine très mélangée, blanche, rouge et noire, qui parlent le français, l'espagnol ou le portugais, dans les Antilles, le Mexique, l'Amérique Centrale et tout le continent colombien au sud de Panama.
En dehors du monde latin, ceux qui luttèrent le plus énergiquement contre la puissance de Rome et qui finirent par la renverser, les Germains, occupant la plus grande partie de l'Europe centrale, se disent former une deuxième race, à laquelle se rattachent au Nord, comme sous-race, les Scandinaves du Danemark, de la Suède, de la Norvège et de l'Islande. En outre, les Germains revendiquent comme appartenant à leur race tous ceux qui, dans les îles Britanniques, aux Etats-Unis et dans la Puissance du Canada, ont pris le nom d' « Anglo-Saxons » et prétendent aussi constituer à eux seuls la race dirigeante du monde.
Les Slaves de l'Europe orientale, débordant à l'ouest sur l'Allemagne, au sud-ouest sur l'Austro-Hongrie et la Balkanie, au sud-est sur les régions caucasiennes, à l'est sur les immenses territoires de l'Asie, embrassent aussi sous le nom de race slave bien des peuples assujettis. Enfin, les nations dominatrices du monde à culture de type européen veulent bien consentir à faire une place à côté d'elles, sous le nom de race « jaune », aux cinq cent millions de Chinois, d'Indo-Chinois et de Mongols.
Quant aux Japonais, les classificateurs se trouvent embarrassés : faut-il les placer parmi les « jaunes », auxquels ils appartiennent par l'origine, la couleur, la langue, les traditions ; ou bien doit-on les rattacher virtuellement aux Anglo-Saxons, avec lesquels ils se sont étroitement alliés au point de vue politique et dont ils cherchent à copier les mœurs ? De même, sous quel vocable désigner les trois cent millions de péninsulaires hindous ou dravidiens ? d'ordinaire, on est disposé à ne voir en eux qu'une simple dépendance de la « race » anglo-saxonne qui les gouverne.
Depuis la dernière moitié du dix-neuvième siècle, un grand nombre de « Latins », considérés comme personnages représentatifs, se laissent aller à un certain découragement, et semblent admettre comme une sorte d'axiome, que « l'âme latine est vidée », que le génie de la race est définitivement épuisé. De pareilles niaiseries ne peuvent s'expliquer autrement que par la vanité blessée. Les triomphes rapides et décisifs de l'armée allemande pendant la guerre de 1870, la supériorité incontestable de tels ou tels Allemands, Anglais, Américains ou Russes en diverses branches de la science ou de l'art, la furie d'applications industrielles par lesquelles les États-Unis se sont placés au premier rang constituent tant de preuves éclatantes de l'extension des progrès matériels et intellectuels dans le monde, que les Latins ne peuvent évidemment plus revendiquer l'hégémonie : ils se sentent distancés, et de dépit se croient déjà morts. C'est chose risible que toutes ces litanies et oraisons funèbres prononcées sur leur défunte race par les Latins eux-mêmes et reprises en chœur par Anglo-Saxons et Germains. Heureusement que ce deuil se mène sur des peuples vivants et bien vivants l'histoire n'a point déserté les rivages de la Méditerranée.
A l'exception de deux points stratégiques, Gibraltar et Malte, la partie occidentale de cette mer intérieure est bien latine, mais les côtes orientales en sont très disputées, et d'ailleurs, la majorité des populations qui, de ce côté, appartiennent au versant méditerranéen, est encore restée en dehors du cercle des annexions européennes, sinon au point de vue politique — car l'Egypte est devenue dépendance directe de la Grande Bretagne — du moins quant aux mœurs, aux langues et à la conscience ethnique. Ces admirables contrées, qui furent le théâtre de notre première civilisation historique, ont été tellement foulées, usées, rabotées pour ainsi dire, par les conquérants successifs, qu'elles ont peine à refleurir.
Les restes des grandes nations qui s'y succédèrent, Arméniens et Hétéens, Elamites et Chaldéens, descendants des peuples de l'Asie Mineure, Phrygiens, Lydiens et Lyciens, Phéniciens de la Syrie, Egyptiens du Nil et gens de la Cyrénaïque, ont dû de génération en génération se prosterner devant tant de maîtres, qu'ils en ont perdu tout ressort : ils ne conçoivent même plus que, comme leurs ancêtres, il leur fût possible de vivre en indépendance politique : changer de dominateurs, acquérir quelques privilèges, obtenir la tolérance pour leurs cultes respectifs, à cela se borne leur ambition collective. Toute initiative a disparu ; ces indigènes n'ont plus que la souplesse, la plasticité, la ruse pour s'accommoder à leur condition de servitude, même pour en tirer quelque intérêt matériel. Depuis les commencements de l'histoire dans ces pays méditerranéens de l'Orient, il y a, à certains égards, un grand recul : la population a certainement diminué et la surface complètement déserte s'est accrue. Les sables vont en maints endroits jusqu'aux bords de l'Euphrate, et les Bédouins nomades parcourent ce qui fut autrefois la campagne féconde des Chaldéens.
Sur une grande partie du territoire de l'antique Syrie, la population s'est concentrée sur les deux versants des monts du littoral, surtout vers les deux métropoles actuelles, d'un côté Beirout, de l'autre Damas. Quoique dépendants du Grand Seigneur, les habitants de la contrée ont, pour une bonne part, conservé les pratiques religieuses des temps de la domination bysantine. Les cultes et les sectes avec leurs rites et leurs traditions héréditaires sont les causes déterminantes de la division des hommes en sociétés et en nations diverses, et cela non seulement parce que les religions orientent spécialement la vie, mais parce qu'elles correspondent à une instruction, à une éducation particulières : elles modifient la volonté, les mœurs, et jusqu'au type du visage et du corps.
Entre Musulmans, Metuali, Druses, Maronites, Grecs unis, Grecs orthodoxes, Syriaques et Arméniens, qui proviennent pour la plupart du même fond ethnique et des mêmes croisements de race, les différences se sont faites profondes et manifestes dans les gestes, les physionomies, les altitudes, dans tout le « rythme visible de la vie », car les « grandes caractéristiques de l'individu proviennent des idées maîtresses »[1499]. Les sociétés sont des « organismes que des idées rectrices modifient suivant un type particulier ». Le faciès change en même temps que les idées ; sur le fond national se pose une nouvelle empreinte, celle du caractère professionnel, auquel se surajoute le type moral, celui de l'idée.
Parmi les divers Syriens, le chrétien n'a point la supériorité morale. Ecarté des fonctions nobles et respectées, méprisé, honni, tenu pour inférieur par sa naissance même, obligé de s'ingénier pour se défendre, de vivre d'artifices et de ruses, réduit aux résignations patientes, aux longues sollicitations, le chrétien d'Orient est devenu à la fois humble, obséquieux et intelligent, mais d'une intelligence qui ne crée ni n'invente et à laquelle manquent les idées générales.
La volonté, l'initiative, la pensée originale et personnelle lui font également défaut[1500].
La petite Palestine, avec l'étroit bassin fermé du Jourdain, est aussi un champ de religions diverses, représentant autant de patries différentes. Les musulmans, ceux qui professent le culte du sultan, sont les plus nombreux, mais ils accueillent avec tolérance les chrétiens et les juifs. Les premiers forment autant d'armées ennemies qu'ils comptent de rites distincts : catholiques romains, orthodoxes grecs, protestants de dénominations diverses ont églises, chapelles, couvents, hôpitaux, dont les intérêts distincts sont très énergiquement défendus ; des rixes ont souvent éclaté et des batailles sérieuses auraient eu lieu si les soldats musulmans n'étaient charitablement intervenus. Il semble à chacun de ces chrétiens qu'il a un droit spécial à posséder le lieu saint où ses propres péchés ont été expiés par la mort d'un Dieu, et il ressent comme un outrage que d'autres puissent émettre une prétention égale à la sienne.
Quant aux Juifs, ne sont-ils pas chez eux, sur le sol que Jéhovah lui-même a donné à leurs ancêtres ? Musulmans et chrétiens ne sont, à leurs yeux, que des intrus dans cette terre de promission ; et cependant, bien que descendants des plus antiques immigrants, ne leur faut-il pas demander humblement un accès dans ce pays, accès qu'on ne leur accorde pas toujours ? Les Juifs ne sont actuellement qu'au nombre de soixante mille — soit environ un sur dix habitants — dans les limites de la Palestine, et sur ces soixante mille individus, environ la moitié se compose de mendiants et de parasites entretenus par la charité des riches banquiers de l'Occident. La gloire d'Israël ne resplendit point dans la Jerusalem actuelle, cependant le « peuple élu » compte bien rebâtir un jour son temple sur la montagne de Sion. Sur les dix millions de Juifs épars dans le monde, il en est environ deux cent mille, les « Sionistes », qui se sont ligués en une société espérant contre toute espérance que la terre des aïeux leur sera rendue en dépit du sultan, des mahométans et des chrétiens, en dépit même de l'immense majorité de leurs coreligionnaires indifférents ; mais comment la petite Palestine, dont le sol nourrit maigrement aujourd'hui 340 000 habitants, pourra-t-elle recevoir la foule des Juifs revenus de la troisième et si longue captivité ? C'est alors qu'interviendra le miracle pour faire affluer vers Jerusalem, la nouvelle Londres, toutes les richesses du monde entier !
Déjà le pays limitrophe de la Judée, l'Egypte, n'appartient plus, à peine de nom, à un maître musulman. On sait que dans le partage de l'Afrique — presqu'entièrement achevé de nos jours, puisque l'Abyssinie et le Maroc en sont les seuls morceaux non encore répartis —, la Grande Bretagne s'est fort dextrement adjugé les terres du Nil, les plus désirables du monde à la fois par leur merveilleuse fertilité et par leur position au centre même du groupe des anciens continents, sur le passage de l'Europe aux Indes.
On dit même que l'Angleterre considère comme sienne la baie de Bomba, directement au sud de la Crète, et s'est ainsi assuré d'avance la possession de tout le littoral qui s'étend à 1 000 kilomètres à l'ouest d'Alexandrie ; de même que les anciens Ptolémées et autres dominateurs de l'Egypte, elle se laisse facilement aller à considérer la Cyrénaïque comme une dépendance naturelle de la terre du Nil, et dût l'Italie, comme elle le désire, établir ses colonies dans le pays de Barka, l'Angleterre aura pris du moins son gage de contrôle et de surveillance navale. L'intérêt de cet État est évident : l'établissement d'une voie ferrée entre un port de la Cyrénaïque et Suez permettrait de réduire de vingt-quatre heures au moins le trajet de Londres à Bombay par Marseille, Alexandrie et Port-Saïd ; pour un paquebot rapide, la traversée de la Méditerranée, de Brindisi à Bomba, ne prendrait qu'une trentaine d'heures. La possession de Cypre, dans le golfe qui baigne à la fois les rives de la Cilicie et celles de la Syrie, en vue du Taurus et du Liban, contribue aussi fortement à donner aux Anglais une position prépondérante dans la Méditerranée orientale.
Mais quoique Cypre et l'Egypte aient été arrachées à l'empire du Chef des Croyants, cet empire existe encore, et même la rivalité des puissances lui promet de longs jours. En réalité la Turquie, avec ses dépendances d'Europe, d'Asie et d'Afrique, ne s'appartient pas à elle-même ; elle est la chose de ce que l'on appelle le « concert européen », c'est-à-dire l'Angleterre en son « splendide isolement » et les deux groupes d'Etats, Triplice et Duplice. Si le sultan est le maître redoutable, c'est parce qu'on veut bien lui permettre de l'être, et vraiment les gouvernements d'Europe sont fort larges dans leurs autorisations. Ils lui donnent pouvoir d'opprimer ses sujets de toute race, de toute langue, de toute religion ; à sa guise il peut lever les impôts et en garder le produit, il peut amplement même user du droit de vie et de mort qui appartient aux souverains absolus.
Les massacres d'Arménie, trop savamment organisés pour qu'on y vît le résultat de soulèvements populaires et de guerre entre races, furent, de toutes les abominations modernes, celles peut-être qui représentent le plus gros amas de crimes. A Constantinople même, la tuerie — du 26 au 29 août 1896 — se fit avec une méthode qui témoigne de la volonté froide de l'ordonnateur des assassinats. La veille, on avait marqué à la craie les maisons des Arméniens destinés à la mort, malheureux qui, surveillés de toutes parts, ne pouvaient songer à fuir et n'avaient qu'à se résigner patiemment à l'inévitable. Puis, à l'aurore, les bouchers et gens de métiers sanglants, experts au dépeçage des bêtes, commençaient leur tournée, et procédaient rapidement, sans tumulte, sans cri, à l'abatage de leurs victimes : presque partout l'opération se faisait en plein jour, sur le seuil même de la maison qui devait rester tachée de sang, en signe du courroux impérial. Ainsi périrent des milliers d'hommes dans la force de l'âge. Combien exactement ? Les rapports officiels resteront sans doute inconnus longtemps ; les évaluations approximatives parlent de sept mille cadavres. Quant à ceux qui, de 1894 à 1896, et encore en 1900, périrent sous les coups des Kurdes dans les provinces de Van, Erzerum, Mamuret-el-Azis, Bitlis, Sivas, Diar-bekir, Halep, les chiffres d'appréciation varient de 3 à 500 mille, et une émigration continue, surtout vers la Transcaucasie, a encore réduit, à quelques centaines de mille vraisemblablement, le nombre des Arméniens de ces provinces, qui, avant les massacres, atteignait un million suivant les uns et deux suivant les autres[1501] ; on s'accorde généralement pour admettre que les Arméniens ne constituaient la majorité que dans des districts limités, ainsi autour de Zeitun, Much, Van, etc. Du récit des horreurs de ce temps, il faut dégager la conduite des habitants de Zeitun, qui, voyant la tournure des affaires, organisèrent la défense de leurs montagnes, firent la garnison prisonnière (28 octobre 1895), et résistèrent à une armée turque jusqu'à ce que les consuls européens eussent négocié une reddition (30 janvier 1896). Cette issue « sauvait la face » du sultan et protégeait les Arméniens contre toute grave molestation ultérieure. Les Zeitouniotes avaient conquis le droit à l'existence.
Que de pareils agissements aient été tolérés par les puissances européennes, il semble d'abord impossible de se l'expliquer, car on exige du moins un certain décorum dans la conduite des maîtres ; mais il est de tradition, en pareille matière, que les souverains aient les mains libres, et d'ailleurs les gouvernements, qui tous ont conscience de quelque méfait analogue, se sentent plus ou moins solidaires, même dans le crime, et par esprit de corps cherchent à faire le silence, à masquer l'attentat qu'ils auraient dû prévenir.
Peut-être même que, dans cette affaire des Arméniens, il y eut aussi une certaine complicité tacite. Sans parler de ces prétendus hommes d'Etats, de ces bas diplomates, qui mettaient leur honneur à recevoir décorations et titres de la main sanglante, la Russie n'eut-elle pas quelque intérêt à voir débarrasser sa frontière transcaucasienne d'un peuple à tendances indépendantes, presque républicaines, associé par nombre de ses jeunes hommes aux groupes redoutables des étudiants russes ? La complicité de la politique moscovite est d'autant plus grave que jusqu'à 1882, sous le prétexte d'une communauté de religion, la pratique constante des tzars avait été de s'appuyer sur les Arméniens pour se ménager des intelligences dans l'empire turc. Enfin l'un des souverains d'Europe, l'empereur Allemand, affecta quand même et toujours de se dire le « grand ami » du sultan, dont il a fait encadrer et manœuvrer les armées par les officiers de ses propres troupes. Quelle que soit la raison de l'attitude protectrice de l'Allemagne à l'égard du gouvernement turc, il est certain que les bénéfices matériels dus à cette bienveillance ont été considérables. La future voie ferrée du Bosphore au golfe Persique est concédée à des Allemands, et ceux-ci comptent bien sur l'appui du sultan pour entrer rapidement en possession de l'outillage commercial de l'empire, en Europe et en Asie.
Du reste, que ce soit par faveur ou par menace, la Turquie, considérée comme puissance européenne, se trouve entièrement à la merci des capitalistes qui gèrent ses finances et disposent indirectement des armées et des flottes de l'Europe. Le « « Sultan Rouge » n'a qu'à s'incliner quand les ambassadeurs étrangers viennent apporter leurs ordres. L'Angleterre délimite à son gré l'arrière-pays d'Aden sans que le gouvernement turc ait à y redire ; la Russie expédie librement par les Dardanelles ses vaisseaux de guerre, plus ou moins déguisés en bateaux de plaisance ; la France, soucieuse des intérêts de financiers véreux, prend tranquillement une île en gage sans qu'on fasse la moindre tentative pour la lui disputer. Enfin l'Autriche confisque à son profit deux provinces en partie mahométanes, tandis que d'autres provinces conquièrent leur indépendance. Pendant le dernier siècle, le territoire et la population de la Turquie d'Europe se sont amoindris de près des trois quarts[1502].
Ce n'est pas à un « homme malade », c'est à un invalide amputé de bras et de jambes que l'on devrait comparer ce qui reste de l'empire de Souleïman le Magnifique. Or, la Turquie se trouvant sous la dépendance de jour un jour plus étroite des financiers européens, il est à présumer que ceux-ci continueront de distribuer le pays à leurs protégés princiers comme ils l'ont déjà fait pour la Roumanie, la Serbie, la Bulgarie, la Bosnie-Herzégovine, l'île de Samos et la Crète.
Pourtant les ressources de toute nature, en hommes, en terres, en produits variés, que possède la Turquie, en Europe et dans l'Asie antérieure, dans les limites qu'on a bien voulu lui laisser pour un temps, sont encore d'une haute valeur. D'abord le peuple turc est, en Europe, celui dont les individus sont les plus forts et les plus sains ; s'il n'est pas le plus intelligent, s'il est même le moins souple à l'adaptation, c'est du moins le plus honnête et le plus sincère, de même que le plus sobre et celui qui use le moins de boissons excitantes.
Certainement aussi les Albanais et les Lazes, les Kurdes, les Arabes et tant d'autres populations enfermées dans les limites de ce qu'on appelle la Turquie ont une grande vitalité nationale et constitueraient d'admirables éléments de progrès dans un pays libre ; mais leurs forces sont employées au dam les uns des autres ; de même qu'en Asie les passions des Kurdes ont été soulevées contre leurs voisins d'Arménie, de même en Europe, les Albanais, les Tcherkesses expulsés des hautes vallées du Caucase, les Grecs ont été lancés contre les Bulgares et les Serbes ; l'équilibre politique se maintient par la haine réciproque des asservis. Non seulement on se hait de peuple à peuple par suite des simples différences de race, de langue, de traditions, mais dans un même peuple on s'entre-déteste de classe à classe parce que le gouvernement turc a confié toutes les basses besognes d'oppression et d'exaction à des sujets choisis parmi les vaincus. C'est de leurs propres compatriotes ou coreligionnaires que les malheureux de chaque nationalité ou de chaque culte ont à se plaindre dans leurs infortunes.
Il faut remarquer que dans l'Orient turc, l'administration s'occupe fort peu des subdivisions territoriales ; les indigènes relèvent de telle ou telle autorité, non en vertu du lieu qu'ils habitent mais en vertu de la religion qu'ils professent ; des habitants dont les maisons sont contiguës se trouvent soumis à des impôts autres et régis par des lois différentes parce que leur dieu — ou le cérémonial d'adoration du même dieu — n'est pas le même. Cette conception de gouvernement, qui ferait honneur à la tolérance des Turcs, si elle n'était accompagnée d'autres pratiques moins louables, explique comment il n'y eut jamais, chez les habitants de l'Empire, de conscience commune ; toujours ils se sentirent désunis, entraînés par des intérêts hostiles, animés d'ambitions différentes. L'unité artificielle qui leur fut donnée pendant les périodes d'expansion et de conquête provint uniquement de la solidité des armées, c'est-à-dire du régime de la terreur. Mais dès que ce lien de la force vint à se relâcher, même à se détendre complètement, les peuples, ennemis surtout par la volonté gouvernementale, se retrouvèrent les uns à côté des autres comme des bêtes féroces enfermées en une cage commune. Peu à peu, au soulèvement concerté contre les oppresseurs Osmanli s'est substituée une lutte qui épargne presque les Turcs et à laquelle le spectateur non initié ne peut rien comprendre ; Grecs, Bulgares, Koutzo-Valaques, Serbes, Monténégrins, même des factions rivales d'une identique nationalité s'entre-massacrent sous l'œil placide du gouvernement de Stamboul et des cinq puissances. Actuellement, donc, les haines, les ambitions rivales, les survivances et superstitions monarchiques sont trop tenaces pour qu'il soit possible d'espérer en la seule solution vraiment normale, qui serait la libre fédération de toutes les populations de l'Europe sud-orientale en un ensemble de groupes égaux en droits, de communes autonomes, ne formant unité que pour les intérêts communs et la résistance à des agressions du dehors. Ce serait le seul moyen d'éviter le crime qui se prépare après tant d'autres, le bannissement de tous les Turcs hors de leurs anciennes conquêtes d'Europe. Jusqu'à nos jours toute constitution d'un État chrétien dans la Balkanie eut pour conséquence pratique l'expulsion des mulsulmans. Mais dans l'histoire des nations, laquelle eut toujours assez le respect du sol et de la liberté d'autrui pour avoir maintenant le droit de jeter la pierre aux descendants de conquérants anciens ? Le temps ne serait-il pas venu de vivre en paix à côté les uns des autres sur cette bonne Terre, si ample qu'elle pourrait sans peine recevoir une population décuple et lui donner en abondance le pain et le bien-être ? Constatons du reste qu'il existe des éléments d'entente, recrutés surtout parmi les révolutionnaires turcs, bulgares, macédoniens et arméniens qui se sont rencontrés à Genève, à Paris ou ailleurs.
De tous les Orientaux, les Grecs sont, entre eux, les plus rapprochés de cet idéal de la fédération future, et cela parce que leur existence comme nation n'est pas rattachée matériellement à celle du petit royaume hellénique comprenant officiellement, d'après les traités, une partie de la péninsule du Pinde, la Morée, les îles Ioniennes et les îles Egéennes de l'Europe. La Grèce est bien plus que cela, car en dehors du royaume, il y a des régions grecques dont les habitants, pleins d'une ardent patriotisme de race et de langue, ne consentiraient point à échanger leur sort contre celui des électeurs d'Athènes ou de Patras : sans doute ils sont censés faire partie de l'assemblage des sujets du Grand Seigneur ; même ils ont parfois à subir des avanies de la part de fonctionnaires hargneux ou de diplomates désobligeants, mais ces ennuis sont le prix d'achat dont ils paient leur autonomie réelle dans la libre administration de leurs écoles et autres établissements, ainsi que dans la gérance de leurs intérêts communs : ensemble, ils constituent bien la cellule d'attente d'un corps politique et social beaucoup plus ample et de signification plus haute que le petit État enfermé dans les frontières de l'Epire et de la Thessalie.
Peut-être même ont-ils une conscience exagérée de leur force collective, et, comme tous les patriotes, sont-ils tentés de s'attribuer dans l'avenir une plus large part qu'il ne leur revient. Le fait est qu'ils ont été amèrement surpris lorsqu'ils se sont aperçus que, dans le mouvement de désintégration subi par la Turquie contemporaine, des peuples tenus par eux en médiocre estime et considérés comme des barbares sans droits se sont dressés en face d'eux, réclamant l'égalité dans le partage ou la fédération. Il leur faudra encore du temps pour s'habituer à l'idée que Turcs et Bulgares ne se soumettront pas à leur hégémonie.
La période d'expansion semble finie pour le monde hellénique. Actuellement, la grande tâche est un travail d'élaboration interne qui élève et renouvelle l'ensemble de la nation et lui permet, non certainement d'égaler les aïeux — car la Grèce brillait alors en flamme isolée au milieu des ténèbres —, mais de n'être inférieure à aucune des nations policées dans les diverses manifestations de la vie, non seulement le commerce et l'industrie, mais aussi les arts et la pensée ! Il est encore certaines parties de la Grèce dont les populations ne semblent qu'à demi dégagées de la barbarie superstitieuse du moyen âge turc ou vénitien. L'âpre Etolie, les monts sauvages du Taygète sont encore des contrées de misère et d'ignorance ; maintes îles, qui furent jadis cultivées par des populations prospères, ne sont aujourd'hui que des rochers dont les hâves habitants émigrent vers des lieux plus heureux. Même après des siècles, le monopole tue : c'est ainsi que la plupart des insulaires grecs de l'Egée ne pratiquent ni la pêche, ni la navigation, malgré l'excellence de leurs rades et de leurs petites criques abritées, malgré l'appel des brises alternantes ; le souvenir confus de la gloire passée ne réveille point leur initiative. La cause en est, dit Philippson[1503], à l'ancienne domination de Venise qui interdisait tout trafic non réglementé par elle à son exclusif profit.
De même que la Grèce, l'Italie est fort inégale par le développement de ses diverses parties. Le contraste est si grand entre la moitié septentrionale de la Péninsule et la moitié méridionale qu'il a pu être considéré par nombre d'italiens comme l'opposition normale de deux nations, enfermées dans un même cadre géographique mais restant moralement étrangères l'une à l'autre. Le fait est que la plupart des Napolitains et des Siciliens sont portés à se croire des peuples vaincus réunis par force aux « Piémontais » ou « Continentaux ». A tous les points de vue l'évolution diffère. Tandis que dans le nord, Milan, Turin, Gênes participent au mouvement intense de la vie européenne et que Florence reprend la vie d'art et de beauté qu'elle eut à l'époque de la Renaissance, Naples est en voie de se laisser distancer et de perdre même la primauté purement matérielle que lui donnait le nombre des habitants ; quant au territoire des provinces montueuses qui en dépendent, il ne suit l'Italie du nord que d'un pas boiteux. Le méridional reste inférieur à tous égards, si ce n'est par les qualités natives de bonté, de droiture, de cordialité naïve. L'industrie s'introduit dans le pays sans qu'il l'ait appelée, et malgré lui ; les préposés que le gouvernement lui donne pour le diriger, l'assouplir, le morigéner sont des gens qui viennent du Nord ; on considère volontiers ces fonctionnaires comme des intrus et des parasites. Même un Garibaldi n'a point proféré la parole décisive qui ait pu faire résurgir la Grande Grèce de son long sommeil !
Malgré les apports successifs de la « civilisation », les Siciliens sont à certains égards dans un état social très inférieur à leurs ancêtres les Sicules, ainsi que le montre l'aspect des campagnes. Actuellement les laboureurs et autres gens de la terre travaillant sur les grands fiefs des riches propriétaires toujours absents habitent les villes, même quand ils ont à faire chaque jour une ou deux lieues pour aller cultiver leur champ : il n'y a que de grandes agglomérations urbaines en Sicile parce que les campagnes sont désertes la nuit. Quelle est la cause de cette prodigieuse déperdition de forces sinon l'insécurité du pays, qui n'a cessé depuis la période des guerres carthaginoises : de tous temps, il eût été dangereux d'habiter la campagne, sous les Romains, pendant les guerres serviles, plus tard, lors des incursions des Sarrasins, et maintenant encore par suite du brigandage. Du temps des Sicules au contraire, les villages s'éparpillaient gaîment au milieu des cultures, et les habitants n'avaient cure de se construire des murailles de défense. Soixante-dix générations avant nous, la population sicilienne était plus normalement distribuée que de nos jours, parce qu'elle était plus heureuse[1504].
L'aspect de la campagne n'a pris le caractère enjoué et varié des champs cultivés avec amour que sur les pentes orientales de l'Etna et dans certains districts du nord de l'île, où le sol est très morcelé, entre de petits exploitants qui sont propriétaires eux-mêmes et vivent sur leurs étroites parcelles[1505].
Dans la grande île de Sardaigne, beaucoup moins peuplée que la Sicile, la situation est encore pire. Divisée jadis en vastes fiefs distribués aux nobles de l'Espagne, elle a hérité d'un régime terrien peut-être plus lamentable qu'autrefois, car si les dîmes ont disparu avec la féodalité, de trop lourds impôts les ont remplacées, et l'impuissance économique des cultivateurs est telle qu'une très forte part des prolétaires campagnards se trouve obligée d'abandonner le sol à l'Etat : le fisc devient le propriétaire d'un territoire de plus en plus étendu, dont il ne sait que faire et qui retombe en friche.
En 1900, les percepteurs d'impôts procédèrent ainsi en Sardaigne à 3 887 ventes judiciaires, dont près du quart — 856 — pour des arriérés moindres de 5 francs[1506].
Est-il étonnant que le brigandage, c'est-à-dire la revendication de la terre par le paysan contre le feudataire et contre l'Etat, ait sévi pendant des siècles, avec la complicité tacite de toutes les populations de la campagne ? Il n'y eut jamais de brigandage en Toscane parce que les cultivateurs mangeaient le blé de leurs champs et le fruit de leurs vergers ; il n'y en eut pas non plus dans l'immense plaine lombardo-vénitienne parce que la nature du pays, depuis longtemps traversé de routes dans tous les sens, rendait la répression très facile ; mais partout ailleurs, dans toute la partie méridionale de l'Italie et dans les deux grandes îles de Sicile et de Sardaigne, où les montagnes offraient naguère des retraites sûres aux persécutés, les brigands ont souvent constitué de véritables États aux frontières flottantes. Paul Ghio nous parle d'un chef de bande qui tenait la montagne des Marches et se qualifiait de « très grand maître et très puissant prince » ; il battait même monnaie à sa propre effigie, et s'il avait reçu l'investiture du pape, rien ne l'eût empêché d'entrer dans l'assemblée des hauts personnages officiels. Un Pierre de Calabre, hors la loi au dernier siècle, s'était proclamé « empereur des monts, roi des forêts et médiateur des routes de Naples à Florence ».
Les conditions économiques étant fort différentes dans les deux moitiés de la péninsule, le mouvement d'émigration, qui a pris une importance capitale dans la vie de l'Italie, présente un contraste remarquable suivant le lieu d'origine des émigrants. Les gens du Nord, ouvriers disposant non seulement de leurs bras mais d'une instruction relative, émigrent surtout temporairement : comme maçons, constructeurs de routes, mécaniciens, les « Piémontais » se savent toujours assurés de toucher un bon salaire ; ils s'exilent temporairement en vertu de la loi de « capillarité sociale », se rendent en France, en Suisse, en Allemagne, dans les diverses parties de l'Europe, et même poussent jusque sur les chantiers de l'Asie, où ils ont perforé, notamment, pour le compte de la Russie, le tunnel du Grand Khingan sur le Transsibérien ; grâce à leur spécialité de travail, à leur adresse, leur activité, leur vie sobre, ils amassent un petit pécule, puis reviennent dans la patrie. Quant aux expatriés de l'aride Ligurie, des Marches, des Abruzzes, des Pouilles, des montueuses Calabres, de la pauvre Basilicate, de la Sicile affamée, ils émigrent d'une manière permanente sans espoir de retour.
Ce sont eux qui fournissent le plus gros contingent aux 200 000 Italiens qui, depuis 1903, traversent annuellement l'Atlantique Nord[1507], eux qui, par l'accroissement de sa population, ont fait de Marseille la deuxième ville de France, eux qui ont monopolisé la navigation fluviale sur le fleuve Paranà et l'estuaire Platéen, eux aussi qui sont en voie d'italianiser la Tunisie.
L'Italie, encore si pauvre chez elle dans certaines de ses provinces, a eu beaucoup à souffrir, comme la France, de ses passions coloniales et du déplacement de forces qui en a été la conséquence. Cette ambition, qui eut pour résultat le désastre subi sur le plateau de l'Ethiopie en 1895, avait eu d'abord un autre objectif. La conquête de Tunis semblait très souhaitable aux politiciens de la Péninsule : la gloriole traditionnelle populaire eût été satisfaite de Continuer la politique de la grande Rome contre Carthage, et l'entreprise ne présentait point de danger. Mais les puissances d'Europe ne donnèrent point leur consentement, paraît-il ; la Grande Bretagne surtout, qui possède l'arsenal de Malte au centre de la Méditerranée, voyait de mauvais œil l'extension de l'Italie « une » sur les deux côtés de la mer Intérieure. Sous l'inspiration de Bismarck, qui brouillait ainsi la France et l'Italie pour de longues années, l'occasion fut saisie par un autre larron, et maintenant l'Italie fait presqu'ouvertement ses préparatifs pour l'annexion de la Tripolitaine et de la Cyrénaïque. Ce n'est plus qu'une question d'opportunité, le syndicat européen des financiers et des rois ayant donné son approbation diplomatique. On parle aussi des projets qui, lors du démembrement de l'Empire turc, donneraient l'Albanie à la puissance qui lui fait face, de l'autre côté de l'Adriatique.
Quoi qu'il en soit des annexions futures, l'Italie a toujours le plus grave des problèmes à résoudre dans ses propres limites. Elle obéit à deux maîtres et, par conséquent, se trouve divisée contre elle-même. Sa propre capitale abrite des souverains forcément ennemis puisqu'ils représentent deux principes opposés, l'un d'origine céleste, l'autre de délégation nationale. Le pape est sinon Dieu, du moins son vicaire, son ambassadeur direct, chargé de dicter au monde entier des fidèles et des infidèles les infaillibles volontés d'en haut. Néanmoins ce n'est qu'un humble petit prince, au domaine tellement circonscrit dans tous les sens qu'un boulet de canon passerait facilement par-dessus, tandis que le roi d'Italie, simplement homme et quelque peu maudit, est un fort grand personnage, « le bon frère » des plus puissants empereurs. Comment concilier ces éléments inconciliables, sinon par de continuels échappatoires et subterfuges, par tout un échafaudage de mensonges qui d'ailleurs ne peuvent tromper personne ? Et les patriotes italiens, qui ont enfermé le pape dans un étroit quartier de Rome, n'en sont pas moins emplis de fierté à la pensée que de toutes les parties du monde catholique les vœux montent en un chœur immense vers le « Souverain Pontife » ! Lui aussi est quand même un Italien, et ceux qui regrettent les temps de l'antique domination romaine aiment à en voir comme un reflet dans le cercle immense de l'Eglise.
Les conflits sont donc inévitables puisque la tension des esprits se produit en sens inverse, suscitant les rancunes et les haines. Les luttes entre Guelfes et Gibelins se continuent sous d'autres formes et, tant que les nations seront enfermées dans leurs frontières et dans leur corselet de vieilles traditions politiques, le même balancement qu'aux époques du moyen âge et de la Renaissance entraînera l'Italie, tantôt vers sa voisine du Nord, l'Allemagne, tantôt vers quelque autre grand État.
Les deux royaumes qui se partagent inégalement la péninsule Ibérique, l'Espagne et le Portugal, se sont maintenus séparés et hostiles, s'enfermant chacun dans son patriotisme local et dans la routine d'administration. La conséquence naturelle a été de faire du Portugal une quantité presque négligeable, n'ayant plus guère qu'un semblant d'indépendance politique. Trop faible pour ne pas avoir besoin d'appuis étrangers dans les questions d'ordre international, trop divisé, même au point de vue géographique, par le contraste que présentent les deux moitiés du pays séparées par l'estuaire du Tage, trop ignorant et dépourvu de valeur propre dans la masse de sa population, enfin trop privé de ses éléments énergiques par la constante émigration qui emporte ses meilleurs enfants vers les côtes brésiliennes, le Portugal n'a pas la force de réagir contre les intérêts de famille, de pouvoir et d'argent qui entraînent ses maîtres dans l'orbite des puissances étrangères, ou plutôt dans celle de la Grande Bretagne, reine des marchés portugais par le symbole de sa monnaie, si bien dénommée le « souverain ». Malgré l'humiliation que les Anglais lui firent subir en 1885, lorsque, passant de la vallée du Limpopo aux abords du lac Nyassa, ils s'emparèrent du bassin moyen du Zambèze, traditionnellement considéré jusqu'alors comme possession portugaise, l'asservissement réel du petit royaume à la politique anglaise est devenu si patent : que même les colonies africaines de Loanda et du Moçambique, sans parler de Lourenço-Marquez, sont déjà subordonnées aux exigences administratives et fiscales de l'Angleterre.
Peut-être l'Espagne se trouve-t-elle en voie de subir une humiliation de même nature. Aussi bien rattachée aux ports britanniques par les chemins de l'Océan qu'elle l'est à la France, et n'ayant avec celle-ci que deux voies ferrées d'union directe, la Péninsule est en grande partie la vassale de la finance anglaise, qui commandite chez elle tant de mines, de chemins de fer, de manufactures et autres entreprises. Même l'outrage indélébile fait à l'Espagne comme nation par l'occupation militaire de Gibraltar contribue, tant les hommes sont veules, à augmenter le prestige de l'Angleterre ; cet épieu enfoncé dans la chair vive rend tout le corps malade. Ce seul point à peine perceptible sur l'ensemble de la carte n'en est pas moins suffisant pour déterminer toute la politique de l'Etat. L'Espagne n'ose plus même se défendre : la position d'Algésiras dominant celle de la citadelle anglaise par-dessus le golfe, la Grande Bretagne a signifié aux Espagnols qu'elle considérerait comme un acte « peu amical » la construction de tout ouvrage militaire sur la pointe qui fait face à ses propres fortifications, et l'Espagne se trouve obligée d'interrompre ses travaux défensifs, tandis que le génie anglais accroît à loisir les moyens d'attaque.
Les événements graves qui privèrent récemment l'Espagne de tout son empire colonial — à l'exception de quelques « presidios » africains sans grande valeur, des Canaries, de Fernando-Po et d'Annobon — auraient dû faire comprendre aux dirigeants de la nation qu'il était indispensable de prendre des voies nouvelles. Mais les gouvernements, enferrés dans leurs pratiques traditionnelles et dans l'état d'âme qui en est la conséquence, peuvent-ils se conformer à d'autres avertissements que ceux d'une brutale révolution ? Non seulement on s'est gardé de réformer un seul abus, mais on en a même augmenté le nombre. L'Eglise a réclamé des privilèges et des garanties, l'armée de nouveaux honneurs, la marine un accroissement de budget. En des circonstances si graves où les destinées de l'Espagne étaient en jeu, les hommes « d'Etat » ne voyaient pour la plupart que leurs intérêts de classes. Tous ceux qui s'étaient ambitieusement déclarés capables de gérer les affaires du pays eussent dû au moins faire preuve de volonté, de suite dans les idées, de force et de joie dans l'action. Or, à aucune époque de son existence, l'Espagne officielle n'avait eu à un plus haut degré le culte de l'emphase oratoire. Les dirigeants étaient montés au pouvoir parce qu'ils savaient bien parler : c'est comme orateurs, amples et sonores dans leurs discours, habiles, souples et pressés dans leurs ripostes, qu'ils avaient été choisis. On ne leur demandait pas d'avoir raison, mais d'avoir le dernier mot dans les tournois parlementaires ; quant aux actes politiques, au caractère et à la tenue de la conduite, c'étaient là des choses qui, échappant à l'admiration des badauds, étaient considérées par cela même comme secondaires. Le Congrès espagnol, celui de tous les Parlements d'Europe « élu » suivant les pratiques administratives les plus éhontées, était également celui où l'on entendait les plus beaux discours. Les désastres se succédèrent coup sur coup, mais que de fortes paroles avaient été prononcées pour dramatiser ces malheurs ou pour les transformer en autant de triomphes ! On pouvait en écrire toute une anthologie, comparable aux plus beaux modèles de l'antiquité classique.
Si l'Espagne a payé ainsi les frais de sa défaite par d'admirables prosopopées, elle n'en est pas moins obligée, comme les autres peuples, de s'accommoder à la vie contemporaine. A mesure que les questions nationales cessent d'être exotiques, extérieures, pour toucher aux intérêts de province ou de classe, l'art de dire avec sonorité diminue d'importance : on est forcé désormais de s'occuper de faits, de chiffres, d'éléments précis. Une évolution analogue à celle qui s'accomplit dans tous les autres pays se produit dans la Péninsule. Quoique le socialisme n'ait point encore aboli les voltiges de la phrase — loin de là —, cependant il a déjà quelque peu simplifié le langage de la tribune, et les artistes en belles paroles sont obligés de mettre une sourdine à leur voix pour ne pas déplaire à leur public de travailleurs. La vie nationale devient plus sérieuse et le langage doit se conformer par une sobriété plus grande à cette participation de plus en plus intense à l'étude des problèmes contemporains. Ainsi que le dit très justement un écrivain moderne : « C'est bien à tort que l'on accuse le peuple espagnol d'être un peuple dégénéré ; il n'est pas encore constitué, on peut dire qu'il n'existe pas »[1508]. La formation normale en avait été étouffée dans l'œuf par les Ferdinand d'Aragon, les Charles-Quint, les Philippe II… Mais l'Espagne, le Portugal naissent à la vie : les maîtres sont tenus, bien malgré eux, de compter avec une opinion publique.
La France, comme l'Espagne, a été très fortement atteinte et diminuée politiquement : il lui est désormais interdit de rêver, comme elle le fît plusieurs fois dans son histoire, de garder ou de reprendre le premier rang parmi les nations. Il lui faut se contenter de n'être qu'une unité dans le « concert » des huit « grandes puissances », de ne pouvoir classer son armée qu'au 3e rang et sa flotte de guerre au 3e ou 4e, tandis que par sa population, son commerce et son industrie, elle vient bien plus en arrière dans la liste de prééminence. Impuissante à faire prévaloir sa volonté dans les conseils de l'Europe, elle a cherché à se dédommager par des annexions de territoires au delà des mers : après la Grande Bretagne, elle est la nation militaire qui a le plus subi cette maladie contagieuse à laquelle Novicov a donné le nom de « kilomètrite »[1509]. L'étendue de l'empire colonial qui, d'après les cartes, est censé appartenir à la France dépasse de beaucoup en superficie l'espace que la métropole occupe en Europe.
La conséquence inévitable de toutes ces annexions est d'affaiblir le pays, sinon colonisateur du moins conquérant : cette végétation touffue de rameaux adventices doit épuiser la sève du tronc principal. Il suffirait que la puissance fût engagée en des entreprises vitales d'attaque ou de défense avec le reste de l'Europe pour qu'il lui devînt impossible de s'occuper des contrées situées complètement en dehors de son orbite d'attraction. N'est-ce pas là d'ailleurs ce qui arriva pendant les guerres de la Révolution et de l'Empire ? La plupart des possessions françaises d'outre-mer cessèrent de lui appartenir parce que nul intérêt ne portait les populations indigènes à se défendre contre la moindre attaque des vaisseaux anglais qui « commandaient aux flots ». Et même pendant la guerre de 1870, des territoires désignés officiellement comme « colonies françaises » furent complètement évacués sans même qu'un ennemi se donnât la peine de les attaquer. Evidemment tous ces pays éloignés de la contrée d'où sont venus les envahisseurs restent des acquisitions précaires puisque les conquérants n'y ont pas fait souche et ne s'y trouvent qu'en exploiteurs haïs, en visiteurs redoutés. La proportion des Français qui résident dans les territoires dits coloniaux situés en dehors de la Maurétanie et n'ayant pour habitants que des indigènes avec ou sans droit de vote est infinitésimale, pour ainsi dire. Dans toutes les colonies africaines, asiatiques et océaniques, la Réunion et la Nouvelle-Calédonie exceptées, on ne compte guère que 25 000 Européens civils, dont tout au plus 20 000 Français, et 36 000 hommes de troupe venant de la métropole. Les possessions de l'Indo-Chine, qui ont certainement une très grande importance économique et qui ne peuvent manquer d'acquérir d'année en année une valeur constamment accrue, doivent leurs progrès matériels beaucoup moins à leurs propriétaires et administrateurs français qu'aux marchands européens d'autre origine, aux immigrants chinois et surtout aux indigènes eux-mêmes, qui sont des gens de labeur et d'intelligence. Quant aux Antilles françaises, la Martinique et la Guadeloupe, les fils des anciens esclaves, encore noirs ou foncés de couleur à cause de leur origine africaine, sont pourtant devenus Français par la langue, l'éducation, le suffrage et la conscience nationale ; mais pour le commerce, ils sont entrés déjà, en dépit des tarifs différentiels, dans le cercle d'attraction des États-Unis.
Malgré le nombre et l'étendue de ses possessions coloniales, dans lesquelles les patriotes français feignent de trouver la force, et qui sont en réalité une cause de faiblesse, la France comprend l'insécurité de sa position à côté de deux États beaucoup plus puissants qu'elle, l'un par son argent et sa flotte, la Grande Bretagne, l'autre par sa population et son armée, l'empire germanique ; aussi a-t-elle dû chercher une alliance, au risque de faire bon marché de ce que l'on appelait jadis les principes républicains. Les diplomates se sont évertués à marier les sons de la Marseillaise et de l'Hymne du Tsar. Le fier idéal qui inspirait les hommes de la Convention est bien oublié de leurs petits-neveux. Toutefois, des sentiments très multiples se sont mélangés aux réjouissances officielles populaires occasionnées par cette alliance. A côté des flagorneurs trop heureux de se reconnaître les valets d'un haut personnage, il n'a pas manque de gens sincèrement joyeux de manifester leur sympathie pour un peuple étranger ; une petite union a été formée, qui, en dehors des simagrées officielles, constitue un élément de la fraternité future. La défaite de la Russie en Orient et la Révolution qui gronde de la mer Noire à la Baltique n'a pu qu'aviver le dernier sentiment tandis que celui des sphères d'en haut était proportionnellement diminué.
La politique « bassement bourgeoise » qui dirigeait les affaires politiques de la France et de l'Europe pendant le centenaire de la Révolution est bien caractérisée par les menaces officieuses que le cabinet du Quai d'Orsay fit entendre, en 1898, à la Porte. C'était après les effroyables massacres de l'Arménie. Le sultan porté par l'enivrement de sa toute-puissance, avait osé contrarier quelques spéculations malpropres de financiers européens. « Prenez garde ! lui cria-t-on aussitôt, il ne faudrait pas qu'à Constantinople on se fît d'illusions. La crainte morbide des responsabilités, qui a paralysé l'action des puissances dans les affaires d'Arménie, ne garantit nullement à la Porte l'impunité à propos des indemnités en question… Tant qu'il ne s'agissait que d'humanité, de droit et de protection d'une clientèle en péril de mort, l'Europe pouvait bien reculer… Chaque puissance retrouve toute sa lucidité et toute son énergie dès qu'il est question des intérêts matériels de ses ressortissants »[1510]. Tuez vos Arméniens si le cœur vous en dit, mais ne touchez pas à notre argent.
Vraiment une pareille indifférence devant les injustices les plus flagrantes, devant les crimes collectifs les plus affreux pouvait à bon droit porter des esprits moroses à s'imaginer que c'en était bien fini, que la source de toutes les nobles passions était irrémédiablement tarie. Et pourtant, à cette époque, se produisit un événement en soi fort banal, un déni de justice commis sciemment envers un officier qui avait le tort de déplaire à ses camarades. De pareilles choses se présentent tous les jours, mais il faut une certaine combinaison de circonstances, puis le temps nécessaire pour que l'opinion se passionne, et enfin le talent, le vouloir communicatifs de quelques hommes vaillants pour déterminer le mouvement général.
Tous ces éléments se rencontrèrent dans l'affaire Dreyfus, « l'affaire » par excellence qui fut le procès de l'armée, non seulement de l'armée française, mais de toutes les armées de tous les temps et de tous les pays, parce qu'il établit les conséquences fatales de l'autorité indiscutée, la cruauté, la sottise, l'esprit systématique de caprice et de mensonge, et surtout la subordination de tout sentiment de justice et d'honneur à l'esprit de corps. Tant de vœux et de volontés, s'élançant de toutes les parties du monde, se sont unis dans cette affaire, représentative de millions d'autres affaires restées inconnues ou négligées, si ce n'est dans un cercle local, qu'on peut y voir un événement d'ordre universel et que ce procès a par cela même « contribué à la future unité de la race humaine ». En outre, il dut une beauté tragique à sa longue durée, à ses péripéties poignantes, à son coup de théâtre. « Par les attaques féroces, puériles, sournoises des uns, elle eut l'intérêt compliqué des drames barbares, et par la ferme défense des citoyens, elle acquit la simple beauté harmonieuse de la tragédie antique »[1511].
Cette guerre forcenée des deux moitiés de la France, à propos d'un homme qui, par son génie, son intelligence ou ses qualités morales ne s'élevait en rien au-dessus de la banalité moyenne, est un des mille incidents de la lutte incessante qui sévit dans tous les milieux entre conservateurs et novateurs, mais peut-être en France avec plus d'acharnement qu'ailleurs à cause de la puissance presque égale des éléments en opposition, symbolisés par le contraste géographique du massif central et des plaines, c'est-à-dire du lieu de raréfaction et du foyer d'appel. Pourtant le contraste est double, car si les régions montueuses du centre constituent un monde tout différent des bassins de la Seine, de la Saône, de la Garonne, il y a également une opposition nette entre le Nord et le Midi, mais les deux formes d'antagonisme se manifestent diversement. L'individualité provinciale persiste longtemps chez les immigrants de Paris, notamment chez l'Auvergnat, le Marchois, le Savoyard, qui continuent de vivre à part dans la foule, concentrés dans la pensée du gain. On peut dire d'une manière générale que le dépaysé de la province arrive avec un sentiment de respect presque religieux pour la grand'ville, qui représente à ses yeux, et à juste raison, un centre intellectuel très supérieur à son milieu primitif, en même temps que la cité dans laquelle s'est déroulée la grande histoire et où se concentrent d'immenses trésors apportés du monde entier. Mais le « Méridional » proprement dit, le Toulousain, le Marseillais, le Gascon, a d'autres façons de voir : il ne se croit point inférieur au Parisien ; on dirait qu'il a gardé comme un reste de l'orgueil du Romain ou du citoyen de la Provincia lorsque ceux-ci se hasardèrent dans les froides régions marécageuses ou forestières du Nord de la Gaule ; peut-être se rappelle-t-il instinctivement les jours du moyen âge, avant l'atroce Simon de Montfort, quand les gens de la langue d'oc, Albigeois et autres, avaient amplement conscience de la supériorité de leur civilisation, comparée à celle des Barbares du Nord. Peut-être quelques Méridionaux arrivent-ils même, sans trop s'en rendre compte, avec un sentiment de vengeance. Les grands parleurs d'entr'eux viennent déployer leur tonnante éloquence comme en pays conquis.
Phénomène qui peut sembler bizarre, et qui cependant est une conséquence naturelle de l'oppression, çà et là victorieuse, que les envahisseurs du Nord firent jadis subir aux populations méridionales, celles-ci réagissent maintenant contre les septentrionaux suivant un mode très complexe. Tandis qu'il y a six cents ans, elles représentaient sans contredit la partie la plus avancée de la nation, leur action se complique de nos jours d'éléments régressifs très puissants. A côté d'une majorité d'électeurs dont la couleur politique est dénommée « radicale », voire « radicale-socialiste », dont les représentants s'emploient à la séparation de l'Eglise et de l'Etat, à côté de paysans qui entrent délibérément dans la voie coopérative, même communiste, se trouvent les groupements les plus violemment superstitieux et réactionnaires. Si la langue provençale essaie de renaître à la vie, ce qui est son droit — elle justifie d'ailleurs son ambition légitime par des poèmes d'une grande beauté littéraire —, le sens général de ce mouvement se porte franchement vers la réaction catholique.
Et n'est-il pas honteux que la passion cruelle des courses de taureaux, avec mise à mort de l'animal et tout l'effroyable prélude de chevaux éventrés et d'hommes en danger, se soit emparée de tant de villes du Midi, et qu'elles en aient senti leur vieil esprit municipal se réveiller contre le gouvernement central, coupable de vouloir appliquer les lois, pourtant bien peu draconiennes, édictées durant le siècle pour la protection des animaux ?
Dans ce conflit des deux France, il est naturel que les éléments conservateurs se soient allégés de tout ce qui pouvait alourdir le combat. La monarchie les gêne, d'autant plus que, loin d'être un principe absolu, elle est subordonnée à l'existence d'une famille royale ou impériale, et que plusieurs d'entre elles se disputent le pouvoir. Les tentatives de restauration ayant échoué, précisément à cause de ces compétitions entre candidats à la souveraineté, il a paru plus pratique de se « rallier à la République » conformément à l'avis du pape, car un nom n'engage à rien, et sous celui de « Chose commune » on peut embrasser les survivances du passé les plus contradictoires aux idées nouvelles. Naturellement le centre de ralliement pour la droite et la gauche de la grande armée conservatrice devait être la vieille Eglise catholique, assouplie très adroitement à toutes les manœuvres modernes, mais incapable de transiger sur les principes qui sont, comme ils le furent toujours, l'asservissement des esprits et des volontés à la tradition religieuse. Le respect des intérêts acquis est tellement respecté en pareille matière que le personnel de la réaction française semble avoir à peine changé pendant un siècle. C'est une des très intéressantes et très logiques conséquences de l'histoire, que, sous la République officielle, la plupart de ceux qui commandent l'armée française soient précisément les petits-fils des émigrés royalistes qui envahirent la France à la solde de la coalition des rois. Les noms énumérés dans les annuaires coïncident d'une manière étonnante, à un siècle de distance, à ceux qui figuraient à Coblentz et à Quiberon dans la liste des mercenaires étrangers[1512]. Par une évolution toute naturelle et qu'il serait par conséquent injuste de reprocher à qui que ce soit, les royalistes envahisseurs de la France se sont transformés en « patriotes intransigeants ».
Sans être unique à cet égard parmi les nations, la France est cependant celle que l'on cite d'ordinaire comme le groupe ethnique le plus infertile en progéniture. Tandis que dans la plupart des contrées européennes et des autres pays appartenant au même type de civilisation, la population, aidée par les admirables progrès de l'hygiène moderne et la découverte incessante de nouvelles ressources, s'accroît suivant des proportions qui n'avaient été jamais atteintes, la France n'augmente que très faiblement en résidants, et même il est arrivé plusieurs fois depuis quelques années que le nombre des naissances ait été inférieur à celui des décès et que seule l'immigration d'étrangers ait empêché un véritable recul de la population française.
A l'exception de la Bretagne, c'est-à-dire de la province française qui participe le moins à la vie générale de la nation, le pays tout entier, surtout pour la classe de ses terriens, professe le précepte de la « réserve morale » que recommandaient si chaleureusement Malthus et Stuart Mill. Les conséquences en sont telles que le généralissime des forces allemandes, voyant avant tout dans les peuples des réserves d'hommes valides pour le combat et pour le massacre, célèbre la victoire que l'armée germanique remporte chaque année sur l'armée française : un écart annuel de cent mille naissances équivaut en effet, dans l'équilibre militaire, à une énorme tuerie sur un champ de bataille.
Or ces causes profondes, intimes, du recul ou du progrès de la population font davantage, sinon pour la prospérité vraie du moins pour l'influence relative des nations, que les brusques événements politiques, les immigrations ou les exodes. La population d'un simple canton d'une vingtaine de mille individus, dont pendant quatre siècles le taux des naissances dépasserait celui des décès de deux pour cent — unirait par exemple la natalité d'Autriche-Hongrie, trente-huit pour mille, à la mortalité anglaise, dix-huit pour mille —, pourrait théoriquement atteindre cinquante millions d'hommes, assez pour couvrir le territoire de l'Allemagne entière ; puis si par un brusque retour la proportion venait à changer du tout au tout, les cinquante millions se réduiraient de nouveau à quelques milliers d'individus au bout de ce même laps de quatre cents années. C'est ainsi que l'on a vu la population franco-canadienne grandir d'une façon merveilleuse, pousser ses flots humains comme une marée, montrer vingt-cinq mille individus là où il ne s'en trouvait qu'un seul millier cent années auparavant ; et, d'autre part, que des nations, ayant perdu leur ressources en terres, en eau, en relations de commerce, ont fini par disparaître, tels les Hymiarites et les Babyloniens, ne laissant plus qu'un nom et des vestiges là où ils avaient cultivé de vastes campagnes et dressé des cités populeuses. Mais ces révolutions, de si haute importance historique, frappent beaucoup moins les esprits que des faits brusques, d'intérêt tout à fait secondaire. « La dépopulation tue les nations sans faire souffrir aucun des individus dont elles se composent, et nulle douleur n'étant ressentie, nulle plainte ne se fait entendre »[1513]. Cette maladie sociale, à laquelle Aristote a donné le nom d'oliganthropie, menace-t-elle actuellement l'existence de la nation française ? Le moment est-il venu pour elle de se préparer à mourir ?
Quelles sont les causes du ralentissement dans les progrès de la population kilométrique ? Evidemment elles sont multiples, mais il est très difficile de savoir dans quel ordre d'importance il faut les ranger, et cet ordre d'ailleurs peut varier suivant les diverses provinces. Le fait caractéristique dans la diminution partielle de la population française est celui-ci, que « la pauvreté entretient la vitalité de la race, tandis que la richesse ou l'aisance constitue un pacte avec la mort »[1514]. Les quatre groupes de départements qui se dépeuplent sont les très riches contrées de la basse Normandie, la Gascogne orientale avec le Quercy, une partie du Languedoc, la Provence et la région bourguignonne et champenoise.
Les deux départements où le mal est le plus invétéré, l'Eure et le Lot-et-Garonne, dont la liste annuelle des morts dépasse celle des naissances depuis deux tiers de siècle, sont parmi ceux dont les terrains ont la plus grande fécondité. Ce n'est point ici parce que le banquet de la vie n'est pas servi que les candidats au festin sont obligés de partir ou que même ils n'ont pas l'occasion de naître ; les ressources sont abondantes, elles vont jusqu'à la surabondance ; c'est par la conception spéciale de la vie qui est devenue l'idéal des propriétaires que s'explique la réserve des forces qui s'emploient ailleurs à l'accroissement de la natalité. Dans ces districts, non seulement le nombre des mariages officiels diminue régulièrement et celui des célibataires augmente, mais les époux eux-mêmes se rapprochent de plus en plus du célibat[1515].
Quel est donc leur idéal ? Celui de perpétuer la richesse ou du moins le bien-être dans la famille. Ne pouvant la garder pour lui seul par delà le tombeau, l'égoïste possesseur veut du moins que le domaine ne soit pas morcelé et il préfère courir le risque d'avoir à le transmettre à un cousin plutôt que de le partager entre plusieurs enfants. Chose bizarre et contre nature : la procréation des enfants, c'est-à-dire l'évocation de la génération qui vient et qui devrait continuer pour le mieux l'œuvre de l'humanité, est laissée aux malheureux, à ceux qui n'ont aucun souci de l'avenir. Et cette incurie des géniteurs vaut peut-être encore mieux que le souci de ceux qui voient dans les enfants la simple continuité du nom, de l'héritage, de l'influence aristocratique ou bourgeoise.
Si le propriétaire tient à l'éternelle durée de sa propriété, du moins peut-il la transmettre aux siens, tandis qu'une autre catégorie d'individus n'a pas même cet idéal. Le fonctionnaire, c'est-à-dire l'homme préposé à la surveillance de ses concitoyens, est facilement entraîné à n'avoir que des ambitions personnelles. Les officiers, les employés de l'Etat, les salariés des compagnies ont une existence assurée, non uniquement par leur travail, comme il semblerait au premier abord, mais surtout par le bon vouloir de supérieurs qui peuvent les renvoyer, les ruiner, quand il leur conviendra. Bien plus, tous ces employés n'ont en perspective des appointements supérieurs, une amélioration de leur sort qu'à la condition de plaire aux chefs : l'avancement est à ce prix. L'intérêt leur impose donc des visites, des services, des complaisances, un certain décorum indispensable pour accroître leurs chances d'avancement : les dépenses sont presque toujours celles du rang auquel on aspire. Dans ces conditions une famille nombreuse est impossible ; elle serait même un scandale aux yeux de ceux qui peuvent distribuer les bourses et les places aux enfants supplémentaires. Des raisons analogues entraînent aux mêmes pratiques ceux qui exercent des professions libérales, tels que les médecins et les avocats ; enfin les individus dont les fonctions impliquent une éducation relativement supérieure et qui jouissent en même temps d'un revenu fixe, c'est-à-dire les recteurs et professeurs de facultés et de lycées, sont d'ordinaire pauvres en enfants : par une charmante ironie des choses, ce sont les pontifes de la morale publique qui, après d'autres pontifes, les prêtres célibataires, s'adonnent le plus manifestement à l'abstention volontaire[1516]. Outre les faits de limitation consciente des familles que l'on observe en si grand nombre dans les classes des propriétaires et des titrés, il faut mentionner aussi, d'après la plupart des médecins, les faits de stérilité conjugale provenant, chez les familles aisées, de la suralimentation en substances azotées.
On s'imagine volontiers qu'en accroissant les doses de nourriture, en faisant travailler à outrance l'appareil digestif, on gagne en force et en santé. C'est le contraire. L'infécondité est causée fréquemment dans les couples par cette richesse continuelle d'aliments toniques auxquels on ajoute le vin pur, le café fort et les liqueurs. C'est ainsi que les plantes trop amplement nourries s'épuisent en feuilles et ne portent pas de fruits[1517].
La composition sociale de nombre de centres industriels qui gardent officiellement une position très secondaire dans les départements comporte un noyau puissant de familles très riches ayant l'orgueil de leur situation et tenant le monde des fonctionnaires en assez médiocre estime. À cette aristocratie industrielle répond un nombreux prolétariat, constituant la grande majorité de la population, enfin une classe intermédiaire de détaillants vivant de la clientèle des ouvriers et soumis parfois au pouvoir discrétionnaire des maîtres. Or ces diverses classes ont une forte natalité, de beaucoup supérieure à celle des sociétés bourgeoises composées de rentiers et de fonctionnaires. L'existence est aléatoire aussi bien pour l'ouvrier que pour le patron ; l'un et l'autre courent après la fortune et en acceptent les chances : risquant chaque jour des gains et des pertes, ils ne craignent pas d'aventurer aussi des enfants dans la bataille de la vie ; on a même constaté que, par la contagion des idées et l'esprit d'imitation, la population agricole qui entoure les centres ouvriers se laisse entraîner à fonder des familles nombreuses. Dumont en a constaté des exemples remarquables autour de Dunkerque, de Lillebonne et autres villes industrielles.
Ainsi les conditions économiques et sociales réagissent diversement sur l'équilibre de la population, faisant varier sans cesse les oscillations de la vie et de la mort. Quoi qu'il en soit de ces alternatives, le progrès n'est point un mouvement qui se mesure seulement par ordre numérique, suivant la statistique précise des têtes d'hommes, de femmes et d'enfants. Le nombre est, à n'en pas douter, un élément de civilisation, mais il n'en est pas le principal et, même, dans certains cas, il peut être un obstacle au développement d'un vrai progrès en bien-être personnel et collectif, ainsi qu'en bonté mutuelle.
D'autre part, l'immigration sur son territoire des populations avoisinant la France prend la place des enfants qui n'y naissent point, et il est indiscutable que les fils d'étrangers font de « bons Français », d'aussi parfaits patriotes que furent d'enthousiastes Prussiens les Dubois-Reymond, les Verdy du Vernois et autres descendants des Calvinistes. On a souvent remarqué que parmi les hommes ayant le plus véhémentement discouru sur la « gloire de la France », il s'en trouve un certain nombre dont un, deux ou plusieurs grands-parents sont nés en dehors des frontières de ce pays : le sol, le milieu, la langue façonnent l'individu qui prend rang dans la masse de la nation. Tout bien considéré, il ne semble pas que la France, comparée à ses voisines, leur cède en valeur dans sa part de travail utile.
C'est aux nations latines, et surtout à la France, qu'il faut rattacher l'Afrique mineure, c'est-à-dire la partie du continent africain que les étendues sableuses et pierreuses du Sahara, jadis au moins partiellement occupées par un bras de mer (De Lapparent), limitent sur tout le front méridional, du golfe de Gabès à l'Atlantique des Canaries. Par la continuité des terres émergées, cette « moindre Afrique », la Maurétanie, appartient bien au continent noir, mais par son architecture géologique, par la direction, la nature et les plissements de ses chaînes de montagnes (Ed. Suess), par ses plantes et sa faune, aussi bien que par ses races d'hommes autochthones, cette contrée est beaucoup plus européenne qu'africaine : elle forme un tout avec le monde méditerranéen que constituent l'Italie et ses îles, la Provence, le Languedoc, les Baléares et la péninsule Ibérique.
Cependant les événements politiques séparèrent fréquemment pendant le cours de l'histoire les deux versants de la mer intérieure : les dangers de la navigation étaient si grands avant l'époque moderne que les mouvements de colonisation étaient presque toujours empêchés ou longuement retardés et que les expéditions militaires étaient souvent compromises : il fallait alors autant de jours pour aller d'une rive à l'autre qu'il faut d'heures pendant ce siècle aux navires à marche rapide. Après l'effondrement de l'empire romain, la séparation complète s'était produite entre les populations des deux rives, et même la migration victorieuse des Arabes avait pu se faire le long de la côte septentrionale du continent sur l'énorme distance qui sépare la mer Rouge de l'Atlantique, le Sinaï des Pyrénées. Le mouvement normal du Nord au Midi, entre les deux moitiés du monde méditerranéen, ayant été interrompu, une pression secondaire de l'est à l'ouest avait pu se manifester.
Actuellement, la cohésion naturelle a pu se reconstituer, quoique d'une manière brutale, par la conquête militaire. L'Algérie, la Tunisie sont bien des colonies françaises ou plutôt des colonies sud-européennes, puisque les principaux immigrants sont des Français du Midi, des Espagnols et des Mahonnais, des Maltais et des Italiens : ceux-ci prédominent même très largement dans la Tunisie, tandis que les Espagnols l'emportent numériquement sur les Français dans l'Oranie. Toutefois, les terres maurétaniennes ne sont que très partiellement, au point de vue ethnologique, des annexes de l'Europe moderne ; elles sont avant tout un pays berbère, et encore, dans une certaine mesure, une région de conquête arabe : l'Asie s'y mélange donc avec l'Europe et avec l'antique Occitanie. Lorsque Napoléon III, au grand scandale des colons français, qualifia l'Algérie de « royaume arabe », il y avait dans son dire une grande part de vérité. Du reste, les militaires français qui avaient rattaché l'Algérie à l'Europe professèrent toujours la même opinion que l'empereur de leur choix, et cette opinion leur était imposée par l'esprit de corps : le désir de commander, si naturel à des soldats, leur faisait préférer des sujets arabes, dont ils étaient les maîtres absolus, à des concitoyens français qu'ils pouvaient sans doute traiter en pékins et mépriser, du moins en paroles, mais qui restaient protégés par la loi commune.
Puis vint l'ère de la colonisation officielle ; on avait empêché les immigrants de s'établir à leur gré sur des terres achetées amiablement aux Arabes ; maintenant on allait déterminer d'avance le lieu où serait bâti un village de tant de maisons avec des jardins de tant d'ares et des champs de tant d'hectares, et on y expédierait un nombre de cultivateurs fixé dans les bureaux de Paris, avec un cahier de charges dûment signé et paraphé par toute la série des autorités militaires et civiles. Aïn-Fouka, le premier village fondé par le général Bugeaud, qui a reçu dans l'histoire la réputation d'un grand colonisateur, fut inauguré en marche militaire par une compagnie de 147 colons ayant à sa tête officiers et soldats et précédée de tambours. Chaque concessionnaire reçut, avec la demeure et le champ, un douaire de sept cents francs et une femme mandée de Toulon par le général. On comprend ce que devint la population de ce village officiel, heureusement remplacée en peu de temps par des familles de cultivateurs sérieux. Fouka est devenu le gracieux village côtier de Castiglione, aux habitations éparses sur la plage et dans les vignobles.
La comédie de la colonisation officielle se changea plus tard en tragédie, lorsque en 1848, l'Assemblée Nationale, voulant se débarrasser des révolutionnaires parisiens, s'occupa d'installer d'un coup quinze mille colons dans une quarantaine de villages fondés de tous les côtés un peu au hasard. Ce fut un lamentable désarroi. La plupart des colons improvisés périrent ou se dispersèrent : en tel village il ne resta plus qu'un seul individu, nommé par dérision « le garde des ruines ». Une fois encore, il fut prouvé que la colonisation officielle est plus funeste qu'utile par les dépenses qu'elle entraîne, les mauvais éléments qu'elle apporte et le découragement qu'elle fait subir aux colons libres.
Retardé par cette déplorable ingérence du gouvernement dans la colonisation, le peuplement s'est pourtant effectué d'une manière continue, par le fait des initiatives personnelles. Dès les premiers jours, un commencement de prise de possession effective s'était produit en dehors des forteresses et des camps occupés par les soldats et les parasites de l'armée. Malgré l'incertitude politique de l'avenir, quelques vaillants jardiniers et agriculteurs s'étaient hasardés dans les campagnes hors de la zone du canon et commençaient par la pioche l'ère de l'annexion réelle. Décimés par les fièvres et par les balles, les âpres laboureurs ne se découragent pas : aux premiers arrivants en succèdent d'autres plus nombreux. Les villages vidés par la mort se repeuplent de nouveau, puis une seconde et une troisième fois. Même les villages officiels finissent par prospérer lorsque les anciens concessionnaires ont disparu et que la colonisation libre s'y est installée. Les maisons blanches aux tuiles rouges s'élèvent sur les collines à côté des pins et des caroubiers, éclairant de loin l'espace, tandis que les tentes noires des Arabes, collées contre le sol, se perdent dans les accidents du terrain. Les habitations européennes se groupent, s'alignent en rues, des villes naissent unies par des routes, puis par des voies ferrées : l'ensemble des points occupés se relie en un tout géographique par un réseau de voies de communication, et peu à peu la société civile européenne, celle du travail, de l'industrie, remplace, écarte, dans les casernes et les camps, les troupes de toutes armes et de tous uniformes qui, seules, dans les premières décades, avaient représenté aux yeux des Arabes la « grande tente » de la France. Tout d'abord les musulmans d'Afrique s'étaient imaginé que la France était un pays divisé en quatre grandes tribus, les Zouaves, les Chasseurs d'Afrique, les Grandes Capotes et les « Joyeux » ou disciplinaires, ainsi nommés par antiphrase. Les Arabes ne voyaient dans les civils qu'une caste inférieure comparable à celle de leurs propres bergers[1518].
Certains prophètes, grands partisans de la force, avaient affirmé déjà que, dans le conflit inévitable des races, les immigrants européens, grandissant incessamment en nombre, finiraient par exterminer les populations d'autre origine, par se substituer à elles, comme les Anglais se sont substitués aux Peaux-Rouges et aux Tasmaniens. Une atroce famine qui fit périr peut-être un demi-million d'indigènes algériens, en 1857, parut d'abord donner raison à ces théoriciens de l'extermination, mais après ce grand désastre national, la reprise de la natalité arabe et kabyle a été fort considérable, les vides se sont comblés et la population s'est accrue de nouveau. Pendant les dernières décades, l'augmentation des éléments nationaux, que l'on peut qualifier « d'indigènes » en comparaison des gens venus d'Europe s'est maintenue dans la, même proportion que celle des immigrants étrangers. Ceux-ci ne forment qu'un sixième ou un septième du chiffre total des habitants : au point de vue numérique les éléments africains et asiatiques possèdent donc une très grande supériorité, compensant en partie la prépondérance que donnent à l'élément français le prestige de la conquête, la possession des richesses militaires et la cohésion politique, administrative, industrielle et commerciale.
La plus grande faiblesse des indigènes, comparés aux Franco-Européens, est leur manque d'unité. D'abord chaque ville rompt la cohésion du monde arabe ; presque sans exception, la population des groupes urbains est européenne en grande majorité, et même en ceux où l'élément arabe est très considérable, la direction se trouve si bien centralisée entre les mains des Français par les institutions politiques et les avantages de la culture intellectuelle et de la fortune que leur prépondérance est énorme : il n'y a pas de comparaison possible entre les habitants d'origine européenne et les indigènes. Ce n'est pas tout, les villes sont attachées les unes aux autres sinon par des chemins de fer du moins par des routes, où la circulation consciente représentée par les messages, les lettres, les journaux, les envois de toute nature est française par essence : ce réseau, représentant le système nerveux entre tous les ganglions des villes, assure la supériorité des immigrants au point de vue de la cohésion et de l'influence.
Mais il y a plus encore, il existe certains districts de campagne où les Arabes sont en minorité et où leurs domaines ethniques se trouvent par conséquent séparés les uns des autres. Ainsi le Sahel d'Alger et la grande plaine de la Mitidja sont des terres essentiellement françaises où les Arabes ne sont plus guère que des hôtes tolérés et, pour la plupart, de simples mercenaires. En cette région, une lacune d'autant plus grande se produit dans le monde arabe que presqu'immédiatement à l'est des campagnes occupées par les villages français de la Mitidja s'élève la haute citadelle du Djurdjura, habitée par près d'un million de Kabyles ayant parfaitement conscience de leur origine distincte comme nation. Vers son milieu, la masse des Arabes de l'Algérie française se trouve donc coupée en deux moitiés distinctes. Au sud d'Oran, le peuplement des campagnes par les colons espagnols et français a produit un phénomène analogue : malgré la présence de Marocains au nombre de 7 000 (recensement de 1900), les musulmans sont en minorité effective dans l'arrondissement d'Oran, et les Arabes de l'ouest, limitrophes de la frontière, sont coupés de toute communication facile avec les Arabes de l'est, vivant sur les plateaux et les hauteurs qui dominent la vallée du Chéliff. En réalité, on peut dire que la conscience collective de la nationalité arabe est due surtout à la présence des Français en Algérie. Avant le milieu du siècle, la différence essentielle, unique aux yeux des indigènes, était celle du culte : la dissemblance d'origine est de mieux en mieux constatée et se substitue partiellement à celle de la foi, à mesure des progrès de l'irréligion et d'une supérieure compréhension des choses.
Cependant, si les contrastes historiques sont mieux compris, un rapprochement moral ne manque pas de s'accomplir, malgré les individus eux-mêmes qui en sont l'objet, contrairement à leurs propres et constantes affirmations.
Ils se prétendent à jamais inconciliables, comme le feu et l'eau ; mais ce ne sont là que des paroles, des expressions proverbiales. Tout d'abord, les colons d'Europe, aventurés au loin au milieu de Kabyles et d'Arabes, doivent obéir à l'instinct de conservation, et s'acclimater moralement, s'adapter au nouveau séjour : la langue, le mode de penser, les mœurs se modifient quelquefois d'une manière complète. Pour les indigènes restés dans les villes, le phénomène est analogue : la plupart d'entre eux deviennent des prolétaires de la même façon que les autres manœuvres se réunissant dans Alger et dans les ports secondaires du littoral. Entre ces deux extrêmes, les approximations se font diversement en dépit des insultes et des haines échangées, en dépit des injustices dont la race victorieuse est certainement coupable.
Par le vêtement même, la ressemblance s'accroît. La plupart des colons d'Algérie ne sont point habillés comme des paysans français : on verrait plutôt en eux des Espagnols, à la veste courte, la large ceinture de laine, noire, rouge ou violette, aux espadrilles ou alpargates. Et quant aux Arabes et gens de toute race qui peuplent les faubourgs et bas quartiers des villes et qui se réclament plus ou moins vaguement du nom de « musulmans », combien en est-il qui portent une défroque sans nom, composée de vêtements malpropres, hélas ! mais pittoresques, où la culotte, le turban, la chéchia rappellent l'ancien costume méditerranéen du sud, tandis que le reste ressemble à la vêture des Napolitains. Et le mélange des races, qui n'existerait pas d'après la statistique des mariages, ne se poursuit-il incessamment en dehors des unions officielles ? Combien les traces du sang européen sont évidentes dans la plupart des villes et même dans les campagnes ! Enfin, au point de vue moral, il faut voir Arabes et colons français sur les mêmes lieux de marché, discutant leurs ventes et leurs achats ! On reconnaît bien alors qu'ils constituent la même pâte humaine, avec les mêmes finesses, les mêmes ruses, et au fond la même bonhomie.
Le meilleur ciment d'union entre les deux éléments ethniques les plus divers, le Français du Nord et l'Arabe à demi nomade, est celui que fournissent les Européens méridionaux et principalement les Espagnols aux familles nombreuses. Ceux-ci ne sont-ils pas déjà des Maures par une moitié de leurs ancêtres, rendant maintenant aux Arabes ce qu'ils reçurent d'eux jadis ? Quant aux colons français, ils souffrent de la maladie nationale par excellence, c'est-à-dire de la peur du mariage et des soucis paternels. Les jeunes filles des maisons bourgeoises trouvent difficilement à se marier, et les dots, les positions respectives de fortune se discutent de longues années à l'avance. Les plaies de la « paléoparthénie » et de l' « oliganthropie » existent aussi sur cette terre qu'il s'agirait avant tout de peupler.
Quoi qu'il en soit, on n'a point à craindre actuellement que la séparation se fasse de nouveau entre la Maurétanie et l'Europe. Les musulmans de diverses races qui constituent le gros de la population sont trop séparés les uns des autres par les villes, les territoires de colonisation européenne et les voies ferrées pour qu'un soulèvement national ou plutôt une série de soulèvements locaux puisse désormais rejeter dans la mer les envahisseurs français ! Arabes et Kabyles pourraient tout au plus servir d'alliés à tel parti en cas de dissensions civiles ou à tel envahisseur étranger en cas de grande guerre. Désormais le danger menaçant directement la domination française ne viendra certainement pas des musulmans d'Afrique, bien que cette perspective hante les esprits de certains écrivains soupçonneux. Le fanatisme de religion ou d'origine ethnique n'est qu'à la surface, on le sent bien : ce que l'on prend pour tel n'est d'ordinaire que l'amour-propre fortifié par la routine antique. L'ère de la guerre sainte passe pour l'Arabe comme elle a passé pour Le chrétien, et si jamais le panislamisme devait, de l'Indus à l'Adriatique et du Nil à l'Atlantique, se dresser devant l'Européen, cela serait un épisode de la guerre éternelle de l'exploité contre l'exploiteur, et non de celle du mahométan contre le roumi.
Non, les influences de provenance européenne prévaudront de plus en plus ; mais n'est-ce pas une loi inéluctable que la colonie atteigne un jour sa majorité politique, et si elle se trouve alors, comme il n'est pas douteux, en des conditions différentes de celles de la métropole par quelques éléments essentiels, ne revendiquera-t-elle pas son autonomie ? Alors les Algériens, issus de tant de races méditerranéennes, Ligures et Ibères par l'origine commune, se sentiront Algériens et non Français, et auront inévitablement à l'égard de la ci-devant métropole un idéal d'émancipation ou de libre fédération politique ; c'est avec la plus extrême prudence, avec un tact délicat et respectueux qu'il faudra traiter alors ces colons d'outre-mer pour conserver leur allégeance et leur sympathie. Le danger de l'unité coloniale serait grand si les flottes françaises n'avaient plus leur complète liberté d'allures, si Marseille et Toulon se trouvaient coupées de leurs communications avec Alger et Bizerte. Spécialement la Tunisie, où, parmi les Européens, les colons français sont en minorité, risquerait alors de tomber comme un fruit mûr aux mains de la nation d'Europe la plus rapprochée, celle que la géographie désigne comme l'héritière de la Rome antique.
Quoi qu'il en soit des perspectives politiques d'ordre secondaire, la Maurétanie est désormais une nouvelle province de la « plus grande Europe », même en y comprenant le Maroc qui pourtant est censé jouir encore de son indépendance. Ce pays de l' « Occident », le Maghreb des Arabes, est circonvenu de tous les côtés par les puissances européennes, dont les représentants, avec un très nombreux cortège de résidants hiverneurs, se sont établis à Tanger pour en faire une ville franchement européenne, indice de leur prise de possession future. Travaillé à l'intérieur par des intrigues de toute nature, le gouvernement central ne peut agir sans avoir à demander les conseils et à recevoir les subsides des rivaux d'Europe qui se disputent son héritage, et quant aux tribus indépendantes, qui constituent le bled essiba, « pays de l'insoumission », elles dépendent également de l'Europe, du moins indirectement, puisque les objets de fabrication industrielle ont tous cette origine, et chaque année cette dépendance commerciale s'accroît par la force des choses. Bien plus, des ouvriers marocains, par dizaines de milliers, ont pris l'habitude d'aller travailler comme bûcherons, cultivateurs, bouviers et manœuvres dans l'Algérie voisine et se rattachent ainsi économiquement à la civilisation européenne : il n'y aurait qu'à laisser agir sans aucune pression extérieure les influences naturelles du simple contact pour que chaque année le Maroc s'européanisât davantage ; toute guerre de conquête ne pourrait que retarder le mouvement en ajoutant la haine, le désir de la vengeance aux sentiments déjà hostiles naissant de l'idée de supériorité religieuse, car le musulman adorateur du dieu unique méprise volontiers le « chien de roumi », celui qui n'a pas moins de trois dieux en un seul ainsi qu'une déesse mère, à moins, chose plus grave encore, qu'il reste indifférent à toute idée ou pratique religieuse.
L'européanisation et plus spécialement la francisation automatiques du Maroc s'accompliront d'autant plus vite qu'elles seront aidées par la construction des voies ferrées. A cet égard, le chemin de fer qui se poursuit jusque dans le désert, à Figuig et au delà, a déjà fait merveille. Les gens des oasis, que les brutalités militaires avaient d'abord initiés à la guerre, se laissent volontiers séduire par les appâts d'un trafic fructueux, et c'est maintenant à revers, par-dessus les cols du Grand Atlas, que se fait l'investissement commercial du Maroc.
Mais la principale porte d'accès qui donne entrée dans l'empire d'Occident est, du côté de la frontière algérienne, l'avenue large qui s'ouvre par Oudjda, dans la direction de Fez, entre les monts du littoral de l'Atlas proprement dit. Le va-et-vient des migrations et du commerce s'est toujours fait par cette vallée médiane, et c'est là que devra passer forcément la continuation du chemin de fer longitudinal de la Maurétanie, entre le golfe des Syrtes et l'Atlantique : c'est donc par l'intérieur des terres, parallèlement à la côte, que se développe l'axe normal du mouvement humain, la voie historique des Berbères et des Romains, des Vandales et des Bysantins, des Arabes et des Français. De même qu'en Tunisie, la côte méditerranéenne est au Maroc très peu accessible : les chaînes du littoral forment autant de remparts successifs qui empêchent le trafic et qui même, sur la plus grande partie de l'étendue côtière, ont interdit toute visite d'étrangers. Les îlots et presqu'îles que possède l'Espagne entre Melilla et Ceuta ne sont que des rochers stériles d'où nul sentier ne pénètre dans l'intérieur et où l'on dresse parfois un pavillon de détresse pour demander quelques barils d'eau pure aux embarcations qui passent.
La même politique d'attente et de bon vouloir eût suffi pour rattacher graduellement à la France les diverses oasis qui parsèment le désert au sud de Tunis et d'Alger : l'intérêt économique seul relierait les colonies maurétaniennes aux possessions françaises du Sénégal et du Niger, mais une pareille conduite exclurait l'accomplissement de hauts faits d'armes et par suite l'avancement de brillants officiers. On a donc préféré de coûteuses expéditions militaires aboutissant à des exterminations partielles. Avant ces exploits on avait trouvé moyen de supprimer tout commerce de caravanes : le trafic du Soudan, gêné par les douanes et les exactions, s'était en entier détourné vers le Maroc et la Tripolitaine, et les Touareg étaient devenus d'irréconciliables ennemis. C'est en 1897 seulement, après soixante-sept années d'occupation algérienne, que les agents postaux d'Aïn-Sefra, dans l'extrême sud de l'Oranie, ont, pour la première fois, reçu un courrier de Tombouctou, comprenant une quarantaine de lettres : les indigènes qui accomplirent ce trajet avaient mis plus de trois mois à traverser le désert. Du côté des Français, il a fallu attendre l'année 1900 avant qu'une expédition, celle de Foureau, partie des ports extrêmes de l'Algérie, accomplît entièrement la traversée du désert, non sans grandes fatigues et sans péril de désastre. Il est certain toutefois qu'en parfait mépris du gouvernement français, les marchands touâti et autres, et surtout des guerriers touareg cheminaient librement des frontières de l'Algérie aux rives du Niger : toutes les nouvelles importantes de l'Europe, d'ailleurs plus ou moins modifiées suivant les passions et les espoirs des indigènes, se propageaient à travers les solitudes, le long des pistes des caravanes. Or, le jour viendra où, de par les indications de la géographie, les voies majeures de l'Europe vers l'Amérique du Sud passeront par le Sahara transmaurétanien.
En Europe, le rôle d'importance prépondérante au point de vue matériel appartient incontestablement à la rivale héréditaire de la France, à la Germanie. Les progrès qu'elle a réalisés pendant le dernier tiers de siècle tiennent du prodige et dépassent même pour la plupart, en industrie et en commerce, l'accroissement étonnant qu'a pris la population, s'élevant de quarante millions d'hommes jusqu'à soixante. Une série de visites, faites à quelques années d'intervalle dans ses capitales et ses contrées les plus laborieuses, Berlin, Hambourg, la Saxe, la Westphalie, les bords du Rhin, permet de constater combien les changements ont été considérables et combien la pauvreté relative de l'Allemagne parmi les nations d'Europe s'est transformée en richesse. Les observations les plus instructives à cet égard sont celles que l'on peut faire dans les pays nouveaux, où telle industrie particulière a pris soudain naissance avec un parfait ensemble d'applications scientifiques dont les établissements plus anciens n'ont pas pu profiter aussi complètement. De même, telle lande sablonneuse, où çà et là se corrompaient des eaux noirâtres et où poussaient quelques touffes de bruyères, est devenue une campagne somptueuse dont le sol, savamment composé, produit les plus belles récoltes, que de toutes parts viennent admirer les agronomes.
Si les progrès matériels, variant d'ailleurs dans toutes les branches du travail humain, nous fournissaient un étalon précis, un “ mètre ” pour les progrès intellectuels et moraux, on pourrait tenter de mesurer le pas accompli par la nation allemande dans sa marche vers un avenir d'égalité et de justice. Mais de pareilles appréciations ne peuvent être faites : même y a-t-il peut-être empêchement absolu à la marche parallèle des deux évolutions matérielle et intellectuelle, comme si l'énergie de la nation ne pouvait produire plus d'un résultat à la fois. Nous ne pouvons émettre que des jugements partiels, éléments du jugement définitif que prononcera l'histoire. En se laissant guider par certains indices, dégagés de leur enchevêtrement immense avec les mille phénomènes de la réalité, d'orgueilleux patriotes peuvent aller facilement jusqu'à l'insanité. N'est-ce pas une idée folle qui induisait Hegel à voir dans la constitution de l'Etat prussien une sorte d'aboutissement de l'idéal des peuples en marche ? Du moins le philosophe admettait-il les races non germaniques comme appartenant au genre humain, tandis que des élèves logiques vont jusqu'à faire des Allemands une humanité spéciale : ainsi le livre des frères Lindenschmit[1519] développe nettement cette idée que le Germain seul a droit au titre d'homme ; ainsi le général de Kretschmann, parlant des Français[1520], déclare… « Cette nation pourrie n'arrivera jamais à s'élever à la hauteur intellectuelle que nous font atteindre Dieu et nos princes ».
Quoi qu'il en soit, certaines des qualités essentielles à celui qui veut mériter le nom d'homme ne sont point encore l'attribut banal de la multitude des sujets de l'empereur germanique. Parlent-ils et agissent-ils avec le courage qui convient à des hommes ? Et leur fierté de langage et d'attitude, s'est-elle accrue depuis que les salaires ont augmenté et que le pain est devenu plus abondant ? L'opinion générale manifestée par la presse, le ton des discours tenus dans les assemblées, la teneur des conversations proférées dans les lieux publics ne permettent guère de soutenir que l'Allemand moyen, pris pour type de la nation, ait réellement progressé en valeur personnelle depuis qu'il célèbre la victoire de Sedan.
Sans doute, l'opinion publique, composée de millions d'intérêts privés, finit par triompher des volontés du maître le plus bruyamment manifestées, sans doute, les éléments du renouveau ne manquent pas, mais leur action ne s'exerce que dans certains domaines limités tels que l'art ; en fait la lutte ne s'engage point sur les questions essentielles : le principe même de la souveraineté divine, impériale et royale n'est point mis en discussion et le peuple reste bien tout entier soumis « par la grâce de Dieu ». Nul « Quatre-vingt-neuf » n'est passé par là et les sujets ne semblent nullement désirer que l'orage vienne nettoyer l'air impur. Le mot même de « Révolution » souvent employé en d'antiques phraséologies semble n'avoir plus de sens. La discipline par laquelle passent tous les enfants, les élèves, les étudiants, les soldats, les employés, les fonctionnaires est devenue l'âme de la nation, et cette âme a revêtu un caractère mécanique : elle opère au moyen de leviers que l'on meut de Potsdam ou de Berlin. Cette même discipline manœuvre également bien dans les rangs des socialistes, c'est-à-dire des enrégimentés d'une organisation future : le conflit entre les divers partis, qui semble formidable les jours d'élections, n'est pas après tout aussi violent qu'il le paraît et comporte des accommodements futurs. Quant à l'Allemand moyen, il aime à prendre les choses « à son aise », *bequem*, sans réfléchir à ce fait qu'en s'accommodant de son mieux à l'injustice, il facilite la besogne de ses maîtres et leur permet d'en agir à leur guise, d'élargir le cercle de leur oppression méthodique. Il est certain que, cinquante ans après les révolutions de 1848, le peuple germanique, très enrichi matériellement, très policé et amplement muni d'un bagage de connaissances détaillées, est néanmoins plus facile à tromper et à réduire : il emboîte mieux le pas. N'est-ce pas un des signes historiques les moins douteux que toute l'armée des étudiants allemands, forte de plus de trente mille hommes, ait si bien épousé ses intérêts de classe, aristocratique ou bourgeoise, qu'elle répudie le socialisme en masse ? Évidemment, elle devrait représenter l'avant garde de la pensée nationale, ne fût-ce que par audace intellectuelle et par effervescence de jeunesse ; mais elle s'est assagie depuis les temps glorieux du Tagendburid, et les défis héroïques n'ont trait qu'aux rangées de chopes et aux coups de rapière.
À certains égards, le moyen âge dure encore en Allemagne, la Révolution de 1848, très partielle et très combattue par tous les éléments de réaction, n'ayant pas eu le temps ni la volonté méthodique d'abolir tout ce qui reste du système féodal. C'est en 1857 seulement que l'esclavage a été complètement aboli en Prusse : jusqu'à cette date, l'État s'était donné pour devoir de protéger la « propriété de l'Américain qui aurait eu la fantaisie d'amener avec lui des esclaves de ses plantations[1521]. Ce respect de la propriété étrangère n'allait pas sans une observance rigoureuse des privilèges de la propriété seigneuriale en Allemagne, et ces privilèges, dont quelques-uns ont été transférés directement à la hiérarchie de l'État, comportent encore bien des inégalités sociales, malgré le suffrage universel, que le peuple a d'ailleurs reçu en cadeau et qu'il n'a point conquis de haute lutte. Les assemblées supérieures des divers États représentent presqu'uniquement les antiques survivances féodales, et les cercles militaires supérieurs sont, par le fait des coutumes de l'avancement, des assemblées strictement nobiliaires. Enfin la loi de lèse-majesté, la seule pour laquelle il n'y ait jamais de pardon, est appliquée en Allemagne avec une redoutable sévérité : on n'admet pas qu'en cette grave matière il puisse y avoir doute dans l'esprit des sujets : une personnalité vivante, un être agissant, écrivant et parlant est au centre de tout, dans le mécanisme de l'État, et n'entend pas qu'on méconnaisse ou qu'on défigure son rôle.
Quoi qu'on en dise et quoi qu'on ait pris l'habitude de répéter, surtout en France, par réaction contre les illusions d'antan, il y a pourtant entre la république et la monarchie plus qu'une différence de mots, plus qu'un contraste de symboles. En monarchie, la logique, aussi bien que la loi ramène tous les citoyens à s'occuper de la personne officielle, quelle qu'en soit la valeur, tandis qu'en république on peut négliger cet individu, s'il est vraiment négligeable, malgré la routine et la centralisation des pouvoirs hiérarchisés. C'est déjà un très grand débarras que la disparition d'une absurdité traditionnelle momifiée en un homme qui se gère en dieu et que la foule prend volontiers comme tel : délivré de ce kyste gênant, le corps social a plus de chance de fonctionner en santé, et l'esprit, dégagé de ce cauchemar, passe à la solution d'autres problèmes.
Lorsqu'un souverain partage les passions de son peuple, on le considère volontiers comme l'inspirateur, c'est à lui que l'on attribue les conquêtes. Disposant d'une puissance matérielle prodigieuse, il a la pudeur de ne pas l'utiliser en guerres européennes et, de ce côté, attend les coups du hasard, qui se produisent toujours en faveur du plus fort ; mais il se démène activement pour agrandir son domaine extérieur et pour se faire redouter par les petits États lointains.
Afin de mener à bien cette politique menaçante, il a besoin d'une flotte militaire assez nombreuse qui lui permette de montrer son étendard impérial dans tous les ports du monde et de garder en même temps dans les mers voisines de son empire assez de vaisseaux pour répondre à l'importance relative de la flotte commerciale et surtout pour imposer le respect. Tant de millions s'emploient chaque année à l'accroissement de ces forces navales offensives que, d'avance, le prestige de leur irrésistible puissance se fait sentir et que la Grande Bretagne, déjà cuirassée du côté du sud contre les attaques possibles de la France, a dû s'occuper de se défendre aussi sur ses rivages orientaux, ou, suivant le langage militaire, de se créer une nouvelle « ligne de base ». L'estuaire, où l'on voit déjà l'une des œuvres humaines les plus étonnantes, le fameux pont de la Forth, va bientôt se hérisser de fortifications chargées de protéger éventuellement contre la flotte allemande les richesses d'Edimbourg et de Glasgow et cette admirable zone de labeur que constitue la basse Écosse : une puissante barrière occupera l'entrée de l'isthme où les intérêts du commerce général exigeraient le creusement d'un canal de grande navigation sur la ligne transatlantique directe de Hambourg à New-York. Si les îles Britanniques ne se complaisaient pas dans leur isolement, comme elles l'ont aussi montré dans leur refus de sous-franchir le Pas de Calais, elles se fussent appliquées à l'œuvre relativement facile de la coupure écossaise, de même qu'ailleurs s'est faite la coupure égyptienne, et qu'en Allemagne s'est ouverte la porte de Riel entre les deux mers, Scandinave et germanique.
En tous cas, il faut constater que s'il devait jamais se produire un conflit maritime entre les deux puissances, celle qui abandonna l'île Helgoland en échange de Zanzibar et celle qui en prit possession, l'Allemagne aurait certainement de très grands avantages géographiques. S'avançant très au loin dans les mers boréales, l'île anglo-bretonne est attaquable sur nombre de points et serait obligée de disperser ses forces, même dans les eaux occidentales ; l'Allemagne, au contraire, ne peut être abordée sur aucun point : sa côte basse de la mer du Nord est partout défendue par des bancs de sable ou cuirassée de fortifications. Grâce au « tirant d'eau » des navires de guerre de nos jours, les côtes allemandes de la Baltique sont aussi peu accessibles aux flottes ennemies et sont encore protégées par leur éloignement des bases d'opération anglaise et française et par le passage forcé en vue de Copenhague. La force d'attaque, massée en avant de l'Elbe et de la Weser, c'est-à-dire là où viennent affluer toutes les ressources de l'Allemagne, resterait donc tout entière pour se porter vers les parages désignés.
Le port d'Emden, négligé depuis plusieurs siècles, recreuse ses chenaux et reconstruit ses digues pour compléter ce front de défense qui s'étend de la frontière de la Hollande à celle du Danemark et que servent si admirablement les routes de l'intérieur descendant vers la mer par la pente égale que forme dans tout son ensemble le territoire de l'Allemagne. Le système des canaux, non encore achevé, est merveilleusement préparé par la nature elle-même : les anciens cours des rivières indiquaient d'avance le tracé des routes liquides artificielles. Dès l'année 1669, la haute Oder se continuait vers la basse Elbe par le canal de la Spree, simple restauration d'un ci-devant lit, et les denrées expédiées de Breslau arrivaient en moins d'un mois devant les quais de Hambourg. Grâce à cette diagonale de navigation, l'unité commerciale était faite bien longtemps avant qu'on pût songer à l'unité politique[1522].
Solide et compacte comme elle l'est, l'Allemagne doit être normalement, même sans l'aide des ambitions patriotiques, un centre des plus actifs. Il est des contrées qui, sans appartenir à l'empire germanique, n'en font pas moins partie intégrante de l'Allemagne littéraire, scientifique, philosophique et sociale. Telles sont les provinces danubiennes de l'Autriche, la zone septentrionale de la Suisse, et même, dans une certaine mesure, le district des Carpates hongroises dit « pays saxon », ainsi qu'en Courlande, en Livonie, en Ehstonie certaines enclaves urbaines : Schweinfurt, de Beer, Junker, nés dans l'empire des Tzars, sont bien des Allemands et non des Russes. La statistique annuelle des libraires de Leipzig publie les listes des ouvrages allemands appartenant à tout cet ensemble de 75 millions d'individus : c'est la part de la grande Allemagne dans le travail intellectuel du monde. Evidemment, ce sont là des éléments d'unité bien supérieurs à ceux que proclament les traités et que sauvegardent soldats et gendarmes ; malgré les frontières, le vrai travail du cœur et de la pensée se fait en commun et le groupement naturel fonctionne librement dans l'organisme humain.
Cette unité naturelle et libre ne suffit pas à des patriotes impatients, qui la voudraient artificielle et forcée. À ce désir d'agrandissement, souvent énoncé avec fracas, répond, de l'autre côté du lac de Constance, un sentiment évident de crainte : il faut constater que la Suisse est stratégiquement ouverte le long de la frontière du Rhin. En dépit du lien national très ardent qui anime d'autant plus les Suisses que leur patrie est plus petite, l'instinct les avertit que la défense stratégique, très possible en théorie, serait pourtant impossible, parce que la volonté résolue ne peut être la passion collective de toute une armée, et l'on sait d'avance que les paroles sonores prononcées dans les banquets patriotiques n'ont point valeur de prophétie.
Du côté de l'Autriche, les sentiments sont loin d'être aussi unanimes : d'un côté, le bloc tchèque est un obstacle entre Berlin et Vienne, puis il existe certainement de nombreux patriotes autrichiens, mais, d'autre part, les intérêts immédiats de la conquête allemande sont très bien servis, jusqu'en des discours officiels et en plein parlement de l'Empire. Tous savent que la fabrique de l'ancienne monarchie des Habsbourg ne répond plus aux nécessités modernes et n'est plus qu'une survivance incomprise de ceux même qui sont chargés d'en pratiquer les couloirs mystérieux. Sans doute il ne manque pas par le monde d'autres monuments antiques, rendus vénérables par leur ancienneté même, qui ne subsistent que grâce à L'illusion créée par le respect ; mais, dès que l'on se met à désarticuler les vieux squelettes, dès que des corps jeunesse forment en place des tas d'ossements rongés, il ne reste plus qu'à déblayer le sol de tous ces débris du moyen âge. En Autriche, plus que partout ailleurs, c'est le balai qui devrait être le grand instrument de règne.
Les nationalités s'éveillent de plus en plus, se préparent à la lutte et n'admettent plus un milieu fonctionnant seulement en vue de dresser des corvéables et des soldats. Un nouvel équilibre se constitue et tous les intéressés qui entourent ce monde en voie de refonte suivent avec avidité les péripéties d'une genèse qu'ils espèrent modifier à leur avantage. Ainsi l'Allemagne ne se contente pas de veiller à sa part légitime d'accroissement, qui est la région occupée par la population de langue germanique : elle regarde par delà les Alpes, jusqu'aux bords de l'Adriatique, et réclame comme devant lui revenir cette même ville de Trieste que l'Italie revendique également et que les Slaves de l'Istrie disent aussi leur appartenir de droit.
Comment régler tous ces conflits, calmer toutes ces convoitises sans démuseler les chiens de la guerre. La même question de balance entre les groupes nationaux qui rend l'avenir de la Balkanie si incertain menace également l'Austro-Hongrie, et ne pourrait être résolue que de la même manière, par la libre discussion entre gens de langues, de races, de mœurs, de coutumes différentes. La confédération de tous ces peuples divers, ennemis même, mais sollicités par des intérêts généraux communs, devrait naître du chaos actuel et servir d'exemple aux grands États centralisés du centre de l'Europe ; mais les « pieux désirs » n'ont pas de sens en politique, il n'importe que de constater les mouvements et d'en déterminer la résultante. Eh bien, il est certain que, dans l'état actuel de la civilisation qui ne respecte ni les droits de l'individu ni ceux des minorités, le débat officiel sera circonscrit entre les grandes puissances, empires de Russie et d'Allemagne, royaumes d'Italie et de Hongrie : le droit d'intervention des petits, Serbes et Croates, Albanais et Roumains, Slovènes et Slovaques ne sera reconnu qu'en proportion de leurs révoltes. A eux d'exiger et de prendre, on ne leur donnera que ce qu'ils auront conquis.
Et ils sont certainement en train de conquérir leur liberté. A cet égard, l'évolution est évidente depuis une vingtaine d'années. Malgré les obstacles que les gouvernements opposent à toute instruction qui contient une trace de libre examen, à l'école qui ne pétrit pas le cerveau de l'enfant pour en faire exclusivement un loyal sujet, les nouvelles du monde entier circulent de plus en plus et pénètrent dans les lointains villages. Graduellement les peuples opprimés se rendent compte que leur cas n'est point unique au monde. Chaque jour raffermit chez eux la volonté de se défendre et de profiter des enseignements de leurs voisins. À vrai dire, les questions se mêlent et, dans la lutte, on ne distingue pas toujours nettement le seigneur, au profit duquel se fait le travail journalier, de l'oppresseur qui restreint les libertés politiques et dont le siège se trouve souvent au loin, les bizarreries gouvernementales rattachant Fiume à Budapest et Lemberg à Vienne. Les revendications du Ruthène contre le Polonais autrichien, du Roumain et du Croate contre le Magyar, de l'Italien, du Slovène et du Tchèque contre l'Allemand se nourrissent de la résistance du Poznanien contre les ordres de Berlin, de celle des Finlandais contre Saint-Pétersbourg, de celle de l'Arménien contre Stamboul. L'exemple de l'Egyptien, de l'Indou se dressant en face de l'Anglais, ceux du Malgache, du Congolais, de l'Atchinois même ne sont point perdus pour le Slave ni le Géorgien.
Sur les autres frontières de l'Allemagne se présentent des phénomènes analogues montrant l'instabilité de l'équilibre politique actuel et l'inévitable approche de grandes révolutions. Ainsi la Belgique, ci-devant le champ de bataille de l'Europe occidentale, continue d'être disputée entre des forces contraires, représentées maintenant par les deux éléments ethniques des Flamands et des Wallons, partiellement différents par l'origine et complètement distincts par le langage : les premiers ont un parler tudesque, dont les patois tendent de plus en plus, sous l'effort du patriotisme local, à se confondre avec le hollandais ; les seconds, au contraire, parlent divers dialectes d'une langue rapprochée du français et gravitant vers lui par l'effet du commerce et de la littérature. Ce fait, le contraste des idiomes, semble une raison suffisante à ceux qui voient seulement les choses de l'instant et de la surface pour affirmer la parenté française des Wallons, le cousinage allemand des habitants de la Flandre, désignés jadis sous le nom de Thiois d'après leur langue ; d'ailleurs on peut dire en toute justice que ces deux parentés ont fini par se réaliser historiquement dans une forte mesure, grâce à la communauté de sentiments et de pensées que donne une même nourriture intellectuelle : peu importe que, quant aux origines, la plus germaine des deux demi-nations de la Belgique soit probablement celle des Wallons.
L'une et l'autre eurent une grande histoire, surtout pendant la période des autonomies communales, mais il suffit que les deux éléments ethniques fussent en rivalité pour que les souverains et les castes intéressés, exploitant leur désaccord, en profitassent pour les opprimer également. Les persécutions dirigées par les Espagnols de Philippe II, puis l'oppression systématique établie par les prêtres, les moines, les nobles propriétaires avaient si bien réussi dans les provinces belges, et surtout dans les Flandres, qu'on vit la population s'insurger contre les réformes, se cabrer contre l'idée de liberté, se prosterner pour rester esclave. Les révolutions belges furent toutes contraires au mouvement de progrès qui emportait le siècle : même celle de 1830 mêla si bien les éléments de réaction et d'indépendance qu'on se demande s'il faut s'en féliciter ou s'en plaindre. Encore de nos jours à Thielt, les habitants montrent avec orgueil un bas-relief qui représente leurs grands-pères se pressant autour d'un prêtre et brandissant leurs faux contre les « infâmes révolutionnaires ».
D'une manière générale, on peut dire que la Wallonnie, plus éclairée, plus instruite, plus ouverte aux idées nouvelles, plus industrieuse, s'est prêtée moralement aux influences du mouvement d'émancipation, venu surtout de France, tandis que les provinces flamandes, restées fidèles à l'esprit du catholicisme, ont beaucoup plus énergiquement résisté à l'influence française, du moins au point de vue politique, car elles sont obligées par les conditions économiques d'apprendre d'une manière plus ou moins parfaite la langue française, qui est celle de la vie plus active, et le quart des Flamands est compté parmi les « bilingues » de la Belgique ; en outre, le marché du travail sollicite chaque année une centaine de mille Belges occidentaux de langue thioise à passer des semaines ou des mois en France dans les champs ou sur les chantiers, sans compter tous ceux qui vont s'établir définitivement outre-frontière. Devenus maintenant, grâce à une longue domination du régime clérical, ceux qui participent le plus amplement à la possession du pouvoir, à la distribution des titres, des honneurs, des places et des sinécures, les Flamands se complaisent volontiers aux ambitions d'un patriotisme exclusivement belge, mais il ne manque pas de voix flamandes qui parlent en faveur d'une alliance plus intime avec les Pays-Bas. L'empire germanique menace à l'est et son objectif principal est la ville d'Anvers, qui, se trouvant sur la route directe de l'Allemagne vers la Manche, subit l'ascendant du pays dont le commerce lui profite ; Anvers est un très grand port allemand d'expédition vers l'Angleterre et les pays transocéaniques, et les chemins de fer belges sont les agents naturels de l'influence allemande. La Belgique est un morceau d'autant plus désirable aux yeux des annexionistes de l'Europe centrale qu'elle apporterait probablement, avec sa population si dense et ses prodigieuses richesses industrielles, un gros lot colonial, cet énorme État du Congo, qui occupe le centre du continent d'Afrique. De tous les méfaits perpétrés en Afrique par les blancs, ceux qui depuis vingt ans ont été commis dans l' « État indépendant du Congo » sont peut-être les plus horribles : ils sont les plus récents, les plus scientifiquement organisés, ceux où le commerce et l'autorité se mêlent avec le plus d'astuce. Mais quel est l'Anglais, l'Allemand, le Français dont la main est assez pure pour que sa protestation ne soit entachée de partialité ?
La Hollande, encore plus visée que la Belgique par les patriotes pan-germanistes, présente des avantages analogues, et là, semble-t-il, le fruit se rapproche davantage de la maturité. La parenté des langues embrasse tous les habitants de la contrée et la géographie même fait du delta rhénan une dépendance de la vallée du grand fleuve. Le commerce national, le plus considérable du monde en proportion du nombre des habitants, est pour une bonne part alimenté directement par les exportations allemandes. Rotterdam et Amsterdam sont aussi, comme Anvers, de grands ports germaniques. Le bruit public, souvent mieux averti que les plus fins diplomates, a prétendu qu'à diverses reprises des menaces ont grondé du côté de Berlin et que le chef des gros bataillons avait fait comprendre à la souveraine des Pays-Bas, devenue vassale par son mariage, qu'il était prêt à faire marcher ses troupes en cas de désordre ou de grèves prolongées. Est-il vrai que l'Empereur ait parlé en maître ? Peu importe, puisque l'opinion suffit à créer la situation politique. La Hollande se sent en danger, et son cas est d'autant plus grave qu'elle est absolument incapable de se défendre ; comme un navire trop chargé de voilure, elle risque de chavirer par la seule action de la tempête. Mais le sort de la Hollande entraîne également celui de l'immense empire colonial qui occupe, l'angle du monde asiatique, entre l'Indo-Chine et l'Australie. La perte ou simplement la diminution de l'autonomie politique des Pays-Bas déplacerait donc l'équilibre de la puissance, non seulement en Europe mais bien plus encore dans la région de ses antipodes. L'Insulinde est le joyau de la planète, et l'on se demande quel maître étranger va succéder aux Hollandais comme possesseur de ces merveilles, puisque malheureusement les indigènes ne s'y gouvernent point eux-mêmes ! Certainement la Grande Bretagne a l'intérêt le plus essentiel à ne pas laisser l'empire allemand compléter son littoral par l'annexion de la Hollande et à ne pas permettre qu'une nouvelle Inde se constitue au profit de sa rivale ; mais pour appuyer sa volonté, il faut qu'elle ait la force en main.
Malgré l'étendue considérable de leurs domaines réunis, les trois royaumes qui constituent la Scandinavie ne représentent dans le monde européen qu'un ensemble politique de troisième grandeur. D'ailleurs, si les terres sont vastes, elles sont, en proportion de la surface, très faiblement peuplées : une dizaine de millions d'habitants ne sont que bien peu de chose dans le voisinage immédiat de la puissante Allemagne, de l'immense Russie et des îles Britanniques aux colonies innombrables.
Deux faits récents dominent la politique des pays scandinaves, enfin libérée de la crainte du « Colosse du Nord » : l'humiliation de la Russie en Extrême Orient et la scission de la Norvège d'avec la Suède. Il faut voir dans ce dernier acte, rendu possible par les défaites de Liao-Yang et de Moukden, une victoire du principe de nationalité, nationalité linguistique, nationalité géographique, modelée par le contraste de la montagne et de la plaine, de la mer toujours ouverte à l'ouest et du bassin périodiquement couvert de glaces à l'est. La victoire fut pacifique, ce qui prouve l'assagissement graduel de l'humanité, mais elle fut incomplète, puisque le pays autonome cherche un roi (1905) et n'a pas osé aller jusqu'au bout de sa pensée : la Scandinavie, tranquillisée du côté de la Russie, est toujours dominée par la crainte de ses autres voisins.
Pendant longtemps, le double royaume de Suède et Norvège — sous la présidence constitutionnelle du même roi — a pu craindre l'invasion de la Russie à l'ouest du territoire de laquelle il forme une puissante barrière. Que l'on s'imagine le littoral russe continuant à l'ouest, de la péninsule de Kola au cap Nord, puis au sud-ouest et au sud par toute la côte norvégienne de fjords, et du coup, la Russie posséderait bien plus que « cette fenêtre ouverte sur l'Europe » que lui donne la fondation de Saint-Pétersbourg ! Cette façade immense sur l'Atlantique boréal et la mer du Nord, disposant de ports admirables et d'une flotte servie par tout un peuple de marins, exerçait sans doute une telle attraction sur le gouvernement de Saint-Pétersbourg que le peuple de la Péninsule devait chercher à s'appuyer sur l'Allemagne. L'acquisition de ce territoire Scandinave par l'empire russe — ou même d'un fragment, car le domaine moscovite s'approche le long de la Kangama à moins de 30 kilomètres de la mer libre[1523] — aurait forcément donné à la rivalité traditionnelle de la Grande Bretagne et de la Russie un caractère tragique. La tentative de russification et de militarisation de la Finlande en 1899 peut être considérée comme un premier mouvement du grand Empire dans la direction de la Norvège septentrionale. La guerre russo-japonaise empêcha la continuation de cette politique, et peut-être les Finlandais sont-ils maintenant assez forts pour que soient définitivement frustrés les désirs du tzar blanc.
Il était donc naturel que, dans l'ensemble, le groupe Scandinave gravitât dans l'orbite de l'Allemagne ou de l'Angleterre, et les événements qui pourraient le délier de ce groupement sont trop récents pour qu'un changement de front ait été possible. Même le Danemark, que des alliances dynastiques devraient rapprocher surtout de la Russie et de l'Angleterre, se laisse entraîner relativement à l'empire germanique dans une sorte de vasselage et doit feindre d'oublier l'outrage national qu'il subit depuis que des ordres de Berlin empêchent les Danois annexés par la force de manifester librement leurs vœux, conformément au traité de 1864.
En entrant dans le monde de la civilisation moderne, les Scandinaves y ont apporté un caractère nettement déterminé par les conditions toutes particulières de leur milieu : ils ont des traits bien à eux, dans lesquels on retrouve l'influence de cette nature du Nord, aux longs étés, aux interminables hivers, aux jours qui se confondent avec les jours sans autre intervalle qu'un mystérieux crépuscule, aux nuits qui succèdent aux nuits, séparées seulement par une fugitive aurore.
La terre dans laquelle ils sont nés les domine trop puissamment par ses phénomènes pour qu'ils puissent s'y soustraire comme on le fait dans un milieu aux oscillations plus égales ; ils ne peuvent échapper à l'impression des grandes étendues lacustres et des forêts sans fin, des neiges qui recouvrent le sol pendant plusieurs mois et des glaces qui durcissent l'eau des lacs, des estuaires et de la mer elle-même[1524]. Les Scandinaves de l'Extrême Nord sont toujours hantés par le rêve des longues nuits, et l'intimité de leur vie avec la nature les maintient dans un véritable culte pour la beauté des choses extérieures : à cet égard, ils sont restés païens.
La dispersion des rares habitants sur de vastes espaces eut aussi des conséquences d'importance majeure sur le caractère des Scandinaves. Confinés dans les clairières cultivables de la grande forêt ou dans les étroites criques de leurs fjords sinueux, les divers groupes devaient compter sur leur énergie pour conquérir la nourriture de chaque jour ; ils n'avaient que faire du patronage lointain d'un seigneur ou de la protection de lois promulguées quelque part dans une haute assemblée ; il leur fallait délibérer en petits groupes, agir en toute hardiesse et liberté personnelles, rester leurs propres maîtres : de là ces âmes si fortement volontaires qui se sont révélées dans les grandes entreprises de pénétration polaire, à la traversée du Groenland, à la conquête des glaces arctiques, de même qu'à la recherche de l'idéal dans l'expression littéraire de leur pensée.
Les langues que l'on parle dans les contrées scandinaves se rattachent étroitement à l'allemand et leurs littératures ont été très fortement influencées par les penseurs de l'Europe centrale, quoiqu'elles aient toujours gardé une singulière originalité. On a constaté en outre que, durant leur belle période littéraire, au dix-neuvième siècle, le Danemark et la Norvège ont été animés chacun d'une impulsion différente. Les écrivains danois furent pessimistes pour la plupart, tandis que les Norvégiens étaient optimistes, pleins d'entrain et d'enthousiasme juvéniles. La cause de ce contraste frappant n'est-elle pas dans la situation politique des deux pays, l'un qui se sent impuissant en face de l'Allemagne envahissante, l'autre qui, placé à côté de la Suède, se trouve plus éloigné du danger immédiat et commerce joyeusement avec le monde entier ? Les conditions du milieu cosmique se reflètent dans la vie sociale des peuples et dans la pensée de leurs écrivains : c'est à elles que les Scandinaves doivent leur si puissante originalité, et s'ils l'expriment d'une manière énergique, c'est grâce à leur liberté relative, plus grande, plus agissante que celle de la plupart des autres nations.
Cette initiative, ils en ont donné récemment une preuve nouvelle[1525] en proposant la fondation d'une ligue pangermanique embrassant non seulement les peuples européens de souche teutonne, Allemands, Scandinaves, Hollandais, Flamands, Suisses du Nord, mais aussi les Anglais, « Bretons » germanisés, et les Canadiens et Américains de langue anglaise, quoiqu'il soit difficile de considérer ces derniers comme étant vraiment des Allemands de race dans la pensée de ses auteurs. Evidemment cette ligue devrait être éminemment pacifique, mais n'est-ce pas le comble de l'utopie de supposer que pareille alliance puisse être pure de toute idée de domination, alors que les trois noyaux autour desquels viendrait se constituer l'immense organisme de plus d'un demi-milliard d'hommes reposent essentiellement sur la hiérarchie militaire, l'asservissement colonial et la haine des races de couleur différente ? Le groupement rêve ne pourrait avoir lieu tant que les révolutions intérieures ne seront pas faites dans chacune des nations constituantes. L'union entre les hommes de bonne volonté, indépendamment de la race et de la langue, n'est-elle pas un chemin plus court pour arriver au but, la fraternité humaine ?
** Chapitre IV. Russes et Asiatiques
La possession de Constantinople ne vaut pas celle des chemins aujourd'hui déserts qui se rencontrent dans les marais du Seïstan.
*Panslavisme. — Travail de concentration unitaire. — Kola. — Allophyles. — Juifs. — Polonais et Allemands des provinces baltiques. — Finlandais. — Tcherkesses, Géorgiens et Arméniens. — Doukhobortzi. — Refoulement des Asiatiques. — Transcaspienne, Turkestan et steppes. — Iran et Iraniens. — Pamir, Tibet, Mongolie, Sibérie. — Mandchourie. — Chine et Chinois. — Japon et Japonais. — Corée*
Le pangermanisme, qui avait été précédé par le panhellénisme, devait donner naissance à d'autres tentatives de groupement par races, vraies ou prétendues telles : le panslavisme a trouvé également ses fanatiques. Le philologue russe Grigorovitch ayant fait un voyage dans les Balkans, vers 1826, y découvrit, pour ainsi dire, la nationalité slave des Bulgares, qui avaient alors quelque peu l'illusion d'être des Grecs[1526].
Ce fut l'origine de la nouvelle religion du patriotisme slave. Puis d'autres savants découvrirent les « frères » de l'Austro-Hongrie, on étudia leurs mœurs, leurs coutumes, leurs légendes, et des sociétés se fondèrent en Russie pour aider ces compatriotes lointains et leur donner conscience de la grande nationalité slavonne. On glorifia les Serbes, on s'éprit des Monténégrins. Mais, par un phénomène de psychologie facile à comprendre, les Polonais, pourtant une nation slave s'il en fut, restèrent tacitement exclus de la grande confraternité : leur patriotisme national, pour lequel ils avaient tant de fois combattu, les rendait peu dignes d'entrer dans la famille ; on leur reprochait aussi de ne pas professer la religion orthodoxe, ce qui du reste est aussi le cas pour les Slaves plus éloignés de la Russie, les Croates et les Tchèques. Certes, les panslavistes russes auraient tout intérêt à rendre leur grand empire sympathique aux Slaves occidentaux, à le faire aimer et invoquer comme protecteur éventuel en cas d'oppression de la part des Germains ou des Magyars. Mais l'empire russe n'est point aimable, et du côté de l'Occident surtout il se montre par son caractère hostile et menaçant.
L'obstacle capital à la propagation du panslavisme est le même qui se dresse en travers de la marche du pangermanisme, et, en Russie, il est bien autrement difficile à écarter. Le caractère despotique de l'empire, à tous les points de vue, traditionnel, militaire, administratif, religieux même, repousse tout mouvement spontané de gravitation : le monde relativement civilisé de l'Occident ne peut se sentir attiré vers la monarchie autocratique de l'Europe orientale.
Sans doute, les Tchèques et les Moraves éprouvent bien une certaine fierté de race en pensant qu'ils sont étroitement apparentés aux Slaves de la grande Russie, mais ils savent aussi qu'ils sont très supérieurs à la nation russe par l'ensemble de leur civilisation et ne voudraient à aucun prix échanger leur sort contre celui de leurs voisins polonais. De même Croates, Serbes, Slovènes, tout en se plaignant à bon droit de la domination de leurs maîtres politiques, Autrichiens et Hongrois, savent parfaitement qu'ils n'auraient rien à gagner si les Moscovites les remplaçaient.
La force active du panslavisme se trouve donc singulièrement limitée dans son champ d'action. Il lui restait surtout les populations ruthènes de la Galicie, que les agents russes excitaient contre les propriétaires polonais et qui d'ailleurs n'avaient point atteint un niveau de culture bien supérieur à celui des moujik de la Russie ; mais, quand même, le gouvernement russe a trouvé moyen de déplaire à ces Ruthènes étrangers et de leur faire préférer leurs propres dominateurs autrichiens. Les Ruthènes étaient pour la plupart des « Grecs unis », c'est-à-dire des orthodoxes de la même religion que les Russes, quoique rattachés à la suprématie de Rome : le saint synode s'est rendu plus que suspect à ces voisins de la Galicie en persécutant rudement ses propres sujets « uniates » et en les forçant à changer d'obédience. La sympathie des Ruthènes se porte donc non vers les Russes proprement dits mais seulement vers les « Petits Russiens », dont ils sont les frères par la langue et les mœurs, et, dans toutes les circonstances où ces sympathies ont pris une forme active, elles ont été réprimées comme révolutionnaires : les simples manifestations de confraternité entre savants, archéologues ou grammairiens sont sévèrement interdites. C'est donc à juste titre que le panslavisme est mal vu par la majorité des Slaves occidentaux ; n'ayant guère pour amis, du côté de l'Europe, que les journalistes à gages, il ne peut agir que vers l'Orient et poursuivre la conquête des nations et tribus de l'Asie, turques, mongoles et chinoises. Et là, en effet, n'a-t-on pas vu l'empire russe s'agrandir jour par jour, pour ainsi dire ?
Tandis que l'autocratie moscovite effrayait à bon droit les Slaves de la Turquie et de l'Europe centrale, la République française la flattait et finissait par obtenir son alliance, dont elle paie d'ailleurs largement les frais par ses prêts financiers. Cette union « duplice » de la France et de la Russie, répondant à la « triplice » de l'Allemagne, de l'Autriche et de l'Italie, doit en partie son origine aux instincts réactionnaires de tout ce qui reste des anciens partis monarchiques, heureux d'avoir encore un empereur à courtiser, un protocole à observer bassement, des flatteries à échanger contre des titres et des croix.
Mais il faut surtout voir dans cette alliance Le contre-coup de la guerre franco-allemande : les rapprochements spontanés entre nations se font très souvent sous l'influence d'une haine ou d'une crainte commune. Il est certain qu'en dehors des confabulations officielles et des grimoires diplomatiques, une réelle sympathie se manifeste entre Français et Russes, faite pour une grande part de l'aversion dont les uns et les autres se sont en majorité laissé envahir à l'égard des Allemands. De même, au moyen âge, pendant les longues dissensions de l'Angleterre et de la France, celle-ci eut toujours l'Ecosse pour alliée naturelle ; malgré la différence complète des milieux, et du genre de vie, l'amitié naissait de la guerre contre l'ennemi commun. Dans une certaine mesure on pourrait comparer l'ensemble des nations à une batterie électrique où des métaux et des liquides différents, juxtaposés en ordre alternatif, développent un courant par leurs électricités contraires. Quoi qu'il en soit, l'alliance des États situés aux deux foyers de la grande ellipse d'Europe n'a pu être conclue sans entraîner un double résultat, la russification morale de la France, admise parmi les puissances correctes, et la francisation morale de la Russie, placée dans une situation absolument contradictoire par sa politique étrangère et par son autocratie traditionnelle à l'intérieur. La Duplice contribue bien malgré elle à ce chassé-croisé d'attractions qui désagrège peu à peu l'unité verbale de chaque pays et lui substitue, d'une part l'entente naturelle, mais le plus souvent tacite, de tous les peuples, et de l'autre, l'intérêt commun de tous les gouvernements : certainement le résultat de l'intimité franco-russe sera de hâter l'échéance de l'inévitable révolution dans le grand empire slave. L'évolution extérieure aide à l'évolution intérieure.
De même que dans tous les autres États, il se fait en Russie un travail d'unification sous la pression de deux forces bien différentes, l'une spontanée, provenant du fonctionnement naturel de la vie, l'autre brutale et destructive, inspirée par la hiérarchie gouvernementale. Tout d'abord l'unité matérielle du pays, donnée par le creusement des canaux, la navigation des rivières et la construction des chemins de fer, est une nécessité première, à la fois conséquence et cause du rapprochement des hommes et de la solidarité économique des intérêts. A cet égard la Russie doit forcément s'unifier, régler son mouvement intérieur, en des foyers de vie de plus en plus actifs, et ramener ses frontières vers le centre, tout en accroissant prodigieusement les ressources de l'ensemble. Evidemment le pouvoir n'a qu'à céder en tâchant de profiter au mieux de tout ce travail de l'industrie moderne, qu'il retarde d'ailleurs par ses prélibations, le placement de ses parasites et sa réglementation à outrance. En outre, il cherche à détourner le réseau des voies ferrées et des routes de sa destination naturelle, qui est de faciliter les communications ; dès le début, il a choisi un écartement de rails plus grand que la voie normale, de manière que voyageurs et marchandises sont obligés de subir un transbordement : il veut employer les chemins de fer surtout comme un immense appareil stratégique, un moyen de défense et d'attaque contre les voisins, rattachant forteresse à forteresse ; mais quoi qu'il fasse et quelques ennuis qu'il inflige aux voyageurs et aux expéditeurs, les chemins de fer fonctionnent néanmoins normalement en aidant à la circulation des marchandises et des idées, et quand même à la révolution.
Le travail d'unification à l'intérieur se complète par un accroissement de souplesse dans les rapports avec l'extérieur. On sait que, malgré l'immensité de son territoire, malgré la longueur actuellement incalculable de son littoral maritime, la Russie n'a, pour ainsi dire, pas d'issue complète vers la mer : le golfe de Finlande et la Baltique se trouvent sinon fermés, du moins à demi clos à leur sortie par les îles danoises ; la mer Noire est commandée par les deux détroits ou fleuves du Bosphore et de l'Hellespont ; la mer Blanche reste bloquée pendant six longs mois d'hiver ; Nikolaïev et Vladivostok, sur les côtes lointaines de la Mandchourie, ont aussi leur période annuelle de glaces et de brouillards. Et cependant, on le sait, la Russie novgorodienne avait déjà sa libre sortie par la côte mourmane avant qu'Ivan le Terrible fit trembler ses courtisans de Moscou, avant que Pierre le Grand ouvrît sur l'Europe la fenêtre que lui donnait le port de la Néva, avant que Nicolas Ier imposât son nom à la ville maîtresse de la boucle amourienne et que des flottes déployassent le drapeau russe sur l'océan Pacifique. L'oppression brutale des tsars avait fermé la porte de sortie sur l'Atlantique boréal, même lorsque la contrée retomba en leur pouvoir : Kola était devenu un lieu d'exil depuis le milieu du quinzième siècle ; des monopoles de pêche avaient été constitués au profit des tsars et de leurs courtisans ; les couvents de la mer Blanche, devenus possesseurs de domaines immenses, avaient arrêté le développement de toute industrie. C'est à la fin du dix-huitième siècle seulement, sous l'impératrice Catherine, que l'on décida d'établir un port dans le fjord de Kola, mais les ukases promulgués restèrent lettre morte. Il fallut l'enseignement des navigateurs étrangers, surtout des Norvégiens, pour montrer quelle était l'importance nautique de ces ports de la côte mourmane, qui restent complètement dégagés de glaces pendant toute l'année. Parmi tous ces havres, celui de Catherine, rebaptisé maintenant du nom d'Alexandrovsk, présente le plus d'avantages pour l'atterrissement des navires et la construction d'une cité, bien que l'endroit, comme la station voisine, Vardö la norvégienne, se trouve à près de 300 kilomètres au nord du cercle polaire (69° 12′) et reste par conséquent pendant près de deux mois — du 24 novembre au 17 janvier — dans les ténèbres de la grande nuit arctique. Le nouveau port l'emporterait sur tous autres comme lieu d'approvisionnement maritime pour Moscou, Pétersbourg et le reste de la Russie s'il était relié au réseau des chemins de fer par une voie de 1 275 kilomètres, tout indiquée d'avance par le sillon ouvert à la racine de la péninsule mourmane, de la mer Blanche à Kola par lacs et rivières. Il ne tient qu'au commerce russe de trouver en cet endroit la porte librement ouverte sur la mer, désirée depuis tant de siècles !
Bien plus importante encore dans l'équilibre général du monde était la libre issue ouverte que la Russie avait cru se donner sur les eaux du Pacifique japonais et chinois. La Russie, sinon close, du moins gênée dans la direction de l'Occident, s'ouvrait complètement à l'Orient : elle tournait sa principale façade vers l'Asie où rien ne semblait l'arrêter.
Mais elle voulut trop embrasser ; non contente d'occuper les voies stratégiques de Mandchourie et d'être installée à Port-Arthur, elle fit sentir son influence en Corée ; elle pensa traiter les Japonais comme elle avait traité les Chinois… Le conflit survenant, le Jaune a vaincu le Blanc. L'empire russe sort bafoué de l'aventure, ayant désormais perdu toute autorité en Occident comme en Orient. Et tout cela ne serait rien, si les défaites lointaines n'avaient permis aux « humiliés et offensés » de son propre domaine de relever la tête, et aux peuples opprimés de se reprendre à l'espoir.
Que de contrastes ethniques existent encore dans l'immense territoire dévolu au tsar par la « grâce de Dieu », c'est-à-dire par l'héritage et la conquête ! Les 147 millions d'hommes énumérés par la statistique[1527] sont encore loin de constituer une nation homogène et de se sentir unis par un patriotisme commun. La force venant à disparaître soudain, une très grande variété de nations se montrent aussitôt. Les seules qui ne peuvent songer à se séparer sont précisément celles qui sont les plus distinctes de la souche slave par leur origine, les aborigènes épars que l'on désigne d'une manière générale sous le nom d' « allophyles » et auxquels une longue oppression, une conscience héréditaire d'infériorité politique ont fini par enlever tout génie propre, toute individualité. Nombre de ces groupes ethniques jadis indépendants ont tout perdu : ils s'unissent à la masse russe comme une simple matière humaine sans ajouter une nouvelle idée à l'indépendance collective. Tels les Ziranes de la Kama et de la Dvina, qui n'ont point conservé leurs traditions et vivent depuis longtemps en serfs humbles et rampants, sans aucune volonté d'existence politique autonome ; ils méprisent même leur propre langue et n'ont d'autre ambition que d'être admis parmi les maîtres, fût-ce comme serviteurs[1528]. Au fond, ils ne diffèrent pas beaucoup des paysans russes, leur mode de penser et leurs superstitions se ressemblent ; dès que la langue est devenue commune, Tartares et Kalmouk, Ostiak et Vogules, Tcheremisses et Mordvines se sont transformés en Russes, mais on a constaté que le type mongol se conserve beaucoup mieux chez les femmes que chez les hommes dans la Russie orientale. C'est d'ailleurs un fait constant que l'on remarque en Finlande aussi bien que chez les Allemands des Sette Comuni des Alpes et dans l'île de Capri : le type originaire se maintient surtout chez la femme, conservatrice de la race.
Ainsi le jeu naturel des institutions, le mouvement graduel de l'histoire assurent la russification complète des éléments d'origine touranienne, soit turque, soit mongole. Même la religion ne constitue point un obstacle absolu à l'œuvre d'assimilation nationale, et, tout en restant de fidèles disciples du prophète, les Tartares de Kazan, de la Crimée et du Caucase deviennent aussi des patriotes russes ou prennent part aux mouvements qui entraînent les autres éléments de la population. Les Juifs eux-mêmes, quoique franchement, atrocement persécutés, se russifient pourtant. Exilés ou réfugiés à l'étranger, ils ne manquent pas de se réclamer du nom de Russes, et ils le sont en effet presque tous par la langue, par les idées et les aspirations. Ils ont une tendance évidente à rentrer dans la grande masse de la nation, à se dégager de la caste héréditaire que les nécessités de l'existence leur avaient imposée, même à se faire en Europe, par l'étude et le savoir, les représentants du génie russe. Le gouvernement, fidèle observateur des survivances du passé, entretient les anciennes haines de religion, de profession et de prétendue race ; il maintient, on peut le dire, les pratiques de l'internement ou domicile forcé, puisque le territoire assigné à la résidence des Juifs est strictement délimité ; en réalité, ils sont confinés dans un vaste ghetto : pour eux la frontière est double, et, s'il leur est nécessaire de la franchir, les dépenses, les difficultés de toute nature s'accroissent à l'infini. Enfermés, ou du moins gênés matériellement, les Juifs le sont encore beaucoup plus au point de vue de leur développement intellectuel, puisqu'on a pris les mesures les plus sévères pour restreindre chez eux les progrès de l'enseignement. « Défense d'apprendre », voilà la règle, d'ailleurs conforme au principe de toute autorité traditionnelle, et la soupape de sûreté qu'il a fallu ouvrir quand même, sous forme d'autorisation et de licences, est singulièrement étroite.
Et pourtant, si forte est la poussée qui porte les Juifs à vivre de la vie du cerveau que les règlements prohibitifs de l'instruction sont violés partout et que, toute proportion gardée, la part israélite de la population russe n'est point inférieure en connaissances aux éléments slaves. Peut-être même leur serait-elle supérieure. Malgré toute l'oppression d'en haut, malgré les préjugés d'en bas, les Juifs russes participent donc à l'ensemble des mouvements de la nation : ils sont entrés dans la grande unité russe, stade préliminaire d'une évolution plus vaste.
Mais, dans le sein même de l'empire, de franches hostilités nationales empêchent l'immense Russie de se présenter au monde comme un tout politique. Quoique l'annexion de la Pologne ait commencé depuis plus d'un siècle, elle n'est encore qu'un fait brutal, l'assimilation ne s'est point accomplie, la langue rappelle constamment aux uns et aux autres la différence de nationalité, la religion marque périodiquement dans les rites et les prières une ligne de démarcation précise, et les traditions, les souvenirs parlent du sang versé ; les noms des batailles résonnent encore avec un son lugubre. Or la Pologne n'est pas seulement une partie très considérable de l'empire, contenant environ le douzième de tous les habitants de l'immense domaine, elle est aussi la contrée la plus avancée du côté de l'Ouest et fait déborder circulairement en pleine Allemagne la ligne des frontières, c'est-à-dire qu'elle est le véritable Occident de l'Empire, autrement dit la part la plus civilisée et, malgré l'oppression politique, celle qui est encore le plus développée par les forces intellectuelles. Les Polonais ont parfaitement conscience d'avoir été les civilisateurs, les porteurs de torches pour l'Orient de l'Europe et en ont d'autant plus de rancune contre ces disciples rebelles, qui les ont si barbarement asservis. Ce n'est pas tout : la Pologne est par excellence la place d'armes pour l'attaque, la citadelle de défense contre l'Allemagne et, par conséquent, c'est elle qui, en cas de guerre, aurait le plus de risques à courir, le plus de maux à subir pour l'ensemble de cet empire dont elle est à la fois le souffre-douleur et, par son industrie, le travailleur le plus actif. Ces conditions historiques et économiques donnent à la Pologne une situation toute particulière dans l'ensemble de l'Europe, dont elle occupe exactement le centre géométrique. Elle est moralement en guerre d'indépendance contre la Russie et non moins en lutte contre l'Allemagne, qui opprime, persécute, outrage de toutes les manières les Polonais que l'ancien partage lui avait attribués.
Il n'y a trêve que du côté du sud : l'Autriche, tiraillée dans tous les sens par les nationalités en conflit, a tout intérêt à ménager les Polonais, qui participent largement aux positions honorifiques ; mais, là, ceux-ci ne peuvent point se considérer comme innocents envers les Ruthènes du crime d'oppression qu'ils reprochent aux Russes et aux Allemands. Les paysans ruthènes labourant le sol dans les domaines de la seigneurie ou szlachta polonaise ont souvent raconté leurs misères. Ainsi la violation du droit contre les peuples de la contrée a créé dans ces régions de l'Europe une situation qui reste sans issue sous le régime des politiques impériales de caprice et de bon plaisir.
Sur les bords de la Baltique, autre lutte des nationalités, mais plus compliquée et moins franche dans ses allures. Là ce sont les Allemands, au nombre d'environ cent vingt mille, dont les droits naturels sont violés, notamment par la russification de leur université de Dorpat — désormais connue sous le nom russe de Youryev —, où leurs jeunes gens étudiaient sous des professeurs de langue et d'éducation germaniques. Mais ces colonies allemandes, dont le centre est la ville de Riga, comprennent en réalité deux classes aux intérêts contradictoires, la riche bourgeoisie dirigeante et le prolétariat des *Kleindeutschen*, tenu en médiocre estime par ses propres compatriotes. En outre, les Allemands, qui restèrent jusqu'en 1819 les maîtres absolus du sol, et, par le sol, des paysans eux-mêmes, Ehstes, Lives et Lettons, sont encore très amplement privilégiés par la richesse, les places, les titres et leur part de domination politique. Toute proportion gardée, l'aristocratie allemande des Provinces baltiques a beaucoup plus largement participé que les Russes eux-mêmes à la possession du pouvoir, et nombre de ses représentants ont tranquillement coopéré à l'œuvre de russification. Un changement dans l'équilibre de l'Europe mettrait peut-être leur conscience plus à l'aise en les autorisant à se « germaniser » et à exercer envers les Lithuaniens des persécutions analogues à celles que subissent les Polonais d'Allemagne.
En Finlande, la question se présente beaucoup plus nettement : là le crime est manifeste et tout un peuple en souffre directement sans qu'il soit coupable lui-même du moindre tort envers autrui. Etablis dans la contrée depuis un temps immémorial, les Suomi ou Finlandais se sont développés en culture au moins aussi heureusement que leurs voisins slaves ou scandinaves, et maintenant sont entièrement leurs égaux, probablement leurs supérieurs par leurs qualités morales, énergie, probité, droiture. D'ailleurs les traditions du peuple finnois furent toujours pacifiques. A la lecture de la grande épopée nationale du *Kalevala*, recueillie par Elias Lônnrot, on est frappé du caractère de majesté tranquille que présentent ses héros. Alors qu'Homère se plaît aux récits guerriers, que la chanson de Roland est une longue description de batailles, le Kalevala évite avec soin les sanglants tableaux : les héros finnois accomplissent plus souvent leurs exploits par la puissance du chant et de la parole que par l'épée ; le vainqueur n'est pas celui dont le bras est le plus fort, mais celui dont l'esprit est le plus sage, qui détient les *paroles originelles*[1529]. Lorsque, en 1809, la conquête eut fait passer les Finlandais de la domination du roi de Suède à celle du tsar, ils ne furent point mêlés ainsi que le commun des sujets aux multitudes asservies du reste de l'empire, mais l'empereur leur assura, à titre de « grand-duc de Finlande », le maintien de leur constitution spéciale, de leur diète et de leur existence indépendante de « nation libre ». Toutefois, en dépit des promesses du souverain, le peuple finlandais n'eut point à « bénir ses destinées », et, successivement, ses libertés furent amoindries, ses charges accrues. Un premier coup direct fut porté en 1899 par l'annexion, plus ou moins déguisée, au reste de l'empire ; nombre de Finlandais qui refusèrent de se courber devant le violateur de son serment s'éloignèrent de leur patrie ; mais la lutte est loin d'être terminée.
Du moins, le gouvernement russe, forcé par une certaine altitude de bon ton envers l'Europe qui le regarde, est obligé à beaucoup de ménagements pour un peuple aussi remarquable par sa tenue, ses connaissances, son amour du travail que l'est le peuple finlandais ; mais sur les autres confins de son empire, du côté de l'Asie, il ne se croit point forcé à de pareilles précautions et procède rapidement aux emprisonnements et aux massacres. On sait comment la guerre de la conquête caucasienne fut poursuivie pendant des générations comme une sorte d'école pratique pour « l'art de tuer les humains ». Il est certain que, même sans combat, la Russie eût pu conquérir le Caucase, puisque, dès la fin du dix-huitième siècle, elle l'avait enfermé dans le cercle de ses possessions ; les plaines de la Ciscaucasie étaient parcourues dans tous les sens par des Cosaques, et, de l'autre côté des monts, la Géorgie s'était donnée à l'empire ; les deux mers, à l'est la Caspienne, à l'ouest la mer Noire, appartenaient à ses vaisseaux : désormais, les tribus du Caucase, enfermées dans leurs hautes vallées, ne pouvaient avoir de communications avec le reste du monde que par le territoire russe, et devaient forcément s'entendre avec le peuple assiégeant pour l'entretien de leur petit trafic ainsi que pour le va-et-vient de leurs migrations temporaires.
La domination russe devint bien plus inévitable encore lorsque la route militaire de Vladikavkas à Tiflis eut été construite, dès le commencement du dix-neuvième siècle, par le passage du Darial, le long du Terek et de l'Aragva, et que la chaîne du Caucase fut ainsi coupée en deux. Une deuxième route, celle du Mamisson, joignit la vallée du Terek à celle du Rion, coupant encore la Caucasie occidentale en deux fragments, puis d'autres chemins, de-ci et de-là, montèrent à l'escalade des monts à travers les bois et les forêts. Ainsi que le chanta Lermontov, le géant Kazbek se prit à trembler quand il vit les nains de la plaine s'avancer contre lui, armés de pelles et de pioches, armes bien autrement redoutables que le canon.
Mais cette domination qui s'accomplissait par la force même des choses, les Russes voulurent la hâter par la destruction des vergers et des villages, par l'extermination des hommes. Chaque vallée fut successivement conquise et nettoyée d'ennemis. Au milieu du dix-neuvième siècle, les Tcherkesses du Caucase occidental, encore à peine entamés par la guerre, étaient au nombre d'un demi-million ; lorsqu'ils furent forcés dans leurs hautes vallées, on les évaluait à environ 300 000 : près de la moitié des montagnards avait péri. Mais la haine du vainqueur s'acharnait contre eux. Une proclamation du prince gouverneur, le grand-duc Michel, ordonna que le vide se fit devant lui, dans l'espace d'un mois, sous peine de captivité. Le vide se fit en effet et, dans les six premiers mois de l'année 1864, près de 260 000 fugitifs traversèrent la mer Noire ; de 1858 à 1864 on en compta officiellement près de quatre cent mille. La Porte leur offrait un asile en diverses parties de la Turquie d'Europe et de l'Anatolie, mais ils étaient ensauvagés par la guerre, aigris par le sort ; devenus méchants, ils ne voyaient que des ennemis, et leurs nouveaux voisins les détestaient en effet, on s'assassinait de part et d'autre, et les nouvelles colonies ne prenaient point racine dans le sol. Les cent cinquante mille Tcherkesses que l'on avait domiciliés en Bulgarie, près de la frontière serbe, ont presqu'entièrement disparu : ils sont tous morts ou dispersés. La race a cessé d'exister[1530]. Après cet horrible dépeuplement du Caucase occidental, nettoyé de ses Tcherkesses, Abkhazes et Adighé, il paraissait indispensable que la Russie tâchât de faire disparaître aussitôt que possible les traces de son œuvre mauvaise, en faisant rentrer la vie dans les demeures abandonnées, en remettant à d'autres mains de laboureurs le manche de la charrue.
Mais le gouvernement russe ne fit point appel aux habitants des contrées voisines, Arméniens, Grousiens ou Lazes, qui eussent pu vivre d'un genre de vie analogue à celui des Abkhazes ; désireux de russifier complètement le pays, il offrit des terres à des colons de la Petite Russie, mais sans leur fournir des avantages qui pussent compenser le changement absolu de milieu : les fils de la steppe ne s'accoutumèrent point aux roches abruptes, aux gorges profondes de la montagne. D'ailleurs, pour les attirer et les retenir, il eut fallu construire des routes, établir des entrepôts et des marchés et, par-dessus tout, laisser aux colons leur libre choix des terres et des cultures ; en un mot, il eut fallu que l'administration fonctionnât en sens inverse de sa nature. Toutefois, on ne manqua point de projeter de très grandes œuvres en vue du peuplement de l'ancienne Abkhasie et du territoire des Adighé ; mais les plans furent oubliés, ou bien entamés d'une manière incohérente et sans suite. Au commencement du vingtième siècle, on évaluait à 15 000 individus seulement le nombre des habitants du territoire, maintenant vide, qui s'étend sur un espace d'environ 10 000 kilomètres carrés.
De ces résidants, les quatre cinquièmes sont des Abkhazes qui avaient accepté la grâce du vainqueur, on ne comptait que 600 Tcherkesses et le reste se composait de colons d'origine diverse, pour la plupart établis dans le voisinage du littoral : l'intérieur était presqu'entièrement désert[1531]. Pour attirer l'immigration à flots pressés, il suffirait certainement de « laisser faire », après avoir construit et parfaitement aménagé dans son ensemble la route du littoral qui réunit l'embouchure du Rion au détroit de Yéni-kaleh. L'ancienne corniche établie par Mithridate est depuis longtemps détruite par les érosions et les éboulis ; mais il est étrange que le premier souci des Russes n'ait pas été de construire tout d'abord cette route stratégique et commerciale. On s'est repris à deux fois pour la faire : d'abord les ingénieurs ordinaires du gouvernement se chargèrent de cette œuvre, la commençant sur une centaine de points et ne la terminant nulle part ; puis le général Annenkov, qui avait dirigé la construction du chemin de fer transcaspien en des conditions de célérité inusitée, transportant d'un coup vingt-cinq mille terrassiers provenant des provinces de l'intérieur dévastées par la famine, se fit fort d'achever la route en deux années. Il ne tint pas complètement parole et les crédits ne lui furent pas continués plus longtemps : toutefois, la prise de possession définitive de la contrée par les colons, agriculteurs et industriels, n'est qu'une question de temps, car la pression de la population montante se produit également, à l'ouest et à l'est, vers Novo-Rossiisk et vers Batoum ; la vie fera disparaître de nouveau la trace des anciens massacres.
Au sud du Caucase, dans les vallées larges et bien ouvertes du Rion et de la Kura, la russification des indigènes se fait d'une manière automatique, par la force même des choses, puisque la colonisation modifie constamment l'équilibre au bénéfice de la Russie et qu'en même temps le pouvoir, la direction administrative, le commandement des troupes, toutes les initiatives d'autorité appartiennent au tsar et à ses représentants ; mais cela ne suffit point aux dominateurs de la contrée : au jeu naturel provenant de la situation économique et des conditions politiques du pays s'ajoutent les manœuvres brutales des centralisateurs, pour lesquels toute diversité de langue, de religion, de mœurs, relativement à la pratique des Russes, est un véritable délit, presqu'un crime. Ils ont oublié que les Kartvel ou Géorgiens sont, par l'acte même du traité primitif, de simples alliés et protégés de l'empire russe. Ils veulent ignorer qu'en 1799, lorsque le roi Georges III, personnage triste, débauché, malingre, se laissa persuader par le ministre russe qu'il ferait bien de remettre son royaume entre les mains du tsar de toutes les Russies, celui-ci donna sa « parole impériale » qu'il respecterait à tout jamais les droits et privilèges de ses loyaux Géorgiens ; ils refusent de se rappeler que l'on garantit à la nation le maintien de sa langue, de ses coutumes, de sa religion, de sa milice, même de sa monnaie. Et pendant tout le dix-neuvième siècle, l'unique politique des tsars fut de combattre l'antique civilisation et de supprimer les relations déjà établies avec l'Occident qui avait introduit sa littérature dans le pays. Et, maintenant, les recrues géorgiennes sont déportées dans la Russie du nord, jusque dans la Sibérie, la langue kartvel est prohibée devant les tribunaux, dans les écoles, dans les séminaires ; en mainte église elle est également défendue. Pour rompre la nationalité géorgienne, le gouvernement rachète ou exproprie des territoires considérables qu'il répartit entre des colonies de Cosaques ou de paysans russes. Pendant la guerre de Crimée, les Géorgiens jouirent d'une sorte de neutralité tacite, mais, depuis cette époque, le régime d'oppression est devenu plus rude et ressemble même à celui de la Pologne, avec cette aggravation que la présence de plusieurs races permet au pouvoir central de les exciter les unes contre les autres et « d'assurer l'ordre » à peu de frais[1532]. Les poètes de la nation comparent tristement leur patrie à l'ancêtre Prométhée, cloué sur le Caucase ; mais, ils n'ont pas comme lui l'invincible confiance en l'avenir : ils savent que, si de grandes choses ne s'accomplissent avant une ou deux générations, leurs fils ou leurs petits-fils seront des Russes.
Les Haïkanes ou Arméniens n'eurent point à recevoir d'assurances directes de la part de leurs dominateurs actuels, puisqu'ils avaient déjà perdu leur indépendance politique aux époques successives où ils passèrent sous le régime moscovite par l'annexion de la Géorgie et les conquêtes sur la Perse et sur la Turquie. Mais les promesses indirectes et les engagements diplomatiques ne manquèrent point. Maîtres de la métropole religieuse, Etchmiadzin, les Russes en ont fait surtout un centre administratif pour la répartition des diocèses et des paroisses, pour la nomination des prélats et de leurs subordonnés. Le but du pouvoir est d'utiliser tous les prêtres arméniens comme de simples valets d'église, chargés d'entraîner de force les Grégoriens dans le giron de l'orthodoxie. L'usage de la langue des aïeux est désormais interdit dans les écoles ; il est défendu aux Haïkanes d'apprendre leur propre histoire et la géographie de leur pays, de parler leur propre idiome en toute circonstance officielle ou devant des fonctionnaires : les oppresseurs savent bien que la langue est le véhicule de la pensée, et qu'en changeant la parole on finit par changer l'âme elle-même. Néanmoins les Arméniens, désireux de s'instruire envers et contre tous, secondent de leur mieux les efforts des habitants de Tillis qui voudraient posséder une grande école universitaire dans leur ville, si bien placée pour devenir un centre d'études ; mais le gouvernement russe, assuré que l'enseignement, même donné par des professeurs slaves, ne se servant que d'un idiome slave, n'en profiterait pas moins tout d'abord aux Arméniens, a jusqu'à maintenant résisté aux demandes de Tiflis, et les jeunes gens sont toujours obligés de se rendre dans la Russie proprement dite ou à l'étranger pour y faire leurs études. En toute occasion, les Arméniens se heurtent contre le mauvais vouloir raisonné de leurs maîtres, et la moindre protestation entraîne pour le mécontent l'exil en Sibérie, c'est-à-dire la mort rapide ou lente. Le salut ne peut être que dans l'entente entre les différents peuples soumis au tsar.
Ce qu'est au fond la politique russe à l'égard de ses fidèles sujets, les Arméniens, on eut l'occasion de le constater récemment par l'attitude du gouvernement turc, qui se trouvait alors devant l'empire slave en état de demi-vassalité. Certes, la puissance de la Russie est telle que son désir eût été loi et que, si elle ne les eût point désirées, les tueries d'Arméniens dans le Haïasdan turc n'auraient point eu lieu. Mais ces crimes furent voulus. Ainsi que l'a dit un « homme d'Etat, » le gouvernement de Stamboul tenta de « supprimer la question arménienne en supprimant les Arméniens eux-mêmes ». Pendant longtemps, le peuple des Haïkanes s'était trouvé dans les mêmes conditions que tous les autres peuples de la Turquie, ce pays de caprice et d'oppression barbare, et, comme les Grecs et les Raya de toute origine, avaient été soumis aux « mangeries », c'est-à-dire aux exactions de toute espèce, aux impôts forcés, aux contributions ordinaires et extraordinaires, aux corvées et aux tailles. Mais l'écrasement ne se faisait pas d'une manière méthodique et pouvait varier suivant le caractère des administrateurs : en outre, les gens restaient libres de gérer à leur façon leurs petites affaires communales, de se gouverner religieusement comme ils l'entendaient, de parler leur langue comme il leur convenait, d'ouvrir des écoles quand ils avaient pu se procurer l'argent ; d'ailleurs la majorité des fonctionnaires appartenant à leur nation, ceux-ci s'efforçaient quelquefois de détourner les pilleries de leurs compatriotes pour les faire tomber plutôt sur des gens d'autres races, Grecs, Kurdes ou même Turcs. Grâce à son instruction supérieure et à sa souplesse naturelle, la classe cultivée des Arméniens en était arrivée à occuper dans l'empire, et surtout à Constantinople, une situation presque privilégiée, et quelque avantage en revenait à la population malheureuse du Haïasdan, enfin, l'influence du gouvernement anglais, alors tout puissant auprès de la Porte et protecteur naturel des missions et des écoles protestantes, britanniques et américaines, nombreuses en Arménie, s'exerçait directement en faveur du peuple que ses protégés cherchaient à convertir.
Mais la nature de la bascule politique en tout gouvernement de caprice est de s'incliner tantôt à droite, tantôt à gauche, et chacune de ces oscillations peut avoir pour conséquence l'écrasement d'un peuple. C'est là ce qui arriva pour les Arméniens. Une puissance redoutable, la Russie, remplaça la Grande Bretagne dans la faveur du sultan et dans la direction de sa politique. On lui dit que ces Arméniens nourrissaient des velléités d'indépendance : on lui raconta, ce qui est vrai d'ailleurs, que ces Arméniens fondaient des imprimeries, qu'ils écrivaient des livres et des journaux, qu'ils enseignaient à leurs enfants l'histoire des temps anciens pendant lesquels la race haïkane était puissante et libre ; on ajouta que, parmi ces jeunes Arméniens sortis des universités étrangères, Genève, Zürich, Paris, plusieurs étaient socialistes, anarchistes même, et publiaient des brochures de propagande où l'on s'attaquait directement à son autorité. La Russie, qui se méfiait déjà de l'intelligence arménienne, de l'esprit de liberté qui germe dans la race opprimée, n'eut pas de peine à trouver un complice en suspicion et en persécution, et, d'ailleurs, le pouvoir absolu de la Turquie n'avait pas manqué de comprendre d'instinct ce qu'il avait à craindre d'une nation qui prenait conscience de sa force et visait à son indépendance.
Désormais nul Arménien ne trouva plus grâce devant le maître, et les courtisans surent qu'il justifierait tous les crimes d'extorsion, même les assassinats en masse : les massacres commencèrent, puis, l'habitude une fois prise, la tuerie se fit avec méthode.
Quel est le nombre de ceux qu'on égorgea ? nous sommes-nous déjà demandé. D'après les missionnaires, les consuls et les négociants européens, le chiffre des victimes est de trois cent mille au moins ; on connaît les communautés qui ont été méthodiquement visitées par les bourreaux, c'est-à-dire par les soldats du corps privilégié que l'on désigne du nom de *hamidié*, d'après le sultan lui même, Abdul-Hamid, et des rapports circonstanciés permettent d'évaluer une moyenne approximative par centre de massacre[1533].
Mais cette tuerie est loin de représenter toutes les pertes faites par l'Asie Mineure orientale en population, en civilisation et en ressources de toute espèce. D'abord, tous les Arméniens qui ont pu s'enfuir, soit en bandes, soit isolément, les uns par la frontière persane, les autres vers la Russie, d'autres encore dans la Bulgarie, l'Archipel, l'île de Cypre, dans les ambassades et les églises des missions, atteignent peut-être un nombre d'individus aussi considérable que celui des massacrés. Ces morts, cet exode ont pour conséquence fatale de laisser la barbarie reprendre le dessus. En maints districts, celui de Van par exemple, les Arméniens seuls bâtissaient les maisons, cultivaient les jardins, tissaient les étoffes et fabriquaient les meubles. Il est très vrai que, dans les villages du Sassoun, les massacreurs, sur la demande des montagnards kurdes, épargnèrent un artisan pour chaque corps de métier, jardinier, maçon, forgeron, charpentier ; mais ces gens, n'ayant plus la joie du travail, laissèrent bientôt périr leur industrie. Et, si la civilisation matérielle subit un terrible mouvement de recul, que dire du moral de peuples qui se sont habitués à la vue du sang humain, qui se sont plu au pillage et aux tueries, et parmi lesquels restent surtout les lâches qui se font petits, humbles pour acheter une vie trop chère à conserver au prix de tant d'humiliations !
Le patriotisme russe, tel qu'il est compris par le gouvernement, l'oblige à sévir non seulement contre des allophyles, tels que les Kartvel et les Haïkanes, mais aussi contre ceux des Russes d'origine pure dont les pratiques religieuses ne sont pas modelées sur le type orthodoxe. Déjà, dans la Russie proprement dite, nombre de sectes, les unes composées de conservateurs *raskolniki*, les autres de novateurs, tels les Stoundistes, sont franchement persécutées ; mais au delà du Caucase, en pleine Asie, les *Dukhobortzi* ou « Lutteurs par l'Esprit » ont été pourchassés comme un gibier. Etablis depuis plus de cinquante ans dans les vallées méridionales de la Transcaucasie, entre Kars et Tiflis, ces hommes de foi cultivaient paisiblement la terre, ne songeant qu'à leur salut et se refusant à tout service militaire, par respect pour la parole divine : « Tu ne tueras point ». Coups de fouet, emprisonnement, décimation même, rien n'y fit, et peut-être que la secte eût fini par disparaître complètement dans les cachots de la Sibérie si l'opinion publique du monde civilisé, en premier lieu celle des Quakers anglais, n'était intervenue. On leur laissa la liberté de l'exil, et la plupart des Doukhobors vivent maintenant en communauté dans le froid pays d'Alberta, que parcourt le Saskatchevan ; depuis, la soif du martyre, qu'explique leur vie antérieure, semble avoir parfois saisi certains « Lutteurs » et a troublé la paix de leur nouveau domaine.
Les frontières de la Russie transcaucasienne du côté de la Turquie et de la Perse sont actuellement fixées par la diplomatie eruopéenne, mais du côté de l'est, dans le continent d'Asie, l'agrandissement du territoire s'est poursuivi d'une manière presque continue : il semblait que rien ne dût arrêter ce mouvement, irrésistible comme celui de la marée qui fait refluer l'Occident sur l'Orient, agissant en sens inverse du mouvement historique des peuples méditerranéens, que des théoriciens ont voulu ériger en loi[1534].
Les immenses empiétements de la Russie, dans les territoires de l'Asie centrale, constituent un phénomène double, de grande importance pour l'équilibre moral et politique du monde : l'Asie s'européanise, et l'Europe, par l'intermédiaire de la Russie, tend à régresser vers le type asiatique. Chaque document statistique, arrivé de ces pays lointains, bien enveloppés en un brouillard épaissi par la politique, nous prouve que les deux évolutions se poursuivent sans arrêt. L'aire de la civilisation européenne s'agrandit en Caucasie, en Turkménie, en Dsungarie, en Mongolie, en Chine ; mais rien ne se donne gratuitement en ce monde, et l'asiatisation d'une partie de la Terre correspond à l'européanisation de l'autre partie.
Or, les enseignements de l'histoire nous disent les dangers de l'Orient : il conquit les Macédoniens et les Grecs d'Alexandre, puis les Romains d'Elagabale et les chrétiens des Croisades. Un poison cent fois séculaire, celui d'une servitude traditionnelle, atavique, s'infiltre facilement dans les veines de l'Européen : la conception orientale relative à la nécessité d'un gouvernement fort s'en trouve consolidée d'autant, et l'on sait s'il manque en Occident d'âmes basses, heureuses de se renier et d'obéir. Sous l'influence du venin, la divinité du “ tsar blanc ” paraît d'autant plus évidente aux yeux de ses sujets d'Europe et des flatteurs qui prétendent vouloir aussi le servir. Les pillards turkmènes, dont Skobelev a fait par ses victoires des soldats de la Sainte Russie, apportent leur enthousiasme guerrier au service d'un despotisme sans limites, et, par le fait de la solidarité qui lie maintenant tous les peuples, l'aggravation du pouvoir absolu, que la force des choses donne à l'homme qui est à la fois le successeur de Djenghiz-khan et celui d'Ivan le Terrible, s'appesantit sur l'état d'esprit de toute l'Europe occidentale. Il ne s'agit que d'opposer Cosaques à Russes, Lithuaniens à Polonais, Tartares à Arméniens, Kalmuk à Finlandais, Turkmènes à Juifs ou à Géorgiens.
Le titre d'un métal pur décroît fatalement par suite de son alliage avec un autre métal ; par la même raison la qualité de la civilisation européenne est diminuée par l'annexion de « toutes les Russies », comme elle diminua jadis par la conquête du Nouveau Monde. De longues années devront s'écouler peut-être avant que, par une lente élaboration, nous ayons pu éliminer de notre organisme le poison laissé dans les âmes par tous les anciens despotismes d'Asie.
La conquête russe trouva les États transcaspiens en situation lamentable de guerre, d'asservissement, de pauvreté, et tout d'abord, par son intervention, accrut la misère, aida au dépeuplement. Les eaux salines des marais, les sables du désert avaient repris une grande partie des territoires jadis cultivés, la nature sauvage empiétait sur les travaux de l'homme. Tant de canaux d'irrigation ruinés déversaient leurs eaux dans les marécages que les fièvres régnaient en permanence dans les contrées qui furent autrefois les plus populeuses. « Si tu veux mourir, pars pour le Kunduz », dit un proverbe. « On n'a pas eu le temps de la regarder, et déjà l'eau du Marutchak a tué son homme », ajoute un autre dicton, relatif au pays de Merv. La dessiccation du climat eut peut-être une part dans l'amoindrissement des terres habitables, mais l'incurie de l'homme, suite des guerres et du cortège de maux qui les suit, fut probablement une cause plus grave encore de la détérioration du sol. Les deux villes de Samarkand et de Bokhara ne sont plus guère que deux oasis cernées par les dunes. Mainte cité avait déjà disparu sous les sables mouvants et les Bokhariotes s'attendaient au même sort pour leur capitale assiégée. Dans cette partie du double bassin fluvial, les rivières affluentes ne suffisent plus à fertiliser les terres meubles et les argiles, les populations résidantes devaient s'arrêter là où s'arrêtent les eaux, et tout le reste appartenait aux pillards nomades, d'un côté jusqu'à la Caspienne, de l'autre jusqu'aux steppes herbeuses de la Sibérie, avec la seule interruption des deux cours fluviaux du Iaxarte et de l'Oxus. Toutes les régions jadis prospères de cet Iran extérieur présentaient l'aspect de la ruine, de la tristesse et de l'abandon. Les archéologues y recherchent les débris de cités antiques et parcourent péniblement de vastes solitudes que l'on sait avoir été autrefois grouillantes d'hommes et de bœufs laboureurs. Les Mongols « ont passé là » c'est vrai, mais le pays eût pu refleurir comme ont prospéré de nouveau les régions de l'Europe du centre et de l'Occident, si les contrées du haut Iaxarte et du haut Oxus n'avaient pas été, pour ainsi dire, « en l'air », menacées par les hordes de nomades ennemis, entre des montagnes, des plateaux difficiles à franchir et des solitudes désertes plus redoutables encore, puisqu'elles interrompaient toute communication avec d'autres pays civilisés. Quel architecte rebâtirait maintenant les superbes mosquées de la Transoxiane, entre les cabanes en torchis des indigènes et les affreuses casernes des Russes ?
La détérioration intellectuelle et morale a marché de pair avec l'appauvrissement matériel. Sous le régime des Tamerlan qui faisaient trembler le monde et devant lesquels le monde tremble encore par atavisme, Bokhara était devenue par excellence la cité de l'hypocrisie et du vice. Qu'on lise à ce sujet les effrayantes descriptions qu'en donnait Vambéry[1535] au milieu du dix-neuvième siècle, époque à laquelle certaines parties de la Turkménie, notamment le Bokhara, étaient plus inaccessibles que la Chine, le Japon ou le Tibet. La caste fanatique des mollah exerçait alors son inquisition avec une terrible rigueur, et, sous leur domination, il y avait eu certainement une régression très grande dans toute la contrée par comparaison avec les temps helléniques et les premiers siècles de la propagande musulmane. Cette région du Touran est l'un des pays qui portent le plus visiblement le caractère de la déchéance, et, à cet égard, il convient de le citer en exemple comme la Babylonie, le royaume de Palmyre et les provinces de l'Asie Mineure.
Maintenant un nouvel ordre de choses a commencé au point de vue politique pour les vallées du Sîr et de l'Amu, grâce aux colons venus en grand nombre d'Europe, aux industries apportées dans la contrée, aux moyens de communication qui rattachent les villes entre elles et à la Russie. L'empire moscovite s'est annexé tout le Turkestan, à l'exception d'une partie de la Bactriane, située au sud de l'Amu et laissée provisoirement au royaume-tampon que l'émir de Kabul est chargé de maintenir intact entre les deux puissances qu'il pressent être fort suspectes l'une à l'autre.
L'esclavage a été supprimé par l'effet des changements économiques à la suite d'un grand massacre de captifs, et les pirates ne visitent plus en bandes le plateau de l'Iran, jusqu'au delà de Meched, pour y capturer de paisibles laboureurs. La population s'accroît de nouveau dans ces contrées qu'une sorte de consentement général regarde, à tort ou à raison, comme le berceau du monde et que les dominateurs successifs avaient presque dépeuplées. La paix entre les tribus et les races permet de rétablir les canaux d'irrigation, de restaurer les cultures le long des fleuves et de reconstruire les anciennes capitales. Les grandes étendues désertes qui limitaient jadis le domaine de la culture en dehors des vallées supérieures des fleuves et qui privaient ces contrées de tout apport commercial, de tout aliment intellectuel, ne sont plus des obstacles, puisque des routes, des lignes de fortins et d'auberges assurent en toute saison la continuité des rapports. Un chemin de fer, partant du port de Krasnovodsk, qui fait face à Baku, longe la base septentrionale du Caucase iranien et, choisissant comme station les campements des Turkmènes jadis les plus redoutés, passe à Merv pour lancer comme une antenne un embranchement vers la brèche de Hérat, tandis qu'une autre ligne, traversant l'Oxus sur un pont qui est une des merveilles de l'industrie moderne, va rejoindre les cités, naguère mystérieuses, de Bokhara et de Samarkand. D'autres voies ferrées se détachant du Transsibérien feront de Tachkend et des villes du Ferghana des colonies complètement russes, et, sans doute, dans un avenir prochain, pénétreront au cœur de la Chine par la voie la plus droite, l'ancienne route de la « soie », ouverte entre l'Alaï et le Trans-Alaï.
D'ailleurs, il faut le dire, le régime de domination, si dur qu'il puisse être, est certainement moins mauvais que ne l'était celui de la guerre incessante, du pillage et des tortures. Les empalements, les écorchements, les brûlements à petit feu se pratiquaient volontiers dans l'entourage de ces petits souverains. Certaines tribus turkmènes n'avaient absolument d'autre profession que la violence et le meurtre. Dès qu'il savait se tenir sur un cheval, l'enfant suivait son père en s'accrochant à la crinière de la monture et prenait part à l'expédition de guerre. On lui confiait les oreilles et les nez coupés et on lui enseignait à dépouiller les cadavres de leurs bijoux et de leurs amulettes. Ce n'était point chose rare que de percer le mollet d'un esclave pour y passer une corde que le Turkmène attachait à l'arçon de sa selle. Le malheureux courait à côté du coursier : s'il tombait, épuisé, malgré les coups de fouet qui lui rendaient la force du désespoir, le cavalier coupait la corde, et l'esclave gisait râlant sur le sol.
Naguère les conditions géographiques de la chaîne bordière que forme le Caucase iranien rendaient les guerres entre voisins d'en haut et d'en bas absolument inévitables et incessantes : l'eau était nécessaire aux uns et aux autres. En effet, les Iraniens tiennent à garder possession, dans toute la longueur du cours, des ruisseaux qui sourdent sur les hauteurs et, plutôt que de les laisser tarir dans le désert, ils cherchent à les capter en entier pour leurs cultures par des canaux d'irrigation. De leur côté, les pillards de la plaine entendaient ne pas se laisser enlever les aiguades accoutumées ; toute goutte d'eau qui leur était ravie devait être rachetée par le sang. D'ailleurs, ces nomades étaient également agriculteurs et avaient besoin d'eau pour leurs champs qu'ils faisaient cultiver par des captifs recrutés çà et là et travaillant sous les coups de lanières en cuir. Il ne leur suffisait donc pas de posséder les mares du Daman-i Koh ou « Piedmont », mais ils cherchaient aussi à remonter vers les sommets et les vallées de l'intérieur pour s'emparer de la région des sources. La guerre était donc continuelle et sévissait sur tous les points à la fois avant que les armées russes eussent immobilisé les populations dans le cercle prescrit. Les nomades touraniens montaient à l'assaut du plateau d'Iran lentement, par empiètements successifs, et nul n'avait plus l'audace de leur résister. Près de chaque source des hautes vallées se montrent les tours de défense où se réfugiaient les indigènes quand un cri de détresse annonçait l'arrivée d'un alaman, ou horde de ravageurs turkmènes. La conquête russe ayant mis fin à cette guerre incessante et au dépeuplement, les habitants du Khorassan et du Seïstan en éprouvent une telle reconnaissance pour les porteurs de la paix que nombre d'entre eux la témoignent par l'adoption des mœurs et des costumes de la Russie : ils vont jusqu'à saluer en se découvrant la tête, ce qui auparavant eût été considéré comme le comble de l'inconvenance[1536].
L'Iran est la contrée de l'Asie dont les conditions géographiques ont été le plus profondément changées et comme renversées par l'extension du monde civilisé. Le plateau d'Elam, si heureusement situé jadis pour la constitution d'une individualité nationale bien caractérisée, en même temps que d'une invincible puissance militaire, cette forteresse naturelle qui s'avançait en promontoire au-dessus des terres fécondes de la Mésopotamie et qui, d'un autre côté, se trouvait défendue par des mers et des solitudes, cette contrée superbe, source de vie d'où la civilisation s'épanchait à l'Occident vers l'Europe, à l'Orient vers les Indes, se trouve maintenant livrée d'avance aux entreprises des deux puissances rivales qui l'assiègent, et précisément des deux côtes où elle était inattaquable autrefois. Le golfe Persique n'est actuellement qu'une immense rade pour les navires anglais qui débarquent leurs marins en conquérants, tantôt sur un point, tantôt sur un autre ; sur le revers septentrional, la mer Caspienne est un lac entièrement russe, tandis que Cosaques et Turkmènes enrégimentés n'attendent qu'un signal pour escalader les pentes extérieures du plateau et redescendre vers Téhéran : déjà leurs routes montent à l'assaut de tous les points stratégiques.
Après le passage dévastateur des Mongols sur le plateau d'Iran, la puissance militaire du royaume ne pouvait que décliner par suite de l'inégalité très grande que les différences de l'armement ont créée à l'avantage des nations occidentales, même des Turcs, dans leurs relations avec la Perse. Pourtant les Iraniens reprirent encore deux fois l'offensive. Le chah Abbas, à la fin du seizième siècle, puis l'aventurier Nadir-chah, cent cinquante ans plus tard, firent grande figure dans le monde musulman, mais leur force ne se porta guère que du côté de l'Orient. Nadir, établissant sa capitale à Meched, vers l'est du Caucase iranien, refoula devant lui les guerriers afghans et descendit jusque dans l'Inde, où il détrôna le Grand Mongol ; au nord-ouest, il put rejeter les avant-postes des Russes jusqu'au pied du Caucase ; mais ce fut le dernier effort extérieur de la Perse et, depuis cette époque, le royaume dut se borner strictement au souci de ses propres affaires intérieures.
Ce renversement de l'histoire, conséquence du changement de valeur et d'importance qu'ont subi les conditions du milieu géographique pendant le cours des siècles, se présente pour la Perse d'une manière vraiment tragique. La solidité naturelle et la continuité des remparts extérieurs de l'Iranie, l'unité intérieure de la contrée en avaient fait une terre bénie par Ormuzd, le dieu du Bien, et la voilà maintenant livrée au dieu du Mal. C'est que l'ambiance elle-même, comme tous les autres phénomènes, a son évolution dans l'infini des choses. Sans doute la Perse a gardé ses monts, ses déserts, son climat, mais ses peuples, quoique encore les premiers par raffinement de l'intelligence, ont changé d'industrie, de langue, de religion, de mœurs ; sa puissance est devenue faiblesse relativement à la force des contrées environnantes. Les centres de vie politique se sont déplacés à la surface de la terre, et, fait de premier ordre dominant tous les autres, le monde solidaire de la civilisation commune s'est immensément agrandi autour du plateau de l'Iran. Aux siècles primitifs de l'histoire, c'est à la Babylonie, au pays d'Assur, à l'Arménie, à la Margiane, à la Bactriane que les habitants des hautes plaines de Perse avaient affaire ; maintenant c'est à des puissances qui commandent aux extrémités de l'Ancien Monde et dont les capitales se trouvent en des contrées complètement ignorées des Darius et des Chosroès. La Russie et l'Angleterre sont à présent les deux suzeraines rivales dont le gouvernement de la Perse doit avoir le constant souci d'étudier les volontés et les caprices, de courtiser les faveurs, d'éviter les colères, de prévenir les vœux. Rien n'eût été plus facile pour elles que d'étendre la main sur le pays et de s'en emparer sans coup férir, si elles avaient pu s'entendre sur la ligne des frontières et si n'était sous-entendue une certaine obligation de décence diplomatique à ne se point hâter en matière d'annexions. Depuis 1430, on se montre dans le Seïstan, entre Ghirichk, sur l'Helmend, et Farah, le lieu de la future bataille où doit se décider le sort de l'Asie[1537]. Lorsque cette prophétie se répandit dans le monde iranien, on ignorait quels peuples s'entre-choqueraient dans le grand conflit ; on sait maintenant que ce sont les armées des Russes et des Anglais.
C'est au milieu du dix-huitième siècle que la marine britannique fonda son premier établissement sur la terre de l'Iran, à Bouchir, l'un des ports du golfe Persique. Pour les Anglais, c'était une conséquence nécessaire de la conquête des royaumes hindous qu'ils étaient alors en train d'accomplir. Il leur fallait absolument posséder, soit en maîtres, soit en concessionnaires usagers, des lieux de ravitaillement et d'étape sur le chemin militaire des Indes. Ils s'installèrent à Bouchir par la même raison qui, plus tard, leur fit prendre l'île de Malte, puis Aden et Perim, leur fit acquérir les actions du canal de Suez, leur dicta la bataille de Tell-el-Kebir, installa leurs régiments indiens au Caire, puis le long de la vallée du Nil, enfin à Berbera, sur la côte des Somal. A leur établissement de Bouchir succédèrent plusieurs autres, et l'on peut dire que maintenant le golfe Persique est une mer complètement anglo-indienne : le gouvernement de Téhéran, les petits sultans de la côte d'Arabie n'y commandent que de nom. En outre une compagnie britannique possède la ligne du télégraphe qui longe le littoral jusqu'aux possessions anglaises du Mekran et au port indien de Kuratchi. Par les marchés de Bassorah et de Mohammerah, de Koveït, ainsi que par la navigation de la rivière Karun, enfin par les opérations banquières de ses protégés, les Parsi, la Grande Bretagne dispose de tout le commerce méridional de l'Iran. Nulle atteinte ne lui serait plus sensible qu'une tentative de concurrence à son monopole commercial aux bouches de l'Euphrate, et c'est avec une véritable rage qu'elle accueillit les projets de l'Allemagne sur le chemin de fer du Bosphore à Bagdad et Bassorah.
De leur côté, les Russes sont maîtres dans l'autre partie de la contrée limitrophe de leur territoire transcaucasien et transcaspien. Il y a longtemps qu'ils ont vengé leur insuccès des premières années du dix-huitième siècle. Trente ans après l'établissement de la nouvelle dynastie turkmène qui réside à Téhéran, ils s'emparaient de toute l'Arménie persane qui touche à l'Ararat et fixaient la frontière à leur guise ; ils interdisaient même à tout vaisseau de guerre persan la navigation de la Caspienne ; sans en avoir le droit par traité, ils installaient un arsenal dans l'îlot d'Achurada, langue de sable qui, située à l'angle sud-oriental de la mer, appartient incontestablement à la Perse ; et depuis longtemps ils ne se donnent même plus la peine de répondre aux requêtes obséquieuses du cabinet de Téhéran ; il leur a convenu d'avoir un dépôt d'armes et de troupes dans ce port militaire, et c'est pure magnanimité de leur part de consentir à ne pas pénétrer plus avant. Au nord, ils occupent au point de vue commercial une situation analogue à celle des Anglais dans le sud, et par la route d'Enzeli et de Recht, à l'ouest, par celle de Meched, à l'est, ils desservent tout le mouvement des marchandises, de même qu'à l'occasion ils pourront diriger la marche des troupes et l'expédition des pièces d'artillerie.
La Perse est donc, pour ainsi dire, dans la situation d'un corps que se disputent deux carnassiers : sa tête est prise dans une gueule dévorante, ses pieds sont tenus par d'autres mâchoires. De même que l'Afghanistan, la Turquie et le Maroc, ces « hommes malades », la Perse ne doit le semblant d'indépendance qui lui reste qu'à la jalousie des puissances, incapables de se mettre d'accord sur la façon de la dépecer. Nul phénomène de l'histoire contemporaine ne montre plus éloquemment combien l'équilibre politique de notre monde est instable et incertain. La Perse a virtuellement cessé d'exister comme pays autonome, et son gouvernement n'est plus qu'une machine à extraction d'impôts pour les dépenses royales, les pensions civiles et militaires, les fastueuses ambassades, les fonctions inutiles. Même pour la fixation des frontières, les employés persans ne sont guère que les porte-mire des officiers russes et britanniques. Quant au peuple, il n'a pas encore fait connaître sa volonté.
Ce conflit des deux puissances européennes représentant au centre de l'Asie deux formes différentes de la civilisation est peut être le fait le plus considérable de l'histoire au commencement du vingtième siècle, car la Perse est, avec la Mésopotamie limitrophe, le véritable centre monumental de l'Ancien Monde, comme l'isthme de Suez en est le centre maritime. Là se trouvera dans l'avenir l'étape majeure entre l'Europe et les Indes, ce qui d'ailleurs eut certainement lieu dans l'époque préhistorique, puisque la langue aryenne et la civilisation correspondante se répandirent à l'Orient vers l'Indus et à l'Occident vers la mer Egée, en descendant du plateau de l'Iranie.
Au point de vue de son rôle historique, la Perse mérite donc d'être étudiée avec une attention toute spéciale comme point vital par excellence dans l'organisme terrestre.
Le signe le plus éloquent de la décadence extérieure est l'état des édifices qui furent jadis élevés et décorés avec toute la magnificence de l'art pour servir d'universités et qui sont maintenant utilisés comme écuries ou caravansérails, à moins qu'ils ne tombent en ruines. Et les hommes, semble-t-il, sont tout aussi déchus. Quel écart de dégénérescence, du moins apparent, entre ces « fils purs » de l'Iran, « qui ne mentaient jamais » (Hérodote), et les Persans sceptiques de nos jours, qui subissent bassement la plus vile des tyrannies et ne s'en excusent que par le mépris d'eux-mêmes et de tous ; la longue durée de l'asservissement en a fait les plus ingénieux des menteurs. Quand les formes de la politesse exigent que l'on se présente devant un supérieur en avançant le cou comme pour dire : « Prends ton sabre, abats ma tête », il est facile de comprendre que toute sincérité est bannie de la conversation. Il faut que chaque personne s'accommode à son interlocuteur pour parer à ses ruses, échapper à ses intrigues : « pigeon avec pigeon, faucon avec faucon », tel est le proverbe que l'on aime à répéter en se donnant une ligne de conduite pour les affaires ; mais l'Iranien de bonne compagnie voit aussitôt avec qui il se trouve, car il est profond observateur. Il doit à la société policée dans laquelle il vit une parfaite courtoisie, il est tenu aussi de lui procurer les avantages d'une conversation nourrie d'allusions classiques, de beaux vers déclamés avec grâce et avec force, de nobles pensées bien dites et présentées au bon moment. D'ailleurs, ces devoirs de société n'empêchent pas qu'une certaine arrogance de bon ton, un certain mépris des hommes et des choses se mêlent chez les amis et chez les hôtes au langage le plus raffiné[1538].
La longue hérédité de culture se manifeste chez les Persans, peut-être plus que chez les autres peuples ayant eu derrière eux un passé cent fois séculaire de civilisation. Telle est la cause pour laquelle la régression qui s'est opérée dans la vie du peuple choque davantage que ne le ferait sa mort. Que Babel soit tombée, que Ninive ait été recouverte par les sables, la fin naturelle de toutes choses veut qu'il en soit ainsi : ce qui a vécu retourne à la poussière. Mais quand même, la Perse vit encore dans sa décadence profonde. Il y avait là des millions d'hommes, ils y sont toujours, quoique diminués : des villes populeuses s'élevaient au milieu des jardins de roses, toutes ne sont pas démolies et les rosiers fleurissent. La langue, si riche et si belle, est restée l'une des plus appréciées et des plus influentes de l'Asie ; elle se répand, modifie les parlers voisins, agit sur la littérature contemporaine ; en chaque siècle, depuis Firdousi, des poètes ont fait revivre le passé dans la splendeur de leurs vers et des hommes éminents ont témoigné de la persistance du génie iranien ; de nos jours même, les Bâbi, ces héros qui voulaient ouvrir la « porte » d'un nouveau monde de justice et de bonté, nous ont montré une vertu de dévouement et une grandeur d'âme qui n'ont jamais été dépassées. Ces hautes manifestations de la vie morale témoignent que le flux intérieur n'a point tari : il ressemble à ces kanat ou canaux d'irrigation dont on ne voit point briller les eaux et dont on n'entend point le murmure, mais qui n'en fertilisent pas moins le sol et font s'épanouir les fleurs. Tout nous clame que si la force de l'Iran est assoupie, elle n'est point détruite et qu'un flot pur continue de couler mystérieusement sous le rocher brûlé.
Les Persans proprement dits ont le très grand mérite d'aimer la paix, d'éviter avec soin toute occasion de dispute. Les armées du chah se composent presqu'uniquement de Turcs, hommes qui ajoutent aux mœurs violentes de la soldatesque de redoutables caractères ataviques, car ils descendent de pillards mercenaires appelés dans la contrée pour en contenir les habitants : ils sont conquérants par hérédité ; de tout temps, même lorsqu'ils n'étaient pas encadrés en régiments et en bataillons et ne recevaient pas les ordres directs de leurs chefs, ils s'imaginaient volontiers avoir le droit de verser le sang. A cet égard leur mentalité nous paraît plus qu'étrange : ils se font fastueusement cadeau des meurtres qu'ils ont commis, tant cet acte leur paraît noble et digne d'envie. « Je te donne ce cadavre comme si tu l'avais tué » ; et l'ami accepte orgueilleusement le don sinistre qui fait de lui le meurtrier. Ce sont aussi les Turcs qui, dans les derniers siècles, ont imposé des souverains à la Perse. La famille actuellement régnante appartient à la tribu des Khadjar, dont le domaine originaire se trouve à l'angle sud-oriental de la Caspienne, constituant le territoire stratégique d'Asterabad. Avant les Khadjar, une autre peuplade turkmène avait conquis la prééminence guerrière et domina tout le monde iranien dans la personne de Nadir-chah, le « Fils de l'Epée ». Cette tribu est celle des Afchar, qui vit dans les hautes vallées de l'Atrek et du Gurgen, disputant à des Kurdes, transplantés loin des monts arméniens, la possession de ces parages.
Eh bien ! chez ces soudards même, la puissance d'attraction exercée par la civilisation iranienne est si forte que tous l'acceptent sans protestation et cherchent à s'en réclamer. Nombre de tribus qui sont très sûrement de provenance turkmène ou sémitique parlent le persan aussi bien que les Farsi de Chiras. Dans les districts presque exclusivement turcs, comme certaines parties de l'Azerbeidjan, la population est en maints endroits devenue bilingue, la langue turque se dégradant peu à peu à l'état de patois, tandis que le persan prend le caractère de langage noble ; la famille régnante, de même que celles des principaux dignitaires, issus également des Khadjar et des Afchar, gens réputés impurs, cherchent à se prouver qu'ils sont bien de la grande race iranienne, et les vers qu'ils apprennent, ceux que l'on récite ou chante devant eux dans les banquets célèbrent les merveilleux combats de Rustem et de Feridun contre les impurs démons des nuits, c'est-à-dire contre les ancêtres mêmes de ceux qui prétendent les célébrer. Pareil phénomène, on le sait, se produit dans toutes les contrées où des conquérants barbares se trouvent en contact avec des vaincus de beaucoup leurs supérieurs en culture. Ainsi les Mandchoux s'efforcent de devenir Chinois et le deviennent en effet : l'incontestable supériorité de la civilisation iranienne a pénétré profondément tous les éléments du plateau.
Même dans l'Orient, elle s'impose à tous les voisins. Les Turcs d'Europe parlent à demi persan et ce qu'ils ont d'architecture est entièrement dérivé des monuments de la Perse. Du côté du nord, avant que la Russie fût intervenue, tous progrès, en science et en industrie aussi bien qu'en art, avaient pour patrie originelle les plateaux limités au nord par le Caucase transcaspien, et, du côté de l'est, cette même civilisation eut une telle influence que plus de deux cents millions d'individus parlent dans l'Inde des langues dérivées du persan pour une large part : les Anglais furent même sur le point de faire de l'hindoustani le parler officiel de toute la péninsule. Que serait-ce donc si, au lieu d'apprécier seulement l'influence exercée par la nation persane depuis Mahomet, on embrassait, dans le cycle de l'œuvre iranienne, toutes les populations qui se glorifient d'avoir pour idiomes des langages provenant de celui des Aryens protohistoriques ! Ce n'est plus alors l'Orient, mais le monde entier qui aurait subi l'action prépondérante des peuples ayant vécu là-haut sur les terres iraniennes. Les Persans actuels, en y comptant les allophyles de toute race, ne sont probablement qu'au nombre de sept millions, et tous les Européens, Américains, Australiens, Hindous qui se réclament directement, à tort ou à raison, du sang aryen, tous ceux aussi qui, en justice parfaite, peuvent du moins affirmer qu'ils appartiennent à la même sphère de rayonnement intellectuel représentent une multitude cent fois supérieure à celle de l'Iranie, au moins sept cents millions d'individus. On pourrait y ajouter les cinq cents millions d'habitants de l'Asie orientale, puisque ceux-là aussi, par l'intermédiaire des Bak ou « Cent familles », ont reçu l'impulsion première des immigrants d'Elam, c'est-à-dire des montagnards iraniens[1539].
Enfin, en présageant le cours de l'histoire, tel qu'il s'annonce dans un avenir prochain, comme si les événements étaient accomplis déjà, n'est-il pas de toute évidence que tous les peuples de la terre se dirigent dans le sens indiqué par le mouvement des idées aryennes ? La civilisation contemporaine dans son ensemble, avec son cortège de sciences et de philosophies, ne peut se concevoir autrement que rattachée par mille liens au monde aryen, et, par conséquent, nous avons tous à considérer comme une patrie des âmes cette haute terre du continent asiatique, où se parle la langue originale de notre pensée commune.
La situation humiliante que la Perse occupe parmi les États ne diminue aucunement l'importance virtuelle de la contrée dans l'ensemble géographique de l'Ancien Monde, et, quand les peuples ne seront plus livrés aux caprices des conquérants et des rois héréditaires, quand l'homme, suivant l'antique prophétie, aura procuré la victoire définitive au vieil Ormuzd, le génie du Bien, par l'acuité de son intelligence et la force de son bras, la Perse reprendra les avantages qu'elle eut autrefois dans l'économie générale du monde. Ce qui fit jadis son importance, c'est d'avoir été le lieu de passage obligé de tous les progrès entre les peuples de l'Orient et ceux de l'Occident : elle reprendra ce rôle d'intermédiaire naturel pour l'Inde et l'Europe, car la géographie le veut ainsi. De même que la route océanique si détournée qui doublait le continent africain par le cap de Bonne Espérance a été remplacée par la voie relativement courte qui passe par le canal de Suez, de même cette ligne de navigation devra laisser un jour ses voyageurs au chemin direct de 8 000 kilomètres qui, par Vienne, Constantinople, Bagdad, Ispahan et Kandahar, ou par Perekop, Kertch, Tiflis et Téhéran, transportera les Occidentaux en moins d'une semaine à Kuratchi, à Bombay, à Delhi, dans n'importe quelle cité de l'immense réseau de l'Inde. Ce pays de l'Iran, duquel les voyageurs s'écartent prudemment aujourd'hui, deviendra un centre d'appel où convergeront les voies majeures de la civilisation. Les Occidentaux apprendront alors à connaître mieux leurs frères de langue, de mœurs et de génie, dont tant de siècles de culture différente les avaient éloignés, et renoueront avec eux les liens de la parenté antique. Ils comprendront aussi pourquoi la lutte d'influence entre l'Angleterre et la Russie à propos du territoire persan a duré pendant des générations et soulevé tant de haines. La possession de Constantinople pour laquelle on a versé tant de sang ne vaut pas celle des chemins, aujourd'hui presque déserts, qui se rencontrent dans les marais du Seïstan.
A l'est de la Perse et de l'Afghanistan, le front de bataille se continue pour les deux puissances en conflit ; mais, dans cette région, les conquêtes de la Russie, bien différentes en cela des annexions de territoire, faites par l'Angleterre, ont cet avantage capital de s'accomplir comme par un phénomène de croissance naturelle et suivant des lois d'affinité géographique. Chaque pays limitrophe s'agrège facilement à la contrée voisine déjà conquise. De même que l'Arménie du sud continue naturellement les vallées et les montagnes de l'Arménie du nord ; de même que les rives méridionales de la Caspienne complètent harmonieusement le cercle du littoral russe ; de même le cours de l'Oxus se continue par de hautes vallées jusque sur les terrasses neigeuses qui dominent l'Inde ; le prolongement normal des plaines de la Sibérie du sud se fait vers la Mongolie, sur le revers de l'Altaï et du Sayan ; jusque dans l'Océan pacifique, l'île de Sakhalin se poursuit au sud par la terre de Yéso, dans laquelle les ethnologistes retrouveraient à souhait des Aïno barbus, frères des moujik de la Grande Russie. Tout rattachement d'un nouveau domaine à l'immense empire était ainsi, sinon justifié, du moins expliqué, excusé d'avance, sous prétexte de cohésion géographique. Munis de ces raisons paraissant bonnes aux favorisés du sort, les envahisseurs russes pouvaient ainsi marcher de proche en proche jusqu'au fond de la Chine et, certes, ils n'y auraient pas manqué, s'ils n'avaient rencontré sur leur chemin de redoutables adversaires.
D'ailleurs, ce n'est pas seulement la continuité géographique des territoires qui facilite l'œuvre de conquête, les conditions ethnologiques sont également favorables aux empiètements de la Russie. Les adversaires qu'elle rencontre sont des frères de race pour un grand nombre des allophyles qui peuplent l'empire. Les Turcomans, qui se défendirent avec une si extraordinaire vaillance contre les Russes de Skobelev, se sont réconciliés facilement quand ils ont vu dans les rangs de l'armée moscovite d'autres tribus turcomanes, ayant leurs mœurs, leur langue, leur mentalité. Les Kirghiz de la Kachgarie reconnaîtront comme des compatriotes ceux qui leur viendront des steppes occidentales, et des Bouriates aux autres Mongols, la transition sera presqu'insensible. Par la force même des choses, les Russes ont suivi la méthode des chasseurs d'éléphants sauvages qui introduisent des animaux domestiques dans l'enclos où se démène le captif pour le calmer et l'accoutumer graduellement à la servitude. Tous les types asiatiques sont représentés dans la Russie d'Europe — même les Kalmouk, — et peuvent se montrer en Asie comme autant de Russes authentiques. Ils le sont d'ailleurs par le consentement universel, quelle que soit la diversité des origines. Un admirable voyageur, Potanin, n'est-il pas à la fois Samoyède et Russe ? Nul ne s'occupe de rechercher quelle proportion de sang slave coule dans ses veines. Des écrivains polonais, ennemis irréconciliables de la Russie, et en même temps fervents adeptes de la théorie d'après laquelle la suprématie intellectuelle et morale appartient à la prétendue « race » aryenne, se plaisaient à rejeter les « Moscovites » en dehors de ce monde privilégié, et à voir en eux des métis de Mongols, des Asiates, et non des Européens. Mais c'est précisément parce que cette thèse a une part de vérité que les Russes s'associent facilement à leurs voisins les Orientaux par le génie naturel et les entraînent en peu de temps dans leur orbite.
Au nord-est de l'Afghanistan, la forme géométrique du sol adonné de grands avantages à la Russie, du moins par l'accroissement de son prestige militaire. En effet, des postes de soldats occupent des points dominateurs sur les plateaux pamiriens et pourraient à l'occasion descendre sur le versant méridional de l'Hindu-kuch dans le Kachmir et le Kafiristan, au cas très improbable où des expéditions stratégiques de quelque importance seraient possible dans cette région des glaces et de la mort. Au point de vue politique, ces détachements de troupes alpines n'ont d'importance que parce qu'ils attirent l'attention des peuples circonvoisins et leur montrent, comme une sorte de symbole fatidique, des représentants armés de la nation militaire invoquée par les uns, redoutée par les autres. Déjà, dans la grande plaine de la Kachgarie, qui s'étend à l'orient des Pamir, la puissance de la Russie, quoique figurée par un simple décor, est pourtant considérée comme un fait matériel et indiscutable : on nous dit qu'en l'année 1897, le consul général de Russie établi à Kachgar disposait en réalité, grâce à sa petite troupe de 64 Cosaques, du pouvoir effectif de toutes les contrées qu'arrose le Tarim[1540], l'autorité chinoise n'existant guère que pour la forme. A vrai dire, le fait a été contesté par d'autres voyageurs ; il est probable qu'il a été temporairement exact.
Quant au Tibet et à la Mongolie, il est difficile de savoir jusqu'à quel point avait été poussé le travail d'annexion à la Russie avant la guerre de 1904, puisque le mystère des couvents bouddhistes permet aux diplomates de cacher leurs agissements. On sait seulement que le palais du Dalaï-lama, si soigneusement interdit aux voyageurs ordinaires et même à des hommes de la valeur intellectuelle et de la notoriété d'un Sven Hedin, s'ouvre, ou du moins s'ouvrait facilement à tel moine obscur, fidèle sujet du tsar blanc, et on sait que des cadeaux s'échangeaient entre les deux souverains, accompagnés de papiers importants où se règle le destin des peuples d'Asie centrale, en dehors de leur volonté.
En Mongolie, mêmes allées et venues des pieux émissaires dans les grandes bonzeries qui gouvernent les tribus nomades, car les Mongols ne sont plus la terrible nation des gens de guerre, qui, saisis de la folie des aventures, descendaient en déluges irrésistibles sur la Chine ou sur l'Europe. De modernes évaluations, qu'il est impossible de ne pas croire exagérées, nous disent que la population mongole serait en majorité composée de lama : dans les régions orientales, les parents consacreraient deux enfants sur trois à la prêtrise[1541]. Le gouvernement chinois aurait grand intérêt à voir décroître la natalité d'année en année chez ces Mongols redoutés qui mirent si souvent l'empire en danger. De leur côté les conquérants russes peuvent marcher de l'avant, sans avoir à s'inquiéter de cette tourbe d'assouvis, occupée seulement de son salut spirituel et des moyens de l'atteindre, prières, génuflexions, balancements de la tête et des membres. On le voit, les Occidentaux, représentés spécialement par les Russes, n'ont plus à craindre maintenant, comme leurs ancêtres slaves ou sarmates, une invasion des Huns : ce ne sont plus les Mongols qui débordent sur l'Europe. Bien au contraire, ce sont les Européens qui débordent sur tout l'Extrême Orient, les uns Anglais, Allemands, Français, dans les ports du littoral, les autres Russes, dans les régions de l'intérieur. Dans ce mouvement général d'invasion, l'action des Slaves est de beaucoup la plus importante, car les Européens qui s'établissent dans les régions côtières ne s'y fixent guère à résidence définitive : ils ne s'y trouvent pour la plupart qu'en étrangers et sans famille, tandis que les Russes, venus par la Sibérie, se fixent d'ordinaire sur le sol et y font souche en se mélangeant aux populations indigènes, qu'ils s'assimilent graduellement. Le territoire des Jaunes est ainsi définitivement envahi et devient part intégrante de l'aire de civilisation européenne. Or, si arriérés que soient, en majorité, les colons slaves de l'Asie, il n'en est pas moins vrai que, dans l'ensemble, ils portent avec eux la pensée européenne, c'est-à-dire le progrès, le philonéisme, et l'emportent en valeur virtuelle sur la culture chinoise, misonéiste, tournée vers le passé. Le changement d'équilibre a été complet pendant ces deux mille années.
Toute la partie septentrionale du continent, la Sibérie, est déjà une « Russie d'Asie », malgré le gouvernement lui-même qui s'ingéniait depuis l'époque d'Ivan le Terrible à faire de ce territoire un simple domaine d'Etat sans libres relations avec les provinces européennes. Le commerce était strictement monopolisé, l'immigration n'était tolérée que suivant certaines règles et en des régions désignées, même elle ne se produisit guère que grâce à des bandes de fugitifs échappés à la servitude. Les vallées de l'Altaï sans exception restaient interdites, même aux colons libres. La contrée était tout entière domaine impérial réservé aux serfs qu'on y envoyait pour l'exploitation directe des mines. Le reste du pays était surtout considéré comme une grande prison où, suivant la gravité des délits et des crimes, le pouvoir distribuait les punitions, condamnant les uns à une résidence fixe, les autres au séjour dans une forteresse, d'autres encore au dur travail des mines ou à la captivité du bagne. C'est par dizaines de milliers que les malheureux criminels civils, vagabonds ou condamnés politiques, les meilleurs hommes, l'élite de la Russie, étaient menés d'étape en étape par-dessus la frontière de l'Oural et se répartissaient diversement dans l'immense étendue sibérienne, jusque dans les toundra glacées du littoral polaire. Mais en peuplant la Sibérie de ses adversaires politiques, le gouvernement russe s'exposait à développer les tendances séparatistes des Sibériens, et peut-être que ceux-ci eussent tenté de se rendre indépendants, si les populations indigènes, d'origine mongole, turque, mandchoue, n'avaient eu le temps de se mêler intimement à la partie indifférente de la population russe et à former avec elle une masse veule, assouplie à toutes les servitudes.
D'ailleurs, la Sibérie tenait à la Russie d'Europe par un véritable fil, lien matériel qu'il eût été difficile de rompre parce que tous avaient intérêt à le garder. Ce lien qui maintient l'union politique des deux contrées d'Europe et d'Asie, c'était la grande route, le *trakt*, qui réunissait le seuil de l'Oural, entre Perm et Yekaterinbourg, au lac Raïkal et au fleuve Amur. Des avenues ouvertes à la hache dans l'immense taïga ou forêt « noire », des ponts sur les ruisseaux, des bacs sur les grands fleuves rattachaient, en une ligne continue de plusieurs milliers de kilomètres, les diverses pistes frayées à travers sables, boues ou rochers. Le convoi de charrettes, ou de traîneaux suivant la saison, se mouvait lentement en longues files sur l'interminable route ; cependant, après des semaines ou des mois, voyageurs et marchandises finissaient par arriver au lieu de destination. Des lieux d'étape, qui étaient en même temps des marchés, des rendez-vous de population, se succédaient de distance en distance et, dans les endroits les plus favorablement situés, des rangées de maisons bordaient le trakt sur plusieurs lieues de longueur. C'est aussi le long du trakt que naquirent toutes les villes de la Sibérie méridionale, là où des groupes de peuplement ne l'avaient pas déjà précédé. Il est curieux de voir par les cartes de densité kilométrique combien la population s'est pressée spontanément sur le parcours de la ligne de vie, qui est le véritable prolongement de L'Europe à travers la masse continentale de l'Asie.
Dans l'histoire de la civilisation générale, le trakt prit certainement une beaucoup plus grande importance que n'en possèdent les fleuves eux-mêmes, ces admirables voies de communication que fournissent l'Ob', le Yeniseï, la Lena avec leurs nombreux affluents. En effet le trakt se développe de l'ouest à l'est, il constitue la moitié de la voie qui réunit l'Atlantique au Pacifique, tandis que les fleuves s'écoulent uniformément vers le nord, dans la direction des tundra inhabitables. Cependant ces puissants cours d'eau sont devenus, eux aussi, les véhicules d'une circulation vitale très active dans tout leur réseau méridional, grâce à la vapeur qui les utilise pendant la moitié de l'année où ils sont libres des glaces.
Même dans leurs estuaires du nord, l'Ob' et le Yeniseï s'ouvrent graduellement au commerce de l'Europe. Ce «passage de l'est» ou du « nord-est», que cherchèrent pendant longtemps les navigateurs anglais et hollandais, avait fini par être considéré comme impossible avant l'expédition qui rendit à jamais célèbre le nom de Nordenskjöld, mais il deviendra certainement facile à une époque rapprochée de nous et prendra une réelle importance économique dans le commerce du monde, car les obstacles, jadis presque insurmontables, sont de ceux que l'on peut écarter. D'abord le régime des saisons, l'état des glaces sera de mieux en mieux connu et prévu, et la meilleure construction des navires, leur outillage plus puissant et plus complet permettront aux marins de traverser les banquises. Lorsque l'appel du commerce des fleuves sibériens aura rendu nécessaires les communications par la voie maritime, des équipages se trouveront poulies frayer.
Le trakt a perdu de son importance relative depuis la construction du chemin de fer transcontinental que les voitures parcourent actuellement en moins d'heures que les chars des caravaniers ne mettaient de jours autrefois, mais la route n'en est pas moins indispensable au trafic intermédiaire. Evidemment la vie se portera plus intense vers les villes qui jalonnent la voie nouvelle à une distance moyenne de relai, et qui, par une révolution presque soudaine, se trouvent entraînées dans l'aire d'attraction des grandes cités européennes. Un port de la Sibérie, Vladivostok, la « Dominatrice de l'Orient », sert officiellement de gare terminale sur le Pacifique au chemin de fer de l'Eurasie, mais une voie d'embranchement, qui est déjà devenue la ligne maîtresse, se ramifie vers le sud pour aller rejoindre le golfe de Pe-tchili et la mer de Corée, sous un climat plus bénin, où l'on n'a pas à redouter la fermeture des ports par les glaces de l'hiver. Dalniy, la « Lointaine », appropriée par la Russie durant sa courte période d'extension mandchourienne complète, Port-Arthur, à l'extrémité de la péninsule avancée de Liao-tung ; les deux cités forment un ensemble maritime complet avec port de commerce, port de guerre, arsenaux et chantiers. Pour aller rejoindre ces villes neuves, construites en plein territoire, sinon chinois, du moins de civilisation confucienne, il a fallu traverser montagnes, plaines et fleuves de la Mandchourie et y bâtir, de distance en distance, non seulement des stations, mais aussi des forteresses et des villes où la population s'est rapidement amassée. Comment les diplomates de toute nation pouvaient-ils feindre de croire à la prochaine évacuation de la Mandchourie par les armées d'occupation russe, alors que celles-ci avaient à garder tout un réseau de voies ferrées et les villes d'étape ? En effet, les Russes s'étaient engagés à évacuer les campagnes mandchoues dépourvues de routes, mais n'est-ce pas afin de se concentrer le long des voies stratégiques ? Autant dire que, dans une mine, ils garderaient seulement les veines de métal.
La révolution que cette voie nouvelle introduit dans la circulation de la vie à la surface de la Terre fera sentir rapidement ses effets. Le chemin transcontinental ne fut guère utilisé tout d'abord que pour le transport des troupes : les intérêts stratégiques primaient toute considération d'utilité nationale ou internationale, et, d'ailleurs, l'état rudimentaire de la voie, aux ponts branlants, à l'outillage insuffisant, ne permettait pas l'organisation de trains pour le commerce et le transport régulier des hommes et des marchandises. Puis on s'est occupé de faciliter les voyages aux gens des classes fortunées et d'agencer des trains de luxe de Calais à Peking ; le changement sera très considérable dans la direction et le mélange des éléments ethniques, puisque les raisons d'économie et de rapidité feront préférer la voie directe par terre au long détour maritime par la circumnavigation de l'Asie. Mais la force des choses entraînera bientôt l'utilisation démocratique de la voie nouvelle, et le va-et-vient des émigrants travailleurs entre l'Europe et l'Asie s'accomplira sans peine, bien autrement important dans ses conséquences que ne le furent autrefois les débordements de Huns ou de Mongols.
Et, cependant, ces premiers résultats d'une incalculable valeur historique, ne seront qu'un faible commencement, car le chemin de fer sibérien ne suit pas le tracé direct que l'attraction mutuelle des nations finira par imposer aux lignes de circulation majeure entre l'Europe et l'Asie. D'abord la Chine elle-même continue son réseau de voies ferrées, ce qui doublera, centuplera sa puissance d'appel sur l'Europe et modifiera en outre toute la vie sociale des Enfants de Han, car, en ce vaste pays, les transports utilisent surtout l'admirable système fluvial et les voyageurs vont généralement à pied, les routes de voiture ayant ainsi beaucoup moins d'importance que les sentiers, souvent tracés économiquement sur la crête des digues fluviales et des levées entre les champs ; même en territoires de montagnes on avait fréquemment remplacé des chemins par des escaliers attaquant de front les escarpements : des centaines, des milliers de marches mènent de la plaine inférieure aux pâturages d'en haut, arrosés par les pluies ou striés de neiges. Sur la route principale qui réunit la vallée de Ouan, sur le Yang-tse, à Tcheng-tu, la capitale du Szetchuen, toutes les escalades de monts se font ainsi par des marches de granit étagées sur le flanc des rochers : le col de Chen-kia-tchao, haut de 835 mètres, présente une superbe volée de cinq mille gradins[1542].
La transformation de tout cet antique outillage, transformation qui a duré des siècles en Europe et qui sera dans l'empire du Milieu l'œuvre de quelques décades, nécessitera certainement dans un avenir très prochain le rattachement direct de l'Europe à l'Asie d'Orient par les voies qui passent au nord et au sud du Tian-chan. Les antiques chemins des caravanes de la « Soie » et du « Jade » se rouvriront sous une forme moderne, ayant toutes pour objectif la Chine centrale, dont le point vital par excellence est le coude supérieur du Hoang-ho, au grand tournant de Lan-tchéu. En dépit de sa politique d'isolement jaloux, et contrairement à la volonté de ceux qui la gouvernent, la Russie deviendra forcément le lieu de passage le plus actif entre les deux moitiés de l'Ancien Monde. Cette même contrée, qui, jusqu'à une époque récente, était murée, pour ainsi dire, sans libres communications avec la mer, possédera désormais les principaux carrefours de la grande voie internationale entre l'Occident et l'Orient : d'avance on peut désigner ces points vitaux[1543].
Mais au point de vue politique, ne voit-on pas aussitôt que cette attribution économique à la Russie des voies de communications trans-asiatiques aura pour conséquence d'exposer aux entreprises de l'empire occidental toute la partie de la Chine au nord du fleuve Jaune. En effet, la capitale actuelle de la Fleur du Milieu est située à l'extrémité septentrionale de la Chine proprement dite, au point de croisement formé par deux grandes voies, celles qui descendent de la Mongolie et de la Mandchourie vers les plaines du Peï-ho et du Hoang-ho. Les nécessités de la défense le voulaient ainsi, mais les Chinois se trouvent aujourd'hui en face d'un ennemi qui peut les attaquer non seulement de front, par la Mandchourie et la Mongolie, mais aussi de flanc par les chemins qui descendent du Tian-chan et du Pamir. Ce sont là des circonstances tout à fait imprévues qui changent absolument la valeur des anciens traités géographiques. Toutefois la Chine n'est plus seule à défendre les points menacés de son territoire. Là encore la Russie agressive retrouve les adversaires qu'elle a dans l'Asie Mineure, en Perse, dans l'Afghanistan, sur les frontières du Tibet : sur l'immense pourtour de l'empire, partout se déroule le conflit entre l'Angleterre et la Russie. En Chine, la lutte est en outre singulièrement compliquée par les agissements de toutes les puissances du monde, le Japon en tête, puis la France, l'Allemagne et jusqu'à la petite Belgique, ayant toutes à s'assurer soit des territoires, soit des concessions ou des marchés.
Même si la Chine devait être conquise, militairement occupée par des soldats étrangers, régulièrement administrée par des fonctionnaires européens, elle n'en resterait pas moins la Chine par les mœurs et le génie de ses habitants. De même que l'Italie, asservie aux rois d'Espagne, aux empereurs allemands ou autrichiens, aux armées républicaines et impériales de la France, n'avait aucunement cessé pour cela d'être par son territoire une « expression géographique » bien nettement délimitée, et par sa population une « personne ethnique » des mieux caractérisées, de même la Chine subit toutes les invasions, non certainement sans en être modifiée, du moins sans en être entamée dans sa personnalité nationale.
Elle a la force invincible que donne la patience, et le temps finit toujours par lui donner raison. Même en dehors de la Chine là où des colonies chinoises ont pris racine, elles se maintiennent grandissantes, inassimilables, au milieu des populations hétérogènes, cherchant toujours à se grouper, soit dans un quartier distinct, soit même dans une ville séparée. Ainsi, près de Saigon, les Chinois ont construit les huttes et les baraquements de Cholon, une ville particulière, que découpe un réseau de coulées naturelles et de canaux fourmillant de jonques et de bachots. Ils sont bien là chez eux, et, certes bien plus solidement assis que leurs voisins de Saïgon, les fonctionnaires et les soldats français.
Du reste, la prodigieuse force de résistance que présentent les Chinois aux tentatives d'assimilation exercées contre eux à l'étranger est un fait si bien connu qu'il faut y voir certainement une des causes de l'empêchement que l'on met à leur séjour aux Etats-Unis et en Australie : on craint que, dans la concurrence vitale entre nations, la solidarité des instincts et des intérêts leur donne une trop forte prépondérance. Ce qui fait la force de la Chine, c'est précisément son apparente faiblesse. Elle n'a pas la cohésion politique donnée par l'unité de pouvoir et par une rigoureuse centralisation, mais chacune des cellules qui composent le grand ensemble chinois ressemble aux autres par sa morale, ses tendances et sa vie. Chaque groupe de familles pense de la même manière, se donne le même idéal, oppose à tout changement la même force de résistance. Qu'importe si le navire est percé à l'un ou l'autre point de sa carène, puisque tous les compartiments en sont étanches[1544] ?
Même les Chinois de la vieille souche ont encore conservé à l'égard du monde extérieur, y compris l'Europe, leur force d'initiative morale. Aux yeux de ces philosophes conservateurs, les étrangers qui les entourent ne sont pas nécessairement des « barbares », comme l'étaient pour les Grecs ceux qui vivaient en dehors de leur microcosme hellénique : ils voient en eux des hommes qui n'ont pas encore compris les principes sur lesquels repose le « royaume du Milieu ». Le devoir des Chinois est donc de donner à leur voisins la vraie compréhension des choses, à la fois par la parole et par l'exemple. Il n'est pas étonnant que, guidés par cette théorie unitaire, les Chinois ne connaissent pas comme les Européens l'idée de « patrie » et qu'ils n'aient pas même dans leur langue un mot pour l'exprimer[1545]. La vraie patrie est pour eux l'ensemble du monde où l'on est arrivé à comprendre, comme ils le font eux-mêmes, la constitution normale de la famille et de la société.
Toutefois, la mobilité croissante de l'individu et l'ébranlement, la destruction même des familles qui en est la conséquence présagent aux populations de l'Extrême Orient une révolution sociale et politique beaucoup plus profonde que ne l'ont été les bouleversements modernes de l'Europe occidentale, amenés depuis de longs siècles par des changements graduels. La civilisation de la Chine et des contrées qui se trouvent dans sa dépendance morale, telles que le Tonkin et la Cochinchine, repose absolument sur l'unité de la famille, objet d'un véritable culte : la famille chinoise, telle est la religion des Chinois, telle est aussi la raison d'être de leur vie politique.
La commune est simplement une fédération de familles, de même que l'Etat est une fédération de communes. De là cette prodigieuse force de résistance que la civilisation orientale dans son ensemble présente aux attaques des novateurs, à la poussée des millionnaires, des marchands et des conquérants venus des contrées occidentales. Et cependant elle cédera, puisqu'elle n'est pas d'accord avec les conditions nouvelles qui lui sont faites par le milieu.
Il est certain que la civilisation chinoise s'est partiellement survécue et que le peuple se trouve, par conséquent, en état de régression, état constaté par le prodigieux réseau de superstitions dont les « Enfants de Han » se sont laissé enserrer et qui n'a cessé de s'accroître avec la succession des âges. Le Chinois n'a pas la liberté d'esprit de l'homme qui est plein de confiance en soi-même et qui éprouve la joie de l'action. Il s'est emprisonné dans ses pratiques « comme la chrysalide dans le cocon ». Il n'ose plus agir : chacun de ses actes doit être réglé par un jeteur de sorts ou un diseur de bonne aventure ; il se fait diriger par la géomancie, la nécromancie, les mille figures fugitives de l'air et des eaux ; les esprits forts ne le sont qu'en apparence, mais, tout en se donnant un air dégagé, ils se gardent bien de risquer une action en un lieu, un temps ou une compagnie défendus par les présages. Telle est la raison pour laquelle les Chinois manquent fréquemment à des rendez-vous donnés ; ils en sont fort chagrins et s'en accusent les premiers, mais la destinée même leur défendait de tenir leur parole : ils ne pouvaient courir au-devant d'un malheur qui pour eux était certain[1546].
Les voyageurs qui ont étudié les mœurs chinoises parlent pour la plupart avec étonnement de la superstition des indigènes, comme si la grande moyenne des Européens n'en est pas au même point, ou du moins n'est que très partiellement dégagée des mêmes hallucinations et des mêmes pratiques. La principale différence dans les superstitions de l'Orient, et de l'Occident c'est que les premières sont « nues » peut-on dire. Les Chinois ne les entourent pas de tout un réseau de cérémonies religieuses réglées par un clergé officiel ; mais, que l'on reçoive ses amulettes d'un prêtre établi ou de quelque nécromancien blotti dans une caverne, le résultat est bien le même : de part et d'autre, c'est de la pièce d'étoffe ou de la médaille, du fragment de jade ou d'une coquille d'os que l'on attend le salut. L'estampille est distincte, mais l'Européen comme le Chinois se laisse aller volontiers à la peur, et, cessant alors de raisonner, il a recours à toutes sortes de fétiches pour se faire protéger contre le mauvais sort.
Une autre différence de détail entre les superstitions orientales et les superstitions occidentales est que celles des Chinois sont plus naturistes que celle des Européens. Les fantômes, qui ont un si grand rôle dans la mythologie chrétienne, soit comme diables, soit comme revenants, vampires ou loups-garous, sont moins redoutés en Chine, probablement parce que le culte des ancêtres, entretenu avec le plus grand soin, a pacifié la contrée. Les aïeux n'ont pas à se plaindre de leurs fils, qui leur assurent des tombeaux bien entretenus et de riches offrandes ; mais les forces de la Terre, toujours mystérieuses et redoutables, peuvent être souvent offensées sans que l'homme, si frêle en face de ces puissances, sache quel a été son crime : de là des cérémonies coûteuses, de fréquentes oraisons et des pratiques de toute espèce, pour lesquelles on n'a pas à consulter de prêtres proprement dits, mais des géomanciens, des hydromanciens, des astrologues, mille charlatans plus ou moins sincères, qui constituent bien l'équivalent du clergé. Les grands fétiches qu'il s'agit de conjurer à tout prix sont ceux du *feng-choui*, — c'est-à-dire « l'air et l'eau », — l'ensemble de toutes les conditions du milieu et le grand dragon, autrement dit la terre vivante avec tout ce qui se meut à sa surface et dans ses profondeurs[1547]. Pour vivre en harmonie avec ces forces, pour rythmer ses manifestations propres, chacun des actes de sa vie avec les phénomènes de la nature, il faudrait avoir toutes les sciences, et le Chinois, pas plus que les autres hommes, ne les possède : il n'a que l'empirisme, plus ou moins fondé sur une certaine expérience des choses.
Des écrivains ont émis l'opinion que Chinois et Occidentaux restent mutuellement impénétrables dans leur mode de sentir et de penser : tout accord apparent serait forcément un malentendu, puisque les mots eux-mêmes sont intraduisibles de langue à langue. Cela est vrai partiellement, mais ne l'est que pour un temps entre tous les peuples, entre toutes les communautés distinctes. La compréhension réciproque, d'abord impossible, puis difficile, incomplète et décevante, finit par devenir entière chez des individus, d'abord exceptionnels, puis de plus en plus nombreux, représentants avancés de leur type de race, de nation ou de profession spéciale. A mesure que les points de contact se multiplient, la compréhension mutuelle s'accroît : on arrive à se pénétrer l'un l'autre, non seulement par la pensée, mais encore par l'instinct. Mais il faut qu'il y ait sympathie, attraction naturelle : le marchand qui ne voit dans ses transactions avec l'indigène que des taels à gagner, le missionnaire qui se borne à baptiser les mourants pour les envoyer en paradis, le militaire qui gagne la croix en transperçant des ventres de poussalis, ceux-là certainement ne feront rien d'utile pour la pénétration mutuelle des génies de l'Orient et de l'Occident et leur fusion en une compréhension supérieure vraiment humaine. L'industrie européenne qui conquiert la Chine fera déjà beaucoup pour amener une plus intime union, car c'est à des ouvriers chinois que sont confiés l'entretien et la conduite de tous ces engins révolutionnaires qu'on appelle bateaux à vapeur, locomotives, dynamos. Bien plus, la science, la vraie, celle qui observe, expérimente et compare, pénètre dans les écoles chinoises. Les géographes de la Fleur du Milieu se résignent à croire que la Chine ne constitue pas à elle seule presque tout le monde habitable et que les « barbares » n'en occupent pas seulement les « coins ». Tous ceux qui étudient changent L'orientation de leur pensée et l'ampleur de leur horizon : aux ouvrages de Confucius et d'autres philosophes moraux, ils ajoutent l'étude des économistes et des savants modernes de l'Occident ; ils vont jusqu'à réformer leur pratique médicale, quoique les médecins d'Europe ne puissent pas encore leur apporter de méthodes assurées pour le traitement de chacun des cas particuliers. Tout change et se transforme : la musique de nos artistes européens, à laquelle on croyait les Chinois absolument rebelles, a fini par triompher de leur atavisme, et Canton, Changhaï, Fu-tchéou apprécient déjà très judicieusement la « musique de l'Avenir ».
Des puissances qui se disputent actuellement des lambeaux du territoire chinois, il n'en est en réalité que deux dont les annexions puissent être considérées comme de nature à repétrir la population locale au point de l'absorber dans une nationalité différente. Ces deux puissances sont la Russie et le Japon dont les empires confinent à celui du Milieu, et qui, par la pénétration constante des immigrants et des mœurs, par des mariages, arrivent à transformer les annexés jusque dans leur conscience politique. Pareil résultat, ne saurait être évidemment dans l'ambition de la France, quelque étendue que puissent acquérir un jour ses emprises sur les provinces méridionales : ses sujets chinois resteront des Chinois.
La Grande Bretagne, malgré toute son influence au point de vue de l'équilibre commercial, ne songe nullement à angliciser les Chinois, auxquels d'ailleurs la plupart de ses colonies ferment leurs portes. Les Etats-Unis, pour la même raison, auraient mauvaise grâce à s'associer en Chine à ces mêmes hommes que leur politique offense si gravement dans le territoire de l'Union américaine. Enfin l'Allemagne, si bien disciplinée que soient ses fonctionnaires et ses soldats, ne changera point les Chinois eu Germains : elle ne sera que puissance conquérante et dominatrice, représentée par un groupe de maitres, que l'on tiendra toujours pour des étrangers et qui resteront détestés si leur politique ne prend une autre direction.
Pour La Russie, c'est autre chose. Elle se présente le long des frontières de la Chine par les caractères mêmes qui la font ressembler à l'empire du Milieu. Elle arrive avec tous ses troupeaux de peuples asiatiques, Bouriates et Mandchoux, Kirghiz et Mongols, tous descendants de hordes qui reconnurent autrefois la suzeraineté de l'empereur jaune et qui se prosternent aujourd'hui devant le tzar blanc. L'alliance matérielle, intime, populaire, se fait sans peine par tous ces éléments ethniques, tandis que l'influence russe proprement dite est due à la colonisation agricole sur les bords de l'Amur et de l'Oussouri, au tracé des routes et des chemins de fer, à la construction des villes et à l'ouverture des écoles.
Du côté où elle produisait son action le plus efficace, le caractère de cette pénétration graduelle a été certainement quelque peu modifié durant les deux dernières années (1900). Le souvenir des quelques milliers de Chinois — cinq mille, dit-on — attachés deux par deux et noyés à Blagovetchensk en 1904 ne se perdra pas de si tôt parmi les fils de Han. Mais sur toute la périphérie mongole et turkestane — 2 500 kilomètres à vol d'oiseau entre les sources de l'Amur et celles de l'Amu-daria —, la situation respective des éléments en présence ne doit guère avoir changé depuis les défaites des Russes dans la péninsule de Liao-tung et dans la vallée du Liao-ho. De part et d'autre de la limite officielle, des populations de même nature entrent dans le cercle de la civilisation russe.
Le Japon possède, dans ses relations avec la Chine, des avantages analogues. Formose, les îles Kiu-Kiu, les Pescadores, conquêtes récentes des Japonais, se relient à l'empire du Soleil Levant de la même manière que les grandes îles proprement dites japonaises se rattachent les unes aux autres, et les Japonais qui s'introduisent en nombre dans ces terres conquises ont, grâce à leur culture supérieure, un très grand ascendant d'assimilation sur les populations natives Actuellement, le Japon travaille à obtenir le même résultat en Chine, même en se faisant instructeur et incitateur, en se rendant indispensable comme interprète de la civilisation d'Europe. Il cherche à s'accommoder si bien au nouvel ordre de choses qu'il puisse à l'occasion s'annexer facilement une bonne part de la Chine, ou s'unir avec elle en une confédération de l'Orient assez puissante pour contre-balancer les États de l'Occident.
Parmi les étrangers qui se précipitent maintenant vers la Chine, ce sont les Japonais qui sont en plus grand nombre, et c'est dans les écoles japonaises que se rendent surtout les élèves chinois pour étudier les sciences de l'Europe. Qui peut dire si, dans ces écoles, les jaunes de la Chine n'apprendront pas à devenir soldats comme le sont devenus les jaunes du Japon ? Il est malheureusement facile, par une éducation à rebours, de ramener un citoyen pacifique vers la vie brutale de l'animalité primitive, de changer des laboureurs en militaires. Les « Fils du ciel » disent de leurs soldats que ce sont des « tigres en papier », mais, si peu qu'on les aide, on peut certainement en faire des « tigres pour de bon »[1548]. C'est là un danger imminent en cas de nouveaux conflits.
On répète généralement que les Japonais ont su merveilleusement imiter les Européens dans les formes extérieures de leur civilisation, mais que le fond de la nature japonaise au point de vue moral ne se trouve en rien modifié. Toutefois, ce sont là des affirmations qui ne tiennent pas devant l'examen des faits, car parmi les changements accomplis il en est beaucoup qui témoignent d'une conception très différente des anciennes idées quant à l'idéal de la société. Certaines révolutions analogues par les effets impliquent des évolutions préalables ayant suivi de part et d'autre, en Europe et sous le « Soleil Levant », la même marche dans les esprits. Ainsi la destruction du régime féodal ne peut pas être considérée comme une vaine imitation. Une transformation politique et sociale d'une telle importance, née pour une forte part chez ceux-là mêmes qui devaient le plus en souffrir personnellement, n'aurait pu s'accomplir si elle n'avait correspondu à un mouvement intérieur de la nation. On doit en dire autant de l'abolition du servage, révolution dont les effets directs furent ressentis directement par deux millions d'hommes et qui changea profondément les conditions d'existence pour toute la masse prolétaire.
Un parallélisme historique des plus remarquables a fait de l'émancipation des serfs au Japon le pendant d'événements analogues accomplis en Russie et dans les États-Unis d'Amérique, d'où était partie, en 1853, l'expédition du commodore Perry, forçant au nom du commerce mondial l'ouverture des ports japonais. Le phénomène d'une contemporanéité presque rigoureuse dans la même révolution sociale, la libération des esclaves, en Russie, aux États-Unis, au Japon, tous pays si éloignés les uns des autres, si différents par leur passé et par le génie naturel des habitants, témoigne bien d'une impulsion générale entraînant le monde entier dans une même direction. Toutefois il faut dire que, dans cette évolution sociale, les Japonais l'emportèrent en esprit de justice, puisqu'ils complétèrent la mise en liberté des paysans par la distribution de terres et par une organisation complète de l'instruction publique, devenue applicable à chaque village, à chaque groupe de maisons.
Certes, de pareils changements ne sont pas de ceux dont on puisse diminuer l'importance jusqu'à les comparer à l'adoption de costumes nouveaux, ou au remplacement du tatouage par des vêtements européens. Si l'évolution japonaise s'était bornée à ces formes extérieures, celles-ci, sans grande signification spéciale, auraient pu être attribuées à un accès collectif de vanité, à une fièvre épidémique de la mode, mais aux modes nouvelles, qui du reste ne sont pas sans un travail correspondant de l'esprit, s'ajoutent bien des changements qui touchent à ce qu'il y a de plus intime dans la façon de sentir et de penser, de se passionner même. L'exemple le plus frappant de ce renouvellement du Japon est l'abandon de la coutume du harakiri ou suicide par point d'honneur dont les nobles japonais s'entretenaient avec un si farouche orgueil et que, d'ailleurs, ils ont eu le bon esprit de ne pas remplacer par le duel à la française.
Néanmoins, des observateurs maussades, étonnés et comme froissés de cette fièvre d'imitation qui s'était emparée d'une partie du peuple japonais après l'ouverture des ports au commerce étranger, nous avaient prédit que ce beau zèle ne durerait point et qu'on verrait un beau jour tous ces gens de race aïno, malaise ou polynésienne rejeter avec horreur les importations d'autres races ; mais la prophétie n'avait aucune chance de réalisation, ce qui n'a pas empêché d'ailleurs la réaction de se produire, en ce sens que les Japonais obtempèrent à l'ancien exclusivisme national et tiennent à honneur d'éloigner de leur gouvernement tous les anciens éducateurs : il leur convient de marcher seuls et de déchirer les lisières. N'est-ce pas la meilleure preuve qu'ils ont bien appris leur rôle et que les idées acquises ne sont point de simples banalités de surface ? Ils savent, à n'en pas douter, que les observations de leurs savants, les découvertes de leurs naturalistes, les constructions de leurs ingénieurs sont des œuvres de bon aloi, dignes de figurer à côté de travaux analogues des émules occidentaux. En outre, ils ont cette faiblesse, dont aucune fraction de l'humanité n'est exempte, de revendiquer leurs gloires « nationales » comme ayant une valeur exceptionnelle ; ainsi que nous, ils ont leurs arrogants *jin-go*, grotesque tribu de vantards dont le nom a mérité de traverser l'Océan, puisque partout on retrouve cette insupportable engeance.
Ce qui empêche de douter que les transformations politiques et sociales du Japon sont bien réellement des changements définitifs, ne permettant plus de retour en arrière, c'est qu'elles ont passé, pour ainsi dire, par l'épreuve du feu. Les éléments de renouveau se sont heurtés contre une réaction formidable et n'ont pu triompher que par des guerres intestines, des révolutions et des contre-révolutions. La résistance des daïmio ou seigneurs féodaux et des nobles ou samouraï dura pendant une quinzaine d'années, se déroulant avec une ampleur superbe d'épopée et brisant absolument les moules traditionnels de la société du moyen âge. Ce sont des faits sur lesquels il n'y a plus à revenir. On vit cette chose monstrueuse naguère : des mariages de classe à classe, des écoles où, côte à côte, fils de nobles et fils d'ouvriers s'étudiaient à la solution des mêmes problèmes. Le sentiment de l'honneur, symbolisé par l'étiquette, par les pratiques réglementées, aurait été tellement blessé chez les Japonais de l'ancien régime qu'ils n'eussent pas hésité à s'ouvrir le ventre pour ne pas justifier par leur présence la possibilité d'abominations semblables.
Il est un art d'origine européenne, l'art monstrueux de la guerre, dans lequel les Japonais se sont montrés de très brillants élèves. Ayant prestement appris à manier les fusils et les sabres, à charger et à tirer le canon, à manœuvrer sur le terrain, à équiper et à diriger les navires de guerre, ils étaient déjà passés maîtres dans la science des grandes exterminations quand on les croyait encore dans la période de l'apprentissage. Ce peuple, chez lequel survit encore çà et là le vieil instinct des pirates malais, fait certainement grand honneur aux capitaines prussiens et autres qui l'ont dressé militairement. Les Chinois pacifiques méprisent précisément les insulaires du Japon à cause de leur esprit belliqueux et les appellent *Ou-hang* ou « Brutes », les accusant de ne bien savoir que deux choses, donner un coup de sabre et « faire poum », c'est-à-dire décharger des armes à feu[1549]. En effet, pendant la guerre de 1895, ils ont dû expérimenter sur eux-mêmes qu'ils ne s'étaient pas trompés sur les talents homicides de leurs rivaux. Et, jugés par les praticiens et les stratégistes, les officiers japonais se sont montrés certainement, par la précision et la solidarité de leurs mouvements, par les combinaisons savantes de leurs opérations, supérieurs de beaucoup à ceux auxquels avait été confié naguère le maniement des grandes armées dans les Balkans et en France.
Il est à craindre, tant les hommes sont encore soumis à la folie des haines nationales, il est à craindre que ces aligneurs de soldats et pointeurs de canons aient encore à faire preuve de leur science, mais pour longtemps, la susceptibilité de la Russie sur sa frontière d'Extrême Orient est endormie par le renouvellement qui se produit en ses provinces européennes.
Japonais et Chinois restent seuls face à face en Mandchourie ; quant à la Corée, à peine peut-on en compter les habitants : sans doute ils devraient s'appartenir et n'avoir à craindre ni maîtres du sud ni maîtres du nord ; mais, accoutumés à une servile obéissance envers leurs propres fonctionnaires et employés impériaux, ils ne sont point un peuple. Certes, la Corée est une individualité géographique bien délimitée par sa forme péninsulaire et par les massifs montagneux qui la séparent de la Mandchourie. Il eût donc été tout naturel qu'elle se constituât en État distinct ou du moins qu'elle reprît son unité nationale après l'avoir perdue provisoirement à la suite d'invasions armées. D'autre part, la Corée présente des traits particuliers qui l'exposèrent de tout temps à de grands dangers politiques et à la perte ou à l'amoindrissement de son indépendance. Comme l'Italie, à laquelle le Cho-sen ou « Pays de la Paix Matinale » ressemble par sa forme, ses dimensions, son climat, ses produits, ses bons ports, la presqu'île coréenne est très longue en proportion de sa largeur, et les saillies montagneuses de ses « Apennins » la divisent en bassins séparés où se sont cantonnés souvent des princes en lutte ; encore comme en Italie, les riches vallées de la Corée du centre et du midi ont attiré les envahisseurs du Nord, nomades mieux dressés au métier de la guerre que les pacifiques laboureurs coréens ; enfin la Chine, avec son domaine immense, sa population surabondante, son antique civilisation et la supériorité de son industrie, devait exercer sur la Corée une très grande force d'attraction et même la réduire à la condition de vassale. Pendant les périodes de l'histoire qui favorisèrent la puissance extérieure du Japon, la Corée se trouva sollicitée par deux forces agissant en sens contraire : les deux grands empires, le continental et l'insulaire, se disputaient la tutelle de l'état interposé. Le rôle de suzeraine appartint le plus fréquemment à la Chine.
En fait, par l'immigration continue des Japonais, aussi bien que par le succès de ses armes, l'Empire du Soleil Levant s'est maintenant assuré la possession de la Corée, mais, dans les territoires limitrophes, la question se complique de tous les éléments ethniques et sociaux agissant dans le reste du monde et qui peuvent favoriser l'un ou l'autre des rivaux. Les nations ont conscience de la solidarité des intérêts de l'Europe et de l'Asie et le moindre événement fait vibrer à la fois toute l'humanité.
** Chapitre V. L'Angleterre et son cortège
L'Irlande est bien le vautour qui ronge le flanc du Prométhée britannique.
*Situation unique de la Grande-Bretagne. — Fierté nationale. — Guerre des Boers. — Diminution relative des ressources industrielles. — Ignorance voulue. — Conservatisme religieux. — Survivances diverses. — Royaume-Uni. — Bretagne majeure : Canada, le Cap et Australasie. — Colonies d'exploitation. — Fidji, possessions d'Afrique, Égypte, Éthiopie. — Inde anglaise. — Tibet, Indo-Chine et Indonesie*
Les Anglais, constitués en État, se trouvent actuellement dans une situation qui n'a pas eu sa pareille au monde, car jamais la population d'une si faible partie de la surface terrestre n'a tenu dans ses mains les destinées d'un aussi grand nombre d'hommes répartis sur toute la circonférence du globe. Chaque mouvement des îles Britanniques, que la petite Angleterre symbolise, a sa répercussion dans le monde entier. La vie de la nation se trouve ainsi doublée et détermine une politique contradictoire à certains égards, puisqu'il s'agit en même temps de sauvegarder l'insularité farouche de la patrie et d'entretenir des relations de plus en plus actives avec les colonies, en s'assurant des moyens de conquête et de domination sur des tributaires parsemés dans toutes les parties de la Terre. L'Anglais patriote doit se répéter en toute conviction la parole du Romain : « Souviens-toi que tu es né pour commander aux peuples ! »
Il est intéressant de voir avec quelle majesté tranquille les Anglais, pénétrés de leur mission providentielle, en étaient arrivés à parler de l'infinie supériorité de leur rôle comparé à celui des autres nations ; toutefois leur langage, il faut le dire, se modéra quelque peu pendant la guerre du Transvaal, qui eut pour conséquence de montrer à l'Angleterre l'insuffisance de son outillage militaire relativement à la grandeur de ses ambitions. Mais ces trois années de lutte n'ont été qu'un temps d'arrêt, et la Grande Bretagne, reprenant confiance, recommence à se dire prédestinée à l'hégémonie du monde : « A ceux qui croient que l'empire anglais est, après la Providence, le plus grand instrument de bien… ce livre est dédié ! » Telle est la dédicace de l'ouvrage d'un ancien vice-roi des Indes. De même, le fameux Cecil Rhodes, qui gagna comme en se jouant des centaines de millions, consacrés par lui dans son testament à l'accroissement de l'influence britannique, pose comme principe absolu, comme point de départ de sa conduite : « J'établis en fait que nous sommes la première race du monde, et que plus nous y occuperons d'espace, plus l'humanité en aura de profit. »
Animée du même esprit, une société de professeurs, de journalistes, de diplomates et de banquiers patriotes s'était fondée pour constituer un ordre sur le modèle de la compagnie de Jésus, ayant pour seul objectif d'augmenter la force et le prestige de la Grande Bretagne, comme les Jésuites s'efforçaient de travailler à la domination de l'Eglise : il s'agissait de rebâtir la « cité de Dieu » au profit des Anglais, ses élus. Evidemment, les colonies de langue anglaise, haut Canada, Cap, Australasie faisaient partie de la grande confédération projetée ; mais, en outre, la branche la plus puissante de ce que l'on appelle si faussement la race « anglo-saxonne », la république des États-Unis, devait entrer dans la ligue panbritannique, puisque les citoyens qui la composent parlent aussi la langue anglaise. Toutefois, une question des plus épineuses se posait aussitôt devant les ligueurs : « A qui appartient l'hégémonie dans la prise de possession du monde ? Aux Anglais ou aux Américains ? » Sans doute, il eût semblé préférable que l'antique monarchie, illustre depuis tant de siècles, gardât la prééminence et la direction des affaires, mais il fallait prévoir que la jeune nation d'outre-Atlantique, enivrée d'orgueil, consciente de sa puissance irrésistible, ne cédât à aucun prix le premier rang, voulût même se subordonner la vénérable aïeule insulaire britannique. Eh bien ! s'il en était ainsi, l'amour de l'unité anglo-saxonne devait l'emporter sur toute question de sentiment et, par l'exaltation même de leur patriotisme, les patriotes conjurés acceptaient d'avance que l'Angleterre fût réduite à n'avoir plus qu'un rôle provincial[1550].
La ligue de la « Plus grande Bretagne » se divisait pourtant en deux groupes distincts, dont la désunion devait se produire fatalement dès que l'on se trouverait aux prises avec les événements. Les uns, la fleur de la pensée anglaise, ne voyaient dans la supériorité présumée de la race qu'un accroissement de leurs devoirs et de leur responsabilité : ils avaient pour but d'élever les autres hommes à leur hauteur morale et d'assurer les progrès de toute nature dans l'immense joie de la paix et de la liberté britannique. Les autres, les « jingoes », cherchaient l'anglicisation par la conquête et l'asservissement. Se croyant les plus forts, ils ne se donnaient d'autre mission que d'employer cette force, et au besoin leur ruse et leur férocité, à l'extension de la puissance anglaise. Le raid de Jameson, cette incursion faite en pleine paix dans le territoire du Transvaal par une troupe armée (29 décembre 1895 — 2 janvier 1896), fut l'occasion du profond désaccord qui se produisit aussitôt dans la grande Eglise de l'impérialisme. Le gouvernement occulte de l'hégémonie mondiale au profit de l'Angleterre se trouva brisé, mais il se reconstituera probablement sous d'autres formes, car l'esprit qui le fit naître subsiste dans toute son intensité naïve. On s'étonne de rencontrer en telle ville d'Angleterre[1551] un édifice renfermant une bibliothèque de choix et recevant à l'usage du public plus d'une centaine de journaux et de revues de la Grande Bretagne et des colonies, parmi lesquels ne se glisse pas une seule feuille, pas un seul document qui rappelle aux lecteurs l'existence d'un autre pays que celui d'Albion, d'un autre peuple que le peuple anglais. Dans cet amas de littérature exclusivement britannique, il n'y a aucune place pour un journal venu de France, d'Allemagne ou d'Italie.
La confiance en soi, la belle allure d'une vie heureuse et saine, voilà certes de grands avantages qui peuvent mener à l'accomplissement de fortes actions, mais l'adoration personnelle n'est-elle pas de trop et les conséquences n'en doivent-elles pas être fatales, surtout quand à cette adoration même se mêle très souvent une crasse ignorance ? L'insularité de l'Angleterre se retrouve dans le dédain parfait dont les hommes d'Etat et les administrateurs ont souvent fait preuve à l'égard de tout ce qui intéresse spécialement les nations étrangères[1552] : dans sa haute fierté le peuple anglais peut ignorer les autres peuples et même trouver un certain mérite à ne pas descendre jusqu'à eux. C'est probablement en Angleterre que le patriotisme prend sa forme la plus délirante et la plus aiguë, car l'insulaire, froid et grave en apparence et prenant soin de se contenir, cesse d'avoir toute retenue dès qu'il s'est une fois abandonné. N'est-ce pas en Angleterre, après la victoire de Paardeberg (27 février 1900) si longtemps attendue, et surtout après la délivrance de Mafeking (17 mai 1900), que l'on a vu les gentlemen de la Bourse et des banques se ruer les uns sur les autres, fous de joie, pour se déchirer mutuellement les habits et les chapeaux, tandis qu'à Oxford les étudiants, allumant des bûchers, y jetaient des meubles et jusqu'à leurs livres[1553].
À ces démonstrations absurdes et folles correspondent des formes cérémonielles et de majesté religieuse. Ainsi les officiers anglais se portent mutuellement depuis la guerre d'Espagne (1705) un toast dont on ne retrouve le semblable en aucune autre partie des sociétés humaines : « Our men ! Our women ! Our swords ! Ourselves ! Our religion ! » Nos hommes ! Nos femmes ! Nos épées ! Nous-mêmes ! Notre religion ! On peut dire que, dans l'aristocratie anglaise, le gentilhomme arrive tout simplement à ne plus voir le monde qu'à travers l'illusion de sa propre grandeur[1554], et cela sans s'être donné la peine de réfléchir, par le seul effet d'une routine bien rythmée et de paroles sacramentelles répétées solennellement dans la famille, à l'école, à l'église, par les mères et les vieillards à cheveux blancs ; le jeune homme en vient à marcher devant lui en toute certitude d'avoir raison, avec une assurance parfaite, même quand il lui faut commettre des actes réprouvés partout ailleurs par la conscience publique : il accomplit son œuvre bonne ou mauvaise avec un sentiment de fierté qui, chez lui, se confond avec l'idée du devoir.
Il est tout naturel que les Anglais dépassent la plupart des autres peuples en orgueil national. Le milieu immédiat — et c'est celui qui exerce toujours la plus grande action, suivant la loi exigeant que l'attraction soit inversement proportionnelle au carré de la distance — les porte à se croire supérieurs aux autres hommes, ils ont leur île pour demeure, le riche palais qu'entourent et que défendent les vagues de la mer et leurs innombrables vaisseaux, les « remparts de bois » de réminiscence classique ; la fière citadelle, depuis des siècles, a été fréquemment menacée, mais n'a jamais été souillée par le pied de l'ennemi. Que d'exultation suscite le sort de l' « invincible Armada » ! Et puis, n'ont-ils pas le souvenir de leurs victoires, surtout de celles qu'ils ont remportées sur leurs voisins les plus proches, les Français ! Que de batailles heureuses pendant la série des siècles écoulés, « Crécy, Poitiers, Azincourt, Ramillies, Malplaquet, Trafalgar, Waterloo » ! liste dangereuse à enseigner aux enfants : devenus hommes, ils croient que la guerre c'est la victoire toujours et la victoire en pays étranger, sans qu'une chaumière anglaise en soit ruinée, sans même qu'une haie anglaise soit renversée[1555]. Puis l'acquisition graduelle de l'empire colonial, devenu tellement formidable aujourd'hui que sa population est décuple de celle du pays dominateur, fit pénétrer peu à peu dans l'esprit des Anglais cette idée que le monde entier leur serait tôt ou tard dévolu comme une proie. A leur orgueil tranquille d'insulaires surhumains, s'ajoute la conscience de la domination mondiale, l' « impérialisme » dont le fastueux Disraëli, sacrant la reine Victoria impératrice des Indes, fut le grand protagoniste. Les fêtes du « jubilé », célébrant, en juin 1897, les soixante années du règne heureux, furent vraiment considérées par la majorité des spectateurs comme une sorte de cérémonie ayant un caractère à la fois national et religieux, la Providence étant manifestement intervenue pour donner à la reine une longue vie triomphante et lui assurer la prééminence parmi les souverains. On s'imagina même que la république américaine, avec ses quatre-vingts millions d'habitants dont une habitude de langage fait autant d' « Anglo-Saxons », s'associait volontiers au grand hommage et que l'union était faite désormais entre tous ceux qui parlent la langue de Wellington et de Washington.
Mais, comme toujours, l'orgueil marchait devant l'écrasement. Les deux républiques des Boers, l'Orange et le Transvaal, enclavées en entier dans les possessions britanniques, habitées par une population qui recevait d'Angleterre la plus grande partie de ses objets de consommation et dont la langue même disparaissait de plus en plus devant l'anglais pour ne garder que son caractère officiel, ces républiques ne devaient-elles pas reconnaître aussi la suprématie de l'Angleterre et s'englober dans son domaine immense, d'autant plus que les capitaux anglais leur faisaient l'honneur d'exploiter leurs mines d'or et d'élever au-dessus des puits et des galeries d'extraction la cité splendide de Johannesburg ? De premiers torts incontestables, une invasion en pleine paix, des conspirations désavouées, un scandaleux déni de justice perpétré par les tribunaux anglais ne firent qu'exaspérer l'ardeur guerrière des « impérialistes de la plus grande Bretagne », auxquels pesait le souvenir de la défaite d'Amajuba (27 février 1881), ayant mis fin à une guerre de deux mois, et ils n'eurent de repos qu'après avoir forcé les Boers à leur poser un ultimatum depuis longtemps attendu.
Toutefois, cette guerre ne fut pas ce qu'on imaginait dans les salons politiques et les cafés-concerts ; cela dépassa la promenade militaire. Aux premiers cinquante mille Anglais, il fallut en ajouter cinquante mille autres, puis cent mille, employer toute l'armée disponible, convoyer, par des centaines de grands transports, plus de munitions, d'approvisionnements, de chevaux qu'on n'en avait jamais expédié en aucun temps, et cela même fut une nouvelle cause d'exultation et d'orgueil : jamais peuple n'avait pu remuer d'un hémisphère à l'autre tant d'hommes et de matériel avec de pareilles flottes et au prix de tant de millions et de milliards ! C'est vrai, jamais semblable effort n'avait été tenté, mais il ne le fut point impunément. La plus riche des nations avait pu se hasarder à d'aussi formidables dépenses, mais elle avait dû abandonner toutes les autres affaires, se consacrer uniquement à vaincre une résistance vraiment merveilleuse, qui, suivant le mot historique du personnage le plus en vue parmi les Boers, devait « étonner le monde ». Or, pendant ces années de lutte et d'anxiété s'étaient accomplis de grands événements — notamment la guerre de Chine —, générateurs d'autres événements considérables que les hommes d'Etat devraient prévoir et influencer d'avance, dans la direction de leurs Intérêts nationaux. C'est là ce que l'Angleterre, prise au dépourvu, n'a pu tenter de faire : elle a laissé passer, l'une après l'autre, les occasions de prononcer un mot décisif, et cette abstention forcée a eu pour résultat inévitable de priver la Grande Bretagne de son prestige, puissance toute morale qui n'est rien en soi, mais qui fait plus que doubler la véritable puissance. Que de fois, même sans bataille, la renommée glorieuse a-t-elle suffi pour remporter la victoire !
D'autres signes avant-coureurs, en Grande Bretagne même, montrèrent aux patriotes les plus obtus et les plus tenaces que l'hégémonie du monde a certainement échappé à leur gouvernement, et qu'il s'agit maintenant de veiller à ce que la nation ne soit pas distancée par quelque rivale. Il y a peu d'années encore, c'était une sorte d'axiome chez les économistes que l'île anglaise devait posséder la primauté industrielle, parce que ses mines de charbon, c'est-à-dire ses forces motrices, l'emportaient de beaucoup sur celles de toute autre contrée ; mais voici que tout est changé ! L'Angleterre ne vient plus en tête des nations pour la production de la houille[1556].
Depuis l'année 1899, elle est dépassée par les États-Unis, qui, déjà en 1903, produisirent 120 millions de tonnes de plus qu'elle, et l'on prévoit qu'un jour ou l'autre l'Allemagne, puis la Chine la distanceront à leur tour comme pays charbonniers, puisque leurs mines sont en moyenne plus faciles à exploiter et que la main-d'œuvre y est moins coûteuse. L'Angleterre avait eu, par les roches de Cornwales, les monopoles miniers du cuivre et de l'étain, depuis longtemps perdus : celui de la houille, bien autrement important dans l'équilibre mondial, lui échappe à son tour. A elle seule, la Grande Bretagne avait la moitié de la production houillère de toute la planète, elle n'en a plus que le quart, avec tendance à constante diminution.
Phénomène bien plus grave encore : si le « pain de l'industrie » diminue, l'industrie est bien autrement atteinte. L'industrie métallurgique de l'Angleterre a subi la même évolution que la production de la houille. La confiance en soi-même provenant d'une longue supériorité a laissé prévaloir dans les procédés anglais une si déplorable routine que, pour désigner une mine à l'outillage insuffisant, aux procédés vieillis, les Westphaliens disent qu'elle est exploitée « à l'anglaise »[1557].
Encore en 1875, les usines d'Angleterre fournissaient au monde la moitié de la fonte que l'on employait alors, et les fabricants se répétaient avec complaisance que la prospérité d'un peuple se mesure à la quantité de fer qu'il consomme ; mais voici que cette parole se retourne contre eux, puisqu'ils ont cessé, et de beaucoup, d'être les premiers : en 1885 leur quote-part n'était plus que de 37 %, en 1895 de 26 % en 1903 de 19 % ; la production de la fonte passant en ces trente années de treize à quarante-six millions de tonnes, la quantité sortie des hauts fourneaux anglais a péniblement augmenté d'un quart et n'atteint pas 9 000 000 de tonnes.
C'est un fait très suggestif que la nation initiatrice de la grande industrie manufacturière dans le continent d'Europe se soit laissé enliser par la routine et soit dépassée maintenant par ses rivales, en génie inventif et en applications savantes des nouveaux procédés industriels. Non seulement elle a été distancée par les Etats-Unis, qu'elle peut, à un certain point de vue, considérer comme appartenant à son type spécial de civilisation, mais on est étonné de voir que les exemples d'audace industrielle soient devenus rares dans la Grande Bretagne et partent surtout d'Allemagne, de France, de Suisse, même d'autres pays moins avancés de l'Europe. L'industrie britannique par excellence, celle qui lui permit pendant si longtemps de chanter sa propre gloire : « Britannia, rule the waves ! » cette industrie est singulièrement menacée, non pas que les plus grands constructeurs ne soient encore ceux de la Clyde et des autres chantiers britanniques, mais, si les navires sont de provenance insulaire, rien n'empêche qu'ils ne passent en des mains étrangères et, précisément, un coup de bourse qui soudain bouleversa les marchés du monde entier acheta pour le compte de l'Amérique un si grand nombre de flottes commerciales appartenant à diverses compagnies anglaises, que, malgré les mensonges du fisc et des inscriptions officielles, le premier rang pour le tonnage des navires et pour les bénéfices annuels de la navigation passa certainement pour un temps aux Etats-Unis. Bien plus, les célèbres paquebots transatlantiques attachés au port de Liverpool se virent dépassés en dimensions et en vitesse par d'autres villes flottantes construites par les Allemands ; l'Angleterre en éprouva un grand dépit, mais le fait brutal existe et les conséquences entraînant un recul relatif en sont inévitables.
Néanmoins, la Grande Bretagne reste encore la première au point de vue des « unités de combat », et la survivance des préjugés anciens gouverne les esprits avec une telle puissance que la nation anglaise ne veut admettre à aucun prix que sa flotte militaire puisse être un jour inférieure à celle d'une autre nation, ou même aux flottes réunies de deux autres nations qui pourraient s'allier sur mer. Pourtant il lui a déjà fallu céder par rapport à ses exigences d'autrefois. Elle voulait que sa flotte égalât celle de tous les autres États du monde : cette ambition est désormais impossible, et si d'autres États, aussi riches en ressources que la Grande Bretagne, tels l'empire Germanique ou les États-Unis, se laissent entraîner, comme il est probable, à des velléités analogues, la lutte des milliards finira par devenir impossible. Et d'ailleurs, qu'importe en pareille matière le nombre des navires et des bouches à feu ? La supériorité n'appartient-elle pas à celui qui, au moment donné, dispose d'une nouvelle application navale, sous-marine, aérienne et flottante ?
Ayant cessé d'être les initiateurs en industrie, et voyant des rivaux, même des maîtres, en mainte branche du travail humain, parmi ceux qu'ils ont initiés naguère, les grands producteurs anglais se sont laissé entraîner par la colère. Pour se garer de la concurrence des industriels étrangers, ils ont obtenu du Parlement le vote d'une loi qui oblige les commerçants à ne mettre en vente les objets de fabrication allemande que munis d'une inscription bien lisible : Made in Germany. Mais cette précaution même devait porter tort à ceux qui l'avaient prise sans le souci d'améliorer en même temps leur production. L'étiquette sur laquelle on comptait pour détourner les acheteurs les attira au contraire, étant une double recommandation, à la fois pour le bon marché et pour les meilleures conditions de travail.
L'évidence même est que, pour entrer en lutte avec chance de succès contre des rivaux bien préparés, il est nécessaire de se préparer encore mieux et de se débarrasser de tout l'outillage antique pour le remplacer par un matériel nouveau, systématiquement réglé suivant les injonctions de la science. Mais, jusqu'à maintenant, les hommes de sens qui prêchent en faveur d'un renouvellement méthodique de l'outillage anglais ne sont accueillis que par une approbation réticente. On les écoute, on les applaudit même, cependant on cherche toutes sortes de mauvaises raisons pour s'en tenir à la routine. Qu'on prenne pour exemple le retard de plus d'un siècle de l'enseignement britannique à substituer le système métrique, si clair, si merveilleux et définitif dans le maniement des unités de diverses grandeurs, au système traditionnel des poids et mesures, avec leurs divisions inégales par séries de quatre, six, huit, douze et seize, de vingt et vingt et un, de trente-six, de quatre-vingt quatre et même de nombres fractionnaires. Il semble qu'on ait voulu par ces divisions et subdivisions inégales de tout ce qui se suppute et se mesure, non pas faciliter la tâche de ceux qui s'occupent de l'inventaire des richesses, mais au contraire embrouiller les acheteurs dans leurs calculs et se donner comme vendeurs une chance de plus dans les bénéfices. Il fut un temps, en effet, où le commerce avait son hiératisme, ses formules extérieures pour le public et ses chiffres secrets pour le marchand, tout un grimoire à surprises où le naïf du dehors se laissait inévitablement duper. Maintenant qu'il n'y a plus de mystères, l'enfant anglais doit étudier malgré lui toute cette logomachie, et il y passe le meilleur de son temps, au grand détriment de tant d'autres études qu'il n'a plus le loisir d'aborder. D'ailleurs, les mille petits problèmes de commerce et d'épicerie qu'on lui a posés, de même les mille histoires et historiettes ridicules qu'on lui a racontées d'après les saintes annales du peuple élu ne sont pas de nature à lui ouvrir une voie droite vers la connaissance de la vérité dans la nature et dans l'homme ! Telle a été pourtant la ténacité de cette forme d'enseignement retardataire qu'elle a été transmise par les Anglais à leurs cousins des Etats-Unis, et que là aussi, le système métrique, destiné à triompher un jour, puisqu'il facilite l'étude et les rapports entre les hommes, ne conquiert que très lentement les écoles, les bureaux et les universités.
C'est en vertu du même esprit étroitement conservateur que les Anglais restent scrupuleusement attachés aux observances de leurs églises respectives, quoique les dogmes officiels aient été de fait abandonnés partout et que l'on n'ose plus insister sur les miracles qui jadis étaient le grand argument, ni prêcher l'éternité des peines, autrefois le pivot de toute éloquence sacrée. Les statistiques faites avec un grand soin par le journal *Daily News*, en 1903, ont établi la proportion des fidèles, hommes et femmes, et ces tableaux prouvent que la société, prise dans son ensemble, est encore entièrement chrétienne par les formes extérieures, par la « respectabilité » qui s'attache au fait de fréquenter un lieu consacré, aux heures accoutumées. C'est la forme principale que revêt en Angleterre ce phénomène éthique si important auquel le nom de « capillarité sociale » a été donné par Arsène Dumont. C'est pour une très grosse part cette visite dominicale de l'église qui donne à la société anglaise son caractère aristocratique. L'église anglicane, héritière de l'église catholique dans le Royaume Uni, eut de tout temps un aspect féodal et fait tous ses efforts pour le garder. Aussitôt après la conquête de l'Angleterre par les Normands, les prélats auxquels on distribua les sièges épiscopaux et les riches abbayes s'installèrent en seigneurs terriens dans le pays conquis. Ils commencèrent par se bâtir de somptueux châteaux, entourés de murailles crénelées, et presque partout l'ensemble des édifices ecclésiastiques, châteaux et cathédrales, chapitres et doyennés, occupe une très vaste étendue avec cour intérieure, places, cimetières et jardins qui tiennent la ville à distance ; bourgeois et prolétaires voient de loin les tours de la cathédrale, mais jadis, il leur fallait traverser des portes à créneaux pour aller prier sous les voûtes de leurs églises. Encore à Canterbury, la cité primatiale, on n'entre dans le parvis sacré, orné de grands arbres et de fleurs, qu'après s'être glissé en des couloirs d'où l'on pouvait jeter de l'huile brûlante et du plomb fondu sur la tête des visiteurs, et c'est à l'intérieur de l'enceinte marquée par ces tours de défense que sont les résidences de tous les hauts prébendiers de l'église. Ce sont là des pratiques toutes différentes de celles du continent, où les cathédrales, nées du cœur même de la cité, au centre de son activité, au croisement des grandes rues, ont été bâties, non par des évêques mitrés ou des prélats casqués, mais au milieu du peuple même qui les édifiait et dont les corps de métier se réunissaient dans leurs propres chapelles, ornées de leurs chefs-d'œuvre. Presque partout des maisons entouraient les bas côtés de l'église et s'incorporaient avec elle. Après la Réformation, qui se fit en Angleterre sous le couvert d'une fiction, la continuité parfaite dans la consécration des évêques et l'organisation de l'Eglise, les prélats gardèrent leurs châteaux, leurs domaines, leurs larges prébendes et restèrent comme avant en dehors du peuple. On le vit surtout dans les parties de la contrée où les populations ne furent pas entraînées dans le mouvement du protestantisme, dans l'Ecosse gaélique, en Irlande, dans le Pays de Galles : les grands feudataires ecclésiastiques y devinrent de purs dominateurs étrangers, répugnant d'ordinaire à respirer le même air vital que leurs sujets méprisés ou haïs et dépensant dans les capitales le produit des dîmes recueillies de force ; un fossé de séparation complète devait donc se creuser entre les prétendus maîtres spirituels et les fidèles, entre les bergers et les troupeaux d'ouailles. La masse du peuple opprimé cherchait d'autres interprètes auprès de la divinité, soit parmi les héritiers de l'ancienne foi catholique, soit parmi les sectes novatrices ; même de vrais révoltés, fils de ceux qui, pendant la période de la Révolution, ne craignirent pas de toucher à la personne du roi, se laissèrent aller jusqu'à une dissidence complète et donnèrent à leur communauté religieuse des formes républicaines, parfois même égalitaires. Mainte secte se débarrassa des prêtres, du rituel, de la liturgie, parfois pour les reconstituer sous de nouveaux aspects et avec des exigences plus rigides. Quoi qu'il en soit, l'esprit d'indépendance et, plus encore, celui de rébellion, pénétra dans ces couches populaires, souvent persécutées ou au moins opprimées de diverses façons et toujours tenues pour suspectes. C'est parmi les dissidents que se recrutent les ennemis de l'aristocratie de châteaux, fatalement complice de l'aristocratie d'église. Quoique les cérémonies officielles se célèbrent encore en grande majorité sous le couvert de l'église anglicane, faisant ainsi croire à la supériorité numérique des fidèles de cette confession, c'est bien parmi les dissidents que se trouvent les plus actifs d'entre eux et que les manifestations de la vie religieuse ont le plus d'ardeur ; c'est aussi de ce côté que se porte le centre de gravité du mouvement politique général. Néanmoins tout ralentissement de zèle a pour conséquence de ramener la secte vers un type conventionnel qui ressemble à celui de l'église établie, la blasonne d'une estampille aristocratique.
Ne voit-on pas l' « Armée du Salut », qui se recrute spécialement dans le monde populaire et affecte d'être composée surtout d'anciens réprouvés, débauchés et ivrognes, dont la corruption première fait d'autant plus ressortir la conversion, ne la voit-on pas se constituer militairement avec un magnifique corps d'officiers, y compris des majors et des maréchaux ? La grande ambition de l'Anglais est d'être un gentleman, et l'on doit constater que vraiment beaucoup d'entre eux le sont devenus, plus nombreux certainement parmi les travailleurs, ouvriers et paysans que parmi les oisifs des « dix milliers d'en haut ».
La fidélité aux survivances, qui se manifeste dans le maintien scrupuleux des anciennes formes cultuelles alors que le fond même a disparu, se retrouve à un égal degré dans les rites de tradition monarchique. Des costumes du moyen âge, des formules incomprises en un prétendu français normand, des gestes dont le sens symbolique est discuté par les archéologues se rattachent aux cérémonies royales et tous les comparses officiels ou bénévoles s'y conforment avec un scrupule religieux. D'ailleurs les survivances de tout âge et de toute nature sont si nombreuses en Angleterre que l'observateur le plus méticuleux des traditions peut s'y perdre ; il se borne donc à les respecter, sans pouvoir se conformer à toutes puisqu'elles sont contradictoires. De vieilles chartes sont en conflit direct avec des règlements d'autres origines et, suivant les lieux et les individus, on en modifie l'observance. Dans la plupart des grandes villes, la confusion créée par les précédents, qui s'entre-croisent suivants les diverses traditions et juridictions municipales, amène un tel chaos que les habitants ignorent souvent à quelle législation locale ils doivent obéir, car ils appartiennent à plusieurs quartiers dont les frontières chevauchent et s'entrecroisent : autant d'intérêts différents, autant de divisions particulières ; autorités religieuses, administrations fiscales ont chacune des domaines séparés avec enclaves et exclaves ; les eaux, les égouts, les ports, la police ont leurs ressorts respectifs, et nul jurisconsulte ne peut, sans une longue étude, sans un flair divinatoire, en reconnaître toutes les complications. Londres est même restée jusqu'à un certain point une ville autonome, indépendante de la Grande Bretagne, puisque, de nos jours encore, son Lord-maire et ses *aldermen* prennent part, en droit fictif, à la proclamation du nouveau souverain. Jusqu'au quatorzième siècle, la ville était constituée, au point de vue juridique, en un État distinct, car « la paix du roi », proclamée dans son enceinte, ne s'étendait pas au reste du royaume[1558]. Souvent le Parlement doit intervenir pour déblayer tout un passé encombrant qu'il est impossible d'accommoder aux phénomènes toujours nouveaux de la vie contemporaine, mais on touche ordinairement aux abus d'une main si respectueuse et si discrète qu'il reste des traces de l'antique institution et que le juriste avisé peut y trouver à l'occasion les éléments de quelque beau procès qui durera vingt ou cent ans.
Cette tendance puissamment conservatrice, vue par ses bons côtés, a valu aux Anglais une grande réputation de grand « sens pratique ». à l'épreuve de toutes les fantaisies modernes, de toutes les utopies géniales. C'est donc avec une prudente réserve que les réformistes, et ils sont très nombreux en Angleterre, partent en lutte contre tel ou tel abus. Très décidés à ne pas tomber dans l'idéalisme, à repousser les formules abstraites, ils limitent fort étroitement leur champ d'action et nombre d'entre eux ne s'attachent qu'à un seul problème : politique, hygiénique, social ; question du pain à bon marché, de la vaccination ou bien encore de la loi sur les maladies contagieuses. En se passionnant pour un fait, ils ne cherchent pas toujours à le rattacher aux autres faits du même ordre pour en étudier les origines communes ou en déduire les conséquences analogues. Tout Anglais intelligent étant nécessairement plus ou moins socialiste, par philanthropie ou par conviction, il tâche de l'être seulement sur un point déterminé strictement. Novateur pour une idée, il peut se dire et se croire résolu conservateur dans ses principes. N'a-t-on pas vu, à diverses reprises, le congrès des Trades-Unions, comprenant les délégués de sept ou huit cent mille travailleurs, voter en faveur de la prise de possession collective des instruments de travail, quoique l'épithète de « socialiste » eût été certainement repoussée par la grande majorité des votants ?
Quelle que soit leur réputation d'hommes pratiques, les Anglais se sont pourtant montrés le plus imprévoyant de tous les peuples, à un certain point de vue, c'est celui qui, dans le courant de la première moitié du dix-neuvième siècle, leur a fait délibérément abandonner l'amélioration et même pour ainsi dire l'usage de leur propre sol, pour se consacrer, avant toute chose, à l'industrie et au commerce. Leur situation, absolument prépondérante à cette époque, ne leur a pas permis d'envisager le cas où d'autres peuples seraient en état de menacer leurs lignes de communication maritime. Aucun peuple autant que celui de la Grande Bretagne n'a des besoins de nourriture à satisfaire, et aucun n'est moins capable d'y faire face par le produit de son agriculture. Pour ne citer qu'un article de première nécessité, le blé, la production insulaire n'atteint guère que 18 à 20 % de la consommation. Les colonies anglaises, Canada, Inde, Australasie, en fournissent à peu près autant, et le reste est acheté aux Etats-Unis, à l'Argentine et ailleurs. De là, la nécessité pour l'Angleterre d'assurer, coûte que coûte, le libre parcours de sa flotte commerciale. Une longue évolution sera nécessaire pour que le sol anglais soit utilisé comme il peut l'être.
Si le respect des traditions rend les réformistes eux-mêmes soucieux de conserver une partie de l'édifice à démolir, du moins le respect des précédents a-t-il eu cette conséquence heureuse de fournir un asile presque toujours assuré aux proscrits et aux réfugiés politiques du continent. Grâce à son splendide isolement, la Grande Bretagne pouvait se permettre de rester dédaigneusement indifférente aux événements de l'Europe et d'accueillir également les rois chassés de leur trône et les galériens échappés à leurs geôliers. Après juin 1848, après le coup d'Etat, après la Commune, à d'autres occasions encore, républicains, socialistes, anarchistes que l'on repoussait de partout, qui, dans les royaumes de la terre ferme, avaient dû voyager de prison en prison, et que la Suisse elle-même expulsait hypocritement sous prétexte de malentendu, tous ces réprouvés trouvaient un asile en Angleterre, non que l'on vît en eux les martyrs d'une noble cause, mais parce que la fière nation voulait ignorer les haines et les rancunes des gouvernements étrangers. Sans doute, la foule des exilés et des réfugiés avait à souffrir du haut dédain de la plupart de ceux qui leur laissaient fouler le sol de l'île ; de même ils avaient à redouter les machinations d'une police internationale, habile à l'invention d'absurdes complots, mais ils pouvaient aussi constater parfois de fortes amitiés et, par leur seule présence, donner à la personnalité de l'Angleterre une valeur morale supérieure. C'est sur le sol britannique, et avec le concours de frères anglais, que se fondèrent les divers groupes de solidarité politique et sociale d'où sortit le mouvement décisif de l'Internationale.
Partagé désormais en deux classes hostiles comme tous les autres pays du monde à civilisation capitaliste, le Royaume-Uni n'a pas encore complètement achevé son unité politique. L'Irlande est encore réfractaire à la domination anglaise ; l'Ecosse, relativement prospère, croissant en population et en richesse, ne fait guère d'opposition qu'en paroles et n'a de patriotisme outrancier que par les souvenirs ; mais, dans le présent, il lui convient fort de se trouver à l'avant-garde pour l'initiative et l'activité dans les diverses entreprises ; même à Londres, la colonie écossaise entend bien être la première au travail comme à la réussite. Quant aux Écossais de race gaélique pure des « hautes terres » du Nord, ils ont été plus que décimés par les guerres : en premier lieu par l'extermination directe, lors des vaines tentatives que firent les Stuart pour reconquérir le trône, et, depuis cette époque, par la flatteuse et d'autant plus funeste distinction que les souverains d'Angleterre leur ont accordée, en les plaçant au premier rang pour les faire mourir à leur service. Ayant le plus beau costume militaire, les Highlanders sont tenus d'être les plus braves et le sont en effet ; la statistique des batailles établit que dans les combats ils se distinguent par la plus forte proportion des morts[1559], et dans la guerre sud-africaine, à Maggers-fonteyn par exemple, cet excédent de mort violente fut encore doublé.
A l'ouest de la Grande Bretagne, la mer de Saint-Georges est plus qu'une limite naturelle, c'est bien une zone de séparation. Non seulement l'Irlande est restée une terre matériellement distincte de la grande île qui l'avoisine à l'orient, elle est encore de par la volonté de ses habitants, de par l'esprit national, rebelle à l'union politique proclamée depuis des siècles. On se hait de part et d'autre, quoique les croisements de race aient été réellement si nombreux qu'il serait maintenant impossible d'établir les origines familiales, tant de colons anglais s'étant domiciliés en Irlande et tant d'immigrants irlandais ayant cherché fortune en Angleterre. Mais, quels que soient les mélanges au point de vue du sang, le climat, le sol et tout le milieu de la « verte Erin » agissent sur les insulaires avec tant d'énergie que l'Irlandais natif, même d'origine anglo-saxonne et d'ailleurs purement anglais par la langue, la culture, les relations avec le reste du monde, n'en devient pas moins un ennemi naturel des Anglais et revendique l'indépendance politique de l'Irlande, ravie à ses compatriotes d'élection par ses propres ancêtres.
De leur côté, les Anglais se laissent facilement aller à éprouver une haine instinctive, un dédain spontané du Paddy, plus pauvre qu'eux, qu'ils rencontrent dans les quartiers les plus humbles de leurs villes : pour réagir contre cette antipathie naturelle, l'homme intelligent a besoin de faire effort de volonté. On comprend facilement qu'il en soit ainsi, puisque les Anglais, en tant que nation, ont des torts héréditaires envers l'Irlande, qualifiée presqu'ironiquement d'« Ile-sœur » ; or l'offenseur déteste toujours l'offensé. Et pourtant, que l'Angleterre ne doit-elle pas à sa vassale méprisée ! Combien souvent a-t-elle dû admirer l'entrain et la faconde des orateurs d'outre-canal, que de trésors de verve le génie des Sterne, des Swift, des Sheridan n'a-t-il pas introduits dans la littérature anglaise, et que de batailles gagnées, grâce à l'esprit batailleur des Irlandais ! Voici le témoignage qu'en donne Wellington : « C'est surtout aux catholiques irlandais que nous devons notre fière supériorité dans la carrière des armes et que je suis personnellement redevable des lauriers dont il vous a plu d'orner mon front ». En conduisant *Paddy* à la conquête du monde, l'Angleterre assurait à la fois sa propre gloire et la tranquillité dans les misérables campagnes de l'Irlande.
Maintes fois, on a feint la réconciliation ; de véritables concessions ont même été faites sur tel ou tel des griefs que présentaient les opprimés ; mais le grief par excellence subsiste irréparable : le peuple d'Erin est un peuple conquis, la terre qu'il laboure n'est que partiellement à lui, les impôts qu'il paie, et qui sont d'autant plus lourds que sa pauvreté s'est accrue, ces impôts profitent surtout à l'aristocratie des propriétaires étrangers et du gouvernement oppresseur ; même la langue qu'il parle dans presque toute l'étendue du territoire est la langue du vainqueur, car le parler indigène a été systématiquement banni de toutes les écoles, de tous les lieux publics où apparaît le maître, et n'a pu se maintenir que dans les districts relativement barbares où les communications avec le monde extérieur sont restées presque nulles. Maintenant le patriote irlandais revendique non seulement son droit à la terre, à la parole et à l'action libres, il veut aussi récupérer sa langue et il étudie dans l'original la riche littérature des aïeux. Réussira-t-il à remonter la pente qu'une oppression, plusieurs fois séculaire, lui a fait descendre ? Ce serait là un miracle de volonté dont aucun autre peuple n'a encore fourni le témoignage. Du moins c'est l'opprimé qui tient son maître et tant qu'on ne lui aura point rendu son autonomie, tant qu'il n'aura pas repris son *home-rule*, la Grande Bretagne restera privée de sa libre initiative dans la grande activité mondiale. L'Irlande est bien le vautour qui ronge le flanc du Prométhée britannique.
Non encore réconciliée avec la population de l'île voisine, la Grande Bretagne cherche à ne faire qu'une nation avec ses « filles », les colonies éparses dans le monde, la Puissance du Canada, les États de l'Afrique méridionale et l'Australasie.
Les patriotes ambitionnent l'union de tous ces pays en une fédération étroite constituant une « Bretagne majeure », type de nationalité comme le monde n'en a pas encore vu et qui aurait du moins cette incontestable supériorité de reposer uniquement sur la libre participation des nations intéressées. Le grand chêne étendrait son ombrage sur la terre entière, cramponné dans le soldes continents et des îles. Cette union serait d'autant plus belle qu'elle succéderait à une véritable indépendance politique de chacune de ces colonies éloignées de la métropole. Quoique encore attachées de nom à la puissance qui les fonda, ni les provinces canadiennes, ni les colonies des mers australes ne sont gouvernées par le Parlement qui siège à Westminster : elles sont en réalité, malgré ce nom de colonies, des États indépendants. La munificence de l'Angleterre, laissant de bonne grâce à certaines de ses possessions l'exercice de leur autonomie, a paru l'effet d'une sagesse politique admirable ; il serait plus simple et plus vrai d'y voir un témoignage de la nécessité des choses, car le gouvernement anglais ne pourrait agir autrement avec la moindre chance de succès, il perdrait le Canada et les divers États fédérés, depuis 1901, en une « commonwealth » australienne, comme il a perdu les colonies américaines du littoral atlantique. Pour rester dans la vérité, il suffit de louer la sagesse des hommes d'Etat qui ont su se conformer tranquillement au destin. Une nation ne disposant que d'une faible armée ne peut rien contre une autre nation moralement unie et qui au privilège d'être protégée par l'énormité des distances joint celui de posséder un territoire immense, de grandes ressources locales et la conscience de sa force.
Les colonies puissantes sont donc redevables de leur indépendance à leur propre valeur morale. Elles se gouvernent elles-mêmes parce qu'elles pourraient tenir tête à des maîtres, mais elles apportent une singulière courtoisie dans leurs relations avec la nation suzeraine. Ainsi, lorsque les diverses parties du Canada se constituèrent en États, elles demandèrent gracieusement à la reine Victoria de leur indiquer l'emplacement de leur capitale, et le lieu où s'élève actuellement la cité d'Ottawa leur fut désigné par un geste royal. Cependant l'immense territoire, connu désormais par la dénomination collective de « Puissance » ou « Dominion », ne tient plus à l'Angleterre d'une façon effective que par l'hébergement de deux petites garnisons, l'une sur le rivage oriental, à Halifax, l'autre sur la côte du Pacifique, à Esquimault ; en outre, un personnage décoratif représente Sa Majesté le souverain auprès du Parlement. En Australie, dans la Nouvelle-Zélande, colonies presque complètement britanniques par l'origine de leur population, l'union sympathique avec la mère patrie est beaucoup plus cordiale qu'au Canada, où le voisinage des États-Unis crée une situation toute spéciale, et les formes de la domination anglaise peuvent y être considérées comme purement symboliques.
Mais il en est tout autrement pour les colonies de l'Afrique méridionale. Là, sans parler des Hindous et des Chinois « engagés » pour le travail des mines, le problème des races se présente en toute sa gravité et l'autonomie des deux colonies du Cap et de Natal y est accompagnée de dangers spéciaux. Dans l'immense territoire qui s'étend du Cap au bassin du Zambèze, le nombre des blancs n'atteint pas douze cent mille et ils appartiennent à deux races que séparent plusieurs siècles d'évolution divergente et le souvenir de cent années de luttes et de torts réciproques : d'un côté, les descendants des colons hollandais, Afrikanders et Boers, de l'autre, les Anglais et Écossais d'immigration récente. Les uns sont campagnards, fermiers et agriculteurs, les autres, attirés par les gîtes d'or et de diamants, sont mineurs, industriels, commerçants et bâtisseurs de villes ; aucune sympathie commune — sauf la haine des noirs — ne rapproche ces travailleurs entremêlés de par les nécessités de la vie. A côté de ce million d'hommes, formant deux populations de même importance numérique, vivent cinq ou six millions de nègres, Bantous intelligents, qui ont appris de visu la force et la faiblesse de leurs dominateurs. Comment l'idée de l' « éthiopianisme », l'Afrique aux races indigènes, ne se développerait-elle pas chez eux ? Ce rêve, né parmi les noirs des Etats-Unis, est insensé pour le moment, mais, sous des formes nouvelles, les générations à venir en entendront certainement parler. D'autre part, quelle tentation pour les blancs, qui possèdent aujourd'hui la force, d'exploiter et de massacrer à loisir ces Cafres abhorrés ! Une trop grande initiative laissée aux colons de l'Afrique australe ne manquerait pas de provoquer des injustices plus graves que celles dont les Anglais se sont rendus coupables envers les Boers. En fait, le gouvernement de la Grande Bretagne est obligé d'entretenir encore une partie considérable de son armée en Afrique pour surveiller les Boers vaincus, les Afrikanders à velléités d'indépendance, les Cafres opprimés, et assurer la « paix britannique », même en dépit de ses compatriotes. Ces colonies sud-africaines ne représentent donc pas pour l'Angleterre un accroissement de force, plutôt menacent-elles de devenir une nouvelle et lointaine Irlande.
Prises dans leur ensemble, les vraies colonies britanniques, c'est-à-dire les contrées de la Terre où se sont établies à demeure et en maîtresses des populations d'origine et de langue anglaise, ne représentent point par le nombre des individus une part aussi considérable du monde que pourrait le faire supposer l'attention qu'on leur donne dans l'histoire contemporaine ; ces colonies ne dépassent guère douze millions d'hommes, c'est-à-dire qu'elles sont loin d'atteindre la centième partie du genre humain, mais elles profitent du prestige que doit donner la valeur de leur commerce, l'autorité de leur industrie, leur omniprésence par les voyages et la solidarité politique avec l'Angleterre, qui, au besoin, les eût protégées naguère par l'envoi de ses vaisseaux. Une sorte d'organisme nerveux a d'ailleurs accru la valeur de ces colonies parmi les nations du monde, car, pendant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle, la Grande Bretagne a graduellement, silencieusement, ajouté à sa flotte un autre instrument de domination mondiale en rattachant à son île la plupart de ses dépendances de l'Afrique, de l'Asie, de l'Australie, de l'Amérique, par un réseau de fils sous-marins qui, récemment encore, lui donnait la primeur des nouvelles télégraphiques et lui subordonnait tous les peuples auxquels la connaissance des faits lointains arrivait auparavant dénaturée et mensongère.
On ne saurait s'exagérer l'importance du continent Australien au point de vue de son rôle, et la puissance matérielle qu'il donne à l'Angleterre par l'influence morale qu'il ajoute dans le monde à la forme dite « anglo-saxonne » de la civilisation. L'Australie est l'une des branches du grand trépied « britannique » posé sur le monde. Il est vrai que par sa faible population, d'environ 4 millions d'hommes en 1905, elle ne peut entrer en comparaison avec la Grande Bretagne et l'Amérique du nord ; mais il faut tenir compte ici, moins du nombre des individus que de la grandeur et de la situation géographique du territoire, de sa position dominante dans tout le monde océanien, au centre de l'immense hémicycle des rivages continentaux. L'Australie est, pour la langue et pour le mode de culture anglo-saxonne, un centre de rayonnement, aussi bien que l'Angleterre et que les Etats-Unis. Grâce à l'Australie et à la Nouvelle-Zélande, des voyageurs anglais, partis de Liverpool ou de Southampton, peuvent entreprendre la circumnavigation de la Terre en ne s'arrêtant qu'en des ports britanniques : Capetown ou Aden, Melbourne ou Colombo, Durban ou Sydney, Port-Stanley (Falkland ou Malouines) ou Sainte-Hélène, et s'imaginent volontiers que l'anglais est la langue du genre humain. C'est une illusion, et par conséquent un danger, mais leur audace en est grandie.
Récemment, les embarras cruels et persistants du gouvernement anglais dans son entreprise sud-africaine, l'avaient forcé à se tourner en suppliant vers ses colonies et à leur demander un appui moral, même des contingents de troupes et de matériel guerrier. Emues par cet appel, qui établissait aux yeux du monde leur importance politique grandissante, et d'ailleurs séduites en une forte mesure par la fascination toujours très puissante du patriotisme panbritannique, les colonies autonomes s'empressèrent de répondre favorablement aux avances de la mère patrie ; toutefois il s'en fallut de beaucoup qu'elles égalassent en proportion les sacrifices de l'Angleterre elle-même et de la colonie du Cap, voisine immédiate du théâtre de la guerre ; d'ailleurs ces sacrifices ne furent point gratuits, la métropole eut à les acheter chèrement, d'abord par une haute paye — la solde du volontaire colonial étant cinq fois plus élevée que celle du Tommy anglais —, puis par des privilèges commerciaux et même par une participation directe à la gérance des intérêts communs.
Quoique, au commencement du vingtième siècle, la population totale des six[1560] « colonies » s'administrant elles-mêmes représente seulement la cinquième partie des Anglais du monde entier, quoique certains de ces États émancipés ne groupent qu'une infime population, — 200 000 habitants à Terre-Neuve, 60 000 blancs en Natal (1901) —, cette fraction relativement minime de la « majeure Bretagne » a reçu sa part d'attribution au conseil de la grande association : Ottawa, Melbourne, Wellington, Capetown, Saint-John, Pietermaritzburg partagent désormais, et bien plus qu'ils n'est officiellement constaté, le droit d'initiative avec le cabinet de Saint-James et le parlement de Westminster. A la politique anglaise succède l'action panbritannique, plus lente, plus complexe, non plus spécialement européenne, mais dirigée par des intérêts mondiaux.
Il est naturel que toute évolution historique dépasse son but : les personnages que les événements ont mis en lumière comme protagonistes du changement sont entraînés par la passion de l'idée qui les anima et ils en exagèrent la valeur, cherchant à en faire une panacée pour tous les maux présents et futurs. Il a paru bon et même indispensable, pendant la période d'angoisse, de faire appel à la collaboration des colonies, et celles-ci gagnant journellement en population, en ressources financières et militaires, on se promet pour l'avenir une aide également efficace même contre un puissant rival tel que l'Allemagne, la Russie ou la République américaine.
Ce n'est pas tout : ne pourrait-on préparer d'avance cette alliance offensive et défensive dans les relations commerciales en attendant qu'elle puisse se réaliser dans les conflits militaires ? Tel est le projet que les politiciens ont conçu et qui paraît avoir séduit les patriotes les plus ardents. Mais cette idée, si elle devait être accueillie par la Grande Bretagne ses colonies, ne constituerait-elle pas le plus violent recul de toute l'histoire moderne de l'Angleterre, une sorte de trahison envers un passé glorieux : celui qui avait placé la nation anglaise hors pair parmi toutes celles de la Terre comme le champion par excellence d'un mouvement d'échanges sinon « libre » du moins libéré de beaucoup d'entraves, et conférant une sorte d'apostolat aux continuateurs de l'œuvre de Cobden ? Certainement les colonies anglaises seraient de précieuses associées dans le commerce panbritannique, mais, si importantes qu'elles soient, elles ne peuvent avoir la prétention d'égaler tout le reste du monde.
Et d'ailleurs, la tendance naturelle de chacune des colonies est de développer son autonomie conformément aux conditions spéciales que lui fait son ambiance particulière. La Terre n'est pas encore devenue assez petite par l'effet de la pénétration mutuelle des idées et des intérêts pour que le Canada, le Cap, l'Australie, qui se lancent impétueusement en avant dans la vie, se sentent vraiment une avec leur antique mère d'Europe : après les démonstrations d'amitié et de tendresse, ils se prêtent de nouveau à la tendance naturelle qui les porte à suivre leur propre voie, à se détacher de leur génitrice. L'unité nationale entre métropole et colonies gardera longtemps encore son caractère religieux et traditionnel, mais rien ne les empêchera de s'affirmer en manifestations divergentes. Déjà tout a changé et, quand on a traversé l'Atlantique ou le Pacifique, on reconnaît sans peine que les « nouvelles Angleterres » ne ressemblent que lointainement à l'ancienne.
Ainsi prenons l'Australie pour exemple, l'Australie dont la première destination fut d'être un simple exutoire aux prisons du Royaume-Uni. Lorsqu'il devint évident que ce lieu de déportation deviendrait aussi une colonie dépeuplement, l'aristocratie anglaise, qui faisait alors la loi dans le Parlement britannique, avait imaginé toute une savante diplomatie pour que la New South Wales (Nouvelle Galles du Sud), la seule colonie australienne constituée en État à cette époque, restât, comme la mère patrie, divisée en grands domaines dont les travailleurs agricoles ne pourraient jamais devenir les possesseurs. On commença par faire voter une loi qui interdisait la vente de la terre au-dessous d'un prix très élevé, inaccessible aux immigrants pauvres, et d'autre part, on fixa un maximum de salaire. Toutefois, si l'achat du sol était interdit au prolétaire, il devait être facilité aux concessionnaires riches et, pour ceux-ci, l'achat fut remplacé par des licences qui leur accordaient le droit de pâture sur des espaces énormes, de milliers et dix milliers d'hectares, droit que l'usage transformerait à la longue en fief seigneurial.
On espérait ainsi que le travail forcé des convicts se maintiendrait sous une autre forme et que des manœuvres sobrement payés, exclus du nombre des propriétaires, continueraient de siècle en siècle une appropriation analogue à celle des paysans anglais sur les terres inaliénables des manoirs. En outre, le régime féodal devait être consolidé par l'asservissement des indigènes, que les colons propriétaires pouvaient se faire « assigner », c'est-à-dire attribuer comme esclaves temporaires au moyen d'une simple pétition rédigée et signée par eux-mêmes, sans enquête ni contrôle judiciaire[1561].
La découverte des mines d'or, puis le flux rapide de l'immigration européenne et de brusques révolutions économiques dérangèrent ces beaux plans, sans toutefois les renverser, et, du moins, l'aristocratie terrienne obtint ce résultat, qu'il n'existe point de classe paysanne en Australie. Il n'y a guère de jardiniers non plus, si ce n'est autour des villes, où quelques Chinois produisent des légumes pour la consommation locale, et dans l'état de Victoria, où la banlieue de Melbourne est devenue un grand jardin maraîcher.
Ce régime de la propriété dans les terres de l'Australie est une des raisons pour lesquelles la population est devenue presque exclusivement urbaine : telle ville, comme Melbourne, renferme près de la moitié de tous les habitants de la colonie dont elle est la capitale. Mais si les grands propriétaires d'Australie ont réussi à garder la pleine domination du territoire et à l'interdire aux travailleurs comme domicile permanent, ceux-ci, tondeurs de brebis et autres, doivent à leur genre de vie des mœurs presque communistes qui, dans une lutte sociale, pourraient leur donner contre les bailleurs de travail une force irrésistible. Obligés dans la saison de la tonte de quitter les villes en multitudes et de voyager rapidement vers les pâturages lointains, ils ont dû s'associer pour assurer en route la fourniture des vivres. Au lieu même de leur besogne régulière, ils logent en de longues et hautes cabanes où trois rangées de lits s'étagent comme au pourtour d'un entrepont de navire, et leurs repas se font toujours en commun. Ils ne se mettent jamais à table sans regarder au dehors s'il y a des voyageurs en vue et à portée de la voix pour prendre part au repas. Même s'ils ne voient personne, ils clament à pleine gorge : « Any travellers about ? Come on, mates »[1562].
Les habitants de la colonie de Victoria, au sud-est du continent australien, se sont considérés longtemps, et à bon droit, comme occupant un rang sociologique plus élevé que les autres immigrants de l'Australie, car le régime de la servitude pénitentiaire avait à peine effleuré le pays, et presque toute la population se composait de chercheurs d'or, pleins d'audace, ayant dans leurs rangs un grand nombre d'immigrés politiques, exilés d'Europe à cause de leur idéal même. L'esprit des habitants était plus libre, plus égalitaire que partout ailleurs, et l'effet s'en fit sentir jusque dans le gouvernement local qui, dans plusieurs circonstances, ne craignit pas de se laisser accuser de socialisme par les économistes bien pensants. D'ailleurs, malgré la faible étendue relative de son territoire, et quoique d'un demi-siècle plus jeune que la « Nouvelle Galles », Victoria l'emporta même pour un temps par le chiffre de sa population : maintenant, elle a de beaucoup la première place par la densité kilométrique de ses habitants, bien minime encore en proportion des ressources de la contrée.
L'accroissement du peuple australien se fait avec une certaine lenteur, par le fait de raisons multiples. D'abord la population ouvrière, veillant avec jalousie sur le marché du travail, a réussi à faire adopter des lois mettant de telles entraves à l'admission, même temporaire, de nouveau-venus, qu'aucun immigrant n'y peut satisfaire sans la complaisance de l'officier qui préside à l'examen des arrivants. Une condition, par exemple, est l'exécution d'une dictée de cinquante mots dans une langue européenne quelconque, choisie par l'autorité. Pour le blanc, c'est donc l'arbitraire qui décide de son débarquement ou de son renvoi ; quant au jaune, l'interdiction est absolue. Les étrangers, domiciliés sous l'ancien régime de tolérance, sont mal vus et souvent découragés ; enfin, fidèle à cette idée, foncièrement erronée, que moins d'habitants on est, plus il est facile de gagner sa vie, le blanc du nouveau monde austral commence à adopter les mœurs de prudence néo-malthusienne. Néanmoins le peuplement ne peut manquer de se faire de proche en proche partout où de nouveaux appels sont faits au travail de l'homme, où le réseau des voies ferrées, pénétrant au loin dans l'intérieur, facilite la naissance des villes. Déjà, l'union de tous les États en une seule république nécessite la construction de deux voies transcontinentales, l'une réunissant les mille ramifications de l'Est aux lignes beaucoup moins nombreuses de l'Australie de l'Ouest (Westralia), qui borde l'océan Indien, l'autre traversant le continent, du sud au nord, d'Adélaïde à Palmerston[1563]. Ne fût-ce que pour occuper les stations et les postes télégraphiques de ces voies ferrées, il est nécessaire que la population s'accroisse ; mais, si aride que soit la plus grande partie du sol australien, les terres cultivables suffiraient pour nourrir encore des millions d'hommes ; on peut vraiment s'étonner que les Australiens mettent tant de zèle à détourner la population qui demanderait à se porter vers leurs rivages, principalement sur les côtes septentrionales, baignées par la mer d'Arafura. La région étant comprise dans la zone tropicale, le climat n'est pas de ceux que les immigrants anglais choisissent, et rarement viennent-ils chercher fortune en un pays où la température moyenne atteint 24 degrés centigrades, soit environ quinze degrés de plus que dans la mère patrie. Mais si les Anglo-Saxons qui se sont approprié le sol en vertu de leur droit de conquête ne sont venus qu'en petit nombre dans ces belles contrées, pourtant fertiles et pourvues de ports excellents, si les lieux d'habitation ne constituent encore que d'humbles villages, d'autres gens en quête de territoires à coloniser seraient fort heureux de s'établir sur ces terres neuves du monde australien. Des Chinois, des Japonais, des Malais ne demandent qu'à s'y présenter en foule, mais les petites colonies britanniques du littoral se sont prononcées à l'unanimité contre tout essai de colonisation dû à ces gens de race prétendue inférieure. Pourtant la force des choses finira par l'emporter et, malgré les lois édictées par les corps délibérants d'Australie, ce sont des Chinois qui chargent et déchargent les navires devant les quais de Palmerston et qui défrichent le sol environnant.
Evidemment, l'un des points vitaux pour le commerce mondial est indiqué comme devant se trouver dans le détroit de Torrès à l'extrémité orientale de cette admirable avenue dont l'autre extrémité est gardée par Singapur. Le village de Somerset, sur la pointe australienne de York-Peninsula, le marché de Thursday Island — île du Jeudi —, sur un port très fréquenté par les pêcheurs de nacre et d'holothuries, enfin quelques autres groupes de colonisation insulaires, peut-être aussi Port-Moresby dans la Nouvelle-Guinée, tels sont actuellement les seuls indices de la Londres ou New-York future que l'on s'attend à voir surgir dans ce détroit par lequel communiquent les deux océans et qui termine cette merveilleuse avenue d'îles, de cinq à six mille kilomètres en longueur, commençant à l'ouest par Sumatra et finissant à l'est avec la Papouasie. Nulle part sur la rondeur de la planète, terres plus riches, plus abondantes en ressources de toute nature, ne se déroulent en des tableaux plus somptueux et plus grandioses. Il semble inexplicable que, seuls, quelques villages aient surgi à la porte triomphale de l'incomparable chemin des mers, c'est là un fait qui, dans un siècle, sera difficilement compris. Il est vrai que les parages voisins sont rendus fort dangereux par les récifs coralligènes, surtout au passage de la « Grande Barrière », mais l'homme n'a-t-il pas à sa disposition les bouées, les balises, les phares, l'expérience et la sagacité des pilotes, et, au besoin, les explosifs et les dragues ?
A l'est de cette limite naturelle entre l'Australie proprement dite et le monde océanien, la « Bretagne majeure » est encore représentée par des îles très importantes, celles qui constituent la Nouvelle-Zélande, et par l'archipel des Fidji. D'autres puissances ont aussi leur part de cette région du Pacifique : l'Allemagne s'est emparée des principales îles mélanésiennes et, en vertu d'un accord (1899), a partagé les îles Samoa avec les États-Unis, tandis que les îles Tonga étaient abandonnées à l'Angleterre ; conjointement avec cette dernière puissance, la France gouverne les Nouvelles-Hébrides ; de longue date, elle a pris la Nouvelle-Calédonie, moins pour y faire œuvre de colonisation que pour y établir ses dépôts de relégation politique et pénale, jusqu'au jour où les colonies australiennes firent entendre des plaintes et surent obtenir que les forçats français fussent dirigés vers d'autres cieux ; enfin, inaugurant à son tour une politique mondiale, la Fédération australienne a obtenu du Cabinet de Saint-James la haute main sur la portion anglaise de la Nouvelle-Guinée ; les Papou fourniront la main-d'œuvre à des conditions plus avantageuses que Chinois et Japonais.
Ces terres océaniques, si importantes qu'elles puissent devenir un jour, ne sont que peu de chose en comparaison des deux îles de la Nouvelle-Zélande, qui peuvent être considérées en puissance comme une autre Angleterre. En superficie, elles sont presqu'aussi étendues, et leur population, qui ne représente encore que le cinquantième environ de celle des îles Britanniques, constitue certainement une élite en comparaison des habitants de la mère patrie. Les premiers immigrants anglais, en 1840, avaient fait choix d'un emplacement qui témoignait déjà en faveur de leur esprit judicieux, car ce port, Nicholson, situé au centre précis de l'archipel et commandant le détroit majeur, nommé en l'honneur de Cook, ne pouvait manquer de devenir un centre de commerce et un lieu de rendez-vous pour la société destinée à s'établir dans ces parages : c'est sur cette baie qu'on bâtit Wellington, capitale des deux îles, dépassée en population par Auckland.
Tout d'abord, les directeurs de l'immigration néo-zélandaise voulurent, comme on avait essayé de le faire en Australie, fonder une communauté modelée complètement sur le type de l'aristocratique Angleterre, avec fiefs inaliénables, paroisses ecclésiastiques, troupeaux de paysans laborieux et de paroissiens fidèles. La Nouvelle-Zélande, semblable à sa mère patrie des antipodes par l'égalité du climat et par la fécondité du sol, commença par lui ressembler politiquement et socialement. Même aristocratie terrienne que dans la Grande Bretagne, même contraste entre propriétaires et travailleurs indigents ; mais il manquait aux seigneurs néo-zélandais le prestige que donne une longue généalogie d'aïeux et l'hébétude traditionnelle des paysans asservis. Le prolétariat de la nouvelle colonie ne s'était pas encore assoupli que la guerre éclata sous diverses formes : grèves, procès, luttes électorales, insultes et violences. Cette fois, le bon droit, soutenu par la très imposante majorité du nombre, l'emporta sur le parti du monopole, représenté d'ailleurs par des nobles combattant par procuration, et ce que le peuple eût pu faire en vertu de sa force, il l'accomplit avec tout l'appareil encombrant du gouvernement et des lois (1891). La révolution fut sans doute très incomplète, très inférieure à l'idéal qui l'avait suscitée, mais ce n'en fut pas moins une révolution, plus effective que tant d'autres plus sanglantes[1564].
Dès l'année suivante, la nuée des immigrants brisa forcément les cadres préparés pour eux ; aux colonies de vieux style officiel, fondées avec des éléments anglais, s'opposèrent, surtout dans l'île méridionale, des communautés écossaises appartenant à la Free kirk ou « Libre église » ; puis on découvrit les mines d'or et bientôt une minuscule Angleterre se formait aux antipodes planétaires de celle d'Europe, mais une Angleterre plus jeune, où les éléments de renouveau socialiste étaient fortement représentés. Ainsi la colonie, tout en se rappelant les us et la politique de la métropole, eut la prétention de faire mieux et de lui servir de modèle, en réformant le régime de la propriété, en supprimant les mœurs de l'absentéisme, en facilitant aux cultivateurs l'accès du sol, aux ouvriers le travail de l'industrie. La société néo-zélandaise s'est donné pour objectif de mettre fin aux conflits entre le capital et le salariat, et quoique cet idéal n'ait pas été réalisé, des gouvernants de la contrée nouvelle ont cru pouvoir rapporter un évangile politique aux représentants vieillis de la métropole. La Nouvelle-Zélande est le premier État qui ait admis les femmes à l'élection ; l'Australie l'a imitée et de plus leur a conféré l'éligibilité ; cette innovation semble du reste à peine avoir modifié la force relative des partis politiques.
Même dans leurs rapports avec la population indigène, les colons de la Nouvelle-Zélande ont moins de reproches à se faire que la plupart de leurs compatriotes établis en d'autres lieux de la rondeur terrestre. D'ailleurs, ils doivent se rappeler que jamais on n'eut à combattre d'adversaires plus nobles que les Maori. Lors d'une rencontre, une bande de blancs manquant de vivres, succombant de fatigue, eût été une proie facile pour les indigènes, mais ceux-ci firent trêve aussitôt et envoyèrent même à leurs ennemis la moitié de leurs rations : « Pour vous combattre, dirent-ils, nous attendrons que vous soyez nos égaux ». Les Anglais ont amplement démontré que le « civilisé » l'emporte réellement sur le sauvage dans l'art de tuer son prochain, mais maintenant, en principe du moins, le droit d'égalité est conféré aux anciens maîtres du sol : ils ont gardé leur part de propriété ; ils siègent à côté des blancs dans les assemblées nationales, et leurs enfants, non les moindres en intelligence, étudient dans les mêmes écoles. Cependant la race a lamentablement décru, si ce n'est en quelques districts où par les croisements le type maori s'est fondu dans la population envahissante des Anglo-Saxons. La secousse de l'évolution sociale a été trop forte pour que la nation océanienne ait pu résister victorieusement : sa puissance d'adaptation n'a pas suffi, du moins pendant les deux premières générations de la race immigrante, car il semble maintenant que le mouvement de recul soit enrayé. Les cent mille Maori qui vivaient en 1840 ne sont plus représentés au commencement du vingtième siècle que par une descendance réduite de plus de moitié, 43 143 en 1901[1565]. Ainsi que le disait un Maori parlant à des Anglais : « Notre rat disparaît devant le vôtre, notre mouche fuit celle que vous apportez, et c'est vous qui nous mangerez ! »
En dehors des colonies, ses filles, que l'Angleterre tient pour ses égales et qui font partie intégrante de la « Bretagne majeure », il existe à la surface de la planète nombre de territoires, îles ou terres continentales, que l'Angleterre possède sans les peupler de travailleurs et de citoyens et où elle ne se reconnaît d'autres devoirs que de prendre en tutelle la population native. Tutelle souvent précaire et dangereuse, car elle dépend des intérêts plus ou moins considérables que des spéculateurs anglais ont pu trouver à faire travailler les indigènes. Ainsi, dans l'Océanie même et dans le cercle d'attraction du monde australien, pour lequel a été forgé le vocable Australasie, les insulaires de l'archipel des Fidji n'ont guère à se louer jusqu'à maintenant du gouvernement anglais. Il est vrai qu'avant le débarquement des missionnaires et des planteurs, les Fidjiens, hommes superbes, beaux, forts, intelligents, se trouvaient dans une période de décadence lamentable : la monarchie absolue, avec sa conséquence fatale, l'asservissement général des indigènes, puis les pratiques de l'anthropophagie ou « communion du grand porc », qui, après avoir eu un caractère purement religieux, était devenue un simple moyen de terreur pour « morigéner les basses classes », toutes les formes sociales indiquaient une déchéance rapide que l'arrivée des Européens eut pour résultat de hâter. Lorsque les Fidjiens se donnèrent à l'Angleterre, en 1876, l'inauguration du nouvel ordre de choses se fit par une terrible épidémie de rougeole, qui emporta le cinquième de la population, et, depuis cette année fatale, le dépérissement général ne paraît point s'être arrêté ; de 115 000 en 1884, le nombre des Fidjiens est tombé à 95 000 en 1901 ; pourtant il arrive maintenant, en telle ou telle année, que le nombre des naissances soit supérieur à celui des décès. Quant au relèvement moral, pourrait-il s'accomplir, puisque les indigènes ne prennent point part à la gérance de leurs intérêts et qu'ils ne possèdent même aucune parcelle du sol ? Les planteurs anglais et les chefs indigènes ont bassement profité de la législation qui leur permet de clôturer les terres communales à leur profit personnel.
Dans leurs possessions d'Afrique, les Anglais chargés de l'administration voient également de très haut la population noire dont ils sont chargés de faire des concitoyens et des « frères en la foi ». On peut juger de l'état d'âme des maîtres britanniques à l'égard de leurs protégés par l'écart extraordinaire des prix qui, sur les chemins de fer de la côte, ont pour but évident de trier les voyageurs et de rendre le contact impossible entre gens de race différente. Sur le chemin de fer de Mombaza au Nyanza, la proportion entre les premières places et les troisièmes est fixée du dodécuple à l'unité[1566]. Un esprit d'inégalité absolue, d'aversion même, prévaut entre homme et homme : il ne conviendrait pas qu'un indigène pût s'imaginer par le siège, l'étoffe et les passementeries de son compartiment qu'il appartient à la même classe que l'Européen, se prélassant dans les premières.
Pourtant, les enseignements plus ou moins hautains du blanc et le contact d'hommes supérieurs par l'intelligence et le savoir ont cependant produit leur effet. On peut citer en exemple les habitants de Freetown, la « Ville libre ». En dépit des différences d'origines et de leur déracinement, des hommes de toute provenance qui composent le peuple de Sierra-Leone, que le manque d'une langue nationale obligea de s'angliciser en adoptant l'idiome des anciens maîtres, sont incontestablement devenus l'élément civilisateur du littoral. Ils se disent « Anglais », et le sont en effet jusqu'à un certain point par leur initiative dans le travail et dans les entreprises commerciales : les artisans de Freetown, forgerons, menuisiers, charpentiers, constructeurs sont les plus estimés de la côte.
Chacune des nombreuses parts et parcelles de la surface terrestre que la Grande Bretagne s'est attribuée en domaine diffère des autres, non seulement par les mille conditions du sol, du climat, des habitants, mais aussi par les formes du gouvernement et de l'administration, suivant la docilité plus ou moins grande des populations et l'importance militaire des lieux occupés. Mais le fait subsiste que nombre de ces possessions sont des « colonies de la couronne », c'est-à-dire des terres dont le souverain des îles Britanniques est censé maître absolu, ordonnant à son gré et ne laissant aux habitants aucune autonomie. En réalité, les sujets épars de l'Angleterre ont la liberté qu'ils ont su conquérir. Chaque « colonie » est le théâtre d'une petite guerre locale dont les péripéties sont parfois sanglantes ; d'ailleurs, les oscillations de la lutte représentent en petit les mêmes alternatives que les grands conflits épiques racontés dans l'histoire des nations.
Le grand bassin du Nil, des régions équatoriales à la Méditerranée et des montagnes dites de la « Lune » à celles de l'Ethiopie, constitue un monde spécial, bien délimité, qui n'est ni colonie de peuplement, ni colonie d'exploitation proprement dite, mais qui doit être étudié tout à fait à part, comme centre de domination. Ce n'est pas l'Egypte seulement que les Anglais détiennent en conquérants mais le chemin de l'Inde, de même que Gibraltar et Malte sont pour eux, avant tout, la possession des voies de la Méditerranée. C'est donc surtout une valeur stratégique que représente l'Egypte, au centre même de l'Ancien Monde, exactement à moitié chemin de l'Angleterre à l'Hindoustan, à l'endroit où l'industrie a creusé la percée de Suez que les possesseurs peuvent fermer à volonté, poste dominateur d'importance capitale assurant à la Grande Bretagne le premier rang au point de vue géographique parmi les puissances mondiales. Les stations d'Aden, de Colombo, de Singapur, de Hong-Kong, du détroit de Torres et des îles Océaniennes continuent la ceinture de force sur un développement total égal à la moitié de l'équateur planétaire.
Les maîtres actuels de l'Egypte savent aussi apprécier en excellents économes les ressources matérielles très grandes que rapportent les campagnes du Nil. Devenus copropriétaires du Canal, gérants de tous les biens hypothéqués par les créanciers du pays et bénéficiaires de l'impôt prélevé sur les millions de fellahin, ils administrent leur fortune avec une prudence rare, rendue d'ailleurs très facile en un pays dont la population, dressée jadis par le bâton des prêtres et des rois, continue de ramper servilement devant les collecteurs d'impôts. En s'emparant des greniers de l'Egypte, le gouvernement britannique a mis la main sur les trésors des Pharaons, qu'il saura doubler, grâce à l'application des procédés industriels nouveaux. Les anciens attendaient leurs récoltes de la bonne volonté du Nil, et c'est à peine s'ils évitaient l'inondation par des appareils rudimentaires d'outres en chapelet. Mais les travaux modernes qui, à certains égards, sont encore inégalés dans le reste du monde, règlent maintenant les crues de manière à distribuer les eaux avec une méthode parfaite : jusqu'à sa dernière goutte, le Nil se trouve judicieusement utilisé. On a d'abord consolidé et complété le grand barrage qui régularise l'écoulement des deux branches du delta, puis on a construit deux autres barrages monumentaux sur le Nil égyptien, l'un à Siaut, vers le milieu de la zone des cultures, l'autre près d'Assuan, pour soutenir le flot de la première cataracte par une réserve d'un milliard de mètres cubes d'eau, chiffre qui doit être doublé prochainement, soit par une élévation du barrage, soit par une nouvelle digue établie plus haut dans la vallée. Nulle part, plus d'intérêts économiques ne se mêlent à plus de souvenirs anciens, à plus de mystérieuses légendes.
Chaque gerbe de froment nourrit son homme en Égypte et maintenant plus de dix millions d'individus peuplent les deux rives du Nil, nombre certainement supérieur à la foule de laboureurs qui s'y pressa jamais sous les Pharaons. Ce n'est pas tout. On a constaté que, dans une grande partie du désert nubien, notamment au sud de Korosko, où le chemin de fer et l'ancienne route des caravanes pointent directement au sud, vers Abu-Hammed, en laissant à l'ouest le vaste méandre du Nil, les terres sableuses sont de nature excellente : il leur manque seulement de l'eau pour les féconder. Encore plus au sud, les plaines qui se relèvent par degrés vers les pentes du massif d'Ethiopie se prêteraient admirablement au travail de la charrue si les eaux ne s'y perdaient en marécages dus à l'obstruction du fleuve par la végétation, le *sudd* ; enfin, plus loin encore, dans la direction de l'équateur, les étendues, sans bornes visibles, où serpentent le Bahr-el-Djebel et le Bahr-el-Ghazal, dans la terre grasse et molle entre les rives changeantes, sont le fond d'un ancien lac qui pourrait devenir un immense champ de labourage. Ainsi, de la cataracte de Ripon, à la sortie du Grand Nyanza, jusqu'à celle d'Assouan, sur une longueur de 2 000 kilomètres, l'endiguement et la bonne distribution des eaux du Nil et de ses affluents auraient pour résultat d'accroître beaucoup, d'ajouter à la surface des terres cultivées un domaine grand comme la France et, indirectement, de doubler et au delà le nombre des bras travailleurs, tenant la bêche et payant l'impôt. C'est à cette œuvre que vont s'appliquer les dominateurs anglais pour exploiter industriellement le bassin du Nil dans tout son ensemble d'unité géographique.
Pourtant, on put craindre un instant que l'unité politique de celle zone fluviale fût menacée, lorsque l'expédition de Marchand à travers l'Afrique, dans la direction de l'est à l'ouest, fit croire à l'intention de la France de couper en deux l'empire anglo-nilotique par l'occupation définitive du poste de Fachoda. Les passions patriotiques s'exaltèrent rapidement de part et d'autre, et même l'on parla de guerre. Mais ce fut l'affaire d'un instant. Les Français évacuèrent la petite citadelle improvisée et, pour faire disparaître jusqu'aux dernières traces du conflit, le gouvernement britannique a même effacé de la carte le nom du lieu un moment disputé : il est maintenant désigné par l'appellation de Rodok ; les atlas ont fait la paix.
Si le cours du Nil Blanc tout entier est acquis à l'Angleterre, depuis les sources encore imparfaitement reconnues des affluents du Nyanza jusqu'aux branches à l'eau saline du delta, il n'en est pas de même du Fleuve Bleu, qui naît sur les hauteurs du grand massif de l'Ethiopie. Cet empire, très souvent découpé en États féodaux, s'est récemment unifié, mais ses frontières sont forcément incertaines, puisqu'elles n'aboutissent pas à la mer et que toute nation constituée cherche une issue vers un port qui lui appartienne. L'Italie détient Massuah, la France occupe Djibouti, l'Angleterre elle-même a pris possession des côtes qui font face à son emporium d'Aden.
Il est donc tout naturel que les Ethiopiens se tiennent sur une très grande réserve à l'égard des étrangers, avec lesquels pourtant ils ne désirent nullement se brouiller, car ils ont besoin de maintenir avec eux des rapports commerciaux. Jusqu'à maintenant, semble-t-il, c'est l'Angleterre qui, parmi tous les amis intéressés, a su le mieux se faire accueillir par le descendant des « lions de Juda » ; elle a même pu s'allier avec l'Ethiopie pour le partage du territoire Somali ; dangereuse alliance pour les Abyssins, qui, si bien établis qu'ils soient dans leur haute citadelle de montagnes, n'en sont pas moins d'ores et déjà complètement assiégés. Les tranchées d'approche vont se rapprochant d'eux d'année en année : à l'est la mer porte la flotte anglaise ; au sud, le chemin de fer de l'Ouganda monte à l'assaut des hautes terres ; à l'ouest le Nil et ses zones riveraines enserrent les escarpements éthiopiens ; au nord, la voie ferrée de Suakim à Berber complétera le circuit : l'empire de Ménélik ne sera plus qu'une simple enclave.
Combien de drames politiques de même nature se sont joués, de l'autre côté des mers d'Arabie, dans la péninsule gangétique, monde colonial où les événements se déroulent avec une si puissante ampleur ! C'est l'Inde, avec son cortège de dépendances insulaires et continentales. On s'étonne de voir cette contrée, dont la population représente à peu près le cinquième de l'humanité, se soumettre, bien que d'une manière incomplète, à un pays éloigné, de 12 à 13 fois moindre en étendue, de 7 à 8 fois inférieur par le nombre des habitants. Le personnel des Anglais, hauts personnages, fonctionnaires, soldats, missionnaires, aventuriers et planteurs qui séjourne dans l'Inde, ne représente pas même la millième partie de la population indigène, et cependant il n'est pas douteux que l'immense empire de l'Inde fut assujetti par la violence, qu'il est encore contenu par la force matérielle et tout l'attirail complémentaire des canons et des fusils, des tribunaux et des prisons. Que l'oppression se fasse avec une prudence consommée, avec une grande connaissance des hommes et des foules, qu'elle sache habilement opposer les nationalités aux nationalités, se faire choisir comme arbitre de toutes les disputes, et terroriser les mécontents par des mercenaires enrôlés parmi les pillards du Népal et de l'Hindu-Kuch, elle doit quand même aboutir à de funestes conséquences pour les maîtres et pour les asservis.
Toutefois, toute question est infiniment complexe, surtout quand il s'agit de problèmes relatifs à des centaines de millions d'hommes et pendant plusieurs générations successives. Sans doute les Hindous ont eu à subir la rude domination de l'étranger, mais ils ont eu aussi l'avantage d'entrer plus facilement en communication les uns avec les autres et d'ouvrir les yeux sur le vaste monde extérieur. Il serait donc plus que téméraire de vouloir peser exactement la valeur du bien et du mal dans la transformation ethnique aussi bien que sociale et morale des populations hindoues. Un savant *pandit*, Sivanath Sastri, énumère en six arguments principaux les bienfaits de l'éducation anglaise au Bengale, qu'il oppose à cinq conséquences fâcheuses. Mais quel est le total qui l'emporterait, d'après lui ? A résumer les dires de cet indigène impartial, il semblerait bien que, dans l'ensemble, l'influence occidentale aurait plutôt contribué au progrès que déterminé un recul.
Sans avoir à reproduire la comptabilité morale établie avec beaucoup de détail par le professeur hindou, il faut constater que l'abomination des unions prématurées, si déplorable au point de vue de la race, cesse d'être la règle pour devenir l'exception, et que les petites filles attendent maintenant en plusieurs districts du Bengale jusqu'à l'âge de treize ou quatorze ans avant d'entrer en ménage. L'instruction s'est répandue, non seulement chez les hommes mais aussi chez les femmes, les recueils scientifiques et littéraires pénètrent dans les gynécées. Quoique les Anglais se soient constitués en caste supérieure au-dessus de toute la hiérarchie des castes natives, les frontières de séparation entre Hindou et Hindou ont perdu leur caractère religieux, elles sont devenues plus flottantes et çà et là se sont même partiellement oblitérées. De plus, le contact de l'étranger a donné aux habitants de l'Inde ce qu'ils n'avaient eu à aucune époque, le « sens de l'unité nationale ». Pour la première fois dans l'histoire du pays, les enfants ont appris à considérer comme leur patrie l'immense territoire qui s'étend des Himalaya au cap Comorin, et comme leurs compatriotes les millions d'êtres qui l'habitent.
Certes, un pareil changement est d'une importance capitale. C'est dire que les populations de l'Inde entrent en une période de cohésion nationale analogue à celle qu'ont traversée successivement les Hellènes, les Italiens, les Allemands, et, quoiqu'ils ne puissent encore songer à la conquête de leur autonomie collective, c'est un fait très important que leur imagination puisse se porter déjà sur le rêve de l' « Inde aux Hindous » ! Un double mouvement, d'ordre à la fois matériel et moral, s'accomplit en même temps. La péninsule se rétrécit, voit réduire ses dimensions en tous sens par suite de la construction des routes et de la plus grande facilité des communications, mais elle croît en proportion inverse par le commerce, l'industrie, les connaissances.
Ces avantages sont chèrement achetés. Si ce n'est en quelques districts de montagnes ou de forêts protectrices, les sujets de toute race, — auxquels on enseigne, depuis des âges immémoriaux, l'humilité, la docilité, vertus de l'esclave — se laissent benoîtement tondre au plus près de la chair, et toute une organisation savante, léguée aux Anglais par les dominateurs fort experts que furent les Grands Mongols, réussit à tirer des milliards de ces malheureux qui n'ont rien. Les artistes aiment à contempler de loin le spectacle changeant des foules bariolées qui se meuvent dans les rues des cités, entre les pagodes et les arbres fleuris, mais, de près, ils frissonnent devant les visages hâves et les corps amaigris, couverts de loques pestiférées. De même, il est curieux de voir des bandes de cheminaudes courant en longues processions dansantes vers les chantiers[1567], mais quelle espérance peut-on avoir que ces terrassières boueuses, informes, mal nourries et mal payées, puissent un jour entrer dans une civilisation de justice et de fraternité ? La famine sévit fréquemment dans les provinces occidentales, enlevant des centaines de mille, même des millions de victimes, réduisant à l'état de squelettes la moitié des misérables qui restent en vie. On se plaint alors de la mousson qui n'a pas apporté les pluies régulières sur lesquelles on comptait. Mais si le rayot, pourtant merveilleusement sobre, habile à vivre de rien, finit par succomber, c'est que les réserves publiques sont absolument nulles et que l'on a tari les fonds sur lesquels on pouvait prélever les 15 ou 20 centimes nécessaires à l'entretien de chaque existence humaine. Cependant, que l'année soit bonne ou mauvaise, on « boucle » toujours le budget, on trouve invariablement les 500 millions de francs qu'exige le paiement des fonctionnaires, et, lors des grandes fêtes princières, les diamants et l'or ne manquent jamais pour orner les trompes des éléphants et les fronts des chevaux.
Quoi qu'il en soit, que l'influence altière des Européens sur les peuples de l'Inde soit heureuse ou funeste, les dominateurs étrangers ne sont point aimés, et comment le seraient-ils, puisqu'ils veulent être craints ? Leurs seuls amis et alliés sont les riches négociants Parsi, Aryens de race pure, que leurs coffres-forts bien remplis font respecter des maîtres aussi bien que de la foule et desquels on accepte débonnairement d'amples cadeaux pour la construction de routes, d'écoles ou d'hôpitaux. En outre, les Anglais ont à leur dévotion toutes les peuplades où ils recrutent des mercenaires et la tourbe des gens innombrables qui s'offrent aux basses fonctions administratives et à la domesticité. L'important pour eux, après les profits que donnent la domination et la possession du budget, consiste à rendre leur position stratégique absolument parfaite, du moins à l'intérieur, car l'inconnu et l'imprévu commencent au delà des frontières. Et vraiment on a fait tout ce que la prudence humaine peut conseiller pour que les assises du grand édifice soient inébranlables. Dans l'apparent désordre administratif, causé par d'antiques survivances et par le labyrinthe des enclaves formées par les États médiatisés, tout fonctionne avec une régularité merveilleuse. Les points vitaux sont occupés et le réseau des routes et des voies ferrées, accru chaque année, permet de répartir à volonté les éléments de la force souveraine.
Un indice bien net de la solidarité politique acquise par la domination anglaise nous est donné par le déplacement graduel du centre de puissance. Au dix-huitième siècle, lorsque se fonda, au profit de la Compagnie des Indes, le grand empire colonial de la péninsule Gangétique, les points d'attache, Calcutta, Madras, Bombay, étaient encore tout extérieurs : ils avaient à desservir, en premier lieu, le mouvement commercial avec l'Europe. Mais la cohésion de l'ensemble exigeait que la force se reportât vers l'intérieur et, bien que les cités de trafic sur le pourtour de la contrée gardassent leur rang de capitales, la puissance militaire gravitait naturellement vers Dehli, la cité qui domine à la fois les deux versants de l'Indus et de la Ganga.
Suivant les oscillations des guerres et la pression mutuelle des peuples, le foyer d'attaque ou de résistance se déplaça légèrement à l'est ou à l'ouest du centre naturel de gravité. Le roi missionnaire Açoka avait fixé sa résidence près de l'Indus, afin de se rapprocher des pays d'outre-montagne où ses envoyés allaient porter la « bonne nouvelle ». Les migrations de peuples envahisseurs donnèrent souvent une importance exceptionnelle aux provinces du nord-ouest et, pour cette raison, la splendide Lahore, sur le Ravi, fut alors le principal centre de puissance : c'est là que régnèrent les Grands Mongols, puis les Sikh. Plus tard, ce fut par excellence dans le voisinage de Panipat, où se disputait le passage de la Djamna, que se livrèrent entre conquérants et indigènes les conflits les plus sanglants et les plus décisifs : aussi les Anglais, afin de rester les maîtres de cette « Belgique de l'Hindoustan », ont-ils établi leurs « cantonnements » militaires les plus puissants le long de la ligne historique : du Satledj à la Djanma, une chaîne de camps et de citadelles borde la voie. La Dehli actuelle, qui succède à d'autres Dehli ruinées occupant une vaste étendue, fut la deuxième capitale de l'Empire des Grands Mongols et, même, elle est encore jusqu'à un certain point la capitale fictive de la péninsule Gangétique, puisque là se dresse le trône où la reine d'Angleterre fut, par procuration, proclamée impératrice des Indes. Enfin, on put voir la vie britannique se concentrer peu à peu sur un contrefort de l'Himalaya, d'où l'on aperçoit au loin la plaine au double versant, grouillante de multitudes humaines. Lorsqu'en 1819, les premières villas anglaises s'élevèrent sur la crête de Simla, on aurait pu attribuer ce fait, insignifiant en apparence, au simple hasard, mais, si le village grandit d'année en année et finit par se transformer en ville, puis, dans l'année 1864, en résidence impériale, c'est que les avantages en avaient été graduellement reconnus. Sans doute, la plupart des Anglais qui se groupaient dans la cité nouvelle n'avaient d'autre raison que de s'assurer une position saine dans une atmosphère fraîche et pure, à 2 000 mètres d'altitude moyenne ; mais les gouvernants avaient compris, peut-être instinctivement, que le promontoire de Simla, commandant, d'une part, le Satledj et, de l'autre, un affluent de la Djamna, surveille précisément le sommet du triangle formé par l'Hindoustan septentrional, et garde, par la haute vallée du Satledj, la seule entrée relativement facile du Tibet ; enfin, nulle ville n'est mieux placée, avec les campements militaires de la base, pour tenir en échec les populations particulièrement belliqueuses des terres inférieures, les Sikh et les Radjpoutes.
De même sur le bord du plateau que limitent les Gath, la ville de Punah a pris, malgré la peste et la famine qui sévissent aux environs, une influence prépondérante comme station estivale, grâce à sa position relativement salubre qui domine les deux versants, dans le voisinage de l'arête péninsulaire. Les autres centres administratifs et militaires occupent aussi des emplacements d'où les troupes se dirigent le plus facilement vers tous les points où pourrait se produire quelque danger. Les maîtres de la contrée n'ont point été gênés dans l'établissement de leur réseau stratégique par l'existence des grands Etats feudataires, que gouvernent en réalité les résidants britanniques. Ceux-ci ont le pouvoir, tandis que rajah et maharajah locaux gardent la responsabilité.
On s'étonne que les Anglais, ces commerçants empressés à s'ouvrir des marchés nouveaux, aient respecté pendant si longtemps les remparts de sommets neigeux qui dominent au nord leurs possessions de l'Inde, et qu'ils n'aient pas acquis plus tôt des droits commerciaux sur les populations pacifiques du Tibet. Les raisons de cette longue abstention sont multiples. D'abord l'œuvre d'absorption des peuplades de la frontière est à peine achevée, notamment dans le Népal, pépinière de soldats mercenaires. En outre, la moindre incursion armée vers le haut pays représente un effort considérable à cause des longues distances, des pénibles escalades, des obstacles naturels que présentent le sol, le climat, la différence des races. Les Anglais pouvaient se dire aussi que les habitudes séculaires du trafic habituel sont d'autant plus difficiles à changer que les populations locales, asservies par un gouvernement de prêtres, manquent d'initiative. Un système d'espionnage fort compliqué, auquel s'emploient des gens de toute races et religions, constitua presqu'exclusivement l'action politique de l'Angleterre au Tibet.
Pourtant, elle s'est décidée et, comme par hasard, a choisi un moment où le grand Empire antagoniste du Nord se trouvait fort occupé en d'autres régions de la planète. Les préparatifs de l'expédition avaient été bien faits et les dangers qui accompagnent une marche de longue durée, à une altitude de 3 à 4 000 mètres, parfaitement prévus ; aussi, toute la difficulté fut-elle de vaincre la diplomatie dilatoire des lama par une patience plus longue et une volonté plus forte. Bien que la distance de Dardjiling à Lhassa ne soit que de 400 kilomètres, il fallut plus d'un an pour la parcourir ; mais, enfin, l'Européen put pénétrer dans la « Ville interdite » (3 août 1904) ; du moins sut-il y entrer pacifiquement et se retirer dès que le traité de commerce fut signé. Les résultats géographiques de cette marche dans la vallée du haut Brahmaputra seront certainement fort importants.
Si grande est l'étendue de l'empire indien, si variées les multitudes de ses peuples, que la plupart des personnages qui représentent l'Angleterre font honnêtement leurs efforts pour ne pas accroître le vaste monde dont ils ont à gérer les richesses. La prudence a été telle, qu'à diverses reprises, la Grande Bretagne a refusé à ses nationaux la permission d'organiser des expéditions scientifiques vers le Tibet.
Mais ce domaine asiatique d'une si prodigieuse étendue est exposé, sur son pourtour de plusieurs milliers de lieues, à un si grand nombre d'incidents possibles que le plus prudent des administrateurs, sollicité dans sa mentalité de fonctionnaire par un double devoir national, celui de ne pas engager son gouvernement dans une aventure hâtive, mal combinée, et celui de ne pas diminuer le prestige britannique par trop de mansuétude, peut être le provocateur d'un conflit et, par suite, d'un agrandissement de territoire. Toutefois, il est des régions particulièrement intéressantes par l'industrie et le commerce, dont la valeur est telle que l'on n'a pas à simuler de fausse honte pour faire naître les occasions propices d'annexion. Ainsi a-t-on fort dextrement occupé le littoral de l'Arrakan, le delta ainsi que le cours du bas Iraouaddy, enfin les divers États de la péninsule malaise, qui promettent de devenir bientôt une autre Java par les produits et la population.
Comparée à la Chine, l'Inde a beaucoup moins de grandes cités : une part proportionnellement plus élevée de sa population continue de séjourner dans les campagnes, et certainement le régime des castes est l'une des raisons qui retardent la fondation et la croissance des villages et des villes dans la péninsule Gangétique. Les habitants de l'Inde, que l'industrie et le commerce n'ont pas encore rendus aussi mobiles que leurs frères chinois, ont une morale de caste qui correspond à ces conditions économiques. En effet, dans une grande agglomération d'hommes, il est impossible, ou du moins difficile, à un homme de haute caste d'éviter l'approche, parfois même le contact, des individus de basse classe qui souillent de loin par leur haleine les privilégiés d'extraction divine. Afin de se tenir, autant qu'il est possible, éloigné de tout souffle impur, le Malayâli, c'est-à-dire l'habitant du Malabar, prend soin de coucher dans la partie absolument centrale de la maison, qui est elle-même située au milieu du jardin, à distance égale des foules cheminant de l'autre côté du mur de terre. Mais si les villes sont rares dans les contrées où le régime de la caste est observé dans toute sa rigueur, on peut dire que, par contraste, un village continu s'étend le long des routes. C'est là ce qui frappait le grand voyageur arabe Ibn Batuta et ce qui étonne également de nos jours les visiteurs européens des côtes du Malabar ou de Ceylan : « Sur toute cette longueur du Pays du Poivre, qui est de deux mois entiers de marche, il n'est pas un seul endroit inculte, car chacun a son jardin et une maison au milieu de ce jardin, une barrière de bois séparant de la route le terrain de chaque habitant ». Le souci de la pureté familiale parfaite va si loin que chaque demeure porte un nom différent, suivant la caste de celui qui y réside : le brahmane de noble race et le brahmane inférieur, le puissant kchatrya et celui de moindre importance, le serviteur du temple, les gens de métier, le paria et le fils d'esclave constituent une hiérarchie à laquelle correspond exactement une hiérarchie de maisons diversement désignées.
D'ailleurs ces castes rigides, qui se croient immuables et qui devraient l'être en vertu des codes qu'ont dictés les anciens maîtres, ne cessent de se modifier suivant les changements économiques. Surtout dans les provinces du nord, où le mouvement de l'histoire se précipite plus vivement que dans le midi de la Péninsule, une constante évolution exalte certaines familles, en abaisse d'autres.
Tels brahmanes de haute aristocratie, comme ceux de l'Avuah, se sentent des êtres tellement supérieurs qu'ils ne consentiraient jamais à frayer avec d'autres « deux fois nés », par exemple avec les Nambours de la côte de Malayâlam. Mais un simple accident peut enlever le caractère sacré du brahmane : que la lèpre l'atteigne, et il déchoit aussitôt ; qu'il déroge par une mésalliance, et tous se détournent de lui avec dégoût. Il est vrai que certains cas de déchéance ne sont pas irrémédiables et qu'il est parfois possible de remonter les degrés d'où l'on est tombé soudain ; mais pour reprendre son rang, que de prières à réciter, que de hontes et de mortifications à subir ! L'expiation matérielle qui consiste à n'avoir pour boisson que l'urine et pour nourriture solide que les aliments recueillis dans la bouse de vache n'est qu'un symbole des expiations morales auxquelles le déchu doit se soumettre.
Il arrive, en quelques circonstances exceptionnelles, que la pauvreté n'éteigne pas le rayonnement de gloire autour de la tête des brahmanes, grâce à leur réputation de sainteté, à la vertu de leurs macérations ; mais, quand elle se prolonge, la misère est toujours une cause de déchéance, car on a vu des tribus de brahmanes en arriver jusqu'à vendre leurs filles. D'autre part, l'argent a maintes fois procuré la haute noblesse que n'avait pas donnée la naissance. « La caste est dans le coffre-fort » est un dicton favori des banquiers de Murchidabad ; de même, répétant une légende aussi facile à comprendre que celle de la pluie d'or fécondant Danaé, les radjah de Travancore se disent être devenus brahmanes en passant par le ventre d'or d'une vache magicienne. Les Haïtiens, chez lesquels noirs et sang-mêlés constituent deux castes ennemies, expriment la même idée par un fin proverbe de forme naïve : « Nèg riche li milate ; milate pauv, li nèg ». Soit, en français : « Le nègre riche est dit homme de couleur, le mulâtre pauvre est appelé vilain nègre ».
Dans le monde infini des castes, entre les « dieux sur la Terre » et les immondes Tchandala, mainte stratification se dépose d'une manière incertaine et flottante, pour ainsi dire, par suite du va-et-vient constant de l'évolution économique. Des castes périssent, emportées par un changement politique, une révolution commerciale ; d'autres surgissent, suscitées par un nouveau milieu : telle la caste des palefreniers ou « cavalères », qui naquit après l'arrivée des Portugais à Ceylan. Le régime britannique, accompagné de nouvelles industries qui supplantent des professions anciennes, a eu pour conséquence en maints endroits toute une nouvelle hiérarchie de classes. Les castes de vagabonds existent encore, de même que celles des voleurs, mais celles des assassins, comme l'étaient autrefois les Thug, paraissent avoir été exterminées, à moins qu'il n'en subsiste quelques restes, des cérémonies symboliques ayant pris la place des actes sanglants. Parmi les tribus les plus curieuses, il en était une, sur la côte de Malabar, que le voyageur Pyrard décrit avec une admiration naïve à cause des deux phases alternantes de sa vie et de sa morale : les gens s'y livrent, suivant le changement des moussons, tantôt à l'industrie des naufrageurs, tantôt aux travaux que réclament leurs champs, se montrant, conformément aux exigences de leur milieu, de fort cruels pirates et de très doux, très honnêtes agriculteurs. C'est chez les descendants de ces déprédateurs que les Anglais recrutent volontiers leurs agents de police : l'influence de l'hérédité doit se retrouver dans le métier nouveau.
Dans le midi de l'Inde, où le régime des castes a tant de puissance, prévaut une autre division sociale, inconnue dans les contrées du nord. Les habitants classés appartiennent tous à la « Droite » ou à la « Gauche », suivant les prescriptions religieuses relatives aux ablutions : les uns doivent se laver le corps en n'employant que la main droite et les autres en ne se servant que de la main gauche. Les Hindous semblent s'être ingénies pour observer, dans le genre de vie ou dans les habitudes du travail, des différences insignifiantes, mais suffisant néanmoins à leurs yeux pour justifier la création de castes absolument distinctes. Ainsi, dans une partie de l'Inde, le mariage est défendu entre les pêcheurs qui tirent leurs filets de droite à gauche et ceux qui travaillent en sens inverse. Le mode de fabrication du beurre crée des castes correspondantes. A Cattak, capitale de l'Orissa, le potier qui se tient debout pour tourner de grands pots ne saurait toucher l'artiste qui s'assied pour façonner de petits vases[1568]. Par une singulière bizarrerie des choses une tribu, celle des Tchakkili, fait partie par ses hommes et ses femmes des deux groupes opposés, et lorsque les castes de la Droite et celles de la Gauche sont en conflit, il faut procéder à un divorce général dans la peuplade : toutes les femmes, toutes les filles s'en vont à la fois, puis, quand vient la réconciliation des castes, un mariage collectif reconstitue la grande famille. Il n'est guère de combinaison sociale qui, si absurde qu'elle paraisse, ne se réalise ou ne se soit réalisée dans quelque coin du monde.
En fait, la nature de l'homme est d'une telle plasticité qu'elle finit par s'accommoder aux situations les plus atroces, par se faire aux maladies, aux tortures, aux humiliations. Les castes, si humbles qu'elles fussent, avaient appris à se considérer comme des corps privilégiés et défendaient la pureté de leur sang avec la même religion que les brahmanes. Ceux qui étaient rejetés de tous n'avaient qu'un asile, celui de leur propre caste, qui leur était infiniment douce et chère[1569]. Et puis, il faut le dire, dans la hiérarchie des castes hindoues, tout homme a son statut, et, si vil qu'il soit, garde ses droits à la terre, à la fortune, à la vie, à la famille[1570], tandis qu'on ne saurait en dire autant des vagabonds, des mendiants de nos sociétés elles-mêmes. Si peu fortunée, si méprisée que soit une caste, elle est encore très favorisée en comparaison des gens déclassés, des sans caste, de tous ceux qui sont censés n'avoir pas même d'existence humaine : à l'époque de la conquête aryenne, ce furent les Tchandala, considérés comme une sorte de fumier. Tels sont actuellement les Paliyar de l'Inde méridionale, dont on confond souvent le nom avec ceux des Pariah, qui constituent une caste bien établie, jouissant même de quelques privilèges, notamment dans la « Ville Noire » de Madras, pendant les fêtes de la « Seule Mère », divinité comparable à la Demeter des Hellènes et à la « Bonne Mère » des Marseillais[1571]. Naguère les gens de caste avaient droit de vie et de mort sur les Paliyar : tout en eux était souillure, leur corps, leur aspect, leur haleine, leur ombre, la terre qu'ils avaient touchée. Il leur est interdit de se bâtir des villages, de vivre en sociétés. Quand ils ramassent une aumône, après l'avoir implorée à distance, ils ont à se vautrer dans la poussière ou dans la boue. Parlant d'eux-mêmes devant un homme de caste, ils doivent se traiter de « carcasse », de « charogne », désigner leurs enfants comme des «singes, veaux ou truies», et qualifier leurs demeures de « tas de boue », ce qui d'ailleurs répond assez fidèlement à la vérité[1572].
Rien de plus bizarre que la « règle de l'étiquette » fixée par le « Code des Gentoux », sur la côte du Malabar. Etant donnée la présence d'un brahmane, à pied ou monté sur un éléphant comme il convient, il faut que le Naïr, c'est-à-dire le militaire, l'officier indigène, se tienne à deux pas au moins devant le maître, puis un intervalle de trente-cinq pas doit rester vide jusqu'au Tayer — l'humble agriculteur — et c'est enfin à la distance de cent pas seulement que s'accroupit le méprisé Paliyar. Toutes ces avanies expliquent le mouvement qui porte un si grand nombre d'Hindous de basse caste à se convertir au mahométisme. Ainsi, dans le Malabar, la caste des Cheruman, composée des fils d'esclaves, diminue très rapidement, tandis que les fidèles augmentent en grand nombre dans la religion mahométane. La cause de ces conversions est évidente. Le Cheruman qui se rattache à l'Islam gagne aussitôt en considération : personne ne l'insulte plus ; il a désormais des amis et défenseurs[1573]. Toutefois son mahométisme ne ressemble guère à celui de l'Arabe : en allant au-devant l'un de l'autre, l'hindouisme et le culte du Dieu unique se modifient mutuellement. L'Inde, essentiellement polythéiste, a fini par ouvrir son panthéon à l'Islam, la plus monothéiste des croyances. Pour les musulmans hindous, Mahomet, et tous prophètes et santons fameux de leurs anciennes religions sont autant de dieux. Le système des castes a prévalu, malgré les enseignements égalitaires du Coran, et, dans certaines parties du Dekkan, il est devenu presque impossible de distinguer le mahométisme du brahmanisme[1574].
Et ce n'est point là un phénomène particulier à la foi musulmane. Les religions, les sectes se sont succédé à l'infini dans l'Inde, tandis que la caste, quoique se transformant toujours, a toujours subsisté. Ceux même qui la combattaient ont fini par s'y accommoder, par y assouplir et vicier leur doctrine. Les bouddhistes ont transformé les castes en autant de sociétés cléricales ; les Sikh et les Thug les avaient reconstituées en sociétés secrètes ; de même le christianisme les adopta sans peine ; notamment les jésuites établis dans la mission de Madoura, vers l'extrémité méridionale de la péninsule Gangétique, surent profiter admirablement du régime des castes pour s'élever par la pénitence jusqu'à la dignité de « brahmanes romains », au point d'ignorer superbement leurs confrères religieux d'un autre habit[1575]. Juifs, Parsi en ont fait autant. Quant aux gouvernements politiques, ils respectent d'autant mieux le système des castes qu'ils cherchent à y emboîter leurs propres castes hiérarchiques de hauts et bas fonctionnaires. Les familles même se divisent en castes, car les Anglais ont eu grand soin de classer à part, et fort loin d'eux, ceux qu'on appelle les Eurasiens — les Européens asiatiques —, qui sont des gens de leur race, leurs fils et leurs frères, mais nés de femmes indigènes. Encore au commencement du dix-neuvième siècle, lorsque la vapeur n'avait pas encore rapproché les Indes de l'Angleterre, les Anglais qui vivaient en patriarches avec des Hindoues ne cherchaient point à le cacher, n'ayant pas à subir les regards scrutateurs des moralistes de la mère-patrie : ils conservaient leurs enfants auprès d'eux, n'avaient point honte de les aimer et de leur donner une carrière. Mais, actuellement, la vertu officielle a triomphé et les conséquences en ont été fatales pour les Eurasiens, que l'on repousse désormais dans les emplois inférieurs et la basse vie de la société hindoue.
Les conditions économiques créées par l'industrie moderne s'accordant aussi on ne peut mieux avec le régime des castes, elles le transforment diversement. La caste, dont les besoins sont réglés d'avance, se constitue facilement en société de consommation sous forme européenne. puisqu'elle l'était déjà par son fonctionnement naturel. Mainte caste était également accommodée en société de production, d'autant mieux que, pour faciliter le maintien des secrets industriels, un lien très étroit de communauté unissait tous les collaborateurs. Les castes commerciales furent de tous temps les intermédiaires principaux du trafic hindou : les Banyan du Gudjerat, qui monopolisèrent et gèrent maintenant encore presque tout le commerce de l'Afrique et de l'Arabie avec Bombay et la côte de Malabar, représentent un ensemble de castes vaisya de plus de cinq millions de Bengalais et, pendant ce siècle, on a vu naître une très puissante société commerciale composée uniquement de *Nattecotechetti* tamoul de l'Inde méridionale, qui, grâce à leur solidarité, couvrent maintenant de leurs banques et comptoirs la péninsule malaise et l'archipel indonésien[1576].
Evidemment, l'Inde, toujours souple dans ses formes extérieures, quoique conservatrice et tenace dans ses idées fondamentales, saura également s'adapter au mouvement socialiste qui lui vient d'Europe, et cette adaptation sera d'autant plus facile que, sous l'influence de souvenirs ataviques, elle pourra être considérée par les participants comme une véritable restauration. Les Anglais ont désorganisé les communautés anciennes au profit des parasites de toute nature, princes, marchands et collecteurs d'impôts. Chaque village formait jadis un ensemble bien rythmé, où chacun était assuré de la possession du sol, des facilités du travail et d'un fonctionnement régulier de l'existence communautaire. Dans tous les villages aryens, les services publics étaient assurés par le choix de douze hommes qui travaillaient gratuitement pour les habitants en échange de l'entretien. Ainsi la commune avait son charpentier son cordonnier, son forgeron, son blanchisseur, son barbier. De même, en pays dravidien, les anciens groupements s'étaient maintenus jusqu'à une époque récente, et sous des formes archaïques fort curieuses que la brutale intervention du dominateur étranger disloque de plus en plus. Le fisc exigeant l'impôt, non de l'ensemble du village, mais du villageois comme individu, celui-ci doit s'ingénier personnellement pour gagner les annas et les roupies qu'il lui faudra verser dans les mains de l'exacteur. Sans doute, la conséquence normale de la désintégration des communes devrait être l'attribution d'une partie de la terre à chacun des anciens participants, mais les traditions de caste ayant empêché les Madiga et autres prolétaires de prendre part aux délibérations, et les maîtres anglais n'ayant point pris leur défense, les gens de caste inférieure n'ont point reçu le lopin qui eût dû leur revenir de droit : libres en principe, ils sont maintenant de simples esclaves asservis au salariat, sans les garanties que leur accordait autrefois la solidarité sociale entre les membres de la communauté. Quant aux Soudra, représentants hindous de la classe bourgeoise, ils sont devenus les seuls propriétaires[1577] : ils ont fait, comme la bourgeoisie française, leur révolution de « quatre-vingt-neuf ».
Toutes ces diverses et rapides évolutions nous montrent combien l'Inde se développe en harmonie lointaine avec l'Europe, malgré la distance que ses conquérants et dominateurs voudraient à toute force conserver entre eux et leurs sujets. L'Anglais a beau mépriser l'Hindou, renier même sa propre descendance, l'Hindou ne s'anglicise pas moins, en étudiant les sciences et toutes les choses de la civilisation contemporaine dans les livres anglais qui viennent d'Europe, et, lors des réunions annuelles où se réunissent, presque à la façon d'un Parlement, environ un millier de délégués venus de toutes les parties de la Péninsule et siégeant successivement dans les cités principales, les orateurs ont dû faire choix de la langue anglaise comme idiome de compréhension commune, car en effet Aryens et Dravidiens, Sikh, Djaïni, Bengali, Malarates, Radjpoutes, Dekkanais, Malayâli, Kalinga seraient seuls à se comprendre s'ils employaient leurs langages respectifs. La littérature scientifique anglaise s'enrichit chaque année d'ouvrages de médecine, d'archéologie, de critique religieuse, d'histoire, de sociologie, rédigés par des savants d'origine hindoue, et l'on sait combien, pendant le cours de la dernière génération, le néo-bouddhisme, prêché par les *mahatma* de l'Inde, a fait d'adeptes en Europe et dans le Nouveau Monde. D'autre part, la mort de Darwin a été, pour les bouddhistes cinghalais, l'occasion d'éclatantes manifestations de sympathie[1578]. Même le rationalisme européen s'essaie, sous le nom de brahma-somadj, à simplifier, à classer, et, somme toute, à reléguer dans les choses d'autrefois, l'immense et vertigineux chaos du paganisme brahmanique.
Parmi les progrès que l'on met à l'actif du gouvernement anglais des Indes, les patriotes britanniques aiment à citer l'abolition des *sati* ou sacrifices des veuves sur le bûcher des époux ; toutefois, on pourrait s'étonner au contraire que, malgré la pression de l'opinion publique en Angleterre, plus respectée par les maîtres de l'Inde que l'opinion des nations hindoues elles-mêmes, la Compagnie des Indes ait toléré si longtemps le suicide des femmes dans les sérails princiers. Il est vrai que, d'après les traités, les conquérants européens s'étaient engagés à ne pas léser les mœurs, coutumes et préceptes religieux des indigènes ; mais que de fois les traités n'avaient-ils pas été violés, lorsqu'il s'agissait d'accroître le rendement des impôts ! D'ailleurs, en ce cas particulier, il n'était pas vrai que le sacrifice des veuves fût ordonné par les textes sacrés, et les savants indianistes, Wilson le premier[1579], démontrèrent facilement, par les citations du Rig-Yeda, que les femmes ne devaient point accompagner le mort dans l'au delà. Il fut prouvé d'une manière péremptoire que Colebrooke avait été induit en erreur, peut-être sciemment, par des brahmanes, lorsqu'il avait admis l'authenticité des passages interpolés dans les textes primitifs, et conclu par conséquent au devoir pour les veuves hindoues de se livrer au feu à côté du cadavre de leur époux[1580]. Le vrai texte affirmant le contraire : « Lève-toi, femme, reviens au monde de la vie ! » fut restitué dans l'édition authentique, et pourtant la pratique du sacrifice des veuves resta permise encore pendant de longues années.
L'Inde anglaise, avec Ceylan, dépendance naturelle, érigée en colonie distincte, forme donc tout un monde qui, malgré les traditions d'ancienneté, s'agrège définitivement à l'Europe : Aryens de l'Est et Aryens de l'Ouest se reconnaissent comme étant de même origine.
Quant aux populations indo-chinoises et indonésiennes, elles sont entraînées aussi, par la force des choses, dans la même zone d'attraction, toutefois par des chemins un peu différents. Tandis que les Hindous, habitués à la servitude depuis des dizaines de siècles, se laissent aller à leur destinée, sans résistance, la plupart des habitants de l'Indo-Chine, parmi lesquels les tribus dites sauvages occupent encore la moitié du territoire, résistent moralement à la conquête. Ils sentent bien que toute résistance serait impossible, et subissent en silence les humiliations, les avanies que d'insolents vainqueurs prodiguent toujours à des vaincus ; mais ils n'oublient pas ces hontes, ils les inscrivent dans le trésor de leur mémoire et en légueront le souvenir aux générations naissantes. Car ils n'admettent nullement cette épithète de « race inférieure » dont un politicien du Parlement français les gratifia sottement ; tout au contraire, ils peuvent se croire supérieurs par l'origine et la tradition : depuis longtemps ils étaient policés lorsque les Occidentaux étaient encore en pleine barbarie primitive. Non seulement les lettrés de l'Extrême Orient, mais aussi le menu peuple des Barmans et Siamois, Laotiens, Cambodgiens, Annamites ont parfaite conscience de cette ancienneté historique, de ce droit de primogéniture qui, semble-t-il, devrait entraîner le respect et la déférence chez les nouveaux venus des nations occidentales ; c'est par un manque absolu de savoir-vivre que ceux-ci se gèrent au contraire en protecteurs ou en maîtres. Les Orientaux surtout les Indo-Chinois, Barmans, Siamois et Cambodgiens, ont conscience d'un autre fait qui leur donne sur les Européens une supériorité réelle : ils font partie d'une famille à la fois religieuse et sociale, la famille bouddhiste, qui est beaucoup plus unie et d'une intimité plus douce que la prétendue famille chrétienne avec ses sectes rivales et hostiles, avec ses indifférents, ses hypocrites et ses révoltés, de plus en plus nombreux. Enfin, les habitants des contrées soumises à l'influence européenne comprennent mieux chaque jour qu'à leur vie facile d'autrefois les conquérants cherchent à substituer une existence d'âpre travail, de plus en plus active, pareille à celle des ouvriers prolétaires de l'Europe.
Il serait donc absurde de s'imaginer, comme le font certains « coloniaux » patriotes, que les populations de l'Indo-Chine soient en voie de se « franciser » ou de « s'angliciser » directement.
Certes elles se réclameront aussi de la grande unité mondiale, mais à leur éducatrice principale, qui lui autrefois l'Inde, a succédé la Chine, et maintenant le Japon prend également part à l'œuvre d'initiation : le rôle prépondérant dans l'évolution de la vie intime des Indo-Chinois appartient à la culture de l'Extrême Orient. Il est intéressant de remarquer que la conquête des routes de haute mer, ayant été accompagnée d'une fermeture correspondante des routes de terre, a matériellement contribué à mettre l'Indo-Chine sous la tutelle du monde jaune. La presqu'île Gangétique est séparée de celle du Mékong par la langue de terre de 1 200 kilomètres de longueur que termine Singapur, mais, en perçant l'isthme de Krah, œuvre facile entre toutes les similaires, l'Européen ramènerait les 30 millions d'Indo-Chinois dans l'orbite des 300 millions d'Hindous : la distance de Calcutta à Saïgon serait abrégée de près de moitié et, tout en améliorant l'outillage du trafic international, le blanc travaillerait à l'indépendance relative des groupes humains vis-à-vis de la puissance conquérante qui surgit dans le Pacifique.
De nos jours, la force matérielle s'annonce comme devant avoir son point d'appui, non point dans les arsenaux de Brest et de Toulon, ni même dans ceux de Portsmouth et de Plymouth, mais dans ceux de Yokohama et de Nagasaki. Il est certain que si la France, malavisée, se brouillait avec le Japon pour se conformer docilement à la politique de la Russie dans les mers du Pacifique, elle serait absolument incapable de défendre sérieusement ses possessions actuelles de l'Indo-Chine ; elle n'a point de population de colons vraiment enracinée dans le sol, et personne ne lui est attaché par les liens de sympathie naturelle, de reconnaissance ou d'intérêt. On dirait même que les conditions précaires de la possession soient reconnues d'avance, car les territoires indo-chinois de la France n'auraient pas le moyen de se défendre contre des adversaires bien armés. Ainsi, croirait-on que, dans tout ce vaste empire, qui s'étend du golfe de Siam aux parages de Haïnan, sur un développement côtier de plus de 2 000 kilomètres, les soldats reçoivent leurs munitions d'Europe et n'ont pas même le moyen de s'en fabriquer ? En cas de guerre l'ennemi couperait les communications maritimes, et les Français de la contrée et leurs rares partisans n'auraient plus qu'à brûler leurs dernières cartouches[1581] ; le cap Saint-Jacques serait le seul point du littoral où ils pourraient tenter la défense militaire.
Cette perspective est également, et à plus forte raison, celle de l'Indonésie hollandaise, domaine immense qui, pour ainsi dire, n'appartient encore au petit Etal européen que par l'effet de l'habitude. Cet ensemble colonial, d'une valeur infinie, hypnotise déjà quatre prétendants au moins. Sera-t-il la proie de l'Allemagne, devenue l'héritière directe de la Hollande ? Ou bien, la Grande-Bretagne réunira-t-elle l'Inde à l'Australie par les piles gigantesques du pont naturel qui comprend Sumatra, Java et le prolongement oriental des Iles ? A moins que la République Américaine, après avoir fait la conquête des Philippines, sente son appétit grandir et s'adjuge encore d'autres terres sous un prétexte quelconque de « destinée manifeste » ? Et peut-être le Japon, le plus jeune parmi les États militaires et conquérants, se fera-t-il le champion des races de l'Asie contre les envahisseurs européens et proclamera-t-il que désormais la Malaisie doit appartenir aux Malais ? Nulle part dans le monde l'équilibre des puissances n'est plus incertain.
** Chapitre VI. Le Nouveau Monde et l'Océanie
La République brésilienne est la plus belle usine ethnique de la planète ; blancs et noirs s'y fondent en un type nouveau.
*Primauté des États-Unis. — Répartition de la population américaine. — Indiens. — Nègres. — Conditions matérielles, intellectuelles et morales. — Mexique. — Unité géographique de l'Amérique du Sud. — Pression européenne. — Mélange des races, influence incasique. — Mœurs du monde océanique. — Raiateia. — Rôle de l'Européen. — Peuplement de l'Océanie et transformation des indigènes*
Les États-Unis de l'Amérique du Nord occupent dans le Nouveau Monde un rang d'une telle supériorité au point de vue de la puissance matérielle que le nom d' « Américains » a été confisqué, pour ainsi dire, par leurs résidants. Une autre licence de langage, on le sait, donne aux habitants de la principale république du Nouveau Monde la dénomination d'Anglo-Saxons, expression pour le moins singulière, appliquée à des hommes de toutes races et de tous langages, venus des quatre coins du globe : ils ne sont « Anglo-Saxons » que pour avoir pris l'anglais comme langue véhiculaire des relations et de la pensée commune. C'est bien ce parler national, joint aux traditions de quelques-unes des premières tentatives de colonisation, qui rattache en effet les États-Unis à la Grande Bretagne plus étroitement qu'à toute autre patrie de l'Europe.
Par son étendue territoriale aussi bien que par le chiffre de sa population, la république américaine a certainement droit à l'épithète de « grande » qui l'accompagne dans le langage ordinaire. Elle recouvre un espace terrestre d'environ 7 500 000 kilomètres carrés en un seul tenant, du détroit de San Juan de Fuca aux îlots de la Floride : c'est une surface presque égale à celle de tout le continent d'Europe. Mais, à ce domaine déjà si vaste, il faut ajouter les acquisitions récentes faites dans le Nouveau Monde, l'Alaska et l'île de Puerto Rico, ainsi que les archipels des Havaïi, les Philippines, Guam, la plus grande des Mariannes, et quelques petites îles océaniennes. L'ensemble des terres qui font partie de ce vaste groupement politique est à peine inférieur à 10 millions de kilomètres carrés : c'est environ la quatorzième partie du sol émergé. Quant à la population, elle n'a pas encore tout à fait atteint la moyenne qui correspondrait à celle de la terre entière, puisqu'elle n'est que de 80 millions d'habitants environ, soit un peu plus de 10 individus par kilomètre carré[1582] ; mais l'accroissement annuel est extrêmement rapide, et, si l'on évalue les hommes au lieu de les compter, il est certain que les Américains sont au premier rang pour l'audace, l'initiative, l'énergie dans le travail. Les produits créés pendant le courant du dernier siècle par la nation à peine adulte des États-Unis dépassent déjà en valeur matérielle les ressources totales accumulées par chacune des grandes nations de l'Europe pendant tous les âges écoulés.
A la puissance de la république nord-américaine s'ajoute son prestige dans les contrées voisines. Ainsi le Canada et les autres provinces qui constituent avec lui l'État du Dominion sont tellement entraînés dans l'aire de gravitation des États-Unis qu'ils en sont, pour ainsi dire, une dépendance morale. Lorsque le cabinet de Washington est en désaccord sur des questions d'intérêt politique avec le gouvernement anglais, il menace ou flatte le Canada comme un père houspillant ses enfants : l'annexion officielle semble inutile, tant elle est déjà parachevée au point de vue social et matériel.
De l'autre côté, c'est-à-dire dans les contrées hispano-américaines, l'influence des « Yankees — ainsi qu'on les désigne avec une crainte mélangée d'admiration pour leur audace — se fait beaucoup moins sentir que sur les provinces britanniques du Dominion, cependant elle est toujours latente, et les États-Unis ne manquent aucune occasion de se rappeler à l'attention de ces États d'importance secondaire, soit en leur adressant des invitations ou des ordres déguises, soit en leur infligeant le poids de leur haute protection. Maintes fois déjà les républiques ibéro-américaines ont eu à secouer cette trop étroite tutelle, mais elles ne peuvent empêcher que, par la force des choses, les États-Unis gagnent constamment en prépondérance et prennent le premier rang dans les œuvres communes, notamment dans la construction de ce chemin de fer « pan-américain qui réunira le détroit de Bering à celui de Magellan. Et cette situation privilégiée dans l'ensemble du Nouveau Monde ne suffit point à la puissante république. Récemment, son chef, autorisé par elle à parler au nom de la Nation tout entière, n'a-t-il pas d'un geste étendu la main sur tout l'Océan Pacifique, en s'écriant : « Là aussi, en peu d'années, c'est nous qui serons les maîtres ! »
Mais la domination s'achète au prix de l'abandon des principes, au prix du crime. La conquête des Philippines par les soudards américains n'est point une belle page de l'histoire ! De même, l'annexion sans phrases de l'île Puerto-Rico, officiellement Porto-Rico, au mépris du droit à l'autonomie locale, si souvent revendiqué par les citoyens des États-Unis, n'a d'autre excuse que la volonté du plus fort. Enfin l'on peut se demander si l'île de Cuba est vraiment libre, indépendante de sa puissante voisine, à laquelle il a fallu concéder des lieux de garnison et de dépôt, le règlement des douanes, ainsi que la direction des affaires extérieures.
La répartition des habitants, des ressources matérielles et sociales, s'est opérée naturellement d'une manière très inégale dans l'immense domaine des États-Unis. Un travail d'égalisation se fait entre Les deux zones littorales de l'Atlantique et du Pacifique pour la facilité des relations avec le monde extérieur, mais l'intensité de la force vitale continue certainement d'appartenir aux côtes qui font face à l'Europe, la mère-patrie des colons, la source de leur vie civilisée. D'une façon générale, on peut dire que la distribution des hommes est proportionnelle aux conditions du sol et du climat, qui, dans ces régions, peuvent être classées en un certain ordre : plaine, montagne ou plateau, abondance de pluies ou sécheresse, richesse ou pauvreté du sol en produits agricoles ou miniers, voisinage ou éloignement des marchés ou ports d'expédition ; mais, en dépit de l'extrême mobilité que le réseau des communications faciles donne aux habitants, l'importance primitivement acquise par les colonies du littoral atlantique pendant trois cents années de peuplement leur a donné une avance énorme sur les pays de l'intérieur et sur le versant du Pacifique. Et l'on peut dire que cet avantage primitif de la colonisation se poursuit de jour en jour sur ces rivages, puisque les navires apportent sans cesse de nouveaux immigrants, dont une part considérable — un tiers en moyenne — reste dans les États avoisinant le lieu de débarquement. De ce côté, l'Océan, quoique fort large, de 4 000 à 5 000 kilomètres, n'a pas cependant les immensités du Pacifique et la traversée en est relativement facile. C'est par la face atlantique des États-Unis que le Nouveau Monde s'affronte avec l'Ancien.
Boston, la cité principale des États du nord-est, connus sous le nom de Nouvelle Angleterre, est un de ces lieux d'immigration que l'on peut qualifier de très anciens, puisque les « pèlerins » anglais s'établirent dès 1630 dans l'île qui forme le noyau primitif de l'agglomération ; peut-être même que les Normands ont laissé quelques vestiges de leur passage sur les bords de l'une des rivières qui se déversent dans la baie[1583].
Pourvue d'un excellent port ramifié en bassins naturels, Boston a pu facilement se rattacher par des campagnes d'un faible relief avec le revers méridional de la côte et les ports qui font face à Long-Island ; elle est également devenue l'une des issues maritimes des vallées d'origine glaciale qui se succèdent de l'est à l'ouest jusqu'au Hudson, et se trouve aussi sur le prolongement naturel de la vallée du Mohawk qui mène directement à la région des Grands Lacs, tandis que d'autres voies, ménagées au nord-ouest par les vallées lacustres séparant les massifs de montagnes forestières, relient Boston à Montréal, le port océanique du Saint-Laurent le plus avancé dans l'intérieur des terres. La métropole du Massachusetts a de plus les avantages immédiats donnés à ses chantiers par les grandes forêts des contrées limitrophes : elle possède la force motrice des rivières voisines et les immenses réservoirs de vie animale que représentent les bancs de poissons des parages côtiers. En outre, Boston a le prestige que lui valent ses penseurs, ses écrivains, les hommes célèbres à tous les points de vue nés ou élevés dans ses limites : c'est, aux États-Unis, la ville scientifique, littéraire et artistique par excellence, si bien qu'elle a pu s'affubler modestement du titre de *hub of the universe*, « moyeu » de la grande roue motrice de l'univers !
L'agglomération de cités insulaires, péninsulaires et continentales dont une partie est connue sous le nom de New-York et qui constitue actuellement après Londres, le groupe de population le plus considérable qu'il y ait au monde, présente des avantages analogues à ceux de Boston, mais beaucoup plus vigoureusement tracés. Le grand « emporium » de l'Amérique du Nord occupe aussi le bord d'une indentation du littoral, mais cette indentation, subdivisée en plusieurs replis qui forment autant de rades ou de ports distincts, a le grand privilège de se trouver complètement masquée par une île, Long-Island, laissant de chaque côté une issue vers la haute mer : la ville est donc parfaitement abritée, tout en gardant ses deux portes largement ouvertes. En outre, New-York, est assise à la bouche d'un fleuve assez large et puissant pour que son découvreur même, le Hollandais Hudson, y vît un bras de mer offrant un passage dans la direction du Pacifique ; du moins offre-t-il le chemin le plus facile vers la grande Méditerranée canadienne, et c'est grâce à lui, grâce aux voies ferrées qui l'accompagnent et au canal qui le prolonge, que New-York est devenu le port par excellence de toute la région septentrionale et centrale des États-Unis jusque par delà le Mississippi. Une ligne de dépression, marquée sur le sol avec une netteté singulière et formant pour ainsi dire un littoral intérieur à la racine de tous les appendices péninsulaires, se développe de la bouche du Hudson à l'estuaire du Potomac, parallèlement au « Pied-Mont » sous-alleghanien. Des cités considérables se succèdent en collier le long de cette dépression, aux endroits où les navires peuvent pénétrer le plus avant pour atteindre les marchés de la région peuplée. New-York est la première perle de ce collier des cités atlantiques, puis se suivent, dans la direction du sud-ouest, Trenton, Philadelphia, Wilmington, Baltimore, Washington. Parmi ces grandes agglomérations urbaines, Philadelphia et Baltimore ont une très grande force d'attraction commerciale ; cependant elles restent très inférieures à New-York et même en dépendent dans une certaine mesure, à cause des bien meilleures conditions, du plus ample outillage de ce grand port et de sa moindre distance de l'Europe : la plupart des immigrants, qui de l'ancien monde se dirigent vers les États atlantiques situés au sud de New-York, n'en prennent pas moins cette ville comme lieu de débarquement : c'est leur première étape sur le continent. Ainsi que les ports situés plus au sud, New-York est sous la latitude où les chemins maritimes sont presque toujours débarrassés des brouillards et des processions de montagnes glacées qui présentent tant de danger dans les parages plus septentrionaux.
L'ensemble de tous ces avantages a valu à New-York des progrès très rapides, plus considérables même qu'ils ne paraissent au premier abord.
New-York, qui, en 1897, s'est annexé Brooklyn et les autres grands faubourgs envahissant Long-Island, est indiqué comme ayant eu une population de quatre millions d'habitants en 1904, mais c'est là une fiction administrative : on peut considérer comme appartenant à l'agglomération new-yorkaise diverses villes importantes qui se trouvent dans un autre État, le New-Jersey, mais qui n'en ont pas moins surgi comme des annexes et dépendances naturelles du grand centre de vie et, pour ainsi dire, croissent à vue d'œil : Jersey-City, Elisabeth, Hoboken, Newark, Paterson. Comparant « Greater London » (Londres majeur), approximativement limité par une circonférence de 23 kilomètres de rayon, à un « Greater New-York » de même dimension, l'écart du chiffre de population ne serait pas considérable. Le fleuve Hudson et des marécages, anciens détroits d'archipels qui ne sont pas encore devenus terre ferme, séparent provisoirement ces villes de leur métropole.
Washington, cité bâtie en entier sur un vaste plan d'ensemble pour devenir la capitale administrative et politique des États-Unis, a certainement des privilèges que les habitants, aidés par le trésor de la République, utilisent de leur mieux. Elle est devenue grande cité, surtout parce qu'elle est la résidence du monde officiel, l'endroit où se cantonnent les montreurs de marionnettes parlementaires pour « tirer les fils » (pull the wires) ; en outre, elle occupe aussi le premier rang par les richesses scientifiques de ses grandes bibliothèques et de ses musées ; toutefois, il lui manque cette fleur de vie qui provient d'un phénomène de croissance naturelle conforme aux convenances et au génie des premiers résidants : l'aspect même de la ville annonce que les habitants y vivent en des locaux empruntés. Washington n'est point née du sol : elle est la création tout artificielle de la politique et même d'une politique néfaste qui voulait à tout prix reporter dans le Sud, en pays de grands propriétaires esclavagistes, le centre politique de la nouvelle République, situé tout d'abord à Philadelphia, au vrai lieu d'équilibre de toutes les forces qui s'étaient insurgées contre l'Angleterre. Le choix de Washington fut, avant tout, une œuvre de réaction, et c'est pour fortifier les éléments conservateurs, dictatoriaux du sud que l'on dépensa l'argent sans compter dans le remblai des marécages où s'élevèrent les palais de la cité nouvelle. Elle est d'ailleurs restée peu salubre, et les navires n'ont guère appris à suivre le chemin tortueux, obstrué de vases, que leur offre l'estuaire du Potomac. Toute la politique des États-Unis a gauchi par le fait de ce déplacement du centre naturel de gravité.
Au sud de Washington, la ligne droite, si rigoureusement tracée de fleuve à fleuve entre les ganglions urbains, change de direction après avoir franchi le Potomac : elle se recourbe pour rejoindre perpendiculairement le James-river à son point géographique où le cours d'eau s'élargit en estuaire et détermine normalement le lieu d'ancrage pour les navires de mer. C'est là que s'élève Richmond, qui possède aussi une certaine importance, historique surtout, puisqu'elle fut pendant quatre années la capitale de la confédération esclavagiste. Mais cette ville, quoique la plus ancienne de toutes celles qui forment la guirlande des cités atlantiques, n'a pu se développer, en partie par suite de ses moindres avantages nautiques, mais principalement à cause des conditions économiques du travail qui prévalurent dans la contrée, jusqu'à une époque récente : le régime de l'esclavage et de la grande propriété, ainsi que la routine du commerce du tabac, n'étant point de nature à développer l'initiative locale. Encore aujourd'hui, les immigrants européens fuient les États du Sud.
Au delà des Alleghanies et des diverses chaînes de montagnes qui les prolongent au nord et au sud, les premières colonies de blancs américains existaient à peine en 1790, époque du premier recensement. Même en 1800, alors que le noyau primitif des treize colonies fédérées s'était augmenté de quelques unités, la bande de territoire s'étendant des Grands Lacs au golfe du Mexique et formant aujourd'hui les neuf États, Wisconsin, Michigan, Illinois, Indiana, Ohio, Kentucky, Tennessee, Mississippi, Alabama, n'avait guère que 400 000 habitants blancs, dont plus de la moitié étaient établis le long de la rive gauche de l'Ohio. La population de ces mêmes États dépasse maintenant 24 millions d'individus, forme donc près du tiers de la république Américaine. Le plus grand effort de transformation se porte pour le moment vers les États nord de cette région.
Les grands centres d'attraction et de rayonnement sont tous nés spontanément suivant les conditions déterminantes du milieu. Tout naturellement les cités les plus actives et les plus commerçantes devaient se succéder sur la rive ou dans le voisinage immédiat de la Méditerranée canadienne, là où des points d'arrêts nécessaires ont obligé les colons à établir leurs dépôts, magasins et chantiers, noyaux primitifs autour desquels les hommes affluèrent plus ou moins rapidement par milliers, dizaines ou centaines de milliers. Ainsi, Buffalo, remplaçant des prairies que les troupeaux de bisons parcouraient, il y a deux cents ans, est née au bord d'un havre bien abrité, à l'endroit même où les eaux du lac Erié commencent à se presser et à fuir dans le lit du fleuve Niagara, interrompu plus bas par sa formidable chute. Cleveland, vers le milieu de la rive méridionale du lac, le domine du haut d'une terrasse jadis boisée, et maintenant encore rayée de l'ombrage des avenues : nulle part dans la région, plus de voies naturelles n'aboutissent à un même point, qui est ici la bouche navigable de la rivière Cuyahoga, et des voies artificielles, canal, routes, chemins de fer, ont centuplé le mouvement commercial qui se portait vers cette escale.
Plus à l'ouest, Toledo, occupant la pointe extrême du lac, comme Genève l'issue du Léman, est aussi un lieu de transit obligatoire par rivières, canaux et voies de fer dans la direction du bas Ohio et du Mississippi. Détroit, sur la rivière Saint-Clair, entre les deux lacs Huron et Erié, est un autre Buffalo comme lieu de passage et d'entrepôt ; conditions encore mieux remplies par la « reine de l'Ouest », la puissante Chicago dont l'ambition avouée est de devenir un jour la plus grande cité du monde et qui en est actuellement la quatrième. De tous temps, même à l'époque où les tribus indiennes parcouraient les forêts et campaient dans les prairies, l'emplacement de Chicago était un lieu de marché fort actif, comme seuil naturel entre le bassin des grands lacs et celui du Mississippi : c'est en cet endroit précis que les eaux du lac Michigan s'épanchaient vers le grand fleuve par la rivière des Illinois, et des bayous, des ruisseaux paresseux marquaient encore l'ancien lit de sortie, occupé maintenant par un canal creusé de main d'homme. Chicago n'a que peu d'égales dans le monde comme centre continental communiquant avec la mer, malgré l'énormité des distances ; il est vrai que cette communication est embarrassée d'obstacles naturels, jadis insurmontables et franchis maintenant par canaux et écluses ; des navires de mer ont mouillé dans le port de Chicago, à 2 000 kilomètres de l'issue du Saint-Laurent dans l'Atlantique. Une autre ville riveraine des Grands Lacs, Duluth, à la pointe occidentale du lac Supérieur, jouit du même avantage, toutefois, avec la diminution de valeur que doivent causer un climat plus âpre, une région moins productive et beaucoup moins populeuse. Néanmoins on peut juger du mouvement prodigieux qui se produit dans ces mers intérieures par ce fait que le va-et-vient des embarcations de toute nature passant dans les canaux de Soo — ou Sault-Sainte-Marie —, à la sortie du lac Supérieur, dépasse en tonnage celui de toute autre voie de navigation dans le monde entier.
La ligne de la Belle-Rivière, l'Ohio, qui rattache les États atlantiques à la partie centrale de la dépression mississippienne, comporte également un collier d'agglomérations urbaines. La première grande cité, Pittsburgh, que des circonstances favorables, mines de fer et de charbon, sources de gaz et de pétrole, ont singulièrement aidée dans ses progrès, occupe la situation classique de tant d'autres villes importantes, au confluent de deux rivières maîtresses dont la jonction constitue un cours d'eau facilement navigable, ce qui lui valut un rôle stratégique lorsque les Français y construisirent le fort Duquesne, au dix-huitième siècle, et lui donna ensuite sa valeur commerciale, accrue plus tard par toutes les voies artificielles qu'on a fait converger vers ce point. Le milieu de la vallée devait également voir surgir un groupe de concentration urbaine. Cincinnati fut pendant longtemps la « Reine de l'Ouest » et, quoiqu'elle ait été distancée depuis, elle n'a cessé de grandir et constitue l'une des plus grandes cités du monde avec les villes annexes qui bordent la rive méridionale de l'Ohio, dans l'Etat du Kentucky.
Plus bas, sur le même fleuve, mais avec alternances de berges, Louisville se complète par des villes de l'Indiana qui lui font face au nord. Ce grand centre de population et de commerce est comme un deuxième Cincinnati, et l'on ne comprendrait pas qu'il fût tellement près d'une autre agglomération très considérable, si l'existence n'en avait été rendue nécessaire par les rapides de l'Ohio qui faisaient de cet endroit précis de la vallée un lieu forcé d'arrêt, de transbordement et de manutention des marchandises. Le mouvement de la population a dû se porter à côté de l'obstacle et du canal qui le contourne, et Louisville a grandi au détriment des villes du cours inférieur de l'Ohio. Il s'est substitué pour une bonne part comme nœud vital au confluent du Mississippi et de l'Ohio, qui, d'après les simples indications de la carte, semblerait devoir être le point central de peuplement dans le bassin de l'Ohio inférieur. La nature s'y opposait. Du sol bas, vaseux et insalubre, les fièvres s'élevaient en brumes, le cours changeant des énormes masses d'eau modifiait constamment les chenaux, les ports, les péninsules et les bancs de sable : le vaillant et ingénieux Américain n'a pu réussir, malgré de superbes travaux hydrauliques, quais, digues et remblais, à faire une grande cité de l'agglomération à laquelle il avait déjà donné ambitieusement le nom de Cairo, comme la capitale de l'Egypte. Ce n'est qu'un lieu de passage rapide, non de séjour et de résidence.
L'axe naturel de toute la République américaine, le cours du Mississippi, doit être également bordé de centres puissants. La double cité, Saint-Paul et Minneapolis ou « Minnapaul », en est la plus remarquable par l'étrange rapidité de sa croissance : les deux villes, situées sur deux méandres rapprochés, se sont précipitées, pour ainsi dire, l'une vers l'autre, entraînées comme par une sorte de vertige, mêlant leurs usines, leurs baraques et leurs palais, leurs belles avenues et leurs amas de charbon, de plâtras, de débris. Vers le milieu de l'axe mississippien, une autre cité se présente, Saint-Louis, construite à une certaine distance du trait géographique auquel son importance est due, le confluent du Missouri. Ce qui fait de Saint-Louis l'une des métropoles de la république nord-américaine, ce qui lui a même permis longtemps de revendiquer comme devant lui appartenir le rang de capitale des Etats-Unis, c'est qu'elle occupe, sinon le centre géométrique du moins le vrai centre politique du territoire de la fédération, au milieu de la vallée majeure qui le divise en deux moitiés ; dans le voisinage, les deux affluents, Ohio et Missouri, forment avec le Mississippi une sorte de croix à travers le pays. C'est plus à l'ouest que tombe le centre de figure de tous les Etats-Unis sans y comprendre l'Alaska, plus à l'est, au contraire, que se maintient, avec des oscillations incessantes, le centre de population, progressant vers l'ouest de décade en décade. Or, c'est entre ces deux points, l'un géométrique, l'autre dynamique, vital, que se trouve Saint-Louis, profitant des avantages naturels qui dérivent d'une semblable position.
Mais si importante que soit la ramure fluviale y convergeant et qu'accroît le canal de Chicago pour la rattacher à l'Atlantique par le Saint-Laurent, le port de Saint-Louis, souvent gêné par les crues et les inondations, parfois aussi par les glaces, ne peut se comparer aux havres maritimes pour la facilité du commerce. En outre, Saint-Louis souffre encore des conséquences funestes qu'eurent, pendant la période de l'esclavage, les luttes dont l'État du Missouri fut le principal théâtre entre les planteurs et les abolitionnistes.
Quant à la Nouvelle-Orléans — New-Orleans — métropole du sud, gardienne des passes du Mississippi et centre principal de l'exportation des cotons et des sucres, elle était l'un des boulevards de l'ancien régime esclavagiste et, comme telle, évitée par l'immigration des blancs qui a fait la force et la prospérité de la zone atlantique des États-Unis. Une autre cause de retard pour le développement de la Nouvelle-Orléans fut l'insalubrité de la région, coupée de bayous, peuplée de serpents et de crocodiles, infestée de moustiques, fréquemment visitée par la fièvre jaune. Depuis que la ville fut occupée et assainie par les armées du nord, le redoutable fléau a disparu, un chenal profond et permanent met le croissant du fleuve devant la cité en communication libre avec le golfe du Mexique, la campagne s'est peuplée de travailleurs libres, les progrès de toute nature ont été considérables, mais, dans la concurrence vitale entre les cités, de même que dans la compétition entre les individus, les heures, les années, les décades perdues ne se retrouvent point.
A l'ouest du Mississippi, dans les grandes plaines uniformes en apparence, qui se relèvent graduellement vers la base des montagnes Rocheuses, les grandes villes Omaha, Kansas-City, Denver se répartissent également suivant les conditions naturelles qui déterminent l'agglomération des hommes en favorisant leurs intérêts par l'abondance des ressources, les facilités du gain, les agréments de la vie. Omaha, avec la cité jumelle d'outre-fleuve, Council-Bluffs, commande la vaste région d'agriculture et de commerce où viennent se réunir toutes les ramifications du haut Missouri avec la longue coulée de la Platta ; Kansas-City, située plus bas, au confluent du Missouri et du Kansas, occupe le lieu précis où se croisent deux voies historiques, l'une du sud au nord vers les grandes plaines herbeuses, l'autre de l'est à l'ouest vers les vallées des Rocheuses, d'où les chemins divergent par les cols des monts vers le Pacifique et le bassin du Colombia. Enfin, Denver, au pied même des escarpements qui forment la principale ossature continentale de l'Amérique du nord, tient, comme un guerrier, la main emplie de flèches, toutes les routes qui remontent vers les mines, les sources thermales, les forêts de la montagne. Au delà, sur le dos de l'immense édifice avec ses arêtes parallèles et ses vastes plaines arides, il ne peut y avoir que des villes-oasis, dans les rares vallées irrigables, et des groupements urbains, plus ou moins temporaires, provenant de l'exploitation des mines et délaissés aussitôt que les veines de la roche ont été nettoyées de leur métal. Puis de l'autre côté des monts, avec l'étroite zone de campagnes qui borde le Pacifique, se montre de nouveau un collier de grandes villes se succédant au nord et au sud de la cité dominatrice, la belle Friscoe — San-Francisco — qui prétend devoir commander un jour à tous les rivages de l'amphithéâtre océanique se déroulant à l'occident jusqu'à la Chine, à l'Australie et aux Indes.
Cette immensité mondiale de la République nord-américaine, ce géant qui étend les bras d'un côté sur l'Atlantique, de l'autre sur le Pacifique, n'a pris forme et vie dans l'ensemble des nations que depuis un petit nombre de décades. Un peuple nouveau a surgi soudain parmi les autres peuples, et de tous le plus puissant. Mais c'est par déplacement, par importation de l'Ancien Monde, que cette prodigieuse transformation s'est accomplie : on doit y voir avant tout un phénomène de l'histoire d'Europe, dont le domaine, trop étroit, a dû s'agrandir par delà les mers. Quant aux habitants primitifs de l'Amérique, ils n'ont eu dans l'évolution de laquelle est sortie la république fédérée qu'un rôle absolument passif : comme dans les cérémonies antiques, ils furent les victimes sacrifiées devant l'autel. Un régime économique tout différent donnait au même milieu des influences contradictoires : le chasseur ne pouvait vivre à côté de l'agriculteur, ou du moins, il ne pouvait vivre que là où l'agriculteur nouveau venu n'était pas un pur barbare en dépit de la Bible et de ses lois écrites. Les Indiens pêcheurs changeaient peu de résidence, de même ceux qui cultivaient déjà le sol, et c'est avec eux que les colons européens eurent leurs premiers conflits ; mais la plupart des Indiens étaient à demi nomades, grâce à leur vie de chasseurs, et ils purent fuir de solitude en solitude. Les déplacements avaient été de tous temps nombreux et rapides chez les tribus indigènes et, parfois, il suffisait de peu d'années pour que les forêts, les rivières, des espaces immenses séparassent l'ancien et le nouveau campement. Ainsi les Sioux, les « Ennemis » par excellence des Algonquins[1584], ceux que l'on disait « Pareils à des serpents », paraissent avoir primitivement habité les vallées appalachiennes et les rives de l'Atlantique, où ils avaient, récemment encore, laissé sur les rives du Santee, au Nord de Charleston, quelques représentants ; mais, à mesure que les troupeaux de bisons se faisaient rares dans les terres orientales et se déplaçaient vers l'occident, dans la zone des prairies, les Sioux suivaient leur gibier ; les uns et les autres, forcés par les chasseurs blancs, bien mieux armés que les Peaux-Rouges, allaient être, par delà le Mississippi, par delà le Missouri, dépecés dans une même curée.
On sait que, bien avant le massacre des peuples chasseurs en fuite dans le Far West, mainte peuplade de Peaux-Rouges fut systématiquement exterminée, et que, notamment, les « Puritains » de la nouvelle Angleterre s'adonnèrent à cette œuvre de haine avec un zèle religieux. Depuis cette première époque de la colonisation, les exemples du peuple juif destructeur des Zébusiens et des Amalécites n'ont été pour rien dans les persécutions et les massacres des tribus indiennes, et c'est uniquement afin de s'emparer de leurs terres sans les payer, ou simplement par l'effet d'une brutalité féroce, par l'entraînement furieux de la guerre, qu'ont eu lieu les refoulements d'indiens accompagnés de tueries. Souvent même on procéda systématiquement à la suppression de la race par la propagation de maladies contagieuses et surtout par la distribution de mauvaises eaux-de-vie. A cet égard la foule cruelle aime à répéter un proverbe ironique : « Le mauvais whisky fait de bons Indiens ! » C'est-à-dire qu'il les tue.
Quelques milliers de Peaux-Rouges se sont mis en sûreté au Canada et au Mexique ; d'autres sont encore protégés par des solitudes de sable ou de rochers ; il est enfin certaines « réserves », c'est-à-dire des enclaves de terrains concédés que les nouveaux possesseurs de la contrée ont bien voulu respecter : telles sont, par exemple, celles qui, dans l'Etat de New-York, appartiennent aux « Six nations ». Mais ce qui a pu le mieux défendre le reste des indigènes contre la mort, c'est que, par l'influence du milieu de civilisation dans lequel ils baignent, ils se sont réellement européanises : ils parlent la langue de leurs maîtres, ils en connaissent les métiers, ils en pratiquent les mœurs ; quand le lien de la tribu est officiellement brisé, rien n'empêche qu'ils deviennent des citoyens, des électeurs ou même des élus comme les blancs à côté desquels ils demeurent. Dans les écoles où sont élevés des enfants d'origine indienne, on doit constater qu'ils ne sont en rien les inférieurs des Américains de race blanche, mais les dépassent par la gravité de leur attitude et le sérieux de leur conduite. Dans le grand collège de Hampden, situé à l'extrémité de la péninsule qui défend, à l'est, l'entrée du golfe de Chesapeake, une centaine d'étudiants sont des Indiens Peaux-Rouges appartenant, pour la plupart, à des tribus encore errantes du Grand-Ouest, et certes, c'est un des spectacles les plus beaux que l'on puisse voir que celui de ces jeunes hommes fins, énergiques, un peu tristes, qui étudient avec tant de sérieux et de tranquille compréhension, et qui, dans leur démarche et leur conversation, témoignent d'un si noble respect d'eux-mêmes.
En Afrique, en Océanie, certaines peuplades qui se sentent condamnées se laissent aller au destin sans essayer de réagir. Ce n'est pas le cas des Indiens d'Amérique. Ils veulent vivre, et certainement ils ne périront point, quoique, à l'exemple de toutes les autres nationalités représentées dans l'immense creuset de la multitude américaine, leur sort inévitable est de se fondre dans l'ensemble de la nation. Même au point de vue du nombre, ils résistent aux causes de dépérissement : les chiffres officiels publiés tous les dix ans par le recensement des États-Unis, et qui donnent pour l'année 1900 un total de 237 224 Indiens, n'ont aucune valeur à cet égard, car ils comptent seulement les indigènes encore groupés en forme de tribus, et l'évolution générale qui les entraîne consiste précisément à les désagréger et à les perdre comme citoyens dans la foule des autres Américains, puisque, de race ou déjà métissés, ils cessent d'être comptés comme Indiens, ce qui ne change rien à leur véritable origine. D'ailleurs, le sang des Peaux-Rouges étant considéré comme « noble » d'après les conventions sociales, sans doute parce que les aborigènes ont refusé de travailler pour les blancs et que le fouet n'a pu les y forcer, les mariages d'hommes de souche européenne et de filles indiennes sont tenus pour honorables et sont assez fréquents dans les États de l'Ouest. C'est par milliers que l'on pourrait énumérer les bois brûlés ou métis descendant de voyageurs canadiens français du dix-huitième siècle, domiciliés parmi les Indiens des tribus occidentales. Parfois même, le mélange des sangs entre blancs et indiennes s'est fait d'une manière systématique. Les Choctaws (Chactas) ayant encore conservé une certaine étendue de terres, malgré les actes de spoliation édictés par le Congrès, les blancs des alentours cherchaient naturellement à s'emparer de ces domaines et, légalement, ils ne pouvaient y réussir que par le mariage avec des filles choctaws. En effet, d'après la loi du pays, tout blanc qui épousait une Choctaws recevait en dot 55 acres (23 hectares) de bonne terre ainsi qu'une certaine somme versée chaque année pour chacun des membres de sa famille : ainsi le bien-être s'accroissait avec le nombre des enfants. Dans ces conditions, les jeunes fermiers américains cherchant fortune étaient tout disposés à trouver les femmes choctaw belles, douces, intelligentes, et se mariaient très volontiers avec elles. Mais la nation se trouvant ainsi menacée de perdre peu à peu toutes ses terres, il fut décidé qu'à partir du 1er novembre 1899, les mariés d'origine étrangère ne seraient plus dotés. Il en résulta une véritable course au mariage, et, dans l'espace de six semaines, plus de six cents blancs épousèrent des « Squaw » de la nation choctaw.
En témoignage de la vitalité énergique de ces Indiens de race qui ne veulent pas mourir, on peut citer la nation des Tcheroki (Cherokees), qui eut tant à souffrir de la persécution, des injustices, des violences de toute nature. Au commencement du dix-huitième siècle, lorsque leur territoire de chasse comprenait toute la partie méridionale de la chaîne des Appalaches et les versants de ces montagnes qui appartiennent actuellement aux États des Carolines, de la Géorgie, de l'Alabama et du Tennessee, le chiffre total de la population tcheroki, calculé d'après le nombre des guerriers, était d'environ quinze mille individus. Pendant le cours du siècle, la nation s'accrut d'un bon quart, malgré les refoulements successifs et les nombreuses luttes suscitées par la rivalité des Français et des Anglais. La guerre de l'Indépendance ayant entraîné les Tcheroki dans son tourbillon, ils furent décimés à nouveau et retombèrent au nombre de quinze mille, puis, durant la période de paix qui suivit, se relevèrent de nouveau. Arriva la période de l'expulsion et du transfert de la tribu dans le territoire « Indien », au delà du Mississippi, sur les bords de l'Arkansas : un premier lot d'émigrants, confiants dans les promesses de l' « Oncle Sam », consentit à partir ; mais il se trouva que le territoire concédé était occupé déjà par d'autres Indiens, les Osages. Il fallut d'abord régler les droits respectifs par la guerre, puis, après une occupation de quelques années, se défendre contre de nouveaux envahisseurs blancs. Le mouvement de migration se continua vers le Texas, alors république indépendante, qui leur concéda des terres dans les plaines des rivières Sabine, Angelina, Neches, Trinity, mais les leur enleva peu d'années après. Ce furent de nouvelles migrations, de nouveaux combats, et la dispersion presque complète de cette fraction de la nation tcheroki, à l'exception d'une bande qui réussit à franchir la frontière mexicaine et trouva enfin un asile au sud de Guadalajara, sur les rives du lac Chapala. Leurs descendants y vivent encore et sont fiers de se dire citoyens de la République de Mexico.
Mais le gros de la nation restait dans les montagnes des Appalaches. Le général Scott, celui-là même qui, plus tard, « entra dans la gloire » comme triomphateur du Mexique, eut la mission de traquer les Tcheroki, de les pourchasser de vallée en vallée, de brûler leurs campements et leurs moissons, de dévaster leurs tombeaux ; après une campagne des plus ardues qui dura cinq années, il réussit en effet à déloger les Indiens de toutes leurs retraites, sauf des hauts escarpements de Quallah, dans les monts de la Caroline du Nord, où vit encore un petit groupe de pure descendance tcheroki. Quant à la multitude des captifs, elle fut emmenée lentement, avec malades, enfants et vieillards, à travers l'immensité du territoire américain. En 1838, lorsque ces malheureux arrivèrent dans le territoire qui leur avait été assigné comme patrie nouvelle, ils avaient perdu plus de la moitié des leurs et n'étaient que treize mille.
Mais ils se refirent peu à peu autour de Tahlequah, leur capitale, qui devint graduellement le lieu le plus important pour toutes les tribus indiennes transportées outre-Mississippi ; en 1900 le nombre des Tcheroki atteignait 38 000, non compris les représentants de leur nation de race pure ou demi-sang dispersés hors de la petite réserve légale de Quallah et du territoire Indien, de la rive gauche de l'Arkansas, en aval de son confluent avec la « Canadian River », jusqu'au cours moyen du Cimarron[1585].
Une autre preuve de la ténacité vitale des Indiens nous est fournie par l'évolution qui s'est accomplie chez eux, sous l'influence de leurs voisins les « Visages Pâles, mais toujours avec une certaine originalité. Les Tcheroki nous en donnent encore un exemple. L'un d'eux, Sequiah, ayant compris la puissance intellectuelle que le livre assurait aux blancs, oppresseurs de sa race, voulut aussi relever les siens dans la communion de la pensée écrite, reproduite par l'impression, mais il crut qu'un syllabaire, au lieu d'un alphabet, conviendrait au génie de sa langue, et ses contribules, consultés par lui en grand conseil, ayant partagé son avis, il fut décidé que désormais les journaux et les actes de la nation seraient écrits au moyen des signes de Sequiah : en trois mois, tous les Tcheroki étaient devenus des lettrés dans leur idiome.
Au point de vue religieux, l'influence anglo-américaine s'est également fait très fortement sentir, même sur les aborigènes qui sont encore en état de guerre contre les « Visages Pâles ». De nombreux messies se sont levés, excitant les Indiens à la lutte et périssant avec eux dans les combats. D'ailleurs, ces prophètes indigènes ne se bornaient pas à pousser le cri de vengeance ou de haine contre l'étranger, la plupart prêchaient aussi leurs idées de réorganisation sociale en s'attaquant toujours à ce qu'ils considéraient justement comme la racine même du mal, l'accaparement de la propriété commune par l'individu privé. Dans ces derniers temps, la propagande religieuse la plus efficace s'est faite en faveur d'une doctrine de paix, née sans doute de ce que l'Indien a reconnu l'impossibilité de prolonger la lutte. « N'agissez mal envers personne ; faites toujours le bien, ne mentez point ; ne pleurez point quand vos amis succombent ; ne combattez point ». Tels sont les enseignements du prophète des Paï-Utah, Wovoka, « le Coupeur », appelé aussi Kwohit-sang ou le « Grand Ventre Grondant ». Et ces paroles, accompagnées de la « danse des esprits », ont été entendues par la plupart des Indiens d'outre-Missouri : une religion commune les unit[1586]. Ce n'est là, sans aucun doute, qu'un acheminement vers un état d'âme analogue à celui des blancs américains, chez lesquels la religion moderne prend aussi un caractère de moralité pure, dépourvue de dogmes, mais se complique également de cérémonies, même de « danses spirituelles », par exemple chez les Shakers », les Trembleurs. Par certains côtés, les rouges arrivent à ressembler aux blancs, mais aussi que de contraste entre l'Indien et le Yankee, entre le chasseur fumant son calumet de paix avec une placidité contemplative et l'industriel qu'agite toujours quelque entreprise gigantesque que lui seul pourra imaginer et mener à bonne fin ! Durant le cours des derniers siècles, l'ambiance tellurique et climatique a surtout agi sur l'apparence physique des nouveaux habitants du continent Américain. Sur l'aspect de maints individus des deux races, il serait impossible de constater la différence (De Quatrefages).
Un autre élément ethnique, beaucoup plus important au point de vue du nombre que les Indiens aborigènes, aide à remplir cette grande chaudière des nations qu'est la République des États-Unis. Cet élément, comprenant au moins dix millions d'individus, consiste en la multitude des Africains, généralement désignés sous le nom de « Noirs » — *black people* —, quoiqu'ils présentent toute la série des nuances, depuis celle du nègre ouolof de la Sénégambie jusqu'à celle du blanc pur ; ce n'est pas seulement la couleur, c'est aussi l'origine qui éveille chez les aristocrates de l'épiderme des sentiments d'aversion sincère ou convenue contre les descendants de la race asservie : on embrasse sous un même terme méprisant tous ceux chez lesquels, jusqu'à la quatrième génération, il est possible de distinguer une trace de la filiation africaine dans les ongles et les cheveux. D'ailleurs, ce ne serait là qu'une de ces bizarreries de l'humanité primitive et barbare, si cette distinction n'entraînait pas les conséquences les plus graves. En dépit de l'émancipation, en dépit de la Constitution et des lois, la tradition poursuit le fils de l'esclave ; la mort étend son bras sur les vivants. La société esclavagiste vaincue dans les batailles, condamnée par les lois, n'a point abdiqué, et, quand même, elle se perpétue sous les formes extérieures des institutions nouvelles. L'œuvre de réaction contre le nègre émancipé se manifeste en deux tendances qui, logiquement, devraient aboutir l'une à l'asservissement, l'autre à l'extermination.
Tout d'abord, les grands propriétaires, les représentants des Compagnies minières et industrielles, les capitalistes immigrés des États du Nord cherchent à se procurer la main-d'œuvre au meilleur marché possible, c'est dire qu'ils s'évertuent à faire travailler le nègre de la contrée moyennant les simples frais de son entretien, calculés avec la plus extrême parcimonie : ce serait l'esclavage, moins l'obligation d'avoir à maintenir les enfants et les vieillards. On s'adresse donc aux complaisantes lois, et à leurs interprètes plus complaisants encore, pour trouver les formules juridiques en vertu desquelles on pourra forcer les travailleurs nègres à résider dans la plantation, dans la carrière ou dans la fabrique, et à accepter des salaires de famine ; naturellement, on trouvera également quelque ingénieuse formule légale pour enlever le droit de vote aux malheureux *nigger*. En certains États, et notamment en Floride, on tourne très habilement toutes les difficultés en faisant condamner, pour contraventions diverses, les nègres valides dont on a besoin ; puis les directeurs de la prison les prêtent aux entrepreneurs pour le travail forcé. C'est l'État qui paie et les capitalistes y trouvent le double avantage d'accroître leurs bénéfices et de rompre la force des associations ouvrières composées de blancs.
Mais la haine pure, brutale, instinctive se manifeste aussi en maints endroits, partout où des nègres se sont rendus coupables de quelque délit, où quelque accusation non prouvée, quelque soupçon pèse sur eux. Telle ville les expulse en masse et leur interdit de se présenter jamais sur le territoire ; en d'autres lieux, on met le feu à leur quartier ou bien à la prison dans laquelle ils sont enfermés et on rejette les fuyards dans le foyer de l'incendie. Partout on prend la précaution d'empêcher que les gens de la caste méprisée puissent souiller de leur contact les nobles fils de Japhet, dans les omnibus, les trains, les théâtres, les écoles, les églises. Enfin, dans les cas graves, surtout dans les affaires de mœurs, des pratiques horribles de torture sont devenues tellement communes qu'on peut les considérer comme faisant désormais partie de la législation locale. Le nègre coupable ou réputé tel est écorché vif, découpé, disséqué partiellement, brûlé à petit feu, ou fusillé en détail ; on s'ingénie à le faire souffrir, comme par un obscur atavisme iroquois ; puis, quand la victime est achevée, coupée en petits morceaux, réduite en cendres, les assistants en prennent chacun leur part et la conservent précieusement dans leur demeure pour se remémorer le plaisir de la vengeance. C'est ce que l'on appelle la « justice du peuple ».
Il est donc tout naturel que les noirs, vivant dans la crainte des violences et des battues, se groupent pour la défense ou se préparent à la fuite. Mais où s'enfuir ? Quelle ville, quel État leur donneront une hospitalité franche ? où seront-ils reçus en citoyens ?
Maint projet d'exode vers l'Afrique mère s'agite et se discute chez ses fils persécutés. De même que les Juifs se remuent fiévreusement en vue d'un retour en masse vers la « Montagne de Sion » et, pourtant, restent en immense majorité dans les pays des Gentils où ils sont nés, où vivent leurs familles, où se font leurs affaires, de même les nègres des États-Unis parlent d'émigrer par millions vers la république de Liberia, même de reconquérir sur les puissances européennes l'immense continent noir et de se faire les organisateurs d'une Afrique aux Africains ; mais ils continuent de séjourner sur la terre qui est à eux, où ils ont leurs souvenirs, leurs amitiés, et malgré tout, leurs espérances. C'est que, en dépit de leurs anciens maîtres, ils sont devenus complètement Américains, par, la langue, l'éducation, la manière de penser, même par le patriotisme et tous ses préjugés. C'est ainsi que parmi les plans d'avenir politique dont les nègres des États s'entretiennent avec passion existe un projet de conquête haïtienne : ils seraient fiers de pouvoir imiter dans leurs annexions violentes les Américains de race blanche et se targueraient à leur tour d'apporter une civilisation supérieure à des peuples déshérités jusqu'alors. En visitant les nègres nord-américains, en s'entretenant avec eux, on est étonné de voir combien minime est leur part d'originalité dans l'ensemble de la nation qui, après les avoir formés, moulés, pénétrés de son esprit, cherche pourtant à les repousser, à se débarrasser d'eux. Et comment les fils des esclaves ne se seraient-ils pas transformés en de purs Américains, puisqu'on leur avait enlevé le parler maternel, le nom même, tout souvenir du pays d'origine ? A quels hommes pourrait-on mieux appliquer qu'à cette nation sans mémoire de la patrie le terme de « déracinés » ?
Mais, quoi qu'on en dise, la population des États-Unis, rouge, blanche et noire, se prépare à cette évolution abhorrée de la « miscégénation ». C'est par en bas surtout que se fera l'union des races. Fort clairsemés sans doute, parmi les fils des abolitionistes sont des hommes de cœur qui, sachant s'élever au-dessus des préjugés de la couleur et de la caste, ne craignent pas de fonder une famille dont les enfants mêleront peut-être une ombre brune à l'éclat de leurs joues ; mais dans les grandes cités, où les foules se pressent de plus en plus, les jeunes filles étrangères, Irlandaises Allemandes, Slaves, ne se laissent pas toujours asservir aux répugnances irraisonnées, et plus d'une parmi elles devient volontiers la compagne du noir dont elle admire la bonne mine, la force et la bonté. Enfin, même parmi les Américains natifs, la misère associe souvent les malheureux des deux races. Dans la grande armée des revendications, blancs et noirs marchent côte à côte, l'extrême souffrance partagée « fait disparaître jusqu'aux distinctions de couleurs »[1587]. Ce n'est pas en vain que déjà, même dans les États du Sud, des écrivains courageux, tels que Georges W. Cable, ont réclamé pour les noirs tous les « privilèges », c'est-à-dire tous les droits, même celui du mariage avec les blanches[1588]. D'ailleurs, ce croisement des races est la condition première à remplir pour que les entreprenants Yankees puissent obtenir de fait dans l'Amérique entière, aux populations si profondément mélangées, la prépondérance morale qu'ils croient leur être dévolue.
En attendant, ils disposent d'une supériorité matérielle absolument incontestable. Tout d'abord, à l'intérieur, par la prédominance du nombre qui, chaque année, devient plus écrasante, grâce à un double phénomène : d'un côté l'immigration continue, et de l'autre, l'excès des naissances sur les décès, partout ailleurs que dans les familles américaines de la Nouvelle-Angleterre. A vrai dire, les statistiques « vitales » des États-Unis sont très incomplètes, mais les recensements décennaux ne permettent pas de douter de l'accroissement normal des Américains : de 1890 à 1900, la population blanche augmente de 11 800 000 unites tandis qu'il n'y a que 3 700 000 immigrés durant le même temps, soit un tiers seulement de l'augmentation totale. Evidemment ces nouveaux arrivants ne deviennent pas Américains par leur simple débarquement ; la statistique de l'immigration, tenue avec le plus grand soin, relève le fait que les divers pays d'Europe tendent à se reconstituer au delà de l'Atlantique. Année après année, les Croates, Ruthènes, Slovaques et Magyars se dirigent en majorité vers la Pensylvanie, les Tchèques vers l'Illinois, les Roumains vers l'Ohio, le Scandinaves vers le Minnesota, les Portugais vers le Massachusetts, tandis que les Italiens du sud et les Juifs s'établissent à New-York. Malgré les efforts constants des gouvernants américains, il se forme des « colonies » qui, au taux d'augmentation actuelle, risqueraient dans telle et telle circonstance de devenir un danger pour la Grande République. Néanmoins, le brassement continuel des populations, l'éducation des enfants en une langue unique, et surtout l'action persistante d'un même milieu géographique font de la nouvelle Europe un groupement humain moins hétérogène que celui de l'Ancien Monde.
A l'extérieur, les Américains du Nord jouissent d'un prestige immense. Ils n'ont pas besoin pour cela de tenir sur pied de formidables armées permanentes comprenant plusieurs centaines de mille hommes, avec leur attirail de guerre ; cependant, eux aussi se laissent aller aux fantaisies, aux glorioles et aux dépenses sans raison de la « paix armée » ; eux aussi veulent avoir une flotte qui leur permette de hisser fièrement leur drapeau dans toutes les mers du monde. Mais, à leur armée, à leur flotte, ils peuvent à la première alerte, et grâce à de prodigieuses ressources, ajouter des forces écrasantes pour les lancer contre tout ennemi présumé, Allemand, Anglais ou Russe ; à cet égard ils ne sauraient avoir aucune crainte ; au contraire, c'est eux que l'on redoute, que l'on courtise, et, maintes fois déjà, ils ont usé et abusé de leur pouvoir pour faire tourner à leur profit les événements contemporains. L'épargne annuelle de leur agriculture, de leur industrie et de leur commerce, réserve dans laquelle s'accumulent incessamment les milliards, dépasse celle de tous les autres pays du monde : par leurs moissons, leurs mines, leurs houillères, ils sont au premier rang parmi les nations de la Terre, et — même pour certains grands éléments de la richesse publique, tels que le développement des voies ferrées — ils sont près d'égaler à eux seuls tous les États réunis du monde entier. Cette préséance matérielle en tant de branches diverses a favorisé la maladie particulière aux Américains, que l'on a qualifiée de « Kilométrite »[1589] : en toute chose qui peut se mesurer, ils se vantent d'avoir atteint le « record ». Leurs trains et leurs bateaux, leurs chevaux et leurs chiens de chasse sont les plus rapides, leurs maisons sont les plus hautes et leurs journaux emploient la plus grande masse de papier ! Il est tout naturel qu'un peuple qui a crû si rapidement ait encore des naïvetés de l'enfance.
Quant à la question délicate de la suprématie intellectuelle qui maintes fois est également soulevée, il serait d'autant plus oiseux de la discuter que le monde de la pensée est précisément celui dans lequel on se dégage le plus des liens de la nationalité. Quand on est mentalement du nombre de ceux, dont les acquisitions constituent le patrimoine de l'humanité, il importe peu de savoir quelle est la généalogie spéciale de tel ou tel continuateur de Platon ou de Lao-tse, de Newton ou de Laplace, de Lamarck ou de Darwin. Le fait est que les Américains, fils et frères des Européens, se sont associés à l'œuvre commune ; mais, ayant eu tout d'abord à s'occuper de l'aménagement de la terre nouvelle qu'ils avaient colonisée, ils ont dû s'intéresser beaucoup plus aux applications qu'aux recherches de la pensée pure. De même il doit y avoir un grand contraste à cet égard entre la région de la Nouvelle-Angleterre, qui ressemble à l'ancienne par la densité de la population, l'utilisation du sol, l'établissement d'une société bien assise, et les États occidentaux, encore en voie de formation, en plein travail de conquête sur la nature primitive. Les études se font là où le travail antérieur a créé le loisir nécessaire ; c'est là aussi que naissent les belles manifestations de l'art ; là que se tentent des nouvelles expériences sociales. Mais on se demande si ce n'est pas là également que la race montre des indices d'épuisement ; nulle part il n'y a plus de jeunes filles qui se refusent au mariage, plus de femmes qui évitent la maternité. La population se renouvelle heureusement par des immigrations continues : après les Anglais, sont venus les Irlandais, puis les Canadiens français qui ont déjà francisé le nord du Maine (Shaler, Boutmy, etc). Ensuite viennent les Portugais du continent et des îles, suivis par les Italiens. Les puritains ne reconnaîtraient plus leur sang chez ces habitants de la terre que l' « Eternel leur avait donnée » !
Les survivances religieuses sont encore très puissantes dans la république Américaine, elles se maintiennent même dans les lois, quoique l'Eglise soit officiellement séparée de l'État ; si les prescriptions légales ne sont plus appliquées, du moins témoignent-elles de la prise que les anciennes croyances avaient autrefois sur les esprits. Le non-chrétien est encore un être réprouvé par le code, et les peines les plus sévères sont édictées contre lui. Ainsi dans l'État du Maine, l'homme « qui blasphème le nom de Dieu, par négation, malédiction, mépris, dérision ou offense quelconque, celui qui nie la création, la Providence, le jugement dernier, Jésus-Christ, le Saint-Esprit ou les Saintes Ecritures » sera puni d'un emprisonnement ne dépassant pas deux années ou d'une amende ne dépassant pas 200 dollars. Des peines analogues sont édictées dans les codes des États de la Nouvelle-Angleterre, et jusque dans les États du Sud, tels que l'Arkansas, la Géorgie, le Mississippi, les athées sont exclus officiellement de tous les emplois et du droit de témoigner en justice. L'hérédité aidant, il est résulté de la législation que, chez les Américains, une profession de foi chrétienne est de règle, si vague ou contradictoire qu'elle puisse être d'ailleurs. L'initiative que le citoyen apporte d'ordinaire dans son travail et son genre de vie lui permet de changer de secte, de s'inscrire successivement en vingt églises différentes, mais on comprendrait difficilement qu'il ne se rattachât pas à une église chrétienne d'une manière quelconque, même sous une forme verbale ou symbolique. En une même famille de plusieurs enfants, on compte souvent autant de religions que d'individus. Au fond, cette large tolérance s'explique par une indifférence réelle, et ce que le dogme avait jadis de précis, d'intransigeant disparait sous une phraséologie sans force. C'est ainsi qu'on a pu célébrer à Chicago, en 1893, une fête dans un « Parlement des Religions » où les fils de ceux qui s'entre-maudissaient se sont entre-bénis avec onction. Les vrais chrétiens, fort rares, se tenaient farouchement à l'écart, méprisant avec superbe cette religiosité sentimentale de prétendus croyants, animés non de la « foi qui dévore » mais du désir, plutôt négatif, de débiter des banalités édulcorées, plaisantes à l'oreille des indifférents.
Il y a deux cents ans, les catholiques romains qui se fussent hasardés dans la Nouvelle-Angleterre eussent été cruellement persécutés ; mais l'immigration des Irlandais, des Écossais du Nord, des Rhénans, des Italiens et autres Latinisés a changé l'équilibre religieux dans les Etats-Unis, et, quoique une partie de ces immigrants soit passée au protestantisme, la cohésion du catholicisme par rapport aux sectes protestantes a cependant fini par donner le premier rang numérique à la forme romaine du christianisme ; mais, en cette matière comme en toutes les autres, la manie d'exagération qui est le grand défaut national vicie tous les documents et l'on ne peut accepter comme vraies les statistiques plus ou moins officielles. Pour « faire grand », n'est-on pas allé jusqu'à revendiquer comme faisant partie du monde catholique américain la population des îles Philippines ? On a même évalué à 35 millions d'individus, nombre au moins double de la réalité, l'ensemble du troupeau des Etats-Unis appartenant à l'église de Rome. D'ailleurs, une évolution a dû se faire quand même dans les communautés les plus conservatrices de l'Amérique : le milieu plus libre et plus audacieux de la société américaine a fait sentir son influence sur les groupements religieux les plus fermés qui font de vains efforts pour obéir à la tradition. A maints égards, les catholiques des Etats-Unis peuvent être considérés comme formant une secte protestante ; l'esprit d'indépendance que l'on tolère chez eux afin de ne pas entraîner de schisme serait tenu en Europe pour un état dame extrêmement dangereux témoignant d'idées révolutionnaires. C'est ainsi que l'on a vu naître en Amérique, à l'appel de Hecker, socialiste dévoué, l'ordre des « Paulistes », missionnaires ardents dans la vie desquels « l'individualité est l'élément intégral et dominant ». Comptant sur « l'action de l'Esprit-Saint dans chaque âme humaine », ils prêchent en apôtres, à leur guise, libres eux-mêmes et sachant s'accommoder à la parfaite liberté d'autrui.
Comment reconnaître les traditions constantes de l'Eglise romaine, si fortement disciplinée, enracinée sur le roc de la tradition, comment les reconnaître dans le langage et les actions de ces messagers improvisés de la « bonne nouvelle », et, du reste, le siège de Rome veille avec un soin jaloux à ce que les manifestations du catholicisme américain restent inconnues de la masse des fidèles de l'Ancien Monde. Le culte catholique, de même que les mille formes du protestantisme, a dû s'adapter aux nouvelles ambiances, où se mêlent diversement les traditions religieuses et les pratiques industrielles de la réclame sur le vieux fond animiste et magique que l'on appelle le « spiritisme ».
Les îles de Cuba, de Porto-Rico, de Haïti-Saint-Domingue, de la Jamaïque, la traînée des petites Antilles, le grand territoire triangulaire de la République mexicaine forment la transition géographique et politique entre les Etats-Unis et la partie méridionale du Nouveau Monde. Mais c'est au point de vue matériel seulement, par les relations commerciales, l'application des procédés industriels, la constitution de sociétés financières, que le rapprochement s'est fait et se continue sous l'influence évidente et exclusive des Américains yankees. Car le contraste est encore fort grand pour les mœurs, le genre de vie, l'idéal. Sans doute il ne manque point au Mexique ni dans les républiques sud-américaines de jeunes gens élevés aux Etats-Unis qui s'évertuent superbement à copier leurs éducateurs : toutefois ces individus constituent une exception et, d'ailleurs, ils trouvent en face d'eux des adversaires qui, eux aussi, ont fait leurs études dans les universités du Nord et y ont précisément puisé des forces pour maintenir leur originalité latine contre l'invasion menaçante. Quant à la masse des nations ibéro-américaines, elle reste absolument réfractaire à l'esprit des visiteurs de langue anglaise et le sentiment manifesté à leur égard est celui de l'hostilité. On est étonné de voir comment, dans le territoire même que les Etats-Unis se sont annexé en 1848, les habitants du Nouveau-Mexique, d'origine espagnole métissée, ont résisté au travail d'assimilation, et pourtant ils étaient cinquante mille à peine lors de la conquête, une goutte dans l'Océan.
Le fait essentiel dans la culture mexicaine, comparée à celle des Etats-Unis anglo-américains, est que l'élément ethnique dominant est de source aborigène. Les Yankees sont avant tout des colons européens ; les Mexicains, pris en masse, sont plutôt des Indiens que le levain de la civilisation européenne, apporté par les Espagnols, a modifiés peu à peu, tandis que le métissage les transformait en une race nouvelle. Quelques voyageurs ont pu se tromper à cet égard parce qu'ils séjournaient surtout dans la capitale et dans les riches plantations où des blancs de race plus ou moins pure avaient la haute main. Ayant constaté tout d'abord que l'initiative première provenait des Européens et de leur descendance, puis ayant vu également que maintes tribus indiennes se trouvaient encore tout à fait à l'écart dans leurs retraites des montagnes ou du désert, ils en concluaient que l'évolution du Mexique pouvait lointainement se comparer à celle des États-Unis. C'est une erreur, car si la culture européenne, venant d'en haut, se répand de plus en plus dans la masse du peuple, le métissage, autrement dit l'indianisation, s'élevant d'en bas, gagne incessamment dans l'ensemble de la nation mexicaine. En l'infinie complication des choses, il arrive que la lutte de deux éléments opposés se termine par la réalisation d'un état supérieur où chacun a remporté la victoire. Certainement les *Gachupinos* haïs, c'est-à-dire les Espagnols, ont fait prévaloir leurs tendances républicaines, leur mode de civilisation, leur ascendant moral, tandis que les Indiens l'emportent dans la structure même de la nation : ils en font la chair et le sang.
Toutefois ce travail est encore loin d'avoir atteint son terme. En maints endroits, et surtout dans les grandes villes, un misérable résidu de prolétaires mendiants et faméliques rappelle l'ancienne population des esclaves ; ailleurs des Indiens se cachent encore en des grottes, évitant de leur mieux tout contact avec les blancs ; et même, récemment, chez les Yaqui et les Seri, au nord-ouest, et chez les Maya au sud-est de la République, la guerre brutale, sinon d'extermination, du moins de répression, sévissait encore.
L'entrée graduelle de tous les Indiens dans le monde de la civilisation castillane se fait assez rapidement pour que les anciennes divisions en nations et en tribus soient déjà çà et là fort difficiles à reconnaître. Les savants ne s'accordent même pas bien sur le nombre de groupes distincts restant nettement différenciés parle langage. On croit qu'avant la domination espagnole, près de deux cents idiomes, plus ou moins affiliés entre eux, étaient en usage dans toute l'étendue du Mexique : actuellement, c'est à cent vingt que l'on peut évaluer les différents parlers des diverses parties de la contrée (Orozco y Berra). Quelques-uns disparaissent en chaque génération, et le métissage qui transforme les « Peaux-Rouges » en « Visages Pâles » remplace le tarasque, l'othonis et tant d'autres langues par le castillan. Plusieurs nations qui eurent jadis une civilisation propre, un grand développement intellectuel — tels les Maya du Yucatan — renaîtront sous une autre forme et contribueront sans doute à la prospérité commune de la société nationale plus vaste à laquelle elles appartiennent maintenant. Ainsi les Toltèques, qui se sont complètement fondus dans l'ensemble du peuple mexicain, ont certainement pris une part considérable à l'histoire du pays, et les Zapotèques d'Oajaca, qui résistèrent aux conquérants espagnols avec plus d'énergie que les autres habitants du Mexique actuel, sont aussi parmi ceux qui, dans le mouvement de renouveau contemporain, montrent le plus de jeunesse et d'élan.
Grâce à cet accroissement continu de la population latinisée, accroissement auquel viennent s'ajouter un excédent annuel de natalité et une immigration assez forte où ces éléments « latins » sont de beaucoup les plus représentés, la République mexicaine soutient dignement en face des États-Unis un rôle de champion d'avant-garde dans la concurrence vitale des nations et des races. Depuis que l'Espagne a le bonheur de n'être plus la dominatrice et par conséquent l'ennemie, elle a pris comme une vague apparence de mère lointainement aimée par les peuples qu'elle avait conquis autrefois et, quand même, initiés à la vue d'un horizon plus vaste, à la compréhension d'un monde moral plus complexe et plus étendu. A l'influence de l'Espagne qui, par la langue commune, ne peut que s'associer de plus en plus à ses anciennes colonies, s'ajoute l'action de la France, à laquelle le Mexique a pardonné son intervention militaire avec tentative de restauration impériale.
Paris est la cité vers laquelle les Mexicains regardent comme vers le centre du monde, et, suivant leurs tendances personnelles, leur développement propre, c'est à Paris qu'ils demandent le bien ou le mal, la science, l'art, la poésie, les idées de renouveau ou les futilités de la mode, les niaiseries du faux esprit, les perversités du vice. Dans cette importation intellectuelle et morale se réunissent tous les éléments de la culture moderne et se puise la force de résistance contre ce que l'américanisme yankee a de trop étroit et, parfois aussi, d'insolemment provocateur. Néanmoins, le danger est toujours là, même celui de la conquête, de l'annexion brutale, et le grand art de la diplomatie mexicaine doit être d'éviter, sans faiblesse, toute occasion de conflit avec la puissante nation voisine.
Et même si le Mexique réussit, à force de sagesse, à maintenir sa parfaite indépendance, il peut craindre de se trouver un jour complètement entouré, lié, pour ainsi dire, dans un cercle de fer. Au nord, au nord-est la pression des Anglo-Américains doit évidemment s'accroître chaque jour ; — de même à l'est, où le pavillon des États-Unis, traversant la mer dans tous les sens, flotte comme sur son domaine ; à l'ouest l'immense océan Pacifique est aussi revendiqué par les marchands de la Californie comme devant leur appartenir un jour ; enfin au sud, le gouvernement de Washington se gère déjà en maître sur les deux régions isthmiques de Nicaragua et de Panama. Suivant les intérêts de sa politique et les désirs de ses financiers, il envoie des invitations, qui sont en réalité des ordres, il débarque même des troupes et fait occuper militairement les points stratégiques. Nul doute qu'avec l'importance du lieu de passage, ses exigences croissent, et, lorsque le canal sera parachevé avec tout son outillage, il semble inévitable que les hommes du Nord en possèdent les rives. Alors le cercle serait définitivement tracé autour de la république mexicaine. Elle doit comprendre combien elle est solidaire de toutes les petites républiques de l'Amérique Centrale. Chaque coup qui les frappera retentira sur elle en plein cœur. Ce n'est donc pas seulement à son propre salut d'indépendance qu'elle doit viser, mais également à celui des autres groupes hispano-américains.
Une individualité géographique bien nettement déterminée contribue par sa forme même à donner aux peuples qui l'habitent, si divers qu'ils soient, une tendance à l'unité. Le mélange des nations s'y fait d'une manière plus intime, grâce aux remous qui se produisent aux points de rencontre comme entre des eaux affluant de plusieurs portes dans un bassin bien limité : le seul fait matériel d'être enfermé dans une enceinte séparée des autres pays du monde aide les indigènes à se sentir parents.
Ainsi, malgré leurs rivalités et guerres incessantes, les Hellènes se considéraient comme des frères, qu'ils fussent alliés ou ennemis, et dans les temps modernes, quand une nouvelle Grèce naquit, à la fois par un élan du peuple vers la liberté et par une reconnaissance pieuse de l'Europe vers la Grèce antique, l'Etat qui se constitua comprenait la plus grande partie de la région insulaire et péninsulaire, malgré la différence des nationalités qui la peuplaient, Albanais et Hellènes. De même pour l'Italie : il n'est pas de terre au monde, à l'exception des îles de l'Océan, qui soit mieux délimitée. Une, au point de vue géographique, cette péninsule que « ceignent les Alpes » a fini par devenir une au point de vue national, quoique la population soit composée des éléments les plus divers : Gaulois, Etrusques, Grecs, Sicules, Albanais, mêlés à un fond aborigène d'origine inconnue ; incontestablement la structure de la péninsule a beaucoup aidé à fortifier ce que l'on appela, sans trop s'en rendre compte, le « principe des nationalités ».
Territoire bien autrement vaste que les péninsules méditerranéennes de l'Europe, le continent de l'Amérique méridionale paraît aussi destiné à devenir une grande individualité politique, et, parmi les causes de cette évolution, l'unité géographique de la contrée a certainement une importance de premier ordre. Est-il masse planétaire plus nettement dessinée et plus simple dans ses traits ? A son angle nord-occidental, un mince pédoncule de terre la rattache en apparence au continent du nord, mais déjà en deçà de cet isthme, une large plaine fluviale, souvent inondée, celle de l'Atrato, constitue la vraie zone du pourtour, plus difficile à traverser qu'un bras de mer. L'Amérique du Sud est donc un monde tout à fait à part, auquel les terres de Panama, de l'Amérique Centrale, du Mexique, également peuplées de nations hispano-américaines, ne se rattachent encore commercialement et politiquement que par la voie de mer. L'immense étendue continentale du sud américain, avec son puissant bourrelet des Andes et ses prodigieux bassins fluviaux entremêlant leur chevelu de rivières affluentes, est encore presque vide d'habitants, comparativement à sa surface ; mais, si éloignés que soient les groupes ethniques les uns des autres, ils se sentent plus ou moins consciemment unis par le lien d'origine, et, qu'ils parlent le portugais ou le castillan, tous, Brésiliens, Argentins, Chiliens, Péruviens ou Colombiens, se disent volontiers Américains du Sud dans leurs voyages en pays étranger. Déjà, lors de la guerre de l'Indépendance, les colonies insurgées avaient tenté de s'unir en une vaste fédération, mais les intérêts étaient encore si divergents et les moyens de communication si lents et difficiles que toute union politique devait être purement fictive. On vit même dans chaque république distincte, Colombie, Pérou, Argentine et autres, les divers foyers de la vie publique, de Cartagena à Buenos-Aires, se débattre en guerres civiles contre les pratiques mortelles de la centralisation, léguées par le gouvernement de la métropole.
Mais que de changements depuis ces temps déjà presque éloignés d'un siècle ! La vie s'apparente pour les idées et les mœurs sur les versants des Andes et sur les bords des deux Océans ; les centres de vitalité, devenus similaires par le développement intellectuel, se rapprochent par la vapeur ; la grande patrie sud-américaine se fait plus étroite et plus intime de jour en jour. Si les intérêts de classe et de pouvoir personnel, si les ambitions militaires ne s'y opposaient encore, l'union serait définitivement accomplie. Nul doute que de grands événements, analogues à ceux qui se sont produits pour l'Hellade et l'Italie, ne précipitent un jour la constitution spontanée de l'Unité sud-américaine. Il se peut d'ailleurs que l'acheminement vers le nouvel état de choses se fasse par la voie indirecte de l'arbitrage, qui a déjà réussi à régler, sans effusion de sang, un grand nombre de litiges relatifs aux frontières de ces États américains entre eux et des Guyanes européennes avec le Venezuela et le Brésil.
Un premier travail, non d'élimination mais du moins d'épuration, doit pourtant s'achever avant que l'unité ibéro-américaine puisse marcher en franchise vers son parfait accomplissement. Quelques puissances européennes ont encore des territoires d'occupation en continent américain, vestiges de l'époque où le Nouveau Monde tout entier était la propriété virtuelle des peuples de l'Europe occidentale. Les Pays-Bas, la France ont dans la région des Guyanes des lambeaux de sol, d'une faible population relative, que l'amour-propre plus que l'intérêt leur commande de conserver ; mais, dans la même partie du continent, l'Angleterre possède la très importante vallée de l'Essequibo, ainsi que l'accès du bassin de l'Orénoque, c'est-à-dire les portes de deux voies naturelles qui mènent du Nord vers l'Amazone, et, par ce fleuve, vers le centre du continent. De même, dans les mers australes, la Grande Bretagne a pris possession d'un petit archipel, les Malouines ou Falkland, qui, légalement, historiquement, aussi bien que par la logique de la géographie, devrait être terre argentine. Evidemment, cet état de choses, survivance d'une politique périmée, devra être réglé à l'amiable, conformément à un esprit nouveau.
Outre la possession directe de la part de territoire qui leur est actuellement ravie, les républiques américaines ont à récupérer envers toutes les puissances la parfaite indépendance d'attitude et de langage qui appartient à des égaux. Ce fut là une tâche fort difficile pour le Venezuela, quand il dut répondre aux réclamations d'une dizaine d'Etats menaçants qui se substituaient à leurs nationaux pour lui réclamer des millions de créances plus ou moins usuraires. De même, le Brésil a besoin de toute sa diplomatie contre l'Allemagne, qui continue de voir des sujets dans les Germains domiciliés au sud de la République, dans les États de Santa Calharina et de Rio Grande do Sul. Enfin, il n'est pas jusqu'à l'inventeur de la doctrine de Monroe duquel il ne faille se méfier. Le cabinet de Washington est parfois bien catégorique dans ses invitations, qui ressemblent fort à des ordres.
Bien plus encore que le Mexique, l'Hispano-Amérique du continent méridional subit l'influence de l'Europe et, spécialement de ses représentants latins. C'est principalement dans la région du Sud, Argentine, Bande Orientale, Chili, que l'immigrant européen trouvera des sociétés présentant le moins de contrastes avec celles de l'Ancien Monde auxquelles il est accoutumé. Et, d'ailleurs, il ne pourrait en être autrement puisque le flot de l'invasion européenne se porte de ce côté beaucoup plus activement que dans les contrées équatoriales de l'Amérique. Les Espagnols, les Basques, les Italiens, les Français sont vraiment chez eux dans les campagnes platéennes. C'est même à cet afflux de colons européens, surtout méditerranéens, que Buenos-Aires doit d'être devenue le plus grand centre de population dans toute l'Amérique du Sud.
Aussi longtemps que des considérations politiques d'un égoïsme étroit et d'un manque absolu de portée dirigeaient les gouvernements de l'Espagne et du Portugal, ne laissant aucune initiative locale à leurs possessions d'outre-mer, les villes du Nouveau Monde n'occupaient pas leur position vraie, déterminée par l'initiative spontanée des populations : quoique situées en Amérique, elles n'étaient qu'à demi des cités américaines. Ainsi, la ville de Potosi, placée trop haut sur les montagnes pour que les familles pussent s'y perpétuer spontanément, était avant tout une création du fisc espagnol. Si les Castillans mineurs n'avaient pas eu, pour satisfaire leur soif de l'or, le droit funeste de disposer des populations asservies et de les mener de force sur ces âpres sommets, jamais grande agglomération d'êtres humains n'aurait pu se former en pareil endroit. Cerro de Pasco, d'autres villes minières durent aussi leur origine à de semblables violences faites aux nations opprimées. Même, depuis que les contrées de l'Amérique méridionale sont devenues indépendantes de l'Espagne, plusieurs villes du littoral ont été créées uniquement par les grands capitaux étrangers sans que la volonté des populations locales y fût pour quelque chose : ce furent de simples colonies industrielles du haut négoce de l'Europe et de l'Amérique. Déjà l'exploitation des îles de guano, où les agriculteurs des terres épuisées du monde civilisé trouvaient l'engrais restaurateur de leurs champs, avait fait naître sur la côte du Pérou de vastes entrepôts, devenus inutiles depuis que les îles ont été nettoyées jusqu'au roc vif de leurs derniers excréments d'oiseaux. C'est aussi pour le commerce mondial que sont nées les grandes agglomérations d'usines et d'entrepôts que sont Iquique, Antofogasta et leurs annexes du littoral, bâties sur des plages arides, jadis évitées de l'homme. Leur existence est due au voisinage des prodigieux amas de salpêtre qui font en très grande partie la richesse du Chili et qui, comme le guano, proviennent, d'après une hypothèse très probable, de déjections animales. Les régions dans lesquelles se rencontrent ces amas sont encore ou furent autrefois parcourues par des troupeaux de vigognes et de guanacos (*huanacos*), composés de centaines ou même de milliers d'individus. Tous les anciens voyageurs s'accordent à dire que ces bêtes étaient extrêmement nombreuses sur les plateaux salins.
Or, l'habitude constante des guanacos, c'est-à-dire des « animaux à guano », et des espèces similaires, est de déposer leurs excréments en dehors du lieu de pâturages, en des endroits pierreux et salés, de manière à former des tas allongés, d'une grandeur moyenne de 3 mètres sur 5 : en général ces amas se trouvent dans le voisinage des mares ; l'azote de ces lits de guano entre en contact avec les matières salines du sol et de l'eau, et c'est ainsi que se forme le salpêtre. Continuée pendant des siècles et des siècles, cette opération finit par transformer de vastes plaines en salpêtrières épaisses, capables d'alimenter pendant une période indéfinie les arsenaux et les usines chimiques du monde entier[1590].
Jusqu'au milieu du dix-neuvième siècle, la cité la plus populeuse du continent Sud-Américain fut la ville de Rio-Janeiro, qui doit son rang à l'excellence de son port, à la merveilleuse beauté des vallons qui l'entourent, à la proximité de montagnes salubres et de la riche vallée du Parahyba ; mais elle n'a pu maintenir sa prééminence, à cause du sol putride où les immigrants avaient établi leurs demeures et d'où s'échappaient fréquemment des fièvres dévoratrices. Malgré le manque d'un port, qu'il a fallu depuis creuser à grands frais, Buenos-Aires distance donc sa rivale brésilienne, grâce aux colons d'Europe qui y débarquent en foule et qui ne rencontrent aucun obstacle pour s'établir à leur gré dans la plaine ou sur les bords de l'estuaire ou des grands fleuves Uruguay ou Paranà. Mais certainement le continent du Sud ne manquera pas de présenter un jour dans le groupement de ses centres urbains une évolution analogue à celle qui s'est produite dans le continent du Nord ; à mesure que le peuplement progresse de la circonférence vers le centre et que l'équilibre de densité tend à s'établir, l'unité continentale se constitue ; elle se précisera et finira par l'emporter sur les individualités locales dont les principales relations se dirigent à l'extérieur vers le monde européen. On peut dire qu'au point de vue économique, l'Amérique du Sud est formée par la longue ligne de son pourtour, de Colon à Panama par Cartagena, Barranquilla, La-Guayra, Georgetown, Para (Belem), Pernambuco, Bahia, Rio, Santos, Montevideo, Buenos-Aires, Bahia-Blanca, Punt-Arenas, Valdivia, Valparaiso, Iquique, Callao, Guayaquil ; l'intérieur du continent Amazonien est à peine atteint, encore beaucoup moins que celui de l'Afrique. Il le sera prochainement et, de même qu'aux États-Unis on a vu Chicago, Saint-Paul ; Minneapolis, Saint-Louis, d'autres cités importantes attirer vers elles le mouvement vital qui se propage de toutes les extrémités, de même des cités surgiront dans cette région vraiment unique du continent méridional où s'entremêlent les hauts affluents du système paranien et du bassin des Amazones. Le manque de communications rapides n'a pas encore donné aux semences des villes qui attendent dans le sol l'occasion de germer et de se transformer en autant de Saint-Louis et de Chicago, mais elles sont bien là, capitales virtuelles, pour ainsi dire, où l'humanité tiendra aussi ses grandes assises. Actuellement, l'humble agglomération de Cuyaba est le point qui semble avoir le plus de chances d'être l'une de ces Babylones futures ; plus à l'est, Goyaz émet aussi quelque prétention à la première place.
Le rôle ethnique de l'Amérique du Sud — comme celui de l'Anahuac, mais en des proportions beaucoup plus vastes — est de mélanger des éléments d'origines différentes et de les unir en une seule race. A cet égard, la république brésilienne est la plus belle usine de la planète : le nom d'*officina gentium*, qui fut jadis donné à l'Asie mongole et turque, serait bien plus justement appliqué au Brésil, où les types considérés comme se trouvant aux deux extrémités du genre humain, les blancs et les noirs, se fondent incontestablement en un type croisé ayant des qualités nouvelles. C'est là un fait d'ordre capital, dans l'histoire naturelle de l'homme, fait que l'on n'a peut-être pas mis suffisamment en lumière, par suite d'un instinct de vanité irraisonnée qui porte la plupart des blancs, et les savants eux-mêmes, à imaginer que la pureté de leur sang est un privilège précieux à maintenir. Or, s'il est vrai que les fils des anciens esclaves, qui constituèrent au temps du régime impérial le quart de la population totale, entre peu à peu dans la masse de la nation pour en former un ensemble homogène, ne s'ensuit-il que, par les Brésiliens, qui s'associent eux-mêmes par le mariage avec tous les autres représentants de la race blanche, la miscégénation des races deviendra un fait d'ordre général ? L'action du Brésil en ce sens est la continuation de celle qui avait déjà commencé en Portugal même, dans la mère-patrie, pendant l'époque de sa prééminence commerciale : alors, le nombre des noirs, libres ou asservis, que l'on débarquait à Lisbonne était fort considérable et, pendant la série des générations successives, les croisements ont si bien fondu les éléments divers que le type lusitano-africain se retrouve dans toutes les familles des provinces méridionales et du centre. Comme héritier direct du Portugal, aussi bien que par les conditions particulières que lui valut la longue importation des noirs, le Brésil est donc le pays qui dans le monde détient spécialement ce privilège de représenter l'unité de la race humaine. C'est là un contraste essentiel avec la république anglo-américaine du Nord, qui veille — d'ailleurs impuissamment — à la conservation des inégalités et même des aversions entre races.
Dans les États hispano-américains de l'Amérique méridionale, la fusion de la race blanche avec l'élément « rouge », c'est-à-dire avec les aborigènes, a été beaucoup plus importante qu'avec l'élément « noir ». Les esclaves n'avaient jamais été nombreux dans les régions montagneuses qui constituent la plus grande partie du territoire hispano-américain : les Indiens, « répartis » entre les propriétaires des plantations et ceux des mines, étaient employés presque seuls à travailler pour les blancs, et l'on sait ce que leur coûta ce labeur poursuivi pendant plus de deux siècles avec une âpreté féroce. Mais, dès l'arrivée des premiers « conquérants », des mariages eurent lieu entre les Espagnols et les filles des Indiens réputés de race noble : l'exemple était donné d'en haut et depuis il n'a cessé d'être imité dans les couches populaires en proportions de plus en plus vastes ; le double mouvement d'hispanification et d'indianisation se continue partout d'une manière irrésistible, à la fois dans la langue qui est le castillan, dans les idées qui, en résumé, sont celles du dix-huitième siècle, et dans le sang qui est celui de tous les habitants mélangés vivant dans l'Amérique méridionale. Dans les États de la zone tempérée, Uruguay, Argentine, Chili, le travail de la fusion des races peut être considéré comme entièrement achevé ; malheureusement, on ne peut dire que cette grande révolution dans l'histoire des races se soit accomplie d'une façon normale et pacifique. Plus d'une fois, il y eut des égorgements en masse. Au Chili, les Araucans eurent souvent à défendre leur indépendance contre les blancs, violateurs de la foi jurée, et ne cédèrent enfin que lorsqu'ils se trouvèrent complètement entourés par le flot montant de la civilisation.
Lors de la conquête de la plus grande partie du Chili par Valdivia, sa troupe de 450 Espagnols ne comprenait qu'une seule femme, Iñez Suarez. Mais aussitôt après la fondation de la colonie, les nouveaux venus se marièrent à des Araucanes. On parle surtout de la famille du cacique Talagante comme s'étant alliée par sa descendance avec les Espagnols qui constituèrent l'aristocratie du pays : d'après Mac-Kenna, il n'est pas une maison noble du Chili qui ne se vante d'avoir Talagante parmi ses ancêtres[1591].
Sur les bords du Rio de la Plata, la nation argentine s'est constituée de la même manière, par l'entrée des femmes indiennes dans les colonies espagnoles. La guerre et le mariage avaient le même résultat, celui de faire disparaître les tribus : les hommes étaient tués, tandis que les femmes devenaient mères d'enfants de langue espagnole. Puis, quand l'état politique se fut solidement établi, la différence entre blancs d'une part, et Puelches, Tehuclches, Patagons d'autre part, prit un tel caractère de haine que les seuls rapports furent ceux d'une lutte sans merci. Pendant les dernières décades, la guerre de pillage et d'extermination sévissait même avec tant de violence, entre les colons européens et les guerriers des diverses tribus patagones, qu'on s'était cru obligé de construire des murs de défense autour de la zone de culture, analogues aux retranchements élevés par les Romains contre les tribus germaines, daciques ou sarmates. Seulement les soldats modernes disposaient de ressources supérieures à celles des vélites anciens, et leur œuvre sanglante fut autrement rapide et décisive : elle ne dura point des siècles et se termina par la soumission complète des rares survivants indiens. Le bruit du canon, des signaux électriques groupaient immédiatement les cavaliers blancs sur les points menacés et, soit à la première attaque, soit au retour du pillage, lorsque la bande essayait de forcer de nouveau la ligne des postes et des murs avec les troupeaux capturés, elle perdait la plupart des siens, que l'on tuait ou emprisonnait.
Au milieu des habitants policés du centre continental, Espagnols, Portugais et colons des diverses nations de l'Europe, de nombreuses tribus se sont encore maintenues, avec leur langage, leur religion, leurs coutumes héréditaires ; mais de jour en jour la proportion relative entre elles et les métissés se modifie à leur détriment, soit qu'elles diminuent réellement en nombre par l'effet de la petite vérole, de la rougeole ou *sarompion* et autres maladies contagieuses, soit que l'assimilation graduelle les transforme en simples prolétaires comme les Européens eux-mêmes, vaincus dans le combat de la vie, ou que, plus heureux, ils entrent, comme les Guarani du Paraguay, dans la masse de la nation civilisée, propriétaire du sol. Les Indiens du Nord de l'Argentine, ceux du Brésil occidental et de la plaine subandine de Bolivie, Calchaquis, Cliiriguanos, Tobas, Mojos, Chiquitos sont peu à peu absorbés dans le vaste cercle d'attraction. Quelques-uns parmi eux ont comme une prescience du rôle qui ne manquera pas d'appartenir un jour à la région du centre continental et qui sera de répartir la vie jusque vers les extrémités du grand corps. Ainsi les Mojos naviguent pendant des semaines et des mois sur le réseau des fleuves pour transporter les denrées au loin, tandis que d'autres Indiens, descendus des montagnes d'Apolobamba, vont, médecins itinérants, distribuer des simples et des remèdes jusque dans les cités du littoral.
Quoique tombé depuis bientôt quatre siècles, le grand empire des Inca a gardé ses contours, marqués par des changements dans les mœurs de la population : on reconnaît chez les anciens sujets la forte empreinte de la discipline exercée jadis par les « fils du Soleil ». Adorateurs des maîtres qui leur distribuaient le travail et qui leur assuraient en même temps la pitance journalière, les Quichua et les Aymara cherchent encore volontiers quelque représentant des dieux terribles qu'ils puissent servir avec respect et tremblement : les prêtres catholiques ont trouvé en eux des âmes dociles pour croire au diable et à l'enfer, aux vertus de la macération et de la prière, aux devoirs de l'obéissance et du sacrifice envers les interprètes de la divinité.
Il n'est guère de pays au monde où l'Église romaine dispose d'un aussi grand pouvoir, car les superstitions nouvelles s'accommodent facilement des anciennes, qui naquirent d'une même conception des choses, et les pratiques religieuses ont à peine changé. Il n'est pas une guerre, pas une révolution en ces pays souvent agités où l'on ne retrouve l'influence directe du clergé agissant sur les masses profondes pour les faire combattre à son profit. En réalité, toutes les luttes intestines qui se sont produites dans les pays de l'ancien empire des Inca, Bolivie, Pérou, Ecuador, ont eu les intérêts du clergé parmi les principaux éléments enjeu, en même temps que les ambitions militaires, les conflits de castes et les rivalités provinciales. Quand les prêtres l'emportent, ils en profitent aussitôt pour établir un gouvernement théocratique où, sous des noms de civils ou de généraux, le pouvoir est entièrement dans leurs mains. Aussi, durant son beau temps clérical, la « république » de l'Ecuador put-elle être considérée comme le modèle de l'arrêt, du conservatisme absolu. L'instruction, et par conséquent l'hispanification des indigènes, sembla complètement supprimée. Car là est la question de vie ou de mort. Si les naturels américains se confondent par le croisement et par l'influence de l'école avec les descendants des Européens et sont entraînés à leur tour dans le mouvement de la vie moderne, l'Eglise est par cela même condamnée à perdre sa prise dans le sol ferme, puis à s'évanouir peu à peu comme un rêve.
La Colombie se trouvait en dehors du domaine des Inca, mais elle est peuplée d'autres nations indiennes qui sont encore incomplètement hispanifiées, tout en constituant la part la plus considérable de la population et en exerçant une action très importante dans la vie politique de l'Etat. Là aussi l'intérêt du clergé est de tenir les Indiens dans le paganisme primitif, sous forme à demi raisonnée : c'est ainsi qu'ils ont pu réussir à faire durer un gouvernement qui rappelle à bien des égards les temps du moyen âge. En grand, sur un théâtre beaucoup plus vaste, il y a là un phénomène d'ordre social analogue à celui qu'on observe dans les Flandres, en Bretagne et dans tous les pays d'Europe où l'Eglise et la Révolution se disputent les esprits. D'ailleurs, le résultat sera certainement le même dans les deux parties du monde, et l'évolution morale des Quichua et des Aymara s'accomplira sûrement, quoique lentement. Ils eurent jadis assez de valeur propre pour créer une civilisation originale : ils en retrouveront assez pour s'associer à la culture générale de l'humanité.
Dans l'ensemble de l'Amérique du Sud, la partie complètement européanisée ne comprend, outre les grandes villes de la zone côtière, que la région transcontinentale appartenant au climat tempéré et dont l'axe est le chemin de fer, non encore complètement achevé (1905), de Buenos-Aires à Valparaiso : c'est exactement la partie de la contrée qui ressemble le plus à l'Europe et où il a été, par conséquent, le plus facile d'en constituer une nouvelle, avec les caractères spéciaux que chaque pays présente. Peu à peu le commerce de ces régions s'universalise, embrassant graduellement tous les objets que l'homme peut utiliser ; mais diverses ressources particulières leur assureront encore pendant longtemps un rôle à part dans les échanges du monde. Pays de vastes plaines, les provinces de la pampa ont leurs céréales et produits agricoles de toute nature ; le Chili dispose de ses précieux trésors miniers, cuivre, houille, salpêtre, borax ; le Pérou et la Bolivie continuent d'être, comme au temps de la domination espagnole, d'immenses réservoirs de riches métaux ; le Brésil l'emporte dans le mouvement des denrées par le caoutchouc des forêts amazoniennes et par le café des provinces littorales, surtout de Sâo Paulo, aux « terres rouges » inépuisables. Déjà, par ses côtes les plus rapprochées du continent africain, le Brésil a quelques relations directes avec la Guinée d'où lui vinrent jadis la plupart de ses habitants noirs ; dans un avenir peut-être prochain c'est par les mêmes côtes, entre lesquelles l'Atlantique se rétrécit aux dimensions d'un bras de mer traversable en trois jours, c'est par cette même voie que les chemins de fer tracés à travers la Maurétanie, le Sahara et la haute Nigérie apporteront les voyageurs et les marchandises venus directement du bassin de la Méditerranée. Des routes très rapides, dont la construction ne semble pas encore occuper suffisamment les hommes d'entreprises, ne manqueront pas de s'établir ainsi vers le continent méridional du Nouveau Monde. Pernambuco ne sera pas plus éloigné de Paris que New-York l'est aujourd'hui. Quant aux îlots parsemés dans l'immensité du Pacifique, ils resteront séparés par d'énormes étendues, encore longues à franchir, de la côte qui marque le pied des Andes. C'est là que se trouve le plus large écart entre les zones d'habitation humaine. Cependant le Chili a fait déjà mainmise sur ces espaces océaniques en prenant les terres de Juan Fernandez et la fameuse île de Pâques, aux mystérieuses effigies qui nous parlent d'une civilisation disparue.
A l'ouest du monde océanien, toutes les grandes terres qui dépendent géographiquement du continent d'Asie sont déjà entrées par la conquête, par l'utilisation agricole et commerciale, même par la colonisation, dans le cercle immense de la civilisation à type européen, par l'intermédiaire de l'Angleterre, de la Hollande, de l'Allemagne, même du petit Portugal déchu et des États-Unis débordants de force matérielle et d'audace. Puis, au milieu du Pacifique, s'étale le formidable continent australien, qui fut jadis une simple dépendance de l'Europe et qui se rattache encore à elle par la direction de presque tout son mouvement commercial ; il constitue également un centre de domination pour les terres environnantes : une partie de la Nouvelle-Guinée reçoit de la république d'Australie ses explorateurs et ses immigrants ; les îles Fidji se trouvent dans son rayon d'exploitation capitaliste, et déjà la Nouvelle-Calédonie et les îles voisines, qui appartiennent à la France ou que celle-ci convoite, ont donné lieu à d'aigres remontrances de la part des Australiens, qui se prétendent d'avance les maîtres des immensités du Pacifique. A cet égard, ils ne peuvent manquer d'entrer en conflit avec les Américains du Nord, qui possèdent un câble télégraphique à travers toute l'étendue de l'Océan, entre San-Francisco et les Philippines par les escales d'Honolulu, dans les Havaïi, et de Guam dans les Mariannes.
La plus grande part du sablé des îlots dans les parages orientaux du Pacifique est attribuée à la France, fait qui n'a du reste aucune valeur dans l'équilibre général de la puissance des Etats, car presque toutes les îles, sauf Taïti, sont de faibles dimensions et ne pourront jamais prendre d'importance réelle pour leurs productions et leur commerce : elles donnent simplement une petite satisfaction d'amour-propre aux militaires de la nation suzeraine qui plantent leur pavillon à l'entrée des passes et sur les promontoires fortifiés ; en outre, elles fournissent au budget de la métropole l'occasion d'aligner quelques millions de dépenses aux frais des contribuables. C'est tout, mais les petites populations locales intéressent par leurs migrations d'île en île, par les contrastes d'accroissement ou de diminution des habitants, par toutes les questions économiques relatives au développement ou à la décadence de la race, et surtout par les variations étonnantes que subissent les insulaires suivant le milieu qui les entoure et leur donne son empreinte. A cet égard, il importe d'étudier l'Océanie dans son ensemble, sans tenir compte du partage qu'en ont fait les puissances européennes, suivant les hasards de la navigation, les exigences des missionnaires et les décisions de diplomates plus ou moins compétents qui n'avaient point vu les îles distribuées par eux.
On peut suivre à la trace les migrations des Polynésiens par les noms qu'ils ont donnés à leurs diverses étapes, depuis le Havaï-ki primitif, situé, pense-t-on, dans une île de l'Indonésie.
Ils s'arrêtèrent, aux Fidji — Avaïki-raro, c'est-à-dire Avaïki sous le vent — ; aux Samoa — Savaï-i — ; aux Tonga — autre Avaïki-raro — ; à Raïateia — Havaï-i — ; à Taïti — Avaï-ki runga, soit Avaï-ki « au vent » — ; à Fakarava (Archipel Paumotu) — Havaï-ki — ; aux Sandwich — Havaï-i — ; enfin, dans la Nouvelle-Zélande — Avaï-ki-tau-tau, Avaïki du « feu »[1592].
Toutes les traditions orales font venir les Polynésiens de l'Occident et, d'ailleurs, les formes linguistiques pointent dans la même direction, vers la région malaise. Percy Smith désigne carrément l'Inde comme lieu d'origine de tous les insulaires du monde oriental[1593]. Le souffle régulier des alizés, qui porte presque constamment dans la direction de l'est à l'ouest, c'est-à-dire en sens inverse du mouvement de migration des Indiens, différenciés ; graduellement en Indonésiens et en Polynésiens, cette marche des airs fut certainement un obstacle aux voyages maritimes, mais non pas un obstacle invincible, car le vent normal est souvent interrompu par des remous aériens de directions diverses : c'est ainsi que, dans les îles de la Société, le *toerau*, soufflant dans le sens du nord au sud, est assez fréquent ; les marins de Raïateia l'attendent pour cingler vers Taïti, sachant que, là, ils ne manqueront pas de retrouver bientôt la brise qui les ramènera dans la patrie. De même que le vent, le courant océanique présente dans ses allures quelques irrégularités qui facilitent les voyages dans le sens de l'Orient. Des courants latéraux sont déterminés par la forme et la position des îles et des récifs que vient heurter le flot ; mais le phénomène capital que les navigateurs durent utiliser est l'existence de ce contre-courant régulier qui, des deux côtés de l'équateur, coule au milieu du courant majeur des eaux du Pacifique[1594]. Dans leurs grandes expéditions, les marins océaniens pouvaient donc se laisser porter alternativement à l'est et à l'ouest, sur la rondeur du globe. C'est à ce courant de reflux que de Quatrefages attribue le rôle principal dans l'histoire du peuplement des îles d'Océanie.
Mais, en fait, il fallait les découvrir, et c'est en cela que l'on doit admirer l'initiative et l'audace qui se développa chez les insulaires du Grand Océan pendant la série des siècles, par suite des mille expériences qui se succédèrent, et qu'ils assurèrent par un enseignement régulier de nautique, de météorologie et d'astronomie. Très certainement, les marins autochtones de l'Océanie furent souvent guidés dans leurs migrations par l'observation de la marche des cétacés et des poissons et par le vol des oiseaux, notamment à leurs points de départ et d'arrivée. Dans la Nouvelle-Zélande, les Maori désignent une espèce du genre coucou par le nom d' « oiseau de Havaï-ki » et racontent qu'il retourne en hiver au pays de leurs ancêtres. La plage sur laquelle les oiseaux s'assemblent avant le départ est dite la « baie des Esprits » : sans doute on s'imaginait que les oiseaux eux-mêmes étaient les âmes des Maori s'envolant vers la terre des aieux[1595].
En cette œuvre immense de peuplement, les Polynésiens eurent pour eux la longue série des siècles : les migrations ne se firent point d'un coup, mais à mille reprises différentes et avec des succès ou des insuccès divers, déviations et retours ; mainte expédition disparut par les naufrages, par les batailles, par la faim. Souvent aussi des bandes de migrateurs d'origines distinctes débarquèrent dans une même île et le régime de la société locale s'en trouva brusquement changé. C'est en conséquence de cette succession d'apports humains que se constituèrent les castes, les derniers et plus forts envahisseurs devenant des rois (*Arioï*) et des chefs (*Raatira*), tandis que les asservis de la plèbe se disant autochtone formaient la multitude des *Manahuna*. Cette hiérarchie des castes, telle qu'elle existe dans les îles « sous le vent », se reproduit en nombre d'autres terres avec des dénominations différentes. D'ailleurs, chaque groupement local emploie de nombreux synonymes provenant de » couches successives de populations immigrantes[1596].
Le dernier flot d'immigration conquérante est récent. Il se dirigea de l'Indonésie vers les Fidji en évitant les terres habitées par les populations à peau noire, puis il envahit les Samoa et les Tonga après le dixième siècle ; deux cents ans plus tard, il occupait déjà les îles Havaïi, et vers 1350, des flottes d'invasion arrivaient dans la Nouvelle-Zélande. De là l'émigration des Polynésiens poussa même jusqu'à Rapanui, ou île de Pâques, la terre la plus avancée dans la direction de la côte américaine : la similitude des dialectes rend incontestable la communauté d'origine. Si les indigènes de Rapanui ont sculpté en pierre les colossales idoles que l'on trouve dans l'île, la cause en est au manque d'arbres : le style de ces monuments est bien le même que celui des statues de bois érigées dans les îles boisées du reste de l'Océanie. Ainsi les insulaires ont dû parcourir d'étape en étape l'immense étendue des mers qui sépare l'Asie des parages américains, Quant aux voyages de quelques centaines ou milliers de kilomètres, ils nous sont attestés par les légendes, par les croisements de races et de langues, même par l'histoire directe. Pendant la période moderne, on a vu les Chamorros des Mariannes s'établir dans la partie centrale de l'archipel des Carolines, après avoir fait escale aux îles d'Uluthi, d'Uleaï et de Lamotrek : Christian a reconnu des traces très distinctes du langage des Mariannais dans le groupe carolin des îles Mortlock.
La beauté de la résidence prédispose naturellement le voyageur à s'imaginer une sorte d'harmonie préétablie entre les insulaires et les terres charmantes qu'ils habitent. On voudrait que ces indigènes eussent toujours répondu par le caractère et les coutumes à l'admirable nature dans laquelle ils vivaient : ils auraient dû être uniformément beaux et forts, aimables, généreux, pacifiques. Mais il n'en était pas ainsi, sauf en quelques îlots privilégiés, où la population, formant un monde bien à part en des conditions parfaitement égalitaires, en était arrivée à ne plus connaître la distinction entre le tien et le mien. La belle ambiance du sol, des eaux et des airs ne devient éducatrice qu'avec l'aide des hommes qui savent l'interpréter et lui donner une âme pour ainsi dire.
Or les enseignements reçus avaient été surtout ceux de la guerre, et les formes de conflit variaient en chaque île, suivant les mille circonstances du contact primitif. La répartition de la population en des terres éloignées les unes des autres, constituant toutes un milieu spécial bien caractérisé, avait déjà pour conséquence de donner à chaque peuplade un caractère particulier, puis à ces contrastes s'ajoutaient ceux que créaient les vicissitudes de l'immigration. Malgré l'origine commune, malgré la ressemblance des langues, dérivées de la même souche, l'évolution suivit en chaque domaine des voies propres : les Mélanésiens ne ressemblent que fort peu aux Havaïiens, les gens des Marquises contrastaient beaucoup avec ceux des îles de la Société, les Samoans et les Maori étaient devenus très différents pendant une séparation de quelques siècles.
Les contacts qui se produisirent successivement dans les divers archipels entre les anciens immigrants, devenus à leurs propres yeux des aborigènes, propriétaires immémoriaux de la montagne ou du récif, et les envahisseurs arrogants qui s'attribuaient par le droit de la force tout ce qui était à leur convenance, cases, bosquets et les habitants eux-mêmes, toutes ces rencontres avaient amené presque partout un état permanent de guerre ouverte ou d'oppression, c'est-à-dire de guerre régularisée. Les castes s'étaient constituées, dominées par la classe supérieure des arioï, qui étaient les maîtres, les nobles, les grands détenteurs du sol, les gens à titres, à fortunes et à privilèges, pouvant se permettre de jeter le *tapu* (tabou) sur toutes choses qu'ils voulaient interdire au peuple pour se les réserver à eux-mêmes.
Or, parmi ces privilèges des nobles, il en était un qui ne consistait en rien moins qu'à manger les gens de la plèbe. Aux Marquises, aux Fidji, c'était une coutume honorable, que conseillaient les prêtres dans les circonstances graves et qui s'expliquait amplement par l'antique superstition du sacrifice sanglant, également dans les traditions aryennes et sémitiques, polythéistes et monothéistes, juives et chrétiennes, car, dans les îles mêmes où les hommes avaient cessé de manger la chair humaine, par répugnance instinctive, les aïeux en avaient conservé le goût et il fallait continuer de leur en servir (Lippert). L'idée, qui se présente spontanément aux esprits simples, que le sang nourrit le sang et que le cœur double le cœur, contribuait aussi à justifier l'anthropophagie aux yeux des chefs et des prêtres, mais les grands rois n'avaient besoin ni de traditions religieuses, ni de raisons anthropologiques, il leur suffisait d'avoir faim de chair humaine. Le fameux roi fidjien Thakambau, qui s'éteignit entouré de courtisans britanniques et grassement pensionné par le Trésor anglais, était un de ces potentats qui se passent volontiers d'excuses : quand un de ses sujets lui paraissait bien à point pour un excellent repas, il n'avait qu'à lui faire un signe : le malheureux comprenait et se mettait à jardiner pour fournir les ignames et légumes avec lesquels son corps bien rôti devait être accommodé. Maintenant, la volonté de nouveaux maîtres, les Européens, a fait disparaître la pratique royale de l'anthropophagie, mais il va sans dire que le maintien du cannibalisme fut revendiqué par les partis conservateurs des Fidji, au nom des « principes » et de la « saine morale ». Comment, prétendaient les défenseurs du bon vieux temps, comment protéger la Société sans contenir les basses classes par une juste terreur ?
Il faut du reste remarquer que nombre d'archipels avaient abandonné les coutumes des « repas du grand porc » longtemps avant que Cook eût traversé les mers. Elles ne subsistèrent guère jusqu'au dix-neuvième siècle qu'aux Fidji, aux Marquises, en Mélanésie et en Nouvelle-Zélande. A Taïti, à Samoa, aux îles Gilbert, aux îles Marschall, certaines traditions, certaines cérémonies, incomprises aujourd'hui, permettent seules de dire que le cannibalisme y fut pratiqué il y a quelques siècles, mais on ne peut affirmer que Havaïi l'ait jamais connu. D'autre part, ces pratiques sanguinaires s'allient très bien en Océanie avec une grande bienveillance réciproque, de même que l'infanticide y marche de pair avec un respect de l'enfant tel qu'on ne le rencontre qu'exceptionnellement en Europe. De fait, le Marquisien ne mettait pas plus de méchanceté à sacrifier son camarade désigné par les prêtres que le paysan français à tuer son cochon. Dans les deux cas, on verse le sang parce qu'on n'imagine pas qu'on puisse agir autrement. D'ailleurs, les morts se vengent et la crainte des esprits qui s'attaquent aux vivants constitue le fonds et le tréfonds de la religion polynésienne[1597].
L'île merveilleuse de Taïti, dans laquelle Bougainville et ses compagnons virent une « nouvelle Cythère » et que, depuis ce navigateur, tant de peintres ont décrite, tant de poètes ont chantée, n'était pas seulement l'île de l'amour, c'était aussi un lieu de pratiques horribles, introduites par la caste aristocratique des Oro, tous gens de loisir, qui tenaient à honneur de ne rien faire de leurs doigts et s'engraissaient consciencieusement pour se donner un aspect imposant. Maintenant encore, les nobles cherchent à se distinguer par une majestueuse obésité, que les anthropologistes ont voulu considérer comme un caractère de race. Les Oro formaient une société secrète dont tous les membres s'engageaient à célébrer des sacrifices sanglants et à supprimer religieusement leur descendance.
On a voulu expliquer cette coutume affreuse de l'infanticide par le manque de ressources alimentaires. Les parents, la mère elle-même auraient compris que les vivres ne s'accroissaient pas dans une proportion égale à celle des familles et, d'avance, ils se seraient conformés à la « loi de Malthus » dans toute son effroyable rigueur[1598]. Il est possible qu'en certaines îles où prévalurent des circonstances exceptionnelles, des guerres d'extermination, des tempêtes destructives ou autres désastres imprévus, la famine ait déterminé des parents à se débarrasser de leur progéniture, il est possible que les Océaniens aient méconnu les ressources de leur admirable climat et la puissance de leur travail, mais l'infanticide eut sans nul doute en mainte contrée d'autres causes que la faim.
Toute action, par cela seul qu'elle s'est produite et quelle qu'en soit la cause, a tendance à se renouveler, à se changer en coutume, à prendre un caractère religieux ; dans tous les pays du monde, la tradition devient sainte et fait plus que justifier, elle divinise les actes. Dans le meurtre des enfants, l'homme n'a-t-il pas toujours la suprême ressource de l'illusion pour se consoler dans son chagrin ? De ces enfants qui n'avaient pas même le temps d'ouvrir les yeux à la lumière du soleil, ne pouvait-on pas faire des esprits protecteurs, des saints qui se rappelaient la pauvre famille de laquelle ils étaient issus et qui intercédaient pour elle auprès des divinités farouches ?
En quelques îles, et pendant certaines périodes, la proportion des enfants sacrifiés s'élevait jusqu'à plus de la moitié, même aux deux tiers de la même génération.
Dans l'atoll de Vaïtupu (archipel Ellice), on n'accordait que deux enfants à chaque couple, un seul chez les habitants de Nukufetau à quelques kilomètres au nord de Funafuti, à moins que les parents n'eussent consenti à payer une amende, ce qui, paraît-il, n'était point rare[1599]. Les filles surtout étaient menacées, comme elles le sont dans toutes les sociétés barbares, car elles représentent, relativement aux garçons, une moindre somme d'espérances, plus de doute et d'inquiétude. La mère elle-même, consciente de son infortune, de sa misérable condition d'esclave, se rappelant les coups, les injures, le travail incessant, était souvent la première à demander la mort d'une malheureuse future, destinée à souffrir comme elle avait souffert.
Son cœur s'émouvait plus facilement à la pensée qu'un fils lui était né, un fils destiné peut-être à la gloire comme navigateur ou guerrier. A Ruk, dans les Carolines, la mort de l'enfant ne pouvait être décidée qu'avec le consentement de la mère : quand celle-ci voulait le sauver, elle se teignait la mamelle en rouge, couleur du sang que rachetait son amour maternel.
Quelles qu'aient été, dans les divers archipels, les vraies causes de l'infanticide, l'hypothèse de la rareté des vivres n'a point de sens en des archipels comme les îles de la Société, Taïti ou Raïateia, où les tueurs d'enfants sont des parasites se vouant systématiquement à la paresse, s'interdisant tout travail de leurs mains. Si les vivres venaient à manquer, la faute n'en était pas aux générations nouvelles. Les terres au sol généreux, dont le sol volcanique ou coralien se décompose facilement sous la pluie et le soleil, ne sont cultivées d'ordinaire que dans le voisinage immédiat de la mer, c'est-à-dire aux endroits exposés aux redoutables raz de marée. Les indigènes ne peuvent se détacher du spectacle toujours renouvelé de ces flots et, d'ailleurs, ils sont presque tous marins et pêcheurs ; c'est dans l'immense laboratoire vital de l'Océan qu'ils trouvent en surabondance la nourriture complémentaire de celle qui leur est fournie par les jardinets de leurs cases. Il est, du reste, juste de remarquer que si les produits végétaux et les poissons offrent une ressource illimitée, il y a pénurie de chair animale et, pendant des siècles, certaines des populations ne mangèrent d'autre « viande » que celle du « grand porc ».
Dans les îles montueuses, les pentes de l'intérieur, quoique partiellement revêtues de végétation, sont presque partout négligées au point de vue économique et, cependant, une population nombreuse pourrait y trouver sa subsistance. En 1897, lorsqu'une expédition française vint s'emparer effectivement de l'île Raïateia, jusqu'alors possession purement fictive, les assiégeants eurent plus de peine que les assiégés à maintenir la régularité de leurs approvisionnements. Refoulés dans les hautes vallées, loin de la plage, les gens de Teranpoo, qui refusaient obstinément de subir la domination étrangère, durent renoncer absolument à toute nourriture animale et même se dispenser de faire cuire leurs aliments végétaux afin de n'être pas trahis par la fumée. Les fruits et autres produits crus qu'ils trouvaient en abondance dans leur retraite suffisaient amplement à leur nourriture : ignames, patates sauvages, racines de dracœna et de fougères arborescentes ; noix de *tiaïri* et châtaignes de *mape*, oranges et mangues sauvages, barbarines ou fruits, énormes, d'une passiflore. Les fugitifs auraient pu vivre à l'aise pendant de longs mois si l'ennemi n'avait été assez nombreux pour procéder stratégiquement au déblaiement de l'île entière.
La question démographique de l'excédent d'habitants en proportion des ressources alimentaires n'est donc pas posée en Océanie. Le sol des archipels — sans y ajouter les eaux océaniques pullulantes de vie — pourrait nourrir à l'aise une population décuple et centuple de celle qui l'habite aujourd'hui ; à l'est des grandes îles mélanésiennes, l'Océanie proprement dite n'a pas même un million de résidants indigènes, blancs ou métis, 900 000 peut-être. C'est à 8 ou 10 individus seulement que l'on peut évaluer par approximation la densité kilométrique des insulaires océaniens. Seuls, les archipels Ellice et Gilbert arriveraient à une population spécifique comparable à celle de la France.
Les naturels des îles de la Société vénèrent entre toutes cette haute terre de Raïateia et continuent de l'appeler « Sainte », bien qu'ils aient abandonné le culte des anciens dieux. C'est là qu'abordèrent, il y a de nombreuses générations, les familles qui ont peuplé l'archipel : l'île en a gardé le nom d'Havaï-i, qui rappelle la patrie traditionnelle. Il est des lieux tellement sacrés dans l'île que nul indigène n'oserait y séjourner la nuit, même y pénétrer le jour, car si ces gorges sauvages, ces cratères aux roches brûlées étaient jadis fort redoutables à cause des puissantes divinités qui s'y étaient assemblées, combien plus doivent-ils être dangereux depuis que le Dieu des missionnaires est apparu, chassant devant lui les dieux nationaux et les transformant en diables, en ennemis du peuple auquel ils appartenaient autrefois ! Les vagues, soulevées récemment (1903) par une tempête tournante, ont dévasté la plus grande partie du littoral, rasé des habitations, noyé les pêcheurs ; le désert s'est fait sur de longues plages fertiles comme il existait déjà dans les vallées de l'intérieur.
Ainsi les demeures les plus désirables que possède l'humanité sont précisément parmi les moins habitées. Même on a pu se demander si elles ne seraient pas un jour toutes changées en solitudes, tant la dépopulation a fait de vides depuis la première apparition des Européens dans les îles : de même que pour les Peaux-Rouges de l'Amérique, on en était arrivé à croire en toute naïveté que, par le fait d'une loi inéluctable, les indigènes polynésiens étaient voués à la mort ; la seule présence de l'être supérieur, c'est-à-dire du blanc, matelot, prêtre ou traitant, aurait suffi pour foudroyer de loin l'être inférieur. C'était là une opinion fort commode pour ceux qui pouvaient avoir une responsabilité quelconque dans la mortalité des insulaires canaques ou maori. Tout au plus faudrait-il voir en eux les agents aveugles de la destinée !
Cependant il n'est pas défendu de rechercher en détail les diverses causes du grave phénomène démographique et de constater jusqu'à quel point l'envahisseur blanc est justifié à se laver les mains de tous les malheurs de la race polynésienne. Tout d'abord, il faudrait énumérer les morts violentes que comporte l'œuvre dite de « civilisation ». Ainsi, pour prendre précisément un exemple dans Raïateia la Sacrée, on peut se demander si la grande France a bien agi en exigeant des indigènes de la petite île une soumission absolue, inconditionnelle, alors que ceux-ci voulaient bien rester amis, accepter même le fétiche du drapeau, mais à condition de demeurer libres en suivant la coutume antique ? On leur avait donné quelques jours de réflexion avant le 1er janvier 1897 pour se soumettre à merci. Une moitié des insulaires préféra combattre, tenir la montagne pendant plusieurs mois, et ne se rendre que décimée, pour se laisser ensuite déporter dans l'archipel des Marquises. Combien de morts furent la conséquence de cet acte de conquête ? La statistique ne le dit pas. Elle ne nous dira pas non plus combien aura coûté l'acte de « justice » que des envahisseurs allemands ont récemment exercé, non pas dans l'Océanie proprement dite, mais dans un archipel de la Mélanésie, peu importe le lieu, puisque le système et la méthode sont partout les mêmes. En octobre 1901, le vaisseau de guerre germanique le *Cormoran* alla châtier les insulaires de Saint-Mathias en massacrant d'abord 61 « sauvages », puis en capturant les femmes et les enfants pour les emmener au poste allemand de Herbertshöhe, où ils auront à se faire une idée de la puissance des « civilisés » avant de retourner dans leur île, s'ils en trouvent l'occasion et s'ils restent en vie. Quel crime atroce avaient donc commis les gens de Saint-Mathias pour qu'on les punît d'une façon aussi barbare ? Ils s'étaient vengés, par le meurtre, sur la personne d'un Allemand ayant trouvé plaisant de couper des cocotiers, les arbres qui nourrissent et entretiennent les naturels[1600] : « Histoire de rire un peu ! » Et que de fois de pareils événements se sont reproduits en divers points de l'Océanie, tous approuvés par la morale nationaliste qui sévit encore en notre monde, si fier de son progrès. Dans l'histoire de la mer du Sud, peut-être même dans l'histoire universelle, l'amiral Goodenough reste encore un exemple unique de véritable humanité. Se sentant blessé à mort par une flèche égarée, il se tourna vers ses matelots, qui déjà saisissaient des carabines, préparaient des canons et des fusées : « Et surtout, mes amis, surtout ne me vengez pas ! »
Mais ce n'est pas seulement avec *le fer et le feu* que l'on tue, c'est encore bien plus avec le poison, donné sous la forme d'alcools purs ou frelatés. C'est là une arme que le traitant européen manie encore mieux que toute autre, et la rivalité de concurrence s'établit entre les marchands d'Europe, qui veulent quand même forcer les nations à s'enivrer de leurs boissons, et les fabricants indigènes qui savent parfaitement produire aussi les plus funestes liqueurs, notamment le kava, fléau des Marquises. La lutte, réglementée par les administrations européennes, sévit entre les produits dits « hygiéniques » des négociants patentés et les « bouilleurs de cru » non autorisés. Le résultat du conflit n'en est pas moins l'intoxication avec toutes ses conséquences de vices, de maladies et de mort. L'Européen n'a-t-il pas sa part de responsabilité dans le dépeuplement que cause l'ivrognerie ? Il est hors de doute que la dysenterie était inconnue chez les insulaires des archipels Salomon et néo-hébridiens jusqu'à l'époque où des indigènes, importés dans les îles Fidji, revinrent dans la contrée natale avec les germes de la maladie contractée dans la société des Européens[1601].
Les tristes éducateurs des Polynésiens n'ont pas été seulement les matelots, les soldats et les traitants ; en de nombreux archipels ce furent surtout les missionnaires protestants et catholiques, et l'on peut se demander également si les sanctimonieux personnages sont absolument innocents de tout blâme dans l'œuvre de dépeuplement. Le missionnaire accuse le traitant parce que celui-ci corrompt ses fidèles en lui vendant de l'alcool et des armes et, de son côté, le traitant accuse le missionnaire parce que les guerres religieuses allumées par les rivalités du culte sont plus acharnées et plus durables que toutes les autres : des deux parts, on se renvoie l'accusation de meurtre[1602]. Quoi qu'il en soit, une chose est certaine, c'est que les missionnaires anglais ayant été les véritables maîtres de la plus grande partie des archipels pendant la seconde moitié du dix-neuvième siècle, c'est à eux surtout que l'on doit demander compte de la gestion européenne des intérêts polynésiens. Grâce à l'autorité que leur donnaient un long séjour, la supériorité des connaissances et la visite fréquente de puissants navires de guerre britanniques, ces missionnaires étaient les vrais détenteurs du pouvoir, et les roitelets locaux n'étaient que leurs humbles courtisans. En parlant des missionnaires anglais venus dans son île, un Maori disait au voyageur Lloyd[1603] : « Ils sont venus ici pour nous enseigner à prier Dieu, et, pendant que nos yeux étaient levés vers le ciel pour invoquer le Seigneur, ils nous ont escamoté la terre de dessous les pieds ».
Les potentats religieux ne se bornaient pas à traduire la Bible et à la faire réciter aux indigènes ; de même que les Mahométans, ils avaient extrait la loi tout entière de leur livre sacré, en s'aidant des précédents de la justice anglaise : droit agricole, droit commercial, pénalité, tout avait été réglé par eux d'une manière absolue, et telle était la rigueur de leur surveillance que leurs agents étaient autorisés à pénétrer à toute heure dans les habitations. Leur principal moyen d'investigation était l'espionnage : leur enseignement chrétien s'accommodait parfaitement d'encourager les délateurs. En outre, un esprit d'avidité financière pénétrait l'ensemble de leur code, l'amende, plus ou moins forte, était la seule peine prononcée pour tous les délits ou crimes, à l'exception des révoltes politiques, punies du bannissement. La pauvre littérature kanaque ne comprend d'autres livres que la Bible, des chants religieux, de petits traités d'école et, à l'usage des enfants, un « guide pour connaître les richesses », résumé d'économie politique[1604]. Les indigènes, dressés dès l'école, ont très bien appris à mettre leurs petits gains à la caisse d'épargne.
Or, la perspective de la richesse est toujours fort dangereuse, même pour ceux qui ont fait vœu de pauvreté et de renoncement, Ainsi les missionnaires wesleyens de la Polynésie se trouvèrent entraînes, quelques-uns peut être inconsciemment, à se faire en réalité chefs de pirates, ou du moins à patronner des guerres de conquête. Les insulaires de Tonga, déjà convertis à la foi protestante et pratiquant les rites suivant les prescriptions de leurs directeurs spirituels, envoyèrent nombre des leurs dans les îlots méridionaux de l'archipel de Viti et, peu à peu, le mouvement de migration se changea en invasion. Devenus « redresseurs de torts », c'est-à-dire conquérants, les Tongans finirent par s'emparer de toutes les îles, à l'exception de la plus grande, Viti-Levu, qu'ils avaient entamée déjà lorsque l'Angleterre intervint officiellement pour décider à son profit entre les belligérants. Or, ces envahisseurs tongans agissaient comme fidèles de l'église wesleyenne et chacune de leurs annexions rapportait de nouvelles cotisations ou taxes à la « religion de l'huile », ainsi nommée parce que les missionnaires étaient rétribués en kopra ou en huile de coco. Cette guerre rémunératrice eût-elle été possible si les méthodistes, qui étaient les maîtres absolus, ne l'avaient pas voulue et commandée ? D'autre part, ne serait-ce pas faire injure aux prêtres catholiques des Marquises et autres archipels que de les imaginer inférieurs à leurs émules wesleyens dans le commerce de l' « huile » et des âmes ? Non, ce furent aussi de rudes compères, assez pour obliger le roi Louis-Philippe, le plus circonspect des hommes, à se brouiller avec l'Angleterre (1843) et pour se faire donner raison dans leurs intrigues de Taïti, au risque de mettre aux prises par contre-coup les deux nations européennes !
Si les missionnaires de tout culte ont fait directement le plus grand mal aux Polynésiens en attisant la guerre civile, n'est-ce pas eux aussi qu'il faut accuser d'avoir été les principaux introducteurs et propagateurs des maladies contagieuses, et, ceci, par leur fausse pudeur, par leur déplorable vertu, que l'on peut vraiment qualifier d'obscènes quand on a le respect de la belle forme humaine ? Ne sont-ce pas tous ces prédicateurs du péché originel qui ont imposé aux indigènes d'avoir à cacher leur saine nudité pour s'affubler d'affreux costumes européens ? Stevenson exprime nettement son opinion que l'épouse du missionnaire protestant est le principal facteur de cette transformation, dont la conséquence a été de dépraver plutôt que de renforcer la vertu de ces beaux représentants de l'espèce[1605]. Bullen raconte comment, par une obéissance enfantine aux lubies de fanatiques missionnaires wesleyens, et peut-être aussi par le besoin superstitieux de s'offrir en sacrifice par des règles dures et méritoires, les indigènes de Vau-Vau (ou Vavao, île Tonga) se condamnent à une féroce observation du « Sabbat », telle que, pendant toute la journée, les intervalles de repos entre les services de prières, chants et objurgations pieuses ne durent jamais plus d'une heure. Anxieux, toujours effrayés de commettre quelque infraction à la sainteté du dimanche, les naturels naïfs se croient tous obligés d'apparaître devant le pasteur en vêtements européens dûment achetés dans sa boutique : les femmes sont habillées d'indiennes légères, tandis que les hommes, sous le torride climat équatorial, portent de gros vêtements de laine, comme des marins de l'Océan Arctique. Mais, après le service, on les voit se précipiter sous les groupes d'arbres les plus rapprochés de la chapelle, se dévêtir de leurs habits, pantalons et chemises, et reparaître, enfin délivrés pour quelques minutes de leurs costumes de torture et se prélassant sur l'herbe dans leur belle nudité ornée d'une guirlande en feuilles de cocotier[1606].
On comprend combien ce passage brusque de l'une à l'autre sensation, suivant les conditions variables de l'atmosphère, doit avoir de conséquences funestes, surtout quand l'hypocrisie morale, ce qui est presque toujours le cas, s'ajoute à l'hypocrisie physique des vêtements. Bien vêtus dans la journée pour aller au temple ou à l'église, les fidèles aiment à se dévêtir la nuit pour danser en plein air, au vent et à la rosée, leurs anciennes danses païennes : l'orgie succède à la contrainte, l'usage de l'opium à celui de la Bible, et les maladies en profitent pour se glisser dans les organismes épuisés. Telle est en grande partie l'origine des rhumes, des bronchites tenaces, de la redoutable phtisie, l'ennemi par excellence des Polynésiens, le fléau qui a succédé à la syphilis des premières décades comme le principal destructeur de la race : « Voilà le gouffre dévorant, le tombeau de Havaïi ! Voilà ce qui rend nos chemins déserts ! » s'écriait l'historien kanake David Malo, en parlant du mal vénérien apporté dans les îles par les matelots d'Europe[1607]. Et pourtant, la syphilis n'a jamais frappé avec autant de rigueur que la tuberculose. Stevenson cite la population de la vallée Hapaa, à Nukahiva : la petite vérole tua le quart des habitants ; six mois après, la phtisie se propagea comme le feu dans la forêt ; en moins de deux ans une tribu de quatre cents individus était réduite à deux survivants.
Enfin, il est aussi une cause économique fort importante à laquelle on peut attribuer pour une bonne part la démoralisation et, par suite, la mortalité des indigènes. La cessation presque brusque du travail, produite par les relations nouvelles qui se sont établies avec l'Europe et l'Australie, fut cette raison majeure. Avant l'arrivée des Européens, les insulaires employaient leur temps non seulement à la culture et à la pêche mais aussi aux travaux d'une industrie très longue et fatigante : n'ayant pour outils que des os, des arêtes et d'autres menus objets, il leur fallait beaucoup de temps pour tisser leurs étoiles, embellir et meubler leurs cabanes, construire leurs canots : tous étaient à la besogne. Mais dès qu'ils eurent été munis de haches et de couteaux, dès que les marchands étrangers leur eurent apporté des sous et des verroteries pour remplacer leurs monnaies en pierres taillées, agates ou jaspes, percées d'un trou, ils profitèrent du loisir pour ne rien faire et s'avilirent, se débauchèrent d'autant[1608]. Aussi ne doit-on pas s'étonner de voir les négriers proposer le travail forcé comme remède à ces fâcheux loisirs des indigènes, et, sans plus de scrupules, quelques aventuriers américains se sont livrés, durant les dernières années du dix-neuvième siècle, à la traite des Polynésiens, notamment des habitants des îles Gilbert, au nord desEllice, les invitant à bord de leurs bateaux et les transportant, morts ou vifs, jusqu'à la côte du Guatemala, où l'on employait les rares survivants.
C'est donc l'ensemble des modifications apportées par les civilisés qui mène l'Océanien sur la route de la mort, d'autant plus loin que les changements quelconques, bons ou mauvais, indispensables ou accessoires ont été plus nombreux. On sent combien était juste la réponse faite à l'honnête Gordon par une peuplade qu'il avait le remords d'avoir initiée à la civilisation : » Que puis-je faire pour vous ? » « Rien, nous n'avons besoin de rien. Allez-vous-en, c'est la seule chose que nous vous demandions ».
Dans le langage convenu des adulateurs de toute oppression, il est souvent fait mention du « sceptre » et du « joug » de la civilisation, et, plus souvent, de son « égide » protectrice, de son « bouclier », de sa « torche » et de son « auréole ». Mais un explorateur américain emploie un autre terme moins poétique, le « fouet » ; d'après lui c'est par la courbache qu'il faut dresser les simples au travail exigé par la société moderne[1609]. Hélas ! sans avoir formulé cette théorie, nombre de planteurs l'ont appliquée déjà en Calédonie, dans les Nouvelles-Hébrides, aux îles Fidji, à Samoa, dans les Sandwich, où, d'ailleurs, le « fouet » n'a pas mieux réussi que le « bouclier » et « l'auréole ». Les indigènes ont continué de s'avilir et de dépérir.
La maladie et la mort ont donc saisi les habitants de ces îles fortunées, et, pourtant, il n'y a point à désespérer. Dans l'histoire de l'humanité, nombre de groupes ethniques, saisis par le remous des forces en lutte, semblaient aussi près de la mort que le sont de nos jours les Océaniens ; quand même, ils ont repris et prospéré de nouveau. Il est vrai, tel peuple, comme celui des Vandales, a disparu sans laisser de traces, mais, le plus souvent, les tribus aventurées en dehors de leur milieu, ou soumises à l'assaut de populations envahissantes mieux armées, ne sont pas détruites entièrement : elles s'accommodent peu à peu aux circonstances maîtresses, changent de nom, de religion, de mœurs et, par l'effet des croisements, se fondent de génération en génération dans la race même des exterminateurs. C'est ainsi que les Guanches des Canaries sont devenus des Espagnols et que les Peaux-Rouges du territoire indien deviennent des « Anglo-Saxons ». De même les Océaniens se changent graduellement en métis, en semi-Européens ; de nouvelles générations nous donneront des blancs aussi complets que nous le sommes nous-mêmes, Ibères, Ligures, Celtes, Germains et Slaves mélangés de Sémites.
La facilité, la fréquence des voyages qui placeront ces îles dans la proximité virtuelle du monde européen auront pour conséquence indirecte de modifier la race. Les îles du Pacifique tropical paraissent faites pour devenir des séjours de bonheur : ce sont des « paradis » autrement enchanteurs que les palmeraies, déjà fort belles, des bords de l'Euphrate et que les jardins de l'Arménie, dominés de loin par le double cône de l'Ararat. Certainement, l'admirable « voie lactée » que des îles par myriades ont formée dans la mer du Sud sera, dans un avenir assez rapproché, une succession de retraites délicieuses où viendront se délasser pour un temps, même se reposer pour la vie, ceux que fatigue l'âpre lutte industrielle de nos grandes cités. Là se succèdent à l'infini des « côtes d'azur », non moins propices au repos que la « corniche » de Menton et la « rivière » de Gênes. Déjà des Anglais de la Nouvelle-Zélande frètent des bateaux à vapeur pour aller par centaines visiter d'étape en étape les sites les plus curieux de ce vaste monde insulaire du Pacifique et, parmi les visiteurs, il en est qui restent en route, au bord d'une crique paisible, sous l'ombrage touffu d'un arbre à pain où la vie leur sera douce.
Ainsi se résoudra l'antinomie actuelle. Tant qu'il se trouvait suspendu, pour ainsi dire, entre deux civilisations inconciliables, le Polynésien était dans la situation d'un animal captif, hébété, sans pensée. Comme le disait Gratiolet, en une discussion mémorable entre les membres de la Société d'Anthropologie, le pauvre insulaire vaincu perdait la conscience de son être et toutes ses idées de morale s'en allaient à vau l'eau ; il ne savait plus ce qui est bien ou mal et se laissait entraîner sans ressort personnel, sans élan ni volonté. Désormais, tous ceux qui n'auront pas été violemment supprimés, comme le furent les Tasmaniens, comme le sont la plupart des tribus d'Australie, cesseront d'avoir le moindre doute relativement au courant de civilisation qui les emporte. Ayant passé par la « religion de l'huile », ils sauront parfaitement ce qu'est notre société moderne, où tout se vend, où tout s'achète, mais qui contient pourtant en soi une attente de progrès, un idéal de choses plus élevées, comme un imperceptible bourgeon qui doit un jour s'épanouir en fleur.
La grande évolution consiste principalement dans le mépris du tabou. Les pierres saintes, les arbres fétiches, les marques tracées sur le sol ont perdu leur pouvoir magique, c'est-à-dire que les chefs spirituels et temporels et les chefs de la famille, les maris et pères, ont cessé d'être des maîtres absolus et de donner à leur volonté une forme symbolique : les signes effroyables sont devenus ridicules et, si les missionnaires veulent les maintenir au profit de leur propriété, ils sont obligés d'avoir recours à l'espionnage et à la délation. Il est vrai qu'à la place des anciens tabous, les étrangers en ont apporté d'autres, la Bible, le crucifix, le drapeau ; mais, précisément, ces divers symboles, appartenant à une civilisation morcelée, ne se contredisent-ils pas mutuellement ? Ils ne présentent point un ensemble qui impose en même temps la conviction, le respect, la terreur et, qui plus est, les « porteurs de torches », les civilisateurs eux-mêmes ne croient qu'à demi ou même pas du tout aux doctrines qu'ils sont chargés d'enseigner ; ils mêlent l'indifférence, même la pensée libre, à l'instruction religieuse, morale ou patriotique, c'est dire que le mouvement qui entraîne actuellement les insulaires est, à quelques années ou décades près, identique à celui dans lequel tout notre monde moderne est emporté. On les convertit tant bien que mal, mais à cette conversion se mêle déjà l' « irréligion de l'avenir ». Un de mes souvenirs les plus précis est celui d'une controverse véhémente que j'eus à soutenir fort avant dans la nuit avec un missionnaire qui devait partir le lendemain matin pour aller évangéliser les anthropophages des îles Fidji. Le malheureux partit fort ébranlé : « Mais du moins, demanda-t-il, navré, pourrai-je leur dire qu'il y a un Dieu ? »
Sans doute, le fond atavique resurgira souvent encore, mais combien déjà les Polynésiens que nous décrivirent Cook et Bougainville, Moerenhout et Fornander sont devenus tout autres ! Ainsi la mode du tatouage, que les insulaires de la mer du Sud, surtout les Maori de la Nouvelle-Zélande, les gens de Taïti, de Samoa, des Sandwich avaient élevée à la hauteur d'un grand art, cette mode a presque complètement disparu, si ce n'est dans les îles les plus malheureuses, les Marquises. Chose curieuse, en mainte île de la Polynésie fréquentée par les étrangers, la statistique des tatoués comprendrait un plus grand nombre d'Européens que d'indigènes et, certes, les premiers n'auraient pas à se vanter, comme jadis les Maori, de la noble élégance de leur dessin. A cet égard, la transformation peut donc être considérée comme définitive : actuellement les Polynésiens placent leur coquetterie dans le vêtement comme ils la plaçaient autrefois dans l'ornement pictural du corps librement exposé aux regards.
Le mouvement qui se produit dans la direction d'une civilisation nouvelle, et qui s'indique nettement par le changement en grande partie spontané du costume, se manifeste bien plus encore par l'acquisition d'un langage nouveau. Les anciennes langues à l'aimable parler musical disparaissent de plus en plus, remplacées d'abord par un jargon dont les mots anglais *toutou*, c'est-à-dire *cook*, cuisinier, *titeta* pour *teakettle*, théière, et les termes français *repupilita* pour *république*, sont bizarrement, quoique gentiment, défigurés, mais qui, à leur tour, cèdent la place à la langue véritable, avec ses recherches grammaticales et tours oratoires. De nombreux Océaniens mettent leur orgueil à bien parler des langues européennes, à faire des calculs mathématiques compliqués, même à réciter avec soin de longues énumérations géographiques, et, chose plus importante encore, ils n'ont plus à « tuer le temps », stade de transformation qui leur fut si funeste pendant leurs premières années de contact avec les Européens ; ils acquièrent des métiers et des professions diverses. Les matelots polynésiens sont très justement appréciés, et le baleinier Bullen[1610] dit combien il eut à se louer d'eux et parle avec le plus grand éloge de ses compagnons canaques, natifs de Vau-Vau, dans l'archipel des Amis (Tonga). Grands, forts, adroits, serviables, toujours francs et joyeux, d'un courage enthousiaste, sobres et véridiques, ils étaient de beaucoup supérieurs, en moyenne, physiquement et moralement, à leurs camarades d'origine européenne.
En cette nouvelle période d'adaptation à l'ambiance européenne, plusieurs exemples récents nous montrent heureusement que la prétendue loi de dépérissement racial est souvent en défaut. Les statistiques relevées par les soins du médecin Gros, dans les îles australes et de la Société[1611], établissent que, depuis la grande épidémie de rougeole, qui, en 1854, enleva huit cents personnes à Taïti, la population indigène et métissée n'a cessé d'augmenter régulièrement chaque année. Les relevés de l'Etat civil constatent aussi des augmentations dans Bora-Bora, la grande Tubiaï, et, d'après le dire des indigènes, Rorutua et Rimatava s'accroîtraient également en population. M. Paul Huguenin nous dit aussi que la population de toutes les Iles-sous-le-Vent, sauf Haahine, est en augmentation considérable depuis 1834. Enfin, l'île de Rapa, que d'anciens travaux de culture et d'irrigation prouvent avoir été jadis très peuplée, mais qui ne comptait pas plus de 70 habitants en 1851, avait plus que doublé, presque triplé le nombre de ses résidants quarante années après, et sans qu'un seul immigrant, à l'exception d'un gendarme — représentant de la République Française —, fût venu résider dans l'île : en 1891, on comptait 191 citoyens de Rapa. Nul doute qu'avec l'aide du travail régulier, d'une bonne hygiène, d'une surveillance plus étroite des maladies contagieuses et d'une accommodation plus complète au milieu de civilisation nouvelle, la population ne parvienne à se rétablir en son état normal, même dans les îles où la phtisie règne d'une manière endémique ; mais la dépopulation continuera naturellement dans les archipels dont les habitants sont enlevés de vive force sous prétexte d' « engagements volontaires », car l'esclavage est une autre et la pire forme de la mort.
Rien ne se perd, nous dit-on ; mais il est certain que, d'avatar en avatar, de désintégrations en intégrations nouvelles, les choses de l'avenir ressemblent souvent fort peu à celles du passé. Quoi qu'il en soit, les faits que nous apportent les géographes et les anthropologistes permettent de constater que la belle race polynésienne n'est point à l'article de la mort : elle se transforme, mais elle persiste dans ses alliances nouvelles. En son naïf amour de la vie, elle est d'ailleurs soutenue par un invincible espoir. Nul Océanien ne se suicide : il ne comprend point le Français, le civilisé, qui jouit du bonheur de voir, d'apprendre, d'agir et qui, pourtant, se laisse aller volontairement à déserter l'existence.
** Chapitre VII. L'État moderne
La loi a pour effet immédiat d'endormir dans un triomphe momentané ceux qui l'ont dictée.
*Unité de convergence des nations. — Autorité absolue ou mitigée. — Régime parlementaire. — Républiques et monarchies. — Évolution et révolution. — Esprit de corps : magistrats, ingénieurs et officiers. — Coalition des corps constitués. — Fonctionnaires et fonctionnarisme. — Liberté de la personne humaine*
Ainsi le monde est bien près de s'unifier : jusqu'aux îlots épars dans l'immensité de l'Océan, toutes les terres sont entrées dans l'aire d'attraction de la culture générale, avec prédominance du type européen. Seulement en quelques rares enclaves, en des pays de grottes où les hommes fuient la lumière, en des lieux très écartés que ferment des murs de rochers, des forêts ou des marécages, des tribus ont pu se maintenir tout à fait isolées, sans que leur existence s'associe au rythme de la grande vie universelle. D'ailleurs, si jalousement que se cachent ces peuplades auxquelles suffit le petit cercle héréditaire, les chercheurs de la science les ont découvertes et les font entrer dans l'ensemble de l'humanité en étudiant leurs formes, leur genre de vie, leurs traditions et les classant dans la série dont elles étaient un groupe ignoré.
La tendance instinctive de toutes les nations à prendre part aux affaires communes du monde entier s'est manifestée déjà en maintes circonstances de l'histoire contemporaine. Ainsi l'on vit en l'année 1897 les six grandes puissances européennes, chacune peut-être avec une pensée secrète mais toutes avec la prétention de maintenir l'équilibre européen, satisfaire à la fois la Turquie et la Grèce, tout en fusillant quelques malheureux Crétois, des « frères en Christ », puisque l' « ordre public » le voulait ainsi. Malgré l'écœurant spectacle que présentait ce grand déploiement de force contre un petit peuple réclamant que justice lui fût rendue, ce n'en fut pas moins un fait politique tout à fait nouveau et suggestif que l'union de ces soldats et marins de diverses langues et nations, se groupant en détachements alliés sous les ordres d'un chef tiré au sort parmi Anglais et Autrichiens, Italiens, Français et Russes. Ce fut un événement d'un caractère international, unique jusqu'alors dans l'histoire par la précision méthodique avec laquelle on l'appliquait. Il restait désormais prouvé que l'Europe est bien dans son ensemble une sorte de république d'Etats, unis par la solidarité de classe. La caste financière qui règne de Moscou à Liverpool avait fait agir les gouvernements et les armées avec une discipline parfaite.
Depuis, l'histoire nous a présenté plusieurs autres exemples de ce Conseil des nations qui se constitue spontanément dans toutes les graves circonstances politiques ; les intérêts de tous étant en jeu, chacun veut avoir sa part dans les délibérations et ses avantages dans le règlement. En Chine, par exemple, la fédération momentanée qui se produit entre nations est assez étroite pour réunir les militaires représentants de tous les États dans une œuvre commune de destruction et de massacre ; ailleurs, au Maroc, notamment, les agissements communs se bornent pour un temps à des confabulations diplomatiques, mais quoi qu'il en soit, le fait reste bien acquis. Les États ont la conscience très nette de la répercussion sur leur propre destinée de tous les faits qui se produisent, en n'importe quel lieu du monde et, de leur mieux, ils s'efforcent de parer au changement d'équilibre. Toutefois il importe bien de signaler le contraste qui se produit dans la solidarité des États conservateurs, comparée à celle des peuples en période de révolution. La poussée s'accomplit, mais en sens inverse. Tandis que l'année 1848 avait secoué le monde en une vibration de liberté, on voit, cinquante ans après, l'Angleterre se livrer aux représentants de l'aristocratie et se lancer dans une longue guerre derrière une bande de flibustiers, la France aux prises avec une recrudescence d'esprit clérical et militaire, l'Espagne rétablir les mœurs de l'Inquisition, l'Amérique, peuplée d'immigrants, essayer de fermer ses portes à l'étranger, et jusqu'à la Turquie prendre sa revanche sur la Grèce.
Puisque le mouvement de convergence vers la compréhension commune des choses se produit dans le monde entier, il est donc permis de prendre l'état d'esprit et la pratique des civilisés d'Europe dans la gestion de leurs sociétés et la réalisation de leur idéal, comme le point de départ des transformations qui s'opéreront dans l'avenir. Evidemment, chaque groupe d'hommes acheminés vers le même but ne suivra pas servilement la même grand'route, il prendra, selon le point qu'il occupe actuellement, le sentier de traverse déterminé par la résultante de toutes les volontés individuelles qui le constituent. C'est donc une sorte de moyenne qu'il convient d'établir, moyenne à laquelle se rattache, suivant le milieu dans le temps et dans l'espace, la situation particulière de chaque nation et de chaque élément social. Mais, en pareille étude, il faut que l'investigateur s'éloigne avec soin de toute tendance au patriotisme, reste de l'antique illusion d'après laquelle la nation à laquelle on appartenait se trouvait spécialement désignée par une Providence céleste à l'acquisition des richesses et à l'accomplissement de grandes choses. À cette illusion, naturelle chez tous les peuples, qu'ils sont les premiers de tous en mérite et en génie, correspond une autre illusion, que Louis Gumplowitz désigne par le terme d' « acrochronisme » et par l'effet de laquelle on s'imagine volontiers que la civilisation contemporaine, si imparfaite qu'elle soit, n'en est pas moins l'état culminant de l'humanité, et que tous les âges antérieurs appartiennent en comparaison aux âges de barbarie. C'est là un égoïsme « chronocentrique » analogue à l'égoïsme « ethnocentrique » du patriotisme.
Dans la société actuelle, le « droit de l'homme », proclamé par des individus isolés depuis des milliers d'années et depuis plus d'un siècle par une assemblée qui attira sur elle l'attention des peuples et des temps, ce droit n'est encore reconnu qu'en principe, comme un simple mot dont on ne cherche point à pénétrer le sens. Le fait brutal de l'autorité persiste contre le droit, à la fois dans la famille, dans la société, dans l'Etat ; il persiste, mais tout en admettant son contraire, en se mélangeant avec lui en mille combinaisons illogiques et bizarres. Bien peu nombreux sont encore les fanatiques de l'autorité absolue qui donnent au prince droit de vie et de mort sur ses sujets, au mari et au père même droit sur sa femme et sur ses enfants. L'opinion flotte indécise, dirigée en ces matières moins par le raisonnement que par les circonstances du drame, les sympathies personnelles, la forme des récits. D'une manière générale, on peut dire que l'homme mesure la rigueur de ses principes de liberté à la part d'intérêt personnel qu'il a dans le fait accompli. Il est strict, entier, quand il s'agit d'événements qui se passent de l'autre côté du globe ; il transige quelque peu et mêle ses manies d'autorité à des conceptions de droit humain quand les faits se rapportent à son pays, à sa caste ; enfin, quand il est directement touché, il risque de se laisser aveugler par la passion et, volontiers, il parlerait en maître.
Dans certains pays, en France par exemple, n'est-il pas convenu, pour ainsi dire, que le mari a le droit de tuer sa femme infidèle ? C'est dans la famille surtout, c'est dans ses relations journalières avec les siens que l'on peut le mieux juger l'homme : s'il respecte absolument la liberté de sa femme, si les droits, la dignité de ses fils et de ses filles lui sont aussi précieux que les siens, alors la preuve est faite ; il est digne d'entrer dans une assemblée de citoyens libres ; sinon, il est encore esclave, puisqu'il est tyran.
On a souvent répété que le groupe de la famille est la cellule primordiale de l'humanité. C'est là une vérité toute relative, car deux hommes qui se rencontrent et se lient d'amitié, une bande qui se forme pour la chasse ou pour la pêche, en y comprenant même des animaux, un concert de voix ou d'instruments qui se marient à l'unisson, et des pensées qui se réalisent en actions communes constituent également des groupements initiaux dans la grande société mondiale. Du moins est-il certain que les associations familiales, quels qu'en soient d'ailleurs les modes, polygynie ou polyandrie, monogamie ou libres unions, exercent une action directe sur la forme de l'Etat par la répercussion de leur éthique : on voit en grand les choses de la même manière qu'on les voit en petit. L'autorité qui prévaut dans le gouvernement correspond à celle qui sévit dans les familles, mais d'ordinaire, il faut le dire, en moindres proportions, car le gouvernement n'a pas sur les individus épars la même force de pression que le conjoint sur le conjoint qui vit sous le même toit.
Conformément à cette pratique des familles, qui s'est naturellement transformée en « principe » chez tous les intéressés, le gouvernement s'est donc constitué dans toutes les parties du genre humain qui vivent séparées les unes des autres, en corps politiques distincts. Les causes de ce partage varient et s'entremêlent : ici la différence des langages a limité deux groupes ; ailleurs les conditions économiques provenant d'un sol particulier, de productions spéciales, de voies historiques autrement dirigées ont tracé la frontière : puis sur toutes les causes premières, naturelles et d'évolution successive, sont venus broder des conflits, qu'une société autoritaire doit justifier partout et toujours. Ainsi, par le jeu incessant des intérêts, des ambitions, des forces attractives et répulsives, des États se sont délimités, prétendant, en dépit de leurs vicissitudes incessantes, à une sorte de personnalité collective, exigeant même de la part de leurs ressortissants, un sentiment particulier d'amour, de dévouement, de sacrifice qu'on appelle le « patriotisme ». Un conquérant passe, démarquant les frontières et, du coup, les sujets ont, de par l'autorité, à modifier leurs sentiments, à s'orienter vers un nouveau soleil.
De même que la propriété est le droit d'user et d'abuser, de même l'autorité est le droit de commander à tort ou à raison. C'est bien ainsi que l'entendent les maîtres, et c'est également ainsi que le comprennent les gouvernés, soit qu'ils obéissent servilement, soit qu'ils sentent l'esprit de révolte se réveiller en eux. Il est vrai que les philosophes ont vu tout autre chose dans l'autorité. Désireux de donner à ce mot une signification qui le rapproche du sens primitif, analogue à celui de création, ils nous disent que l'autorité réside dans quiconque enseigne à qui que ce soit quelque chose d'utile, qu'il s'agisse du premier des savants ou de la dernière des mères de famille[1612], et, même d'aucuns vont jusqu'à considérer le révolutionnaire qui se redresse contre le pouvoir comme le véritable représentant de l'autorité.
Chacun a le droit de parler le langage qui lui convient et de donner aux mots le sens qu'il a personnellement choisi ; mais il est certain que, dans la conversation populaire, le mot « autorité » a bien le sens que lui donna jadis Poséidon commandant aux tempêtes : « Ainsi je veux, ainsi j'ordonne ! Pas de raison, ma volonté suffit ! » Depuis, les maîtres ne parlèrent jamais autrement. N'est-il pas convenu que le « canon est la raison suprême des rois » ? Et la « raison d'Etat » ne se distingue-t-elle pas essentiellement par ce fait qu'elle n'est pas la raison ? Elle se place en dehors des conditions de l'humanité vulgaire, elle commande au juste et à l'injuste, au bien et au mal comme elle le désire.
En bonne logique autoritaire, tout appartient au monarque absolu, la terre aussi bien que la vie de ses sujets. N'était-ce pas déjà par l'effet d'une véritable condescendance que, lors de son avènement, Sa Majesté Siamoise daignait « autoriser tous ses sujets à se servir des arbres et des plantes, de l'eau, des pierres et de toutes les autres substances qui se trouvent dans son royaume »[1613] ? Et n'était-ce pas en retour, de la part du sujet, une certaine audace que de « déposer sous la plante des pieds sacrés tout ce qui se trouvait en sa possession » ? Car il va sans dire que tout appartient au maître des maîtres, et le despote aurait pu faire trancher la tête aux audacieux qui se hasardaient à tenir devant lui un tel langage, preuve que, malgré les formules d'abjection, la propriété privée commençait à exister dans le pays et que le maître n'était plus seul. Mais le monde politique est plein de ces contrastes entre le principe de l'autorité absolue et les exigences de la liberté individuelle. Sans aller si loin, dans la despotique Asie, et même en restant dans la « libre Angleterre », ne voit-on pas en mille textes du passé, dont le sens est peu compris dans le présent, que l'autorité du prince était en fait presque illimitée ?
Il n'est guère de bornes à l'avilissement auquel le sujet consent à se prêter dans ses relations avec le monarque. Un siècle à peine s'est écoulé depuis que l'empereur Paul faisait découvrir tous les passants pour voir de quelle manière ils étaient coiffés et n'admettait personne en sa présence sans que le genou de l'adorateur tombant sur le parquet et son baiser sur l'impériale main résonnassent dans la salle à grand bruit. Le mot « chauve » était prohibé sous peine de knout parce que l'empereur était chauve, de même que le terme « camus » parce que le nez auguste était écrasé comme celui d'un kalmouk. Défendu de dire que les astres célestes accomplissent leur « révolution », et, dans toutes les représentations, interdit d'employer le mot « liberté », qui devait être remplacé par celui de « permission »[1614]. Et cependant ce fou, qui avait une méthode dans sa folie, régna cinq ans et son peuple l'eût laissé indéfiniment sur son trône : il succomba sous l'effort d'une conjuration de cour, que n'ignorait point son fils, le futur Alexandre Ier.
Et si le pouvoir personnel se montre par des côtés abjects, ne se voit-il pas encore sous son aspect féroce ! Les guerres auxquelles Napoléon a laissé son nom étaient bien les siennes et si ce que l'on appelle son « génie » n'était point intervenu, la folle équipée de l'expédition d'Egypte n'aurait certainement pas eu lieu, des armées ne se seraient pas fondues dans l'atroce guerre d'Espagne pour y donner un fauteuil de vice-roi à Joseph Bonaparte ; l'effroyable rencontre d'hommes qui se produisit dans la Russie centrale, et qui se termina par un désastre sans nom, fut également le résultat de la volonté impériale. Sans lui, dont l'apparition s'explique d'ailleurs par l'ignorance et les mesquines passions de ses contemporains, des millions de vie humaines auraient été épargnées.
D'autres dévastateurs ont succédé à celui qu'on a eu le front d'appeler le « martyr de Sainte-Hélène », et, de même que maint soldat s'imagine avoir le « bâton de maréchal dans sa giberne », des milliers de chefs de guerre ont espéré que l'épée de Napoléon serait leur héritage. Le conquérant n'est plus là, mais c'est bien de lui que l'on peut parler comme d'un mort auquel sont asservis les vivants. C'est un spectacle à la fois très instructif et fort lamentable que celui de ces tourbes nombreuses de la société qui cherchent un maître. Le troupeau demande un chien qui veuille bien lui japper aux flancs, lui planter ses crocs dans la chair. Des multitudes invoquent les Napoléon, mais ceux-ci ne répondant pas à l'appel, on peut du moins professer un culte pour les bottes et la cravache du défunt. Il faut bien se passer de revivre l'antique servitude dans toute son ignominie, mais on la glorifie en légende, on en fait une période sainte, et les poètes s'essaient à chanter sur le mode héroïque la bassesse des aïeux. Et, puisque le maître n'est plus là dans sa prestigieuse grandeur, on peut se consoler à demi en se prosternant devant les maîtres secondaires qui lui ressemblent le plus, devant ceux qui mettent au service de leur ambition les qualités essentielles du dominateur : l'absence totale de scrupules, le mépris absolu des hommes, l'ardeur de jouissance toujours inassouvie, l'intelligence affinée au service du mal, l'ironie cruelle qui donne de la saveur au crime.
Ainsi, quoi qu'en disent les théoriciens qui voient dans l'Etat une sorte d'entité indépendante des hommes, l'histoire nous montre de la manière la plus évidente que le gouvernement se présente encore pour une bonne part sous sa forme la plus primitive de la violence, celle de l'accaparement, du caprice, et que le représentant par excellence de l'Etat, c'est-à-dire le souverain, lui donne forcément la direction qui provient de la résultante de ses passions et de ses intérêts. Non seulement le roi n'est qu'un homme, il y a même toute chance pour qu'il soit un homme inférieur à la moyenne, puisqu'il est entouré de flatteurs et d'intrigants qui lui cachent la vérité et que le vertige de sa position privilégiée l'expose à la folie.
Lecky[1615] constate que plus de la moitié des guerres qui dévastèrent l'Europe prirent leur origine dans les brouilles de souverains très apparentés. On comprend sans peine qu'il en ait été ainsi. Les peuples n'avaient aucun intérêt dans ces discussions de famille qui planaient au-dessus d'eux, mais ils s'y trouvaient entraînés ainsi que l'eau dans un tourbillon d'écluse : livrés comme une chose inerte aux rivalités et aux haines de leurs maîtres, ils étaient employés à satisfaire les unes, à rassasier les autres. Des lubies personnelles, des intérêts de famille, voilà ce qui se cache sous la « Grâce de Dieu », héritage des temps antiques légué par les Merodach (Marduk), les Pharaons et les Césars. Même parmi les rois actuels que lient des constitutions et des institutions précises, et qui, malgré leurs velléités de pouvoir absolu, se sentent un peu dans la situation d'insectes piqués par une épingle, l'histoire contemporaine peut en désigner au moins un, au centre de l'Europe, sur l'un des trônes les plus élevés du monde, qui ne manque aucune occasion de se proclamer l'élu direct de Dieu : Très Haut lui-même, il n'a d'autre responsabilité qu'envers le Très Haut.
Mais, par suite de l'évolution historique, il se trouve que la plupart des défenseurs de l'ancien régime ont abandonné l'attaque et se tiennent sur la défensive ; ils en sont à plaider les circonstances atténuantes. De même que, dans une époque mémorable, on maintint la République en France parce qu'elle était l'état de transition qui divisait le moins, de même on garde la monarchie en plusieurs États parce qu'elle permet aux divers partis de patienter dans l'attente d'un accord sur les changements à faire. Toutes les vertus domestiques et privées que le souverain a la chance de posséder lui sont comptées comme des mérites tout particulièrement exceptionnels, et même toutes les faveurs du sort, bonnes récoltes et beaux jours, sont considérées comme étant dues sinon à son pouvoir direct, du moins à une sorte d'intervention. Le symbole de cette souveraineté du maître terrestre sur les éléments du ciel se voit encore en Chine, lors d'une éclipse de soleil ou de lune, quand le mandarin chinois, muni de ses armes et vêtu de son grand uniforme, signifie d'en bas ses ordres au nom de l'Empereur et, pour faire plaisir à son peuple, délivre l'astre menacé. Récemment, lorsque la reine Victoria d'Angleterre mourut, après un très long règne de trois quarts de siècle, nombre de ses sujets enthousiastes semblèrent presque s'imaginer qu'elle avait été pour quelque chose dans les immenses progrès accomplis dans le monde pendant toute l'ère victorienne, *the Victorian age*. C'est ainsi que se formèrent jadis les légendes des Rama, des Cyrus, des Charlemagne ; c'est ainsi qu' « un regard de Louis enfantait des Corneille ».
L'état de transition entre l'asservissement de tous à un seul, forme normale de la monarchie, et le groupement libre et spontané des hommes fonctionnant en harmonie, forme idéale de l'humanité, est marqué par des constitutions, des chartes, des statuts qui doivent forcément changer avec le temps, non seulement parce que la nation à laquelle ils s'appliquent évolue plus ou moins rapidement, mais aussi parce que ces conventions, promulguées avec tant de solennité, ne sont point des œuvres originales, provenant de la volonté précise du peuple : ce sont pour la plupart des copies, plus ou moins habiles, d'autres documents du même genre, et, comme les lois, elles représentent toujours les intérêts exclusifs de la classe dirigeante. Nul ne fit mieux la critique des constitutions écrites que le représentant des Tcheroki, parlant dans une assemblée générale des tribus du territoire indien, réunie en 1872 pour la discussion d'une charte générale : « Nous devons, dit-il, nous occuper de graver les institutions dans le cœur de nos concitoyens, seulement ainsi seront elles durables. Les écrire sur le papier, autant les graver sur l'écorce de l'arbre. Le chêne de la forêt croît tous les ans, changeant d'écorce chaque fois : il en est de même pour la nation indienne. Deux choses ne passent point : la volonté de l'homme et le cœur du chêne. C'est à la volonté qu'il faut nous tenir, si nous voulons vivre et durer »[1616].
Le nom de République appliqué à certains États, par opposition à celui de Monarchie, a été donné dans le cours des temps à des organisations bien diverses, mais qui, les unes et les autres, tentaient de faire vivre un groupement plus ou moins restreint d'hommes se considérant comme libres au milieu d'une population d'esclaves ou de voisins barbares. Problème insoluble ! car il ne peut y avoir de société vraiment libre tant qu'un seul homme restera asservi sur la planète terraquée. Aussi le citoyen d'Athènes, le plébéien de Rome, le pâtre des vallées pyrénéennes, même les membres de la tribu des Ova-Mbarandu, au sud du Cunene, que le missionnaire Duparquet dépeint comme des républicains intransigeants, vivant en liberté complète, sans chef, sans prêtre qui puisse exiger l'hommage ou l'impôt, toutes ces communautés ont-elles succombé, absorbées par les empires serviles qui les entouraient. Mais on peut dire que ces organisations formulaient des solutions plus originales que les républiques du vingtième siècle, soumises au gouvernement de la haute finance internationale et par elle nivelées au rang des monarchies voisines.
Les différences de titre sont donc sans caractère essentiel, mais il importe de les constater et d'en déterminer l'origine historique. Parmi les cent quatre-vingt millions ou deux cents millions d'hommes qui vivent actuellement en régime républicain, sinon sans maîtres du moins sans rois officiels, il est évident que les Suisses, les Américains, les Français ont été entraînés à prendre le même nom par des circonstances historiques fort différentes. La Suisse, qui fut d'abord un chaos de seigneuries, de fiefs, de communautés champêtres, n'a eu qu'à chercher et à maintenir son équilibre de forces pour devenir une confédération républicaine ; les Etats-Unis ont été poussés par l'entêtement de l'Angleterre à se priver du régime monarchique auquel tout d'abord ils voulaient rester religieusement fidèles ; de même, les républiques hispano-américaines, qui s'étaient annoncées dans l'histoire par le cri de « Vive Ferdinand VII », n'ont pu évidemment en arriver au reniement de la royauté qu'après une longue évolution de guerres et de révolutions intestines. La république lusitano-brésilienne est restée plus longtemps immergée dans les institutions monarchiques, et la demi-douzaine de colonies semi-républicaines de *Greater Britain*, « Plus Grande Bretagne », la Dominion ou « Puissance » du Canada, la Commonwealth de l'Australie, la « Colonie » du Cap, la Nouvelle-Zélande, etc., ont très ingénieusement accommodé un reste de formes monarchiques à leur constitution républicaine. Seule la France a été amenée bien directement, par la logique des choses, à supprimer la royauté comme attentatoire aux droits de l'homme et à faire de la République un symbole de Liberté, d'Egalité, de Fraternité.
Mais ce n'est qu'un symbole et un symbole presque partout incompris. La République française s'assouplit étrangement à des survivances monarchiques ; même en 1870, lorsque le maintien de la forme républicaine en France fut voté dans le Parlement à une voix de majorité, il fut admis tacitement que si l'on acceptait le mot, vu la difficulté de trouver un roi, on resterait intransigeant sur le fond et que les anciennes institutions — ce que l'on appelle les bons principes — seraient respectueusement sauvegardées. C'est en effet ce qui eut lieu. La République, bonne princesse, qui ramasse péniblement l'argent dans les basses couches du peuple miséreux pour le paiement de ses fonctionnaires, la République continua religieusement de servir les honoraires de ses employés, tandis que ceux-ci, fidèles aux précédents, à la routine, à l'esprit de corps, poursuivaient leur vitupération contre le régime nouveau, grâce auquel ils faisaient belle figure dans le monde. Officiers, magistrats, prêtres, professeurs même, tenaient à honneur de trahir le gouvernement qu'ils étaient censés respecter et servir, et s'en vantaient même dans leurs discours et circulaires. Pendant cette affaire de trahison militaire — dite « affaire Dreyfus » —, qui prit un caractère épique dans l'immense tourbillonnement des passions humaines, ce fut un incident des plus curieux et des plus significatifs que celui de la consultation des élèves de Saint-Cyr, la grande Ecole militaire de la France : « Désirez-vous le changement de la forme gouvernementale ? » — « Oui », fut la réponse unanime, augmentée chez quelques-uns des élèves d'expressions violentes ou grossières. Et plus tard, quand, sous la pression d'une partie du peuple, scandalisée de voir les congrégations religieuses s'emparer peu à peu de l'enseignement en France et chercher à malaxer toutes les intelligences d'enfants pour en faire autant de petits Jésuites, le gouvernement résolut enfin de se défendre, ne vit-on pas tous les tribunaux unanimes à justifier toutes les rébellions, insultes, voies de fait des moines et de leurs amis, et condamner uniformément à des peines si légères qu'elles prouvaient l'accord des magistrats avec ceux que l'on poursuivait ? Jamais on ne vit exemple plus frappant de cette « maison divisée contre elle-même », dont parle l'Evangile. Or, « pareille maison ne peut subsister », nous dit la raison. Chaque jour nous montre quelque pierre se détachant de l'édifice.
Les révolutions, sous des formes d'ailleurs fort multiples, sont donc inévitables puisque les évolutions sont contrariées dans leur fonctionnement normal. Que les catastrophes terminales se divisent en mille petits faits, banqueroutes et suicides, rixes, grèves ou famines, ruines industrielles ou déchéances politiques, appauvrissement et dépeuplement, ou bien qu'un ouragan politique et social passe brusquement sur la contrée en laissant derrière lui une traînée de ruines et de cadavres, le résultat est le même dans son ensemble. Le langage de l'histoire est catégorique en cette matière. Ou la mort, comme autrefois pour la Chaldée, l'Elam, la Bactriane, ou la transformation pénible, violente, douloureuse pour toutes les nations modernes, qui ne peuvent périr parce qu'elles s'entr'aident quand même, tout en s'entre-dévorant dans la concurrence vitale ! Il ne peut y avoir d'autre issue aussi longtemps que l'Etat, représenté par le pouvoir personnel d'un ou de plusieurs individus, ou même d'une classe entière, gardera le droit éminent de se considérer comme éducateur de la nation, car, cette éducation, il la fera toujours à son propre avantage, même avec la parfaite illusion de se « dévouer au bien du pays ». Il se produit une division du travail paraissant toute naturelle à ceux qui désirent le maintien des anciennes prérogatives : d'un côté le devoir de gouverner, de l'autre celui d'obéir. Mais ceux qui se chargent de « conduire le char de l'Etat » devraient tout savoir, tout prévoir, tout organiser ; or les sujets, qui s'éduquent aussi, constatent les erreurs commises par leurs maîtres, récusent cette division du travail et s'appliquent à la renverser.
Les journées de Juillet ne furent-elles pas la conséquence forcée des « ordonnances » et de tout le régime d'oppression qui avait amené le conflit ? La guerre franco-allemande ne fut-elle pas, de choc en choc et de vicissitude en vicissitude, la conséquence naturelle des deux empires napoléoniens renversant les deux républiques françaises ? Et, dans les premières années du vingtième siècle, la Russie n'aurait pas eu à soutenir le choc des armées japonaises si elle ne s'était, en violation de toutes promesses, emparée d'une province chinoise, se riant des naïfs qui pouvaient croire à sa parole. C'est donc bien à tort que l'on voit simplement dans les révolutions l'effet d'un instinct de destruction qui agiterait les masses populaires et les porterait à détruire. Sans doute, cet instinct existe, tous les éducateurs ont remarqué combien il est impérieux chez les enfants, amoureux nés du renouvellement. Il ne faut pas oublier que « vivre, c'est agir », et que « la destruction est la forme la plus facile de l'action » (Anatole France) ; mais il n'y a pas que l'instinct, il faut tenir compte surtout de la volonté collective provenant des conditions générales de la société.
Quand elle surabonde, la vie devient irrépressible : il en est comme de l'eau courante, que l'on peut endiguer, mais qui doit trouver une issue, soit par-dessus le barrage, en plongeant dans le lit accoutumé, soit, par une dépression latérale, dans une coulière nouvelle. Ainsi s'expliquent les effets imprévus des révolutions et des contre-révolutions violentes. Après de brusques changements obtenus par la force, la vie ne se manifeste plus par les mêmes actes, elle alimente des énergies dormantes jusqu'alors, pénètre en de nouveaux canaux comme l'eau comprimée par un piston ; mais, quelles que soient les transformations, la persistance de la force ne peut manquer de prévaloir. Le travail s'accomplit d'une autre façon, mais il s'accomplit, amenant toute une succession d'événements inattendus, que les faibles hommes soumis à leurs effets disent, suivant les circonstances, funestes ou favorables, en jugeant d'ordinaire d'après leur égoïsme étroit et leur vue du moment. C'est ainsi que le mouvement se transforme en chaleur et la chaleur en électricité. Voyant la machine s'arrêter, on se laisse aller facilement à croire que la force elle-même se disperse, mais voici qu'elle éclate soudain, transfigurée. C'est le dieu qui s'évanouit et se retrouve en de continuels avatars. Protée, toujours changeant, a pris la forme d'un être nouveau.
Dans l'illusion enfantine et barbare de pouvoir arrêter la vie débordante de la foule, d'immobiliser la Société à leur profit personnel, des individus et des classes disposant du pouvoir, chefs d'Etats et maîtres aristocratiques, religieux ou bourgeois, interviennent volontiers par la force brutale pour supprimer toute initiative populaire ; mais ils ne le font plus que d'une main hésitante. Les lois immuables de l'histoire commencent à être assez connues pour que les plus audacieux parmi les exploiteurs de la Société n'osent pas la heurter du front dans son mouvement ; il leur faut procéder avec science et adresse afin de la détourner en des voies latérales, comme un train que l'on aiguille en dehors de la grande ligne. Jusqu'à présent le moyen le plus fréquemment employé, et l'un de ceux qui, malheureusement, réussissent encore le mieux aux maîtres des peuples, consiste à changer toutes les énergies nationales en fureur contre l'étranger. Les prétextes sont faciles à trouver puisque les intérêts des États restent différents et contradictoires par le fait même de la séparation en organismes artificiels distincts. Il existe aussi plus que des prétextes, il y a des souvenirs de torts, de massacres, de crimes de toute nature accomplis dans les anciennes guerres ; l'appel de la vengeance résonne encore et, lorsque la nouvelle guerre aura passé comme un incendie, dévorant tout dans sa flamme terrible, elle laissera également la mémoire de la haine et pourra servir de ferment pour des conflits futurs. Combien d'exemples on pourrait citer de pareils dérivatifs ! Aux difficultés intérieures du gouvernement, les possesseurs du pouvoir répondent par des guerres extérieures ; que ces guerres soient triomphantes, et les maîtres ne manquent pas d'en profiter pour la consolidation de leur régime : ils auront avili leur peuple par la folie de la vanité que l'on appelle gloire ; ils en auront fait un complice honteux en le conviant au vol, au pillage, à la tuerie, et la solidarité du mal assoupira les revendications premières, jusqu'à ce que de nouveau s'emplissent les vases du vin rouge de la haine.
Mais outre la guerre, les gouvernants ont à leur disposition de puissants moyens d'éloigner d'eux tout danger. Entre autres la corruption et la démoralisation par le jeu, toutes les formes de la débauche : les paris. les courses, la boisson, les cafés, les « beuglants ». « Qu'ils chantent, ils paieront ! » Ceux qui sont dépravés, avilis et qui se méprisent eux-mêmes n'ont plus le sentiment de dignité nécessaire qui pourrait les pousser à la révolte : ayant la conscience d'avoir des âmes de valets, ils se rendent justice en acceptant l'oppression. Ainsi les guerres de la République et l'explosion de vices et de turpitudes qui suivirent les premières années de la Révolution avec son idéal d'austérité et de vertu vinrent à propos pour préparer le régime impérial et l'ignominieux abaissement des caractères. Toutefois, il y eut là un phénomène de balancement qui provint en grande partie d'une réaction normale de la société prise dans son ensemble. Il est naturel que les hommes oscillent successivement de l'un à l'autre contraire, de même que leur vie alterne de l'activité au sommeil, et du repos au travail. En outre, une nation étant composée d'un grand nombre de classes et de groupes divers qui ont leur évolution propre dans l'évolution générale, il en résulte que des mouvements historiques à tendances opposées s'entre-heurtent et s'entre-croisent en décrivant les courbes les plus compliquées, dont l'historien ne peut débrouiller l'écheveau qu'à grand peine.
Ainsi, pendant les luttes intestines de la Révolution française, les Vendéens représentaient certainement contre le gouvernement central le principe de la Commune autonome, librement fédérée ; mais, par une contradiction dont le manque absolu d'instruction ne leur permettait pas de se rendre compte, ils s'étaient faits aussi les défenseurs de l'Eglise, qui vise à l'empire universel des âmes, et de la Royauté, qui dans tous les Communiers ne voit que des corvéables et des « taillables », même dans le sens de chair à couper sur les champs de bataille. Par une étrange naïveté qui fait sourire et ferait pleurer, les nègres d'Haïti, luttant pour leur liberté contre les planteurs blancs, se proclamaient avec enthousiasme les gens du Roi ; les rebelles des colonies espagnoles du Nouveau-Monde acclamaient le roi catholique de l'Espagne ! Presque toujours, dans le courant des siècles, ceux qui se révoltèrent contre une autorité quelconque le firent au nom d'une autre autorité, comme si l'idéal ne consistait qu'à changer de maître. Lors des grands mouvements d'opinion et de libération intellectuelle qui aboutirent à la révolution de 1830, ceux qui travaillaient à l'émancipation de la langue, à la libre étude de l'histoire artistique et littéraire dans tous les temps et tous les pays, en dehors de la Grèce, de Rome et du « Grand Siècle », tous ceux qui recherchaient leurs origines même dans le moyen âge, et leurs parents même chez les Allemands et les Slaves, les « romantiques », en un mot, étaient cependant pour la plupart restés royalistes et chrétiens ; tandis que les revendicateurs de la liberté politique en étaient toujours aux formes classiques de l'Ecole, au style traditionnel estampillé par les Académies. Lorsque Blanqui, noir de poudre, dépose enfin son fusil après les trois journées victorieuses de juillet, il ne prononce qu'un mot : « Enfoncés les romantiques ! »[1617]. La révolution s'était décomposée en deux éléments, celui de la politique, visant au renversement des trônes, celui de la littérature, travaillant à la libération de la langue et à l'extension de son domaine. Des deux côtés, les révolutionnaires étaient aussi les réactionnaires les uns des autres. C'est très justement que, de parti à parti, on se reproche le manque de logique, des inconséquences, des absurdités et des sottises.
L'historien, qui contemple le va-et-vient des événements et qui cherche à en extraire la substance au point de vue du progrès, a donc le problème le plus difficile à résoudre, celui d établir le parallélogramme des forces entre les mille impulsions en lutte qui se heurtent de toutes parts. Il lui est facile de se tromper et souvent il désespère, croyant assister à un effondrement alors qu'il y a eu de réels progrès, ou plutôt que, dans le règlement général des comptes, embrassant les pertes et les gains, l'avoir humain s'est grandement accru.
Mais combien l'œuvre de vraie révolution paraît longue et difficile à ceux qui sont épris de l'Idéal ! Car si les formes extérieures, institutions et lois, obéissent à la pression des changements intimes qui se sont accomplis, ils ne peuvent les produire : toujours il est nécessaire qu'une nouvelle poussée vienne de l'intérieur. Au premier abord, il semble bien que le vote d'une Constitution, ou de lois établissant par des formules officielles la victoire de la partie de la nation qui revendique ses droits, assure d'une manière définitive le progrès déjà réalisé. Or, il se peut que le résultat soit précisément le contraire. Cette charte, ces lois, acceptées par les révoltés, consacrent, il est vrai, la liberté conquise, mais elles la limitent aussi, et là est le péril. Elles déterminent le terme précis auquel doivent s'arrêter les vainqueurs, et il devient fatalement le point de départ d'un recul. Car la situation n'est jamais absolument stationnaire : si le mouvement ne se fait pas dans le sens du progrès, il se fera du côté de la répression. La loi a pour effet immédiat d'endormir dans leur triomphe momentané ceux qui l'ont dictée, d'enlever aux individus zélés l'énergie personnelle qui les avait animés dans leur œuvre victorieuse et de la passer à d'autres, aux législateurs de profession, aux conservateurs, c'est-à-dire aux ennemis mêmes de tout changement progressif. Du reste, au fond, le peuple est conservateur et le jeu des révolutions ne lui plaît pas longtemps ; il lui préfère l'évolution, parce qu'il ne la soupçonne pas et que, l'ignorant, il ne peut lui marquer sa mauvaise humeur. Devenus légalitaires, les anciens révoltés sont donc en partie satisfaits, ils entrent dans les rangs des « amis de l'ordre », et la réaction reprend le dessus, jusqu'à ce que de nouveaux groupes de révolutionnaires, non liés par les formules, aidés par les erreurs ou les folies gouvernementales, arrivent à faire une autre trouée dans les constructions antiques.
Dès qu'une institution s'est fondée, ne fût-ce que pour combattre de criants abus, elle en crée de nouveaux par son existence même : il faut qu'elle s'adapte au milieu mauvais et que, pour fonctionner, elle fonctionne en mode pathologique. Les créateurs de l'institution n'obéissaient qu'à un noble idéal, les employés qu'ils nomment doivent au contraire tenir compte avant toutes choses de leurs émoluments et de la durée de leur emploi. Loin de désirer la réussite de l'œuvre, ils finissent par n'avoir pas de désir plus vif que celui de ne jamais arriver au but[1618].
Il ne s'agit plus de la besogne, il ne s'agit que des bénéfices qu'elle rapporte, des honneurs qu'elle confère. Ainsi, une commission d'ingénieurs est chargée d'examiner les plaintes des propriétaires dépossédés par la construction de l'aqueduc de l'Avre : il paraissait tout simple d'étudier d'abord ces plaintes et d'y répondre en toute équité. Non, on commence par employer quelques années à refaire un nivellement général de la contrée, déjà fait et bien fait. Le temps passe, les dépenses s'accumulent et les plaintes s'exacerbent. Combien de fois est-il arrivé que les crédits votés pour tel ou tel travail sont notoirement insuffisants, et servent tout juste à l'entretien des échafaudages, mais les émoluments des ingénieurs courent comme si l'on effectuait besogne utile. Que d'années a-t-il fallu à la persévérante association de la Loire navigable pour obtenir l'autorisation d'établir, à ses frais, un chenal dans le lit du fleuve, au moyen d'épis peu coûteux ! L'Etat n'admettait que des travaux nécessitant des millions et qui, probablement, dans vingt ans eussent été encore à l'étude, comme tant d'autres œuvres vitales pour l'utilisation intelligente du sol de la France.
La Loi est édictée par le Parlement émanant du Peuple en qui réside la Souveraineté nationale. Plus le pays est libre, plus est vénérable le Corps législatif qu'il s'est choisi, mais plus est nécessaire le libre examen de toutes choses qu'implique la liberté. Or nulle institution n'est plus sujette à la critique que le parlementarisme.
Il fut un instrument de progrès indéniable pour la nation qui lui donna naissance, et l'on comprend l'admiration de Montesquieu étudiant le fonctionnement du système anglais, si simple et, alors, si logique. Plus tard, avec l'Assemblée nationale de 1789 et la Convention, le Parlement traversa en France sa période héroïque et, somme toute, fait assez bonne figure dans l'histoire de la libération graduelle de l'individu. Depuis, il a conquis presque tous les pays du monde, y compris les républiques nègres de Haïti, Saint-Domingue et Liberia ; seuls, la Russie (1905), la Turquie, la Chine, les colonies d'exploitation européenne et quelques autres États restent sans représentation nationale. L'institution s'est diversifiée dans les différents pays, montrant tel défaut plus particulièrement ici, tandis que tel autre ressort ailleurs, mais partout se révèle une divergence profonde entre l'évolution du peuple et celle de ses Chambres législatives.
Laissant de côté les systèmes censitaires et pluraux, ne considérant que le suffrage universel honnêtement appliqué, négligeant même le fait que, sauf de rares exceptions, la moitié féminine de la population n'est pas « représentée », on ne peut prétendre que la loi votée à la majorité des élus, eux-mêmes choisis à la majorité des votants, exprime l'opinion de la majorité des électeurs : en fait, le contraire est souvent la vérité. Ce vice, purement mathématique, pouvait être négligeable lorsqu'il n'existait que deux partis dans l'Etat, les pertes et les gains s'équilibraient dans l'ensemble, mais il devient d'autant plus grave que la vie s'accentue et que se diversifient les opinions. Seule, la Suisse s'en remet à la totalité des électeurs de l'acceptation finale ou du rejet de toute loi nouvelle.
Sauf en des cas très exceptionnels, le spectacle qu'offrent les pays lors d'une période électorale n'est point de ceux qui puissent réjouir l'homme de principes. Que le candidat ait fait personnellement violence à sa modestie, ou qu'un comité le présente, les ambitions se font jour, les manœuvres, les surenchères, les mensonges ont beau jeu, et ce n'est point le plus honnête de ceux qui se proposent aux suffrages qui a le plus de chance de réussite. Les législateurs ayant à connaître de toutes sortes de problèmes, locaux et mondiaux, financiers et éducatifs, techniques et moraux, aucune capacité spéciale ne recommande le candidat aux électeurs. L'élu pourra devoir son succès à une certaine popularité de terroir, à des qualités de bonhomie, à sa faconde oratoire, à son talent d'organisateur, mais fréquemment aussi à sa richesse, à ses relations de famille, même, grand industriel ou gros propriétaire, à la terreur qu'il inspire ; le plus souvent, il sera un homme de parti ; on ne lui demandera pas de travailler à l'outillage national, ni de faciliter les rapports entre les hommes, mais bien de combattre telle ou telle faction ; bref la composition des Chambres ne rappellera en rien celle de la nation, elle lui sera généralement inférieure en qualités morales : le politicien de carrière y domine.
Une fois nommé, le Représentant est en fait indépendant de ses électeurs ; on doit s'en remettre à lui de décider selon sa conscience dans les mille contingences de chaque jour, et s'il ne se place pas au même point de vue que ses commettants, il n'existe aucun recours contre le vote émis. Loin de tout contrôle pendant les 7, ou 9 années de son mandat, n'ignorant point l'impunité acquise à des actes délictueux, l'élu se trouve immédiatement en butte aux séductions de toute nature auxquelles le soumettent les classes dirigeantes ; le nouveau venu s'initie à la tradition législative sous la conduite des vétérans du parlementarisme, il adopte l'esprit de corps, il est sollicité par la grande industrie, les hauts fonctionnaires et, surtout, par la finance cosmopolite. Quand bien même le Parlement reste composé de gens honnêtes en majorité, il s'y développe une mentalité spéciale, toute faite de pourparlers, de compromis, de palinodies, de transactions qui ne doivent pas venir aux oreilles du grand public, de marchandages de couloir que l'on couvre par quelque brillante joute entre tribuns expérimentés. Tout caractère noble est avili, toute conviction sincère contaminée, toute volonté droite annihilée.
Il ne faut donc pas s'étonner que tant d'hommes se refusent à alimenter de leur vote un pareil milieu et à coopérer à la « conquête des pouvoirs publics ». Les révolutionnaires savent, du moins, que les formes du passé dureront d'autant plus que les travailleurs s'intéresseront à leur existence et composeront avec elles, fût-ce pour les modifier, et ne peuvent que déplorer la naïveté de ceux qui pensent pouvoir « faire la Révolution à coups de bulletin de vote ». Pour avoir cette illusion, il faut ne pas considérer la faiblesse réelle de ce Parlement supposé souverain, il faut fermer les yeux sur les institutions autrement puissantes qui se sont constituées alentour, jouant de la législature comme le chat de la souris.
C'est cette complexité du gouvernement qui rend toute révolution franchement politique extrêmement difficile. Les vieilles survivances se sont toutes cantonnées, concentrées en autant d'Etats secondaires, vraies pieuvres qui vivent sur l'organisme de l'Etat général et à ses dépens : la nation dépérit en raison de leur prospérité. Une révolution nominale ne peut avoir aucun effet si elle n'entame aussi ces corporations, qu'unit une solidarité absolue d'intérêts particuliers et collectifs. Dès qu'une de ces professions est solidement constituée en corporation officielle et sacro-sainte, sa tendance inévitable est de se dire et de se croire infaillible et de se réserver absolument les discussions et les décisions qui ont été déclarées par le roi, la coutume ou la loi comme étant de son ressort. C'est ainsi que l'Eglise revendiquait non seulement le monopole du salut des âmes mais aussi celui de la science : en dehors des prêtres ou gens de « clergie » c'est-à-dire de savoir, nul n'avait le droit de parler de choses qui étaient censées être au-dessus de sa portée ; la connaissance de la nature humaine permet d'affirmer sans crainte qu'en nombre de circonstances les prêtres intentèrent des procès en hérésie bien plus par jalousie de métier que par une sainte ardeur pour la foi. Même infaillibilité dans les autres professions, à travers tous les étages de la société jusqu'aux diverses corporations ouvrières, qui tenaient à leurs privilèges de métier avec une âpreté patriotique, non seulement à cause de l'intérêt commercial qu'elles avaient à rester les seuls fournisseurs de certains produits, mais aussi en vertu de la fierté que leur inspirait la possession exclusive des secrets et pratiques de leur industrie. On sait qu'autrefois telle forme de la pâte appartenait au boulanger et que telle autre forme était la propriété du pâtissier. Un degré de plus dans cette voie, c'est-à-dire la consécration religieuse et sociale de ces divisions entre les professions, les travaux, les métiers, et la caste était créée dans l'Occident comme dans l'ancienne Égypte et dans l'Inde actuelle.
Et pourtant cet esprit de corps, qui est l'une des plaies de la société moderne, eut de la grandeur dans sa période d'évolution, lorsque, pour la conquête ou la défense de l'indépendance ou de la liberté, il exigeait le sentiment du devoir, le dévouement, l'honneur collectif. Des hommes devenus frères sont tenus par cela de ne pas démériter aux yeux les uns des autres et de ceux qui ont été les témoins de leur pacte. Le lien qui les unit ne doit pas se rompre, même en vue de la mort. Que de fois, dans les combats des temps primitifs, des guerriers se sont attachés par des chaînes, de manière à former un seul corps, individu gigantesque, destiné à vaincre ou à mourir tout entier ! Même l'histoire militaire moderne, qui, pourtant, n'a pas à s'occuper d'hommes luttant pour une cause librement choisie, est pleine de récits qui témoignent de l'étroite solidarité de courage entre compagnons réunis par le hasard sous un même drapeau, en un même corps, ayant pour tradition le mépris de la mort ! « Faites donner la garde ! » telle fut, sous diverses formes, l'ordre du général en chef dans les luttes suprêmes. Une statistique, dressée avec soin pour l'armée britannique, établit que le chiffre de la mortalité des troupes pendant les batailles, vraie mesure du courage en face des canons, augmente avec la réputation traditionnelle des régiments, les Highlanders venant en tête de la liste.
Cet esprit de corps du soldat qui se dévoue par orgueil forme la transition naturelle entre le sentiment primitif des hommes libres, qui s'étaient donnés en entier à une cause aimée, et l'esprit de corps actuel des compagnies et des administrations d'Etat dont les membres sont ligués pour la défense, le maintien, l'accroissement de leurs privilèges. Qu'on en juge par celle de toutes les professions qui embrasse certainement en proportion la plus forte part d'hommes supérieurs, puisqu'elle nécessite le plus d'études approfondies, qu'elle oblige à plus d'expériences attentives et fait le plus appel à la sympathie humaine, la profession médicale. Or, il suffit de lire les statuts des sociétés provinciales, par lesquels les « hommes de l'art » s'engagent les uns envers les autres, pour constater que eux aussi se sont laissé corrompre par l'esprit de corps et que le dévouement au public souffrant est le moins pressant de leurs soucis. Autant le médecin, qui est en même temps un ami, ce précieux conseiller qui sait lire en votre corps et auquel l'affection, la pratique sagace de la vie permettent de lire aussi en votre âme, autant ce médecin apporte avec lui de consolation et de force, autant le chasseur aux malades, le spéculateur en traitements et en drogues, l'inventeur et le propagateur ingénieux de nouvelles tares est un dangereux compère. Le monopole, non de guérir mais de traiter à tout hasard, est revendiqué par lui avec une singulière ténacité, et si, parfois, il est obligé d'accueillir comme un confrère un Pasteur ou tel autre découvreur de voies nouvelles, de quelle morgue il repousse les humbles rebouteurs, surtout ceux qui soignent gratuitement les malades et les blessés. Or, quoi qu'on en dise, les mages et les mèges, fils des anciens magiciens et chamanes, ne sont pas tous des charlatans ; les remèdes traditionnels, conservés dans quelques familles pour le traitement de telle ou telle maladie, ne sont pas toujours des drogues malfaisantes, quoique nul pharmacien de première classe ne les ait estampillés ; les herbes, les emplâtres des bonnes vieilles femmes et des sauvages peuvent amener des guérisons là où les solutions médicales les plus modernes restent impuissantes. Terutak, le « médecin » de l'île Apemama (Archipel Gilbert), traite R. L. Stevenson pour un rhume ; quel savant patenté pourrait agir plus simplement et plus radicalement,[1619] un enclos sacré, quelques passes magnétiques, un sommeil profond, dont le patient se réveille guéri. « Les diplômes sont une garantie », nous dit-on, mais ne sont-ils pas plutôt une mystification, car ils nous affirment faussement le savoir des ignorants qui ont su réciter des phrases de manuel. Des examinateurs eux-mêmes disent que les examens sont des formalités sans valeur.
De ces États dans l'Etat, le plus auguste, évidemment, est celui qui jadis voulut être le maître absolu et qui vise encore à l'empire universel. C'est le clergé. Il n'a cédé que pied à pied dans sa lutte séculaire, et pied à pied, il chercherait à reconquérir tout le terrain perdu, si la science n'intervenait, car il aime âprement le pouvoir et il en a l'expérience. Mais, en lui laissant le caractère purement spirituel dans lequel on veut l'enfermer, il est une autre caste qui ne demande qu'à le remplacer. Quoique émanée directement de l'Etat, la magistrature constitue bien un deuxième clergé, à la fois par la solidarité de ses membres, l'orgueil de son attitude, le caractère surnaturel qu'il lui plaît de se donner. Cette caste ne représente pas Dieu sur la terre, mais elle personnifie la Loi, qui est aussi une divinité, et s'est attribué pour symbole des tables de pierre, sur lesquelles sont gravées des paroles qui sont censées durer à jamais. Rien ne peut effacer cette écriture antique tracée par l'éclair même sur le Sinaï ou toute autre montagne tonnante ; de même les jugements des magistrats doivent paraître infaillibles. La balance qu'ils tiennent dans les mains pèse, sans se tromper, jusqu'au dernier grain de poussière, et le fil de leur glaive ne tranche que des têtes coupables. Du moins, c'est là ce que l'on croyait jadis et ce qu'eux-mêmes prétendent encore. Des générations passent sans, que la pitié du peuple leur fasse réformer des jugements iniques. La majesté de la justice exige qu'ils ne puissent avoir tort. Du reste, l'Etat le reconnaît puisqu'ils sont inamovibles.
Mais cette Loi qu'ils cherchent à représenter, et que le populaire s'imaginait en effet comme une institution d'origine éternelle plus ancienne que l'homme, cette Loi, quels en sont les auteurs ? Evidemment tous les privilégiés, considérés dans leur ensemble, collaborent à la fabrication des arrêtés légaux qui protègent leurs intérêts et leur propriété, mais, dans cette œuvre, la grosse part d'invention, d'arrangement et de rédaction revient aux magistrats, qui sont les seuls dépositaires du grimoire dans lequel ces choses-là sont écrites.
Ce sont eux qui préparent les projets de loi que les ministres soutiennent devant le Parlement et qui, lorsque ces textes sont combattus, les reprennent en sous-œuvre avec l'arrière-pensée de n'en point modifier la signification profonde, tout en changeant les termes. Dans la discussion, ce sont eux aussi qui fixent le sens momentané des phrases, quitte à les interpréter autrement quand les intérêts de la caste l'exigeront. D'ailleurs, dans la plupart des assemblées parlementaires, la proportion des gens de loi est hors de tout rapport naturel avec les autres classes de la société. Par leurs anciens magistrats « assis » et surtout par la jeunesse ambitieuse des avocats, également initiés au langage et aux ruses de la basoche, les juristes ont la grosse part dans la représentation nationale.
Un curieux diagramme introduit par M. Demolins dans son ouvrage sur la *Supériorité des Anglo-Saxons* (p. 222) montre combien la représentation dite « nationale » de la France correspond peu à la constitution même de la société et quel « mensonge conventionnel » elle est en réalité. Les députés n'ayant pas appartenu dès leur naissance à la classe bourgeoise sont en infime minorité, une, deux dizaines, trois tout au plus. Les autres peuvent être répartis en cinq rubriques, dont quatre s'équivalent à peu près par le nombre : les propriétaires fonciers, parmi lesquels les délégués de la petite propriété sont rares ou inexistants ; les avocats ; les autres membres des professions libérales (journalistes, médecins et professeurs) ; puis les fonctionnaires retraités ou démissionnaires (officiers des armées de terre et de mer, magistrats, diplomates), dans les rangs desquels on peut placer les notaires et les avoués ; enfin une cinquième catégorie, moins nombreuse, comprendrait les financiers, industriels et négociants.
Grâce à l'alliance des beaux parleurs et des gens riches, qui constitue toujours la majorité, indépendamment du jeu de la bascule parlementaire, les lois, dont l'ensemble incohérent représente cette divinité qu'on appelle la Loi, sont toujours assurées de rester conformes aux « bons principes ». Puis, après la période préparatoire, vient celle de l'application, et c'est alors que la magistrature peut faire merveille en choisissant dans l'arsenal des précédents juridiques les arguments qui lui conviennent pour blanchir ou noircir l'accusé, suivant qu'il sera « puissant ou misérable ». Terrible prérogative que celle de décider du mal et du bien, de classer à la minute les hommes parmi les bons citoyens ou parmi les réprouvés. Il n'est pas possible que le juge, armé de ce pouvoir surhumain, ne soit gagné par le vertige de sa toute-puissance morale. Comme le clergé, auquel il ressemble tant et qu'il seconde volontiers, il se laisse aller à l'illusion de sa parfaite supériorité et, dans ses conflits avec les autres corps de l'Etat, il tranche avec sérénité en faveur de ses intérêts traditionnels. Combien plus simple est la magistrature de l'île d'Apemama, déjà citée[1620] : un seul fonctionnaire, tireur de première force : le roi Ternbinok, à la fois maître et propriétaire, juge et bourreau ; un seul avertissement avant la peine suprême prend le délinquant à l'improviste et le force à scruter sa conscience, la décharge d'un fusil à répétition qui fait siffler la balle à l'oreille et éclabousser la terre alentour !
Une autre caste, d'origine récente, rivalise avec prêtres et magistrats pour la prétendue infaillibilité. C'est la classe des ingénieurs patentés. Si elle possédait la majesté de la durée, elle aurait toute chance d'arriver à la domination suprême. Chez ces personnages, l'esprit de corps est on ne peut plus solidement martelé, chacun d'eux se classent hiérarchiquement, à la fois comme soldat, comme administrateur, comme savant, chacun entouré, pour ainsi dire, d'un fort à triple enceinte. Elevés en militaires dans les écoles de l'Etat, ils se réclament des règles de la discipline pour exiger l'obéissance ; fonctionnaires, ils parlent au nom du gouvernement et de la loi ; savants, ils n'admettent pas que leurs conceptions personnelles puissent être discutées : chacune de leurs paroles doit être tenue pour la vérité même. Aussi leurs décisions sont-elles sans arrêt, même lorsqu'ils rencontrent devant eux des populations unanimes, imbues d'une expérience traditionnelle et d'une connaissance parfaite des lieux. Sans doute ils doivent plus d'une fois reconnaître en secret que tel ou tel de leurs « chers camarades » a commis quelque grossière bévue, mais, avant tout, il importe de ne pas laisser le public entrer dans la confidence, de revendiquer le mauvais travail comme un chef-d'œuvre, et surtout, il faut empêcher à tout prix qu'un homme du dehors, un individu non sorti des écoles, se permette de corriger l'ouvrage manqué par un élu. Bien que les corps de métier strictement fermés aient été abolis dans les pays de culture européenne, le monopole ne s'en est pas moins maintenu ou reconstitué dans toutes les professions à diplômes et à hiérarchie. Il en résulte que des travaux d'une importance capitale se font parfois d'une manière absolument contraire au bien public. C'est ainsi qu'au Havre, en dépit de tous les pilotes, de tous les marins qui fréquentent le port, les ingénieurs, dictant de Paris leur volonté, se sont constamment refusés à doter le commerce local d'une superbe rade, d'ailleurs facile à endiguer, puisque les fondations mêmes en existent à 3 kilomètres de la côte actuelle : ce sont les débris de l'ancienne falaise, qui protègent à marée basse une superficie de plusieurs centaines d'hectares. Suffisamment exhaussés et munis de quais, ils donneraient au Havre un admirable avant-port. N'empêche que les ingénieurs préfèrent dépenser le quadruple des sommes nécessaires à l'endiguement, pour creuser dans l'intérieur des terres de nouveaux bassins, d'importance secondaire en comparaison de la rade[1621].
Mais prêtres, magistrats, ingénieurs patentés et autres fonctionnaires auraient singulièrement à modérer leur orgueil, si l'Etat, dont ils font partie, ne s'appuyait sur la force, cette « raison » majeure qui le dispense d'avoir raison. Dans presque toutes les nations à type européen, une part très considérable de la jeunesse valide est recrutée annuellement dans la masse de la nation et dressée méthodiquement à l'art de tuer. Toutes les mesures sont prises pour que la grande machine meurtrière fonctionne à volonté et toujours dans l'intérêt précis de classes dirigeantes. Il est vrai que les armées n'ont pas suivi les progrès de l'organisation industrielle et qu'elles représentent à maints égards un héritage du temps de Louis XIV, aux formes lourdes et surannées. On peut juger de ce manque d'adaptation des armées à la vie moderne en comparant, par exemple, les forces militaires de la France et de l'Europe centrale à celles de la Suisse, où l'on s'est efforcé d'organiser les troupes en forces vraiment défensives, sans interruption complète de leur vie civique et industrielle. Pour rester à la hauteur de la science, le système militaire devrait évoluer continuellement. Loin de là, chaque jour rend plus patente la rupture d'équilibre.
Avec la puissance terrifiante des armes modernes, s'est parallèlement accrue la valeur relative de l'initiative individuelle ; or, comment développer cette initiative sans l'intelligence, et comment développer l'intelligence tout en maintenant l'obéissance passive ? Comment empêcher que chaque soldat constate, en son for intérieur, la ridicule défectuosité de l'organisation militaire et la futilité, l'inanité des efforts que l'on réclame de lui ? Comment ne sentirait-il pas plus lourdement chaque jour le poids du sacrifice qu'il fait en abandonnant travail et famille pendant trois ans, et même pendant deux ans ? Et, aucun citoyen ne pouvant se soustraire au service personnel, comment éviter que se répande dans la nation entière la conviction que l'armée permanente a fait son temps ?
Mais, après tout, le but principal de l'armée n'est-il pas atteint, d'avoir sous la main des baïonnettes obéissantes en nombre illimité, moins pour les opposer à l'ennemi que pour tenir en respect un peuple toujours disposé à la critique, aux menaces, même à la révolution ? Les traditions de l'armée exigent que les chefs soient toujours des personnages décoratifs, se distinguant comme au moyen âge par l'abondance des plumes et des broderies, la violence des couleurs. En Angleterre, les généraux sont presque tous des hommes de la haute classe ayant beaucoup d'argent à dépenser en chevaux, en tournois et en festins[1622].
En Allemagne, en Autriche, en Russie, ce sont principalement des seigneurs à blasons antiques ; en France, la plupart se disent « fils des Croisés », et combien parmi eux, pour témoigner qu'ils représentent la réaction dans son essence, se glorifient d'appartenir aux familles des émigrés qui combattirent la France pendant la première Révolution. En Suisse même, les cadres d'officiers, maintenus en permanence, constituent une véritable aristocratie militaire. Laissées à elles-mêmes, les armées ne prirent jamais parti pour la liberté d'un peuple contre des tyrans héréditaires ou usurpateurs : en toute occasion, elles mirent leur force au service de quelque despote. Habituées à l'obéissance passive, elles ne comprirent jamais une société libre ; asservies elles-mêmes, à des chefs, elles aidaient à l'asservissement de la population civile.
Même, lorsque l'armée n'est pas employée directement comme « grande gendarmerie » pour servir contre le peuple, soit dans les agitations politiques, soit dans les crises économiques du travail et des grèves, elle n'en est pas moins dressée à l'hostilité contre la foule des citoyens sans armes. Le mépris sublime des officiers de Napoléon pour les civils ou « pékins » est bien connu, et ce mépris se retrouve encore, quoique à un moindre degré, dans toutes les armées, même chez les soldats qui croient volontiers à la beauté du « panache », au « prestige de l'uniforme », ne fût-ce que pour essayer de compenser ainsi les humiliations dont ils ont à souffrir de la part de leurs supérieurs. Ce mépris engendre la haine, et que de fois ne vit-on pas l'armée, engagée dans une guerre dite nationale, agir pourtant d'une manière complètement hostile aux intérêts et aux vœux de la nation ?
C'est ainsi que, pendant la guerre franco-allemande de 1870, Bazaine laissa enfermer dans Metz les 170 000 hommes qui lui avaient été confiés parce qu'il voulait « conserver une armée à la disposition éventuelle de son empereur ». De même, pendant le siège de Paris, les officiers commandant les forts excitaient volontiers les haines et les moqueries de leurs soldats contre les citoyens armés ; l'armée se fût sentie déshonorée par une victoire de la garde nationale. Enfin, en temps de paix, l'influence prépondérante des castes militaires fait attribuer aux retraités et aux invalides, au grand détriment du service public, de nombreuses fonctions auxquelles le régime de l'armée ne les a nullement préparés. En Algérie, au Soudan, on va jusqu'à bouder, à décourager, à persécuter même des explorateurs qui n'ont d'autre tort que de ne pas appartenir à l'armée ou à l'Eglise.
A propos des crimes qui se produisirent en diverses occasions dans les armées coloniales et qui firent passer dans le monde une sensation d'horreur universelle, on a émis l'idée que l'influence du soleil tropical pourrait faire naître une maladie spéciale, la « soudanite », qui se manifesterait spécialement chez les officiers et leur ferait commettre des actes abominables et sans cause apparente. Cette invention d'une maladie particulière aux militaires gradés, qui présente le grand avantage de pouvoir les faire gracier par les conseils de guerre, et partiellement même par l'opinion publique, rappelle la trouvaille faite pour le vol dans les magasins de nouveautés, quand il est commis par de grandes dames n'ayant aucun besoin des objets qu'elles emportent : c'est alors un simple cas de kleptomanie, qui ressortit non des tribunaux mais de la médecine. Toutefois, chez les officiers lâchés dans quelque immense domaine colonial, la folie criminelle s'explique facilement sans accès de soudanite : le pouvoir absolu exercé sur des êtres considérés comme étant à peine des hommes et sans qu'on ait à craindre le jugement d'un égal, la réprobation d'un seul individu dont on respecte la conscience ou la pensée, ce pouvoir se transforme rapidement en impérialisme à la romaine ou en pure scélératesse.
Organisée pour le mal, l'armée ne peut fonctionner que pour le mal. Pendant la guerre, elle détruit tout par le fer et par le feu, et la patrie qui l'entretient, qui lui fournit les éléments et les armes, dépense pour elle toutes ses ressources présentes et grève l'avenir d'autant d'emprunts que les banquiers du monde veulent en consentir. Le Japon n'aurait-il pas profité de la victoire de Mukden et la guerre de Mandchourie ne durerait-elle pas encore (1905), si son crédit n'avait été épuisé ? Il est vrai que les conflits entre grandes puissances sont devenus des événements rares, chacune d'elles redoutant à bon droit les formidables efforts que demandent de pareilles luttes, mais les orgueilleux États se dédommagent en écrasant çà et là quelques ennemis lointains, trop faibles pour résister, et, d'ailleurs, ce que l'on appelle la paix et qui est une continuelle préparation à la guerre, reste toujours un gouffre de dépenses. Les soldats que l'on dresse à l'exercice et aux manœuvres coûtent infiniment plus cher que s'ils avaient continué d'être des producteurs de pain ou de ses équivalents en labeur. Nombre d'entre eux désapprennent les pratiques du travail régulier et ne peuvent s'y remettre à la sortie du régiment ; enfin, que ce soit en paix ou en guerre, et peut-être plus encore pendant la paix, les malheureux, placés par l'isolement sexuel en des conditions contre nature, se corrompent fatalement et communiquent leurs vices et leurs maladies aux civils avec lesquels ils sont en contact. N'a-t-on pas vu, dans les Indes, des opérations de guerre complètement suspendues parce que les régiments, ravagés par les maladies contagieuses, ne pouvaient sortir de leurs casernes et de leurs hôpitaux ?
On pourrait craindre que, sous l'effort de la contrainte militaire, dont le principe, l'obéissance sans phrases, est absolument opposé à tout éveil, à toute initiative du peuple, on pourrait craindre que la destinée fatale des nations européennes fût l'asservissement définitif suivi de la mort, si l'armée était strictement une dans son organisation intime, comme elle l'est d'après les conférences que les soldats sont obligés de subir et dans lesquelles chaque manquement à la consigne, aux ordres des chefs, est ponctué, comme en une sorte de refrain, par une menace de condamnation à mort. Mais l'armée n'est pas une ; le bas ne tient pas avec le haut par une adhérence voulue de part et d'autre ; l'ensemble ne forme point une « grande famille », comme on le répète volontiers. Au contraire, les sentiments d'aversion dominent entre les officiers et « leurs » hommes. Il ne saurait en être autrement. Les officiers, en très grande majorité, appartiennent aux castes de la noblesse et de la bourgeoisie ; ils ont vécu en dehors du peuple pauvre ; ils ont suivi une filière spéciale ; sauf exception, il n'ont jamais été soldat de deuxième classe et, pendant longtemps, le moyen le plus efficace d'éviter absolument la cohabitation de la chambrée fut même d'embrasser la carrière militaire ; on peut dire plus : les officiers sortis du rang n'atteignent généralement pas à une considération égale à celle dont jouissent leurs confrères sortis des écoles. L'officier domine de si haut le militaire non gradé que toute cordialité devient impossible : les conditions de la vie du soldat sont réglées par des sous-officiers, classe hybride, méprisée par les uns, haïe par les autres. Même sur les navires de guerre, où, semble-t-il, l'espace est si restreint que le contact devient inévitable, là même, et là surtout, la séparation est complète entre ceux qui commandent et l'équipage qui doit obéir au moindre geste ; nulle part la raideur brutale de la caste ne se fait plus durement sentir : on dirait que les chefs éprouvent le besoin d'accroître la distance morale pour compenser le manque de distance matérielle.
C'est grâce à cette ligne de séparation absolue entre les officiers et les « hommes » que la société a pu quand même évoluer vers le mieux. Si la guerre, avec toute sa vie particulière d'horreurs et de massacres, était l'occupation réelle de l'armée, celle-ci trouverait sa monstrueuse unité en dehors du corps social, mais heureusement les grands conflits internationaux sont chose rare et le dédoublement se fait entre les deux éléments de l'organisme militaire : la caste des officiers s'associe aux autres castes dirigeantes, tandis que, de son côté, la troupe gravite quand même vers la masse du peuple d'où elle a été tirée et où elle retournera après quelques centaines de jours dont chaque soldat désireux de liberté garde le compte exact dans sa mémoire. Le contraste est assez net pour que les grands chefs ne puissent rien oser, et qu'ils soient obligés de subir cette chose monstrueuse à leurs yeux, l'ingérence des civils dans leurs affaires. Les symboles républicains, drapeaux, chants, formules, les choquent brutalement, mais la destinée les force à s'en accommoder. Ils commandent, mais en apparence seulement ; eux aussi doivent s'assouplir à un nouvel ordre de choses. Ils se croient libres et le courant les emporte vers un avenir inconnu.
Le code qui régit l'armée, du général jusqu'au simple soldat, se présente avec une certaine unité, mais en fait, deux morales, deux systèmes complètement différents, s'appliquent aux élus du corps supérieur et à la foule des non-gradés. Ceux-ci sont régis par la terreur, et les peines qui les frappent sont même accompagnées de tortures traditionnelles, imposées par le bon plaisir de bourreaux irresponsables. Quant aux officiers, ils se savent gentilshommes, et règlent en collègues courtois, de bonne compagnie, les manquements de leurs pairs au devoir militaire par des peines qui restent quand même décoratives et témoignent d'une continuation de respect pour l'officier frappé. Des drames effroyables ont pourtant lieu, à la suite de crimes, de trahisons, de rivalités personnelles ; mais, aussitôt après, les grands chefs cherchent à réparer ce qu'ils appellent « l'honneur de l'armée » et qui est simplement l'apparence d'infaillibilité dont ils doivent jouir aux yeux de la foule ignorante. Ainsi, dans cette mémorable « affaire Dreyfus » où la peine la plus grave venait de tomber sur un homme certainement innocent, on vit la plupart des chefs de l'armée se liguer aussitôt, non pour chercher ou proclamer la vérité, mais au contraire pour l'étouffer : à tout prix, même par des faux et l'assassinat, on tenta de sauvegarder l'honneur collectif du corps, qui exigeait le sacrifice d'une victime pure, « trop heureuse, disait-on, de pouvoir servir au salut d'une institution sacrée ». Quoi qu'il en soit, l'âme du soldat a été dévoilée, et la critique de l'observateur, de mieux en mieux étayée sur des faits plus nombreux, constate que l'organisme de l'armée, comme celui de tous les autres corps établis dans l'Etat aux dépens de la nation, est un véritable chancre qui tend à gagner sans cesse sur la partie saine du peuple et qui ne peut disparaître que par l'effet d'une révolution décisive : des réformes sont insuffisantes en pareil cas. On ne réforme pas le mal, on le supprime.
Mais la peur est bonne conseillère. Les diverses castes savent ce qu'elles ont à craindre d'un avenir peut-être prochain et se liguent prudemment pour parer au danger le plus longtemps possible. A cet égard, et malgré le recul plus ou moins durable qui en résulte pour la société dans son ensemble, il faut se féliciter que l'évolution historique ait amené dans les contrées dites civilisées une alliance plus intime entre les gouvernements contre les peuples et, dans chaque Etat, une plus étroite complicité entre les corps constitués, clergé, magistrature, armée, contre la masse exploitable de la population : les situations en sont devenues nettes et les événements ont pris une allure logique.
De plus en plus, les chefs et les classes dirigeantes comprennent l'intérêt qu'ils ont à l'oppression méthodique de la foule des sujets, sans les brusques à-coups de la guerre, et leur principal souci est de dresser tout leur attirail de défense contre le peuple, au cas où il manifesterait la moindre velléité d'indépendance. Les pasteurs des peuples, ceux qu'on a pris l'habitude de désigner, avec Octave Mirbeau, sous le nom de « mauvais bergers », tendent à se constituer en un grand Conseil, aux gages et pour le compte de la société anonyme des riches actionnaires qui les maintiennent au pouvoir.
De même, dans les divers États, les organes du pouvoir, jadis complètement distincts et vivant sur un fond de traditions propres, s'enfermaient dans leur esprit de corps jaloux et professaient une morale bien à eux, toute à la glorification de leur caste spéciale ; mais ces diverses hiérarchies, qui s'entre-jalousaient et se détestaient volontiers, ont senti la nécessité de s'unir contre l'ennemi commun, contre le penseur libre qui les étudié et les méprise, contre l'homme que Bossuet qualifie d'hérétique : « celui qui a une opinion à lui, suit sa propre pensée et son sentiment particulier », et surtout contre le rebelle conscient, qui n'abdique pas son droit de se défendre, et a compris le devoir d'agir pour lui et pour ses compagnons de souffrance : « Contre l'ennemi la revendication est éternelle »[1623]. De tout temps, il y eut des révoltés, mais presque toujours ce furent des malheureux, abrutis par la misère, qui, n'en pouvant mais, se ruaient aveuglément sur le maître, mais celui-ci voit maintenant se dresser devant lui des revendicateurs qui connaissent la raison de leur misère et les moyens d'en sortir, des « hérétiques » qui, dans la lutte contre la routine, associent leur pensée, leur sentiment, leur science en vue d'une action commune, méprisent les vanités du pouvoir et les futilités de la richesse, et sont souvent véritablement supérieurs à leurs patrons, non seulement par la fière compréhension des choses mais aussi par les qualités morales.
Aussi toutes les classes de fonctionnaires et de gouvernants tenant leur part du budget sont-elles forcées de renoncer à leur orgueilleuse allure de supériorité pour faire face au danger : soldats et prêtres, magistrats et parasites qui vivent de l'exploitation des gens de labeur s'allient en vue du profit commun, tous sous la direction du prélat, à l'onctueuse parole, à la subtile conscience, toujours prête à distinguer le bien du mal ou à les entremêler savamment.
Un même phénomène se produit de part et d'autre : la concentration des intelligences et des volontés autour de deux principes opposés ; d'un côté, l'autorité, qui a sa forme logique dans le catholicisme enseigné par les Jésuites, de l'autre la liberté, qui reconnaît à chacun le devoir de suivre la loi de sa propre conscience. Peu à peu, les éléments sortent de la foule des asservis sans idée, et se dirigent vers l'un de ces pôles ; les opinions intermédiaires, essayant de concilier les deux extrêmes, s'évaporent à la chaleur de la controverse ; elles ne constituent que des formes passagères. En politique, les partis de « gauche » s'exfolient, les groupes « avancés » se replient graduellement et se tassent vers le « centre », ceux du centre vers la « droite », au fur et à mesure que les revendications populaires deviennent plus sérieuses et sont exprimées plus clairement.
Tous les mouvements d'émancipation se tiennent, bien que les révoltés s'ignorent souvent les uns les autres, et gardent même leurs inimitiés et leurs rancunes ataviques. De l'Angleterre et de l'Allemagne à la France et à l'Italie, les ouvriers qui se détestent réciproquement sont nombreux, ce qui ne les empêche pas de s'entr'aider par leur commune lutte contre le capital oppresseur. De même, parmi les femmes qui se sont lancées impétueusement dans l'armée de la revendication égalitaire entre les sexes, il y en eut d'abord une très forte proportion qui, en leur qualité de patriciennes ou de lettrées, gardaient une sainte horreur de l'ouvrier aux vêtements usés ou malpropres. Du moins, dès les premiers temps du « féminisme », vit-on de vaillantes femmes aller héroïquement vers les prostituées pour se solidariser avec elles dans la protestation contre les abominables traitements qu'on leur fait subir et contre la scandaleuse partialité de la loi envers les séducteurs contre leurs victimes. Au risque des insultes et des contacts les plus répugnants, elles osèrent descendre dans les maisons publiques et se liguer avec leurs sœurs réprouvées contre la honteuse injustice de la société. Aussi les rires grossiers, les bas outrages, dont on avait accueilli leurs premières démarches, ont-ils fait place, chez beaucoup de moqueurs, à une admiration profonde. C'est là un courage d'une autre valeur que celui du soldat féroce qui, saisi d'une fureur bestiale, donne des coups de sabre ou tire des coups de fusil.
Evidemment, toutes les revendications de la femme contre l'homme sont justes : revendication de l'ouvrière qui n'est pas payée au même taux que l'ouvrier pour un travail égal, revendication de l'épouse chez laquelle on punit des « crimes » qui sont « peccadilles » chez l'époux, revendication de la citoyenne à laquelle on interdit toute action politique apparente, qui obéit à des lois qu'elle n'a pas contribué à faire, paie des impôts qu'elle n'a pas consentis. Son droit de récrimination est absolu, et nulle de celles qui se vengent à l'occasion ne saurait être condamnée, puisque les premiers torts sont ceux du privilégié. Mais d'ordinaire, la femme ne se venge point ; dans ses congrès elle fait, au contraire, un appel naïf aux législateurs et aux gouvernants, attendant le salut de leurs délibérations ou de leurs décrets. D'année en année, l'expérience leur apprendra pourtant que la liberté ne se mendie point et qu'il faut la conquérir ; elle leur enseignera en outre que leur cause se confond virtuellement avec celle de tous les opprimés quels qu'ils soient ; elles auront désormais à s'occuper de tous ceux auxquels on fait tort, et non pas seulement des malheureuses femmes obligées par la misère à vendre leur corps. Unies les unes aux autres, toutes les voix des humiliés et offensés tonneront en un formidable cri qu'il faudra bien entendre.
Il n'y a point à s'y tromper. Ceux qui recherchent la justice n'auraient aucune chance de pouvoir l'emporter un jour, aucun rayon d'espoir qui pût les réconforter dans leur misère si la ligue de toutes les classes ennemies se maintenait sans défections, si elle se présentait solide comme le mur vivant d'un carré d'infanterie. Mais de leurs rangs sortent d'innombrables transfuges, les uns qui s'en vont, sans hésitation, grossir le camp des révoltés, les autres qui se dispersent çà et là, plus ou moins rapprochés du groupe des novateurs ou de celui des conservateurs, mais en tout cas trop éloignés de leur lieu d'origine pour qu'on puisse les rappeler au moment de la bataille. Il est tout naturel que les corps organisés s'appauvrissent ainsi de leurs meilleurs éléments par un continuel mouvement de migration. L'étude des faits et des lois que la science contemporaine révèle dans leur enchaînement, les rapides transformations de l'état social, les conditions nouvelles de l'ambiance, le besoin d'équilibre moral chez les êtres qu'attire logiquement la recherche de la vérité, tout cela crée aux jeunes un milieu complètement différent de celui que comporte un organisme traditionnel à lente et pénible évolution. Il est vrai que les représentants des antiques monopoles ont aussi leurs recrues, surtout parmi ceux qui, las de souffrir pour leurs idées, veulent enfin tâter des joies et des privilèges de ce monde, manger à leur faim et vivre à leur tour en parasites. Mais quelle que soit la valeur particulière de tel ou tel individu qui change d'idéal et de pratique, il est certain que l'armée de l'attaque révolutionnaire gagne à cet échange d'hommes, car elle reçoit les ardents, les résolus, les jeunes d'audace et de volonté, tandis que vers le camp des anciens partis se dirigent les vaincus de la vie : ils apportent leur découragement et leur pusillanimité.
L'Etat et les divers États particuliers qui le composent ont le grand désavantage d'agir suivant un mécanisme si régulier, si lourd, qu'il leur est impossible de modifier leurs mouvements et de se faire aux choses nouvelles. Non seulement le fonctionnarisme n'aide pas au travail économique de la société, mais il lui est doublement nuisible, d'abord en gênant de toutes manières l'initiative individuelle et même en l'empêchant de naître, puis en retardant, en arrêtant, en immobilisant les travaux qui lui sont confiés. Les rouages de la machine administrative sont établis précisément en sens inverse de ceux qui fonctionnent dans un organisme industriel. Dans celui-ci on s'ingénie à diminuer le nombre des articles inutiles et à produire la plus grande somme de résultats avec le mécanisme le plus simple ; dans la hiérarchie administrative, au contraire, on s'évertue à multiplier les préposés et les subordonnés, les directeurs, contrôleurs ou inspecteurs : on rend le travail impossible à force de le compliquer. Dès qu'il se présente une affaire qui sort de la routine habituelle, l'administration est troublée comme le serait un peuple de grenouilles par la chute d'une pierre dans un marais. Tout devient prétexte à retard ou à remontrance. Un tel diffère de signer parce qu'il est jaloux d'un rival qui pourrait en tirer profit ; tel autre parce qu'il craindrait de déplaire à un supérieur ; un troisième réserve son opinion pour se donner de l'importance. Puis viennent les indifférents et les paresseux. Le temps, les accidents, les malentendus complètent l'excuse du mauvais vouloir, et finalement les dossiers disparaissent sous une couche de poussière dans le bureau de quelque chef malveillant ou paresseux. Les formalités inutiles et, dans certains cas, l'impossibilité matérielle de fournir toutes les signatures voulues arrêtent les affaires, qui s'égarent comme des colis sur la route des capitales.
Les travaux les plus urgents ne peuvent se faire parce que la force d'inertie des bureaux reste invincible. Tel est l'exemple de l'île de Ré, qui se trouve en danger d'être quelque jour coupée en deux par une tempête. Du côté de l'Océan, elle a déjà perdu une lisière de terrain, large de plusieurs kilomètres en certains endroits, et il ne reste actuellement au lieu le plus menacé qu'un isthme moindre de cent mètres en largeur : le cordon de dunes qui forme l'ossature de l'île y est très faible, et tout fait prévoir que, lors d'une forte marée d'équinoxe, quelque furieux vent d'ouest poussera un jour les vagues à travers le pédoncule de sable et s'ouvrira un large détroit par les marais et les champs. Tous sont d'accord qu'il serait urgent de construire une puissante digue sur ce point faible de l'île ; mais on y avait jadis construit un fortin, ouvrage sans valeur, abandonné maintenant aux chauves-souris, n'ayant pas même un homme de garnison ; n'importe, il est sous la surveillance virtuelle du génie et, par conséquent, tous les travaux civils sont forcément arrêtés dans son voisinage : cette partie de l'île doit périr.
Non loin de là, les eaux d'un golfe ont fait irruption en des marais salants et les ont changés en un estuaire sans profondeur. Il serait facile de récupérer ces « Marais Perdus » et les riverains en avaient formé le projet, mais l'invasion de la mer en a fait un domaine national et la série des formalités qu'entraînerait la reprise du sol apparaît tellement indéfinie que l'entreprise en est devenue impossible. La terre perdue restera telle, à moins d'une révolution qui supprime toute intervention fâcheuse d'un État ignare et indifférent et remette aux intéressés eux-mêmes la libre gérance de leurs intérêts.
A certains égards, le pouvoir s'exerce d'une façon encore plus absolue chez les petits fonctionnaires que chez les personnages d'imposante situation. Ceux-ci sont par leur importance même astreints à un certain décorum : ils sont tenus de respecter ce que l'on appelle les « usages du monde » et de cacher leurs insolences, ce qui parfois suffit pour les assoupir et les calmer. D'autre part, les brutalités, les délits ou les crimes que commettent les grands provoquent l'attention de tous ; l'opinion se mêle de leurs actes et les discute avec passion ; souvent même ils risqueraient d'être renversés par une intervention des corps délibérants et d'entraîner leurs maîtres dans la chute. Mais le petit fonctionnaire n'a point à craindre de pareilles responsabilités quand un puissant patron le couvre de son bouclier. Alors toute l'administration supérieure, jusqu'au ministre, jusqu'au roi, se porte garant de son irréprochable conduite. Le grossier peut s'épanouir librement dans toute sa grossièreté, le violent frapper à son aise, le cruel s'amuser longuement à torturer. Quel enfer de vivre sous la haine d'un sous-officier instructeur, d'un geôlier, d'un garde-chiourme ! De par la loi, les règlements, la tradition, la complaisance des supérieurs, le tyran se trouve à la fois juge, témoin, bourreau. En assouvissant sa colère, il est toujours censé avoir fait respecter la majesté de l'infaillible justice. Et lorsque la méchante destinée en a fait le satrape de quelque colonie lointaine, qui pourrait s'opposer à son caprice ? Il s'élève au rang des rois et des dieux.
La morgue du « rond de cuir » qui, protégé par un grillage, peut se permettre d'être grossier envers quiconque, l' « esprit » du magistrat s'exerçant aux dépens du prévenu qu'il va condamner, la brutalité de l'agent faisant la rafle ou « passant à tabac » les manifestants, mille autres façons arrogantes de l'autorité, voilà ce qui maintient l'animosité entre gouvernants et gouvernés. Et il faut remarquer que ces faits d'occurrence journalière ne s'abritent pas derrière la loi, mais derrière des décrets, des circulaires ministérielles, des commentaires, des règlements, des arrêtés préfectoraux et autres. La loi peut être dure, voire injuste, le travailleur ne la rencontre que rarement sur son chemin ; il peut même en certaines circonstances traverser la vie sans se douter qu'il lui est soumis, même en ignorant qu'il paie l'impôt ; mais, à chaque manifestation de son activité, il est confronté par les décisions que des fonctionnaires ont édictées fonctionnaires autrement irresponsables que les membres du Parlement, décisions sans recours, et qui rappellent à chaque instant à l'individu la tutelle mise par l'Etat sur lui.
Le nombre de fonctionnaires, grands et petits doit naturellement s'accroître en proportions considérables à mesure que s'augmentent les ressources budgétaires et que le fisc s'ingénie à trouver des procédés nouveaux pour extraire plus de revenus de la « matière imposable » ; mais le foisonnement des préposés et employés provient surtout de ce que l'on appelle la « démocratie », c'est-à-dire la participation de la foule aux prérogatives du pouvoir. Chaque citoyen veut en avoir son lambeau, et l'occupation principale des gens qui ont déjà leur fonction officielle est de classer, d'étudier et d'apostiller les demandes de ceux qui réclament aussi leur place. Le budget n'a-t-il pas payé — et peut-être paie-t-il encore — un inspecteur des forêts de l'île d'Ouessant, laquelle contient en tout huit arbres, cinq dans le jardin du curé et trois dans le cimetière !
Telle est la pression exercée sur le gouvernement par la multitude des solliciteurs que l'acquisition de colonies lointaines est due en très grande partie au souci de distribuer des fonctions. On peut juger de ce qu'est en maint pays la prétendue colonisation par ce fait qu'en Algérie le nombre des Français résidant en 1896 dans les limites du territoire était d'un peu plus de 260 000, sur lesquels on comptait plus de 51 000 fonctionnaires de toute sorte, soit environ le cinquième des colons[1624] ; encore a-t-on défalqué de ce total les cinquante mille hommes de guerre. Ceci rappelle l'inscription ajoutée sur une carte au nom de la « ville » d'Ouchouia, la colonie urbaine la plus méridionale de l'Amérique et du monde : « Soixante-dix-huit résidants, tous fonctionnaires » !
La France, prise comme exemple de cette « démocratisation » de l'Etat, est gérée par un nombre d'environ six cent mille participants à la force souveraine, mais si l'on ajoute aux fonctionnaires proprement dits ceux qui se considèrent comme tels, et qui sont en effet revêtus de certain pouvoir local ou momentané, de même que les individus séparés du gros de la nation par des titres ou des signes distinctifs, tels les gardes champêtres, les tambours de ville, les crieurs publics, sans compter les décorés et les médaillés, on constate que le nombre des fonctionnaires dépasse de beaucoup celui des soldats. Même, pris dans leur ensemble, ils sont des soutiens beaucoup plus énergiques du gouvernement qui les paie ; tandis que le militaire obéit aux ordres reçus parce qu'il a peur, le fonctionnaire ajoute au mobile de l'obéissance forcée celui de la conviction : faisant lui-même partie du gouvernement, il en concentre l'esprit dans toute sa façon de penser et dans son ambition. A lui tout seul, il représente l'Etat. En outre, l'immense armée des fonctionnaires en place a pour réserve l'armée, plus grande encore, de tous les candidats aux fonctions, de tous les solliciteurs et quémandeurs, parents, cousins et amis. De même que les riches s'appuient sur la masse profonde des pauvres et des faméliques semblables à eux par les appétits et l'amour du lucre, de même les foules que les employés de toute espèce oppriment, vexent et malmènent, soutiennent indirectement l'Etat, puisqu'elles se composent d'individus s'occupant chacun à briguer des emplois.
Naturellement, cette expansion indéfinie du pouvoir, cette répartition par le menu des places, des honneurs et des minces traitements, jusqu'à des salaires ridicules, jusqu'à la simple perspective d'émoluments futurs, a deux conséquences d'effet contradictoire. D'une part l'ambition de gouverner se généralise, s'universalise même, et la tendance normale du citoyen ordinaire est de participer à la gérance de la chose publique.
Des millions d'hommes se sentent solidaires du maintien de l'Etat, qui est leur propriété, leur chose ; de même que, parallèlement, la dette croissante du gouvernement, répartie en des milliers de petits titres de rente, trouve autant de défenseurs qu'elle a de créanciers touchant de trimestre en trimestre la valeur de leurs coupons. D'autre part, cet État, divisé en d'innombrables fragments et comblant de ses privilèges tel ou tel individu que tout le monde connaît et que l'on n'a aucune occasion spéciale d'admirer ou de craindre, que l'on a même des raisons de mépriser, ce gouvernement banal, trop connu, cesse de dominer la multitude par l'impression de majesté terrible qui appartenait jadis à des maîtres presque toujours invisibles et ne se montrant au public qu'entourés de juges, d'estafiers et de bourreaux. Non seulement l'État n'inspire plus d'effroi mystérieux et sacré, il provoque même le rire et le mépris : c'est par les journaux satiriques, surtout par les merveilleuses caricatures qui sont devenues une des formes les plus remarquables de l'art contemporain, que les historiens futurs auront à étudier l'esprit public pendant toute la période commençant avec la deuxième moitié du dix-neuvième siècle. L'État périt, se neutralise par sa dissémination même ; au moment où tous le possèdent, il a cessé virtuellement d'exister, il n'est plus que l'ombre de lui-même.
C'est ainsi que les institutions s'évanouissent au moment où elles triomphent en apparence. L'État s'est ramifié partout, mais partout aussi se montre une force opposée, jadis tenue pour nulle et s'ignorant elle-même, mais incessamment grandissante et désormais consciente de l'œuvre qu'elle accomplira. Celle force, c'est la liberté de la personne humaine qui, après avoir été spontanément exercée par mainte peuplade primitive, fut proclamée par des philosophes et revendiquée successivement avec plus ou moins de conscience et de vouloir par d'innombrables révoltés. De nos jours, les rebelles se multiplient ; leur propagande prend un caractère dont la forme, moins passionnelle qu'autrefois, est tout autrement scientifique ; ils entrent dans la lutte plus convaincus, plus audacieux, plus confiants en leur force et trouvent dans les conditions de l'ambiance des facilités plus grandes pour échapper à la mainmise de l'État. Là est la grande révolution qui se prépare et qui même s'accomplit partiellement sous nos yeux. Au fonctionnement social en des nations distinctes, séparées par des frontières, et sous la domination d'individus et de classes se prétendant supérieurs aux autres hommes, s'entremêle et se substitue, d'une manière de plus en plus régulière et décisive, un autre mode d'évolution générale, celui de l'action directe par la volonté librement exprimée des hommes qui s'associent pour une œuvre déterminée, sans préoccupation de frontières entre les classes et les pays. Toute réalisation qui s'accomplit ainsi sans l'intervention des chefs officiels, en dehors de l'Etat, dont le lourd mécanisme et les pratiques surannées ne se prêtent pas au mouvement normal de la vie, est un exemple qui peut être utilisé pour des entreprises plus vastes, et les anciens sujets, devenus des associés se groupant en toute indépendance, conformément à leurs affinités personnelles, à leurs rapports avec le climat qui les baigne et le sol qui les porte, apprennent à se passer des lisières qui les guidaient si mal, tenues dans les mains d'hommes dégénérés et fous. C'est par les phénomènes de l'activité humaine dans les branches du travail, agriculture, industrie, commerce, étude, enseignement, découvertes, que les asservis arrivent graduellement à se libérer, à conquérir la possession complète de cette initiative individuelle sans laquelle aucun progrès n'a jamais lieu.
** Chapitre VIII. La culture et la propriété
Le pouvoir des rois et des empereurs est limité, celui de la richesse ne l'est point.
*Avoir de l'humanité en faune et en flore. — Domestication. — Parcs nationaux et réserves. — Espèces humanisées. — Propriété commune. — Partages périodiques. — Propriété privée. — Grande et petite propriété. — Terre donnée en fiefs ou en cadeaux. — Fermage et métayage. — Améliorations agricoles. — Le sol et la finance. — Tableau général de la production. — Chaos et misère*
L'avoir que s'attribue l'humanité et que représentent les jardins et les champs en culture, les troupeaux des prairies et des alpages, enfin les animaux domestiques s'est accru, d'une manière générale, proportionnellement au nombre des bénéficiaires ; cependant il ne semble pas que, depuis l'époque préhistorique, les acquisitions de l'homme en espèces nouvelles d'essentielle utilité aient été très considérables. Lors des temps les plus anciens auxquels remontent les témoignages écrits, les découvertes fondamentales étaient faites, l'homme broyait le grain et pétrissait la pâte qui se change en vie ; il avait aussi des amis, des associés, des serviteurs parmi les animaux : son monde s'était infiniment agrandi par celui de la flore et de la faune vivantes. On peut même remonter dans les âges antérieurs à la faune actuelle pour y retrouver les indices de l'association faite de gré, de ruse ou de force entre l'homme et d'autres bêtes. Les découvertes faites dans une grotte voisine de la baie Ultima Speranza, au milieu des archipels magellaniques, ne laissent point de doute à cet égard. Il est certain qu'avant la dernière période glaciaire les troglodytes de l'Amérique Méridionale possédaient déjà un animal domestique le *grypotherium domesticum*, un édenté gravigrade, qui depuis longtemps a cessé d'exister : d'épaisses couches de fumier d'environ 2 mètres, couvrant un espace de 2 600 mètres carrés dans la grotte que ces animaux habitaient à côté des hommes, prouve qu'on les élevait en véritables troupeaux[1625].
Comme toute évolution, celle des relations de l'homme avec les autres espèces vivantes, végétales et animales, comporte certains reculs. La culture ne s'est pas enrichie, améliorée d'un mouvement égal et continu ; à certaines époques, elle s'est au contraire très appauvrie. Pour la domestication des animaux il est certain que l'humanité se trouve partiellement dans une voie régressive. Des espèces ont été détruites qui auraient pu devenir des aides précieux, et d'autres encore qui, pour le moins, contribuaient à la beauté et à la gaieté de notre planète ; maintenant on ne les connaît plus dans les vitrines de nos collections que par de rares spécimens, et par les descriptions et les gravures que de sagaces naturalistes ont consacré à la faune disparue. Des espèces encore, tel le kangourou, sont gravement menacées, et si elles venaient à périr, la perte serait irrémédiable. D'autre part, des animaux autrefois apprivoisés sont retournés de nos jours à la vie errante.
Ainsi les archéologues ont constaté d'une manière indubitable que les Egyptiens de l' « Ancien Empire » comptaient dans leurs troupeaux d'animaux domestiques trois espèces d'antilopes, l'algazelle *(A. leucoryx)*, la gazelle proprement dite *(A. dorcas)* et le defalla *(A. ellipsiprymna)* ; en outre un bas-relief signalé par Lepsius dans ses *Denkmaeler*, — représente parmi les troupeaux d'animaux domestiques recensés par les scribes une quatrième espèce d'antilope, le *damalis senegalensis*, aux cornes en forme de lyre. Le bouquetin bedden, *capra sinaitica*, que l'on rencontre encore en multitudes sauvages entre le Nil et la Mer Rouge, ainsi que dans le massif du Sinaï, avait été également apprivoisé[1626]. Mais dès le « Moyen Empire » l'algazelle était la seule de ces antilopes ou chèvres qui fût restée domestique, et, après l'invasion des Hyksos, tous ces animaux, que les Egyptiens seuls entre les hommes avaient su associer à leur existence, étaient redevenus sauvages.
Avec les diverses espèces de chiens que possédaient les Egyptiens et dont ils faisaient l'éducation, ils avaient su dresser deux animaux rapprochés de la hyène, dans lesquels Hartmann a reconnu le chien hyénoïde, *canis pichus*[1627], qui vit encore en Abyssinie mais que l'on n'utilise plus nulle part comme chasseur, quoiqu'il sache très bien se grouper en meute et poursuivre le gibier avec une rare méthode, même en plein jour. Les Egyptiens n'avaient pas eu grand peine à profiter de cet instinct si remarquable, le chien hyénoïde se reproduisant dans la domesticité. Quant au guépard (*felis jubata*), que les chasseurs de l'Egypte tenaient aussi dans leurs chenils, il sert encore aux Beni Mzab d'Algérie, les aidant à la poursuite des antilopes. A l'autre extrémité du continent, dans les brousses de l'Afrique Méridionale, l'insouciance extraordinaire des colons, de race hollandaise, française ou britannique, a détruit, en l'espace de deux siècles, peut-être encore plus d'espèces d'animaux que l'homme eût pu associer à son travail. Deux de ces bêtes superbes ont complètement disparu pendant la deuxième moitié du dix-neuvième siècle : ce sont l'antilope blaaubok et le couagga. Ce dernier aurait été facile à conserver, car il s'apprivoisait en peu de temps quand on le capturait jeune : il se croisait avec la jument et ne subissait point comme la plupart des autres bêtes la redoutable contagion apportée par la mouche tsétsé. C'est par millions qu'on eût pu compter les couaggas si l'élevage en avait été tenté, et maintenant il n'en reste plus que des squelettes et des peaux dans une douzaine de musées[1628].
L'éléphant, qui faisait la gloire des grands cortèges d'Afrique, il y a deux mille ans, comme de nos jours encore dans les Indes, était récemment retourné à l'état sauvage dans le continent noir. Au milieu du dix-neuvième siècle, l'espèce africaine n'était plus représentée par un seul animal apprivoisé : la race était revenue à la sauvagerie primitive, et ce qui en restait était menacé de disparition très prochaine. On a calculé qu'en Afrique la production de l'ivoire éléphantin est de 800 000 kilogrammes par an. Une faible part de cette substance précieuse se compose d' « ivoire mort », provenant des cadavres trouvés dans les forêts, mais presque toute la récolte se compose « d'ivoire vivant »[1629]. C'est-à-dire qu'en prenant une moyenne de 15 kilogrammes par défense, les chasseurs tuent au moins 40 000 éléphants par an, sans compter ceux qui, après avoir été blessés, s'en vont mourir au loin, dans la brousse[1630]. Et pourtant, combien l'animal vivant représente-t-il une richesse supérieure, par sa force de travail et par son intelligence, à celle de l'animal mort ! Au lieu de ces chasses d'extermination, on pourrait facilement apprivoiser le gigantesque animal, comme jadis les Ethiopiens, les « plus sages des hommes », et les transformer en serviteurs, mieux, en alliés, dans le travail d'aménagement du sol africain. Les récits des historiens et les gravures des monnaies ne permettent pas de douter que l'éléphant domestique des armées d'Hannibal appartint vraiment à l'espèce qui parcourt aujourd'hui les forêts nilotiques. La dimension considérable des oreilles et la forme du front caractérisent nettement cette espèce. Mais la guerre fit périr l'industrie de l'apprivoisement, et c'est maintenant à la paix, à la douceur patiente des éducateurs qu'il incombe de recommencer le très grand œuvre, car c'est vraiment un des suprêmes triomphes de l'homme, d'avoir su élever certains animaux jusqu'à la société supérieure qui conçoit et pratique le beau. L'éléphant n'est-il pas devenu le dieu Ganesa, c'est-à-dire le symbole de la Sagesse, et, cela, grâce à l'homme qui en fit son compagnon ? Et ne peut-on en dire autant d'espèces également divinisées, telles que le chien et le chat, qui, tout en gardant — surtout le chat — une certaine indépendance et l'originalité du caractère, se sont incontestablement humanisés pour vivre de l'existence de l'homo sapiens par le regard, les désirs, les sentiments et les passions ?
L'œuvre de reconquête de l'éléphant africain, au point de vue économique et moral, s'accomplit lentement, mais elle s'accomplit. Un essai malheureux, fait en 1879, pour acclimater quatre éléphants indiens sur les bords du Tanganyika, avait découragé les tentatives ; mais, depuis, Bourdarie et d'autres voyageurs ont cité des exemples de nombreuses réussites. Dans le Congo français, sur les bords du Fernand Yaz, l'éléphant Fritz, élevé par des noirs Pahouins, est parfaitement dressé au transport de charges de 350 kilogrammes, et traîne des troncs d'arbres pesant une demi-tonne[1631]. A Yaumdé, dans le Kamerun, l'Allemand von Lottner se fait suivre gentiment par des éléphants apprivoisés, aussi familiers que des chiens ; il a constaté l'existence, dans le district, de deux variétés distinctes, l'une à poil clair et à crâne pointu, l'autre plus sombre et à tête large ; cette dernière est plus sauvage et demande plus de patience de la part de l'éducateur.
En Afrique, le plus grand des oiseaux, l'autruche, était menacée de disparition comme animal domestique ; elle ne se rencontrait guère que çà et là chez les nègres du Soudan, en quelques villages de la Tripolitaine, et principalement autour du lac Tzadé, avant les razzias des récentes guerres[1632]. Le superbe volatile ne fut sauvé que grâce aux éleveurs du Cap de Bonne-Espérance, qui comprirent les avantages matériels de l'éducation, comparée à la chasse destructive. Dans les steppes de la Russie méridionale, des tentatives du même genre ont parfaitement réussi, malgré les froids rigoureux, tandis que, jusqu'à maintenant, la domestication de l'autruche sur le littoral trop humide de l'Algérie, en des jardins trop étroits, a été tout à fait infructueuse au point de vue industriel. C'est sur la vaste étendue des plateaux que parcouraient naguère les autruches sauvages, exterminées par le général Margueritte et ses compagnons de chasse, c'est dans la même région aux horizons immenses que l'on pourra, si on le désire sérieusement, et avec méthode, renouveler la race de l'autruche algérienne.
Et que dire des plus belles espèces d'oiseaux, les lophophores, et ces merveilleuses et fantastiques « lyres » volantes, que l'on croyait jadis ne pouvoir vivre que bercées par le vent et volant au soleil, vers le » paradis » ? Ces oiseaux incomparables n'avaient pu se développer dans l'Indonésie que grâce à l'absence des grands rapaces, mais l'homme, le rapace par excellence, remplace amplement les tigres et les renards. La mode féminine des chapeaux ornés de plumes, de crêtes d'oiseaux, qui prévaut depuis les dernières décades du dix-neuvième siècle, et que les mœurs démocratiques ont propagée jusque sur les coiffures des mendiantes, a eu pour résultat de faire naître une classe de commis-chasseurs voyageant de par le monde pour tuer les plus beaux volatiles et les dépouiller de leurs plumes : les maisons de commerce entrent en concurrence pour se procurer les plus adroits agents de cette œuvre funeste, qui se poursuit contre tout ce qu'il y a de plus beau, les flamants, les hérons, même contre les hirondelles, honorées d'âge en âge.
C'est de nos jours que disparait le flamant de l'Amérique du Nord. Depuis longtemps, on avait pensé que les individus rencontrés çà et là devaient provenir d'une colonie établie quelque part dans l'archipel des Bahamas. Le naturaliste Frank Chapman la chercha et finit par la découvrir en mai 1904. Usant de précautions extrêmes, il réussit à observer ces animaux admirables, les plus gros oiseaux à plumage brillant ; sans les inquiéter, il put noter leurs mœurs et prendre de nombreuses photographies ; mais si le savant avait pu se cacher de l'animal, il ne réussit pas à empêcher d'autres hommes de suivre sa trace et, dans les six mois qui suivirent son expédition, les flamants disparurent presque tous sous la dent du chasseur[1633].
La chasse aux « aigrettes », bien plus que les gisements d'or, telle fut la raison des conflits diplomatiques suscités entre la Grande Bretagne, le Venezuela et le Brésil, à la fin du dix-neuvième siècle. On parlait solennellement du droit des gens de précédents historiques et de devoirs internationaux, mais il ne s'agissait, en réalité, que des bénéfices à retirer par les spéculateurs de tel ou tel pays sur la capture annuelle de deux ou trois cent mille aigrettes[1634]. Cependant, il ne manque pas d'exemples de procédés moins barbares qu'il serait facile de suivre et qui auraient pour résultat de sauvegarder les espèces et d'en assurer le produit régulier.
Au Venezuela et dans les autres parties de l'Amérique méridionale et tempérée, au Maroc, dans la Mésopotamie, en Chine, les oiseaux à aigrette se laissent docilement apprivoiser ; des spéculateurs mêmes, moins pressés de tuer que leurs confrères, ont fait en grand et avec succès des expériences d'apprivoisement sur des centaines d'animaux. Leur exemple arrive-t-il à temps pour sauver les espèces menacées par la manie destructrice des officiers, des chasseurs et des femmes du monde ?
C'est par des raisons semblables que les animaux à fourrure sont devenus si rares ou même ont disparu complètement en tant de pays du nord. Si le castor n'a pas été encore entièrement détruit, il ne vit plus à L'état de « nations », comme à l'époque où les Européens pénétrèrent dans le pays. Au dix-septième siècle déjà, les chasseurs canadiens français firent de tels dégâts parmi les tribus de castors que les Indiens du Mississippi durent se concerter pour la protection des villages de castors : il fallait y laisser au moins six mâles et douze femelles[1635]. Maintenant, le nom de Beaver se retrouve aux Etats-Unis aussi fréquemment dans les régions dépeuplées de castors que les noms de Bièvre en France, de Bever en Flandre et de Bieber en Allemagne. C'est à une époque toute récente que le castor a été heureusement sauvé d'une destruction complète dans l'Amérique du Nord, au moyen du parquage. Une ferme de la Géorgie, d'une superficie d'environ 450 hectares, contient quelques centaines de ces animaux, jeunes et vieux, qui disposent de l'eau d'un ruisseau abondant pour la construction de leurs réservoirs et auxquels on donne toute facilité pour le travail, mais chaque année on en tue un certain nombre pour la vente des fourrures[1636]. Une île de la côte du Maine, Outer Ileron, près de Boolhbay, de même les îles Pribîlov des mers d'Alaska, sont utilisées comme enclos pour les renards noirs et « bleus », dont les peaux se vendent à Londres jusqu'à 1 000 et 1 250 fr.[1637] La spéculation réussit, mais si les éleveurs règlent l'abatage de leur gibier, assurent au moins la durée, et même, par le choix judicieux des reproducteurs, la beauté de la race, là se bornent leurs soins. Ils ne font rien pour l'éducation de l'animal ; cependant les victimes désignées sont emportées en pleine mer : on les sacrifie loin du rivage, afin que les renards de l'île ne voient point les traces du sang et n'en sentent pas l'odeur.
Récemment, le couronnement du roi d'Angleterre, Edouard VII, aurait dû coûter la vie à 108 000 hermines pour les manteaux des pairs et des pairesses, si, pour la beauté correcte des fourrures, il n'y avait eu des accommodements avec les fournisseurs de la cour.
Les loutres marines ont cessé d'être connues des chasseurs. Vers 1876 déjà, elles avaient disparu des côtes de la Californie, mais on les rencontrait encore sur le littoral de l'Orégon, vers l'Alaska et les Aléoutiennes. Maintenant il n'en reste pas assez, même dans les parages septentrionaux, pour qu'on les chasse encore : l'industrie n'existe plus. Les rares loutres qui continuant l'espèce ont change de mœurs : elles ne viennent plus à terre pour se reposer, elles se réfugient sur des masses d'algues flottantes et vont pâturer sur les roches à fleur d'eau[1638]. Mais les jalousies commerciales, les haines internationales ont trouvé moyen de se satisfaire aux dépens de telle espèce marine, les otaries, qu'il serait singulièrement facile de transformer en animal domestique. C'est ainsi qu'en 1896, un acte du Congrès nord-américain enjoint aux gardiens des îles Pribîlov la destruction presque totale des otaries (*cailorhinus ursinus*), qui viennent aborder dans l'Archipel pour y élever leurs familles. Triste exemple de l'inintelligence humaine ! Pendant la première moitié du dix-neuvième siècle, la tuerie se faisait sans aucune méthode, Russes et Anglais exterminaient en masse. On ne voyait plus même que des animaux isolés dans les îles du Pacifique septentrional, lorsque des fermiers américains eurent l'idée d'aménager les îles Pribîlov comme de grands parcs à bétail marin. En 1890, on n'y comptait pas moins de cinq millions de phoques, dont cent mille, soit environ les deux tiers de la production du monde entier, devaient être abattus chaque année au bénéfice de la compagnie d'adjudication. Puis est venue la lutte entre fermiers et pirates, lutte à laquelle a succédé l'extermination légale, destinée à mettre un terme aux disputes fréquentes qui éclatent entre les concessionnaires officiels et les chasseurs interlopes. Quand il ne restera plus que de rares survivants, peut-être regrettera-t-on de ne point avoir apprivoisé le doux animal.
Sur le continent voisin, dans l'Amérique du nord, la bête de chasse le plus fréquemment citée fut le bison, dont la chair entretenait tant de tribus indiennes avant que les blancs, saisis de la frénésie du meurtre, se fussent mis à tout exterminer devant eux. Encore au milieu du dix-huitième siècle, les bisons parcouraient les forêts et les savanes dans le « Pied-mont » oriental des Alleghanies[1639], et même une colonie de huguenots français, à Manikintown, dans la vallée supérieure du James-River, avait domestiqué l'animal, sinon pour l'agriculture, au moins pour la production de la viande et du lait. C'est le bison qui a frayé toutes les routes conduisant de l'Océan atlantique vers le Far West, en traversant montagnes et vallées suivant les lignes de moindre fatigue ; l'homme n'a fait que suivre les traces de l'animal, remplacées bientôt par celles de ses bêtes de somme, et maintenant par ses voies ferrées.
Maintenant, il n'y a plus de bison libre dans le Cis-Mississippi et l'on compte ceux qui existent au delà du grand fleuve. En 1900, le nombre de bisons américains se maintenait, il est vrai, mais non pas en des conditions de liberté : l'augmentation des animaux ne se faisait que dans des réserves tandis qu'il y avait diminution dans les plaines herbeuses[1640].
Cependant, dans l'Amérique canadienne, près du Fort Résolution, au bord du grand lac de l'Esclave, le bison continue de prospérer[1641]; il reste en cet endroit une réserve naturelle contenant trois troupeaux de cinq cents têtes que les agents de la Puissance promettent de défendre contre les chasseurs ; la race de ces bisons est, du reste, d'un type plus long et plus épais que celle des plaines mississippiennes.
Le bison des États-Unis, désormais parqué, vivra peut-être, mais il est à craindre que le bison d'Europe succombe, car le troupeau de la forêt lithuanienne de Bela Veja, qu'il est défendu de chasser, diminue graduellement en force numérique depuis le milieu du siècle : on y comptait environ 1 900 bêtes en 1856 ; quarante ans après, elles n'étaient plus que 600, car si l'on prend soin de les nourrir pendant l'hiver, en leur ouvrant des granges pleines de foin, on n'a encore pu les protéger contre les loups ; en outre, d'après quelques naturalistes, la décroissance de la race serait due à la consanguinité, et il y aurait urgence de les croiser avec des bisons qui se trouvent encore dans le Caucase[1642] et les autres représentants de la race conservés çà et là en des forêts privées. On désigne souvent le bison de Lithuanie par le nom d'auroch, c'est une erreur : il y a peut-être trois siècles que ce dernier animal a cessé d'exister comme le cerf megaceros et tant d'autres animaux des temps préhistoriques.
Si l'homme ne revient pas à la bonté, le caribou du Grand Nord, ou renne du Canada, partagera le sort du bison dans un avenir prochain. Indiens et Esquimaux, de même que les rares voyageurs blancs qui pénètrent dans les solitudes canadiennes, au nord du lac de l'Esclave, tuent chaque année des milliers de caribous, soit pour leur chair, soit seulement pour les langues, morceau de choix. La chasse s'en fait donc uniquement pour le « plaisir ». Certains territoires où ils étaient naguère fort nombreux en sont maintenant tout à fait dépeuplés[1643].
Il existe bien d'autres espèces que l'homme a appris à utiliser, mais la plupart sont des auxiliaires de la chasse et de la pêche, et participent à cette œuvre de destruction où l'homme est si expert ; tels sont le furet, la loutre, l'épervier, le faucon, le cormoran, l'once, la panthère, le lion même. D'autre part, en dehors de nos basses cours et de nos parcs, de nos fermes et de nos volières, l'agriculteur a domestiqué le lama, la vigogne, le renne, le dromadaire, le chameau des terres africaines et asiatiques ; celui-ci est également acclimaté en Australie où, l'élevage n'ayant pas été abandonné au hasard, on a des individus de beaucoup supérieurs à ceux de l'Inde par la taille, la force, la résistance[1644] ; le rhinocéros est apprivoisé dans les monts Garro où on le fait paître en troupeaux ; çà et là le tapir rend des services à l'homme ; des bœufs musqués ont été transportés du nord du Groenland à la Suède boréale pour être employés au travail des champs.
Du reste, quelle espèce n'a pas des facultés sociables que l'on pourrait considérablement développer avec un peu de sagacité et de bienveillance, et qui, par la suite, ne demanderait qu'à nous aider : moineaux de nos jardins publics, serpents de l'Inde, pythons du Dahomey, écureuils, souris, marmottes, araignées, perroquets, carpes, toutes ces bêtes se rapprochent de nous dès que nous leur faisons la moindre avance. Et notre cousin le singe, encore tout au plus considéré comme objet de curiosité ! On peut se demander parfois si l'animal ne s'est pas plutôt domestiqué l'homme que celui-ci n'a asservi la bête. Les procédés tyranniques des chiens et des chats sont bien connus, mais le manège du coucou indicateur de l'Afrique méridionale, conduisant l'indigène vers la ruche de miel sauvage et sachant qu'il en aura sa part, est un exemple meilleur. Cette coutume est niée comme fut mise en doute toute histoire d'animal supposant en lui une dose d'intelligence tout à fait comparable à la nôtre — et une dose de bonté supérieure — et pourtant elle n'en est pas moins absolument digne de foi, ainsi que les nombreux faits qui montrent les progrès intellectuels dans le monde des animaux, tels les perfectionnements graduels dans les nids du martin-pêcheur, de l'hirondelle, du grèbe, du citelle gâche-pot[1645], de la mouette, tel l'emploi du levier par le singe et par l'éléphant. Les chercheurs qui ont pénétré dans le monde animal en rapportent des merveilles[1646].
L'association de l'homme et de l'animal n'est qu'un cas particulier des associations animales. Le coucou indicateur se comporte envers le rattel, quadrupède de la famille de l'ours, exactement comme envers le Hottentot, et l'animal comprend l'appel de l'oiseau tout aussi bien que le Hottentot peut le faire. Sur les côtes du Pérou, on a constaté qu'un certain volatile perche sur le dos de la tortue qui flotte et qu'à l'approche d'un bateau l'oiseau ne manque pas, avant de s'envoler, de donner quelques coups de bec sur la carapace de l'animal sommeillant. Il n'est pas nécessaire que chacun des participants retire quelque profit de leur coopération, il peut y avoir affection non partagée ; on rencontre souvent dans les Cordillières des troupeaux de mules dont le chef de file est un cheval hongre : c'est un moyen qu'emploient les conducteurs pour empêcher leurs bêtes de se disperser, car toutes prennent bientôt pour le cheval, surnommé la « madrina », la marraine, un tel attachement qu'elles ne peuvent souffrir d'en être longtemps séparées[1647].
En somme, ce que l'homme a introduit de neuf dans le monde animal ce sont les croisements de races. C'est à lui que sont dus de nombreux gallinacés, léporides, hermione, bardot et mulet. Qu'un être hybride possède plus de raisonnement, de mémoire, d'endurance, d'affection et de longueur de vie que chacun des deux parents, semble indiquer que l'art a été plus fort que la nature (Darwin).
En 1900, les puissances européennes se sont mises d'accord pour empêcher la destruction des grosses bêtes d'Afrique, du moins pour en régler la chasse. En vertu de leur traité, il a été convenu que, dans la région centrale du continent, la poursuite des lions, léopards, hyènes, babouins, serpents venimeux et pythons restera provisoirement permise, tandis que celle du vautour, du secrétaire, du hibou et autres oiseaux utiles sera strictement interdite ; de même la girafe, le gorille, le chimpanzé, l'âne sauvage, l'élan, en danger d'extermination complète, doivent être protégés : quant à l'éléphant, au rhinocéros, à l'hippopotame, au zèbre, au buffle, la chasse des jeunes et des mères accompagnées de leurs petits n'en est pas autorisée.
On le voit, cette convention n'est pas de nature à constituer de véritables réserves interdites à la férocité des chasseurs. Il eût été bien autrement efficace de délimiter nettement une contrée qui fût absolument close aux bûcherons, aussi bien qu'aux tueurs de bêtes et d'hommes, si ce n'est en cas de défense personnelle.
A cet égard, les prescriptions stipulées pour le parc de Yellowstone ou « Parc National » aux États-Unis eussent été le modèle à suivre. « Aucune violence ne doit être faite contre oiseau ou autre animal, aucun coup de hache ne doit être porté contre arbre de la forêt primitive, et les eaux doivent continuer de couler non polluées par moulin ou par mine. Tout doit rester en l'état pour témoigner ce qu'était le Far West avant l'arrivée de l'homme blanc ». On peut se demander si toutefois les hôtels avec leur outillage et leurs dépendances de toute nature n'entraînent pas peu à peu la violation de ces engagements. On a les mêmes craintes pour tous les « parcs » de ce genre établis dans le voisinage des grandes cités et des régions surpeuplées. Dans le New-Hampshire, un naturaliste a délimité en pleine région montagneuse une fort belle forêt de 17 000 hectares, où l'on a lâché 74 bisons, 1 500 élans et près de 2 000 autres cervidés d'espèces diverses, toutes bêtes sauvages qui ont trouvé là un milieu qui leur convient, et qui s'y multiplient. Les monts Adirondak de New-York ont aussi leurs réserves et chacun des États du Nord demande d'avoir les siennes[1648]. Le même courant d'idées se fait jour en Australie et en Nouvelle-Zélande. Evidemment, l'aspect et le peuplement de ces divers parcs nationaux dépendra du goût sincère des habitants pour la nature et de la science de leurs zoologistes. En Afrique, on a constaté que la « réserve » établie par les Anglais sur la rive gauche du Chiré n'a point eu pour résultat de ramener l'éléphant dans la région d'où la chasse l'avait contraint de fuir. Les bêtes féroces, notamment les lions et leur gibier, se sont accrues dans le parc rhodésien mais l'éléphant n'a pas confiance[1649] : peut-être craint-il une nouvelle ruse de l'homme, son ennemi par excellence.
Outre les animaux de chasse ou d'utilisation sur lesquels s'exerce l'influence de l'homme en divers sens, mais surtout dans le sens de la destruction, de très nombreuses espèces subissent indirectement cette influence. On ne saurait éviter l'élimination des multitudes par l'établissement des colonies, le défrichement, la culture des champs, la construction des routes et des usines. Si, dans nos pays d'Europe, les musées contiennent beaucoup d'espèces d'oiseaux migrateurs ou sédentaires qui ont complètement disparu pendant le dix-neuvième siècle[1650] par suite de la frénésie des chasseurs, l'Amérique du Nord a perdu certains oiseaux par le simple fait de la colonisation humaine. Telle espèce, notamment l'*ectopistes migratoides*, était autrefois assez puissante en nombre pour que son vol obscurcît le soleil pendant des heures entières. Audubon, qui nous a laissé de ces passages d'oiseaux de saisissantes descriptions, visita dans le Kentucky une colonie de pigeons migrateurs qui s'étendait sur plus de 60 kilomètres et sur une largeur moyenne d'environ 5 kilomètres[1651].
Le naturaliste, agronome ou médecin, agrandit chaque jour le cercle de ses études ; il cherche à poursuivre sur la face de la Terre l'action de l'homme dans la propagation, la diminution ou la disparition des insectes, des vers et des bactéries qui portent les maladies, les pestes ou les contre-poisons ; il entre, de plus en plus, dans le monde des infiniment petits. En pareille matière, on doit se borner à citer des exemples. C'est ainsi qu'on a pu calculer exactement le temps qu'a mis le fléau de la nigua ou « chique », *sarcophyila* ou *pulex penetrans*, pour traverser le continent d'Afrique, portée par les hommes dans leurs ulcères. On dit que le redoutable insecte atteignit la côte occidentale au port d'Ambriz, dans un sac de lest apporté par un navire brésilien. En 1885, la nigua avait déjà gagné le bassin intérieur du Congo au Stanley-Pool. En 1892, elle était arrivée au Nyanza et sévissait d'une manière si terrible dans l'Usinja et l'Urundi que des villages entiers furent dépeuplés. De là, l'insecte fut importé aux rives du Tanganyika par la route des caravanes et, en 1897, on le trouvait dans les villes de la côte orientale, à Bagamoyo et Pangani. Enfin, en 1898, l'île de Zanzibar avait aussi ses malheureux claudicants portant des chiques sous les ongles des pieds. On s'attend à ce que la redoutable bestiole franchisse bientôt l'Océan Indien pour se répandre dans tous les pays de la zone tropicale[1652]. L'homme a pu longtemps se croire impuissant devant les dangers de cette nature, et cette impuissance même était une des causes pour lesquelles il invoquait un sauveur providentiel. Mais la science lui fournit maintenant les moyens de lutter. Il apprend à s'immuniser, à préserver son bétail contre toutes les pertes microbiennes ; il modifie même l'aspect de la nature pour empêcher la naissance et la propagation de certaines espèces. Les hygiénistes ne nous font-ils pas espérer que les terribles anophèles, porteuses des fièvres paludéennes, cesseront de décimer les populations humaines, grâce aux plantations d'arbres appropriées, au traitement chimique des mares, à la construction plus savante des demeures et à la forme des vêtements ?
Encore chasseur et carnivore, l'homme ne se pose guère le problème de ses devoirs envers le monde animal ; toutefois ses rapports plus étroits avec les bêtes qui travaillent pour lui font naître des questions morales très pressantes. Tout ce monde d'ouvriers quadrupèdes qui apportent leur concours généralement très volontaire aux entreprises de leur maître, constitue, dit Clemenceau, un « cinquième État »[1653] fort semblable au quatrième, si ce n'est pourtant qu'il se trouve plus dans la situation de l'esclave des temps anciens que dans celle du salarié moderne. Et, chose lamentable, il se trouve toujours un esclave pour discipliner les esclaves, un homme du « bas » peuple pour se venger sur plus bas que lui ; un opprimé, lui-même fils de salarié lésé dans ses droits, se fait, pour le compte d'un maître, le bourreau de l'animal ; c'est un valet de ferme qui apprend à cingler de « quarante-deux manières » la peau de la bête rétive ; c'est le caravanier qui entretient avec soin la plaie de l'âne ou du mulet afin d'y planter le dard de l'aiguillon. Que de cités, sans être le « paradis » de personne, sont pourtant l' « enfer des chevaux » !
Là où le sentiment de cordialité naturelle entre compagnons de labeur et la puissance de l'opinion publique protègent l'animal domestique, lui assurent un bon traitement, un soigneux entretien, c'est un des spectacles les plus charmants que celui de l'œuvre commune où bipède et quadrupèdes, animés d'une même volonté, poussent d'un même effort. Un bel attelage de chevaux aux houppes flottantes, aux grelots sonores ; des bœufs au pas mesuré entre lesquels la main de l'homme tient le soc tranchant ; les vaillants chiens de Bruxelles qui aboient de bonheur quand la voiture pleine de jarres s'ébranle au-dessus de leurs têtes, est-il spectacle humain qui donne mieux l'idée d'un sentiment de solidarité dans une œuvre considérée comme un devoir ? La probité de la conscience pourrait-elle dépasser chez l'homme ce qu'elle est dans ces nobles animaux ? Et que de fois l'homme brute s'arroge-t-il sur la bête le droit de vie et de mort ? que de fois la bonne ou mauvaise destinée de l'animal domestique dépend absolument du hasard, des caprices du maître, de la bonne nature ou de la férocité de celui qui lui prend son labeur ? Il est vrai que, dans la plupart des pays dits « civilisés », se sont formées des « sociétés de protection des animaux », desquelles il ne faut point médire et qui font certes une grande part de bien, proportionnelle à l'initiative individuelle de bonté, à la passion de sympathie qu'apporteront à cette œuvre les citoyens eux-mêmes, car les lois appelées à leur aide par les amis des animaux n'ont de valeur que grâce au concours de l'opinion et ne sont effectivement sanctionnées que dans les pays comme l'Angleterre où l'homme aime réellement ses frères non doués de la parole. Comment les lois pourraient-elles fournir aux animaux domestiques une protection efficace puisqu'elles livrent les hommes aux caprices les uns des autres ? Du moins parmi les humains, les oppressés peuvent-ils résister à la ligue des oppresseurs, et, par la solidarité dans la révolte, par l'association dans les efforts, ont-ils déjà remporté mainte victoire ; mais que peuvent les animaux ? Ils ne se mettent point en grève et on ne saurait attendre l'amélioration de leur sort que de l'accroissement graduel de l'intelligence et de la bonté chez leurs éleveurs et maîtres.
Or, on peut se demander si, d'une façon générale, l'élève des animaux domestiques s'est faite d'une manière utile pour le développement de chaque espèce. Jusqu'à nos jours, on doit le dire, l'homme civilisé n'a guère apprivoisé l'animal qu'à son profit égoïste ; il n'a vu en lui que les qualités ou les produits qui peuvent être de quelque utilité à sa propre personne, à sa fortune ou à sa race. De même qu'il tuait l'homme ennemi, de même il se débarrassait de la bête gênante ; comme il avait l'habitude d'asservir le semblable dont le travail pouvait lui profiter, il chargeait de son fardeau l'animal docile en lui faisant accomplir son travail. Dirigé par cette morale purement personnelle, l'éducateur de la bête apprivoisée, puis domestiquée, l'a très souvent amoindrie de toute façon, affaiblie, enlaidie, avilie physiquement, rendue même tout à fait impropre à se maintenir par ses forces physiques isolées dans sa lutte pour l'existence ; il l'entretient dans une vie dont toutes les conditions sont artificielles : qu'il suffise de rappeler le hideux spectacle de ces masses de chair, à peine capables de se mouvoir, porcs primés dans les concours agricoles.
L'action de l'homme sur l'animal pourrait être beaucoup plus profonde si elle se produisait, non pour rendre l'animal plus utile à l'homme, mais pour rendre l'animal plus utile à lui-même, en le faisant plus beau, plus fort, plus intelligent. Sans le secours de l'homme le cochon, le mouton, les volailles de basse-cour auraient bientôt disparu du monde moderne ; les bœufs se trouveraient en danger d'extinction rapide ; les chiens et les chats ne reviendraient à la vie des aïeux qu'après avoir perdu par la famine plus de la moitié de leur race[1654] ; il en serait probablement de même du cheval. Mais si la plupart des animaux ont été rendus moins aptes au combat pour la vie matérielle, si même diverses espèces, celles qu'on élève seulement pour la viande ou la laine, comme les bœufs de boucherie et les moutons, ont été abruties, réduites à de simples masses ambulantes, il est aussi des bêtes qui se sont si bien associées à l'homme, intellectuellement et moralement, qu'on ne peut désormais les séparer : l'alliance s'est faite d'une manière absolument intime entre nous et leurs races humanisées ; nous constituons un grand tout appartenant au même ensemble de civilisation.
L'histoire de la flore dans ses formes d'initiation par l'homme s'est développée parallèlement à l'histoire de la faune. Il est aussi des espèces qui, dans leurs diverses variétés, appartiennent si bien au champ, au jardin, à la plate-bande de la cabane, qu'on ne peut se les représenter sans le voisinage immédiat des travailleurs qui les sèment, les plantent, les soignent, les arrosent, veillent à leur entretien journalier. Comment s'imaginer les familles dans l'état normal du bien-être sans le pain domestique, sans les légumes verts et secs, sans les fines herbes et la salade, sans les fruits savoureux de la vigne et du verger ?
L'homme n'est pas toujours resté fidèle aux plantes qui nourrissaient ses aïeux. D'après Homère, il semble bien que les Lotophages de la côte des Syrtes et de l'île devenue actuellement Djerba tenaient la baie du *rhamnus lotus* ou *zizyphus lotus* pour l'élément le plus précieux de leur nourriture, et lui attribuaient des vertus souveraines, tandis que, de nos jours, ce n'est au plus qu'une occasion de maraude pour le berger désœuvré.
Et de l'autre côté du monde, n'avons-nous pas eu toute une littérature pour célébrer la gloire du soma, la boisson divine dont s'enivrait Indra, et qui n'est connue maintenant, sous forme de mauvaise bière, que de peuplades obscures des vallées afghanes ? On peut considérer dans une certaine mesure la marche de la civilisation comme le remplacement graduel d'un pain grossier par un pain plus substantiel et plus vivifiant. Les débris laissés dans les grottes des préhistoriques, comparés à ceux qu'on trouve actuellement dans nos greniers, montrent les progrès immenses qu'on a faits à cet égard. Déjà, pendant la génération contemporaine, on peut constater quelle extension n'a cessé de prendre le généreux froment. Et que de transformations se préparent dans le même sens, grâce aux engrais chimiques, grâce à la connaissance et à la méthode ! La grande conquête agricole qui se prépare n'est-elle pas la culture des microbes fabricateurs de composés nitriques assimilables par les plantes et, en conséquence, créateurs d'espèces plus riches et plus nourrissantes ? Le génie de l'homme a pour ambition de domestiquer à son profit les multitudes innombrables des infiniment petits[1655].
Et tous les progrès qui ont été faits depuis un siècle dans la science de la vie, animaux, et plantes, ont été en même temps un accroissement du pouvoir humain dans la transformation, l'éducation des espèces, la compréhension de tout l'ensemble harmonique des choses. Les vrais prédécesseurs de Darwin, ceux qui firent son éducation et que l'on devrait considérer comme les auteurs de la doctrine d'évolution, sont les éleveurs et les jardiniers qui, par leurs ingénieuses recherches, ont su faire s'épanouir de si belles roses, développer de si merveilleux chrysanthèmes, embellir si étonnamment les espèces de nos compagnons domestiques[1656]. Chaque année voit s'accroître les miracles. Les horticulteurs dévoués au monde de plantes qu'ils développent autour d'eux sont ravis de voir combien les résultats dépassent leurs peines. « C'est précisément le contraire de ce que disent les indifférents et les novices. Ils s'imaginent que le jardinier verra disparaître le résultat de son travail avec le changement des saisons, tandis que, d'année en année, s'accroissent la splendeur et la variété des richesses florales, grâce à un peu de pratique des lois de la vie »[1657].
Les immenses conquêtes de l'homme, obtenues par l'amélioration des espèces, se sont également étendues en nombre : elles ont eu autant d'importance au point de vue extensif qu'au point de vue intensif. Les nouveaux besoins de l'industrie utilisent des espèces dont on ne connaissait pas la valeur autrefois, et tout l'équilibre économique des migrations se trouve changé par la nécessité de trouver tels ou tels produits en des lieux très éloignés des centres de culture. Ainsi la découverte du Nouveau Monde fut-elle, peu de temps après, suivie par le déplacement des industries coloniales, culture de la canne à sucre, du caféier, du bananier, et c'est à cette extension des champs de culture par delà les mers que sont dus les énormes mouvements de population d'un continent vers l'autre et les problèmes, si redoutables, des conditions du travail. Une révolution nouvelle s'est produite quand les matières élastiques et imperméables, gutta-percha et caoutchouc, ont pris une valeur de premier ordre dans l'industrie moderne.
En certains pays, comme dans l'île de Sumatra, on a brutalement détruit par l'abatage des arbres la source des richesses, tandis qu'ailleurs on a pu l'entretenir par le reboisement des terrains productifs ou qu'on a eu la chance, comme au Congo et dans les selves immenses de l'Amazonie, de trouver des éléments de production naturelle d'une abondance encore supérieure aux besoins grandissants. Par suite de cette exploitation des caucheros, un mouvement continu de migration s'établit entre l'État de Cearà et les forêts de l'intérieur brésilien ; des colonies temporaires se forment çà et là au milieu des solitudes, et l'équilibre des républiques américaines se déplace forcément. C'est la « question du caoutchouc » qui a fait surgir la petite communauté politique d'Acre et menacé d'allumer la guerre entre les deux États voisins, Brésil et Bolivie : un déplacement des frontières, naturellement au profit de la puissance la mieux armée, a été le résultat de ces discussions, qui amèneront en outre l'ouverture de routes nouvelles à travers la forêt préandine. Et quel rôle joue dans les rapports internationaux le « caoutchouc rouge » — rouge du sang de l'indigène — brouillant la Belgique, associée malgré elle à la politique de l'Etat indépendant du Congo, avec l'Angleterre.
Une autre essence, qui donne lieu à un moindre mouvement d'affaires mais qui a cependant aussi une influence considérable sur les marchés du monde, le chinchona, présente cet étrange phénomène que l'industrie s'en est entièrement déplacée. La cascarilla, l'écorce du Pérou, ne vient plus pour l'Europe de la région des Andes. L'incurie des indigènes a été dûment punie : ayant tué tous les arbres qui leur fournissaient le précieux remède, ils n'ont plus rien à expédier désormais, et, quand ils sont malades eux-mêmes, ils sont obligés de s'adresser aux hôpitaux d'Europe, qui s'approvisionnent de quinine en diverses contrées non américaines, mais surtout à Java. C'est en 1832 que cette île reçut les premières plantes de l'espèce si insuffisamment soignée en son pays d'origine. Peu d'années après, l'Anglais Markham réussit, par d'ingénieux subterfuges, à doter l'Inde et Ceylan de la plante péruvienne, et, tandis que celle-ci disparaissait de la mère-patrie, elle se multipliait dans les jardins étrangers. Au commencement de ce siècle, on compte environ cent millions d'arbres en rapport, mais c'est Java qui fournit au monde médical la meilleure part de la récolte[1658].
Jusqu'en 1868, le thé vendu en Grande Bretagne provenait presqu'exclusivement de Chine ; le thé indien, qui avait fait sa première apparition sur le marché de Londres en 1845, représentait en 1882 un tiers de la consommation anglaise. Le caféier, dont la feuille était attaquée par un champignon spécial, *Hemeleia vastatrix*, disparut de Ceylan, et y fut remplacé par l'arbre à thé. De 1895 à 1905, l'exportation des pays producteurs vers l'Angleterre se répartit ainsi : Ceylan 35 %, Inde (en premier lieu, la province d'Assam) 60 %, Chine 5 %. La provenance du café consommé en Europe s'est également beaucoup déplacée depuis cinquante ans.
La culture du coton est aussi l'occasion de tentatives nombreuses. Depuis 1840, les États-Unis envoient sur le marché européen, et avec la seule intermittence provenant de la guerre de Sécession, plus de la moitié du coton qui y est consommé ; au début du xxe siècle, l'Amérique du Nord entre pour plus des trois quarts dans la production mondiale. Les essais que les capitalistes d'Europe font pour secouer l'omnipotence du syndicat des planteurs des États du Sud, de la Caroline au Texas, n'ont point encore abouti à des résultats bien marqués.
Ainsi la destruction d'une part, la restruction de l'autre se produisent à la surface de la Terre, sous l'influence des passions et des intelligences en conflit. Les chercheurs d'orchidées parcourent les forêts de la Colombie et du Brésil, non seulement pour trouver à leur profit des exemplaires rares, mais pour détruire, au dommage de leurs rivaux, les fleurs précieuses qu'ils ne peuvent pas emporter. Quant aux honnêtes agriculteurs, ils suppriment les espèces par centaines, peut-être par milliers, et pour cause d'uniformité, de régularité, de méthode obligatoire dans les cultures. Le labour et la friche sont forcément ennemis. La flore des landes, celle des marais disparaissent dans les campagnes où se promène la charrue. A Chamblande, près de Lausanne, sept espèces de plantes n'ont point reparu après le défrichement. Pour la même raison, les anciennes terres marécageuses de la Prusse orientale n'ont plus ni la *trapa natans*, ni la *betula nana*, ni autres plantes, naguère très communes. Conwentz propose de garder çà et là quelques hectares de marais qui serviraient de musées botaniques aux étudiants des alentours[1659].
Dans l'ensemble, les hommes ont travaillé sans méthode à l'aménagement de la Terre. Ils savaient bien quelle part du sol convenait à leurs cultures et ils la choisissaient judicieusement, mais avec quelle barbarie procédaient-ils à la préparation du terrain ! Encore maintenant, aux États-Unis, au Canada, au Brésil, des pionniers de l'agriculture commencent leur œuvre d'enrichissement de la terre par la destruction de la forêt vierge. Ils attendent la saison favorable des sécheresses pour allumer le bois et l'on voit l'incendie se propager effroyablement d'une rivière à l'autre, ou bien entre deux montagnes, brûlant en même temps les animaux, noircissant le ciel de leur fumée, livrant au vent des cendres qui se répandent jusqu'à des centaines de kilomètres. Tout est dévasté sur la terre noirâtre : à peine quelques énormes souches ont-elles résisté aux flammes, se dressant en fûts inégaux et calcinés au-dessus des lits entassés du charbon. Quelques années d'attente, et ces fourrés de bois qu'on a niaisement carbonisés auraient pris une valeur extrême pour la charpente et l'ébénisterie ! Ils auraient gardé surtout leur part dans l'hygiène générale de la Terre et de ses espèces, car, dans la distribution des formes géographiques, la forêt a son rôle essentiel, après les étendues océaniques et l'architecture des plateaux et des monts.
C'est principalement au point de vue du climat que les forêts ont été mal gérées ou plutôt abandonnés au hasard. Et, cependant, la Terre devrait être soignée comme un grand corps, dont la respiration accomplie par les forêts se réglerait conformément à une méthode scientifique ; elle a ses poumons que les hommes devraient respecter puisque leur propre hygiène en dépend.
Il est certain que, pendant ces derniers siècles, la superficie des forêts, entamée par l'agriculture et surtout par les défrichements sans méthode, les transformations en pâtis, a diminué de millions et de millions d'hectares. Non seulement elle s'est considérablement amoindrie, mais aussi les forêts qui subsistent sont moins belles, moins riches en hautes futaies, et les pins, les sapins rigides à la sombre verdure y ont, en beaucoup d'endroits, remplacé les arbres feuillus. Etudiant la nomenclature géographique de l'Allemagne, von Berg a constaté, en 1871, que, sur un ensemble de 6 905 noms de lieux, dus à la végétation forestière, 6 115 se rapportent à des arbres feuillus, même en des contrées où ces arbres manquent complètement aujourd'hui ou, du moins, n'ont aucune importance en comparaison des conifères. Vers 1300, le Hanovre, le Holstein, la Westphalie du nord n'avaient point de forêts de pins, essence qui envahit ces contrées depuis le dix-neuvième siècle. Les conifères se sont avancés graduellement de l'est vers l'ouest, de la Slavie en Germanie parce qu'ils sont d'une croissance plus rapide et se contentent d'un sol moins riche. Mais ce sont des arbres à forme rudimentaire, beaucoup moins riche et variée que celle des arbres feuillus, et les progrès de la sylviculture consistent à nous rendre les forêts d'autrefois[1660].
C'est donc le hasard qui nous gouverne aujourd'hui. L'humanité n'a pas encore fait l'inventaire de ses richesses et décidé de quelle manière elle doit les distribuer pour qu'elles soient réparties au mieux pour la beauté, le rendement, l'hygiène des hommes. La science n'est pas encore intervenue pour établir à grands traits les parts de la surface terrestre qui conviennent au maintien de la parure primitive et celles qu'il importe d'utiliser diversement, soit pour la production de la nourriture, soit pour les autres éléments de la fortune publique. Et comment pourrait-on demander à la société d'appliquer ainsi les enseignements de la statistique, alors que, devant le propriétaire isolé, devant l'individu qui a le « droit d'user et d'abuser », elle se déclare impuissante !
Un fait capital domine toute la civilisation moderne, le fait que la propriété d'un seul peut s'accroître indéfiniment, et même, en vertu du consentement presque universel, embrasser le monde entier. Le pouvoir des rois et des empereurs est limité, celui de la richesse ne l'est point. Le dollar est le maître des maîtres : c'est par sa vertu, avant toute autre raison, que les hommes sont répartis diversement sur la face de la terre, distribués çà et là dans les villes et les campagnes, dans les champs, les ateliers et les usines, qu'ils sont menés et ramenés de travail en travail, comme le galet de grève en grève.
Le type essentiel du civilisé d'Europe, ou mieux de l'Américain du Nord, est de se dresser pour le gain, en vue de commander aux autres hommes par la toute-puissance de l'argent. Son pouvoir s'accroît en proportion exacte de son avoir. Telle est actuellement la loi universellement reconnue, non seulement dans les pays de culture européenne mais aussi dans les contrées d'Asie qui se sont développées vers le monde idéal économique, et dans toutes les autres parties du monde, entraînées par l'exemple de l'Europe et par sa toute-puissante volonté. Les anciennes formes de propriété, qui reconnaissaient à chaque habitant de la commune l'égalité des droits à la jouissance de la terre, de l'eau, de l'air et du feu, ne sont plus que d'antiques survivances en voie de disparition rapide.
Là où la tribu était peu nombreuse, tandis qu'en proportion le sol était illimité, pour ainsi dire, personne ne songeait à s'approprier un lot de terrain pour des cultures particulières. Il y avait surabondance de sol productif : le prenait qui voulait, de même que chacun respirait à son aise et se chauffait au soleil quand il avait froid. Encore au douzième siècle, alors que les habitants du Jura étaient fort clairsemés il était de droit public qu'un individu défrichant un terrain en devenait propriétaire[1661]. Le principe est universellement reconnu dans l'Inde et dans tout l'Orient que l'on acquiert l'usage légitime de la terre en la vivifiant, c'est-à-dire en la cultivant de ses bras. Mais la culture une fois interrompue et la terre étant retombée en friche, tout nouvel arrivant peut se permettre, après un laps de trois ou de cinq années, de procéder à une nouvelle appropriation du sol par son travail[1662].
En certaines parties de la Chine, au Setchuen, par exemple, les paysans sont aux aguets sur les bords du Yangtse-Kiang ; dès que les eaux du fleuve ont baissé, révélant des îles et des battures, des champs naissent comme par enchantement et des cases de bambou apparaissent sur le sol à peine égoutté. L'opinion publique et, par une conséquence naturelle, la loi surveillant jalousement l'agriculteur qui n'apprécie pas avec assez de sollicitude la terre qu'il a la chance de posséder, l'abandon des champs est puni de la confiscation ; la mauvaise culture se paie à coups de bambou ; ne pas faire produire le grain nourricier que la terre consentirait à donner est un crime contre tous.
A la forme première de l'appropriation — car la terre que l'on cultive en reconnaissant qu'on n'aura plus le droit de la dire sienne quand on cessera d'en féconder le sol par le travail n'est point encore une propriété —, à cette forme première succède la propriété collective. C'est déjà une limitation du droit primitif de labour appartenant à tous. On comprend en effet que les habitants d'un district voient avec déplaisir des voisins, qui, eux aussi, ont leurs campagnes, leurs domaines de champs, de prairies et de forêts, empiéter sur le territoire que par suite de la longue habitude on était accoutumé à dire « sien ». Il s'établit peu à peu, par la force des choses, une distribution des terres entre les communautés ou groupes de villageois ou de familles, analogue à la part d'activité qui se répartit physiologiquement entre les cellules. C'est un fait récemment mis en lumière par les historiens économistes que la propriété commune fut jadis le régime dominant parmi les sociétés. D'ailleurs il y a lieu de s'étonner qu'il ait fallu, pour ainsi dire, « découvrir » cet ancien état de choses, alors qu'on peut en constater encore dans tous les pays soit la durée persistante, soit du moins des vestiges nombreux. C'est que les hommes d'étude ne voyaient les institutions qu'à travers les livres en s'aidant des préceptes du droit romain. Tous ignoraient les lois les plus évidentes de la société même dont ils faisaient partie. Ainsi, le Polonais Lelewel aurait été le premier, en 1828, à signaler l'existence des propriétés communautaires, et l'ouvrage allemand de Haxthausen, qui attira l'attention des savants sur cette forme de l'exploitation du sol en commun, ne parut qu'en l'année 1847. Il fallut attendre le millésime de 1883 avant qu'un écrivain de la Transylvanie, Teutsch, démontrât que des communautés de ce genre existaient dans les pays « saxons » des Carpates[1663].
Et maintenant c'est un fait de connaissance banale — tant les documents abondent — que les villages de toute la plaine magyare et les montagnes environnantes étaient entourés d'un champ commun ou « champ de partage », appelé aussi « champ de la flèche » parce que le sort se manifestait temporairement pour les copartageants par le tir d'une flèche. Au treizième siècle, la communauté des terres était générale dans tout le territoire qui constitue aujourd'hui la Hongrie, et les villages se déplaçaient avec leurs habitants lorsque les terres en culture avaient perdu leur force productive et qu'il fallait rechercher des campagnes vierges ou renouvelées par les jachères. Or, les Slaves, qui avaient précédé les Magyars dans ces contrées, pratiquaient le même régime communautaire[1664] et, avant eux, les autres résidants du pays, les vétérans romains et les Gètes avaient suivi le même mode de culture.
Ainsi, depuis les commencements de l'histoire écrite de la Danubie, la terre était restée commune, et jusque pendant le courant de ce siècle, on trouve des traces de cet ancien état de choses, ainsi d'après Taganyi, la propriété personnelle n'existe dans la campagne transylvaine de Felvincz, sur le Maros, que depuis 1845. De la franche communauté première au régime actuel du domaine privé, la transition s'est faite graduellement par l'effet des partages inégaux : les Magyars recevant une plus grosse part que les Slaves ou les Roumains, les nobles et les fonctionnaires se faisant également avantager, puis arrivant à se faire attribuer définitivement leur lot, agrandi de partage en partage.
Avant que l'influence du droit romain se fît sentir dans les sociétés modernes, l'ancienne propriété collective eut des formes diverses, dépendantes des milieux et des temps. Ainsi, la Russie, qui mérite une attention toute particulière au point de vue du régime domanial, puisqu'elle est encore dans la période de transition entre la propriété collective et la propriété privée, eut certainement une forme d'organisation très différente antérieurement au servage et à la main-morte, il y a trois siècles. À cette époque, en effet, on ne retrouve aucune trace du partage périodique des terres, comme dans le mir actuel, ce qui a permis à Tchicherin et à Fustel de Coulanges d'émettre l'hypothèse que la propriété collective elle-même avait été de création seigneuriale, les propriétaires fonciers ayant trouvé bon d'égaliser les parts de leurs paysans par une répartition périodique, afin de mieux assurer leurs revenus annuels. Mais cette hypothèse a été renversée par la découverte qu'avant les temps de la répartition périodique, les terres à cultiver étaient assez vastes pour que chaque famille de paysans s'appropriât la quantité de terrain dont elle pourrait avoir besoin ; elle-même, suivant un ancien dicton, limitait son domaine par la charrue, par la faux et par la hache dans les terres de labour, les prés et les forêts. Lorsque les terres s'épuisaient, la famille en cherchait d'autres plus favorables.
Jusque pendant le dix-neuvième siècle, ce régime primitif de la libre possession du sol par les membres d'une même commune s'est maintenu en Russie ; encore en 1875, un territoire des Cosaques du Don, ne formant qu'une seule commune mais comprenant 74 *stanitzi* ou grands villages, se trouvait à l'état complètement indivis : chaque ménage pouvait s'en approprier tous les ans une plus ou moins grande étendue, qui lui restait allouée aussi longtemps qu'il la gardait en culture. L'accroissement de la population force les habitants à recourir au partage proportionnellement au nombre des « âmes », par village ; partout les champs labourables ont été lotis, mais non les prés ; dans plusieurs stanitzi ils restent indivis, la fauchaison se fait en commun et l'on en répartit le rendement.
On comprend comment le premier partage de la propriété communale en lots familiaux est d'ordinaire suivie périodiquement de nouveaux lotissements. L'égalité première s'étant graduellement rompue entre les familles copartageantes, une lutte s'établit entre celles qui sont le plus favorisées et celles qui se trouvent moins bien partagées ; la rupture d'équilibre augmente de plus en plus et, finalement, les mécontents font procéder par la commune à une division nouvelle, à moins que les intérêts des plus riches, soutenus par le gouvernement, ne finissent par prévaloir : dans ce cas, les partages, devenant graduellement moins fréquents, sont à la fin triomphalement écartés par les propriétaires privilégiés, et le régime de la propriété privée s'établit. C'est l'évolution, qui, après s'être accomplie aux siècles précédents chez les peuples de l'Europe occidentale, s'accomplit maintenant dans le Pendjab et en diverses contrées de la Russie[1665].
A la fin du dix-neuvième siècle, la Petite Russie, dont les terres fertiles sont recherchées avec convoitise, est passée au régime individualiste pour un peu plus du tiers de sa surface, tandis que la Grande Russie, pays moins fécond, est encore presque entièrement fidèle au mir avec partages périodiques[1666].
Dans l'île de Java se poursuit une évolution analogue à celle de la Russie. La propriété individuelle l'emporte maintenant en étendue sur la propriété collective. Les parts fixes du sol sont devenues la règle dans 13 201 des 23 473 villages dont les rizières, les terrains vagues et les forêts appartenaient à tous les communiers[1667].
Mais, en Java comme en Russie, les parts ne se « fixent » pas et les propriétés privées ne se constituent pas seulement au profit des agriculteurs : les Chinois, les Arabes, les Européens sont les principaux acheteurs du sol, qu'ils ne cultivent pas eux-mêmes. Dans les Indes, on constate une évolution identique. En Asie, comme en Europe, on a vu la même transition économique de la propriété commune au partage périodique et de celui-ci à la propriété privée. Que ce soit au Bengale ou en Scandinavie, dans l'Himalaya ou dans les Alpes, nous assistons à des transformations analogues, beaucoup plus communes qu'on ne le croit généralement. En Angleterre, c'était encore chose habituelle au xve siècle de pratiquer les partages successifs de la propriété collective entre communiers : usage connu sous le nom de running ou « danse en rond ». Bien plus, il existe encore dans la Grande Bretagne des prairies dites *lammas* d'après le nom anglais du 1er août, qui sont alternativement propriétés privées jusqu'à la première coupe des foins, puis propriétés collectives pendant l'automne et l'hiver, jusqu'au 25 mars[1668].
Dans la Suisse, on observe toute la série des transformations possibles entre l'ancienne forme de propriété communale et la propriété strictement personnelle. En nombre de villages, les communaux sont transformés en biens de la commune pour être affermés à long bail au profit fiscal de la municipalité. Ailleurs, comme à Gandria, dans le canton du Tessin, ils appartiennent non pas à l'ensemble des communiers mais à un nombre limité de familles, qui parfois sont remplacées par d'autres, en vertu de telle ou telle circonstance nouvelle.
Dans le canton de Vaud, on ne comptait plus, à la fin du dix neuvième siècle, que 202 communes ayant encore des biens appartenant à tous[1669]. Dans le Valais, où les montagnes sont plus hautes et où il serait difficile de partager les pâturages supérieurs pour les transformer en parcelles privées, la propriété communautaire s'est maintenue, du moins sur les hauteurs, et tous les travaux qui s'y font doivent servir au profit commun. Notamment la distribution normale des eaux a été bien comprise et pratiquée par les communiers et se continue comme autrefois, même là où des prairies irriguées des pentes moyennes et inférieures ont été acquises par des particuliers. Les Valaisans prennent au sortir des hautes sources ou des glaciers les ruisseaux violents, les eaux sauvages qui descendaient en bondissant sur les rochers, et les rejettent à droite et à gauche sur les versants opposés des vallées : ces fosses ou bisses, se développant parallèlement autour de la montagne, ont été tracées suivant les courbes de niveau par d'impeccables géomètres. Le travail, qui, sans doute, employa de longs siècles à se faire dans son ensemble et dont l'entretien et les réparations représentent chaque année une somme de labeur considérable, permet aux habitants des hauteurs de régler l'irrigation de toutes les pentes et de compter annuellement sur d'abondantes récoltes : les bisses sont la richesse du pays. Aussi les Valaisans ont-ils un grand respect de cette œuvre sans laquelle les eaux se perdraient inutiles ; jadis ils leur témoignaient même une sorte de culte. La croupe de la montagne où deux bisses venues de vallées différentes rejoignaient leurs eaux et se divisaient en rameaux secondaires était un lieu sacré, c'est là que l'on tenait les cours de justice, et, d'ailleurs, les conflits qui pouvaient avoir lieu étaient le plus souvent causés par les mille accidents du réseau d'irrigation, et la question devait être étudiée et jugée sur place. Dans l'ancien dialecte germanique du Haut Valais, les bisses étaient dites *suonen*, mot dérivé de suon, le « juge » ou « l'arbitre »[1670].
Ainsi que le fait remarquer un historien, il serait aussi vrai de parler de la mort naturelle des soldats tués dans un champ de bataille que d'attribuer à une évolution normale, volontaire de la part des indigènes, l'extinction des communautés de village[1671]. Certes, elles se sont réellement éteintes dans presque toutes les contrées de l'Europe occidentale, mais parce que les décrets, les ordonnances, la force brutale, les ont supprimées. La valeur de la terre s'étant accrue, les accapareurs du sol, seigneurs ou marchands, n'eurent qu'à s'appuyer sur les lois qu'ils dictaient eux-mêmes à l'Etat pour annexer graduellement à leurs domaines la meilleure part des communes, et ils en profitaient en même temps pour détruire jusqu'aux derniers vestiges de l'autonomie locale. L'époque de la Réforme surtout, au milieu du xvie siècle, fut marquée par cette grande révolution économique de l'expropriation effective des paysans en Suisse, en Allemagne, en Angleterre. Dans ce dernier pays commença déjà, par une même évolution, la transformation des terres de culture en pâturages. Les fiefs de l'Eglise ayant été distribués aux nobles par Henri VIII, les nouveaux cessionnaires avaient usé de leur droit légal pour expulser tous les manants qui leur semblaient inutiles et les remplacer par des troupeaux. Des révoltes, des brigandages en avaient été la conséquence, mais l'Etat avait maintenu l' « ordre » par des massacres. L'opération fut répétée à diverses reprises, et notamment au dix-neuvième siècle, de 1810 à 1820, dans le nord de l'Ecosse : des milliers de paysans furent évincés de la terre qu'ils cultivaient et remplacés par le mouton et le cerf[1672].
Nulle autorité ne procéda d'une manière plus catégorique contre la propriété collective que la Convention. Elle appliqua le principe que la monarchie absolue avait pu se donner comme but : Ne permettre l'existence d'aucun intérêt intermédiaire entre ceux de la nation et ceux de l'individu. L'Etat, un et indivisible, régnant sur une poussière de particuliers, voilà l'idéal. Le département, l'arrondissement, le canton, la commune ne devaient être que des expressions administratives et il fallait que la Loi veillât à détruire tous les anciens liens entre les unités formant un même groupement. Aussi la Convention décréta-t-elle la vente de tous les terrains communaux ; seulement son existence fut trop courte pour qu'elle réussît partout. Là où des conditions géographiques favorisaient les domaines collectifs, ils ont persisté jusqu'à nos jours.
En fait, il n'est pas un seul pays d'Europe où les traditions de l'ancienne propriété communautaire aient entièrement disparu ; en certaines régions, notamment dans les Ardennes et dans les parties escarpées de la Suisse, où les paysans n'eurent pas à subir un écrasement pareil à celui qui frappa les villageois allemands après les guerres de la Réforme, les propriétés communes sont encore assez étendues pour constituer une part considérable du territoire.
Dans les Ardennes belges, le territoire collectif comporte trois parties : le *bois*, le *sari* et le *pâturage*, auxquelles s'ajoutent souvent la terre arable et les carrières. Les bois, qui forment la plus grande partie de la propriété, sont divisés en un certain nombre de coupes, vingt à vingt-deux en général. Tous les ans une coupe est divisée par voie du sort entre les différents feux de la commune, l'écorce des chênes ayant été préalablement enlevée au profit de la caisse communale. Pour le travail du gros bois, les familles sont réparties en groupes de cinq et dans ceux-ci chacune d'elles à tour de rôle se charge de l'abatage, de l'équarrissage, du transport. Après la coupe, chacun procède à l'*essartage* de la portion de terrain qui lui est échue et sème le seigle qu'il récolte l'année suivante. Deux ans et demi après la récolte du seigle, les habitants se partagent les genêts qui ont poussé dans les sarts, après quoi la coupe qui a déjà repris un certain développement est laissée à elle-même jusqu'à ce que recommencent les mêmes opérations. La pâture se fait sans organisation spéciale et en commun dans les terrains incultes, dans les bois de haute futaie et dans les taillis six ou sept ans après la coupe ; les pierres s'extraient librement des carrières, sauf avis préalable.
Ces coutumes influent manifestement sur le caractère moral des individus et développent grandement l'esprit de solidarité, de complaisance mutuelle et d'affabilité cordiale ; c'est ainsi qu'il est d'usage de pratiquer les corvées volontaires au profit de ceux qui en ont besoin ; il suffit à ceux-ci d'énoncer leur demande en bassinant à travers le village, et clamant : « Un tel a besoin de tel service ! Qui est-ce qui veut s'en charger ? » Et immédiatement plusieurs sont là se concertant pour voir qui pourra entreprendre la besogne avec le plus de facilité, et le service est rendu[1673]. De pareils récits nous viennent aussi des Queyras[1674].
Dans la Suisse entière, les deux tiers des prairies alpines et des forêts appartiennent aux communes et celles-ci possèdent, en outre, tourbières, roselières et carrières aussi bien que des champs, des vergers, des vignobles. En maintes occasions, les copropriétaires de la commune ont à travailler ensemble de manière à se croire plutôt à la fête qu'au labeur. Ce sont les jeunes hommes et les jeunes filles qui montent aux alpages en poussant devant eux des troupeaux tintant leurs harmonieuses sonnailles. D'autres fois l'œuvre est plus ardue, les bûcherons armés de haches vont abattre les hauts sapins dans la forêt communale, quand la neige recouvre encore le sol ; ils écorcent les billes et les font glisser dans les couloirs des avalanches jusqu'au torrent qui les emportera dans ses tournants et dans ses fuites.
Et les soirées, les nuits d'hiver, pendant lesquelles tous sont convoqués, tantôt chez l'un, tantôt chez l'autre, suivant l'urgence du travail, soit pour égrener du maïs, soit pour écaler des noix, ou bien pour travailler à la corbeille d'une fiancée : dans ces réunions le travail est une joie et les enfants veulent y prendre part. C'est que là tout est nouveau pour eux : au lieu d'aller dormir, ils veillent avec les grands ; sous la cendre chaude cuisent les châtaignes dont les meilleures seront pour eux ; à l'heure des rêves, ils entendront des chansons, on leur racontera des histoires, des aventures, des fables que leur imagination transforme en apparitions merveilleuses. C'est en de pareilles nuits de bienveillance commune que s'oriente souvent d'une manière définitive l'existence de l'enfant ; c'est là que naissent les amours et s'adoucissent les amertumes de la vie.
Ainsi l'esprit de pleine association n'a point disparu dans les communes malgré tout le mauvais vouloir des riches particuliers et de l'Etat, qui ont tout intérêt à rompre le faisceau des résistances à leur avidité ou à leur pouvoir et qui cherchent à n'avoir devant eux que des individus isolés. Même l'entr'aide traditionnelle se manifeste entre gens de langues et de nations différentes ; il est d'habitude, en Suisse, d'échanger les enfants de famille à famille entre les cantons allemands et les cantons français ; pareillement les campagnards béarnais envoient leurs enfants au pays basque, accueillant en retour de jeunes Euskariens comme garçons de ferme, en sorte que les uns et les autres puissent bientôt connaître les deux langues sans que les parents aient eu à augmenter les dépenses. Enfin, il exista de tout temps entre charbonniers et charbonniers, chasseurs et chasseurs, marins et marins, et d'une manière générale entre tous les individus d'un même métier ayant des intérêts communs, des confraternités virtuelles, sans constitutions écrites ni signatures, mais formant quand même de petites républiques étroitement liguées. A travers le monde entier, les forains, que le hasard des voyages fait se rencontrer, sont liés en une sorte de franc-maçonnerie bien autrement sérieuse que celle des « frères » assemblées dans les temples d'Hiram.
Naturellement, tout homme devenu maître de ses semblables par la guerre, la conquête, l'usure ou tout autre moyen constituait par cela même la propriété privée à son profit, puisque, en s'appropriant l'homme, il s'emparait également de son travail et du produit de son labeur, enfin de la partie même du sol commun où l'esclave avait fait naître la moisson. Le roi, en quelque endroit de la terre qu'il eût des sujets, et quelle que fût la ténacité du peuple pour le maintien des traditions antiques, se trouvait toujours, en vertu même de son pouvoir, entraîné vers la satisfaction de son caprice : il prenait les hommes, il prenait la terre, et distribuait le tout suivant sa fantaisie. Les formes de remerciement, les hommages de vassalité, les conditions de tenure variaient suivant les pays et les temps, mais le fait essentiel est que la propriété cessait d'être assurée à celui qui travaillait pour être attribuée à celui qui ne savait manier la bêche ni diriger la charrue.
L'ancien régime féodal, d'après lequel une province continentale ou une île donnée jadis par la couronne reste de siècle en siècle et presque sans changement dans une seule famille, s'est maintenu jusqu'à nos jours. En Amérique, on en voit encore des exemples typiques, non modifiés depuis l'époque de la donation. Ainsi, l'île d'Anticosti, l'ancienne Natikosteh des Indiens, appartient à un seul individu. Bien que paraissant insignifiante sur nos cartes, en pleine bouche du Saint-Laurent, l'île n'en a pas moins une superficie de 628 000 hectares, et est à peine inférieure à la Corse ; sur son versant sud, tourné vers le soleil, se trouvent des étendues cultivables. Sans doute, des forêts d'arbres bas, entremêlant leurs branchages de manière à former une sorte de feutre, et de vastes tourbières ne constituent pas une richesse très appréciée, mais les animaux à fourrures et les milliers d'ours noirs, venus sans doute en hiver sur la glace continue de l'estuaire, auraient dû attirer les chasseurs et l'on eût pu explorer cette île, ne fût-ce que pour savoir si elle renferme des trésors miniers dans ses roches siluriennes. Mais Anticosti, concédée en 1680 à Jolliet, est toujours restée propriété d'un seul et les rares habitants que l'on y tolère, actuellement au nombre de cinq centaines, sont des pêcheurs ou chasseurs, ou des employés, gardiens de phare ou sauveteurs. Très souvent les naufragés, échoués sur ces grèves désertes, eurent à s'entre-dévorer, poussés par le délire de la faim[1675].
Evidemment c'est à la non-division de la terre qu'est dû l'abandon presque complet de la grande île. Récemment une des charmantes îles de la rangée des Petites Antilles, la Barbuda, n'avait également qu'un seul maître ; maintenant elle est partagée en deux domaines, dont les feudataires sont tenus de faire au gouverneur de l'île voisine, Antigua, l'hommage annuel d'une brebis grasse ou d'un cerf[1676]. Mais les grands propriétaires ont fait le vide dans cette terre pourtant fertile et salubre : de toutes les Antilles, elle est de beaucoup la moins peuplée ; en 1890, sa population était seulement de quatre habitants par kilomètre carré, tandis que celle de Barbadoes était cent fois plus élevée (426 individus). De même superficie que les îles Normandes, Barbuda n'abrite pas 1 000 personnes, tandis que 100 000 habitants se nourrissent à l'aise à Jersey et Guernesey.
Telle est aussi la raison pour laquelle la Grande Bretagne, pourtant si fière de ses colonies, doit reconnaître l'humiliant contraste que présentent, dans l'Amérique centrale, sa grande possession du British Honduras et les colonies voisines habitées par des blancs d'origine espagnole et des *ladinos* de race mêlée. Cette différence si grande entre son vaste domaine presqu'inutile et les territoires voisins, enrichis par leurs cultures et l'exportation de leurs produits abondants, provient de ce que le Honduras « britannique » est en entier concédé à de grands propriétaires, pourquoi travailler en esclave à côté d'un pays où l'on peut rester libre ?
Soit par l'effet de l'hérédité féodale, comme dans la Grande Bretagne, dans l'Allemagne du Nord, en Lombardie, soit en vertu de la conquête, comme en Irlande, ou d'acquisitions énormes, comme en Australie, la division du sol en domaines de très grande étendue est devenue la règle en certaines contrées, où les vrais laboureurs sont presque exclus de toute part de possession sur le sillon nourricier. On cite principalement l'exemple classique de l'Ecosse du Nord, où le territoire se trouve pour ainsi dire en entier dans les mains de quelques privilégiés : nombre d'entre eux ne pourraient, au galop de leurs chevaux, traverser en un jour tout leur domaine de frontière en frontière, et, d'ailleurs, la plupart ne se sont pas même donné la peine de l'explorer : il leur suffit d'en toucher les revenus. Le comté de Sutherland, 6 200 kilomètres carrés, appartient presqu'en entier au nobiliaire qui comme de juste porte ce même nom de Sutherland. En 1890, treize autres grands seigneurs possédaient chacun plus de 100 000 acres (405 kilomètres carrés) en un seul tenant ; la surface totale de ces domaines atteint 15 000 kilomètres carrés et peut se comparer comme grandeur aux deux Savoies agrandies du département des Hautes-Alpes.
Les grands propriétaires anglais n'ont pas de si vastes étendues à gouverner, à peine peut-on en citer quatre — et trois d'entre eux ont leur propriété en Irlande — dont le territoire atteigne 500 kilomètres carrés, mais ils détiennent des sources de revenus dont l'importance est bien autrement considérable que les grands domaines ruraux de l'Ecosse. Ce sont des mines et des carrières, des ports et des cités. Un seul d'entre eux est maître de la ville galloise de Cardiff, avec toutes ses houillères d'approvisionnement, tout son outillage de voies ferrées, de bassins, de cales, d'appontements, d'entrepôts. Le sol de Londres, la cité mondiale, appartient à un petit nombre de ducs et barons qui emploient chacun tout un ministère de receveurs et d'huissiers pour la perception de leurs loyers toujours grandissants. C'est ce régime que l'aristocratie dominatrice de l'Angleterre voulait appliquer à son profit dans tout l'empire colonial en des proportions encore plus monstrueuses que dans la mère-patrie. Ainsi, dans l'Autralie orientale, quatre colons se partageaient, dans les Liverpool Downs, une superficie de 3 250 000 hectares — la Belgique n'en compte que 2 945 000 —, où chacun d'eux élevait 70 000 têtes de bétail sans autres frais que l'entretien d'une demi-douzaine de bouviers. Ces grands feudataires, auxquels leur royaume n'avait coûté que le paiement d'une patente de 250 francs, portaient le nom démocratique de squatters, ou « accroupis », comme s'ils étaient assis sur le sol occupé. C'est à grand'peine que la pression populaire put forcer le gouvernement à modifier ce régime scandaleux de la propriété.
Comme les lords anglais, les grands propriétaires allemands profitent des survivances de la féodalité pour conserver intacts leurs immenses domaines ; ils jouissent, en outre, d'une législation spéciale pour la vente de leurs produits. Les quinze plus grands propriétaires fonciers de l'empire possèdent ensemble plus de 4 600 000 hectares ; tout un sixième du grand-duché de Bade appartient à l'un d'entre eux. Mais ces personnages ne sont que d'humbles sires en comparaison du tsar de toutes les Russies, dont la propriété privée comprend 51 millions d'hectares, à peu de chose près la superficie de la France.
En certaines contrées, notamment en Andalousie, il n'est de propriétaires que les grands seigneurs : il n'existe pas de classe moyenne entre le millionnaire et le prolétaire dépendant absolument du maître pour le pécule de chaque jour, comme l'esclave antique, peut-être pis encore. Les possesseurs du sol se sont unis en un syndicat pour l'abaissement du salaire au prix de famine, même à 2 réaux ou 50 centimes par jour. Pourtant le duc d'Osuna, honteux de ses richesses si facilement acquises, eut vers 1880 l'idée de partager ses domaines entre les cultivateurs et de créer ainsi la petite propriété : ce fut un cri général contre lui ; on le traita de fou, de traître et, finalement, le syndicat des grands propriétaires fit intervenir le gouvernement pour réduire le prince philanthrope au maintien de son monopole[1677].
De même, on a vu récemment dans le Nouveau Monde, et à un autre stade d'évolution de la propriété, l'opinion publique et le gouvernement susciter des difficultés au maintien de formes communautaires se trouvant en désaccord avec les pratiques courantes et les rubriques administratives. Il s'agit des Dukhobortzi ou « Lutteurs par l'esprit », auxquels leurs convictions religieuses interdisent de porter les armes et que le gouvernement russe avait mis en demeure de fournir quand même leurs jeunes hommes au service militaire. On sait que les Doukhobors avaient résisté avec une constance héroïque aux sommations, aux coups de fouet, à l'emprisonnement, à l'exil, même aux fusillades, et que le gouvernement avait dû céder à la fin, mais sans grandeur, en autorisant les sectaires à quitter le solde la Russie. Un premier convoi de 1 126 individus était parti pour l'île de Cypre, où des quakers anglais avaient préparé un asile, mais insuffisant et très insalubre. La mortalité fut grande, et la foule des émigrés, changeant de direction et fortement grossie en route, prit le chemin du Manitoba, où d'autres terres, favorablement situées, les attendaient. En 1900, sept mille Doukhobors se trouvaient installés dans le territoire nord-occidental de la Puissance canadienne, n'ayant laissé derrière eux, dans les provinces caucasiennes, qu'un petit nombre des leurs. Là commencèrent des difficultés d'un autre ordre dont quelques détails ne sont point encore résolus (1905). Tout d'abord, les immigrants, habitués aux pratiques des autorités russes, ne voulurent point laisser enregistrer officiellement les actes d'état civil, il fallut se contenter de leurs déclarations verbales relatives aux naissances et aux décès ; quant aux mariages, ils n'estimaient pas avoir à en rendre compte.
L'attribution cadastrale des lots de terre fut plus difficile à régler. Le gouvernement se refusait à les inscrire au nom d'une collectivité, tandis que les nouveaux venus rejetaient toute appropriation individuelle, car « la propriété privée ne peut se maintenir que par des lois de contrainte et le service militaire ou policier »[1678]. On pensa aussi choisir des hommes de paille, propriétaires légaux qui ne devaient jamais exciper de leur caractère officiel vis-à-vis des occupants du sol. Mais le danger était trop grand : déjà quelques-uns s'étaient abandonnés au courant de la richesse ; ils avaient changé l'orientation de leur vie et prenaient pour idéal non la communauté des intérêts dans une société d'amis et d'égaux, mais le bien-être privé comme propriétaire et capitaliste ; ils se moulaient sur la forme d'exploitation à outrance qui régit actuellement les sociétés, peut-être plus encore dans le Nouveau Monde que dans l'Ancien. Il ne fallut rien moins que la menace d'un nouvel exode pour convaincre les hommes d'Etat canadiens, qui entre-temps avaient pu constater les hautes vertus des immigrants et l'utilité qu'il y avait de les conserver dans le pays : on avait vu qu'ils possédaient la parfaite pratique du travail agricole, et on s'était assuré de leur probité traditionnelle. Le gouvernement se résigna donc à souscrire aux exigences de ces gens d'une douceur parfaite, chez lesquels les persécutions séculaires et le principe de la « non-résistance » avaient développé l'esprit du martyr. Plutôt que de délaisser leur genre de vie communautaire, que de s'humilier à une inscription sur le livre officiel des propriétaires, des époux légitimes, des pères armés de la verge d'autorité, les « Lutteurs par l'Esprit » eussent préféré reprendre le bâton de l'exil et cheminer encore à travers le monde jusqu'à la rencontre d'un peuple pitoyable qui les accueillît ou jusqu'au repos final dans le tombeau.
Au régime de la grande propriété, défendu par l'évolutionniste moderne, s'oppose, çà et là, celui de la division du sol en petits domaines. Le partage normal, que l'on observe principalement en Chine, est celui qui donne à la famille exactement la quantité de terres qu'elle peut travailler en moyenne pour en obtenir la récolte nécessaire à son entretien. Mais nulle part la répartition n'a été faite d'après le bon sens ou la raison pure, elle fut plutôt le résultat des conflits qui se sont produits pendant la succession des siècles entre les intérêts opposés. Partout le laboureur a tâché de défendre son lopin de terre contre la rapacité du conquérant ou de l'acheteur lorsque la glèbe est sortie de l'indivision nationale ou communale et, parfois, les circonstances lui ayant été propices, il a réussi à sauvegarder son petit enclos. En maints endroits, la nature même lui a été favorable par la forme son relief ou les conditions de son climat : ici le sol qu'il cultive est défendu par des escarpements, des murailles de rochers, des marais, des lisières de bois ; ailleurs, il s'est retranché derrière des canaux, en des îlots ou des clairières ; il s'est fait petit pour ne pas être aperçu. Enfin, dans certaines contrées, il a conquis de haute lutte son droit à l'usage personnel de la terre ; il s'est fait craindre pour garder sa bêche dans le sillon patrimonial : c'est par la révolution que la petite propriété s'est constituée. C'est grâce à la force du peuple se redressant contre le roi, la noblesse et l'Eglise que les serfs de Saint-Claude ont pu se découper des champs personnels dans l'immense domaine de l'abbaye ; c'est également grâce à la force que les esclaves de Saint-Domingue ont dépecé les plantations des blancs pour s'y camper en résidants libres.
Les péripéties de la lutte qui, en dehors de toute question de principes, sévit entre le travailleur libre du sol et celui qui surveille des esclaves ou des salariés peinant à son profit, entraînent des conséquences fort inégales, différant dans tous les pays avec la diversité des lois. En telle contrée, la petite propriété tend à se perdre dans les grands domaines ou à s'agglomérer en terrains de moyenne étendue, de beaucoup supérieurs à la puissance de culture d'une seule famille et cependant d'un revenu plus fort, par le fait des mercenaires dont on exploite le labeur. Toutes les oscillations économiques de la société qui affectent les classes des travailleurs et des capitalistes, nobles ou bourgeois, se représentent sur le sol et modifient le réseau des lignes divisoires. L'accroissement des familles, dans les pays où prévaut la coutume de l'égalité des partages, détermine un véritable émiettement du sol, et, en conséquence, ceux qui veulent garder le petit domaine dans son intégrité première s'abstiennent d'avoir plusieurs enfants : le pays se trouve, par cela même, menacé de dépopulation. La pratique traditionnelle finit par réduire le lot de chaque « partageux » à un simple sillon ; parfois même, on pousse la logique jusqu'à répartir entre plusieurs individus des objets qui, par leur nature même, sont indivisibles. Il est déjà bizarre que l'on puisse découper un champ en bandes ou en pièces tellement étroites que la culture en devient illusoire ; mais combien plus absurdes encore apparaissent des coutumes poussant les ayant-droit à scinder une maison en autant de propriétés distinctes qu'elle a d'étages — c'est ce que l'on fait à Nice, à Edimbourg et en d'autres lieux —, ou bien à dépecer virtuellement les animaux de charge, pour en attribuer le corps et les membres séparés à des conducteurs différents[1679] —, ou même à répartir un arbre en rameaux ou en faisceaux de branches dont chacun a son propriétaire en titre — comme dans le Djurdjura berbère ou à Ceylan. Récemment, dans cette île se jugeait un procès dont l'enjeu était la propriété d'un deux mille cinq centième de dix cocotiers (Emerson Tennent).
Pareilles inventions ne semblent-elles pas imaginées tout exprès pour susciter les haines et faire naître les procès ?
Comme entre la propriété commune et la propriété privée, la guerre sévit éternellement entre la grande et la petite propriété ; non seulement elles créent chacune un groupement de classe hostile à l'autre, elles se heurtent aussi comme deux systèmes différents et ennemis. Quoique nées l'une et l'autre des appétits et des passions de l'homme, les deux formes de propriété sont présentées par leurs partisans comme des régimes à maintenir définitivement, à cause de leurs vertus essentielles. Tout d'abord, la petite propriété, qui semble plus rapprochée de l'équité naturelle, est vantée comme l'état par excellence : la famille des cultivateurs y trouve intégralement une vie de travail incessant et l'emploi régulier des heures et des journées ; même quand les champs reposent, les gens de la maison ont à s'occuper de leur bétail et de la mise en œuvre de leurs produits, ils ornent aussi leur demeure : l'art a son rôle normal dans l'existence du petit paysan. Le roman s'empare volontiers de la cabane rustique où il voit un cadre charmant pour l'idylle qu'il rêve et qui, d'ailleurs, a pu se réaliser maintes fois ; mais combien plus souvent une misère sordide s'est-elle assise au foyer, et, quand même l'humble groupe familial a la chance de jouir d'un modeste bien-être, que peut-il faire pour accroître son horizon, pour élargir ses idées, renouveler son avoir intellectuel, apprendre même ce qui se rapporte à son industrie ? La routine qui l'attache à la glèbe héréditaire le tient également enserré dans les anciennes coutumes : quoique libre en apparence, il n'en garde pas moins l'âme de l'esclave.
C'est par la prétention d'être les éducateurs en agriculture rationnelle que les propriétaires de vastes domaines cherchent à justifier l'usurpation des terres communales et privées qu'ils doivent à leur naissance, à leurs richesses héréditaires ou à leurs spéculations. En tout cas, cette prétention est déplacée chez ceux des grands seigneurs qui se gardent bien de résider sur leurs terres, comme la plupart des titulaires de domaines irlandais qui se savent haïs de leurs tenanciers. Ne serait-ce donc pas une idée purement grotesque de parler d'eux comme d'éducateurs ? Et que dire de ceux qui seraient fort bien accueillis par leurs manants, habitués à la condition de non-propriétaires, mais qui, uniquement soucieux de toucher leurs revenus, se déchargent de tous soucis de gestion sur des économes, administrateurs ou gens de loi dont la gérance n'est pas non plus désintéressée.
Si d'illustres agronomes, qui étaient en même temps de grands propriétaires, ont introduit, dans certains pays, d'excellentes méthodes de culture, s'ils ont traité leurs champs avec science, comme des usines de produits chimiques où l'on applique les plus récents procédés, ont fait connaître des espèces nouvelles de plantes ou d'animaux, ou bien encore pratiqué des industries que l'on ignorait avant eux, il ne faut cependant pas oublier que le latifundium, dans son essence, comporte fatalement la privation de la terre pour le plus grand nombre : si quelques-uns ont beaucoup, c'est parce que la majorité n'a plus rien. Quelques grands propriétaires, qu'a saisis la passion du sol, peuvent avoir aussi l'ambition d'être admirés comme bienfaiteurs locaux ; mais le fait que la grande propriété mange la terre autour d'elle est un désastre à peine moindre que la dévastation et l'incendie : elle finit d'ailleurs par arriver au même résultat, c'est-à-dire à la ruine des populations, et souvent aussi à celle de la terre elle-même. Sans doute, de grands seigneurs intelligents peuvent former d'excellents valets de ferme ; ils auront des domestiques d'une correction irréprochable ; mais, en supposant même que l'industrie féconde inaugurée par eux donne à toute la population des environs un travail surabondant, n'est-il pas inévitable que, par leur façon d'agir autoritaire, absolue, de dicter le travail, ils fassent des sujets au lieu de préparer de nobles égaux ? Ils s'efforcent de conserver une société à caractère essentiellement monarchique ; bien plus, ils cherchent à revenir vers le passé, à détruire, dans leur milieu, tous les éléments démocratiques, à reconstituer un monde féodal où le pouvoir appartienne à celui qu'ils jugent le plus méritant, c'est-à-dire à eux-mêmes, et, à défaut de mérite, au mieux apanagé. Il suffirait d'étudier une carte de la France pour y lire l'action exercée par les grands domaines. Parmi les raisons qui livrent d'avance tel ou tel canton à des représentants et à des maîtres réactionnaires, à la fois cléricaux et militaristes, il n'en est pas de plus décisive que l'influence des grands propriétaires qui, sans même se donner la peine de faire voter leur valetaille et leurs fermiers, les dirigent naturellement dans une voie de tel abaissement moral qu'ils votent sincèrement en vue d'un régime d'obéissance envers le maître héréditaire ; c'est le même esprit qui dicte les suffrages des larbins et des fournisseurs dans les quartiers élégants des cités et dans les villes d'eaux.
Quoi qu'il en soit, on peut se demander si la grande propriété, vantée comme l'initiative du progrès, n'est pas dans son ensemble, par ses influences totalisées, moins efficace au point de vue des améliorations matérielles que la petite propriété, si divisée soit-elle.
Si, dans l'économie générale de la France, on devait établir en détail d'un côté tous les excédents de bénéfice dus à la gérance d'un seul dans les grands domaines, et de l'autre côté toutes les déperditions causées dans les communes par les parcs réservés à de rares privilégiés, les territoires de chasse, les landes qui se substituent aux petites propriétés, peut-être que la balance pencherait beaucoup du côté du dommage et que la grande propriété resterait pour les peuples modernes ce qu'elle fut pour les peuples anciens, le fléau de la mort. D'autre part, dans la petite propriété l'initiative a réussi quand même à se faire jour parmi les maraîchers, les horticulteurs et les petits cultivateurs, aussi bien que parmi les riches agronomes, quoique avec moins de faste et de littérature. Le pauvre est routinier sans doute et n'aventure ses quelques sous rognés par le fisc et l'usure qu'avec une extrême prudence, mais il les aventure pourtant ; quelques-uns savent observer, expérimenter, apprendre : les générations, les siècles ne passent pas sur eux sans qu'ils aient réalisé des expériences durables. Les faits sont là : la terre de l'âpre paysan rapporte aujourd'hui le double de ce qu'elle rapportait lorsque Young parcourait les provinces de France et qu'il en constatait la désolante pauvreté. Il y a progrès par le fait seul de l'initiative privée, et cependant l'union des forces, qui jouit de tous les avantages de la grande et de la petite propriété, n'est presque pas intervenue : elle ne fait que s'annoncer.
Parmi les conséquences qu'entraîne la grande propriété, il ne faut pas oublier l'obstacle qu'elle crée à la libre circulation, quand les populations des alentours n'ont pas su passer outre aux interdictions. En Grande Bretagne, le droit de passage, *right of way*, agite l'opinion locale dans vingt endroits à la fois. Les habitants se voient fermer d'anciens chemins l'un après l'autre, et malheur aux communautés qui s'adressent aux tribunaux, si elles ne possèdent pas des titres indiscutables ! En maints districts d'Ecosse, les seigneurs ont fait interdire par la justice l'accès des montagnes, et les piétons en sont réduits à la même chaussée du fond de vallée qu'utilisent bicyclettes et automobiles. Les cartes de l'Etat-major anglais portent même la prudente mention : « L'existence d'une route sur la carte n'implique pas le droit de s'en servir ». Et il en cuira au voyageur qui s'avise de pénétrer sous bois ou de traverser un champ en jachère ! Les derniers péages sont en train de disparaître — hier encore, en 1893, on rachetait 600 000 francs l'enlèvement d'une barrière qui fermait au bétail le libre accès de Gower Street à Londres, soit la rue Bergère, à Paris —, mais de nombreux nouveaux poteaux prohibitifs les ont remplacés. Le prétexte habituel des propriétaires fermant les chemins traversant leur domaine est la préservation du gibier ; aussi la grande propriété a-t-elle le braconnage pour corollaire essentiel. Aux « tableaux » dont s'enorgueillit le chasseur autorisé, s'opposent les hécatombes de son collègue nocturne, les pêches à la dynamite qui dépeuplent une rivière en quelques heures ; mais la sanction légale n'est point la même dans l'un et l'autre cas. En pratique la chasse à l'homme est permise au propriétaire et à ses gardes, tandis qu'on ne pourrait évaluer ce que, durant le dix-neuvième siècle, la poursuite du lapin et de l' « oiseau sacré » a valu d'années de prison et de bagne, même combien d'individus elle a conduit à l'échafaud.
Il est souvent question parmi les hommes d'Etat et les économistes d'encourager la petite propriété : au Danemark notamment, toute facilité est offerte à l'acquisition d'un domaine de moins de quatre hectares. On pense aussi à l'exemple de la *homestead exemption* des Etats-Unis qui déclare incessible et insaisissable une petite superficie de terrain par famille ainsi que la maison qu'elle habite, en des conditions qui varient quelque peu d'Etat à Etat. Mais, il est évident que pareil système devrait rester limité à une faible fraction de la population, sinon chaque producteur ayant accès au sol, son indépendance serait assurée, et la conception actuelle de la société ébranlée en sa base même. Aussi peut-on être sûr que rien de semblable n'acquerra force de loi en France, à moins de restrictions telles que l'effet en serait illusoire. Les Islandais sont, parmi les peuples européens, les seuls qui se soient mis en garde contre le monopole des terres : depuis 1884, le propriétaire qui ne cultive pas lui-même son fonds est tenu de le louer à un autre.
On oppose souvent l'Occident et l'Orient comme s'ils étaient absolument différents par le génie et les mœurs, mais il se trouve précisément que les pratiques fondamentales, celles de l'utilisation du sol par la culture, ont suivi de part et d'autre la même évolution : Chinois, Slaves, Germains et Gaulois se sont laissé diriger par les mêmes considérations dans la gérance de leurs intérêts majeurs, ceux qui leur donnent le pain, et les conflits de classes qui se produisirent à ce sujet furent identiques. La Chine eut aussi le mir communal comme la Grande Russie de nos jours, après avoir eu la communauté des terres, sans partage temporaire ; elle a gardé en maints endroits des traces de ces deux modes de propriété commune, de même que tous les pays de l'Occident. En Chine, comme partout où s'est fortement constitué le pouvoir central, les maîtres ont abusé de leur force pour acquérir, soit en fiefs soit en propriété absolue, des terres beaucoup trop vastes qu'ils ne peuvent cultiver eux-mêmes, et sont assez puissants pour faire travailler par fermiers, métayers, ou même manouvriers. Mais un phénomène économique pareil à celui qui s'est produit en Grande Bretagne, par exemple, où l'agriculture est, pour ainsi dire, moribonde[1680], a détourné pour un temps les capitaux libres vers l'industrie et le commerce, représentant un effort plus simple, plus uni que celui des travaux agricoles ; et il en est résulté que les travailleurs de la terre ont ainsi pu garder leurs champs, où ils trouvent de quoi sustenter leur existence, mais qui sont pour les riches de trop faible rendement. Le régime qui prévaut en Chine, comme en certaines parties de la France, est donc celui de la petite propriété, souvent maintenu sous forme familiale. Cependant le mouvement de transformation économique est plus rapide en Occident que dans l'Extrême Orient. L'agriculture chinoise représente actuellement un état analogue à celui de l'agriculture européenne au siècle dernier. Chaque paysan entretient autour de sa maisonnette, dans un petit jardin coupé de canaux, tout ce dont il a besoin pour se nourrir et se vêtir : du riz, du blé, du coton ou de la ramie, quelques mûriers et des vers à soie, des bambous, des porcs dans la cour, et dans la mare, des poissons et des canards ; chaque culture répète la voisine[1681].
De même, dans l'ancienne France, chaque paysan libre ou métayer avait sa récolte de blé, d'orge et d'avoine, quelques pieds de vigne pour son vin ou des pommiers pour son cidre, un noyer et d'autres arbres à fruit, un peu de lin et de chanvre pour ses draps de lit et ses chemises, un porc, des canards ou des poules : toutes les petites propriétés étaient organisées de la même manière. Maintenant les pays de l'Europe occidentale se trouvent en état de transition entre l'ancien aménagement des cultures qui fournissait au paysan tout ce qui lui était nécessaire mais ne lui permettait pas de rien vendre et le nouveau système basé sur la production la plus abondante possible des denrées de vente locale ou d'exportation et l'achat des autres articles nécessaires.
Les vicissitudes de la lutte entre les deux modes extrêmes de culture, par l'homme libre ou par l'esclave, se manifestent en des institutions intermédiaires. Le fermage est à la fois la plus simple et la plus répandue. Le propriétaire étant lui-même incapable de gérer son domaine, trop vaste pour qu'il puisse le parcourir seulement, le confie en entier ou par fragments à un ou à plusieurs spécialistes qui se chargent de faire valoir la terre. Si les conditions sont favorables, si le fermier a l'esprit ouvert et joint l'expérience, la méthode à la compréhension des idées nouvelles, s'il cultive honnêtement le sol sans l'épuiser, si la durée de son bail est assez longue pour lui permettre les expériences à résultats de lointaine échéance, en un mot, s'il a le mérite personnel et que tout le seconde, il peut arracher la terre brute à son état d'inculture, augmenter en d'énormes proportions les revenus annuels et contribuer singulièrement par son exemple à éclairer les paysans routiniers. Mais d'ordinaire, le fermier n'éprouve pour cette terre, qui ne lui appartient pas et qu'il lui faudra quitter un jour, qu'un intérêt modéré ; il se garde bien de l'aimer pour s'éviter d'avoir à en souffrir : il se borne donc en général à la cultiver uniquement en vue de l'argent qu'elle lui rapporte, et si, dans les dernières années de son fermage, il trouve intérêt à forcer les récoltes au détriment du sol, peut être négligera-t-il de penser aux droits de son successeur. Pourquoi le fermier, délégué moyennant finance à la gestion du sol, vaudrait-il mieux que le patron ?
Et le métayer, qui partage à demi, à tiers, quart ou cinquième, que peut-on dire de son association avec le propriétaire, si ce n'est qu'elle figure un éternel combat ? Il reçoit en avances et rembourse en produits : ses intérêts sont donc en toutes circonstances directement opposés à ceux du maître. L'un et l'autre livrent le moins possible ; ils disputent sur tout, ne prononçant pas un mot qui ne soit bien pesé, de manière à épargner un grain ou à rapporter un centime. C'est ainsi que les choses se passent quand le contact est immédiat entre les représentants des deux classes ; mais la plupart se meuvent en des mondes absolument distincts, et les intérêts réciproques se traitent par l'intermédiaire d'agents, deuxièmes parasites, glissant presque toujours sur la pente facile des affaires qui les incitent à tromper l'un et l'autre des copartageants. Lorsque prévalent de pareilles pratiques, comment la préoccupation du meilleur traitement de la terre pourrait elle agiter l'esprit du métayer ? Vivoter simplement, s'accommoder comme il peut à son destin funeste, il ne saurait avoir d'autre désir[1682].
Parmi d'autres combinaisons intermédiaires dans la tenure du sol, on peut citer aussi la pratique dite en Bretagne des « domaines congéables », pratique moins injuste en apparence que fermage ou métayage, mais beaucoup plus instable encore. On comprend facilement comment naquit cette coutume. Maints gentilshommes auxquels on avait attribué de vastes domaines ne savaient qu'en faire, puisqu'ils n'avaient aucun personnel pour les utiliser ou pour fournir à des métayers des éléments de travail. Ils se bornaient donc à offrir au premier occupant venu ces terres qui leur eussent été inutiles et, en échange, ils obtenaient un loyer quelconque, fort minime d'abord, mais s'accroissant en proportion des demandes en concession qu'on leur faisait d'ailleurs. Si de meilleures conditions de louage s'offraient à eux, ils avaient le droit de congédier leurs locataires, à condition de leur rembourser le prix de toutes les constructions élevées et de toutes les améliorations faites sur le domaine. Forts de cette condition, les cultivateurs « domaniers et convenanciers » de la Bretagne réussissaient à garder longtemps leurs terres et, même, certains d'entre eux les rachetaient à faible prix aux propriétaires légaux ; mais ceux-ci, toujours en vertu de leurs titres et privilèges, ne cessaient d'agir auprès du pouvoir et des tribunaux pour réduire à peu de chose ou à rien la valeur des travaux accomplis sur leurs terres par les domaniers. En 1647, les États de Bretagne, réunis à Nantes, firent défense aux cultivateurs de porter la valeur des édifices et « droits réparatoires » au delà d'une proportion fixe de la valeur du fonds ; à la fois juges et parties, les membres des États décidaient qu'ils acquéraient désormais le droit de faire banqueroute à leurs locataires et de les congédier pour traiter avec d'autres preneurs, cette fois fermiers ou métayers. A mesure que le sol augmentait en valeur, le propriétaire s'enrichissait et posait des conditions au lieu de les subir[1683].
Récemment encore, on s'imaginait volontiers qu'après la disparition présumée des formes antiques de la propriété communautaire, il ne resterait plus d'autre conflit pour la tenure du sol qu'entre la grande et la petite propriété, mais voici que se présentent d'autres champions, les sociétés financières et les associations de travailleurs : la bataille change d'aspect entre adversaires qui, au fond, sont toujours les mêmes. La propriété n'est plus comme autrefois une étendue visible et tangible de terrain attachée au roc solide sous-jacent ; elle tend de plus en plus à n'être qu'une valeur changeante représentée par des papiers qui passent, de main en main ; c'est une quantité qui se déplace et tournoie dans le grand mouvement de spéculation où tout se trouve entraîné, mines, chemins de fer, flottes, et jusqu'aux empires eux-mêmes. Désormais, la lutte a pris de telles proportions que l'enjeu ne se compose plus de simples domaines, si vastes qu'ils soient, ni de classes rurales, en masses si nombreuses qu'elles se pressent, il s'agit en même temps de paysans, d'ouvriers, de tous les hommes de travail, de la société tout entière : le problème de l'agriculture doit être étudié non point à part mais dans ses rapports avec l'ensemble de la question sociale.
En arrivant à la fin de la période actuelle caractérisée par l'effort du petit propriétaire cultivant personnellement son lopin contre le grand seigneur faisant travailler pour lui des mercenaires, on doit constater que la situation générale du cultivateur est en mainte contrée tout à fait au-dessous de ce qu'exige la dignité humaine, et qu'elle peut se décrire presqu'exactement dans les mêmes termes à des milliers d'années d'intervalle. Ameneman, un des bibliothécaires du fastueux Sésostris, parlait ainsi des cultivateurs dans une de ses lettres[1684] : « T'es-tu jamais représenté l'existence du paysan ? Avant même qu'il ait moissonné, les insectes détruisent une portion de sa récolte, des multitudes de rats sont dans les champs, puis viennent les invasions de sauterelles, les bestiaux qui ravagent la moisson, les moineaux qui s'abattent en troupes sur les gerbes. S'il néglige de rentrer assez vite ce qu'il a moissonné, les voleurs viennent pour le lui prendre ; son cheval meurt de fatigue en tirant la charrue. Le collecteur d'impôts arrive au débarcadère, accompagné d'agents armés de bâtons, de nègres avec des branches de palmiers. Tous disent : « Donne-nous de ton blé », et il n'y a pas moyen de repousser leurs extorsions. Puis le mal heureux est saisi, envoyé aux corvées de canaux, sa femme est attachée, ses enfants sont dépouillés… »
Ce qu'étaient les paysans, il y a deux siècles, pour la société policée « de la ville et de la cour », on le sait par la poignante description que fait La Bruyère ; toutefois, il est probable que cette page terrible est d'une vérité seulement partielle, déjà effroyable puisqu'elle s'appliquait à des millions d'êtres humains. Un observateur tel que le peintre des *Caractères* devait avoir étendu son champ d'études sur l'ensemble de la nation et ce qu'il écrivit sur l'état des paysans doit être surtout compris comme un acte d'accusation contre le régime politique et social qui pesait sur le peuple. Du maréchal de Vauban à Richard Heath[1685], c'est la description du même tableau, l'exposé des mêmes plaintes. D'autres documents, fort tristes à voir, nous montrent l'impression générale de la société policée relativement aux travailleurs de la terre. Qu'on examine les uns après les autres les tableaux des Breughel, des Teniers et de tant d'autres peintres fameux qui peignaient à leurs côtés ou après eux, figurant des scènes de la vie rustique ! Y eut il chez eux une trace quelconque de respect et d'affection, ou seulement une lointaine apparence de pitié envers ceux qui nous donnent le pain ?
Non, tous ces artistes qui composaient leurs groupes et brossaient leurs toiles voulaient tout d'abord, consciemment ou inconsciemment, plaire à leur clientèle, et c'est pour cela qu'ils se moquaient largement, grossièrement, impudiquement de ces rustres que salit le contact avec le fumier de la terre nourricière. Ils aimaient à se gausser de tous ces miséreux, qu'ils figuraient comme une race absolument inférieure physiquement à celle qui produisait les gens à leur aise et leurs seigneuries, les fonctionnaires. Certainement, ces types existent çà et là : on trouve bien dans le Brabant et dans les provinces voisines des individus massifs, au tronc énorme tout d'une venue, à la grosse tête enfoncée dans les épaules, aux membres grêles et patauds ; mais nulle part on ne voit des populations entières composées de ces êtres disgracieux, tous occupés en même temps aux basses fonctions de la vie dans l'ordure des carrefours et des arrière-cuisines. Il y a là parti pris évident de faire rire la bonne société et de satisfaire en même temps son aversion pour une race supposée inférieure : c'est ainsi qu'en Amérique, les nègres doivent être représentés sous forme de monstres grotesques à l'effroyable rictus[1686].
Combien fausses également, mais dans un autre sens, furent les images du paysan telles que feignaient de les voir les peintres « amants de la nature » pendant le siècle qui précède la Révolution française ! Ces bergers enrubannés, vêtus de soieries, qui jouent de la flûte en faisant des grâces devant leurs bergères aux écharpes flottantes, étaient de singuliers représentants des rudes travailleurs qui bêchent le sol et le rendent fécond par l'incessant labeur ! Mais puisque la mode avait décidé le retour vers la nature, on revenait vers elle, en lui donnant les afféteries et les mignardises dictées par l'usage du monde élégant. De terribles drames sociaux, des guerres et des massacres, l'invasion de l'industrie manufacturière, tout une ère nouvelle durent succéder à l'ancien régime pour que l'artiste se trouvât enfin devant le paysan véritable et qu'il osât le comprendre avec sa vraie nature, avec ses poignantes misères, ses joies, ses douleurs et les liens d'humanité commune qui en font le frère des autres hommes, nés ouvriers ou bourgeois. Même l'artiste et l'écrivain qui le présentent sous l'aspect le plus lamentable de misère et d'effondrement physique ou moral peuvent le faire parfois sous la poussée même de leur affection et de leur désir du mieux : Zola aime le paysan quand il le décrit dans *La Terre*, avide, rusé, bas et grossier. Millet l'aime aussi, le vigneron, quand il nous le montre abattu par la fatigue et par la chaleur, sur la berge du champ, ruisselant de sueur, bouffi d'un sang qui ne circule plus, masse effondrée sans force et sans conscience du peu de vie qui reste encore.
D'ailleurs, le paysan, tel qu'on le connut autrefois, est en voie de disparition : la tenure de la terre changeant autour de lui, il doit changer en proportion. Même le petit propriétaire qui cherche à marcher encore dans les sabots de son père et se cramponne avec désespoir à l'ancienne routine de la culture ne peut ignorer les méthodes du voisin, ni fermer les oreilles aux récits qu'il entend sur le champ de foire. Sans cesse il voit le cercle des intérêts grandir autour de lui ; qu'il s'en informe ou non, il sait que le blé de Russie, que le maïs des Etats-Unis viennent faire concurrence à ses produits et en diminuent la valeur de vente ; quand même il est engrené dans la spécialisation du travail ; de plus en plus il se rapproche de l'état de l'ouvrier qui, dans les villes, est enrôlé dans les travaux de la grande industrie. A mesure que l'exploitation du sol se fait plus scientifique, il voit s'atténuer les caractères qui le séparaient des travailleurs des villes. De prolétaires à prolétaires, les classes tendent à se confondre, comme elles se sont déjà confondues entre les seigneurs de la terre et ceux de la manufacture.
Tout ce chaos apparent des forces en lutte, de l'humble cultivateur du sillon au fastueux capitaliste qui dispose des moissons dans mille endroits du monde, a pour résultat fatal d'entraîner une production désordonnée, sans règle et sans méthode. S'il est permis de prévoir que les éléments nécessaires pour la mise en culture du sol, la croissance et la maturation des plantes nourricières ne manqueront jamais à l'homme — car rien ne se perd dans la nature, il ne peut y avoir que modifications et déplacements — toutefois une imprévoyante gestion a pour conséquence de disperser les ressources indispensables à la terre et d'épuiser les champs pendant une longue période. Il peut arriver qu'ici ou là le « fonds de roulement de la vie », transporté ailleurs, devienne insuffisant là où il abondait autrefois et que les pays les plus féconds se transforment en déserts. Telle serait, d'après nombre d'auteurs, la raison pour laquelle la Bactriane, la Mésopotamie et d'autres régions de l'Asie, ainsi les abords du Taklamakan, auraient perdu partiellement leurs habitants : la disparition du phosphore entraîné vers les mers ne permettrait plus aux céréales de se former, aux moissons de surgir et par conséquent aux hommes de vivre. Toutefois, ces affirmations paraissent exagérées, car, de nos jours encore les terres, cultivées il y a trois mille ans par les ancêtres des Turcs, les Aryens, les Elamites et les Akkad, produisent des récoltes en abondance, pourvu que l'eau pluviale s'y déverse en quantité. Les flots du Tarim, de l'Oxus, du Tigre et de l'Euphrate apportent en suffisance le phosphate et autres éléments de fécondité.
Comme pour les contrées de l'Asie centrale et de l'Asie antérieure, on a pu attribuer en grande partie la diminution de la richesse agricole de la Tunisie à la sécheresse croissante du climat[1687] ; toutefois les documents anciens relatifs à la météorologie locale n'ont pas la précision de chiffres qui seul permettrait de se prononcer. D'autre part, il est aussi possible que la pauvreté actuelle du sol provienne de causes purement humaines. C'est un dire ordinaire chez les auteurs arabes qu'à l'époque de l'invasion musulmane en Maurétanie, on aurait pu se rendre de Tripoli à Tanger en cheminant de village à village sous les arbres. En fait, autour de la cité ruinée de Sbeitla, l'ancienne Suffetula, carthaginoise puis romaine, située dans un désert entre Kairouan et Tebessa, l'exploration détaillée du sol a révélé sur un espace de 27 000 hectares l'existence antérieure, outre Sbeitla, de 3 villes, de 15 bourgs, de 49 villages, enfin de 1 007 moulins à huile. D'après les moindres évaluations, ce nombre de lieux habités et de moulins devait correspondre à une population de plus de 40 000 individus et à des plantations de 400 000 oliviers. Maintenant, cet espace, parcouru par 1 500 nomades environ, n'a plus que des tentes posées parmi de maigres broussailles. A l'époque romaine, les cultivateurs des coteaux voisins de la Medjerda retenaient l'eau par tous les moyens possibles[1688] ; l'étude d'un grand nombre de plans locaux ont prouvé à Carton qu'il n'y avait de source, ni de simple suintement à la surface du sol, qui n'eussent été captés ; quand la terre ne contenait aucune humidité, on y suppléait à l'aide de citernes. De simples bourgs, même des fermes isolées, possédaient un remarquable outillage de canaux et de réservoirs. Les guerres ont détruit tout cela, comme elles ont détruit les oliveraies de Sbeitla et d'autres lieux. Depuis les fils du désert jusqu'aux Français, tous les conquérants se sont acharnés contre les arbres pour mieux exterminer les habitants. S'il est vrai que les pluies aient été jadis plus fortes qu'aujourd'hui et qu'elles aient duré plus longtemps chaque année, il est très admissible que la cause en soit à la disparition du tapis de verdure, et on peut espérer que le rétablissement graduel de l'olivier, qui s'accommode de la faible humidité que ses longues racines trouvent dans le sol, puisse ramener l'ancienne prospérité agricole.
Si les guerriers, si même les bûcherons et les agriculteurs, tous ceux qui travaillent à la surface de la terre, ont fait du mal, beaucoup de mal temporaire, la mer n'est-elle pas le réservoir commun et ne peut-elle rendre sous diverses formes ce que les fleuves lui ont apporté ? Elle donne aux riverains de l'Océan, en Saintonge, en Poitou, en Bretagne, le « sart », la « tangue », ses plantes et ses sables fortifiants. N'a-t-elle pas comme en garde, par milliards et milliards de tonnes, des réserves de coquillages, de vases et de débris d'animaux attendant la drague des industriels futurs ? Sur les côtes du Massachusetts, le poisson est recueilli parfois en si grande quantité qu'on l'utilise comme engrais.
Là où le sol vierge est soumis à la charrue et où la terre depuis longtemps féconde est soutenue par le travail de l'homme et par une nourriture d'engrais appropriée, la récolte des bonnes années et même des années moyennes fournit amplement la quantité des produits nécessaires à l'alimentation de tous, campagnards et citadins ; mais il peut arriver que par les contrariétés du climat ou les conditions économiques, les récoltes soient insuffisantes, sinon sur la terre entière ou sur un continent, du moins dans une vaste contrée ou dans une province. Il ne se passe guère d'année sans que le mot « famine » ou du moins celui de « disette » soit prononcé sur quelque point du monde, et même le plus souvent dans les pays qui produisent habituellement une surabondance de grains. Cependant, si on laisse de côté tous les hommes qui ont faim — et ils sont nombreux — par suite des conditions sociales, on doit constater que les famines proprement dites sont devenues relativement rares parmi les peuples civilisés, et ce qui en témoigne d'ailleurs, c'est que lorsque la nourriture vient à manquer, les hommes de nos jours sont complètement pris au dépourvu et ne savent aucunement s'ingénier pour trouver les aliments dans les corps innombrables qui nous entourent et qui renferment des substances assimilables ; mais en attendant cette ère, annoncée par Berthelot, de la future synthèse chimique de la nourriture, il est certain que les civilisés de nos jours le cèdent en invention aux prétendus sauvages.
Lors du siège de Paris, toute la sagacité des chercheurs de vivres consistait à capturer des chiens, des chats errants, à faire la chasse aux rats et bestioles ; la grande majorité des faméliques se croisaient les bras et n'avaient plus qu'à laisser venir la mort, à s'éteindre de maladies et d'épuisement quand se fermeraient les boulangeries et les épiceries et que les maigres rations administratives viendraient à manquer. En Russie, lorsque les récoltes ont été insuffisantes et que les paysans reconnaissent qu'il leur sera impossible de se procurer par le travail ou la mendicité la nourriture qui leur serait nécessaire, ils ont recours à ce que l'on appelle la « couchée » (*liojka*), c'est-à-dire à une sorte d'hibernation par le sommeil ; la même nécessité leur donne les mêmes mœurs qu'à la marmotte. La famille prend ses dispositions pour dormir pendant quatre ou cinq mois : la maison est calfeutrée, le haut du four et les étagères rapprochées du plafond sont arrangées pour servir de couches, on atténue la vie par l'obscurité, le silence. Le sommeil ne s'interrompt que pour les choses strictement nécessaires qui s'accomplissent comme dans un rêve. La population de districts entiers s'ingénie ainsi à suspendre partiellement l'existence pour suppléer au manque de pain[1689].
Tout au contraire, lors d'une famine récente dans le pays des Zoulou, ceux-ci trouvèrent le moyen de suppléer aux vivres habituels par les racines, tiges, feuilles ou baies de 32 espèces de plantes, dont aucune partie n'avait été auparavant utilisée pour l'alimentation[1690].
L'égalisation des conditions économiques n'était pas possible à une époque où les voies de communication n'existaient pas, ou du moins étaient si difficiles et si coûteuses que le trafic s'arrêtait à de faibles distances des grands chemins de la mer et des rivières navigables. Dans l'intérieur des terres, on conservait les blés non en vue de la vente mais en perspective des disettes futures ; on ne pouvait s'occuper que du temps, non de l'espace. De même qu'aux âges lointains de l'antique Égypte, on emmagasinait tous les excédents en des greniers de réserve au risque de les voir dévorer par les charançons et les rats.
Ces « magasins d'abondance » contenaient quelquefois des blés centenaires : la réserve de Strasbourg, en 1633, renfermait encore des blés de 1525 et même de 1439 conservés à grands frais et avec d'infinies précautions. Dans les provinces différentes, les prix variaient fréquemment de l'unité au décuple ou même davantage ; en 1197, le blé se vend seize fois plus cher dans le Cotentin que dans le pays d'Auge ; en ramenant les monnaies et les mesures à celles de nos jours, on constate que les prix de l'hectolitre de froment oscillent entre 87 centimes, près d'Evreux, et 43 fr. 50 près de Strasbourg. Aussi la famine est-elle une visiteuse constante, attendue, toujours présente en quelques parties de l'Europe, toujours accueillie avec la résignation que l'on doit à l'inévitable destin[1691].
La crainte du manque de pain hantait à tel point les imaginations populaires, à l'époque où les voies océaniques et continentales n'étaient pas largement ouvertes dans tous les sens, que l'on arrêtait à tout propos le commerce d'exportation des céréales : au moindre indice de disette, on supprimait même les transports de village à village, et souvent on se laissait aller à piller les blés dans la crainte, très fréquemment justifiée d'ailleurs, qu'ils ne fussent accaparés par les grands propriétaires, les collecteurs d'impôts ou les rois eux-mêmes.
A diverses reprises, des prophètes de malheur annoncent que l'imprévoyance de l'homme aura pour résultat fatal et prochain un rendement insuffisant des récoltes, et par suite l'affaiblissement, la ruine, la mort de l'humanité. Vers le milieu du dix-neuvième siècle, le chimiste Liebig prédisait l'appauvrissement graduel de toutes les cultures par la disparition des sels de potasse et autres que les cours d'eau emportent sans retour vers la mer. Cinquante ans plus tard, en 1898, devant l'Association Britannique des Sciences réunie à Bristol, un autre chimiste et physicien, Crookes, proclame que les terres vont manquer pour la culture du blé, que le nitrate de soude sera épuisé avant 1930, que le seul moyen d'éviter la famine universelle et définitive est de trouver le moyen pratique de la production artificielle de ce sel. Mais ces cris d'alarme n'ont point empêché que le nombre des hommes se soit accru et qu'il y ait eu pour eux les aliments nécessaires, autant du moins que le comporte la misère des faméliques, peut-être en voie de diminution. D'ailleurs, si, toute autre affaire cessante, le genre humain s'occupait d'accroître méthodiquement les produits du sol et de ne rien laisser au hasard, que d'œuvres entamées pourraient s'achever, que de connaissances certaines pourraient être appliquées, que de progrès s'accompliraient ! En utilisant l'eau de toutes les rivières qui se perdent dans l'océan, en recueillant avec soin les éléments décomposés qui retournent au grand tout, en mettant sous culture réglée les espaces en friche ou négligemment entretenus, on accroîtrait la production en bonds annuels d'une singulière ampleur ! Mais en supposant que, pour un temps, l'agriculture ne fasse point de progrès dans l'application des procédés scientifiques et ne prenne pas un caractère plus intensif, eh bien, l'ensemble des récoltes suffirait quand même à nourrir amplement tous les hommes, à condition naturellement que ces produits fussent répartis et employés d'une manière équitable. En prenant la situation agricole telle qu'elle est aujourd'hui, on peut affirmer que la terre produit assez pour tout le monde et que chacun peut manger à sa faim. Ce n'est pas le sol qui a jamais refusé la nourriture à l'homme ; c'est l'appropriation capitaliste des terres cultivables qui empêche l'homme de s'en servir.
D'ailleurs, les faits sont là. Jusqu'à présent, le grand nombre des hommes sur un territoire donné n'a point empêché le sol de leur fournir la nourriture en suffisance. Il existe des districts qui, de mémoire d'homme, n'ont jamais connu la disette, bien que les habitants s'y pressent en groupes serrés. Au contraire, les pays soumis à des famines périodiques ou endémiques sont loin d'être peuplés en proportion de la fertilité du sol et des conditions avantageuses du climat. Que l'on compare la partie de la Russie d'Europe située au sud du 60° de latitude et la Belgique, par exemple : la densité de population est huit fois moins élevée dans le grand empire que dans le petit royaume ; l'existence de l'habitant y est bien moins assurée et, pourtant, la Russie comprend des étendues d'une fertilité légendaire. L'Inde contient à peu près autant d'habitants au kilomètre carré que la France ; il n'y manque ni les plaines abondamment arrosées ni le soleil vivifiant. Si l'homme savait se servir de cette terre, elle serait l'un des grands centres d'approvisionnement du globe. D'un autre côté, prenons les îles Normandes, pays qui se suffit évidemment à lui-même. Elles jouissent d'un heureux climat, mais qui n'a rien d'exceptionnel dans l'Europe atlantique. Si les insulaires font venir du dehors des denrées coloniales depuis les épices jusqu'aux bananes, s'ils importent de la viande de boucherie et de la farine, leurs fermes fournissent du lait, du beurre, du fromage, de la volaille et des œufs en telle quantité que le petit archipel constitue un appoint important pour la nourriture de la métropole anglaise ; en outre l'Angleterre importe un grand nombre de vaches laitières venues de Jersey et de Guernesey ; enfin ces îles se livrent à l'industrie des primeurs et, dans des serres qui couvrent des hectares, forcent des légumes et des fruits mis en vente à Londres au début de l'hiver. En valeur et même en poids, la balance des produits entrés et sortis est grandement à l'avantage de la culture locale, et pourtant la population spécifique atteint à Guernesey huit habitants par hectare, chiffre dépassé dans nos statistiques par celui de l'île Tsung-ming seulement.
A priori donc, on pourrait éviter d'entrer dans le détail des chiffres par catégories d'aliments : les disettes ne proviennent ni d'un refus du sol ni d'un trop grand nombre de participants au banquet de la vie, elles doivent être attribuées au seul fait que le travailleur n'a point accès à la terre. Il n'est pourtant pas mauvais de voir la même constatation sortir de l'étude des chiffres.
Sans doute, il est impossible d'évaluer exactement la quantité des aliments que recueillent tous les agriculteurs des deux mondes, car les statistiques ne sont pas régulièrement tenues dans tous les pays de production, et ne sont pas comparables entre elles dans tous leurs détails ; mais les renseignements annuels, recueillis par les spécialistes qui s'occupent du commerce des céréales et contrôlés, discutés par les industriels obéissant à des intérêts opposés, permettent d'arriver à une approximation très grande de la vérité.
On sait à peu près quelle est la quantité de céréales et d'autres denrées d'alimentation qui passent chaque année sur les marchés des pays embrassés par le commerce général du monde civilisé ; quant aux autres contrées, dont les habitants vivent encore à l'écart du trafic international, il est inutile de s'en occuper dans une statistique collective, puisqu'elles appartiennent à une période historique antérieure à la nôtre. Mais dès maintenant le témoignage des chiffres est indiscutable : il est même d'une telle évidence que l'on a cessé d'employer l'argument naguère le plus habituellement lancé contre les « utopistes », contre les « songe creux » rêvant de la jouissance équitable des biens de la terre par tous les hommes. On se garde bien de mettre en avant la redite d'autrefois sur le manque du pain. « Puisqu'il n'y en a pas assez, il faut bien que les pauvres s'en passent ! » Non, personne n'ignore que le blé est en suffisance pour tous, et l'on a dû recourir à un argument de second ordre, que chacun a entendu mille fois ! « Mais enfin, dans votre société de l'avenir, pour qui réservez-vous le Sauterne et le Clos-Vougeot ? »
Commençons par les céréales, l'élément principal de la nourriture. La production moyenne du blé froment en Europe, dans le Nouveau Monde, dans la Chine septentrionale, dans l'Inde et dans quelques colonies africaines, telles que l'Algérie et l'Afrique australe, dépasse un milliard d'hectolitres. Or, le nombre des hommes qui mangent du pain de froment n'est qu'une minorité : on ne peut l'évaluer à plus de 300 millions d'individus ; si tout le blé était transformé en farine, il en donnerait plus de 80 milliards de kilogrammes, soit plus de 600 grammes de pain par jour et par tête, ce qui est inférieur à la moyenne de l'alimentation normale pour les mangeurs exclusifs de pain, d'ailleurs relativement rares, mais ce qui est très supérieur à la proportion de pain consommé par le civilisé d'Europe ou d'Amérique. A la production du blé froment, il faut ajouter d'autres céréales servant à la fabrication du pain et faisant partie de la nourriture des populations de souche européenne et des noirs américains qui se sont rattachés aux mœurs des blancs. Le seigle et l'orge, l'avoine, le maïs et autres grains en dehors du riz, qui entrent dans l'alimentation de l'homme et des animaux, fournissent une récolte moyenne de beaucoup supérieure à deux milliards — d'hectolitres : c'est une énorme quantité de substance nutritive dont plus de la moitié, destinée à la fabrication du pain et des mets comestibles, suffit aux besoins de 300 millions d'hommes ; une très forte proportion de ces grains est, d'autre part, employée à la fabrication de la bière et à divers usages industriels.
Quant au riz, la céréale par excellence pour les deux cinquièmes du genre humain, peut-être bien pour une proportion encore plus considérable, la production n'en est pas connue d'une manière suffisamment approximative pour qu'il soit possible de se prononcer avec des chiffres à l'appui. On sait en quelle partie du territoire chinois le riz est la denrée de principale culture et l'on sait aussi d'une manière générale que les récoltes, sollicitées par de généreux engrais et par un pieux labeur, sont très abondantes en raison de la semence. Pour le Japon, les statistiques donnent la superficie des cultures et la quantité du rendement ; de même les « livres bleus » de la Grande-Bretagne disent quelles sont dans les Indes l'étendue des rizières et la quantité de tonnes que représente l'ensemble des moissons.
On sait aussi quelle est la sobriété des Hindous et de quelle modeste part de grain ils se contentent pour leurs repas ; mais ce que l'on saurait ignorer, c'est que les famines, fréquentes dans l'Inde, sont dues, moins au manque éventuel des pluies qu'à la dépendance absolue du malheureux ryot. La terre n'est point à lui, la cabane de roseaux, l'amas de boue dans lequel il gîte ne lui appartient point ; toute propriété, tout droit, toute volonté lui sont ravis ; le riz qui pourrait servir à sa nourriture est ensaché par lui-même et empilé dans les trains de marchandises pour les brasseurs de bière et les meuniers d'Europe ; on spécule même sur sa misère pour diminuer chaque année son maigre salaire : pendant le dernier siècle, le revenu journalier de l'Hindou a baissé ainsi d'une manière effrayante ; d'environ 20 centimes en 1850, il n'était plus que 15 centimes en 1882 et de 7 à 8 centimes en 1900. C'est là ce qu'on appelle la « prospérité de l'Inde »[1692]. On comprend combien il serait absurde, en pareilles conditions, de vouloir inférer des famines de l'Inde que la culture du riz, confiée à un peuple de laboureurs possédant leur champ en propriété collective ou personnelle, serait insuffisante, pendant le cours des générations, à nourrir une population grandissante. L'Inde, de par la nature, est encore plus féconde que la Chine : elle pourrait également subvenir à l'alimentation des siens.
Mais « l'homme ne vit pas de pain seulement ». Les légumes verts et secs, les grains des légumineuses s'ajoutent aux produits des céréales. Pois, haricots, fèves, lentilles, soya des Mandchous et des Chinois représentent une quantité qui n'a point été évaluée avec la même approximation que les céréales, parce que ces graines ont moins d'importance dans l'alimentation du monde, mais on reste certainement en dessous de la vérité en estimant la récolte annuelle de ces produits à 200 millions d'hectolitres, ce qui, pour chaque individu, homme, femme, enfant, ajouterait encore au pain plus d'un litre par mois de la nourriture la plus substantielle. La production des pommes de terre, de plus grande valeur économique, bien que de moindre richesse proportionnelle en force nutritive, atteint ou dépasse chaque année un milliard d'hectolitres, appoint fort considérable dans l'alimentation des hommes. Quant aux légumes verts et aux fruits, ils ne sont l'objet d'aucune statistique générale, par le fait de leur extrême abondance et du manque presque absolu de centralisation dans les marchés : à l'exception des primeurs, des légumes de choix, des fruits de beauté ou de saveur exceptionnelle, tout se consomme sur place ; chaque petite ville a d'ordinaire ses rues ou ses halles abondamment pourvues, et que de pertes, que de gaspillages dans le transport, l'exposition, la longue attente des acheteurs ! Des centaines d'individus se nourrissent de déchets de légumes que l'on ramasse autour des halles de Paris ; des millions d'hommes pourraient vivre des fruits, pommes, poires, cerises, pêches, qui, dans les bonnes saisons, tombent des arbres et que personne ne se donne la peine de ramasser, parce que, dans le district même, tous en ont en surabondance et que l'exportation, la conservation et la préparation en gelées, pâtes ou confitures coûteraient trop cher. Dans les vergers du Delaware, on enterre des millions de pêches au pied des arbres ; dans les ports des Antilles et de l'Amérique centrale, on jette à l'eau tous les chargements de bananes que les acheteurs des grands navires refusent d'emporter. Dans les rues des cités brésiliennes, les gamins lancent leurs oranges à terre pour se disputer le port d'un parapluie.
Un très simple calcul, reproduit des milliers de fois depuis Humboldt, établit que tout le genre humain trouverait amplement à se nourrir du produit des bananeries de la zone tropicale. Le sucre, si indispensable à l'alimentation de l'homme, est aussi fourni par les plantes, canne, betterave, érable ou sorgho, et représente, pour l'Europe seule, la masse énorme de 6 millions de tonnes, qui, pourtant, répartie entre la population des continents, ne donnerait guère par tête et par jour, sous la forme de sucre cristallisé, qu'une quarantaine de grammes, ce qui, d'ailleurs, suffit très largement à une bonne hygiène.
Les aliments pris dans le monde animal sont obtenus par la chasse ou la pêche ou par l'élève du bétail domestique et des volailles, ou bien encore par l'utilisation du lait et de 3 œufs. Il fut un temps où une partie notable du genre humain disputait sa proie aux carnassiers, mais, actuellement, le nombre des hommes vivant du produit de la chasse est devenu si minime qu'on peut le considérer comme n'ayant plus de valeur économique. Il n'en existe plus en Europe ; dans le continent africain, on ne peut guère citer comme se nourrissant surtout de gibier que de misérables tribus de nains, dans la partie équatoriale du continent, et les Bushmen du désert de Kalahari[1693].
Toutefois, le vaste monde sibérien est encore parcouru par des tribus de chasseurs voyageant en d'immenses territoires à la recherche des animaux à chair nourrissante et à fourrure. L'Amérique, en ses deux continents, et l'Australie sont les terres où l'état primitif du chasseur est encore représenté par des peuplades typiques, d'ailleurs toutes réduites à un petit nombre d'hommes, à cause des difficultés de leur vie toujours errante en d'énormes espaces. Aussi n'y a-t-il plus, à proprement parler, de « peuples chasseurs ». Nulle part, dit Grosse, ils n'ont pu se développer assez puissamment pour mériter ce nom : il n'existe que des « tribus chasseresses ». Mais la pêche, dans les profondeurs marines, représente toujours une quantité notable de l'alimentation humaine, surtout le long des côtes poissonneuses, dans les îles du Pacifique, au Japon, et sur le littoral chinois, en Norvège et dans l'Amérique septentrionale. Des populations presqu'exclusivement ichtyophages se sont maintenues en divers parages insulaires et côtiers. Bien que la mer ne soit pas inépuisable et que, même, certaines espèces pourchassées par l'homme soient devenues rares, la valeur annuelle de la pêche n'a cessé d'augmenter parce que les gens du métier emploient des engins et des embarcations de mieux en mieux adaptés à la besogne, et qu'en divers endroits on a commencé le repeuplement des baies, de même que celui des lacs, des étangs et des rivières.
La part de nourriture que représente la chair des animaux domestiques, dans les pays européanisés de l'Ancien Monde et du Nouveau, est approximativement connue. On l'évalue à 20 milliards de kilogrammes, soit à une trentaine de kilogrammes par individu. En admettant, ce que nient beaucoup d'hygiénistes et que nombre de populations en divers pays du monde prouvent par leur exemple être complètement inexact, en admettant que les aliments carnés soient indispensables à l'homme, il y aurait donc une part de viande parfaitement appréciable dans la succession des repas, bien qu'insuffisante pour les gros mangeurs, d'autant plus qu'on pourrait y ajouter les 20 milliards d'œufs que fournissent les poulaillers des mêmes contrées, ainsi que les 60 milliards de kilogrammes de lait, et les 15 milliards de kilogrammes de fromage donnés par les fermes. L'immense Chine produit aussi d'énormes récoltes d'œufs, peut-être supérieures à celles d'Europe et d'Amérique.
Toute cette nourriture, comprenant, à côté des céréales et d'autres grains essentiellement nourriciers, une singulière variété d'aliments végétaux et carnés, forme un total dépassant de beaucoup l'ensemble des besoins ; encore n'a-t-il pas été question des produits que l'on pourrait appeler de luxe parce qu'ils ne sont pas fournis directement par la nature et proviennent d'une élaboration achevée par l'homme : telles les boissons, liqueurs, huiles, essences, depuis le *soma* de la période védique jusqu'au vin qu'inventa le Noé de la légende, au pied de l'Ararat, où l'on est censé l'avoir bu pour la première fois, et devenu la gloire de tant de vignobles, de la France à la Californie et de l'Australie à la République Argentine.
En l'année 1882, déjà, le revenu alimentaire de l'Europe et des Etats-Unis avait été calculé d'après les plus bas rendements annuels et fixé au chiffre d'apparence hyperbolique de 380 milliards de kilogrammes, non compris les boissons, soit de plus de mille kilogrammes par tête. Or, en suivant pour sa nourriture l'une ou l'autre des indications données par les médecins hygiénistes pour l'établissement d'une ration physiologique normale, on peut toujours combiner les éléments de son alimentation de manière à ne pas dépasser en moyenne 475 kilogrammes de nourriture par année, car il ne s'agit point ici du mangeur exceptionnel, mais de l'homme moyen, en y comprenant les enfants, les femmes et les vieillards. C'est dire que, dans l'état actuel d'une agriculture encore rudimentaire sur une grande partie de la surface terrestre, les ressources totales de la production sont plus que doubles des nécessités de la consommation[1694].
Et pourtant, la table n'est pas servie pour tous au banquet de la vie ! Il y a des faméliques, et même, ils sont nombreux ; en outre, l'avenir n'est pas sûr pour les fortunés et, parmi ceux qui mangent d'ordinaire à leur faim, il y a des millions et des millions d'individus qui regardent devant eux avec effroi, mangeant aujourd'hui dans l'appréhension de ne pas avoir à manger demain. La peur de la misère persécute jusqu'aux riches, et très justement, car la fortune est changeante, et ceux qui, dans cette minute, se dressent triomphants, debout sur le char, risquent, au moment qui vient, d'être écrasés sous les roues ensanglantées. Evidemment, si la société n'était pas toujours dirigée par la survivance des sociétés antérieures, si le mort ne continuait pas de saisir le vif, les hommes actuels n'auraient pas de souci plus urgent que celui d'assurer à tous ce pain nécessaire à la vie, que le laboureur lui fournit et qui, de nos jours, s'égare souvent en route et se gâte, se gaspille par mille accidents, sur place, dans les wagons et les navires, dans les greniers, les entrepôts et, surtout, dans les mille magasins de détail. La première chose à faire serait d'introduire l'ordre et la sûreté dans la distribution ; elle consisterait à expédier et à répartir les divers produits, farines, légumes et fruits, avec autant de méthode qu'on remet à chacun, à l'heure matinale, les lettres et les journaux. La chose est faisable pour les aliments, puisqu'elle se fait pour le papier ; mais, pour accomplir cette révolution de justice et de bon sens, il faudra porter la main sur l' « arche sainte », violer cette inégalité si chère aux privilégiés et qui leur assure non seulement le monopole de la terre et des produits de la terre, mais aussi les usines et toutes les œuvres du travail humain, surtout le pouvoir, le droit de se dire les maîtres et de dominer, en effet, adulés, respectés, adorés par ceux mêmes qu'ils oppriment.
** Chapitre IX. L'industrie et le commerce
La Production libre et la Répartition équitable pour tous, telle est la réalisation que nous exigeons de l'avenir.
*Développement rapide de l'industrie moderne. — Personnel ouvrier. — Division du travail. — Machinisme. — Progrès et régrès locaux. — Constant état de guerre dans l'usine. — Ignorance générale du bien public. — Commerce, décadence du petit détail. — Caravanes, foires, douanes. — Accommodement du capital et des lois. — Fraudes permises. — Tsiganes, Juifs. — Production et répartition, acheter et vendre*
Non moins ancienne que l'agriculture, l'industrie aida rapidement, par sa nature même, à faire naître le sentiment de la propriété personnelle, puisque les objets façonnés par les premiers artisans furent considérés d'ordinaire comme la chose de celui dont ils étaient l'œuvre ; on ne pouvait s'étonner qu'il les gardât pour lui-même ou qu'il les donnât à qui lui plaisait. Mais on peut dire que, dans l'ensemble du mouvement économique, la propriété industrielle se développa dans les sociétés humaines parallèlement à la propriété terrienne. Là où la glèbe ne se hérissait pas de bornes, de cabanes, le bateau, l'outil, n'étaient pas jalousement surveillés. A la propriété familiale de l'enclos correspondait celle des meubles, instruments et armes qui s'y trouvaient ; de même, le domaine du clan, de la tribu, de la commune comprenait ses « appartenances et dépendances » en objets de l'industrie humaine. La grande propriété comportait non seulement des champs, des prairies, des forêts, qui auraient dû servir à toute une population, elle possédait aussi des individus en qualité de clients, de serfs, d'esclaves ou de mercenaires, et la richesse de la demeure seigneuriale ajoutait aux récoltes engrangées des vases précieux, des métaux et des gemmes, des étoffes, des tapis et des tentures : l'accaparement se faisait sur tous les produits du travail humain.
Les progrès de la science, d'une part, et, de l'autre, le développement de la navigation et la construction des routes permirent à l'industrie de prendre une singulière avance sur l'agriculture. Celle-ci ne disposait que des perfectionnements réalisés en quelques grands domaines et, si vastes qu'ils fussent, si intelligemment qu'on en fit la culture, il était impossible au propriétaire d'étendre les limites de son empire et d'accroître la foule de ses clients, la nature posait des bornes à son ambition. Mais, déjà, le manufacturier des premières renaissances, dans les communes et les villes libres, en Italie, en France, en Allemagne, dans les Flandres, voyait autour de lui l'horizon s'élargir ; par l'achat des matières premières, il pouvait accroître indéfiniment les produits de ses ateliers et les expédier de marché en marché jusqu'au bout du monde connu ; par le crédit illimité, il disposait de la fortune des autres aussi bien que de la sienne propre ; commerçant non moins qu'industriel ou, du moins, associé avec l'argentier, il mobilisait par les prêts et les emprunts, par les opérations de banque toutes ces immenses propriétés qui restaient presqu'inertes entre les mains de leurs possesseurs ; enfin, il commandait aux rois et dirigeait ainsi les diplomates et les armées : il s'exerçait à l'apprentissage de son futur métier, la domination du monde.
Pourtant, la haine du nouveau en même temps que l'âpreté jalouse de la concurrence retardèrent maintes fois les acquisitions de l'industrie. Aucune découverte spéciale ne put naître sans conquérir sa place de haute lutte, sans faire encourir des persécutions à ses auteurs comme autant d'hérésies : c'étaient en effet des blasphèmes à l'adresse du convenu, des attentats contre la routine. Ainsi, la houille, qui, naguère, avant l'emploi du pétrole et l'utilisation des chutes d'eau, fournissait la force motrice à presque toutes les manufactures modernes, avait d'abord été proscrite parce qu'elle portait tort aux marchands de bois ou à d'autres industriels privilégiés. En 1305, les artisans d'Angleterre ayant pris l'habitude d'utiliser le charbon minéral pour leurs foyers, les gens riches s'en offensèrent, sous prétexte de la mauvaise odeur du combustible, et, après enquête, le roi Edouard Ier promulgua un édit punissant de peines sévères le sujet coupable d'avoir introduit le charbon minéral dans une ville d'Angleterre. L'autorisation ne fut accordée qu'en 1340, et encore à quelques fabricants protégés seulement ; cent ans encore durent s'écouler avant que l'usage de cette matière fût librement permis. En France, sous Henri II, les maréchaux-ferrants qui employaient à Paris le charbon de terre étaient condamnés à l'amende et à la prison[1695].
En Allemagne, mêmes obstacles au début. L'emploi de la houille y fut longtemps regardé d'un mauvais œil par la « science » des médecins, qui l'accusaient de produire l'asthme, la phtisie et d'autres maladies graves chez les chauffeurs. On attribuait l'esprit de révolte des Liégeois au charbon qu'ils employaient[1696]. Les injustices des princes évêques, l'oppression qu'ils faisaient subir à leurs sujets auraient pu être attribuées à la denrée pernicieuse avec autant d'à propos. De même, toutes les inventions qui succédèrent à l'emploi de la houille furent régulièrement décriées, ridiculisées ou même interdites, et l'on sait combien il fut difficile d'introduire l'usage des chemins de fer dans les divers pays de l'Europe occidentale, les esprits les plus judicieux s'étant mis d'accord pour déclarer que jamais locomotive ne pourrait gravir les pentes ni remorquer derrière elle des wagons chargés. Les savants niaient jusqu'à l'évidence même, ne voulant donner raison au fait contre l'enseignement classique.
Une fois en marche, les ateliers des manufactures ne se sont point arrêtés ; cependant ils ont été plus d'une fois ralentis par les guerres internationales et les révolutions intestines. Leur grand développement à rapidité toujours accrue, leur essor vertigineux qui permettait aux observateurs sagaces de prédire déjà leur importance future ne commença qu'au xviiie siècle, à l'époque où les voyages de grande navigation, rares autrefois, se faisaient plus communs, où le combustible minéral prenait la place du bois en quelques usines et où les procédés industriels commençaient à disposer d'engins substitués au travail de l'homme. Peu à peu, la machine devient dans chaque atelier la divinité centrale dont tous les mouvements rythment ceux de l'ouvrier ; la houille, retirée des profondeurs de la terre, transforme son calorique en force vive pour mettre en branle tout un immense organisme de leviers, de bielles, de pistons, de roues, d'engrenages, de volants et d'hommes. La force mise au service de l'industriel se fait illimitée et les produits s'entassent pour un nombre toujours plus considérable de consommateurs. Le Vulcain que la science avait enchaîné pour lui forger des armes et des outils ne se repose plus.
Tout d'abord, la grande industrie avait pris un aspect barbare, féroce, titanesque. Les machines, non encore bien assouplies aux œuvres que le fabricant leur demandait, avaient des formes lourdes, compliquées, bizarres ; placées en des constructions qui s'étaient élevées en vue du travail à la main et avec l'emploi d'outils héréditaires de faible dimension, elles ébranlaient les planchers et les murs de leur fracas ; la vapeur, les matières charbonneuses, les gaz dégagés par les fermentations viciaient l'atmosphère ; les débris de l'ancien outillage gisaient dans les cours malpropres et nauséabondes, et les ouvriers, pris entre des habitudes invétérées et les ordres reçus, livraient un travail irrégulier, sans élégance : le vieux rythme ne se retrouvait plus dans la cadence des mouvements, dans le groupement des travailleurs, dans l'acheminement des œuvres vers la perfection voulue. Mais les découvertes succédant aux découvertes, le système à la routine, on a pu transformer complètement l'ancien outillage ; les travailleurs de l'industrie se sont parfaitement accommodés au nouvel état de choses, ils ont appris, pour ainsi dire, à vivre dans le feu, au milieu des courants électriques, au centre même de la lutte entre les forces du chaos primitif, à en devenir absolument les maîtres, et cela sans effort, par des gestes tranquilles et dominateurs : ils appuient sur un levier, déplacent une aiguille, touchent un bouton, et tout change à leur gré, en une mesure précise et suivant un rythme dont ils règlent chaque oscillation.
Le personnel de l'industrie n'a plus les mêmes noms qu'aux temps antiques : à de nouvelles œuvres, il faut de nouveaux organes. Pour une besogne traditionnelle que le fils, apprenti respectueux, n'avait point à modifier, il suffisait de connaître les matières premières, toujours les mêmes, les procédés, pratiqués scrupuleusement comme des rites religieux, les formes préférées des grands marchands et des rois, et ces formes ne devaient point manquer d'imiter celles qui plaisaient aux ancêtres. L'initiative n'était donc pas nécessaire chez l'artisan.
Sans doute, le métier prospérait davantage, et même il progressait dans une certaine mesure quand il était exercé par des hommes jeunes, et surtout par des hommes libres, mais le travail ne s'arrêtait point quand le propriétaire de l'entreprise le confiait à des esclaves, encadrés entre quelques dresseurs de condition relativement libre. L'industrie moderne ne peut désormais s'accommoder de pareils agents, non qu'elle soit devenue plus compatissante qu'autrefois ; à cet égard, elle n'a pas changé, n'ayant que faire du sentiment ; par définition même, elle ne peut chercher que le profit ; mais, devenue plus active, plus mobile, obligée de vivre avec le siècle et d'en suivre, même d'en devancer les oscillations, elle ne saurait s'accommoder d'une institution lourde, immuable comme l'esclavage, avec ses enfants à la mamelle et ses vieillards encombrants. Il lui faut des salariés, que l'on embauche quand ils paraissent dispos au travail, pour l'œuvre précise à laquelle conviennent leur force, leur adresse et leur musculature. On les garde aussi longtemps qu'ils sont utiles à l'entreprise et rapportent plus qu'ils ne coûtent ; puis on s'en débarrasse dès qu'ils sont à charge. Le mois, la quinzaine, et, dans certaines besognes, le jour seulement, représentent la durée du contrat, et la lutte s'engage, incessante, acharnée, furieuse, pour le taux du salaire, que le travailleur veut accroître et que le patron veut réduire.
Les économistes s'imaginent volontiers que la division du travail est une des conquêtes de l'industrie moderne : elle est, au contraire, une des conditions essentielles de tout travail collectif, et jamais elle ne fut absente du labeur de l'homme, non plus que de celui de nos ancêtres les animaux. La division du travail est spontanément pratiquée par les singes, les chamois, les coqs, les carpes même, et tant d'autres espèces qui, se méfiant à bon droit de leurs ennemis rôdeurs, y compris le bipède humain, ne négligent point de placer des sentinelles autour du lieu de pâture, de repos ou de plaisir. Le plus bel exemple de la division du travail est même celui que donnent les oiseaux migrateurs qui, dans leur traversée de l'immense espace aérien, se succèdent spontanément dans l'effort poursuivi contre le fluide résistant. Comprise de cette manière, la division du travail provient de la parfaite solidarité. Elle n'est vraie que si l'origine en est absolument spontanée et si, dans un travail collectif, chacun choisit joyeusement sa part, suivant ses forces, sa nature, son caprice du moment, ses convenances, car la perfection du travail ne peut se réaliser sans un accord sincère des volontés et l'adaptation mutuelle des diverses aptitudes. Quels travaux admirables et, en même temps, quelles fêtes de l'esprit et du cœur sont les œuvres enlevées d'enthousiasme entre amis qui lisent dans les yeux les uns des autres sur quel instrument il faut mettre la main et quelle force, quelle amplitude il convient de donner au mouvement de ses muscles !
Pense-t-on qu'ils ne soient autre chose que des salariés, les ouvriers qui, en deux ans, même en dix-huit mois, mènent à bonne fin les modernes « lévriers des mers » ! Il a fallu des générations de travailleurs des constructions maritimes pour que puissent s'édifier, avec une rapidité toujours croissante et une précision absolue, des villes flottantes de plus en plus grandes, auxquelles on confie à chaque voyage des milliers d'existence. Il est indispensable que chaque être, prenant part à ce travail gigantesque, y mette toute son intelligence et son dévouement.
Que disait Baker, l'ingénieur en chef du pont de la Forth, parlant de cet ouvrage, alors en cours de construction, devant une réunion de savants ? « Ce pont — qui comporte trois arches de six cents mètres chacune — est essentiellement une œuvre de travailleurs, parce que le succès dépend tout autant de l'ingéniosité et de l'inventivité individuelles et collectives des ouvriers que des connaissances scientifiques des ingénieurs et de l'organisation préparée par les chefs des chantiers. On ne saurait croire combien de fois dans une construction aussi nouvelle que celle-ci, les travailleurs ont dû mettre de leur propre intelligence — au moment même, sans attendre d'instructions de personne — pour parer à des difficultés imprévues ; ce n'est que grâce à cet esprit inventif de tous les participants que l'œuvre a pu être continuée et s'effectuer sans accident ».
D'autre part, quelle misérable besogne que celle où les maîtres divisent l'ouvrage sans estimer, même sans bien connaître les ouvriers, où les contre-maîtres brutalisent et trompent le travailleur, où celui-ci, n'ayant d'autre objectif que sa paie, ahane sans goût et sans amour. C'est ainsi qu'on arrive à édifier des constructions inutilisables ou meurtrières, à fabriquer des ponts de mauvaise qualité et de mauvaise facture, que le vent des tempêtes emporte comme une toile déchirée[1697]. Le propre de la division du travail et son idéal est non seulement d'augmenter la production, mais surtout « de rendre solidaires les fonctions divisées »[1698]. Or, par une étrange contradiction, elle aboutit à gâter, à pervertir la production, et à séparer les collaborateurs en castes ennemies.
En poursuivant la division forcée du travail, en la considérant comme un but à atteindre, non seulement pour augmenter les produits mais aussi pour séparer les ouvriers, les isoler les uns des autres, assurer son propre pouvoir par l'émiettement des forces adverses, l'industrie moderne, de même que le fonctionnement des institutions gouvernementales en sont arrivés à rendre parfois impossible l'accord des organes qui pensent ou sont censés exercer la pensée et de ceux qui accomplissent la besogne matérielle : « Garde-toi bien de raisonner, ceci est mon affaire ! » Tel est, sous diverses formes, le langage parlé dans presque toutes les usines, dans tous les bureaux, quoique le patron intelligent soit bien forcé de reconnaître que cette division nuit à la cohésion nécessaire entre les éléments constitutifs de l'œuvre. Une machine ne se construirait jamais si l'inventeur n'embauchait que des ouvriers absolument spéciaux à chaque besogne pour limer, raboter, cisailler, boulonner et qui n'eussent aucune vue d'ensemble. Elle ne sera menée à bien que si tous ont devant les yeux de l'esprit l'image d'un mécanisme complet.
On se rappelle la prophétie sinistre d'Adam Smith[1699] déclarant que, par le fait de la division du travail et de l'inévitable ritournelle des procédés auxquels les ouvriers se trouvent condamnés, leur intelligence s'atrophiera forcément et qu'ils deviendront « aussi stupides et ignorants qu'une créature humaine peut le devenir »; de même leurs facultés morales s'engourdiront, ils seront « incapables de goûter aucune conversation raisonnable, d'éprouver aucune affection tendre, généreuse ou noble, et par conséquent, de formuler aucun jugement sain sur la plupart des devoirs, même les plus ordinaires, de la vie privée ».
Cette prophétie ne s'est réalisée que partiellement parce que l'évolution de l'industrie moderne, s'accroissant continuellement en vitesse, amène avec elle des changements assez rapides pour comporter l'éducation des ouvriers. Comme en tout autre phénomène historique, les conséquences de cette évolution se font doublement sentir, en progrès et en regrès. Il y eut progrès dans l'introduction de plus en plus générale et complète du machinisme, non seulement par suite de l'accroissement énorme des richesses, mais aussi à cause de la participation d'un nombre d'ouvriers de plus en plus grand à la science de la mécanique et à toutes les connaissances qui s'y rattachent : électricité, chimie, travail des métaux ; les travailleurs instruits deviennent légion et les écoles industrielles se multiplient pour eux[1700]. On commence à se rendre compte que chaque travailleur sérieux devrait posséder à fond la science — ou les sciences — dont sa besogne journalière est une manifestation. L'ancien terme de « déclassé » perd sa signification, ou du moins à côté de l'élève du lycée, fils de bourgeois, qui descend au rang d'ouvrier, se place l'ouvrier, fils d'ouvrier, qui s'éduque pour devenir meilleur ouvrier. Peu à peu la synthèse des travaux intellectuels et manuels s'impose, la science devient active, et la période approche où le cartographe sera un parfait géographe, où le chimiste remplira le rôle de l'égoutier et du vidangeur, où le forgeron sera au courant des progrès de la métallurgie.
Mais nous n'en sommes encore là que pour une très faible minorité : tandis que les conducteurs de la machine apprennent et s'élèvent au premier rang parmi ceux qui pensent, d'autres ouvriers, réduits au simple rôle de rouages vivants de la machine, chauffeurs, rattacheurs de fils, couseuses et cardeuses, condamnés à répéter le même mouvement des millions, des milliards de fois, en arrivent à n'avoir plus que l'apparence de la vie ; la race se trouve même atteinte en son principe, puisque les femmes, les enfants, tous ceux que la faiblesse physique oblige à se contenter de salaires insuffisants, sont désignés pour ces besognes d'hébétude et de dépérissement. Que de villes et de districts dont la population a perdu en beauté, en force, et en intelligence, en joie et en moralité ! Respirant pendant les belles heures du jour et, parfois, dans les équipes de nuit, pendant les heures dues au sommeil, un air impur, empoisonné même ; absorbant une nourriture souvent insuffisante, presque toujours mal préparée, des millions de créatures, dispersées en nos pays civilisés, n'ont plus qu'une vague ressemblance avec un échantillon réussi de la race humaine. Que de familles s'étiolent, se rapetissent et s'enlaidissent, rongées, brûlées par la misère, l'excès de travail et l'eau-de-vie, par une existence contre nature[1701] !
Il est certain que de nos jours, l'ouvrier, même réputé libre, travaille « moult tristement » en comparaison des artisans de l'antiquité qui accomplissaient la besogne correspondante : au moins ceux-ci avaient le rythme sinon la musique, pour les soutenir, les encourager, leur faire perdre conscience de leur trop pénible labeur[1702]. Le joueur de flûte ou de tympanon allégeait la besogne même de l'esclave, tandis que, de nos jours, le silence absolu est devenu la loi de l'ouvrier d'usine ou de filature : en maint atelier le contre-maître ne tolère pas même que le travailleur chantonne ou sifflote entre les dents. Seulement la toute-puissance de l'habitude a voulu qu'on tolère la cantilène bizarre des matelots virant au cabestan et, dans les boulangeries où le pétrissage se fait encore à la main, les geignements des mitrons.
Afin de mater, de dominer plus facilement le personnel ouvrier, et en même temps de réduire le salaire, on n'a cessé, depuis les origines de la grande industrie, de réduire, dans les manufactures, le nombre des hommes faits et de les remplacer par des femmes et des enfants : dès que la routine du travail est devenue facile et se borne à suivre par des mouvements devenus réflexes le va-et-vient de la machine, la femme, l'enfant deviennent les rouages humains du vaste mécanisme. On sait quelles en sont les fatales conséquences dans les contrées industrielles : la femme perd successivement ses enfants, voit périr en elle les sources de la vie et meurt à la peine bien avant le temps normal.
Les progrès mêmes, en ce qu'ils ont de plus grandiose et de plus saisissant, les grandes découvertes, par exemple l'application de forces nouvelles, l'emploi des machines et des procédés ingénieux qui se substituent au travail humain, sont fréquemment pour les ouvriers des causes d'infortune et de misère. Sans doute, ces découvertes doivent avoir pour conséquence ultime de soulager l'homme dans ses labeurs pénibles ; en attendant, elles élargissent le domaine de l'industrie et font naître tout un monde d'inventions qui permettent de spécialiser et de différencier le travail en mille branches imprévues. La variété des métiers s'accroît d'autant, et même en de telles proportions que les statistiques énumèrent maintenant dans les grandes cités des milliers de professions diverses là où, un siècle auparavant, on en comptait au plus une ou deux centaines. Mais la transition se fait sans ménager les intérêts de tous : si l'inventeur était un associé, sa découverte profiterait à tout le groupe social ; mais il se trouve en présence de deux corps ennemis, patrons et ouvriers. Or, son propre intérêt immédiat l'amène à s'adresser au patron puisque celui-ci le paiera, tandis que les travailleurs, pensant au pain de leurs enfants, s'empresseront de briser la machine. Tel procédé, tel rouage nouveau introduit dans une usine équivaut à une arme chargée faisant le vide dans la foule trop pressée des travailleurs.
Aussi comprend-on facilement la haine qui s'empare des ouvriers contre toutes les inventions « diaboliques », « meurtrières », pourtant œuvres glorieuses du génie de l'homme. Nombre de révoltes ont été causées, et d'ailleurs très légitimement, par l'introduction dans l'organisme industriel de découvertes marquant une des grandes étapes de l'humanité. Ainsi le premier « chemin à ornières » de la Belgique, celui que l'on construisit en 1829, des mines du Grand Hornu au canal de Mons, fut complètement détruit l'année suivante par les mineurs, charretiers et manœuvres de la contrée[1703]. D'autres révoltes de la faim déterminées par le progrès industriel, eurent lieu dans tous les pays du monde, surtout en Angleterre, aux Etats-Unis, en Allemagne, et, plus puissante que la révolte, la résistance lente, silencieuse, tenace, méthodique de maint corps de métier a pu longtemps empêcher l'adoption dans les usines de procédés excellents réduisant le nombre des individus nécessaires au travail. Ainsi les compositeurs et imprimeurs, que la confection et le maniement du livre ont placés parmi les plus intelligents des ouvriers, ont su se défendre pied à pied pendant un demi-siècle contre les claviers et autres instruments imaginés pour remplacer mécaniquement le travail de l'homme ; finalement, la machine a vaincu, et les travailleurs se sont aperçus qu'elle ne pouvait leur faire concurrence pour toute œuvre demandant soin et intelligence.
D'autres révolutions industrielles sont causées par les fantaisies de la mode, par les changements d'habitudes et de mœurs et, d'une manière générale, par les modifications du milieu économique. Ces transformations sont si brusques parfois qu'il est impossible aux fabricants, même riches, d'y accommoder leurs établissements par l'achat d'un nouvel outillage : c'est la faillite pour le patron, le désastre absolu pour les ouvriers. Ainsi, lorsque les chimistes eurent trouvé le moyen d'extraire de la houille toutes les couleurs et nuances qui dérivent de l'aniline, l'usage de la garance devint inutile et, du coup, une même ruine s'abattit sur les agriculteurs qui élevaient la plante et sur les industriels qui la traitaient pour la fabrication. De même les planteurs et les artisans spéciaux eurent à souffrir quand l'industrie apprit à se passer du bleu d'indigo. Il n'est guère de spécialité dans le travail humain qui ne se ressente de ces revirements soudains, et comme les pays les plus éloignés se trouvent rattachés aux mêmes entreprises, les uns par la production de la matière première, les autres par le traitement industriel de cette denrée, chaque ordre transmis par le goût ou par les besoins changeants du public se répercute de monde en monde, d'un côté jusqu'à la république Argentine, de l'autre jusqu'à l'empire du Soleil Levant et, suivant l'état des marchés et la nature des productions locales, fait surgir ou péricliter les fortunes, doubler ou réduire les salaires.
Jusqu'à une époque récente, la grande industrie était localisée en quelques pays privilégiés. Née principalement en Angleterre, quoiqu'on puisse en constater les éléments de formation dans les autres contrées de l'Europe occidentale, elle s'était d'abord développée dans le voisinage immédiat de tel ou tel grand port, qui pouvait lui livrer la matière première au meilleur marché, par exemple le coton des États-Unis ou le minerai de Suède ou d'Espagne, et à proximité d'un gisement de houille où il obtenait le combustible à bas prix et en quantité toujours suffisante. Mais le capital aux aguets pour la découverte de nouvelles sources d'enrichissement eut bientôt fait de trouver des endroits aussi favorablement situés en d'autres contrées de la terre. Aux filatures de Manchester, en Angleterre, répondirent de l'autre côté de l'Océan celles de New-Manchester, dans la Nouvelle-Angleterre ; puis, en France, celles de Rouen ; en Allemagne, les filatures de la Silésie ; et d'étape en étape, à travers le monde, celles de l'Inde, de la Chine, du Japon. Partout des voies ferrées s'établirent entre les mines de charbon, les ports et les grandes villes pour fonder les usines aux lieux d'accès les plus commodes pour le travail et la vente. Le réseau des voies de communication s'accroissant d'année en année, les conditions d'égalité entre les producteurs augmentaient en proportion dans les différents pays. Des lois de protection douanière, établies au profit des industriels, avaient pour but « patriotique » d'arrêter à la frontière les produits étrangers pour faciliter la vente des produits nationaux.
Le combustible minéral constitue un tel avantage pour l'industrie que les usines et dépendances devaient forcément, semble-t-il, se grouper autour des bassins houillers. Au début du vingtième siècle, c'est bien ainsi que s'est réparti le travail. Les cités industrielles se pressent dans le voisinage des puits de mines ; la population s'y masse en foules épaisses sur un sol noirci par les débris de charbon, sous un ciel fuligineux où l'on cherche vainement à discerner le soleil. Mais l'étude plus approfondie des forces de la nature suscite de nos jours de nouveaux serviteurs à l'industrie humaine ; l'eau qui se précipite du haut des montagnes est, comme la houille, productrice d'énergie et se transforme en mouvements innombrables pour façonner la matière. L'industriel commence à se déplacer ; des cités nouvelles surgissent dans les vallées des monts au milieu des pâturages et des forêts ; les rudes ouvriers succèdent aux pâtres et aux bûcherons.
Hélas ! la nature change en même temps : les torrents sont endigués ; les cascades joyeuses ont disparu ou ne coulent plus qu'en maigres filets sur les roches qu'avaient usées les flots ; d'énormes conduites d'eau déroulent, comme les dragons, leurs anneaux de fonte dans les entrailles profondes du sol, sur les viaducs et les murs de soutènement ; des réseaux de fils s'entrecroisent dans l'air. Déjà maintes régions des Alpes suisses et françaises, du Jura, de l'Ecosse, de la Suède, de la Finlande, du Canada ont perdu leur majesté solitaire pour devenir des fourmilières d'hommes qui s'attaquent brutalement aux flancs de la montagne, taraudant, perforant et dévastant sans méthode apparente et, jusqu'à présent, sans souci de la beauté. Aux petits moulins paisibles dont la roue tournait lentement sous le ruissellement d'une eau murmurante se sont substituées les grandes bâtisses dans lesquelles s'engouffrent tous les courants des alentours servis par un peuple de myrmidons.
Un mouvement économique analogue, mais bien plus considérable encore, entraînera le déplacement des foules industrielles lorsqu'on aura découvert les moyens pratiques d'utiliser la force motrice produite par l'alternance du flux et du reflux et qu'aux misérables jeux de meules actionnées par le va-et-vient des marées, comme on en voit près de Saint-Jean de Luz, en certains estuaires de Bretagne et dans l'Euripe d'Eubée, se substitueront de gigantesques laboratoires ayant à leur service des milliers de chevaux-vapeur et brassant le travail par millions de tonnes à la fois.
Les révolutions industrielles obéissent aussi à d'autres causes que les pures conditions économiques, elles sont également déterminées par de faits de nature normale appartenant à l'ensemble de la vie des sociétés.
On peut trouver un exemple de ces phénomènes dans la crise belliqueuse que vient de traverser récemment l'Angleterre. Dans le mouvement ascendant de la grande industrie anglaise, représentée surtout par Birmingham et les cités environnantes, l'année 1873 marque l'apogée. C'est alors que l'Angleterre exporta le plus de machines et d'objets manufacturés ; il semblait que, si le travail de l'immense forge s'était arrêté brusquement, le monde eût été soudain privé de vie. Mais d'autres usines s'ouvrirent sur toute la surface du continent et des îles, de l'Argentine au Japon, et, dans ces établissements nouveaux, on ne se bornait pas à imiter les fabrications anglaises, on s'ingéniait aussi à faire mieux. Birmingham perdit successivement ses anciens marchés et c'est en grande partie pour en conquérir des nouveaux que cette ville d'industrie se fit « unioniste », de « radicale » qu'elle avait été. Tant qu'elle avait compté sur son initiative et son énergie, tant que l'ingéniosité de ses artisans, l'infinie variété de ses produits lui avaient assuré la prospérité et la richesse, elle avait ignoré ou méprisé les anciennes familles nobles et routinières vivant dans l'orgueil de leur passé : mais, quand ses négociants, devenus riches à leur tour, eurent perdu l'audace, l'esprit d'entreprise, l'amour acharné du travail, la sobriété de la vie, ils changèrent de principes et de politique ; ils s'accoutumèrent au luxe, et, élevant leurs enfants avec les fils des lords et même de façon plus prodigue, ils se laissèrent envahir par l'envie ; eux, dont les pères avaient si durement travaillé, ils voulurent, tout en dirigeant leurs maisons de commerce, imiter ceux auxquels la fortune vient en dormant.
Mais pour mener à bien les affaires en affectant le loisir du gentil homme, il faut disposer des faveurs et du monopole, posséder des lieux de marché que n'envahisse pas la concurrence, disposer en toute sécurité de l'avenir. Dès lors, plus de discours enthousiastes en faveur du libre-échange ! Plus de toasts à la fraternité humaine ! On vante désormais non plus le *free trade* — l'échange libre — mais le *fair trade* — l'échange honnête —, c'est-à-dire le trafic qui rapporte les bénéfices traditionnels ; on revendique comme un mouvement d'échanges absolument dû celui qui se fait entre la métropole — *Little Britain* — et le monde colonial — *Greater Britain* —. Mais, si vaste qu'il soit, l'ensemble des possessions britanniques est pourtant insuffisant à fournir les bénéfices désirés ; il faut d'autres domaines encore, de nouveaux lieux de consommation pour les marchandises de toute espèce. Or, comment satisfaire toutes ces ambitions, si l'on ne devient pas en même temps patriote, impérialiste, *jingo*, belliqueux ? On trouve à la guerre double avantage, celui d'avoir à civiliser les barbares — c'est-à-dire à leur créer des besoins qui se paieront très cher —, et à fournir l'armée de ces munitions sans fin qui font maintenant de chaque conflit la plus fructueuse des opérations commerciales.
Telle est l'évolution naturelle qui produisit à la fin du xixe siècle la grande explosion de l'impérialisme britannique et qui entraîna l'Angleterre à se lancer, elle aussi « d'un cœur léger », dans l'inexpiable guerre de l'Afrique australe. Joseph Chamberlain — ou plus familièrement Joe —, le négociant parvenu qui servit de pilote à la nation dans cette terrible aventure, fut l'homme-type de ces événements étonnants où l'on vit la Grande Bretagne essayer d'arrêter son mouvement de décadence par la conquête d'un continent et la constitution d'un empire mondial infrangible[1704].
Tous ces va-et-vient, tous ces déplacements industriels font entrer dans la phase du grand travail associé une part de plus en plus considérable des nations. On peut même dire d'une façon générale que le domaine de la machine ouvrière s'étend en même temps que le réseau des chemins de fer ; il s'accroît avec chaque tour de roue de locomotive sur une voie nouvellement inaugurée. Dans les contrées récemment ouvertes à la civilisation matérielle, les progrès sont d'autant plus rapides qu'il n'y a pas à déblayer les restes d'un encombrant passé ; on peut se mettre aussitôt à la besogne sans léser d'antiques intérêts sauvegardés par des traités, des habitudes de convenances et le respect traditionnel. Aussi le voyageur qui débarque au Nouveau Monde est-il étonné quand, dans une ville de fondation récente, surgissant à peine du marécage ou de la forêt, telle que Juiz-de-Forà ou Bello-Horizonte, il voit tout un magnifique outillage d'édilité confortable et luxueux qui manquera longtemps encore à des cités vénérables d'Europe, glorieuses et civilisées depuis des siècles, telles que Sens, La Rochelle ou Montpellier, Louvain ou Oxford.
Le mouvement qui entraîne le monde moderne dans son orbite s'est produit d'une manière tellement rapide que la Russie — pour citer seulement la nation d'Europe la plus puissante numériquement — ne s'est pas donné la peine de parcourir les voies accoutumées de la civilisation historique ; elle a pris, pour ainsi dire, les sentiers de traverse. Il y a moins d'un siècle, l'immense empire n'avait encore que des pistes frayées par les pas des hommes et les larges chemins rayés d'ornières qui serpentent dans les champs et les steppes ; la première chaussée fut construite dix ans après la retraite de Moscou, en 1822, entre Saint-Pétersbourg et Strelna. Le pays s'est donné tout un réseau de chemins de fer bien avant d'avoir un ensemble suffisant de routes carrossables. De même, elle se crée tout un outillage de grande industrie avant de posséder une classe ouvrière.
La fabrique est apparue si brusquement que « l'industrie et l'agriculture n'ont pu encore se disjoindre ». L'ouvrier russe n'a pas été complètement arraché à la terre comme dans l'Europe occidentale ; il entre dans le prolétariat industriel avant d'être sorti du prolétariat rural. Les usines de Vladimir, de Kyiev, d'Ekaterinoslav ne prennent l'ouvrier que pendant une partie de l'année, et, pendant une autre partie, il reste asservi aux travaux agricoles, « asservi », car, dans les deux cas, son salaire est resté misérable[1705].
Depuis les travaux de Karl Marx, il paraît être admis universellement que l'industrie, comme les autres formes de la richesse, se concentre graduellement en un nombre de mains toujours plus petit, et que, automatiquement peut-on dire, les « instruments de travail », l'immense accumulation d'installations et d'outillage, tomberont, ainsi qu'un fruit trop mûr, en la possession de la classe ouvrière. De fait, un aspect de l'histoire contemporaine donne raison au théoricien du socialisme, mais d'autres évolutions, à peine sensibles à son époque, démentent partie de son argumentation. Même dans notre vieille Europe, il n'est aucun fait plus évident que l'énorme prépondérance prise dans la vie de chaque jour par le grand magasin, l'emporium des confections, des ameublements, des comestibles, qui chaque année font tache d'huile, remplissant des édifices plus vastes, asservissant des commis plus nombreux. Il n'est personne qui ignore que les grandes entreprises, mines, usines métallurgiques, chemins de fer, tramways et omnibus, constructions maritimes, compagnies du gaz, sociétés d'assurances, expéditions coloniales, etc., sont régies par un nombre assez restreint de financiers et d'industriels ; un régime d' « ententes » entre grands producteurs fixe internationalement le prix des fontes, fers et aciers ; tels objets de première nécessité, surtout parmi les produits chimiques, sont pratiquement des monopoles. Mais c'est aux États-Unis que le phénomène s'est développé dans toute son ampleur : là, le syndicat, d'industrie est la règle : l'acier, le cuivre, les chemins de fer, le pétrole, etc., ont leur *roi* plus puissant que maint prince couronné. Un groupe de milliardaires contrôle la production, la distribution et, pardessus le marché, la politique, enfin ce qu'il y a de plus élevé dans l'humanité, la science et l'art. Tout un état-major de savants leur vendent formules, éloges et projets ; des artistes leur préparent des musées. Un tel individu, enrichi par l'exploitation effrénée des immigrants européens, met le comble à sa gloire en fondant des bibliothèques publiques et en offrant des orgues aux églises ; un autre grand homme fait oublier les milliers de cadavres que lui attribue l'opinion publique par l'achat d'un Raphaël qui servira d'enseigne à son antre.
Pourtant la petite industrie n'est pas morte, non plus que le petit commerce. Si la grande usine se réserve la production de l'article courant, de vente sûre, elle laisse volontiers à son humble rival l'invention nouvelle, quitte à s'en emparer si la tentative réussit ; d'autre part, elle ne peut se plier aux conditions de hâte et d'imprévu qu'exige l'entretien journalier. Pour une maison de construction d'automobiles, combien sont nés de petits ateliers de réparation en tous points du territoire ! A côté de l'industrie systématique, l'industrie naissante et l'industrie disséminée répondent à des besoins et ne craignent pas la concentration du capital, qui les dédaigne plutôt. Il en est de même pour le commerce : l'existence des bazars où l'on peut tout acheter, beurre, pantalon et voiture, n'empêche point que partout où s'édifie un groupe de maisons, partout où un tentacule urbain s'allonge de quelque cent mètres, s'ouvrent tout de suite la boulangerie, l'épicerie, la fruiterie et la laiterie. Le travail de répartition s'effectue d'une manière enfantine, mais, jusqu'à présent, c'est le petit commerce qui s'en charge.
Certainement, en comparant la situation des pays civilisés en 1850 et en 1900, on voit tout de suite que l'échelle des fortunes s'est de beaucoup allongée par le haut ; l'écart entre les meurt-de-faim et les riches est immensément plus grand qu'autrefois ; les milliardaires ont remplacé les millionnaires, mais la classe intermédiaire ne s'est point atrophiée. Quelle que soit la source principale de ses revenus, professions libérales, fonctionnarisme, rentes de l'Etat, profits du commerce et de l'industrie, propriété foncière, bâtie ou non bâtie, enfin, qu'elle soit détentrice effective des titres de sociétés anonymes, la bourgeoisie — la petite et la haute bourgeoisie — n'a pas disparu. Tout au contraire, elle n'a fait que croître et prospérer depuis le milieu du dix-neuvième siècle. En attendant l'élaboration d'une théorie qui tienne compte de ces faits, il faut affirmer que les phénomènes sont plus complexes qu'on avait pu le croire en 1840, même en 1870. Le socialisme ne représente plus la lutte comme uniquement engagée autour d'avantages matériels car, en nombre de cas particuliers, on peut se demander si les individus ayant intérêt pécuniaire au maintien de la société traditionnelle, richards, rentiers, fonctionnaires et leur clientèle que n'a jamais intéressée question de dignité humaine, on peut se demander si cette bourgeoisie et ses domestiques ne forment pas la majorité. C'est la solution d'autres problèmes ardemment discutés, c'est la poursuite d'un idéal, c'est l'évolution morale qui fera pencher la balance vers le monde des travailleurs.
En attendant, l'industrie et le socialisme rudimentaire se sont développés d'une même marche parallèle et, en quelque pays que ce soit, pays vieux ou pays neuf, l'industrie reste encore toujours comprise comme une lutte d'intérêts entre le capitaliste qui commandite le travail pour en retirer le plus gros bénéfice possible et l'ouvrier qui vient humblement offrir ses bras et demander un salaire en échange, au lieu d'une part dans les bénéfices du travail comme il semblerait naturel.
De par le contrat même, les intérêts sont opposés : la guerre est donc fatale, constante, qu'elle soit à l'état dormant ou déclaré. Aussi le chef d'usine prend-il ses précautions contre ceux auxquels il commande et qui, tout en ayant fonction de collaborateurs, n'en sont pas moins des ennemis présumés : il nomme des contre-maîtres, des surveillants, des mouchards même ; il reçoit des rapports officiels et secrets. D'autre part, les ouvriers ont leurs « meneurs », leurs réunions, leurs mots de passe, et dressent leurs plans de résistance et de combat. Parfois, et dans ces dernières années d'une manière presque normale, à intervalles réguliers et prévus, la bataille éclate : à propos des salaires, que les patrons veulent réduire et dont les ouvriers réclament l'augmentation, à propos des heures de travail, que les uns veulent plus longues et les autres plus courtes, ou bien encore à cause d'une question de dignité humaine ou de solidarité, la guerre éclate et l'usine se vide de son armée de travailleurs. Tantôt ceux-ci ont eu l'initiative, ils font la grève ; tantôt les représentants du capital ont pris les devants, ils procèdent par évictions et ferment les portes des ateliers.
Par suite des mille conditions diverses des lieux de travail et des marchés, les conflits varient d'allure, mais, d'ordinaire, ils mettent aux prises des forces inégales. Les ouvriers sont la masse, il est vrai, mais ils n'ont pas de ressources financières : si les camarades, aussi pauvres qu'ils le sont eux-mêmes, ne leur viennent pas en aide ; si le public, convaincu de leur bon droit, ne les appuie de la toute-puissance de l'opinion, ils voient la famine se rapprocher chaque jour ; ils sont obligés de fuir leur famille pour ne pas entendre les plaintes et les sanglots, tandis que les patrons, vexés de ce que la bourse aux écus tarisse pour un temps, n'en gardent pas moins tout le confort de la vie. Ils peuvent attendre : la faim est toujours au service du capital et c'est un agent qui ne lui coûte rien[1706] ; ils peuvent attendre… à moins que la grève ne se change en révolution.
C'est pour éviter cette dernière alternative — la plus naturelle, puisque les ouvriers ont le nombre pour eux et n'ont aucune raison de mépriser leur propre force, appelée violence quand elle n'est pas enrégimentée au service de l'Etat — que les capitalistes, propriétaires d'usines, se lient si étroitement avec les détenteurs du pouvoir, qui d'ailleurs appartiennent en grande majorité à la même classe, au même monde ; les riches et les puissants sont toujours apparentés et, dans toutes les hautes assemblées délibérantes, les détenteurs de la fortune publique siègent personnellement ou, plus souvent encore, font siéger leurs obligés, véritables domestiques chargés de transformer les volontés ou les caprices du maître en articles de loi. Comment ne s'évertuerait-on pas à prévenir les vœux des hommes qui, par l'argent, disposent de tous les avantages de l'existence, et peuvent les répartir à qui leur plaît ? Dans leurs conflits avec les ouvriers, les dispensateurs du travail ont donc l'armée à leur service. Dès qu'ils ont dressé leurs plans pour l'abaissement des salaires, l'accroissement du temps de labeur ou telle autre combinaison favorable à leurs intérêts, ils avertissent le gouvernement, « dont le premier devoir est de garantir l'ordre », et bataillons, escadrons, batteries viennent aussitôt les défendre contre toute attaque possible de leurs ouvriers irrités.
Sans armée permanente, sans milice bourgeoise, l'organisation actuelle de la grande industrie serait absolument impossible : les travailleurs deviendraient bientôt les maîtres de l'usine.
Si les grands industriels font ainsi monter la garde à l'armée devant leurs châteaux et leurs fabriques, ils tiennent également à disposer de l'arsenal des lois, interprétées à leur bénéfice. Bien que l'esclavage soit aboli officiellement, il ne leur déplairait point de le rétablir, ainsi que le montre clairement l'exemple de l'Amérique du Nord, où pourtant l'émancipation des noirs a été solennellement proclamée. Evidemment, les fils de planteurs, dominés par le préjugé héréditaire, lésinent sur les conditions de la liberté qu'ils ont été obligés de reconnaître, et cherchent de leur mieux à dresser leurs chiourmes actuelles sur le modèle du temps passé ; de même les directeurs des compagnies de mines et de métallurgie qui se sont fondées dans les États du Tennessee, de la Géorgie, de l'Alabama, se sont empressés de copier les anciennes mœurs, et les campements de leur personnel d'ouvriers nègres ressemblent singulièrement au. camps des ci-devant esclaves ; de plus, l'habitude s'est répandue de faire travailler les prisonniers civils pour le compte des usiniers et, en maints districts, les magistrats, associés des industriels et nommés grâce à leur influence politique, s'entendent avec eux pour recruter nombre de délinquants et les condamner à de longues peines : de cette manière, les chefs d'usine ont à leur service tout le personnel voulu, qu'il leur suffit d'entretenir en lui donnant un semblant de salaire et en le soumettant à une discipline militaire, sous la surveillance des geôliers de l'Etat. C'est de la même façon, quoique peut-être moins brutalement et avec plus de formalités légales, que l'on procède dans les mines de nickel de la Nouvelle-Calédonie.
Un autre exemple de la lutte poussée jusqu'à la férocité entre patrons et travailleurs est celui que fournissent les mines d'or et celles de pierres précieuses. Ces champs de trésors naturels exercent sur l'imagination une influence magique, et cependant illusoire[1707], car, toutes proportions gardées, les bénéfices moyens des travailleurs qui se ruent vers les « Pactoles » sont très inférieurs à ceux que produisent les autres industries. La déperdition en vies humaines et en efforts inutiles est énorme dans les exodes soudains qui se portent vers les terrains aurifères ou diamantifères. Avant de se fixer comme travail régulier, la recherche de l'or commence par être un jeu, comme celui de Monaco, mais bien autrement dramatique et coûteux. Et, lorsque l'industrie a pris son cours normal de rendement au profit de quelque compagnie, souvent l'asservissement des ouvriers ne diffère qu'à peine de l'esclavage. Nulle part, la société à forme ploutocratique n'a pris un caractère mieux déterminé qu'à Kimberley, la ville des diamants, et à Johannisburg, la ville de l'or : là, un maître dicta ses volontés. Le procédé employé antérieurement à la guerre anglo-boer envers la main-d'œuvre nègre était extrêmement simple ; du reste, bien qu'appliqué maintenant à des mercenaires différents, il est resté le même. Au moyen d'un système de recrutement lui permettant de fixer les conditions d'engagement[1708], la Compagnie se procurait des Cafres qu'on enfermait pour trois mois dans un compound, carré de baraques en fer blanc, entourant une piscine. Une infirmerie, une pharmacie, un magasin où l'on peut acheter ce que la Compagnie permet de vendre, enfin quelques remises et dépôts complètent le campement. Pendant le temps de la captivité, le travailleur est retranché de toute communication avec l'extérieur ; chaque jour on examine ses habits et on sonde les ouvertures de son corps ; celui d'entre eux qui manie la terre à diamants doit apprendre à ne se servir que de mitaines sous la surveillance des blancs. Enfin, on ne quitte sa prison qu'après avoir été soumis à une forte dose d'huile de croton. Ce système a été perfectionné. La main-d'œuvre indigène étant, parait-il, insuffisante, ce sont, depuis la guerre du Transvaal, des Chinois qui travaillent au Rand[1709] ; une grande continuité a été obtenue en portant la durée d'engagement à trois ans ; d'autre part, la distance qui sépare ces ouvriers du corps de leur nation donne beaucoup de sécurité aux propriétaires et directeurs de mines : ceux-ci pouvaient craindre auparavant que la population noire, cinq ou six fois plus nombreuse que les blancs, prit conscience de sa force et entrât dans les voies de la rébellion. Quant aux ouvriers de sang européen, ils habitent un quartier luxueux, commode, élégant, composé de belles villas ; mais ils ne sont pas plus libres : eux aussi ont à rendre compte de leur conduite, de leurs opinions, de leurs idées ; leur vote appartient au maître sous peine de renvoi[1710].
Les braves gens qui déplorent la « lutte de classe », sans s'occuper d'y porter remède, citent avec complaisance l'argent dont se privent les travailleurs en déclarant la grève. De fait, les salaires abandonnés chaque année arrivent à faire des sommes élevées ; elles sont pourtant infimes comparées au résultat d'un autre calcul : personne hormis les ouvriers ne s'avise de computer ce qu'ils perdent durant les périodes d'activité par le fait de salaires inférieurs au « produit intégral du travail ». Donc, la tactique ouvrière, considérée au point de vue étroitement pécuniaire, se solde généralement par un bénéfice, en dépit des privations de toute nature qu'entraine la cessation du travail. Quant au « manque à gagner » qu'implique la grève pour ceux qui « font travailler », on la passe volontiers sous silence pour ne pas devoir en avouer le montant.
Il est évident qu'en obéissant à cette fureur de l'intérêt privé qui fait voir des ennemis dans le personnel des ouvriers et des employés, les seigneurs de l'industrie en arrivent à se faire le plus grand tort, à perdre même cet argent qu'ils sont si âpres à gagner.
D'abord, la haine qu'ils redoutent ne manque pas de les poursuivre et donne quelquefois lieu à de terribles drames ; mais, dut-on se prosterner toujours humblement devant eux, une chose du moins est certaine, c'est que les ouvriers n'apportent pas à leur œuvre la passion de bien faire ; elle leur paraîtra toujours assez bonne, pourvu qu'ils ne soient pas renvoyés, qu'ils n'aient pas à payer d'amende ou à subir de reproches ; ils n'auront aucun zèle pour le perfectionnement ou la beauté du produit auquel ils mettent la main ; souvent même ils travaillent systématiquement à faire de mauvaise besogne, à sacrifier l'excellence à l'apparence : leur mauvaise volonté rend tout progrès impossible. Ils vont jusqu'à punir par quelque procédure secrète ceux de leurs camarades qui ont la naïveté de travailler trop vite ou trop bien. C'est là ce que l'on appelle le « sabotage », qui tend à devenir une véritable institution, presqu'un devoir de solidarité ouvrière : il n'est guère de congrès où cette manière de combattre le patron ne soit chaudement recommandée, quoiqu'elle mette le salarié en danger de perdre sa valeur professionnelle.
En Angleterre, de rares industriels philanthropes — ou des patrons très avisés — ont compris qu'il n'y a qu'un moyen de combattre cette tendance haineuse à l'avilissement du travail. Ce moyen, c'est de donner au collaborateur ouvrier un intérêt financier sérieux à la réussite de l'ouvrage. Quelques-unes de ces entreprises, dont le directeur a pris à tâche de se faire aimer, ont admirablement réussi, trop bien peut-être, puisqu'elles détournent les travailleurs de chercher à fonder des œuvres collectives qui leur appartiennent en propre. On peut citer, parmi ces réalisations patronales, les « villes-jardins » ou *garden cities*, qui contrastent merveilleusement par leur beauté architecturale, leur hygiène et leur confort avec les fumeuses cités voisines. Ainsi, les 3 500 habitants de Bourneville n'ont eu que trois décès en 1902, tandis que la moyenne de la mortalité à Birmingham, pour la même population, était de 66.
La compagnie qui s'est fondée dans l'Amérique du Nord, au commencement du vingtième siècle, en vue de la constitution d'un monopole universel de tous les travaux métallurgiques, a bien compris que pour donner la plus large des assises à son édifice, il était indispensable de s'appuyer sur tout le personnel d'ouvriers et de les animer d'une ambition collective en les transformant en actionnaires directement intéressés. L'armée des travailleurs se double d'entrain à la besogne en regardant l'usine, la machine, le bloc de métal dont il a sa part bien à lui.
Il est donc des points du globe où le conflit perd de son acuité, mais ils sont exceptionnels et la solution des difficultés ne se fera certes pas d'une manière pacifique. D'une manière générale, on peut dire plutôt que l'animosité augmente entre les partis en lutte : le patron finit par craindre tout autant les périodes de travail, constituant une sorte de « paix armée », que la grève, guerre déclarée, qui au moins lui assure la protection de l'Etat. Et cette grève, l'ouvrier n'en considère plus le succès comme le couronnement de ses efforts ; elle devient un épisode de la bataille engagée en tous lieux, il s'agit bien moins de certaines revendications mises en avant que de l' « expropriation de la classe capitaliste » ; la grève locale est une simple modalité de l' « action directe », un exercice d'assouplissement en vue de la « grève générale ».
Mais, si la grande industrie peut réussir, par son immensité même, à supprimer la concurrence entre producteurs, puisqu'ils s'associent, et à calmer la rancune des ouvriers, quand elle les fait participer aux bénéfices, cette même industrie, si puissante qu'elle soit, ne saurait parvenir à se concilier le public, c'est-à-dire l'ensemble des consommateurs, le grand troupeau de ceux qui paient et qui, maintenant, n'ont plus la consolation de marchander. Le vendeur et l'acheteur ont besoin l'un de l'autre, et cependant ils sont ennemis nés. Il leur serait même impossible de ne pas s'entre-haïr, car ils cherchent à se tromper mutuellement.
L'essence du commerce fut toujours la fraude : ou bien la fraude basse, qui consiste à mentir sur la nature et la quantité de la marchandise, ou bien la fraude de large envergure, qui, négligeant les détails, spécule sur les passions humaines, sur la vanité, l'orgueil, la luxure des acheteurs, non moins que sur leurs besoins légitimes. Tantôt, par exemple, les frères Lauder[1711] achètent 100 000 aiguilles pour les vendre aux nègres du Soudan sous couleur de civilisation, or, il se trouve que pas une n'a de chas ; tantôt, telle industrie, contre laquelle l'opinion publique ne songe guère à protester, n'a d'autre but que le crime : ainsi, la fabrication des armes et de la poudre de guerre. Cependant, des sentiments de réprobation se font déjà jour, çà et là, contre les travaux insalubres, parce que leurs conséquences dangereuses ou même mortelles sont immédiatement senties. Ainsi, l'opinion a déjà pu déterminer certains pouvoirs publics à interdire l'emploi du blanc de céruse, et les distilleries de liqueurs fortes ont été supprimées ou au moins soumises à une législation sévère en différents pays. De même les mines ont été généralement assainies. Mais que de fabriques dont l'air est encore irrespirable, chargé d'éléments de maladie et de mort ! Et, tandis que de très nombreux établissements industriels n'ont été fondés qu'en vue de la satisfaction de crimes d'Etat, de goûts dépravés ou d'un faste insolent, les manufactures où se fabriquent les objets de première nécessité chôment souvent.
Ainsi le mot de « surproduction », qui peut répondre certainement à une incontestable malchance ou même à un désastre pour tel ou tel chef d'industrie cherchant un marché, n'est qu'une cruelle ironie quand on le prend dans son acception naturelle. N'est-ce pas le comble de l'absurdité de parler, à propos d'agriculture, de la surproduction des céréales, quand des millions d'hommes manquent de pain ? Alors que ses propres ouvriers ne peuvent renouveler leur linge crasseux et déchiré, le maître tisseur se plaindra naïvement de la surproduction des étoffes, et le libraire ruiné attribuera la cause de son désastre à la surproduction des livres, alors que dans les pays « civilisés » le nombre d'exemplaires produits n'atteint pas ou dépasse à peine un volume par année et par individu ! La misère, le dénuement et l'ignorance, tels sont encore les fléaux que pourrait supprimer l'industrie si elle avait pour but le bien-être de tous et non l'enrichissement d'un seul individu ou d'un groupe étroit de capitalistes.
De leur côté, les travailleurs ne peuvent se vanter, plus que les chefs de fabrique, de viser l'intérêt public dans leurs revendications. Sans doute, ils représentent une part de l'humanité plus considérable et, à ce point de vue, ils sollicitent tout d'abord l'attention des observateurs impartiaux ; en outre, ils vivent actuellement sous un régime d'oppression et combattent une classe privilégiée, ce qui leur assure la sympathie de ceux qui aiment la justice. Mais presque tous les ouvriers ne rétrécissent-ils pas leur cause à la simple lutte de classes ? Les syndiqués se préoccupent-ils des non-syndiqués ? Ceux qui ont leur livret en ordre avec leur propre corporation plaident-ils jamais les intérêts des *sarrazins* ? Ne laissent-ils pas derrière eux, en dehors du cercle des réclamations, tout un monde de déclassés, voleurs, prostituées, vagabonds, trimardeurs, qui ont droit à la renaissance morale, à une saine éducation et au bien-être ? Enfin, lorsqu'ils ont déclaré la grève, que ne montrent-ils leur volonté d'utiliser leur loisir à s'instruire et à travailler en hommes indépendants ? quel souci prennent-ils de conserver la sympathie du public, qui, d'ordinaire, les encourage d'abord sous l'impression de la justice de leurs griefs, mais qui se lasse bientôt quand, par contre-coup, il souffre lui-même de la cessation du travail ? Les choses se passeraient tout autrement si les ouvriers révoltés contre leurs maîtres savaient, dès le premier jour de liberté, se mettre au service de la communauté civile par une œuvre d'ample solidarité. Les occasions se sont déjà présentées sans qu'on ait eu la présence d'esprit de le saisir au passage. Ainsi les employés des voies ferrées américaines se sont trouvés maîtres du réseau de l'Illinois et des États voisins, mais ils laissèrent voitures et locomotives dans les remises, alors qu'il eut été si beau d'organiser de vrais trains de plaisir en des conditions nouvelles de prix et de confort, de manière à laisser de leur grève, si même ils avaient dû perdre la partie, un excellent souvenir à la population et préparer ainsi favorablement le terrain en vue des revendicatives futures. Chaque grève pourrait devenir le point de départ de tentatives pour les entreprises utiles à la communauté.
Le petit commerce suit une évolution parallèle à la petite agriculture et à la petite industrie. Il est évident que, dans l'évolution contemporaine, le trafic individuel avec ses boutiques, ses échoppes, ses caves, ses transactions effectuées en liards et en sous, est absolument condamné ; sa transformation directe en un organisme normal de la société nouvelle est impossible. Tous les petits boutiquiers donneraient donc une preuve de sagacité historique s'ils reportaient leur expérience, leur volonté, l'ensemble de leurs forces et de leurs ressources vers le socialisme revendicateur. Sans doute, quelques-uns l'ont compris, mais la plupart, élevés dans la préoccupation étroite de leurs intérêts immédiats, ne voient pas, ne veulent pas voir de quel côté vient le danger et ils se retournent rageusement contre ceux qui leur apporteraient le salut. Il est naturel que les choses se passent ainsi : le naufragé qui va s'engouffrer dans l'abîme se raccroche à un bâton flottant.
Les anciennes formes de la vente au détail disparaissent comme ont disparu celles du grand commerce d'autrefois, notamment les voyages en commun, en états itinérants. Le mot « caravane », dérivé du persan *kiarvan* ou *kiarban*, signifie primitivement « assurances d'affaires », terme qui explique suffisamment l'origine de ce déplacement collectif. L'association qui se constitue entre intéressés pour assurer le succès de l'entreprise peut chercher à se garantir contre les dangers de divers ordre : en certaines contrées, ce sont les phénomènes de la nature qu'il faut redouter, la chaleur du jour et le froid des nuits, l'aridité de la terre, le manque de sources, la difficulté des chemins, le sable, la dune ou le marais ; en d'autres pays, ce sont les pillards que l'on doit craindre et, dans ce cas, la caravane doit être aussi forte que possible, former une véritable armée, protégée par des éclaireurs, une avant-garde, des troupes de flanc. Les organisateurs de la caravane attendent alors que les besoins du commerce aient groupé sous leur direction tout un monde de marchands exportateurs avec leurs bêtes de somme. Telle ville ambulante de caravaniers se compose de plusieurs milliers d'individus ayant avec eux des milliers d'animaux. Chacune de ces sociétés mobiles se constitue sur le modèle des cités entre lesquelles se transportent les marchandises, et les divers types politiques s'y trouvent représentés, conformément aux institutions de la contrée : telle caravane est une république itinérante ; telle autre est une monarchie despotique ; sur les chemins de la Perse, le « maire » ou *karchonda* du convoi a souvent possédé le droit de vie et de mort sur les sujets qui l'accompagnent ; il a sa cour de juges et de bourreaux. Souvent les chefs que suit une réputation de tyrannie n'ont pu recruter de marchands pour l'expédition ; d'autres, au contraire, devenus populaires par leur esprit de justice, voient la foule des voyageurs s'empresser autour d'eux.
Sans doute, le trafic est la raison première des caravanes, mais tous les éléments humains que l'on rencontre dans une ville ordinaire sont également représentés dans la ville des tentes qui s'arrête tous les soirs et reprend sa marche au matin. Des prêtres, des moines, mendiants et autres, qui toucheront leurs bénéfices sur toutes les transactions, des bateleurs, chanteurs, diseurs de bonne aventure, filles de joie se mêlent aux marchands et aux soldats ; en se déplaçant, la société urbaine se maintient dans presque toute sa complexité, si ce n'est qu'au départ elle a peu ou point d'invalides. Même, comme dans une ville, la répartition des classes se fait par quartiers élégants et par faubourgs : les humbles, les pauvres s'écartent prudemment du centre où se montrent les grands, haut perchés sur leurs montures[1712], ou dormant sous leurs tentes luxueuses.
Dans les sociétés modernes devenues pacifiques, de même que dans les déserts, que traversent désormais des routes et des chemins de fer pourvus de stations entretenues à grands frais, les caravanes perdent toute raison d'être et, tôt ou tard, ces « sociétés mobiles d'assurances » auront cessé d'exister. Déjà cette forme des voyages et des transports a complètement disparu de l'Europe et ne se rencontre plus que par exception en d'autres continents : elle ne s'est guère maintenue que dans le monde musulman, et encore d'une manière bien affaiblie, car partout le commerce moderne, par mer ou par terre, a trouvé le moyen de contourner par de nouveaux itinéraires les routes anciennes des caravaniers ; mais, si imparfaites que fussent dans leur organisation politique les sociétés mouvantes des marchands, elles n'en constituaient pas moins, par la liberté relative de leurs membres, par la poésie de vie en plein air, par la beauté des lointains qui se rapprochent et s'éloignent, une des grandes joies de la vie pour tous ceux qui y avaient pris part, et si l'humanité n'avait le pouvoir de les remplacer sous mille formes, la disparition des caravanes serait une perte essentielle dans l'éducation du genre humain.
S'il est vrai, comme le dit Vambery, que chaque année cinq cent mille Persans de tout âge, de toute condition, prennent part au va-et-vient des caravanes et des pèlerinages, cet énorme déplacement de la population est dû sans doute en très grande partie aux joies de la vie errante. Les Iraniens, type de la vie sédentaire en comparaison des Touraniens nomades, n'en ont pas moins dans le sang l'amour du voyage et des aventures.
Que les temps de la caravane sont donc lointains pour nos pays de l'Europe occidentale, si tant est que les transports de marchandises s'y soient jamais effectués par de longues lignes de bêtes de somme ! Dès que l'homme sut faire flotter une planche sur l'eau courante, il put, en organisant de courts portages, constituer un réseau suffisant pour la répartition de ses produits et dont l'effet utile est de beaucoup supérieur à celui des animaux de bât ; le halage est, mécaniquement, le moyen de transport le plus économique. Les voies fluviales furent relativement délaissées à leur tour quand on osa voguer sur mer. Les Alpes, les Carpates, les marais du bassin du Dniepr ne gênèrent plus le trafic de l'Adriatique à la Mer du Nord et de la Mer Noire à la Baltique, quand celui ci s'effectua par la circumnavigation de la péninsule européenne, de la Scandinavie à l'Orient méditerranéen. Même dans les pays où l'absence de rivières laisse toute son importance aux caravanes, l'Afrique saharienne, l'Arabie, la Perse, l'Asie Centrale, les Andes, la quantité totale de marchandises déplacées à grande distance n'a jamais été bien considérable, et en mille années, elle n'a certes pas atteint à ce que les trains de marchandises d'un seul pays d'Europe transporte maintenant en un an, c'est-à-dire un poids que l'on mesure en milliards de tonnes kilométriques et qui pour l'ensemble des réseaux du monde entier dépasse peut-être trois cents[1713].
Les voies ferrées et la grande navigation ont remplacé la caravane, non seulement dans son rôle commercial mais encore dans la satisfaction qu'elle donnait à l'homme aimant à se déplacer. Le besoin du voyage atteint maintenant des couches humaines de plus en plus profondes, et appartient désormais à l'hygiène. En attendant mieux, la semaine payée de congé annuel fait à bon droit partie des revendications ouvrières et elle est utilisée par beaucoup de ceux qui l'obtiennent pour une villégiature au bord de la mer. Et l'évolution s'accompagne d'une augmentation de confort et de vitesse, et même d'une diminution de prix. En 1830, la flotte française mit 18 jours pour atteindre Alger ; aujourd'hui le trajet s'effectue normalement en 26 heures. De 1845 à 1901, le transport de la tonne kilométrique a baissé de 12 centimes à 4,5 et celui des voyageurs de 7 à 4. Mais, à vrai dire, l'amour des voyages dégénère chez beaucoup de gens riches en une manie déambulatoire qui leur rend douloureux tout séjour prolongé en un même lieu, et qui les fait se déplacer sans aucun profit pour leur intelligence. Par cette folie de la vitesse, le civilisé s'oppose le plus nettement avec la placidité de l'Oriental : l'un ne semble toujours savoir que le temps s'écoule, l'autre s'agite parfois beaucoup pour ne rien faire.
De même que les caravanes, les grandes foires ont eu à se transformer. Tout d'abord elles se déplacent forcément à mesure que le réseau des voies de communication rapide crée des centres qui se confondent d'ailleurs avec les capitales. Autrefois on aimait à choisir pour rendez-vous de commerce une ville de frontière, sans autorité politique propre, située entre de grands États : en un mot on cherchait à se soustraire à l'action d'un puissant souverain qui aurait pu être tenté, malgré traités et sauf-conduits, de faire tourner les transactions à son profit personnel. Le lieu choisi était souvent un champ qui restait désert pendant toute la période séparant les rendez-vous du commerce, et, comme les caravaniers, les forains se constituaient entre eux en corps politique, se donnant tel ou tel gouvernement temporaire suivant les mœurs du temps, les traditions locales et les préjugés des marchands les plus riches, à la volonté desquels se conformait la foule des petits trafiquants. Par la force des choses, les détenteurs du pouvoir les plus rapprochés de l'endroit où se faisaient ces opérations fructueuses essayaient d'en bénéficier à leur avantage et, presque partout, ils y ont réussi ; même quand la force de l'habitude ou le respect du passé ont maintenu les anciens champs de foire, la liberté des élections en a disparu : les surveillants et régulateurs en sont désignés d'avance.
D'ailleurs le rôle essentiel des anciens marchés à lieux et à dates fixes est désormais rempli par les grands magasins des cités, qui fonctionnent tous les jours de l'année. Certains objets rares et précieux, apportés de très loin, ne se trouvaient que dans les foires : on les voit maintenant, bien plus nombreux dans les maisons spéciales des grands négociants, et l'acheteur peut se les procurer quand il lui convient. Tel bazar de Londres ou de Paris contient plus de richesses que n'en portaient autrefois toutes les caravanes et qu'on n'en vendait à toutes les foires du monde ; chaque jour les convois des voies ferrées déversent dans la ville plus de clients qu'on n'en vit jamais à Sinigaglia, à Beaucaire, à Leipzig ou à Novgorod. Une grande révolution commerciale s'est donc accomplie : la périodicité des échanges a fait place à un mouvement incessant, continu de transactions que n'arrête pas même la nuit, puisque le soleil éclaire toujours un côté de la planète et que le réseau des chemins de fer, des télégraphes, des téléphones vibre sans cesse pour transporter les marchands et transmettre ses ordres de ville en ville et de continent à continent.
Le commerce international, qui déjà représente un si grand nombre de milliards — plus d'une centaine —, aurait pris des proportions bien autrement considérables si les gouvernements, obéissant aux injonctions des grands industriels de leur pays, n'avaient pris des mesures fiscales pour « protéger » le travail indigène, c'est-à-dire pour assurer aux bailleurs de fonds des entreprises nationales un très ample bénéfice. Dès que les producteurs d'une contrée sont avertis que l'article livré par eux est de valeur moindre ou de prix supérieur à l'article similaire obtenu ou fabriqué par les producteurs étrangers, ils intriguent auprès des pouvoirs publics pour empêcher qu'il pénètre dans le pays ou bien pour se faire accorder des primes d'exportation. En un mot, ils s'adressent au gouvernement de leur nation pour s'enrichir personnellement en faisant payer à leurs compatriotes un impôt supplémentaire. En France, le procédé fonctionne de nos jours d'une manière quasi automatique par les soins d'une « commission de douanes ». Dès qu'une utilisation nouvelle ou qu'une découverte permet au producteur étranger de vendre une certaine marchandise à meilleur marché que le fabricant français, le relèvement du droit de douane est immédiatement demandé et il n'est pas d'exemple que les Chambres législatives l'aient jamais refusé. Comment, dans ses conditions, le coût de la vie n'augmenterait-il pas graduellement ? Si le pain national est cher, il faut qu'il enchérisse encore pour que le grand propriétaire accroisse ses revenus ; si les étoffes nationales ou le fer national ne valent pas les produits de même nature que pourrait fournir l'étranger, eh bien, que ces produits soient arrêtés à l'entrée, complètement, par une prohibition absolue, ou dans une proportion très forte, par des droits savamment gradués. De cette manière, le gouvernement atteint un double but : il donne au Trésor un accroît considérable d'impôts, prélevé sur le consommateur, et il favorise ses amis de la classe supérieure, qui sont les vrais maîtres du pays. On peut citer de nombreux exemples de suppressions complètes du trafic dues à la « protection » que les douanes sont censées assurer au commerce. Ainsi, le régime douanier de l'Algérie sur les frontières du Sahara a eu pour conséquence, pendant plus d'un demi siècle, de détourner complètement la marche des caravanes et de les diriger, soit à l'ouest, vers le Maroc, soit à l'est, vers la Tunisie et la Tripolitaine. Des politiciens ont prétendu que l'abolition de la servitude en Afrique avait découragé le commerce, consistant jadis pour une forte part en esclaves. On a pu croire aussi que l'hostilité des Touareg avait rendu tout trafic impossible ; mais les Touareg, aussi bien que tous les autres habitants du Sahara, n'eussent pas manqué de profiter des routes ouvertes aux échanges vers le littoral d'Alger, si, à l'entrée même, ces routes n'avaient été barrées par des postes douaniers. Les vrais « coupeurs de routes » n'ont pas été les Barbares, mais bien les Français. Ainsi, pour citer des faits péremptoires, le sucre, le café, les épices, qui sont les denrées demandées au Sahara, sont frappés d'un droit sept fois supérieur sur la frontière algérienne que sur celles de Tripoli. Comment les acheteurs qui parcourent des milliers de kilomètres à travers les solitudes ne changeraient-ils pas leur itinéraire naturel pour profiter des avantages que leur font les marchands tripolitains[1714] ?
Après les malheurs causés par le ralentissement ou la suppression des relations commerciales entre peuples, il faut citer les absurdités et les conséquences grotesques auxquelles doit aboutir le scrupule des observateurs zélés du tarif : ainsi la saisie d'un Pharaon momifié et son assimilation à une charge de morue sur les registres de la douane, et la condamnation du propriétaire d'un champ de l'Illinois, sur lequel était tombée un météorite, à payer des droits de douane pour la masse de fer étranger dont il avait été l'heureux acquéreur[1715]. Mais les bizarres exigences du fisc ne sont qu'un faible inconvénient en comparaison du tort qu'il porte au génie même de l'homme. Le monopole obtenu par la protection de l'Etat a le plus souvent pour conséquence la perte même de l'industrie qu'elle est censée favoriser et qui s'appauvrit peu à peu parce qu'elle n'est plus animée par la passion du travail. La protection de l'Etat nuit toujours parce qu'elle supprime l'initiative individuelle, parce qu'elle décourage les chercheurs, parce qu'elle obscurcit et dénature les inventions des rivaux. L'histoire de la Perse fournit un exemple plaisant des conséquences du monopole. Un haut dignitaire ayant été promu aux fonctions de « grand amiral » sur le lac d'Ourmiah eut pour premier souci de décréter que sa propre flottille desservirait désormais tout le commerce du bassin : il fit donc briser tous les bateaux qu'y possédaient les pêcheurs et les marchands, mais l'argent lui manqua pour construire ses bateaux ; le lac resta désert. Dans notre Europe, les choses se passent de la même manière plus fréquemment qu'on ne pense, et il ne saurait en être autrement puisqu'on part de ce principe que la prospérité des industries s'acquiert par la cherté des produits. Ainsi les constructeurs de charpentes ou de machines qui veulent les expédier de Lyon ou de Saint-Etienne dans l'Extrême Orient n'ont point intérêt à les diriger sur Marseille : ils trouvent des délais plus courts et des prix de 20 à 40 pour cent moins élevés en les dirigeant sur le port d'Anvers par les voies détournées de la Suisse et de l'Allemagne[1716]. Ils peuvent même avoir avantage à faire voyager leur marchandise par navire partant de Hambourg.
Les monopoles abolis déjà renaissent fréquemment sous de nouvelles formes, et pourquoi n'en serait-il pas logiquement ainsi tant que le principe est admis dans la gérance de la société ? La Révolution française est censée avoir aboli les douanes intérieures qui profilaient jadis soit à l'Etat, soit à des fermiers d'impôts, soit aux seigneurs ou aux villes ; mais les communes urbaines, entraînées par le gouvernement dans cette funeste voie, ont rétabli ces douanes à leurs portes, sous le nom d'octroi, car le progrès, a-t-on dit, consiste à changer les anciennes appellations. Quoi qu'il en soit, il est impossible de ne pas considérer comme d'une absurdité parfaite le prélèvement que l'on fait aux portes des villes sur les ressources de ces villes elles-mêmes et pour leur profit prétendu : c'est un cercle vicieux que l'on ne parcourt point sans qu'il y ait en route déperdition de force. Ces douanes intérieures, depuis longtemps condamnées en principe et cependant presqu'imposées par le gouvernement aux municipalités désireuses de s'en défaire, ont tous les inconvénients, puisqu'elles entravent à la fois la production, la circulation, la consommation. Elles ont été d'ailleurs établies sans aucune méthode et varient de ville en ville, changeant suivant les denrées et les industries. Economiquement, ce sont des institutions désastreuses ; moralement, elles accoutument les préposés aux abus d'autorité et à la rudesse, les citoyens à la bassesse d'attitude, au mensonge et à la ruse. La plupart des troubles qui, en Espagne, ont éclaté çà et là depuis trente ans ont eu pour origine des disputes entre paysans et employés d'octrois ; aussi sont-ce les édifices où se fait la perception qui commencent par flamber lorsque les discussions s'échauffent, que l'émeute se déclare et que la foule s'attaque aux représentants de l'autorité. Tout le monde est d'accord sur l'absurdité du système, et malgré cela il résiste à tous les assauts. N'est-ce pas grotesque de voir une cité comme Paris, dont les murailles, avec tout leur appareil de fossés, de talus, de contrescarpes, de zone extérieure, n'ont plus actuellement d'autre emploi que celui de barrière entre les fournisseurs de la campagne et les consommateurs de la ville : c'est un bien coûteux outillage pour un triste but !
Il est à prévoir que douanes intérieures et douanes extérieures aussi funestes les unes que les autres, finiront par être emportées dans le grand tourbillon de l'évolution générale. Elles dureront aussi longtemps que les États pourront maintenir leurs apparences d'autonomie sous la domination du capital triomphant. Déjà les grands industriels ont trouvé le moyen de ne pas en sentir les effets. Pour éviter les frontières, ils n'ont qu'à fonder leurs usines dans chacune des contrées qu'ils veulent approvisionner de leurs produits : quelques changements de noms, un autre libellé des statuts, des employés de nationalités différentes et tout s'arrange. Leur fortune les place au-dessus de toutes les lois imaginées contre leurs devanciers : ils sont assez puissants pour les tourner tout en les utilisant encore pour se débarrasser de leurs concurrents de moindre allure. La ligue de tous les consommateurs du monde ne sera pas de trop pour se défaire de leur dictature.
L'évolution du commerce depuis les premiers âges nous montre de singuliers contrastes. Il commença par être honni : ce fut une honte de trafiquer, et maintenant c'est la gloire par excellence. D'après l'ancienne morale, le troc ne pouvait se faire qu'avec l'étranger, puisque le frère de tribu avait le droit de prendre et prenait en effet. Les Bouriates de la Mongolie ne vendent ni n'achètent dans l'intérieur de la communauté[1717] ; jamais, même encore de nos jours, ils ne paieraient les services l'un de l'autre ; nul ne peut être patron ou domestique. Les ouvriers kabyles, qui connaissent pourtant bien la valeur de l'argent, vont de maison en maison réparer les outils et fabriquer les charrues, non en salariés, mais en hôtes, car les outils sont chose sainte, et ce serait une profanation de toucher au « vil métal » après avoir accompli cette œuvre noble de laquelle dépend la naissance du blé[1718].
Dans tous les pays du monde, surtout au milieu des communautés rurales peu remuées par le grand ébranlement moderne, on retrouve cette pratique de la morale solidaire qui oblige à l'entr'aide et interdit l'emploi de l'argent entre voisins et amis.
Mais puisque, suivant l'antique définition, « l'étranger est ennemi », il semble naturel qu'on le dépouille : non seulement il paiera ce qu'il achète, mais si on peut lui faire payer le double ou le triple de ce que vaut l'objet vendu, l'acte sera méritoire d'après la morale de la tribu. Parmi les populations, même policées, combien d'hommes en sont encore à cette conception primitive du commerce ! Qu'on prenne pour exemple les maquignons, qui ont généralement affaire avec des acheteurs étrangers pour la vente de leurs chevaux. De même, l'Auvergnat qui descend de la foire de Salers amenant ses nobles bêtes nourries sur le gras pâturage des hauteurs connaît parfaitement les qualités et les défauts de son bétail, mais il n'en est pas moins résolu à faire valoir les unes, à cacher ou atténuer les autres, art qu'il pratique d'une manière admirable, car nul trafic ne prête mieux à la ruse que la vente des animaux. C'est le commerce des bœufs qui fait de l'Auvergnat le marchand finassier que l'on connaît, si habile à tromper par de petits moyens, à frauder sur la qualité aussi bien que sur la quantité des denrées[1719].
Le principe du commerce étant, par sa nature même, essentiellement égoïste, personnel, insoucieux de tout intérêt étranger, inspiré jusqu'à un certain point par l'hostilité héréditaire éprouvée pour les gens d'autres langue et d'autre race, il en résulte que, de nos jours encore, l'opinion publique et les lois officielles respectent le malheureux qui cherche dans le crime, dans l'avilissement systématique d'autrui les éléments de sa fortune. On ne blâme point les avoués, les avocats, les magistrats qui encouragent la manie des procès, qui l'alimentent par d'interminables plaidoiries, discussions et paperasses ; on vénère même ceux d'entre eux qui sont jugés dignes par le pouvoir de revêtir la robe rouge, symbole du droit de verser le sang ; on témoigne également un grand respect au médecin qui est arrivé à la gloire en pratiquant de terribles opérations sur les corps « vils » des pauvres échoués à l'hôpital, au général qui achète ses étoiles et ses plumes d'autruche par le feu de salve sur les nègres ou sur les grévistes. Enfin, au-dessus de ces hautes classes de parvenus, on ferme les yeux sur les méfaits des marchands de chair humaine et des empoisonneurs publics, en attendant qu'après avoir fait fortune, ils se retirent dans une somptueuse villa et se livrent dévotement, sous la conduite paternelle d'un digne ecclésiastique, aux délices de la charité chrétienne. Certains districts industriels ne sont-ils pas ravagés par l'usage des eaux-de-vie pures ou frelatées, comme s'ils avaient été bouleversés par un cyclone ? Le marchand de vin, le distillateur, le chimiste, qui voient leur œuvre dans cette ruine, vont néanmoins demander leurs suffrages aux malheureux votants pour se faire nommer représentants et fabriquer des lois nouvelles favorables à leur belle industrie. La façon d'empoisonner, telle est parfois dans les assemblées parlementaires la question majeure, celle qui passionne tous les partis, bien autrement que la patrie, la liberté ou l'instruction publique. On le voit bien lorsque les privilèges des « bouilleurs de cru » sont en jeu ! Quelle audace ! Discuter le droit traditionnel qu'a l'honnête homme de préparer savamment la boisson qui fera périr son prochain ! Et que de fois, dans les campagnes, dans les cabarets des ports, dans les estaminets qui entourent l'usine, des scènes atroces ou dégoûtantes nous montrent l'effet de cette belle législation !
C'est principalement quand il s'agit de races dites « inférieures » que le commerce se gêne peu pour procéder à de fructueuses tueries. L'empoisonnement par la boisson de feu s'est fait si rapidement en certaines contrées de l'Océanie et du bas Congo, par exemple, qu'il a suffi de la durée d'une génération pour dépeupler complètement tel ou tel district largement ouvert à l'influence de la « civilisation ». La zone du Kacongo, qui confine à la mer et au fleuve, était occupée, au milieu du siècle, par une population très dense ; maintenant les villages sont devenus rares, mais dans les espaces déserts se succèdent de nombreux cimetières avec leurs tombes garnies de bouteilles vides, symbole de la divinité redoutable qui les extermina. Les noirs qui restent dans les pays contaminés sont devenus très inférieurs physiquement à ceux de l'intérieur, ils sont grêles, rabougris, inintelligents ; les infirmités et les maladies en font une race abâtardie[1720]. Ces considérations ont dû sans doute contribuer secondairement à décider les puissances au relèvement des droits d'importation sur les spiritueux vendus aux colonies africaines, mais la raison majeure de cette décision fut que le commerce des alcools finit par détruire tous les autres commerces, d'abord en supprimant la force physique et morale des indigènes, puis en les faisant disparaître.
Non seulement le commerce, dans la pratique ordinaire, est mensonge et fraude, mais aussi, par l'ignoble réclame, le commerce est inutilité, obsession et laideur. Tandis que dans l'industrie, la concurrence consiste en grande partie à découvrir de nouveaux procédés, à inventer des machines mieux adaptées à leurs fins, dans le commerce — réserve faite pour l'art déployé dans l'arrangement des étalages — elle n'a pour effet que de mettre un certain mot le plus grand nombre de fois possible sous les yeux de l'acheteur. C'est le prospectus distribué dans les rues et qui recouvre d'une couche immonde les trottoirs de nos quartiers achalandés ; c'est l'annonce lumineuse, fixe ou à éclipse, blanche ou multicolore, qui harcèle l'œil et fatigue le cerveau ; c'est l'affiche installée dans les champs, peinte sur les rochers et au fond des eaux, projetée sur les nuages, et qui défigure les plus beaux endroits du globe ; c'est l'annonce qui triple le poids de nos journaux et envahit tout depuis la sixième page — et beaucoup plus dans les journaux anglais et américains — jusqu'à la première, et développe tout ce qu'il y a d'instincts pervers et de bêtise latente dans l'humanité. La réclame, enfin, augmente en de vastes proportions le travail de l'Union Postale Universelle et gonfle indûment à trente et quarante milliards le nombre des envois annuels[1721]. Il convient, à l'égard du mercanlilisme, de mentionner la ville d'Edimbourg, où l'esprit public a été assez puissant pour amener les commerçants à se désister de leurs tentatives d'affiches lumineuses, et de penser avec reconnaissance à la presse d'opinion, au demi-quarteron de journaux hebdomadaires, aux trois ou quatre revues, qui ont rompu avec tout système d'annonces et ne s'appuient sur aucune combinaison financière.
Par ses occupations inutiles, encombrantes et malfaisantes, le commerce « fait vivre » une foule de gens, mais la société aurait certainement plus d'avantage à les nourrir à ne rien faire, en attendant qu'elle sache ramener leur activité vers les travaux d'amélioration du sol. C'est en débarrassant l'humanité de ce fatras que les réformateurs et utopistes ont beau jeu pour ne demander à chaque adulte de la Cité future que trois ou quatre heures de travail intelligent par jour.
Actuellement, dans chaque pays, le chiffre des transactions commerciales est pris comme étalon de la prospérité. Le point de vue contraire serait plus logique : mieux le sol est utilisé par les habitants, moindre devient la nécessité de faire voyager les denrées ; plus intelligent est le travail de leurs usines, moindre devient l'échange des produits. Au lieu de considérer le commerce comme un fétiche, il y a lieu, pour chaque groupe humain, d'étudier quelle serait la meilleure application des forces naturelles dont il dispose et de sa propre activité, puis de les répartir avec sagacité entre l'agriculture, l'industrie et le commerce.
Certes, le commerce qui mène à la fortune ne manque pas d'assurer la considération au commerçant, cependant il reste quelque chose de l'antique morale qui interdisait au frère de vendre au frère, au citoyen de trafiquer avec un autre citoyen, et l'on ressent au fond de soi une mauvaise conscience de toutes ces opérations. Il en résulte qu'on cherche volontiers une victime expiatoire portant la faute de tout le peuple, comme jadis le bouc Azazel, chassé hors du camp des Hébreux. Cette victime sera l'étranger contre lequel, à l'accusation de fraude, on peut ajouter toutes celles qui se sont amassées de siècle en siècle contre les gens nés par delà l'horizon. Tant qu'on a besoin de cet étranger, parce qu'il est vraiment indispensable pour telle ou telle industrie ou brandie de commerce, on s'arrange de manière à le tolérer, même à lui faire bonne figure, mais dès qu'il a cessé d'être nécessaire on le conspue, on le persécute, si même on ne va pas jusqu'à le chasser ou l'occire. Pendant la guerre franco-allemande, tout résidant né au delà du Rhin était brutalement expulsé de France, mais je connais une ville d'où l'on se garda bien de renvoyer le pâtissier allemand, reconnu comme indispensable à tous les diners fins de la bourgeoisie. En grommelant, on lui permettait même d'exprimer tout haut sa joie des malheurs de la France.
Ainsi ont fait les peuples d'Europe pour les Tziganes, ces descendants de caste hindoue errant jadis de village en village, de foire en foire, pour échanger des chevaux, étamer des casseroles, vendre des simples, dire la bonne aventure. Aussi longtemps que ces nomades furent les plus habiles dans ces diverses industries, il fallut bien s'accommoder de leur passage et de leur bref séjour sur le champ de foire ou dans quelque lande voisine ; mais dès que la société locale eut parmi les siens tout un personnel de maquignons, de rétameurs, d'herboristes, de sorciers, aussitôt les Bohémiens de passage furent accusés de tous les crimes, on vit en eux des voleurs de chevaux et surtout des ravisseurs de femmes et d'enfants. Soupçonnés et décriés, chassés des communes rurales, traqués dans les villes et les bourgs, il ne leur restait, sous peine de mort par inanition, qu'à tâcher de se perdre dans le prolétariat par la dispersion. D'ailleurs ils étaient tenus pour si peu de chose que les lois ne semblaient pas faites pour eux ; on les emprisonnait ou les déportait par mesure administrative ; nombre d'entre eux, sous le deuxième empire napoléonien, furent ainsi expédiés dans la Guyane, d'où ils ne sont point revenus. Du moins dans l'Europe orientale a-t-on dû les respecter davantage à cause de leur grand nombre : ainsi, en Hongrie, où ils sont près de cent mille et où leur talent musical les rend absolument indispensables dans toutes les noces et fêtes de villages, on les a, de force, fixés au sol en leur donnant des terres qu'ils finissent par cultiver comme leurs voisins d'autres races.
Le Juif est aussi un de ces étrangers que l'on hait, non point à cause de ses défauts dont le prétendu Aryen d'Europe ou d'Amérique serait indemne, mais précisément en vertu du vice que l'on partage avec lui. On l'accuse d'aimer trop l'argent et de se le procurer bassement. Or, n'est-ce pas là ce qu'on pourrait reprocher aussi à tous ceux, de quelque race ou de quelque religion qu'ils soient, qui vendent à faux poids des marchandises avariées, à tous ceux qui acceptent de celui qui les salarie des outrages ou du moins des paroles, des gestes de mépris, à tous ceux qui ramassent l'argent dans le sang et dans la boue ? Ils sont légion. Même l'éducation que l'on donne presqu'universellement à la jeunesse consiste à lui enseigner de réussir quand même. Et si, dans la concurrence, le Juif est plus heureux que le soi-disant chrétien, celui-ci ne déteste-t-il pas son rival parce qu'il obéit à une jalousie d'esclave ? On lui en veut à la fois de ses vilenies personnelles et de celles que l'on commet en essayant de le distancer dans la course vers la fortune.
Le fait d'être séparés par des signes distinctifs des autres citoyens ou sujets d'un pays signale les Israélites aux haines de la foule. En effet, quoique ne possédant point de territoire en commun et ne parlant point le même langage, les Juifs constituent à certains égards une nation, puisqu'ils ont conscience d'un passé collectif de joies et de souffrances, le dépôt de traditions identiques ainsi que la croyance plus ou moins illusoire à une même parenté. Unis par le nom, ils se reconnaissent comme formant un seul corps, sinon national du moins religieux, au milieu des autres hommes. De la Chine à la Californie, de l'Ethiopie à l'Angleterre et au Maroc, ils pratiquent une certaine solidarité. Mais les différences sont fort grandes entre les divers centres de groupement, Pologne, Palestine, Macédoine, Hollande. Autant de pays, autant de langues diverses, et la centième partie d'entre eux au plus connaît l'idiome dans lequel sont écrits les livres sacrés. Les Juifs dépendent, suivant les contrées, des gouvernements les plus différents ; en certains pays, ils prennent part à la vie politique, ils en sont complètement exclus ailleurs ; enfin, quoi qu'on ait prétendu, ils appartiennent aux races les plus distinctes. Là où une même foi et la solidarité économique viennent à manquer, la communauté de nation cesse également. Autrefois, le prosélytisme religieux avait fait les Juifs : de nos jours l'indifférence les défait. Innombrables dans nos sociétés modernes sont ceux qui, nés Juifs, ont cessé de l'être.
Sans s'arrêter aux impressions personnelles que reproduisent les voyageurs ni aux affirmations plus ou moins précises que transmettent les Juifs eux-mêmes, aveuglés par leur nationalisme, les ethnologistes modernes étudient les crânes et les autres caractères anthropologiques présentes par les soi-disant Israélites des diverses contrées. Or, il se trouve précisément que les têtes juives ne ressemblent à celles des Arabes proprement dits, c'est-à-dire aux Sémites par excellence, que dans la péninsule même de l'Arabie et dans les contrées voisines, notamment au nord de l'Afrique. En effet, les Arabes se rattachent par le type aux négroïdes, la partie postérieure de leur crâne étant fortement développée. D'autre part, les Juifs du Caucase sont presque tous brachycéphales et leur indice moyen varie de 80 à 83 : c'est dire que ces caractères ressemblent à ceux des populations au milieu desquelles ils résident (Ikov). Le même phénomène se retrouve dans tous les pays du monde où se sont établis des Juifs. Le Juif polonais a la tête du Polonais ; le Juif portugais a la tête du Portugais. Même la forme du nez aquilin que l'on est généralement convenu d'attribuer aux Juifs, ni la courbe en 6 de l'aile nasale ne sont plus communes chez les hommes de la religion mosaïste que chez leurs voisins[1722].
Et cependant, il y a des différences, non seulement physiques mais aussi morales. Elles n'ont pas l'importance fondamentale qu'on s'imagine souvent, mais c'est parce qu'elles existent qu'il y a tendance naturelle à les exagérer. La question est de savoir si ces différences proviennent de la race ou si elles sont explicables par les conditions économiques. Ainsi les Juifs sont presque généralement plus petits de taille que les peuples au milieu desquels ils vivent. Mais la stature n'est-elle pas en rapport direct avec le bien-être et, dans toutes les parties d'une même population, n'observera-t-on pas ces contrastes de taille en raison même du confort de l'existence ? Ainsi, en Angleterre, les Israélites enrichis depuis plusieurs générations ont échappé à cette prétendue loi d'une infériorité de taille et l'on n'a pas constaté qu'ils soient à cet égard au-dessous des Anglais chrétiens. Les Juifs pauvres sont non seulement trop petits, relativement à la normale, ils ont aussi une trop faible capacité des poumons et leur tour de poitrine n'atteint pas la moyenne : évidemment cette tare physiologique est due au fait d'une nourriture insuffisante pendant de nombreuses générations ; mais d'autre part, les Juifs, accoutumés à la sobriété forcée, en ont tiré cet avantage de s'accommoder plus facilement au milieu et de vivre beaucoup plus longtemps que leurs voisins. Sur 100 Américains, la moitié n'atteint pas 47 ans, tandis que la moitié des Juifs des États Unis arrivent à 71 ans ; sur 1 000 enfants américains, 453 meurent avant l'âge de sept ans et seulement 217 enfants juifs. Le fait est constant : les 2 000 Juifs dont Ripley donne les mensurations présentent, non le type sémitique semblable à celui de l'Arabe mais ceux des peuples parmi lesquels ils vivent et avec lesquels ils sont physiquement mélangés. Il est donc certainement inadmissible que l'on parle des Juifs comme d'un peuple de race pure et qu'on les oppose comme « Sémites » aux prétendus « Aryens » que représentent les Européens d'Orient et d'Occident. A l'époque de la ferveur religieuse, les adorateurs du Dieu unique prêchaient leur foi avec la passion de l'enthousiasme et souvent les foules furent entraînées à leur suite apportant des éléments ethniques nouveaux dans l'assemblée des croyants. C'est ainsi que des Arméniens, à l'exemple de leurs rois, s'introduisirent en foule dans le monde juif, auquel ils ressemblaient d'ailleurs par leurs habitudes nomades et leurs pratiques commerciales. Plus tard, d'autres « Juifs», par centaines de mille, n'étaient autres que les Khazares des régions du Don, de la Volga, du Dniepr se convertissant à la religion de Moïse qui disputait alors la domination de l'Europe orientale à l'Islam et au culte des chrétiens. De même, des conversions en masse à la foi juive eurent lieu dans la Maurétanie, et, quant aux adhésions individuelles, il s'en produisit de tout temps, même aux époques de persécution ; encore de nos jours, en pleine période d'indifférence, on pourrait en citer quelques-unes. Le caractère réellement démocratique, populaire du judaïsme lui a donné cette force de préhension qu'il a toujours possédée malgré les haines dont il fut poursuivi. On sait qu'au huitième siècle, des Juifs de Babylone se révoltant contre le despotisme des prêtres, qui voulaient imposer leurs interprétations personnelles comme d'inspiration divine, constituèrent la secte indépendante des Karaïtes, qui revendiquèrent toujours avec énergie leur droit d'étude et d'exégèse individuelles. Or, à cet égard, toutes les synagogues juives, à l'exception de celles qui sombrèrent dans l'inertie, ont été quelque peu Karaïtes. La cohésion des Juifs, à travers les siècles et dans tous les pays du monde, a été maintenue par l'effacement relatif du rôle des prêtres. Les rabbins ont à peine le caractère sacré, ce sont plutôt des « premiers entre les pairs ». Il en est résulté que l'ensemble de la nation a pu conserver sa souplesse et son élasticité, s'accommoder au milieu changeant, vivre enfin. Momifiés avec des prêtres dans une doctrine et une politique immuables, ils n'auraient pu dépasser les mauvais jours du moyen âge[1723]. Unis par la religion, constitués par elle en nation semi-nomade ayant ses lieux de groupement dans tous les centres de civilisation, les Juifs ont été maintenus et, pour ainsi dire, forgés et soudés par les conditions économiques. Le fait seul de prendre le même nom, malgré la différence des origines, de participer aux mêmes cérémonies, d'appliquer dans leurs relations une même méthode et de se montrer solidaires devant les autres nations ne pouvait à la longue qu'aboutir à donner des caractères communs à tous ceux qui se disent frères en Israël : de la diversité primitive surgit forcément une apparence d'unité. En outre, il importe de tenir en considération la naissance et le développement d'un type professionnel qui s'est formé graduellement chez les Juifs par suite des occupations analogues auxquelles ils étaient condamnés par le milieu. Partout où ils se présentaient, leur qualité d'étrangers les rendant naturellement suspects à la population dominante, ils se groupaient spontanément dans les villes où ils trouvaient le plus de facilité pour l'exercice de leurs métiers, et où ils avaient en même temps le plus de chances d'échapper aux grossières manifestations de la haine populaire. En fait ou en droit légal, le travail de la terre leur était interdit, et, de génération en génération, pendant des siècles et des siècles, ils désapprirent la culture du sol que leurs ancêtres, les Beni-Israël, avaient pratiquée autrefois dans les vallées de la Terre Promise. Pour eux, l'occupation par excellence fut celle que, d'ailleurs, ils avaient apprise de leurs patrons les Phéniciens dans tous les ports de la Méditerranée : ils mobilisaient les fortunes en facilitant les transactions ; ils prêtaient et empruntaient pour le compte de tiers, servaient d'intermédiaires et de banquiers aux chrétiens qui avaient à cacher leur avoir pour le soustraire aux exigences de l'Etat ou à la rapacité des seigneurs et des prêtres. Nombre de Juifs, qui n'avaient pas assez de ressources pour s'occuper de gérer ainsi les affaires d'autrui, recouraient aux métiers de joaillier et de changeur, qu'il eût été presqu'impossible à des résidants chrétiens d'exercer, car, pour le transport de monnaies et des matières précieuses, il était indispensable de correspondre avec des hommes de confiance dans tous les pays étrangers. Seuls les Israélites jouissaient de ce privilège que leur donnait le cosmopolitisme. Quant au gros des communautés juives, il lui fallait s'ingénier pour vivre, surtout de ces métiers auxquels on peut vaquer à domicile de manière à éviter les cris et les outrages. Mais les profits de ces petits travaux sont minimes et la lutte pour la vie serait des plus difficiles pour les Juifs prolétaires si l'excès du malheur ne les avait obligés à une grande solidarité. Le petit nombre de métiers et de professions exercés par les Juifs, et surtout l'importance majeure donnée dans leur existence au commerce de l'argent, a certainement contribué pour une très forte part à leur créer un type particulier qui permet souvent de les distinguer parmi les autres éléments ethniques et sociaux. La morale professionnelle, qui se maintient durant un grand nombre de générations et qui se fortifie du père au fils et de l'aïeul au petit-fils sans être neutralisée ou combattue par une autre morale professionnelle, finit par acquérir une puissance irrépressible[1724], l'amour du gain sans scrupules finit par se lire dans chaque regard, dans chaque geste, dans chaque expression des traits et mouvements du corps. Des millions de caricatures représentent le Juif aux mains crochues, à l'échine souple, au sourire captieux, au nez d'oiseau menteur ; mais ce n'est point là un type de race : il faut y voir une déformation temporaire, destinée à disparaître avec les causes qui l'ont fait naître, c'est-à-dire avec les conditions de la propriété et la concurrence commerciale. « C'est le ghetto, a-t-on souvent répété, c'est le ghetto qui a fait le Juif » ! En ouvrant les grilles du lieu maudit, on l'a plus qu'à demi déjudaïsé. Mais il est facile de comprendre que, devenu plus libre ou même promu au rang de citoyen dans les mêmes conditions que les gens des autres cultes, le Juif veuille également échapper à l'opprobre qui pèse toujours sur les affranchis. Tandis que la masse des Israélites se borne à s'accommoder de son mieux aux circonstances, et compte sur la « patience et la longueur de temps », grands réparateurs des injustices, certains descendants incontestables de banquiers, de rabbins juifs, cherchent bassement à se perdre parmi les chrétiens, à faire oublier leur origine ; mais d'autres, de plus noble métal, restent fiers de leur passé, revendiquent hautement leur nom, s'attachent à leurs légendes et, même, lorsqu'ils ont cessé de croire, se réclament encore de la religion antique. Nombre de ces Juifs, trop étroitement patriotes pour se sentir solidaires avec d'autres que les gens de leur race, ont même songé à se créer une vraie patrie matérielle, avec lois spéciales et frontières.
Or, quel pays peut convenir pour devenir la patrie des Juifs si ce n'est la Judée, la « terre de Promission », où se dressa jadis le temple de Salomon et où chaque rocher, chaque terrasse d'oliviers, chaque fontaine porte un nom sacré. Il est vrai que cette terre sainte n'est point à leur disposition et que, pour y entrer, il faut en demander humblement l'autorisation à un maître étranger, à un homme de religion ennemie, mais qui sait ? ne sont-ils pas le Peuple du miracle, et le Seigneur qui les guide n'a-t-il plus la force de son bras ?
De tout temps, depuis la grande dispersion des Juifs par les armées romaines, la Palestine garda quelques résidants de l'ancienne nation, soit des fanatiques cachés dans les cavernes ou dans les ruines, soit des malheureux vivant de rapine et de mendicité. Grâce au rétablissement d'un régime de paix entre les cultes, le nombre des Israélites, rappelés dans la mère-patrie par la fascination du saint lieu, était devenu assez considérable. Au milieu du dix-neuvième siècle, on en comptait une vingtaine de mille à Jerusalem, près du double dans l'ensemble de l'ancienne Terre Sainte. Mais la grande majorité de ces Juifs n'étaient autres que des parasites déchus, s'imaginant que leurs prières et leurs redites leur donneraient le droit de vivre aux dépens des fidèles du monde entier. Ils réclamaient comme leur dû la *chaluka*, c'est-à-dire le budget de bienfaisance et de piété recueilli dans les villes de l'Europe, et lorsque des novateurs pensèrent à utiliser ce budget pour encourager le travail, non pour faciliter la paresse, la sainte populace poussa des cris d'indignation.
Deux autres classes de Juifs s'opposèrent à l'idée d'une restauration du peuple d'Israël par l'émigration en Palestine : les Juifs complètement européanisés, qui ne parlent pas hébreu, qui ignorent même le jargon judéo-germain et qui ne pensent plus à la juive, et les « Pieux » par excellence, les Khassidim, qui ne veulent à aucun prix reconnaître dans leur « Terre Sainte » la suzeraineté d'un maître impie et qui ne rentreront dans le pays que l'Eternel leur a donné que sous la direction de leur Messie, le Juge des Vivants et des Morts. De ces opposants, les uns ne sont plus de véritables Juifs, les autres le sont à outrance et refusent de s'accommoder lâchement au monde tel que l'ont fait les Gentils. Mais entre les deux partis extrêmes, il y a place pour les « opportunistes » qui acceptent de rentrer dans la terre des aïeux en demandant la protection du Sultan, en se faisant les clients des consuls européens. D'ailleurs, il s'agit ici d'une expérience économique et sociale du plus haut intérêt. Serait-il vrai que les Juifs, voués héréditairement au brocantage, au petit commerce, au maniement des métaux, soient devenus incapables de reprendre l'industrie des ancêtres et de cultiver les champs, d'élever la vigne et l'olivier ? On avait nié que cette transformation fût possible, mais des Juifs ont voulu prouver par leur exemple qu'ils peuvent renouer la tradition par-dessus les âges : telle est la cause qui a donné lieu à la fondation de colonies agricoles autour de Jaffa, en Galilée, et même par delà le Jourdain.
Le mouvement débuta par l'achat d'un jardin aux frais d'un millionnaire juif. Puis l'Alliance israélite universelle fonda en 1860 une école d'agriculture, et divers potentats de la banque, entre autres celui auquel les badauds politiques ont souvent prêté l'ambition d'acheter la Palestine au Sultan et de s'y constituer un royaume, achetèrent des terrains de culture dans les endroits les plus favorables. En 1891, il existait déjà vingt quatre colonies juives, d'une superficie de 25 000 hectares, en Palestine ; deux mille agriculteurs israélites y travaillaient et se servaient en outre de la main-d'œuvre indigène. Quelques-uns de ces établissements jouissaient d'une réelle prospérité, et le problème était résolu, surtout pour les colons intelligents sortis des universités russes et poursuivant dans l'exploitation du sol une œuvre vraiment scientifique. Actuellement, toutes les colonies sionistes, sauf une, sont établies sur le principe de la propriété individuelle.
Déjà des expériences de même nature avaient été faites en Macédoine. Dans son livre de l'Hellénisme Contemporain, Victor Bérard parle de la communauté juive de Kastoria qui, sous la pression des circonstances, par suite d'un changement de direction dans les voies commerciales avec Salonique, a dû s'occuper de l'exploitation directe des terres dont le jeu des intérêts l'avait nantie. Mais la culture à laquelle s'adonnent les Israélites de Kastoria, de provenance espagnole comme ceux de Salonique, est surtout l'industrie maraîchère et celle des vergers, travaux qui demandent plus de méthode et de soins minutieux que ceux de l'agriculture proprement dite : on peut dire de ces Juifs que dans leur nouveau métier ils restent artisans[1725]. De même les colonies d'émigrants juifs auxquels on a donné des terres considérables à Vineland, dans la péninsule du New-Jersey, que limite au sud la baie du Delaware, sont devenues fameuses sur les marchés des grandes cités avoisinantes par l'excellence de leurs fraises, groseilles, myrtilles et autres baies : des milliers de familles juives s'occupent dans le district de cette espèce de jardinage que l'on pourrait presque comparer, pour la préciosité du travail, à une autre industrie israélite, celle des bijoux. Les mêmes observations ont été faites pour les colonies de réfugies sémites récemment établies dans la République Argentine.
Ainsi la société actuelle, dans ses mouvements de rapide transformation, présente encore toutes les survivances des anciennes formes d'industrie et de commerce. Toutes les pratiques séculaires de production, de mise en œuvre et d'échanges subsistent encore çà et là, et très probablement on retrouverait encore sur la lisière de quelque forêt sombre ou sur les plages d'une île écartée ce troc bizarre de denrées qui se faisait entre ennemis se cachant les uns aux autres : pendant la nuit, les producteurs déposaient leurs objets de vente en un lieu apparent, et la nuit suivante, ils venaient chercher ce que les acheteurs avaient mis à la place. Peut-être la coutume a-t-elle disparu de l'île de Ceylan, jadis le lieu classique mentionné dans les ouvrages d'économie politique, mais si les Veddah ont été amenés aux pratiques usuelles de la vente et de l'achat par l'influence des populations qui les pressent de toutes parts, Hindous et Dravidiens, Européens de Hollande, d'Angleterre ou d'Ecosse, tels nains timides des forêts africaines ont encore trop conscience du monde d'images et d'impressions qui les sépare des autres hommes à face noire pour qu'ils osent opérer librement leurs échanges avec eux : la nature humaine continue de les tenir dans la terreur primitive.
De même, existe toujours le petit commerçant, accroupi derrière une planchette qui porte quelques bananes, des amandes, des arachides ou des bonbons de couleur, passant ainsi une existence entière sans autre horizon intellectuel que des tas de petits sous se substituant à ses autres tas de menues denrées. Ce trafic infime est à l'extrémité d'une chaîne dont l'autre bout est occupé par le commerce mondial : d'un côté des fils presqu'invisibles aboutissant aux plus humbles des êtres humains ; de l'autre d'immenses et puissants réseaux embrassant des peuples entiers et s'étendant de minute en minute au moyen des forces que donnent la vapeur, l'électricité, toutes les découvertes auxquelles travaillent incessamment les armées de physiciens et de chimistes. Entre ces deux extrêmes se présentent toutes les formes intermédiaires en un chaos apparent sous lequel on ne retrouve pas sans peine l'ordre qui commence à se dessiner au-dessous. Le manque de solidarité dans les intérêts est tel que les classes en sont arrivées à désirer le malheur les unes des autres afin d'en profiter pour leurs petits avantages respectifs.
Non seulement l'humanité est divisée en nations ennemies qui voient dans la haine un sentiment patriotique ; chaque nation se subdivise en corps secondaires qui ont un « esprit » différent et hostile. Le soldat hait le bourgeois et celui-ci méprise l'ouvrier. Le vêtement, les occupations, les traditions — mais, avant tout, les intérêts — créent des rivalités et des ambitions absolument contraires. Pour un avantage particulier, on va jusqu'à désirer un désastre public ; tel médecin, tel fossoyeur souhaite des épidémies au risque d'être emporté lui-même par le fléau ; le militaire veut les batailles où la mort l'attend peut-être, l'avocat recherche les procès, et le marchand d'alcool encourage l'ivresse. Les riverains de la mer chargés d'entretenir et de réparer les digues de défense se félicitent quand une tempête détériore les remparts et menace de les noyer ; la paye est double alors : on a besoin d'eux ; ils grandissent dans l'estime et sur le marché des hommes.
Et pourtant, sous le fourmillement des vibrions acharnés à leur entre-destruction, on sent la tendance générale des choses à se fondre en un corps vivant dont toutes les parties seront en interdépendance réciproque et finiront même par associer les ennemis, par faire de chaque trafiquant le répartiteur délégué à la distribution des produits qu'il reçoit : organisme à l'unisson du rythme universel dans le mécanisme immense. D'autre part, les quelques hommes puissants qui croient diriger l'ensemble formidable des échanges sont associés à des millions et à des millions d'individus qui par les conditions mêmes de leur existence déterminent les opérations commerciales en dépit du « libre arbitre » de spéculation que s'attribuent les détenteurs du capital.
Tout serait en voie de composer un cosmos harmonieux où chaque cellule aurait son individualité, correspondant à un libre travail personnel, et où tous s'engrèneraient mutuellement, chacun étant nécessaire à l'œuvre de tous. Le mécanisme fonctionnerait parfaitement si, par une survivance encore souveraine, chacun ne se croyait tenu d'avoir en main un signe représentatif de son droit à la consommation, c'est-à-dire la pièce d'argent, le « rond » de métal. Acheter et vendre sont encore les mots d'ordre de ceux qui entrent dans la vie, mais des indices précurseurs nous font comprendre déjà que ces mots seront un jour abolis. La Production libre et la Répartition équitable pour tous, telle est la réalisation que nous exigeons de l'avenir.
** Chapitre X. La religion et la science
Une nouvelle force est entrée dans le monde, celle que donne la connaissance du nombre et de la mesure, apportant avec elle un plus grand équilibre moral.
*Identité primitive, puis lutte de la science et de la religion. — Statistique des cultes. — Répartition géographique. — Chrétienté, Islam, bouddhisme. — Effacement graduel des dogmes. — Ralliement des forces rétrogrades vers la citadelle religieuse. — Moines et nonnes. — L'Église et l'argent. — Domaine de la science. — Savoir positif et mysticisme. — Science et savants*
L'évolution dans laquelle l'humanité se trouve actuellement engagée a créé une opposition bien tranchée, une guerre sans merci, entre la science, c'est-à-dire la recherche objective de la vérité, et l'ensemble des sentiments, des croyances et des survivances fétichistes que l'on appelle religion. C'est même un des caractères essentiels de l'ère contemporaine que cette lutte acharnée, représentée par une littérature des plus abondantes. En vain quelques théologiens, qui sont en même temps versés dans les sciences profanes, protestent-ils contre cet état de choses, voulu d'ailleurs, ils ne devraient point l'oublier, par Dieu lui-même, si l'on en croit le premier chapitre de la Genèse. La religion y interdit à l'homme de toucher au fruit de l'arbre de la Science, trop savoureux pour nous, et maintenant, à son tour, la science révèle que les fruits de la religion ne nourrissent pas l'homme.
Toutefois cette antinomie irréductible, soutenue de part et d'autre par des champions ardents, est un fait relativement moderne, puisque science et religion se confondaient autrefois, provenant également de la recherche des causes. L'homme ne peut admettre qu'il ne comprend pas les apparences du monde qui l'entoure : il veut se les expliquer à toute force, mais il ne se montre pas difficile sur les raisons qu'on lui donne et souvent il se contente d'un mot, de paroles dépourvues de sens, qui, plus tard, dans les dogmes religieux, prendront le nom de « mystères ». C'est ainsi que, à son origine même, la recherche de la vérité se mêle d'erreurs et d'un bagage inutile de phrases ne signifiant rien. Le coupable est le père qui répond par à peu près aux « pourquoi » de son enfant, ou bien l'homme de génie qui se trompe sur l'explication des phénomènes de la nature ambiante. Néanmoins l'un et l'autre furent les premiers savants pour de plus ignorants qu'eux et, chez les peuples primitifs, le piagé, le chamane, le mage, de quelque nom qu'on le désigne, est à la fois l'instituteur et le prêtre : les deux offices n'y sont pas encore différenciés. Celui qui apprend par l'observation directe et qui donne un corps à ses fantaisies sur l'au delà vaticine d'une même voix la vérité et la chimère.
Mais tout progrès en connaissance devait amener forcément la séparation des éléments primitifs, devenus de nos jours la religion et la science. Toute découverte préparait à une lutte entre le nouveau venu et le mage antique auquel la foule avait jusque-là reconnu le privilège du savoir. Le novateur révolutionnaire ne pouvait renoncer à proclamer ce qu'il croyait être la vérité et maintenait son dire envers et contre ceux dont les enseignements se conformaient encore aux anciennes formules ; de son côté, le conservateur, dont les imprudents venaient attaquer la position, menacer la gloire, défendait énergiquement les « droits acquis », employant toutes les armes qu'il avait à son service, surtout celles qui étaient assez puissantes pour supprimer la voix de l'adversaire. C'était la guerre à outrance entre la « vérité » de la veille et celle du lendemain. La première avait pour elle toute l'armée de la routine ; autour de la seconde se groupaient les audacieux qui sortent des chemins battus, et c'est ainsi que, de siècle en siècle, par des ségrégations successives, l'humanité s'est toujours séparée en deux classes ; il ne s'agit pas de celles qui se sont formées autour de la conquête matérielle du pain, mais de la différence d'opinions quant à l'interprétation des causes. Il est vrai que, chez la plupart, cette divergence des idées coïncidait avec la rivalité des intérêts ; toutefois des mobiles intellectuels et moraux intervenaient dans la lutte entre les formulaires anciens et les enseignements nouveaux, présentés sous une forme plus libre et avec un mélange plus ou moins considérable de vérités observées.
De nos jours, l'antagonisme a pris un autre aspect et un caractère plus précis qu'il ne fut jamais, car il ne s'agit plus de croyances en contradiction les unes avec les autres et comportant également une sanction divine par delà les âges et les temps : actuellement la religion seule se réclame de Dieu comme révélateur de toute vérité, tandis que la science, ayant coupé le pont qui rattachait l'Homme à l'Inconnu, ne cherche la vérité que dans l'observation de la nature, contrôlée par l'expérience et guidée par elle d'hypothèse en hypothèse. Il n'y a donc plus de conciliation possible entre les deux méthodes du savoir, l'une acquise sans effort, par un simple don du ciel, l'autre obtenue par un travail incessant, par un labeur qui se continue jusqu'à la mort. Il faut que l'une cède à l'autre, et même on peut déjà pressentir à laquelle des deux appartient la victoire. Récemment encore, les traditions du passé, appuyées sur les injonctions de l'Etat et sur les préceptes de l'enseignement officiel, donnaient en toutes choses le premier rang à la religion, exigence d'ailleurs très légitime pour ceux qui voyaient en tout la volonté d'un maître universel, sans cesse intervenant. Mais il en est autrement pour la société civile, qui apprend désormais à se gérer elle-même et qui doit, par conséquent, se déterminer par une adaptation de plus en plus intime aux conditions du milieu. Dans ce cas, ce n'est pas seulement la première place, c'est la place unique à laquelle la science a droit dans le gouvernement des hommes. La religion prise dans son sens ordinaire ne doit plus être considérée que comme un ensemble de survivances à classer dans le musée des antiques.
Tout d'abord, il convient de ne donner aucun sens aux prétendues statistiques relatives aux sectateurs des religions diverses. Des évaluations de ce genre ne sauraient avoir de valeur que si les individus, au lieu d'être comptés en bloc par millions et par millions d'après les registres de la population civile, étaient véritablement interrogés par de compétents psychologues : ne professe une foi sincère que l'homme capable de souffrir pour elle ! Sinon, le moindre intérêt, une vanité quelconque, même la parfaite indifférence et le mépris peuvent être les causes d'un acquiescement verbal à une prétendue foi. C'est ainsi que les Tsiganes de tout pays sont censés appartenir à la religion dominante, quoiqu'ils en ignorent absolument les traditions et en négligent les cérémonies. De même en chaque nation, et malgré la forte empreinte religieuse que présente l'ensemble des individus qui la composent, la grande majorité vit en dehors de toute conviction personnelle, sans pensée, sans hypothèses relatives aux mystères de l'au delà, et se contente du fonctionnement de l'intelligence strictement indispensable aux occupations usuelles de l'existence. On est catholique ou protestant, musulman, sintoïste ou bouddhiste parce qu'il est convenu de l'être dans le pays qu'on habite. Soit par ignorance des uns, soit par nonchalance des autres, on se trouve même être désigné par une appellation religieuse qui ne vous appartient pas. C'est ainsi que les statistiques ordinaires embrassent les Japonais, les Chinois, les Annamites sous le nom générique de bouddhistes, qui ne leur convient nullement (A. Myrial).
Du moins en Angleterre, où les problèmes religieux passionnent beaucoup d'esprits, en dehors des intérêts de domination politique, l'initiative privée a-t-elle dressé soigneusement la statistique de la fréquentation moyenne des temples de tous les cultes et dans toutes les cités. Les totaux obtenus par ces énumérations précises prouvent certainement que le nombre des chrétiens, ou se disant et se croyant tels, est très considérable et constitue même la majorité de la nation, car, au tiers de la population qui fréquente les églises il faudrait ajouter les enfants, les malades, les vieillards, les mal vêtus et les mal nourris qui n'osent se présenter en un lieu auguste comme l'est un temple aux abords mystérieux et aux longs échos. Ainsi les chrétiens anglais peuvent-ils affirmer sans encourir de démenti qu'ils représentent bien la moyenne de la nation et que cette moyenne est surtout protestante ; mais la France est-elle aussi justement qualifiée de nation catholique ? Se plaçant dans une autre perspective, ne peut-on plutôt la qualifier de « mère des révolutions » ? Quoi qu'il en soit, aucun document ne permet de dire dans quelles proportions la France est encore catholique, quelle part de survivances, romaine, païenne, druidique, comporte actuellement la vie nationale. On ne connaît pas même le total de ceux qui ont subi la formalité du baptême et qui sont ainsi officiellement enregistrés comme membres de l'Eglise.
On ignore également quel est le nombre approximatif des catholiques de naissance, qui font entrer le culte : confessions, prières, jeûnes, fréquentation des messes, pour une part quelconque dans leur existence, même en comptant ceux qui montent le perron de l'église pour assister à la sortie des dames. D'après des optimistes du clergé, notamment un évêque d'Annecy, près de dix millions de Français, soit le quart de la population, se rattacheraient à l'Église catholique par des actes directs de leur volonté. Mais ces chiffres sont très certainement exagérés, car, si grandes et si nombreuses que nous paraissent les églises, elles ne suffisent point, dans les cités populeuses, à contenir le dixième des habitants — soit à Paris trois cent mille personnes — et, dans les campagnes, il est notoire que les hommes assistent à la messe en proportions infinitésimales : vingt-cinq personnes sur trente mille font leurs Pâques dans telle commune des environs de Paris[1726], et l'on peut se demander combien d'individus sur ces vingt-cinq se sont agenouillés par intérêt hypocrite ou par respect mondain.
Mêmes questions non résolues se présentent dans tous les autres pays, et l'on peut nous dire, par exemple, à propos de l'Espagne et de l'Italie, que les populations sont essentiellement catholiques, tandis que le contraire est également affirmé, la parfaite indifférence en matière religieuse d'une partie des habitants contrastant avec un vieux fétichisme préhistorique, christianisé à la surface. Les statistiques les plus approximatives sont celles des colonies autonomes faisant partie de l'empire Britannique et celles que publient les différentes sectes des États-Unis, toujours en lutte pour augmenter le nombre de leurs fidèles, qui sont en même temps des contributeurs volontaires.
Quoi qu'il en soit, toutes les prétentions de l'Eglise catholique romaine à se dire « universelle » ou seulement « œcuménique » restent sans valeur ; cette fraction du monde chrétien doit se borner à revendiquer le premier rang au point de vue numérique parmi les diverses Eglises établies qui se partagent la chrétienté : c'est à près de 250 millions d'hommes, soit un septième de l'humanité que l'on peut évaluer actuellement, non les catholiques proprement dits mais ceux qui, par éducation religieuse et morale, ont été plus ou moins les pupilles de ce qui fut jadis la « Sainte Mère l'Eglise ».
Les principales religions du genre humain, quoique s'entremêlant fort en maintes contrées, se conforment néanmoins d'une manière générale aux conditions du sol et du climat. Ainsi les pays sans unité géographique, où de petites peuplades incohérentes présentent la plus grande diversité par la constitution politique, sont également ceux qui diffèrent le plus les uns des autres par leurs religions, fétichistes, animistes, naturistes en proportions diverses. Tel est le cas de l'Afrique intérieure en dehors des pays musulmans. La moitié orientale de l'Asie constitue une vaste étendue de territoire dont les religions, aux divinités et aux génies innombrables, ont pour lieu d'origine la merveilleuse péninsule de l'Inde avec ses plantes, ses animaux, ses peuples si variés et son étonnant contraste de forêts et de déserts, de montagnes et de plaines ; mais en Chine, au Japon, dans l'Annam, les religions mêmes qui ont une origine hindoue présentent un caractère spécial par suite de leur mélange avec le culte des ancêtres que tous les habitants observent avec piété. Sous la même latitude que l'Inde, mais avec un climat bien différent, la presqu'île aride de l'Arabie fut le berceau du culte le plus monothéiste, et par conséquent le plus éloigné du brahmanisme hindou. La grande Russie, plaine immense, partiellement entourée de mers et de montagnes, a son christianisme à elle, tandis que l'Europe centrale et occidentale a d'autres formes dérivées de la même souche et différenciées en deux catégories bien distinctes, le catholicisme romain et le protestantisme. Les catholiques, plus gais, plus artistes, plus amoureux de la lumière et des sonorités, sont les gens du midi ; les protestants, plus réfléchis, plus lents, plus calculateurs, sont les gens du nord, mais avec des exceptions nombreuses qui s'expliquent historiquement pour chaque peuple par les conquêtes, les refoulements, les conflits politiques, les conditions particulières du milieu social.
Dans sa marche envahissante à travers le monde, la civilisation occidentale n'est accompagnée que d'un pas boiteux par les religions officielles des Européens, catholicisme et cultes protestants ; les peuples de toute race finissent par accepter les pratiques industrielles, de même que les explications logiques de la science apportées par les initiateurs, et s'ils n'accueillent point leur religion, c'est en réalité parce que la plupart des nouveaux venus ne la professent pas sérieusement : elle n'est pour eux qu'un hors-d'œuvre dans la vie journalière et, d'ailleurs, elle ne peut se fonder sur le raisonnement ; à chacun des mystères de la foi chrétienne, l'évangélisé pourrait répondre par un mystère païen non moins absurde, quoique tout aussi naturel au point de vue de la psychologie enfantine. Mais, en dehors des missionnaires officiels, bien rares sont les Européens qui tiennent le moins du monde à propager leur foi : ils n'apportent de sérieux que dans les affaires ; s'ils se donnent la peine de pratiquer leurs rites, c'est avec une parfaite indifférence. Quant au prosélytisme des missionnaires, il est ordinairement sans effet : ou bien, ces braves gens, car il s'agit ici des convertisseurs sincères, s'en tiennent à leurs dogmes précis, à leurs logomachies théologiques, à leurs traditions et à leur jargon d'église et, dans ce cas, ils restent absolument incompris de leurs auditeurs, accoutumés à un tout autre langage ; ou bien, ils cherchent à se faire comprendre : ils s'accommodent à la façon de penser des indigènes et finissent par leur ressembler intellectuellement et moralement : il ne leur reste de l'ancienne foi que le cadre extérieur, dans lequel ils introduisent les conceptions de leurs amis et compagnons nouveaux ; ils prêchent et ce sont eux qui se convertissent, inconsciemment du reste. A cet égard, la lecture des *Annales* *de la Propagation de la Foi* est des plus instructives. Que de missionnaires simples et naïfs en arrivent à parler en toute humilité de cœur, comme les Cris, les Quichua, les Karen ou les Lolo qu'ils catéchisent !
Mais ces âmes pures de convertisseurs ne sont pas les plus communes parmi les missionnaires, et cela se comprend, puisque leur profession est presque toujours une carrière rétribuée, non une œuvre d'élan et de sacrifice. Quelques-uns des « messagers de la Bonne Nouvelle » ont la franchise d'avouer que leur propagande se rattache surtout aux intérêts du trafic. De même que certains conquérants firent briller aux yeux de leurs soldats le butin futur, de même tel grand voyageur a pu se tourner vers les missionnaires pour leur montrer les bénéfices que leur vaudra l'évangélisation des païens. Une des premières choses que fit Stanley à son retour du Congo (1884) fut de s'adresser aux Chambres de commerce de Manchester. Il fit remarquer aux marchands assemblés que, dans le bassin fluvial d'où il revenait, il y a des millions d'indigènes dont aucun ne porte ni chemise de jour, ni chemise de nuit. Tout ce que les gens de Manchester ont à faire est d'envoyer dans ces contrées de nombreux missionnaires qui enseigneront aux natifs à s'habiller décemment, et la conséquence certaine de cette nouvelle croisade sera un accroissement énorme de cotonnades importées de Manchester. « De même — s'adressant aux usiniers de Sheffield —, de même vous, gens de Sheffield, vous n'avez qu'à envoyer beaucoup d'évangélistes dans le bassin du Congo pour qu'ils abolissent la coutume dégoûtante de manger avec les doigts, et vous leur vendrez beaucoup de couteaux, de fourchettes et de cuillères ![1727] »
Certes, il serait injuste de croire, malgré cet appel de lucre adressé aux missionnaires anglais, que d'autres mobiles plus élevés ne dirigent pas un grand nombre et, peut-être, la plupart de ceux qui vont prêcher leur foi chrétienne en pays lointains. Les Anglais surtout sont de grands propagandistes : dès qu'ils ont une conviction religieuse, sociale, économique ou autre, ils cherchent à la faire partager. C'est là un besoin qui appartient à la nature humaine, mais il semble qu'à cet égard ils témoignent d'un zèle plus âpre et d'une plus grande persévérance. Seraient-ils sollicités par le bonheur de s'unir moralement ou intellectuellement avec leur prochain ? Auraient-ils un élan d'altruisme plus impétueux que les autres hommes ? L'ensemble de leur caractère, tel qu'il nous apparaît dans l'histoire, ne justifierait guère cette hypothèse et, bien au contraire, l'Anglais offre très souvent, même envers ses propres compatriotes, quelque chose de raide, de fermé, d' « insulaire », qui le fait ressembler en petit à son domaine géographique, isolé de l'Europe. Ce qui explique la ferveur des propagandistes anglais paraît être principalement l'étroitesse relative de l'horizon dans lequel se concentre toute leur force de volonté : le monde qu'ils voient se développer autour d'eux n'a pas la même ampleur que sur le continent ; ils apportent d'autant plus d'énergie à l'œuvre partielle qu'ils se proposent. Déjà, dans la période préromaine, les druides bretons de la grande île envoyaient des missionnaires dans les Gaules pour en convertir les habitants à une foi plus vivante[1728], puis, lorsque les Anglais furent devenus chrétiens, ils se livrèrent avec un zèle extrême à l'accroissement de leurs frères en la foi ; leurs missionnaires se répandirent au loin dans les régions septentrionales du continent, prêchant la doctrine nouvelle. Plus tard, devant les guerres sociales produites par l'accaparement du sol et la misère des paysans, les revendications prirent d'ordinaire une forme religieuse comme si la foule avait à cœur le précepte de l'Evangile que l'homme ne vit pas de pain seulement, mais aussi de la Parole de Dieu. De même, le renversement temporaire de la royauté et la proclamation de la république au dix-septième siècle furent précédés d'une guerre qui, chez les vainqueurs, eut pour ressort principal un fanatisme religieux, à la fois judaïque et chrétien, inspiré par la lecture assidue des deux Testaments. Enfin, l'événement capital et décisif dans le peuplement de l'Amérique du Nord, le fait qui contribua le plus au développement de la future république des Etats-Unis, ne fut-il pas l'exode volontaire des pèlerins du Mayflower qui débarquèrent en 1620 sur le rocher de New-Plymouth ?
Mais, quelle que soit la part de dévouement sincère qui anime nombre de missionnaires britanniques, il n'en est pas moins certain que les instincts de commerce et le fanatisme impérialiste ont exercé aussi leur influence dans le mouvement des missions protestantes et donné souvent lieu à de graves conséquences politiques, même entraîné à des interventions guerrières en Afrique, en Océanie, dans les pays de l'Extrême Orient. Quant aux missionnaires catholiques, on a souvent répété qu'ils devaient l'emporter par leur dévouement sur les propagandistes protestants parce qu'ils sont tenus par le vœu d'obéissance et qu'ils n'ont point à s'occuper d'ambitions familiales. Cela est partiellement vrai : dans les pays où le clergé catholique ne peut aspirer à aucune domination politique, par exemple en Grande Bretagne et dans les colonies anglaises, sauf le Canada, il sait se conduire avec tact et abnégation ; ses membres sont choisis avec soin et leur valeur personnelle est bien supérieure à celle de leurs collègues protestants. Dans les grandes villes de l'Ecosse, seuls des prêtres catholiques n'hésitent pas à habiter dans les quartiers populeux, à vivre en pauvres au milieu des pauvres, et ne ménagent pas leur peine pour assister leurs ouailles toute l'année durant ; aux ministres presbytériens, il faut, au contraire, le voisinage distingué, le confort hygiénique moderne, les bonnes vacances d'été ; bref, ces derniers appartiennent à une autre classe de la société. Même contraste dans les missions hindoues. Mais quand le clergé catholique peut parler en maître, son action est bien différente ; la hiérarchie dont il est l'esclave le conduit d'autant plus à rechercher la gloire et l'intérêt de l'Eglise. A cet égard rien ne peut arrêter sa passion d'acquérir le pouvoir et la fortune. Tout récemment les interventions européennes en Chine ont montré jusqu'à quel degré de cynisme avait été poussée l'ingérence des missionnaires catholiques dans les affaires intérieures de l'empire. En Indo-Chine, ils font encore plus de mal aux indigènes parce qu'ils sont les maîtres absolus du pays, grâce aux influences occultes qui mettent le gouvernement officiel à leur merci. Non seulement ils se livrent à la traite que l'on appelle en style pieux le « rachat des captifs », non seulement ils s'entourent de la population méprisable qui rompt avec la famille et la commune pour réussir par la flatterie et les basses pratiques, mais, chose plus grave encore, ils créent le paupérisme en s'emparant des terres communales. Habiles à profiter des embarras dans lesquels de lourds impôts font tomber les villages annamites, ils leur prêtent de l'argent à gros intérêts, hypothéqué sur les rizières communales : en peu d'années, les villages, ruinés par le service des annuités, sont obligés de vendre. Les Pères arrondissent leurs biens aux dépens des campagnards ; la mendicité fait son apparition dans un pays qui n'avait point de pauvres[1729].
C'est ainsi que les églises, catholiques ou protestantes, cherchent à s'étendre dans le monde, beaucoup plus pour la conquête du pouvoir que pour la joie d'embrasser de nouveaux frères. Dans ces conditions, les récentes annexions de peuplades ne peuvent guère être que des apparences. L'accroissement du domaine coïncide avec un décroissement réel de la foi. Si des milliers de missionnaires protestants, disposant d'un budget qui suffirait à un État de second ordre, prêchent leurs doctrines plus ou moins concordantes à des millions d'Hindous et de Chinois, de jaunes et de jaunâtres, cela n'empêche pas que dans les pays mêmes d'où partent les convertisseurs, les principes du dogme primitif ne résistent pas aux attaques et que des idées nouvelles, indiquant l'influence ratiocinante des irréligieux, pénètrent de plus en plus dans l'enseignement des églises. De même, si la propagande catholique s'exerce dans le monde entier et si des gens parlant des centaines de langues diverses s'essaient à dire en latin des *Pater noster* et des *Ave Maria*, si des églises s'élèvent de toutes parts, cela ne rend point la jeunesse et la sincérité au mouvement initial. La religion peut continuer à s'épandre, mais qu'importe si les sources ne versent plus l'eau sainte d'autrefois, si, malgré les traditions et les encycliques, l'Eglise cherche à se réconcilier avec les aspirations du siècle, et, cessant de s'appuyer sur les vérités éternelles, tente de s'accommoder à des choses périssables ?
Le domaine du christianisme semble donc limité désormais. Naturellement, il s'est accru des populations engendrées par des esclaves. Les noirs des Etats-Unis professent les divers cultes chrétiens qui leur furent imposés par les maîtres. Il en est de même dans les Antilles et au Brésil, ainsi que dans la région des Andes, où les aborigènes sédentaires furent également convertis de force : « Le crucifix ou la mort ». Mais dans les contrées où les Européens ne disposent pas de la liberté et de la vie des naturels, ceux-ci continuent de garder comme un trésor leurs superstitions intimes auxquelles se mêlent naturellement toutes les impressions nouvelles qui leur viennent de leurs relations avec l'étranger. Ne deviennent guère chrétiens avoués que les parasites trouvant leur intérêt à flatter les nouveau-venus, à vivre des miettes qui tombent de la table de leurs festins. Une tourbe assez méprisée se forme ainsi en Chine, dans les Indes, en Afrique, autour des églises et des chapelles, tandis que la masse ambiante des nations poursuit son évolution normale sous l'influence des immigrants de race européenne.
C'est une affirmation très fréquemment répétée, comme la consécration d'un fait indiscutable que l'Islam poursuit très rapidement ses conquêtes en Afrique et en Asie, mais cette affirmation courante n'a qu'une réalité extérieure, pour ainsi dire.
Les Fulbe, les Mandingue, les Haoussa, qui sont les principales nations musulmanes de l'Afrique, ont non seulement la conscience de leur supériorité sur les tribus nègres dispersées, mais elles possèdent surtout une plus grande force d'expansion qui leur est donnée par l'amour du commerce, et même, dans une certaine mesure, par le désir de propager leur foi et d'enseigner leur savoir. Ils ont l'avantage capital de se présenter avec le sentiment de la solidarité islamique au milieu de peuples sans cohésion. C'est donc à eux qu'appartient la force d'attaque, et le nègre qui se convertit à l'Islam croit s'élever d'un degré parmi les hommes. D'autre part, les blancs devenus les possesseurs des territoires africains attirent volontiers les commerçants sans demander quelle est leur foi, et ces commerçants sont précisément des Mandingue ou des Haoussa, disciples de Mahomet. Depuis que les Allemands ont établi la colonie de Togo, la ville haoussa et musulmane de Kete est née dans l'arrière-pays, et, vers la fin de 1902, des caravanes de la même nation ont pris pied dans diverses parties du Kamerun[1730].
Oui, ceux qui se disent disciples du prophète augmentent en nombre chaque année, mais pour ce qui est de la ferveur religieuse, combien notre siècle est éloigné du temps où l'Islam guerroyait pour la conversion des peuples et l'extermination des infidèles ! Les musulmans chinois qui naguère furent sur le point de rompre l'unité de l'empire, à l'ouest dans le Kan-su, au sud dans le Yun-nan ont accommodé leur foi au culte des ancêtres, c'est-à-dire qu'ils pratiquent les rites nationaux dans leur part la plus essentielle. De même, les musulmans hindous qui, par le nombre, constituent le gros de l'armée mahométane, ont mêlé à leurs cérémonies bien des formes qui les feraient considérer comme des hérétiques par leurs coreligionnaires d'Arabie. Même les plus zélés de tous les musulmans, les Senousiya, dans lesquels on a voulu voir des fanatiques acharnés au meurtre des infidèles et à la propagande constante en faveur de la guerre sainte (H. Duveyrier), ont cependant presque toujours très noblement pratiqué les devoirs de l'hospitalité envers le voyageur blanc, et les guerres entre mahométans et soldats des puissances chrétiennes n'ont jamais eu pour origine que l'attaque directe ou l'oppression de la part des Européens. Si des adorateurs d'Allah ont gardé toute la foi des anciens jours et leur sainte horreur pour le profane, la très grande majorité des prétendus disciples du prophète n'a de religion que l'apparence. On ne voit guère que les marabouts, c'est-à-dire ceux qui vivent de leur foi fictive ou réelle, se livrer à des invocations et pratiquer les ablutions réglementaires. Les Musulmans se bornent d'ordinaire à certains actes extérieurs, comme les catholiques indifférents dont les doigts ont gardé le mouvement machinal du signe de la croix. Le jeûne du Ramadan, comme chez les catholiques le maigre du vendredi, est la pratique par excellence qui constitue toute la religion des mahométans oublieux de la ferveur des ancêtres.
On dit que, pendant le dix-neuvième siècle, l'Islam a gardé son caractère belliqueux partout où il s'est trouvé en contact avec d'autres religions ; toutefois le caractère confessionnel des guerres suscitées resta en général essentiellement secondaire et les différences de culture, de langues, de mœurs, d'intérêts économiques furent presque toujours les causes premières des conflits. Il en est ainsi des guerres de la Maurétanie entre les Français et les Arabo-Berbères ; des luttes si fréquemment renouvelées dans la Balkanie entre Bulgares, Serbes, Macédoniens, Albanais, Turcs et Russes ; des expéditions anglaises dans l'Afghanistan, des campagnes russes dans le Turkestan et des révolutions des Hoï-Hoï et des Panthé dans l'empire Chinois. Vraisemblablement, il y aura d'autres conflits, mais, de plus en plus, les prétextes religieux s'effaceront devant les causes nationales et surtout devant les causes sociales. Les excitations à la guerre sainte ne trouvent plus un écho suffisant dans la masse. L'Islam est beaucoup plus tolérant qu'on n'a l'habitude de le supposer en Occident. Pourvu qu'on professe « qu'il n'y a d'autre dieu que Dieu et que Mahomet est son prophète » et qu'on se conforme extérieurement à la loi musulmane, on peut expliquer les dogmes comme on l'entend. De là tant de sectes hétérodoxes, tolérées avec bienveillance, qui vont « du monothéisme le plus absolu à l'anthropomorphisme le plus cru ou au panthéisme le plus raffiné, et de l'austérité la plus rigide à l'hédonisme le plus complaisant[1731] ».
Pourquoi des centaines de millions de mahométans qui sont eu contact avec la civilisation européenne lui restent ils refractaires, même hostiles ? Ce n'est point qu'eux aussi n'admettent la science et ses applications diverses : ils ont donné dans le passé d'admirables et abondantes preuves du désir d'apprendre qui les anime et de la puissance de leur prise intellectuelle. Mais, alors, les musulmans, chez lesquels d'ailleurs tous les peuples et toutes les races étaient représentés, avaient la force d'initiative et possédaient l'ascendant nécessaire pour trouver à leur aise les connaissances et les moyens d'étude dont ils avaient besoin. De nos jours, tout est renversé. Les maîtres en civilisation se présentent réellement en supérieurs, se disant et se croyant tels : leur attitude est blessante, et par conséquent elle est repoussée avec une politesse apparente ou une indifférence feinte, mais avec une réelle indignation. Ce sont précisément ceux qui se proclament les instituteurs par excellence, c'est-à-dire les missionnaires, les religieux, les maîtres d'école, appartenant à telle ou telle confession chrétienne, ce sont ceux là que les musulmans voient venir tout d'abord au-devant d'eux ! Il est moralement impossible qu'ils ne les écartent d'emblée, la psychologie humaine ne comporte pas d'autres résultats. Au lieu de se faire recevoir comme des hôtes, attendant modestement qu'on les interroge, les enseigneurs commencent par se déclarer « chrétiens ». c'est-à-dire ennemis jurés héréditaires des musulmans, et leur premier acte consiste à blasphémer devant ceux dont ils ont l'ambition de faire des élèves. Sûrs de l'impunité, puisqu'ils ont la force matérielle, ils se réclament de la « Très Sainte Trinité, Père, Fils et Saint-Esprit », ce qui est une pure abomination pour le monothéiste qui les écoute ; le fils de l'Islam se demande comment le Dieu unique « qui n'est pas engendré et qui n'engendre point tarde à foudroyer le blasphémateur. Le prétendu éducateur débute dans son rôle par un outrage.
Il est vrai que tous les Occidentaux instruits sont loin d'être chrétiens ou du moins ne le sont que très partiellement, même sans le savoir, conservant quelques bribes de la morale et des préjugés reçus avec le catéchisme et l'école ; mais il suffit que ces non-chrétiens se présentent sous les auspices d'une puissance chrétienne, il suffit qu'ils se réclament d'un consul ou d'un ministre, qui lui-même obéit aux ordres des congrégations, des curés ou des pasteurs, pour qu'ils soient classés, eux aussi, parmi ces marchandises que couvre le pavillon chrétien, la science qu'ils apportent paraîtra tout aussi dénaturée, tout aussi répugnante que celle des fervents chrétiens. A cet égard, quelle est la puissance européenne dont les musulmans convaincus ont le moins à se défier ? Le souverain de l'Angleterre n'est-il pas le « défenseur de la foi » ? Le tsar de Russie n'est-il pas le chef religieux de l'orthodoxie ? L'empereur d'Allemagne, qui tient son épée d'une main, ne tient-il pas de l'autre l'Evangile ? L'Italie n'est-elle pas la capitale de la Papauté[1732] ? Quant à la France, on put croire qu'elle représenterait, depuis sa grande révolution, une civilisation purement laïque et que, en dehors de toutes les religions, elle se réclamerait de la religion universelle ; mais on sait que des politiciens se croyant très habiles en ont décidé autrement : « la raison n'est pas un article d'exportation ». Les anti-cléricaux venus de la mère-patrie se croient tenus d'être cléricaux à l'étranger. Telle est la raison pour laquelle la politique de la France dans l'Orient méditerranéen continue celle des croisades ; elle est nettement chrétienne, c'est-à-dire anti-musulmane et, en conséquence, ne peut soulever que la méfiance et la haine. Dans la Maurétanie — en Algérie, en Tunisie, au Maroc —, il ne pourrait en être tout à fait ainsi, sous peine de suicide collectif : là, ce serait pure folie de se déclarer strictement chrétien, ce qui d'ailleurs n'est vrai que pour un nombre d'immigrants absolument infime. Qui plus est, le gouvernement central a parfois eu tentation de se dire « arabe » ou « musulman », ce qui eût été aussi mauvais en sens inverse que d'être « français » ou « chrétien ». Le fait est que, pratiquement, l'esprit de tolérance et, mieux encore, d'indifférence va finir par l'emporter. Au contact avec l'Européen, ignorant les choses religieuses en la grande majorité de ses représentants, le mouvement qui se produit chez les musulmans se décompose naturellement en deux tendances opposées. Une de ces tendances est de résister, de se faire croyant plus orthodoxe, plus rapproché de la pureté du dogme : effet de la haine contre l'oppresseur[1733]. L'autre, se produisant surtout dans la foule, est de se laisser aller aux influences nouvelles, d'abandonner graduellement la foi première en conservant seulement les rites les plus usuels, dont le sens primitif se perd peu à peu.
Même les pèlerinages contribuent pour une certaine part à diminuer le fanatisme musulman. Il est vrai, le voyage de La Mecque aide beaucoup plus que le Coran et l'enseignement des imans et des marabouts à maintenir l'unité de l'Islam, car la visite de la Kaaba réunit chaque année, en congrès de foules, des hommes appartenant à toutes les parties du monde et les soumet aux mêmes influences : c'est tout naturellement que l'amitié et la solidarité des pèlerins créent la grande union de la foi entre le Maghreb des bords de l'Atlantique et la province chinoise de Yun-nan. Toutefois les expéditions des visiteurs de La Mecque, de même que jadis celle des croisés marchant vers Jerusalem, ne sont pas dues uniquement au fanatisme religieux : l'amour des aventures, la curiosité de voir des pays et des hommes, enfin et surtout l'instinct du trafic y ont une grande part ; les chemins de pèlerinage sont aussi des voies commerciales par excellence et mainte caravane a son marché journalier. Vambery attribue aux nombreux voyages des Persans vers les sanctuaires de Kum, de Meched, de Kerbela le sens pratique et la vive intelligence qui distinguent cette nation. Les pèlerins s'instruisent en voyageant et deviennent de beaucoup supérieurs à leurs voisins sédentaires[1734]. D'ordinaire, le *hadj* de La Mecque qui ne fait pas de ses souvenirs de voyages une exploitation lucrative et n'a pas un intérêt direct à se fanatiser a l'intelligence plus nette et par conséquent moins de naïveté religieuse que son compatriote resté sédentaire.
Les contrées où l'invasion de l'Islam présentait naguère le mouvement le plus sérieux sont les divers États de l'Afrique centrale, où la supériorité des connaissances de l'Arabe et la simplicité majestueuse de sa foi assuraient au mahométisme un incontestable ascendant. Malheureusement pour l'extension de l'Islam, tous les adorateurs d'Allah qui pénètrent dans l'intérieur du continent noir, Arabes, arabisés ou nègres du bassin nilotique, ne sont pas tous des pèlerins, des voyageurs ou marchands inoffensifs : les négriers qui trafiquent encore de chair humaine dans les ports de l'Océan Indien sont aussi, des musulmans et leur exécrable métier n'est pas de nature à faire aimer la religion qu'ils professent, ils ne peuvent être à la fois tortureurs et convertisseurs. En outre, les guerres d'extermination dans lesquelles ils se sont engagés avec les troupes des puissances européennes ont eu pour conséquence le brusque refoulement de la prépotence arabe sur le littoral de la mer des Indes. De même sur la côte de Guinée et dans tout le bassin du Congo, les diverses religions chrétiennes et, bien plus que ces cultes de l'Occident, l'influence européenne et la pression de la grande vie universelle s'opposent comme des digues à l'envahissement des croyances musulmanes et contribuent en même temps à faire disparaître, en religion comme en politique, les petits États et les petits cultes fétichistes compris jadis sous la dénomination générale de « paganisme ».
Tout ce chaos est en voie de décadence et de disparition, tandis que les vastes multitudes comprises sous les étiquettes communes des religions et des nations dominantes s'accroissent incessamment. C'est une préparation indirecte à la grande confédération des hommes.
Le bouddhisme, bien à tort, semble-t-il, est souvent désigné comme la religion qui comprend le plus grand nombre de sectateurs. Du moins a-t-il laissé sa trace et quelques parties de son enseignement dans l'immensité de l'Asie, du cap Comorin jusqu'aux péninsules extrêmes de la Sibérie. Bien plus, grâce à son action sur le catholicisme, la religion primitive de laquelle est née le bouddhisme agit encore surtout le monde occidental par son héritage de cérémonies, de chants, de litanies, d'eurythmie corporelle. Et deux ou trois mille ans après, voici que de nouvelles influences bouddhiques, cette fois d'ordre plus philosophique et plus moral, se répandent encore sur l'Europe et sur l'Amérique pour y faire naître par centaines des sectes de théosophes, nées dans le dogme chrétien, mais cherchant à s'en échapper par une doctrine plus libre, plus en rapport avec les résultats de la science contemporaine. C'est par pitié même, entraînés par l'irrésistible besoin d'entendre des paroles divines qui s'accordent avec leur sens de la justice, que les esprits les plus religieux ont fui le christianisme avec son « enfer qui ne s'éteint point » et ses malédictions éternelles ; et nulle part que dans le legs des ouvrages bouddhiques, ils n'ont trouvé de paroles d'un mysticisme plus doux et plus tendre, plus consolant pour ceux qui ne préfèrent pas à tout l'âpre combat du travail contre l'illusion et contre l'erreur. L'influence religieuse de l'Inde sur la Grande Bretagne a certainement plus d'importance dans le développement humain que la totalité des conversions obtenues par les missionnaires aux Indes.
Chaque religion présente de grands contrastes entre ses deux catégories de fidèles, ceux qui cherchent à se pénétrer d'un idéal d'élévation infinie et les simples observants qui, par le nombre des règlements, cessent d'avoir un seul moment de vie libre pour sentir ou pour penser. A cet égard, le bouddhisme est bien certainement la religion qui nous offre les extrêmes les plus étonnants. D'un côté des âmes pures dont le souffle même n'est que bonté, et de l'autre des êtres stupides, abrutis, qui n'entendent que le bruissement de leur moulin à prières. Ainsi les moines bouddhistes du Siam, du Tibet, de la Mongolie sont tellement tenus par les observances et gênés par les interdictions, que la vie leur serait devenue absolument impossible si des novices et des servants, de même que le menu peuple, ne travaillaient pour eux. La règle défend aux moines de bêcher le sol, de piauler ou de semer parce qu'ils tueraient quelque bestiole ; de cuire du riz ou tout autre graine, parce qu'ils détruiraient le germe ; de grimper sur des arbres, parce qu'ils casseraient branches ou branchilles ; d'allumer, d'éteindre une flamme, de peur de brûler un être vivant et de faire tort au feu, qui lui aussi, a le don de la vie ; de forger le fer, parce que les étincelles périssent dans l'air. Et s'ils enfreignent telle ou telle de ces mille défenses, ils perdent le bénéfice de leurs macérations antérieures et retombent dans le dernier des enfers pour recommencer le malheureux pèlerinage terrestre[1735]. Le besoin de certitude, dans l'acquisition soit d'une heureuse réincarnation, soit du salut de l'âme éternelle, doit entraîner le bouddhiste comme le catholique à établir son livre de comptes, à classer la valeur positive ou négative de ses différents actes, à numéroter, à tarifer ses péchés et ses bonnes œuvres suivant leur importance, à mettre en regard au moyen de chiffres précis les fautes et les expiations. Tant de prières spéciales suffisent pour balancer et, par conséquent, racheter tel manquement au devoir religieux, tant de rosaires égrenés correspondent exactement à tant de mauvaises pensées. Chez certains bouddhistes chinois, les mérites et les démérites sont strictement tarifés ; le mérite de donner la liberté à un oiseau est exactement annulé par le démérite d'avoir déterré un insecte en hiver ; les cent mérites que vaut l'accomplissement d'une promesse de mariage avec une fille pauvre sont détruits par les cent démérites qui punissent l'homme coupable d'avoir mangé du bœuf ou du chien.
À ce régime, toute initiative personnelle aussi bien que toute influence politique d'ensemble doivent forcément s'arrêter : la nation devient complètement nulle dans l'équilibre du monde. Même le pays doit se dépeupler en Mongolie, au Tibet, où, dans tel district, le quart, le tiers, la moitié même des habitants ont pris la robe et le bonnet de moine. Libikow[1736] affirme — ce qui d'ailleurs semble fort douteux — que la population tibétaine, réduite maintenant à 3 millions d'individus, aurait diminué des neuf dixièmes par l'effet de cette claustration générale et des épidémies, conséquence d'un manque d'énergie vitale. Aussi ne doit-on pas s'étonner que ces vastes contrées de l'Asie centrale appartiennent d'avance aux conquérants qui se présenteront. Jadis tributaires des Chinois, les Mongols se font avec empressement les vassaux de la Russie, et les Tibétains, auxquels il serait si facile de se défendre, puisqu'ils ont le sol et le climat pour alliés, se préparent aussi, comme des animaux stupides, à tendre leur dos au harnais d'un nouveau maître. Quelle force de résistance peut-on attendre d'un peuple où tel voyageur, explorant le Tibet, peut se permettre d'acheter un temple avec tout son mobilier sacré et tout son personnel de prêtres et d'officiants, en se donnant comme un bouddha incarné dans les régions occidentales[1737] ?
En Chine, le labeur est trop intense, la nation trop bien dressée ataviquement à l'entretien des cultures pour que les moines fainéants ne soient pas voués au mépris général. Dans ces contrées, le bouddhisme exerce son influence par des côtés plus élevés de sa doctrine, les idées de solidarité et de bienveillance universelles se substituent dans l'enseignement à la hantise du péché. Au Japon, où la poussée de la nation ne permet pas non plus la domination d'une religion purement rêveuse et contemplative, ce qui reste du bouddhisme s'est transformé en une simple morale de tendresse poétique pour la nature, pour les hommes, les animaux et tout ce qui existe[1738]. De même chez les Cinghalais et le Barmans, les bouddhistes les plus fidèles à l'ancienne pratique de l'égalité, de la liberté morale absolue, la tolérance réciproque est vraiment parfaite. Jamais personne ne se permettra de critiquer les façons d'agir, les idées de son prochain[1739]. Mais aussi, n'est ce pas la mort de la pensée ?
Sous diverses formes, toutes les religions évoluent vers la disparition du dogme qui les différencie et qui les rend mutuellement intolérantes. C'est qu'une nouvelle force est entrée dans le monde, d'abord en pénétrant l'esprit de quelques mathématiciens, naturalistes et philosophes puis en obligeant leurs élèves à la réflexion et en s'emparant peu à peu d'une part considérable de la société. Cette force est celle que donne la connaissance du nombre et de la mesure, apportant avec elle plus de précision dans la pensée, plus de méthode dans les raisonnements, plus de pondération dans les conseils, et, par suite, un plus grand équilibre moral. La place que la religion, c'est-à-dire la crainte, l'illusion, le vague idéal, occupait dans « l'âme » est prise en proportion croissante par la sérénité de la raison, par la libre pensée ». Sans doute, ce travail d'élimination et de substitution ne se fait que très graduellement, l'évolution historique échappe à la perception des gens a courte vue qui ne savent pas comparer les choses des siècles antérieurs, mais les transformations n'en ont pas moins eu lieu et ne continueront pas moins de se produire. Les haines religieuses, nourries avec tant de ferveur par les générations successives pendant la longue durée des âges, persistent en bien des âmes et ne demanderaient pas mieux que de se manifester encore et de se traduire en persécutions, en écorchements et en combustion de victimes à petit feu, mais les fils des anciens persecutés étant aujourd'hui d'humeur à se défendre, les haineux, ont trouvé prudent de modérer l'intempérance du langage traditionnel et, par un phénomène de réaction inévitable, les mœurs ont fini, comme les paroles, à s'accommoder au milieu nouveau.
Quelques théologiens orthodoxes, se dressant en pleine société moderne comme les « témoins » laissés par les terrassiers dans une plaine nivelée, maintiennent pourtant avec férocité la doctrine constante de l'Eglise, relativement à la punition des hérétiques : c'est ainsi que l'Histoire contemporaine peut établir de très utiles comparaisons entre le présent et le passé. Le jésuite de Luca, professeur à l'Université vaticane de Rome, dans son livre de jurisprudence ecclésiastique, publié en 1901, s'exprime dans les termes suivants : « L'autorité civile doit appliquer à l'hérétique la peine de mort, sur l'ordre et pour le compte de l'Eglise ; dès que l'Eglise le lui a livré, l'hérétique ne peut plus être délivré de cette peine. En sont passibles non seulement ceux qui ont renié leur foi, mais aussi ceux qui ont sucé l'hérésie avec le lait maternel et y persistent avec opiniâtreté, ainsi que les récidivistes, même s'ils veulent de nouveau se convertir ». Et n'a-t-on pas vu, encore en 1898, le 17 juillet, le catholicisme officiel représenté par les plus hauts dignitaires de l'Eglise célébrer en pompe solennelle le souvenir d'un autodafé de cinq Juifs, brûlés après tortures sur une des places de Bruxelles ? Sous prétexte de congrès eucharistique et d'une fête architecturale, l'Eglise, après un laps de cinq siècles, s'est déclarée solidaire d'un abominable crime, produit de la plus ridicule ignorance, car ces Juifs étaient accusés d'avoir poignardé des hosties desquelles ruissela le sang de l'Homme-Dieu. En nos siècles de lumière, malgré la prétendue séparation des pouvoirs, les tribunaux et les administrations se mettent encore très volontiers au service de l'Eglise pour condamner ses ennemis. L'*Index* de Rome trouve souvent main-forte chez les juges civils. Ainsi le *Testament* du curé Meslier, que le parlement de Paris avait fait brûler avant la Révolution française, est également détruit un demi siècle après, comme « attentatoire à la morale politique et religieuse », par le tribunal correctionnel de la Seine (1824), par la Cour d'assises du Nord (1835), par la Cour royale de Douai (1837), par la Cour d'assises de Vienne (1838). De l'un à l'autre, les pouvoirs établis aiment à se rendre des services aux dépens de l'ennemi commun, l'homme libre qui pense librement. L'Inquisition, ce Tribunal de sang qui s'acharne contre toute nouveauté, se tient pour immortelle aussi bien qu'infaillible. Torquemada semble mort, mais ses ossements s'agitent encore dans la tombe.
On reste stupéfait en constatant que pas une seule des anciennes religions n'a complètement disparu. Avec plus ou moins d'activité, toutes vivent en suivant le même cérémonial qu'il y a des milliers d'années. Dans la Grande Bretagne, pendant la nuit qui précède le 21 juin, les habitants des villages voisins de la plaine de Salisbury se rassemblent autour du cercle mégalithique de Stonehenge — du moins le faisaient-ils encore tout dernièrement —, puis, par un temps favorable, lorsque l'horizon de l'Orient reste dégagé de tout nuage ou brouillard, ils attendent religieusement le lever de l'astre. Ceux qui se trouvent au milieu de l'enceinte, sur la pierre centrale de l'autel, voient un instant le globe comme en équilibre sur la pointe du bloc dit Friar's Heel, le « Talon du Moine » : On nous dit qu'en 1895 le spectacle de l'apparition fut d'une rare beauté[1740]. Un littérateur écossais, William Sharp, a raconté[1741] avoir assisté, étant jeune homme, vers 1860, à l'immolation d'un mouton au solstice d'été ; c'était sur un sommet élevé au nord de l'Ecosse, et le berger qui faisait le sacrifice modulait des paroles en une langue qui n'était aucune de celles parlées en notre siècle dans le pays.
Dans les Alpes, dans la Bretagne française, des cérémonies analogues ont encore lieu, sans que le prêtre catholique y trouve à redire. Même, il accepte, dans tout l'ancien monde païen devenu chrétien de nom, le rôle de magicien, pour aller, suivi de la procession des fidèles, bénir les champs, en chasser les mauvaises herbes, la vermine, les orages, toute trace de pied fourchu. Et dans les cas graves, si Dieu et ses saints ne se montrent pas favorables, on ne craint pas d'avoir recours au Diable et à ses anges. Puisque le croyant aux puissances surnaturelles veut avant toutes choses faire exaucer ses désirs, il est juste qu'après s'être adressé inutilement à la divinité du jour, il se retourne vers le maître de la nuit. Encore en Ardennes, à la fin du xixe siècle, les jeunes gens qui craignaient de tomber au sort pratiquaient des neuvaines de nuit, en ayant bien soin de prendre à rebours le chemin de la procession ; ils faisaient aussi le signe de la croix en sens inverse. Les autres cérémonies doivent également s'accomplir en ordre renversé pour devenir des « magies ». Les choses saintes gardent leur vertu, mais en raison de la profanation qu'on leur fait subir. Le blasphème égale et vaut la prière[1742] !
C'est une des erreurs les plus communes de s'imaginer que des changements religieux intimes correspondent aux changements de noms subis par des cultes successifs. Souvent les formes des amulettes et autres objets de piété ne se modifient même pas. Les formules identiques se marmottent toujours en la même langue sacrée, les lieux de pèlerinages se maintiennent aux mêmes endroits, les cérémonies se célèbrent pour les mêmes vœux ou les mêmes genres de guérison, la civilisation coutumière n'a pas changé d'un geste, et cependant les individus, naguère classés comme païens, sont maintenant rangés parmi les chrétiens ; on les disait bouddhistes, ils deviennent sivaïtes ou mahométans. Même lorsque de nouveaux symboles ont remplacé les anciens, quand on s'est fait entrer dans la mémoire des signes magiques ou des mots de cabale réputés plus efficaces, le fond de la routine n'en reste pas moins intact dans les esprits lents à la pensée[1743]. La plupart des préjugés, tel celui relatif au nombre treize, appartiennent à des traditions antérieures aux religions « en exercice » et ils leur survivent.
Cette sous-conscience religieuse, qu'on n'aperçoit pas au dehors, peut se réveiller soudain, dans de grandes périodes de troubles. Tout fanatisme religieux peut aller jusqu'à la folie collective, même jusqu'à détruire les sentiments naturels. Ainsi, le général Rossignol raconte dans ses *Mémoires* que cinquante femmes vinrent le trouver au quartier général de Jalais, non loin d'Angers, portant chacune deux enfants sur les bras : « Messieurs les Bleus, on nous dit que vous venez pour manger nos enfants, nous vous les apportons, mangez-les »[1744]. Ces mères fanatiques comptaient sur la résurrection de leurs enfants dans les trois jours et voulaient la rendre plus glorieuse par le sacrifice. Et pourtant, la guerre de la Vendée n'était une guerre religieuse que par contre-coup ; elle n'était pas déterminée uniquement par haine de croyances opposées qui placent la fureur guerrière sous la sanction spéciale de la divinité et de ses saints. D'ailleurs, même en pleine paix, lorsque rien ne semble préparer l'explosion de fureurs fanatiques, tel lecteur de la Bible, tel évocateur de visions surgit pour accomplir des actes atroces, ordonnés par des voix mystérieuses. Il n'est pas d'année que les recueils périodiques ne racontent des tueries faites par de nouveaux Abraham auxquels le Seigneur aurait commandé le sacrifice de nouveaux Isaac, ou d'autres Josué chargés d'exterminer des ennemis de Dieu. Et quelle religion pourrait se dire indemne de pareils crimes ? Chacune eut ses meurtres rituels, et il serait aussi contraire à la vérité de déclarer ces forfaits impossibles que de vouloir en rendre responsables tous ceux qui dans un pays professent une foi déterminée. A cet égard, l'histoire des sectes russes, chrétiennes ou juives est pleine d'enseignements. On peut se demander du reste si telles atrocités commises dans les révolutions purement politiques ne proviennent pas du vieux fonds autoritaire des religions antiques ; quels crimes ne peut-on commettre au nom de Dieu ?
Par essence même, les religions, y compris le catholicisme que l'on dit « souple » parce qu'il s'évertue à l'assouplissement des caractères, par essence, les religions sont retardataires dans leur évolution. Alourdies par leur énorme bagage de survivances des temps immémoriaux, obligées de s'en tenir aux anciennes formules pour justifier leur prétention à l'infaillibilité, se laissant toujours devancer par les conquêtes de la science, elles sont fatalement vouées à combattre tout d'abord ce que, cent ans plus tard, elles seront forcées d'admettre tacitement ou même de prêcher. Les religions forment si bien l'arrière-garde des nations modernes qu'elle refusent même d'accepter les situations nouvelles qui pourraient leur être utile. C'est ainsi que la Papauté, mise en demeure par les pouvoirs civils de redevenir une puissance purement spirituelle, n'a pas voulu comprendre combien il lui serait avantageux d'échapper désormais à ses compromis indignes avec les Etats, en abdiquant traitements et privilèges, tout en disposant plus que jamais de la majesté divine aux yeux des fidèles (1905). Cette héroïque intransigeance fut à peine indiquée par quelques attitudes passagères, par quelques paroles que le vent emporta, et les pontifes continuèrent de marchander piteusement ce qui leur restait de pouvoir temporel, de maintenir leurs fructueux concordats avec les divers gouvernements, de se gérer enfin en princes et en capitalistes, tout en se prétendant « prisonniers ».
Le maintien des privilèges s'allie si bien avec le maintien des vieux dogmes que, d'instinct, tous ceux que menacent les progrès de la raison dans les mouvements populaires vont se mettre à l'abri dans les cohortes religieuses. Même ceux qui hier bafouaient les prêtres viennent les invoquer aujourd'hui. D'ailleurs ce christianisme de la bourgeoisie moderne n'est point hypocrisie pure : quand une classe est pénétrée des sentiments de sa disparition inévitable et prochaine, quand elle frissonne déjà des approches de la mort, elle se rejette désespérée vers quelque divinité salvatrice, vers un fétiche, vers un rameau bénit ; le premier sorcier venu qui lui prêche le salut ou la rédemption l'attire pour un instant. Ainsi les Romains se christianisèrent ; ainsi les voltairiens se convertissent[1745]. Toutefois la grande majorité de ceux qui se rallient à l'Eglise par intérêt n'ont plus rien qui ressemble à la foi et c'est en tout cynisme qu'ils avouent leur évolution. L'Eglise a pour complices naturels tous ceux auxquels il faut des serviteurs à commander : rois et militaires, magistrats et fonctionnaires, jusqu'aux pères de famille qui veulent des enfants sages et d'une élégance raffinée, au risque de leur faire perdre la flamme du regard et la virilité de la pensée.
Un fait capital gouverne ce classement des forces ennemies, c'est que les défenseurs de l'Eglise, quoique se détestant et se méprisant entre eux, ont dû pourtant se grouper en un seul parti. Isolées, leurs doctrines respectives seraient trop illogiques, d'une moralité trop primitive pour qu'elles pussent résister, il faut donc les rattacher à une cause supérieure, celle de Dieu lui-même, le principe de toutes choses ». Ainsi, dans une bataille, les troupes aventurées abandonnent les ouvrages extérieurs nouvellement construits, pour se masser au centre de la position, dans la forteresse antique, accommodée par les ingénieurs à la guerre moderne.
C'est le catholicisme qui bénéficie surtout de cette concentration des forces rétrogrades vers la citadelle religieuse. En plus du repos de la pensée que ressentent d'aucuns dans une croyance à l'au delà, le catholicisme offre un autre soutien dans la vie, il prescrit une ligne de conduite immuable : l'obéissance ; aussi tous ceux qu'effraie le développement de l'initiative individuelle et de l'esprit de révolte se tournent-ils à bon droit en suppliants vers le Pape ; les épiscopaliens d'Angleterre et d'Amérique rentrent en foule dans le giron de l'Eglise romaine.
Le danger extrême que la concentration religieuse fait courir à la société n'est pas que ses dogmes causent un mal direct en changeant à nouveau la mentalité des populations du monde civilisé. Ceux qui n'ont plus la foi sincère et agissante ne peuvent la récupérer ; ils feignent de l'avoir, se le figurent même, mais ils ne l'ont pas. Et c'est précisément cette simulation des croyances qui constitue le mal. On ne croit ni à l'enfer, ni au diable ; on n'a de Dieu qu'une idée vague, panthéiste ou fétichiste, et l'on ne se préoccupe nullement de sa prétendue omniprésence ; les principes essentiels de la religion restent absolument ignorés, mais, quand on croit utile de pénétrer dans l'Eglise, on ne manque pas d'observer toutes les cérémonies traditionnelles, génuflexions, balancements du corps et de la tête, mouvements des yeux et des mains. Il est convenu que les intérêts de la propriété, du capital, du parasitisme, ceux de toute nature, exigent la pratique réglementaire du culte catholique, et des millions d'hommes se conforment à celle obligation dépourvue de toute sincérité. L'hypocrisie tend à remplacer la foi disparue, et, par suite, la religion s'enkyste de plus en plus dans l'organisme social, de manière à n'avoir plus de force rectrice pour entraîner l'humanité derrière elle ; son action, devenue régressive, se fait par cela même vénéneuse et corruptrice, et il faut l'éliminer à tout prix. Ce n'est pas le « cléricalisme » qui est l'ennemi, c'est l'Eglise. Par définition même, elle est le grand agent du mal, puisqu'elle demande qu'on obéisse à des forces inconnues, aux ténèbres primitives ; après avoir proclamé le mystère des origines et des fins, elle interprète ce mystère dans l'intérêt du clergé auquel Dieu l'a confié. D'ailleurs ce clergé n'est-il pas Dieu en personne, puisqu'il incarne sa volonté et tient dans ses mains les clefs du ciel et de l'enfer ? Il peut donc, en sa toute-puissance, asservir les hommes comme un troupeau de brebis, en faire autant de choses sans droit, sans personnalité, sans pensée ; et il y réussit trop souvent. C'est un fait des plus tristes que le vide de l'esprit, le goût de la niaiserie, la puérilité subtile constatés chez beaucoup de personnes dont le clergé a dirigé l'éducation et aussi parmi religieux, religieuses, curés mêmes[1746].
La puissance de renouveau n'appartient qu'aux hommes animés d'une idée nouvelle. Tout le moyen âge avec ses saints et ses diables s'est enfui devant Copernic. Toutes les églises catholiques et protestantes ont frémi quand les Lamarek et les Darwin, nouveaux Samson, ont secoué les grands piliers. C'est par les idées mêlées d'actions, non par les prières susurrées au sortir des confessionnaux ou les chapelets égrenés sur le pavé des nefs, que les sociétés se renouvellent.
Il est vrai que les armées de l'Eglise se sont accrues de nouvelles troupes : au clergé dit « séculier » s'est jointe la liste sans fin des ordres « réguliers », des moines et des religieuses. Ces bandes comprennent précisément les zélateurs de la foi les plus ardents et les plus dévoués, ceux qui pénètrent le plus vaillamment dans le monde pour l'amener à leurs fins et ceux, au contraire, qui se réfugient dans la solitude et le renoncement parce qu'ils ont peur des batailles de la vie.
L'entrée dans les ordres est souvent une fuite, surtout chez les femmes dont l'éducation n'a pas prévu les épreuves probables : tout les effraie, notamment les dangers mystérieux de l'amour et les devoirs éventuels de la famille. Puis vient l'influence du prêtre, du confesseur qui fait tendre les instincts, la passion, toute la puissance de l'être vers un personnage idéal, résumé divin des beautés physiques et morales, et même de ce qu'il y a de doux dans la souffrance. Et voici qui s'ouvre l'asile discret des couvents, où l'âme timide pourra jouir en paix de la gravité des émotions tendres ressenties pour l'inconnu dans la demi-ombre des nefs, où la régularité absolue des oraisons, des mille occupations méthodiquement alternées, maintiendra l'âme dans la direction initiale, où la règle fera de l'obéissance absolue plus qu'un devoir, une véritable nécessité. Il est si difficile de prendre des résolutions fortes et si facile d'obéir. A un homme qui veut se faire moine, le marin Reveillère objecte : « Pourquoi ne pas entrer dans le clergé séculier, où vous pourrez faire du bien ? — Parce que j'aurais à me conduire, et que, jésuite, je serai conduit. C'est plus sûr ».
Sans compter les instituteurs dressés à la routine de l'enseignement primaire, il est des ordres qui s'occupent de l'étude approfondie des sciences et suivent les seules méthodes d'observation, d'expérience et de logique indispensables aux recherches fructueuses ; mais, à ces fidèles aventurés sur le dangereux terrain des travaux intellectuels, les conclusions sont dictées d'avance : il faut qu'ils soient menés comme par la main vers le parvis du temple et que là ils se prosternent en adoration devant le puissant Créateur de toutes choses, heureux d'offrir comme un brin d'herbe la petite récolte de découvertes faites par eux dans le champ du savoir. S'il leur arrive au contraire de se heurter à quelque pierre d'achoppement et de trouver la moindre contradiction entre le résultat de leurs travaux et les traditions de l'Eglise, les décisions des conciles et le texte des bulles papales, alors ils courent grand risque d'être frappés d'anathème, à moins qu'ils ne fassent amende honorable, et n'acceptent d'aller faire pénitence dans quelque couvent lointain, oubliés de ceux auxquels leur enseignement fut en scandale. Comme aux siècles du moyen âge, la science n'a droit qu'au nom de « servante » devant l'Eglise souveraine, tandis que, pour les infidèles, elle est la Reine et la Mère.
L'empire intellectuel du monde étant désormais interdit aux Eglises que le dogme sépare encore les unes des autres, leurs ambitions rétrécies doivent se borner à de moindres horizons. Elles se dirigent surtout vers la puissance dont l'élément principal est la possession des richesses. Un vers de Sophocle[1747] mentionne déjà l'avidité des prêtres, et ce qui était vrai dans le monde hellénique, où le rôle des interprètes de la divinité n'était que secondaire, a pris une valeur bien autrement grande dans les sociétés où l'Eglise s'arroge la direction absolue des âmes. Dès qu'une religion cesse d'être persécutée pour devenir institution, culte reconnu ou dominant, aussitôt elle cherche à profiter des biens de ce monde : elle frappe monnaie et convie les marchands dans le temple comme aux jours où le Christ s'arma d'un fouet de corde contres les trafiquants. Dans les églises, ne vend-on pas les bancs et autres sièges à l'enchère ? L'archevêque de Malines ne voile-t-il pas d'un rideau les glorieuses peintures de sa cathédrale, afin de partager avec le bedeau les pièces de monnaie blanche que paient les étrangers pour se faire montrer les chefs-d'œuvre ? Et telle église — citons celle de Saint-Julien à Brioude — n'a-t-elle pas la honte de montrer sur la porte latérale de sa façade même les annonces mensongères de quelques vils marchands ? L'argent n'a pas d'odeur, même ramassé dans la fange, pourvu qu'il serve à la gloire de l'Eglise. Sachant que l'homme ne vit pas de foi seulement, mais qu'il lui faut aussi le pain, le clergé, même celui qui reste pauvre et très pauvre par ses membres individuels, travaille à devenir riche, et c'est un curieux phénomène psychologique de voir tel moine mendiant, telle petite sœur des pauvres se contenter des plus mauvais rogatons, se vêtir des habits les plus humbles pour avoir le bonheur d'enrichir cette immense société de l'Eglise dans laquelle ils se trouvent immergés comme une goutte d'eau dans l'Océan. Aussi l'Eglise, nourrie de la pitance des innombrables pauvres et de la prélibation sur les revenus des riches, a-t-elle amassé plus de trésors que monarque n'en posséda jamais. Non seulement elle dispose des subsides de l'Etat dans la plupart des contrées du monde dit civilisé, elle fait bien plus que doubler ce budget officiel ; d'un côté, elle sollicite des offrandes, concède des indulgences, vend des titres nobiliaires, organise — au Mexique — des loteries à un dollar le billet, dont chaque numéro gagnant « transporte une âme sanglante et martyrisée du purgatoire au ciel » ; de l'autre côté, elle fait commerce en fabriquant des objets de toute espèce, des aliments, même des boissons spiritueuses, en construisant des navires, en établissant des plantations dans les colonies lointaines. Quand ces entreprises ne réussissent pas, on invite les gouvernements et les fidèles à combler le déficit ; quand elles donnent de beaux bénéfices, les produits servent à étendre le cercle des affaires. Un des faits caractérisant le mieux cette poursuite de l'argent est celui que découvrit, en 1898, le ministre de la Justice espagnol. Depuis 1851 aucune des religieuses appartenant à certains couvents n'avait été inscrite comme décédée, et c'était justement à elles qu'une loi de 1837 avait accordé une pension viagère d'une piécette par jour.
Les villes voient s'élever d'énormes cubes de pierre, aux fenêtres symétriques, dans lesquels s'entassent les gens de l'Eglise, leurs clients et parasites. La superficie des terrains appartenant au clergé s'accroît d'année en année ; presque dans chaque ville se montrent de vastes monuments décorés qui coûtèrent des millions, quoique le constructeur ne possédât rien lorsqu'on posa la première pierre. La grande richesse collective de l'Eglise est ce qui lui assure sa clientèle : tandis que la foi diminue, que la religion s'en va, la maison de commerce cléricale étend ses « opérations », et son patronage s'alourdit sur les peuples.
C'est principalement comme exploiteur de travail que le clergé accroît son action sur le monde extérieur, mais à ce point de vue, malgré les milliards dont il dispose, la grande initiative lui manque : il ne sait pas grouper les travailleurs en puissantes masses comparables à celles que fait agir le capital laïque. L'utilisation effrénée du travail des orphelins, des prisonniers, des malades, des vieillards, la fabrication des boissons et des aliments, de la toilette, des petits objets de mercerie, voilà ce qui lui convient. Pour d'autres travaux, il ne peut y avoir que diminution graduelle, puisque le mobile initial, la foi, disparaît chez les uns et se mêle chez les autres à une part de plus en plus grande d'éléments étrangers. Il importe de ne point se laisser tromper à cet égard par le déploiement des foules qui se pressent à une bénédiction papale ou par la procession des pèlerins se rendant aux fontaines bénites. La part de la curiosité, de la banalité y dépasse celle de la dévotion. Evidemment, les pèlerinages avaient au moyen âge une importance relative beaucoup plus considérable que de nos jours, car ils mettaient en branle une masse populaire autrement importante en proportion, malgré la difficulté des voyages lointains à travers les pays inconnus et souvent ravagés par les guerres. Mais, si un trajet de quelques heures vers Lourdes, Einsiedeln ou Trêves n'est, pour ainsi dire, qu'un jeu en comparaison de ce qu'était jadis le pèlerinage de Compostelle ou la visite du Saint Sépulcre, l'industrie moderne, manipulée par l'Eglise, a permis de déplacer d'un coup des masses humaines plus formidables. Après la guerre de 1870, alors que la nation française, assez veule, assez battue pour se laisser « vouer au Sacré Cœur », était dans une complète incertitude au sujet de l'avenir prochain et se demandait si elle n'allait pas tomber sous la domination absolue de l'Eglise, celle-ci organisait triomphalement des pèlerinages dits nationaux. En 1872, on vit à Lourdes un cortège de vingt-quatre évêques conduire des généraux, de hauts fonctionnaires, plus de trente préfets alors en exercice, cent dix députés, quarante sénateurs, soit plus de 250 messieurs chamarrés, suivis de trente mille pèlerins, dont onze cents malades venant se plonger dans la sainte piscine. C'est par millions que se comptent les lecteurs des Annales de Lourdes racontant les guérisons miraculeuses, et par millions de francs que les compagnies de chemins de fer évaluent leurs bénéfices pour le transport des pèlerins. Et Lourdes n'est en France que l'un des 1 253 sanctuaires où les fidèles viennent s'agenouiller devant la Vierge, noire ou blanche, devant Notre-Dame de Pitié, de Grâce et de Consolation, des Chênes ou des Champs, des Neiges ou de la Mer.
Du moins si les catholiques ne peuvent avoir la prétention d'être les instructeurs des nations modernes dans la science, si même ils se trouvent en vertu de leur doctrine rejetés forcément du côté de l'ombre et devenus les ennemis honteux du savoir, il leur est permis d'affirmer en toute vérité que les civilisations antérieures mêlèrent l'art au culte religieux de la façon la plus intime. Il ne pouvait en être autrement aussi longtemps que les grandes manifestations de la vie nationale n'étaient pas encore différenciées ; elles se présentaient en un tenant et l'on pouvait ainsi se méprendre plus facilement sur leur origine. Les Chaldéens et les Perses, les Grecs et les Romains avaient donné à leurs prêtres la splendeur des costumes et la pompe des cérémonies ; les mêmes ancêtres spirituels ont transmis aux chrétiens leur plain-chant solennel. Les corps de métiers de Bysance et de l'Europe occidentale ont élevé des basiliques admirables qui sont maintenant la propriété de l'Eglise, et que celle-ci s'imagine avoir évoquées du sol comme par un acte de foi ; puis sont venus peintres et sculpteurs qui ont décoré les nefs et les chapelles et transformé telle cathédrale en un véritable musée.
Ainsi, tous les arts nés de l'initiative individuelle, et presque toujours sous l'influence de quelque poussée de rébellion, se sont associés en cortège à la religion catholique, et celle-ci, forte du concours des siècles, peut déployer devant la foule confondue l'ampleur de ses processions orgueilleuses. Cependant ce qui fut séparé dans l'origine a repris de nouveau son originalité propre, de même qu'en un tronc d'arbre la branche reprend l'indépendance de la racine. Chacun des arts s'est franchement émancipé de l'Eglise ; tout ce qui est jeune, nouveau, créateur se fait en dehors d'elle. Quelles tristes productions que tous ces tableaux à couleurs symboliques, ces statues auréolées dont les évêques font la commande aux artistes besogneux, et combien lamentable d'aspect sont les bâtisses religieuses non copiées simplement sur quelque monument des siècles passés. La force vive de l'art se meut en entier dans la société civile, mais il manque encore à celle-ci le sentiment d'ensemble qui proviendra du mouvement conscient d'un progrès collectif.
Parmi les domaines de l'activité humaine qui se sont complètement détachés de l'hégémonie religieuse, on peut citer en premier lieu les règles de l'hygiène publique. On a prétendu, certainement bien à tort, que les « lois de Moïse » relatives aux soins du corps, à l'alimentation, à l'entretien de la demeure et du campement étaient des règles de nature hygiénique. Evidemment elles se rattachaient à la magie et se classaient d'après les bonnes ou mauvaises influences présumées que déterminaient les formes des objets, les mœurs des animaux, ainsi que les traditions des aïeux. Quoi qu'il en soit, ces règles, qui se sont perpétuées jusqu'à nos jours chez bouddhistes et catholiques, chez israélites et mahométans, n'ont plus guère force de loi en dehors des familles. Ceux qui étudient les principes de la santé personnelle et de l'hygiène publique ne s'arrêtent plus à ces prescriptions de jeûnes, de macérations, d'abstinence, C'est par des pratiques toutes différentes qu'ils établissent leur système de salubrité ; ils cherchent à placer l'homme dans les conditions les plus normales pour son développement et son bien être, autant du moins que l'inégalité économique leur permet de toucher aux « droits » sacro-saints de la propriété. Suivant la remarque d'un hygiéniste, la proclamation des droits de l'homme, à la fin du dix-huitième siècle, impliquait le droit à la santé[1748].
Ainsi le soin de la santé publique n'est plus du ressort de l'Eglise. Le soin de la santé morale lui échappe également de plus en plus[1749], et de toutes parts la société se révolte contre elle pour lui retirer l'enseignement, De même que le pape, après avoir brigué la domination absolue dans le monde entier, a fini par avoir pour limites de son empire les murs de son palais, de même l'Eglise se voit arracher successivement toutes les maîtrises qu'elle revendiquait dans la direction des intelligences et des volontés. Bouddha, Jésus, ni Mahomet ne peuvent la renseigner à cet égard : l'humanité n'a pas besoin de Souverain Pontife. Bien plus, il n'est pas une religion qui puisse satisfaire d'une manière complète le mystique entraîné par les illusions du rêve : si désireuse qu'elle soit de faire bon accueil au prosélyte, chacune d'elles est cependant encore trop précise dans ses dogmes, sa tradition, son histoire, pour ne pas gêner ceux dont la fantaisie vagabonde dans l'infini de l'espace et du temps. L'Eglise et les Eglises ne sont que des moments dans la série de l'histoire humaine, et le sentiment poétique les déborde de toutes parts. Combien plus vaste est le chant du mystère ! L'homme n'est-il pas comme un point imperceptible dans l'immense nature ? Les « larmes des choses, suivant l'expression du poète romain, ont ému de tout temps, même avant la venue des Dieux. Dans la société future, comme dans la société présente, les amours déçues, la mort prématurée des jeunes et des bons, la lutte pour l'existence, ne sont-ce pas là des problèmes sur lesquels on rêvera longtemps avec douleur ou mélancolie et qui pénètrent l'individu de profondes émotions que nulle secousse religieuse ne pourrait dépasser ?
Mais, quoique la science nous révèle un monde sans bornes de phénomènes admirables, sollicitant des transports d'émerveillement et d'enthousiasme, elle n'en procède pas moins à son œuvre avec calme et sérénité, ne cherchant que le vrai, dût ce vrai apporter le désastre avec lui. A elle d'ouvrir la boîte de Pandore, quand même l'espérance devrait également en fuir à jamais ! A cet égard, la science a ses martyrs comme la religion, mais des martyrs bien autrement désintéressés, puisqu'ils ne s'imaginent point qu'ils iront, à leur mort, s'asseoir « à la droite de Dieu », accueillis par le concert des anges. Les expériences que le médecin fait sur son propre corps en essayant l'effet des poisons ou des remèdes périlleux, la greffe et le traitement des maladies contagieuses le mènent simplement à de pénibles souffrances et à la mort sans qu'il ait d'autre satisfaction que de bien faire. Du reste, il n'y a point à l'en féliciter, car l'homme qui a le bonheur de suivre sa voie personnelle, de cheminer sur le sentier qu'il se fraie vers l'inconnu, a les joies incomparables que donnent la découverte et la contemplation de la vérité conquise.
Toutefois, il ne faut pas croire que tous les savants soient des héros, et même on doit reconnaître que la plupart portent aussi le « vieil homme » en eux. Ils courent, au point de vue moral, un danger particulier qui provient d'une trop grande spécialisation : lorsqu'ils n'ont plus que leurs études propres dans la part de l'horizon vers laquelle ils se sont tournés, ils risquent fort de perdre l'équilibre de la vie normale, de se rapetisser et de s'amoindrir dans toutes les branches qu'ils ont négligées, et l'on est très souvent étonné de constater en eux une opposition extraordinaire entre leur génie, ou du moins leur grand savoir, et de petits côtés ridicules ou mesquins. Les passions, les intérêts privés, la basse courtisanerie, les jalousies perfides se rencontrent fréquemment dans le monde des savants, au grand détriment de la science elle-même. On est également stupéfait de voir que la survivance des haines nationales s'est maintenue dans la recherche de la vérité, patrimoine commun des hommes. L'habitude est encore très fréquente de diviser le domaine de la science d'après les patries respectives. Chaque homme de science n'est qu'un représentant de l'immense humanité pensante, et, s'il lui arrive de l'oublier, il diminue d'autant la grandeur de son œuvre.
Pourtant l'on ose même émettre la prétention bizarre de rétrécir la science aux intérêts d'un parti, d'une classe, d'un souverain ! Certes, tel fameux chimiste — Thénard, dit-on — prêta largement au rire lorsqu'il présenta au roi Louis-Philippe « deux gaz qui allaient avoir l'honneur de se combiner devant lui », mais fallait-il rire ou pleurer lorsqu'on entendit un professeur éminent, ayant peut-être à se faire pardonner son nom français, revendiquer un privilège inestimable pour les savants allemands, celui d'être les gardes du corps intellectuels de l'impériale maison des Hohenzollern ?
Si tels savants se font gloire de servir le maître, il en est d'autres qui ont la prétention d'êtres maîtres eux-mêmes. Pendant un temps, sous l'influence du socialisme primitif des saint-simoniens et des comtistes, un article de foi semblait prévaloir : comme une grande usine discrètement conduite par des ingénieurs, la société devait être gérée, pour un temps du moins, par des techniciens et des artistes, c'est-à-dire précisément par les chefs des écoles nouvelles, visant, eux aussi, à l'infaillibilité. Jusqu'à maintenant, ces ambitions ne sont point encore réalisées, même au Brésil, où pourtant l'école positiviste de Comte a fait semblant de diriger la politique nationale, livrée comme ailleurs à la routine et au caprice. Il est certain que, constitués en classes et en castes, comme les mandarins chinois, les savants d'Europe les plus forts dans leurs spécialités respectives seraient aussi mauvais princes que tous autres gouvernants et se laisseraient d'autant plus facilement persuader de leur supériorité essentielle sur le commun des hommes qu'ils seraient réellement plus instruits.
Déjà, bien avant de détenir le pouvoir, nombre de savants, et surtout ceux qui occupent les positions les plus hautes, ont grand souci de l'effet produit par tel ou tel enseignement. C'est ainsi qu'au mois de septembre 1877, lors de la réunion des naturalistes à Munich, un grand combat fut suscité au sujet de la théorie d'évolution qui, sous le nom de « darwinisme », agitait alors le monde. Or, par un singulier déplacement du point de vue, la grosse question qui se débattit ne fut point celle de la vérité en elle-même, mais des conséquences sociales qui découleraient des idées nouvelles. Les préoccupations d'ordre économique et politique hantaient tous les esprits, même ceux qui eussent voulu s'y dérober. Le « progressiste » Virchov, très misonéiste malgré sa profonde science, attaqua violemment la théorie nouvelle de l'évolution organique et résuma sa pensée dans cette sentence finale qu'il croyait décisive : « Le darwinisme mène au socialisme ». De son côté, Haeckel et, avec lui, tous les disciples de Darwin présents au congrès, prétendirent que la théorie préconisée par lui portait le coup de grâce aux socialistes, et que ceux-ci, pour prolonger pendant quelque temps leurs illusions déplorables, n'avaient qu'à faire la conspiration du silence contre les ouvrages du maître[1750]. Mais les années se déroulèrent. Malgré les objurgations de Virchov et de Haeckel, l'histoire continua son cours, et le socialisme fit son entrée dans le monde parallèlement au darwinisme qui pénétrait dans la science. Les deux révolutions se sont parfaitement accordées, et nombreux sont les savants qui nous ont expliqué, après coup, pourquoi il devait en être ainsi. Il ressort du moins de l'incertitude de leurs prophéties que les pédants groupés en caste intéressée ne représentent nullement la science, et que celle-ci se développe sans leur concours officiel dans les mille intelligences des hommes qui cherchent isolément, passionnés seulement pour le vrai. C'est par le renouvellement continu que se fait le progrès du savoir, et nul homme ne peut créer, nul même ne peut apprendre s'il ne cherche à s'incorporer la connaissance nouvelle en toute droiture et sincérité. C'est dans l'effort libre de chaque individu que gît tout le problème de renseignement.
** Chapitre XI. Éducation
L'école vraiment libérée de l'antique servitude ne peut avoir de franc développement que dans la nature.
*Infaillibilité de l'enseignement. — Éducation des primitifs. — École modèle. — Coéducation. — Épreuves, examens et diplômes. — Haute éducation normale. — Expansion de la science. — Langue commune. — Hygiène générale. — Callipédie. — Éducation de l'esthétique. — Spontanéité de l'art. — Nudité. — La science, l'art et la nature. — L'art, c'est la vie*
Comme la science elle-même, et dans une proportion plus marquée, l'enseignement se ressent des origines nationales, c'est-à-dire des conditions géographiques, puis historiques, d'après lesquelles chaque peuple s'est développé. En théorie, il en est autrement : tout être humain, semble-t-il, qui se donne pour mission d'enseigner un autre homme, enfant ou adulte, ne doit avoir d'autre souci que celui d'être l'interprète scrupuleux de la vérité et de faire pénétrer dans l'intelligence d'autrui ce qu'il a parfaitement compris lui-même et qu'il a besoin de communiquer en toute joie de savoir, en tout amour fraternel. En pratique, c'est bien ce qui se présente exceptionnellement, et les connaissances peuvent se propager ainsi comme un magnifique incendie, mais d'ordinaire ce que l'on appelle enseignement prend de tout autres allures. Les instructeurs, simples gens de métier, ne sont pas nécessairement animés de ce feu sacré qui est l'enthousiasme du vrai, et ce qu'ils enseignent n'est le plus souvent qu'une leçon dictée conformément à des intérêts de nationalité, de religion, de caste. Toutes les survivances ont leur part dans l'œuvre si complexe et si diverse de l'enseignement.
D'abord, le vice capital des écoles est celui de toutes les institutions humaines, le caractère d'infaillibilité que s'attribuent volontiers les professeurs. Aux yeux du vulgaire, ils semblent presqu'en avoir le droit naturel, grâce à l'autorité que leur donnent les années et les études antérieures. Les enfants, regardant vers la figure grave de leur père ou de celui qui le remplace, sont tout disposés à inscrire dans leur mémoire la parole solennelle qui va tomber de sa bouche : ils fournissent un terrain des plus favorables à la foi naïve et spontanée qui plaît tant aux instituteurs. Ainsi se forme, sans peine, une sorte de religion dont les pontifes se croient volontiers maîtres de la vérité. A leur infaillibilité personnelle s'en ajoutent d'autres qui, suivant les différents pays, suivant les cultes et les classes, donnent à la première une consécration plus haute. Les enseignements changent donc au delà de chaque frontière, au point d'être absolument opposés les uns aux autres. Patries, religions, castes ont leurs prétendues vérités qui sont le point de départ de toute l'éducation, la clef de voûte de tout le système. Mais l'évolution générale qui rapproche les hommes, effaçant de plus en plus les conflits de races, d'idées et de passions, tend à égaliser aussi les méthodes d'enseignement, en atténuant par degrés leur caractère despotique et en laissant à l'enfant une plus grande initiative.
L'art de l'éducation, comme tous les autres arts, est d'invention préhumaine. En toutes les conquêtes de l'esprit, l'homme a été précédé par les animaux, et toujours il a fait fausse route lorsqu'il s'est écarté de l'exemple qu'il avait reçu. L'éducation, telle qu'elle est comprise par nos « frères inférieurs », a gardé son caractère normal, efficace, tandis que chez les humains elle a souvent dégénéré en pure routine et parfois même agit en sens inverse de son but : il n'est pas rare qu'elle devienne un véritable abrutissement. L'oiselle, très gentiment, enseigne à ses oisillons l'art d'éviter son ennemi et de chercher sa nourriture, puis elle le fait gazouiller, lui récite ce que nous pourrions appeler les « airs nationaux », lui apprend à se soutenir dans le vide apparent, lui fait accomplir son vol à des distances de plus en plus grandes du berceau naturel, puis quand elle ne peut plus rien enseigner à sa progéniture et que l'égalité est complète en force, en adresse, en intelligence, elle se retire, abdique sa fonction d'éducatrice. L'animal rapproché de l'homme, tels le renard, le chien, le chat, dirige ses petits en les dressant à de folles gambades et à des jeux de force et d'adresse dans les moments où les jeunes ont à leur disposition un excédent d'énergie à dépenser[1751].
Mais cet excédent d'énergie est toujours employé de la façon la plus sérieuse, quoique dans la joie et avec toutes démonstrations de gaieté, car les jeux ont pour but, conscient chez les parents, encore inconscient chez les petits, de les assouplir à toutes les œuvres et à la conduite de la vie qui va bientôt commencer, amenant avec elle toutes les chances d'événements tragiques. D'après la classification de Groos[1752], les jeux consistent dans l'expérimentation des objets, l'observation des mouvements qui différencient les espèces diverses, la chasse à la proie vivante, morte ou imaginaire, la lutte, la construction des cabanes, l'investigation des causes, l'imitation des attitudes et des actions des adultes, qui, pour l'espèce humaine, se reflète surtout dans les soins donnés à la poupée, symbolisant l'enfant futur : autant de leçons qui sont pour les petits une répétition de la vie avant la vie.
Chez les primitifs, l'éducation n'est pas autre chose. Les enfants se tiennent dans le voisinage immédiat des parents, dont ils imitent les discours, la démarche et les actions. Ils se font hommes sur le modèle du père, femmes sur celui de la mère, mais toujours en pleine nature, dans le cercle même du travail qu'ils auront à poursuivre quand les anciens n'y seront plus. Tout progrès dépend de leur génie propre, de leur talent d'adaptation plus étroite à l'ambiance dont ils ont à profiter pour la conquête du bien-être. L'école est chez eux ce qu'elle fut chez les libres Hellènes, l'heure du loisir et du repos pour les parents, la vacance de la besogne journalière, et, par extension, la période des entretiens qui restaurent, de l'amitié qui réconforte, de la promenade où s'échangent les idées. Mais à cette époque de la civilisation, les exigences du travail étaient déjà de nature à rompre l'unité primitive des familles et à placer les enfants sous la direction d'éducateurs spéciaux. L'école était née. Au moins le contraste que présentait le traitement des écoliers dans les différents pays nous montre quelles nations se trouvaient dans une période de progrès et quelles dans une voie de régression. Les sculptures, les chants représentent les enfants grecs jouant, dansant, se couronnant de fleurs, levant gravement la tête vers les femmes et les vieillards, tandis que les documents égyptiens montrent avec insistance le bâton que l'instituteur fait résonner sur le dos de l'élève. De même la verge était fort en honneur chez l'éducateur hébreu, et c'est de lui, par l'intermédiaire des livres « saints », que nous vient ce dicton si funeste pour tant de générations d'enfants : « Qui aime bien châtie bien ! »
Pendant la période historique actuelle, si remarquable par l'ampleur du théâtre où se débattent les problèmes vitaux de l'humanité, toutes les méthodes d'éducation sont également employées. La plupart ont admis pour point de départ que l'instituteur se substitue aux parents, et notamment au père, qui lui délègue tous ses pouvoirs comme directeur, maître et propriétaire de son enfant. Mais le père n'est pas seul à posséder son fils : la société, représentée suivant la lutte des partis, soit par l'Eglise, soit par l'Etat laïque, considère aussi l'élève comme lui appartenant et ordonne qu'il soit dressé conformément à l'usage auquel on le destine pendant le cours de sa vie ultérieure. Enfin l'idée commence à se faire jour, appuyée d'ailleurs sur la revendication spontanée des enfants eux-mêmes, qu'ils sont des êtres égaux en droits aux personnes majeures et que leur éducation doit correspondre non à la volonté du père, ni aux exigences de l'Eglise ou de l'Etat, mais aux nécessités et aux convenances de leur développement personnel. Faibles, petits, les jeunes sont d'autant plus sacrés pour les grands qui les aiment et les protègent. Les écoles, bien rares encore, où ce principe de la pédagogie est strictement pratiqué sont des lieux de joyeuse et fructueuse étude, grâce à cette « extrême révérence » à laquelle l'enfant a droit de la part de ses professeurs. Hélas ! en pensant à ce qu'étaient les écoles où furent torturés la plupart des hommes de notre génération, quel est celui d'entre nous qui ne répéterait la parole de saint Augustin : « Plutôt la mort que le retour à l'école de notre enfance ! »
A chaque phase de la société, correspond une conception particulière de l'éducation, conforme aux intérêts de la classe dominante. Les civilisations anciennes furent monarchiques ou théocratiques et la survivance s'en prolonge dans les écoles, car, tandis que dans la vie active du dehors les hommes se dégagent des oppressions antiques, les enfants, relativement sacrifiés, comme les femmes, en raison de leur faiblesse, ont à subir plus longtemps la routine des pratiques d'autrefois. Le type de nos manuels d'éducation existe depuis plusieurs milliers d'années, et l'on répète encore presque dans les mêmes termes les préceptes « moralisateurs » qui s'y trouvent. « Obéir ! » telle est, au fond, la seule morale prêchée dans un livre du prince Phtah-Hotep, qui fut rédigé, peut-être même seulement transcrit, à la fin de la cinquième dynastie — c'est-à-dire il y a cinquante et un siècles —, et que conserve la bibliothèque nationale de Paris. Obéir afin d'être récompensé par une longue vie et par la bienveillance des maîtres, c'est là toute la sagesse. Le prince auteur se donne lui-même en exemple : « Je suis devenu ainsi un ancien de la Terre ; j'ai parcouru cent dix années de vie avec la faveur du roi et l'approbation des anciens, en remplissant mon devoir envers le roi dans le lien de sa grâce. » C'est exactement la même morale que reproduisit plus tard le commandement mis par Moïse dans la bouche de Dieu : « Honore ton père et ta mère, afin que tes jours soient prolongés sur la terre que l'Éternel ton Dieu te donne »[1753].
La durée tenace des préjugés, qui mène à confondre volontiers les relations affectueuses de la famille avec les prétendus devoirs de sévérité d'une part et de stricte obéissance d'autre part, trouble la netteté du jugement relativement à la direction des écoles. Si la liberté doit être complète pour chaque homme en particulier, il peut sembler au premier abord que les parents sont parfaitement libres de départir à leurs enfants l'éducation traditionnelle d'asservissement et d'émasculation. Mais il ne s'ensuit pas de la liberté du père qu'il puisse attenter à la liberté du fils. Autant demander pour le bourreau la liberté professionnelle de couper des têtes, pour le militaire la liberté de jouer de sa baïonnette à travers Chinois ou ouvriers en grève, pour le magistrat la liberté d'envoyer les gens en prison au gré de son caprice. La liberté du père de famille est du même genre quand celui-ci dispose absolument de sa progéniture pour la livrer à l'Etat ou à l'Eglise : dans ce cas, il la tue, ou pis encore, il l'avilit. En son amour ignorant, il reste l'ennemi le plus funeste des siens.
Dans leurs relations sociales avec leurs semblables, les hommes libres n'ont donc nullement pour devoir d'admettre dans le père un propriétaire légitime de son fils et de sa fille, de même qu'autrefois, d'Aristote à saint Paul et des Pères de l'Eglise aux Pères de la constitution américaine, on considérait le maître comme possesseur naturel de l'esclave. Les confesseurs de la morale nouvelle ont à reconnaître l'individu libre, même dans le nouveau-né, et ils le défendent dans ses droits envers et contre tous et d'abord contre le père. Certes, dans la pratique, cette solidarité collective de l'homme de justice avec l'enfant opprimé est chose très délicate, mais elle n'en est pas moins un devoir de défense sociale : ou bien on est le champion du droit ou bien le complice du crime. En cette matière, comme dans toutes les questions morales, se pose le problème de la résistance ou de la non-résistance au mal, et si l'on ne résiste pas, on livre d'avance les humbles et les pauvres aux oppresseurs et aux riches.
Quelques éducateurs commencent à comprendre déjà que leur objectif doit être d'aider l'enfant à se développer conformément à la logique de sa nature : il ne peut y avoir d'autre but que de faire éclore dans la jeune intelligence ce qu'elle possède déjà sous forme inconsciente et d'en seconder religieusement le travail intérieur, sans hâte, sans conclusions prématurées. Il faut bien se garder d'ouvrir la fleur pour la faire s'épanouir de force, de gaver la plante ou l'animal en lui donnant avant le temps une nourriture trop substantielle. L'enfant doit être soutenu dans son étude par la passion ; or, ni la grammaire, ni la littérature, ni l'histoire universelle, ni l'art ne sauraient encore l'intéresser ; il ne peut comprendre ces choses que sous forme concrète : l'heureux choix des formes et des mots, les récits et descriptions, les contes, les images. Peu à peu ce qu'il aura vu et entendu suscitera en lui le désir d'une compréhension d'ensemble, d'un classement logique, et alors il sera temps de lui faire étudier sa langue, de lui montrer l'enchaînement des faits, des œuvres littéraires et artistiques ; alors il pourra saisir les sciences autrement que par la mémoire, et sa nature même sollicitera l'enseignement comparé. Comme les peuples enfants, les jeunes ont à parcourir la carrière normale représentée par la gymnastique, les métiers, l'observation, les premières expériences. Les généralisations ne viennent que plus tard. Sinon, il est à craindre qu'on déflore l'imagination des enfants, qu'on use avant le temps leurs facultés mentales, et qu'on les rende sceptiques et blasés, ce qui, de tous les malheurs serait le plus grand.
L'amour et le respect du maître pour l'enfant devraient lui interdire d'employer dans son travail de tutelle et d'enseignement le procédé sommaire des anciens despotes, la menace et la terreur : il n'a d'autre force à sa disposition que la supériorité naturelle assurée à l'éducateur par l'ascendant de sa taille et de sa force, son âge, son intelligence et ses acquisitions scientifiques, sa dignité morale et sa connaissance de la vie. C'est beaucoup, pourvu que l'enfant garde la pleine maîtrise de ses facultés, et ne se diminue pas par l'excès du travail.
Etant donné que l'éducation est une collaboration entre l'élève qui se présente avec son caractère propre, ses habitudes et mœurs particulières, sa vocation spéciale, et le professeur qui veut utiliser ces éléments pour l'œuvre de développement intellectuel et moral qu'il entreprend, celui-ci doit connaître à fond chacun de ses disciples, et, tout en pratiquant la plus équitable impartialité, procéder suivant des façons diverses avec chaque individu. Sa classe ne contiendra donc que peu d'élèves, ceux ne pouvant être en nombre que dans les chœurs, les exercices de gymnastique, les promenades et les jeux.
Quelques camarades sont néanmoins indispensables dans les études sérieuses, car l'initiative individuelle a besoin d'être sollicitée par l'esprit d'imitation. Ce que l'on appelle émulation est, par ses bons côtés, le besoin naturel d'imiter son compagnon, de savoir ce qu'il sait, de l'égaler en toutes choses. La plupart des élèves n'apprendraient qu'avec de grands efforts s'ils devaient étudier seuls, sans amis qui les encouragent spontanément par la voix, les gestes, la mimique : la manifestation de la vie chez autrui suscite la vie en eux-mêmes. Ils apprennent grâce à l'exemple bien plus que les faits dont ils enrichissent leur mémoire ; ils se règlent à une certaine méthode qui les accoutume à l'ordre dans le travail. Ils s'ingénient à discipliner leurs efforts, à se préparer pour la pratique de l'entr'aide qui sera la part la plus utile de leur existence. Une bonne éducation comporte donc un groupe d'enfants assez considérable pour qu'ils puissent se livrer à des œuvres communes, entreprises joyeusement et vivement achevées.
De combien d'unités se composera ce groupe ? Des théoriciens de l'enseignement ont voulu le limiter à huit, nombre leur paraissant impliquer une harmonie naturelle, un rythme de répartition facile qui se reproduirait dans l'ensemble du travail (Barthélémy Menn) ; mais la vie, toujours changeante dans ses phénomènes, ne s'accommode point de ces arrangements dictés à l'avance : il y a certainement avantage à modifier les conditions de l'école suivant les individus et les milieux. L'important est que les jeunes condisciples ne forment pas une cohue où l'individu échapperait à la sollicitude spéciale du maître, mais constituent, pour les joies du travail et de l'amusement, une véritable famille. L'éducateur en serait à la fois le père et le frère, mettant son propre cerveau en communication avec les cerveaux des enfants, saisissant nettement l'état de leurs notions conscientes et inconscientes, sollicitant dans les jeunes têtes un travail de la pensée correspondant au sien propre et les amenant ainsi à la compréhension de la vérité et au bonheur de l'action.
Comparée à cette éducation de la grande famille, où les enfants, souvent livrés à eux-mêmes, prennent par leurs relations entre eux comme un avant-goût de la vie extérieure avec ses conflits et ses amours, celle de l'enfant isolé, qui fut toujours l'objet exclusif des attentions du père et de la mère, en fait un être réellement déshérité : il y manque la collaboration des camarades, ses égaux, alternativement amis et rivaux. Les parents, par leur dévouement même, ne furent pour lui que des professeurs d'égoïsme : à vingt ans, quand le jeune homme entrera dans la vie, il attendra que l'univers entier veuille bien accomplir une ronde autour de sa précieuse personne.
C'est dans les premières années qu'il importe surtout de ne pas s'engager dans de fausses voies. Les professeurs, choisis pour les écoles primaires, en vue d' « instituer » des hommes et des femmes, devraient être les meilleurs, à la fois les plus sérieux et les plus doux, afin que les jeunes prospèrent à côté d'eux en santé physique et morale. Avec eux, point de « surmenage », c'est-à-dire point de ce mépris du corps, héritage de l'ancien christianisme, qui, au nom d'une âme supérieure, dresse les individus au travail forcé, sans aucun souci des nécessités de la vie matérielle ; mais pas d'arrêts non plus, pas de bordées et d'écarts, pas d'hésitation dans la marche régulière de l'enseignement et de la conduite ! Pas de leçons qui soient une pure forme, une simple récitation des livres, comme l'est, par exemple, le marmonnement du catéchisme et autres paroles qui ne coûtent aucun effort, au point de n'élever en rien la température frontale[1754]. Heureusement qu'il en est ainsi pour l'étude de la religion, car, prise au sérieux, elle amènerait avec elle l'effroi causé par l'idée d'un Dieu vengeur. Ainsi que Tolstoï[1755] le signale avec éloquence, le plus grand crime que l'on puisse commettre envers l'enfant, celui dont presque tous les parents et instituteurs des pays civilisés se rendent coupables, c'est de commencer l'école par la représentation terrifiante d'un être — principe des choses — essentiellement capricieux, injuste et féroce, personnage qui, après avoir créé l'homme susceptible de commettre le péché originel, punit ce péché par une éternelle souffrance. Si l'enfant, vaguement, s'imagine que les hommes ont à s'entr'aider dans la recherche du bonheur et repousse l'enseignement barbare qu'on lui donne, ses idées n'en restent pas moins troublées, hésitantes, et la double vie morale qui lui est faite l'accoutume à l'hypocrisie du langage.
Comme ceux qui, par effroi des révolutions, vantent les effets de la patience et la « longueur de temps », on pourrait tout attendre de l'école pour l'exercice futur de la liberté. Mais ce serait oublier que l'éducation a parfois un caractère régressif aussi bien qu'un caractère progressif, et que la plupart des écoles sont, autant par le programme qui leur a été dicté que par l'esprit et les tendances des hommes qui les dirigent, des centres routiniers ou même réactionnaires, dans lesquels s'organise à l'avance, par des redites imbéciles ou même par un enseignement pervers, une armée, ou du moins une cohue, déjà hostile au progrès. Il est de soi-disant écoles qui réalisent l'idéal de contre révolution dont les fondateurs sont animés ; les enfants y apprennent à faire des signes de croix et des génuflexions, à glapir des prières incomprises et à pratiquer des mœurs d'esclaves. Mis au travail dès qu'ils ont fait leur première communion, ils ne savent plus lire et peuvent à peine signer leur nom lorsqu'ils atteindront la majorité. Ils resteront leur vie durant la chose de l'Eglise.
Cependant, l'évolution graduelle des idées qui tout en s'éloignant de l'ancien régime lui restent attachées par des préjugés tenaces, des formes de l'esprit et des habitudes mentales, a fait naître une éducation bâtarde, aux effets entremêlés et contradictoires.
Dans son pauvre enseignement, le prêtre chrétien avait l'avantage d'une certaine logique d'accord avec les béates croyances et les niaises adorations. Mais l'instituteur n'a plus la foi, et, forcé, suivant l'expression consacrée, de « chasser Dieu de l'école », il continue à se plier aux méthodes inspirées par le dogme catholique et monarchique. Parlant en réalité l'ancien langage et se servant des mêmes procédés d'instruction et de prétendue moralisation, il remplace Dieu par un autre Dieu, la Loi ou la Patrie que représentent le drapeau et autres symboles. Si cette nouvelle divinité devait être prise au sérieux par les enfants, leur horizon moral serait singulièrement rétréci, car la patrie n'est qu'un étroit lambeau de terre, considéré généralement comme entouré d'ennemis, tandis que l'idée de Dieu répondait pour les âmes douces et simples à une justice de l'au delà.
L'école vraiment libérée de l'antique servitude ne peut avoir de franc développement que dans la nature. Ce qui de nos jours est considéré dans les écoles comme fêtes exceptionnelles, promenades, courses dans les champs, les landes et les forêts, sur les rives des fleuves et sur les grèves devrait être la règle.
Car c'est à l'air libre seulement qu'on fait connaissance avec la plante, l'animal, avec le travailleur et qu'on apprend à les observer, à se faire une idée précise et cohérente du monde extérieur. C'est bien timidement que les parents et éducateurs s'engagent dans cette voie de l' « école buissonnière ». Et pourtant quel bienfait d'arriver à combiner la santé physique et la santé morale par le travail joyeux au dehors, en plein air et libre campagne.
C'est ainsi qu'à Coupvray (Seine-et-Marne), les garçons de l'école s'étaient constitués en société ornithophile et que, en 1898, ils protégeaient 570 nids d'oiseaux, au grand dam des loirs, belettes, rats et souris[1756]. Dans le Jura, les écoliers de Cinquétral, près de Saint-Claude, se sont mis au reboisement des pentes ravinées, et c'est avec un légitime orgueil qu'ils montrent sur les versants des environs les 15 000 arbres qu'ils ont plantés et qui protègent mainte prairie contre la destruction par les eaux mauvaises.
Ces travaux utiles en pleine nature, comportant les rudiments des métiers qui furent ceux des primitifs et se sont développés depuis en une industrie puissante, les œuvres d'architecture, de sculpture et de dessin, qui plaisent tant à la plupart des enfants et auxquelles se rattachent l'art de l'écriture et, par contre coup, celui de la lecture, enfin le chant, la danse, la mimique, les belles attitudes rythmées, tel est l'ensemble des occupations qui doivent préparer l'enfant à la série des études ultérieures destinées à en faire un homme. Il faut y ajouter aussi ce que l'on peut apprendre de mathématiques en traçant des figures sur le sable, car la géométrie et l'algèbre sont d'admirables moyens pour donner une forme logique à la pensée et à ses expressions : celui qui apprend à mesurer les dimensions s'instruit également dans l'art d'enchaîner ses raisonnements et de régler ses paroles. Quant aux études spéciales qui succéderont dans les années de l'adolescence, elles varieront suivant les individus, car il importe que l'enseignement s'adapte à chaque nature en particulier et la dirige conformément à sa vocation personnelle. Toutefois il est bon que nul élève ne reste sans acquérir des « clartés de tout », afin qu'il trouve sa joie dans tous les progrès de la science et de l'art et qu'il puisse toujours prendre une part active aux conversations engagées par ses compagnons sur les travaux qui les intéressent spécialement. Puisqu'il est impossible de tout savoir, que du moins chacun apprenne ce qui lui convient, et qu'il l'apprenne avec méthode, dans ses rapports avec les connaissances parentes et dérivées.
Dans les discussions pédagogiques modernes on a donné une importance capitale à une question qui serait restée des plus simples si l'on s'était tenu aux indications de la nature. Les enfants qui naissent sous la tente sont élevés ensemble, garçons et filles ; toute la jeunesse du même village ou du même clan se forme à la vie par les travaux, par les amusements en commun ; la « coéducation, c'est à dire l'enseignement de tous les jeunes des deux sexes, se fait d'ordinaire très sommairement, mais sans qu'il paraisse nécessaire de séparer les enfants pour leur apprendre une même pratique de métier ou leur réciter une antique légende dans les mêmes termes. La « bifurcation » de l'école primitive, dans laquelle tous les adultes de l'endroit avaient leur part, ne se produisait qu'à l'époque de la puberté, lorsque les éphèbes et les adolescentes se préparaient aux épreuves qui devaient les faire entrer, les uns dans la société des hommes, les autres parmi les femmes et les mères de famille ; mais alors la claustration de la jeune fille, prélude de l'asservissement qui l'attendait dans le ménage, mettait d'ordinaire un terme à tout enseignement : l'appropriation retranchait la femme de la société.
C'est également en vertu de ce principe, la dépendance de la femme relativement au père et à l'époux, que, dans la plupart des nations modernes, la pratique s'est établie d'élever les jeunes filles complètement à part des garçons : logiquement on les préparait à leur subordination et l'enseignement qu'on leur donnait était plus ou moins édulcoré par des mensonges et des mièvreries. Il était admis que plus de précision convenait aux hommes, aux femmes plus de fioritures insipides, plus de prétendue morale. Mais du moment que l'on a compris le respect dû à la science et le droit de tous à connaître la vérité pure, il n'y a plus de raison plausible à la différence de nourriture intellectuelle pour les deux sexes. Du reste, les jeunes filles ayant forcé les portes des universités sont venues s'asseoir autour des chaires professorales, côte à côte avec les jeunes hommes, d'autre part, une pratique de longue durée a consacré l'éducation en commun des enfants en bas âge dans les écoles maternelles et la coéducation à l'école primaire ne suscite guère d'objection. Il n'y a plus, en pays latins, que l'enseignement secondaire que l'on persiste à maintenir distinct pour garçons et filles. Comme exemples, on a, d'une pari, les écoles mixtes de Finlande, de Scandinavie, des Etats-Unis, de l'Ecosse et de Hollande, d'autre part, les lycées français, où le ton moral est certes assez bas. Les uns veulent voir là une différence ethnique, les autres, la preuve de la supériorité de la coéducation. Les rares écoles de France et d'Espagne où les enfants sont élevés ensemble avec une sollicitude parfaite démontre, semble-t-il, que la communauté des études et des jeux crée une atmosphère propice au développement normal des fonctions durant la crise de la puberté.
Il résulte du rapprochement des sexes en un même milieu d'étude que l'ignorance mutuelle et l'hostilité forcée entre hommes et femmes s'atténuent graduellement ; l'abîme creusé jadis par les malédictions de l'Eglise se comble peu à peu, et la différence d'évolution d'un sexe à l'autre s'amoindrit à mesure que le trésor commun de richesses scientifiques devient la propriété de tous. Une sorte d'égalisation se fait entre étudiants et étudiantes, tandis que la différence éthique de sexe à sexe reste beaucoup plus marquée entre le jeune homme échappé à la direction de ses parents et la jeune fille laissée à côté de sa mère pour soigner les enfants et prendre part aux occupations du ménage.
D'autres faits, d'ordre démographique sociologique, contribuent à libérer la femme et à lui permettre ainsi de s'associer plus facilement à l'homme pour les études et le genre de vie. D'abord, la fonction par excellence de la femme, l'éducation maternelle, diminue en difficultés physiques et en fatigues, grâce à une hygiène générale mieux comprise ainsi qu'à l'entr'aide.
Dans la plupart des tribus dites sauvages, l'allaitement des enfants durait pendant des années ; chez les civilisés, il se fait en grande partie — et ce n'est pas toujours un progrès — par des moyens artificiels. En outre, le nombre des enfants diminue et doit forcément diminuer, l'hygiène préventive ayant réduit le taux de la mortalité dans toutes les contrées de l'Europe et des pays qui gravitent autour d'elles. Encore au dix-huitième siècle, on pouvait s'attendre à la mort pour la plupart des nouveau-nés ; de nos jours, la majorité des nourrissons échappe aux causes de mort, et la femme se trouve par contre coup allégée d'autant dans ses fonctions reproductives[1757].
Après avoir été diversement enseignés et morigénés dans leurs dix ou quinze années préparatoires, les jeunes hommes, aussi bien ceux qui se sont développés librement que les malheureux habitués à marmonner des mots, appris par cœur, sous la surveillance d'un maître qui gronde et qui punit, tous ces adolescents arrivent à la période décisive où on les déclare « hommes faits ».
Chez la plupart des primitifs, les jeunes tenaient à honneur de subir de très dures épreuves pour témoigner de leur fortitude dans le péril aussi bien que de leur vigueur et de leur adresse dans les jeux et les travaux. L'initiation était fort sérieuse et durait parfois des jours entiers, même des semaines et des mois. C'étaient le plus souvent des tortures qu'il fallait supporter d'un visage souriant. Ici on exposait le corps du supplicié aux morsures des fourmis, aux blessures par le poignard ou le couteau, à la scarification par des herbes vénéneuses ; ailleurs, on arrachait à la jeune fille partie de sa chevelure, cheveu à cheveu, on battait le jeune héros jusqu'à le laisser sans connaissance sur le sol, ou bien on le jetait dans une ivresse frénétique par quelque boisson vénéneuse. Souvent les cérémonies étaient accompagnées de pratiques religieuses, telles la circoncision, et dans ces occasions, la vue du sang entraînait les officiants à des actes de vraie férocité. En nombre de peuplades, les épreuves des jeunes hommes coïncidaient avec des expéditions de guerre ; de même que chez les nations de l'Europe, le droit à la virilité devait s'acquérir par les luttes corps à corps et les tueries. On sait que les Dayak coupe-têtes ne trouvaient de femme prête à les suivre que s'ils lui apportaient le crâne sanglant d'un homme tué dans un combat ou surpris dans une embuscade. La mise à l'épreuve du courage et de l'endurance se faisait fréquemment comme préliminaire du mariage, par exemple chez les Koriak du Kamtchatka, qui recevaient le fiancé à grands coups de bâton. S'il endurait la bastonnade sans se plaindre et d'un air satisfait, on reconnaissait en lui un vaillant, capable de supporter avec la patience voulue les chagrins de la vie et on le laissait pénétrer dans la hutte où l'attendait la fiancée[1758].
Les examens et les concours des grandes écoles ne sont autre chose qu'une transformation des anciennes épreuves, mais en réalité, et toutes proportions gardées, ces épreuves modernes ont perdu de la sincérité primitive. Les brutalités de la concurrence vitale, la nécessité pour les jeunes gens de gagner leur vie aussi rapidement que possible, enfin la vanité sotte qui pousse les parents à vouloir pour leur progéniture un rapide avancement dans les études ont pour conséquence une méthode d'instruction hâtive, superficielle, ou même complètement fausse.
Des milliers et des milliers de candidats cherchent à simplifier leur travail en apprenant par cœur les formules de leur manuel, en mâchant et en remâchant des phrases expectorées avant eux par des professeurs célèbres, en se casant dans la mémoire de sèches définitions sans couleur et sans vie. Ils savent des mots, encore des mots, et tout ce fatras s'interpose entre leur esprit et la vérité. Les formulaires et les guide-âne les dégoûtent des livres et plus encore de la nature ; les programmes limitent l'intelligence, les questionnaires l'ankylosent, les abrégés l'appauvrissent et les phrases toutes faites finissent par la tuer complètement. Malheur au jeune homme doué d'une compréhension trop facile, tout en surface, s'étalant pour ainsi dire à l'admiration des badauds. C'est un danger capital de comprendre trop vite, sans peine, sans efforts ni long travail d'assimilation. On rejette négligemment l'os dont un autre eût « sucé la substantifique moëlle » ; on se laisse aller à l'indifférence, presqu'au mépris pour les choses les plus belles, on se blase ; le manque d'étude personnelle tue l'initiative, enlève à la parole et aux actes toute originalité.
Une très forte part de l'enseignement se fait de nos jours en vue de l'examen, et il ne saurait en être autrement puisque de l'examen dépendent les places, les positions officielles et sociales. L'Eglise domine-t-elle dans un pays ? il faut que l'étudiant prouve par des arguments et des exemples choisis combien légitimes et saintes sont toutes les revendications cléricales. Le Chef de l'Etat ou l'Etat abstrait sont-ils devenus l'objet essentiel de l'adoration religieuse ? il faut alors faire tout désirer de lui et faire tout converger en lui. Les idées, les caprices d'en haut sont devenus sacrés. Napoléon fit de l'Université une immense école d'obéissance à sa personne. De même sous le règne d'Alexandre III, les professeurs d'histoire russe étaient tenus de démontrer par les témoignages du passé la vérité et la valeur intrinsèque de l'autocratie ». Même les questions purement scientifiques sont tranchées d'en haut. « L'empereur le veut ainsi ! En 1841, Nicolas Ier avait décrété comme vérité de science l'identité ethnique des Grands-Russiens, des Petits-Russiens et des Blancs-Russiens, afin de transformer en une hérésie d'ignorance toute velléité de séparatisme[1759].
Les étudiants sont donc avertis : ce n'est pas en vue de savoir qu'ils entrent dans les hautes écoles, c'est avec l'espérance, souvent même avec le seul désir, cyniquement avoué, de gravir les échelons qui mènent à la fortune. C'est ainsi que les examens prennent ce caractère étranger à la science, puisque celle-ci devient un simple prétexte à l'obtention d'une estampille officielle ; le diplôme une fois obtenu, l'étudiant, tout à coup libéré d'un travail qu'il haïssait, se croit pleinement autorisé à la paresse. En son principe l'examen fut tout autre chose et doit se rétablir dans sa vertu première partout où l'amour de la science est réel, partout où il importe de savoir et non de paraître savoir. L'enseignement des philosophes grecs, tel que nous le rapportent les « Dialogues » de Platon, ne consistait en réalité qu'en une conversation permanente de l'étudiant avec son propre moi, en un examen continu de la pensée par la pensée, sous l'évocation d'un Socrate ou d'un autre chercheur de vérité. Alors qu'il s'agissait avant tout de « se connaître soi-même », cet examen incessant était nécessaire à l'homme qui étudie ; combien plus maintenant devient-il indispensable, puisqu'il s'agit de connaître la nature », dont chaque individu n'est qu'une simple cellule ? Ainsi le jeune homme qui vit son enseignement doit s'interroger et se répondre sans cesse, en toute probité et sincérité. Comparées à cet examen personnel, les formalités usuelles de réception dans le monde des qualifiés sont bien peu de chose : l'étudiant pourra les subir d'une conscience tranquille en les méprisant quelque peu ; hautement supérieur, il lui suffira de donner mentalement aux questions presque toujours incohérentes de l'examen l'unité qui leur fait nécessairement défaut. La dignité de l'étude est à ce prix.
Mais si l'étudiant, tout plein de mots entassés dans sa mémoire, n'a d'autre mérite, au jour final, que de fournir réponse à question, comme un écho plus ou moins fidèle ; s'il craint d'être soi-même, de prononcer ce que les professeurs momifiés qualifieraient d'hérésies ou de « paradoxes », c'est-à-dire, suivant l'étymologie même, d' « opinions en dehors de l'enseignement », on pourra se demander quelle a été la raison vraie des longues années d'école et l'on se dira, presqu'avec certitude, que cette raison fut l'ambition des places et de l'argent. Le candidat n'est qu'un « carriériste », un apprenti industriel cherchant à se remémorer des formules lucratives pour en fabriquer de l'or. Triste et honteuse « pierre philosophale » !
Actuellement, la possession de l'or étant devenue, par le fonctionnement même de la société, l'objectif presque fatal de la jeunesse, il est difficile de s'imaginer combien beaux pourraient être les lieux d'étude, où l'amour de la connaissance et la science de la vie seraient les seules ambitions, puisque le bien-être aurait été assuré d'avance. Il est certain, en premier lieu, que les groupes d'étudiants deviendront de plus en plus mobiles et que, par conséquent, ils seront de moins en moins attachés au siège universitaire qui, par ses laboratoires, ses collections et sa bibliothèque, constitue le centre nécessaire de leurs recherches. De même que certaines écoles d'enfants, encore bien rares, se déplacent pendant la belle saison, allant à la découverte de sites curieux ou de villes intéressantes, de même quelques groupes d'étudiants, des centaines parfois, se réunissent pour de véritables voyages d'études, dans les régions minières ou dans les contrées offrant un grand intérêt géologique, ou bien dans les pays curieux par leurs plantes, leurs animaux, leurs arts et leurs mœurs. On a vu des étudiants américains noliser un navire pour aller pendant des mois étudier la nature de la côte africaine.
En un cercle plus étroit, les *Summer meetings* de l'Angleterre et des États-Unis, où professeurs et élèves se rencontrent en bonne camaraderie, sont aussi de véritables universités itinérantes.
Suivant l'intérêt scientifique spécial que présente tel ou tel site, les souvenirs de l'histoire ou les questions les plus urgentes du temps, on tient séance dans une forêt, ou bien au bord de la mer, dans une usine, même sur la terrasse crénelée d'un vieux castel. Les « péripatéticiens » d'autrefois se promenaient sous les colonnades, dans les allées d'un jardin ; ceux de nos jours ont le champ plus vaste, grâce à la facilité des voies de communication, et peuvent aller de pays en pays ; à leur dam, s'ils voyagent sans méthode, au hasard et sans étude approfondie, mais à leur grand avantage s'ils se déplacent pour apprendre réellement, pour se donner la nature et toutes les œuvres de l'homme comme grand champ d'observation, s'ils interrogent la Terre, la scrutent directement, sans chercher à la voir à travers les descriptions des livres qui la faussent plus ou moins.
Même en dehors de la nature proprement dite, dans les édifices fermés, c'est toujours par l'observation précise que procédera l'étudiant, notamment celui qui a spécialement l'homme pour sujet de recherche. Ce sont les êtres vivants qu'il apprendra à connaître dans leurs origines et dans leur vie présente, avec les mille alternatives de la santé, de la maladie, de la décrépitude et de la mort. En dehors de tous les bouquins que le temps vieillit, ne sont-ce pas là les livres par excellence, les livres toujours vivants où, pour le lecteur attentif, de nouvelles pages, de plus en plus belles, s'ajoutent incessamment aux précédentes ? Ce n'est pas tout, le lecteur se transforme en auteur. Grâce au pouvoir de magie que lui donne l'expérience, il peut susciter des changements à son gré dans la nature ambiante, évoquer des phénomènes, renouveler la vie profonde des choses par les opérations du laboratoire, devenir créateur, pour ainsi dire, se transfigurer en un Prométhée porteur de feu ! Et quelle parole imprimée, bien apprise par cœur, pourra jamais remplacer pour lui ces actes vraiment divins ?
Et pourtant, il peut avoir plus encore si l'amitié d'autres compagnons de labeur double ses forces. Les entretiens sérieux avec les camarades d'étude, chercheurs de vérité comme lui, élèveront et affineront son esprit, l'assoupliront à tous les exercices de la pensée, lui donneront la hardiesse et la sagacité, enrichiront à l'infini le livre de son cerveau et lui apprendront à le manier avec une parfaite aisance. Ses amis particuliers ses immédiats compagnons d'étude ne sont pas les seuls auxquels il pourra s'adresser, dont il saura s'approprier les connaissances, l'âme, pour ainsi dire ; la science n'étant plus un privilège, un « sacerdoce » exercé par quelques-uns, il aura pour collègues et pour initiateurs partiels tous ceux qui, dans le monde savant, en les universités ou ailleurs, poursuivent des études parallèles. Déjà dans tous les pays d'Europe, mais particulièrement en Angleterre, l'usage s'est établi de s'interroger librement par correspondance, lettres ou journaux, sur toutes les questions du savoir ; du paysan qui vole une ou deux heures de nuit au travail de la ferme pour étudier dans sa grange, jusqu'aux savants illustres du Musée britannique, s'est formée une ligue fraternelle, en vue des observations et des idées, et, dans cet échange, ce n'est pas toujours l'homme nimbé de gloire dont les paroles ont le plus de valeur. Quelle différence entre la science libre, qui fait naître cette belle camaraderie, et la science mise au service de l'industrie et du profit ; par exemple dans ces usines, allemandes surtout, où des chimistes travaillent à côté les uns des autres, en des compartiments fermés, avec défense de se communiquer mutuellement le résultat de leurs analyses et dans l'ignorance de la recherche ultime à laquelle doivent servir les travaux préliminaires !
Ce qu'il faut demander aux étudiants, ce ne sont pas des diplômes, mais des œuvres. Les études étant dirigées dans le sens du travail, et du travail utile, les jeunes gens, garçons et filles, auront à montrer ce qu'ils ont déjà fait pour collaborer aux entreprises communes de l'humanité. De même que le sauvage primitif dut prouver qu'il était un homme avant d'être considéré comme tel, de même que l'ouvrier d'autrefois briguant le rang de maître avait d'abord à produire son chef-d'œuvre, de même tous les jeunes comprendront volontiers, si l'opinion le leur demande, qu'ils ne pourront entrer, à titre d'égaux dans l'assemblée des forts sans avoir fourni des preuves de leur participation à des travaux sérieux d'utilité publique, et surtout à ceux que l'on ne peut accomplir sans esprit de dévouement et sacrifice.
Les études techniques spéciales à Moscou, à Boston et en mainte autre cité ont démontré que l'on peut attendre des merveilles du labeur d'enfants et d'adolescents travaillant avec enthousiasme en amis et en émules. Il n'est pas une usine, pas un pont, un chemin de fer ou une locomotive, dont on ne pût confier la construction à des groupes de jeunes hommes ayant étudié pendant quelques années dans les ateliers et à pied d'œuvre. De même, les nuées des élèves infirmières de Londres montrent jusqu'où peuvent aller les soins donnés aux malades unis au souci de la dignité personnelle. Si la jalousie, actuellement très justifiée, des travailleurs et employés qui gagnent âprement leur vie aux travaux de toute espèce ne s'opposait à l'accroissement de cette concurrence désastreuse que leur font déjà les couvents, les prisons, les dépôts de mendicité, où les entrepreneurs disposent d'un labeur presque gratuit, il n'est pas douteux que les millions d'élèves et d'étudiants occupés maintenant presqu'exclusivement à des devoirs de récitation pourraient, au grand profit de leur savoir et de leur santé, contribuer très largement aux préparatifs et à l'achèvement des travaux nécessaires à l'entretien de l'humanité et à l'économie de notre planète.
Les régimes politiques et sociaux contemporains, basés sur la propriété privée et le salariat, défendent qu'on dispose de cette force prodigieuse que des écoles bien comprises tiendraient en réserve, mais les faits qui se sont déjà produits exceptionnellement ici et là, malgré le système d'éducation imposé, justifient amplement la confiance inspirée par la jeunesse aux précurseurs. Quand on ne reculera pas devant le travail, limité de nos jours par la nécessité de mesurer les salaires, rien n'empêchera d'explorer le globe dans tous ses recoins, de procéder à tous les travaux de mesures et de sondages, de faire l'inventaire complet de tout l'avoir mondial, matériel et intellectuel, d'accommoder le globe à l'idéal humain. La force est là dès qu'on ne craindra plus de s'en servir. Mais de toutes les occupations, la plus urgente, celle pour laquelle on est le plus en droit de compter sur le concours des jeunes hommes, c'est l'œuvre de l'éducation des enfants, qui leur permettra de rendre aux représentants de l'humanité future le bienfait qu'ils ont eux-mêmes reçu de la génération précédente ; les années consacrées à l'enseignement ne vaudront-elles pas le service militaire actuel, employé à l'étude du meurtre scientifique ?
L'éducation n'a de valeur, ni même de sens, qu'à la condition de servir dans la vie, après la sortie des écoles, et de se continuer par l'entretien et le progrès des forces intellectuelles. La chose est relativement facile pour ceux dont la profession consiste dans l'application des sciences qu'ils ont étudiées à l'Université ; cependant le plus grand nombre de ces hommes autorisés par leurs diplômes à parcourir une carrière scientifique se laissent aller par la routine à pratiquer simplement leur art et ne savent pas même se maintenir au courant des progrès qui se font dans la science dont ils sont les interprètes officiels ; ils risquent fort de se spécialiser étroitement dans les travaux qui leur procurent le gagne-pain ou la fortune. Le médecin, le juriste, l'ingénieur retombent souvent dans l'exercice de leur métier bien au-dessous de celle limite des examens qu'il leur fut si difficile de franchir une première fois. D'ailleurs, les conditions actuelles de la société, qui sont déterminées par la conquête de l'or, orientent la plupart des hommes de science vers l'acquisition des biens matériels et celle orientation ne se fait-elle pas en mainte circonstance à travers le vrai et le faux. le juste et l'injuste ? Est-ce que récemment, avant l'ère de l'antisepsie, la médecine officielle n'était pas essentiellement meurtrière, malgré ses examens et ses diplômes, et, dans sa façon de traiter les blessures, n'était-elle pas restée bien au-dessous de la pratique des rebouteux méprisés auxquels on interdisait l'exercice de la médecine sous peine d'amende ou de prison ? Tandis que ceux-ci, se conformant aux prescriptions de la science antique, employaient les onguents préparés à chaud avec la térébenthine et les macérations dans le vin et l'eau-de-vie, c'est-à-dire, continuaient les pratiques d'une certaine antisepsie traditionnelle, les médecins de la faculté, asservis aux ordonnances de leurs professeurs, appliquaient sur les blessures le cérat et les cataplasmes, fabriquant ainsi des laboratoires de microbes qui développaient la plaie et déterminaient la mort[1760]. C'est par centaines de mille que la science officielle, au dix-neuvième siècle, tuait les malades qu'auraient sauvés les rebouteux.
Et, dans une autre profession, celle qui devrait aboutir, par l'étude de la psychologie des hommes et des nations, à un sentiment de bienveillance universelle, ne voyons-nous pas les plus savants juristes s'éprendre de la poursuite des accusés, comme des chiens de chasse qui forcent le gibier ? il leur faut des victimes et des victimes, et les voilà tout joyeux, la conscience satisfaite, quand ils ont réussi à faire tomber une tête, fût-elle innocente.
Il ne suffit donc pas d'être savant pour devenir utile à l'humanité, ou, du moins, le savant dévoyé ne fait œuvre bonne que d'une manière indirecte, par la transmission de la science parmi les hommes. Mais quelle source intarissable jaillit de la roche aride à l'endroit favorable qu'a su deviner la verge évocatrice. L'homme heureux qui a la chance d'apprendre, ou mieux encore de découvrir, celui-là c'est vraiment un père ; des multitudes de jeunes naîtront autour de lui, et l'immense famille s'accroît indéfiniment sans que même il connaisse une faible part de ceux qu'il a fait surgir à l'existence intellectuelle. Combien grande est la génération d'un Bacon et d'un Descartes, d'un Aristote et d'un Humboldt ! Tous les hommes qui étudient reçoivent de ces ancêtres l'aliment nourricier et, à leur tour, le transmettent à une descendance innombrable. Nulle part la solidarité ne se montre plus triomphante que dans le monde de l'esprit, à travers l'espace et l'infini des âges.
Mais, en un siècle où l'on proclame l'égalité virtuelle de tous les citoyens, il convient que les joies de l'étude et du savoir ne soient pas le privilège de quelques élus : il n'est pas rare que les hommes vraiment supérieurs par les connaissances, et surtout par cet art merveilleux de la parole et du style qui donne tant de prix à la pensée, se laissent aller à constituer avec leurs pareils une sorte d'aristocratie délicate où l'on goûte égoïstement de fines jouissances intellectuelles qui resteraient incomprises de la foule méprisée : tous ces petits cénacles disparaîtront aussi, car la science n'est plus forcément ésotérique comme à l'époque des persécutions et des martyres : elle peut se répandre librement au dehors et, par sa nature même, cherche à s'épancher de toutes parts. Quoi que dise le proverbe conseillant de ne « point jeter de perles devant les pourceaux », cette parole qui s'applique très justement au devoir de dignité que le porteur de la connaissance doit à son trésor, les vérités qu'il a le bonheur de posséder n'en sont pas moins un patrimoine commun dont il a simplement l'usufruit et dont il jouira d'autant plus qu'il aura le bonheur de le partager avec d'autres. Même seul, il faut qu'il le crie aux oiseaux de l'espace, aux astres, à la nature entière.
Il importe que la « science du bien et du mal » ainsi que celle du vrai et du faux, objet de la première malédiction religieuse, se répandent par toute la terre et soient départies à tous les hommes dans la mesure de leur bon vouloir et de leur puissance d'adaptation. Sans doute, la réalisation actuelle reste de beaucoup au-dessous de l'idéal proposé : de même que l'enseignement intégral, offert à beaucoup, ne suscite cependant qu'un petit nombre relatif de passionnés se dévouant avec succès à l'étude, de même la diffusion universelle du savoir ne pénétrera que par degrés dans les profondeurs ataviques des populations barbares qui s'accommodent péniblement à un milieu nouveau, non sans y laisser des victimes en foule. Néanmoins le nouvel outillage est là, fonctionnant de jour en jour plus actif et plus efficace : cours d'adultes, techniques et professionnels, conférences du jour et du soir, exercices et démonstrations, soirées théâtrales, enfin universités populaires, nées çà et là en Angleterre, en Amérique, en France, essayant même de pointer comme la fine tige de gazon dans la sombre Russie. Quelques doctrinaires de la science antique, des traditionalistes effarés de toute jeune audace peuvent affecter de ne voir dans ces écoles naissantes que des essais informes, condamnés à périr ou du moins à végéter misérablement parce que les études rudimentaires, c'est-à-dire le point d'appui indispensable de toute connaissance ultérieure, manquent aux élèves de ces institutions ; mais il en est parmi eux qui travaillent avec une volonté têtue de savoir réellement, de construire leur édifice à partir des fondations et qui réussissent triomphalement dans leur œuvre acharnée. Déjà les preuves se présentent en foule. Combien d'autodidactes peuvent se placer fièrement à côté des bons élèves dressés à l'étude scientifique pendant leur jeunesse et comparer leurs œuvres aux leurs. On peut même se demander si les universités populaires n'oseront pas tenter des voies inexplorées où les universités de l'aristocratie du savoir hésiteraient à se risquer. La Sorbonne ne se sentirait-elle pas humiliée si tel de ses professeurs s'abaissait à donner des cours d'esperanto ?
Toutefois, si importantes que soient ou que puissent devenir les universités populaires, leur influence est presqu'insignifiante en comparaison de celle que possède la presse, c'est-à-dire la voix même de l'humanité. La découverte prodigieuse de l'imprimerie eut pendant le cours du dix-neuvième siècle des conséquences étonnantes que nul n'avait prévues : ces « nouvelles du jour » dont quelques esprits aventureux avaient eu l'idée dès l'époque de la Renaissance et tenté çà et là, en Italie, en Allemagne, en Hollande, la modeste réalisation, se publient maintenant par millions et millions d'exemplaires dans les rues de toutes les cités, dans les carrefours de tous les villages.
Les journaux, alimentés de nouvelles par les fils télégraphiques tendus en mailles infinies à travers les terres et dans les profondeurs des mers, en apportent la connaissance à qui veut les apprendre : dans les hameaux les plus reculés, là où les humains de la génération précédente se contentaient de végéter, enfermés égoïstement dans le cercle étroit des occupations journalières, apparaît le porteur de journaux, devenu presqu'aussi nécessaire que le porteur de pain ; le fermier, la domestique l'attendent sur le pas de la porte, à la croisée des chemins, et c'est l'heure gaie de leur jour que celle où ils reçoivent la feuille qui renferme le roman commencé et les faits curieux de l'histoire des nations. Certes, la nourriture intellectuelle dont les millions de lecteurs ont besoin de par le monde n'est pas d'un goût très relevé ni riche en substance, mais à toute chose il faut un commencement. L'impression juste est celle de Zola à qui des amis faisaient part de la campagne organisée contre lui dans toute la France par les journaux les plus répandus, et qui se réjouissait pourtant, heureux de ce que les ignorants d'hier se passionnent aujourd'hui pour la lecture : si la feuille qu'on lit en ce moment propage le mensonge, celle de demain dira la vérité.
Tout d'abord, que l'on apprenne à lire, et, de tout le chaos des phrases entremêlées, la critique finira par extraire ce qu'il est bon de savoir et de conserver en sa mémoire pour la conduite de la vie. Et d'ailleurs, en cet immense déluge d'imprimés qui se déverse incessamment sur le monde, combien y a-t-il d'œuvres qui sont vraiment bonnes, apportant avec elles soit un enseignement spécial dans le métier ou la profession, soit l'écho de quelque chose de grand, constituant un élément de progrès et jaillissant d'un point quelconque du globe vers l'individu qu'il rattache au reste de l'humanité pensante ?
L'influence absolument prépondérante de la presse et de tous les arts qui l'accompagnent, gravures, photographies, reproductions de toute espèce, est le résultat de changements trop récents en date pour qu'on puisse se faire une idée des modifications correspondantes qu'elle introduira dans la vie politique et sociale des nations. Mais quels que soient la vulgarité, la banalité, le désir de scandale, le patriotisme hypocrite de la plupart des feuilles quotidiennes et des revues périodiques, il est de toute certitude qu'elles élargiront l'espace intellectuel autour des lecteurs : elles l'arracheront à l'étroite commune, aux murs de la cité primitive, et graduellement se produira le travail d'élimination par lequel le public, désireux d'une nourriture de plus en plus substantielle, plus en rapport avec les intérêts généraux, écartera de la presse les futilités qui suffisaient à son enfance. Evidemment l'invasion de cette mer de connaissances communes à tous les peuples se fera comme l'irruption d'un nouveau déluge, de manière à remplir tout d'abord les régions basses en laissant çà et là des îles et des îlots, mais la marée montante finira par tout couvrir ; bien que le véritable enseignement se fasse par l'action directe d'individu à individu, l'ensemble de la transformation intellectuelle, vu de haut, semblera s'être accompli par grandes masses, par nationalités entières.
On se demande si la toute-puissance de la presse ne fera pas encore beaucoup plus, si elle n'amènera pas, sans le vouloir et sans le savoir, tous les peuples à parler une langue commune. Déjà, elle a fait dans cette direction une grande part du chemin. Les télégrammes incessamment échangés entre tous les pays du monde sont rédigés en un style concis, rapide, logique, facile à comprendre de tous, suivant un répertoire de mots convenus d'avance. Les articles qui développent ces dépêches brèves en subissent forcément l'influence et d'ailleurs ne sont point rédigés pour la plupart avec le grand souci de la beauté littéraire : ce ne sont d'ordinaire que de pures amplifications dont l'écriture s'éloigne fort peu des clichés habituels. Les mots originaux de la langue en sont volontiers écartés et l'on emploie de plus en plus des termes diplomatiques et parlementaires appartenant à la collection des expressions banales usitées dans les salons cosmopolites. Bien qu'un Français ne puisse comprendre l'espagnol, l'italien, le portugais, le roumain dans leurs prosateurs et leurs poètes qu'après une sérieuse étude, il peut lire couramment leurs journaux, retrouvant les mêmes mots avec des terminaisons différentes et les mêmes tournures avec quelques termes du crû, que l'on devine par l'ensemble de la phrase. Déjà dans tout le monde latin, la langue universelle est en voie de se former, et les parlers des nations slaves, germaniques, anglo-saxonnes s'assouplissent parallèlement pour se rapprocher par la construction générale de la moyenne universellement acceptée. Dans les congrès scientifiques internationaux, il est désormais entendu que tous les auditeurs comprennent les principales langues occidentales.
Pour celui qui aime sa langue maternelle et répugne à tous les jargons bâtards qui envahissent de toutes parts, non, il est vrai, le temple littéraire des nations, mais le parvis banal de la politique et du commerce, l'avènement d'une langue vraiment commune peut être considérée comme un véritable bienfait. Ce serait là du moins une franche révolution qui, plaçant deux idiomes à la disposition de chacun, celui d'usage international et le parler des jeunes années, permettrait de défendre celui-ci contre l'envahissement des mots étrangers — non par haine, mais par respect — et contre des tournures qui ne correspondent pas à son génie.
Que cette langue commune ne puisse être une langue morte comme le sanscrit, le grec ou le latin, cela est de toute évidence, malgré les pieux dépositaires des si beaux parlers d'autrefois, car ces anciens langages appartenaient à une civilisation que celle de nos jours a depuis longtemps dépassée : à de nouveaux pensers il faut un instrument nouveau. Nulle langue moderne ne convient non plus au rôle de véhicule universel de l'intelligence humaine. Quoique le français et l'anglais aient pu ambitionner cette situation prépondérante, les rivalités nationales ne permettent pas que pareille conciliation se fasse paisiblement entre les hommes, et, d'ailleurs, il n'est pas une des langues actuellement parlées qui ne soit très difficile à bien connaître soit dans l'ensemble de son vocabulaire, soit dans la variété de ses tournures et de ses nuances, soit dans les difficultés de sa syntaxe, soit enfin dans les écueils de sa prononciation : toutes représentent dans leur formation des éléments multiples, fort différents les uns des autres, et la diversité des règles provenant des contradictions initiales, oblige les élèves à des études très approfondies. Aussi la plupart de ceux qui, à l'étranger, étudient une de ces langues européennes seraient-ils fort embarrassés pour l'utiliser à fond comme idiome universel ; ils se bornent à charger leur mémoire d'un certain nombre de mots et de phrases qui leur facilitent les opérations les plus usuelles de la vie et les conversations banales. Ce sont des jargons, comme le *sabir* méditerranéen et comme le *pidgeon english* des mers Pacifiques, ce ne sont pas des langues.
Telles sont les raisons pour lesquelles des chercheurs ont essayé de confectionner de toutes pièces des parlers artificiels qui ne comporteraient point d'exceptions dans le maniement des règles. De nombreuses tentatives ont été faites dans ce sens et plusieurs ont même pris assez d'importance pour faire naître une véritable littérature. Parmi toutes ces créations, celle que son auteur, Zamenhof, a qualifiée d'esperanto, terme dont le sens est facile à deviner, paraît réunir bien des avantages comme langue artificielle. Les radicaux du vocabulaire n'ont pas été choisis par caprice individuel, ils se sont imposés naturellement comme appartenant par l'usage aux principales langues d'Europe et d'Amérique, soit par le fonds latin, le plus important de tous, soit par les parlers germaniques. En possession de ce trésor primitif des mots, aussi rapproché que possible de l'ensemble des langues européennes appartenant aux nations les plus civilisées, l'étudiant du nouvel idiome les modifie et les combine par les formes faciles à apprendre pour leur donner les nuances nécessaires, et se guide par des règles infrangibles pour indiquer les genres, les nombres, les temps, les modes. Ces quelques dizaines de règles, que l'on peut maîtriser en un jour, suffisent pour que l'espérantiste manipulant son dictionnaire écrive et comprenne la langue universelle : il peut se mettre en rapport avec tous les correspondants qui se sont procuré la même clé de commune entente. Déjà le nombre des adeptes qui sont entrés dans la voie de la réalisation pratique est assez notable pour avoir modifié quelque peu la statistique postale : dix années seulement après la naissance de l'esperanto, ceux qui l'utilisent dans leurs échanges de lettres dépasseraient 120 000. Combien de langues originales en Afrique, en Asie, en Amérique, et même en Europe, embrassent un nombre de personnes beaucoup plus modeste ! Les progrès de l'esperanto sont rapides, et l'idiome pénètre peut-être plus dans les masses populaires que parmi les classes supérieures, dites intelligentes. C'est, d'un côté, que le sentiment de fraternité internationale a sa part dans le désir d'employer une langue commune, sentiment qui se rencontre surtout chez les travailleurs socialistes, hostiles à toute idée de guerre, et, de l'autre, que l'esperanto, plus facile à apprendre que n'importe quelle autre langue, s'offre de prime abord aux travailleurs ayant peu de loisir pour leurs études. On remarque pourtant que la plupart des intellectuels chez les petites nations de l'Europe sud-occidentale, élevés à l'usage d'un langage très peu répandu, forcés de se tourner vers l'Europe du centre et de l'ouest, cherchent à adopter l'esperanto, quoiqu'il soit encore bien pauvre en bagage scientifique, frappés qu'ils sont des remarquables avantages qu'il leur fournirait pour entrer immédiatement en rapport avec la civilisation occidentale.
Chose curieuse, cette langue nouvelle est amplement utilisée déjà, elle fonctionne comme un organe de la pensée humaine, tandis que ses critiques et adversaires répètent encore comme une vérité évidente que les langues ne furent jamais des créations artificielles et doivent naître de la vie même des peuples, de leur génie intime. Ce qui est vrai, c'est que les racines de tout langage sont extraites en effet du fonds primitif, et l'esperanto en est, par tout son vocabulaire, un nouvel et incontestable exemple, mais que ces radicaux peuvent être nuancés ingénieusement de la manière la plus directe, comme on l'a fait pour tous les arts et toutes les sciences ; à cet égard, il n'y a point d'exception : tous les spécialistes ont leur langage technique particulier. L'inventeur de l'esperanto et ceux qui, dans tous les pays du monde, lui ont donné un énergique appui ne professent nullement l'ambition de remplacer les langues actuelles, avec leur long et si beau passé de littérature et de philosophie ; ils proposent leur appareil d'entente commune entre les nations comme un simple auxiliaire des parlers nationaux. Toutefois, on peut se demander si nos langues policées, si nobles dans la bouche des génies qui les ont le mieux interprétées et en ont fait un merveilleux organisme de force, de souplesse et de charme, on peut se demander si, par l'effet de la loi du moindre effort, il n'y aura pas tendance de la part de ceux que l'école aura rendus maîtres des deux langues, l'une apprise de la mère, l'autre acquise dans le dictionnaire, à se laisser aller à l'emploi permanent de l'idiome le plus facile, le plus régulier, le plus logique. Quoi qu'il en soit, une révolution aussi capitale que le serait l'adoption d'une langue universelle ne pourrait s'accomplir sans avoir dans la vie des nations les conséquences les plus importantes en faveur de la paix et d'un accord conscient.
Encore plus riche en résultats sera la révolution de l'hygiène qui s'opère maintenant dans tous les pays policés du monde, et même en certaines contrées barbares, notamment dans les régions marécageuses d'où l'on chasse le moustique anophèle, et sur les grandes routes des communes où l'on arrête les contagions mondiales telles que le choléra, la fièvre jaune et la peste. Ces changements sont de tout premier ordre parce qu'ils s'appliquent directement à l'ensemble de l'humanité comme si elle constituait un immense individu. Le grand souci de l'hygiène universelle se fait maintenant en dépit des frontières, des séparations officielles entre les hommes.
Au point de vue de la répression des épidémies, la science ne distingue point l'indigène de l'étranger. Elle ne répète point le précepte de Moïse[1761] : « Ne mangez pas des bêtes mortes, mais donnez ou vendez-les à des étrangers ». Elle sait désormais que l'humanité est solidaire et que les maladies se propagent par contagion d'un individu à l'autre individu, de ville en ville et de peuple à peuple. Elle sait qu'il importe de traiter chaque cité, même le monde entier comme un véritable organisme et que la santé des Japonais, des Africains, des Eskimaux, même celle des poules, des rats, des vaches importe à celle de tous les hommes. Les hygiénistes d'Europe, représentés par des commissions de médecins et autres savants, sont intervenus à Djeddah et à La Mecque pour empêcher la naissance ou du moins le développement du choléra parmi les hadji qui se pressent autour de la pierre sainte ; de même ils sont intervenus dans les Indes pour étudier sur place les foyers de la peste, chercher les moyens de guérison, circonscrire les limites d'extension du fléau ; demain ils interviendront en Perse et en Chaldée pour régler le transport des cadavres vers les lieux sacrés de Kerbela et de Nedjef, qui laisse sur les routes des caravanes une odeur de charnier. Il n'est guère de ville maintenant où l'on ne s'occupe de la santé publique par l'établissement des égouts, par l'adduction des eaux pures, le nettoyage des rues, l'incinération ou le traitement chimique des ordures. On s'applique à faire mieux, soit en s'occupant des enfants mal nourris, soit en s'attaquant aux groupes de maisons malsaines, soit de mille autres manières ; mais tout cela ne va pas sans provoquer des plaintes de la part des « plus imposés » et des propriétaires. N'importe ! en cette matière, l'élan est donné ; il est devenu clair que, dans une communauté, la santé du plus riche est liée à celle du plus pauvre ; la science a activé l'évolution des sentiments : le plus aristocrate des hommes doit se montrer intelligemment solidaire ou craindre perpétuellement la contagion.
Grâce à des méthodes scientifiques, on a refoulé ou même supprimé en divers pays les terribles fléaux, variole, diphtérie, typhus et tant d'autres morts noires, qui jadis ravageaient périodiquement le monde. Dès qu'une de ces maladies fait son apparition, on trouve immédiatement les origines du mal, dans les casernes, les prisons, les hôpitaux ou les couvents, et l'on a recours au remède souverain de l'asepsie et de la propreté. Cela vaut mieux que les processions, les pèlerinages et les flagellations mutuelles que l'on s'imaginait autrefois devoir mettre en fuite les esprits empoisonneurs. Le feu, excellent moyen de désinfection, était employé, non à détruire les cadavres et les objets contaminés de toute espèce, mais à brûler les malheureux, surtout les Juifs, que l'on accusait de répandre les maladies infectieuses : ainsi, pendant la grande épidémie du quatorzième siècle, on brûla deux mille Israélites à Hambourg et douze cents à Mayence. Et jusqu'en ces derniers temps, l'ignorance populaire a toujours cherché à se venger sur l'ennemi du mal qui lui venait de sa propre incurie.
On sait donc de quelle manière il faut combattre les contagions, c'est-à-dire les maladies qui s'attaquent à la race entière et l'on sait amplement aussi comme il faudrait s'y prendre pour écarter, supprimer les maladies individuelles. Toutefois, il ne suffit pas que la science ait prononcé pour que l'humanité se conforme à ses enseignements. Même il arrive que les passions ou les appétits réagissent contre elle et que le mal s'accroisse en proportion directe de la connaissance. Ainsi, l'action funeste des spiritueux a été parfaitement mise en lumière par les hygiénistes, et bien rares maintenant sont les ivrognes invétérés qui ne reconnaissent pas combien sont fondées les critiques et les recommandations qu'on leur prodigue, mais la victorieuse routine leur met le verre de poison dans la main : ils le vident en maudissant leur indigne lâcheté. De même, on ne rencontre que fumeurs déplorant leur asservissement au cigare ou à la pipe, que goinfres vantant la sobriété ! On voit en grand nombre des médecins prêcher d'exemple contre leurs propres conseils. Quand même, il est bon de savoir quelle est la vérité et de la dresser comme un signal au-dessus des pratiques incohérentes de la vie, d'être renseigné sur la route à suivre et de n'avoir plus qu'à demander aux biologistes de faire la clarté définitive sur toutes les questions relatives à l'alimentation, aux maladies, à la santé.
Mais la grande source des maladies, on le sait, est de celles que l'on veut tenir ouvertes : c'est l'inégalité sociale. La cause économique de la richesse et de la misère coïncide exactement avec celle de la vie et de la mort. Dans chaque centre urbain, les statisticiens ont dressé le tableau saisissant de la mortalité suivant l'état de la fortune des classes : la proportion varie du simple au double, au triple, au sextuple. Ici les pasteurs qui prêchent la résignation aux humbles de leurs troupeaux ; là le troupeau lui-même qui marche en foule comme à l'abattoir. Les gens de la classe riche survivent aux conditions les plus contraires à une bonne santé ; ils résistent à la trop bonne chère, aux veilles prolongées, au noctambulisme, aux maladies de la débauche : les soins, les voyages, l'air pur, le repos, le travail attrayant les remettent sur pied et leur permettent d'atteindre la vieillesse. Les gens de la classe miséreuse, au contraire, sont exposés à tous les risques de la mort, surtout au seuil même de l'existence : la première année en emporte toujours une part considérable, puis, quand ils se sont adaptés au milieu de la gêne, de l'alimentation mauvaise, de l'hygiène à contre-sens, ils succombent fort nombreux aux maladies qui épargnent volontiers ceux que le bien-être a rendus moins vulnérables : les contagions ordinaires, et la plus redoutable de toutes par ses effets, la tuberculose, moissonnent plus amplement qu'ailleurs dans l'armée de l'indigence.
En outre, c'est parmi les pauvres que sévit avec le plus de virulence la caste des guérisseurs de toute espèce, patentés ou non, médecins, chirurgiens, rebouteurs, charlatans, qui ont intérêt direct à perpétuer la maladie, à la créer au besoin. Dans l'état social actuel, il est toujours dangereux qu'une contradiction existe entre la mission et le gagne-pain professionnel. D'ailleurs, en se plaçant dans les conditions économiques et morales que l'antagonisme des intérêts fait à la société, on ne saurait blâmer le médecin et le pharmacien qui ne rêvent qu'épidémie et santé débile. A la réalisation d'une véritable hygiène publique, il faut une morale supérieure qui peut naître seulement d'un déplacement de l'axe social dans l'humanité.
Une des questions capitales dans l'avenir est celle de l'élève des hommes, qui naissent maintenant presque tous au hasard et se développent au gré des circonstances de richesse ou de misère, d'heur ou de malheur, alors qu'il s'agirait d'assurer des générations successives d'hommes tous sains, forts, adroits, intelligents et beaux. On aurait tort de dire que c'est là demander l'impossible, puisque les jardiniers, dans leurs expériences merveilleuses, ont changé à leur gré les formes, les couleurs, la taille, le port, les mœurs de plantes très nombreuses, puisque les éleveurs de bêtes ont créé des races par les croisements, déterminé d'innombrables variétés d'animaux dont on ne connaissait qu'un ou deux types, puisque des mains impies de propriétaires d'esclaves ont accouplé des nègres et des négresses dans leurs haras pour élever à volonté des sujets plus ou moins développés par le biceps ou les pectoraux. Déjà Frédéric-Guillaume Ier de Prusse n'avait-il pas ordonné des mariages entre hommes superbes et filles vigoureuses afin d'obtenir des grenadiers d'élite pour les angles de ses régiments ?
A l'exemple du monarque fameux, des réformateurs autoritaires ont proposé la gérance de l'Etat, son intervention directe dans toutes les unions, comme le moyen d'assurer à l'humanité future la plus grande somme accessible de force, de longévité, de qualités physiques et morales. Certes, il n'est point impossible que, dans une société comme la nôtre, qui comporte encore des princes absolus « par la grâce de Dieu », et qui voit en même temps la science se développer dans toute la magnificence de ses découvertes, il n'est pas impossible que des souverains ou même des partis soi-disant « scientifiques » aient l'audace d'intervenir dans les rapports naturels entre l'homme et la femme, exerçant à leur tour ce droit d'injonction dans le mariage que pratiquaient naguère presque tous les parents en vertu du droit de propriété sur leurs enfants. Il est très probable même que des tentatives seront faites dans ce sens, car, dans le grand travail d'expérimentation que représente l'histoire, tout est essayé successivement, toutes les combinaisons se reproduisent de façon imprévue ; mais d'avance, on peut prédire le plus lamentable échec à ceux qui, se plaçant insolemment au-dessus des lois naturelles de l'affinité spontanée des sexes, essaieraient de créer un genre humain à leur estampille. Leur réussite même serait le désastre des désastres, car ces hommes que fabriqueraient les souverains ne seraient plus des hommes, ce seraient des esclaves ayant les « qualités » de l'esclave, c'est-à-dire des êtres heureux de leur avilissement, acceptant leur déchéance avec résignation et de plus en plus dépourvus d'initiative et de ressort. C'est ainsi que les Pharaon, aidés par des ministres de la trempe d'un Joseph, créèrent une race de patients laboureurs, ne formant qu'un même appareil agricole avec le bœuf au pas lent qui marche devant la charrue. Les Péruviens, sous le régime des Inca, les Guarani sous l'apostolat des Jésuites, tels sont les types que l'on choisirait pour les reproduire suivant un modèle dont le relief serait de jour en jour plus effacé. Que de fois déjà l'intervention des prêtres et des patrons s'est exercée dans ce sens, les unions des belles filles avec les « mauvaises têtes » étant toujours déconseillées avec insistance, que de fois les parents, en désaccord avec leurs enfants voulant se marier, ont-ils préféré la « position » à la robustesse et à la beauté ; que de malheurs, que de suicides, que de crimes ces interventions n'ont-elles pas causés !
En cette question capitale de la direction scientifique à donner aux croisements, tout en respectant d'une manière absolue le libre choix des conjoints, il faudra donc recommencer la lutte qui, sur tous les autres points, divise les hommes de pouvoir et d'égalité. Pour chaque amélioration partielle que la science a dictée, on se trouve brusquement arrêté dans ses efforts, les conditions d'inégalité sociale s'interposant entre l'idéal et sa réalisation possible. S'agit-il, par exemple, du plus essentiel de tous les progrès, celui qui assurerait la santé et la durée d'existence à tous les nouveau-nés ? A cet égard, l'histoire naturelle, la biologie, l'hygiène, la thérapeutique nous ont donné tous les renseignements désirables, et nous savons parfaitement comment il importe de procéder pour accommoder les nourrissons à leur milieu en toute contrée et en toute saison ; on sait même comment il faut s'y prendre pour accepter les défis de la nature en faisant vivre les enfants nés avant terme, objets informes dont l'anatomiste et la nourrice sont seuls à reconnaître la qualité humaine. L'hygiéniste apprend à augmenter de jour en jour, d'heure en heure, les chances de l'individu naissant dans son travail pour l'existence, il sait, en général, comment il doit agir devant chaque problème médical ou chirurgical, mais il n'ignore pas non plus les inégalités de la fortune, et c'est pour les rejetons des privilégiés seulement qu'il entreprend la lutte. Car, ce serait être révolutionnaire que de ne pas tenir compte des droits sacro-saints du capital, même dans ce problème par excellence de la conservation de l'espèce humaine. Le médecin n'a pas le droit de détourner la mère du genre d'occupation que lui impose l'économie contemporaine, et qu'en peut-il si la mère est obligée, par son travail même, de se défaire de ses enfants, de les envoyer au loin chez les mercenaires, où les soins donnés aux petits, sous la surveillance de fonctionnaires trop souvent indifférents, risquent d'être tout à fait illusoires ?
Il en est de même de toutes les autres améliorations rêvées ou tentées par les hommes de bonne volonté qui s'intéressent plus spécialement à telle ou telle des questions relatives au progrès social. Ainsi les hygiénistes n'ont plus aucun doute relativement aux poisons qui vicient le sang des hommes, alcool, tabac, morphine, opium. Certes, la clarté s'est amplement faite à cet égard, mais il est également clair que les budgets nationaux et locaux, de même que les bénéfices des producteurs et commerçants s'accroissent largement à favoriser le vice. On ne verra donc point de pouvoirs constitués qui aient l'audace de condamner ouvertement le mal. On se contente de traiter théoriquement des questions relatives au travail ou à l'éducation, d'admettre sans conteste ce que disent les hygiénistes de la nécessité de respirer l'air pur, d'alterner les travaux de force physique et de recherche intellectuelle, de fournir à chaque homme une nourriture variée et abondante, de ne forcer ni les vocations ni les muscles, d'octroyer un large repos bien gagné à ceux qu'a fatigués l'excès du labeur ; mais qu'importe une science dont on n'ose appliquer les principes parce que des usines ont intérêt à se procurer des muscles humains à des prix de famine et que des parents ont hâte de dresser leurs fils à une profession qu'ils jugent, sinon bien rémunérée, du moins nécessaire aux besoins immédiats de la famille ! Et la prostitution ? En tant que régime dépendant de l'Etat, lui profitant même par les redevances, pareille institution ne peut trouver que des défenseurs honteux, si ce n'est parmi les chefs de l'armée, qui veillent avec soin à ce que des maisons publiques s'élèvent à côté des casernes. Et comment parer aux tueries en masse perpétrées de temps en temps par les compagnies de chemins de fer ? Sans doute, il est des cas fortuits qui échappent à toute prévoyance humaine, mais en plus d'un accident c'est le « dividende » qu'il faut accuser. Les compagnies connaissent les appareils de préservation ; mais ceux-ci coûtent cher ; elles n'ignorent pas qu'un ample personnel, toujours dispos, l'esprit ouvert, est indispensable pour éviter les rencontres ; mais les hommes se paient. Elles savent aussi que les responsabilités, portées par les puissants, prendraient un caractère autrement sérieux que les lourdes peines dispensées au hasard sur un aiguilleur éreinté de fatigue ou sur un chauffeur aveuglé. Après tout, ces inconvénients n'entament guère les gros bénéfices en vue desquels s'est combinée toute l'entreprise.
Ainsi toujours et partout, en toute œuvre de justice et de solidarité humaine, on se heurte à des survivances qui ne céderont certainement point aux exhortations de ceux qui savent et se bornent à prêcher avec ferveur ; elles ne céderont qu'à la force. Ceux qui ajoutent la puissance au savoir interviendront sans doute avant que tous ces maux publics disparaissent d'eux-mêmes. Il ne suffira point d'édicter des lois ni de déléguer le pouvoir populaire pour détruire toutes les institutions mauvaises ; le mouvement historique amènera certainement sur la scène des révolutionnaires qui mettront la main au service de leurs idées en démolissant casernes et lupanars, postes d'octroi et de douane, gendarmeries et prisons. Sinon, quoi qu'on fasse, ces monuments et baraques seront toujours habités et, conservant leur rôle social de foyers parasitaires, resteront comme autant d'ulcères sur le corps malade. Tant que la sanction d'un fait brutal n'est pas intervenue, les décisions légales sont tenues pour vaines. Tel fort déclassé, désarmé, sans garnison, même sans concierge, n'en est pas moins un lieu interdit, dont les murs sont défendus par l'emprisonnement et les amendes.
Maintes fois les sous-préfectures de France ont été supprimées par acte législatif comme autant de honteuses agences électorales, mais cela n'empêche que les sous-préfectures fonctionnent encore, au dam de la morale et des finances publiques. L'opinion prépare des révolutions, la volonté ferme, absolue, les accomplit.
La part de l'éducation qui doit aboutir aux grandes transformations esthétiques est encore bien plus délicate que l'éducation scientifique, car elle est moins directe, et l'élaboration, toute personnelle, en est infiniment plus nuancée.
L'impression de la beauté précède le sens du classement et de l'ordre : l'art vient avant la science. L'enfant est ravi de tenir dans sa main un objet lumineux, de couleur éclatante, aux tintements argentins ; il jouit délicieusement de la musique des nuances et des sons, et seulement plus tard il cherche à connaître le comment et le pourquoi de son hochet : il le regarde et le manipule longuement avant de le démonter pour s'en rendre compte. De même, ses parents contemplent avec une sorte d'adoration, avec transport l'enfant qui leur est né, et c'est en deuxième lieu seulement que leur viendra l'idée de faire l'éducation de l'être merveilleux qu'ils admirent[1762]. Ainsi l'on passe de l'art à la science, puis, quand on a compris les choses qui nous entourent, quand la science a tout expliqué, nous revenons à l'art pour admirer encore, et faire, si possible, pénétrer la joie dans notre vie.
Mais n'est pas artiste qui veut, et celui qui prétend le devenir par l'étude servile des maîtres, par la mensuration et la reproduction précise des lignes tracées avant lui, par l'observation rigoureuse des règles posées antérieurement ne sera jamais qu'un lamentable copiste, un générateur de décadence et de mort. La première règle de l'art, ainsi que de toute vertu, est d'être sincère, spontané, personnel (Ruskin) ; mais, si mauvaise a été notre éducation que, par un sentiment de basse moutonnerie, les foules — et que d'hommes instruits et diserts appartiennent encore à la simple multitude ! — se sentent entraînées à considérer comme étant au nombre des choses belles par excellence maintes œuvres qui ne sont que des entassements de pierres dus au caprice de quelque despote et payés par d'innombrables vies d'esclaves.
Il est vrai que toute chose humaine est, dans ses effets comme dans ses causes, tellement complexe de nature que le beau peut s'y mêler au médiocre, même au laid ; néanmoins, pour se rendre un compte précis des travaux humains, il faut en distinguer les éléments divers et se prononcer spécialement sur chacun d'eux. Ainsi les pyramides ne sont en soi, au point de vue architectural, qu'un simple modèle de géométrie sans plus de valeur que les polyèdres construits avec une feuille de carton par des écoliers ; mais, par leur masse prodigieuse, ces « trois monts bâtis par l'homme, au loin perçant les cieux » ont cessé d'être en apparence des œuvres humaines et deviennent une part inséparable du paysage comme les circuits du fleuve et les sables au désert. En outre, on voit se dresser en ces pyramides comme une période de l'humanité : la pensée évoque tout le peuple des bâtisseurs et, par une sympathie inconsciente, personnifie ces millions de malheureux dans l'énorme amas de pierres sous lequel ils sont morts à la peine. C'est un spectacle de la nature que l'on a sous les yeux, c'est une impression puissante de l'histoire que l'on subit, mais l'idée de l'art reste complètement étrangère à cette vue des pyramides.
On se laisse plus facilement encore entraîner d'une manière irréfléchie à une admiration de commande quand les œuvres d'architecture ou de sculpture ajoutent à des formes colossales quelques traits appartenant réellement à l'art. Ainsi, lorsque Sésostris, maniaquement épris de sa pauvre personne, couvrit le monde égyptien de ses effigies énormes, le sens du beau n'avait pas encore été supprimé complètement par l'universelle servitude, et quand même les colosses du Pharaon, ses temples aux proportions gigantesques, ont gardé, malgré leur exagération et leur manque d'élan naturel, quelques-unes des qualités léguées par l'âge précédent. De même, aux époques où des souverains, Césars ou « Rois Soleil », faisaient converger à la glorification de leur individu toutes les énergies artistiques du siècle, les générations antérieures contribuaient sans le savoir à l'œuvre d'adoration royale, mais une décadence inévitable des, générations suivantes en était le prix. Cependant la bassesse attire la bassesse, et, de siècle en siècle, les princes qui tuèrent l'art par leur vanité, afin d'en concentrer tous les rayons en leur auréole, ont encore leurs courtisans ; mais cette tourbe diminue : de plus en plus prévaut le sentiment exprimé par les critiques vraiment humains : « A l'époque de Sésostris, l'art devient effrayant[1763]… Ce n'est pas seulement qu'on se sente humilié de l'immensité de ces ouvrages, mais l'exécution ne peut s'en comprendre que par l'asservissement des hommes… Je veux que les arts racontent le bien de l'espèce humaine. » Il en raconte du moins la liberté. Quand l'homme travaille librement, qu'il peut se donner joyeusement à son œuvre, poursuivre sa chimère, peut-être aura-t-il le bonheur de la réaliser, du moins trouvera-t-il l'originalité personnelle qui fera de lui un individu distinct dans la succession des hommes. S'il n'a pas la jouissance tranquille de la liberté dans la paix, qu'il ait du moins la liberté relative que l'on trouve dans le combat : ce sont aussi de grandes époques, celles où l'on peut lutter pour son idéal, défendre d'une main le trésor que l'on porte de l'autre. Parfois aussi l'artiste peut se créer une vie tout à fait à part. Le monde officiel fuit à ses côtés, la ronde des choses banales tourbillonne autour de lui ; mais il ignore tout cela et suit en des régions mystérieuses l'appel de son génie. Beethoven est sourd, mais c'est lui qui déroule dans les champs de l'espace de grands fleuves d'harmonie. D'ailleurs, la floraison du génie individuel dépend de tant d'éléments aux combinaisons infinies qu'il lui arrive de se développer en un milieu tout à fait étranger en apparence, mais ayant néanmoins des ressources cachées, des trésors de force, dont la tyrannie n'avait pu s'emparer. C'est ainsi que put s'ériger l'étonnante église dont Stevenson fit la découverte dans un petit village dépeuplé des Marquises, à Hatiheu dans l'île Nukahiva. Le frère lai qui la construisit il y a quelques années s'est montré sculpteur original et a su produire un ensemble tout à fait remarquable[1764]. Certes, l'œuvre artistique de Michel Blanc n'aurait pu éclore dans la métropole, sous la surveillance de ses supérieurs et de la bureaucratie diplômée. De même, grâce à la liberté infinie des voyages dans le monde musulman, un Sâadi put braver Mahmoud le Ghaznévide ; de même, la poussée héroïque des découvertes et des conquêtes fit vivre un Cervantès, un Lope de Vega, un Calderon, malgré le poids si lourd de l'Inquisition ; puis, dans la banalité des cours, on vit prospérer Rubens et son école, avec leur « beauté grasse et brillante, leur richesse sans pensée et sans philosophie »[1765]. Enfin, il y a parmi les artistes un certain nombre d'hommes qui savent lutter toujours et partout, croître quand même comme des arbres qui se tordent au vent de mer, et qui, lors de la crise dernière, regardent leurs adversaires en face, tel Bernard Palissy, disant : « Je sais mourir ! »
La tyrannie matérielle des maîtres et des castes n'est pas la seule qui empêche complètement, ou du moins, retarde le développement de l'art ; la lourde oppression d'une opinion publique inintelligente produit le même résultat. Le mal accompli par l'hypocrisie religieuse et morale qui sévit dans les pays anglo-saxons sous le nom de *cant* est vraiment incalculable. Des milliers d'auteurs et d'artistes qui n'avaient point à craindre le « bras séculier » se taisaient néanmoins avec une discrétion respectueuse lorsqu'ils étaient amenés par leur sujet à toucher des problèmes qui n'ont pas été déclarés libres par la toute-puissante opinion. On sait combien des hommes d'une haute puissance intellectuelle, tels que Byron et Shelley, cherchèrent en vain à se faire tolérer par leur patrie, l'Angleterre, et durent l'un et l'autre aller mourir à l'étranger. Egalement en pays anglais, la littérature, la peinture dites « convenables » furent, jusqu'à une époque récente, forcées d'ignorer complètement la vie sexuelle, en dehors des élans de l'âme et du côté purement spirituel de l'amour : il semblait que l'homme fût vraiment un être dépourvu de corps, une simple flamme, une lumière, un farfadet. A cet égard, la société moderne, toujours soumise à cette honte, à cette malédiction de la chair qu'avait prononcée le christianisme, est encore singulièrement inférieure à la noble Hellade, qui respectait et divinisait les formes humaines.
La renaissance d'un art sculptural, non identique, mais de valeur égale à celui des Grecs, n'est pas concevable aussi longtemps que la mode et les conventions d'une fausse morale imposeront aux hommes et aux femmes leurs coutumes, à la fois contraires à la libre croissance du corps, à son développement hygiénique et esthétique, et à l'étude fructueuse des artistes.
On ne peut devenir sculpteur qu'après avoir longtemps contemplé les formes en leur infinie diversité, qu'après avoir compris par une longue habitude le jeu souple des muscles, la succession rythmique des mouvements, qu'après avoir découvert l'unité de la personne humaine, le lien secret qui existe entre le modelé de chacune des parties du corps et le caractère moral de l'individualité créée par l'imagination artistique. Encore il est nécessaire que cette appréciation des corps, vivant dans la plénitude de leur vie, se fasse en des conditions de liberté complète, non par une suite de surprises ou bien dans l'atelier où des êtres habitués à une pose de convention se vendent à tant la séance. Peut-on faire de l'art véritable lorsqu'on cherche à reproduire les contours de « modèles » qui sont conscients du sentiment d'opprobre que les traditions et le milieu attachent à leur occupation et, par le fait de cette hostilité, ont acquis une mentalité spéciale. La nudité ne peut être parfaitement belle que si l'être humain est ignorant du mal, ou bien, si par une parfaite et noble connaissance des choses, il ne s'est élevé à la pureté de l'âme et de la vie. Seule, une profonde évolution morale, provenant d'un changement complet du milieu, pourra donner aux hommes cette liberté nouvelle.
La question des vêtements et de la nudité est certainement celle qui a le plus d'importance à la fois au point de vue de la santé physique, de l'art et de la santé morale : aussi est-il nécessaire de préciser ce que l'on pense à cet égard, car le temps est venu de ne plus reculer devant aucune discussion. C'est là une conquête récente de la liberté humaine : il y a peu d'années on eût repoussé d'avance comme attentatoire à la morale toute proposition où la nécessité des vêtements eût pu être contestée. Sous l'influence de cette idée d'origine immémoriale, consacrée par la religion, indiscutée par la morale, on se laissait aller à croire dans la société actuelle, dite civilisée, que les « convenances » se trouvent chez les différents peuples en proportion directe avec les vêtements. La dame élégante affecte de ne pas même voir celui qui marche pieds nus ; les mains, qui sont par excellence les organes de l'action, les metteurs en œuvre de la pensée humaine, sont fréquemment revêtues de gants ; la plupart des femmes chrétiennes non obligées au travail physique vont jusqu'à voiler leur visage, à la façon des mahométanes, sans y être forcées par d'autres tyrans que la mode : ainsi la tête même ne se montre pas librement, un brouillard de tulle ou de crêpe s'interpose entre le regard et la nature ; même les pois noirs ou rouges brodes sur l'étoffe semblent jeter une laie sur les yeux ou parsemer des boutons sur la joue. Les conventions le veulent ainsi, comme aussi en d'autres circonstances les mœurs de la société exigent que la femme apparaisse en pleine lumière les épaules et les seins nus. A l'entrée de Charles Quint dans sa bonne ville d'Anvers, les dames des plus nobles familles se disputaient l'honneur de paraître nues dans le cortège du maître, de même que sous le Directoire, il fallait se vêtir d'étoffes transparentes pour satisfaire aux exigences du bon ton. Toutefois, il faut le dire, la religion, la morale officielles n'approuvent point ouvertement ces écarts de la coutume et s'accommodent beaucoup mieux des vêtements traditionnels qui, en certains pays comme le Tirol, la Bretagne, recouvrent absolument le corps et en rendent la forme méconnaissable. Tel était bien le but de la « Sainte Eglise », qui voyait dans la femme la plus grande incitatrice au péché.
Au fond, il s'agit de savoir lequel, du nu ou du vêtement, est le plus hygiénique, le plus sain pour le développement harmonique de l'homme au physique et au moral. Quant au premier cas, il ne peut y avoir aucun doute. Pour les hygiénistes, c'est une question jugée que celle de la nudité. Il n'est pas douteux que la peau reprend de sa vitalité et de son activité naturelles quand elle est librement exposée à l'air, à la lumière, aux phénomènes changeants du dehors. La transpiration n'est plus gênée ; les fonctions de l'organe sont rétablies ; il redevient plus souple et plus ferme à la fois ; il ne pâlit plus comme une plante isolée privée de jour. Les expériences faites sur les animaux ont prouvé aussi que, lorsque la peau est soustraite à l'action de la lumière, les globules rouges diminuent de même que la proportion d'hémoglobine.
C'est dire que la vie devient moins active et moins intense[1766]. Encore un exemple de ce fait, que les progrès de la civilisation ne sont pas nécessairement des progrès et qu'il importe de les soumettre au contrôle de la science.
Prenons des exemples parmi les peuples : tous les voyageurs s'accordent à dire que les Polynésiens étaient les plus beaux hommes avant que les missionnaires, zélés distributeurs de lainages et de cotonnades, eussent sévi dans les parages océaniques ; on sait également que nulle part les artistes n'eurent plus noble compréhension de la beauté que dans la merveilleuse Hellade, où les jeunes et les forts luttaient, couraient, jouaient au grand air, les membres nus, devant le peuple assemblé. On n'ignore pas non plus que les hygiénistes actuels, désireux de restituer la beauté et la santé humaines mises en danger par le manque de méthode dans la nourriture et le vêtement, se mettent à déshabiller leurs patients pour les accoutumer à l'air et à la lumière. Dans toute l'Europe occidentale et jusque dans la septentrionale Écosse, des établissements se sont ouverts, où des invalides riches viennent exposer leur peau nue à l'action vivifiante du vent et du soleil.
Sans doute que les contrées froides, telle la Scandinavie, et même les pays tempérés, comme presque toutes les régions populeuses de l'Europe, ont un climat d'hiver très âpre en comparaison de ceux dont jouissent les Océaniens, mais les abris et les draperies, qui sont tout autre chose que les vêtements, permettent aussi de se garantir du froid. Jusqu'à une époque récente, les Japonais, que les mœurs du cant anglais n'avaient pas encore contaminés, ne se sentaient nullement obligés par les convenances de cacher leur nudité et se baignaient en commun : c'est à la vue du libre jeu des muscles et des membres que les artistes du Nippon durent certainement leur franchise de mouvement dans l'usage du pinceau. Ce sont les peintres et les statuaires qui ont sauvé la civilisation de notre vieille Europe en gardant le culte de la forme humaine malgré les malédictions de l'Eglise contre la chair. Ils ont, du reste, conquis de haute lutte le droit de représenter l'homme sans les voiles auxquels la loi nous astreint.
L'équilibre de la santé, le fonctionnement normal du corps ne peuvent se rétablir complètement, les maladies provenant des alternatives du froid et du chaud continueront de menacer l'individu civilisé aussi longtemps que la statue humaine ne sera pas « délivrée de ses linceuls », tant que l'homme ne sera pas redevenu « entièrement face », comme le disait un indigène de la côte du Chili[1767]. Mais c'est au point de vue de la santé morale surtout que la restitution de la beauté nue serait nécessaire, car l'artifice du costume et de la parure est de ceux qui, par la sotte vanité, le servile esprit d'imitation et surtout par les mille ingéniosités du vice, entraînent le plus à la corruption générale de la société.
On peut en juger facilement dans les Ecoles des Beaux-Arts où les jeunes hommes, souvent dépravés, dessinent religieusement d'après le modèle féminin, avec un parfait respect de la forme humaine, et ne se laissent aller aux pensées libertines que plus tard, au contact de femmes revêtues de leurs atours et colifichets : la mode a donné aux habits la coupe faite spécialement pour exciter les convoitises. La beauté nue ennoblit et purifie ; le vêtement, insidieux et mensonger, dégrade et pervertit.
Or la mode règne encore, de même que règnent toujours le Seigneur Capital et les antiques survivances de l'Église et de l'État. Il n'est donc point à espérer que la mode, qui représente les intérêts d'innombrables fournisseurs et qui répond à un ensemble infini de petites passions personnelles, abdique de gré ou de force devant un régime nouveau d'art et de bon sens. On peut l'espérer d'autant moins que la mode est l'héritage de tout le passé. Elle change de siècle en siècle, de saison en saison, mais cependant beaucoup moins qu'on se l'imagine d'ordinaire : elle saute brusquement d'un extrême à l'autre, mais en prenant toujours des formes précédemment connues. Aucune des anciennes manières de se parer et de s'embellir n'a complètement disparu, même dans nos sociétés élégantes. Nombre d'hommes se tatouent encore, et, parmi les amiraux actuels, on pourrait en voir dont les gants de cérémonie cachent une ancre marquée en bleu à la racine du pouce. La femme européenne ne se passe pas d'anneau dans la narine, comme l'Hindoue, mais elle le suspend à son oreille ; elle garde le collier de la sauvagesse et porte le bracelet de la captive, reste de la chaîne qui l'attachait au poteau de la tente. Le soldat, qui dans la société actuelle représente le primitif, l'homme de vanité guerrière et de combat, s'orne d'épaulettes, de franges, de galons aux couleurs voyantes, de plaques, de croix en émail ou en métaux étincelants, de plumes multicolores, au risque d'attirer dans la bataille les regards et les balles de l'ennemi[1768]. Mais si, chez les classes riches qui veulent à toute force se distinguer du commun des hommes, l'amour du luxe maintient la séparation des classes ou même cherche à l'augmenter encore à force de dépenses, les foules démocratiques tendent à se ressembler de plus en plus par le costume : c'est déjà un progrès. En nombre de pays, on ne distingue plus guère entre le riche et le pauvre, car l'homme de goût, même opulent, s'habille avec simplicité, et la propreté est de règle chez tous, même pour les peu fortunés. De plus, le vêtement des femmes laborieuses se rapproche de celui des hommes : celles qui veulent conquérir la liberté pleine de leurs mouvements trouvent le moyen de se débarrasser des robes lourdes, des corsets étroits, des chapeaux fleuris. Un certain progrès s'est positivement accompli dans le sens de la liberté du costume et malgré tout on s'est quelque peu rapproché de l'hygiène. Mais la grande révolution esthétique et morale qui laissera au civilisé moderne le droit qu'avait le Grec d'autrefois de se promener débarrassé de langes à la lumière du soleil, cette grande révolution est encore, parmi toutes les ambitions de l'homme moderne, celle qui paraît la plus difficile à réaliser.
C'est que le réformateur isolé, dût-il même être un « surhomme » comme Nietzsche, ne suffit point à l'œuvre qu'il entreprend. Seul, il est tenu pour fou, s'il ne le devient pas réellement, et ses contemporains n'ont point de peine à l'écarter par la prison, l'exil, les moqueries, la mise en quarantaine. Mais il n'en est pas moins un précurseur et d'autres le suivront qui, par l'association, feront aboutir sa volonté. L'artiste ne sera plus seul dans ses revendications : il s'unira à l'hygiéniste, au savant, et c'est de tous les côtés à la fois que se donnera l'assaut contre les pratiques imposées et les préjugés à détruire. La parfaite union de l'art et de la science, telle que nous la rêvons pour la société future, se révéla déjà lorsque Le Titien et ses disciples dessinèrent pour André Vésale les planches de son Traité d'anatomie. En nos âges modernes, des exemples du même genre deviennent de plus en plus nombreux, et nous pouvons nous attendre à des résultats bien plus surprenants encore, lorsque les savants, les artistes, les professionnels instruits engagés dans les multiples entreprises auront cessé d'être, comme ils le sont presque tous de nos jours, les serviteurs à gages des princes et des capitalistes et que, reprenant leur liberté, ils pourront se retourner vers le peuple des humbles et des travailleurs pour les aider à bâtir la cité future, c'est-à-dire à constituer une société qui ne comporte ni laideur, ni maladie, ni misère.
On nous parle du travail « attrayant ». Quelle joie infinie chez toutes les abeilles de travailler à l'édification et à l'approvisionnement d'une ruche dont aucun parasite ne viendrait dérober le miel ! Quel bonheur fraternel à coordonner ses efforts pour la création d'un bel organisme où chacun a sa part de travail personnel et voue son existence à l'achèvement d'une œuvre parfaite, détail harmonique d'un ensemble qui convient à tous. C'est que l'objectif social aura complètement changé. Actuellement un groupe de privilégiés, disposant des capitaux, des titres, des places et des sinécures, cherche de son mieux à maintenir ce régime d'inégalité, et les artistes, comme les ouvriers et comme les soldats, ne peuvent entrer dans la vie du travail qu'en acceptant les conditions imposées par la société maîtresse. Sans doute, ils seraient heureux de chercher sincèrement leur voie, de s'entr'aider égalitairement dans les travaux qui comportent l'association, de vivre en commun sans nul souci de la misère qui guette de nos jours la grande majorité des hommes ; mais, dès la première leçon, ils apprennent qu'ils sont des rivaux et des combattants ; on leur explique de toutes les façons que les prix à remporter sont peu nombreux et qu'il faut les arracher aux camarades, non seulement par la supériorité du talent mais, si la chose est faisable, par la ruse, par la force, par les cabales et les intrigues, par les machinations les plus basses et les prières à saint Antoine de Padoue. On les dresse à devenir des privilégiés, eux aussi, et devant leurs yeux se profile, comme une longue allée, toute la carrière des honneurs marquée de distance en distance par croix, médailles, titres, pensions, commandes de l'Etat, et, pour la conquête de chacun de ces symboles, il se prépare à livrer bataille, à pourfendre quelque « cher camarade », à marquer de son glaive la ligne désormais infranchissable pour ses rivaux. Tous s'accoutument de jour en jour à s'entre-haïr, en ces belles années de la jeunesse faites pour la grandeur d'âme et l'héroïsme. Aussi l'art véritable, généreux, désintéressé surgit difficilement de ce milieu de bas envieux : les fleurs restent étouffées sous les orties. Les artistes les plus sincères sont ordinairement ceux qui, blessés dans leur sentiment du beau et dans leur délicatesse intime, se retranchent de la société et vivent comme dans une forteresse en dehors du vulgaire : ils « campent en pays ennemi »[1769].
La nature est pour beaucoup une grande consolatrice ; mais, comme les villes populeuses, les campagnes et jusqu'aux lieux les plus écartés peuvent être enlaidis par le mauvais goût et surtout par les brutalités de la prise de possession. Car c'est l'homme qui donne son âme à la nature, et, conformément à son propre idéal, il embellit, il divinise la terre, ou bien il la vulgarise, la rend hideuse, grossière, répugnante. L'homme de demain qui se sera élevé à la compréhension de la beauté, cet homme saura que, par respect de la nature, par amour pour elle, il ne doit point y laisser placer sa demeure de manière à en violer les lignes, à en rompre brutalement la couleur et les nuances : il doit avoir honte de diminuer et joie d'accroître la beauté de son environnement. En cela, d'ailleurs, il ne fait qu'imiter l'animal, son devancier. « L'écureuil et l'oiseau font leurs nids dans les arbres et les rendent d'autant plus intéressants à voir »[1770].
De même, un groupe charmant d'amoureux, une famille avec des enfants qui jouent sous les branches n'ajoutent-ils pas infiniment à la beauté de la nature, n'égayent-ils pas la solitude par leur cabane placée à côté des eaux courantes, par leur jardinet rempli de fleurs ? Même de grands édifices peuvent aider à la beauté de l'espace environnant, quand les architectes ont compris le caractère du site et que l'œuvre de l'homme s'accorde avec le travail géologique des siècles en un harmonieux ensemble. C'est ainsi qu'un temple grec continue, développe et fleurit, pour ainsi dire, les contours du rocher sur lequel on l'a dressé ; il en fait partie intégrante, mais lui donne un sens plus élevé ; il le transforme, le glorifie, le rend digne de la divinité que l'homme a créée et qui, de là-haut, trône sur les campagnes et sur les mers. Toutefois, il est des sommets que profanerait toute arête de monument, toute saillie de constructions humaines, et l'on ressent une impression de véritable dégoût lorsque d'insolents architectes, payés par des hôteliers sans pudeur, bâtissent d'énormes caravansérails, blocs rectangulaires où sont inscrits les rectangles de mille fenêtres et que surmontent cent cheminées fumantes, en face des glaciers, des montagnes neigeuses, des cascades ou de l'Océan !
L'art se laisse donc enrôler à bien mauvaise école ; toute une tourbe de faiseurs habiles au travail entoure les distributeurs de commandes, barons de la finance, municipalités, préfectures et surtout le ministère des Beaux-Arts, l'Etat « Grand protecteur des Arts » ; au moindre signe, tous se précipitent à l'ouvrage : hôtels, palais et temples, tableaux et aquarelles, statues et bas-reliefs, dessins et eaux-fortes, émaux, camées et bijoux, opéras, opérettes et poèmes, tout ce que les maîtres voudront.
Par dizaines de mille, cartons et toiles, plâtres, marbres et bronzes s'alignent chaque année dans des Expositions d'art, dans des « Salons » qui montrent si bien l'incohérence des œuvres en gestation ; chacune heurte sa voisine par une impression différente, et l'on ne peut les regarder avec attention pendant une heure sans de véritables souffrances. Tout cela n'est que travail servile ; néanmoins, on comprend quelle puissante réserve de force, d'adresse, d'habileté, de ressources pour l'avenir se trouve dans ce chaos. Que l'harmonie ajuste toutes ces volontés, que l'accord se fasse entre tous ces ouvriers pour une besogne commune, digne de la grandeur humaine, et d'incomparables merveilles se dresseront aussitôt sur les ruines de nos baraques et même de nos prétendus palais. Pour voir naître de grandes choses, il suffira de faire appel à ceux desquels on les attend, mais il faut que, d'avance, ils soient placés dans les conditions de liberté personnelle, de fière égalité et de parfaite sérénité à propos du gagne-pain, que nulle préoccupation ne les détourne de poursuivre la beauté, que rien de vulgaire ne puisse sortir de leurs doigts !
« L'Art c'est la vie », dit Jean Baffier, l'ouvrier sculpteur qui a mis tant de passion et de joie à tailler dans le marbre la noble et pure figure de la paysanne sa mère et celle des vaillants laboureurs, des jardiniers avisés. L'Art c'est la vie. Dès que le travail passionne, dès qu'il se transforme en bonheur, le façonnier devient artiste, il veut que l'œuvre se fasse parfaite en beauté, qu'elle prenne un caractère de durée et d'universalité par l'admiration de tous. Même le paysan silencieux aime qu'on vienne de loin contempler le sillon droit et d'une profondeur égale que, d'une main solide, il a fait tracer à ses bœufs ; le muletier met sa gloire à bien mesurer l'équilibre de la charge sur l'animal, à le fleurir de belles floches et de pompons éclatants ; tout ouvrier cherche à se donner un outil non seulement parfait pour le travail, mais, en même temps, agréable à regarder ; il en choisit lui-même le bois ou le métal ; il l'emmanche et l'ajuste, le décore d'ornements et de dessins : tel peuple dont le nom s'est perdu, qui vécut à une époque tellement lointaine que l'on peut se tromper de quelques milliers d'années sur la période de son existence, ce peuple ne vit pour nous que par les ornements que tracèrent ses artistes sur l'os ou sur la pierre.
Bien plus, ceux des travailleurs dont l'œuvre disparaît aussitôt après avoir été faite, faucheurs, moissonneurs et vendangeurs, n'en sont pas moins artistes dans leur façon de manier les outils et d'abattre la besogne : après des années, on raconte leurs prouesses de rapidité et d'endurance dans l'immense effort. Le « premier » garçon de ferme ne partage pas les bénéfices des belles récoltes, mais il met son point d'honneur à mieux mériter chaque année son titre et à savoir son habileté reconnue aux alentours. Chaque profession a ses héros, même dans toute ville ou village qui constituent à eux seuls un monde complet, et chacun de ces héros trouve des poètes qui perpétuent sa renommée, surtout pendant les longues soirées d'hiver, quand les flammes dansantes et les éclats soudains de la braise font osciller les figures, les rapprochent et les éloignent tour à tour, donnant à toutes choses l'impression du mystère et de l'intimité. Ces humbles foyers de l'art primitif, c'est d'eux que sont sorties nos épopées et nos architectures ! Et tant qu'il restera de ces lieux pacifiques pour le travail heureux, nous avons bon espoir.
D'autant plus avons-nous le droit d'espérer que de toutes parts la convergence se fait vers un état social où l'on comprendra l'union de tous les éléments de la vie humaine, jeux et études, arts et sciences, jouissances du bien-être matériel et de la pensée, progrès intellectuels et moraux. Quel prodigieux ensemble voyait déjà surgir devant soi le grand rénovateur Fourier lorsqu'il imaginait son « Phalanstère », et que de belles tentatives ont déjà été faites en cet ordre d'idées ! Dans un avenir prochain, la « Maison du Peuple » sera tout autrement belle que ne le fut un palais du roi à Persepolis, Fontainebleau, Versailles ou Sans-Souci, car elle devra satisfaire à tous les intérêts, à toutes les joies à toutes les pensées de ceux qui jadis étaient la foule, la cohue, la multitude, et que la conscience de leur liberté a transformés en assemblée de compagnons.
D'abord le palais sera de très vastes proportions, puisqu'un peuple se promènera dans ses cours, se pressera dans ses galeries et dans les allées de ses jardins ; d'immenses dépôts y recevront les provisions de toute espèce nécessaires aux milliers de citoyens qui s'y trouveront réunis les jours de travail et de fête ; le « pain de l'âme » sous forme de livres, de tableaux, de collections diverses ne sera pas moins abondant que le pain du corps dans les salles de la maison commune, et toutes prévisions pour bals, concerts, représentations théâtrales devront être ment réalisées. La variété infinie des formes architecturales répondra aux mille exigences de la vie ; mais cette variété ne devra point nuire à la majesté et au bel exemple des édifices. C'est ici le lieu sacré où le peuple entier, se sentant exalté au-dessus de lui-même, tentera de diviniser son idéal collectif par toutes les magnificences de l'art et de l'art complet qui suscitera tout le groupe des Muses, aussi bien les plus graves, présidant à l'harmonie des astres, que les plus légères et les plus aimables, enguirlandant la vie de danses et de fleurs.
Tout cela, science et art, fut désigné jadis sous le nom de « musique », et, dans le haut sens du mot, c'est bien la musique en son ensemble telle que la comprirent les peuples primitifs qui précédèrent les Hindous, les Thraces et les Grecs. Avant d'avoir été convertis par les Maristes et disciplinés par les gardes-chiourme, les Kanakes de la Nouvelle-Calédonie jouaient de la flûte au milieu des champs « pour encourager les plantes à germer et les fruits à mûrir »[1771].
N'est-ce pas là, sous une autre forme, et peut-être plus gracieuse encore, la légende d'Orphée, dont la lyre entraîne les hommes, apprivoise les animaux, émeut jusqu'aux pierres et les force à s'ériger en murailles, pour construire la cité des hommes libres ?
Le peuple dont nous sommes tous se meut en un rythme constant : en chacun de nous, la musique intérieure du corps, dont la cadence résonne dans la poitrine, règle les vibrations de la chair, les mouvements du pas, les élans de la passion, même les allures de la pensée, et quand tous ces battements s'accordent, s'unissent en une même harmonie, un organisme multiple se constitue, embrassant toute une foule et lui donnant une seule âme.
Déjà la simple mesure marquée par le fifre et le tambour suffit à faire mouvoir toute la population d'une rue, emboîtant le pas derrière une compagnie d'histrions ou de montreurs d'ours. Et que ne peut la musique vraie, avec ses expressions d'infinie tendresse, d'enthousiasme tout-puissant ! Alors la vie, devenue commune à tous, inspire une même passion à l'être collectif et lui donne aussi le même sentiment moral, le prédispose à la même volonté d'action ; ce que fait la parole éloquente, la musique peut l'accomplir aussi, d'une manière plus vague en apparence, mais plus profonde en réalité puisque, si elle ne sollicite pas les foules à une œuvre déterminée, elle s'empare de l'être intime et le prédispose à un état général contenant en puissance tous les actes d'héroïsme. Tous ceux que la musique unit en une émotion collective comprennent mieux l'œuvre dans son ensemble que ne pourrait le faire à la lecture ou à l'audition solitaire le musicien le plus savant : il arrive parfois que le public révèle aux exécutants eux-mêmes telle finesse qui leur avait échappé. Ainsi la musique, même sous sa forme étroite d'harmonie des sons, est l'art humanitaire par excellence, qui rend la conscience de leur solidarité à ceux que la lutte pour l'existence désunit[1772].
Et que dire de la musique telle que la connurent les Hellènes, de la musique dans toute son ampleur où les manifestations humaines se marient à chaque découverte de la science, à chaque forme de l'art ? Qui fixera des limites à la puissance de l'homme, alors qu'il disposera d'un accord parfait avec le mécanisme immense de la nature, et que chacune de ses vibrations sera réglée par la marche des étoiles, par le « rythme[1773] sacré des saisons et des heures ». C'est jusqu'à ce haut degré de perfection que l'homme peut espérer d'atteindre si les bourgeons entrevus s'épanouissent en fleurs, si les forces en germe ne se trouvent point paralysées par quelque maladie soudaine, si l'éducation de l'humanité continue de se faire comme autrefois suivant une série de secousses qui comportent le progrès.
** Chapitre XII. Progrès
Le vrai progrès est la conquête du Pain et de l'Instruction pour tous les hommes.
*Définition du progrès. — Âge d'or. — Évolution géologique. — Progrès et régrès dans l'histoire. — Retour à la nature. — Simplicité primitive des sociétés et complexité moderne. — Entr'aide des nations. — Lois du déplacement des foyers. — Conquête de l'espace et du temps. — Conquête du pain. — Reprise des énergies perdues. — Affirmation du progrès*
Pris dans un sens absolu, le mot de « progrès » n'a point de signification, puisque le monde est infini et que, dans l'immensité sans borne, on reste toujours également éloigné du commencement et de la fin. Le mouvement de la société devant se décomposer en ceux de ses éléments constitutifs qui sont les individus, quel progrès en soi peut-on déterminer pour chacun de ces êtres dont la courbe totale s'achève en quelques années, de la naissance à la mort ? Quel progrès que celui d'une étincelle jaillissant d'un caillou et s'éteignant aussitôt dans l'air froid !
C'est donc en un sens beaucoup plus restreint qu'il faut comprendre l'idée de « progrès ». La valeur usuelle de ce mot, tel qu'on l'emploie généralement, est celle que nous a donnée l'historien Gibbon en admettant que, depuis le commencement du monde, chaque siècle a augmenté et augmente encore la richesse réelle, le bonheur, la science, et peut-être la vertu de l'espèce humaine ». Cette définition, qui renferme un certain doute au point de vue de l'évolution morale, a été reprise et diversement modifiée, étendue ou rétrécie par les écrivains modernes, et il en reste ce fait constant que le terme de progrès comporterait bien, dans l'opinion commune, l'amélioration générale de l'humanité pendant la période historique. Mais il faudrait se garder d'attribuer à d'autres cycles de la vie terrestre une évolution nécessairement analogue à celle que l'humanité contemporaine a parcourue. Les hypothèses très plausibles qui se rapportent aux temps géologiques de notre planète donnent une grande probabilité à la théorie d'un balancement des âges, correspondant en de vastes proportions au phénomène alternant de nos étés et de nos hivers. Un va-et-vient comprenant des milliers ou des millions d'années ou de siècles amènerait une succession de périodes distinctes et contrastantes, déterminant des évolutions vitales fort différentes les unes des autres. Que deviendrait l'humanité actuelle dans un âge de « grand hiver », alors que, peut-être, une nouvelle période glaciaire aurait recouvert les îles Britanniques et la Scandinavie d'un manteau continu de glace, que nos musées et nos bibliothèques auraient été détruits par les frimas ? Faut-il espérer que les deux pôles ne se refroidiront pas simultanément et que l'homme pourra survivre en s'adaptant peu à peu aux conditions nouvelles et en déplaçant vers les pays chauds les trésors de notre civilisation actuelle ? Mais si le refroidissement est général, est-il admissible qu'une diminution sensible de la chaleur solaire, source de toute vie, et l'épuisement graduel de nos réservoirs d'énergie puissent coïncider avec un développement incessant de la culture dans le sens du mieux et avec un véritable progrès. Déjà, dans la période contemporaine, nous pouvons constater que les conséquences normales de la dessiccation tellurique succédant à l'époque glaciaire ont causé des phénomènes incontestables de régression dans les contrées de l'Asie centrale. Les fleuves et les lacs taris, les rangées de dunes envahissantes ont entraîné la disparition des villes, des civilisations et des nations elles-mêmes. Le désert de sable a remplacé les campagnes et les cités. L'homme n'a pu se maintenir contre la nature hostile.
Quelle que soit la notion que l'on se fasse du progrès, un point semble tout d'abord hors de doute. C'est qu'à diverses époques des individus ont surgi qui, par quelque trait, se placent au premier rang parmi les hommes de tous temps et de tous pays. Les noms se pressent par vingtaine des personnages, qui par la perspicacité, la puissance de travail, une bonté profonde, la vertu morale, le sens artistique, ou tout autre aspect du caractère ou du talent, constituent, dans leur sphère particulière, des types parfaits, insurpassables. L'histoire de la Grèce surtout nous en montre de grands exemples, mais d'autres groupements humains en ont possédé, que nous avons souvent à deviner sous les mythes et les légendes. Qui pourrait se prétendre meilleur que Çakya-Muni ? plus artiste que Phidias, plus inventif qu'Archimède, plus sage que Marc-Aurèle ? Le progrès durant les trois mille années récentes consisterait, s'il existe, en une diffusion plus large de cette initiative autrefois réservée à quelques-uns et en une meilleure utilisation par la société des cerveaux de génie.
Quelques grands esprits ne se contentent point d'admettre ces restrictions capitales à la notion du progrès, ils nient même qu'il puisse y avoir amélioration réelle dans l'état général de l'humanité. Toute impression de progrès serait d'après eux une pure illusion et n'aurait qu'une valeur toute personnelle. Chez la plupart des hommes, le fait du changement se confond avec l'idée de progrès ou de régrès suivant qu'il se rapproche ou s'éloigne du degré particulier occupé par l'observateur sur l'échelle des êtres. Les missionnaires qui rencontrent de superbes sauvages, se mouvant librement dans leur nudité, croient les faire « progresser » en leur donnant des robes et des blouses, des souliers et des chapeaux, des catéchismes et des bibles, en leur enseignant à psalmodier en anglais ou en latin. De quels chants de triomphe en l'honneur du progrès n'ont pas été accompagnées les inaugurations de toutes les usines industrielles avec leurs annexes de cabarets et d'hôpitaux[1774] ! Certes, l'industrie amena de réels progrès dans son cortège, mais avec quel scrupule il importe de critiquer les détails de cette grande évolution ! Les misérables populations du Lancashire et de la Silésie nous montrent que tout n'a pas été progrès sans mélange dans leur histoire ! Il ne suffit pas de changer d'état et d'entrer dans une classe nouvelle pour qu'on acquière une plus grande somme de bonheur ; il est maintenant des millions d'ouvriers industriels, de couturières et de servantes qui se rappellent avec larmes la chaumière maternelle, les danses en plein air sous l'arbre patrimonial et les veillées le soir auprès de l'âtre. Et de quelle nature est le prétendu progrès pour les gens du Kamerun et du Togo qui ont l'honneur d'être abrités désormais par l'étendard germanique, ou pour les Arabes algériens buvant l'apéritif et s'exprimant élégamment en argot parisien ?
Le mot de « civilisation », qu'on emploie d'ordinaire pour indiquer l'état progressif de telle ou telle nation est, comme le terme de « progrès », une de ces expressions vagues dont les divers sens se confondent. Pour la plupart des individus, il caractérise seulement le raffinement des mœurs et surtout les habitudes extérieures de politesse, ce qui n'empêche que des hommes à maintien raide et à manières brusques puissent avoir une morale bien supérieure à celle des gens de cour qui tournent d'élégants madrigaux. D'autres ne voient dans la civilisation que l'ensemble de toutes les améliorations matérielles dues à la science, à l'industrie moderne : chemins de fer, télescopes et microscopes, télégraphes et téléphones, dirigeables et machines volantes et autres inventions leur paraissent des témoignages suffisants du progrès collectif de la société ; ils ne veulent point en savoir davantage et pénétrer dans les profondeurs de l'immense organisme social. Mais ceux qui l'étudient dès ses origines constatent que chaque nation « civilisée » se compose de classes superposées représentant dans ce siècle-ci toute la série des siècles antérieurs avec leurs cultures intellectuelles et morales correspondantes. La société actuelle contient en elle toutes les sociétés antérieures à l'état de survivances et, par l'effet du contact immédiat, les situations extrêmes présentent un écart saisissant.
Evidemment, le mot de « progrès » peut causer les plus fâcheux malentendus suivant l'acception dans lequel il est pris par ceux qui le prononcent. C'est par milliers que les bouddhistes et les interprètes de leur religion pourraient compter les définitions diverses du nirvana ; de même, suivant l'idéal qu'ils donnent à leur vie, les philosophes peuvent considérer comme « marche en avant » les évolutions les plus différentes, voire les plus contradictoires.
Il en est pour lesquels le repos est le souverain bien et qui font des vœux, sinon pour la mort, du moins pour la tranquillité parfaite du corps et de l'esprit, pour l' « ordre », quand bien même il ne serait que la routine. Le progrès, tel que le comprennent ces êtres fatigués, est certes tout autre que pour les hommes préférant une périlleuse liberté à une paisible servitude. Toutefois l'opinion moyenne relative au progrès coïncide bien avec celle de Gibbon et comporte l'amélioration de l'être physique au point de vue de la santé, l'enrichissement matériel et l'accroissement des connaissances, enfin le perfectionnement du caractère, devenu certainement moins cruel, même plus respectueux de l'individu, et peut-être plus noble, plus généreux, plus dévoué. Considéré ainsi, le progrès de l'individu se confond avec celui de la société, unie par une force de solidarité de plus en plus intime.
En cette incertitude, il importe d'étudier chaque fait historique d'assez haut et d'assez loin pour ne pas se perdre dans les détails et trouver le recul nécessaire d'où l'on puisse établir les vrais rapports avec l'ensemble de toutes les civilisations connexes et de tous les peuples intéressés. Ainsi parmi les hommes de haute intelligence qui nient absolument le progrès, même toute idée d'une évolution continue dans le sens du mieux, Ranke, pourtant un historien de haute valeur, ne voit dans l'histoire que des périodes successives ayant chacune son caractère particulier et se manifestant par des tendances diverses qui donnent une vie individuelle, imprévue, « piquante »[1775] même, aux différents tableaux de chaque âge et de chaque peuple. D'après cette conception, le monde serait une sorte de pinacothèque. S'il y avait progrès, dit l'écrivain piétiste, les hommes, assurés d'une amélioration de siècle en siècle, ne seraient pas « en dépendance directe de la divinité », qui voit d'un même regard, et comme si elles avaient une valeur exactement égale, toutes les générations qui se suivent dans la série des temps. Cette opinion de Ranke, si en désaccord avec celles qu'on est habitué d'entendre depuis le dix-huitième siècle, justifie une fois de plus la remarque de Guyau, d'après laquelle « l'idée du progrès est en antagonisme avec l'idée religieuse »[1776]. Si elle est restée longtemps dormante, à peine éveillée chez les philosophes du monde ancien les plus libres d'esprit, si elle n'a pris vie et pleine conscience d'elle-même qu'avec la Renaissance et les révolutions modernes, la cause en est à l'empire absolu des dieux et des dogmes, qui dura pendant les âges antiques et médiévaux. En effet, toute religion procède de ce principe que l'univers sortit des mains d'un créateur, c'est-à-dire qu'il commença par la perfection suprême. Ainsi que le dit la Bible, Dieu regarda son œuvre et vit qu'elle était « bonne », même « très bonne »[1777]. Partant de ce premier état, marqué du sceau de la divinité, le mouvement ne peut, sous l'action des hommes imparfaits, se continuer que dans le sens de la décadence et de la chute : le régrès est fatal. De l'âge d'or, les créatures finissent par tomber dans l'âge de fer ; elles sortent du paradis, où elles vivaient heureuses, pour aller s'abîmer dans les eaux du déluge, d'où elles n'émergent que pour végéter dorénavant.
D'autre part, les institutions fixes des monarchies et des aristocraties, tous les cultes officiels et fermés, fondés et comme maçonnés par les hommes ayant la prétention, même la certitude d'avoir réalisé la perfection, présupposaient que toute révolution, tout changement doit être une chute, un retour vers la barbarie. De leur côté, les aïeux et les pères, « louangeurs du temps jadis », contribuaient avec les dieux et les rois à dénigrer le présent en comparaison du passé et à préjuger dans les idées la fatalité de la régression. Les enfants ont une tendance naturelle à considérer leurs parents comme des êtres supérieurs, et ces parents en avaient fait autant pour leurs pères ; le résultat de tous ces sentiments, se déposant dans les esprits comme des alluvions sur les bords d'un fleuve, eut pour conséquence de faire un véritable dogme de la déchéance irrémédiable des hommes. De nos jours encore, n'est-ce pas une coutume générale de discourir en prose et en vers sur la « corruption du siècle » ? Ainsi, par un manque absolu de logique, presqu'inconscient toutefois, ceux mêmes qui vantent les « progrès irrésistibles de l'humanité » parlent volontiers de sa « décadence ». Deux courants contraires se croisent dans leur langage ainsi que dans leurs impressions. C'est que, en effet, les anciennes conceptions se heurtent contre les nouvelles, même chez ceux qui réfléchissent et qui ne parlent pas à la légère. L'affaiblissement des religions est coupé de réveils soudains, mais elles doivent céder quand même sous la poussée des théories qui expliquent la formation des mondes par une évolution lente, une émergence graduelle des choses hors du chaos primitif. Or, quel est ce phénomène, si ce n'est, par définition, le progrès lui-même ? qu'on l'admette implicitement, comme le fit Aristote, ou qu'on le reconnaisse en paroles précises, éloquentes, ainsi que le fit Lucrèce[1778].
L'idée qu'il y a eu progrès pendant la durée des courtes générations humaines et dans l'ensemble de l'évolution des hommes doit en grande partie sa prise sur les esprits à ce fait que les recherches géologiques nous ont révélé dans la succession des phénomènes, sinon un « plan divin », comme on disait autrefois, mais une évolution naturelle affinant de plus en plus la vie en des organismes toujours plus complexes. Ainsi les premières formes vitales dont on voit les débris ou les traces dans les assises de la terre les plus anciennes présentent des traits rudimentaires, uniformes, peu différenciés, constituant comme autant d'ébauches de mieux en mieux réussies des espèces qui se montreront ultérieurement durant la série des âges. Les plantes feuillues viennent après les végétaux sans feuilles ; les animaux vertébrés suivent les invertébrés ; de cycle en cycle, les cerveaux se développent, et l'homme, dernier venu, à l'exception toutefois de ses propres parasites[1779], est le seul de tous les animaux qui ait acquis par la parole la pleine liberté d'exprimer sa pensée et par le feu la puissance de transformer la nature.
En reportant la pensée sur un champ plus étroit, celui dans lequel l'histoire écrite des nations se trouve limitée, le progrès général n'apparaît pas avec la même évidence, et nombre d'esprits chagrins ont pu se dire que l'humanité ne progresse point, mais se déplace seulement, gagnant d'un côté, perdant de l'autre, s'élevant par certains peuples, se gangrenant par d'autres. A l'époque même où les sociologues les plus optimistes préparaient la Révolution française au nom des progrès indéfinis de l'homme, d'autres écrivains, impressionnés par les récits des explorateurs qu'avait séduits la vie simple des peuplades lointaines, parlaient de retourner au genre d'existence de ces primitifs. « Revenir à la nature », tel fut le cri de Jean-Jacques, et, chose bizarre, cet appel, pourtant si contraire à celui des « Droits de l'Homme et du Républicain », se retrouve dans le langage et les idées du temps. Les révolutionnaires veulent à la fois retourner vers les siècles de Rome et de Sparte, ainsi que vers les âges heureux et purs des tribus préhistoriques.
De nos jours, un mouvement analogue de « retour à la nature » se fait sentir et même d'une manière plus sérieuse qu'au temps de Rousseau, car la société présente, élargie jusqu'à embrasser l'entière humanité, tend à s'assimiler d'une manière plus intime les éléments ethniques hétérogènes dont les civilisés progressifs étaient restés longtemps séparés. D'autre part, les recherches anthropologiques, les études relatives à la psychologie de nos frères primitifs ont été poussées beaucoup plus avant, et des voyageurs de premier ordre sont venus apporter dans le débat le poids décisif de leur témoignage.
On n'a plus à se fonder seulement sur de simples récits naïfs, comme ceux d'un Jean de Léry, d'un Claude d'Abbeville ou d'un Yves d'Evreux, sur les Topinambous et autres sauvages brésiliens, récits qui, d'ailleurs, méritent d'être fort sérieusement appréciés. On a mieux, aussi, que les observations rapides d'un Cook ou d'un Bougainville : le dossier s'est enrichi d'attestations très scrupuleuses tirées de longues expériences et, entre les peuplades qu'il faut incontestablement placer fort haut parmi les hommes les plus rapprochés de l'idéal d'entr'aide et d'amour mutuel, on doit précisément compter une tribu classée parmi les primitifs, les Aeta, qui ont valu son nom de « Negros » à l'une des îles Philippines.
Malgré tout le mal que les blancs leur ont fait, ces « négritos » ou « petits nègres » sont restés doux et bienveillants à l'égard de leurs persécuteurs, mais c'est entre eux surtout que se manifestent les vertus de la race. Les membres de la tribu se sentent tous frères, si bien qu'à la naissance d'un enfant, la grande famille se réunit en son entier pour décider du nom de bon augure que recevra le nouveau-né. Les unions conjugales, toujours monogamiques, dépendent de la libre volonté des époux. On soigne les malades, les enfants, les vieillards avec un dévouement parfait ; nul n'exerce de pouvoir, mais on s'incline volontiers devant l'ancien pour lui témoigner le respect dû à son expérience et à son grand âge[1780]. Est-il une nation d'Europe ou d'Amérique à laquelle on puisse appliquer de pareils éloges ? Mais cette humble société des bons Aeta existe-t-elle encore ? Malgré les grandes chasses américaines, a-t-elle pu conserver ses nids de branchages entremêlés et ses cabanes de roseaux ou de palmes ?
Prenons un autre exemple parmi des hommes qui ont un cercle d'horizon plus vaste, chez des populations qui se rapprochent de la race blanche et qui, par leur genre de vie même, étaient forcés de passer une grande partie de leur existence en dehors de la case maternelle. Les Ounoungoun, désignés par les Russes sous le nom d'Aléoutes, d'après l'appellation des îles où ils se sont établis, habitent une région de pluie, de vents et de tourmentes : s'adaptant au milieu, ils se construisent des cabanes à demi souterraines, formées, pour la plupart, de branches tressées que recouvre une carapace de boue durcie, éclairées au sommet par une grosse lentille de glace. Les nécessités de l'alimentation ont fait aussi des Aléoutes un peuple de pêcheurs habiles à manœuvrer des barques tendues de peaux, à travers lesquelles ils s'introduisent comme dans un tambour.
Les mers redoutables qu'ils parcourent en ont fait des marins intrépides et de savants divinateurs d'orages. Quelques-uns, surtout les pêcheurs de baleines, deviennent de vrais naturalistes, constituant une corporation spéciale où l'on ne peut entrer qu'après une longue période d'épreuves[1781]. Les Aléoutes, comme leurs voisins de la terre ferme, sont des sculpteurs d'une singulière adresse, et l'on a retrouvé des objets fort curieux dans leurs abris funéraires, sous la voûte des rochers. La complexité de la vie aléoutienne se manifeste en outre par un code de convenances sociales, réglées avec une grande rigueur par la coutume entre parents, alliés et étrangers. Parvenus à ce haut degré relatif de civilisation, les Aléoutes restèrent jusqu'à une période récente, et grâce à leur isolement, dans un état de paix et de parfait équilibre social. Les premiers navigateurs européens qui entrèrent en relations avec eux vantent unanimement leurs qualités et leurs vertus. L'archevêque Innokenti, plus connu sous le nom de Veniaminov, qui fut le témoin de leur vie pendant dix années, les dépeint comme « les plus affectueux des hommes », comme des êtres d'une modestie et d'une discrétion incomparable, qui ne se rendent jamais coupables de la moindre violence en langage ou en action : « durant nos années de vie commune, pas un mot grossier n'est sorti de leur bouche ». Ce ne sont donc pas nos peuples de l'Occident d'Europe qui à cet égard pourraient se comparer au petit peuple des Aléoutes ! Tels auraient été chez ces insulaires l'esprit de solidarité et leur dignité de vie morale que des missionnaires orthodoxes grecs se résignèrent à ne pas tenter leur conversion : « A quoi bon leur enseigner nos prières ? Ils valent mieux que nous »[1782].
À ces exemples choisis en divers stades de la civilisation, chacun peut en ajouter d'autres, également significatifs, pris dans les voyages des sociologues ou dans des ouvrages spéciaux d'ethnologie. On peut constater ainsi nombre de cas dans lesquels la supériorité morale, aussi bien qu'une appréciation plus sereine de la vie, se rencontrent en des sociétés dites sauvages ou barbares, très inférieures à la nôtre par la compréhension intellectuelle des choses. Dans la spirale indéfinie que l'humanité ne cesse de parcourir, en évoluant sur elle-même par un mouvement continu vaguement assimilable à la rotation de la Terre, il est arrivé souvent que certaines parties du grand corps se sont beaucoup plus rapprochées que d'autres du foyer idéal de l'orbite. La loi de ce va-et-vient sera peut-être connue un jour dans toute sa précision : il suffit actuellement de constater les simples faits sans vouloir en tirer de conclusions prématurées et, surtout, sans accepter les paradoxes de sociologues découragés qui ne voient dans les progrès matériels de l'humanité que les indices de sa réelle décadence.
De très grands esprits semblent s'être abandonnés parfois à cette impression. Le mémorable passage du Malay archipelago, publié en 1869 par A. R. Wallace, ne peut-il même être considéré comme une sorte de manifeste, un défi à l'adresse de ceux qui ont accepté sans restriction l'hypothèse du progrès indéfini de l'humanité. Et ce défi attend encore sa réponse. Il n'est donc pas inutile d'en rappeler les termes et de les prendre pour texte de contrôle dans les études historiques : « Si l'idéal social est l'harmonie de la liberté individuelle avec la volonté collective, réalisée par le développement convenablement équilibré de nos forces intellectuelles, morales et physiques, état où nous serons chacun et tous rendus si aptes à la vie sociale par la connaissance de ce qui est juste et par l'irrésistible penchant d'y conformer notre conduite, que les restrictions et les peines n'auront plus aucune raison d'être… n'est il pas surprenant qu'à un degré très infime de la civilisation se rencontre quelque chose d'approximatif à cet état de perfection ? J'ai longtemps vécu au milieu des communautés de sauvages dans l'Amérique du Sud et dans l'Extrême Orient, qui n'ont pas d'autres lois ou d'autre cour de justice que l'opinion publique librement exprimée par la population. Chaque homme y respecte scrupuleusement les droits de son prochain et une infraction à cette règle survient rarement, pour ne pas dire jamais. Une égalité presque parfaite règne dans les communautés ; rien n'y ressemble à la large démarcation entre l'éducation et l'ignorance, entre la richesse et la pauvreté, entre le maître et le serviteur, telle qu'elle se présente dans notre civilisation. Il n'y a pas non plus de division du travail qui, tout en accroissant les richesses, mette les intérêts en conflit, ni concurrence acharnée ou lutte pour la vie »… « Nous ne saurions, s'il s'agit de l'ensemble de nos populations, prétendre à une supériorité réelle sur les sauvages… »
Mais on aurait tort de généraliser ce que le grand naturaliste et sociologue a dit des indigènes de l'Amazonie et de l'Insulinde et de l'appliquer à toutes les populations sauvages des continents et des archipels. L'île de Bornéo, où Wallace a trouvé tant d'exemples de cette noblesse morale qui ont déterminé son jugement, est cette même grande terre que Boek a décrite sous le nom de « Pays des Cannibales »[1783], et que l'on pourrait appeler aussi « Pays des coupeurs de têtes » en faisant allusion à ceux des Dayak qui, pour acquérir le droit de se dire « Hommes » et de fonder une famille, doivent avoir fait tomber une ou plusieurs têtes, par ruse ou en franc combat. De même cette merveilleuse île de Taïti, la Nouvelle Cythère dont les navigateurs du dix-huitième siècle parlent avec un si naïf enthousiasme, ne répond que très partiellement aux éloges qu'en firent les Européens, ravis à la fois par la beauté des paysages et l'amabilité des habitants. Tels personnages augustes et doux, tels vénérables vieillards, qui semblaient compléter par leur gravité noble les tableaux charmants du paradis océanique, appartenaient peut-être à la redoutable caste des Oro (Arioï), qui, après avoir constitué un clergé voué au célibat, avait fini par devenir une association de meurtriers, se livrant aux rites infernaux de l'assassinat sur tous leurs enfants. Il est vrai qu'à cette époque, les Taïtiens évoluaient déjà dans une période de culture très éloignée du stade primitif. Mais alors, au lieu de se développer dans le sens du progrès, se trouvaient-ils en régression, ou bien les deux mouvements se croisaient-ils dans la vie sociale de la petite nation enfermée en son étroit univers océanique ?
Là se trouve la difficulté capitale. Les milliers de peuplades et autres agglomérations ethniques comprises par les orgueilleux « civilisés » sous le nom de « sauvages » correspondent à des points vifs très différents les uns des autres, s'espaçant diversement sur la route des âges et dans l'infini réseau des milieux. Telle peuplade est en pleine évolution progressive, telle autre en incontestable déchéance ; l'une en est à sa période de devenir, l'autre sur la route du déclin et de la mort. Chacun des exemples que les divers auteurs présentent dans la grande enquête du progrès devrait donc être accompagné de l'histoire spéciale du groupe humain dont il est question, car deux situations presqu'identiques en apparence peuvent avoir cependant une signification absolument opposée, si l'une se rapporte à l'enfance d'un organisme et si l'autre appartient à sa vieillesse.
Un premier fait ressort avec évidence des études d'ethnographie comparée. La différence essentielle entre la civilisation d'une peuplade primitive, encore peu influencée par ses voisines, et la civilisation des immenses sociétés politiques modernes, aux ambitions démesurées, consiste dans le caractère simple de l'une, et dans le caractère complexe de l'autre. La première, peu développée, a du moins l'avantage d'être cohérente et conforme à son idéal ; la deuxième, immense par le cycle embrassé, infiniment supérieure à la culture primitive par les forces mise en mouvement, est complexe et diverse, obérée de survivances, forcément incohérente et contradictoire, sans unité, poursuivant à la fois des objectifs opposés. Dans les sociétés de la préhistoire et du monde encore réputé sauvage, l'équilibre peut s'établir facilement parce que l'idéal en est simple[1784], et par suite telles peuplades, telles races primitives, très peu développées par les connaissances scientifiques, n'ayant que des arts rudimentaires et menant une vie sans grande variété, ont pu néanmoins atteindre un stade de justice mutuelle, de bien-être équitable et de bonheur dépassant de beaucoup les caractères correspondants de nos sociétés modernes, si infiniment complexes, entraînées par les découvertes et les progrès partiels dans un élan continuel de rénovation, mêlé diversement à tous les éléments du passé. Aussi, quand nous comparons notre société mondiale, si puissante, aux petits groupes imperceptibles des primitifs qui ont réussi à se maintenir en dehors des « civilisateurs » — trop souvent destructeurs —, nous pouvons être portés à croire que ces primitifs nous étaient supérieurs et que nous avons rétrogradé sur le chemin des âges. C'est que nos qualités acquises ne sont pas de même ordre que les qualités anciennes ; la comparaison, par conséquent, ne peut se faire d'une manière équitable. Le bagage primitif s'est grandement accru. Du moins est-il fort agréable de reporter ses yeux sur quelques dizaines ou centaines d'individus qui s'étaient harmoniquement développés dans le cercle de leur étroit cosmos et qui avaient eu la chance de réaliser en petit ce que nous essayons maintenant d'accomplir dans l'ensemble de notre univers humain. En ces sociétés dont tous les membres se connaissaient comme faisant partie de la même famille, le but qu'il s'agissait d'atteindre était sous la main, pour ainsi dire. Il en est autrement pour notre société moderne : elle embrasse un monde, mais ne l'étreint pas encore.
En prenant l'humanité dans son ensemble, même en remontant jusqu'aux origines des êtres vivants, on peut envisager tous les groupements sociaux comme s'étant constitués normalement en petites colonies distinctes, depuis les salpes flottant en rubans sur la mer jusqu'aux essaims d'abeilles qui s'agglomèrent en une même ruche, et aux peuples qui cherchent à se délimiter avec précision dans un cercle de frontières. Les premières associations sont d'abord microcosmiques, puis elles se font de plus en plus étendues et leur complexité ne cesse de s'accroître avec le temps, en proportion de l'idéal qui s'élève et devient plus difficile à conquérir. Le propre de chacune de ces sociétés minuscules est de constituer un organisme indépendant se suffisant à lui-même ; cependant aucune n'est complètement fermée, à l'exception de celles qui sont cantonnées en des îles, des péninsules ou des cirques de montagne dont la route est perdue. Des rencontres, des relations directes et indirectes se produisent d'un groupe d'hommes à un autre, et c'est ainsi que, suivant les changements internes et les événements du dehors, chaque essaim a pu interrompre son évolution spéciale, individuelle, en s'associant de gré ou de force à un autre corps politique, puis en s'intégrant avec lui en une organisation supérieure ayant une nouvelle carrière de vie et de progrès à parcourir. C'est un avatar analogue à celui par lequel une graine se transforme en arbre, un œuf en animal : un état de structure homogène se modifie en un état de structure hétérogène[1785]. Mais les destins sont divers. Parmi ces petites sociétés isolées, un grand nombre périssent d'épuisement sénile par quelque sanglant conflit avant d'avoir pu réaliser l'objectif plus ou moins élevé vers lequel tendait leur fonctionnement normal. D'autres microcosmes, mieux protégés par les circonstances du milieu dans leur développement harmonique, ont pu heureusement atteindre à la réalisation de leur idéal, vivre conformément aux règles de la sagesse, telles que les comprenaient leurs anciens. C'est ainsi que nombre de peuplades, simples dans leur organisation sociale, naïves dans leur conception générale de l'univers, pures de mélanges avec d'autres éléments ethniques, sont arrivées à constituer de petites cellules bien achevées dans leur contour, bien distribuées dans leurs organes, conscientes de leur solidarité entre tous les membres de la tribu, et jouissant par chaque individu d'une liberté personnelle absolument respectée, d'une justice inviolée, d'une vie calme et tranquille, rapprochée de l'état qu'on pourrait appeler le « bonheur », si ce mot devait impliquer seulement la satisfaction des instincts, des appétits, des sentiments d'affection.
Dans l'histoire de l'humanité plusieurs types sociaux ont atteint successivement leur floraison définitive, de même que dans les mondes, d'origine plus ancienne, de la flore et de la faune, nombre de genres et d'espèces ont accompli leur idéal de force, de rythme ou de beauté, sans qu'on puisse même imaginer rien de supérieur : la rose, devancière de tant de formes postérieures, n'en reste pas moins parfaite, insurpassable. Et, parmi les animaux, peut-on imaginer des organismes plus achevés, chacun dans son genre, que des crinoïdes, des scarabées, des hirondelles, des antilopes, que des abeilles et des fourmis[1786] ? L'homme, encore imparfait à ses propres yeux, n'a-t-il pas autour de lui d'innombrables êtres vivants qu'il peut admirer sans réserve s'il a les yeux et l'intellect ouverts ? Et même s'il fait un choix dans l'infinité des types qui l'entourent, n'est-ce pas en réalité par l'impuissance dans laquelle il se trouve de tout embrasser ? Car chaque forme, résumant en elle toutes les lois de l'univers qui concourent à la déterminer, en est une conséquence également merveilleuse.
C'est donc seulement par la plus grande complexité des éléments qui entrent dans sa formation que la société moderne peut revendiquer une supériorité particulière sur les sociétés qui l'ont précédée ; elle a plus d'ampleur, s'est constituée en un organisme plus hétérogène par l'assimilation successive des organismes juxtaposés. Mais d'autre part, cette vaste société, tend à se simplifier ; elle cherche à réaliser l'unité humaine en devenant graduellement la dépositaire de toutes les acquisitions du travail et de la pensée dans tous les pays et dans tous les âges. Tandis que les diverses peuplades vivant à part représentent la diversité, la nation qui vise à la prééminence, et même à l'absorption des autres groupes ethniques, tend à constituer la grande unité ; de fait, elle cherche à résoudre à son profit toutes les antinomies, à faire la vérité une de toutes les petites vérités éparses ; mais combien le chemin qui mène à ce but est difficile, semé d'obstacles, et surtout sillonné de sentiers perfides qui semblent d'abord parallèles à la voie majeure et où l'on s'engage sans crainte ! L'histoire nous a montré comment chaque nation, si bien douée, si joyeuse de force et de santé qu'elle fût dans son bel âge, finissait par s'attarder, après un certain laps de décades ou de siècles, puis se décomposait en bandes qui par les brousses riveraines allaient se perdre de droite et de gauche ; parfois même elle essayait de retourner vers les origines : les diversités de langues, de partis, d'intérêts locaux l'emportaient sur le sentiment de l'unité humaine qui avait soutenu pour un temps la nation progressive.
De nos jours, les divers groupes ethniques civilisés sont déjà tellement pénétrés de cette idée de l'unité humaine qu'ils sont, pour ainsi dire, immunisés contre la décadence et contre la mort. A moins de grandes révolutions cosmiques dont l'ombre ne s'est pas encore projetée devant nous, les nations modernes échapperont désormais à ces phénomènes de ruine, définitive en apparence, qui se sont produits chez tant de peuples anciens. Certes, les « transgressions » politiques, analogues aux transgressions marines sur les rivages, auront lieu sur les frontières des Etats, et ces frontières elles mêmes disparaîtront en maints endroits, en attendant le jour où elles cesseront partout d'exister ; divers noms géographiques pourront être effacés des cartes, mais cela n'empêchera point que les peuples embrassés dans le domaine de la civilisation moderne, part très considérable des terres émergées, continueront de participer aux progrès matériels, intellectuels et moraux les uns des autres. Ils sont dans la période de l'entr'aide et, même quand ils s'entre-heurtent en chocs sanglants, ils ne cessent de travailler partiellement à l'œuvre commune. Lors de la dernière grande guerre européenne entre la France et l'Allemagne, des centaines de milliers d'hommes périrent, des récoltes furent ravagées et des richesses détruites ; on s'exécra et se maudit de part et d'autre, mais cela n'empêcha point que le travail de la pensée se continuât des deux côtés, au profit de tous les hommes, y compris les adversaires mutuels. On se disputa patriotiquement pour savoir où le sérum de la diphtérie avait été efficacement découvert et appliqué pour la première fois, à l'est ou à l'ouest des Vosges, mais, en France comme en Allemagne, le médicament accrut la puissance de l'homme solidaire sur la nature indifférente. C'est ainsi que mille autres inventions nouvelles sont devenues le patrimoine commun des deux nations voisines, ennemies rivales, il est vrai, mais, au fond très intimement amies, puisqu'elles travaillent avec acharnement à l'œuvre générale qui doit profiter à tous les hommes. Et là-bas, du côté de l'Extrême Orient, la guerre sourde ou déchaînée entre Japonais et Russes ne peut arrêter les progrès étonnants qui s'accomplissent en ces régions du monde dans le sens de la répartition de la culture et de l'idéal humains. Déjà une période historique a mérité le nom « d'humanisme », parce qu'elle unissait tous les hommes affinés par l'étude du passé grec et latin dans la jouissance commune des hautes pensées exprimées par de belles langues ; combien plus notre époque aurait-elle droit à une appellation analogue puisqu'elle associe en un groupe solidaire non seulement une confraternité d'érudits mais des nations entières, issues des races les plus diverses et peuplant les extrémités du monde !
Et pourtant, de nos jours, « l'humanitairerie » est au rabais ; tous nos grands écrivains, tous les hommes d'Etat font de l'esprit aux dépens de cette pauvre sentimentalité. C'est que la seconde moitié du dix-neuvième siècle a été fertile en enseignements relatifs aux formes que prend parfois le progrès. Les révolutionnaires de 1848 lancèrent avec un éclat particulier le mot d'humanité, mais ces braves gens, dans leur ignorance profonde, n'avaient aucune idée des difficultés que devait rencontrer leur propagande, aussi fut-il facile, après la défaite, de les tourner en ridicule. Puis vint la guerre franco allemande qui mit le comble à la gloire de la politique bismarckienne, venant à floraison dans la sentimentale Allemagne. C'est à qui copierait, du reste, avec une égale incapacité, les agissements du Chancelier de Fer dont l'ombre règne encore sur nous. A la délivrance de la Grèce et des Deux Siciles, aux acclamations qui saluèrent un Byron, un Kossuth, un Garibaldi, un Herzen, a succédé la conduite la plus prudente devant les massacres d'Arménie, les tueries de l'Afrique australe et les pogroms de Russie. Dans tous les pays d'Occident sévit un ardent nationalisme, et, d'une manière générale, les frontières se sont surhaussées depuis cinquante ans. Nous avons également vu, en Grande Bretagne, l'idée républicaine qui réunissait beaucoup d'adhérents avant 1870, s'effacer peu à peu de la politique courante, et il en est de même en tous pays civilisés pour les « utopies » les plus généreuses. On pourrait donc se laisser décourager en assimilant ces évolutions indéniables à des régrès définitifs si l'on perdait de vue la recherche des causes ; quand on a compris le fonctionnement de ces retours en arrière, on ne peut conserver le moindre doute que retentisse à nouveau le cri d'humanité lorsque les « humiliés et offensés » qui n'ont cessé de le prononcer entre eux se seront assimilé la parfaite connaissance scientifique ; ayant acquis une plus complète maîtrise dans leur entente internationale, ils se sentiront assez forts pour interdire à jamais toute menace de guerre.
Si graves, si pleines de conséquences que puissent être dans leurs détails les dissensions entre les gouvernements rivaux, ces disputes, même suivies de guerre, ne peuvent avoir des suites analogues à celles des luttes d'autrefois qui firent disparaître les Hittites, les Elamites, les Sumériens et Accadiens, les Assyriens, les Perses, et, avant eux, tant de civilisations dont les noms même nous sont inconnus. En réalité, toutes les nations, y compris celles qui se disent ennemies, ne constituent, en dépit de leurs chefs et malgré les survivances de haines, qu'une seule nation dont tous les progrès locaux réagissent sur l'ensemble et constituent un progrès général. Ceux que le « philosophe inconnu » du dix-huitième siècle appelait les « hommes de désir, c'est-à-dire ceux qui veulent le bien et qui travaillent à le réaliser, sont assez nombreux déjà, assez actifs et assez harmonieusement groupés en une nation morale pour que leur œuvre de progrès l'emporte sur les éléments de régrès et de dissociation que produisent les haines survivantes.
C'est à cette nation nouvelle, composée d'individus libres, indépendants les uns des autres, mais d'autant plus aimants et solidaires, c'est à cette humanité en formation qu'il faut s'adresser pour la propagande de toutes les réformes que l'on croit désirables, de toutes les idées qui paraissent justes et rénovatrices. La grande patrie s'est élargie jusqu'aux antipodes, et c'est parce qu'elle a déjà conscience d'elle-même qu'elle éprouve le besoin de se donner une langue commune : il ne suffit pas que les nouveaux concitoyens se devinent d'un bout du monde à l'autre, il faut qu'ils se comprennent pleinement. On peut en conclure en toute certitude que le langage désiré verra le jour : tout idéal fortement voulu se réalise.
Cette union spontanée des hommes de bonne volonté par-dessus les frontières ôte toute valeur rectrice aux « lois », faussement ainsi nommées, que l'on a déduites de l'évolution antérieure de l'histoire et qui, d'ailleurs, méritent d'être classées dans la mémoire des hommes comme ayant eu leur vérité relative. Ainsi doit-on se souvenir de la théorie d'après laquelle la civilisation aurait cheminé autour de la Terre dans le sens de l'Orient à l'Occident, à l'instar du soleil, et déterminé son foyer de mille ans en mille ans sur le pourtour de la planète. Des historiens, frappés de l'élégante parabole décrite par la marche de la civilisation entre la Babylone antique et nos Babylones modernes, formulèrent cette loi de la précession de la culture. Toutefois, dès avant l'époque de l'efflorescence hellénique, les Egyptiens, embrassant dans leur esprit l'immensité du monde nilotique, réel univers par son étendue et son isolement, donnaient une autre direction à la propagation de la pensée humaine : ils croyaient qu'elle leur était venue du Sud au Nord, apportée par les flots du Nil, comme l'étaient aussi les alluvions fécondes. Ils se trompaient probablement et, du moins à une époque historique connue, la civilisation se propagea dans le sens contraire, de Memphis vers Thèbes aux « Cent Portes ». En d'autres contrées, c'est bien le long des fleuves, et de l'amont à l'aval, que le mouvement de culture fit naître successivement les citées populeuses, centres du labeur humain. C'est ainsi que, dans l'Inde, la trajectoire se fit du nord-ouest au sud est, sur les bords de la Ganga et de la Djamna, et que, dans les immenses plaines chinoises, la « ligne de vie » se dirigea nettement de l'est à l'ouest dans les vallées Hoang-ho et du Yangtse-kiang.
Ces exemples suffisent pour montrer que la, prétendue loi du progrès, déterminant le transfert successif du foyer mondial par excellence dans le sens de l'Orient à l'Occident, n'a qu'une valeur temporaire, locale, et que d'autres mouvements sériels ont prévalu en diverses contrées, suivant la pente du sol et les forces d'attraction que suscitent les conditions du milieu[1787]. Néanmoins il est bon de se remémorer la thèse classique, non seulement à cause des faits qui en expliquent la naissance, mais aussi parce qu'elle est encore revendiquée par une ambitieuse nation du « Grand Ouest », qui clame hautement ses droits à la prééminence. Mais n'est-il pas devenu évident, pour les membres de la grande famille humaine, que le centre de la civilisation est déjà partout, en vertu de mille découvertes et applications qui se font chaque jour, ici ou là, et se propagent aussitôt de ville en ville sur la rondeur de la Terre ? Les tracés imaginaires que les histoires d'autrefois dessinaient sur le pourtour du globe sont noyés, pour ainsi dire, sous le flot d'inondation qui recouvre maintenant toutes les contrées : c'est vraiment ce déluge de savoir dont parlait l'Evangile, à un autre point de vue, comme devant s'étendre également sur toutes les parties du monde. L'élément espace a perdu de son importance, car l'homme peut s'instruire et s'instruit en effet de tous les phénomènes du sol, du climat, de l'histoire, de la société qui distinguent les différents pays. Or, se comprendre, c'est déjà s'associer, se confondre en une certaine mesure. Certainement, le contraste existe toujours entre terre et terre, nation et nation, mais il s'atténue et tend graduellement à se neutraliser dans la compréhension des gens avertis.
Le foyer de la civilisation, c'est tout endroit où l'on pense, où l'on agit ; c'est le laboratoire du Japon, de l'Allemagne, de l'Amérique, où l'on découvre les propriétés de tel métal ou de tel corps chimique, le chantier où l'on construit tel propulseur de navire ou d'aéronef, l'observatoire où l'on constate tel phénomène inconnu dans le mouvement des astres.
La théorie, jadis fameuse, de Vico sur les *corsi* et les *ricorsi*, le flux et le reflux des évolutions historiques, se trouve aussi écartée de la discussion comme l'hypothèse du déplacement successif des centres de culture. Sans doute, une société fermée, se comportant comme un individu distinct, doit avoir une tendance naturelle à se développer suivant des oscillations rythmiques, aux périodes d'activité succédant aux heures de repos, et, quand le travail recommence, l'emploi des mêmes éléments en des conditions analogues doit amener un fonctionnement presqu'identique. Le va-et-vient de la démocratie au régime des tyrans et des tyrans au gouvernement populaire a pu se faire ainsi avec un balancement semblable à celui de l'horloge. Mais, dès que la science de l'histoire s'est agrandie et que les éléments ethniques se trouvent diversement augmentés, le trouble doit nécessairement se produire dans l'alternance rythmée des événements : le flux et le reflux prennent une telle ampleur et s'entremêlent d'une manière si variée qu'on ne peut les reconnaître avec certitude ; et c'est, pour une bonne part, afin de les retrouver dans une belle ordonnance que l'on a remplacé la figure plane où se meut le balancier de Vico par une courbe sans limite aux spires ascendantes. C'est bien là une image poétique telle que Gœthe aimait à les dessiner ; toutefois elle ne répond à la réalité que très lointainement. Il est vrai, l'enchevêtrement infini des faits historiques se présente à ceux qui l'étudient de haut comme se déployant en grandes masses ; à l'intérieur se produit incessamment un mouvement d'action et de réaction, et la résultante des forces diverses en conflit ne peut jamais entraîner l'humanité suivant une ligne droite. L'ensemble du prodigieux foisonnement n'est certes point dépourvu de déroulements harmoniques, d'admirables oscillations dans les mille détails de ses tableaux, mais les formes géométriques, si élégantes soient-elles, sont insuffisantes pour donner une idée de ses ondulations sans fin.
Cette extension même du champ d'études, croissant avec les révolutions et les siècles, constitue un des principaux éléments du progrès : l'humanité consciente s'est constamment accrue en proportion même de l'assimilation géographique des terres lointaines au monde déjà scruté scientifiquement. Et, tandis que l'explorateur conquiert l'espace et permet ainsi aux hommes de bon vouloir d'associer leurs efforts d'un bout du monde à l'autre, l'historien, tourné vers le passé, conquiert le temps. Le genre humain qui se fait Un sous toutes les latitudes et tous les méridiens, tente également de se réaliser sous une forme qui embrasse tous les âges. C'est là une conquête non moins importante que la première. Toutes les civilisations antérieures, même celles de la préhistoire, entr'ouvrent devant nous le trésor de leurs secrets et s'incorporent graduellement, en un certain sens, dans la vie des sociétés actuelles. Par la succession des temps, que l'on peut tenter d'étudier maintenant comme un tableau synoptique se déployant suivant un ordre où nous essayons de retrouver la logique des événements, nous cessons de vivre uniquement dans le moment qui s'enfuit, et nous embrassons dans le passé toute la série des âges retracés par les annalistes et découverts par les archéologues. De cette manière, nous arrivons à nous dégager de la ligne stricte de développement indiquée par l'ambiance de notre lieu de séjour et par la descendance spéciale de notre race. Devant nous se dessine l'infini réseau des voies, parallèles, divergentes, entrecroisées, qu'ont suivies les autres fractions de l'humanité. Et partout, dans ces temps qui se déroulent vers un horizon indéfini, se présentent des exemples qui sollicitent notre génie d'imitation ; partout nous voyons surgir des frères envers lesquels nous sentons naître un esprit de solidarité. A mesure que la perspective des siècles se prolonge vers le passé, un plus grand nombre de modèles à comprendre se pressent autour de nous et, parmi eux, il en est beaucoup qui peuvent réveiller en nous l'ambition de leur ressembler par telle ou telle partie de leur idéal. En se déplaçant, en se modifiant de la façon la plus diverse suivant les peuples, l'humanité avait perdu une part notable des acquisitions déjà faites antérieurement, et, maintenant, nous pouvons nous demander s'il n'est pas possible de récupérer tout le bagage abandonné aux étapes de notre longue odyssée à travers les siècles.
Maîtres désormais de l'espace et du temps, les hommes voient donc s'ouvrir devant eux un champ indéfini d'acquisitions et de progrès, mais, embarrassés encore par les conditions illogiques et contradictoires de leur milieu, ils ne sont point en mesure de procéder avec science à l'œuvre harmonique de l'amélioration pour tous. Cela se comprend : toute initiative provenant d'individus et de minorités peu considérables, ces isolés ou ces faibles groupes courent au plus pressé, s'attaquent directement au mal en face duquel ils se trouvent et si les efforts ont l'avantage de se produire ainsi sur presque tous les points à la fois, ils sont par cela même dépourvus de toute stratégie. Mais théoriquement, quand on se place par la pensée en dehors du chaos des intérêts en lutte, il est facile de voir aussitôt que la vraie, la majeure conquête, celle de laquelle toutes les autres sont une dérivation logique, est l'obtention du pain pour tous les hommes, pour tous ceux qui se disent « frères », bien que l'étant si peu. Quand tous auront de quoi manger, tous se sentiront égaux. Or, c'est là, précisément, l'idéal qu'avait déjà su se réaliser mainte petite peuplade éloignée de nos grandes routes de civilisation, et c'est l'idéal de solidarité que nous avons à résoudre au plus tôt si toutes nos espérances de progrès ne sont pas la plus cruelle des ironies. Déjà Montaigne relate ce que pensaient à cet égard les naturels du Brésil qui furent amenés à Rouen en 1557, « du temps que le feu roy Charles neufviesme y estoit ». Un des faits étranges qui les frappèrent le plus était qu'il y eût « parmy nous des hommes pleins et gorgez de toutes sortes de commoditez, et que leur moitiez (compatriotes) estoient mendiants à leurs portes, descharnez de faim et de pauvreté ; et trouvoient estrange comme ces moitiez icy nécessiteuses pouvoient souffrir une telle injustice qu'ils ne prinssent les aultres à la gorge, ou meissent le feu à leurs maisons ». De son côté, Montaigne plaint fort ces sauvages du Brésil « de s'estre laissez piper au désir de la nouvelleté, et avoir quitté la doulceur de leur ciel pour venir veoir le nostre » ! « De ce commerce naistra leur ruine »[1788]. Et en effet, ces Topinambous du littoral américain n'ont point laissé de descendants : toutes les tribus ont été exterminées et s'il reste encore un peu du sang des indigènes, c'est à l'état de mélange avec celui des prolétaires méprisés.
La conquête du Pain, telle que le vrai progrès l'exige, doit être réellement une conquête[1789]. Il ne s'agit pas simplement de manger, mais de manger le pain dû à son droit d'homme et non à la charité de quelque grand seigneur ou d'un riche couvent. C'est par centaines de mille, peut-être par millions que l'on peut compter le nombre des malheureux qui quémandent en effet à la portée des casernes, des églises : grâce à des bons de pain et de soupe distribués par des gens charitables, ils végètent ; mais il n'est pas probable que l'appoint fourni par tous ces nécessiteux ait eu la moindre importance dans l'histoire de la civilisation : le fait même d'avoir été nourris sans qu'ils y affirmassent leur droit, et peut-être aussi sous obligation de témoigner leur gratitude, prouve qu'ils se tenaient pour de simples déchets sociaux.
Les hommes libres se regardent en face, et la première condition de cette franche égalité c'est que les individus soient absolument indépendants, chacun envers chacun, et gagnent leur pain par la mutualité des services. Il est arrivé que des populations entières ont été réduites à l'anéantissement moral par la gratuité de l'existence matérielle. N'est-ce pas lorsque les citoyens romains eurent en suffisance et sans travail la nourriture et les plaisirs assurés par les maîtres de l'Etat qu'ils cessèrent de défendre l'Empire ? Nombre de classes, entre autres celle des « bons pauvres », se trouvent complètement inutilisées, au point de vue du progrès, par le système des aumônes, et certaines villes sont tombées dans une irrémédiable décadence parce qu'une multitude fainéante, n'ayant point à travailler pour elle-même, se refuse également à travailler pour autrui. Telle est la vraie raison pour laquelle tant de cités et des nations même sont « mortes ». La charité apporte avec elle la malédiction de ceux qu'elle nourrit. Qu'on en juge par les fêtes aristocratiques où de petits héritiers de vastes fortunes, drapés de vêtements luxueux, s'exerçant à de nobles gestes, à de gracieux sourires, et sous les yeux caressants de leurs mères et de leurs gouvernantes, distribuent noblement des cadeaux de Noël à des pauvres de la rue, dûment lavés et endimanchés pour la circonstance. Est-il un spectacle plus triste que celui de ces jeunes malheureux, stupéfiés par la gloire de l'or dans toute sa munificence !
Arrière donc cette laide charité chrétienne ! C'est aux conquérants du pain, c'est-à-dire aux hommes de labeur, associés, libres, égaux, dégagés du patronage, que se trouve remise la cause du progrès. C'est à eux qu'il reviendra d'introduire enfin la méthode scientifique dans l'application aux intérêts sociaux de toutes les découvertes particulières, et de réaliser le dire de Condorcet, que « la nature n'a mis aucun terme à nos espérances ». Car, ainsi que l'a dit un autre historien sociologue, « plus on demande à la nature humaine, plus elle donne ; ses facultés s'exaltent à l'œuvre, et l'on n'aperçoit plus de limites à sa puissance »[1790]. Dès que l'homme est fermement assuré des principes d'après lesquels il dirige ses actes, la vie lui devient facile : connaissant pleinement son dû, il reconnaît par cela même celui de son prochain et, du coup, il écarte les fonctions usurpées par le législateur, le gendarme et le bourreau ; grâce à sa propre morale, il supprime le droit (Emile Acollas). Le progrès conscient n'est pas un fonctionnement normal de la société, un acte de croissance analogue à celui de la plante ou de l'animal ; il n'éclôt pas comme une fleur[1791], mais se comprend comme un acte collectif de la volonté sociale, qui arrive à la conscience des intérêts solidaires de l'humanité et les satisfait à mesure et avec méthode, se consolidant d'autant plus que cette volonté s'entoure d'acquisitions nouvelles. Certaines idées, une fois admises par tous, deviennent indiscutables.
Dans son essence, le progrès humain consiste à trouver l'ensemble des intérêts et des volontés commun à tous les peuples ; il se confond avec la solidarité. Tout d'abord, il doit viser à l'économie, bien différent en cela de la nature primitive, qui prodigue les semences de vie avec si étonnante abondance. Actuellement la société se trouve encore bien éloignée d'avoir atteint ce bon emploi des forces, surtout des forces humaines. Il est vrai, la mort violente n'est plus la règle comme autrefois ; néanmoins, la très grande majorité des décès arrive avant l'échéance normale. Les maladies, les accidents, avaries et tares de toute nature, compliqués le plus souvent par des traitements médicaux appliqués à faux ou au hasard, aggravés surtout par la misère, le manque de soins indispensables, l'absence d'espoir et de gaieté, déterminent la décrépitude bien avant l'âge normal de la vieillesse. Un physiologiste éminent[1792] a fait même un beau livre dont la principale thèse est que précisément les vieillards meurent presque tous avant le temps, en pleine horreur de la mort, qui devrait pourtant se présenter comme le sommeil, si elle venait au moment où l'homme, heureux d'avoir fourni une belle carrière d'activité et d'amour, éprouvait le besoin de repos.
Ce manque d'économie dans l'emploi des forces se manifeste surtout dans les grands changements, révolutions violentes ou applications de procédés nouveaux. On jette au rebut comme inserviables les vieux appareils, les hommes assouplis à l'ancien travail. Cependant l'idéal est de savoir tout utiliser, d'employer les déchets, les résidas, les scories, car tout est utile entre les mains de celui qui sait ouvrer. Le fait général est que toute modification, si importante qu'elle soit, s'accomplit par l'adjonction au progrès de régrès correspondants. Un nouvel organisme s'établit aux dépens de l'ancien. Même lorsque les vicissitudes du conflit n'ont pas été suivies de destructions et de ruines proprement dites, elles n'en sont pas moins une cause de dépérissements locaux. La prospérité des uns amène la déchéance des autres, justifiant ainsi l'antique allégorie qui représente la Fortune comme une roue, redressant les uns et écrasant les autres. Un même fait peut être cité diversement, du côté droit comme un grand progrès moral, du côté gauche comme un indice de décomposition. De tel grand événement capital, l'abolition de l'esclavage, par exemple, peuvent découler, par suite des mille coups et contre-coups de la vie, certaines conséquences désastreuses contrastant avec l'ensemble des résultats heureux. L'esclave, et l'on peut même dire, d'une manière générale, l'homme dont la vie a été réglée dès son enfance et qui n'a pas appris à établir nettement la comparaison entre deux états successifs très distincts de son milieu, s'accoutume facilement à la routine immuable de l'existence, si vulgaire soit elle : il peut vivre sans se plaindre, comme la pierre ou la plante hivernant sous la neige. Par l'effet de cette accoutumance dans laquelle le penser s'est endormi, il arrive souvent que l'homme libéré soudain de quelque servitude ne sait pas s'accommoder à la situation nouvelle : n'ayant pas appris à se servir de sa volonté, il regarde comme le bœuf vers l'aiguillon qui le poussait jadis au travail ; il attend le pain qu'on lui jetait autrefois et qu'il s'était habitué à ramasser dans la boue. Les qualités de l'esclavage, obéissance, résignation — si tant est qu'on puisse les appeler des qualités —, ne sont pas les mêmes que celles de l'homme libre : initiative, courage, indomptable persévérance ; celui qui garde même vaguement les premières, qui se laisse aller au regret de l'ancienne vie réglée par le bâton et la brenée ne sera jamais le fier héros de son destin.
D'autre part, l'homme qui s'est joyeusement accommodé aux conditions d'une vie nouvelle, parfaitement indépendante et plaçant dans l'acteur lui-même la pleine responsabilité de sa conduite, cet homme risque de souffrir au delà du possible quand il se trouve repris par quelque survivance de l'antique esclavage, l'état militaire, par exemple. Alors l'existence lui devient insupportable et le suicide lui apparaît comme un refuge. Ainsi, dans notre société incohérente où luttent deux principes opposés, on peut désirer la mort, soit parce qu'il est trop pénible de conquérir la vie, soit parce que la liberté a tant de joies qu'on ne peut les sacrifier. N'est-il pas contradictoire que, par réaction à une plus grande intensité de vie, il se produise un accroissement prodigieux dans les accès de désespoir et la hantise de la mort ? Le nombre des suicides ne cesse d'augmenter depuis plusieurs décades dans la société contemporaine et dans tous les pays dits civilisés » Naguère ce genre de mort était rare en toute contrée et tout à fait inconnu chez certains peuples, chez les Grecs par exemple, où d'ailleurs la pauvreté, la sobriété, l'âpre travail étaient la règle. Mais le grand tourbillon dont les cités sont les foyers moteurs a produit un mouvement correspondant de passions, de sentiments, d'impressions diverses, d'ambitions et de folies dans nos « Babylones » modernes : la vie plus active, plus passionnée, s'est par contre-coup fréquemment compliquée de crises, et souvent l'arrêt se fait brusquement par la mort volontaire.
Là est le côté très douloureux de notre demi-civilisation si vantée, demi-civilisation puisqu'elle ne profite point à tous. La moyenne des hommes, fût-elle de nos jours non seulement plus active, plus vivante, mais aussi plus heureuse qu'elle l'était autrefois, lorsque l'humanité, divisée en d'innombrables peuplades, n'avait pas encore pris conscience d'elle-même dans son ensemble, il n'en est pas moins vrai que l'écart moral entre le genre de vie des privilégiés et celui des parias s'est agrandi. Le malheureux est devenu plus malheureux ; à sa misère s'ajoutent l'envie et la haine, aggravant les souffrances physiques et les abstinences forcées. Dans un clan de primitifs, le famélique, le malade n'ont que leur peine matérielle à porter ; chez nos peuples policés, ils ont encore à soutenir le poids de l'humiliation ou même de l'abhorrence publique ; ils se trouvent en des conditions de logis et de vêture qui les rendent sordides, répugnants à voir. Dans chaque grande ville, n'est-il pas des quartiers évités soigneusement par les voyageurs, de crainte des odeurs nauséabondes qui s'en échappent ? A part les Eskimaux dans leur iglou d'hiver, nulle tribu sauvage n'habite de pareils bouges : Glasgow, Dundee, Rouen, Lille et tant d'autres cités d'industrie ont des caves aux parois visqueuses, où des êtres ayant l'apparence humaine se traînent péniblement, pour un temps, en un semblant de vie. Les Hindous barbares qui vivent dans les forêts du centre de la Péninsule, velus de quelques haillons de couleur, offrent un spectacle relativement gai en comparaison de tels prolétaires hâves de la luxueuse Europe, sombres, tristes, lugubres, avec leurs habits déguenillés et crasseux. Ce qui frappe surtout le spectateur qui ne craint pas d'assister à la sortie des ateliers et fait abstraction du vêtement de misère, c'est le manque absolu de personnalité. Tous ces êtres, qui se pressent vers un repas insuffisant, ont la même figure flétrie dès la jeunesse, le même regard atone, endormi ; il est impossible de les individualiser plus nettement que les moutons d'un troupeau ; ce ne sont pas des humains mais des bras, des « mains » ainsi que les appelle justement la langue anglaise.
Ce contraste horrible, le fléau le plus grave de la société contemporaine, est un de ceux que la méthode scientifique, dans la répartition des biens de la terre, serait en mesure de corriger rapidement, puisque les ressources nécessaires à tous les hommes sont en surabondance, ne nous lassons pas de le répéter. Admirablement outillée par ses progrès dans la connaissance de l'espace, dans celle du temps, de la nature intime des choses et de l'homme lui-même, l'humanité est-elle actuellement assez avancée pour aborder le problème capital de son existence, la réalisation de son idéal collectif, non seulement pour les « classes dirigeantes », une caste ou un ensemble de castes, mais pour tous ceux qu'une religion qualifiait autrefois de « frères créés à l'image de Dieu » ? Certainement oui ; la question matérielle du pain n'en sera plus une le jour où les faméliques s'accorderont pour réclamer leur dû.
De même, celle de l'instruction se résoudra puisqu'elle est admise en principe et que l'ambition du savoir est générale, ne fût-ce que sous la forme de curiosité. Or, un progrès ne vient jamais seul ; il se complète, se répercute par d'autres progrès dans l'ensemble de l'évolution sociale. Dès que le sens de la justice sera satisfait par la participation de tous à l'avoir matériel et intellectuel de l'humanité, il en résultera pour chaque homme un singulier allègement de la conscience, car l'état d'inégalité cruelle, qui comble actuellement les uns de richesses superflues tandis qu'elle prive les autres même de l'espérance, pèse comme un remords, conscient ou inconscient, sur les âmes humaines, sur celles des heureux surtout, et mêle toujours un poison à leurs joies. Le plus grand élément de pacification serait que personne n'eût de tort envers son prochain, car il est dans notre nature de haïr ceux que nous avons lésés et d'aimer ceux dont la présence rappelle notre propre mérite. Les conséquences morales de cet acte très simple de justice : garantir à tous le pain et l'instruction, seraient incalculables.
S'il arrive — conformément à la direction actuelle de l'évolution historique — s'il arrive bientôt que l'humanité remplisse ces deux objectifs, ne laisser personne mourir de faim et personne croupir dans l'ignorance, alors un autre idéal se présentera comme un phare en pleine vue, idéal qui d'ailleurs est déjà poursuivi par un nombre toujours croissant d'individus : la haute ambition de reconquérir toutes les énergies qui s'égaraient, d'empêcher la déperdition des forces et des matériaux dans le présent, et aussi de reconquérir dans le passé tout ce que nos ancêtres avaient laissé fuir. Il s'agit, au point de vue général des civilisations, d'imiter ce que font les ingénieurs actuels qui retrouvent des trésors dans les déblais tenus pour sans valeur par les anciens mineurs d'Athènes. S'il est vrai que, à certains égards, des primitifs ou des anciens aient dépassé l'homme moyen de nos jours en force, en agilité, en santé du corps, en beauté du visage, eh bien ! il faut redevenir leurs égaux. Sans doute, notre reconquête n'ira pas jusqu'à recouvrer l'usage des organes atrophiés dont les biologistes ont découvert l'ancienne destination (Elie Metchnikoff), mais il importe de savoir garder en leur plénitude les énergies qui nous sont encore départies, de retenir l'emploi des muscles qui, tout en continuant de fonctionner, se sont affaiblis dans leur ressort et risquent de n'être bientôt plus qu'une non-valeur dans notre organisme. Est-il possible d'empêcher cet amoindrissement matériel de l'homme, déséquilibré par un accroissement de son appareil à penser ? On lui a prédit qu'il se transformerait peu à peu en un énorme cerveau, entouré de bandelettes qui le préserveraient des rhumes, et que le reste de son corps s'atrophierait ; n'avons-nous rien à faire contre cette tendance ? Les zoologistes nous disent que l'homme fut autrefois un animal grimpeur comme le singe. Pourquoi donc le moderne se laisse-t-il déchoir de cette adresse à l'escalade que possèdent encore d'une manière si remarquable certains primitifs, notamment ceux qui vont cueillir des régimes de fruits à la cime des palmiers ? L'enfant, dont la mère ne manque jamais d'admirer l'étonnante force de préhension manuelle, suffisante pour suspendre le corps, même pendant des minutes[1793], perd graduellement cette vigueur première, parce qu'on lui retire avec soin l'occasion de l'exercer : il suffit que les vêtements soient menacés de déchirures et d'accrocs par les efforts du grimpeur pour que, dans notre société forcement économe, les parents interdisent l'ascension des arbres à leur progéniture : la peur du danger n'est, dans cette défense, que la considération secondaire.
Des craintes semblables ont pour résultat que la plupart des enfants « civilisés » restent de beaucoup inférieurs aux fils des sauvages dans les jeux de force et d'adresse. En outre, n'ayant guère l'occasion d'exercer leurs sens dans la libre nature, ils n'ont pas la même netteté de vision, la même finesse d'ouïe : comme animaux aux belles formes et aux sens affinés, tels que les eût désirés Herbert Spencer, ils sont pour la plupart incontestablement dégénérés. Ils ne méritent point les paroles d'admiration que la vue des jeunes hommes de Tenimber, s'exerçant à bander l'arc ou à lancer le javelot, fait naître chez les voyageurs européens[1794]. Même parmi les joueurs de pelote, de golf et de crosse, qui constituent l'élite des civilisés pour la beauté corporelle, les spectateurs trouveraient difficilement l'occasion de s'extasier sur le parfait équilibre des formes chez tous les champions. L'évidence est faite. Il est certain que nombre de peuplades nègres et peaux-rouges, malaises et polynésiennes l'emportent par la pureté des lignes, la noblesse des attitudes, l'élégance de la démarche, non sur tel ou tel type exceptionnel parmi les Européens, mais sur des groupes pris au hasard, représentant le type moyen des nations d'Europe. Ainsi il y eut, à ce point de vue, régression générale par le fait de notre claustration dans les demeures et de notre costume absurde, empêchant la transpiration cutanée, l'action de l'air et de la lumière sur la peau, le libre développement des muscles, souvent gênés, torturés, estropiés même par brodequins et corsets. Toutefois, de nombreux exemples prouvent que cette régression n'est pas définitive et sans appel, car ceux de nos jeunes gens qui sont élevés en de bonnes conditions d'hygiène et d'exercices physiques se développent en forme et en force comme les plus beaux des sauvages, et en outre ils ont la supériorité que leur donnent la conscience d'eux-mêmes et le prestige de l'intelligence.
Grâce aux acquisitions du passé que le moderne acquiert rapidement et méthodiquement par l'instruction, il réussit à vivre plus longtemps que le sauvage, puisqu'il sait condenser dans sa vie mille existences antérieures et rappeler les survivances pour en faire un tout logique et beau avec les pratiques courantes et les innovations de « pré-vivance ». Que l'on juge de l'ensemble des forces que le moderne peut embrasser par les savants escaladeurs actuels des Alpes, du Caucase, des Rocheuses, des Andes, du Tian-chan, de l'Himalaya ! Certes, aucun Jacques Balmat n'eût gravi le mont Blanc s'il n'avait existé un de Saussure pour l'entraîner dans cette œuvre, et maintenant les Whimper, les Freshfield, les Conway ne sont-ils pas devenus en force, en endurance, en connaissance et en pratique de la montagne les égaux, peut-être même les supérieurs des guides montagnards les plus sûrs, dressés depuis leur jeune âge à toutes les vertus physiques et morales que nécessitent les ascensions dangereuses ? C'est l'homme de science qui se fait suivre maintenant par le naturel au sommet du Kilimandjaro ou de l'Aconcagua ; c'est lui qui mène les Eskimaux à la conquête du Pôle. Ainsi, l'idéal que l'homme moderne a conçu, de pouvoir acquérir des qualités nouvelles sans perdre ou même en récupérant celles que possédaient les ancêtres, peut se réaliser parfaitement ; ce n'est point une chimère.
Mais cette force de compréhension, cette capacité plus grande de l'homme moderne, qui lui permet de reconquérir le passé du sauvage dans son milieu naturel antique et de l'associer, de le fondre harmonieusement avec ses idées plus affinées, tout cet accroissement de force ne peut aboutir à une reconquête définitive, normale, qu'à la condition pour l'homme nouveau d'embrasser tous les autres hommes, ses frères, dans un même sentiment d'unité avec l'ensemble des choses.
Voici donc la question sociale qui se pose de nouveau et dans toute son ampleur. Il est impossible d'aimer pleinement le sauvage primitif, dans son milieu naturel d'arbres et de ruisseaux, si l'on n'aime pas en même temps les hommes de la société plus ou moins artificielle du monde contemporain. Comment admirer, aimer la petite individualité charmante de la fleur, comment se sentir frère avec l'animal, se diriger vers lui comme le faisait François d'Assise, quand on ne voit pas aussi dans les hommes de chers compagnons, à moins pourtant qu'on ne les fuie à force d'amour, afin d'éviter les blessures morales qui viennent du haineux, de l'hypocrite ou de l'indifférent ? L'union plénière du civilisé avec le sauvage et avec la nature ne peut se faire que par la destruction des frontières entre les castes aussi bien que par celle des frontières entre les peuples. Il faut que, sans obéir à d'anciennes conventions et habitudes, tout individu puisse s'adresser à n'importe lequel de ses égaux en toute fraternité et causer librement avec lui « de tout ce qui est humain » comme disait Térence. La vie, revenue à sa première simplicité, comporte par cela même pleine et cordiale liberté de commerce avec les hommes.
L'humanité a-t-elle fait de réels progrès dans cette voie ? Il serait absurde de le nier. Ce que l'on appelle la « marée démocratique » n'est autre chose que ce sentiment croissant d'égalité entre les représentants de castes différentes, naguère ennemies. Sous les mille apparences changeantes de la surface, le travail s'accomplit dans les profondeurs des nations, grâce à la connaissance croissante que l'homme prend de soi-même et d'autrui : il arrive de plus en plus à trouver le fond commun par lequel nous nous ressemblons, à se dégager du fouillis des opinions superficielles qui nous tenaient séparés ; nous marchons donc vers la conciliation future, vers une forme de bonheur bien autrement étendue que celle dont se contentaient nos aïeux, les animaux et les primitifs. Notre monde matériel et moral est devenu plus vaste, et en même temps plus ample notre conception du bonheur, qui désormais ne sera tenu pour tel qu'à la condition d'être partagé par tous, de s'être fait conscient, raisonné et de comprendre en soi les recherches passionnantes de la science et les joies de la beauté antique.
Tout cela nous éloigne singulièrement de la théorie du « Surhomme », telle que la comprennent les aristocrates de la pensée. Les rois, les puissants s'imaginent volontiers qu'il y a deux morales, la leur, qui est celle du caprice, l'obéissance, qui convient au populaire. De même les jeunes outrecuidants, adorateurs de la force intellectuelle qu'ils croient leur appartenir, s'installent à leur gré sur quelque haute terrasse de la tour d'ivoire où ne pénètrent point les humbles mortels. Peu nombreux sont les élus avec lesquels ils daignent confabuler ; peut-être même se croient-ils solitaires. Le génie leur pèse ; ils portent sous leur front, que sillonnent des rides fatales, tout un monde orageux, et ne voient pas même, au-dessous du vol de leur pensée, la masse grouillante, amorphe, de la multitude inconnue. Certes, l'homme n'a point de limites à tracer que son ambition d'étudier et d'apprendre ne puisse franchir ; oui, il doit chercher à réaliser son propre idéal, tendre à le distancer, à monter toujours plus loin — même mourant, moi, je crois à mon progrès personnel, déchois, toi qui te sens déchoir —, mais il n'a point à rompre pour cela le lien qui le rattache aux êtres qui l'entourent, car il ne peut échapper à l'étroite solidarité qui le fait vivre de la vie de ses semblables. Bien au contraire, chacun de ses progrès personnels est un progrès pour ceux qui l'entourent : il partage ses connaissances comme il partage son pain, il ne laisse point de pauvres ni d'infirmes derrière lui. Il eut des éducateurs, car il n'est point né sans père comme tel Dieu de la fable ; à son tour il sera l'éducateur de ceux qui viendront après lui.
La méthode barbare des Spartiates plaît encore aux impuissants qui ne savent ni guérir, ni enseigner : ils étouffent celui qui paraît faible ; ils jettent le malvenu dans un trou en lui cassant les os. C'est la pratique sommaire des impuissants et des ignares. Et quel médecin, quelle femme de l'art, quel arbitre infaillible nous dira ceux que l'on peut épargner et les nouveau-nés pour lesquels il n'y a point d'espoir ? Souvent la science de ces juges s'est trouvée en défaut : tel corps qu'ils avaient déclaré inapte à la vie s'y est admirablement adapté ; telle intelligence que du haut de leur judiciaire ils avaient assimilée à celle du crétin s'est développée en force géniale et créatrice ; vieux, routiniers, misonéistes, ils s'étaient trompés du tout au tout, et c'est par révolution contre eux que le monde s'était agrandi et renouvelé. Le plus sûr est donc d'accueillir tous les hommes comme des égaux en virtualité et en dignité, d'aider les faibles en les soutenant de sa force, les malades en leur rendant la santé, les inintelligents en leur ouvrant l'esprit vers les hautes pensées, avec la préoccupation constante du mieux pour les autres et pour soi-même, car nous constituons un tout, et, de progrès en progrès aussi bien que de recul en recul, l'évolution se produit d'un bout du monde à l'autre.
Le bonheur, tel que nous le comprenons, n'est donc pas une simple jouissance personnelle. Certes, il est individuel en ce sens que « chacun est le propre artisan de son bonheur », mais il n'est vrai, profond, complet, qu'en s'étendant sur l'humanité entière, non qu'il soit possible d'éviter les chagrins, les accidents, les maladies et la mort même, mais parce que l'homme, en s'associant à l'homme pour une œuvre dont il comprend la portée et suivant une méthode dont il connaît les effets, peut avoir la certitude d'orienter vers le mieux tout ce grand corps humain dont sa propre cellule individuelle n'est qu'un infiniment petit, un milliardième de milliardième, si l'on compte les générations successives et non pas seulement le nombre actuel des habitants de la Terre énumérés par les recensements. Ce n'est pas tel ou tel stade de l'existence personnelle et collective qui constitue le bonheur, c'est la conscience de marcher vers un but déterminé, que l'on veut et que l'on crée partiellement par sa volonté. Aménager les continents, les mers et l'atmosphère qui nous entoure, « cultiver notre jardin » terrestre, distribuer à nouveau et régler les ambiances pour favoriser chaque vie individuelle de plante, d'animal ou d'homme, prendre définitivement conscience de notre humanité solidaire, faisant corps avec la planète elle-même, embrasser du regard nos origines, notre présent, notre but rapproché, notre idéal lointain, c'est en cela que consiste le progrès.
C'est donc en toute confiance que nous pouvons répondre à la question qui surgit en chaque homme dans le secret de son cœur : oui nous avons progressé depuis le jour où nos ancêtres sortirent des cavernes maternelles, pendant les quelques milliers d'années que constitue la courte période consciente de notre vie.
** Postface
L'auteur de *L'Homme et la Terre* mourut le 5 juillet 1905. Le manuscrit, composé sans hâte ni repos au cours des dix années précédentes, avait été complètement terminé au printemps de 1904. Élisée Reclus avait donc eu le temps d'y faire de nombreuses additions ; il avait eu la joie de discuter avec François Kupka les illustrations que celui-ci préparait et s'était rendu compte du travail que pourraient poursuivre les personnes qui l'entouraient. Au fur et à mesure de la publication des fascicules — le premier date du 15 avril 1905 —, il avait pu apporter quelques modifications au texte primitif : de légères différences entre la première et la seconde édition, dans les 300 premières pages du tome I, sont dues à la main de l'auteur.
Élisée Reclus, moins que tout autre, n'ignorait les défauts de l'ouvrage qui devait affirmer l'unité de ses vues de savant et d'anarchiste, développer son livre *Évolution et Révolution* en même temps que former un dernier chapitre à la *Nouvelle Géographie Universelle*. Telle était sa confiance en ses collaborateurs qu'il les pria de ne point s'en tenir à la lettre de son manuscrit ; il leur demanda même de refondre complètement certains chapitres dont il n'était pas satisfait. En cela, sa volonté ne fut pas respectée, le texte publié est celui du manuscrit entièrement écrit de sa main, mais il a été tenu compte, autant que possible, des observations marginales qu'il y avait faites, et, devant un texte de premier jet, dont les différentes parties ne se liaient pas toujours entre elles, on s'est efforcé de ne pas perdre de vue le respect dû au lecteur aussi bien qu'à l'écrivain.
Élisée Reclus avait dressé une liste de sept à huit cents cartes, confiées aux excellents soins de son ami Patesson. De ces documents cartographiques, qui devaient accompagner le texte de telle sorte que tout nom géographique cité se retrouvât localisé, certains se sont montrés trop difficiles à exécuter dans le court laps de temps à notre disposition. Nul doute que cette partie de l'ouvrage n'eût été beaucoup plus intéressante si l'auteur avait présidé à l'édition. Quant aux illustrations, aucune instruction ne nous avait été laissée.
Elisée Reclus eût aimé à consacrer un mot aimable à chacun de ses collaborateurs, artistes et cartographes, correcteurs et metteurs en pages, à tous ceux qui, régulièrement ou incidemment, par amitié pour l'auteur ou sympathie pour ses écrits, ont donné leurs soins à la revision des épreuves, mais la plupart refusent de s'en voir remercier publiquement. Cette notice n'est signée que pour prendre la responsabilité des malfaçons de *L'Homme et la Terre* et des erreurs que de scrupuleux correspondants ont la bienveillance de signaler à l'éditeur.
Paul Reclus.
Institut Géographique
Bruxelles, le 15 septembre 1908.
[1] G. Vacher de Lapouge, *Les Sélections sociales*, p. 11.
[2] *Genèse*, chap. II, v. 19.
[3] *Ibid*. chap. IV, v. 12.
[4] Fr. Spiegel, *Ausland*, 1872, no 10.
[5] Golajanni, *Razze superiori, razze injeriori*.
[6] Vacher de Lapouge, *Les Sélections sociales*, p. 12.
[7] Tarde, *Revue scientifique*, 15 juin 1895.
[8] *Through unknown African countries*, pp. "274-275.
[9] J. Kollmann, *Globus*, no 21, 5 juin 1902 ; Frobenius, *Geographische Kulturkunde*, p. 22.
[10] Ernst Hæckel, *Anthropogenie*, 5e édition allemande, 2e vol., p. 584.
[11] Renan, *Histoire du Peuple d'Israël*, I, p. 2 ; Hæckel, *Anthropogenie*, 2e vol. p. 679.
[12] Faidherbe ; Hovelacque, *Linguistique*.
[13] Condorcet, *Esquisse d'un Tableau historique des Progrès de l'Esprit humain*.
[14] H. Drummond, *Ascent of Man*.
[15] Georges Engerrand, *Notes manuscrites*.
[16] Le singe, bête très laide et combien semblable à nous !
[17] Eug. Dubois, *Pithecanthropus erectus*, *Eine menschenähnliche Uebergangsform aus Java*, Batavia, 1894 ; Manouvrier, *Revue scientifique,* 30 nov. 1895 ; 7 mars 1896.
[18] Ernst Hæckel, *The last Link*, p. 22 à 28.
[19] *Société d'Anthropologie de Paris*, séance du 17 novembre 1895.
[20] A. Nehring, *Naturwissenschaftliche Wochenschrift*, 17 nov. 1895.
[21] Hamy, *Précis de Paléontologie humaine ;* — Fr. Lenormant, *Les premières Civilisations*.
[22] Rutot, *Sur l'Homme préquaternaire*, page 19.
[23] Rutot, *Etat actuel de la Question de l'Antiquité de l'Homme*, Bulletin de la Société belge de géologie, 1903.
[24] Rutot, Capitan, Klaatsch, etc.
[25] A. Rutot, *mémoire cité*.
[26] Moriz Hœrnes, *Der diluviale Mensch in Europa*, pp. 7-8.
[27] Ch. Lyell, *Antiquity of Man*, chap. XII et XIII.
[28] Albert Heim, *Gletscherkunde*.
[29] Cari Schröter, *Vierteljahrsschrift der naturforschenden Gesellschaft*, 1876.
[30] Albert Heim, Gorjanovic-Kramberger, Klaatsch, Moriz Hœrnes, etc.
[31] Vacher de Lapouge, *Les Sélections sociales*, p. 113-119.
[32] Albert Heim, *Ueber das absolute Aller der Eiszeit*, Vierteljahrsschrift der Gesellschaft in Zurich, xxxix, 1894.
[33] N.-H. Winchell, *American Geologist*, vol. X, 1892, p. 80 ; Mac Gee, *American Anthropologist*, vol. V, oct. 1892, p. 337.
[34] Mac Gee, *Earth, the Home of Man*, p. 15, Anthropological Society of Washington.
[35] H. Druminond, *Ascent of Man*.
[36] *Science sociale*, t. II, pp. 502 et suiv. ; — Edmond Demolins, *Les Français d'aujourd'hui*, pp. 431 et suiv.
[37] Hermann G, Simmons, *Etudes botaniques de l'Expédition Sverdrup*, La Géographie, 15 février 1904.
[38] *Inégalité des Races*.
[39] 2. H. Driesmans, *Wahlverwandtschaften der deutschen Blutmischung*, p. 1.
[40] Gunnar Isachsen, *Petermann's Mitteilungen*, VII, 903.
[41] *Petermann's Ergänzungsheft*, no 80.
[42] Elie Reclus, *Les Primitifs*, p. 31 ; passim.
[43] *Quinze Ans sous le Cercle polaire*.
[44] Ed. Krause, *Globus*, vol. LXXIX, no 1, 3 Januar 1901.
[45] Eberli, *Petermann's Mitteilungen*, XI, 1903, p. 258.
[46] *Schanfara*, poème traduit par F. Fresnel.
[47] J.-G. Wetzstein, *Reisebericht über Hauran und die Trachonen*.
[48] Mac Gee, *The American Anthropologist*, octobre 1895.
[49] Studer, *Ausjlug auf der Insel Kerguelen*, Berner Taschenbuch, 1881.
[50] *Voyage aux Régions équinoxiales.*
[51] Plassard, *Bulletin de la Société de géographie de Paris*, juin 1868.
[52] J.-G. Wetzstein, *Reisebericht über Hauran und die Trachonen.*
[53] Gustave Droz, *Autour d'une Source*.
[54] Tyndall ; Bert ; Jourdanet, *Du Mexique au point de vue de son influence sur la vie de l'Homme*.
[55] Freshfield ; Whymper ; Tyndall ; — Viault, *Société de Géographie commerciale de Bordeaux*, Séance du 4 mars 1895.
[56] Ladoucette. *Histoire… des Hautes Alpes*.
[57] Louis Cuisinier, *Notes manuscrites*.
[58] Lina Beck-Bernard ; Hugo Reck, Bollaert, etc.
[59] R. von Ihering, *Les Indo-Européens avant l'Histoire.*
[60] Hans Meyer, *Kilimandjaro*, p. 235.
[61] Maurice Lugeon, *Archives de la Société Vaudoise des Sciences naturelles*, 15 juin 1901.
[62] J. G. Wetzstein, *Reisebericht über Haurau und die Trachonen*.
[63] James Gilmour, *More about the Mongols*, p. 187.
[64] Marcos Jimenez de la Espada, *Notes manuscrites*.
[65] R. Green, *Influence of the Forests in checking Invasions*.
[66] Alex, de Humboldt, *Voyage aux régions équinoxiales*.
[67] H. Labonne, *Du Tétanos des Nouveau-nés*. (Gazette hebd. de Médecine… 1888).
[68] John Richard Green, *The Making of England*.
[69] Ernst Curtius, *Beiträge der Terminologie und Onomatologie der alten Géographie*, Académie der Wissenschaften zu Berlin, 1886.
[70] Hérodote, *Histoires*, 1, 189-190.
[71] Hudson, *Idle Days in Patagonia*.
[72] Bonola, *Bulletin de la Société Khédiviale de Géographie*, 1896, no 10.
[73] Paul Ehrenrich, *Petermann's Mitteilungen*, 1891, Heft V.
[74] Spix et Martius ; Gibbon ; Herndon ; Bates ; Wallace ; H. et O. Coudreau, etc.
[75] Breusig, *Die Geschichte der Nautik bei den Alten*.
[76] Voir Gravures pp. 32 et 33.
[77] Ratzel, *Anthropogeographie*, I, p. 273 ; — La Réveillère, *Conquête de l'Océan*.
[78] P. Mougeolle, *Statique des Civilisations*.
[79] Friedrich Ratzel, *Völkerkunde*, tome II, page 5.
[80] Matteuzzi, *Les Facteurs de l'Evolution des Peuples*, p. 19.
[81] Cuvier ; — Fr. Houssay, *Les Industries des Animaux*, p. 14.
[82] *Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'Esprit humain*.
[83] Link, *Urwelt und Alterthum.*
[84] David W. Carnegie, *Scottish Geographical Magazine*, March 1868, p. 116.
[85] Ed. Hahn, *Demeter und Baubo*, p. 5.
[86] Terrien de la Couperie, *Chinese and Babylonian Record*.
[87] Ed. Hahn, ouvrage cité, pp. 23 et suiv.
[88] P. Hermann, *Bull. de la Soc. belge de Géographie*, 1904, no 5, p. 342.
[89] A. de Préville, *Les Sociétés africaines*.
[90] *La Tunisie* (publication officielle), tome I, pp. 58 et 59.
[91] A.-E. Jenks, 19 th. *Report of the Bureau of Ethnology*, p. 1013-1137.
[92] A. A. Klemenz, Soc. d'Anthr. de Saint-Pétersbourg, 1901 ; — *Globus*, 21 nov. 1901, p. 310.
[93] Karl Groos, *Die Spiele der Tiere ; Die Spiele der Menschen*.
[94] G. Ferrero, *Les Formes primitives du Travail*.
[95] Tuckey, Schweinfurth, etc.
[96] Mac Gee, *The American Anthropologist*, X, 1895.
[97] Même recueil, VII, 1897.
[98] Karl Groos, *Die Spiele der Menschen*, p. 49.
[99] R. von Ihering, *Les Indo-Européens avant l'Histoire*, trad. de Meulenaere, p. 197.
[100] Guibert, *Société d'Anthropologie de Paris* ; séance du 18 avril 1873.
[101] G. Tarde, *les lois de l'Imitation*.
[102] *Descent of Man*, 2 e édit, p. 163.
[103] Huxley, *Struggle for existence, and its bearing upon Man*.
[104] P. Kropotkine, *L'Entr'aide*.
[105] Forel, Bates, Romanes, etc.
[106] L. Buxhaum, *Der zoologische Garten*, 1886, p. 133.
[107] P. Kropotkine, *L'Entraide*.
[108] Aïtoff, *note manuscrite*.
[109] Gill, dans Waitz et Gerland, *Anthropologie*, p. 641.
[110] Auguste Comte *: Philosophie positive*, 1869, p. 494.
[111] G. de Molinari, *Grandeur et Décadence de la Guerre*, pp. 6, 7.
[112] Elie Reclus, *Les Primitifs*, p. 374.
[113] Léon Cladel, *La Fête votive de Saint-Barthélémy Porte-Glaive*.
[114] Eduard Meyer, *Die Sklaverei im Alterthum*, p. 10.
[115] Tylor, *Anthropology*, p. 229.
[116] Guillaume Ferrero : *Des Formes primitives du Travail*, Revue scientifique, 14 mai 1896.
[117] Victor Meunier, *Les Singes domestiques*.
[118] Blom, *Mouvement géographique*, 6 novembre 1898.
[119] W. J. Mac Gee : *The Beginning of Zooculture*, American Anthropologist, 1897.
[120] Georg Schweinfurth, *Im Herzen Afrikas*.
[121] Richard Burton, *Sind revisited* ; Hermann von Schlagintweit, *Reisen in Indien und Hochasien*.
[122] Mac Gee, XVII, *Report of the Bureau of Ethnology*, p. 209.
[123] Mot créé par G. de Mortillet ? ou par Wilson (*Prehistoric Annals of Scotland*) ?
[124] Ed. Piette, *Bull. de la Soc. d'Anthropologie de Paris*, Séance du 18 avril 1895.
[125] G. de Mortillet. *Les Boissons fermentées*, Bull Soc d'Anthropologie, 1897, fasc. 5.
[126] Victor Hugo, *Le Rhin*.
[127] G. Nachtigal, *Sahara und Sudan*.
[128] Viollet-le-Duc, *Histoire de l'Habitation humaine*, p. 67.
[129] Elie Reclus, *Notes manuscrites*.
[130] Probenius, *Petermann's Mitteilungen*, 1897, page 265.
[131] Besset, *Bull. Soc. Géogr*., 4 e trim. l904.
[132] Elie Reclus, *Notes manuscrites*.
[133] Ed. Piette, *Bulletin de la Société d'Anthropologie de Paris*, 18 avril 1895.
[134] Julien Fraipont, *Les Cavernes et leurs Habitants*.
[135] *Ten Years' Digging in Egypt*, p. 12.
[136] Capitan, *Revue de l'Ecole d'Anthropologie*.
[137] Ardoujn-Dumazet, *Voyage en France*, 1re série, p. 178-179.
[138] Fr. Garnier, *L'Habitation humaine*.
[139] Viollet le Duc, *Histoire de l'Habitation humaine*, p. 358.
[140] E. im Thurn, *Journal of the Anthropological Institute*, vol. XI, 1883.
[141] Moseley, *Notes by a Naturalist on the Challenger*, p. 396.
[142] De Gobineau, *Histoire des Perses*, tome Ier, page 31.
[143] Voir *Bull. de la Soc. de Géographie belge*, 1905.
[144] Betram C. A. Windle, *Life in early Britain*.
[145] Jeitteles, *Ausland*, 1872, no 45.
[146] Chantre, Comptes-rendus de l'Académie des Sciences, 1872, no 3.
[147] Kolb, *Culturgeschichte*, I, p. 46.
[148] Manier de Mathuisieulx, *Notes manuscrites* ; Henry M. Johnston, *Geogr. Journal*, jan. 1898.
[149] E. Cammaerts, J.-G. *Kohl et la géographie des communications*.
[150] Ardouin-Dumazet, vol. XLI, p. 157, 158.
[151] Georg Schweinfurth, *De l'Origine des Egyptiens*.
[152] Edmond Demolins, *Les grandes Routes des Peuples*.
[153] De Brettes, *Bull. Soc. d'Anthropologie de Paris*, no 3, 1903, p. 335 et passim.
[154] Henri Duveyrier, *Les Touareg du Nord*.
[155] Hernheim, *Beitrag zur Sprache der Marshall Insein* ; — Kubary, *Mitteilungen der geographischen Gesellschaft in Hamburg*, 1880.
[156] Haddon, *Report of the Anthr. Expédition to Torres Straits*, vol. V, 1902, p. 60.
[157] *Tramp-System*, en anglais.
[158] A. F. Bandelier, *The Gilded Man*, 1893, p. 7.
[159] James Gilmour, *More about the Mongols*, p. 12.
[160] Frédéric Houssay, *Annales de Géographie*, IIIe année.
[161] G. de Mortillet, *Le Préhistorique*.
[162] Haddon and Brown, *Proceedings, Geogr. Soc.*, July 1894.
[163] Elie Reclus. *Notes manuscrites*.
[164] Lajard et Regnault, *Bull. Soc. d'Anthropologie*, Séance du 19 déc. 1895, p. 737.
[165] *Les premières Civilisations*.
[166] Stanislas Meunier, *Revue scientifique*, 7 mai 1896, p. 584.
[167] Patrick Geddes, *Every Man his own Critic*, p. 40.
[168] Weitzecker, *Atli del primo Congresso geografico*, vol. II, pp. 290 et suiv.; — Frédéric Christol, *Bulletin de la Société de Géographie de Neuchâtel*, tome IX, 189-97.
[169] Ed. Piette, *Bulletin de la Société d'Anthropologie de Paris*, séance du 18 avril 1885.
[170] Arturo Issel, *Le Rupi scolpite nette alte Valli delle Alpi Maritime*, p. 242.
[171] *Les Indo-Européens avant l'Histoire*, trad. par O. de Meulenaere, p. 29 et suiv.
[172] Ed. Piette, *Bulletin de la Société d'Anthropologie de Paris*, séance du 3 mai 1894.
[173] *Globus*, 13 April 1905.
[174] Edm. Piette, mémoire cité.
[175] Brough Smith ; — F. Regnault, *Bull. de la Soc. d'Anthropologie*, fév. VI, p. 536.
[176] F. Regnault, mémoire cité, p. 540.
[177] De Clercq, *Ethnographie de la Nouvelle-Guinée hollandaise*.
[178] Ch. Letourneau, *Évolution littéraire*, p. 308.
[179] James Gilmour, *Mongolia*
[180] Karl Bûcher, *Arbeit und Rythmus*.
[181] E. de Habich, *Vias del Pacifico al Marañon*.
[182] Jacques Arago, *Voyages d'un aveugle autour du monde.*
[183] Adaptation populaire d'un poème de Seume, 1804 : « Arrête-toi sans peur où t'accueillent des chants. A l'unisson des voix, il n'est point de méchants. »
[184] Enrico Ferri, *Notes manuscrites*.
[185] Ciro Truhelka, *Les Restes illyriens en Bosnie*.
[186] Watke, *Ausland*, 1873, no 4.
[187] Schurtz, *Grundzüge einer Philosophie der Tracht*, pp. 7, 9, 10.
[188] *Genèse*, chap. III, 7.
[189] Waitz et Gerland, *Ethnographie*, passim.
[190] P. Haan, *Bulletin de la Société d'Anthropologie de Paris*, séance du 15 juillet 1897.
[191] Karl von der Steinen, *Central-Brasilien*.
[192] Elie Reclus, *Notes manuscrites.*
[193] Havelock Ellis, *Humanité nouvelle*, 10 octobre 1899.
[194] Westeraark, *History of Human Marriage*, p. 192 ; — Ernst Grosse, *Anfänge der Kunst*, pp. 93 et suiv.
[195] Havelock Ellis, *Mémoire cité*.
[196] G. Engerrand, *Note manuscrite*.
[197] Bouwick, *Daily Life of the Tasmanians*.
[198] Ch. Darwin. *Voyage of a Naturalist round the World*.
[199] *Transactions of the Royal Historical Society*, vol. VI, 1892, page 97.
[200] Max Müller, *Essais de Mythologie comparée*, trad. de G. Perrot, page 307.
[201] Mac Lellan, *Primitive Marriage*.
[202] Guyau, *Morale d'Epicure*, page 160.
[203] Bachofen, *Mutterrecht*.
[204] Heinrich Cunow, *Bases économiques du Matriarcat*, Devenir social, janvier 1898.
[205] Elie Reclus, *République Française*, 23 fév. 1877.
[206] Liard-Courtois, *Après le Bagne*, p. 117.
[207] Ernst Grosse, *Die Anfänge der Kunst*, p. 36.
[208] Livre I, 173.
[209] Bachofen, *Mutterrecht* ; M. Kovalevsky, *Tableau des Origines et des Evolutions de la Famille*.
[210] Dalton, *Ethnology of Bengal*.
[211] George Wharton James.
[212] Heinrich Cunow, *Le Devenir social*, avril 1898, pp. 335 à 341.
[213] J. W. Powell, *Wyandot Government*.
[214] Laloy, *Anthropologie*, t. VIII, 1897, p. 110.
[215] Jacques Lourbet, *Revue de Morale Sociale*, 1899, p. 164.
[216] Mac Lellan, *Primitive Marriage*.
[217] Ludwig Gumplowicz, *Neue deutsche Rundschau*, vol. 1, 1895, p. 1143 et suiv.
[218] Michel Bréal et Anatole Bailly, *Dictionnaire étymologique latin*.
[219] J. Lubbock, *Origines de la Civilisation*.
[220] Garmijn, *Bulletin de la Société belge de Géographie*, nov. 1905.
[221] G. de Greef. *Le Transformisme social*.
[222] Fison and Howitt, *Anthrop. Institute*, 1884 ; Starcke, *Famille primitive*.
[223] Schurz, *Die Speiseverbote*.
[224] Max Müller, *Essais sur la Mythologie comparée*, trad. Perrot, pp. 36, 37.
[225] Capitan et Breuil, *Comptes rendus de l'Académie des Sciences*, 9 déc. 1901, p. 1038.
[226] *National Geogr. Magazine*, May 1905, p. 236.
[227] Ludwig Gumplowicz, *Neue Deutsche Rundschau*, vol. 1895.
[228] Brehm, *Thierleben*.
[229] Thomas Carlyle, *Sartor Resartus*.
[230] Ludwig Gumplowicz, article cité, p. 6.
[231] Miklukho-Maklaï, *Izvestiya Rousskavo Geograf. Obchtchestva*, 1877.
[232] J. Soury, *Etudes historiques sur… l'Asie antérieure*, p. 321.
[233] Georges Courty, *Sur les signes rupestres de Seine-et-Oise* ; Charles Letourneau, *passim*, etc.
[234] Remy de Gourmont, *Le chemin de velours* ; Patrick Geddes.
[235] Rütimeyer, *Globus*, no 13, 2 avril 1903.
[236] A. de Quatrefages, L'*Espèce humaine*, pp. 349 et suiv.
[237] Tito Vignoli, *Myth and Science*.
[238] P. Germain, *Actes de la Société scientifique du Chili*.
[239] Hermann Vâmbéry, *Sittenbilder aus dem Morgenland*.
[240] Girard de Rialle, *Origine des Religions*.
[241] *Das Wesen des Christenthums ; — Das Wesen der Religion.*
[242] Ernst Grosse, *Die Anfänge der Kunst*, p. 35.
[243] Elie Reclus, *Notes manuscrites*.
[244] Draper, *Histoire du Développement intellectuel de l'Europe*.
[245] De Brosses, *Du Culte des dieux-fétiches*, Paris 1760.
[246] *Deutsche Rundschau* Jahrgang XVII, Heft 12.
[247] Pierre Laffite, *General View of Chinese Civilisation*.
[248] J. Lubbock, Anthropological Review, oct. 1869.
[249] Max Müller, *Essais de Mythologie comparée*, trad. G. Perrot, p. 72.
[250] Sakhokia, *Bulletin de la Société d'Anthropologie de Paris*, séance du 16 avril 1904.
[251] Elie Reclus, *Les Primitifs*.
[252] Eug. Monseur, *Cours d'Histoire religieuse*, p. 8.
[253] Elie Reclus, *La Mort*, Société nouvelle, 1895.
[254] A. Bastian, *Rechtsverhältnisse der Völker* ; — Elie Reclus, *Revue internationale des Sciences*, no 12, 1881.
[255] H. Lecky, *Rationalism in Europe*.
[256] Félix Regnault, *Bulletin de la Société d'Anthropologie*, séance du 9 janvier 1896.
[257] Marillier ; Remy de Gourmont, *Le chemin de velours*, p. 18.
[258] Pictet, Aryas, tome II, pp. 644-645.
[259] Miklukho-Maklay, *Bulletin de la Société de Géographie russe*, 1878.
[260] William Ellis, *Polynesian Researches*.
[261] Iliade, XX.
[262] Maud, *Geogr. Journal*, May, 1904, p. 568.
[263] De Baeker, *Archipel Indien*.
[264] Carl Vogt, *Congrès de Bologne*, p. 395.
[265] Max Müller, *Origine et Développement de la Religion*.
[266] G. Tarde, *Les Transformations du Droit*, pp. 18, 21.
[267] André Lefèvre, *Religions et Mythologies comparées*.
[268] H. Vambéry, *Sittenbilder aus dem Morgenland*, p. 314.
[269] Carl Ritter, *De la Configuration des Continents*, trad. E. Reclus, Revue germanique, nov. 1859.
[270] Gaëtan Delaunay, *Mémoire sur l'Infériorité des Civilisations précoces*.
[271] R. Brück, *L'Humanité, son Développement et sa Durée*.
[272] Fr. Ratzel, *Mythen und Einfälle über den Ursprung der Völker*, Globus, 14 jull. 1900; Johannes Zemmrich, *Internationale Archiv für Ethnologie*, 1891.
[273] R. Brück, *l'Humanité, son Développement, sa Durée*.
[274] *Annales du Bureau des Longitudes*.
[275] 2. Ouvrage cité, p. V.
[276] *Journal of the American geographical and statistical Society*, 1870.
[277] Fr. Lenormant, *Les premières Civilisations*.
[278] J. Michelet, *La Bible de l'Humanité*.
[279] Elic Reclus, *Notes manuscrites*.
[280] *Introduction à la Carte géologique*.
[281] Carl Ritter, *Configuration des continents*.
[282] Otto Schrader, *Sprachvergleichung und Urgeschichte* ; — Salomon Reinach, *L'Origine des Aryens*.
[283] *Les Origines Indo-Européennes*.
[284] *Vom Aral bis zur Gangâ*, p. 14.
[285] Raverty ; — Theobald ; — Masson ; — Vignes ; — Biddulph.
[286] Vacher de Lapouge, *L'Aryen*, p. 26.
[287] Carl Ritter, *West-Asien*, vol. IX, p. 216.
[288] Strabon, d'après Néarque, livre XI, chap. xin, 6 ; Arrien, *Anabase*, VII, 15 ; Perrot et Chipiez, v, 499.
[289] Hermann Brunnhofer, *Vom Aral bis zur Gangâ*, p. 11.
[290] *Voir* Carte no 121, page 91, tome II.
[291] Hermann Brunnhofer, *Urgeschichte der Aryer in Vorder und Central-Asien*, Erster Band, p., 131.
[292] Terrien de la Couperie, *Oriental and Babylonian Record*.
[293] Fr. Lenormant, *Les Origines de l'Histoire*, t. II, p. 509.
[294] *Histoire des Perses*, tome I, p. 11.
[295] Terrien de la Couperie, *Oriental and Babylonian Record*.
[296] A. C. Yate, *Loralai*, Scottish Geographical Magazine, July 1897, p. 360
[297] Lessar, *Geographical Journal*, Jan. 1883.
[298] Henry Rawlinson, *Geographical Journal*, 1893, p. 17.
[299] Hermann Brunnhofer, *Urgeschichte der Aryer in Vorder-und Central-Asien*, Erster Band, p. 109.
[300] *Question sumérienne*, J. d'Oppert, J. de Morgan, Hommel, etc. — Halévy, Guyard, etc.
[301] Fr. Lenormant, *Les premières Civilisations*, tome II, p. 489 et suiv.
[302] Oppert, *Le Peuple et la langue des Mèdes* ; Lenormant, passim ; J. Halévy, *La prétendue langue d'Accad* ; *Les prétendus mots sumériens*, J. de Morgan.
[303] *Erân*, p. 34.
[304] Fr. Lenormant, *Les premières Civilisations*.
[305] Fr. Lenormant, *Les premières Civilisations*.
[306] Histoire de l'Elam.
[307] Carl Ritter, *Asien*, vol. IX, pp. 229 et suiv.
[308] Terrien de la Couperie, *Babylonian and Oriental Record*.
[309] Capitan, *Histoire de l'Elam*, Revue de l'Ecole d'Anthropologie.
[310] J. de Morgan, *Mission archéologique en Perse*, préface.
[311] G. Maspero, *Histoire ancienne des Peuples de l'Orient*, p. 470.
[312] Mohl, *Livre des Rois*.
[313] Hérodote, *Histoires*, Livre I, pp. 136, 138.
[314] Nicolas de Damas, cité par Dieulafoy, *L'Art antique de la Perse*, p. 23.
[315] Max Müller, *Essais de Mythologie comparée*, trad. G. Perrot, pp. 53, 54.
[316] Max Müller, *Essais de Mythologie comparée*, trad. G. Perrot, pp. 65, 67.
[317] James Croll, *Climate and Time*.
[318] De Gobineau, *Histoire des Perses*, t. I, p. 24.
[319] Hahn, *Demeter und Baubo, Die Haustiere und ihre Bezichungen zur Wirtschaft des Menschen*.
[320] D'après A. V. Williams Jackson — *Zoroaster, the Prophet of Ancient Iran* — Zar-uchtra signifie « le chameau sauvage », mots qu'il serait difficile d'expliquer symboliquement.
[321] De Gobineau, *Histoire des Perses*, passim.
[322] Id., tome I. p. 106.
[323] Eugène Hins, *La Russie dévoilée au moyen de la Littérature populaire. L'Epopée animale*, pp. 8 et 9.
[324] De Gobineau, *Histoire des Perses*, tome I, p. 520.
[325] De Gobineau, *Histoire des Perses*, tome I, p. 403.
[326] Coste et Flandin, Perrot et Chipiez, Dieulafoy.
[327] *Cyropédie*, livre I, chap. i.
[328] D'Ohsson, *Voyage d'Abou et Cassim*.
[329] Champeaux, *Science sociale* ; — Vivien de St-Martin, *Recherches sur les Populations primitives du Caucase*.
[330] livre III, 94 ; Fr. Lenormant, *Les Origines de l'Histoire*, tome II, pp. 2, 3 et suiv.
[331] Livre I, 72, 194 ; VII, 73.
[332] Moïse de Khorène ; Fr. Lenormant, *Les Origines de l'Histoire*, tome II, pp. 372 et suiv.
[333] A. H. Sayce, *Les Hétéens, Annales du Musée Guimet*, p. 50.
[334] Alfred Loisy, *Les Mythes babyloniens*, p. 189.
[335] Léon Heuzey, *Découvertes en Chaldée* par E. de Sarzec, p. 130.
[336] *Recueil des Travaux relatifs à la Philologie et à l'Archéologie égyptiennes et assyriennes*, pp. 33 et suiv.
[337] J. P. Peters, *Nippur*. Expédition de l'Université de Pennsylvania, 1890.
[338] Fried. Delitzsch, *Wo lag das Paradies*, p. 169, 171 ; Fr. Lenormant, *Les Origines de l'Histoire*, tom.II, pp. 535, 536.
[339] Hugo Winckler, *Die Völker Vorderasiens*, p. 11.
[340] Fr. Lenormant, *Les Premières Civilisations*, tome II, pp. 151, 152.
[341] Hugo Winckler, *Die Völker Vorderasiens*, p. 8.
[342] Même ouvrage, p. 12.
[343] *Die alte Géographie Arabiens*, p. 293.
[344] Genesius, Bohlen, F. Lenormant, etc.
[345] Chap. XIV, verset 13.
[346] Oppert, *Expédition en Mésopotamie*, t. III, pp. 56 et suiv. ; Ch. et F. Lenormant.
[347] Alfred Jeremias, *Halle und Paradies bei den Babyloniern*.
[348] Dillman, C. de Harlez, Fr. Lenormant, *Les Origines de l'Histoire*, pp. 64 et suiv.
[349] Javelle, *Souvenirs d'un Alpiniste*.
[350] Henri Rawlinson Schrader, Lenormant, etc.
[351] J. v. Zaffauk von Orion, *Mitteilungen der k. k. geographischen Gesellschaft, in Wien*, no 5, 1900.
[352] Alfred Loisy, *Les Mythes babyloniens*.
[353] De Sarzec ; — *Rivières, Bulletin de la Société de Géographie d'Alger*, 2e trim. 1903.
[354] Ollivier de Beauregard, *En Asie, Kachmir et Tibet*, p. 7.
[355] R. von Ihering, *Les Indo-Européens avant l'histoire* ; — Frédéric Houssay, *Annales de Géographie*.
[356] Stiffe ; — Loftus ; — A. de Gerlache, *Notes manuscrites*.
[357] Loftus, Ainsworth, Lyell, Cari Ritter, de Morgan, etc. (Voir page 523).
[358] R. von Ihering, ouvrage cité.
[359] *Fragments* de Bérose, cités par Lenormant, Maspero, etc.
[360] R. C. d'Ablaing van Giessenburg, *Evolution des Idées religieuses dans la Mésopotamie*, pp. 88, 89.
[361] Jastrow, *Religion of Babylonia and Assyria*.
[362] F. R. Spiegel, *Ausland*, no 10, 1872.
[363] François Lenormant, *Les premières Civilisations*, tome II, p. 53.
[364] Genèse, chap. XI, v. 2.
[365] Obry, *Du Berceau, de l'Espèce humaine* ; Fr. Lenormant, *L'Ararat et l'Eden. Les Origines de l'Histoire*, tome II.
[366] Denham and Clapperton, *Wanderings and Discoveries* (voir les cartes 83 et 84, pages 485 et 489).
[367] Fr. Lenormant, *Les Origines de l'Histoire*, tome II, pp. 45 et suiv.
[368] Genèse, chap. IV.
[369] Livre I, Clio, v. 193.
[370] J. de Morgan, *Travaux de la Délégation en Perse*.
[371] W. Willocks, *Ancient Irrigation Works on the Tigris*.
[372] Fr. Lenormant, *Les premières Civilisations*.
[373] *Geographical Journal*, June 1896, p. 657.
[374] Hérodote, *Histoires*, livre VII, no 40.
[375] Alfred Ditte, *Revue Scientifique*, 25 nov. 1899.
[376] *Les Indo-Européens avant l'Histoire*, trad. de Meulenaere.
[377] Friedrich Delitzsch, *Wo lag das Paradies ?* p. 76.
[378] Jules Oppert, *Académie des Inscriptions et Belles-Lettres*, séance du 12 sept. 1884.
[379] Fr. Kaulen, *Assyrien und Babylonien*, p. 174.
[380] Hommel, *Aufsætze und Abhandlungen*.
[381] Adhémar Leclère, *Revue Scientifique*, 16. X, 1897, p. 481.
[382] R. Astier, *Congrès des Sociétés savantes*, Toulouse, 1899 ; *Revue scientifique*, 12 avril 1899, pp. 501, 502.
[383] A. Loisy, *Les Mythes babyloniens*, p. 63, passim.
[384] Fr. Lenormant, *Les premières Civilisations*, tome II ; — Hilprecht, *Fouilles de Nippur ;* — E. Nys, *Revue de Droit international et de Législation comparée*.
[385] Hugo Winckler, *Die Vœlker Vorder-Asiens*.
[386] Loftus ; Fr. Kaulen, *Assyrien und Babylonien*, pp. 89 et 108.
[387] Dareste, *Journal des Savants*.
[388] Chilperic Edwards, *The Hammurabi Code and the Sinaitic Législation*.
[389] *National Society of Geography*, 1897, p. 172.
[390] P. Jensen, *Assyrisch-Babylonische Mythen und Epen*, p. 290 ; — A. Loisy, *Les Mythes babyloniens*, p. 3.
[391] Chap.III, v. 3 ; chap. IV, v. ii.
[392] Ernest Renan, *Histoire du Peuple d'Israël*, t. II, p. 457.
[393] *Retraite des Dix Mille*, liv. III, chap. iv.
[394] J. de Morgan, Hilprecht, Dieulafoy.
[395] W.-M. Ramsay, *Geographical Journal*, octobre 1903, voir carte page 1.1
[396] Traduction de *Hvaspadakhja*, d'après Benfey.
[397] Vivien de Saint-Martin, *Description historique et géographique de l'Asie Mineure*.
[398] W.-M. Ramsay, *Geographical Journal*, 1903.
[399] François Lenormant, *Les Origines de l'Histoire*, tome II, p. 366.
[400] Hérodote, *Histoires*, liv. IV, 122, 123.
[401] Voir Carte no 114, page 65.
[402] A.-H. Sayce, *The Hittites*, trad. de J. Ménaut.
[403] Wilson, *Palestine Exploration Fund*, Jan. 1884.
[404] Wright, *The Empire of the Hittites* ; Couder, *Heth and Moab*, p. 22.
[405] *Histoires*, livre II, 106.
[406] *Saturday Review*, February 26, 1899.
[407] Sayce, *Patriarchal Palestine*, p. 251.
[408] G. Maspero, *Histoire ancienne des Peuples de l'Orient*, pp. 312, 313.
[409] Hantz Prutz, *Aus Phœnizien*.
[410] Ernest Renan, *Mission de Phénicie*.
[411] Bérard, *Annales de Géographie*, tome V, 1895-1896, p. 258.
[412] G. Oppert, *Tharshish und Ophir, Zeitschrift für Ethnologie*, 1903; — Weber, *Indische Skizzen*.
[413] Hérodote, IV. Melpomène, 42-43.
[414] Maspero, *Histoire ancienne des Peuples de l'Orient*.
[415] Movers, *Die Phœnizier*, page 297.
[416] Victor Bérard, *De l'Origine des Cultes arcadiens*.
[417] 4. Movers, ouvrage cité, pp. 15 à 19.
[418] Chap. X, v. 22.
[419] Ernest Nys, *Recherches sur l'Histoire de l'Economie politique*, page 57.
[420] G. Maspero, Histoire ancienne des Peuples de l'Orient, p. 235 ; — Elie Reclus, *Notes manuscrites*.
[421] Fr. Lenormant, *Les premières Civilisations* ; — Von Ihering, *Les Indo-Européens avant l'Histoire*, p. 259.
[422] Salomon Reinach, *L'Anthropologie*, p. 4, 1899.
[423] Fr. Lenormant, *Les premières Civilisations*.
[424] W. Sieglin, *Entdeckungsgesçhichte von England im Altertum*.
[425] Fr. Lenormant, *Les premières Civilisations*.
[426] Flinders Petrie, *Contemporary Review*, may 1896.
[427] Sayce, *Patriarchal Palestine*, pp. 21, 22.
[428] A. H. Sayce, *Patriarchal Palestine*, VI.
[429] Boeckh, etc. — Ernest Renan, *Histoire du Peuple d'Israël*, p. 39.
[430] Métamorphoses, IV, 212.
[431] *Genèse*, chap. 47.
[432] *Nombres*, chap. i, v. 46.
[433] Sayce, *Patriarchal Palestine*, p. 59.
[434] Berthelot, *Revue scientifique*, 1896, ii, p. 278.
[435] Bonola, *Bulletin de la Société khédiviale de Géographie*, 1896, no 10.
[436] Lepsius, *Denkmäler aus Ægypten und Æthiopien*.
[437] Palmer, *The Desert of the Exodus*.
[438] *Exode*, chap. XVI, v. 3.
[439] Sayce, *Patriarchal Palestine*, p. 26.
[440] Movers, *Die Phœnizier*, p. i.
[441] *Histoires*, I, 105 ; II, 106 ; III, 5 ; IV, 83.
[442] Von Ihering, ouvrage cité.
[443] Ernest Renan, *Histoire du Peuple d'Israël*, tome II, p. 179.
[444] Fr. Lenormant, *Les Origines de l'Histoire*, tome II, p. 204.
[445] Fr. Lenormant, *Les Origines de l'Histoire*, pp. 328, 329 ; — E. Maurice Lévy, *note manuscrite*. — Voir le tableau des nations au chapitre suivant.
[446] Ernest Renan, *Histoire du Peuple d'Israël*.
[447] Sayce, *Patriarchal Palestine*, p. 73.
[448] A. H. Sayce, *Patriarchal Palestine*, p. 33.
[449] Elie Reclus, *note manuscrite*.
[450] G. Perrot et Ch. Chipiez, *Histoire de l'Art dans l'Antiquité*, tome VII.
[451] Alfred Jeremias, *Hölle und Paradies bei den Babyloniern*.
[452] Samuel, I, chap. XVIII.
[453] Paul Carus, *Monist*, 1890, p. 383.
[454] Ernest Renan, *Histoire du Peuple d'Israël*, pp. 105 et suiv.
[455] Ouvrage cité, pp. 198, 199.
[456] Paul Carus, Mémoire cité, p. 386.
[457] E. Renan, ouvrage cité, t. II, pp. 258, 259.
[458] E. Reuss, *Histoire du Canon des Saintes Écritures*.
[459] Michée, chap. VI.
[460] Gobineau, *Essais sur les Races*.
[461] Zehme, *Arabien und die Araber*.
[462] J. Oppert et E. H. Bunbury, *History of Ancient Geography*, I, p. 461, contre J. de Morgan et autres.
[463] 2. André Joannin, *Bulletin du Comité de l'Asie française*, 1903, p. 426.
[464] *De l'Origine des Égyptiens*, Bulletin de la Société khédiviale de Géog., 4e série, no 12. — Voir la seconde carte en couleurs du premier tome.
[465] Glaser, Petermmn's Mitteilungen, 1884.
[466] A. H. Sayce, *Patriarchal Palestine*, VII.
[467] *Livre des Rois*, chap. X. v. 1 à 10.
[468] *Livre III* (Thalie), 107 à 113.
[469] A. Ular, *Les Mille et Une Nuits*.
[470] Max Oppenheim, *Vom Mittelmeer zum Persischen Golf durch den Hauran, die Wüste und Mesopotamien*.
[471] D. Chamay et A. Deflers, *Excursions au Yémen*, Tour du Monde, pp. 281 et suiv.
[472] Read ; Maspero, *Histoire ancienne des Peuples de l'Orient classique*, p. 41.
[473] Brugsch, *Histoire d'Égypte*, pp. 5, 6.
[474] Georg Sehweinfurth, *De l'Origine des Égyptiens*. Bulletin de la Société khédiviale de Géographie, 2e Série, No 12.
[475] G. Schweinfurth, *Esploratore*, 1878. — Le dernier chiffre est donné par l'édition récente de la carte de Lannoy de Bissy (1898).
[476] G. Maspéro, *Histoire ancienne des Peuples de l'Orient classique*, p. 45.
[477] *Ein altes Stauwerk aus der Pyramidenzeit*. Extr. d'*Illustrierte Deutsche Monatshefte*, 1895.
[478] Oscar Fraas, *Aus dem Orient*, p. 215.
[479] *La Terra Incognito de l'Egitto*, p. 13. Extr. dell'*Esploratore*, 1898.
[480] *Rasse und Milieu*, p. 29.
[481] Adrien Ancelin, *La question préhistorique*.
[482] Rutot, *note manuscrite*.
[483] *Rasse und Milieu*, p. 29.
[484] Georg Schweinfurth, *De l'Origine des Égyptiens*, Bull, de la Société khédiviale de Géographie, 4e Série, No 12.
[485] Exode, chap. VII à XI.
[486] Georg Sehweinfurth, mémoire cité, p. 11.
[487] *Lettres écrites d'Égypte et de Nubie*, citées par Piètrement, Société d'Anthropologie, 6, xii, 1883.
[488] *Man*, oct. 1901.
[489] Edinburgh Royal Society.
[490] Oscar Fraas, *Aus dem Orient*.
[491] G. Schweinfurth, *De l'Origine des Egyptiens*, Bull. de la Soc. khédiviale de Géographie.
[492] *Revue d'Ethnographie*, t. II, 1884, pp. 369-388.
[493] Piètrement, *Les Chevaux dans les Temps préhistoriques et historiques*, Bull. de la Soc. d'Anthrop. de Paris, 1896, pp. 657 et suiv.
[494] G. Maspero, *Histoire ancienne des Peuples de l'Orient classique*, p. 44.
[495] L. J. Morié, Histoire de l'Ethiopie, I, pp. 50, 51.
[496] Ernest Renan, *Mélanges d'Histoire et de Voyages*, pp. 32 et suivantes.
[497] G. Rodier, *Antiquité des Races humaines*, p. 11.
[498] Fr. Hommel ; — R. Von Ihering, *Les Indo-Européens avant l'Histoire*, trad. O. de Meulenaere, p. 113.
[499] *Aus dem Morgenlande, Die älteste Rechenkunst*, pp. 35 et suiv.
[500] Wiedmann, *Die Urzeit Ægyptens und seine atteste Bevölkerung*.
[501] *Revue d'Ethnographie*, t. III, 1884, pp. 369-385.
[502] Brugsch, *Aus dem Motgenlande*, p. 61.
[503] Hugo Winkler, *Die Völker Vorderasiens*, pp. 12, 13.
[504] Max Mûller, *Asien und Europa nach altägyptischen Denkmälern*.
[505] Flinders Petrie, *Contemporary Review*, may, 1897.
[506] H. Brugsch, *Aus dem Morgenlande*, p. 83.
[507] Felkin, *Uganda and the Egyptian Sudan*, vol. II.
[508] Scott Moncrieff, *Royal Institution*.
[509] Richard Lepsius, *Briefe aus Aegypten*.
[510] Hérodote, *Histoires*, liv. II, 149.
[511] Ch. Flahaut, *Notes manuscrites*.
[512] Leopold von Ranke, *Weltgeschichte*, t. I, p. 5.
[513] *Genèse*, chap. XLVII, 15-26.
[514] Diodore de Sicile ; — Ollivier de Beauregard, *Bulletin de la Soc. d'Anthrop*. 16. x, 1890.
[515] Mariette ; Fr. Lenormant.
[516] Brugsch, *Aus dem Morgenlande*, p. 58.
[517] Ollivier de Beauregard, *Bulletin de la Société d'Anthropologie*, Séance du 16 oct. 1890.
[518] *Mélanges d'Histoire et de Voyages*, p. 44.
[519] Brugsch, *Aus dem Morgenlande*.
[520] L. von Ranke, *Weltgeschichte*, I, p. 7.
[521] *Religion und Mythologie der alten Aegypter*.
[522] Fr. Lenormant, *Les premières Civilisations, l'Antiquité égyptienne à l'Exposition Universelle de* 1867.
[523] Griffith, *The Petrie Papyri*.
[524] Ollivier de Beauregard, *En Orient, Etudes ethnologiques et linguistiques*.
[525] Diodore de Sicile, t. II, liv. 1.
[526] Fr. Lenormant, *Les premières Civilisations, L'Antiquité égyptienne à l'Exposition de* 1867.
[527] G. Perrot, *De la Tombe égyptienne*. Revue des Deux Mondes, 1881.
[528] E. Amélineau, *Résumé de l'Histoire d'Egypte*, p. 56 ; — E. Maurice Lévy, *Note manuscrite*.
[529] A. Gayet, *Coins d'Égypte ignorés*.
[530] G. Maspero, *Mémoire sur quelques Papyrus du Louvre*.
[531] E. A. Wallis Budge, *The Book of the Dead*.
[532] Leop. von Ranke, *Weltgeschichte*, t. I, p. 7.
[533] *Les nouvelles Fouilles d'Abydos*, p. 25.
[534] Ernest Renan, *Mélanges d'Histoire et de Voyages*, p. 47.
[535] Gustave Lebon, *Les premières Civilisations*, p. 11.
[536] L. Mayou, *Le secret des Pyramides de Memphis*.
[537] M. Piazzi-Smith, *Our Inheritance of the great Pyramid*. Trad. de l'abbé Moigno : *La grande Pyramide, pharaonique de nom, humanitaire de fait*
[538] *L'Humanité, son Développement, sa Durée*.
[539] C. Lagrange, *Sur la Concordance entre la Chronologie de la Bible et celle de la grande Pyramide*.
[540] L. J. Morié, *Histoire de l'Ethiopie*, p. 48.
[541] W. M. Flinders Petrie, *Ten Years Digging in Egypt*, p. 22.
[542] La première définition correspond à la valeur 51° 51′ pour l'angle de base, la seconde à 51° 49′.
[543] *Histoires*, II, 124.
[544] *l'Age et le Butt des Pyramides lus dans Sirius*. — Calcul corrigé par Valère Maes, *Note manuscrite*.
[545] Hérodote, *Histoires*, livre II, 128.
[546] Fritz Hommel, *Der babylonische Ursprung der segyptischen Kultur*, p. 1.
[547] Fr. Lenormant, *Les premières Civilisations*.
[548] G. Perrot et Ch. Chipiez, *Histoire de l'Art dans l'Antiquité*. Tome I, p. 584 ; — G. Foucart, *Histoire de l'Ordre lotiforme*.
[549] Aug. Mattauzzi, *Les Facteurs de l'Evolution des Peuples*, p. 53.
[550] Mohamed Moktar Pacha, *Atti dal primo Congress geografico* (Venezia), tome II, p. 46.
[551] Brugsch, *Aus dem Morgenlande*, p. 128 et suiv.
[552] Alfred Ditte, *Revue scientifique*, 25 nov. 1899.
[553] Ollivier de Beauregard, *En Orient, Etudes linguistiques et ethnologiques*.
[554] Paul Pierret, *Dictionnaire d'Archéologie égyptienne*, article Bronze.
[555] Fr. Lenormant, *Les premières Civilisations*.
[556] Devéria, *Mélanges d'Archéologie égyptienne et assyrienne*, p. 9.
[557] De Morgan ; H. Le Châtelier, Revue scientifique, 1899, II, p. 311.
[558] *Grammaire des Arts du Dessin*.
[559] Flinders Petrie, *Ten Years Digging in Egypt*. pp. 91, 92.
[560] A. Gayet, *Coins d'Egypte ignorés*, et *Tour du Monde*.
[561] Ernest Renan, *Mélanges d'Histoire et de Voyages*, p. 40.
[562] *Bull. de la Soc. d'Anthrop. de Paris*, séance du 20 déc. 1894.
[563] Amelia Edwards *Two Thousand Miles up the Nile*.
[564] H. Brugsch, *Aus dem Morgenlande*, p. 172.
[565] *National Society of Geography*, 1897, p. 173. Washington.
[566] Bonola, *Bull. de la Soc. khédiviale de Géogr.*, 1896, no 10.
[567] H. Brugsch, *Aus dem Morgenlande*, pp. 25 et suiv.
[568] Beauvisage, *Recueil des Travaux relatifs à la Philologie et à l'Archéologie * égyptiennes et assyriennes*, tome XVIII.*
[569] En Orient, *Etudes sociologiques et linguistiques*.
[570] Dümichen, *Die Flotte einer ægyptischen Königin…* ; — Hermann Brunnhofer, *Vom Aral bis zur Ganga*, IX.
[571] Chabas, *Voyage d'un Egyptien*.
[572] Georges Perrot et Gh. Chipiez, Histoire de l'Art dans l'Antiquité, t. III, p. 28, 29.
[573] Abeken ; Mariette ; Ollivier de Beauregard, *Bulletin de la Société d'Anthropologie * de Paris*, séance du 7 avril 1892.*
[574] A. Mariette, *Listes géographiques des Pylônes de Karnak*.
[575] Ed. Glaser, *Die Abessinier in Arabien und Afrika*.
[576] *The Geographical Journal*, april, 1896, p. 421.
[577] *Académie des Inscriptions*, séance du 19 janv. 1877.
[578] Voir Planche hors texte N° III, page 80.
[579] J. Théodore Bent, *The ancient Trade Routes across Ethiopia*. The Geographical Journal.
[580] Henri A. Stern, *Wanderings among the Falashas in Ahyssinia*.
[581] Th. Bent, *The ancient Trade Routes across Ethiopia*.
[582] J. Deniker, *Les Races et les Peuples de la terre*, p. 492.
[583] Léo Frobenius *Geographische Kulturkunde*, p. 9.
[584] D'après Keâne et Th. Bent ; « Maison de Pierre », d'après Selous.
[585] Henry Schlichter, *The Geographical Journal*, 1899, p. 378.
[586] H. Schlichter, mémoire cité, p. 386.
[587] R. N. Hall aad W. G. Neal, *The ancient Ruins of Rhodesia*.
[588] Norman Lockyer, *The Dawn of Astronomy*, p. 150.
[589] *Journal of the Anthropological Institute* ; *Revue scientifique*, 1896, p. 344.
[590] B. P. Mennell, *The Zimbabwe Ruins*.
[591] Cari Mauch, *Pet. Mitt, Ergänzungsheft*, no 37.
[592] Alfred Grandidier ; — Gabriel Gravier, *Société normande de Géographie, Bull.* juillet-août 1898.
[593] De Launay, Mines d'or du Transvaal.
[594] Joseph Millerd Orpen, *Nineteenth Century*, 1896, p. 193.
[595] *Histoires*, livre II, 32.
[596] Hourst, *Sur le Niger et au Pays des Touareg*, p. 158.
[597] Hérodote, *Histoires*, liv. IV, 173.
[598] Zénaïde A. Ragozin, *Vedic India*, p. 72.
[599] Fouqué, *Mission scientifique à l'île de Santorin*. Archives des Missions, 2e série, t. IV, 1867.
[600] Fr. Lenormant, La Légende de Cadmus, Les premières Civilisations, vol. II, pp. 344 et 345.
[601] Arthur Evans, *A Mycenean System of Writing in Crete and the Peloponnesus*.
[602] André Lefèvre, *Les Origines helléniques*.
[603] Movers ; Fr. Lenormant ; de Saulcy, *passim*.
[604] Victor Bérard, *Les Phéniciens et l'Odyssée*.
[605] V. Bérard, *ouvrage cité*.
[606] Movers, *Die Phoenizier*, t. I, p. 517.
[607] Fr. Lenormant, *Les premières Civilisations*, vol. II, p. 422.
[608] Giambattista Vico, *Science nouvelle*, édition française, p. 202.
[609] Aristote, *République athénienne*, éd. Th. Reinach, pp. 2, 3.
[610] André Lefèvre, *Les Origines helléniques*.
[611] Bursian, *Géographie von Griechenland*.
[612] Otfried Müller, *Orchomenos und die Minyen*.
[613] Fr. Lenormant, *Les premières Civilisations*, vol. II, p. 410.
[614] Strabon, livre I, chap. II, 40, Éd. Am. Tardieu.
[615] E.-H. Bunbury, *History of ancien Geography*, vol. I, p. 20.
[616] L. von Ranke, *Weltgesckiçhte*, I, 1, pp. 160, 161.
[617] G. Perrot et Ch. Chipiez, *Histoire de l'Art dans l'Antiquité*, t. VII, p. 230.
[618] L. von Ranke, *Weltgeschichte*, t. I, 1, p. 169.
[619] Hérodote, *Histoires*, Livre V, 72.
[620] G. Perrot et Ch. Chipiez, *Histoire de l'Art dans l'Antiquité*, tome VII, p. 8.
[621] Fr. Lenormant,*Les premières Civilisations*, vol. II, p. 423.
[622] Ernst Curtius, *Die Ionier vor der griechischen Wanderung*, p. 9.
[623] G. Perrot et Ch. Chipiez, *Histoire de l'Art dans l'antiquité*, t. VII, pp. 304, 305.
[624] Victor Bérard, *Les Phéniciens et l'Odyssée*, t. I, p. 74.
[625] G. Perrot et Ch. Chipiez, *Histoire de l'Art dans l'Antiquité*, t. VII, pp. 307, 308.
[626] L. von Ranke, *Weltgeschichte*, I, 1, p. 173.
[627] G. Perrot et Ch. Chipiez, *Histoire de l'Art dans l'Antiquité*, t. VII, pp. 293 et suiv.
[628] G. Perrot et Ch. Chipiez, *Histoire de l'Art dans l'Antiquité*; tome VII, p. 277 et suiv.
[629] Ed. Meyer, *Die wirtschaftliche Entwickelung des Altertums*, p. 16, 17.
[630] George Grote, *History of Greece*.
[631] Ibn-Khaldoun, *Prolégomènes* ; cité par Ernest Nys, *Société nouvelle*, juillet 1896, p. 123.
[632] L. von Ranke, *Weltgeschichte*, I, I, p. 185.
[633] F. Laurent, *Histoire de l'Humanité*.
[634] Daily, De la *Sélection ethnique*, Revue d'Anthropologie.
[635] L. von Ranke, Weltgeschichte, t. I, 1, p. 171.
[636] G. Grote, *History of Greece*, IV, p. 37.
[637] Hérodote, *Histoires*, v. 37, 38.
[638] L. von Ranke, *Weltgeschichte*, I, 1, p. 254 et suiv.
[639] Ed. Meyer, *Die Sklaverei im Altertum*.
[640] Aristote, *La République Athénienne*, édit. Th. Reinach, chap. XVI, § 41.
[641] Michelet, *La Bible de l'Humanité*.
[642] J.-P. Mahaffy, *The Empire of the Ptolemies*, p. 11.
[643] *Troisième Olynthienne*, § 24 et suiv.
[644] Louis Theureau, *Revue scientifique*, 1897, II, p. 520.
[645] Michelet, *Histoire Romaine*, pp. 60, 61.
[646] Bazin, *Archives des Missions scientifiques et littéraires*, 2e série, t. I, p. 258.
[647] Ernest Renan, *Mélanges d'Histoire et de Voyages*, p. 67.
[648] Plutarque, *Du Visage qui se voit dans le Disque de la Lune*, 6.
[649] Même ouvrage.
[650] G. Perrot et Ch. Chipiez, Histoire de l'Art dans l'Antiquité, t. VII, pp. 348, 349.
[651] Même ouvrage, t. VII, pp. 654 à 667.
[652] Hérodote, *Histoires*, I. p. 158 et suiv.
[653] Edgar Quinet, *Vie et Mort du Génie grec*, pp. 33, 34.
[654] Jules Baissac, *Société nouvelle*, mars 1896, p. 316.
[655] Louis Ménard, *Polythéisme grec*.
[656] Victor Bérard, *De l'Origine des Cultes des Arcadiens*.
[657] Plutarque, *Dénomination des Fleuves et des Montagnes* ; G. Clemenceau, *Le grand Pan*.
[658] F.-C. Penrose (and N. Lockyer) *Philosophical Transactions*, 1884, p. 805 et suiv. ; — Nissen, *Rheinisches Museum fur Philologie*, 1885, 1887.
[659] Michel Bréal.
[660] Delambre, *Astronomie ancienne*, t. I, p. 220; — Oscar Peschel, *Geschichte der Erdkunde*, pp. 42-43 ; — Bunbury, *History of Ancient Geography*, chap. XIV. — Le stade ayant une valeur moyenne de 185 mètres, un degré de grand cercle équivaut à 600 stades, un mille nautique à 10 stades.
[661] Ungerund Kotschy, *Die Insel Cypern*.
[662] Alfred Fouillée, *Le Peuple grec*, Revue des Deux Mondes, 1er mai 1898.
[663] Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 20 août 1886.
[664] Biddulph, *Proceedings*, R. geographical Society, 1889.
[665] N. W. Ramsay, *Scottish Geographical Journal*, oct. 1903, p. 362.
[666] *Géographie*, Livre XIV, v. 13.
[667] N. W. Ransay, article cité.
[668] Voir la carte no 101, page 19, *Empire de Mithridate*.
[669] J.-P. Mahaffy, *The Empire of the Ptolemies*, p. 199.
[670] J.-P. Mahaffy, ouvrage cité, p. 203.
[671] Michelet, *Histoire romaine*, tome II, page 59.
[672] J.-P. Mahaffy, *The Empire of the Ptolemies*, p. 76 et suiv.
[673] Th. Horaolle, *Bulletin de la Soc. de Géographie de l'Est*.
[674] Chap. XCVI.
[675] Henry E. O. Neil, *Scottish Geographical Magazine*, 1886.
[676] A raison de 3 800 francs par talent d'or.
[677] J. P. Mahaffy, ouvrage cité, p. 216.
[678] G. Botti, *Bulletin de la Soc Khédiv. de Géogr*., 1898, no 2, pp. 82, 83.
[679] I. Grafton Milne, *A History of Egypt under Roman Rule*.
[680] J. P. Mahaffy, *The Empire of the Ptolemies*, p. 484.
[681] Edmond Deraolins, *A quoi tient la Supériorité des Anglo-Saxons*, p. 30.
[682] Bunbury, *History of ancient Geography*.
[683] Livre III, 115 ; — N. Sieglin, *Entdeckungsgeschichte von England*, Geographisches Congress zu Berlin, 1899.
[684] Michelet, *Histoire romaine*, p. 182.
[685] R. von Ihering, *Les Indo-Européens avant l'Histoire*, trad. par 0. de Meuenaere, p. 260.
[686] E. Lefébure, *La Politique religieuse des Grecs en Libye*, Bulletin de la Société de Géographie d'Alger.
[687] André Lefèvre, *L'Italie antique*, p. 9.
[688] G. Perrot, *Revue des Deux Mondes*, 1er juin 1897.
[689] Eduard Mayer, *Die wirthschaftliche Entwickelung des Altertums*, p. 19.
[690] André Lefèvre, *L'Histoire*, pp. 149, 150.
[691] Cesare A. de Cara, *Neuvième Congrès international des Orientalistes*, 1891.
[692] A. Hedinger, *Globus*, 15 sept. 1900.
[693] André Lefèvre, *L'Histoire*, p. 153.
[694] *Sprache der Etrusker*, 1874.
[695] Corssen, ouvrage cité, II, p. 577.
[696] G. Marchi, *Revue archéologique*, 1862.
[697] O. Montelius, *Roma prima di Romolo et Remo, Acad. dei Lincei*, cité par *Bollettino d. Soc. Geogr. Ital.* 1899, p. 637.
[698] Michel Bréal et Anatole Bailly, *Dictionnaire étymologique latin*, p. 183.
[699] Niebuhr, *Römische Geschichte* ; Michelet, *Histoire Romaine*.
[700] R. von Ihering *Les Indo-Européens avant l'Histoire*.
[701] R. von Ihering, ouv. cité, page 307.
[702] R. von Ihering, ouvr. cité, p. 404.
[703] Tite-Live, XXV, 12 ; — Fustel de Coulanges, *La Cité antique*, pages 163 et s.
[704] J. A. Hild, *Légende d'Enée avant Virgile*, Revue de l'Histoire des Religions, 1882-83.
[705] Fustel de Coulanges, ouvr. cité, p. 425.
[706] J. Michelet, *Histoire Romaine*, p. 139.
[707] André Lefèvre, *L'Histoire*, p. 165.
[708] V. Duruy, *Histoire des Romains*, p. 208, 212.
[709] R von Ihering, ouv. cité.
[710] *La Cité Antique*, p. 449.
[711] Leopold v. Kanke, *Weltgeschichte*, II, 1, pp. 179 et 180.
[712] Polybe, III, 49-6 à 56-4.
[713] Ernest Desjardins, *Géographie de la Gaule romaine*, II et III, 259, 268.
[714] *Mélanges d'Histoire et de Voyages*, p. 343.
[715] A. Hanoteau et A. Letourneux, *La Kabylie et les Coutumes kabyles*.
[716] Fustel de Coulanges, *La Cité Antique*, p. 452.
[717] Prosper Mérimée, *La Guerre Sociale*, p. 140, 163.
[718] Strabon, *Géographie*, Livre XIV, § 2.
[719] André Lefèvre, *L'Histoire*, p. 197.
[720] Lucrèce, *De Natura Rerum*, livre premier, vers 144.
[721] André Lefèvre, *L'Histoire*, p. 184.
[722] Emile Belot, *Histoire des Chevaliers romains*, I, 75.
[723] R. von Ihering, *Les Indo-Européens avant l'Histoire*, pp. 69 et suiv.; — Ernest Nys, *L'Inde aryenne*, p. 11.
[724] A. Hedinger, *Handelsstrassen über die Alpen in vor und frühgeschichtlicher Zeit*, Globus, 15. IX. 1900.
[725] Henry Martin, *Histoire de France* I; — Amédée Thierry, *Histoire des Gaulois* ; — Ch. Lenthéric, *Le Rhône*, tome I, pp. 66, 67.
[726] Diodore de Sicile, livre V, 24 ; — F. Lenormant, *Les premières Civilisations*
[727] Voir vol. I, p. 205, carte no 29, *Routes de l'Ambre*.
[728] Strabon, livre IV, chap. III, 2.
[729] Amiral Réveillère.
[730] A. Lefèvre, *L'Histoire* ; — Vacher de Lapouge, *Les Sélections sociales*.
[731] Virgile, *Géorgiques*, livre I, 33.
[732] André Lefèvre, *L'Histoire*, p. 251.
[733] Gaston Boissier, *Revue des Cours et Conférences*, 1897, 1898.
[734] R. von Ihering, Les Indo-Européens avant l'Histoire, p. 402.
[735] *Revue des Cours et Conférences*, 17 mars 1898.
[736] J. Grafton Milne, *History of Egypt under Roman Rule*.
[737] Grätz, *Histoire des Juifs*, t. II de la trad. franc., p. 395-396.
[738] Robert Gradmann, *Petermann's Mitteilungen*, III. 1899.
[739] Camden, *Britannia* ; G.-C. Chisholm, *Scottish geographical Magazine*, sept. 1897, p. 478.
[740] H. Duveyrier, *Les Touareg du Nord*.
[741] Cazemajou et Dumas, *Bulletin de la Société de Géographie*, 2e trimestre 1896, p. 152.
[742] E. Masqueray, *Formation des Cités chez les Populations sédentaires de l'Algérie*, pp. 113, 114.
[743] E. Levasseur, *Bulletin de la Soc. de Géogr. com. de Paris*, 1896, fasc. 7 et 8, p. 560.
[744] W. Denton, *England in the fifteenth Century*, pp. 171 à 173.
[745] Vivien de Saint-Martin, *Étude sur la Géographie grecque et latine de l'Inde*, pp. 45, 62.
[746] Fustel de Coulanges, *La Cité antique*, p. 458.
[747] Fustel de Coulanges, *La Cité antique*, p. 469.
[748] Théodore Reinach, *La République athénienne d'Aristote*.
[749] Ernest Nys, *La Notion et le Rôle de l'Europe en Droit international*, p. 69.
[750] Cicéron, *De legibus*, I, *passim*.
[751] Grenard, *Mission scientifique dans la Haute Asie*. Société de Géogr., Séance de janv. 1899.
[752] Sven-Hedin, *Trois ans de Luttes aux Déserts d'Asie,* trad. Rabot, pp. 147 à 153.
[753] *Petermann's Mitteilungen,* 52, III, p. 71.
[754] Sven-Hedin, *Dans les Sables de l'Asie,* pp. 313 et suiv.
[755] La Géographie, XIII, 3, p. 234.
[756] Abel Rémusat, *Histoire de la Ville de Khotan*.
[757] Forsyth, *From Leh to Yarkand*.
[758] Ch. de Ujfalvy, *Bull. de la Soc. de Géogr.,* juin 1878.
[759] Sven-Hedin, *Dans les sables de l'Asie,* p. 8.
[760] 3 330 mètres, d'après Kostenko ; Khan-tengri, 7 320 mètres.
[761] Richthofen, *China*.
[762] J. Deniker, *Tour du monde*.
[763] Carl Hiekisch, *Die Tungusen*, St-Petersburg, 1879.
[764] *Early History of Chinese Civilisation,* 1880 ; — Articles disséminés dans *Oriental and Babylonian Record,* de 1887 à 1893.
[765] G. Schlegel, *Uranographie chinoise*, 1875.
[766] F. de Richthofen, *China*, I, pages 388 et 432.
[767] Alexandre Ular, *La Littérature en Chine, Revue Blanche,* 1er sept. 1899, p. 19.
[768] Terrien de la Couperie, *ouvrage cité*.
[769] Escayrac de Lauture, *Mémoires sur la Chine,* Paris, 1865.
[770] Ferdinand von Richthofen, *China*, Berlin, 1877-1882. *Ergebnisse eigener Reisen und darauf gegründeter Studien,* I, pages 56 à 85.
[771] S. v. Cholsoky, *Petersmann's Mitteilungen,* 1889, I, p. 12.
[772] Zakharov, articles dans *Arbeiten der russischen Gesandtschaft zu Peking*. Berlin, 1858.
[773] Isabella L. Bishop, *Journal of the R. Geographical Society*, 1897, II. p. 12.
[774] Hervey de Saint-Denys.
[775] P. G. M. Stenz, *Globus* 1903, I, p. 294. — E. Guimet, *Société Normande de Géographie*, 1898, p. 9. — *Symboles Asiatiques trouvés à Antinoé,* p. 8.
[776] Pfitzmaier, *Nachrichten von den alten Bewohnern des heutigen Korea*.
[777] Du Halde, *Description de la Chine*, 1735.
[778] Marton ; Whitney ; Müller ; Vivien de Saint-Martin.
[779] Rimsky-Korsakof ; Savage Landor.
[780] Léon Metchnikoff, *Empire Japonais,* Genève, 1881.
[781] Ernest Haeckel, *Lettres d'un Voyageur dans l'Inde,* Paris, 1884.
[782] Albirouny ; Jos. T. Reinaud, *Relations des Voyages des Arabes,* tome I, Paris, 1845.
[783] Dalton, *Ethnology of Bengal*.
[784] Élie Reclus, *Les Primitifs,* pp. 357 et suiv., d'après Arbuthnot, Macpherson, Dalton, etc.
[785] *Introduction à l'Étude des Races Humaines, * pp. 347 à 349.
[786] Julien Vinson.
[787] Hermann Brunnhofer, *Vom Aral bis zur Gangâ*, p. XXV.
[788] Même ouvrage, p. X.
[789] Jos. T. Reinaud, *Mémoire sur l'Inde,* lu en 1846. Commencement de l'ère actuelle, 4 948 ans avant cette date.
[790] Kaye, *Proceedings of the Geographical Society of London,* avril 1879.
[791] Ch. Bartholomæ, *Handbuch der alt-iranischen Dialekte, Einleitung* ; Hermann Brunnhofer, *Urgeschichte der Arier,* Erster Band, passim.
[792] *Voir* le Mérou sur la carte no 242, page 157.
[793] Burnouf, A. de Rémusat, Lassen, Wilford, etc.
[794] F. Lenormant, *Les Origines de l'Histoire,* tome II, p. 20.
[795] Burnouf ; R. von Ihering, *Les indo-Européens avant l'Histoire, * trad. par O. de Meulenaere, pp. 217 et suiv.
[796] Fritz Hommel, Von Ihering, etc.
[797] Fried, Schlegel, Franz Bopp, Jakob Grimm ? Terme popularisé par Aug. Schleicher, *Compendium der vergleichenden Grammatik der indogermanischen Sprachen,* 1861.
[798] Publié en 1789 par Will. Jones qui, le premier, proclama la commune origine du sanscrit, du grec et du latin.
[799] W. Crooke, *The popular Religion and Folklore of Northern India,* Westminster, 1896.
[800] Leopold von Ranke, *Weltgeschichte,* vol. 1, p. 141.
[801] Zenaïde A. Ragozin, *Vedic India,* p. 157.
[802] Max Muller, *Essais de Mythologie comparée,* trad. G. Perrot, p. 48.
[803] Paul d'Enjoy, *Les Pédimanes,* Revue Scientifique, 28 mai 1899.
[804] Hermann Oldenberg, *Buddha,* pp. 10, 11.
[805] E. W. Hopkins, *The social and military Position of the ruling Caste in India,* p. 227 ; Ernest Nys, *l'Inde Aryenne,* p. 24.
[806] Megasthènes ; Irving, *Theory and Practice of Caste,* p. 75, cité par Oldenberg, *Buddha*, p. 12.
[807] Sir J. Fayrer, *Préservation of Health in India*.
[808] Nelson, *Madura Country*.
[809] A. Ragozin, *Vedic India,* p. 281.
[810] *Rig-Veda*. Trad. de Langlois.
[811] William Logan, *Malabar,* Madras, 1887-1891.
[812] H. Oldenberg, *Buddha,* pp. 14, 15, etc.
[813] Hermann Oldenberg, *Buddha,* p. 11.
[814] Même ouvrage, p. 97.
[815] Ouvrage cité, pp. 155, 156.
[816] Max Schreiber, *Buddha und die Frauen*.
[817] Max Schreiber ; — G. Oppert, *Globus* 10 déc. 1903, p. 352.
[818] A. Stein, *Report on a Journey of… Exploration in Chinese Turkestan*.
[819] Eichhoff, *Poésie héroïque des Indiens,* pp. 295 et suiv.
[820] Ammien Marcellin, Livre XXIII, ch. VI, §§ 32. 33.
[821] Brunnhofer, *Vom Aral bis zur Gangâ,* p. 164.
[822] Hérodote, *Histoires,* l. I, 55.
[823] Terrien de la Couperie, *Babylonian and Oriental Record,* vol. I, no 4.
[824] *Indische Skizzen,* p. 77.
[825] Vivien de Saint-Martin, *Géographie grecque et latine de l'Inde,* pp. 402 à 410.
[826] E. H. Bunbury, *History of ancient Geography,* vol. I, p. 226.
[827] Jos. T. Reinaud, *Mémoire géographique, historique et scientifique sur l'Inde*.
[828] Wilson, Cunningham, Vivien de Saint-Martin, B. Haussoulier ; Bunbury, *History of ancient Geography,* passim.
[829] Wilson, *Ariana,* p. 193.
[830] Voir carte no 241, p. 151.
[831] Hérodote, *Histoires,* IV, 44.
[832] Leop. von Ranke, *Weltgeschichte,* I, p. 213.
[833] Bunbury, *ouvrage cité,* p. 554.
[834] Vivien de Saint-Martin, *Traité sur la Géographie grecque et latine de l'Inde,* p.192.
[835] Goblet d'Alviella, *Ce que l'Inde doit à la Grèce,* p. 109 ; — Eugène Monseur, *Inde et Occident,* p. 30.
[836] A. Weber, *Indische Skizzen,* p. 85.
[837] Cunningham, Ferguson, Lejean, etc.
[838] A. Weber, *Indische Skizzen*, p. 96.
[839] A. Weber, *Indische Skizzen,* p. 162.
[840] Goblet d'Alviella ; Darmesteter ; Eugène Monseur, *Inde et Occident,* pp. 20, 21.
[841] E. H. Bunbury, *History of ancient Geography,* tome II, p. 102.
[842] Vivien de Saint-Martin, *ouvrage cité,* pp. 293, 312.
[843] Pline, vi, 23, 7, 110.
[844] L'année 1900 de l'ère vulgaire occidentale correspond à l'année 1843 de l'ère samwat.
[845] Jos. T. Reinaud, *Mémoire géographique, historique et scientifique sur l'Inde*.
[846] E. Renan ; F, Lenormant, *les Origines de l'Histoire,* II, p. 59.
[847] James Burgess, *Journal of Indian Art,* 1894, 1899, etc.
[848] Collection Lapouge-Cavalier, *Congrès des Sociétés Savantes,* Paris 1896.
[849] Hue, *Souvenirs d'un Voyage en Tartarie, en Chine et au Thibet*.
[850] Eugène Burnouf, *Journal des Savants,* 1837, p. 120.
[851] Raquez, *Bulletin du Comité de l'Asie française,* 1903, p. 431.
[852] Mours, *Société de Géographie Commerciale de Bordeaux,* 17, VIII, 1882.
[853] Barth ; Bergaigne ; Et. Aymonier, *The History of Tchampa,* pp. 5, 6.
[854] Paul d'Enjoy, *Revue scientifique,* 27 mai 1889, p. 655.
[855] Henry Yule, *The Book of sir Marco Polo*.
[856] Olivier Beauregard, *Bulletin de la Société d'Anthropologie de Paris,* 7 juillet 1889.
[857] *Malay Archipelago.*
[858] Joshua Rutland, *The Big-Ears,* Journal of the Polynesian Society, 24 déc. 1897.
[859] Boro-Budor ou Buru-budur ; la diphtongue hollandaise *oe* équivaut au français *ou*.
[860] *Geographical Journal,* vol. XIII, 1899, p. 105 et suiv.
[861] A. de Quatrefages, *Introduction à l'Étude des Races Humaines,* p. 146.
[862] Voir la carte n° 44, p. 325, vol. I et la carte n° 227, p. 93, vol. III.
[863] F. W. Christian, *Geographical Journal,* vol. XIII, 1899, p. 105.
[864] Voir la carte en couleurs n° 5.
[865] Max Leclerc, *les Peuplades de Madagascar*.
[866] Alfred Grandidier, *Histoire physique, naturelle et politique de Madagascar ; L'origine des Malgaches*.
[867] Évangile selon saint Mathieu, chap. xi, v, 13, 14 ; Deux Apocryphes.
[868] G. Lejeal, *Humanité nouvelle,* janv. 1899.
[869] Évangile selon saint Mathieu, chap. xv et xvi.
[870] Évangile selon saint Luc, chap. xi et xiii.
[871] Flav. Josèphe, vi, 31. G. Lejeal, *Humanité nouvelle*, déc. 1899.
[872] Edmond Picard.
[873] Évangile selon saint Mathieu, ix, 11 ; viii, 20.
[874] *Chants sibyllins,* II, 320 ; VIII, 3, cités par Gaston Boissier. *La Fin du Paganisme,* t. II, p. 25.
[875] Évangile selon saint Mathieu, v, 17.
[876] Gustave Lejeal, *Humanité nouvelle,* janv. 1899.
[877] *Le Christianisme et ses Origines,* II, p. 243.
[878] Gustave Lejeal, *Humanité nouvelle,* déc. 1899, pp. 657 à 669.
[879] Jules Baissac, *Société nouvelle,* mai 1896, p. 628.
[880] A. Keane, *Man, Past and Present,* p. 319.
[881] A. Gobineau, *Histoire des Perses*, II, p. 626.
[882] Max Müller, *Essais de Mythologie comparée,* traduction de G. Perrot, pp. 464 et suiv.
[883] Fréret, *Examen des Apologistes de la Religion chrétienne* ; Havet, Rosières, etc., etc.
[884] *Mithra,* par Alexandra David, *Étoile Socialiste,* no 20, 18 au 25 avril 1895.
[885] *Première Corinthienne,* XVI, 22.
[886] Élie Reclus, *notes manuscrites*.
[887] Eugène Guillaume, *Revue des Deux Mondes,* 15 juillet, 1897.
[888] *Actes des Apôtres,* XIX, v, 24 à 34.
[889] Montesquieu, *Esprit des Lois,* I, XXV, ch. 11.
[890] R. C. d'Ablaing van Giessenburg, *Évolution des Idées religieuses dans la Mésopotamie et dans l'Égypte,* pp. 149 à 151.
[891] Ernest Renan, *Les Évangiles et la seconde génération chrétienne,* p. 111.
[892] H. L. Strack, *Le Sang et la fausse Accusation du Meurtre rituel,* pp. 28 et ss.
[893] G. Lejeal, *Humanité nouvelle,* février 1898.
[894] Gaston Boissier, *La Fin du Paganisme,* t. II, p. 11.
[895] Remy de Gourmont, *Revue Blanche*, 1er avril 1898.
[896] Gaston Boissier, *Revue des Deux Mondes,* 15 juin 1866, p. 98.
[897] Ernest Renan, *Marc-Aurèle,* pp. 540 à 545.
[898] Jules Baissac, *Le Dieu sémite et le Dieu aryen,* Société nouvelle, mai 1898.
[899] Anatole France, *Sur la Pierre blanche*.
[900] Leopold von Ranke, *Weltgeschichte,* IIIer Teil, Erste Abteilung, p. 367.
[901] Virgile, *Églogues,* II, 72.
[902] Eduard Meyer, *Die wirthschaftliche Entwichelung des Alterthums,* pp. 54, 55.
[903] Gaston Boissier, *La Fin du Paganisme,* pp. 94 et suiv.
[904] Hartpole Lecky, *Rationalism in Europe,* p. 37.
[905] Théodore Duret, *Études critiques d'Histoire, Revue Blanche,* I, viii, 1899.
[906] E. Renan, *Histoire des Origines du Christianisme, Les Évangiles,* p. 3.
[907] Eugène Guillaume, *Les Ruines de Palmyre, Revue des Deux Mondes,* 15 juillet 1897.
[908] Suétone, *De Vita Cæsarum ;* Horace, *Odes*, livre iii, 3, *Iustum ac tenacem*.
[909] Gaston Boissier, *La Fin du Paganisme,* p. 38.
[910] Gaston Boissier, *La Fin du Paganisme*, t. I, p. 80.
[911] Mathieu, vii, 19 ; xxv 30 ; Luc, iii, 9 ; xix, 27 ; — Raoul Rosières, *Recherches critiques sur l'Histoire religieuse de la France,* pp. 23, 24.
[912] Hartpole Lecky, *Rationalism in Europe*.
[913] J. Novicov, *Conscience et Volonté sociales*, p. 253.
[914] Albert Harrent, *Les Écoles d'Antioche,* pp. 52 à 59.
[915] Même ouvrage, pp. 215-216.
[916] Gaston Boissier, *La Fin du Paganisme,* t. I, p. 422.
[917] Marcelin Berthelot, *Collection des anciens Alchimistes grecs,* Introduction, p. 4.
[918] Victor Arnould, *Histoire sociale de l'Église, Société nouvelle,* juin 1895.
[919] Mathieu, xxii, 14.
[920] Michel Bakounine, *Le Principe de l'État, Société nouvelle,* nov. 1899, pp. 582 et suiv.
[921] Hartpole Lecky, *Rationalism in Europe*.
[922] Victor Arnould, *Histoire Sociale de l'Église*, *Société nouvelle*, oct. 1895, p. 417.
[923] Jules Baissac, *Société nouvelle,* août 1896, pp. 165 et suiv.
[924] De Baye, *Mémoires de la Soc. nationale des antiquaires de France*, vol. LVI, 1907
[925] Gustave Geyer, *Svea Riker Hafder,* t. I, p. 40 ; *Histoire de Suède,* Upsala 1825.
[926] Anderson, *Mythologie Scandinave,* p. 50. Ce nom signifierait le « Furieux » d'après Adam de Brème et autres, et l' « Impie » d'après Kluge.
[927] Ph. Champault, *Le Personnage d'Odin,* etc. *Science Sociale,* mai 1894, p. 398.
[928] J. Deniker, *Tour du Monde*.
[929] Hérodote, *Histoires,* IV, 17.
[930] Fr. Lenormant, *Les premières Civilisations*.
[931] Ch. Robert et Al. Bertrand, *Ac. des Inscriptions, * janvier 1884.
[932] Ph. Champault, *Science Sociale,* 1894, p. 53.
[933] O. Graewe, *Globus,* 10 Marz 1904.
[934] André Lefèvre, *Germains et Slaves* ; — Émile Eude, *Cosmos*.
[935] Van Gennep.
[936] Mahu, *Ueber den Ursprung und die Bedeutung des Namens Germanen*.
[937] Godefroid Kurth, *Les Origines de la Civilisation moderne,* t. I, p. 70.
[938] Grimm, *Rechtsalterthümer*.
[939] H. M. Chadwick, *The Cult of Othin*.
[940] Engelhardt, *Denmark in the early Iron Age*.
[941] H.-M. Chadwick, *The Cult of Othin*.
[942] Voir carte n° 202, p. 517, vol. II, et carte n° 263, p. 301, vol. III.
[943] R. Gradmann, *Petermann's Mitteilungen,* 1899, p.57 et suiv.
[944] Voir notamment Pierre Kropotkine, *The Dessication of Eurasia,* the Geographical Journal, 1904, I, p. 723.
[945] Jornandès (Jordanès), *Histoire des Goths,* chap. IV.
[946] De Saint-Yves, *Revue scientifique,* 19 fév. 1900.
[947] Ammien Marcellin, livre XXXI, ch. 3.
[948] André Lefèvre, *Germains et Slaves,* p. 70.
[949] Paul Guiraud, dans l'Atlas Schrader ; Moirey est un hameau voisin de Dierrey-Saint-Julien.
[950] Godefroid Kurth, *Les Origines de la Civilisation moderne,* tome Ier, p. 338.
[951] H. Pirenne, *Histoire de Belgique,* tome Ier, p. 9.
[952] A. Rutot, *Esquisse d'une comparaison des couches pliocènes… de la Belgique… et du sud-est de l'Angleterre,* Brux. Soc. Belge de Géolog. 1903.
[953] H. Pirenne, *Histoire de Belgique,* tome Ier, pp. 10 à 13.
[954] Godefroid Kurth, *Origines de la Civilisation moderne,* t. II, p. 59.
[955] Augustin Thierry, *Considérations sur l'Histoire de France,* chap. ii.
[956] Ed. Gibbon, *Décadence et Chute de l'Empire romain* ; John Ruskin, *La Bible d'Amiens*.
[957] Eduard Meyer, *Die wirtkschaftlicke Entwickelung des Alterthums,* p. 6.
[958] Fr. Martroye, *Une Tentative de Réveil social en Afrique*.
[959] F. von Löher, *Nach den glücklichen Inseln*.
[960] Émile Eude, *Cosmos,* d'après plusieurs auteurs.
[961] A. Duponchel, *Géographie générale du département de l'Hérault,* Introduction, pp. xv et suiv.
[962] H. Hallam, *L'Europe au Moyen Age,* I, p. 20.
[963] Th. Duret, *Études Critiques d'Histoire,* Revue Blanche, 1er août 1899.
[964] Augustin Thierry, *Récits des Temps Mérovingiens*.
[965] H. Pirenne, *Histoire de Belgique,* pp. 20, 21.
[966] Godefroid Kurth, *Les Origines de la Civilisation moderne*, tome II, p. 12.
[967] Voir carte no 206, vol. II.
[968] Laurence Gomme, *Contemporary Review,* may 1906, p. 694.
[969] *Mitteilungen der k. k. geog. Gesellschaft,* Wien, 7-8, 1903. — Voir Carte de Londres au moyen âge, tome IV, p. 99.
[970] John Richard Green, *The Making of England*.
[971] W. Denton, *England in the fifteenth Century,* pages 138 à 144.
[972] Gaston Boissier, *Revue des Deux-Mondes,* 15 juin 1866, pages 998 et suiv.
[973] P. Joanne, *Dictionnaire statistique et administratif de la Prance,* article *Saint*.
[974] A. von Ziegesar, *Der heidnische Untergrund der Gralsage*.
[975] Remy de Gourmont, *Revue Blanche,* 1er avril 1898, p. 488.
[976] Dureau de la Malle, *Mémoire sur sainte Venise,* Acad. des Inscriptions ; Remy de Gourmont, *Revue Blanche,* 1er avril 1898, p. 489.
[977] *Épitre xl,* citée et traduite par God. Kurth, t. II, p. 38, 39.
[978] *Hist. Ecc. Angl.* 11, 13, trad. G. Kurth, *Origines de la Civilisation moderne,* tome II, pp. 18, 19.
[979] G. Boissier, *La Fin du Paganisme,* t. II, p. 340.
[980] Raoul Rosières, *Recherches sur l'Histoire religieuse de la France,* pp. 34, 35.
[981] Victor Arnould, *Histoire sociale de l'Église,* Société Nouvelle, oct. 1895, p. 421.
[982] Remy de Gourmont, *Le Chemin de Velours,* p. 31.
[983] *Cité de Dieu,* XVI, ch. ix, p. 556.
[984] Raymond Beazley, *The Dawn of modem Geography*.
[985] Le même, *Medieval Trade and Trade Routes*.
[986] Georg Schweinfurth, *La Terra incognita dell' Egitto,* p. 11.
[987] Albert Gayet, *Coins d'Égypte ignorés,* p. 5, 20 et *passim*.
[988] Gaston Boissier, *La Fin du Paganisme,* tome II, p. 413.
[989] Victor Arnould, *Histoire sociale de l'Église,* Société Nouvelle, mars 1896, pp. 349, 350.
[990] G. Tarde, *Les Transformations du Droit,* p. 24.
[991] Ch. Dezobry, *Rome au siècle d'Auguste,* tome III, lettre 81 ; Raoul Rosières, *Histoire religieuse de la France,* pp. 69, 70.
[992] D'Arbois de Jubainville ; — Ernest Nys, *Société Nouvelle*, mai 1896, p. 606.
[993] W. W. Rockhill, *Journey through Mongolia and Tibet,* p. 13, 14.
[994] de Gobineau, *Histoire des Perses,* II, p. 511.
[995] Milenko R. Vesnitch, *Le Droit international dans les Rapports des Slaves méridionaux au Moyen âge,* p. 13.
[996] Ernest Nys, *Le Développement économique et l'Histoire,* p. 7
[997] Godefroid Kurth, *Les Origines de la Civilisation moderne,* t. I, p. 287.
[998] A. Rambaud.
[999] Kondakoff, *Art byzantin*.
[1000] Melchior de Vogüé, *La Syrie centrale*.
[1001] Jules Nicole, *Livre du Préfet* ; — Ernest Nys, *Revue de Droit international et de Législation comparée*, t. XXX, 1899.
[1002] God. Kurth, *Les Origines de la Civilisation Moderne,* t. II, p. 40 ; — Hartpole Lecky, *Rationalism in Europe*.
[1003] G. de Saint-Yves, *Revue Scientifique,* 17 février 1900.
[1004] Raymond Beazley, *Medieval Trade and Trade Routes*.
[1005] J. Théodore Bent, *Report on the 63d. meeting of the British Association,* Nottingham, sept. 1893, pages 557 et suiv.
[1006] A. Stein, *Report on a Journey… in Chinese Turkestan,* 1901. — Pour plus de détails sur le même sujet, *voir* vol. IV, pages 166 et suiv.
[1007] J. T. Reinaud, *Mémoire sur l'Inde,* p. 86.
[1008] Voir Cartes Nos 269, 270, 275, 276 et p. 347, 349, 377, 379.
[1009] Fr. Harrison, cité par J. Morley, *Nineteenth Century,* 1904.
[1010] Ad. Avril, *La Serbie chrétienne*.
[1011] H. Driesmans, *Wahlvernandischaften der deutschen Bluimischung* ; — Roorda van Eysinga.
[1012] Pierre Kropotkine ; — Ernest Nys, *Autour de la Méditérranée,* p. 5.
[1013] J. Wellhausen, *Die Reste des arabiscken Heidenthums*.
[1014] R. Dozy, *Histoire des Musulmans de l'Espagne,* page 28.
[1015] H. Brugsch, *Ans dem Morgenlande,* p. 20.
[1016] Ernest Nys, *Revue de Droit International et de Législation comparée,* t. xxx, 1898.
[1017] W. M. Ramsay, *Geographical Journal,* oct. 1903, p. 101.
[1018] Fr. Lenormant, *Les Origines de l'Histoire,* t. II, p. 520.
[1019] James Darmesteter, *Parsi-ism : its Place in History,* p. 10.
[1020] Socim ; — Conder, *Survey of Western Palestine*.
[1021] Tauxier, *Revue Africaine* ; — Keane, *Man past and présent*,* p. 172.*
[1022] L. von Ranke, *Weltgeschichte,* fünfter Theil, erste Abtheilung, p. 197.
[1023] H. Barth, *Wanderungen durch die Küstenländer des Mittelmeeres*.
[1024] M. Butcher, *Revue des Revues,* 1er juillet 1900, p. 105.
[1025] Blanchet, *Académie des Inscriptions et Belles-Lettres*.
[1026] E.-F. Gautier, *Annales de Géographie,* 15 juillet 1903, pp. 364, 365.
[1027] Fr. Schrader, *Revue de l'École d'Anthropologie,* 1898.
[1028] R. Dozy, *Histoire des Musulmans d'Espagne*.
[1029] Compeyrans, *Boletin de la Soc. Geogr. de Madrid,* 1881.
[1030] R. Dozy, *Histoire des Musulmans d'Espagne*.
[1031] Draper, *Histoire des Conflits entre la Science et la Religion,* trad. franc., p. 69.
[1032] J. T. Reinaud, *Invasion des Sarrazins en France*.
[1033] *Histoire des Conflits entre la Science et la Religion*.
[1034] Draper, *Histoire des Conflits de la Science et de la Religion,* pp. 73, 74.
[1035] L'article arabe *al* et μεγιστη (sous-entendu Βιβλος), le plus grand livre.
[1036] Oscar Peschel, *Geschichte der Erdkunde,* pp. 121, 123.
[1037] E. H. Bunbury, *History of Ancient Geography,* 1 volume, p. 625.
[1038] R. Beazley, *Medieval Trade and Trade Routes*.
[1039] Cosimo Bertacchi, *L'Italia e il suo Mare,* Bollettino della Societa Geographica Italiana, Agosto 1900, pp. 708 et suiv.
[1040] Victor Arnould, *Histoire Sociale de l'Eglise*, Société Nouvelle, nov. 1896.
[1041] Nap. Peyrat. *Les Réformateurs au xiie siècle*.
[1042] H. Pirenne, *Histoire de Belgique*.
[1043] Leopold von Ranke, *Weltgeschichte*, sechster Theil, erste Abtheilung, p. 93.
[1044] Paul Platen ; — Alfr. Kirchhoff, *Mitteilungen des Vereins für Erdkunde zu Halle*, 1900, p. 97.
[1045] D'Arbois de Jubainville, *Etudes sur le Droit celtique*, t. II, p. 123.
[1046] D'Arbois de Jubainville ; — Ernest Nys, *Société Nouvelle*, Mai 1896, p. 604.
[1047] Ernest Nys, même recueil, même livraison, p. 608.
[1048] Maxime Kovalevsky, *Coutume contemporaine et Loi ancienne. Droit coutumier ossétien*, p. 370
[1049] D'Arbois de Jubainville, *Senchus Môr*, p. 99.
[1050] Edda, *Der Gesang bei der Mûhle*, Edition de Hans von Wolzogen, p. 405.
[1051] Fräulein Mestorf, ''Mitt. d. Anthropologischen Vereins in Schleswig-Holstein*, Heft 14, 1901.*
[1052] Ernest Nys, *Le haut Nord*, p. 14.
[1053] Alfred Maury, *La vieille Civilisation Scandinave. Revue des Deux Mondes*, 15, IX, 1880.
[1054] Mourmanie signifie probablement « le pays des Normands ».
[1055] Bosworth, *King Alfred's Anglo-Saxon Version of Orosius* ; Lowenberg, *Geschichte der Géographie*, p. 90.
[1056] Oscar Peschel, *Geschichte der Entdeckungen*, pp. 80 et suiv.
[1057] Ernest Nys, *Le haut Nord*, p. 17.
[1058] Max Müller, *Essais de Mythologie comparée, trad. par G. Perrot*, p. 227.
[1059] Geffroy, *Rome et les Barbares*, p. 116.
[1060] Ernest Nys, *Le haut Nord*, p. 26.
[1061] H. Pirenne, *Histoire de Belgique*, p. 37.
[1062] *Voir* Carte n° 293, p. 477.
[1063] Annales de Saint Bertin ; Alfred Maury, *Revue des Deux—Mondes*, 15 sept. 1880.
[1064] Kleinclausz, dans l'*Histoire de France* de E. Lavisse, II, 1, p. 381.
[1065] Ernest Nys, *Le haut Nord*, p. 5.
[1066] Jules Leclercq, *La Terre de Glace*.
[1067] C. Rafn, *Antiquitates Americanæ*, 1837.
[1068] Ernest Nys, *Le haut Nord*, pp. 6, 7.
[1069] On admet généralement qu'à la fin du douzième siècle l'Islande comptait 120 000 habitants, il y en aurait eu moins de 40 000 au dix-huitième siècle. Le recensement de 1901 a donné environ 78 000 habitants.
[1070] Ernest Nys, *Le haut Nord*, p. 12.
[1071] *Voir* la gravure de la p. 511, la carte n° 303, page 514.
[1072] Max Müller, *Essais de Mythologie comparée*, trad. G. Perrot, p. 227.
[1073] Flint, *Philosophy of History*.
[1074] I. I. Hayes, *The Land of Désolation*, London, 1871.
[1075] Oscar Peschel, *Geschichte der Entdeckungen*.
[1076] Cornelia Horstord, *National geographical Magazine*, March 1898, no 3, pp. 73 et suiv.
[1077] Ph. Marcou, *Notes manuscrites*.
[1078] Sophus Bugge, Voir *Globus*, 22 mai 1902.
[1079] H. J. Mackinder, *Britain and the Bristih Seas*, p. 7.
[1080] Ernest Nys, *Le haut Nord*, p. 9.
[1081] P. Riant, *Expéditions et Pèlerinages des Scandinaves.*
[1082] *Histoires*, livre IV, § 17.
[1083] Livre IV, § 7 et 30.
[1084] H. M. Chadwick, *The Cult of Othin*, p. 42.
[1085] *Histoires*, livre I, § 215, 216.
[1086] Palaky, *Geschichte von Böhmen*; P.-J. Schafarik, *Geschichte der Slawischen Sprache* ; L.-J. Hannusch, *Wissenschaft des Slawischen Mythus.*
[1087] Schnitzler, Macciowski, Schafarik, Hannusch.
[1088] C. Schmidt. *Bull. de l'Acad. des Sciences de Pétersbourg*, vol. XVI, 1871.
[1089] Gust. von Düben, *Lappland och Lapparne*.
[1090] *Ursàg*, « cortège »; *Magyar ország*, « pays des Hongrois ». Bernhard Munkáczi, *Ethnographia*; Karl Tagànyi, *Ungarische Revue*, 1895.
[1091] Arminius Vàmbéry, *Ungarische Revue*, Mai, Juli, 1894, pp. 247, 248.
[1092] G. de Saint-Yves, *Revue scientifique*, 10 févr. 1900.
[1093] A. Vàmbéry, *Uigurische Sprachmonumente*.
[1094] Leopold von Ranke, *Weltgeschichte, achter Theil*, p. 32.
[1095] *Verhandlungen der Gesellschaft für Erdkunde zu Berlin*, 1897, n° II, p. 357.
[1096] Raoul Rosières, *Recherches critiques sur l'Histoire religieuse de la France*, p. 7.
[1097] La *Nobla Leyczon* des Vaudois.
[1098] Dom Plaine, *Revue des Questions historiques*, janvier 1873 ; Raoul Rosières, ouvrage cité, pp. 135, 163.
[1099] L'Eglise donna le diadème à Pierre et celui-ci à Rodolphe.
[1100] W. Denton, *England in the fifteenth Century*, p. 128.
[1101] H. Pirenne. *Histoire de Belgique*, p. 86.
[1102] Voltaire, *Essai sur les Mœurs*, t. I, ch. xli.
[1103] Ernest Nys, *Le Développement économique et l'Histoire*, p. 8.
[1104] Edouard Rod *Soc. normande de Géogr*, janvier, février, 1897.
[1105] Victor Arnould, *Histoire Sociale de l'Eglise*, Société Nouvelle, nov. 1896.
[1106] Eduard Meyer, *Die Sklaverei im Alterthum*, pp. 48, 49.
[1107] H. Pirenne, *Histoire de Belgique*, t. I, p. 124.
[1108] H. Pirenne, *même ouvrage*, p. 127.
[1109] Maxime Kovalevaky, *Société Nouvelle*, août 1896, p. 152.
[1110] J.-R. Green, *Town Life in the fifteenth Century*.
[1111] Léon Cladel, *La Fête votive de Saint-Barthélémy Porte-Glaive* ; Émile Souvestre.
[1112] W. Denton, *England in the fifteenth Century*, p. 43.
[1113] Wace ; Benoît de Sainte-Maure ; Augustin Thierry, *Considérations sur l'Histoire de France*, chap. I.
[1114] H. Pirenne, *Histoire de Belgique*, t. I, p. 134.
[1115] Giambattista Vico, *Scienzia Nuova*, édit. française, p. 372.
[1116] Leopold von Ranke, *Weltgeschichte*, achter Theil.
[1117] Leopold von Ranke, *Weltgeschichte*, achter Theil, p. 69.
[1118] Moine Robert ; Guilbert de Nogent, *Hist. Hieros*., cités par Raoul Rosières, ouvr. cité, pp. 240, 241.
[1119] Raoul Rosières, *Recherches critiques sur l'histoire religieuse de la France*, p. 239.
[1120] W. M. Ramsay, *Geographical Journal*, oct. 1903.
[1121] *Geographical Journal*, oct. 1903, p. 384.
[1122] Leopold von Ranke, *Weltgeschichte*, achter Theil.
[1123] Paul Meyer, *Introduction* à Girart de Roussillon, pages lxx, lxxi.
[1124] P.Casanova, *Journal Asiatique*, 9e série, tome XI, no 1, 1898; — E. Doutté, *Bull. de la Soc. de Géogr. et d'Archéol. d'Oran*, janv. à mars 1899, p. 53.
[1125] H. Yule, *The Book of Marco Polo*, 2e édition, vol. 2, p. 155.
[1126] Henry Charles Lea, *Origines et Procédure de l'Inquisition*, tome I, Trad. par Salomon Reinach.
[1127] Nap. Peyrat, *Les Réformateurs au douzième Siècle*, pp. 71, 72.
[1128] Sismonde de Sismondi, *Les Républiques Italiennes*.
[1129] Nap. Peyrat, *Les Réformateurs au douzième Siècle*, p. 445.
[1130] Godfr. Kurth, *Congrès Scientifique international des Catholiques*, tenu à Fribourg en 1877.
[1131] *Science Nouvelle*, édit. franç. de 1844, pp. 373, 374.
[1132] Jules Michelet, *Histoire Romaine*. 1 vol., p. 9.
[1133] H. Pirenne, *Histoire de la Belgique*.
[1134] Avendt, *Des Colonies flamandes dans le nord de l'Allemagne*.
[1135] Howard Read, *Journ. of the Manchester Geog. Society*, 1903.
[1136] F. Dahn, *Urgeschichte der germanischen und romanischen Volker*, cité dans Pierre Kropotkine, *L'Entr'Aide*, p. 178.
[1137] Ernest Nys, *Recherches sur l'histoire de l'Economie politique*, pp. 34, 35.
[1138] R. Green, *Conquest of England.*
[1139] A. Luchaire, *Histoire de France*, par B. Lavisse, tome II, 2e partie, p. 340.
[1140] H. Pirenne, *Histoire de la Belgique*, p. 121.
[1141] Jean Janssen, *Getchichte des deutschen Volkes*.
[1142] Oscar Peschel, *Geschichte des Zeitalters der Entdeckungen*, p. 13.
[1143] W. Heyd ; Ernest Nys, *Un Chapitre de l'Histoire de la Mer*.
[1144] Friedrich Katzel, *Das Meer als Quelle der Völkergrösse*, pp. 58, 59.
[1145] J. Armingaud, *Archives des Missions Scientifiques*, 2e série, t. IV, p. 328.
[1146] Guillaume de Greef, *Essai sur la Monnaie, le Crédit et les Banques*, Ann. de l'Inst. des Sc. Soc., 1900.
[1147] Fr. Cosentini, *Grandeur et Décadence de Venise*.
[1148] Daru, *Histoire de Venise*.
[1149] Milenko R. Vesnitch, *Le Droit international dans les Rapports des Slaves méridionaux au moyen âge*, p. 39.
[1150] Guillaume de Greef, *Essai sur la Monnaie, le Crédit et les Banques*, p. 50.
[1151] A. Hedinger, *Handelsstrasten über die Alpen in vor und frühgeschichtlicher Zeit*, Globus, 15 sept. 1900.
[1152] Sophus Ruge, *Topographische Studien zu den portugiesischen Entdeckungen auf den Küsten Afrikas.*
[1153] Ch. de la Roncière, *Un Inventaire de Bord en 1294*, Bibliothèque de l'Ecole des Chartes, 1897.
[1154] *La Croisade contre les Albigeois*, Edition Mary-Lafon, Introduction, p. 28.
[1155] Louis Brand, *Trois Siècles de l'Histoire du Languedoc*, p. 76.
[1156] *Les Croisades contre les Albigeois*, Edition Mary-Lafon, p. 149.
[1157] A. Luchaire, Les Premiers Capétiens. Histoire de France d'Ernest Lavisse, tome II. 2e Partie., p. 348.
[1158] Abbé Guibert de Nogent, cité par A. Luchaire, *Les Premiers Capétiens*, p. 349.
[1159] H. Pirenne, *Histoire de la Belgique*, tome I, p. 5, voir aussi pp. 171-179.
[1160] A. Luchaire, *Les Communes françaises à l'époque des Capétiens*, pp. 69 et suiv.
[1161] H. Pirenne, *Histoire de la Belgique*, p. 89.
[1162] Maestricht, traduction du nom latin Trajectum ad Maas.
[1163] H. Pirenne, *Histoire de Belgique*, I, pp. 240-244.
[1164] Wamkœnig-Gheldolf, *Histoire de la Flandre*, t. II, p. 516, cité par Pirenne.
[1165] Friedrich Ratzel, *Das Meer als Quelle der Vœlkergrœsse*, p. 46.
[1166] H. Pirenne, *Histoire de la Belgique*, t. I, p. 258.
[1167] Victor Amould, *Histoire Sociale de l'Eglise*, Société nouvelle, janv. 1897, pp. 32, 34.
[1168] Jean Janssen, *l'Allemagne à la Fin du Moyen Age*, p. 74.
[1169] H. Pirenne, *Histoire de la Belgique*, t. 1. pp. 255, 256.
[1170] Pierre Kropotkine, *L'Etat, son Rôle historique*.
[1171] Ed. Corroyer, *Les Origines de l'Architecture française au Moyen Age*, séance publique annuelle des cinq académies, 25 oct. 1898.
[1172] F. de Verneilh, *Architecture byzantine en France*. — *Voir* diverses gravures du chapitre des Croisades.
[1173] Emile Motte, *Une Heure d'Art*.
[1174] Désiré Charnay, *Mission scientifique*, 1881.
[1175] *S. Bernardi Apologia, ad Guillelmum S. Theodorici abbatem*, cité par Nap. Peyrat, *Les Réformateurs de la France et de l'Italie, au douzième Siècle*, pp. 25, etc.
[1176] Batissier, *Histoire de l'Art monumental*, p. 309.
[1177] La Villemarqué, *Barzas Breiz*, p. 488 ; — Ch. Letourneau, *Évolution littéraire*, p. 485.
[1178] J. Michelet, *Histoire de France*, XVI, p. 95.
[1179] Raoul Rosières, *Ouvrage cité*, p. 258.
[1180] Hanoteaux, *Société Normande de Géographie*, 1900, t. I, p. 24.
[1181] Thorold Rogers, cité dans *Humanité Nouvelle*, juillet 1898, p. 117
[1182] Bruce Home, *Notes manuscrites*.
[1183] Camille Enlart, *Société de géographie de Paris*. Séance du 4 déc. 1896, Bulletin 2e trimestre 1897.
[1184] A. Luchaire, *Histoire de France* d'Ernest Lavisse, tome III, chap. II, p. 36.
[1185] W. Deaton, *England in the fifteenth Century*, pp. 27, 29.
[1186] Wentworth Webster, *Société Ramond*. 2° trim., 1902.
[1187] S. Novicov, *Conscience et Volonté sociales*, p. 208.
[1188] W. Denton, *England in the fifteenth Century*, pp. 4 à 6.
[1189] J. Michelet. *Histoire de France*, t. III, p. 158.
[1190] Viollet, *Précis de l'Histoire du Droit français*, p. 582.
[1191] Gaston Richard, *le Socialisme et la Science sociale*, p. 12.
[1192] Charles Jourdain, *Mém. de l'Acad. des Insc. et Belles-Lettres*, t. XXVIII, 1874.
[1193] Guillaume de Greef, *Essais sur la Monnaie, le Crédit et les Banques*, pp. 34, 35.
[1194] Ernest Nys, *Recherches sur l'Histoire de l'Economie politique*.
[1195] Lehugeur, André Lefèvre, *Quelques années du bon vieux Temps, Revue de l'Ecole d'Anthropologie de Paris*, nov. 1901, pp. 351 et suiv.
[1196] O. des Murez, *Revue de l'Université de Bruxelles.*
[1197] D. Brissaud, *les Anglais en Guyenne*, pp. 65 et suivantes.
[1198] A. Duponchel, *Introduction à la Géographie générale du département de l'Hérault*, pp. 62, 65.
[1199] Alphonse de Hauteville, *les Aptitudes Colonisatrices des Belges*, p. 119.
[1200] D. Brissaud, *ouvrage cité*, pp. 230, 231.
[1201] D. Brissaud, *ouvrage cité*, p. 127.
[1202] *Même ouvrage*, p. 263.
[1203] Siméon Luce, *Histoire de la Jacquerie*, p. 32.
[1204] J. Michelet, *Histoire de France*, t. II.
[1205] Siméon Luce, *Histoire de la Jacquerie*, pp. 115, 116.
[1206] Chroniqueur anonyme de Laon, cité par A. Luchaire, *Grande Revue*, mai 1900.
[1207] Siméon Luce, *Histoire de la Jacquerie*, pp. 9 et 10.
[1208] Froissart, *Chroniques*, I, V, 190.
[1209] Marcellin Boudet, *la Jacquerie des Tuchins*.
[1210] Alphonse de Hauteville, *les Aptitudes colonisatrices des Belges*, pp. 112 à 119.
[1211] H. Fierens-Gevaert, *Psychologie d'une Ville*.
[1212] W. Denton, *England in the fifteenth Century*, p. 82.
[1213] *Journal d'un Bourgeois de Paris*, année 1421, — cité par Raoul Rosières, *Recherches critiques sur l'Histoire religieuse de la France*, pages 411 et suivantes.
[1214] Troketowe ; — W. Denton, *England in the fifteenth Century*, p. 85 et suivantes.
[1215] W. Denton, *ouvrage cité*, pp. 97, 105.
[1216] W. Denton, *England in the fifteenth Century*, pp. 128, 129.
[1217] *Même ouvrage*, p. 51.
[1218] *Même ouvrage*, p. 171.
[1219] Emile de Laveleye, *Revue des Deux Mondes*, 15 juillet 1870.
[1220] *Furrow long*, « longueur de sillon », soit 220 *yards* ou 660 pieds (201 mètres) : c'est la huitième partie du mille de terre, *English* ou *Statute mile*.
[1221] W. Denton, *ouvrage cité*, p. 36.
[1222] *Même ouvrage*, pp. 145, 217 et suiv.
[1223] Ernest Nys, Notes sur la Neutralité, *Revue de Droit International et de Législation comparée*, 1900.
[1224] Alfred Dumesnil, *Jean Huss, fragment d'une Histoire du Libre Esprit.*
[1225] W. Denton, *England in the fifteenth Century*, pages 65-79.
[1226] Reinhart Dozy, *Histoire des Musulmans d'Espagne*.
[1227] Julian Ribera, *Origenes della Justicia de Aragon.*
[1228] Ferd. de Richthofen, *China, Ergebnisse eigener Reisen und darauf gegründeter Studien*, Erster Band, p. 511 et suiv.
[1229] Drouin, *Annales de l'Alliance Scientifique*, janvier 1898. — *Voir* description de ces routes, t. III, p. 14 à 22.
[1230] Stanislas Julien, *Histoire de la Vie de Hiouen-thsang et de ses Voyages.*
[1231] *Voir* gravure de cette inscription, t. III, p. 41.
[1232] Marcel Monnier, *le Tour d'Asie, l'Empire du Milieu*, pp. 293, 294.
[1233] E. Aymonier, *The History of Tchampa.*
[1234] Skeat, *Verhandlungen der Gesellchaft für Erdkunde zu Berlin*, 1900, p. 436.
[1235] E. Aymonier, *The History of Tchampa*, pp. 11, 14.
[1236] Deniker, *Tour du Monde*.
[1237] Escayrac de Lauture, *Mémoire sur la Chine*.
[1238] Gustave Oppert, *Presbyter Johannes*.
[1239] Voir Carte en couleurs N° VI.
[1240] P. d'Enjoy, *Revue scientifique*, 8 sep. 1900, p. 305.
[1241] Stanislas Julien, *Documents sur l'Art d'imprimer*.
[1242] F. Lenormant, *les premières Civilisations*.
[1243] Voir pour Maragha, carte n° 53, t. I.
[1244] R. Beazley, *Mediæval Trade and Trade Routes*.
[1245] Pierre Kropotkine, *L'État et son Rôle historique*.
[1246] Grodekov, trad. par Gh. Martin, *From Herat to Samarkand*.
[1247] *Revue scientifique*, 15 juin 1895.
[1248] *Voir* Carte n° 366, p. 259, au chapitre suivant, pour remplacement de ces villes.
[1249] Arthur W. Stiffe, *Geographical Journal*, June, 1896, p. 644 et suiv.
[1250] H. Vambéry, *Die primitive Cultur des Turko-Tatarischen Volkes*, p. 47.
[1251] Rinaldo Fulin, *Archivio Veneto*, 1879.
[1252] Aldo Blessich, *Il progresso ferroviaire asiatico*, pp. 5, 6.
[1253] d'Avezac ; Gribaudi, *Revista Géog. Ital.*, p 1904.
[1254] A Pawlowski, *Bull. de la Soc. de Géogr, Com. de Bordeaux*, 17 fév. 1902.
[1255] La Réveillère, *La Conquête de l'Océan*.
[1256] Joachim Lelewell, *Géographie du Moyen âge* ; Cosimo Beriacchi, *Soc. Géogr. Italiana*, Sett. 1900, p. 759.
[1257] W. Denton, *England in the fifteenth Century*, p. 206.
[1258] Oscar Peschel, *Geschichte der Entdeckungen*.
[1259] *Nouvelles Annales des Voyages*, 1846.
[1260] *Journal des Débats*, 26 déc. 1896.
[1261] Winwood Reade, *The Martyrdome of Man*.
[1262] Reinaud, *Aboulféda*, tome I, p. 265.
[1263] E. H. Bunbury, *History of ancient géography*, I. p. 622. — Le stade attique a 185 m. environ ; le stade d'Eratosthènes repose sur une erreur de commentateurs.
[1264] Gabriel Gravier, *Société Normande de Géographie* ; janvier-mars 1902, page 42.
[1265] Oscar Peschel, *Zeitalter der Entdeckungen*, p. 94.
[1266] Friedrich Ratzel, *Das Meer als Quelle der Völkergrösse*.
[1267] Strabon, livre l.
[1268] Luciano Cordeiro, *De la Découverte de l'Amérique*.
[1269] Aug. de Carvalho, *Revista da Soc. de Georgr. do Rio de Janeiro*, 1893.
[1270] D'Avezac, *Nouvelles Annales des Voyages*, 1869.
[1271] Tordesillas manque sur la carte no 358 ; cette ville se trouve sur le Duro, à quelques kilomètres en aval de Valladolid.
[1272] Ernest Nys.
[1273] Oscar Peschel, *Zeitalter der Entdeckungen*.
[1274] Oldham, *Scottish Géographical Magazine*, March 1893. — Voir la ligne de démarcation sur la gravure de la page 249.
[1275] Navarrete, tome II, v ; — Oscar Peschel, Zeitalter der Entdeckungen, p. 200.
[1276] A. von Humboldt, *Cosmos*.
[1277] J.-M. Pardessus, *Collection de Lois maritimes antérieures au xviiie siècle* ; cité par E. Nys, *Un Chapitre de l'Histoire de la Mer*.
[1278] Philippe Monnier, *Le Quattrocento, Essai sur l'Histoire littéraire du xve siècle italien*, 2 vol.
[1279] D'Arbois de Jubainville, *De l'Intérieur des Abbayes cisterciennes*, p. 62.
[1280] Benvenuto de Imola, cité par Philippe Monnier.
[1281] *Roma Instaurata*, 1446.
[1282] François Lenormant, *La Grande-Grèce*, t. XI, p. 65 ; — Ernest Nys, *Autour de la Méditerranée*, p. 4.
[1283] J. Ruskin.
[1284] G. Perrot. *Revue des Deux Mondes*, nov. 1870.
[1285] Paul Ghio, *L'Anarchisme aux États-Unis.*, p. 148.
[1286] Philippe Monnier, *Le Quattrocento*, t. I. pp. 241 et suiv.
[1287] J. Janssen, *L'Allemagne à la Fin du Moyen âge*.
[1288] W. W. Rockhill, *Diary of a Journey through Mongolia and Tibet*, p. 154.
[1289] A. S. Martin, *Spain, its Greatness and Decay*, p. 153.
[1290] Arvède Barine, *L'Italie Mystique*.
[1291] Philippe Monnier, *ouvrage cité*, t. II, p. 223.
[1292] Günther, *Wissenschaftliche Bergbesteigung*.
[1293] Rosenplut.
[1294] J. Jansson, *L'Allemagne à la Fin du Moyen âge*.
[1295] J. Janssen, *vol. cité*, p. 500.
[1296] Grimm, *Weisthümer* ; — J. Janssen, *l'Allemagne à la Fin du Moyen âge*, p. 276 et suiv. ; — Maurer, *Geschichte der Dorfverfassung in Deutschland*.
[1297] J. Janssen, ouvrage cité, pp. 393, 394.
[1298] A. Froriep, *Globus*, 1903, p. 162.
[1299] Richard Heath, *Anabaptism*, p. 4.
[1300] Remy de Gourmont, *Le Chemin de Velours*, p. 30.
[1301] V. Duruy.
[1302] O siècle, ô belles-lettres ! Il plaît de vivre, quoiqu'il ne plaise pas encore de se reposer !
[1303] S. Münck, *Mélanges de Philosophie juive et arabe*, p. 363.
[1304] Ernest Nys, *Autour de la Méditerranée*.
[1305] Avicenne, 980−1037. — Avempace, né à Saragosse en 1100, mort à Fez en 1138.
[1306] Raoul Debardt, *Revue Blanche*, 1er déc. 1900. p. 302.
[1307] Thomas Morus, *De optimo reipublicæ statu, deque nova insula Utopia*, p. 303.
[1308] Arthur Heulhard, *Rabelais, ses Voyages en Italie* ; César Daly, *Revue d'Architecture*, 1841.
[1309] Eugène Noël, *Notes manuscrites*.
[1310] H. Fierens-Gevaert, *Psychologie d'une Ville*.
[1311] *Orlando furioso*.
[1312] Pierre Margry, *Navigations françaises*.
[1313] Pierre Margry, *Navigations françaises*.
[1314] J. Partsch, *Lage und Bedeutung Breslau's*, page 7.
[1315] F. Kunstmann, *Historisch-politische Blatter. 48*, 1861.
[1316] J. Janssen. *ouvrage cité*, p. 384.
[1317] La Mas-Latrie, *Traité de Paix et de Commerce*.
[1318] Nietssche, *La Volonté de Puissance*.
[1319] Jules Baissac, *Société Nouvelle*, sept. 1896, p. 764.
[1320] Cité par Philippe Monnier, *Le Quattrocento*, tome I, p. 285.
[1321] Richard Heath, *Anabaptism*.
[1322] Edm. Demolins, *A-t-on Intérêt à s'emparer du Pouvoir ?*
[1323] Richard Heath, *Anabaptism*, p. 9.
[1324] J. Janssen, *ouvrage cité*, p. 267.
[1325] Cité par Hartmann, *Religion de l'Avenir*.
[1326] *Tischreden*, édition Reclam, p. 194.
[1327] *Geographical Journal*, 1902, p. 648.
[1328] Hyacinthe Loyson, *La grande Revue*, 1er sept. 1900, p. p. 504, 505.
[1329] Richard Heath, *The Captive City of God*. p. 89.
[1330] Andrew Lang, *History of Scotland from the Roman Occupation*.
[1331] Remy de Gourmont, *Revue Blanche*, 1er avril 1898, p. 488.
[1332] Martin Philippson, *Les Origines du Catholicisme moderne*, pp. 21, 22.
[1333] Louis Braud, *Trois Siècles de l'Histoire du Languedoc*.
[1334] Anatole France, *Le Jardin d'Epicure*.
[1335] Tbeo. van Rysselberghe.
[1336] S. Gunther, *Der Humanismus in seinem Einfluss auf die Enwiekelung der Erdkunde*, Géographen-Kongress zu Berlin, 1899.
[1337] Johann Janssen, *Geschiehte des deutschen Volkes, seit dem Ausgang des Mittelalters*.
[1338] Elle Reclus, *Notes manuscrites*.
[1339] Victor Duruy, *Histoire de l'Europe.*
[1340] Ed. Ditte. *Questions diplomatiques et coloniales*, 1901.
[1341] Em. Tonnent, *Ceylon*, I, p. 418.
[1342] Charlevoix.
[1343] E. B. Tylor, cité par Karl Gross, *Die Spiele der Menschen*, p. 243.
[1344] Bulletin de la Société d'Anthropologie de Paris, t. VII, p. 564.
[1345] J. Deniker, *Bulletin de la Société d'Anthropologie*, séance du 4 avril 1902.
[1346] Philippe Salmon; Gabriel de Mortillet, *Bulletin de la Soc. d'Anthropologie*, 1897, p. 447, etc.
[1347] Josef von Siemiradski, *Beiträge zur Ethnographie der Südamerikanischen Indianer, Mitt. d. Anthr. Ges. in Wien*, t. XXVIII, p. 170 ; F. P. Moreno, *Geographical Journal*, II, p. 576.
[1348] Bart. de las Casas, *Destruccion de las Indias*.
[1349] Felipe Poey, *Memorias sobre la historia natural de la Isla de Cuba*.
[1350] Barnal Diaz del Castillo.
[1351] A. F. Bandelier, Mémoires divers ; F.-W. Hodge, The American Anthropologist, april 1895, vol. VIII, no 2.
[1352] Remesal ; — Aubin ; *Mémoire sur la Peinture didactique*.
[1353] Viollet le Duc ; — Charney, *Cités et Ruines américaines*.
[1354] W. H. Holmes, *Archelogical Studies among the ancient Cities of Mexico*.
[1355] Cyrus Thomas ; — Alfred Chavers, etc.
[1356] Pittier ; Sapper ; Seler, *Globus*, 14 avril 1904.
[1357] Francisco P. Moreno, *Geographical Journal*, 1901. II. p. 581.
[1358] Adolphe F. Bandelier ; — Fr. Webb Hodge, *American Anthropologist* ; sept. 1897.
[1359] Edwin, R. Heath. *Antiguedades peruanas*, Bol. de la Soc. géogr. de la Paz, Bolivia, 1904.
[1360] George Earl Church, *Géogr. Journ.* Aug. 1901, p. 150.
[1361] *Basiliade*, t. I. p. XLI ; — André Lichtenberger, *Le Socialisme au XVIIIe siècle*, p. 108.
[1362] Célestin Prat, *Bull. de la Soc. d'Ethnographie de Paris*, avril-juillet 1901.
[1363] Ch. Wiener, *Pérou et Bolivie* ; — Edm. Gosse, *Déformation des Crânes.*
[1364] Adolphe Bandelier. — Hodge, *American Anthropologist*, Sept 1897.
[1365] Sixto L. Ballesteros, *La Provincia de Caupolicán*, pp 8 et 9.
[1366] Fernando Duro, *Arca de Noe*; — Benjamin Suite, *Histoire des Canadiens français*.
[1367] Benjamin Suite, *Histoire des Canadiens français*.
[1368] Benjamin Suite. *Prétendue Origine des Canadiens français*.
[1369] Richard Heath, *Notes manuscrites*.
[1370] H. J. Mackinder, *Britain and the British Seas*, p. 1, 4.
[1371] H. J. Mackinder, *Britain and the British Seas*, p. 21.
[1372] Ernest Nys, *La Notion et le Rôle de l'Europe en Droit international*.
[1373] Olafson et Palsson, *Voyages*.
[1374] Jacques Blainville, *Revue des Revues*, 1er févr. 1900.
[1375] While, *History of the warfare of Science*…, trad. de Varigny.
[1376] Th. H. Martin, *Galilée* ; Picavet, *Revue Rose* 1895.
[1377] Seb. Gunther, *Kepler, Galilei*.
[1378] A. Kintoch, *History of the Kara sea trade route to Siberia*.
[1379] Al. Tratchevski, *Revue internationale de Sociologie*, août 1895.
[1380] P. Mérimée, *Étude littéraire sur Tourguenef*.
[1381] N. Yadrinzev, Webers von Pétri, *Sibirien*, p. 62.
[1382] J. Macgowan. *A History of China*, pp. 495-499.
[1383] *Même ouvrage*, p. 105.
[1384] A. de Pouvourville, *L'Empire du Milieu*, p. 150.
[1385] J. Macgowan, *A History of China*, p. 528.
[1386] H. Hauret. *La Mission de Kiangnan*, p. 24.
[1387] A. de Pouvourville, *L'Empire du Milieu*, p. 150.
[1388] Michelet, *Histoire de France*, XV, la Régence, p. 242.
[1389] *Même ouvrage*.
[1390] Maxime Kovalevskiy.
[1391] Harry Petty, *Political Arithmetic*.
[1392] G. de Greef, *Essais sur la Monnaie, le Crédit et les Banques*, VIII, pp. 6 et 7.
[1393] Arthur Stiffe, *R. Geograph. Journal*, June 1896, pp. 644 et suiv.
[1394] Rameau de Saint-Père, *Une colonie féodale en Amérique*, tome I, p. 12.
[1395] Gaston Paris, *Revue des Deux-Mondes*, 15 IX, 1901.
[1396] Ernest Nys, *Notes sur la Neutralité*, pp. 91, 92.
[1397] E. Boutmy, *Eléments d'une psychologie politique du peuple américain*, p. 130.
[1398] Samuel, chap. VIII.
[1399] Boutmy, ouvrage cité, p. 131
[1400] Michelet, Histoire de France, XVII, p. 233.
[1401] *Déclaration royale* du 1er juillet 1634.
[1402] J. Gebelin, *Essai de Géographie appliquée*, Bull, de la Soc. de Géogr. Commerciale de Bordeaux, 3 févr. 1896.
[1403] Theodor Wolf. *Verhandlung der Gesell, für Erdkunde zu Berlin*, 1891.
[1404] Joseph et Henri Vallot, *Annuaire du Club alpin français*, 1894.
[1405] Jean Jaurès, le *Théâtre Social*.
[1406] *Histoire de France*, vol. XVII, p. 337.
[1407] Michelet, *Histoire de France*, vol. XVII, p. 358.
[1408] Louis Blanc, *Histoire de la Révolution française*, 2e édition, Tome II, p. 151.
[1409] Cité par Taine, *Les Origines de la France Contemporaine.*
[1410] Eug. Mottaz, *Les Bourla-Papey et la révolution Vaudoise*.
[1411] Michel Bakounine, *note manuscrite*.
[1412] Michelet, *Histoire de France*, vol. XVII, p. 419.
[1413] Ch. L. Chassin, *Génie de la Révolution*.
[1414] Michelet, *Histoire de France*, XVII, pp. 463, 464.
[1415] Michelet, *Histoire de la Révolution Française*, I, p. 203, édition de 1877.
[1416] Jacques de Boisjolin, *Des Peuples de la France*, p. 9.
[1417] Louis Blanc, *Histoire de la Révolution française*, II, p. 402 ; — Edmond et Jules de Goncourt, *Histoire de la Société Française pendant la Révolution*, p. 393.
[1418] Michelet, *Histoire de la Révolution française*, vol. I, passim.
[1419] Théodore Duret, *Revue Blanche*, 15 mars 1901, p. 419.
[1420] André Lichtenberger, *Revue Socialiste*, 2 juin 1898.
[1421] Bernard Lazare, *Histoire des Doctrines révolutionnaires*, p. 13.
[1422] B. Philippe Buonarotti, *Conjuration pour l'égalité, dite de Babeuf*, p. 87.
[1423] G. de Molinari, *Grandeur et décadence de la Guerre*, p. 221.
[1424] Voir à ce sujet : *Nouvelle proposition pour la suppression de l'ère chrétienne*. Temps nouveaux, 6 mai 1905.
[1425] A. Himly, *Histoire de la formation territoriale des États de l'Europe centrale*, t. I, pp. 273 et suiv.
[1426] Ernest Nys, *Notes sur la Neutralité*, pp. 50, 51.
[1427] E. van Muyden, *Essais Historiques, la Suisse sous le pacte de 1815*, t. I, pp. 531 et suiv.
[1428] Ernest Nys, *Notes sur la Neutralité*, p. 93.
[1429] G. de Greef, *Essai sur la Monnaie, le Crédit et les Banques*, VIII, p. 5.
[1430] *Proclamation d'Albenga, 20 germinal, an IV*.
[1431] G. de Greef, *Essai sur la Monnaie, le Crédit et les Banques*, VIII, pp. 4, 5.
[1432] Daru, *Histoire de Venise*.
[1433] *Proclamation du 3 floréal, an VI*.
[1434] Entrevue de Bonaparte… et de plusieurs muphtis et imans dans l'intérieur de la grande Pyramide… le 25 thermidor, an VI.
[1435] Cité par A. Cone, *Nos Créoles*, pp. 24, 29.
[1436] Friedrich Ratzel, *Das Meer als Quelle der Vœlkergrœsse*, p. 75.
[1437] Madame de Staël, *De l'Allemagne*.
[1438] Jean de Bloch, *La Guerre*, t. I. *Description du mécanisme de la guerre*, p. 21.
[1439] A. Genadios, *La Grèce Moderne et la Guerre de l'Indépendance*, trad. par Louis Ménard.
[1440] Pierre de Coubertin, *Soc. normande de géogr.*, 1900, p. 147.
[1441] Victor Bérard, *La Turquie et l'Hellénisme contemporain*, pp. 239, 240.
[1442] Michel Bakounine, *Société Nouvelle*, septembre 1896, p. 322.
[1443] W. Bagshot, *The English Constitution*.
[1444] *The Examiner*, 24 mars 1877.
[1445] Rouire, *Revue des Deux Mondes*, 15 septembre 1901, p. 357.
[1446] Rouire, *mémoire cité*, pp. 365, 366, 367.
[1447] Remy de Gourmont, *Sur la Langue française*, Mercure de France, juillet 1898, p. 75.
[1448] A. d'Avril, *La Serbie chrétienne*, p. 77.
[1449] Bernard Lazare, *Histoire des doctrines révolutionnaires*, p. 3.
[1450] Anton Bartel, 1896, *Dictionnaire*.
[1451] Lindesay Brine, *The Taeping Rebellion in China*.
[1452] Hugh Clifford, *The Geographical Journal*, january 1899.
[1453] Paul Carus, *The Monist*, April 1899, p. 400.
[1454] Richard Burton, *To the Gold Coast for gold*.
[1455] *Negro-law of South Carolina*, pp. 13 et suiv.
[1456] Ibid., p. 24.
[1457] *Revue des Deux Mondes*, 1er déc. 1860.
[1458] Em. Chabaud, *Des Barcelonnettes à Mexico* ; Edmond Demolins, *les Français d'aujourd'hui, types sociaux du Midi et du centre*, pp. 29 et suiv.
[1459] Thomas Nelson Page, *Marva Chan.*
[1460] Émile Boutmy, *Éléments d'une Psychologie politique du Peuple américain*, p. 42.
[1461] Alex. Tratchevski, *Revue Internationale de Sociologie*, août 1895, p. 19.
[1462] Pierre Kropotkine, *Notes manuscrites*.
[1463] *Tamburlaine the Great*. — Et ici, non loin d'Alexandrie — où la Méditerranée et la mer Rouge se rapprochent — et sont séparées de moins de cent lieues — je creuserai un canal — afin que l'homme abrège sa route vers les Indes.
[1464] Voir Carte n° 295
[1465] Friedrich Ratzel, *Das Meer als Quelle der Vœlkergrœsse*, p. 75.
[1466] Gabriel Hanoteau, *Nouvelle Revue*, 15 nov. 1902.
[1467] A. d'Almada Negreiros, *Congrès Colonial international de Paris*, 1900.
[1468] Ch. Lemaire, *notes manuscrites*.
[1469] Keane, *Man, Past and Present*, p. 109.
[1470] R. de Segonzac, *Société de géogr. d'Alger et de l'Afrique du Nord*, 2e trim.1902. p. 183.
[1471] *New-York Herald*, 18 sept. 1900.
[1472] Darius H. Pingrey, *The Forum*, oct. 1900.
[1473] Olinto Marinelli, *Rivista géogr. Ital.*, april 1903, p. 194.
[1474] *Bulletin de la Société Neuchâteloise de géographie*, tome V, 1889-90, p. 122.
[1475] Ludwig Gumplowicz, *Sociale Sinnesiäuschungen*, Neue Deutsche Rundschau, 1896.
[1476] *La Revue Blanche*, 1er mai 1896, traduction Alf. Athys.
[1477] Wentworth Webster. *Société Ramond*, 1892.
[1478] *Voyage en France*, 41e série, pp. 88, 131, 157.
[1479] Les Alpes qui ceignent l'Italie… où résonne le *si*. A la page 322, même idée : où résonne la langue allemande.
[1480] Paul Mantoux, *Pages Libres*, 22 mars 1902.
[1481] Chapitre XII, versets 5, 6.
[1482] Bill, voici un étranger, lance-lui une pierre.
[1483] L'Office Bibiothèque de Bruxelles a adopté la classification décimale. (Principe Melvil Dewey.)
[1484] Petitot ; Elie Reclus, *Le Primitif d'Australie*, pp. 371 et suiv.
[1485] H. Gœbel, *Globus*,no 16, 23 octobre 1902.
[1486] Guiseppe Ricchieri, *Universita populare*, 1903, no 24.
[1487] *The Crown of the wild Olive*, pp. 31, 32. Edit. de 1897.
[1488] Labonne, *Annuaire du Club alpin*, 1886.
[1489] Gobert, *le Gerotype*.
[1490] J. G. Kohl, *Die geographische Lage der Hauptstädte Europas*.
[1491] Gomme, *Village Communities*, pp. 48, 51 ; Green, *The Making of England*, p. 118.
[1492] Ch. Dufour, *Bulletin de la Soc. Vaudoise des Sciences Naturelles*, juin-sept. 1895, p. 145.
[1493] Emile Vandervelde, *L'exode rural*.
[1494] Dr Tetzner, *Globus*, 7 avril 1900.
[1495] Lawrence Corthell, *Revue scientifique*, 27 juin 1896, p. 815.
[1496] Chr. Sandler, *Volks-Karten*, p. 1.
[1497] Edmond Demolins, *Les Français d'aujourd'hui*, pp. 106, 107.
[1498] J. Denain-Darrays, *Questions diplomatiques et coloniales*, 1er févr. 1903.
[1499] André Chevrillon, *En Syrie*, Société normande de Géographie, janvier-février 1898, p. 33.
[1500] André Chevrillon, ouvrage cité, p. 35.
[1501] Consulter Pierre Quillard, *Pour l'Arménie, Cahiers de Quinzaine*, juin 1902.
[1502] Voir la carte n° 464, page .
[1503] Petermann's Mitteilungen, Ergänzungsheft.
[1504] Georges Perrot, *Revue des Deux Mondes*, 1er juin 1897, p. 627.
[1505] Paul Ghio, *Notes sur l'Italie contemporaine*, p. 86.
[1506] Paul Ghio, *ouvrage cité*, p. 95.
[1507] Voir Diagrammes, no 456 et 457, pages 197 et 199.
[1508] R. Mella. *Crise d'une nationalité*, Humanité nouvelle, juillet 1900, p. 97.
[1509] *Conscience et volonté sociales*, pp. 277 et suiv.
[1510] Article du Temps, reproduit par le *Mechveret*, 1er août 1898.
[1511] Ch. Péguy, *Revue Blanche*, 15, VIII, 1899, pp. 631, 632.
[1512] Urbain Gohier, *l'Armée de Condé, Revue Blanche*, 1er juillet 1898.
[1513] Arsène Dumont, *Revue Scientifique*, 20 juillet 1895, p. 92.
[1514] Arsène Dumont, *Revue mensuelle de l'Ecole d'Anthropologie de Paris*, 15 janvier 1897.
[1515] Edmond Demolins, *A quoi tient la supériorité des Anglo-Saxons*, p. 130.
[1516] Arsène Dumont, *Profession et Natalité*, Séance de la Société d'Anthropologie de Paris, 4 février 1897.
[1517] Maurel, *De la dépopulation de la France*, Même Société, 18 décembre 1896.
[1518] Emile Masqueray, *Souvenirs et Visions d'Afrique*, p. 36.
[1519] *Die Rätsel der Vorwelt, oder sind die Deutschen eingewandert ?* Mainz. 1846
[1520] *Récits de Guerre*, édité par Lily Braun.
[1521] Eduard Meyer, *Die Sklaverei in Alterthum*, p. 12.
[1522] J. Partsch, *Lage und Bedeutung Breslaus*, p. 11.
[1523] Voir Carte no 508, page 465.
[1524] Maurice Gandolphe, *Société normande de Géographie*, juillet-août 1898, p. 220.
[1525] Bjoenstjerne Bjoernson, *Berliner Tagblatt*, avril 1903.
[1526] Novicov, *Conscience et volonté sociales*, p. 185.
[1527] Voir Diagrammes pages 484 et 485.
[1528] Chakov, *Division ethnographique de la Russie*, Soc. de géographie de St-Pétersbourg, 11-24 octobre 1900.
[1529] René Puanx, préface de « *Pour ma Finlande* », par Iuhani Aho.
[1530] Eugène Pittard, *Dans la Dobrodja*, p. 103.
[1531] Jean Carol, *Les Deux Routes du Caucase*.
[1532] Warlam Tcherkesof, *Notes manuscrites*.
[1533] Victor Bérard, *La Politique du Sultan* ; — Lepsius, *L'Arménie et l'Europe*.
[1534] W. M. Ramsay, *Geographical Journal*, sept. 1902, p. 258.
[1535] *Voyage d'un faux derviche.*
[1536] A. Vambéry, *La Géographie*, 15 mars 1901.
[1537] A. Vambéry, *La Géographie*, 15 mars 1901.
[1538] Hermann (Arminius) Vambéry, *Sittenbilder aus dem Morgenlande*, p. 137 et suivantes.
[1539] Terrien de la Couperie, passim. — Voir chapitre XI du Livre II.
[1540] Holderer, *Bulletin de la Société de Géographie*, 2e trimestre 1899, p. 203.
[1541] Marcel Monnier, *Le tour d'Asie, l'Empire du Milieu*, p. 126.
[1542] Isabelle Bishop, *Journal of the R. Geographical Society*, July 1897, p. 21.
[1543] Voir Carte à la page 523.
[1544] Marcel Monnier, *Le tour d'Asie, l'Empire du Milieu.*
[1545] Léon de Rosny, *Publ. de la Soc. d'Ethnographie*.
[1546] Marc Monnier, *Le Tour d'Asie, L'Empire du Milieu*, pp. 360, 361.
[1547] M. J. Matignon, *Superstition, Crime et Misère en Chine*, p. 6 et suiv.
[1548] Félix Régamey. *Humanité Nouvelle*, sept. 1900, p. 290.
[1549] Villetard de Laguérie, *La Corée*, p. 16.
[1550] W. T. Stead, *Autour du Testament de Cecil Rhodes*, La Revue, 15 mai 1902.
[1551] A Canterbury par exemple, en 1903.
[1552] W. Bagshot, *Constitution Anglaise*, p. 300.
[1553] André Chevrillon, *Revue de Paris*, 15 sept. 1900, p. 360.
[1554] Même auteur, *loc. cit.* pp. 375 et suiv.
[1555] Paul Mantoux, *Pages libres*, 22 mars 1902, p. 255.
[1556] *Voir* diagramme : Production de la houille, au chapitre *L'Industrie et le Commerce*.
[1557] Paul de Rouziers, *Revue de Paris*, 15 septembre 1900.
[1558] Francis Palgrave, — Ernest Nys, *Recherches sur l'Histoire de l'Economie politique*, pp. 35, 36.
[1559] Patrick Geddes, *Notes manuscrites*.
[1560] Huit, depuis que l'indépendance a été officiellement reconnue au Transvaal et à l'Orange (1907).
[1561] J. B. Gribble, *Pall-Mall Gazette*, 5 août 1886.
[1562] J. A. Andrews, *Humanité Nouvelle*, août 1898. — Y a-t-il quelqu'un aux environs ? A table, compagnons.
[1563] *Voir* la carte n° 526, page 31.
[1564] Henry Demarest Lloyd, *National Geogr. Magazine*, sep. 1902, p. 345.
[1565] Le recensement de 1906 a donné 43 595 Maori, sans compter 211 femmes maori ayant épousé des Blancs et 4 028 métis vivant avec les Maori. Il y a donc progrès.
[1566] *Report on the Progress of the Mombasa-Victoria-Railway*, 1897, 1898, Bluebook C.8942.
[1567] Rudyard Kipling, *Kim*.
[1568] Richard Garbe, *Indisches Leben*; cité par R. von Ihering, *Les Indo-Européens avant l'Histoire*, trad. Meulenaere, p. 84.
[1569] H. H. Wilson, *Essays and Lectures, chiefly on the religion of the Hindus* ; — Ernest Nys, *L'Inde aryenne*, p. 13.
[1570] Henri Deloncle, *Revue Universitaire*, Bruxelles, janv., fév. 1898. p. 16.
[1571] Caldwell, *Dravidian Languages* ; — Julien Vinson, *Les Castes du Sud de l'Inde. Revue Orientale*, 2e série, no 4.
[1572] William Logan, *Malabar*, vol. I, pp. 82 et suiv.
[1573] William Logan, *Malabar*, vol. I, p. 148.
[1574] Léopold de Saussure, *Psychologie de la Colonisation française*, pp. 58-59.
[1575] Mount-Sluart ; — Henri Deloncle, *Revue Universitaire*, Bruxelles, mars-avril 1898, pp. 116-119.
[1576] Henri Deloncle, mémoire cité, p. 122.
[1577] Emma Rauschenbusch-Clough, *While Sewing Sandals*, p. 309.
[1578] Bordier, *Bulletin de la Société d'Anthropologie de Paris*, séance du 5 février 1885.
[1579] *La prétendue autorité védique que l'on invoque pour justifier le suicide des veuves*.
[1580] *Essay on the duties of a faithful hindu widow*. Asiatic Researches, vol. iv, pp. 209, 219. Calcutta.
[1581] *Questions diplomatiques et coloniales*, 15 mars 1902.
[1582] La moyenne terrestre est, selon toute probabilité, légèrement supérieure à 11 habitants par kilomètre carré.
[1583] Voir Livre III, Chap. 5 pages 515 à 517.
[1584] W. J. Mac Gee, *The Siouan Indians*, from the fifteenth annual Report of the Bureau of Ethnology, 1897, p. 158.
[1585] Mooney, *Bureau of American Ethnology*, vol. XIX.
[1586] Paul Carus, *Yahveh and Manitou*, Monist, april 1899.
[1587] Old creole days.
[1588] Hamlin Garland, *A Member of the third House*.
[1589] Bryce, *American Commonwealth*.
[1590] Otto Kunge, *Geogenetische Beiträge*, pp. 13 et suivantes.
[1591] A. Philipps, *Globus*, 25 Februar 1904.
[1592] Paul Huguenin, *Raiateia la sacrée*, pp. 67-68.
[1593] *Hawaïki, the whence of the Maori*, journal of the Polynesian society, sept. 1898 à mars 1899.
[1594] Voir la carte des courants du Pacifique, Livre III Chap. XIII.
[1595] Taylor White, *Nature*. May, 1899, p. 30.
[1596] Paul Huguenin, *Raïateia la Sacrée*.
[1597] R. L. Stevenson, *In the South Seas*, p. 144 et suiv.
[1598] Th. Waitz et G. Gerland, *Anthropologie der Naturvœlker*.
[1599] R. L. Stevenson, *In the South Seas*, vol. I, p. 60.
[1600] *Kœlnische Zeitung*, 6 janv. 1902.
[1601] R. H. Codrington, *La Magie chez les Insulaires mélanésiens*, chap. Ier.
[1602] G. Thilenius, *Globus*, 3 févr. 1900.
[1603] Henry Demarest Lloyd, *National Geographical Magazine*, sept. 1902.
[1604] H. Gros, *Bulletin de la Société d'Anthropologie de Paris*, séance du 30 février 1896.
[1605] R. L. Stevenson, *In the South Seas*, vol. I, p. 71.
[1606] Frank T. Bullen, *The Cruise of the « Cachalot »*, t. II, p. 91.
[1607] Jules Rémy, *Ka Modelo Havaii*.
[1608] Wilson Keate. *An account of the Pelew Islands* ; — Semper, *Die Philippinen und ihre Dewohner*.
[1609] George Earl Church, *Geographical journal*, Aug. 1901, p. 153.
[1610] Frank T. Bullen, *The Cruise of the* « Cachalot », 2e vol.
[1611] *Bulletin de la Société d'Anthropologie de Paris*, 1896, fascicules 2 et 3, séance du 20 février 1896.
[1612] Saint-Yves d'Alvaydra, *La mission des Juifs*, p. 41.
[1613] Pallegoix, *Description du royaume de Siam*, I, p. 263, 264.
[1614] Masson, *Secret memoirs of the Court of Saint-Petersbourg*, London, H. S. Nichols.
[1615] *History of England in the Eighteenth Century*, vol. I, page 104.
[1616] *Le Temps*, 30 août 1872. — A. Letourneau, *Evolution de la Morale*, p. 122.
[1617] Gustave Geoffroy, *L'Enfermé*, p. 51.
[1618] Herbert Spencer, *Introduction à la Science sociale*, ch. v, p. 87.
[1619] *In the South Seas*, vol II, p. 232-235.
[1620] R. L. Stevenson, *In the South Seas*, vol. II, p. 199-200.
[1621] Fernand Maurice, *Le Havre et l'Endiguement de La Rade* ; — E. Prat, *Enrochement de la rade du Havre*
[1622] H. G. Wells, *Anticipations*.
[1623] « Adversus hostem æterna auctoritas esto. » L. Morosti, Les Problèmes du paupérisme.
[1624] Louis Vignon, *La France en Algérie*.
[1625] R. Hanthal, *Revista del Museo de la Plata*, tome IX, pp. 409 et suiv.
[1626] Fr. Lenormant, *Les Premières Civilisations*.
[1627] Dümichen ; Hartmann, *Resultate der archäologisch-photographischen Expedition*.
[1628] Graham Renshaw, *Zoologist*, cité dans la Revue Scientifique, 30 mars 1901.
[1629] Ivoire mis en vente sur les trois grands marchés de Londres, Liverpool et Anvers, en 1895 : 674 550 kilogrammes.
[1630] *Revue Scientifique*, 21 sept. 1895.
[1631] *Globus*, 1 sept. 1900, p. 132.
[1632] Huart, *Géographie*, 15 mars 1904.
[1633] *Century Magazine*. — *National geographical Magazine*. Jan. 1905.
[1634] I. Forest, *Congrès des Sociétés nationales de Géographie*, Lorient, août 1896, *Revue Scientifique*, 28 nov. 1896, p. 700.
[1635] Michelet, *Histoire de France*, XV, *Régence*, p. 189.
[1636] *Revue Scientifique*, 13 mars 1897, p. 343 ; 8 janv. 1898, p. 58.
[1637] *Revue scientifique*, 24 avril 1897, p. 537 ; P. Difloth, *Revue Universelle* 1902.
[1638] *Revue Scientifique*, 30 mai 1896; 6 août 1898.
[1639] G. Brown Goode, *National Geographical Magazine*, aug. 1896, p. 273.
[1640] Bisons des États-Unis, d'après *Nature*, 22 nov. 1900 : 1889, en liberté, 835 ; en captivité, 256 : Total 1091. (D'après H. Ornaday.) 1900, en liberté, 340 ; en captivité, 684 : Total 1024. (D'après Marc Sullivan.
[1641] Rutledge, *Canadian Gazette, 29 june 1899*.
[1642] *Revue Scientifique*, 26 sept. 1896, p. 406.
[1643] J. Mackintosh Bell, *Geographical Journal*, sept. 1901.
[1644] David Carnegie, *Scott. Geogr. Magazine*, 1898, p. 113.
[1645] Paul Noël, *Notes manuscrites*.
[1646] Voir, par exemple, Seton Thompson, *Wild animals I have known*.
[1647] M. Monnier, *Des Andes au Para*.
[1648] *Revue Scientifique*, 30 avril 1898, p. 569.
[1649] *Globus*, 1er nov. 1900, no 18.
[1650] Levat, *Revue Scientifique*, 8 janv. 1898, p. 58.
[1651] *Revue Scientifique*, 22 mai 1897, p. 663.
[1652] Oscar Baumann, *Pelermanns Geogr. Mitteilungen*, VII, 1898.
[1653] *Le Grand Pan*, pp. 161 et suiv.
[1654] W. J. Mac Gee, *The Earth, the Home of Man*, p. 22.
[1655] E. Duclaux, *Traité de Microbiologie*.
[1656] Patrick Geddes, *Education for Economies and Cilizenslife*, p. 27.
[1657] Alfred Dumesnil, *Libre*.
[1658] Flahaut, *Géographie*, 15 mars 1904.
[1659] *Globus*, 9 janv. 1902, p. 36.
[1660] Hans Hausrath, *Geographische Zeitschrift*, 1901 ; *Globus*, 6 märz 1902.
[1661] Ed. Girod, *Ville de Pontarlier*, p. 189.
[1662] Maxime Kovalevsky, *Le passage historique de la propriété collective à la propriété individuelle.*
[1663] Karl Taganyi, *Gesehichte der Feldgemeinschaft in Ungarn, Ungarische Revue*, 1895, p. 103.
[1664] Maxime Kovalevsky, *Pervobitnoye Pravo*, pp. 1-89.
[1665] Maxime Kovalevsky, *Le passage historique de la propriété collective à la propriété individuelle, Annales de l'Institut International de Sociologie*.
[1666] Terner, *Wiestnik Evropi*, mai 1895, p. 49, cité par Kovalevsky.
[1667] Rienzi-Vankol, *La Propriété foncière à Java*.
[1668] Thorold Rodgers, *Interprétation économique de l'Histoire*.
[1669] Max. Kovalevsky, *Geschichte der Zerstückelung im Kanton Waadt*.
[1670] Daniel Baud Bovy, *A travers les Alpes*, p. 19.
[1671] Pierre Kropotkine, *L'Entr'aide*.
[1672] Voir détails dans *The Scottish Geographical Magazine*, nov. 1902.
[1673] Paul Gille, *Société Nouvelle*, mars 1888.
[1674] Briot, *Etudes sur l'Economie alpestre*.
[1675] J. U. Gregory, *L'Ile d'Anticosti et ses Naufrages*.
[1676] Ober, *Camps in the Caribbees*.
[1677] *Société Nouvelle*, avril 1894, p. 568.
[1678] Léon Tolstoï, *Revue Blanche*, 15 nov. 1900.
[1679] P. Molesworth Sykes, *R. Geographical Society*. June 28, 1897.
[1680] Ridder Haggard, *Rural England*.
[1681] Eug. Simon, *La Cité chinoise* ; Jean Brunhes, *L'Homme et la terre cultivée*.
[1682] Edmond Demolins, *Les Français d'aujourd'hui*, p. 313.
[1683] E. Beslay. *Notes manuscrites*.
[1684] Citée par F. Lenormant. *Les premières civilisations*.
[1685] Dîme Royale. — *The Via dolorosa of the English Peasant*.
[1686] Henry Vandevelde, *Le Paysan en peinture*.
[1687] *La Tunisie*, publication officielle. Tome I, pp. 178, 179.
[1688] Carton. *Etudes sur les travaux hydrauliques des Romains en Tunisie*, p. 17. *Revue Tunisienne*, 1897.
[1689] Volkov, *Bulletin et Mémoires de la Société d'Anthropologie*, 1900, pp. 67, 68.
[1690] P. Hariot, *La Nature*. 30 juillet 1898, p. 134.
[1691] G. d'Avenel, *Paysans et ouvriers depuis sept siècles*.
[1692] William Digby, *Prosperous British India*.
[1693] Ernest Grosse, *Die Anfänge der Kunst*, p. 43.
[1694] *Les Produits de la Terre, Le Révolté*, 23 nov. 1884-15 fév. 1885.
[1695] Paul Noël, *Origine et analyse du charbon de terre*.
[1696] A. Boghaert-Vacké, *La Nature*, 1er janv. 1898, p. 71.
[1697] Pont de la Tay, effondré en 1879.
[1698] Emile Durkheim, *De la division du Travail social*.
[1699] *Richesse des Nations*.
[1700] Louis de Brouckère, *Conférence au groupe des Etudiants collectivistes de Paris*, 30 mai 1899.
[1701] Arsène Dumont, *Etude sur Lillebonne*.
[1702] Karl Bûcher, *Arbeit und Rythmus*
[1703] Edmond Peny, *Revue des Traditions populaires*, 1895, p. 555.
[1704] Victor Bérard, *Revue de Paris*, 15 janvier 1899.
[1705] Paul Louis, *Revue Blanche*, 15 octobre 1899.
[1706] Gizyski, *Soziale Ethik*.
[1707] Hugh Robert Mill, *Scottich Geographical Magazine*, March. 1900.
[1708] G. Clemenceau, *Cafres de tous pays*, 26, V, 1895.
[1709] Au nombre de 50 000 en 1906.
[1710] S. Passarge, *Globus*, 3 Februar 1900.
[1711] Lauder, *Journal of the Expedition to explore the Niger*, vol. 2, p. 42.
[1712] Herman Vambery, *Sittenbilder aus dem Morgenlande*, p. 213.
[1713] Le réseau français (45 000 kilomètres, environ la vingtième partie du réseau mondial) a transporté, en 1901, seize milliards de tonnes kilométriques.
[1714] A. Fock, *Bulletin de la Société de Géographie*, p. 170, séance du 3 mai 1895.
[1715] Stanislas Meunier, *Revue Scientifique*, 9 mai 1896, p. 581.
[1716] Mangini, *Compte-rendu de la Chambre de Commerce* 1890, Lyon.
[1717] Pierre Kropotkine, *L'entr'aide*
[1718] Hanoteau et Letournieux, *La Kabylie*.
[1719] Edmond Demolins, *La Géographie sociale de la France. Science sociale*, juillet 1896, pp. 23 et suiv.
[1720] *Actes de la Conférence pour la révision du régime des spiritueux en Afrique, tenue à Bruxelles en* 1899.
[1721] En 1901, le nombre des envois par la poste a été de 30 milliards et il augmente considérablement chaque année.
[1722] Meyer, Kopernicki ; *William Ripley, Racial Geography of Europe, Apleton Science Monthly*, 1898 et 1899.
[1723] Chmerkin, *Conséquences de l'antisémitisme en Russie*.
[1724] Ed. Hartmann, *Das Judenthum*.
[1725] Victor Bérard, *La Turquie et l'Hellénisme contemporain*, p. 320.
[1726] G. de Rivalière, *Revue Bleue*, 12 fév. 1898, p. 196.
[1727] Edward Carpenter. *Human Review*, oct. 1900.
[1728] César. — Ern. Desjardins, *Description de la Gaule romaine*.
[1729] Félicien Challaye, *Cahiers de la Quinzaine*, 16 janv. 1902, pp. 53 et suiv.
[1730] F. Wurz, *Die mohamedanische Gefahr in Westafrika*.
[1731] Edward G. Browne, *Questions Diplomatiques et Coloniales*, 15 mai 1901, p. 593.
[1732] Cheikh Abdul Hadgk, *Revue*, 1er mars 1902.
[1733] Edm. Doutté, *Questions diplomatiques et coloniales*, 1er oct. 1900.
[1734] *Sittenbilder aus dem Morgenlande*, p. 274.
[1735] Colquhoun, *Amongst the Shans* ; Hallert, *A thousand Miles on an Eléphant* ; cités par A. H. Keane, *Man, Past and Present*, p. 210.
[1736] Visite de Lhassa en 1900.
[1737] L. Austine Waddel, *The Buddhism of Tibet*.
[1738] Lafcadio Hearn.
[1739] H. Fiedling, *The Soul of a People*.
[1740] *Nature*, June 29, 1899, p. 204, 205.
[1741] *Note manuscrite*.
[1742] Marie de Villermont. *Revue Mauve*, 1899.
[1743] P. Lavroff, *L'idée du Progrès dans l'Anthropologie*.
[1744] *Revue Blanche*, 15 sept. 1895, p. 272.
[1745] G. Sorel, *Humanité Nouvelle*, 10, VII, 1899, p. 35.
[1746] *Pages Libres*, no 99, 22 novembre 1902.
[1747] Τὸ μαντιϰὸ γαρ πᾶν φιλἀργυρον γἐνος, *Antigone*, vers 1055. — La race des devins est en effet tout entière avide d'argent.
[1748] Bruno Galli-Valerio, *Bull. de la Soc. Vaud. des Sciences naturelles*, mars 1899.
[1749] Gustave Loisel, *Revue Scientifique*. 11-X. 1902.
[1750] Hans Kurella, *Socialismus und Moderne Wissenschaft*.
[1751] Herbert Spencer.
[1752] Karl Groos, *Die Spiele der Thiere*.
[1753] Exode, chapitre XX, verset 12.
[1754] Samsonov, *Jizn*, déc. 1899.
[1755] *De l'Education Religieuse, Revue Blanche*, 15 sept. 1900, pp. 102 et suivantes.
[1756] *Revue Scientifique*, 13 févr. 1899, p 128.
[1757] Léopold Bresson, *Les Trois Evolutions*, p. 57.
[1758] A. S. Bickmore, *American Journal of Science*, may 1868, p. 12.
[1759] K. Tarassof. *La Société Nouvelle*, sept. 1895, p. 330.
[1760] Emile Forgue, *Revue Scientifique*, déc. 1901, p. 776.
[1761] Deutéronome, chap. XIV, vers. 21.
[1762] Patrick Geddes, *Summer Meeting at Edinburgh*, 4 août 1896.
[1763] Ch. Lenormant, cité par Fr. Lenormant, *Les Premières Civilisations*.
[1764] R. L. Stevenson *In the South Seas*, I, p. 97.
[1765] Guillaume de Greef, *Introduction à la Sociologie*, 2e Partie, p. 173.
[1766] Kronecker et Marti, *Archives italiennes de biologie*, t. xxvii, p. 333.
[1767] Alonzo de Ovalle, *Account of the Kingdom of Chile*, cité par Ed. Carpenter, *Civilization, its causes and cure*.
[1768] Ernst Grosse, *Die Anfänge der Kunst*, p. 110.
[1769] William Morris, *Lecture to the Society of Art at Birmingham*.
[1770] Edward Carpenter, *La Société Nouvelle*, fév. 1896.
[1771] Moncelon, *Mélanésie française*.
[1772] Gevaert, *Musique*, l'art du xixe siècle, 1895.
[1773] Louis Ménard, *Symbolisme des religions*.
[1774] Havelock Ellis, *The Nineteenth Century*.
[1775] Die Historie bekommt einen eigenthümlichen Reiz. *Weltgeschichte*. Neunte Theil, II, pp. 4, 5, 6, etc.
[1776] *Morale d'Epicure*, pp. 153 et suiv.
[1777] Genèse. Chap. I vers. 10, 12, 18, 21, 25, 31.
[1778] M. Guyau, *Morale d'Epicure*, p. 157.
[1779] Elie Metchnikoff, *Etudes sur la nature humaine*.
[1780] Semper. *Die Philippinen und ihre Bewohner* ; F. Blumentritt, *Versuch einer Ehnographie der Philippinen* ; Ergänzungsheft zu den Pet.Mit., no 67.
[1781] Alphonse Pinard, *Bulletin de la Société de Géographie*, déc. 1873.
[1782] A Bastian, *Rechtszustände*.
[1783] *Unter den Kannibalen auf Bornéo*.
[1784] Guillaume de Greef, *Sociologie générale élémentaire*, leçon XI, page 39.
[1785] De Baer ; Herbert Spencer ; etc.
[1786] H. Drummond, *Ascent of man*.
[1787] *Voir* le chapitre VI, livre I.
[1788] *Essais*, Livre I, chap. XXX, p. 321, 322, édition Louandre.
[1789] Pierre Kropotkine, *La Conquête du Pain*.
[1790] H. Taine, *Philosophie de l'art dans les Pays-Bas*.
[1791] Herbert Spencer, *Social Statics*, p. 80.
[1792] Elie Metchnikoff.
[1793] Drummond, *Ascent of Man*, pp. 101, 103.
[1794] Anna Forbes, Insulinde. *Expérience of a Naturalist's Wife in the Eastern Archipelago*.