(Mémoire présenté par la Fédération jurassienne de l'Association internationale des Travailleurs à toutes les Fédérations de l'Internationale. 1873. Pages 37 et 38.)
Bakounine était un proscrit russe qui avait participé aux révolutions allemandes de 1848 et 1849. Fait prisonnier à Dresde, en juin 1849, livré par la Saxe à l'Autriche, et par celle-ci à la Russie, il passa huit années dans différentes forteresses, puis quatre années en exil en Sibérie. Il réussit à s'échapper, séjourna quelque temps en Amérique, puis vint en Europe en 1861. Il se fixa en Italie, et ce fut au Congrès de la paix à Genève, en 1867, qu'il se trouva pour la première fois en présence de l'Internationale. En juillet 1868, il entra comme membre de l'Internationale dans la section centrale de Genève.
(Bulletin de la Fédération jurassienne de l'Association internationale des travailleurs. 5^e année, n° 28, 9 juillet 1876.)
Lundi 3 juillet (1876), des socialistes, venus de différents points de la Suisse, ont rendu les derniers devoirs à Michel Bakounine, mort l'avant-veille à Berne.
Le corps avait été transféré à l'hôpital de l'Ile. A 4 heures du soir, le corbillard vint prendre le cercueil, et le funèbre cortège traversa les rues de la ville fédérale, pour se rendre au cimetière situé à quelque distance.
Sur la fosse, plusieurs discours ont été prononcés.
Adhémar Schwitzguebel a lu des lettres et télégrammes de divers amis ou sections de l'Internationale.
Joukowsky a retracé la biographie de Bakounine, en insistant sur cette verdeur de sève, sur cette puissance de renouvellement qui caractérisaient celui qu'un écrivain russe a appelé un printemps perpétuel.
James Guillaume a rappelé les calomnies dont la réaction a poursuivi le grand initiateur révolutionnaire, et les services qu'il a rendus à la cause socialiste.
Elisée Reclus a parlé des qualités personnelles de Bakounine, de la vigueur de son intelligence, de son infatigable activité.
Carlo Salvioni a rendu hommage à l'adversaire de Mazzini, au grand agitateur athée et anti autoritaire, au champion du socialisme populaire en Italie.
Paul Brousse a parlé ensuite au nom de la jeunesse révolutionnaire française, qui se rattache aux idées dont Bakounine a été le représentant le plus éloquent.
Enfin, un ouvrier de Berne, Betsien, a adressé en allemand un dernier adieu à celui dont la vie entière fut consacrée à la sainte cause de l'émancipation du travail.
Trois couronnes furent déposées sur le cercueil, au nom des trois sections de langues française, allemande et italienne que l'Internationale compte à Berne.
(Bulletin de la Fédération jurassienne de l'Association internationale des travailleurs. 5^e année, n° 28, 9 juillet 1876.)
Un des hommes qui ont le plus contribué à la propagande socialiste révolutionnaire dans l'Europe moderne, Michel Bakounine, est mort à Berne, samedi 1er juillet. Il s'était rendu dans cette ville pour s'y faire soigner par son ami le D^r Adolphe Vogt ; mais sa constitution, affaiblie par les souffrances de la forteresse et de l'exil, était usée sans ressources ; il n'y avait plus d'huile dans la lampe. En arrivant à Berne, il avait dit au D^r Vogt : Je viens à Berne pour que tu m'y remettes sur mes pieds, ou pour y mourir. Il y est mort. Il avait 62 ans.
Bakounine avait été membre de la Fédération jurassienne jusqu'en 1873. A cette époque, après le congrès général de Genève, il fit ses adieux à l'Internationale par une lettre de démission qui fut rendue publique, et il cessa entièrement de prendre part à la politique active. Il était tombé, depuis quelques mois, dans un état de marasme qui était allé en s'aggravant de plus en plus.
Les amis de Bakounine dans le Jura lui garderont une éternelle reconnaissance, car c'est à lui qu'ils doivent l'essor vigoureux qu'a pris dans notre région, depuis 1868, le socialisme révolutionnaire.
Après avoir rapporté ce que disaient les amis, il importe de reproduire ce que les adversaires disaient dans le journal russe publié à Londres par Herzen :
(Extrait du journal En Avant, n° 38, 1876, d'après une traduction de Stoïanoff.)
On vient de recevoir le télégramme suivant : « Berne, 1er juillet. Bakounine est mort ici, à midi. »
Je m'empresse de communiquer aux lecteurs du journal En Avant cette triste nouvelle.
Le nom de Michel Alexandrovitch Bakounine est inscrit dans l'histoire révolutionnaire en caractères tellement ineffaçables qu'il ne pourra être oublié. Mais il éveille encore tant de passions diverses qu'il est impossible, à l'heure présente, de juger avec impartialité les actes de Bakounine : c'est la postérité qui les appréciera.
Michel Alexandrovitch Bakounine était si merveilleusement doué qu'il produisait un effet magique sur la plupart de ceux qui l'approchaient.
Dans toutes les entreprises auxquelles il prit part, il eut toujours le premier rôle.
Son entrain prodigieux électrisait jusqu'aux hommes les plus indignes de lui et qui le compromettaient en marchant à sa suite.
Parfois, il changea son programme, mais pour le rendre plus large, parfois, il changea de direction, mais pour mieux aller au but, se consacrant tout entier à chaque nouveau programme et se jetant complètement dans la nouvelle direction.
L'attitude de Michel Bakounine envers le journal En Avant fut trop hostile pour qu'il me soit permis d'en parler. Mais quelle que fût la différence de nos vues et quelles que fussent nos relations personnelles, aucun socialiste russe ne peut apprendre sa mort sans dire : Une des forces les plus vigoureuses du socialisme russe et du socialisme universel vient de disparaître de la scène.
(Extrait du journal Lo Sperimentale, numéro 5, publié à Brescia en février 1887, rectifié d'après les observations d'Élisée Reclus.)
Tracer une courte biographie de Bakounine est impossible ou inutile.
Inutile, si on veut la réduire à une aride liste de faits et de dates : Né à Torjok, gouvernement de Tver, le 11 mai 1814, mort à Berne le 1er juillet 1876, etc.
Impossible, si de cette vie prodigieuse on veut tirer la prodigieuse signification et le digne enseignement ; car le tableau de la vie de Bakounine, de ce Russe cosmopolite, de ce penseur militant, de cet idéaliste homme d'action, ne saurait entrer dans un cadre de dimensions ordinaires.
Raconter la vie de Bakounine c'est raconter la vie du socialisme et de la révolution en Europe pendant plus de trente ans (1840-1876), car il a contribué ou participé à tous les progrès de l'idée et des faits révolutionnaires.
Voulons-nous considérer la vie de Bakounine sous l'aspect anecdotique et romanesque ? Il suffirait de sa fuite de Sibérie (1860-1861), à travers la Chine, le Japon et l'Amérique septentrionale, pour fournir la matière d'un chapitre des plus vifs et du plus dramatique intérêt.
Étudierons-nous particulièrement son activité d'agitateur et de propagandiste ? La révolution de Dresde (1849) qu'il organise et dirige, — la condamnation à mort qui s'ensuivit et dont le grâcia le fameux empereur Nicolas pour l'enfermer dans une forteresse, puis le reléguer en Sibérie, — la propagande d'organisation qu'il fit en Italie dès les premières années après 1860, fondant les sections de l'Internationale, excitant les grèves, rédigeant des journaux, allant, comme délégué de l'Internationale italienne, au Congrès de Bâle, — la part prise à la Ligue de la paix et de la liberté, à Berne, comme membre de la minorité collectiviste, — l'Alliance universelle de la démocratie qu'il fonda à Genève, d'où il rayonnait avec le prestige et la puissance d'une popularité prodigieuse, Alliance qui eut une importance décisive dans l'histoire de l'Internationale, — les divers journaux qu'il dirigea ou rédigea, Zemlia et Volia à Londres, la Fédération romande, le Jugement populaire, la brillante Égalité en Suisse, — et tout cela, en continuant son action d'agitateur incessant en Italie, en France, en Belgique, dans la Péninsule ibérique, où l'Alliance trouva vite crédit et faveur, et sans cesser de conspirer pour la liberté de sa chère terre natale, — la lutte avec le Conseil général de Londres inspiré par Karl Marx, et l'action exercée sur la Fédération jurassienne (Neuchâtel, La Chaux-de-Fonds, le Locle, Saint-Imier, Moutier, 1869-1870), d'où il soulève et entraîne à sa suite les populations et les convertit à l'anarchisme, — puis, en 1870, son intervention dans l'insurrection de Lyon et la bataille engagée pour une organisation révolutionnaire immédiate qui aurait simultanément sauvé la France de l'étranger et institué dans toute l'Europe, par la seule force spontanée du peuple et par la chute de toute concentration de gouvernement ou État, un nouvel ordre de choses, — enfin la part prise à la malheureuse insurrection de Bologne, en 1874, sa fuite de l'Italie après l'insuccès, son isolement à Lugano et la mort qui le surprit à Berne dans la retraite, — quelle source de réflexions et quels sujets d'inspiration pour nous !
Ou bien voulons-nous considérer plutôt en Bakounine l'écrivain et le penseur, depuis qu'officier d'artillerie dans son pays et malgré la noblesse de sa famille il devint conspirateur, se réfugia en France (1845) pour en être expulsé peu après, y revint, célèbre et applaudi, en 1848 et y lut des écrits de Proudhon qui développèrent en lui l'ardent amour de la liberté. Enfin, quand survinrent des luttes au sein du socialisme théorique et pratique, les événements politiques de France, les tendances autoritaires du socialisme allemand, le funeste et contradictoire mysticisme de Mazzini firent jaillir de son génie et de son cœur les pages de feu et de flamme qui sont intitulées : L'État et l'Anarchie, les Ours de Berne et l'Ours de Pétersbourg (1870, Neuchâtel), Lettre à un Français sur la crise actuelle (septembre 1870), l'Empire Knouto-Germanique et la Révolution sociale (Genève, 1871), Théologie politique de Mazzini et Réponse à Mazzini par un International (Milan, 1879), Dieu et l'État (Genève, 1882), etc., etc.
Nous renonçons à tracer ce tableau ; il suffit d'en avoir esquissé les principaux traits.
D'autres ont parlé de Bakounine : Benoît Malon, dans son Histoire du socialisme (chapitre 21 et passim) ; Arnaudo, superficiellement, dans son volume sur le Nihilisme (pages 90 et suivantes), le Bulletin de la Fédération jurassienne de Neuchâtel en 1876 ; un portrait sympathique et véridique de Bakounine doit se trouver dans l'un des écrits posthumes de Herzen, intitulé La grande Lisa, et où sont décrits le caractère et la vie intime de l'homme ; Reclus et Cafiero, dans la préface de Dieu et l'État (1882), promirent une biographie détaillée, promesse que les évènements n'ont pas permis de remplir.
En définitive, une biographie de Michel Bakounine, complète et vraiment impartiale et scientifique, digne de devenir populaire, ne se trouve, croyons-nous, dans aucune littérature socialiste. « Ma vie est un fragment », disait-il à ses critiques. C'est pourquoi l'histoire de sa vie est encore un fragment. En 1877, André Costa publia quelques feuillets d'une biographie populaire de Bakounine, mais elle ne fut pas continuée.
En l'absence d'une monographie digne de lui, essayons de fixer quelques traits essentiels.
Et d'abord, regardons son portrait bien en face.
Grand, trapu, colossal ; front vaste ; grande tête léonine ; blond ; les yeux bleus, légèrement obliques ; les pommettes saillantes ; vêtements négligés, dit-on ; tous ses traits, comme tous ses mouvements, respirent la générosité, la bienveillance et la force, la sincérité du cœur et la puissance géniale de la volonté.
Il vivait de thé et de tabac, et passait les nuits entières à écrire, sur une petite table, des lettres, des opuscules, avec une verve endiablée, se tenant en rapport avec les révolutionnaires de tous les pays.
Rien ne lui échappait ; il s'assimilait tout, transformait tout par le travail continuel de son cerveau. Toujours plein de confiance, toujours prompt à l'action, ayant toujours pour règle suprême l'étude du problème social, croyant la révolution nécessaire, comme précédent logique et historique de tout grand progrès, allant continuellement d'un lieu dans un autre, selon les divers souffles de l'espérance et de la fortune. C'est pourquoi ses écrits sont rarement complets : produits de l'occasion, interrompus par l'occasion ou l'événement. Sa vie est toute à l'action et ne sert qu'à l'action ; un oubli complet, une abnégation absolue du moi.
Il ignore les aises et les petites douceurs de la vie. Cet esprit, essentiellement idéal et poétique, se soustrait à toutes les séductions du beau et de l'exquis, considérant l'art comme un anachronisme, comme une fâcheuse mollesse du penseur, tant que la masse illettrée n'en peut jouir.
Ce cœur, qui, pour la lutte quotidienne, semble soutenu par une espèce d'organisme surnaturel, est le plus fier ennemi de l'ascétisme, du déisme, de toutes les absurdités et mensonges de la sentimentalité.
Comment surgit et comment se développa un aussi puissant génie ? Certainement, comme base de tous les autres facteurs, nous devons placer la race de cet être, cette singulière et toute mystérieuse race slave, qui a en elle tant de douceur et tant de force, tant d'idéalisme et tant d'esprit pratique ; tantôt se lançant dans de fécondes rêveries et tantôt terrible de logique dans les faits ; cette race encore somnolente, mais dont l'avenir sera merveilleux, si on en juge par l'abnégation révolutionnaire des catégories sociales qui, dans l'Occident, sont d'une frivolité si corruptrice : l'aristocratie et les femmes.
Michel Bakounine naquit en 1814.
Sa famille était de vieille noblesse et avait beaucoup d'influence à la cour du Czar.
Après avoir terminé ses études à l'école supérieure de Moscou, Bakounine entra à l'école militaire des cadets de Pétersbourg et en sortit sous-lieutenant dans l'artillerie de la garde.
C'est en Pologne qu'il séjourna comme officier.
Vers l'âge de 24 ans, il donna sa démission et rentra chez lui.
En 1841, il alla à Berlin ; en 1842, à Dresde ; en 1843, à Paris ; puis, à Zurich, où il reçut, en 1845, l'ordre de rentrer en Russie.
Bakounine refusa d'obéir et revint à Paris, où il collabora aux journaux révolutionnaires. Ses biens furent confisqués, et il fut condamné à la dégradation comme gentilhomme.
En 1847, dans une réunion d'émigrés polonais, qui célébraient l'anniversaire de la révolte de novembre, il prononça un discours à la suite duquel il fut expulsé de France et se réfugia à Bruxelles.
La révolution de 1848 le ramena à Paris, d'où il alla aux congrès de Breslau et de Prague.
Ayant pris part à la défense de Dresde, il fut fait prisonnier à Chemnitz, d'où on le transporta à Kœnigstein.
Condamné à mort, en 1850, par le roi de Saxe, qui commua ensuite cette peine en celle de la détention perpétuelle, il fut réclamé par l'Autriche, transporté à Prague au mois de mai 1850, détenu à Gratz pendant un an, puis à Olmütz, et enfin livré à la Russie.
Le czar Nicolas le fit enfermer dans la forteresse de Pierre et Paul et, au bout de trois ans, à Schlisselbourg. Le czar Alexandre, en 1857, le fit transporter dans la Sibérie orientale.
Au bout de cinq ans, il s'évada.
Étant parvenu à traverser l'Asie, il s'embarqua à Yokohama, comme matelot, pour aller à San-Francisco, où il vécut en donnant des leçons de mathématiques.
De San-Francisco, il put enfin aller à Londres. Là, il collabora au journal la Cloche.
Après avoir fait de prodigieux efforts pour préparer des insurrections en Russie, il vint fonder à Naples le journal Liberté et Justice.
En 1867 et 1868, Bakounine prit part aux Congrès qui eurent lieu en Suisse.
En 1869, il résida à Genève et écrivit dans les journaux l'Égalité et le Progrès (du Locle).
Il assista au Congrès international de Bâle et y fit adopter les théories anarchistes.
En 1870, il vint en France et, après la Commune, il se retira dans le Tessin.
Il prit part au Congrès de Saint-Imier.
Il mourut à Berne en 1876.
Dans le manifeste de l'Alliance de la Démocratie, il avait dit : « Les révolutions ne sont pas l'œuvre des individus ni des organisations secrètes ; elles se font, pour ainsi dire, d'elles-mêmes, par le mouvement des faits et des idées. »
Mais, il n'en est pas moins vrai que Bakounine contribua singulièrement à ce mouvement de faits et d'idées qui poussent les masses à vouloir pour tous sans exception le bien-être et la liberté.
Foix, imp. Pontiès.