Émile Pouget

Au Palais d'Injustice du 8 novembre 1896

8 novembre 1896

      Malheur aux pauvres

      Roussins socialos

Malheur aux pauvres

Encore une victime de ce maudit distinguo du tien et du mien !

C'est Jacques Blanque, un chevrier d'Orfilla, un gas costaud et bon zigue, que la cour d'assises de Perpignan vient d'expédier aux travaux forcés à perpète.

Le pauvre bougre était en bisbille avec un richard voisin, Carbonell, au sujet d'un pâtus dont tous deux revendiquaient la propriété.

Tout le malheur est venu de ce cochon de pâtus, — tout juste bon à servir de lapinière !

Depuis des temps, la famille Blanque jouissait de ce terrain, sans valeur pour un richard tel que Carbonell. Mais, rapace comme tous les richards, un jour vint où le Carbonell se prétendit proprio du pâtus : il fit procès sur procès et ruina les Blanque !

Dame, du jour où le différend fut porté en justice, ça ne fut pas fini ! Les chicanous y faisant leurs choux gras, l'affaire traîna bougrement en longueur.

Or, comme les jugeurs prononcent d'après leur sentiment, au lieu de rendre leurs sentences à coups de dés, au zanzibar, kif-kif Bridoie, — ce qui est le système de jugerie le moins mauvais, — le résultat était à prévoir : Carbonell étant riche, Blanque étant pauvre... y avait pas d'erreur : Carbonell devait gagner.

C'est ce qui arriva !

Quand Blanque se vit livré sans défense aux manigances de son adversaire qui, grâce à son pognon, avait dégotté des témoins complaisants, le gas s'aigrit, s'exaspéra et, de fil en aiguille, un beau matin, il en vint à épauler son fusil et à déquiller le richard Carbonell.

Ça fait, il alla se constituer prisonnier.

Le pauvre naïf s'imaginait que les jurés ne pourraient pas faire moins que de l'acquitter, lorsqu'ils connaîtraient exactement les tenants et les aboutissants de son acte.

Ce qu'il se blousait ! Il ignorait que les faits, tripatouillés par le juge instructionneur, arrivent défigurés au jury qui se prononce trop souvent comme le désirent les marchands d'injustice.

C'est ce qui est arrivé. Malgré que son défenseur ait chouettement jaspiné et conclu en demandant son acquittement, — c'était une illusion de l'espérer.

Blanque n'est toujours pas riche. Au contraire, il est plus pauvre que jamais !

Donc, il a été salé : on l'a condamné aux travaux forcés à perpète.

Le pauvre gas n'en revenait pas d'un pareil verdict ! Le malheureux naïf se croyait sûr d'être acquitté : il devait pourtant savoir ce que vaut la justice...

Quand il a eu compris qu'il était cuit, il est entré dans une sacrée colère et a fait de la rouspétance. Et ferme ! Il s'est débattu comme un diable et les gendarmes ont quasiment dû le porter du Palais d'Injustice à la prison.

Le populo qui, en foule, a reluqué ce spectacle était bougrement écœuré, — mais nul n'a eu le nez assez creux pour dire aux pandores : « Ce que le jury n'a pas fait, nous le faisons : nous acquittons Blanque... Donc, qu'il joue de la fille de l'air !... »

Roussins socialos

Le comptoir correctionnel de Narbonne vient d'administrer 50 balles d'amende, — bon poids, c'est-à-dire avec les frais — au copain Bordat.

Et ça, pour outrages à un agent !

Ça s'est passé dans une réunion publique ; le copain, fiché en rogne par les brutalités des roussins à l'égard d'un camaro qu'ils embarquaient, dit à une des pestailles :

« Pour des agents d'une municipalité socialiste vous faites une vilaine besogne ! »

Crac ! il n'en fallut pas davantage, Bordat fut poursuivi pour la couillonnade connue : « Insultes aux agents dans l'exercice de leurs fonctions. »

Sans changer de main, les enjuponnés du comptoir ont collé un mois de prison à un autre copain, Serny, qui dans une réunion protestante, protesta en clamant : « Vive l'anarchie ! »

Très crânement, il a expliqué aux écrevisses du comptoir, qu'il ne regrettait rien et qu'à la prochaine occase, à l'avance, il avalerait un œuf frais, — histoire de se clarifier la voix.

Le boute-en-train de ces condamnations, un brigadier de la rousse, est un des plus chouettes larbins de Ferroul, le roi de Narbonne. Le birbe, ex-ramasseur de crottin municipal, a monté en grade en raison des services rendus ; une de ses plus belles campagnes, fut le bacchanal, emmanché avec d'autres birbes de son calibre, à une réunion de Sébastien Faure, en 1891 ; les braillards ne turent leur bec qu'après avoir fait dissoudre la réunion. Le ramasseur de crottin — un des plus enragés — beuglait comme trente-six bourriques que Faure était un mouchard payé par Constans.

Le nerf qu'il déploya ce soir-là, lui valut de l'avancement : peu après, Ferroul le bombardait policier, — ça valait bien ça !


extrait le 22 septembre 2026 de la collection d'Archives autonomies, tiré du Père Peinard du 8 novembre 1896