#title Chambard Arménien #author Émile Pouget #SORTtopics Arménie, propagande par le fait, mouchards, Turquie, Le Père Peinard, presse anarchiste, Fédération révolutionnaire arménienne, action directe #date 4 avril 1897 #source extrait le 20 aout 2026 d'*[[https://anarchiv.wordpress.com/][Archives anarchistes]]* #lang fr #pubdate 2026-08-20T07:58:10 Les Arméniens commencent à s'apercevoir qu'ils ont été salement roulés par les ambassadeurs et par toute la grosse légumerie des gouvernements d'Europe. Ils y ont mis le temps, bondieu ! Ça me semblait si simple, pourtant : y avait qu'à reluquer et à ruminer deux secondes pour comprendre que les gouvernements européens ont toujours fait — et continuent à faire — le jeu du sultan. Enfin, malgré qu'ils y aient mis de la réflexion, puisque les Arméniens voient clair maintenant, tant mieux pour eux ! Le malheur est que ça ne ressuscite pas les pauvres bougres qui ont été massacrés par les Turcs, avec la connivence des ambassades. Toutefois, ce qu'ils ont sur le cœur, les révolutionnaires d'Arménie ne le mâchent pas ! À preuve, la proclamation qu'ils ont adressée aux diplomates et dont *l'Éclair* a donné les extraits suivants dans son numéro de jeudi : Avez-vous, comme c'était votre devoir, cherché à arrêter le couteau de l'assassin ? Non ! Vous n'avez pensé qu'à sauvegarder les intérêts du tyran, à rendre vains les efforts du peuple écrasé, essayant de briser ses chaînes. Et pourquoi protéger le despote contre l'opprimé ? Parce que c'était votre intérêt, parce que ces pertes causées par notre peuple, ces pertes subies par le tyran vous touchaient, vous aussi, Européens. L'intérêt l'a emporté sur la justice ! Au lieu d'arrêter l'effusion du sang, au lieu de porter secours aux malheureux martyrs, vous vous êtes empressés d'accourir dans la nuit, à travers les mares de sang, auprès des héros, et grâce à vos menées diplomatiques, à vos promesses également diplomatiques, vous avez sauvé la Banque, c'est-à-dire la caisse. Cependant, le Turc accomplissait à son aise son œuvre de carnage, mêlant le plus pur sang des femmes et des enfants à celui de milliers d'innocents. Vous avez tout vu et vous avez toujours gardé le silence ! Vous n'avez pas tenu compte de la parole d'honneur donnée à genoux à nos héros, par Maximoff, le délégué des six soi-disant grandes puissances, qui promit à nos martyrs d'arrêter les massacres et de veiller aux intérêts de la nation. Soyez fiers de nous avoir trompés ! La proclamation se termine sur ces paroles menaçantes : Si cette fois encore, tant de sang est inutilement répandu, nous chercherons d'autres moyens plus efficaces. Nous préparerons un autre plan d'action mieux combiné et qui atteindra plus sûrement son but et nous n'en subirons pas seuls les conséquences. Quoi qu'il arrive, tant pis ! Et cependant, devant notre conscience et notre esprit exaspérés, devant nos regards chargés de haine, se déroule un projet criminel, désormais moralisé, qui nous fait frissonner malgré nous. À en croire *l'Éclair*, le « projet » auquel il est fait allusion dans ce manifeste serait de faire sauter une ambassade à Constantinople… Et de préférence l'ambassade de France ! Car les Arméniens sont encore plus à cran contre la gouvernaille française que contre tous les autres gouvernements. En attendant l'occasion d'un grand coup d'éclat, les Arméniens ne roupillent pas. Ils cherchent à se procurer de la belle galette, et ils n'y vont pas par quatre chemins. Il y a deux jours, *le Temps* racontait l'histoire suivante, qui prouve qu'ils ne badinent guère : M. Cololian Avadis est un Arménien, avocat au service du ministère des affaires étrangères. Il recevait, l'autre jour, une lettre du comité arménien lui enjoignant de souscrire à la propagande révolutionnaire la somme de dix mille francs et il s'adressait à la police pour lui demander sa protection. Hier (dimanche), un peu après huit heures du soir, on frappa à la porte de sa maison et l'un des deux policemen qui y avaient été installés ouvrit. Trois hommes entrèrent et attaquèrent aussitôt les agents : un de ceux-ci, Nouri effendi, fut frappé de plusieurs coups de couteau dans le ventre ; ses intestins mutilés s'étaient répandus tout autour de son corps lorsqu'on le releva, dans la rue, où il gisait baigné dans son sang ; il avait le foie percé et une grave hémorragie interne, qui s'était produite, fait désespérer de le sauver ; l'autre agent, Mechmet, frappé douze fois, fut moins grièvement blessé, il eut la force de monter les escaliers ; mais il s'évanouit sur le palier du premier étage, et tomba par la fenêtre dans le jardin attenant à la maison. Les assassins, ayant frappé les agents, disparurent. Ils ne tentèrent rien contre M. Cololian, qui se trouvait au premier étage avec son fils adoptif et sa gouvernante. Ce fut un officier de police qui, quelques instants après le crime, découvrit ce qui s'était passé et fit transporter les blessés à l'hôpital militaire de Gumuh Soyou, que dirige Mehemed Emin pacha. Le crime avait eu lieu tout près de l'école militaire, rue Pankaldi. Nom d'une pipe, les bougres n'y vont pas avec le dos de la cuillère ! Ils ont tout de même été gentils : le sale type d'avocaillon qui est allé casser du sucre à la police et a demandé sa protection pour s'éviter d'abouler dix mille balles, n'a pas à se plaindre des révolutionnaires, puisqu'ils se sont bornés à larder les roussins. Peut-être ont-ils eu la charité de l'avertir ainsi — afin de lui faire honte de sa ladrerie — qui n'a pas d'excuse pour un Arménien qui est au sac.