#title Héros arméniens #author Émile Pouget #SORTtopics France, Arménie, Turquie, presse anarchiste, Le Père Peinard, anti-colonialisme, massacres hamidiens, prise de la Banque ottomane #date 8 novembre 1896 #source extrait le 22 septembre 2026 de la collection d'*[[https://archivesautonomies.org/IMG/pdf/anarchismes/avant-1914/leperepeinard/1896/pere-peinard-serie2-1896-n003.pdf][Archives autonomies]]*, tiré du *Père Peinard* du 8 novembre 1896 #lang fr #pubdate 2026-09-22T09:27:02 Le soir du gala à l'Opéra, en l'honneur du tsar, sur la place où les andouillards curieux étaient empilés, une bande de 170 réfugiés Arméniens défila, se rendant à la gare Saint-Lazare, à destination d'un patelin plus hospitalier que notre république de crotte. Hein, quel contraste ! La France foutant hors de chez elle ces pauvres victimes du despotisme et léchant le croupion à l'Empereur-Dieu... Dam, l'un était la conséquence de l'autre ! Naturellement, parmi les curieux qui poirottaient place de l'Opéra, aucun n'eut un regard de pitié pour les Arméniens ; aucun ne songea que si le tsar — d'accord avec ses larbins les gouvernants de France — avait voulu lever le petit doigt, les Turcs auraient cessé de tuer. Et quels massacres ! Tout ce qu'on a raconté est au-dessous de la réalité : l'histoire de l'Arménie, ces dernières années, se résume en une kyrielle interminable d'égorgements, de tortures, d'incendies, de viols et de pillages... Les Turcs s'en sont payé à cœur joie ! Un de ces Arméniens, qui, le soir du gala, défilèrent place de l'Opéra, a raconté l'histoire d'un bey qui s'était fait un harem avec une quarantaine de jeunes Arméniennes enlevées et qui, un beau jour, les tua une à une de sa propre main, parce qu'elles n'avaient pas consenti à danser devant lui toutes nues ; il a raconté qu'en plein jour il a vu des Turcs outrager des femmes dans les rues, puis les égorger et les dépecer avec rage, — il en a vu d'autres violant des cadavres de femmes,... quant à lui, il a perdu toute sa famille, sauf une petite sœur qu'il a sauvée en passant des jours et des jours dans les montagnes... Ceux qui arrivent de Constantinople racontent des histoires du même tonneau qui ne varient que dans les détails : ils ont entendu des policiers engueuler les tueurs parce qu'ils ne tuaient pas assez ; ils ont vu un vieux mollah à la tignasse blanche, enragé de fanatisme, broyer des cadavres d'enfants sous ses talons, enfoncer ses doigts dans les ventres déchirés d'Arméniens ; ils ont vu des porteraix turcs boire le sang des victimes, à même les plaies, dans l'espoir de gagner le paradis ; sur le pont de Stamboul, ils ont vu un père de famille agrippé par une bande de tueurs qui se sont amusés à l'écarteler lentement et ont ensuite jeté les morceaux à la mer... Ce qu'ils ont vu aussi, c'est le je-m'en-foutisme des ambassadeurs devant ces horreurs... Pour faire pendant à ces hideurs, ils racontent la vaillance des révolutionnaires ; ici, nous n'avons guère connu en détail que l'attaque de la Banque Ottomane. Y a pas que là pourtant, où les Arméniens se soient conduits en héros. Les révolutionnaires s'étaient entendus pour faire du grabuge sur plusieurs points de Constantinople à la fois ; leur plan n'a réussi qu'en partie... Voici, pigé dans la *Revue Blanche*, ce qui s'est passé à Psamatia : Dans les trois étages d'une maison se trouvaient réunis les deux sœurs, la mère, le père et le frère d'un jeune professeur du nom de Missakian, ainsi qu'un groupe de jeunes Arméniens, ayant à leur tête le maître d'école Armenak Knouni, chef de cette bande familiale. Dès le mercredi matin, 26 août, jour de l'attaque de la Banque, Knouni avait exalté ses amis par une allocution ardente, les jeunes filles avaient chanté une chanson révolutionnaire et tous s'étaient préparés à la mort. La bande se divisa en trois, et se posta à chaque étage, chacun ayant à sa disposition des revolvers et des bombes en grande quantité. Au premier coup de feu, les soldats, les hommes de police et les gendarmes à cheval accoururent vers la maison, cherchant à y pénétrer et à écraser l'émeute. Les bombes, les balles pleuvaient sans trêve des trois étages ; les Turcs eurent des pertes considérables et personne ne pouvait s'approcher de la maison. D'innombrables balles avaient troué la façade sans atteindre un seul des manifestants. Jusqu'au soir le combat a duré acharné ; la mère et les deux jeunes filles chargeaient les revolvers, donnaient les bombes, en lançaient elles-mêmes, et les hommes continuaient à grêler la mort sur les soldats qui arrivaient de plus en plus nombreux. Le soir, on a vu plus de cinquante charrettes remplies de cadavres de soldats turcs traverser Psamatia et se diriger vers le cimetière de Yédikoulé. À ce moment, un capitaine turc est venu haranguer les manifestants en les suppliant de cesser ; Knouni lui a répondu que, à la conduite d'un sultan fou, les Arméniens exaspérés ne pouvaient répondre que par une conduite folle, qu'ils avaient soif de venger leurs milliers de frères massacrés et qu'ils ne cesseraient pas jusqu'à la dernière bombe et à la dernière balle. Alors le capitaine l'a menacé de le faire écharper s'il ne se rendait pas : Knouni lui a montré des bombes dans une main et un revolver dans l'autre, et il a crié : « Celles-ci sont pour vous, et ça c'est pour moi ; vous ne m'aurez pas ! » Et il a continué. Toute la nuit on a fait feu des deux parts. Cela a duré jusqu'à sept heures du matin. Mais Husni-Bey, le directeur de la police, qui était arrivé de Stamboul, avait donné ordre d'entrer dans les maisons attenantes à la terrible maison, de trouer les murs et d'arriver ainsi dans la maison où se trouvaient les révolutionnaires. À sept heures, on n'avait déjà plus ni bombe ni balle ; un seul mur restait à trouer ; on entendait déjà les coups de hache ; hommes et femmes, tous prirent un poison, pour ne pas tomber vivants aux mains des Turcs ; et, au moment où le mur de la chambre cédait sous les coups des soldats, Knouni se déchargea le revolver dans la bouche. Les Turcs le trouvèrent mort. Ils lui coupèrent la tête et la pendirent à la fenêtre. Les autres étaient morts aussi, excepté les trois femmes qui avaient pris le poison à trop petite dose. Elles furent incarcérées. Et ces actes ne sont pas uniques ! Dans cette même journée, des faits identiques se déroulèrent à l'école communale de Psamatia : là, une dizaine de jeunes Arméniens déquillèrent, à coups de bombes, un grand nombre de soldats et démolirent presque, à la dynamite, une caserne posée en face de l'école. Dans la même journée encore, une jeune fille, toute seule dans sa maison, jeta des bombes, pendant cinq ou six heures sur les soldats dont elle tua une centaine. Elle fut arrêtée. Le lendemain ce fut une autre antienne ! Les Turcs, fous de rage, excités par le sultan, encouragés par l'attitude des ambassadeurs, massacrèrent à gogo. Comment tout ça finira ? Évidemment, un de ces quatre matins l'Empire Turc sera fichu en capilotade. Le populo turc lui-même commence à faire de la rouspétance : il se rebiffe lui aussi ! Il voudrait voir la fin de l'oppression et de l'exploitation qu'il endure, — et qui n'est fichtre pas piquée des vers. Il est même certain que la puissance du sultan s'évanouirait vite, si ce monstre n'avait pas l'appui des gouvernants européens, — surtout de la Russie et de la France. L'empereur russe veut que la Turquie reste nature,... en attendant qu'il soit assez calé pour ficher la patte sur Constantinople — et la France consent ! Il fut un temps où notre patelin avait la réputation d'être le refuge des opprimés de tout calibre. Cette saison est passée !