#title La misère à Madagascar
#author Émile Pouget
#SORTtopics anti-colonialisme, anti-militarisme, anti-racisme, France, Le Père Peinard, Madagascar, presse anarchiste
#date 5 décembre 1897
#source extrait le 21 septembre 2026 de la collection d'*[[https://archivesautonomies.org/spip.php?article4210][Archives autonomies]]*, en l'occurrence le *Père Peinard* du 5 décembre 1897
#lang fr
#pubdate 2026-09-21T20:09:05
Le 27 mars 1897, après avoir fait fusiller plusieurs dignitaires et chefs hovas, le commandant militaire envoya chercher leurs femmes, sœurs ou filles. On passa une sorte de révision et on retint les douze plus jolies, qui se virent contraintes de remplir le rôle de bayadères à une soirée donnée à la résidence générale. L'une de ces femmes était la sœur de l'ex-ministre des lois, une autre sa belle-sœur, une troisième la fille de Rainitrimba, gouverneur général de Marouvatna, qui servit la France aux côtés du résident Prado, une quatrième la fille de Rabanoume, un des fils du premier ministre mort à Alger.
Inutile d'ajouter, les bons bougres, qu'après avoir fait gigoter les malheureuses vaincues, la gradaille se les paya...
Vous croyez que des fourbis pareils vont faire bondir d'indignation nos braves opportunards ? Ah ouat, ils s'en foutent !
La radicaille ne bronche pas non plus, — et pas davantage les socialos à la manque !
Les uns et les autres ignorent-ils donc ce que je raconte ? Pas du tout, ils savent tout ça, — mieux que bibi, même !
Mais que, à Madagascar, la séquelle envahisseuse accumule crapuleries sur abominations, les jean foutre s'en tamponnent le coquillard : le drapeau national couvre ces vilénies..., ce qui ne change rien aux habitudes du torchon tricolore.
Et dam, tout ce que couvre cette chiffe est sacré !
Par exemple, si les gros mecs de France se foutent comme de leurs professions de foi, de ce qui s'opère à Madagascar, il n'en est pas de même des Malgaches.
Tout moricauds qu'ils soient, les bougres y trouvent un sacré cheveu.
Et ils n'ont pas tort, nom de dieu ! Ils font contre les envahisseurs français ce que faisaient nos paternels, — les Gaulois — au temps où César avec sa racaille de troubades romains envahissait notre patelin : ils se défendent !
Turellement, ça leur est cotonneux, étant donné leur infériorité d'armement.
N'importe, ils ne canent pas !
Et, ce qui prouve qu'ils sont loin d'être des toutres, c'est la façon dont ils font la guerre : au lieu d'user leur poudre à l'aveuglette et de déquiller, à la flan, n'importe quel pousse-cailloux qui se trouve au bout de leur flingot, ils choisissent leur gibier et font tout leur possible pour ne démolir que des gradés.
Ainsi, ces dernières semaines, dans un combat où, du côté des français, y a eu qu'un tué et cinq blessés, un commandant, nommé Huet, a reçu une balle dans la poitrine ;
Et de deux : à Manitirano, dans une escarmouche, les Sakalaves ont descondu le lieutenant Rauday ;
Et de trois : dans un grand soulèvement de Sakalaves, près de Miandrivazo, les galonnards ont encore salement trinqué : le capitaine Mazillier, les lieutenants Chambaud, Turquois et quelques autres ont été occis ;
Et de quatre : dans une autre bataille, toujours contre les fameux Sakalaves, trois gradés ont encore été déquillés.
Comme vous le voyez, les bons bougres, les galonnards reçoivent une sacrée purge !
Reste à savoir si les chiquenaudes administrées à ces gradés viennent toutes des malgaches ? Peut-être bien que oui,... peut-être bien que non... !
Au Dahomey aussi, en 1892, pendant l'invasion, beaucoup de galonnards français firent connaissance avec la camarde.
Et je me suis laissé dire que, plus d'un de ceux-là, fut déquillé par des balles françaises..., plus ou moins égarées ou rancunières !
En serait-il de même à Madagascar ?
Quelle que soit l'hypothèse admise pour expliquer le déquillement de tant de gradés, il n'en reste pas moins évident que les envahisseurs français, qui prétendent être allés à Madagascar pour y apporter la civilisation, N'y ont apporté que la syphilisation !
C'est a-dire la ruine, la famine et la dévastation sur toute la ligne !
La semaine dernière j'ai servi aux bons bougres quelques spécimens des abominations que les envahisseurs français se permettent à Madagascar.
Comme on l'a vu, cette cliquaille ne refoule devant aucune scélératesse.
Rien n'arrête ces monstres : ils sont en pays conquis, par conséquent ils peuvent faire leurs trente-six mille fantaisies.
Ce qu'il y a de gonflant c'est que les bandits dévastateurs sont les mêmes crapules qui, en France, jérémiant jusqu'à perdre haleine sur les frasques des allemands pendant la guerre de 1870.
On nous en serine sur les chapardeurs de pendules ! C'est rien de le dire...
Eh foutre, les allemands auraient-ils raflé toutes les pendules, toutes les horloges, les coucous, les réveille-matin, les oignons, les savonnettes, les chronomètres et les toquantes de France que ce serait encore de la gnognotte, comparé à toutes les scélératesses que commet la gradaille et la bureaucratie à Madagascar.
Entre autres fourbis, je ne sache pas qu'à l'époque où le vieux mec Guillaume se fit couronner empereur à Versailles il ait forcé les poufiasses de la noblaille française à danser à poil devant son état-major.
Or donc, que les patrouillots nous foutent la paix avec leurs rabâchages sur l'invasion allemande ! Qu'ils reluquent dans les patelins que nous dévastons, sous prétexte de colonisation, et ils verront cent fois pire.
— Y a peut-être du vrai dans ce que tu dégoises, père Peinard, seulement tu perds de vue que c'est pour civiliser des sauvages et leur apporter les bienfaits du progrès que ces horreurs s'accomplissent. Le mal qui t'offrusque est compensé par beaucoup de bien. Tu sais bien qu'on ne fait pas d'omelettes sans casser d'œufs ?
— Ouais, quel est l'ostrogoth qui serine pareille pantouflerie ?
Je sais bien que les omelettes se font en cassant des œufs — et les révolutions en cognant sur les jean-foutre, — mais, cré tonnerre, le grand hic est justement de savoir si c'est une omelette qu'on a fait à Madagascar ?
Reluquons donc ce qu'il en est.
Après avoir, la semaine dernière, jaspiné sur la dévastation de la grande île, voyons un peu quel est l'état social que les envahisseurs y installent.
Turellement, pour ne pas être soupçonné d'exagération et de pessimisme, je vais me tuyauter prés d'un type qui n'est foutre pas anarcho: Jean Carol, un mossieu qui a été se balader à Madagascar pour le compte du *Temps*, va nous dire de quoi il retourne.
Avant l'envahissement français, l'esclavage faisait florés à Madagascar. Mais c'était un esclavage bon enfant, pas féroce du tout, — en rapport avec la douceur du climat et le caractère des Malgaches qui sont de chouettes fieux nullement sanguinaires.
Malgré l'esclavage et « plus heureux que « nous, ce peuple avait résolu, dit Jean Carol, « — à sa façon, mais au contentement de tous, « — la question sociale. »
Quand les conquérants se sont amenés dans l'île, on a vivement aboli l'esclavage, histoire de foutre de la poudre aux yeux aux votards de France.
Nos dirigeants n'ont pas tenu compte de l'intérêt des Malgaches.
De ça, ils s'en foutaient autant que bibi d'une décoration. Ils n'avaient qu'un dada : faire avaler la conquête au populo.
Et dam, c'était durillon ! Des milliers de troubades étaient restés là-bas ; les rares revenants n'étaient guère que des cadavres ambulants... Et puis, outre ça, l'addition était forte: il en avait coulé des millions !
Alors, nos légumards firent le grand jeu :
« Le populo de France est un peuple libérateur, serinèrent-ils. Partout où flotte son drapeau l'esclavage s'évanouit comme la rosée au soleil... »
La pillule était si choucettement emberlificottée de confiture qu'elle passa comme une lettre à la poste.
Pour les plus grincheux, l'abolition de l'esclavage excusa bien des choses.
Cré pétard, c'était se payer de mots.
Si, au lieu se laisser monter le bobêchon par les jean-foutre de la haute, on avait ruminé un tantinet, on aurait vu le traquenard : il fallait se dire que l'Etat ne peut rien offrir de bon à personne et, de fil en aiguille, on en serait venu à conclure que la liberté qu'il administrait si généreusement aux esclaves malgaches, n'était que la liberté de crever de faim.
En effet, nom de dieu, la liberté toute sèche, sans moyens d'en user, — sans sa base essentielle, qui est la possession de la terre et de tout le bataclan social, — c'est moins que rien, c'est de la couille en bâton !
Les Malgaches ne sont d'ailleurs pas si touttes que nous les imaginons. Ils ont compris de quoi il retournait. Ainsi, une richarde de là-bas, propriétaire de nombreux esclaves, et à qui Jean Carol voulait tirer les vers du nez, lui répondit :
« Qu'importe qu'on ait donné la liberté à nos esclaves ! Est-ce que tous les Malgaches, maintenant, à commencer par la reine, ne sont pas devenus les esclaves des Français ? »
Voilà l'opinion des maîtres. Quant aux esclaves, Carol ne les montre pas plus enthousiasmés. Eux, non plus, ne coupent pas dans la bienveillance émancipatrice des envahisseurs !
« La plupart des esclaves malgaches, dit-il, affranchis malgréux, ont conçu plus de soupçon que de reconnaissance à l'égard de ces étrangers qui sont venus leur dire : « Nous vous apportons le plus précieux des biens, — la liberté. » Le très petit nombre de ceux qui étaient maltraités par leurs maîtres ont profité du bénéfice de la loi ; les autres — une immense majorité — ne se sont pas même posé la question ; et rien, à ce point de vue, n'a changé à Madagascar : il n'y a de nouveau que quelques gens sans domicile. »
Eh oui, c'est comme ça ! Et y a fichtre pas à s'épater qu'il en soit ainsi. Il y a trente-cinq ans, lorsque le tsar affranchit les paysans russes, ce fut le même tabac : on les arracha à la terre et on les jeta sur les chemins, sans rien autre que leur dérisoire liberté.
Autant leur aurait valu une vesse de loup !
Au surplus, les bons bougres, appuyez-vous la conclusion de Carol :
« Mais il ne faudrait pas se faire illusion. Si l'abolition de l'esclavage à Madagascar n'a pas produit l'effet que des pessimistes redoutaient, elle n'en donnera pas moins un jour de tristes résultats. Avec les noms s'en vont vite les choset. Au fur et à mesure des changements de maître, les affranchis de droit se feront effectivement libres. Dans quinze ans, dans moins peut-être, il n'y aura plus un seul esclave à Madagascar, mais il y aura beaucoup plus de malheureux.
« Grâce à cet abominable esclavage que nous n'aurions pu tolérer plus longtemps sans « rougir devant toute l'Europe », les Malgaches ne connaissaient point ce qu'on appelle en pays civilisé les drames de la misère. Chez eux, il n'y avait point de mendiants, à part quelques maniaques dont les gamins se moquaient. La nuit venue, chacun retrouvait son gîte, son foyer. On ignorait ces choses atroces : le meurtre ou le suicide provoqués par la faim, l'abandon du vieillard ou de l'infirme incapables de travailler, l'enfant sans protection arrêté pour vagabondage et traduit devant des juges pères de famille. Patience ! Par la vertu du cadeau que nous leur avons fait ils pourront bientôt les connaître.
« Alors, ils penseront avec amertume au temps heureux où les gueux de leur espèce n'avaient ni le souci du lendemain, ni l'épouvante que la misère ajoute à tous les accidents de la vie.
« Alors, pareils à nos domestiques, au lieu de la légère corvée familiale dont on s'acquittait à ses heures, ils connaîtront le surmenage et aussi les affronts de la besogne mercenaire qui n'engage pas l'employeur au delà du salaire payé. Au lieu de manger à la table du maître où la différence des conditions s'effaçait deux fois par jour, où s'entretenait le contact sympathique, ils seront nourris à l'écart, voués à cet isolement dédaigneux où s'échauffe l'esprit de révolte. Au lieu de puiser leur résignation dans la certitude d'une vieillesse tranquille, ils vivront constamment sous la menace des « huit jours », du chômage et de l'aventure.
« Alors, pareils à nos ouvriers, ils pourront faire de mélancoliques comparaisons entre les horreurs d'un esclavage paternel et la liberté — si douce ! — qu'un règlement d'usine octroie aux travailleurs salariés.
« Mais qu'importe ! Qui osera dire que la civilisation ne régnera pas à Madagascar le jour où il y aura plus de juges, plus de prisons, une assistance publique, un mont-de-piété et un de nuit ?... »
Maintenant, il ne reste plus qu'à établir le bilan de la conquête malgache. C'est facile, nom de dieu !
Primo, nettoyage d'une foultitude de trouffions envoyés là-bas;
Deuxiémo, engouffrement de centaines de millions que, toujours bonnes poires, nous carmons sans rechigner;
Troisiémo, dévastation en règle de l'île par les tigres militaires et les pieuvres administratives : chapardages, viols, assassinats..., toute la lyre criminelle !
Quatriémo, extermination des malgaches et acclimatation de la misère dans leur patelin.
Et on appelle ça de la Civilisation !...
Zut, alors !