Émile Pouget

Le Bon Exemple

8 novembre 1896

Eh foutre, je suis bougrement content ce jourd'hui.

Y a de quoi, d'ailleurs !

Vous vous souvenez, les camaros, de ce que je dégoisais la semaine dernière en parlant de la victoire des boyaudiers ?

« SI SEULEMENT, que je jaspinais, L'EXEMPLE DE CES BONS BOUGRES POUVAIT SECOUER LES BOUCHERS ET LES SORTIR DE LEUR ROUPILLADE. »

Mille dieux, on dirait que les gas de la Villette m'ont pris au mot : les louchébem sont en grève !

Et ça promet !

Le remue-ménage a commencé lundi.

C'est les sanguins qui ont donné le branle.

Les ramasseurs de sang, qu'aux abattoirs on a baptisé les sanguins sont de bons fieux, chargés, après chaque tuée, de ramasser le sang des bêtes sacrifiées et de le couler dans des tonneaux. Ils sont quatre-vingts.

Ces jours derniers, les patrons ayant, sans rime ni raison, saqué quelques camarades, les sanguins en profitèrent pour mettre les pieds dans le plat : illico, ils exigèrent que les prolos saqués soient rembauchés et que la paye soit portée de 28 à 35 francs par semaine.

Les patrons, larges — rien que des épaules, comme tous leurs pareils, — ont offert une augmentation de quarante sous, avec des airs d'abouler une aumône qui ont fait renauder les prolos.

Pour lors, la grève a continué !

Les singes ne se sont pas épatés pour si peu : les sanguins n'étant pas là pour recueillir le sang, ils l'ont laissé pisser aux égouts.

Ce fourbi-là est interdit. Et ça se comprend : il n'en faut pas plus pour nous amener le choléra.

Quand les grévistes ont su le truc, ils ont été relancer l'officier de paix chargé de la surveillance et l'ont engueulé comme un pied : « Faites votre métier ! dressez des contraventions... » L'animal aurait bien voulu fermer les yeux, mais y avait pas plan : il a dû dresser 247 contraventions aux chefs d'échaudoir pour avoir fichu le sang aux égouts.

Pendant ce temps, les grévistes ont été faire la causette avec les autres prolos des abattoirs et la grève générale s'est mijotée.

À l'heure où je tartine, elle n'est pas encore une chose accomplie, mais j'espère foutre bien que ça ne tardera pas.

Les fraisiers, qui sont au nombre de 75, ne sont pas loin d'emboîter le pas ; de même aussi les 72 boyaudiers qui se sont dégrouillés l'autre semaine marcheront, — par solidarité.

Dès lors, ça ira comme sur des roulettes !

Les douze cents abatteurs qui turbinent dans les échaudoirs sont déjà entre le ziste et le zeste ; au moindre anicroche, ils vont plaquer, — et avec un vrai beurre, nom de dieu !

Si bien que, d'ici quelques jours, y a des chances pour qu'à la Villette y ait 1700 bons bougres en grève, à moins que les exploiteurs se décident à mettre les pouces !

Si les prolos et les patrons se trouvent seuls, nez à nez, y aura pas d'erreur : les singes devront capituler sur l'heure.

Reste à savoir si la gouvernance n'interviendra pas en faveur des exploiteurs : c'est son système de respecter ce que les jean-foutre de la haute appellent la « liberté du travail ! »

Au lieu de laisser les patrons bouchers se démerder, il se peut que le préfet de la Seine réquisitionne une ribambelle de troubades avec ordre de faire le turbin des grévistes.

Quoiqu'il en soit, ils ne seront pas épatés de l'intervention de la gouvernaille : la canaille n'en fait jamais d'autre.

Fourrez-vous bien dans le siphon qu'il n'en peut pas être autrement : ça vous évitera des déceptions, et, d'autre part, connaissant mieux vos ennemis, vous serez plus à la hauteur pour vous garer de leurs crapuleries.

Je vous le répète, les gas, sur le pile de la gouvernance, y a pas à épiloguer ! Elle n'a pas été créée et mise au monde pour protéger le populo, mais uniquement pour nous tenir à l'œil et nous ramener sous le joug patronal, quand il nous prend la fantaisie de ruer dans le brancard.

Et ça sera toujours ainsi, de même qu'un prunier ne donne pas de carottes, de même la gouvernaille ne cherchera jamais à faire le bonheur du populo.


extrait le 22 septembre 2026 de la collection d'Archives autonomies, tiré du Père Peinard du 8 novembre 1896