Émile Pouget

Le Chambard Arménien

27 septembre 1896

Le sultan et les gouvernements européens s'entendent comme crapules pour mater les Arméniens.

Pendant deux ans les massacres ont été leur petit train-train ; le sang humain a coulé à flots : cent mille,… peut-être cent-cinquante mille victimes….. sont tombées, hommes, femmes, enfants, tous pêle-mêle !

Et nos gouvernants au cœur si sensible dès qu'on égratigne un de leurs copains ont laissé s'accomplir ces massacres, sans piper mot.

Il a fallu, pour secouer un brin leur apathie, qu'une bande de zigues d'attaque s'emparent de la Banque Ottomane. Ça n'a pas duré ! Une fois la première émotion passée, quand les dirigeants occidentaux ont vu que ces gas énergiques n'étaient qu'une poignée, ils ont laissé les Turcs massacrer à leur aise.

Et alors, les innocents ont payé pour les révoltés !

Tandis que ceux-ci, risquant leur peau, traitaient d'égal à égal avec le sultan, et obtenaient un sauf-conduit, les autres, — les tafeurs, — qui avaient cru se garantir des avaros en restant inactifs ont payé les pots cassés. C'est eux qu'on a massacré !

Ce qu'il y a de triste c'est que beaucoup de ceux-là se sont laissés saigner sans rouspéter : ils tendaient le cou aux égorgeurs et, pour un peu, ils auraient dit « merci ! »

À les voir ainsi, on ne sait si l'on doit avoir de la pitié pour leur sort affreux ou de la colère contre leur avachissement.

Heureusement, parmi les victimes tombées à Constantinople, les gas au sang bouillant qui se rebiffent contre l'oppression ont été en faible nombre. N'ayant pas froid aux yeux, ceux-ci ont regardé le péril en face ; ils ont su tenir tête aux égorgeurs et se soustraire au massacre, afin de repiquer au truc à la prochaine occase ; et si, par déveine, ils se sont trouvés acculés à faire risette à la camarde, ils en ont décousu ! Les tueurs turcs ont eu leur peau, — mais pas gratis.

Or, il eut suffi que parmi les quelques milliers d'Arméniens qui ont été égorgés depuis trois semaines à Constantinople, la moitié seulement eussent le nerf de faire tête aux massacreurs pour changer illico la face des choses.

Le sultan n'a pas à sa solde d'innombrables kyrielles d'assassins ; même en tenant compte du fanatisme, il n'y a pas à jeter continu du mille et du cent de ces brutes.

Donc, s'ils eussent trouvé à qui parler, d'abord leur nombre aurait diminué, ensuite ces animaux trouvant trop dangereux le jeu du massacre n'auraient pas manqué de s'adoucir.

Les Arméniens auraient bougrement tort de faire fond sur l'Europe Occidentale ; qu'ils ne s'illusionnent pas : les gouvernements sont plutôt contre eux que pour eux.

L'expérience est là ! Qu'ont fait les ambassadeurs à Constantinople ? Ils ont protesté contre les massacres quand c'était fini.

Et depuis lors, ont-ils tenté une intervention efficace quelconque ? Que non pas ! Les arrestations en masse vont toujours leur train et, pour s'entretenir la main, les Turcs étripent de temps à autre quelques Arméniens.

Les ambassadeurs reluquent le spectacle et ne pipent mot. Bien mieux, voici qu'ils vont maintenant opérer sous les ordres du sultan : le gouvernement turc va dresser une liste des étrangers dont la fiole lui déplaît et ils seront expulsés par leurs ambassadeurs respectifs.

C'est déjà assez malpropre. Pour que l'alliance soit complète, aux prochains égorgements le sultan n'aura plus qu'à réquisitionner des soldats européens pour prêter main-forte à ses assassins.

Tellement, la France et la Russie ne seront pas en retard : toutes les sympathies du tsar et de la racaille républicaine vont aux bandits turcs. Nos opportunards l'ont prouvé en arrêtant à Marseille les Arméniens qui ont fait le coup de la Banque Ottomane malgré le sauf-conduit du sultan. La Russie se montre aussi infecte : des ordres ont été donnés aux autorités maritimes d'Odessa pour empêcher le débarquement des Arméniens. Il y a une dizaine de jours le vapeur hollandais Haarlem arriva dans ce port, ayant à bord 103 Arméniens échappés aux carnages de Constantinople ; il n'y eut pas mèche de les débarquer !

Et ce n'est pas qu'Odessa qui est fermée aux réfugiés ; des instructions identiques ont été données à tous les ports russes.

Partout, défense expresse de laisser débarquer un seul Arménien !

Si toutes les gouvernailles faisaient pareil il faudrait donc que ces malheureux se fichent à l'eau,…. à moins que se voyant dans l'impossibilité de s'évader de leur pays, ils y tiennent tête à leurs oppresseurs, — comme fait le sanglier qui ne pouvant plus fuir, s'accule à un arbre et tâche d'étriper tous les cabots qui passent à portée de sa hure.

Or, il en part de sacrées cargaisons d'Arméniens ! C'est par milliers que les malheureux plaquent leur beau pays pour aller aux cinq cents diables.

En 1895, le nombre d'émigrants Arméniens et Syriens qui ont passé à Marseille s'est élevé à une moyenne de 422 par mois. Cette année on a enregistré 455 passagers mensuels. Et tous ne passent pas à Marseille !

Des familles entières décanillent ainsi, petits et grands. Presque tous vont en Amérique….. Là bas, ils seront exploités férocement par les capitalos : ils n'auront donc fait que changer de torture.

Mieux vaudrait au lieu de déguerpir ainsi, ce qui n'améliore guère leur situation car s'ils évitent l'oppression turque ils ne pourront pas s'émanciper de l'exploitation capitaliste, qu'ils restent dans leur patelin et qu'ils s'alignent pour secouer le joug du Turc.

En décanillant ils font le jeu du sultan. Que demande-t-il ? D'être débarrassé des Arméniens, — or, si tous fichaient le camp, ça ferait sa balle, ensuite il régnerait en paix.

Tandis que, si les bougres ayant la jugeotte plus ouverte, donnaient la main aux révoltés et refusaient de plaquer leur patelin, décidés à vivre là, — et à y vivre libres, — ça deviendrait cotonneux pour les oppresseurs.

Reste à savoir quelle tournure vont prendre les événements ?

Les massacres de Constantinople n'ont rien pacifié. Les révoltés restent sur la brèche, … ils s'arment ! et foutre, ils ont prouvé qu'ils ne barguignaient pas sur la question des armements ; ils ne sont pas assez poires pour se servir d'arbalètes au siècle de l'électricité.

Pourvu qu'ils comprennent qu'ils ne doivent compter que sur eux-mêmes. Toute la question est là ! Ils doivent être revenus de l'espoir qu'ils caressaient : si les puissances européennes interviennent ce sera pour sauver le sultan de la déconfiture, sous l'hypocrite prétexte d'empêcher l'effusion du sang.

Les vaisseaux de guerre qui flanochent dans les Dardanelles ne sont pas là pour aider les Arméniens à s'émanciper. Si c'était ça, qu'attendraient-ils ? Ils n'auraient qu'à s'entendre et à livrer le sultan à la kyrielle de femmes de son harem avec carte blanche. Il est probable que l'amour qu'elles lui prodigueraient lui ferait passer le goût de la brioche.

Mais non ! Les vaisseaux de guerre ne sont pas là pour ça ; ce qu'ils veulent c'est maintenir les choses dans l'état actuel, — qu'on égorge tous les Arméniens de la terre, ils s'en foutent !

C'est un moins mauvais exemple que de les voir s'émanciper.

Pensez donc, quand un peuple secoue le joug, c'est épidémique : les voisins ont envie d'emboîter le pas.

C'est ce que ne veulent pas les gouvernements.

Que les Arméniens se fourrent ça dans le siphon et qu'ils ne comptent que sur leur poigne et leur initiative.


extrait le 18 aout 2026 de la collection d'Archives anarchistes, tiré de La Sociale du 27 septembre 1896
Texte de Pouget réagissant aux massacres hamidiens.