#title Massacre de Moricauds #author Émile Pouget #SORTtopics France, Sénégal, Mali, racisme, anti-racisme, génocide, anti-racisme, anti-impérialisme, anti-colonialisme, presse anarchiste, Le Père Peinard #date 3 mai 1891 #source extrait le 20 aout 2026 d'[[http://anarchiv.wordpress.com/][Archives anarchistes]], tiré du *Père Peinard* du 3 mai 1891 #lang fr #pubdate 2026-08-20T22:35:41 Il s'en passe de bougrement raides, nom de dieu ! Là-bas, dans le fin fond de l'Afrique, au Sénégal, les français massacrent les moricauds, que c'est un vrai beurre. Parmi les bandits galonnés qui commandent ces horreurs, y en a sûrement qui ont fait leur apprentissage pendant la Semaine Sanglante. Oh oui, mille bombes, car pour la férocité, c'est encore les Versaillais qui dégottent le pompon. Mais, voilà le hic ! On n'a pas toujours sous la main des parisiens à *pacifier*. Fallait trouver autre chose, nom de dieu ! C'est fait ! Les bandits ont trouvé un nouveau truc : *ils civilisent !* C'est-à-dire que, ne pouvant plus exercer en France leur petit métier de massacreurs, ils font de l'exportation : les tigres galonnés vont bibelotter dans les pays lointains ! Y a d'abord eu l'Algérie, ou ils s'en sont payés une sacrée tranche. Maintenant, c'est usé, y a guère à refrire. Y a eu ensuite la Tunisie. Puis, y a eu le Tonkin, qui est toujours bon, — on y viole les femmes et les gosses, avant de leur sortir les tripes au bout des baïonnettes. Aujourd'hui y a mieux, nom de dieu ! Un galonné français, le colonel Archinard, a dégotté un chouette pays, farci de gueules noires, le Soudan. Ah, foutre ! Y en a, là, du turbin sur la planche ; les petits massacres, ça va ronfler. Et de fait, ça ronfle, sacré pétard ! Et y a pas à tortiller, c'est sur les ordres des jean-foutres de la gouvernance, qu'Archinard fait ses coups ; les troubades qu'il traîne à ses trousses, c'est des fistons à nous. Oui, les mères, des fils à nous ! Faut songer à ça, mille dieux ! Peut-être que votre gas, qui est allé trimballer sa viande dans les troupes de la marine ou des colonies, aura la veine de revenir. Et vous l'embrasserez bien fort ! Et le pauvret ne vous fera pas horreur ! Pourtant, s'il contait tout ce qu'il a vu, — et, peut-être, tout ce qu'il a fait, — ça vous foutrait le frisson. Car il en a vu de toutes les couleurs…. de toutes les couleurs, non ! je me gourre : il n'a vu que du rouge… du rouge… toujours du rouge !…. Car il est rouge, le sang des mal-blanchis, kif-kif à celui des français. « Pourquoi donc que t'as fait ça ? » que vous lui demanderiez, si vous osiez l'interroger. — Parce qu'on m'a commandé !.. — Malheureux !… Fallait désobéir, fallait crever la peau à ceux qui te commandaient… » Pas, la mère ? Si vous osiez l'interroger, c'est ça qui sortirait de votre cœur, qui monterait à vos lèvres, plus fort que tout : « Fiston, t'aurais mieux fait de casser la gueule à un galonné blanc, qu'à des douzaines de pauvres moricauds. » Eh, les mères, faut pas trop en vouloir aux fistons ! Les pauvres malheureux, bien pistonnés arrivent à être aussi féroces que les galonnés. Ils font des horreurs, sans savoir, nom de dieu ! Les vrais coupables, c'est pas eux, mais bien ceux qui les commandent. Ceci dit, les mères, que je vous conte la sale besogne à laquelle votre gas a peut-être eu le malheur de donner un coup de main : Ces temps derniers Archinard étant en campagne dans le Soudan, prit d'assaut la ville de Nioro. Pas besoin de vous dire qu'on chaparda tout ce qu'il y avait de potable. Mais, nom de dieu, chaparder ça ne suffisait pas ! Fallait massacrer, pour prouver aux moricauds que les français sont de chouettes « civilisateurs ». Et illico, on se foutit à massacrer, en veux-tu en voilà ! On se fatigue de tout, même de massacrer. Comment faire, quand on s'en fut bien soûlé, quand personne n'eût plus de cœur à la besogne ? Comment faire, nom de dieu ! Fallait pourtant continuer : l'honneur de la France était en jeu, foutre ! Oh, Archinard est un mariole, il embocha des moricauds : « Si vous voulez avoir la vie sauve, qu'il leur dit, faut apporter les têtes de vos copains… Des tas de caboches, c'est ça qu'il me faut !… » Et pour garder leur ciboulot sur les épaules, les pauvres bougres ne se le firent pas dire deux fois. Dès qu'ils pouvaient agripper un type, ils te lui sciaient la caboche, la foutaient dans un panier, et l'apportaient à Archinard : « C'est bien l'ami ! Bon ami, toi ! que leur disait le galonné, continue mon garçon, continue… » Et ils continuaient, nom de dieu ! À preuve, que le négrot qui est représenté sur le petit dessin, a été « photographié » avec les cinq têtes qu'il apportait. Pour ne pas être embarrassé il avait foutu les caboches dans un torchon, et collé le tout dans une jatte. Et y a pas à dire : « c'est pas vrai ! » Non, non, c'est tout à fait véridique ! C'est un canard bourgeois, *l'Illustration*, qui a publié ce dessin en copiant la photographie qu'on lui a envoyée de là-bas. Non, tas de jean-foutres, y a pas mèche de traiter ces horreurs de menteries ! On vous fout les preuves sous le nez. Massacrer, c'est très chouette, mais ça schelingote, surtout au Sénégal. Déjà, après la Commune les richards avaient le trac que les Versaillais ne leur aient foutu la peste. À plus forte raison en Afrique. Aussi un matin, Archinard, en prenant plus avec son nez qu'avec une pelle se dit : « Brouh ! Ça fouette !… » Et pas mèche d'enterrer les cadavres ! Y en avait tant et tant, que dans dix-huit mois, ça n'eut pas été fini. Quoi faire, alors ? Oh, le bandit n'a pas été embarrassé. Il a fait ficeler une corde à la patte de chaque carcasse, et il les a fait trimballer par des moricauds jusqu'au fleuve, où on les a collés, à la va je te pousse ! Y a que ça : la peur de la peste ! Qui a arrêté les massacres. Archinard était très emmerdé. Il se voyait sur le point de se rouler les pouces, sans pouvoir commettre de crapuleries. En ruminant bien, le monstre trouva un biais : « Puisqu'il n'y a pas mèche de couper des têtes, qu'il se dit, je vas faire des prisonniers….. » S'agit de s'entendre, nom de dieu ! qui dit prisonniers, dans ce patelin là, dit *esclaves*. Oui, les pauvres moricauds, que la peur seule de la peste, l'a empêché de faire massacrer, il les a *réduits en esclavage* ! Toujours, histoire de les *civiliser*, nom de dieu ! Illico, il changea les ordres : aux négros qui faisaient la chasse à leurs frangins pour couper des têtes, il leur dit que dorénavant, fallait se contenter de les pincer. Pour activer le mouvement, il leur donna une part des prisonniers ! Turellement, ces malheureux prisonniers on les fait bûcher, dûr et ferme. Quand on les envoie faire un turbin un peu éloigné, c'est en bande de 50 à 60 ; on les fout sous la surveillance d'autres moricauds, tout aussi *esclaves* qu'eux ! Et ils sont responsables les uns des autres. Avant qu'ils partent, les français leur disent que si le soir y avait *un seul* prisonnier échappé, ils seraient *tous* fusillés. C'est du propre, nom de dieu ! Hein, que voilà une façon galbeuse d'entendre la *civilisation* : faut être français, pour ça : fusiller une centaine de moricauds, parce qu'il y en a un de la bande qui s'est tiré des flûtes pour ne pas être esclave ! Eh, les jean-foutres, qui nous rasez avec vos fariboles sur la Patrie, vous ne feriez pas mal de taire un peu votre gueule. Quand on a sur la conscience des horreurs pareilles à celles qui se passent au Soudan, on n'a plus qu'à poser sa chique, et à se fourrer dans un trou de taupe pour ne pas être vus. Voilà vingt ans que vous nous bassinez, avec votre Alsace et votre Lorraine. Eh, nom de dieu, vous n'avez pas l'air de vous douter que jamais les Alboches, n'ont coupé des calebasses d'Alsaciens Lorrains, comme vous coupez des caboches de moricauds ! Aussi, foutre, ce qu'on en a plein le cul de votre Patrie ! On sait bougrement trop de quoi il retourne, mille bombes. C'est un truc inventé par les richards pour que les bons bougres se mangent entre eux. Je vous demande un peu, s'il y a des raisons pour se canarder comme des daims entre pauvres bougres, sous prétexte que l'un est né à Crépigny-les-Chaussettes, et l'autre à Sarrebûche ? Non, foutre, aussi le temps vient ou on dira « Zut et merde ! » aux commandeurs, aussi bien en France qu'en Allemagne. Et s'il y a des caboches à dévisser, oh, on ira pas les chercher en Afrique, nom de dieu, non ! On en a assez sous la main, foutre !