Émile Pouget

Ne faites pas aux autres...

28 aout 1898

À propos de l'Alsace-Lorraine, les patrouillards français chialent comme des veaux et ils ne peuvent pas pardonner à Bismarck d'avoir détaché de la France ce morceau de territoire.

Seulement, quoique ces couillons-là soient crétinisés jusqu'à la gauche, ils ne savent pas pratiquer la maxime évangélique : « Ne faites pas aux autres ce que vous ne voulez pas qu'on vous fasse ! »

Les types à courte vue serinent que cette riche idée a été fichue en circulation par le trimardeur Jésus à l'époque où il vagabondait dans les campluches de la Galilée, accompagné d'une tiaupelée de galapiats qui n'étaient pas catholiques pour deux sous — mais étaient un brin maquereautiers et cambrioleurs.

C'est inexact ! Jésus prit l'idée pour son compte — mais n'en fut pas l'inventeur : d'autres avant lui, entre autres un chinois, Confucius, et un indien, Boudha, avaient exprimé la même idée avec autant de galbe.

Elle est simplette, cette bougresse d'idée ! Eh bien, malgré ça, elle n'a pas encore pénétré dans les caboches des chameaucrates — et elle n'y pénétrera jamais… tant qu'ils jouiront de leurs privilèges.

Ceci dit, j'en reviens à mes moutons qui, pour l'instant, sont les bourriques patriotardes : ces sacrés chauvins ne peuvent pas digérer qu'on leur ait escamoté l'Alsace-Lorraine… Ce qui ne les empêche pas de fiche leurs pattes croches sur toutes les Alsace-Lorraine qu'ils trouvent à leur portée et à leur convenance.

Ainsi, il y a déjà belle lurette — plus d'un demi-siècle — qu'ils ont montré l'exemple à Bismarck en chapardant une Alsace-Lorraine qui s'appelle l'Algérie — et qui est en train de devenir le Cuba de la France.

L'antisémitisme des Algériens ne me dit rien qui vaille, nom de dieu ! Les Algériens sont des séparatistes honteux qui, n'osant pas encore affirmer carrément leurs désirs d'indépendance, prennent un biais jésuitique pour contrecarrer la métropole.

Que ces bougres-là jettent vivement le masque ! Les fausses situations sont toujours dégueulasses : qu'ils fichent au rancard leur antisémitisme de pacotille et de circonstance et qu'ils s'affirment algériens. Ils trouveront alors des sympathies qu'ils n'ont pas actuellement, car leur attitude momentanée est trop louche : qu'ils envoient rebondir Drumont et toute la séquelle cafardière et militarienne — et ils s'en trouveront bien !

L'Algérie n'est pas l'unique « Alsace-Lorraine » qu'aient chapardé les patrouillards français :

Il y a une vingtaine d'années ils se sont offert la Tunisie qu'ils ont ravagée à gogo.

Plus tard, ils se sont payés le Tonkin — mais le morceau a été dur à digérer ! Ce n'est même pas encore fini… Là-bas, les envahisseurs ont trouvé des francs-tireurs qui leur ont bougrement donné du fil à retordre. Les envahisseurs ont trouvé mauvais qu'on leur résiste et ont traité de pirates les gas défendant leur indépendance.

Ce qu'on en a fusillé et massacré de ces bougres-là !

Quant aux pillages, aux viols et à tout ce qui s'en suit — inutile d'en parler : ça a été le comble de l'horreur.

Si vous en doutez, les bons bougres, tâchez de dégotter dans votre entourage un des rares bidards qui furent de l'armée d'invasion — et en sont revenus.

Il vous en contera des vertes et des pas mûres !

Mis en goût d'invasion, les français ont continué la série en dévastant le Dahomey, puis ensuite Madagascar où, à l'heure actuelle, les galonnards se font la main aux massacres, en attendant que l'occasion se présente de saigner les prolos de France.

Ce qu'il y a de dégueulasse, c'est que tous ces crimes ont été accomplis avec l'aide des fils inconscients du populo — et beaucoup ont payé de leur peau la scélératesse dont ils se faisaient stupidement les complices.

Et, cela encore, a fait le jeu des dirigeants :

Ces bandits là trouvent toujours le populo trop vigoureux, trop robuste et ils tirent continuellement des plans pour l'anémier et l'émasculer.

Un bon truc pour cela que les guerres coloniales !

Les pauvres bougres qui cassent leur pipe dans ces pays du diable n'effaroucheront plus les puissants : peut-être ceux-là avaient-ils du tempérament, de la moelle ? peut-être se seraient-ils un beau jour dressés contre les chameaucrates ?…

Leur révolte n'est plus à craindre : leurs os blanchissent aux charniers coloniaux.

Et les bidards qui en sont revenus ne sont guère logés à meilleure enseigne : ils ont rappliqué, rongés de fièvres, anémiés par le soleil des tropiques.

Ils sont foutus pour l'action !

Tout cela est abominable, nom de dieu !

Eh bien, que les patrouillards français apprennent à avoir de la pudeur : quand on a sur la conscience de tels crimes, on n'a qu'à taire sa gueule, on n'est plus en posture de traiter Bismarck de barbare parce qu'il chaparda l'Alsace-Lorraine.

« Ne faites pas aux autres ce que vous ne voudriez pas qu'on vous fasse ! »

Y a que ça de vrai, nom de dieu !

Si vous ne voulez pas être envahis — n'envahissez pas !

Ah ouat ! Les patrouillards ne veulent rien savoir : ils ont une telle couche de cynique crapulerie qu'ils prétendent se permettre toutes les monstruosités vis à vis de plus faibles qu'eux et conserver tout de même le droit de chialer à la barbarie quand on leur rendra la monnaie de leur pièce.

Ainsi, actuellement, en Tunisie les grosses légumes sont en train de fiche le grappin sur les Arbis qui déquillèrent le marquis de Morès. Il paraît que certains de ceux-là ont déjà été faits prisonniers.

Je les plains, nom de dieu !

On sera féroce avec eux — sans même qu'il soit prouvé qu'ils ont participé à la mort de Morès.

On les tuera… pour l'exemple !

Comme de juste, on aura soin de nous baver des mensonges à ce sujet : les uns serineront que les types qui ont escoffié Morès en voulaient à sa galette et les autres, Drumont en tête, baveront sans rire que Morès tomba dans un guet-apens juif.

Mensonges, tout ça !

Morès fut déquillé par des types qui veulent rester indépendants et n'en pincent pas pour tomber dans la mistoufle et l'oppression, kif-kif les arbis d'Algérie et de Tunisie.

On a d'ailleurs la déclaration d'un de ses assaillants — bougrement formelle ! Le type, un Châamba, El Khrir, expliquant aux Touaregs qui voulaient accueillir Morès comme un frangin, de quoi il retournait, leur dit :

Vous ne connaissez pas les Français, vous autres ; nous Châamba, nous savons comment ils agissent : aussitôt que l'un d'eux va dans un pays, il en dresse le plan, et ensuite une armée vient s'emparer des villes. Si vous voulez que les Français prennent votre pays, vous n'avez qu'à conduire celui-là.

Les Touareg se laissèrent convaincre : comme ils n'en pincent pas pour devenir des « Alsaciens-Lorrains » sous la coupe de la France, ils se décidèrent à barrer la route à Morès… Et, en lui faisant passer le goût du pain, ils espérèrent enlever à d'autres l'envie de l'imiter.

Si les Touaregs avaient été des français de la frontière de l'est, et Morès un allemand guignant les Vosges… nos enragés chauvins applaudiraient à sa mort.

Pour ce qui est de bibi — ayant en égale horreur toutes les tueries qu'engendre la patriofolie — je me borne à constater que s'il n'y avait pas sur la boule ronde des chameaucrates pour accaparer toutes les richesses sociales, spéculer sur la gnolerie humaine et tirer profit de l'ignorance populaire, la haine et la barbarie seraient de sortie.

Sans même chercher midi à quatorze heures, si :

Primo, les bons bougres qu'on envoie faire la guerre aux colonies refusaient de marcher et si :

Deuxièmo, les audacieux comme Morès ne s'abaissaient pas à aller préparer le terrain aux envahisseurs,

Si, les uns et les autres, gueulaient : « Nous ne voulons pas faire aux autres ce que nous trouverions mauvais qu'on nous fasse… »

Rien que ça !… Sans plus !… Rien que ça, aurait la puissance de donner une orientation nouvelle à la cochonne de société actuelle :

Ça nous sortirait de la barbarie civilisée… qui n'est que la barbarie pure et simple avec bougrement d'hypocrisie à la clé.

Et ça nous ferait entrevoir l'avenir,

L'avenir galbeux !

Les populos ayant cessé de s'entredévorer — et la guerre n'existant pas plus de peuple à peuple que de père à fils ou de frère à sœur,

Tous frangins ! Tous copains !

C'est ça qui serait bath aux pommes !


extrait le 20 aout 2026 d'Archives anarchistes, tiré du Père Peinard du 28 aout 1898.