#title Philosophes et Chieurs d'encre #author Le Bon Fieu #SORTtopics France, presse anarchiste, Le Père Peinard, philosophie, art, littérature #date 1er novembre 1896 #source extrait le 22 septembre 2026 de la collection d'*[[https://archivesautonomies.org/IMG/pdf/anarchismes/avant-1914/leperepeinard/1896/pere-peinard-serie2-1896-n002.pdf][Archives autonomies]]*, en l'occurrence le *Père Peinard* du 1er novembre 1896 #lang fr #pubdate 2026-09-22T00:25:54 Ce qui m'a fait particulièrement suer, ces derniers temps, quand je blaguais avec les copains, c'est de voir qu'ils s'étaient emberlificotés de toute une espèce de philosophie, avec un tas de terminaisons en *isme*, et qu'ils discutaient là-dessus à n'en plus finir. Qu'est-ce qui arrive ? C'est qu'ils prennent, ceux-là, des gueules de dégoûtés ; parce qu'ils ont lu trois ou quatre bouquins, ils se figurent qu'ils sont au-dessus de notre pauvre planète, ils ne s'intéressent plus à rien, pour avoir l'air supérieur : alors, ils se donnent des airs de gens qui sont revenus de tout, et ils se foutent du populo, qui ne comprend rien à leur fourbi. Je ne gobe pas ça, nom de dieu ! D'abord, quelle sacrée rage d'aller foutre le nez dans toute cette cochonnerie de bouquins ? C'est pas que j'en veuille à l'instruction, au contraire. Il y a de riches avantages à en tirer. Je comprends qu'on s'use les yeux sur les bouquins de physique, de chimie, ça peut servir à l'occasion ; y a de chouettes choses à s'appuyer aussi, dans la poésie, littérature, etc., quand on a le temps. Pour moi, je sais bien que, quand même je voudrais, je pourrais pas. Et, bon dieu ! ça m'enquiquine assez. C'est justement ce qu'y a de dégoûtant dans cette cochonne de société : qu'on s'esquinte au turbin toute la journée, et qu'après on ait tout juste la force de boulotter et de se foutre au pieu. Avec de la patience, et pour pas devenir une brute, j'arrive à m'appuyer tout juste les flanches du vieux gniaff, et les chouettes canetons des camaros. Encore, il faut que je prenne le temps sur les heures de roupillade. J'en veux donc pas aux zigues qui ont le temps de bouquiner. Seulement, ce que je ne peux pas me faire entrer dans le siphon, c'est qu'y choisissent cette saloperie de bouquins, où il y a trente-six mille fantasmagories de raisonnements, à perte de vue, sur des pointes d'aiguilles ; ces sacrés flambeaux de philosophards, qu'ils aillent donc au diable ! À quoi que ça sert, sacré bon dieu ! de savoir si nous avons une âme, où s'il y a là-haut — est-ce que je sais où ? — une espèce de vieux plein-de-truffes nommé Dieu ? Tout ça, les copains, ne nous empêche pas de crever de faim dans cette vieille garce de société ; et pendant que nous nous chicanons sur un tas de machines que nous ne comprenons pas, les singes et les gouvernants ramassent la belle galette, ils font des enfants qui, comme eux, seront gros et gras, et ils se frottent les mains en disant : « Allons ! il y aura encore d'heureux jours pour la vieille exploitance ! » J'ai vu dans les canetons, des copains qui demandaient à lire des bouquins absolument baroques ; comme je pouvais pas retenir ces sacrés noms, j'en ai pris note, c'est Wundt, Buchner, un tas de blazes alboches à coucher dehors, Kant, Spinoza, et une trifouillée d'autres pareils. De quoi qu'y jabotent, tous ces pays ? J'ai reluqué les titres de leurs bouquins : *Force et matière*, *Critique de la raison pure*, *l'Éthique*, *l'Unique et ses propriétés*, *la Monadologie*. Est-ce que je sais encore ? Je me figurais qu'y devait y avoir un tas de choses épastrouillantes là-dedans pour que les copains y foutent leur blair. J'ai essayé, moi aussi, d'en lire un, mais dès la première page, j'ai envoyé le bouquin au diable, en constatant que je me creusais la cervelle, au point d'en devenir fou. Alors, je me suis dit : « C'est toi qui n'es qu'une pochetée, encaisse et n'en parlons plus ». Pour en avoir le cœur net, j'ai été trouver un copain qui connaît tout ce fourbi-là : c'est ce qu'on appelle un puits de science, un type qui reste vissé dans sa turne et qui est devenu myope à force de s'aligner des in-folios. Le copain, d'ailleurs, est un chic type, qui gobe le chambardement et la Sociale. Quand il écrit des flanches, c'est quelque chose de torché ! Je lui ai demandé ce que c'était que tous ces bouquins réclamés par les camaros, il s'est foutu à se tordre. « Mais, qu'y m'a dit, c'est pas possible, ils veulent s'appuyer tout ça ? ils ne sont pas foutus, les pauvres bougres, d'y comprendre un mot. » Alors, il m'a expliqué ce que c'était que tout ce fourbi : il faut avoir étudié pendant des masses d'années, pour pouvoir seulement aborder de pareils flambeaux, Kant est un sacré bonhomme qui écrit avec toutes sortes de mots épouvantables ; il faut un dictionnaire spécial pour pouvoir le lire. Spinoza, qu'un copain voulait s'appuyer, est encore un autre pistolet qui jabotait en lapin, et démontrait un tas de machines dont je me fous comme de l'an quarante. J'ai pas bien retenu tout ce que m'a raconté le copain, seulement ce que je sais, c'est que toutes les cochonneries incompréhensibles qu'ils empilent dans leurs flambeaux, ne peuvent pas plus nous servir, qu'un pet à éclairer le monde. C'est jamais ça, nom de dieu, qui nous foutra des souliers aux pieds et des biftecks dans le ventre ! Pour moi, toutes ces machines-là sont des raffineries de bourgeois qui ne savent pas à quoi passer leur temps. Alors, au lieu de jouer au billard, ils cherchaient quelle pouvait bien être la substance du monde ? La substance, nom de dieu, je m'en fous, seulement ce que je sais, c'est que la sale bidoche que nous boulottons n'est guère substantielle ! Et puis, y paraît que ces bonshommes-là s'engueulent tous les uns les autres. Y en a pas un qui laisse debout ce que les autres ont mis des masses d'années à construire. Ils abattent et ils reconstruisent éternellement, c'est toujours tout à refaire, ce sacré truc ; donc y a jamais rien de fait et y faut être un brin loufoque pour s'y appliquer. Ça ressemble aux tas de sable que les mioches s'amusent à faire. Nom de dieu ! les prolos ne sont pourtant pas des gosses ! Laissons tout ça aux bourgeois, les copains ! De ceux-là, y en a des jeunes qui ne savent pas quoi faire, ils se tournent les pouces, ils ruminent toute cette saloperie, quand ils ne se masturbent pas devant leur glace. Oui, tout ça sont des passe-temps de vannés, et pas de bons bougres ! Laissons de côté toute la racaille des philosopheurs et des décadents, qui empestent les prolos partout où ils passent. Leurs sales manies de types vidés ne doivent pas nous faire envie. Le populo a le sang jeune, sacré bon dieu ! Malgré toute la charognerie de la vie qu'il mène, il a la peau dure ; il ne faut pas qu'il chope de son plein gré toutes les véroles et toutes les pourritures des bourgeois. Assez de penseurs, d'aristos et d'artistes de tout acabit ! Je parle pas des chouettes copains qui nous donnent de riches coups de main de temps à autre, et qui sont, eux, toujours avec le populo, mais des jeunes cochons pourris d'orgueil, de ces sacrés joueurs de flûtes, bons tout au plus à faire des motifs de pendules, qui parlent de tours d'ivoire, et crachent sur le populo. Grand merci, les messieurs, nous avons soupé de votre fiole et toute l'anarchie que vous faites, en chambre, à vos moments perdus, ne donnera plus le change aux bons bougres. Est-ce pas, les copains ? LE BON FIEU.