#title Réflecs d'un Gniaff : Chambard en Orient
#author Émile Pouget
#SORTtopics Turquie, Arménie, propagande par le fait, action directe, prise de la Banque ottomane, anti-colonialisme, Crète, massacres hamidiens
#date 6 septembre 1896
#source extrait le 4 aout 2026 du document original fourni par [[https://anarchiv.wordpress.com/][Archives anarchistes]]
#lang fr
#pubdate 2026-08-04T00:23:33
#notes Article ouvrant La Sociale (n°70) du 6 septembre 1896 réagissant aux massacres hamidiens et à la prise de la banque ottomane par la Fédération révolutionnaire arménienne (FRA). Pouget s'y distingue par une attitude fréquente chez lui qui est de mettre en relation les crimes du colonialisme avec la situation répressive en France en inversant un peu le boomerang colonial d'Aimé Césaire.
Ce qui se passe en Orient, à Constantinople et aux quatre coins de l'empire turc, est pour nous quelque chose de passablement embrouillé.
Les types qui font métier de savoir tous les mic-macs de la diplomatie et de l'échiquier européen ont déjà rudement de la peine à se reconnaître dans ce fouillis ; à plus forte raison les bons bougres qui ont quelque part la « politique extérieure » n'y doivent-ils comprendre goutte.
Ça nous apparaît un peu comme étant une rallonge au conte de *Mille et une Nuits*.
Y a par là-bas un tas de peuples qui ne se rebiffent et qui n'ont pas l'air de poules mouillées, y a les Macédoniens, les Crétois, les Bulgares,... et tous vont carrément de l'avant, se payant le luxe d'une rouspétance audacieuse.
Quand nous demandons le pourquoi de ce grabuge, les catholiques nous serinent sans rire que ces populos se soulèvent parce qu'on ne veut pas les laisser aller à la messe.
Si c'était ça, — et rien que ça ! — les révoltés dépenseraient bougrement mal à propos une rude dose de courage et d'énergie.
Il se peut que, chez certains, le fanatisme religieux soit une cause de surexcitation, mais, fichtre, y a autre chose ! Il est bien plus simple et plus naturel de penser que si tous ces populos s'insurgent contre la Turquie, c'est parce qu'ils ont soupé d'être opprimés par les pachas, écorchés vifs par les recruteurs d'impôts et qu'ils ne veulent plus se résoudre à vivre de famine dans un pays d'abondance.
Voilà les vraies causes de la révolte !
Il n'y a, d'ailleurs, qu'à voir opérer les insurgés pour se rendre compte que s'ils sont chrétiens, ils le sont d'une façon tout à fait particulière ; leur christianisme est bougrement élastique et ne ressemble pas du tout au crétinisme de nos ratichons qui, au nom de leur religion, prêchent à jet continu la soumission aux gouvernants et aux capitalistes, quels qu'ils soient.
Drôles de chrétiens par exemple que les gas qui viennent de faire du chambard à Constantinople ! Entre eux et les fausses couches des cercles catholiques, y a évidemment rien de commun.
Ce ne sont pas des révoltés à l'ancienne mode, s'amusant à batailler avec des fusils à pierre au siècle de l'électricité. Que non pas ! Ils sont dans le train, — ils sont même du dernier bateau. Ayant les yeux fixés sur le but qu'ils visent, pour l'atteindre, ils ne barguignent pas sur les moyens ; à telle enseigne qu'ils avaient fait une provision de bombes qui n'aurait pas tenu dans un sac.
Et c'est sans s'épater, presque au grand jour, qu'ils mijotaient leur coup contre la Banque ottomane. A preuve c'est que la gouvernance turque était vaguement au courant de ce qui se maquillait.
C'est d'ailleurs sans cachoteries qu'en tous temps se sont faites toutes les insurrections sérieuses. C'est de la niaiserie de croire qu'elles ont été l'œuvre de sociétés secrètes et de complots.
Pour ne citer qu'un cas : la prise des Tuileries, le 10 août 1792, ne fut pas préparée secrètement, mais bien au plein soleil, — dans la rue et les clubs. Au Palais, on savait à quoi s'en tenir et on se préparait à repousser l'assaut.
Quand on rumine un tantinet, on comprend que ça se passe ainsi et pas autrement. Qu'y gagnerait-on à opérer secrètement ? Rien ! Il n'y a pas à s'illusionner, la rousse trouve toujours moyen de se faufiler dans les conciliabules les plus secrets, ou, à son défaut, il se trouve un sale cochon pour casser le morceau.
Ce serait une intarissable litanie que de rappeler toutes les conspirations ratées, grâce à de légers anicroches. Dès que le plan des conspirateurs transpire, tout s'écroule, kif-kif un château de cartes.
C'est justement le contraire, quand il s'agit d'une insurrection qui se mijote au grand jour ; plus on en parle, plus il y a chances pour que la tentative réussisse. D'abord, rien de plus clair, cela montre la faiblesse du gouvernement ; en outre, quantité de bons bougres se mêlent aux mouvement, qui n'auraient pu y prendre part si le projet eut été tenu secret.
C'est ce qu'ont compris les Arméniens.
Et comme ils savent qu'ils n'ont pas que la Turquie à combattre, mais qu'il leur faut encore foutre en échec l'Europe gouvernementale et capitaliste qui veut que le sultan reste maître de leur pays, sous prétexte d'équilibrer l'Europe, ils ont tiré des plans en conséquence.
Au lieu de s'insurger purement et simplement contre le sultan, ils se sont avisés d'opérer surtout contre les puissances occidentales et de frapper au cœur, — c'est-à-dire à la caisse !
Cela indique que les Arméniens ne sont pas des toutes puisque, sans avoir étudié le fond de la psychologie, ils ont trouvé l'endroit sensible du Monde Capitaliste.
Or donc, la danse commença jeudi dernier, sur le coup de midi, à Constantinople : une cinquantaine de révolutionnaires arméniens, revolver au poing, s'emparèrent de la Banque ottomane ; les employés furent pris sans que fichus en déroute et seuls quelques gros matadors furent cueillis et gardés comme otages.
Ça fait, les Arméniens se barricadèrent dans la cambuse, décidés à soutenir le siège.
Ils ne manquaient d'ailleurs pas de munitions ; ils s'étaient surtout approvisionnés de bombes et n'hésitèrent pas à en faire pleuvoir sur les soldats turcs qui essayèrent de les déloger.
A la même heure d'autres groupes de révoltés tentaient de s'emparer d'autres banques, — mais sans succès.
Ce n'est pas tout : aux quatre coins de la ville, d'autres bandes profitaient de l'occasion pour faire du chambard.
A Stamboul, le khan de Djelal-Bey fut envahi par une trifouillée de révoltés qui répondirent par des bombes à la fusillade des troubades.
Mêmes manigances à Psamatha, à la douane de Galata et au quartier Millethan.
Ce qui est à remarquer c'est que la grosse légumerie des ambassades n'a pas été offusquée par ce lancement de bombes ; elle a pris la chose du bon côté, — c'est ce qu'elle avait de mieux à faire.
Les birbes avaient d'ailleurs été prévenus du grabuge par un manifeste que leur avaient envoyé les arméniens ; les gas déclaraient dans ce flambeau que leur manifestance était dirigée contre l'Europe et que si on les cramponnait trop ils feraient sauter la Banque.
Ah, foutre ! ça allait devenir sérieux.
Tant que le chambard s'était limité à des batailles entre Turcs et Arméniens, — et à d'affreux massacres de ces derniers, — les ambassadeurs n'avaient pas bronché ; ils se roulaient les pouces et se bornaient à compter les cadavres.
Mais voici que changeait de thèse ! Ces bougres de révoltés s'en prenaient à la grosse finance et la faisaient responsable de leurs malheurs.
Il fallait aviser !
C'est ce qu'ont pas manqué de faire les gros colliers des ambassades : ils sont intervenus illico, ont supplié le sultan de ne pas exciter les Turcs et sont entrés en pourparlers avec les Arméniens assiégés dans la Banque ottomane.
Comme ceux-ci n'avaient pas du pissat de richard dans les veines ils ont posé leurs conditions et ont capitulé avec ce qu'on appelle « les honneurs de la guerre. »
Ils ont abandonné la Banque et ont été embarqués sur un vaisseau anglais qui va les conduire à Marseille. Ils ont conservé leurs revolvers et autres armes, — y a que les bombes, par délicatesse, on les a priés de ne pas emporter.
Tout de même, est-ce assez gondolant de voir ces grosses légumes protéger ces bombistes, intervenir en leur faveur, les sauver des griffes turques et les embarquer sains et saufs pour Marseille.
Cela prouve combien il y avait d'hypocrisie dans les beuglements de la haute qui, à d'autres époques et dans d'autres circonstances, n'ont pas eu assez de malédictions pour d'autres révoltés, — moins violents certainement que les Arméniens.
En réalité, nous en sommes tous là : on approuve ou on désapprouve suivant qu'on y a un intérêt.
Les Turcs ont pris leur revanche sur les Arméniens ; il ont été aussi sanguinaires que les Versaillais en 1871 et ont tué et massacré, au gré de leur furie.
Il n'y ont pas été par quatre chemin : les premiers types qui sont tombés dans leurs griffes ont été les bons.
La tuerie a duré toute la semaine,.... et elle continue encore !
On suppute déjà que sept ou huit mille arméniens ont été escoffiés, — rien qu'à Constantinople.
Ça se fait à la bonne franquette : les tueurs opèrent librement, — au besoin la police et les troubades leur donnent un coup de main -- puis passent des charrettes qui emportent les victimes.
A qui la faute ?
Evidemment, la responsabilité de ces massacres retombe toute sur les gouvernements européens car c'est grâce à eux que vivote l'empire turc ; s'ils n'étaient pas là pour l'étayer il s'écroulerait sous les coups que lui portent ses nombreux ennemis.
Ainsi, dans la dernière insurrection, qu'a fait toute la séquelle des ambassades ?
Ces chameaux ont prêché le calme aux Arméniens, ont manœuvré en douce pour leur faire lâcher pied et se sont bornés à sauver la vie à ceux qui avaient pris d'assaut la Banque ottomane.
Autant dire qu'ils ont tenu les Arméniens par les poignets pour que les massacreurs les égorgent plus facilement.
Le mieux serait de laisser la Turquie se débrouiller avec les peuples qui ne veulent rien savoir de sa domination.
Ça ne traînerait pas !
Mais non ! Il paraît que ça déséquilibrerait l'Europe ; alors, afin qu'elle reste équilibrée il est indispensable que les Arméniens se fassent écorcher vifs et que Crétois et Macédoniens s'aplatissent aux pieds du Sultan.
Comme il arrive quasiment toujours, les massacreurs turcs ont fait passer le goût du pain à des foultitudes d'innocents qui n'étaient pour rien dans l'insurrection.
Y a rien d'épatant à ça ! C'est presque toujours ainsi que ça se pratique dans les tueries : des pauvres diables qui ont laissé passer l'insurrection sans se mettre pour ou contre, sont choppés par les réacs et fusillés ou assommés sans pitié.
On a vu ça après la Commune ; si on pouvait faire le calcul on trouverait que parmi les 35.000 victimes de la Semaine Sanglante, la moitié au moins étaient restés chez eux.
Cela prouve que c'est un mauvais calcul de s'abriter sous un bonnet de coton, en temps de guerre civile : on trinque quand même ! Et on n'a pas la satisfaction d'être escoffié pour quelque chose.
LE PÈRE PEINARD