Émile Pouget

Une invasion de sauterelles humaines

28 avril 1889

Les pauvres colons de l'Algérie ont une panique du diable quand arrivent les sauterelles : c'est la ruine, la mort, pour eux, nom de dieu.

C'est ce même effet qu'a dû produire sur les pauvres sauvages du fin fond de l'Ouest des États-Unis l'invasion des « visages pâles », autorisé par le gouvernement de la libre Amérique.

Y a là-bas une contrée grande comme une dizaine de nos départements où on avait parqué les Peaux-Rouges. On les avait, y a des années déjà chassés de partout, leur laissant ce coin de terre, et les gouvernants des États-Unis leur avaient juré de les laisser bibelotter là à leur aise, sans jamais plus leur faire de mistoufles.

C'était des mensonges ; ce qui, nom de dieu, n'est pas étonnant de la part des gouvernants, c'est ce qu'ils savent faire le mieux, mentir !

Ils avaient tellement bien menti que la semaine passée ils ont « ouvert à la civilisation » le territoire des Peaux-Rouges, qu'on appelle l'Okloama, et qu'ils avaient promis de leur laisser.

Y a quelques quarante ans quand on chassait les Peaux-Rouges on leur donnait pour les contenter des bouts de papier, censés représenter leur propriété : aujourd'hui on ne fait pas tant de magnes, on les chasse tout simplement.

Y a des sales bougres de bourgeois qui ont des théories toutes prêtes pour approuver cette invasion du territoire de l'Oklohama. Ils racontent que les races arriérées doivent être saignées par les races supérieures.

« Les Peaux-Rouges n'ont pas voulu cultiver la terre, ils sont restés chasseurs et occupent un patelin capable de faire vivre dix millions d'hommes, c'est ça qui les condamne à mort. »

Si votre civilisation s'était montrée à eux chouette et bonne fille, ils se seraient laissés faire. Mais ils l'ont trouvée trop dégueulasse et ont aimé mieux garder leur sauvagerie.

Ils ont pas eu tout à fait tort, car elle est rien cochonne votre société où les victimes claquent comme des mouches !

C'est alors que vous leur avez procuré une eau de vie empoisonnée afin de les exterminer rapidement et d'abrutir ceux que le trois six ne tuerait pas.

Et maintenant, sales bougres, qu'au lieu des gas énergiques d'autrefois, vous n'avez plus que des avachis, vous venez nous chanter des histoires à dormir debout : ça ne prend pas, abrutisseurs patentés ! c'est plus qu'un assassinat que vous commettez, fripouilles, vous amputez la race humaine d'un type très galbeux.

Faut comprendre ce qu'est l'Amérique pour expliquer la féroce invasion que vient d'autoriser le gouvernement de là-bas.

L'existence n'a rien de rigolot, les bourgeois y sont aussi exploiteurs qu'ici et ont en plus d'avantage d'audace ; ils se foutent de tout.

Puis y a une floppée de grands bandits qui dégottent les Rothschild : Vanderbildt, Gay Gould, Mackay ont volé plus de millions et assassiné plus de pauvres bougres que notre roi des grinches.

Et à tout moment des pauvres types attirés par la renommée de cette république, comme les papillons par la flamme d'une camoufle débarquent au nouveau monde.

Ils veulent vivre les bougres, et c'est parce qu'ils étaient trop à l'étroit ici qu'ils ont émigré. Mais que foutre, toutes les places sont prises ! Alors à des moments quand il y a trop de ces pauvres désillusionnés et qu'ils foutent en danger la sécurité de la république (en bon français, quand les riches et les gouvernants ont peur des dents longues des meurt de faim) ils ouvrent un des territoires sur lesquels ils ont parqué ce qui reste des Peaux-Rouges.

Les gouvernants de là-bas ont ouvert la soupape de l'Oklohama, et de suite 50.000 gas se sont précipités de ce côté ; ils vont s'écharper, se tuer : mais ça les dirigeants s'en foutent, ce qu'il leur faut c'est la paix.

Et par ce truc, nom de dieu, ils l'ont pour un certain temps !

Les pontifes de la bourgeoisie nous disent pour excuser cette invasion que 50.000 sauvages détiennent un patelin qui pourrait donner à bouffer à dix millions de travailleurs.

Mais, nom de dieu, eux les riches, est qu'ils ne sont pas dans la même condition que les Peaux-Rouges ?

Est qu'ils ne détiennent pas des départements entiers pour leurs chasses ? Il ont des propriétés à perte de vue, des palais pour eux seuls où se logeraient à l'aise des milliers de prolos.

C'est eux les vrais Peaux-Rouges, nom de dieu ! Pourquoi donc qu'on ne leur tomberait pas dessus, au lieu d'aller exterminer ces pauvres diables de sauvages qui ne nous ont jamais fait du mal.

Ils disent qu'on a raison de tuer les Peaux-Rouges, parce qu'ils occupent trop de terrain ; nom de dieu, faut leur faire la même chose à eux, ils sont dans le même cas ces cochons-là !

Y a pas besoin de terres nouvelles, des réserves de l'Oklohama ; la France pourrait donner à bouffer à 80 millions d'hommes, si la terre appartenait aux paysans et les usines aux ouvriers. Y aurait de tout en abondance, et on ne crèverait plus de faim dans notre patelin.


extrait le 20 aout 2026 d'Archives anarchistes, tiré du Père Peinard du 28 avril 1889