Émilie Lamotte

Contre Shakespeare ?

8 août 1907

Je ne suis pas de ceux qui s'épatent. Je n'ai nullement été étonnée de voir Marcellin Albert descendre de son arbre pour aller emprunter cent francs à M. Clémenceau, ni le vieux farceur de Yasna-Poliana, le type qui s'est fait excommunier (est-ce que ces choses-là nous arrivent à nous ?) attaquer Shakespeare documents en main. Quand on a de la Morale, on n'en saurait trop avoir. Mais qu'un esprit indépendant et attentif, qu'un anarchiste tel qu'Armand, méconnaisse Shakespeare et ne le tienne pas pour un copain, voilà qui me choque.

Pourtant, une chose m'étonne encore plus, ce sont les raisons de cette mésestime « Les personnages de Shaspeare se conduisent artificiellement, défiant le pur bon sens, gesticulant, divaguant... » Mais, Armand, c'est pour cela qu'ils sont vrais. Allez-vous nous soutenir que, dans la vie, la vraie vie, les gens se conduisent autrement que comme des insensés ? Suis-je toute seule à avoir entendu parler de personnes qui se suicident pour l'honneur, laissent leurs amours pour servir la patrie, égorgent leur conjoint parce qu'il a changé de partenaire ou couché dans un autre lit, se donnent eux-mêmes des maîtres au nom de la liberté, servent des choses auxquelles ils ne croient pas, ou croient des choses que tout récuse ?

Vraiment fait-on plus d'extravagance dans Shakespeare que dans la vie ?

Et, si Shakespeare est plagiaire, tous les auteurs le sont. Que nous importe la trame d'une légende et sa provenance certaine ? Le rôle de la littérature, comme celui de l'art est de plagier la vie. Qu'est-ce que ça peut me faire que la folie des héros de Shakespeare ait laissé sa trace ailleurs que dans son drame, et que d'autres nous l'aient déjà dite avant lui ? N'est-il pas libre, à son tour, de déclancher le mécanisme convulsif et étonnant de ces enfants de singe nourris d'alcool ? Ces personnages vivent-ils ? Telle est toute la question.

Ils vivent, puisque je les reconnais. Voilà la réponse.

Ne reconnaissez-vous pas, aussi, ce grand artiste qui, habile à manier la draperie sur le cadavre de César, fait onduler la plèbe au souffle de son émotion réelle et qui, s'il s'appelle Marc Antoine dans Shakespeare, s'appelle aujourd'hui Jaurès et peut-être de quelques autres noms ?

Le doux et muet désespoir d'Ophélie, n'obtenant de celui de qui elle est amoureuse qu'une vague et intermittente attention, juste assez pour entretenir son espoir enfin sombré ; la passion, jeune et charmante dans Roméo et Juliette, formidable dans Antoine et Cléopâtre : ce cri déconcertant de la même étonnante Cléopâtre apprenant le départ de l'amant : « Suis-je pâle, Charmian ? », l'austérité de Brutus, le cabotinage de César, la rancœur montante de Timon, le désespoir inconsolable et impuissant de Lear, tant d'autres choses ; n'est-ce pas de la vie, cela ? de la vie vibrante, palpitante, étincelante, véritable ? Et de quoi te plains-tu, Armand ?

Si j'ai bien lu, ce qui te déplaît le plus c'est d'après la remarque de feu Ernest Crosby, la façon cavalière dont Shakespeare traite le peuple. Et le peuple, c'est la masse profonde d'où viennent tous les souffles, l'océan aux tempêtes redoutables etc. (C'est ici que serait d'un grand secours le lyrisme de Victor Hugo que tu invoques à propos de Shakespeare.)

Donc, accusé autrefois par les Anglais, de bon ton, d'avoir dans son œuvre, sacrifié à la canaille, voilà Shakespeare accusé aujourd'hui d'avoir mal parlé du prolétariat : « Chien, fils de garce, esclave roquet, fumier, rebut, cochon de paysan. » Moi, qui n'ai pas de préjugés, je me demande comment il faut faire pour mieux dire et je ne vois pas ce qui afflige Armand. « Des notes scéniques, dit-il, marquent le mépris de l'auteur de Henri VI pour les insurgés : entrée de Cade et de sa cohue... » Ah ! mon pauvre vieux Shakespeare, va, nous verrons quand cet homme bien élevé (Armand) voudra mettre au théâtre la révolte du Midi, comment il désignera les bandes du docteur Ferroul entrant en scène.

Pour moi, peu m'importe la tendance d'une œuvre d'art et la pièce à thèse me navre. L'aspect anarchiste de la vie est toujours rendu par l'œuvre d'art sincère, fut-elle signée Balzac ou Puvis de Chavannes. En matière d'art, la profonde, la saisissante simplicité de celui qui rend un aspect en disant : Voilà, c'est ainsi... sans se laisser influencer par rien, est œuvre anarchiste. Et je soutiens que celui qui sent la vie et la rend en impressions justes, se fout de la république. Personne ne me prouvera le contraire.

Pour le surplus, et pour en revenir à Shakespeare, tout est relatif, (ce n'est pas Armand qui niera la relativité des choses) Shakespeare est de son époque, une sombre époque où le protestantisme représente un progrès. Or, j'entends bien qu'Armand ne reproche pas à Shakespeare de ne pas être de l'A. I. A., mais, cependant il n'est pas éloigné de se plaindre de ne pas le trouver assez antimilitariste.

Eh bien, Armand, un poète comme Shakespeare fait de l'antimilitarisme malgré lui, sans le savoir, comme l'armée. Peu m'importe l'opinion sociale de celui qui, ayant su me montrer, dans son hilarante vérité, le spectacle impayable de Coriolan faisant tâter les cicatrices de ses anciennes blessures aux citoyens électeurs, me fait entendre les réflexions nature de ces derniers.

Car enfin, quel est le grand professeur anarchiste ? La nature, la vie. Donc partout où je trouve la vie, je reçois une leçon anarchiste. Il ne s'agit que de la comprendre simplement.

Emilie Lamotte


extrait le 7 septembre 2026 de l'anarchie, tiré d'Archives autonomies