Paris, 14 mars 1892
Sûreté
La dame Pinot, Émilie Éloïse Amiard, âgée de 52 ans, née à Chemiré-le-Gaudin (Sarthe) le 15 décembre 1840, concierge de l'immeuble situé 136 boulevard Saint Germain a fait la déclaration suivante :
L'explosion s'est produite le vendredi 11 mars courant à 8 heures. Moi, à 8 heures 25 pour aller remettre cette lettre, j'ai laissé entrebâillée la porte de notre maison à dessein bien entendu, mon intention étant de ne pas m'arrêter chez la concierge du 134 et d'autant plus que mon mari gardait notre loge en lisant le journal des postiers, je veux dire le Petit Journal.
Il n'y avait pas 5 minutes que j'étais dans la loge du 134, quand un bruit effroyable semblable à un violent coup de tonnerre s'est fait entendre, et on aurait dit que la maison allait s'effondrer.
Les vitres dégringolaient dans la cour du 134, et je me suis sauvée en baissant la tête, croyant à chaque pas que la maison allait s'effondrer.
En rentrant chez nous, j'ai trouvé le corridor et la loge dans l'obscurité au milieu de laquelle mon mari criait comme un fou.
Des voisins sont accourus en un clin d'œil et avons pu de suite nous rendre compte du malheur qui était arrivé.
Mon mari, qui est assez vigoureux, malgré son âge, s'est muni d'une lumière et est parti comme un fou dans l'escalier pour mieux se rendre compte mais arrivé sur le palier du 2ème étage devant la porte de M. Bresson, il est tombé dans un trou produit par l'explosion et est passé par ce trou pour tomber debout sur le palier du 1er étage au milieu d'un tas de plâtres.
C'est un miracle que mon mari ne se soit pas tué ni même blessé en passant par ce trou.
J'avais de la peine à croire que mon mari était passé par le trou en question, mais il me l'a affirmé, et je le crois, parce qu'il n'est pas menteur.
Le sieur Jean Bleton, domestique chez M. Chesson, 115, boulevard Saint-Germain, a fait la déclaration suivante :
Vendredi matin mon maître m'avait chargé de remettre une lettre à M. Rousseau, conseiller d'Etat 134 boulevard Saint-Germain. C'est par inattention que j'ai porté cette lettre au numéro 136 dudit boulevard.
Le lendemain, m'étant aperçu de mon étourderie, j'ai su que la concierge de ce dernier numéro l'avait transmise à la concierge du 134.
La dame Socié, concierge du 134 boulevard Saint-Germain, a déclaré ce qui suit :
C'est vendredi soir vers 8 heures et demie que ma voisine dame Pinot me remis dans ma loge une lettre pour M. Rousseau, mon locataire.
Il y avait à peine 5 minutes que la dame Pinot était dans ma loge quand un craquement effroyable suivi de bruits de vitres s'est fait entendre, et aussitôt nous avons appris qu'une explosion venait d'avoir lieu dans la maison.
Le commissionnaire dont la dame Pinot a parlé n'est autre que le sieur Kreher, Georges, âgé de 58 ans, né à Puligny (Meurthe et Moselle) le 1er juin 1834, commissionnaire médaillé, domicilié rue de l'Échaudé, numéro 14, et stationné rue Mazarine, numéro 84.
Le sus nommé a fait la déclaration suivante :
Le Vendredi, 11 mars, j'ai quitté le stationnement, vers 7 heures du soir, pour aller dîner chez moi, mais j'étais à peine rentré qu'une domestique de M. Soudée, 136, boulevard Saint-Germain pour aller lui remettre une malle au 7ème étage, et je l'ai suivie de suite.
Il était environ 7 heures et demie — plutôt plus que moins — quand je suis arrivé au 136 boulevard Saint-Germain. Je puis vous affirmer qu'à ce moment la porte de la rue était ouverte, et les concierges étaient dans leur loge. Je suis monté au 7ème étage en compagnie de la domestique, pour prendre une malle et en montant ni en descendant je n'ai rien remarqué d'anormal dans les locaux.
Le sieur Kreher jouit d'une bonne réputation.