Eugène Pottier

Maison à démolir

29 octobre 1887

Voyez ce bâtiment doré.
Des badauds si fort admiré,
Mais de solidité factice,
Cave tassant, gros mur fondu,
L'étayer serait temps perdu.
Cette propriété
Croule de vétusté.
Il est temps qu'on la démolisse !

Un banquier loge à l'entresol :
Là, de l'industrie et du sol,
Il pompe tout le bénéfice.
Des lingots que l'usure y fond,
Le tas monte jusqu'au plafond.
Cette propriété
Croule de vétusté,
Il est temps qu'on la démolisse !

Un spéculateur au premier
En baisse égorgeant le fermier
De la grêle se fait complice.
Le mur fait ventre sous le grain
Pour vendre il attend... qu'on ait faim.
Cette propriété
Croule de vétusté,
Il est temps qu'on la démolisse !

Une belle aux yeux lucratifs
Attire au second les oisifs,
Son luxe y chatouille le vice ;
Concerts et bals, dans la saison,
Font la nuit trembler la maison...
Cette propriété
Croule de vétusté,
Il est temps qu'on la démolisse !

Au-dessus pèse un gros rentier.
De naissance il fait ce métier,
Mange, boit, prend de l'exercice.
Sans impôt, ce bon citoyen
Consomme en paix, ne produit rien.
Cette propriété
Croule de vétusté,
Il est temps qu'on la démolisse !

Toute une famille à l'étroit
Grelotte sans pain sous le toit,
Déjà le père est à l'hospice ;
Par la tuile ouverte, la mort
Se glisse avec le vent du nord...
Cette propriété
Croule de vétusté,
Il est temps qu'on la démolisse !

Un grand corps de garde est en bas,
Ces pauvres diables de soldats
Baillent en faisant leur service...
La sentinelle nuit et jour
Y garde en vain Monsieur Vautour...
Cette propriété
Croule de vétusté,
Il est temps qu'on la démolisse !

Eugène Pottier.


extrait le 22 août 2026 de La Révolte (n°7) du 29 octobre 1887