A force de spéculer, les néolibéraux ont acquis une certaine expertise dans la manipulation de chiffres. Ainsi la Banque Mondiale, grande spécialiste avec le FMI (Fond Monétaire International) des classements bidon et des plans de redressement économiques foireux[1], ont fixé un seuil de revenu au-dessous duquel on est considéré comme extrêmement pauvre, soit 1.90 $ par jour (environ 1.70 fr). Donc le SDF sans papiers, vivant à Paris, Genève ou New York aurait tort de se plaindre s’il gagne en moyenne 2.— fr par jour.
Grâce à cette définition autant arbitraire qu’irréaliste, cette institution se permet d’annoncer triomphalement un recul considérable de l’extrême pauvreté (passant de 1,9 milliard d’individus en 1984 à 736 millions en 2015). Cette annonce providentielle permettant aux partisans de la dictature des marchés de s’en attribuer le mérite, de fustiger ces affreux gauchistes qui prétendent que les pauvres sont toujours plus pauvres et les riches toujours plus riches et de faire taire toute cette populace geignarde en révolte qui ne sait pas la chance qu’elle a de vivre dans une société gouvernée par les financiers.
Ce tour de passe-passe simpliste est pourtant facilement démontable. Ainsi, comme n’importe quel observateur peut s’en rendre compte, il paraît évident et absurde de considérer comme équivalent la situation, par exemple entre une personne gagnant quotidiennement 1.70 fr en Tunisie ou la livre de pain coûte 0.10 fr et celle d’une autre ayant le même revenu en Suisse où elle revient au minimum à 1.10 fr.
D’autre part, un nombre important d’autres paramètres, un peu moins évident, devrait tempérer l’optimisme de nos capitalistes philanthropes. Si la pauvreté a reculé dans plusieurs endroits du monde, ce n’est pas le cas, loin s’en faut, partout pareil, on peut même dire qu’elle a augmenté dans beaucoup d’entre eux, notamment en occident. Ainsi, si la Chine a tiré vers le haut les statistiques quant à la diminution du nombre de personnes les plus défavorisées, il n’en est pas de même dans plusieurs pays d’Amérique, d’Europe et d’Afrique. Il est à noter que pour l’Amérique Latine, l’amélioration du pouvoir d’achat est souvent dû aux politiques sociales instaurées par la pression des syndicats, de la rue et de gouvernements un peu moins libéraux (contre l’avis du FMI).
Olivier Rey, philosophe et mathématicien, démontre dans un interview de l’hebdomadaire « Marianne » (du 6 au 12 mars 2020, page 50) l’absurdité de définir par un nombre un fait qu’il est censé documenter : « D’après ce critère les membres d’une société traditionnelle qui vivent de chasse, de pêche, d’agriculture vivrière, de petits élevages et de 0 dollars sont dans un état de pauvreté absolue. Et pourtant dans leur monde ces personnes ne souffrent d’aucun dénuement. Au fur et à mesure que ces sociétés traditionnelles sont absorbée dans l’économie monétaire mondialisée, les statistiques vont constater leur enrichissement, puisque les dollars apparaissent, alors que pour la plus grande partie de la population cet enrichissement est synonyme de basculement dans la misère ».
Nos grands gourous de l’économie, n’en sont pas à leur coup d’essai. Régulièrement, il nous abreuvent de chiffres censés nous convaincre que tout va bien pour nous et que si ce n’est pas pour maintenant, il suffira d’accepter leurs remèdes (privatisation, austérité, démantèlement social, stigmatisation des chômeurs et des chômeuses, transfert de la charge fiscale des plus riches vers la classe moyenne) pour que les beaux jours reviennent. Toutefois, ils n’arriveront pas à nous convaincre durablement, car la réalité sociale, nous ne la chiffrons peut-être pas, mais nous la vivons quotidiennement.
Michel Némitz
[1] Le FMI et la BM ont imposé à l’Argentine durant les années 1990 un plan de redressement avec des économies drastiques et des privatisations à tout va. Quelques années après avoir été félicité par ces institutions pour leur obéissance, ce pays était en faillite et son économie à l’arrêt. D’autre part en janvier 2018, Paul Romer chef économiste du « Doing Business » (classement de la Banque mondiale du meilleur au plus mauvais pays pour y faire des affaires) reconnaît dans un interview au Wall Street Journal que ce classement se fait avec des préjugés idéologiques. Ainsi le Chili aurait été déclassé parce que sa présidente Michelle Bachelet était socialiste.