Les gens ne savent, pour la plupart, que ce que leur journal habituel veut bien faire savoir au public et peu nombreux sont ceux qui, réfléchissant à ce qu'ils lisent, ont pu se former une idée de l'idéal anarchiste.
Pour la foule, les anarchistes sont de féroces assassins, payés par les jésuites ou par quelques brigands. Si, par impossible, ils arrivaient un jour à « gouverner », alors, plus aucune sécurité, personne ne pourrait posséder en particulier le moindre objet, puisque les anarchistes poursuivent la destruction de la propriété.
Il faut bien se persuader et il faut répéter souvent pour en bien persuader les autres, que dans une société raisonnable, c'est-à-dire anarchiste, chacun aura en propre sa demeure, ses meubles, ses vêtements, ses œuvres d'art, ses instruments de travail, enfin tout ce qui rend la vie belle.
Naturellement d'un régime de fous — comme celui que nous subissons — où tout est basé sur la propriété et sur l'autorité, on ne passera pas à un régime de solidarité et de vraie fraternité comme on change de décor au théâtre ; il y faudra toute la propagande, toute l'instruction et, plus encore, tous les exemples que les plus logiques devront donner aux illogiques, aux irréfléchis, aux irrationnels, aux fous qui constituent aujourd'hui l'immense majorité.
Nous, anarchistes, nous voulons détruire la propriété telle qu'elle existe aujourd'hui, parce qu'elle est le produit de l'exploitation de l'homme par l'homme, ou du privilège accordé par le gouvernement, ou du droit du plus fort.
Nous, anarchistes, nous ne voulons pas qu'il existe des propriétaires d'immenses étendues de terrain à côté de gens qui ne savent où reposer leur corps, ni d'héritiers de fortunes à côté d'héritiers de misères.
Nous, libertaires, nous n'admettons pas qu'un titre ou un testament permette une vie sans travail.
Dans la société anarchiste, l'éducation et l'instruction de l'enfance se feront de telle sorte que tous comprendront que, sauf le cas de souffrances physiques ou d'infirmités, le travail est une nécessité.
Comme on n'aura plus sous les yeux l'exemple actuel de l'oisiveté des uns à côté de l'épuisement des autres par un travail excessif, comme on ne verra plus des êtres obligés de se priver pendant que d'autres s'engraissent, comme chacun contribuera, selon ses forces, à la richesse commune et que tous mangeront à leur faim, il sera facile aux éducateurs d'inculquer aux enfants, avec le goût du travail, l'idée qu'il est une obligation pour tous.
Les hommes devenus raisonnables, contrairement à ce qu'ils sont aujourd'hui, trouveront, sans pour cela se casser la tête, le moyen d'être propriétaires, leur vie durant, de tout ce qui les entoure, mais ce droit à la propriété ne pourra nuire à personne et ne créera aucune espèce de suprématie.
La folie de ceux qui ne comprennent pas l'anarchie consiste précisément dans l'impossibilité de concevoir une société raisonnable.
15 novembre 1901.