#title Le Grand Soir #author Georges Durupt #SORTtopics France, révolution, presse anarchiste, L'Anarchie #date 22 août 1907 #source extrait le 8 septembre 2026 de l'*[[https://archivesautonomies.org/IMG/pdf/anarchismes/avant-1914/anarchie/anarchie-n124.pdf][anarchie]]*, tiré d'*Archives autonomies* #lang fr #pubdate 2026-09-08T00:23:57 à Anna Mahé. Bien que j'aie fort peu le goût des polémiques il me paraît intéressant, pour d'autres que nous deux, d'apporter à votre dernier article une attention qu'il mérite, et de relever, dans son ensemble, des contradictions qui me semblent flagrantes et de nature à vous troubler vous-même. Nos amis en pourront peut-être faire leur profit, et je n'ai d'autre but que de dissiper toute équivoque. Vous êtes anarchiste parce que vous êtes une révoltée de chaque minute, et vous n'êtes pas révolutionnaire parce que vous ne croyez pas à la révolution (le petit r me suffit). Les raisons que vous donnez de ceci sont à la fois déterminantes et concluantes — pour vous, évidemment. — Elles sont *déterminantes* en ce sens que vous n'envisagez pour les hommes la possibilité de vivre une vie vraiment meilleure que *quand ils auront enfin une mentalité de révoltés.* Mais, ne vous semble-t-il pas qu'en « vie meilleure », la mentalité de révolté sera au moins superflue ? La mentalité de révolté est un *moyen*. Un *moyen* ne saurait être un *but*. Vous confondez ici les deux termes. Vous ne croyez pas à la Révolution, soit, mais alors que parlez-vous *d'essayer du moins de la préparer* ? On ne prépare pas une chose à laquelle on ne croit pas. De deux choses l'une : ou vous croyez ou vous ne croyez pas. Si vous croyez, préparez ; si vous ne croyez pas, cultivez votre jardin. On n'est pas à la fois chèvre et chou. Vous dites que les révolutionnaires parlent de la révolution *comme d'un fait fatal qui se produira un jour sans qu'on sache pourquoi.* Sans qu'on sache pourquoi ?! ? Mais, il me semble encore que le travail d'éducateur auquel vous vous livrez, vous et d'autres, n'aura pas été étranger à ce que les hommes exploités sachent *pourquoi* et *comment* ils le sont. Ne sait-on pas toujours pourquoi on se révolte, quand on se révolte *pour changer d'état* ? La misère est le plus sûr facteur de révolte, et ne posséderait-on qu'une partie de la révélation que ceci est suffisant pour opérer la plus tenace cataracte. On saura donc *pourquoi* — et notez, notez bien, que je ne parle que de ceux *qui seront révolutionnaires* —, on saura donc pourquoi, si on ne sait *comment*. Mais ceci demeure une affirmation toute gratuite de votre part. Il vous est absolument impossible d'affirmer que l'on ne saura pas *comment*. Pour ma part, quelques années aidant et volonté venant, je penche à croire que l'on saura *comment*. Vous dites encore : « et sans qu'on y soit rien ». Voyons, voyons, ma camarade, un peu de logique pure. On « y sera » pour quelque chose puisque ceci sera l'œuvre des intéressés eux-mêmes. Une révolution ne descend pas du ciel cuite à point et ce n'est pas le mitron qui fabrique les chaussures. Pour finir brièvement, croyez que vous vous trompez grandement en assurant *qu'on est révolutionnaire mais qu'on n'est pas révolté.* Si. Les deux. Ne demandez pas de preuves : elles foisonnent à ne plus savoir laquelle prendre la première pour vous la montrer sur toutes ses faces comme un prisme. J'excuse votre injustice momentanée parce que j'en connais les raisons, parce que je les admets même. Vous êtes, vous aussi, une *assoiffée de justice sociale*, et c'est la déception qui parle par votre bouche. Je vous loue d'être pressée. Nous sommes tous pressés, mais il y a tant de chemins où l'on va un peu à l'aveuglette en ce carrefour de la vie que l'on bataille sur lequel prendre qui soit le plus court. Il vous reste encore assez d'esprit religieux pour écrire : « *Quand* les hommes auront enfin... », « *Quand* ils sauront exactement... » Ce *quand* sempiternel c'est la religion de l'Espoir, le déisme — ou le théisme, à votre choix — d'une éternité d'amour, le viatique du présent et l'eucharistie de demain. « Quand... » Ah ! oui, quand ? Cet adverbe de temps est, voyez-vous, un mot dangereux et compromettant par son auto-hallucination. Et comment pouvez-vous, vous qui êtes positive, déterministe, vous servir d'un mot qui l'est aussi peu ; d'un mot qui n'est qu'une expectante ; d'un mot qui, en cinq lettres, est tout une spéculation de philosophie ?... Je ne prends pas pour moi et les gens qui pensent comme moi les reproches amers adressés à ceux qui nous raillent et nous combattent, vous et les vôtres. Je pense que vous exagérez en disant que *des camarades* se gaussent de vous. *Piqûres d'aiguilles*, tout au plus. On sait que vous êtes généreuse et brave, et, ne dût-on envisager que ceci qu'il est inutile d'aller chercher d'autres raisons plus ou moins valables. Je suis avec vous, *entièrement*, pour rire des tonitruances pompières sur la venue prochaine de la Révolution. Avec vous entièrement, pour rire de la rhétorique verbeuse qui l'annonce et de la logomachie révolutionnaire qui la justifie. Crevons les pantins en baudruche, les messianiques gigolos de la République et du Socialisme facile. Mais tendons-nous la main, nos cœurs sont pareils et nos esprits ne peuvent être ennemis. Georges Durupt