"Si les autonomes participent, ça peut dégénérer et devenir violent." Des mots entendus, enfant, à l'annonce d'une manifestation contre un projet de loi. Des mots que je ne comprenais pas. L'apprentissage de l'autonomie, n'était-ce pas ce que nous les mômes, avions pour tâche de réussir ? Cela ne passait-il pas par la maîtrise de nos colères et de nos violences verbales et physiques ? Je ne compris que plus tard, lorsqu'on m'expliqua que "les autonomes" étaient des "anarchistes". Car, c'était entendu, l'anarchie ne pouvait signifier que désordre et chaos. Les années passant, j'appris que l'anarchisme prônait le mutualisme et l'entraide. Kropotkine, un des premiers anarchistes, rejeta en effet l'idée que, l'homme étant un loup pour l'homme, la vie en société est impossible sans un maître ou un gouvernement établissant lois assorties et sanctions. Lisant Darwin, il balaie l'interprétation partielle qui en a été faite[1]. Non, le vivant n'est pas partout en lutte et compétition ne laissant survivre que les plus aptes. Kropotkine, multipliant les observations dans les sauvages étendues sibériennes, en vient à affirmer l'aspect social de tout le vivant et à penser la nature comme solidarités entre êtres symbiotiques plutôt qu'en éléments individuels séparés. Les groupes pratiquant l'entraide survivent mieux que les êtres solitaires, a-t-il remarqué. Les découvertes récentes lui donnent raison. Des bactéries du tube digestif se nourrissant en aidant la digestion de leur hôte, à l'oiseau pluvier nettoyeur des dents du crocodile, en passant par la symbiose mycorhizienne entre plantes et champignons, le vivant est un réseau palpitant de liens mutuels et de relations d'entraide.
Mon questionnement s'amplifie. Quel est ce "monstre à deux têtes"[2] à la fois violent et soucieux d'entraide ? "On ne juge pas un livre à sa couverture" dit le dicton. Or, les éditeurs du petit ouvrage intitulé La morale anarchiste de Pierre Kropotkine ont choisi de montrer à côté du titre et du nom de l'auteur une petite bombe à l'ancienne, sphère noire avec mèche. Dans le livre, pas un mot sur la bombe. Il y est question de ne pas traiter autrui comme on ne voudrait pas qu'il nous traite. Mais alors, ne serait-ce pas que, pour bien détruire, il faille construire. Le versant positif de l‘anarchisme, occulté par le grossissement formidable de ladite "propagande par le fait", semble retrouver couleur et vigueur aujourd'hui de par l'intérêt porté au commun et au communalisme. Détruire un système inégalitaire, horriblement compétitif et individualiste en tentant ici et maintenant une organisation à une échelle plus humaine. Décider ensemble de ce qu'il faut produire selon les réels besoins localement déterminés. Fabriquer ou cultiver au plus près de la consommation, ne serait-ce pas, déjà, diminuer la production d'inutilités dont la publicité cherche à créer le besoin ? Ne serait-ce pas réduire drastiquement l'énorme impact écologique des transports mondiaux, les non moins énormes bénéfices de quelques intermédiaires particuliers, entreprises, agences et autres institutions ainsi qu'une bureaucratie pléthorique ? Le courant anarchiste, qu'il se revendique ou nom comme tel, s'essaie à l'exploration d'une politique non étatique et fait l'hypothèse d'un univers postcapitaliste seul à même de se hisser à la hauteur des enjeux climatiques[3]. Partant de modes d'auto-organisation accroissant l'autonomie de communes, il met en oeuvre des dynamiques de collectifs attentifs à la fois à l'horizontalité des rapports et au maintien de la vivacité spontanée et de la créativité de chacun, sans lesquelles un groupe se ferme et se raidit. La reconnexion avec la terre, avec ce qui croît et pousse, l'atterrissage sur un sol abîmé qu'il faut soigner et restaurer, afin qu'il puisse continuer à nous nourrir, et la vivifiante relation corporelle et sensible avec la nature, avec le vivant, avec ses amis, avec les autres humains, c'est aussi cela l'anarchisme. Pouvoir faire et non pouvoir sur. De cela nous vous invitons à discuter après une brève présentation, lundi 7 novembre à 18h45 à la mairie du 1-7, du 61 La Canebière, à l'invitation de l'Université populaire Marseille Métropole (upop.info).
[1] L'Entraide - Un facteur de l'évolution a paru en 1902 en Angleterre sous le titre Mutual Aid, traduit en français en 1906.
[2] Selon les termes de Catherine Malabou dans "Au voleur ! Anarchisme et philosophie", Puf, 2022.
[3] Jérôme Baschet Basculements. "Mondes émergents, possibles désirables". Éditions La découverte, 2021.