Ces foutus ânes bâtés, qu'on appelle des économistes, nous chantent sur tous les tons les bienfaits du morcellement de la terre. Grands conservateurs devant le petit lopin, — du moins en théorie — ils nous rabâchent sans fin ni cesse que c'est la propriété individuelle qui a assuré au paysan le bien-être et l'indépendance.
Écoutez-les ruminer sur la crise agricole : s'ils ne la nient pas carrément, comme Gambetta niait la question sociale, ils se contentent de quelques palliatifs — perfectionnement de l'outillage — emploi des machines — emploi des engrais chimiques — multiplication du rendement. Excellentes choses qu'il est de plus en plus difficile de digérer.
Autant aurait valu conseiller à la petite industrie agonisante d'employer les mécaniques galbeuses de la grande : au forgeron du village de copier le Creusot.
Sans doute, la petite propriété a été un progrès réel — pendant l'échenillage de 89 et 93 — en pleine Jacquerie, — alors que les seigneurs accrochés aux grands chênes ne percevaient plus les dîmes et autres saloperies de redevances et que le pouvoir actuel des Jacobins n'avait pas encore la force nécessaire d'imposer les taxes nouvelles. Alors, elle fit du cul-terreux un autre homme, — il se sentit enfin maître à lui — et Michelet a pu dire avec raison que jamais en France on n'a tant labouré qu'en 1793.
Mais depuis ? Que d'avares sont tombés sur le poil du petit propriétaire ! Que les vieux interrogent leurs souvenirs et ils verront, après les tueries du bandit Corse, l'usure faire flores. Que de salopiauds n'ont pas grossi leur sac d'écus en prêtant à 100 et 150 0/0 du blé soit pour la semence, soit pour la nourriture de la maisonnée.
Et il fallait s'exécuter, car les picaillons étaient rares. Les routes n'existant pour ainsi dire pas, les produits de la terre se consommaient sur place et n'avaient aucune valeur marchande. Une année de disette survenait et les pauvres bougres criant famine devaient, quoique en rechignant, passer sous les fourches caudines du jean-foutre d'usurier.
Ce fut la belle saison du prêt sur remerès, un fourbi analogue pour les immeubles aux opérations du mont-de-piété sur les objets mobiliers : la turne du pétrousquin et son petit champ arrondissaient d'emblée le domaine du gros richard.
On bouffait du pain noir et pas à pleines ventrées et dans la bicoque en torchis, pêle-mêle avec les bêtes, il ventait et il gelait pire que dehors. En guenilles, nu-pattes comme des cabots, la ribambelle des loupiots bramaient le froid et la faim.
Devant le curé s'appuyant de bons morceaux tout en prêchant le jeûne, devant le richard insolent, on faisait petits. Mais, nom de dieu, à l'occasion on savait bien leur secouer les puces.
Notamment en 1817, année où le blé se vendit 10 francs le sac. Quantité de chameaux qui le cachaient ne le trouvant pas encore assez cher furent rossés d'importance.
1848 arriva et, avec, une grande effervescence. Dans tous les villages, la vie publique naquit. Dans les clubs on causait et chacun put y mettre son grain de sel : la légitimité de la richesse fut mise en doute... Hélas ! on se contenta de bavasser.
Quand, enfin, les paysans se décidèrent à agir, après le Coup d'État de Badingue, il était trop tard. Si, en juin 48, alors que les prolos parisiens se mesuraient avec les exploiteurs et les traîtres on avait saisi l'occasion à la tignasse, la révolution aurait réussi.
Puis, voici encore la famine en 1855 et le paysan continue à vivoter coussi-coussa jusqu'après 1860 où s'amène enfin une amélioration relative.
Le pays se couvre de routes, de voies ferrées, de canaux ; les traités de commerce créent des débouchés ; les produits de la terre se vendent très bien.
Le campluchard simpliste ne voit que l'effet sans remonter aux causes : il oublie les paysans que Bonaparte a fait monter à la guillotine ou expédier à Lambessa et à Cayenne, et il s'idolâtre du bandit qu'il croit être l'auteur de son amélioration. Sedan lui ouvrira les quinquets.
Où est aujourd'hui cet âge d'or de la propriété paysanne ? où sont les neiges d'antan ?
Le phylloxéra est venu, ravageant les vignobles, au point que la moitié de la terre est en friches : une série à la noire de mauvaises années, ajoutées à la concurrence des pays à grande culture lui ont porté un coup mortel.
Et, par-dessus tout, l'État s'est montré plus rapace que jamais ! Les impôts deviennent de plus en plus formidables, tous ceux de l'ancien régime ont été ressuscités, — l'hypothèque a doublé ses ravages.
Les produits agricoles sont à prix dérisoire. La valeur des terres a baissé des deux tiers ; il s'en vend plus au tribunal que par devant notaire.
En réalité, le paysan-propriétaire est tout bonnement le tenancier du banquier, de l'usurier, du percepteur.
Aurait-il donc à perdre, s'il troquait sa situation de possesseur de quelques parcelles grevées d'hypothèques en celle de communier ?
Si tous les gas de la commune, travaillaient en chœur, sur un fonds indivis et inaliénable, ne pourraient-ils pas employer ces chouettes machines que seule la grande culture utilise aujourd'hui ?
Retirant de la bonne terre tout ce qu'elle peut donner par un heureux mélange de la culture intensive et de la culture extensive, craindraient-ils les famines et la concurrence américaine et autre ?
En somme, le communisme est-il si nouveau ? N'est-ce pas grâce au travail en commun que nos pères ont pu créer les villages, percer les routes, défricher le sol, assainir les marais ?
Sans aller si loin, ne l'avons-nous pas vu pratiqué dans une certaine mesure, pendant la période de bien-être relative dont j'ai jaboté un brin plus haut ? Tous les gas du voisinage s'entr'aidaient pour les durs labeurs et en faisaient une partie de plaisir. Tout en massant ferme, on lampait de riches verrées et la besogne s'enlevait vivement : le rêve de Fourier sur le travail attrayant prenait corps.
Et ce n'était pas seulement à l'échange de coups de main, entre bons bougres, que se limitait ce communisme. Sans témoins, sans papier timbré, sur la route, derrière une haie, on se prêtait de l'un à l'autre une somme assez rondelette, — et cette confiance réciproque était rarement déçue.
Aujourd'hui, viedaze, c'est plus du tout ça. À force de prêcher son cochon de « chacun pour soi » la garce de bourgeoisie est arrivée à ses fins. Seulet, comme un ermite, le gas de la cambrousse languit au milieu de ses lopins et la bonne ouvrage reste en retard.
Aussi, foutre, il est temps de se ressaisir et de faire reluquer au paysan le tableau de la grande culture communiste ;
Lui expliquer que tant que le domaine de l'industriel, (enrichi à la ville en payant ses ouvriers dix fois moins qu'ils ne produisent et en vendant leurs produits dix fois plus qu'ils ne valent), le château aux élégantes tourelles de l'aristo, le parc du financier youpin, les gras pâturages et le potager des nonnes ne seront pas rendus à la commune, il y a beaucoup de danger pour lui de tirer sempiternellement la langue.
Pour sûr, capot de dious, qu'il faut se préparer à mettre un terme à la mistoufle ! Quand, dans les villes, les patrons donneront leur démission d'exploiteurs, quand les actionnaires déchireront leurs titres, quand la Grève Générale luira pour de bon, ce sera à nous d'ouvrir l'œil.
On s'en ira, tout gentiment, trouver les gros colliers et — en leur expliquant qu'il y va de l'intérêt de tous, — c'est bien le diable s'ils n'acquiescent pas à nos désirs.
Et surtout, il ne faudra pas manquer d'envoyer faire foutre les bonimenteurs à la langue bien pendue, qui voudraient prendre la place des messieurs actuels, tout en nous promettant plus de beurre que de bricheton.
Nous sommes assez grands pour faire nos affaires nous-mêmes : la politicaille doit être remisée avec la prêtraille, avec qui elle est — malgré les apparences — compère et compagnon.
Quant au petit proprio qui vit seulet — et bien mal sans exploiter personne, personne ne cherchera à joindre de force son coin à la grande ferme commune. Pas si loufoques, cré pétard ! On le laissera cultiver à sa fantaisie, en se contentant de libérer son petit coin de terre de l'impôt et de l'hypothèque, — le reste viendra par surcroît.
Une fois qu'il aura vu manœuvrer les frangins, — quand il aura reluqué de près l'économie de fatigue et l'abondance des récoltes résultant des nouvelles pratiques, il voudra en être aussi.
Et alors, sans entraves, en plein communisme et en pleine anarchie, on se la coulera douce.
Et quand les vieux bougres raconteront aux jeunes fistons les mistoufles et les chieries du présent, ceux-ci auront peine à croire que de pareilles horreurs aient jamais pu exister.
Le père Barbassou.