#title En marge d'une conférence #author Isabel Cerruti #SORTtopics Brésil, A Plebe, presse anarchiste, anti-électoralisme, socdems #date 26 avril 1919 #source extrait le 16 août 2026 du journal [[http://ccssp.com.br/arquivos/Jornais/A%20Plebe/Plebe%201919-04-26%20-%20010.pdf][*A Plebe*]]. #lang fr #pubdate 2026-08-16T21:36:14 #notes Cerruti, invitée par le candidat présidentiel socdem Ruy Barbosa à une de ses conférences, ne parvient pas à entrer à cause du trop plein de monde. Elle se retrouve dans la rue devant l'édifice ce qui lui permet de chercher à montrer que la vraie politique se fait dans la rue auprès du peuple et de se moquer du candidat. Bien que professant des idées libertaires, j'ai été faire nombre parmi les badauds qui se pressaient autour du Théâtre municipal. Je n'ai pas pu entrer, bien que munie d'une invitation. Mais si je n'ai pas eu le plaisir d'entendre Ruy Barbosa, j'ai en revanche entendu, dehors, des choses bien intéressantes. Quand un gamin quelconque cria par malice : « Voilà la cavalerie ! » — et que d'autres firent écho : « Cavalerie ! cavalerie ! » — ce fut une débandade générale, et un monsieur de bonne famille s'exclama : « Il suffit de parler de cavalerie pour qu'ils montrent leur courage... Pauvre Ruy, s'il doit compter sur ce peuple pour monter au Catete ! » Dans un groupe de gens mal vêtus, on parlait ainsi de la candidature de Ruy : « J'aimerais bien entendre le petit vieux ; il promet maintenant monts et merveilles, mais une fois perché là-haut, il sera aussi bon ou aussi mauvais que les autres... » « Ce qu'il nous faudrait, c'est un homme avec assez d'énergie pour nous débarrasser des exploiteurs étrangers. Nous sommes un peuple asservi ; ici, les étrangers font ce qu'ils veulent, nous exploitent à leur guise, et personne ne leur demande de comptes. Ruy ne convient pas, il est bien trop vieux, et les vieux sont comme les enfants : ils ont besoin qu'on les guide en tout. Imaginez ce que sera le gouvernement d'un vieillard bigot... » Dans un autre groupe, j'entendis une femme qui disait : « Peu m'importait d'entendre le « gâteux » ; ce que je voulais, c'était voir le théâtre ; quand je passe par ici, ça me donne envie d'entrer ; ça doit être magnifique à l'intérieur, pas vrai, Nhã-nhã ? Quel dommage ! Aujourd'hui qu'il était ouvert au peuple, on ne peut pas y entrer... — Pourquoi ne viens-tu pas un soir, quand il y a du monde, commère ? — demanda un petit vieux à la barbe hirsute. — Ah, compère, ne m'en parle même pas ! On gagne à peine de quoi manger ; on va maintenant penser au théâtre ? Le théâtre, c'est seulement pour les riches ! — De plus, Sinhasinha a dit qu'on ne laisse pas entrer ceux qui ne viennent pas en tenue de rigueur... — Que veut dire tenue de rigueur ? — demanda une jeune fille à l'air ingénu. — La tenue de rigueur, expliqua quelqu'un, c'est que les femmes se promènent avec les « appâts » à l'air ! — Mon Dieu, sainte Vierge ! Et les hommes ? — Les hommes... eh bien, les hommes ont le cerveau plus lourd que celui des femmes, vous avez entendu ? La déesse vanité n'a rien à faire avec eux... — Ce qui remplit les gens d'indignation, reprit un grand gaillard antipathique, c'est de penser que ce majestueux édifice là-bas nous a coûté à tous notre argent, et qu'il n'y a que ces canailles-là pour en profiter... Alors, chers lecteurs, ai-je entendu ou non des choses bien intéressantes, dehors ? Isa Ruti.