#title Ba Jin ou la difficulté d'être sincère
#author Jean-Jacques Gandini
#SORTtopics France, étude scientifique, littérature, Ba Jin, Chine, lettres et communications internes
#date 1993
#source extrait le 22 septembre 2026 de la collection d'*[[https://www.persee.fr/doc/perch_1021-9013_1993_num_19_1_2854][Perspectives chinoises]]*, n°19
#lang fr
#pubdate 2026-09-22T15:39:23
*** Article
Les Editions « Littérature Chinoise » de Pékin, viennent de publier *Au gré de ma plume*, un volume d’essais de Ba Jin (Pa Kin, dans la transcription adoptée par l’éditeur), présenté comme le recueil de ses mémoires et de ses impressions. Cette publication — la douzième depuis 1978 chez neuf éditeurs différents ! — qui prétend ainsi honorer celui qui est considéré comme le plus grand écrivain chinois vivant est en réalité un nouveau coup bas porté à son œuvre, travestie une fois de plus dans sa présentation au public français. Pas de préface, huit lignes de couverture conventionnelles en quatrième page de couverture, une simple reproduction de l’avant-propos initial sur une page datée du 1er décembre 1978, un appareil de notes à la fois squelettique et tronqué[1], et surtout 33 textes seulement figurent dans cette édition pourtant présentée comme complète, alors que les cinq volumes publiés en chinois assortis d’un important avant-propos de l’auteur pour l’édition groupée de 1987 en contiennent 150, soit pratiquement cinq fois plus ! Le choix des textes n’est pas innocent non plus.
Curieusement, sur les huit textes consacrés à son retour en France en 1979, et qui à ce seul titre auraient dû trouver place ici, deux seulement sont repris ici, mais, surtout, si le thème de la Révolution culturelle y est présent, il n’apparaît que comme un thème parmi d’autres, alors qu’au fil des années de rédaction entre 1978 et 1986, il est devenu le thème central de ses mémoires, six textes, dont aucun ne figure ici, et étant encore consacrés à la dernière année[2]. L’obsession de Ba Jin est en effet la construction d’un musée de la Révolution culturelle afin de « ne pas laisser l’histoire se répéter » : « Bien que ma plume abordât toutes sortes de sujets, bien qu’elle commentât toutes sortes d’événements, ma réflexion tournait autour du même point : la « décennie de calamités », les années de l’ainsi nommée « Révolution Culturelle ». J’ai progressivement compris… que j’avais le devoir de dévoiler cette colossale escroquerie afin d’éviter aux générations futures la même calamité… Seuls ceux qui n’oublieront pas le passé parviendront à se rendre maîtres de l’avenir »[3]. On comprend que ce renversement de la dialectique orwellienne chère aux dirigeants chinois n’ait pas l’heur de leur plaire et qu’ils n’en souhaitent pas la diffusion à l’étranger !
Même amputées, ces mémoires nous permettent de mieux cerner la personnalité et le parcours d’un homme qui a traversé le siècle[4]. Leur titre est assez évocateur de la façon d’écrire de Ba Jin, « au gré de ma plume » : « Je livrerai mes pensées et réflexions comme elles me viennent, tout simplement, sans plan décidé à l’avance… J’écris simplement pour exprimer mes sentiments. Lancé par hasard dans la littérature, je me suis formé en écrivant »[5]. Il apparaît ainsi comme un écrivain qui transcrit directement à partir de son expérience : « La vie est vraiment la source de toute création artistique, et la seule source… Une œuvre littéraire reflète la façon dont l’écrivain comprend la vie ». Cet auto-didactisme, s’il a pour conséquence un style un peu plat, a par contre comme corollaire une autonomie de pensée qui le rend insensible au « gavage de canard » du confucianisme d’autrefois comme du communisme d’État d’aujourd’hui. Mais il faut bien souligner que son œuvre majeure a été écrite avant 1949, *Nuit Glacée* clôturant en quelque sorte le cycle ; ensuite il n’y a eu pour ainsi dire que des œuvres de circonstance jusqu’à la rédaction des présentes mémoires. C’est que sous le régime du Guomindang[6], la dictature s’exerçait dans le domaine politique mais laissait libre la sphère de la vie privée, alors que le régime communiste veut modeler « l’homme nouveau » par l’instauration de la police de la pensée. Dans les années 50, Ba Jin est comblé d’honneurs par le régime qui le met en vitrine : « On voulait que je sois un héros au noble idéal et à la volonté inébranlable ». Mais, sollicité sans cesse pour assister à des colloques ou des réunions sans fin, « le titre d’écrivain me privait du temps nécessaire à l’exercice du métier ». En outre, lui qui avait toujours été critique, dénonçant les tares de l’ancien système, notamment le carcan familial, n’arrivait pas à se muer en propagandiste « positif ». « Après la Libération, j’ai voulu chanter les temps nouveaux, écrire sur l’homme nouveau ; j’ai fait des efforts pour mieux connaître la vie nouvelle. Les résultats furent maigres. Je restais le plus souvent à la superficie (sic !) des choses que je ne comprenais pas vraiment à l’intérieur ».
Cet intérieur des choses, il va le vivre comme un cauchemar pendant les années 1966-1976 de la Révolution culturelle, où il va tenter de se fondre dans le collectif orwellien instauré par la Bande de Quatre. « Il fut un temps où je crus sérieusement que les quelques « opéras modèles » étaient les seules œuvres artistiques valables, le reste étant bon à jeter à la poubelle. Je me reniais complètement moi-même… J’acceptais sincèrement d’être annihilé pour pouvoir repartir de zéro et devenir un homme nouveau ».
Cette négation de soi-même, cette « table rase » du passé se retrouve dans la polémique à propos de son nom de plume, Ba Jin. Jeune militant anarchiste dans les années 20 à Chengdu, sa ville natale, il signait ses articles de son nom, Li Pei Kan. Mais lorsqu’il rédigea son premier roman, *Destruction*, lors de son séjour en France en 1927-28, il pensa utiliser un nom de plume, afin de distinguer ses activités de militant politique et d’écrivain. Mais alors que les spécialistes de la littérature chinoise, comme Monsterleet et Hsia, ou sa biographe, Olga Lang, estimaient que Pa (Ba) était la première syllabe de Bakounine, et Kin (Jin) la dernière de Kropotkine, lui-même s’en est défendu, affirmant que Ba était un hommage à son ami Ba Enpo ; et si Kin faisait effectivement référence à Kropotkine, ce n’était pas par volonté politique, mais simplement parce qu’à ce moment-là, il traduisait son livre-testament *l’Ethique* et que Kin était un caractère facile à retenir[7]. Or, s’il réaffirme ici cette interprétation, p. 161 : « Si j’ai utilisé un pseudonyme, c’est simplement parce que je voulais cacher mon vrai nom, autant dire ma vraie personne ; je n’allais donc pas gaspiller ma matière grise à chercher un nom qui m’aurait révélé », il la contredit trois pages plus loin. « En 1966, je reçus une lettre d’un lecteur me disant que mon lamentable nom de plume était à ranger parmi les Quatre Vieilleries, qu’il manifestait une admiration éhontée pour l’étranger, bref qu’il était bon à jeter aux ordures. Terrorisé, je répondis par retour du courrier que j’étais tout à fait de mon avis et que je n’emploierais plus jamais ce pseudonyme ». Quoi qu’il en soit, ce passé anarchiste de Ba Jin gêne. On voudrait le faire passer pour une simple erreur de jeunesse alors qu’en mars 1949, deux mois avant la prise de Pékin par les communistes, il continuait sous son nom de Li Pei Kan à correspondre avec la Commission des Relations Internationales Anarchistes à Paris…[8]
Ce qu’il faut retenir en définitive, c’est la catharsis que représente la rédaction de ces mémoires, cette volonté de « parler franchement », message à l’usage des jeunes générations, même si, « dès que je prends mon stylo, que j’ouvre la bouche ou que j’écoute ce qu’on me dit, je m’aperçois qu’il est très difficile d’être sincère ». À y bien regarder en effet, « la conscience, c’est ce qui reste comme véritable bilan au soir de la vie ».
*** Lettre de Ba Jin à la CRIA (publiée avec l’aimable autorisation de la CIRA) :
Cher camarade,
J’ai bien reçu ta lettre et j’en remercie. Pardonne-moi pour ma réponse retardée, car je suis très occupé dans ces jours. Mais je t’ai envoyé déjà mes éditions des peintures de Sim et de Castelao sur la révolution espagnole, il y a huit jours.
Je ne reçois pas encore les publications que tu m’as envoyées de Paris. Je suis heureux que tu les aies envoyées.
Je reçois régulièrement le journal japonais et aussi la proposition d’organiser un congrès pour l’Extrême-Orient. Mais je ne crois pas que le congrès est possible sous les conditions d’aujourd’hui en Asie. Franchement je ne peux pas partir d’ici sans la permission du gouvernement et la correspondance destinée au Japon doit passer la censure ici et là-bas.
Malheureusement, je ne peux pas te donner des renseignements sur le mouvement anarchiste en Chine, car, à dire vrai, il n’existe pas un tel mouvement en Chine. Ici, je suis tout seul, et je travaille et fais la propagande seulement comme un écrivain. Je suis aussi l’éditeur des « Œuvres complètes illustrées de Kropotkine » en chinois, dont les 4 volumes sont déjà parus. Il y a un autre camarade qui a traduit les « Paroles » et qui étudie « la science moderne » ; pour moi, seul à Chengdu avec un frère qui n’est pas notre camarade, mais qui est sympathisant et qui connaît le français.
Le Chien-Ho est assez seul et malheureusement, sa correspondance n’est pas trop bien connue. En Fukien, seulement en Fukien, il y a un mouvement libertaire réel. Il n’est pas grand, mais il est un mouvement réel. Il existe une école fondée par nos camarades là-bas et ils ont fondé une petite maison d’édition, qui a publié une dizaine de brochures, dans lesquelles on trouve l’article de Malatesta traduit par Lu et la première partie de mon « Bakounine ».
Du reste, je vais t’écrire une autre fois.
Avec mes meilleures salutations je te serre fraternellement la main.
Li Pei Kan
[1] Deux exemples parmi d’autres : Feng Xuefeng est simplement présenté comme un critique littéraire, sans évoquer son exclusion du PCC en 1957. Emma Goldman, « mère spirituelle » de Ba Jin, est orthographiée « Gadman » et ne fait même pas l’objet d’une note.
[2] Le public français peut malgré tout en prendre connaissance grâce à leur traduction et présentation par Angel Pino in « *Iztok*, revue libertaire des pays de l’Est » (n°17, juin 1989).
[3] Avant-propos de l’édition de 1987, cité par Angel Pino (supra).
[4] L’un des plus mouvementés de l’histoire chinoise. Né en 1904 sous le régime impérial, Ba Jin connut successivement la révolution politique de 1911, le mouvement libertaire du 4 Mai 1919, les seigneurs de la guerre des années 20, la domination du Guomindang[6] de 1927 à 1949 avec les deux épisodes successifs de la guerre sino-japonaise de 1937 à 1945 et la guerre civile de 1945 à 1949 et enfin l’instauration du régime communiste.
[5] Toutes les citations qui vont suivre sont extraites du présent ouvrage.
[6] Parti Nationaliste fondé par Sun Yat-sen mais qui connaîtra une dérive fascisante avec Chiang Kai-shek.
[7] Voir l’article d’Angel Pino « Ba Jin, sur l’origine d’un nom de plume » (*Etudes Chinoises*, n°2, 1990).
[8] Lettre autographe conservée aux archives du Centre International de Recherche sur l’Anarchisme à Lausanne.