#title Si j'avais à parler aux électeurs #author Jean Grave #SORTtopics France, anti-électoralisme, philosophie, classiques de l'anarchisme #date 1911 #source extrait le 15 septembre 2026 de [[https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k81943m/f3.item.r][Gallica]]* #lang fr #pubdate 2026-09-15T21:54:48 Voici ce que je leur dirais : Voilà plus de cinquante ans que vous êtes en possession du bulletin de vote, et êtes censés maîtres de vos destinées; voilà plus d'un demi-siècle que, vous et vos pères, confiants en les promesses de ceux qui sollicitent vos suffrages, vous nommez ceux que vous croyez aptes à légiférer sur votre bien-être et votre liberté, et vous ne vous êtes pas encore aperçus que des lois de plus en plus nombreuses, empiétant de plus en plus sur les actes de votre vie qui, jusqu'ici, y avaient échappé, votre sujétion est encore plus grande que lorsque vous n'aviez que le fusil et la barricade pour résister aux empiétements du pouvoir. Plusieurs générations, déjà, sont parties dans la tombe, confiantes en les panacées que leur promettent les pantins de la politique, et les suivants attendent toujours la réalisation des mêmes promesses, — la meilleure des preuves qu'elles ne furent jamais réalisées — et vous voilà encore une fois à discuter les mêmes programmes, les mêmes réformes. Électeur, vieille bête! tu aurais la foi tenace, si, depuis le temps que dure la comédie, cela ne prenait un autre nom : bêtise ou veulerie. Les deux, peut-être. Bêtise pour être assez simple de croire que d'autres s'occuperont de réaliser ce que tu ne te donnes pas la peine de réaliser toi-même; bêtise pour te fier à la bonne foi de ceux qui te promettent, alors que, en ton for intérieur, tu sais bien que, si tu étais à leur place, tu te moquerais pas mal de « l'intérêt public », pour ne penser qu'à ton intérêt particulier. Veulerie, puisque, toi qu'on dit, et qui te crois le maître, tu es assez lâche pour, à chaque faillite de leurs promesses, tendre les poignets aux nouvelles chaînes qu'ils te forgèrent, ne te sentant pas assez de volonté et d'énergie pour agir par toi-même. Ce que cinquante années de régime parlementaire t'ont avachi, mon pauvre ami, ce n'est rien de le dire. Ce qui excuse ta bêtise et ta veulerie, c'est que les efforts combinés, depuis des siècles, de ceux qui se sont faits tes maîtres et tes éducateurs, n'ayant tendu qu'à t'abêtir et à t'avachir, l'étonnant est que tu aies pu y résister, jusqu'au jour où ils ont inventé de te mettre ce hochet, le bulletin de vote, entre les mains. De tous temps, tes maîtres se sont moqués de toi, ne se sont hissés au pouvoir qu'en vue de satisfaire leur besoin de parader, leur soif de domination, ou de lucre. Les maîtres passés, comme moralité, valaient bien ceux d'aujourd'hui. Mais, la plupart du temps, ils y mettaient quelque pudeur; leurs palinodies essayaient de se mettre un masque, leur vénalité préférait l'ombre des coulisses. Les gouvernés, du reste, aimaient d'autant plus intervenir dans leurs tripotages, qu'on leur déniait ce droit. Il y a cent ans, soixante et même quarante ans, tes aînés n'auraient pas souffert les scandales que tu acceptes placidement aujourd'hui. Pour leur imposer toutes les lois restrictives dont on t'a chargé depuis une vingtaine d'années, il aurait fallu mater une révolte. Depuis que tu nommes des députés pour faire des lois, tu trouves très logique qu'ils interviennent jusque dans les affaires privées. Somme toute, à quoi cela servirait de se donner des maîtres, si ces maîtres ne faisaient sentir leur pouvoir! L'exemple venant de haut, la gangrène n'a pas été sans t'atteindre. Tu es aussi pourri que tes maîtres; plus aucun mobile généreux n'est capable, je ne dirais pas de t'indigner, mais même de te chatouiller, si peu que ce soit, l'épiderme. Tes maîtres volent, tuent, pillent des peuples plus faibles, tu laisses partir tes fils se prêter à ces ignominies, leur ayant appris l'obéissance; puis, à leur retour, tu vas lécher les bottes pleines de sang, de ceux qui les menèrent aux massacres. À l'heure actuelle, chez toi, tu es la proie des mouchards; c'est la police internationale qui te gouverne : que t'importe! Il n'y a que les imbéciles qui ne veulent pas s'avachir comme toi qui en souffrent. Toi, tu veux ce que veulent tes maîtres, que t'importe que celui qui veut être libre soit traqué comme une bête malfaisante! Si ta curiosité s'égare quelque jour dans une manifestation, et que tu écopes, tu seras prêt à faire des excuses pour t'être trouvé sous les coups de tes dompteurs! Il semblerait, même, que le cynisme de ceux qui te bernent, te soit un titre de plus à ton admiration; car en le député, tu ne vois que celui qui t'obtiendra place ou faveurs. L'intérêt public! L'intérêt général! ce que tu t'en moques! Combien tu préfères le député qui pourra te décrocher une place dans la hiérarchie gouvernementale — ne serait-ce que comme garçon de bureau — ou te fera voter des droits protecteurs de ton industrie! Que tu cherches ton profit personnel, cela est très naturel. Notre état social actuel est ainsi basé sur l'antagonisme, non seulement de l'intérêt particulier et de l'intérêt général, mais encore des intérêts particuliers entre eux. Ils mentent effrontément ceux qui viennent te dire qu'ils veulent se dévouer à l'intérêt public. Il n'y a pas d'intérêt public, il n'y a que des intérêts de groupes, de castes et d'individus, éternellement en conflit les uns avec les autres. Et lorsqu'on te dit qu'il faut savoir parfois, sacrifier l'intérêt particulier pour le plus grand bien de tous, c'est un marché de dupe que l'on te propose; on se moque de toi en te roulant. Donc, que tu cherches ton intérêt particulier, rien de mieux. Mais pourquoi être aussi hypocrite que les charlatans de la politique? Montre-toi donc tel que tu es. Nous discuterons ensuite si tu prends bien le chemin de ton affranchissement, en essayant de disputer quelques faveurs à l'état social actuel. D'abord, si tu étais moins serin, tu te serais aperçu depuis longtemps déjà, que, dans ce conflit d'intérêts et d'appétits, tu es le plus mal armé, et que tu y seras toujours l'éternel roulé. Ceux qui viennent te promettre de s'occuper de toi à la Chambre, d'y travailler à ton affranchissement politique et économique, ne sont que des fourbes ou des imbéciles. Des fourbes, s'ils savent ne pouvoir tenir les promesses qu'ils te font, s'ils ne te promettent ce qui flatte que pour mieux te duper; des imbéciles, s'ils sont convaincus de pouvoir les réaliser: car cette conviction impliquerait qu'ils ne se sont jamais rendu compte des complications de l'ordre social actuel, de sa marche, et de ses possibilités. S'ils avaient étudié les phénomènes économiques, ils sauraient qu'aucune réforme utile ne peut y être opérée sans s'attaquer à l'organisation fondamentale; et, justement, toutes les réformes qu'ils inventent et te préconisent, ne sont qu'un prétexte pour éviter de toucher à ces bases considérées comme sacrées par la plupart, ou auxquelles on ne peut toucher sans péril. T'affranchir, et te mettre à même d'obtenir ta part intégrale de production, ils ne demandent que cela! Mais en même temps, ils veulent respecter les privilèges des maîtres. Lorsque tu auras bien compris l'antinomie de ces deux affirmations, tu seras fixé sur leur état d'esprit. Il y a, je le sais, — je passe les nuances — une troisième catégorie de citoyens, qui ne sont pas très convaincus de pouvoir réaliser à la Chambre les promesses qu'ils te font, et te l'avouent plus ou moins clairement. Seulement, disent-ils, « si nous laissons la place à d'autres, ces autres seront les maîtres de faire ce qu'il voudront, c'est ce qu'il ne faut pas. Il faut que vous nous envoyiez là-bas, pour y porter vos doléances, — d'aucuns disent vos volontés, — y faire obstacle au réactionnarisme. » Ceux-là, encore, ou bien leur désir — conscient ou inconscient — est de parader en ton nom, ou bien ils ne savent pas ce qu'ils disent, et te trompent en se trompant. En participant à la comédie du vote, tu ratifies ton asservissement, en acceptant le rôle qu'on te donne dans la comédie qui se joue contre toi. Tes députés à la Chambre ne peuvent y parler qu'à condition de s'y conformer aux lois et règlements. Et, ces règlements sont assez nombreux et variés pour qu'on y étouffe leur voix, si elle s'avisait d'y être trop discordante. On ne les y laissera parler qu'à condition que ce soit pour ne rien dire. Et leur présence ne fera que donner un semblant de légitimité aux mesures qui sont prises contre toi. *Contre toi*, comprends bien cela, car la loi ne peut que restreindre tes droits, ta liberté. Si tu avais le droit de penser, d'agir comme bon te semble, tu n'aurais pas besoin de lois pour en sanctionner l'exercice. D'autre part, tes maîtres n'osent, contre toi, que ce que tu es assez lâche pour supporter. Même les lois faites avec ta participation, ils n'osent les faire appliquer que lorsque l'opinion publique est assez veule pour la subir. Et lorsqu'ils hésitent à les appliquer, ce ne sont pas les déclamations de tes députés qui les font hésiter, mais la clameur de tes réunions, la crainte de ta résistance, la saine terreur de voir les pavés se lever, les criailleries de la presse, cette prostituée du pouvoir et de la finance, mais qui marche toujours avec toi, lorsque tu sais vouloir. Apprends donc à faire tes affaires toi-même, pauvre brute, et envoie donc, une bonne fois pour toutes, promener tous ces quémandeurs de mandats qui, surtout lorsqu'ils sont sincères, ne font que se tailler une réclame de ta misère, et te desservent en te faisant espérer des autres ce que toi seul peux réaliser. Maintenant, tu vas peut-être me demander pourquoi je te raconte tout cela? Quel est l'intérêt qui me pousse à démolir les jouets qui tant te charment? Rassure-toi, je ne te demanderai pas de me nommer à leur place. Je n'ai pas de panacée à te proposer. Si j'éprouve le besoin de te raconter cela, c'est que ton asservissement fait le mien, ton exploitation assure la mienne, je ne pourrais être affranchi autant que je le conçois, que lorsque tu seras libre toi-même. Sachant que je ne puis m'affranchir sans toi, ni m'affranchir, en t'affranchissant, sans ta participation, force m'est bien de chercher à te faire comprendre ton aveuglement, quitte à passer auprès de toi, pour un fou, ou un autre marchand d'orviétan. Oui, imagine-toi qu'il y a certains individus, — il y a de singuliers types tout de même — qui ne se sentent pas libres, lorsque d'autres êtres à côté d'eux sont esclaves; les jouissances de la vie les plus pures leur semblent amères, lorsqu'ils savent que ces jouissances sont l'œuvre d'autres êtres dont la vie est faite de misère et de douleur. Les souffrances des autres ternissent leurs joies. Tu hausses les épaules? tu ne peux comprendre cela, et penses en toi-même qu'il faut être fou pour se chagriner de ce qui ne vous atteint pas. « Encore un qui me conte des blagues, qui ne fait le désintéressé que pour me demander davantage, ou qui ne crache sur le plat pour en dégoûter les autres, que parce qu'il ne peut y mordre lui-même. » Pense ce que tu voudras. Je me moque de ton opinion. Mon orgueil, vois-tu, est de penser que, si ces lignes te parviennent sous les yeux et que tu les lises, tu seras, tôt ou tard, forcé de reconnaître la vérité de ce que j'avance. Il y a des jours de détresse où l'on est écrasé par l'indifférence des choses et des êtres, où la nature en fête insulte à votre douleur, où l'on se sent bien petit dans le monde, où l'on éprouve le besoin de la sympathie des autres, où l'on se reproche l'égoïsme dans lequel on a vécu. C'est en ces moments de détresse que l'on reconnaît l'urgence de la solidarité. Si tu n'as pas connu ces moments-là, tu les connaîtras, sois-en sûr. En attendant, c'est une jouissance accessible à très peu, de pouvoir se dire que l'on a raison contre tous; c'est là où l'on se sent vraiment supérieur aux petitesses, aux vilenies qui font la joie du vulgaire. Pouvoir exprimer son dégoût à ses maîtres, à ceux qui les adulent, vaut bien quelques sacrifices matériels. Quant à toi, électeur, pauvre mouton tondu — lorsque tu n'es pas égorgé — continue à choisir parmi ceux qui te cajolent pour te tondre mieux à leur aise. Va voter, va. Choisis tes maîtres! Choisis-les bien. Tu n'auras jamais que ceux que tu mérites. Voilà ce que je dirais si j'avais à parler aux électeurs. J. GRAVE.