1906-1907 : les fondateurs, les Groupes de Paris et de Tokyo
Les années 10 : prééminence de l’anarchisme
1919-1924 : la confrontation anarchistes / marxistes
1924-1927 : le jeu à trois, anarchistes / communistes / nationalistes
L’Université Nationale du Travail
Approfondissant ses recherches qui l’avaient amené dans son précédent ouvrage[1] à établir la dette idéologique du jeune Parti communiste chinois envers l’anarchisme, A. Dirlik nous livre avec Anarchism in the Chinese revolution — paru aux éditions University of California Press, 1991, une synthèse de l’anarchisme chinois qui fera date, trente ans après le partiel et partial Chinese Anarchist Movement de Scalapino et Yu[2], même si l’on peut lui reprocher certaines redites et un fil conducteur parfois difficile à suivre.
Ce sont les années 1906-1907 qui voient l’émergence du courant anarchiste en Chine, plus précisément devrait-on dire parmi les étudiants chinois séjournant à l’étranger, principalement à Paris et Tokyo.
Le groupe le plus connu est le Groupe de Paris formé en 1906 autour de Li Shizeng, Wu Zihui et Zhang Jingjiang, et qui se dote l’année suivante d’un journal Le Nouveau Siècle, sous-titre La Tempoj Novaj[3], axé autour de traductions des écrits des trois grandes figures de l’anarchisme du moment : Pierre Kropotkine, Errico Malatesta et Elisée Reclus. Rejetant l’Etat et l’idée de compétition, les membres du groupe insistent sur l’entraide comme facteur d’évolution de l’humanité et prônent la révolution sociale, laquelle ne sera possible que grâce à l’éducation. Pour eux, l’éducation est fondamentale, car si les masses peuvent ainsi être gagnées à la cause révolutionnaire, alors la révolution sociale se fera de façon pacifique et les buts anarchistes seront atteints progressivement. C’est pourquoi ils concentrent leurs attaques sur le confucianisme et la famille, piliers jumeaux de l’autorité dans la société chinoise : « La société d’aujourd’hui est une société de classe. Elle a le mariage pour fondation, la propriété, la famille, les frontières nationale et raciale pour étages et le gouvernement au sommet »[4].
Le sens moral du peuple étant proportionnel à son instruction, il y a une relation dialectique entre éducation et révolution, et donc pas de distinction entre le processus et les buts de la révolution, entre les moyens et la fin. En définitive, la révolution apparaît comme un processus continu, gage de sa non-récupération.
C’est au même moment que se crée au Japon le Groupe de Tokyo, animé principalement par Liu Shipei et sa femme, He Zhen, avec pour journal Les Principes Naturels. Or, si les articles parus dans ce dernier comme dans le Nouveau Siècle reflètent les liens étroits existant entre les deux groupes, leur approche idéologique diffère. Marqué par son passé d’érudit traditionnel avant de devenir anarchiste sous l’influence de sa femme, Liu voit dans Lao Zi, figure marquante du taoïsme, le père de l’anarchisme en Chine et parmi les anarchistes occidentaux se sent surtout proche de Tolstoï, idéalisant comme lui la vie rurale et le travail manuel. Un des articles les plus intéressants parus dans les Principes Naturels, inspiré par Kropotkine, prône la combinaison de l’agriculture et de l’industrie dans le cadre d’une économie rurale, idée qui sera reprise plus tard par Mao Zedong. Liu est également partisan d’une combinaison du travail manuel et du travail intellectuel, facteur de l’élimination de l’inégalité sociale et de création d’une personnalité anarchiste idéale. À la différence du Nouveau Siècle, dont les articles sont plutôt intellectuels, tournés vers l’internationalisme et propageant la science comme nouvelle panacée universelle, les Principes Naturels s’intéressent plus concrètement à la condition de la femme et de la paysannerie chinoise. Mais les deux en quelque sorte se complètent et leur idée-force qui est de penser la révolution sociale comme une révolution d’abord culturelle, en mettant l’accent sur la transformation de l’individu, va assurer l’essor de la pensée anarchiste, la maintenant sur le devant de la scène chinoise pour les quinze années à venir.
En Chine, c’est Canton qui apparaît comme la principale place-forte de l’anarchisme, sous l’impulsion de Shi Fu. Celui-ci crée d’abord en 1912 la « Société de la Conscience », essence qui lie éthique que liée à l’action sociale et basée sur douze commandements, parfait contre-pied des mœurs sociales alors dominantes : 1) être végétarien, 2) ne pas consommer de boissons alcooliques, 3) ne pas fumer, 4) ne pas employer de domestiques, 5) ne pas utiliser le pousse-pousse ou de chaise à porteur, 6) demeurer célibataire, 7) renoncer à son nom de famille, 8) refuser tous postes officiels, 9) ne pas devenir député, 10) ne pas adhérer à un parti politique, 11) ne pas servir dans l’armée ou la marine, 12) faire profession d’athéisme.
L’année suivante, il fonde avec ses compagnons « la Société du Coq qui chante dans la Nuit »[5], destinée à propager l’anarchisme à un niveau de masse, couplée avec un journal, la Voix du Peuple sous-titrée La Voco del Popolo en espéranto, et une maison d’édition publiant les grands classiques de l’anarchisme et des compilations d’articles du Nouveau Siècle et des Principes Naturels, diffusés à plusieurs milliers d’exemplaires. C’est à Canton que les anarchistes mettent sur pied les premiers syndicats ouvriers modernes à voir le jour en Chine : une quarantaine, principalement dans les secteurs de l’artisanat et des services. Mais à cause de la répression politique, le groupe de Shi Fu quitte Canton pour Shanghai en 1914 et y fonde la « Société des Camarades Anarcho-Communistes » qui va servir de modèle aux autres sociétés similaires des années à venir. Epuisé, Shi Fu meurt des suites de la tuberculose en mars 1915, mais le relais est assuré. C’est à Shanghai qu’est publié en 1918 le premier journal entièrement consacré aux problèmes du travail la Revue du Travail, dont le directeur de publication est Liang Bingxian, un des premiers compagnons de Shi Fu. Et ce sont les anarchistes qui vont organiser cette même année 1918 la première célébration du 1er mai.
De son côté, le Groupe de Paris, rentré en Chine à la suite de la révolution de 1911, qui voit le renversement de la monarchie mandchoue par les nationalistes républicains du Kuomintang, ne reste pas inactif.
Dès janvier 1912, il fonde à Pékin la « Société pour l’Avancement de la Morale », car seule une nouvelle moralité permettra l’avènement d’une nouvelle société, tout changement politique passant par ailleurs par une réforme sociale radicale. Soucieux également de conserver le contact avec l’Europe, creuset du mouvement révolutionnaire, et plus particulièrement la France, le Groupe met sur pied la même année la « Société pour la Promotion d’Etudes Economiques » avec pour but d’inciter les étudiants à avoir un mode de vie frugal leur permettant ainsi de trouver les moyens d’aller en France et d’y rester le temps nécessaire pour achever leurs études, l’accent étant mis sur les disciplines scientifiques et techniques. Cette initiative est encouragée par Cai Yuanpei, membre à la fois de la « Société pour l’Avancement de la Morale » et du Kuomintang, devenu entre-temps Ministre de l’Education du gouvernement nationaliste.
Nous touchons là à l’un des points particuliers du Groupe de Paris qui aura une conséquence capitale sur l’évolution du mouvement anarchiste à partir des années 1924-25, à savoir la double appartenance de certains de ses membres, dont Li Shizeng et Wu Zihui, au Kuomintang, au motif que sa doctrine, fondée sur les Trois Principes du Peuple[6], concevait l’agnarchisme comme but mais ultime à atteindre. Mais l’échec rapide de la révolution nationaliste va mettre un frein aux activités de la société qui va faire place, en 1914-1915, à la « Nouvelle Société pour la Promotion du Travail Diligent et des Etudes Economiques », œuvrant en direction des 200.000 travailleurs chinois importés en France pendant la Première Guerre mondiale pour pallier à la pénurie de main d’œuvre due à l’effort de guerre. Dans les écoles préparatoires, les conférenciers anarchistes leur dispensent une éducation élémentaire et des bases d’organisation syndicale, tout en mettant l’accent sur les principes moraux anarchistes.
Avec la fin de la guerre, la société va se retourner vers les étudiants qui se verront proposer deux années d’étude pour chaque année de travail en France. Plus connue sous le nom de « Mouvement Travail-Etude », elle va connaître un rapide essor et un franc succès. Plus de 1.000 étudiants vont bénéficier de cette filière et plus nombreux seront encore ceux qui ne pourront partir tout en ayant assisté aux cours, dont un certain Mao Zedong…
Le concept « Travail-Etude » et l’ouverture vers la modernité en allant étudier en Europe les matières scientifiques sont à mettre en parallèle avec le « Mouvement pour une Nouvelle Culture », initié par Chen Duxiu, alors professeur à l’Université de Pékin et rédacteur en chef du magazine Nouvelle Jeunesse, qui apparaît également sur le devant de la scène en 1915. En réponse à la faillite des institutions politiques mises en place par la révolution républicaine de 1911, les intellectuels cherchent en effet des solutions au niveau plus fondamental de la culture et de la pensée communes qu’il convient de se réapproprier en s’attaquant frontalement à la tradition hégémonique du confucianisme. Usage dans l’écriture de la langue parlée, renversement de la famille patriarcale, appel en faveur de la « science » et de la « démocratie », tels sont les nouveaux mots d’ordre qui avaient déjà été anticipés par les anarchistes quelque huit ou dix ans auparavant. Ce qui explique la propagation de leurs idées au fur et à mesure que le mouvement va gagner en intensité.
L’étincelle qui va mettre le feu à la plaine, c’est le 4 mai 1919, la manifestation de 3.000 étudiants pékinois contre la décision prise en faveur du Japon par le Traité de Versailles à propos de la « Question du Shandong »[7]. Arrivés devant la maison de Cao Rulin, diplomate de haut rang connu pour ses sentiments pro-japonais, ils scandent d’abord des slogans hostiles, puis sous l’impulsion de l’anarchiste Kuang Husheng pénètrent à l’intérieur et y mettent le feu. Cet acte de défi envers le pouvoir va s’accompagner d’une série de grèves et de boycotts anti-japonais à travers tout le pays qui vont durer plusieurs semaines et ouvrir la voie à une période d’agitation révolutionnaire qui va culminer en 1927. Des centaines de publications vont fleurir et si le changement social en sera le thème central, c’est en termes anarchistes qu’il s’exprimera la plupart du temps. Les œuvres de Bakounine, Emma Goldman, Elisée Reclus, Tolstoï, Malatesta, sont traduites, publiées à des milliers d’exemplaires, et commentées également dans les journaux à grand tirage. La figure dominante est celle de Kropotkine dont La Conquête du Pain et surtout L’Appel à la Jeunesse figurent en tête du hit-parade des lectures populaires.
L’anarchisme est également véhiculé par le théâtre, comme au Sichuan où l’un de ses plus fervents adeptes sera le jeune Ba Jin. Arif Dirlik dénombre 92 groupes anarchistes créés en différentes parties de la Chine entre 1919 et 1928, la plupart publiant leur propre revue. Pour lui, il y a une « conjoncture entre la logique sociale de l’idée de révolution culturelle et la logique culturelle de l’idée anarchiste de révolution sociale » qui va placer l’anarchisme au point nodal de la pensée révolutionnaire et le transformer en un phénomène national. Les bolcheviques russes ne s’y trompent d’ailleurs pas, puisque les anarchistes figurent parmi les premiers contacts de l’agent du Komintern, Gregory Voitinsky, chargé d’organiser un parti communiste de type bolchevique. Vue de l’extérieur, la Révolution d’Octobre apparaît en effet avec ses mots d’ordre comme « tout le pouvoir aux Soviets » plus comme anarchiste que marxiste, et les écrits à ce sujet à la fin de 1918 de Li Dazhao, surnommé pourtant « le premier marxiste chinois » ont une connotation anarchiste évidente.
Pour les anarchistes, les problèmes économiques de la société contemporaine résultent principalement de l’exploitation des travailleurs par une classe parasitaire. La combinaison du travail manuel et du travail intellectuel s’avère comme le moyen de vaincre l’exploitation économique, particulièrement importante dans la société chinoise où la tradition confucéenne a depuis 2.000 ans établi une distinction entre travail manuel et travail intellectuel pour justifier la différenciation entre gouvernants et gouvernés. Parmi les principaux groupes constitués à cet effet, il faut citer « l’Association pour la Promotion du Travail Diligent et des Etudes Economiques » et « les Groupes d’Entraide Etudiants-Travailleurs ».
L’action des anarchistes est également importante en direction des campagnes avec le « Mouvement des Nouveaux Villages » impulsé par Zhou Zuoren, le frère de Lu Xun, et encouragé par ce dernier. Inspiré du mouvement japonais du même nom et des thèses de Tolstoï et Kropotkine, il prône la multiplication de communes rurales au sein desquelles la suppression de la propriété privée permettra l’application du principe « de chacun selon son travail à chacun selon ses besoins ». Il faut enfin signaler l’expérimentation engagée au Fujian, où les idées anarchistes pouvaient circuler librement alors qu’elles étaient souvent durement réprimées ailleurs, grâce à la protection — ironie de l’histoire ! — du seigneur de la guerre Chen Jiongming[8]. Elle y gagne le surnom de « Russie Soviétique du Sud du Fujian », exemple typique du confusionnisme idéologique né de la révolution russe.
Pendant pratiquement deux ans, marxistes et anarchistes vont collaborer. C’est ainsi que pendant l’été 1919, Huang Lingshuang fonde avec Chen Duxiu et Li Dazhao l’« Alliance Socialiste ». Les anarchistes participent aux groupes marxistes qui se mettent en place sous l’impulsion de Voitinsky et sont même majoritaires dans celui de Canton lors de sa création. C’est en novembre 1920 que va se produire la scission avec la restructuration des groupes marxistes locaux au sein d’une organisation communiste nationale embryonnaire qui se dote d’un journal spécifiquement bolchevik, Le Communiste. Dans son premier numéro, un appel est certes lancé aux anarchistes pour qu’ils rejoignent le Parti communiste en devenir en tant qu’adversaires, eux aussi, de la propriété privée et du capitalisme. Ils doivent donc participer au combat pour transférer le pouvoir à la classe ouvrière. Agir autrement aboutirait à faire le jeu des capitalistes qu’ils souhaitent renverser. La thèse de l’anarchisme, « allié objectif du capitalisme » par refus de rejoindre le parti de la classe ouvrière, est déjà en filigrane… En outre l’organisation communiste axe sa plate-forme autour du thème central de l’établissement de la « dictature du prolétariat » et de règles de fonctionnement destinées à imposer nationalement une discipline uniforme. Devant un tel diktat, les anarchistes se retirent et la polémique va s’instaurer avant de se cristalliser avec le fameux débat de mars 1921 qui oppose Chen Duxiu, futur secrétaire général du PCC, et Ou Shengbai, porte-parole des anarchistes cantonais. Pour Chen, l’anarchisme est inapplicable, parce que son plaidoyer en faveur d’une « liberté absolue » est incompatible avec l’existence de groupes sociaux organisés.
En outre, si le but à atteindre est le même, à savoir une société sans Etat et l’abolition de la classe capitaliste, il faut pour y aboutir se doter des moyens nécessaires, c’est-à-dire une organisation centralisée permettant la prise du pouvoir politique. Pour cela, il ne faut pas hésiter à sacrifier les droits individuels aux intérêts du groupe, rendant inévitable — et en fait fonctionnel — l’usage de la coercition pour atteindre la fin promise, tout en assurant ainsi le développement économique et évitant le chaos… qui ne manquerait pas de se produire si les thèses anarchistes l’emportaient. Ou lui répliquera que les anarchistes ne rejettent pas la vie en groupe mais le despotisme du groupe sur l’individu. Il estime que l’éducation permettra progressivement de corriger les comportements anti-sociaux. De plus, le but de la révolution n’est pas de créer une nouvelle classe mais de les abolir toutes, alors que la « dictature du prolétariat » ne fera que reproduire purement et simplement les maux de l’ancienne société. Une véritable révolution sociale ne pourra être accomplie que dans le cadre d’une association volontaire des individus concernés, gage de l’avènement d’une société à la fois libre et communiste.
Malgré la scission, une certaine collaboration continuera, puisqu’aussi bien au printemps 1922, les anarchistes seront invités à envoyer des délégués au Congrès des Travailleurs d’Extrême-Orient à Moscou et nombre de communistes continuent à penser que l’anarchisme est le stade ultime du communisme en acte. L’année 1922 va justement marquer l’apogée du mouvement anarchiste qui compte à ce moment-là plusieurs milliers de membres, soit un rapport d’environ dix contre un au Parti communiste fondé l’année précédente. Mais les groupes qu’ils composent n’ont pas de liens organiques entre eux, s’essoufflent par manque de moyens financiers et feignent d’ignorer la question nationale qui va occuper le devant de la scène du quart de siècle à venir.
A la suite de l’accord Komintern/Kuomintang de 1923, les communistes vont se rapprocher des nationalistes et dès janvier 1924, trois d’entre eux, dont Li Dazhao, siègeront au comité central du Kuomintang. Cette alliance va lui permettre de « décoller », puisqu’après l’Incident du 30 Mai 1925[9] à Shanghai qui va déclencher la proclamation de la grève générale, le boycott des produits étrangers et les manifestations anti-impérialistes, il va passer de 1.000 à 50.000 membres et assurer sa suprématie dans le monde du travail consacrée lors du 2ème Congrès National du Travail qui se tient à Shanghai cette même année 1925. Cette seconde vague révolutionnaire va diviser le mouvement anarchiste. Les puristes vont se tenir à l’écart estimant que l’alliance PCC/KMT dirigée contre le capital étranger ne remettait pas en cause l’essence du système bien au contraire, le KMT étant soutenu par la bourgeoisie nationale et le PCC partisan du capitalisme d’Etat. Les pragmatiques, eux, s’en tenaient à la révolution populaire qui se faisait jour et à laquelle il fallait participer pour lui donner une orientation anarchiste. Comme le faisait remarquer Ba Jin : « La Chine est déjà entrée dans une période révolutionnaire… des dizaines de milliers de travailleurs sont en grève, d’innombrables jeunes sont sur le champ de bataille prêts à risquer leur vie… Le combat pour la libération d’une nation semi-coloniale n’est pas le but de l’anarchisme, mais les anarchistes ne peuvent s’y opposer ; ils peuvent seulement lutter pour le faire aller plus loin… Je hais l’Union soviétique mais je hais encore plus les puissances impérialistes ; je hais le KMT mais je hais les seigneurs de la guerre du Nord encore plus. Si nous pouvons apporter aux masses quelque chose de mieux… » et de conclure : « Si nous n’avons pas beaucoup d’influence sur le mouvement actuel, c’est notre faute »[10]. Et effectivement, cette influence allait en diminuant, proportionnellement à la montée en puissance du PCC qui crut soudain avoir arrivée en lançant en avril 1927, à l’instigation de Staline[11], une grève générale à Shanghai bientôt noyée dans le sang par suite d’un retournement d’alliance de Tchiang Kai-shek, désormais maître tout-puissant du KMT.
C’est alors que, pensant ainsi regagner son influence au sein du mouvement ouvrier, une partie des anarchistes, emmenée par Li Shizeng et Wu Zihui décida de collaborer avec le KMT, créant ainsi une fracture irréversible au sein du mouvement, avec Ou Shengbai et les anarchistes sichuanais notamment, dont Ba Jin, considérant cette collaboration comme une trahison. Pour Li et Wu, membres à titre individuel du KMT depuis 1907 et élus dès 1924 à la commission centrale de contrôle, soutenir la campagne révolutionnaire engagée par le KMT contre les seigneurs de la guerre du Nord est un pas en avant dans la marche de la révolution qui amènera les anarchistes un pas plus près de sa réalisation. Il est tactiquement possible pour eux de considérer les « Trois Principes du Peuple » comme un moyen de parvenir à l’anarchisme…
Dans le droit fil du programme « Travail-Etude » est alors créée à Shanghai à la fin de l’année 1927 l’Université Nationale du Travail. Conformément à l’enseignement de Kropotkine, il s’agit de « transformer les écoles en champs et en usines, et les usines et les champs en écoles ». La combinaison travail-étude va créer un nouveau type d’individu, soit indifféremment un travailleur-intellectuel ou un intellectuel-travailleur, chaque niveau d’étude comptant 40 % de travail manuel, soit en moyenne trois heures par jour. Ainsi sera abolie la distinction fondamentale existant entre les classes sociales, permettant d’accomplir une révolution sociale pacifique et de préparer l’avènement futur de l’anarchisme en Chine. Elément essentiel de ce mode de fonctionnement universitaire : le recrutement d’étudiants d’origine paysanne et ouvrière n’ayant pas les moyens pour poursuivre un tel cursus et bénéficiaires ainsi de bourses gouvernementales afin de mettre un terme au monopole de l’instruction au profit des classes aisées. Parmi les professeurs de renom recrutés, figurent Lu Xun, doyen du département de littérature chinoise, et Jacques Reclus, petit-neveu d’Elisée Reclus, le français étant d’ailleurs la première langue étrangère enseignée. A son rythme de croisière au milieu de l’année 1928, l’université qui a une capacité de 600 places compte 289 étudiants.
C’est au même moment que commence la reprise en main politique et idéologique par le KMT. En effet, alors que le but poursuivi par les anarchistes est de former des militants aptes à promouvoir un mouvement syndical indépendant, le parti nationaliste, lui, recherche des cadres maison pour chapeauter un mouvement syndical, simple courroie de transmission du pouvoir politique en place. C’est l’heure de la reprise en main de la « Fédération des Syndicats de Shanghai », concurrente du « Syndicat Général du Travail » d’obédience communiste, qui regroupe environ 50.000 travailleurs au sein d’une cinquantaine de syndicats et associations ouvriers et dont les anarchistes partageaient la direction avec des membres du KMT. Les « mouvements de masse » ne sont en effet plus nécessaires à un parti « révolutionnaire » disposant désormais du pouvoir étatique et, avec le ralliement des seigneurs de la guerre massacrant les révolutionnaires rebaptisés désormais « contre-révolutionnaires », la révolution sociale prônée par les anarchistes devient intolérable pour le parti nationaliste. Les militants anarchistes qualifiés de « communistes » sont proscrits sans que Li et Wu ne disent mot, donnant leur préférence aux liens tissés avec les instances supérieures du KMT. L’Université du Travail continuera malgré tout à fonctionner jusqu’en 1932, mais au bout d’un an seulement l’idéal anarchiste d’origine aura en grande partie été vidé de son contenu et dès 1930 les crédits de fonctionnement subiront une coupe sombre. Le rêve anarchiste a vécu et désormais deux seules forces occupent le terrain pour les vingt ans à venir : les nationalistes et les communistes.
La révolution sociale fait désormais place à la bataille pour le pouvoir, les communistes abandonnant bientôt les villes pour les campagnes, mais avec pour priorité de faire preuve d’une capacité organisationnelle suffisante pour créer leur propre gouvernement avant de s’imposer sur l’ensemble du territoire selon la stratégie nouvelle de l’« encerclement des villes par les campagnes » qui va consacrer la suprématie de Mao Zedong au sein du PCC.
Parmi les anarchistes, certains rejoignant les rangs du PCC ou vont s’installer dans les « zones rouges » tenues par ce dernier, d’autres abandonnent toute activité militante, mais la plupart continuent d’agir de façon clandestine dans les régions gouvernées par le KMT, un petit noyau seulement rejoignant ce dernier autour de Li Shizeng et Wu Zihui. A l’instar de Ba Jin, les anarchistes restés fidèles à leurs convictions vont se cantonner essentiellement à des activités d’édition et de diffusion, souvent sous le couvert de l’espéranto. L’espoir renaît lorsque les anarchistes espagnols occupent le devant de la scène internationale en 1936 / 1937 et Printemps, édité à Chengdu, s’en fait l’écho fidèle pendant toute la durée de la guerre civile. Cette même année 1937, lorsque le Japon entre en guerre déclarée avec la Chine, allant à l’encontre de leur credo anti-guerre[13], nombre d’anarchistes chinois, avec à nouveau Ba Jin en première ligne, soutiennent la guerre contre le Japon en tant que « guerre contre l’oppression » et encouragent la mobilisation populaire pour la combattre.
La victoire du PCC en 1949 va sonner le glas des activités anarchistes. Un certain nombre préféra partir vers Hong Kong, Taiwan, Paris ou les Etats-Unis, et ceux qui restèrent se fondirent dans le paysage.
Quelques-uns firent même acte d’allégeance au nouveau régime, Ba Jin en devenant même figure officielle, son franc-parler lui valant toutefois d’être vivement critiqué lors de la Campagne anti-droitier de 1957 et publiquement humilié pendant la Révolution Culturelle, où il fut traité d’« herbe vénéneuse de l’anarchisme » ![14] Le « fonds » anarchiste resurgit toutefois périodiquement. Fin 1967 apparaît sur le devant de la scène de la Révolution culturelle le groupe hunanais « Shengwulian » dont les modèles sont la Commune de Paris et le Soviet de Pétrograd de 1917. Dans son manifeste « Où va la Chine ? »[15], tout en indiquant que d’autres groupes semblables se sont constitués ailleurs dans le pays, il incite « les masses à se soulever pour prendre en main le destin de leur patrie socialiste et gérer directement les villes, l’industrie, les communications et l’économie ».
Lors du 1er Printemps de Pékin de 1978, qui voit le retour au pouvoir de Deng Xiaoping, Wei Jingsheng — condamné à 15 ans de prison pour ses propos et toujours détenu actuellement — évoque « la cinquième modernisation, la démocratie : Qu’est-ce que la démocratie ? La véritable démocratie, c’est la remise de tous les pouvoirs à la collectivité des travailleurs… Nous voulons devenir maîtres de notre propre destinée, nous n’avons pas besoin de dieux ni d’empereurs, nous n’avons foi en nul sauveur, nous voulons avoir barre sur notre propre destinée »[16]. Et le deuxième Printemps de Pékin de 1989, réprimé dans le sang par le même Deng Xiaoping, voit l’émergence d’une « Union Autonome des Ouvriers de la Capitale », organisation complètement indépendante qui veut contribuer « … à envoyer la tyrannie en enfer…, à renverser la dictature et le totalitarisme… et à promouvoir la démocratie ». Le tract distribué dans les rues de la capitale le 27 mai se termine ainsi : « C’est la lutte finale, groupons-nous et demain nous pourrons ensemble aller au devant d’une société libre et démocratique »[17].
Les anarchistes ont marqué de leur empreinte l’histoire de la Chine moderne et le grand mérite du livre d’Arif Dirlik est d’avoir restitué cette mémoire volontairement enfouie par le Parti communiste chinois. Au regard de la débâcle idéologique et économique de l’ex-bloc communiste et du vide de la pensée du bloc consumériste occidental qui règne désormais en maître à l’échelle planétaire, il nous faut « revisiter » l’anarchisme.
[1] The origins of Chinese communism, Oxford University Press, 1989.
[2] University of California Press, 1961. Voir également la seule étude, partielle également, parue en français Aux sources de la révolution chinoise : les anarchistes de J.J. Gandini, Atelier de Création Libertaire, Lyon 1986.
[3] Les Temps Nouveaux en espéranto, alors très en vogue dans les milieux anarchistes comme outil de communication international.
[4] p. 99
[5] C’est-à-dire annonciateur de l’aube qui symbolise la révolution à venir.
[6] Nationalisme, démocratie et socialisme plus proche de l’économiste pragmatique Henri George que de Marx.
[7] Transfert au Japon des ex-droits coloniaux de l’Allemagne sur le Shandong.
[8] Avait fait partie avant 1911 du « groupe d’assassinat » organisé par Shi Fu à un moment où ce dernier pensait que l’assassinat du prince régent, Cai Li, créerait un choc révolutionnaire dans l’opinion.
[9] Lors d’une manifestation pacifique protestant contre le meurtre d’un ouvrier chinois par un contremaître japonais dans l’une des principales filatures japonaises de la ville, la police britannique tire sans sommation, massacrant une dizaine de manifestants.
[10] pp. 258-259.
[11] La « Question chinoise » était au centre de la lutte pour le pouvoir entre Staline et Trotski.
[12] A laquelle Dirlik vient de consacrer un livre spécifique, avec Ming Chan, Schools into fields and factories, Duke University Press, 1992.
[13] Encore qu’il ait eu le précédent du « Manifeste des seize » soutenant l’effort de guerre des « Alliés » contre l’Allemagne lors de la Première Guerre mondiale.
[14] Pa Kin (Ba Jin), le coq qui chante dans la nuit de J.J. Gandini, Atelier de Création Libertaire, Lyon 1985.
[15] Révo Cul dans la Chine Pop, Collection 10-18, 1974.
[16] Un bol d’hirondelles ne fait pas le printemps de Pékin, Ch. Bourgois, 1980.
[17] Le déclin de la dynastie Deng, Revue IZTOK, n° 18-19, juin 1990.