#title Les militants anarchistes dans le département du Nord au début du XXe siècle #author Jean Polet #SORTtopics France, Nord, mode de vie, histoire de l'anarchisme, statistiques #date octobre-décembre 1969 #source extrait le 2 aout 2026 de *[[https://www.persee.fr/doc/rnord_0035-2624_1969_num_51_203_2712][Persée]]*, tiré de la *Revue du Nord*, tome 51, n°203 #lang fr #pubdate 2026-08-02T19:09:36 #notes Article historique de Polet qui a eu le mérite de mettre l'oeil sur plusieurs points nouveaux à son époque, notamment le début des études statistiques et le fait que, contrairement aux idées reçues jusqu'alors, les anarchistes étaient rarement de jeunes personnes ou des adolescent·es mais plus souvent des individus dans la force de l'âge (25-45 ans) (en tous cas pour son sujet et sa période). Cette étude sera courte. Limitée géographiquement, basée sur un nombre restreint de militants, elle ne peut permettre de dégager des conclusions pouvant être étendues à l'ensemble du mouvement. Cependant, il m'a paru intéressant de l'isoler, les recherches ayant conduit à saisir le militant dans sa vie et dans ses réactions quotidiennes. ** I. — Méthodes de recherches Les sources sont essentiellement les rapports de police et les fiches individuelles accessibles aux archives départementales. L'étude détaillée des conférences contradictoires, les réactions brutales face à des événements inattendus peuvent aussi donner des indications sur les motivations profondes des compagnons. Mais, par elles, on ne peut saisir que le militant profondément engagé dans l'action, donc connu de la police, parce qu'il a déjà été arrêté ou parce qu'il est orateur. L'anarchiste obscur ou assez chanceux pour ne pas être connu de la police, nous resterait inconnu sans une autre source. Les séjours fréquents de certains anarchistes dans les prisons nous la fournissent. Incarcérés au régime politique, ils ont le droit de recevoir des visites et ils en profitent largement. Or, le visiteur éventuel ne peut pénétrer dans la prison qu'après une enquête policière sur ses antécédents. Nous disposons ainsi de nombreuses biographies, courtes bien sûr, qui permettent surtout de connaître les milieux professionnels attirés par l'anarchisme, et l'âge des militants. A partir de ces éléments, j'ai essayé de voir s'il y a renouvellement de ceux-ci, si l'anarchie attire les jeunes gens ou les hommes d'âge mûr, et quelles sont leur répartition socio-professionnelle et la mentalité des anarchistes. ** II. — Évolution de l'âge et de la répartition professionnelle des militants Les « troupes » anarchistes se sont-elles renouvelées ? Il est intéressant de savoir si chaque poussée libertaire est provoquée par les mêmes militants, qui évoluent, ou si, au contraire, à de nouveaux thèmes de propagande correspondent de nouveaux militants. Quelques compagnons restent actifs pendant toute la période étudiée. Il en est ainsi pour Béranger, Clayes, Comtat, Pollet. Mais dans ce cas ils parviennent rarement à suivre l'évolution de la propagande. Jean-Baptiste Pollet, anarchiste très violent avant 1890, se contente en 1912, de présider les conférences de Sébastien Faure : il est devenu un propagandiste actif de la Fédération ouvrière anti-alcoolique. De même Comtat, le fondateur des premiers groupes anarchistes de Lille, n'est plus en 1910 qu'un auditeur épisodique des Conférenciers anarchistes ou syndicalistes. Au contraire Béranger, expulsé dès mars 1894, pour activités anarchistes, reprend celles-ci dès son retour en janvier 1897 et les poursuit jusqu'en 1914 : il est pourtant significatif qu'en 1904, il se retire à Mérignies, avec deux autres compagnons pour un essai de vie en communauté. Ce repli correspond, nous l'avons vu, à une période non dynamique du mouvement anarchiste. Mais, ces militants font exception. Généralement, après une forte baisse ou un arrêt de l'activité, un compagnon relance le mouvement puis disparaît, relayé par de nouveaux compagnons au dynamisme non encore émoussé par une pratique difficile. Ces derniers sont plus ouverts aux courants nouveaux et empêchent la sclérose du mouvement. Quelques-uns qui, très jeunes, ont participé aux activités anarchistes, se détachent du mouvement mais y reviennent quelques années plus tard. Nous avons déjà vu le cas de Knockaert. Liénard[2], militant syndicaliste anarchiste en 1905, est dans le même cas : dès l'âge de 18 ans, il quitte Roubaix pour Reims où il organise des conférences de Sébastien Faure et de Louise Michel, fonde un groupe, est condamné en 1896 et revient à Roubaix la même année (il a alors 24 ans). Il arrête alors toute activité anarchiste, puis se lance dans l'action syndicale : en 1901, il est délégué par le syndicat textile au congrès de Lyon. Ce n'est que lorsque les compagnons s'orientent vers le syndicalisme qu'il les rejoint de nouveau dans leur groupe anarchiste. Voilà donc un militant qui, sans doute fatigué de la stérilité de l'agitation, quitte les Anarchistes avec nostalgie, et les rejoint dès que ceux-ci ont compris qu'à la lutte quotidienne dans les syndicats on peut donner une direction révolutionnaire. Il ne fut certainement pas le seul à suivre ce chemin. Cependant, généralement, il y a renouvellement : à chaque crise, des compagnons abandonnent la lutte, ou vont dans d'autres mouvements... D'autres apparaissent bientôt, développent de nouveaux thèmes et cherchent de nouvelles pratiques. Il est plus difficile de connaître l'âge auquel on devient anarchiste, sauf pour les militants importants, pour qui nous avons des « fiches individuelles » assez détaillées. On ne sait le plus souvent que l'âge auquel il a été signalé pour la première fois à la police, à l'occasion d'une conférence, d'une rencontre avec un militant surveillé, ou de sa première arrestation...[3]. L'enquête se limite donc d'elle-même, par insuffisance des sources, aux militants connus... ou malchanceux. Puisque trois générations d'anarchistes se sont succédées en apportant des orientations différentes, j'ai d'abord essayé de voir si les classes d'âge attirées par la propagande anarchiste ont varié en fonction de ces thèmes différents. Cette comparaison ne peut être faite que pour Lille-Roubaix-Tourcoing-Armentières, villes dans lesquelles l'action anarchiste s'est poursuivie pendant toute la période. La comparaison des diagrammes établis pour chaque génération n'est pas signifiante[4]. On peut donc conclure que ce sont les mêmes classes d'âge qui ont été attirées par l'agitation dans la rue et par l'anarcho-syndicalisme, et l'on peut donc raisonner sur l'ensemble des militants de la période. Si l'on en croit les rapports de police, ces militants sont jeunes. Il est vrai qu'en 1884, le groupe Lillois : « La Jeunesse révolutionnaire » diffuse intensément la brochure de P. Kropotkine : « Aux Jeunes Gens » ; possible aussi qu'en 1883, le groupe de Bury ait 15 membres dont le plus âgé a 22 ans, et qu'en 1908, c'est un groupe de jeunes de 18 à 20 ans qui introduit l'anarchisme individualiste à Lille. Mais, ne perdons pas de vue que les policiers ont tendance à accuser les mouvements de gauche de dévoyer la toujours belle et saine jeunesse de nos villes. Citons comme exemple cette phrase du commissaire spécial de Tourcoing : les Groupes socialistes « cherchent particulièrement à recruter des jeunes gens mineurs, sans expérience, et capables de se livrer inconsidérément à des actes violents »[5]. L'étude statistique nous oblige, d'ailleurs, à nuancer très fortement ces affirmations : A Lille-Roubaix-Tourcoing, l'âge de la première manifestation d'anarchisme se situe entre 20 et 35 ans dans 69,5 % des 49 cas connus. Il n'est de moins de 20 ans que pour 8 % des militants alors que 22,5 % ont plus de 35 ans. Dans l'Est du bassin minier, pour 34 cas connus (ils sont tous postérieurs à 1906), aucun n'a moins de 20 ans, 64,7 % entre 20 et 35 ans et 35,3 % plus de 35 ans. Pour l'ensemble du département du Nord, 67,5 % des militants actifs ont donc entre 20 et 35 ans, 27,7 % plus de 35 ans et seulement 4,8 % moins de 20 ans. Ce ne sont donc pas des jeunes exaltés qui vont à l'anarchie militante : ce ne sont d'ailleurs pas les révoltes juvéniles qui créent ou peuvent conduire à une action longue et dangereuse. L'image d'une « anarchie », bohème et heureuse, n'existe pas dans le Nord : le gamin qui grandit dans les filatures humides, le « galibot » de 10 ans qui devient homme dans une nuit perpétuelle, reste un humilié ou se révolte. Et cette révolte ne se complaît pas dans les fines analyses intimes ; elle est viscérale et demande à se traduire par des actes. L'adolescence n'existe pas dans le Nord : l'usine la tue. Le diagramme du bassin minier, où n'existe qu'une génération d'anarchistes, qui est née, nous l'avons vu, de la vague Broutchoutiste, suggère une observation intéressante sur l'audience du jeune syndicat dans le Nord : ce sont là aussi surtout des hommes jeunes qui ont suivi Broutchoux, des hommes qui ne sont pas de la génération de Basly, mais aussi sans doute quelques militants lassés du réformisme. L'anarchisme reste donc, par le renouvellement de ses militants, un mouvement d'hommes jeunes. Ce qui prouve qu'il est attirant, mais aussi que les compagnons se lassent vite... Les anarchistes sont souvent décrits comme les survivants du vieil artisanat en révolte contre la prolétarisation. L'image du compagnon philosophant dans son petit atelier est séduisante, et a été souvent décrite : les anarchistes eux-mêmes l'ont employée[6]. Est-elle juste pour le Nord ? Pour l'étude de la répartition socio-professionnelle des anarchistes, j'ai séparé aussi bassin minier et centres textiles. Pour le premier, je peux faire un tableau de cette répartition en 1912. Pour les seconds, je peux tenter d'y déceler une évolution permise par le renouvellement des militants. Disposant des mêmes sources que Claude Willard[7], j'ai cependant essayé de distinguer les usines regroupant des grandes masses d'ouvriers, les ateliers de construction mécanique et moyennes entreprises en général, et l'artisanat. A Lille, Roubaix, Tourcoing, le pourcentage d'ouvriers d'usine reste toujours beaucoup plus important que celui des artisans. Il y a cependant diminution après 1891, et l'attrait du guesdisme triomphant y est sans doute pour beaucoup. L'importance des artisans n'est pas écrasante : elle est cependant beaucoup plus importante que chez les guesdistes de Lille-Roubaix, surtout en 1896-1902[8]. Il y a recul du recrutement chez les artisans dans la période d'avant-guerre, mais augmentation dans les moyennes entreprises. Sans doute l'anarcho-syndicalisme concerne-t-il peu les artisans, mais il est intéressant de constater que le recrutement se fait surtout dans les moyennes entreprises. Les compagnons renonceraient-ils à lutter contre l'influence guesdiste dans le textile ? Dans le bassin minier, l'énorme majorité des compagnons travaille dans de grosses entreprises : mines mais aussi verreries. Les origines syndicalistes du mouvement anarchiste expliquent ce phénomène. Il faut donc fortement nuancer, pour le Nord au moins, l'image traditionnelle de l'anarchiste. Homme mûr et prolétarisé, il ne peut être taxé de « petit bourgeois déclassé » ou d'individu en réaction contre l'évolution industrielle. Il essaye simplement de donner un sens libertaire à la vie, économique ou politique. ** III. — Qu'est-ce qu'un militant anarchiste ? Il n'y a pas de militant anarchiste type. Le dogme de la liberté, qui est à la base de tous les thèmes et réalisations anarchistes, empêche toute systématisation. Ceci explique pourquoi on peut trouver deux positions différentes voire contradictoires, qui se réclament toutes deux de l'anarchisme, sur un même problème. La volonté de vivre comme bon lui semble et le désir simultané de militer obligent parfois le compagnon à des choix difficiles, qu'il doit faire seul. Mais, peut-on dire qu'il y a une mentalité commune ? oui, sans doute, puisque, malgré les divergences de points de vue, les groupes sont possibles. J'essaierai d'abord, en me basant uniquement sur les déclarations et comportements des Compagnons d'en découvrir quelques aspects, me gardant bien de les généraliser à l'ensemble des Anarchistes[9]. Puis, je les suivrai un peu dans leur vie quotidienne et je m'arrêterai enfin sur leur culture. *** A) Quelques aspects de sa mentalité A la question, « quelle différence y a-t-il entre les autres hommes et les Anarchistes ? », le numéro 1 du « Bandit du Nord » répond : « Il n'y en a pas ! En effet, prenez un registre de papier blanc et mettez-vous en tête de faire un recensement curieux : consultez tous les individus sur les réformes à faire ; vous les trouverez tous partisans de la suppression d'une ou plusieurs lois. Quand vous aurez recueilli toutes ces opinions, totalisez les suppressions de lois demandées par chacune et vous n'aurez plus qu'à brûler le code. C'est ce que demandent les anarchistes : ils sont le résumé des aspirations de tous, la conclusion du volume des réformes ; en faisant votre recensement, vous aurez fait un livre anarchiste ». Voilà une définition pour le moins simpliste et uniquement négative de l'anarchiste, mais par sa formulation elle montre bien, du moins je le crois, la préoccupation profonde, souvent inexprimée, mais toujours présente des Compagnons : la justice. A propos des rapports de celle-ci avec le peuple, Proudhon écrit : « Le peuple, en ce qui touche la justice n'est point, à proprement parler un disciple, encore bien moins un néophyte. L'idée est en lui : la seule initiation qu'il réclame, comme autrefois la plèbe romaine, est celle des formules. Qu'il ait foi en lui-même, c'est tout ce que nous lui demandons ; puis, qu'il prenne connaissance des faits et des lois : notre ministère ne va pas au-delà. Nous sommes les moniteurs du peuple, non ses initiateurs »[10]. Je ne crois pas que les Compagnons aient lu tout Proudhon, mais le sens de la justice qu'ils possèdent trouve un écho favorable. La société capitaliste engendrant des injustices profondes, il suffit aux militants de montrer celles-ci au peuple pour que ce dernier trouve lui-même les solutions à apporter. Ceci explique que de nombreux tracts ou papillons gommés ne se concluent par aucun slogan. Un exemple : « Nos femmes et nos enfants s'entassent dans des galetas, alors que des milliers d'immeubles restent vides. Pourquoi ? Réfléchissez : vive l'Anarchie »[11]. Cet état d'esprit se traduit dans le vocabulaire des compagnons : entre 1880 et 1885, « Vive la révolution vengeresse » est aussi courant que « Vive la révolution sociale ». Cette notion de Révolution-Vengeance existe encore en 1898, et ne peut sans doute plus alors être expliquée par le souvenir de la répression de la Commune. Mieux, la Révolution est purificatrice[12] : le rôle des anarchistes est de « sauver cet éternel tondu, le troupeau populaire »[13]. Les libertaires ont donc une mission à accomplir : instaurer le règne de la justice par une Révolution qui est l'unique moyen de détruire la gangue empêchant l'éclosion des sentiments populaires. La révolution doit être une fête : « Rénovateurs !... Allumez l'incendie du monde bourgeois. Que toutes les tyrannies, toutes les iniquités, toutes les autorités soient consumées dans cet immense brasier et que les peuples viennent en chantant danser autour de ce splendide feu de joie qui doit éclairer l'universel banquet où il y aura des couverts mis pour tous. Entrez en scène, Rénovateurs ! »[14]. Un des plus gros reproches que font les Anarchistes au Réformisme est d'ailleurs de « déshonorer le caractère de la bataille qui va s'engager ». Mais, peut-être y a-t-il un moyen de hâter la venue de cette bataille ? Ceux qui sont rejetés et ceux qui rejettent la société établie doivent pouvoir se rejoindre. En vérité, beaucoup de compagnons sont attirés par les emprisonnés, les voleurs, les prostituées. Bury va jusqu'à déclarer : « Il est bon d'aller de temps en temps en prison pour instruire les prisonniers... C'est avec eux, les repris de justice que l'on obtiendra plus facilement et plus vite la révolution... »[15]. La dynamite est un autre moyen, et en 1882-1883 les cris « Vive la Dynamite », deviennent synonymes de « Vive la Révolution sociale ! » : les compagnons identifient moyens et buts de l'action, puis le moyen devient un but. La justice dont rêvent les Anarchistes n'a, bien sûr, rien à voir avec la justice contemporaine : les compagnons ne portent jamais plainte, se refusent à pénétrer dans le système, veulent régler leurs affaires eux-mêmes[16]. D'ailleurs, ce refus de participer à la société bourgeoise s'étend jusqu'à sa morale. Persuadés que le peuple écoutera la vérité qu'ils détiennent, les libertaires manquent parfois de réalisme dans leurs méthodes, par exemple quand ils décident de provoquer une grève générale en faisant circuler de petits billets la recommandant, dans les ateliers. De même en 1898, ils sont certains que l'augmentation du nombre des abstentions est « un bon signe ». Soif de liberté, de justice, refus absolu de participer aux mœurs de la société bourgeoise sont trois des aspects principaux de la mentalité libertaire. *** B) Sa vie La vie de compagnon n'est généralement pas de tout repos. Considérés comme des « mouchards » par la plupart des socialistes, en butte à la méfiance ou l'incompréhension d'une grande partie du prolétariat, les anarchistes affichent une grande solidarité. Les fréquents séjours en prison de beaucoup d'entre eux ne rompent pas les relations avec leurs groupes ; bien au contraire, grâce à la répression, ils se solidarisent parfois avec des actions qu'ils n'approuvent pas entièrement. La propagande continuelle menée dans les usines les oblige à changer souvent d'emploi. Quand toutes les portes se ferment devant eux, ils doivent parfois changer de ville[17]. Lassés par ces persécutions continuelles, certains ne cherchent plus à se fixer et logent dans de petites chambres, dans un « estaminet », ou même comme Vanoutryve et Sauvage en 1896, dans une roulotte. Il est vrai que les militants les plus dynamiques sont le plus souvent célibataires ou ne contractent que des unions libres très temporaires. Mais, chez certains habitués des prisons, comme Broutchoux, un solide humour les préserve du désespoir. Après un an de cellule, il déclare aux compagnons qui l'accueillent à sa sortie qu'il espère y retourner bientôt car on y est mieux nourri que chez soi, ou qu'au restaurant. Les anarchistes aiment passionnément la vie. Nous avons déjà vu que de là naît un de leurs problèmes continuels : vivre sa vie ou essayer de transformer la vie de toute la société. En général, dans le Nord, engagés dans les luttes ouvrières, les compagnons sacrifient beaucoup de plaisirs immédiats à leur cause. Pollet déclare en 1889 : « Vous me direz qu'il faut bien s'amuser ; moi, je ne suis pas l'ennemi du plaisir, mais il faut le sacrifice de cet argent en faveur de notre cause ». Mais il semble que, parfois, la fraternité qui règne au sein des groupes anarchistes est troublée par des questions d'argent : Sauvage, qui s'occupe de la « Brasserie libertaire » de Roubaix en 1897, se plaint amèrement que les Compagnons « boivent et mangent chez lui et refusent de payer »[18]. *** C) Sa culture Les groupes anarchistes possèdent tous une bibliothèque, surtout après 1896. Entre 1880 et 1890, la révolution étant considérée comme imminente, point n'est besoin de se cultiver : la propagande pour la révolte suffit. Mais quand l'échéance révolutionnaire s'éloigne, les compagnons approfondissent leur connaissance de l'anarchisme, étudient les œuvres des théoriciens. Je n'ai malheureusement pu retrouver aucun inventaire de bibliothèque anarchiste, mais, de nouveau, les dossiers des compagnons enfermés au régime politique, sont précieux. Les prisonniers politiques sont autorisés à recevoir livres et journaux qu'ils veulent, sans aucune censure. On peut ainsi voir les préoccupations des Anarchistes. Malheureusement, la documentation est limitée aux libertaires syndicalistes, Broutchoux, Cachet, et Knockaert[19]. Broutchoux lit beaucoup de livres aux sujets très différents : récits de voyages, littérature anarchiste, études syndicales, sociales et politiques voisinent avec les pamphlets anti-cléricaux, les livres d'histoire et l'almanach du flirt[20]. Les romans sont rares. En deux mois d'emprisonnement, de fin décembre 1907 à fin février 1908, il demande 57 livres qui s'ajoutent aux 14 journaux, quotidiens ou hebdomadaires, auxquels il est abonné. Cachet reçoit 11 journaux et lit aussi beaucoup, mais surtout des romans, souvent grivois, et il paraît s'intéresser plus spécialement aux questions religieuses. Il profite de son séjour en prison pour apprendre la sténographie : pour Knockaert, on ne connaît pas ses livres, mais il reçoit 5 quotidiens et 9 hebdomadaires, anarchistes et syndicalistes. Pour les militants moins connus, l'appréciation de leur culture est très difficile. Une seule chose est certaine : ils lisent des brochures, et celles-ci sont très nombreuses dans le mouvement anarchiste. J'ai trouvé pourtant un indice intéressant lors d'une perquisition en 1907, chez l'anarchiste Campos, les policiers trouvent un bon de commande de livres, non encore expédié : - Trois exemplaires de *La Conquête du Pain*, de Kropotkine. - Trois exemplaires de *La philosophie anarchiste*, de Malato. - *Léon Martin*, par lui-même. - *La Montagne*, de Reclus. - *Atomes et Astres*, par Delfino. - *A travers les pays lointains*, de Gomez. - *Le sang*, par Carlos Octavio Bange. - *L'assassinat*, de Thomas Quincey. - Une brochure : *L'anarchie devant les tribunaux*[21]. Les centres d'intérêt de cet ouvrier lamineur de 27 ans sont donc très variés. Mais, je ne pense pas qu'on puisse généraliser cette curiosité intellectuelle à l'ensemble des compagnons du Nord. Sans être d'accord avec le commissaire spécial de Lille qui les considère comme de « pauvres hères qui n'ont aucune valeur, ni aucun talent »...[22], il est certain qu'ils succombent vite au verbalisme et crient souvent leur révolte avec les mêmes mots, appliqués à des réalités parfois très différentes. Ils semblent se griser de mots ronflants, comme si le verbe pouvait créer les situations révolutionnaires. Ils ont d'ailleurs des réactions parfois élémentaires : Sauvage a affiché dans son « estaminet » une photo du président de la République et a inscrit au bas de celle-ci : « Peuple, crève de faim pendant que ton souverain maître se ballade ». Les photos de Martyrs se vendent bien et sont épinglées dans les foyers des compagnons. A la place réservée au crucifix ? Cependant, une évolution est décelable : on la saisit à travers les listes de souscriptions publiées par les journaux, car les compagnons joignent à la somme qu'ils envoient une petite phrase qui traduit leurs préoccupations, ou l'origine de l'argent. Voici quelques extraits d'une telle liste, publiée dans « Ni Dieu, ni Maître », journal anarchiste belge du 8 mars 1886, provenant des compagnons armentiérois et houplinois : « Le poignard aux bourgeois, 0,25 c. ; il faut détruire jusqu'au dernier bourgeois pour avoir la liberté, 25 c- Un jeune poignardeur anarchiste 25 c- Un lion enragé, 10 c- Un pauvre diable, 25 c- J'achèterai un revolver pour payer mon propriétaire 25 c- Je veux la dernière tête des capitalistes 25 c- Si les soldats faisaient grève, que feraient les gendarmes ? Faire la guerre à l'armée permanente, soutien de la bourgeoisie vaut mieux que la faire en faveur du suffrage universel, 25 c- Quête faite après une petite conversation sur l'anarchie, 50 c- La Révolution est inévitable, 10 c- L'anarchie est sacrée, 10 c- Un anarchiste qui est las d'attendre, 20 c- Une jeune Anglaise qui cherche des poux sur la tête de Léopold, 10 c- Tiens Léopold, v'là ma chique dans l'œil, 10 c », etc. Dans le « Batailleur », 14 ans plus tard, le ton est très différent : un ami de la liberté, 0,25 - Un sans souci 0,20 - Georges 0,50 F. A la salle de danse, 2 F - Gros Joseph 0,50 F - Un jeune camarade 0,50 - Charlotte 0,50 - Un ami 2 F - en souvenir de Philippe 0,50 F - Après quelques chansons révolutionnaires, rue des Longues-Haies à Roubaix, 7 F... etc. Tout messianisme révolutionnaire, et surtout, tout verbalisme a disparu. L'exaltation et l'impatience des premiers compagnons sont tombées ; mais il n'y a pas trace de déception. Un militantisme plus routinier a remplacé l'agitation échevelée. Donc, les compagnons sont en général préoccupés de culture personnelle. Tous les aspects et manifestations de la vie les intéressent. Quoi de plus normal dans un mouvement où l'individu est la pierre angulaire de toute action, et le développement maximum des possibilités de l'homme le but de la révolution. ** IV. — L'anarchiste et les masses Certains tracts ou certaines brochures anarchistes créent chez le lecteur un sentiment de gêne ou de surprise. L'anarchiste, qui veut que le prolétaire affirme ses sentiments de justice, qu'il prenne en main sa destinée et devienne responsable a souvent un ton hautain, voire méprisant envers celui-ci. Sûrs de leur vérité, impatients d'en faire une pratique, mais sachant aussi que des masses sans conscience révolutionnaire sont souvent les suppôts des tyrannies, les compagnons sont tiraillés entre le désir de se fondre dans celles-ci et la volonté de s'en dégager, eux les prolétaires conscients. Comment expliquer autrement que par une volonté de provocation, d'où on espère voir sortir la prise de conscience révolutionnaire, ce tract, distribué en janvier 1900 par les Compagnons où « un groupe d'hommes libres » déclare : « Je te hais, moi, homme libre, moi anarchiste », au peuple[23]. Les libertaires qui, nous l'avons vu, sont par leur profession dans la classe ouvrière, ne sont pas des démocrates. Pour eux, le problème se pose ainsi : ou il faut toujours obéir à la volonté populaire, même quand elle se trompe, et elle se trompe souvent actuellement car elle n'a ni conscience de classe ni buts, donc pas de volonté d'action spécifique ; ou l'on peut lui résister et alors où est la souveraineté du peuple ? Ils sortent du dilemme en luttant sur le terrain économique, parce que c'est lui qui unit le peuple bien plus profondément que le politique. Non pas le terrain corporatiste qui risque de tuer la notion même de prolétariat ! La situation économique, en elle-même, place le prolétaire sur le terrain politique, et le rôle des anarchistes est de l'engager à en imaginer les conséquences. Alors que les marxistes en tirent comme conséquence première la nécessité de la transformation des rapports de production, les anarchistes aboutissent en plus — et d'abord — à des conclusions morales. Il ne s'agit pas, bien sûr, d'une « morale moralisatrice » normative, mais plutôt de la volonté de poser les problèmes du prolétariat sur le plan de la Vie dans sa totalité. Point n'est besoin d'attendre la révolution sociale pour changer la vie : la « Révolution culturelle » et morale peut et doit être tentée, dès aujourd'hui, sinon on retombera dans les « erreurs » des révolutions passées. C'est par ce chemin que les compagnons aboutissent à une action sociale, une auto-éducation (autodidactique, ou dans le cadre des groupes) et une vie immédiate hors des règles de la Société. Ces trois attitudes réunies les conduisent, malgré eux, à attirer ou à créer des individus conscients plutôt qu'à guider des foules anonymes et versatiles[24]. Le langage parfois hautain des anarchistes n'est le plus souvent que l'expression du désespoir des incompris. Jean Polet. * Annexe ** Le criminel C'est toi, le criminel qu'on appelle le Peuple — puisque c'est toi le Souverain. Tu es, il est vrai, le criminel inconscient et naïf. Tu votes et tu ne vois pas que tu es ta propre victime... Tu le sais et tu t'en plains ! Tu le sais et tu les nommes ! (…) Tant que tu n'auras pas compris que c'est à toi seul qu'il appartient de produire et vivre à ta guise, tant que tu supporteras, par crainte, et que tu créeras toi-même, par croyance à l'autorité nécessaire, des chefs et directeurs, sache le bien aussi : tes délégués et tes maîtres vivront de ton labeur et de ta niaiserie. Tu te plains de tout ! mais n'est-ce pas toi l'auteur des mille plaies qui te dévorent ? Tu te plains de la police, de l'armée, de la justice, des casernes, des prisons, des administrateurs, des lois, des ministres, du gouvernement, des financiers, des spéculateurs, des fonctionnaires, des patrons, des prêtres, des proprios ; des salaires, des chômages, du parlement, des impôts, des galeloux, des rentiers, de la cherté des vivres, des fermages et des loyers, des longues journées d'atelier et d'usine, de la maigre pitance, des privations sans nombre et de la masse inutile inunic (?) des iniquités sociales. Tu te plains ; mais tu veux le maintien du système où tu végètes. Tu te révoltes parfois, mais pour recommencer toujours. Pourquoi es-tu le dépouillé et le gouverné ? C'est toi qui produis tout, qui laboures et sèmes, qui forges et tisses, qui pétris et transformes, qui construis et crées, qui alimentes et fondes ! Pourquoi donc ne consommes-tu pas à ta faim ? Pourquoi es-tu le mal vêtu, le mal nourri, le mal abrité ? Oui, pourquoi le sans pain, le sans soulier : le sans demeure, oui, le sans patrie ? Pourquoi, donc, n'es-tu pas ton maître ? Pourquoi te courbes-tu, obéis-tu, sers-tu ? Pourquoi l'inférieur, l'humilié, l'offensé, le serviteur, oui, l'esclave ?... tu élabores tout et tu ne possèdes rien ! Tout est par toi et tu n'es rien. Je me trompe, tu es l'électeur, le votard, celui qui accepte ce qui est : celui qui, par le bulletin de vote, sanctionne toutes ses misères : celui qui, en votant, consacre toutes ses servitudes. Tu es le volontaire valet, le domestique aimable, le laquais, le larbin, le chien léchant le fouet, rampant devant la poigne du maître. Tu es le sergot, le geôlier et le mouchard. Tu es le bon soldat, le portier modèle, le locataire bénévole. Tu es l'employé fidèle, le serviteur dévoué, le paysan sobre, l'ouvrier résigné de ton propre esclavage. Tu es toi-même ton bourreau. De quoi te plains-tu ? Je te hais, moi, homme libre, moi anarchiste. Je te hais à l'égal des tyrans, des maîtres que tu te donnes, que tu nommes, que tu soutiens, que tu nourris, que tu protèges de tes baïonnettes, que tu défends de ta force de brute, que tu exaltes de ton ignorance, que tu légalises par tes bulletins de vote, que tu m'imposes par ton imbécilité ! C'est bien toi le souverain que l'on flagorne et que l'on dupe, les discours t'encensent. Les affiches te raccrochent. Tu aimes les âneries et les courtisanneries : sois satisfait. Sois courtisé, en attendant d'être fusillé aux colonies, d'être massacré aux frontières, à l'ombre ensanglantée de ton drapeau. Il se peut que ta bêtise te plaise. Tes souffrances te semblent légères à côté des inquiétudes et des maux qui t'assailleraient, crains-tu, si tu venais à briser toutes lois, toutes férules, toutes dominations. Tu préfères ta désolation actuelle à l'aléa de l'intégrale liberté ! La peur du large, que tu ne veux pas même entrevoir, l'effroi d'une vie individuelle et sociale sans barrières te font aimer mieux la niche et la prison. Reste donc pourceau, auprès de ton auge de fange. Rampe, cloporte grouillant au fond de ta mare et sous les décombres pourrissants, dont tu n'as ni l'intelligence, ni le courage de sortir. Si des langues intéressées pourlèchent ta fierté royale, ô souverain : Si des candidats affamés de commandement et bourrés de platitudes, brossent l'échine et la croupe de ton autocratie de papier ; (ils te caresseront ensuite avec les triques de leur législation). Si tu te grises de l'encens et des promesses que te déversent ceux qui t'ont toujours trahi, te trompent et te vendront demain ; — c'est que toi-même tu leur ressembles. C'est que tu ne vaux pas mieux que la horde de tes faméliques adversaires. C'est que, n'ayant pu t'élever à la conscience de la dignité et de l'indépendance mutuelles, tu es incapable de t'affranchir par toi-même, tu es encore indigne d'être libre. Alors, vote-bien ! Aie confiance en tes mandataires. Crois-en tes mandarins. Livre-toi à tes mamelucks. Mais, cesse de te plaindre. Les jougs que tu subis, c'est toi-même que tu te les imposes. Des crimes dont tu souffres, c'est toi le criminel. Peut-être après de trop longues épreuves, finiras-tu par entendre et par comprendre... ! Quoi qu'il advienne, des hommes, que tu méprises et outrages, libérés de toutes entraves, affranchis de toutes contraintes, débarrassés de la peur du semblable, émancipés de l'oppression d'en haut aussi bien que de la tyrannie du nombre ; des hommes, persécutés et suppliciés parce qu'ils voulaient vivre libres dans une société devenue humaine, t'auront clamé la vérité. Un groupe d'hommes libres ADN, M, 154-98. Tract distribué lors de la conférence de Ch. Dhooghe et Émile Thiérard à Halluin, le 21 janvier 1900. Sujet de la conférence : « La question Sociale ». [1] Extrait du Diplôme d'Études Supérieures de M. Jean Polet : *L'anarchisme dans le département du Nord, 1880-1914*. Faculté des Lettres et Sciences humaines de Lille, 1967 ; exemplaire dactylographié 165 p. Bibliothèque du Centre Régional d'Études Historiques. [2] Fiche individuelle de Émile Liénard (ADN, M, 224-7). [3] Il ne faut pas, bien sûr, tenir compte des nombreux ivrognes qui crient « Vive l'Anarchie » quand ils sont empoignés par les policiers. [4] Comparaison faite par la méthode du T. de Student. [5] Rapport du 20 novembre 1883 (ADN, M, 151-8). [6] Le haut de la première page du « Père Peinard » représente un cordonnier, « Le Gniaff », poursuivant, la ceinture à la main, capitalistes, militaires et curés. [7] Willard, *Les Guesdistes*, pp. 219-221. [8] Cf. Willard, *op. cit.*, p. 232. [9] Il aurait été intéressant de mettre en rapport professions et âges des militants avec leur comportement. Cela ne peut se faire, avec l'espoir d'en dégager des conclusions valables, que dans le cadre d'une enquête nationale. [10] Proudhon, *De la justice dans la Révolution et dans l'église*. Paris, Rivière, t. I, p. 227. [11] Papillon gommé collé à Lille le 3 janvier 1907 (ADN, RM, 4176-1). [12] La Cravache : n° 6 : « Heureusement que la révolution purificatrice flanquera à l'égout toute cette racaille »... (Les prêtres). [13] Le « Cravacheur » n° 2, « Cambriolage policier ». [14] *Le Bandit du Nord* n° 2, 6-2-1890. *Rénovateur*. Cet extrait est la conclusion d'un article critiquant Malthus, le « défenseur du capitalisme le plus égoïste, le plus cynique »... [15] Rapport d'un indicateur (M 151-3). [16] En 1914, Knockaert envisage de se battre en duel avec Lehembre qui fait procès sur procès au *Combat*. [17] C'est le cas de Sauvage et Philippe, qui ont dû partir de Lille vers Roubaix. [18] Rapport non daté d'un indicateur, juillet 1897 (ADN, Alpha 2284-2). [19] Nous avons aussi la liste des livres demandés par Lorulot mais celui-ci est un individualiste parisien. [20] Voici à titre d'exemple quelques titres : « La conciliation dans les conflits collectifs », « La question biblique chez les Modernes japonais », « Œuvres complètes de Tolstoï », « En canot automobile », « Les origines de l'Église chrétienne », « L'État, son rôle historique », « De Marseille à Tamatave », « Les mariniers du Nord ». Parmi les revues qu'il reçoit, citons : « La tribune russe », « Les hommes du jour », « La revue générale des sciences psychiques ». [21] ADN, RM, 1353. [22] Rapport du 9-11-1911 (ADN, RM, 4175). [23] Tract distribué le 21 janvier 1900 à l'issue d'une conférence de Ch. Dhooghe et Émile Thiérard, à Halluin, sur « la question sociale ». Ce texte est reproduit en annexe, à la fin de l'article. [24] Le syndicalisme révolutionnaire héritera largement de ces conceptions tout en respectant plus les règles de la société, car il se veut mouvement de masse. Les anarchistes attachaient à l'éducation de l'ouvrier hors du système bourgeois une importance primordiale.